AVANT-PROPOS
Après les joies de l'innocence, il n'en est pas de plus douces, de plus pénétrantes que celles du repentir. Demandez à l'enfant coupable ce qu'il éprouve lorsque, reconnaissant son ingratitude, il vient se jeter en pleurant dans les bras de sa mère: c'est un soulagement inexprimable, une ivresse de bonheur... Ce bonheur n'est rien pourtant auprès de celui du pauvre pécheur qui, fatigué de ses longs égarements, renonce à sa vie mauvaise et vient se reposer dans le sein de Dieu.
Aussi, n'existe-t-il pas non plus d'histoire plus attachante que celle des conversions. Plusieurs surtout, accomplies presque de nos jours, ont été entourées de circonstances si extraordinaires et présentent un si poignant intérêt qu'on ne peut en lire le récit sans être attendri jusqu'au fond de l'âme. Pages naïves et sublimes, tout imprégnées de larmes et d'amour, elles réveillent les sentiments les plus délicats, les plus exquis; rien ne ressemble davantage à un roman, et toutefois, on sent à merveille que rien n'est plus véridique. C'est, dirons-nous, un roman divin: les péripéties multipliées, les scènes émouvantes ont la terre pour théâtre, mais le dénouement n'a lieu qu'au ciel.
Tels sont les exemples que nous allons rapporter dans ce Recueil: il faudrait pouvoir les mettre sous les yeux de tous les chrétiens, pour le profit qu'ils en retireraient et le charme que leur ferait goûter cette lecture.—Nous n'avons eu garde de reproduire ici les traits que l'on rencontre dans les Annales de Notre-Dame de Lourdes, de Notre-Dame du Sacré-Coeur, et dans les Recueils analogues; on ne trouvera non plus aucune des Biographies contenues dans les Conversions les plus mémorables du XIXe siècle. Nos récits ont un caractère plus intime et tout à la fois plus anecdotique: et c'est là justement ce qui en augmente l'intérêt.
Offert à toutes les âmes chrétiennes, cet ouvrage s'adresse d'une manière spéciale aux jeunes gens. Personne n'a, autant qu'eux, besoin de ces manifestations éclatantes de la miséricorde divine, si propres à inspirer une confiance inébranlable. Qui connaît les épreuves réservées à leur foi au sortir du collège? Où est-il d'ailleurs le jeune homme qui dans les longues années d'une lutte incessante contre le respect humain et les plaisirs mauvais, n'a jamais eu un instant de faiblesse? Ah! puissent nos lecteurs se souvenir, en ces moments critiques, des modestes pages qu'ils vont lire aujourd'hui! Elles leur rappelleront qu'après même les plus lourdes chutes, le coeur de Dieu reste toujours ouvert pour les recevoir et que le plus grand malheur à craindre, la plus funeste de toutes les fautes, c'est le découragement.
LES JOIES DU PARDON
1.—LE CAPITAINE DE NAVIRE ET LE MOUSSE.
Un capitaine de navire, qui s'était fait craindre et haïr de ses matelots par ses imprécations continuelles et sa tyrannie, tomba tout à coup dangereusement malade, au milieu d'un voyage de long cours. Le pilote prit le commandement du vaisseau, et les matelots déclarèrent qu'ils laisseraient périr sans secours leur capitaine, qui se trouvait dans sa chambre, en proie à de cruelles douleurs. Il avait déjà passé à peu près une semaine dans cet état, sans que personne se fût inquiété de lui, lorsqu'un jeune mousse, touché de ses souffrances, résolut d'entrer dans sa chambre et de lui parler; malgré l'opposition du reste de l'équipage, il descendit l'escalier, ouvrit la porte et lui demanda comment il se portait; mais le capitaine lui répondit avec impatience: «Qu'est-ce-que cela te fait! Va-t'en!»
Le mousse, repoussé de la sorte, remonta sur le tillac. Mais le lendemain il fit une nouvelle tentative: «Capitaine, dit-il, j'espère que vous êtes mieux?—O Robert! répondit alors celui-ci, j'ai été très mal toute la nuit.» Le jeune garçon, encouragé par cette réponse, s'approcha du lit en disant: «Capitaine, laissez-moi vous laver les mains et le visage, cela vous rafraîchira.» Le capitaine l'ayant permis, l'enfant demanda ensuite la permission de le raser. Le capitaine y ayant encore consenti, le mousse s'enhardit, et offrit à son maître de lui faire du thé. L'offre toucha cet homme farouche, son coeur en fut ému, une larme coula sur son visage, et il laissa échapper ces mots en soupirant: «O amour du prochain! Que tu es aimable au moment de la détresse! qu'il est doux de te rencontrer même dans un enfant!»
Le capitaine éprouva quelque soulagement par les soins de cet enfant. Mais sa faiblesse devint plus grande, et il fut bientôt convaincu qu'il ne vivrait plus que quelques semaines. Son esprit fut assiégé de frayeurs toujours croissantes, à mesure que la mort et l'éternité se montrèrent plus près. Il était aussi ignorant qu'il avait été impie. Sa jeunesse s'était passée parmi la plus mauvaise classe de marins; non seulement il disait: Il n'y a point de Dieu, mais il agissait aussi d'après ce principe. Épouvanté à la pensée de la mort, ne connaissant pas le chemin qui conduit au bonheur éternel, et convaincu de ses péchés par la voix terrible de sa conscience, il s'écria un matin, au moment où Robert ouvrait la porte de sa chambre, et lui demandait amicalement: «Maître, comment vous portez-vous ce matin?—Ah! Robert, je me sens très mal, mon corps va toujours plus mal; mais je m'inquiéterais bien moins de cela, si mon âme était tranquille. Ô Robert! que dois-je faire? Quel grand pécheur j'ai été! que deviendrai-je?...» Son coeur de pierre était attendri. Il se lamentait devant l'enfant, qui faisait tout son possible pour le consoler, mais en vain.
Un jour que l'enfant venait d'entrer dans la chambre, le capitaine s'écria: «Robert, sais-tu prier?—Non, maître, je n'ai jamais su que l'oraison dominicale, que ma mère m'a apprise.—Oh! prie pour moi, tombe à genoux, et demande grâce. Fais cela, Robert, Dieu te bénira.» Et tous deux commencèrent à pleurer.
L'enfant, ému de compassion, tomba à genoux et s'écria en sanglotant: «Mon Dieu, ayez pitié de mon cher capitaine mourant! je suis un pauvre petit matelot ignorant. Mon Dieu, le capitaine dit que je dois prier pour lui, mais je ne sais pas comment; oh! que je regrette qu'il n'y ait pas sur le bâtiment un prêtre qui puisse me l'apprendre, qui puisse prier mieux que moi, qui puisse recevoir la confession de ses péchés et les pardonner en votre nom. Il croit qu'il sera perdu: mon Dieu, sauvez-le! Il dit qu'il ira en enfer, et qu'il sera avec les démons: ô mon Dieu, faites qu'il aille au ciel, et qu'il soit avec les anges! Les matelots ne veulent pas venir vers lui; quant à moi, je veux faire pour lui tout ce que je pourrai; mais je ne puis le sauver. Ô mon Dieu! ayez pitié de mon pauvre capitaine! Je n'ai jamais prié ainsi auparavant. Oh! aidez-moi, mon Dieu, à prier pour mon pauvre capitaine!»
Alors, s'étant relevé, il s'approcha du capitaine en lui disant: «J'ai prié aussi bien que j'ai pu; maintenant, maître, prenez courage. J'espère que Dieu aura pitié de vous.»
Le capitaine était si ému qu'il ne pouvait s'exprimer. La simplicité, la sincérité et la bonne foi de la prière de l'enfant avaient fait une telle impression sur lui, qu'il demeura dans un profond attendrissement, baignant son lit de pleurs.
Le lendemain matin, quand Robert entra dans la chambre du capitaine: «Robert, mon bon ami, lui dit celui-ci, après que tu fus parti, je tombai dans une douce méditation. Il me semblait voir Jésus-Christ sur la croix, mourant pour nos offenses, afin de nous amener à Dieu. Je m'élevai par mes prières à ce divin Sauveur, et, dans la grande angoisse de mon âme, je m'écriai longtemps comme l'aveugle: Jésus, fils de David, ayez pitié de moi! Enfin je crus sentir en mon coeur que les promesses de pardon qu'il a adressées à tant de pécheurs, m'étaient aussi adressées; je ne pouvais proférer d'autres paroles que celle-ci: Ô amour! ô miséricorde! Non, Robert, ce n'est pas une illusion: maintenant je sais que Jésus-Christ est mort pour moi. Je sens que le sang de la croix peut aussi laver mes iniquités; mes yeux s'ouvrent à la lumière d'en haut en même temps qu'ils se ferment pour la terre; la grâce de mon baptême, la foi de ma première communion, rentrent dans mon coeur; que ne puis-je recevoir ces sacrements que l'Église accorde aux mourants pour leur passage à l'éternité, vers laquelle Dieu m'appelle!»
L'enfant, qui jusque-là avait versé bien des larmes en silence, fut saisi dans ce moment d'une grande tristesse, et s'écria Involontairement: «Non, non, mon cher maître, ne m'abandonnez pas.—Robert, lui répondit-il tranquillement, résigne-toi, mon cher enfant: je suis peiné de te laisser parmi des gens aussi dépravés que le sont ordinairement les matelots. Oh! puisses-tu être préservé des péchés dans lesquels je suis tombé! Ta charité pour moi, mon cher enfant, a été grande; Dieu t'en récompensera. Je te dois tout; tu as été dans la main de Dieu l'instrument de ma conversion; c'est le Seigneur qui t'a envoyé vers moi; Dieu te bénisse, mon cher enfant! Dis à mes matelots qu'ils me pardonnent, je leur pardonne aussi, et je prie pour eux.»
Le lendemain, plein du désir de revoir son maître, Robert se leva à la pointe du jour; et ayant ouvert la porte, il vit que le capitaine s'était levé et s'était traîné au pied de son lit. Il était à genoux, et semblait prier, appuyé, les mains jointes, contre la paroi du navire. L'enfant attendit quelque temps en silence; mais enfin il dit doucement: Maître!—Point de réponse.—Capitaine! s'écrie-t-il de nouveau. Mais toujours même silence. Il met la main sur son épaule et le pousse doucement: alors le corps change de position et se penche peu à peu sur le lit; son âme l'avait quitté depuis quelques heures, pour aller voir un monde meilleur, où la grâce d'un sincère repentir accordée à la prière permet d'espérer que Dieu dans sa miséricorde a daigné le recevoir.
2.—UNE NUIT DANS LE DÉSERT.
C'est du missionnaire lui-même, rapporte le marquis de Ségur, que je tiens l'histoire suivante, où l'action de la Providence se montre en assez belle lumière. Il nous la raconta devant un nombreux auditoire d'hommes, particulièrement de jeunes gens, qui l'écoutaient avec une si religieuse attention, que pendant les pauses de son discours, on aurait entendu voler une mouche. Par humilité, il parlait à la troisième personne comme s'il se fût agi d'un autre. Mais je devinai bien vite, à son accent, que c'était son histoire à lui-même qu'il nous disait, et quand je me trouvai seul avec lui après la séance, je l'obligeai de m'en faire l'aveu. Si je pouvais faire passer dans mon récit les flammes de sa parole, telles qu'elles sortaient de sa bouche et de son coeur, elles allumeraient dans les âmes cet amour surnaturel de Dieu et des hommes, qui résume et renferme la loi et les prophètes.
C'était l'heure qui précède le coucher du soleil. L'ombre du missionnaire et de son cheval s'allongeait sur le sable endormi. L'horizon s'empourprait comme aux lueurs d'un immense incendie. La chaleur était étouffante. Parfois, à de longs intervalles, une brise légère venue on ne sait d'où, passait comme une caresse de Dieu et apportait au voyageur une sensation délicieuse: alors, il ouvrait la bouche et aspirait longuement l'air un moment rafraîchi. Puis le souffle tombait vaincu par le feu qui règne au désert, et l'immobilité ardente reprenait possession de l'étendue.
Le missionnaire avançait, pressant l'allure de son cheval, pour arriver avant la nuit à la grande ville, terme de son voyage. Car la nuit, dans ces plaines d'Afrique, appartient aux fauves. Quand les premières ombres descendent du ciel, les premiers bruits des lions et des panthères montent de tous les points du désert, d'abord confus et lointains, comme le gémissement du vent, puis plus forts, plus distincts, semblables tantôt au grondement sourd du tonnerre, tantôt à ses éclats rudes et déchirés. Ce moment redouté approchait, mais il n'était pas encore imminent, et le prêtre de Jésus-Christ avait bien une heure devant lui, une heure de jour et de marche tranquille, suffisante pour atteindre le port. Il était armé, il avait des provisions de bouche, un flacon de rhum, pour ranimer ses forces et tremper ses lèvres brûlantes. Il priait, il pensait, cherchant à lutter contre la sensation étouffante de la solitude, contre l'oppression de l'espace sans limites où sa vue, son coeur et son esprit se perdaient. Il avait beau percer de ses regards l'étendue, il n'apercevait pas un être vivant, pas un mouvement, pas même celui du sable agité par le vent: le vent dormait sur le sable, d'un sommeil qui semblait éternel.
Oh! si la bonté de Dieu mettait sur son chemin une de ses créatures, un être humain, un frère, quelle joie inonderait son coeur! comme il volerait à lui! Avec quels transports il lui tendrait la main, et le presserait dans ses bras! Mais hélas! il ne le savait que trop, une rencontre en ces lieux, ce ne serait qu'un danger de plus: quand on trouve sur sa route un homme au désert, au lieu d'un frère à embrasser, c'est un ennemi à combattre; c'est un de ces arabes pillards ou de ces Européens déclassés, bandits de la solitude, détrousseurs de caravanes, qu'il faut aborder, non pas le salut aux lèvres, mais le revolver à la main.
Il se perdait en ces pensées, et bercé par l'allure monotone de son cheval, il laissait flotter à l'aventure son esprit et ses guides, quand tout à coup il se redresse sur ses étriers, et d'un mouvement instinctif, arrête sa monture. Qu'a-t-il donc aperçu à l'horizon? Est-ce une illusion de ses sens? N'y a-t-il pas là-bas, bien loin, quelque chose qui se remue?—Certainement, il ne se trompe pas: le point noir qui a frappé sa vue s'agite, se rapproche, grossit insensiblement. C'est un être vivant, un animal ou un homme.—Un homme, c'est un homme! Il le voit maintenant, il distingue vaguement sa forme; cet homme l'a vu, lui aussi; il est évident qu'il s'avance dans sa direction... Que faire! Quel parti prendre? Faut-il pousser son cheval au galop et se mettre hors de la portée de cet inconnu? C'est le parti le plus sûr, mais est-ce le plus honorable? Si, au lieu d'être un voleur arabe, cet homme était un chrétien, un français? Et quand même il serait un coureur du désert, un bandit, est-ce le fait d'un missionnaire, d'un apôtre de Jésus-Christ, de fuir devant une créature humaine, devant un de ceux pour qui le Sauveur du monde est mort sur la croix?
L'hésitation du prêtre n'est pas longue. Il attendra le frère qui vient au-devant de lui, que ce soit Caïn ou Abel. L'hôte du désert se rapproche de minute en minute, il semble à la fois se hâter d'accourir et lutter contre la fatigue. Le voilà à une petite distance, on dirait un spectre ambulant. Il est déguenillé; sa main tient un fusil; ses yeux sont allumés de fièvre, de haine et de convoitise. C'est indubitablement un brigand, mais un brigand européen: c'est en tout cas, un malheureux dévoré de besoin. Le prêtre n'hésite plus: il risque peut-être sa vie, mais il a la chance de secourir un misérable, de sauver une âme. Après tout, c'est son métier de s'exposer à la mort: le corps d'un missionnaire n'est rien; l'âme d'un pécheur est d'un prix infini.
Il descend de cheval, jette ses armes à terre pour montrer à l'inconnu ses dispositions pacifiques, et d'un pas tranquille et ferme, va au-devant de lui. L'autre étonné, épuisé, s'arrête; la surprise est plus forte que la haine; mais la faim, la soif dévorante, voilà ce qui domine tout le reste. Le prêtre le devine, et, sans parler, lui présente ses provisions, des fruits, des dattes, du rhum.—Du rhum! C'est la force, c'est la vie! Pour cette gourde de rhum, le malheureux aurait tué son père! Il étend la main, saisit la gourde, la porte à sa bouche, la boit, l'aspire à longs traits. Son visage se ranime, son sang circule, sa pâleur mortelle fait place à une vive rougeur. Tout à coup, il chancelle; il a bu trop et trop vite, il tombe tout de son long et demeure sur le sol, inerte, engourdi, comme mort.
Le missionnaire, effrayé, se penche vers lui, tâte son pouls, écoute les battements de son coeur, et respire; ce n'est pas la mort, c'est le sommeil bienfaisant et réparateur. Il le considère longuement; à sa carnation, à la couleur de sa barbe et de ses cheveux, il reconnaît un Français. Malgré les traces des passions et de la fatigue, il croit lire sur ce visage dévasté les vestiges d'une bonne race, et son âme d'apôtre se remplit de reconnaissance et de joie. Soudain, il tressaille comme s'il sortait d'un rêve. Le soleil va disparaître, et son orbe agrandi et rutilant est déjà à demi caché. Encore quelques minutes et la nuit aura remplacé le jour. Que faire de cet infortuné que la Providence a envoyé sur sa route et dans ses bras? Le charger sur son cheval? C'est impossible; il connaît le poids d'un corps qui s'abandonne. Le laisser là, seul, la nuit, dans le désert, exposé aux dents des bêtes féroces, à une mort sans consolations? C'est plus impossible encore.
Il n'y a pas à hésiter; il attendra le réveil du pécheur, sous la garde de Dieu qui ne laissera pas inachevée l'oeuvre de sa miséricorde. Il s'agenouille sur le sable, près de cet homme qu'il ne connaissait pas une heure avant, et pour lequel il sacrifierait sa vie avec joie. Il soulève doucement dans ses mains la tête du dormeur, la pose sur ses genoux, et il entre en prières.
La nuit est arrivée, profonde, solennelle, ivre de silence et de solitude. Deux heures se passent ainsi, sans qu'aucun des deux hommes ait fait un mouvement. Les étoiles se sont allumées les unes après les autres et répandent sur l'océan de sable une lueur mystérieuse et sacrée. Les anges contemplent du haut du ciel ce spectacle plus beau que celui d'un ami veillant sur son ami, d'une mère veillant sur son enfant, le spectacle d'Abel veillant avec amour sur Caïn: tel, au temps du séjour du Fils de Dieu sur la terre, Jésus priait dans les plaines de Galilée auprès de Judas endormi.
Enfin, l'homme se réveille. Il relève la tête, ouvre les yeux et rencontre ceux de ce prêtre à genoux qui le regarde avec une ineffable tendresse. Alors il se souvient, il devine, il comprend tout; il se met à trembler des pieds à la tête, comme ces possédés d'Israël au moment où le démon sortait de leur corps et de leur âme à la voix de Jésus-Christ. La haine est vaincue, Satan s'enfuit de cette âme pour n'y plus rentrer. Le bienheureux larron pleure, il éclate en sanglots, et, sans prononcer une parole, il se laisse tomber dans Tes bras du missionnaire, qui le presse sur son coeur en lui disant: Mon frère!
Quand il eut mangé, le prêtre le fit monter sur son cheval et marcha près de lui, priant toujours et ne lui disant rien, pour le laisser tout entier à la grâce divine qui parlait au fond de son âme. Ils arrivèrent à la ville sans rencontre fâcheuse. Le missionnaire fit coucher le prisonnier de sa charité dans son lit, et dormit près de lui sur quelques coussins. «Demain, lui dit-il, vous me direz tout ce que vous voudrez. Aujourd'hui, je ne veux rien entendre.»
Le lendemain, l'homme lui raconta son histoire, prélude de sa confession: histoire terrible, commencée par une jeunesse sans corrections et sans travail, poursuivie dans le vice, dans le crime, et qui, par un prodige de la miséricorde divine, s'achevait dans les larmes du repentir.
Sa mère, brave paysanne, restée veuve de bonne heure, l'avait impitoyablement gâté pour épargner quelques pleurs à son enfance. Il avait été à l'école, parce qu'il l'avait bien voulu; s'y était instruit, parce qu'il avait l'esprit vif et ouvert; puis s'était livré à la paresse, au plaisir, bientôt au vice. À dix-huit ans, c'était déjà un mauvais sujet accompli. Il s'engagea par ennui, pour connaître la vie de la caserne, et courir les garnisons. Puis, le joug de la discipline gâtant ses plaisirs, il demanda une permission, revint au village, en déguerpit un matin avant le jour, sans embrasser sa mère, mais non sans l'avoir dévalisée, et ne reparut plus au régiment. Il passa aux États-Unis, y gagna une petite fortune qu'il dépensa en folles orgies. Alors, dans un accès de raison, peut-être de remords, il quitta l'Amérique pour l'Algérie, se remit a l'oeuvre, et mena pendant quelque temps une conduite régulière et laborieuse.
Il commençait à se refaire de corps, d'âme et de bourse, quand le démon envoya sur son chemin un de ses anciens compagnons de débauche, déserteur comme lui, qui le reconnut, chercha à l'entraîner de nouveau dans le vice, et n'y pouvant réussir, révéla son passé et le perdit de réputation.
Sa tête ne put résister à ce dernier coup. «Puisque je ne puis être un honnête homme, se dit-il, je serai un franc scélérat.» Et il fit comme il avait dit. Il quitta la grande ville où toutes les portes se fermaient devant lui, s'enfuit au désert, et demanda à la rapine et au meurtre des moyens d'existence. Bientôt il se trouva à la tête d'une bande d'arabes, qui détroussaient les passants, les pèlerins de la Mecque, et vivaient comme lui de brigandage. Mais, par un reste de pudeur, il ne s'attaquait qu'aux musulmans et évitait de verser le sang des européens. Ses compagnons s'en aperçurent, et se révoltant contre lui, ils le menacèrent d'abandon, même de mort, s'il continuait à épargner les chrétiens.
Il résista d'abord, puis, avec sa faiblesse et son emportement habituels: «Eh bien! s'écria-t-il, puisqu'il faut aller jusqu'au bout, j'irai aussi bien et plus loin que vous. Une caravane vint à passer; elle comptait des européens et des musulmans. Il l'attaqua furieusement à la tête de ses hommes, frappa à tort et à travers sur tout ce qui lui tombait sous la main. Parmi les victimes se trouvait un français. L'aspect de ce compatriote, peut-être assassiné par lui, le fit soudainement rentrer en lui-même. «Je suis un misérable.» se dit-il. Et laissant là ses compagnons occupés à dépouiller les cadavres, fou de remords, épouvanté de son ignominie, il s'élança comme un insensé et se perdit bientôt dans l'immensité du désert.
Quand le missionnaire le rencontra, il y avait trois jours qu'il errait à l'aventure, maudit et désespéré comme Caïn, ne mangeant pas, ne buvant pas, ne sachant ce qu'il faisait, ni ce qu'il voulait. Il était à bout de forces, quand il aperçut le voyageur qui passait au loin sur son cheval. Poussé par un transport infernal, il essaya de le rejoindre, non pour le voler, mais pour l'assassiner: «J'en tuerai encore un, se dit-il, et je me tuerai après». Au lieu de la mort, c'est la vie qui l'attendait, et c'est dans les bras de la miséricorde qu'il tomba.
Tel fut le récit du criminel repentant: le missionnaire, le serrant plus tendrement encore sur son coeur, se contenta de lui dire: «Maintenant que je sais votre histoire, votre confession sera courte et facile. Agenouillez-vous devant Dieu, mon fils, et en son nom je vous pardonnerai tous les péchés, tous les crimes de votre vie entière.»
Le pécheur se confessa avec des torrents de larmes, et tandis que le prêtre prononçait sur son front courbé jusqu'à terre les paroles sacrées de l'absolution, il lui sembla que son passé s'engloutissait dans l'abîme de la miséricorde divine et qu'une vie nouvelle s'ouvrait devant lui.
Ce que fut cette vie, je l'ignore. Le missionnaire ne nous l'a pas dit. Mais qu'elle soit achevée ou qu'elle dure encore, qu'elle se poursuive dans un labeur honnête ou dans les austérités d'un cloître, il n'est pas douteux qu'elle fut ou qu'elle sera jusqu'au bout une vie de repentir, d'action de grâces et d'amour pénitent.»
3.—LES DEUX FRÈRES
Deux frères entrèrent en même temps dans un collège de France; ils se ressemblaient si parfaitement quant à la taille et aux traits du visage, qu'il fallait les avoir vus souvent pour les distinguer l'un de l'autre: mais ils étaient bien différents de caractère: l'aîné n'avait presque aucun sentiment de religion; le cadet était d'une piété angélique. On ne saurait imaginer tous les moyens que sa charité lui suggéra pour gagner son frère. C'était peu pour lui de lui accorder ce qu'il demandait; il allait au-devant de tout ce qui pouvait lui être agréable; il se privait, en sa faveur, de tout l'argent qu'on lui accordait pour ses menus plaisirs. On leur donna à tous deux un costume neuf de très grand prix; l'aîné, en peu de temps, mit le sien en mauvais état; celui du cadet était encore très propre. Ne sachant plus quel présent faire à son frère, il imagina de lui donner son habit.
«Vous êtes mon aîné, lui dit-il, il convient que vous soyez mieux habillé que moi: votre habit est gâté; si le mien vous fait plaisir, je vous le donnerai, on n'en saura rien chez nous.»
L'offre est aussitôt acceptée et l'échange fait.
Quelques jours après, le pieux enfant appelle son frère et lui dit qu'il avait quelque chose à lui communiquer.
«Auriez-vous encore un habit à me donner? lui dit celui-ci.
—Oui, lui répond l'enfant, et un bien plus précieux que celui que je vous ai donné dernièrement; allez demain à confesse; réconciliez-vous avec Dieu, c'est lui-même qui vous en revêtira.
—À confesse, répondit l'autre, vraiment j'y vais assez souvent; si, cependant, il ne faut que cela pour vous contenter, j'irai bien encore demain, mais je ne vous garantis pas que j'en deviendrai meilleur.
—Promettez-moi au moins, répliqua le cadet, que vous ferez pendant deux jours quelques efforts pour le devenir.»
L'aîné le lui promit.
Le lendemain, ils allèrent tous deux à confesse; ils avaient le même confesseur. Le cadet se confessa le premier, et se retira devant le Saint-Sacrement, pour demander à Dieu qu'il lui plût de toucher son frère. L'aîné raconta depuis, qu'en entrant au confessionnal, tout ce que son frère avait fait pour lui se présentant à son esprit, il eut honte de lui-même, et ne fut plus maître de retenir ses larmes. Il dit à son confesseur qu'il voulait bien sincèrement se convertir et consoler son frère des chagrins qu'il lui avait causés jusqu'alors. Pendant toute sa confession, il versa un torrent de larmes. Le cadet qui de l'endroit où il était, l'avait entendu éclater en soupirs, était remonté dans son quartier, comblé de joie et bénissant le Seigneur. Un moment après, on vint le demander à la porte; c'était son frère qui se jeta à ses genoux, et les arrosa de ses larmes, lui demandant pardon de tous les sujets de mécontentement qu'il lui avait donnés et lui promettant de suivre, à l'avenir, aussi bien ses avis que ses exemples. L'enfant, ravi des dispositions de son frère, se jeta a son cou, et lui dit tout ce que sa charité put lui suggérer de plus tendre et de plus affectueux pour l'encourager. Le jeune homme demeura si ferme dans ses bonnes résolutions, qu'en peu de temps, il devint, comme son frère, un modèle de vertu, et ne se démentit jamais.
4.—UN JEU OÙ L'ON GAGNE LE CIEL
Dans une petite ville de France vivait un officier retraité, qui était un excellent chrétien. Personne devant lui ne se serait permis une parole inconvenante; chacun venait lui demander conseil: l'un le consultait pour l'achat d'une terre; l'autre, pour l'arrangement d'un procès; tout le monde, en un mot, l'honorait, le respectait et l'aimait.
Lui-même a raconté son histoire, et elle mérite d'occuper une des premières places dans ce recueil, car elle montre d'une manière bien touchante que Dieu se sert des moyens les plus inattendus pour ramener à lui les pécheurs et que sa miséricorde est inépuisable à l'égard des âmes de bonne volonté.
«Je ne date pas d'hier, disait plaisamment notre officier, vous vous en apercevez facilement à ma moustache et aux quelques cheveux qui me restent; mais si je suis vieux et cassé, j'ai été jeune et alerte. J'avais dix-huit ans environ, en 1792, lorsque la grande guerre vint à éclater; j'étais ardent, j'avais adopté avec enthousiasme toutes les idées du temps. Je criais avec les autres, et de bon coeur: «Vive la fraternité ou la mort!» Hélas! ce devait être la mort ou la ruine pour bien du monde. Aussi, dès que j'appris que la France venait de commencer la lutte contre les étrangers, mon parti fut bientôt pris, je m'engageai.
«Il faut vous dire, avant d'aller plus loin, que, malgré les efforts de ma pauvre chère mère et de notre curé, je ne croyais guère à Dieu, et encore moins au diable; je m'amusais tant que je pouvais; je passais, parmi mes camarades de plaisir, pour un bon garçon. À vous parler franc, j'étais un très mauvais sujet; mais parmi tous mes défauts, j'en avais un qui me distinguait de tous mes compagnons, je ne pouvais pas prononcer une phrase, souvent même une parole, sans y ajouter un juron. Et ce n'étaient pas des jurons pour rire, c'étaient d'affreux blasphèmes qui devaient dans le ciel faire voiler les anges et pleurer les saints.
«Après ce préambule, nécessaire pour bien faire comprendre la suite de mon histoire, je la reprends, et je tâcherai de l'abréger le plus possible pour ne pas trop vous ennuyer. Me voila donc engagé à dix-huit ans, menant joyeuse vie et jurant tout le long du jour. Je vous fais grâce de ma vie militaire, elle a ressemblé à celle de beaucoup de mes camarades, qui n'ont pas laissé leurs os sur le champ de bataille; je fus envoyé à l'armée des Pyrénées, puis à l'armée de Sambre-et-Meuse, puis en Italie, puis en Égypte, puis partout enfin où il y avait des coups à donner et à recevoir. Les années, l'expérience, deux blessures, l'une reçue aux Pyrénées, l'autre, à Austerlitz, l'affreuse retraite de Russie, tout cela avait calmé ma fougue, m'avait rendu plus régulier dans ma conduite, mais n'avait pu me corriger de mon défaut de toujours jurer. Mon avancement même se trouva arrêté par ce vice; comme je savais lire et qu'on n'avait pas le choix alors parmi les lettrés, je fus rapidement officier; mais une fois là, mon malheureux défaut me joua bien des tours; et souvent des généraux, après une affaire où je m'étais bien conduit, n'osaient pas m'avancer, parce qu'ils trouvaient que j'avais trop mauvais ton pour arriver aux hauts grades militaires. Je les traitais bien de sacristains, de calotins, mais, à part moi, je leur donnais raison, et pourtant je ne me corrigeais pas. Enfin, 1815 arriva: je fus licencié avec l'armée de la Loire et je revins dans ma ville natale capitaine et décoré. Après les premières joies de retrouver mes vieux amis, mes vieux camarades d'enfance, après les premières douceurs du repos et de la liberté, à la suite de tant de privations et d'années de discipline, je commençais à trouver le temps long, je fus au café et je mangeai ma demi-solde, comme un égoïste, entre une pipe et un jeu de cartes. Ma position, mes campagnes, mes récits me faisaient le centre d'un petit groupe de désoeuvrés comme moi, et, par suite de mon habitude invétérée, on y entendait plus souvent jurer que bénir le nom de Dieu.
«Malgré cela, l'ennui me gagnait, lorsqu'un matin, je vois entrer dans ma chambre le curé de la paroisse. J'étais si loin de m'attendre à pareille visite, que ma pipe s'échappa de mes dents et vint se briser sur le plancher, ce qui me fit pousser le plus gros juron de mon riche répertoire. Le curé ne se troubla pas pour si peu, et, prenant une chaise, que je ne lui offrais pas, il s'assit tranquillement: «Bonjour, M. le capitaine, me dit-il; puisque vous n'êtes pas venu me voir à votre arrivée dans ma paroisse, il faut bien que je vienne vous chercher.—Je n'aime pas les curés, lui répondis-je, je ne les ai jamais aimés et je suis trop vieux pour changer maintenant.—Eh bien! capitaine, nous ne sommes pas du même avis, et, avec un brave comme vous, je n'irai pas par quatre chemins, c'est précisément pour vous faire changer que je suis venu vous voir.» À peine le digne prêtre avait-il fini sa phrase, que je me levai comme un furieux, et, en jurant comme un possédé, je le mis littéralement à la porte.
«Le lendemain, je me croyais à tout jamais débarrassé de pareille visite, lorsque je vis encore entrer le curé. Ah! par exemple, c'est trop fort, m'écriai-je, et je me levai pour le repousser de chez moi. Lui, sans se troubler, me dit avec beaucoup de douceur: «Bonjour, capitaine, vous n'étiez pas bien disposé hier, et je suis revenu aujourd'hui pour savoir si vous étiez plus en train de causer.» Malgré mon apparence terrible, je n'étais pas tout à fait mauvais au fond du coeur; aussi, ce sang-froid me désarma, et adoucissant ma voix, je lui répondis: «Eh bien! monsieur le curé, puisque vous avez tant de plaisir à causer avec moi, j'y consens, mais à une condition, c'est que vous ne me parlerez pas de vos momeries, de vos églises et de vos bedeaux.—Soit, reprit le curé; mais, de votre côté, vous vous engagez à me consacrer chaque jour une heure: votre temps n'est pas compté, et vous ne pouvez me refuser ce plaisir.—Accordé; et pour répondre à votre politesse par une autre, je vous avouerai que je m'ennuie tant, que ce sera une distraction pour moi de causer avec un homme qui sait parler.» Ma politesse n'était pas très polie, mais le curé eut l'air de la trouver accomplie.
«La connaissance ainsi faite devint bien vite intime; l'heure que j'avais promise au curé me semblait de plus en plus courte, et il m'arrivait souvent de la doubler et de la tripler. Mon vénérable ami jouait au trictrac, et j'aimais moi-même extrêmement ce jeu; aussi, bientôt chaque soir, au lieu d'aller au café, je prenais le chemin du presbytère, et nous jouions avec un tel acharnement, que la soirée se passait toujours trop rapidement.
«Le curé était fidèle à sa promesse; il ne me parlait jamais de religion: malheureusement, de mon côté, j'étais fidèle à mes mauvaises habitudes, et je prononçais bien peu de phrases sans les assaisonner de quelques grossiers jurons. Un soir où le curé me battait à plates coutures, je m'en donnais à coeur joie, et jamais pareils blasphèmes n'avaient retenti sous l'humble toit de notre pasteur. Il posa son cornet sur la table, et, me regardant bien en face: «Je vous ai fait une promesse, me dit-il, à laquelle je suis fidèle; voulez-vous m'en faire une à votre tour?—Laquelle?—C'est de ne plus jurer.—Mais c'est impossible, voilà plus de cinquante ans que j'ai cette habitude; elle m'a empêché de faire mon chemin, et vous voulez que j'y renonce: rayez cela de vos papiers; non pas que je le fasse maintenant par méchanceté, mais c'est devenu une habitude chronique.—Je ne prétends pas que ce ne vous sera pas difficile, mais croyez-vous qu'il me soit facile de vous voir tous les jours, sans vous parler de religion, à vous, qui en auriez tant besoin pourtant; la partie n'est pas égale: il me faut une compensation: quand vous jurerez, je vous parlerai de Dieu.—Au fait, vous pouvez avoir raison; je n'en disconviens pas.—Puisque vous êtes de si bonne composition, je veux vous montrer que malgré ma robe, je ne suis pas si noir que j'en ai l'air: et vous permets, toutes les fois que votre mauvaise habitude de jurer vous pressera, de remplacer vos gras jurons par sapristi.—Je consens au marché, répondis-je.—Et vous, capitaine, ajouta-t-il, n'oubliez pas que, si vous manquez à votre promesse, je manquerai à la mienne.»
«Je vis bien vite que j'avais fait un marché de dupe, ou plutôt que le bon curé savait bien ce qu'il faisait en me le proposant. Chaque jour j'oubliais l'innocent sapristi, et je reprenais mon triste répertoire. Aussitôt, le curé me faisait un sermon en trois points, et j'étais bien forcé de l'écouter, puisque c'était dans nos conventions. Vous devinez facilement le reste: à mesure que mon vénérable ami me dévoilait les beautés de la religion, j'y prenais goût; ce n'était plus une punition, c'était devenu un besoin. Bientôt, je fus tout à fait converti; mon excellent curé me fit approcher des sacrements; maintenant je trouve mon bonheur à l'accomplissement de mes devoirs, et il ne me reste de mon ancien état que l'habitude d'assaisonner toutes mes phrases du fameux sapristi, ce qui me fait appeler par tout le monde ici le capitaine Sapristi. Si je raconte volontiers mon histoire, c'est dans l'espérance qu'elle pourra détourner du mal, et de la mauvaise habitude de jurer, quelques personnes aussi coupables que je l'étais alors.[1]»
Note 1:[ (retour) ]***Cité dans les Petites lectures, bulletin populaire des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul.—Nous n'avons pu vérifier nous-même, on le comprend, l'authenticité des traits que nous avons puisés dans d'autres Recueils; mais pourquoi la mettre en doute: Il est certain qu'il s'opère fréquemment des conversions tout aussi extraordinaires que celle-là; le prêtre n'y prend même plus garde dans les pays de foi, tant il est souvent témoin de ces merveilles, et elles restent un secret entre l'homme et Dieu.
5.—LA VENGEANCE D'UN ÉTUDIANT CHRÉTIEN.
Sous Louis-Philippe, écrit Armand de Pontmartin, l'esprit d'irréligion régnait dans les collèges de Paris. Il y avait pourtant des exceptions... la plus originale et la plus touchante m'était apparue sous les traits de Paul Savenay, natif de Guérande. Doué, ou plutôt armé d'une piété angélique et robuste tout ensemble, il bravait le respect humain, défiait la raillerie, et il aurait mis au besoin tout l'entêtement de sa race pour affronter la persécution et le martyre. Cette piété se révélait jusque sur son visage, qui prenait une expression céleste au moment de la prière. Ainsi, lorsque, sur un signe de notre professeur indolent, je récitais, au début et à la fin de la classe, le Veni Sancte Spiritus et le Sub tuum praesidium, c'était pour presque tous les élèves, le signal d'un concert charivarique d'éternuements, de quintes de toux, de pupitres disloqués, et de dictionnaires tombant à grand bruit. Paul Savenay s'isolait de ce tapage, et l'on pouvait suivre sur sa figure le sourire de la sainte Vierge dont il implorait la protection, et le contact de l'Esprit-Saint qui l'effleurait de ses ailes.
Cette piété fervente l'avait fait prendre en grippe par le plus mauvais sujet de la classe, fanfaron d'impiété et de libertinage, liseur et colporteur des livres de Parny et de Voltaire, et pourtant Breton comme Paul; mais entendons-nous, ce Breton-là, nommé Jacques Faël, était un Breton de contrebande. On disait que son père, Nantais d'origine, avait pris part à quelques-unes des plus sanglantes scènes de la Révolution, s'était enrichi en achetant des terres de Vendéens, puis ruiné dans des spéculations équivoques. Tout irritait Jacques contre Paul Savenay; un héritage de haine, le retour des Bourbons, l'animosité instinctive du vice contre la vertu, du mal contre le bien, de l'athéisme contre la foi, du diable contre le bon Dieu; mais ce qui l'exaspérait le plus, c'était la douceur de Paul, sa patience inaltérable que, naturellement, Jacques taxait de lâcheté et d'hypocrisie.—Tu es donc un lâche? lui disait-il en lui montrant le poing.—Je ne le crois pas, répondait Paul avec un accent de résignation qui aurait désarmé un tigre. Son persécuteur ne lui laissait pas un moment de trêve, et le harcelait de la façon qui devait le plus cruellement blesser cette âme tendre, chaste, exquise et pieuse. Non content de le traiter de cagot, de Basile, de tartufe et de cafard. Jacques joignait le blasphème à l'insulte, le sacrilège à l'outrage. Il glissait de mauvais livres dans le pupitre de Paul et lui jouait les plus vilains tours. Nous sûmes plus tard que ses brutalités s'étaient parfois envenimées jusqu'aux voies de fait: bourrades, brimades, coups de poing, coups de règle: un jour même, un coup de canif qui fit couler le sang. La plupart des élèves feignaient de ne pas s'apercevoir de ces abominables violences. Quelques-uns avaient l'infamie d'applaudir avec des ricanements stupides. Jacques n'avait pas, en somme, l'air bien féroce; mais était grand, bien découplé, taillé en athlète. On le redoutait et il avait sa petite cour de complaisants et de flatteurs. Lorsqu'indigné de sa méchanceté et attiré vers Paul Savenay par d'irrésistibles sympathies, je risquais, moi chétif, quelques reproches: «Tais-toi ou je t'assomme! me disait cet enragé; tais-toi, mauvaise graine d'émigré!» J'aurais certainement eu ma part de ses injures et de ses coups, si je n'avais trouvé un admirable défenseur en la personne de Gaston de Raincy.
Le martyre de Paul Savenay dura deux ans et pendant ces deux ans, pas une plainte. S'il versait en secret quelques larmes, il ne pleurait pas sur ses souffrances, mais sur les égarements de cette pauvre âme, révoltée contre Dieu. Un matin, me rencontrant à la porte de Saint-Sulpice, et me croyant meilleur que je n'étais, il me dit: «Armand, allons prier pour lui!» Je lui répondis: «Paul, tu es un saint... le saint de Guérande, et c'est sous ce nom que je veux désormais te connaître et t'admirer!»
Bientôt, je perdis de vue le persécuteur et sa victime. Jacques Faël, convaincu de colportage du Compère Mathieu et des Chansons de Béranger, fut prié par le proviseur de ne pas revenir après les vacances. Paul Savenay, qui se destinait à la profession de médecin, quitta le collège un an avant moi.»
Armand de Pontmartin, à cet endroit, interrompt son récit pour expliquer comment il retrouva quelques années plus tard ce vertueux jeune homme chez Frédéric Ozanam. Ce dernier venait de fonder, avec quelques amis, les Conférences de saint Vincent de Paul et il exposait aux jeunes messieurs réunis chez lui les moyens qui lui semblaient les plus propres à assurer le succès de l'entreprise.
«Tout à coup, continue le narrateur, Ozanam regarde à sa montre et dit aux jeunes gens qui l'entouraient: «Mes amis, je suis un bavard. Agir vaut mieux que parler, dans une crise comme celle-ci. L'ennemi est toujours là; le choléra vient à peine d'entrer dans sa phase décroissante... Nous n'avons pas une minute à perdre!
Il distribua à ses ouvriers de la première heure la liste des malades qu'ils devaient visiter. Puis, s'adressant a Paul Savenay:—Et vous, Paul, lui dit-il, votre première visite est toujours, n'est-ce pas, pour l'hôtel Racine?
—Oui, mon ami, répondit Savenay; oui, encore aujourd'hui, ajouta-t-il avec une émotion singulière.
En ce moment, Ozanam le prit à part et lui dit tout bas quelques mots en me regardant. Il me sembla que Paul Savenay opposait une certaine résistance. Ozanam insistait en répétant à demi-voix: Pourquoi pas? Pourquoi pas?...
Paul parut enfin se décider, et se tournant vers moi: «Veux-tu, me dit-il, que nous sortions ensemble?»
Nous sortîmes: Ozanam habitait alors la rue de Sèvres, et nous nous dirigions du côté de la rue Jacob. En descendant la rue des Saints-Pères, nous croisâmes une modeste voiture de louage, qui gravissait assez lentement cette montée fort raide. Paul salua et me dit: «Sais-tu qui est dans cette voiture? Mgr de Quélen, archevêque de Paris. Comme hier, comme demain, il vient de l'hôtel-Dieu, et il va à l'hospice de la Charité; c'est ainsi qu'il se venge. Parmi ceux qu'il visite, qu'il secourt et qu'il console, on compterait par centaines les émeutiers de février 1831, les pillards de l'archevêché et de Saint-Germain-l'Auxerrois, ceux qui l'auraient égorgé, s'il était tombé entre leurs mains!»
Nous arrivâmes au bout de la rue Jacob; Paul s'arrêta devant l'hôtel Racine, moins poétique et moins élégant que son nom. Là, il parut hésiter encore, puis prenant son parti: «Entrons,» me dit-il. On sait ce que sont ces hôtels d'étudiants. Nous montâmes quatre étages. Parvenus au quatrième, nous vîmes une clef sur la porte, n° 78, Paul entra sans frapper, et me fit signe de le suivre. Un émouvant spectacle m'attendait.
Sur un lit fort propre, tendu de rideaux de toile verte, je reconnus à l'instant Jacques Faël, le persécuteur, le bourreau de Paul Savenay. Il était évidemment en convalescence; mais sa pâleur, ses yeux cernés, son visage amaigri, prouvaient qu'il venait de subir l'horrible crise. Sa soeur, vêtue de noir, était debout à son chevet, un rayon de soleil d'avril égayait la chambre.
En me voyant, Jacques poussa un cri de surprise; puis, brusquement, presque violemment, imposant silence d'un geste à Paul, qui voulait parler:
«Non, vois-tu? lui dit-il; non, Paul, tu ne veux pas que j'étouffe, n'est-ce pas? Quand je devrais retomber malade, il faut, entends-tu bien? il faut que notre camarade sache... ce qu'il a déjà deviné! Il a été le témoin de mes infamies, de tes souffrances; il faut qu'il apprenne ce qu'a été la revanche du chrétien contre le mécréant, du saint contre le misérable. Tais-toi! tais-toi!... Noémi, dis-lui de se taire et de me laisser la parole!... Il y a un mois, j'étais encore tel que tu m'as connu... Non, Armand, j'étais pire: impie, athée, méchant, libertin, mangeur de prêtres, corrompu jusqu'aux moelles. Le 29 mars, jeudi de la mi-carême, j'avais fait la noce avec quelques compagnons de débauches... je rentre à minuit... une heure après, je me tordais sur ce lit, en proie a des convulsions effroyables... La tête en feu, le corps glacé, tous les symptômes du choléra... et j'étais seul, seul au monde... Ma soeur Noémi, au fond de la Bretagne, chez une vieille tante..., mes parents morts..., point d'amis... le vice et l'impiété n'en donnent pas... Oui, seul dans ce misérable hôtel, sûr que, si j'avais la force d'appeler, l'hôtesse épouvantée me ferait jeter sur un matelas, et me crierait d'aller mourir dans la rue... Oh! quelle nuit! L'enfer anticipé, moi qui ne croyais pas à l'enfer!... Tais-toi, Paul, je t'en prie, laisse-moi parler!... À sept heures, au paroxysme de mes tortures et de mon désespoir, ma porte s'ouvre, et je vois entrer Paul Savenay... Paul, ma victime, mon martyr!... Ah! je crus d'abord à une apparition vengeresse... Mais non, il avait sur les lèvres un sourire céleste; dans le regard, l'expression angélique du pardon... Il vint à moi, me prit la main, me dit quelques bonnes paroles;... c'était un miracle, n'est-ce pas?...
—Non, c'était tout simple, interrompit Paul Savenay. Je suis interne à l'hospice de la Charité, à deux pas d'ici... Le docteur Récamier, mon maître, m'avait chargé de visiter tous les hôtels de la rue Jacob... L'hôtel Racine était sur ma liste et le hasard...
—Le hasard!!! C'est donc toi maintenant qui nies la Providence?... Pourquoi ne pas dire la vérité tout entière?... Tu étais délégué de la société de Saint-Vincent-de-Paul, ou plutôt du bon Dieu, pour me sauver, pour me guérir, pour me consoler, pour faire de moi un honnête homme et un chrétien!... Une heure après, poursuivit Jacques, en m'adressant de nouveau la parole, j'avais tous les remèdes nécessaires, et, le soir, sur ma demande, il m'amena un vicaire de Saint-Germain-des-Prés... Tu vois bien que c'était le bon Dieu! Pendant cinq jours, Paul ne m'a presque pas quitté...; pendant cinq nuits, il m'a veillé... Puis, lorsqu'il a reconnu que le danger était passé, il a écrit à ma soeur Noémi, qui n'a pas perdu une minute... et, à présent, je suis le mieux soigné des convalescents, moi qui m'étais cru le plus abandonné des agonisants et des damnés... Oh! comment reconnaître tant de bienfaits de la miséricorde divine? Comment expier mes fautes, mes impiétés, mes crimes?...
—Jacques, reprit doucement Paul Savenay, je t'ai déjà dit que, quand même tu n'aurais eu, avant de mourir, qu'un moment, si ce moment avait été bien employé, Dieu t'aurait pardonné!... Et tu as une vie tout entière!
—Mais toi, Paul, mon sauveur, toi qui m'as rendu tant de bien pour tant de mal, comment réparer, comment payer ma dette?... Comment mériter ton pardon, ton amitié?...»
En sortant de l'hôtel Racine, je dis à Paul: «Tu te figures peut-être n'avoir guéri qu'un malade... Eh bien! tu te trompes; tu en as guéri un autre, et cet autre te serre la main[2].»
Note 2:[ (retour) ]Armand de Pontmartin, Correspondant (Extraits).
6.—UN PÈRE CONVERTI PAR SON ENFANT.
On trouverait difficilement un récit plus touchant que celui qui nous a été laissé par le héros de cette histoire, heureux privilégié des miséricordes divines.
«J'ai été élevé aussi mal que possible sous le rapport religieux, non seulement dans l'ignorance de la vérité, mais dans le goût, dans le respect, dans la superstition de l'erreur, et je quittai mes classes, bien muni d'arguments contre Notre-Seigneur et contre l'Église catholique.
Élevée comme moi, aussi ignorante que moi, ma femme était beaucoup meilleure. Elle avait le sens religieux. Il se développa lorsqu'elle devint mère; et, après la naissance de son premier enfant, elle entra tout à fait dans la voie. Quand je songe à tout cela, j'ai le coeur remué d'un sentiment de reconnaissance pour Dieu, dont il me semble que je parlerais toujours, et que je ne saurais jamais exprimer.
Alors je n'y pensais point. Si ma femme avait été comme moi, je crois que je n'aurais pas même songé à faire baptiser mes enfants. Ces enfants grandirent. Les premiers firent leur première communion, sans que j'y prisse garde. Je laissais leur mère gouverner ce petit monde, plein de confiance en elle, et modifié à mon insu par le contact de ses vertus que je sentais et que je ne voyais pas.
Vint le dernier. Ce pauvre petit était d'une humeur sauvage, sans grands moyens; si je ne l'aimais pas moins que les autres, j'étais cependant disposé à plus de sévérité envers lui. La mère me disait:
—Sois patient; il changera à l'époque de sa première communion.
Ce changement à heure fixe me paraissait invraisemblable. Cependant l'enfant commença à suivre le catéchisme, et je le vis en effet s'améliorer très sensiblement et très rapidement. J'y fis attention. Je voyais cet esprit se développer, ce petit coeur se combattre, ce caractère s'adoucir, devenir docile, respectueux, affectueux. J'admirais ce travail que la raison n'opère pas chez les hommes; et l'enfant que j'avais le moins aimé, me devenait le plus cher.
En même temps, je faisais de graves réflexions sur une telle merveille. Je me mis à écouter la leçon de catéchisme. En l'écoutant, je me rappelais mes cours de philosophie et de morale: je comparais cet enseignement avec la morale dont j'avais observé la pratique dans le monde, hélas! sans avoir pu moi-même toujours m'en préserver. Le problème du bien et du mal, sur lequel j'avais évité de jeter les yeux, par incapacité de le résoudre, s'offrait à moi dans une lumière terrible. Je questionnais le petit garçon: il me faisait des réponses qui m'écrasaient. Je sentais que les objections seraient honteuses et coupables. Ma femme observait et ne disait rien; mais je voyais son assiduité à la prière. Mes nuits étaient sans sommeil. Je comparais ces deux innocences à ma vie, ces deux amours au mien; je me disais: «Ma femme et mon enfant aiment en moi quelque chose que je n'ai aimé ni en eux ni en moi; c'est mon âme.»
Nous entrâmes dans la semaine de la première communion. Ce n'était plus de l'affection seulement que l'enfant m'inspirait; c'était un sentiment que je ne m'expliquais pas, qui me semblait étrange, presque humiliant, et qui se traduisait parfois en une espèce d'irritation. J'avais du respect pour lui. Il me dominait. Je n'osais pas exprimer en sa présence de certaines idées, que l'état de lutte où j'étais contre moi-même produisait parfois dans mon esprit. Je n'aurais pas voulu qu'elles lui fissent impression.
Il n'y avait plus que cinq ou six jours à passer. Un matin, revenant de la messe, l'enfant vint me trouver dans mon cabinet, où j'étais seul.
—Papa, me dit-il, le jour de ma première communion, je n'irai pas à l'autel sans avoir demandé pardon de toutes les fautes que j'ai faites et de tous les chagrins que je vous ai causés, et vous me donnerez votre bénédiction. Songez bien à tout ce que j'ai fait de mal pour me le reprocher, afin que je ne le fasse plus, et pour me pardonner.
—Mon enfant, répondis-je, un père pardonne tout, même à un enfant qui n'est pas sage; mais j'ai la joie de pouvoir te dire qu'en ce moment je n'ai rien à te pardonner. Je suis content de toi. Continue de travailler, d'aimer le bon Dieu, d'être fidèle à tes devoirs; ta mère et moi nous serons bien heureux.
—Oh! papa! le bon Dieu qui vous aime tant, vous soutiendra, pour que je sois votre consolation, comme je le demande. Priez-le bien pour moi, papa.
—Oui, mon cher enfant.
Il me regarda avec des yeux humides, et se jeta à mon cou. J'étais moi-même fort attendri.
—Papa!... continua-t-il.
—Quoi, mon cher enfant?
—Papa, j'ai quelque chose à vous demander!
Je voyais bien qu'il voulait me demander quelque chose, et ce qu'il voulait me demander, je le savais bien! Et, faut-il l'avouer? j'en avais peur; j'eus la lâcheté de vouloir profiter de ses hésitations.
—Va! lui dis-je, j'ai des affaires en ce moment. Ce soir ou demain, tu me diras ce que tu désires, et, si ta mère le trouve bon, je te le donnerai.
Le pauvre petit, tout confus, manqua de courage, et, après m'avoir embrassé encore, se retira tout déconcerté, dans une petite pièce où il couchait, entre mon cabinet et la chambre de sa mère. Je m'en voulus du chagrin que je venais de lui donner, et surtout du mouvement auquel j'avais obéi. Je suivis ce cher enfant sur la pointe des pieds, afin de le consoler par quelque caresse, si je le voyais trop affligé. La porte était entr'ouverte. Je regardai sans faire de bruit. Il était à genoux devant une image de la sainte Vierge; il priait de tout son coeur. Ah! je vous assure que j'ai su ce soir-là quel effet peut produire sur nous l'apparition d'un ange!
J'allai m'asseoir à mon bureau, la tête dans mes mains, prêt à pleurer. Je restai ainsi quelques instants. Quand je relevai les yeux, mon petit garçon était devant moi avec une figure tout animée de crainte, de résolution et d'amour.
—Papa, me dit-il, ce que j'ai à vous demander, ne peut pas se remettre, et ma mère le trouvera bon: c'est que, le jour de ma première communion, vous veniez à la sainte Table avec elle et moi. Ne me refusez point, papa. Faites cela pour le bon Dieu qui vous aime tant.
Ah! je n'essayai pas de disputer davantage contre ce grand Dieu qui daignait ainsi me contraindre. Je serrai en pleurant mon enfant sur mon coeur.—Oui, oui, lui dis-je, oui, mon enfant, je le ferai. Quand tu voudras, aujourd'hui même, tu me prendras par la main; tu me mèneras à ton confesseur, et tu lui diras: «Voici mon père.»
L'abbé LOTH.
7.—UN CADEAU INATTENDU.
Dans une fonderie située près de Paris, il y avait un ouvrier qui avait reçu autrefois une certaine éducation. Mais des revers de fortune l'avaient obligé à chercher du travail.
Un jour, il fit un faux pas, tendit ses mains en avant pour amortir sa chute, et sa main droite alla malheureusement s'étendre sur un morceau de fer rouge qui la brûla jusqu'à l'os. Le malheureux subit l'amputation avec courage; mais il ne souffrit pas avec un courage égal une infortune qui le privait, lui, sa femme et ses quatre enfants, du pain quotidien; ses plaintes s'exhalaient en affreux blasphèmes.
Informée de sa triste situation par une bonne-soeur de charité, la comtesse *** se hâta d'accourir. Elle prodigua avec ses secours les bonnes paroles, multiplia ses visites, ses cadeaux, ses encouragements.
L'ouvrier la recevait froidement, acceptait tout poliment, remerciait sèchement et, dès que la charitable comtesse avait franchi le seuil de la mansarde, il se tournait vers sa femme et lui disait d'un ton railleur: «Les visites de cette dame sont bien intéressées, j'en suis sûr, c'est en vue des prochaines élections qu'elle nous vient en aide.»
Tout en partageant les sentiments de son mari, Annette ne parlait pas comme lui. Elle faisait bonne mine à la comtesse afin que les dons en faveur de ses enfants fussent augmentés.
Mais son coeur restait fermé, et la généreuse bienfaitrice ne se faisait pas illusion sur les vrais sentiments de sa protégée.
Noël arriva... Depuis quinze jours, la machine à coudre ne cessait de faire entendre ses tics-tacs. C'était à ne pouvoir dormir, durant la nuit entière, dans la maison.
—Qu'avez-vous donc à travailler ainsi, Annette? demandaient les voisines. Nous allons vous conduire au Père-Lachaise[3], bien sûr! si vous continuez à vous fatiguer ainsi.
Note 3:[ (retour) ]Cimetière bien connu, le principal de la Capitale.
—C'est que voici bientôt Noël, et je ne veux pas voir pleurer mes enfants comme l'an passé. Ils ont eu les mains vides pendant que les autres avaient les mains pleines de jouets et de bonbons: cela m'a fendu le coeur et je leur ai promis que le Noël de cette année les dédommagerait.
Je travaille pour tenir parole.
L'homme propose et Dieu dispose. Notre Annette travailla avec tant de précipitation qu'un beau soir sa machine à coudre cassa.
Plus de travail, plus de pain. Adieu les cadeaux de Noël! Ô malheur! les enfants allaient pleurer...
L'ouvrière fit contre mauvaise fortune bon coeur: elle porta vite son gagne-pain à la réparation; mais on la fit attendre et on lui fit payer quinze francs! hélas!
—Quel guignon d'être malheureuse! murmurait la pauvre mère en pleurant.
Ce Noël allait être, bien certainement, encore plus triste que celui de l'année précédente. La veille au soir, les enfants mirent leurs petites chaussures sous la cheminée. Mille précautions furent prises pour les placer au bon endroit; il y avait eu même des contestations et des disputes entre eux à ce sujet. Le cadet n'avait pas craint de troubler l'ordre et de changer la topographie des souliers. La soeur aînée, qui s'en aperçut en faisant une ronde à la dérobée, fit un tintamarre qui nécessita l'intervention du papa et de la maman.
—Comme ils vont être cruellement déçus, demain matin! pensait Annette avec angoisse. Mon coeur se fend de chagrin.
Ce ne fut point sans peine que l'on décida les petits à aller se coucher: ils restaient là, bouche béante, devant le tuyau de la cheminée qui subit vingt fois leur inspection. Ils auraient volontiers passé la nuit à attendre le petit Jésus.
Couchés sur leurs pauvres matelas, la discussion ne cessa point. Ils firent des projets, des échanges; ils jasèrent, se disputèrent.
Quand le silence se fut établi, Annette dit a Baptiste:
—Je n'ai rien à leur donner: ma bourse est à sec. Pauvres petits!
Annette et Baptiste pleurèrent en voyant l'étalage des chaussures des enfants.
Tout à coup, sans dire un mot, Baptiste se leva et sortit... Il passa devant les magasins étincelants de lumière, s'arrêta aux splendides étalages.
—Passons, dit-il, je suis trop pauvre pour entrer là. Il porta ses pas du côté des petites boutiques en planches, échelonnées le long des boulevards et bourrées de jouets. Avisant une boutique a treize sous, il entra, et s'approchant du patron, il lui dit à l'oreille:
—Je suis un brave ouvrier, j'ai quatre enfants; une grande dame nous protège (cet aveu lui coûtait les yeux de la tête): je voudrais bien avoir, à crédit, quelque objet à bon marché. Monsieur, vous pouvez voir... je demeure à...
Le patron ne le laissa pas achever.
—La maison ne vend pas à crédit, Monsieur... Inutile!... A treize sous! Boutique à treize sous!... Bon marché sans exemple.
Quand Baptiste revint a la mansarde, il était exaspéré et criait plus fort que jamais: «Ah! quel malheur d'être pauvre!»
Les cloches de la messe de minuit sonnaient à toute volée et joyeusement.
Annette entendit frapper à la porte; elle courut ouvrir: la comtesse entra.
—Quoi, vous à cette heure?
—Oui, j'ai pensé à vos chéris... Je n'ai qu'un instant; ma voiture est en bas qui m'attend pour me conduire à Sainte-Clotilde où je vais entendre la messe de minuit. Oh! comme ils dorment d'un sommeil paisible, ces chers petits enfants du bon Dieu! Ils seront bien contents demain... tenez, voilà pour eux.
La comtesse tendit un paquet, et, enveloppée de son manteau ramené autour d'elle, descendit rapidement l'escalier.
Un coup de couteau à travers une ficelle, et le paquet éventré étala ses merveilles. Il y avait des poupées, des pantins, des dragées, des oranges, du chocolat, des bonbons, tout un assortiment de bonnes et belles choses à admirer, à conserver, à croquer.
Baptiste et Annette n'y voyaient plus: ils pleuraient, ils sanglotaient.
Ces chers petits! comme ils seront heureux au réveil!
Les chaussures ne furent pas assez longues, larges et hautes pour recevoir les dons du petit Jésus: le devant de la cheminée fut garni d'objets inconnus à la mansarde. Comment décrire la joie des enfants, leurs exclamations, leurs cris, lorsque le jour fut venu!
Annette et Baptiste dévoraient des yeux ces chers petits; ils partageaient leurs transports et pleuraient de joie avec eux.
Quand la comtesse revint, Baptiste lui dit, les larmes aux yeux:
—Madame, vous nous aimez puisque vous aimez nos enfants. Nous vous serons tous reconnaissants jusqu'à la mort.
Huit jours après, Baptiste, Annette et les enfants allaient à la messe de la paroisse.
La charité de la comtesse avait trouvé le chemin du coeur.
8.—LES TROIS ACTES D'UN DRAME CONTEMPORAIN.
Un dimanche matin, on aurait pu voir, il y a quelques années, deux personnes se rendant à l'église principale de leur localité, vers l'heure de la grand'messe. C'étaient M. X*** et son épouse, tous deux imbus des préjugés de notre siècle et pleins de cette arrogante fierté qui distingue les parvenus sans religion. Ils n'allaient pas à la maison de Dieu pour y prier, mais bien pour s'y pavaner et y chercher un moyen de se distraire en même temps qu'une satisfaction à leur vanité. Lorsqu'ils entrèrent, la messe était commencée; au lieu de se tenir dans le bas de l'église, ils prétendent traverser les rangs, examinent curieusement toute l'assistance, se communiquent leurs impressions, en un mot affectent le même sans-gêne que s'ils s'étaient trouvés dans un concert ou une salle de spectacle. À ce moment, un prêtre à cheveux blancs, d'un aspect vénérable, quitte le choeur pour faire, selon l'usage, la quête parmi les fidèles. C'était le curé de la paroisse, qui jouissait de l'estime universelle grâce à ses bienfaits et à ses vertus. Le digne ecclésiastique avait la douceur d'un père, mais il avait aussi la juste sévérité du ministre d'un Dieu trois fois saint. Indigné de l'attitude inconvenante de M. X*** et de son épouse, que leur toilette toute mondaine rendait plus révoltante encore, peiné surtout du scandale qui en résultait pour ses ouailles, le pasteur ne put s'empêcher de s'arrêter un instant lorsqu'il arriva près d'eux, et il leur dit à voix basse, mais d'un air grave: «Oubliez-vous donc que vous êtes ici dans la maison de Dieu?...» Puis, il passa, mais sa parole ne passa point, elle demeura brûlante sur le coeur de Mme X***, et en fit jaillir jusque sur son front la rougeur de la honte et de la colère...
Peu de jours s'étaient écoulés, lorsqu'un jeune homme se présente au domicile du bon curé et demande à lui parler. Vainement lui objecte-t-on une occupation urgente, qui rend l'entrevue pour le moment impossible; il insiste vivement et justifie ses instances par les sollicitations d'un malade qui, se tordant, dit-il, dans les étreintes de l'agonie, l'appelle, veut le voir, lui parler, ne voir et ne parler qu'à lui seul!... Le prêtre est averti, il abandonne tout pour porter au moribond les consolations de son ministère, il hâte le pas, il court vers le domicile indiqué, il arrive. Introduit dans l'appartement où il était attendu, il cherche inutilement le lit du malade, il n'y trouve qu'un homme à l'abord froid et glacial et une dame se prélassant sur un riche canapé.—On a deviné M et Mme X***.
C'était un lâche guet-apens.
Le seuil à peine franchi, la porte se ferme à double tour derrière le vieillard.
—Puis-je savoir ce que cela signifie? dit-il avec étonnement.
—Je vais vous l'apprendre, répond X***. Asseyez-vous.
Le vénérable pasteur s'assit machinalement, sans rien comprendre à un pareil début. Mme X*** laissa percer sur ses lèvres un imperceptible sourire, et son mari joua une dignité qui était une contradiction flagrante avec le rôle qu'il s'imposait.
—Monsieur l'abbé, dit-il, nous reconnaissez-vous?
—Non, dit le prêtre; cependant vos traits ne me sont point inconnus, mais je ne saurais préciser...
—C'est étrange, fit X*** avec une légère ironie; eh bien! monsieur, j'aiderai vos souvenirs. Ministre d'une religion toute de charité, comment qualifieriez-vous l'insulte qu'un homme inflige à un autre?
—C'est une faiblesse, dit le prêtre.
—Et si cette prétendue faiblesse atteint encore son épouse?
—C'est alors une lâcheté, dit le vieillard, de plus en plus surpris.
—Mais si cette lâcheté s'accomplit devant une foule nombreuse, et dans un lieu réputé sacré par vous et par les vôtres, dans l'église même: que devient alors cette lâcheté?
—Cette lâcheté devient alors un sacrilège, dit encore le vénérable ecclésiastique, dont l'étonnement n'avait plus de limite.
—Nous sommes parfaitement d'accord, dit X*** en échangeant avec sa femme un rapide coup d'oeil.
Les dernières paroles du prêtre avaient entièrement épanoui le visage de Mme X*** et elle souriait béatement sur son siège.
—Mais je ne sais vraiment pas, monsieur, dit le curé, où peuvent aboutir toutes ces questions; daignez vous expliquer plus nettement, je vous prie.
—Encore un point à éclaircir, monsieur l'abbé, et j'arrive au dénoûment.
—Quel châtiment doit donc être infligé à l'homme lâche et sacrilège qui a pu s'oublier ainsi?
—Le châtiment est, dans ce cas, monsieur, l'expression de la vengeance, et la vengeance n'appartient qu'à Dieu!
—Ah! je le regrette; mais ici, monsieur, nous différons absolument de manière de voir, et il m'est avis que l'insulte doit nécessiter ou de promptes excuses ou une juste expiation. Permettez-moi, même, de n'admettre à cet égard que mon opinion seule.
Et maintenant, ajouta-t-il, en quittant tout à coup le ton d'une discussion calme pour les formes brusques et peu courtoises de la colère et de la passion; et maintenant, ma femme et moi, nous sommes les offensés, et l'insulteur, c'est vous!...
—Moi! dit le prêtre avec surprise sans doute, mais toujours avec ce calme et cette dignité qui jaillissent d'une conscience pure; moi!... Puis, un souvenir illuminant tout a coup sa mémoire: «Oh! monsieur, poursuit-il d'un ton doucement ironique, vous intervertissez étrangement les rôles: je sais à présent de quoi il s'agit. Dieu m'a confié la garde de sa maison, j'ai dû la faire respecter, et en vous rappelant, ainsi qu'à madame, la sainteté du sanctuaire, je n'ai fait qu'accomplir un devoir.»
X*** demeure un instant interdit, en face d'une réponse aussi ferme: mais peut-il être vaincu, lui, par un prêtre, par un vieillard?...
—Monsieur! s'écrie-t-il avec violence, vos paroles étaient une insulte, et l'insulte veut l'expiation; et saisissant un pistolet caché sous son vêtement: «À genoux, dit-il au vieillard, à genoux! et faites des excuses![4]»
Note 4:[ (retour) ]Quelque incroyable et même improbable que paraisse cette violence préméditée, qu'on pourrait regarder comme une scène de roman, l'auteur garantit l'authenticité du fait.
X*** avait armé le pistolet et le tendait menaçant vers la poitrine du vieux prêtre.
Mais il ne savait pas tout ce qu'il y a de noblesse, d'énergie, d'invincible volonté dans un coeur sans tache, dans une âme chrétienne, nourrie chaque jour du pain des forts. Il ne savait pas qu'abreuvé du sang de son Dieu, le vieillard y retrouve les forces de la jeunesse, le prêtre l'héroïsme qui fait les martyrs. Il ne le savait pas, il ne le soupçonnait même pas; s'il en eût été autrement, aurait-il pu consentir à affronter bénévolement cette alternative, ou d'être le meurtrier d'un vieillard, ou de subir la honte d'une mystification qu'il prétendait infliger lui-même?
Le saint prêtre, calme et impassible, regarde fixement l'homme qui le menace, et n'opposant à sa fureur qu'une sublime résignation: «Monsieur, dit-il, le vieillard qui n'a plus que quelques jours à passer sur la terre ne doit pas redouter la mort; et le prêtre doit mourir plutôt que de transiger avec sa conscience, il ne saurait rétracter un devoir accompli, et il ne fléchit le genou que devant son Dieu!»
Et portant la main à son coeur: «Frappez, monsieur, dit-il, frappez! Dieu nous voit, qu'il nous juge; à lui seul appartient la vengeance!»
Ainsi que nous venons de le dire, se trouvant dans la nécessité ou d'être meurtrier ou de subir la honte d'une défaite, X*** fut tout heureux de voir sa femme s'interposer et solliciter en faveur du vieillard un généreux pardon. Cette médiation tout à coup inspirée à Mme X*** diminua un peu ce qu'avait d'humiliant la position que son mari s'était faite. Ne paraissant alors obéir qu'aux instances de son épouse, il baissa l'arme et ne frappa point.
—Puisque vous ne voulez pas me tuer, dit le curé, souriant à demi, soyez assez bon, monsieur, pour vouloir bien me rendre la liberté que vous m'avez ravie.
X*** ouvrit la porte de son appartement, non sans quelque embarras, et le prêtre, ne laissant paraître aucune émotion, avec l'aisance d'un calme parfait, se retira en s'inclinant.
Un an après, jour pour jour, le triste héros de cette aventure revenait, à cheval, d'un village voisin. C'était à la nuit tombante, et le voyageur humait avec délices la fraîcheur du soir.
Après une absence de huit jours, il venait de régler quelques affaires et se hâtait de rentrer au sein de sa famille. Le voyage jusque-là avait été des plus heureux; tout à coup, arrivé à un endroit où la route décrit brusquement une courbe, le contact inattendu d'une branche qui s'inclinait isolément sur le chemin effraye le cheval. Un écart aussi prompt qu'imprévu renverse le cavalier. Par une circonstance funeste, le pied de X**** demeure engagé dans l'étrier et le tient suspendu aux flancs de sa monture, balayant de son front ensanglanté le sable et les cailloux de la route.
Non loin de là se trouvaient quelques, habitations, ça et là éparses. Aux cris de l'infortuné, on accourt; mais, surexcité par le bruit qu'il entend et par la piqûre incessante de l'éperon avec lequel il laboure lui-même ses propres flancs, le cheval redouble de vitesse et traîne à travers les champs le corps mutilé de son maître. On peut enfin l'arrêter, mais X*** n'a déjà plus le sentiment de sa propre existence. Ses vêtements en lambeaux sont souillés de poussière et de sang; son visage, horriblement défiguré, laisse apercevoir au front une blessure large et profonde. Transporté sous le toit d'un pauvre paysan, il y reçoit les soins les plus empressés, mais la nuit qu'il y passa fut une nuit d'angoisses et d'atroces douleurs.
X*** n'était qu'à 3 kilomètres de chez lui, et le lendemain, sur l'assurance donnée par le médecin que le malade pouvait, sans trop de danger, à l'aide de certaines précautions, franchir cette distance, quelques amis le portèrent sur une litière, et après bien des difficultés, parvinrent à le déposer mourant à son domicile.
Malgré un repos absolu, malgré la rigoureuse observance de toutes les prescriptions de l'art, l'état du malade devenait de plus en plus alarmant; il n'y avait même plus d'autre lueur d'espérance que celle qui ne nous abandonne jamais, tant que l'objet de nos inquiétudes ne nous est pas entièrement ravi. Ses amis ne l'approchaient pas; sa femme elle-même ne venait auprès de lui qu'à de rares intervalles. Elle était loin de s'illusionner sur la gravité du mal, et quelques étincelles d'une foi non encore éteinte lui faisaient désirer pour son mari les secours de la religion; mais, partageant de ridicules préjugés, elle n'osait manifester ce désir. La difficulté s'aplanit de la manière la plus inattendue, et par celui-là même dont on pouvait le moins l'espérer.
Dans le cours de sa maladie, X*** était souvent en proie au délire, et souvent alors aussi on entendait s'échapper de ses lèvres un nom auquel se rattachaient pour lui de tristes souvenirs, un nom qu'il ne semblait cependant prononcer qu'avec respect. À ce nom se mêlaient encore des mots entrecoupés: Expiation!... Vengeance!... Et si le malade trouvait un peu de calme, si la raison succédait au délire, ce n'était plus l'expression apparente du remords, mais celle du repentir, qu'articulait sa bouche.
À l'un de ces moments heureux, mais rares, où une amélioration sensible s'était produite dans l'état de X***, il fit venir sa femme auprès de lui, et après quelque temps d'un secret entretien, celle-ci le quitta le front presque joyeux, comme si elle eût puisé dans cet entretien même une double espérance. Elle s'empressa donc de donner des ordres, qu'elle recommanda d'exécuter sans aucun retard.
Un moment après, le vénérable curé que nos lecteurs connaissent déjà, se rendait aux instances de Mme X*** et franchissait de nouveau, sans hésitation, le seuil d'une demeure où il avait reçu naguère un si cruel outrage.
Ô religion sainte, voilà tes oeuvres! Ce saint vieillard a tout oublié, tout pardonné, et il vient consoler et bénir, il vient ouvrir le ciel à celui qui avait failli l'assassiner.
Ce fut Mme X*** qui introduisit le pasteur auprès du moribond.
À l'aspect de ces cheveux blancs, de ce front tout empreint d'une majesté simple et imposante, sous l'influence de ce regard toujours grave, toujours calme, toujours bienveillant, mille souvenirs surgirent spontanément dans l'âme de X***, et, soulevant la tête avec effort, il voulut s'incliner devant le noble vieillard.
—Est-ce bien vous, monsieur, dit-il d'une voix faible, est-ce bien vous qui daignez venir jusqu'à moi?
—Oui, c'est moi, dit le prêtre avec bonté.
—Je ne l'espérais pas, monsieur. Pouvais-je l'espérer après l'outrage dont je me suis rendu coupable envers vous?
Puis, après un moment de silence:
—Ah! monsieur l'abbé, dites-le-moi, venez-vous ici pour me pardonner ou pour me maudire?
—Mon fils, le prêtre ne maudit jamais, il ne sait que bénir. Je vous bénis et je vous pardonne!
Mme X*** était là. À ces dernières paroles, son coeur s'émut, ses larmes coulèrent, et, pour éviter d'augmenter par son émotion l'émotion du malade, elle quitta l'appartement avec discrétion et prudence.
Alors, son époux tournant vers le prêtre un regard où se peignaient tour à tour et la reconnaissance et l'admiration:
—Merci, monsieur, merci! Je mourrai maintenant moins malheureux, puisque j'ai obtenu un pardon que je n'osais même pas implorer.
—Ne parlons plus de moi, répondit le ministre du ciel; mon pardon n'est rien, mon ami, ou bien peu de chose; je vous en apporte un autre, autrement précieux, autrement désirable, celui de Dieu lui-même. C'est lui qu'il faut aimer, lui qu'il faut bénir. Voyez! jusque dans ses châtiments il se montre bon père; c'est lui qui a fait naître en vous mon souvenir, lui encore qui me conduit ici pour consoler votre souffrance. Que vos larmes montent jusqu'à lui, voici l'heure de la réconciliation!
Et le prêtre s'approcha bien près du lit du mourant.
Dieu seul entendit les aveux du coupable et les paroles consolatrices du prêtre. Ce que nous savons, nous, c'est que les aveux de l'un furent souvent interrompus pas des sanglots, et que les paroles de l'autre furent accompagnées de douces larmes. Et quand ce secret entretien fut achevé, le vieillard s'inclina plus près encore du pénitent et déposa sur son front pâle le baiser de la paix.
Le lendemain, le vieux prêtre revint auprès de son cher malade, portant dans ses mains le gage du salut, le sceau de la réconciliation. Le moribond, avec la piété d'un chrétien, la foi vive d'un fidèle, s'unit intimement au Seigneur, et, quelques heures après, il expira dans les sentiments d'une espérance, d'une confiance illimitées, car il allait vers Dieu, accompagné par Dieu même!
(D'après Jules Ducot.)
9.—LE REMÈDE EST DUR, MAIS IL EST BON!...
Quelques jours après avoir terminé sa station, un missionnaire reçut la visite d'un capitaine, homme d'esprit, droit et honnête, qui entama la conversation sur les grandes vérités chrétiennes exposées dans les réunions précédentes. «J'ai bien la foi, dit cet officier; qui ne l'a pas? Il n'y a qu'un ignorant ou qu'un homme perverti qui soit de force à ne pas croire à l'éternité, à ne pas croire en Jésus-Christ et à nier la majesté de l'Église. Dieu merci! je n'en suis pas là. Cependant, j'ai dans l'esprit je ne sais quoi de vague, d'indéfini qui m'empêche d'aller jusqu'à la pratique.»
Le bon missionnaire sourit, et, lui tendant la main: «Mon capitaine, lui dit-il, bien des gens sont travaillés de cette maladie. Voulez-vous en guérir?—Eh! sans doute, répondit l'officier? Quel livre faut-il lire?—Aucun.—Et comment, alors, m'instruirai-je?—Rien n'est plus simple. Seulement, je crains bien que vous ne repoussiez le remède. Il est infaillible cependant.—Dites toujours. Peut-être ne me fera-t-il pas si peur.—Eh bien! mettez-vous à genoux et sans hésiter, priez de tout votre coeur. Moi je vais me mettre à prier avec vous, et puis... je vous confesserai.—Me confesser! répliqua vivement l'officier tout surpris; mais c'est là précisément ce qui me paraît inadmissible.» Et il lança cinq ou six phrases contre la confession. Le Père écouta tranquillement, puis lui dit: «Vous voyez bien que vous avez peur, j'en étais sûr. Je vous aurais cru plus brave.—Mais je le suis.—Prouvez-le-moi donc, ici à genoux.»
En disant cela, il s'agenouilla le premier.... Après un peu d'hésitation, le capitaine en fit autant. Le missionnaire récita à haute voix et du fond du coeur: Notre Père, Je vous salue, Marie, et Je crois en Dieu; puis un acte de contrition. «Confessez-vous, mon fils, ajouta-t-il avec douceur et autorité. Dieu veut votre âme. Je vous pardonnerai tout en son nom.» Le capitaine tout ému ne répondit rien. Le prêtre se leva; l'officier resta à genoux. Dieu soit béni! dit le missionnaire. Et il s'assit près du militaire, l'encourageant si bien que son pauvre coeur fermé s'ouvrit à la grâce de Dieu et que, quelques minutes après, l'absolution sacramentelle avait rendu à sa belle âme sa pureté première.
L'officier resta longtemps à genoux... il pleurait. Quand il se releva, il se jeta dans les bras du Père. «Oh! quel remède! s'écria-t-il. Qu'il est dur, mais qu'il est bon! Comme je vois clair à présent! je n'ai plus de doutes; je crois tout; je suis le plus heureux homme du monde!»
10.—LE BANC DE FAMILLE.
Vers dix-huit ans, rapporte le héros de cette histoire, je perdis mon père et ma mère à quelques mois de distance, et en les perdant, je perdis tout. Un an ne s'était pas écoulé que ma foi et mes moeurs avaient fait naufrage. Les moeurs d'abord, la foi ensuite. C'est toujours ainsi que les choses se passent. Je devins voltairien, impie, matérialiste; enfin, comme vous dites aujourd'hui, libre-penseur. Poussé par une logique satanique, je conformai mes actes à mes nouvelles opinions. Moi, le fils d'une famille de saints, je ne mis plus les pieds à l'église ni à Pâques, ni à Noël, ni à l'occasion d'un enterrement ou d'un mariage. Cette conduite fut justifiée à l'aide de propos impies et blasphématoires qui scandalisèrent toute la paroisse. Le vieux curé qui m'avait fait faire ma première communion, m'ayant écrit pour me demander si je voulais garder à l'église mon banc de famille, je ne daignai pas lui répondre et je cessai de le saluer.
Dix-huit ans s'écoulèrent; dix-huit ans que je voudrais effacer de mon existence au prix du temps que j'ai encore à passer sur la terre. Un trait vous dira quel homme j'étais. Un jour de Pâques, fatigué d'entendre les cloches chanter à toutes volées dans leur langage l'Alléluia, exaspéré de voir les chemins couverts d'hommes et de femmes en habits de fête se rendant à l'église, je saisis une cognée de bûcheron et j'allai attaquer par le pied un chêne situé dans une de mes prairies qui bordait la route. Je voulais protester contre les superstitions populaires!...
Deux ans après ce bel exploit, par un jour brûlant d'été, une tempête épouvantable s'abat sur le bourg de Saint-Maurice-les-Étangs. Une famille, composée du père, de la mère et des trois enfants fut tuée par la foudre.
Toute la paroisse se leva comme un seul homme et accompagna ces cinq cercueils à l'église et au cimetière. Je suivis la foule. L'impiété n'est pas toujours de saison. On m'aurait, ce jour-là, jeté des pierres, si je m'étais abstenu d'assister aux funérailles, ou si, en y allant, j'avais affecté de ne pas entrer dans l'église. J'entrai donc et je fis comme les autres.
Il y avait près de dix-huit ans que je n'avais mis le pied dans la maison de Dieu; aussi étais-je embarrassé de ma personne au milieu de la foule qui remplissait, ce jour-là, l'église. Pendant que je cherchais un coin pour m'y cacher, le sacristain vint à moi et me fit signe de le suivre. Je le suivis machinalement, me demandant ce que ce bonhomme me voulait. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il m'ouvrit le vieux banc de ma famille, toujours à sa place et toujours inoccupé, comme si j'avais continué à payer à la fabrique la taxe annuelle!
Je n'étais pas à la fin de mes étonnements.
Le sacristain revint au bout de quelques minutes, apportant une petite clef rouillée. Il me la remit en disant:
—Voici votre clef.
Je me rappelai alors qu'il y avait dans notre banc un petit coffret scellé, moitié dans le bois, moitié dans la pierre, où ma pieuse mère mettait ses livres de prières.
Le coffret, lui aussi, était à sa place; je le reconnus, je reconnus la clef. J'ouvris, poussé comme par une force surnaturelle. Quelle ne fut pas mon émotion, en trouvant dans le coffret des livres dont ma mère se servait et où elle m'avait fait lire souvent de si belles prières! Ils étaient là, à peine détériorés par le temps et l'humidité, le Formulaire de prières, l'Ange conducteur, l'Imitation de Jésus-Christ...
Ma présence dans l'église et dans le banc de ma famille eût fait sensation en d'autres circonstances. Grâce à la foule et à ces funérailles extraordinaires, elle passa inaperçue. Je pus, non pas prier,—je ne savais plus le faire,—mais rêver et réfléchir comme si j'avais été seul. Ayant ouvert l'Imitation pour me donner une contenance, j'y trouvai une feuille de papier détachée, jaunie par le temps et le contact des doigts. Elle contenait une prière écrite de la main de ma mère. La voici:
«Oh! mon Dieu! ne me punissez pas de ce que je n'ai pas assez de foi pour souhaiter, comme la mère de saint Louis, de voir mon fils mort plutôt que souillé d'un seul péché mortel! Pardonnez à ma faiblesse. Conservez la vie et la santé de mon enfant. Gardez-le du malheur de vous offenser. Mais si jamais il s'égarait du chemin de la foi et de la vertu, ramenez-l'y doucement et miséricordieusement comme vous ramenâtes l'enfant prodigue a son père!»
Vous devinez mon émotion. Des larmes, que mon orgueil s'efforçait de retenir, coulèrent abondamment. Dire que je fus converti ce jour-la, serait trop dire. On ne brise pas aussi promptement avec dix-huit ans d'impiété. Mais si je ne fus pas converti, je fus touché et ébranlé. Dès le jour même, j'allai remercier le vénérable curé de Saint-Maurice de m'avoir conservé mon banc de famille. Il me fallut insister pour rembourser à l'excellent homme les dix-huit annuités qu'il avait avancées pour moi au trésorier de la fabrique.
«Voyez-vous? me dit-il, bon sang ne peut pas toujours mentir. On n'est pas impunément le rejeton d'une famille de saints. Je le savais, moi, qu'un jour ou l'autre vous viendriez occuper le vieux banc des Chauvigny.
Il ajouta, en me prenant les deux mains et en me les pressant:
—Je vous en prie, mon cher enfant, puisque vous êtes allé à l'église, retournez-y. Vous consolerez les dernières années d'un vieux prêtre qui honorait et aimait vos parents, et qui en fut estimé et aimé.»
Que vous dirai-je de plus? J'allai à la messe le dimanche suivant. La grâce de Dieu fit le reste.
11.—LA LETTRE D'UNE MÈRE.
Un des premiers malades que je visitai à mes débuts, disait un médecin chrétien, ce fut un jeune homme d'environ trente-cinq ans, que le désordre avait prématurément conduit aux portes de la mort. Je m'attachai à ce malheureux, et, ne pouvant le sauver, j'essayai d'adoucir ses souffrances. Froid, silencieux, strictement poli, mon malade acceptait mes remèdes et mes soins sans croire beaucoup a leur efficacité. Il aurait voulu dormir toujours et ne cessait de me demander de l'opium.
Je rencontrai dans l'escalier de la maison un vieux prêtre qui me dit:
—Monsieur, j'ai entendu dire que vous étiez chrétien; rendez donc à ce malheureux jeune homme un service: dites-lui quelques mots de Dieu. Je lui ai fait, sans résultat, plusieurs visites. Il m'accueille poliment, mais c'est tout. Je suis sûr qu'une parole de vous ferait plus d'effet que toutes mes exhortations.
Je promis d'essayer.
Le lendemain, je m'efforçai de faire causer mon malade et, comme il s'y prêtait d'assez bonne grâce, j'amenai la conversation sur le terrain religieux; le jeune homme s'en aperçut et me dit d'un ton ferme:
—Je vous en prie, monsieur, ne me parlez pas de religion; je n'y crois pas.
—Vous croyez au moins a l'existence de l'âme?
—Je crois à l'opium, dit-il en souriant, et au sommeil.
Et il prit la position d'un homme qui essaie de dormir.
À quelques jours de là, je fis une seconde tentative, qui tourna plus mal encore que la première.
—Écoutez, docteur, me dit le malade, j'ai étudié un peu de philosophie, et j'en sais assez pour ne pas croire à l'existence de l'âme.
Et il se mit à développer quelques-uns des arguments de l'école matérialiste.
Ces erreurs, qui m'auraient choqué dans la bouche d'un professeur éloquent, me parurent, dans cette mansarde et sur les lèvres de ce mourant, révoltantes et monstrueuses. Je sortis navré.
Cependant nous continuions, le vieux prêtre et moi, à soigner, sans plus de succès l'un que l'autre, le corps et l'âme de ce malade. Le corps marchait à grands pas au tombeau. L'âme s'en allait à la perdition éternelle.
Un jour que je posais à ce jeune homme une ventouse, j'eus besoin d'un morceau de papier; j'aperçus une espèce de lettre posée à côté de son chevet, je la pris et j'allais m'en servir lorsque le jeune homme me saisit brusquement la main et m'arracha la lettre. Un peu surpris, je déchirai une feuille à un vieux livre et je fis mon opération.
Le soir du même jour, je retournai voir mon client qui baissait de plus en plus. Je l'aperçus tenant à la main et s'efforçant de lire la lettre que j'avais voulu brûler le matin.
—Docteur, me dit-il, voici la dernière lettre que ma mère m'a écrite; il y a un an qu'elle ne me quitte pas et je l'ai lue plus de cent fois; je voudrais la relire avant de mourir; mes mains tremblent et ma vue s'obscurcit: soyez bon jusqu'à la fin, lisez-moi tout haut cette lettre.
Je pris la lettre et j'en commençai la lecture. Non! jamais, depuis, je n'ai rien lu d'aussi tendre et d'aussi touchant. C'était Monique écrivant à Augustin. J'avais beau être médecin, je n'avais que vingt-six ans et je venais de perdre la meilleure des mères: les sanglots étouffaient ma voix; je sentais des larmes venir à ma paupière.
Je regardai le malade: il pleurait silencieusement; mes larmes se mêlèrent aux siennes.
Tout à coup je me levai et m'écriai: «Malheureux! pouvez-vous croire que celle qui a écrit une semblable lettre n'avait pas une âme?»
Il garda le silence et ses larmes coulèrent plus abondamment. Le lendemain, il fit appeler le vieux prêtre et eut avec lui un long entretien. Le surlendemain, j'appris qu'il avait reçu les sacrements.
Il vécut encore une semaine. Sa froideur polie n'était qu'un masque cachant un coeur égaré sans doute, mais bon et généreux. Il mourut entre les bras du vieux prêtre et les miens, couvrant de baisers les pieds du crucifix et la lettre de sa mère.
12.—UNE PREMIÈRE COMMUNION À QUATRE-VINGTS ANS
C'était en juillet 1875. Dans un petit village du canton de Castillon, diocèse de Bordeaux, vivait un pauvre vieux ménage octogénaire. Le mari était un impie, connu pour tel dans le pays; il n'allait pas même à la messe le dimanche. Hélas! il n'avait pas fait sa première communion. La bonne femme, au contraire, avait toujours été chrétienne, et, avec l'âge, elle était devenue très pieuse.
Bien des fois elle avait essayé de faire entendre raison à son mari, qui l'aimait beaucoup; mais dès qu'elle abordait le chapitre de la confession et de la communion, elle était invariablement repoussée.