LA NOUVELLE
CYTHÈRE
PAR
MONCHOISY
J’étais là, telle chose m’advint.
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1888
ASNIÈRES. — IMPRIMERIE LOUIS BOYER ET Cie
LA
NOUVELLE CYTHÈRE
A beau mentir qui vient de loin.
I
En route pour la Nouvelle Cythère. — A bord du Saint-Laurent. — La tempête, les icebergs et la brume. — Le pilote, rien de Fenimore Cooper. — Reminiscence de l’Oncle Sam. — La vérité sur New-York ou l’imposture démasquée. — A travers l’Amérique. — Les derniers des Mohicans. — San-Francisco.
C’est à Bougainville que Tahiti doit le surnom galant de Nouvelle Cythère, une épithète tout à fait dans le goût mythologique et licencieux du dix-huitième siècle. Depuis, la légende s’est encore embellie et poétisée, grâce à Pierre Loti. Il est vrai que l’on conserve dans la flotte le souvenir d’un Viaud très chaste, solitaire et rangé, réservé dans ses discours comme dans ses actions, et créant la Rarahu de son roman du chaos des conversations très libres du carré des officiers. Qu’importe ! Il n’est pas un échappé de l’École navale qui ne rêve de faire ce voyage que j’ai entrepris, pour ma part, sous le masque d’un sceptique, d’un Parisien quelque peu revenu des engouements de la vingtième année et légèrement enclin à prendre le contrepied des jolis contes de Pierre Loti.
Le plus court chemin de Paris à Tahiti est celui qui traverse l’Atlantique du Havre à New-York, l’Amérique de New-York à San-Francisco, et l’océan Pacifique de San-Francisco à Papeete. Le Saint-Laurent, qui m’a pris au Havre le 5 juin, a eu des aventures. La mer n’a pas toujours été très bonne et la maladresse d’un pilote nous a jetés sur un banc de sable, à l’entrée de la baie d’Hudson. Par ce temps de navigation rapide, on ne s’émeut guère, sur le boulevard, quand on apprend le départ ou l’arrivée d’un transatlantique. Et pourtant ces huit ou dix jours vécus entre le ciel et l’eau, dans ces hôtels flottants, sont féconds en événements et en impressions.
Il y a les passagers, d’abord. La société est variée et un choix difficile à faire. Un général américain, un peu condottière, coudoie un aventurier allemand escorté d’une baronne suspecte. Une chanteuse légère, espagnole ou mexicaine, teinte en roux, s’affale près d’une blonde véritable, la charmante femme d’un fonctionnaire colonial français. Quelques négociants et commis-voyageurs, exportateurs de vins français et d’esprit de table d’hôte, honnêtes gens et bien doués, se montrent chauvins comme il convient. Un fils de famille grisonnant et mûr, réduit à la portion congrue par le jeu et les belles, croise sur le pont un autre échappé du boulevard qui voyage pour oublier des chagrins d’amour et de théâtre. Un abbé italien, un monsignor, curieux et indiscret comme une femme de chambre, converse et controverse avec un moine américain, en redingote longue et en chapeau de cuir bouilli. Un docteur en renom, à qui l’été fait des loisirs, pérégrine avec sa femme, une Russe très jolie et très française. A signaler encore une Américaine un peu garçonnière qui fait des cavaliers seuls, tire au mur, et s’adonne au champagne, à la théosophie et aux sciences occultes. Voilà pour les premières. L’avant est encombré d’émigrants, alsaciens ou italiens pour la plupart, ces derniers plus malpropres encore que mal vêtus. Ceux-ci font danser ceux-là aux sons nasillards d’un accordéon, et, du matin au soir, du même mouvement lourd et rythmé, les filles d’Alsace tournent, tournent. Allez, pauvres gens, vers cette terre lointaine où peut-être votre misère ne fera que changer de patrie !
On joue un whist à bon marché, un piquet plus innocent encore, et on lit un peu à bord. Alphonse Daudet tient la corde avec Tartarin sur les Alpes, puis viennent Maupassant, Zola, Stendhal, voire Amédée Achard. Il y a un piano que la mer a un peu éprouvé. Le soprano de la femme d’un agent dramatique se marie au ténor du commissaire, l’un et l’autre passablement enroués. Et vogue la nacelle !…
La société a beau être aimable sinon choisie, l’état-major plein de prévenances, la cuisine délicate et variée, on soupire après la terre ferme. On a pu abréger la distance, on n’a supprimé, hélas ! ni le mal de mer ni l’odieuse odeur de graillon de la machine. Les victimes endurent le martyre aux accords inégaux du piano qui malmène des airs d’opérette. Entendue dans ces circonstances tragiques, l’éternelle et joyeuse Mascotte fait pleurer.
Le huitième jour, on aperçoit les icebergs, des banquises, en bon français. Il vente et il gèle sur le pont. Au loin, à la limite extrême de l’horizon, flottent de gigantesques édifices, des cathédrales et des palais de glace, tout blancs avec des reflets d’un bleu vague. Les bizarreries de leur architecture se détachent à merveille sur le fond clair du ciel et de la mer. L’imagination aidant, on en vient à se figurer qu’on a affaire à des débris de cités polaires, peuplées d’êtres fantastiques figés dans le froid comme dans la mort. D’où venez-vous, glaciers flottants que l’Océan entraîne au large ? Contez-nous vos voyages ? Dites-nous vos mystères ?… Bientôt on ne distingue plus que des formes transparentes en quelque sorte qui s’évanouissent insensiblement dans l’éther.
Voici le brouillard. A l’entrée de la baie d’Hudson, un pilote, je l’ai déjà dit, jette le Saint-Laurent sur le sable. La brume dissipée, le coup d’œil est magnifique. Dans ce large estuaire, le plus beau du monde, navigueraient à l’aise les flottes réunies de toutes les grandes puissances. Pour le moment, la baie est sillonnée de grands steamers et de bateaux de plaisance qui portent des sociétés voyageant en pique-nique. Un de ces bateaux fait songer au troisième acte de l’Oncle Sam. Une musique assourdissante couvre d’harmonie le bruit rythmé de la machine. Le lourd bâtiment s’approche de nous. Il a reconnu les couleurs françaises et l’orchestre joue la Marseillaise. Sur la dunette du Saint-Laurent on agite des mouchoirs et l’on déclame sur la fraternité des peuples. A la Marseillaise succède l’air national colombien.
On ne bouge toujours pas. Une demi-douzaine de remorqueurs s’offrent pour réparer la bévue du pilote. Le capitaine est furieux. Il improvise une manœuvre qui réussit. Le Saint-Laurent recouvre enfin la liberté de ses mouvements, et, vers sept heures du soir, il est à quai.
New-York, une belle ville ! C’est à croire que ceux qui ont dit cela n’ont jamais mis les pieds dans cette monstrueuse cité, ou qu’ils se sont donné le mot pour mystifier l’univers. C’est immense, démesuré, énorme, mais laid, difforme, triste, sale, puant. Des rues mal pavées, ravinées, boueuses même par le soleil, rhumatismales, catarrheuses, mortelles. Les tramways vous courent après, les chemins de fer vous roulent sur la tête. Le ciel garde Paris du métropolitain aérien ! Les passants vous bousculent et vous compriment. « Beware the pickpockets ! » Il y a bien quelques larges avenues. Broadway, la rue centrale, est longue d’une lieue et plus, mais elle est trop encombrée tandis que la plupart des grandes voies sont désertes, pour ainsi dire. On cueille de la salade dans les squares.
Il n’y a ni édilité ni sûreté à New-York. D’impassibles policemen, nantis du bâton traditionnel, surveillent la circulation des voitures, mais laissent les boys jouer du revolver contre les portes : c’est leur façon de tirer les cordons de sonnette. Hier, au moment où le car (tramway) passait au coin de la 42e rue, trois boys lancent dans la voiture une ligne armée d’un hameçon ; cet engin accroche le porte-monnaie qu’une jeune fille tout de blanc vêtue tenait à la main, dans une pose insignifiante et chaste, et les boys se sauvent à toutes jambes avec le produit de leur pêche.
Un joli trait de mœurs municipales. L’an passé il n’y avait point de tramway dans Broadway. La grande rue était trop étroite, disait-on, et trop fréquentée pour qu’on pût sans danger y placer des rails. Un dimanche matin, on trouva la chaussée remuée d’un bout à l’autre. En vertu du repos obligatoire, l’autorité qu’on avait à dessein négligé de consulter était sortie, rentrée plutôt. Le travail fut repris dans la nuit suivante, et, le lundi matin, le car glissait sur la voie ferrée. Procès contre l’audacieuse et trop inventive compagnie, procès et condamnation de certains édiles suspectés de complaisance intéressée ; mais le tramway roule toujours, et l’empressement des voyageurs ne permet guère de le supprimer.
Parlons de l’éclairage. Çà et là un jet de lumière électrique d’une blancheur aveuglante, puis des trous d’ombre semés de quelques becs de gaz dont la clarté jaune est insuffisante pour déchiffrer le numéro de la rue ou de l’avenue. Encore une invention de l’esprit yankee ! Nommer les rues, c’est, en dépit des fantaisies possibles du corps municipal, attacher à leur position topographique, une idée, un souvenir qui n’est pas d’un mince secours pour le promeneur ou l’homme d’affaires. Ici, on a numéroté les voies, et il faut du temps pour se familiariser avec cette arithmétique urbaine. Comme pour augmenter l’obscurité, les nègres, désireux de s’éviter les mépris des blancs libérateurs, ne sortent que le soleil couché, et leur affluence contribue à faire la nuit plus noire encore.
Au point de vue du théâtre, New-York est une forêt de Bondy où les auteurs dramatiques sont dévalisés en plein jour. C’est la terre d’élection des adaptateurs. On y joue l’Auberge des Adrets en opéra-comique, « Serment d’amour » y devient le « Coq d’or » et Faust est donné sans la musique.
Les décors sont généralement fort beaux, les costumes très riches, l’orchestre suffisant et les chanteurs médiocres. Les cafés-concerts ne manquent pas. On y chante faux dans toutes les langues. A signaler, à proximité du « Central Park », des auditions musicales qui rappellent les concerts Colonne ou Lamoureux, avec cette différence qu’on y boit, qu’on y fume, qu’on y parle, et que les appareils électriques font une sourdine bourdonnante et fatigante à la grande musique.
On fuit New-York le plus vite possible, on passe un bras de mer et l’on se jette dans un train qui vous transporte en vingt-quatre heures à Chicago. En cinq jours et six nuits on est à San-Francisco.
Oh ! ces nuits de chemin de fer ! Vers six heures, les banquettes se transforment en couchettes à deux étages. Passe encore de dormir au rez-de-chaussée de la maison roulante ! Les locataires du premier ont fort à faire pour accomplir l’ascension nécessaire sans blesser la pudeur, pour concilier l’agilité et la décence. Avec cela toutes les couchettes se ressemblent, et les promeneurs nocturnes sont parfois très embarrassés pour retrouver leur gîte. Est-ce ici ? Est-ce là ? On soulève d’une main hésitante le rideau protecteur et l’on distingue vaguement les traits d’une aimable Américaine enlaidie par son bonnet de nuit et par le cauchemar peut-être… Effrayé d’une pareille indiscrétion, on revient sur ses pas pour tomber sur un homme du Far-West qui ronfle avec un revolver sous son oreiller.
Le train traverse des fleuves, des cités, des plaines immenses, des vallées pittoresques et sauvages, côtoie des montagnes escarpées, mais il ne reste au voyageur ahuri et meurtri que le souvenir vague de tant de choses à peine aperçues dans une course rapide. Deux fois par jour, à des étapes fixées, l’on s’arrête, l’on mange à la hâte des mets dignes de la savane, et l’on repart en jetant quelques cents aux Indiens groupés aux abords des stations.
Il reste bien peu de traces de l’antiquité de leur race dans ces êtres sordidement vêtus qui ont remplacé les grandes chasses par la mendicité. Où sont Bas-de-Cuir et Œil de Faucon ? Civilisés et alcoolisés, leurs descendants tendent la main, et les squaw, leur enfant posé sur la hanche, grimacent un sourire pour avoir un demi-dollar. Ces ex-héros de romans sont bien laids. Aucune grâce chez les femmes, aucune noblesse chez les hommes. Point de flamme dans le regard de ceux qui furent les maîtres de ces vastes contrées. Sous ces jupons et ces vestes sales, ils ont l’air de vagabonds quelconques. Ils ne feraient pas recette à la fête de Neuilly.
San-Francisco plaît mieux que New-York au voyageur français. L’aspect général de la ville, les toilettes des femmes, les devantures des magasins, ont quelque chose de moins américain. On s’y habille avec plus de goût ; on y montre plus de politesse. Dans beaucoup de petits détails on retrouve l’empreinte de la colonie française dont l’ancienne prééminence est encore attestée par quelques noms de rues. C’est ici qu’il fait bon entendre parler de la France : on n’y est point patriote à demi ! Les autographes de M. Thiers et de Gambetta y sont placés sous verre. Il faut rappeler que la souscription des Français de San-Francisco ne fut pas la moins grosse au lendemain de nos désastres.
Le tramway roule sans chevaux et sans vapeur, au moyen d’un système pareil à celui des ascenseurs. C’est un sujet d’étonnement pour les nouveaux venus que ces véhicules qui vont tout seuls, s’arrêtent et reprennent leur course d’une façon automatique en quelque sorte. On ne dit point « prendre le tramway » mais « prendre le câble », par allusion au mécanisme de cet engin de locomotion.
Autre sujet d’observation. Les sociétés de toutes sortes sont nombreuses en Amérique : à San-Francisco en particulier, elles pullulent. Loges maçonniques aux appellations orientales et symboliques, associations plus ou moins secrètes mais très décoratives, car on s’y affuble des oripeaux les plus dorés, comités infiniment variés, on a le choix. Voulez-vous être Chevalier de Pythias ou Chevalier de la Légion d’honneur, pour ne parler que des œuvres de bienfaisance ? Ou bien êtes-vous d’humeur à vous faire recevoir parmi les Chevaliers du Travail, les Knights of Labor, qui jouent un rôle particulier dans les démêlés du travail avec le capital ? Il y a encore l’Étoile Orientale, les Vieux Compagnons, les Hommes Rouges, les Druides, les Chevaliers et les Dames d’Honneur, les Fils de l’Ouest Doré, les Amis réunis du Pacifique, etc. Maintenant, si vous désirez savoir quels titres modestes on se donne en pays démocratique, retenez la nomenclature suivante : Grand Dictateur, Grand Président, Grand Secrétaire, Suprême Représentant, Grand Sage, Grand Conseiller, Grands Officiers, etc. Quand on prend du galon on n’en saurait trop prendre. Là-dessus, relisez Tocqueville.
Comme nous étions à San-Francisco, on y célébrait l’arrivée des Vétérans de la Grande Armée de la République, The grand Army Republic. Il semble tout naturel aux Yankees de commémorer la guerre civile. Chaque année, ce qu’il reste de soldats et d’officiers de l’armée du Nord se donne rendez-vous dans telle ou telle cité. Des trains de plaisir sont organisés et les splendides hôtels américains réduisent leurs prix formidables. C’est en famille que cela se passe. Le vétéran se présente escorté de sa femme et de ses enfants. Tous arborent une médaille et des rubans et procèdent avec une gravité bien saxonne. Plus de cent mille personnes ont défilé sous un arc-de-triomphe monumental construit en quelques jours au centre de Market-Street, la principale rue de San-Francisco. Tout s’est bien passé. A l’an prochain !
II
De San-Francisco à Papeete. — Le père Tropique. — Aux Marquises. — La lèpre. — Au pays de la nacre et des perles.
La goëlette qui porte le courrier à Tahiti part de San-Francisco le premier de chaque mois. Le « City of Papeete » est un petit bateau assez élégant de forme et d’une voilure exceptionnelle, jaugeant six cents tonneaux. Il fait le voyage, aller et retour, avec la régularité d’un omnibus. Qu’on est loin du confortable des transatlantiques ! Par exemple, plus d’odeur de machine. On tangue et on roule indéfiniment, en cadence, et l’on va doucement, doucement. On met en moyenne trente jours à l’aller et trente-cinq jours au retour. Je conseille cette promenade aux gens de lettres et aux hommes politiques qui souffrent d’un excès de fatigue cérébrale. Il est difficile de trouver à qui parler à bord et les quelques romans emportés de France, ont été depuis longtemps dévorés, lus et relus. Peu ou point d’oiseaux de mer. Pas la moindre baleine ; le requin est rare si le marsouin est abondant. De péripéties, pas l’ombre ! on espère les alizés, les vents propices ; on redoute le pot-au-noir, vaste espace où il pleut sans cesse. Le soir, las de n’avoir rien fait, on écoute les chœurs des marins qui s’accompagnent d’un accordéon. Encore l’accordéon ! Ils chantent le Navire qui n’est pas revenu, et l’effet produit est curieux. Il s’établit comme une harmonie des choses entre la mer, le navire, les chanteurs, les passagers, la voix, la brise et la vague. Tout se fond dans un ensemble qui n’est pas sans beauté, au clair de la lune par une belle nuit étoilée, alors qu’apparaît enfin la Croix du Sud, une constellation de médiocre envergure à laquelle on a fait une réputation fort au-dessus de son mérite.
J’ai gardé le silence sur le passage de la Ligne, peut-être parce que le baptême traditionnel a été l’occasion d’une mauvaise plaisanterie dont j’ai été la victime. Ce rite est idiot pour ceux aux dépens de qui on le célèbre ; mais, à distance, je conviens qu’il peut être un divertissement pour les autres. Le père tropique, Neptune et ses acolytes, sont des grimes amusants dont la défroque rend absolument méconnaissables les matelots du bord, et la pièce est jouée avec ce sérieux sans lequel il n’est point de comique vrai. Dois-je raconter mon initiation, reproduire les litanies du Père Tropique, avouer que l’on m’a barbouillé le visage de craie et rasé avec une lame de bois, confesser enfin que, dans un accès de mauvaise humeur, je me suis tout à fait refusé à plonger la tête dans un tonneau rempli d’eau de mer ? Ma honte était grande et le souvenir m’en est amer.
Le vingt-neuvième jour, la terre est signalée. Cela fait plaisir. On est en vue de Nuka-Hiva, une île de l’archipel des Marquises. Des roches énormes se découpent sur le ciel avec des aspects de forteresses démantelées mais menaçantes encore. Le City of Papeete jette l’ancre dans la rade très belle de Taio-hae, et les passagers, avides de se retrouver à terre, se précipitent dans les canots mis à la mer. De loin nous avons aperçu, paissant, de beaux bœufs roux et blancs. De la viande fraîche ! On s’explique la joie de l’ogre qui se nourrissait sans doute à l’ordinaire de salaisons, morue, saumon, bœuf salé ou en daube, et autres aliments compulsoires de beuverie mais détestables à la longue pour les estomacs les mieux portants. Avec la viande fraîche se montrent les fruits des tropiques. Je me réserve de dire ce que je pense de ces légumes déguisés quand je serai à Tahiti.
Admiré modérément les premiers cocotiers.
Le cocotier, tête de loup immense,
dit un poëme maritime. Il y a tout au plus trois cents habitants à Taio-hae, plus un lieutenant de vaisseau, administrateur de l’archipel, un gendarme, quatre soldats de l’infanterie de marine et un caporal, et un très vieil évêque dont la soutane râpée fait penser au dicton :
Au temps jadis, évêque d’or,
Crosse de bois.
Visité les curiosités de Taio-hae. Au bord de la mer se dresse une stèle de granit sans la moindre inscription. Les indigènes racontent que ce caillou rectangulaire a été apporté là par des fourmis.
— Mais, leur dit-on, comment pouvez-vous croire que des fourmis ont pu…?
— Il y en avait beaucoup, répondent-ils avec assurance.
Plus loin, voici une informe et monstrueuse idole de pierre, un bloc grossier où l’on distingue à grand’peine des yeux en trous de vrille, un nez camard, un rictus effrayant. C’est devant cette idole qu’il y a quelque trente ans furent massacrés deux artilleurs de la marine.
Brr !…
Dans le jardin de la Mission se voit encore un arbre célèbre, un banian dont Dumont d’Urville parle dans sa relation de voyage. Le banian est curieux ; de nombreuses branches redescendent vers le sol pour y prendre racine, ce qui donne au tronc des proportions énormes.
La race est admirable bien que l’alcool et l’opium aient déjà fait des ravages parmi les indigènes. Les traits sont réguliers, la stature élevée, le corps bien proportionné, le teint bistré. Les mœurs sont libres. Un grand point en discussion est celui de savoir si les Marquisiens pratiquent encore l’anthropophagie. Les missionnaires disent oui et les colons disent non.
Auxquels croire ? Il semble bien que, n’était la présence des gendarmes et des soldats de l’infanterie de marine, les Marquisiens se feraient la guerre non seulement d’île à île mais de baie à baie. En nul pays peut-être on ne trouve autant de vestiges de la vie sauvage. Ce sont les coiffures de guerre en forme de diadème, les casse-tête ou plutôt les massues, les barbes de vieillards réunies en pinceau, les chevelures ravies aux ennemis, les plumes de paille-en-queue, un oiseau des tropiques, plumes dont les femmes se servaient pour exciter au moyen de chatouillements répétés les hommes à la guerre et à l’amour ; les lourdes rondelles d’ivoire qu’elles se fichent dans l’oreille en guise de boucles, les bracelets de dents de marsouin, les colliers de fragments de tibias sculptés naïvement ; le tatouage qui, bien que défendu par l’autorité française, se pratique presque ostensiblement. Peut-on inférer de tout cela que les indigènes se mangent encore les uns les autres ? Je suis fort embarrassé pour répondre et je préfère m’en rapporter au docteur Long. Le docteur, médecin de première classe de la marine, me raconte que, dans l’une de ses tournées, il a passé la nuit sous le toit de pandanus où dormait une famille soupçonnée de s’être débarrassée d’un ennemi en le mangeant. Ce qu’il y a de certain, c’est que le malheureux a disparu l’an dernier. Le docteur a recueilli les confidences d’un cannibale repenti. Il paraît que le morceau le plus recherché sinon le plus délicat dans l’homme, c’est l’oreille. La chair humaine a un peu le goût de celle du porc. Oh ! docteur !
Un vaillant homme, ce docteur. Toujours par monts et par vaux. Il a fait récemment une tournée dans les îles où se trouvent des lépreux. Il a examiné les pauvres diables, leur a laissé des médicaments, et s’en est revenu très ému avec un projet de léproserie qui ne sera pas réalisé de sitôt, hélas ! car en ce pays comme en beaucoup d’autres les excédents budgétaires se montrent rarement.
D’où vient la lèpre ? Comment naît-elle et se développe-t-elle ? Nulle question n’est plus controversée. On impute le mal au contact des Chinois mais, avant l’arrivée de ceux-ci, les indigènes étaient déjà sujets au féfé. Le féfé, c’est l’éléphantiasis, une maladie de la peau qui affecte les jambes tout d’abord et détermine une enflure énorme, au point de donner au membre atteint les dimensions d’un pied d’éléphant. Les uns assurent que l’abus de la viande de porc est pour quelque chose dans la lèpre ; d’autres prétendent que le taro, racine qui croît dans les marécages, pourrait bien en être rendu responsable. Il en est enfin qui affirment que l’habitude de marcher les pieds nus n’est pas étrangère au mal, et que c’est par la fiente et l’urine qu’il se communique. Car il n’est pas sûr encore que la lèpre soit contagieuse ou non. Il faut entendre les médecins là-dessus.
Toujours est-il que c’est un mal horrible. Le plus souvent c’est par le visage qu’il commence. Un simple bouton paraît à la joue, puis la face se gonfle. Aucun remède ne peut arrêter les effets du mystérieux poison. Le corps se couvre de plaques tandis que les mains se recroquevillent. La main en griffe est la première étape. L’ulcération ne vient qu’après. Alors l’être tout entier se dévore, les membres tombent pourris ; les yeux sortent de l’orbite, et la mort arrive enfin, lente, trop lente délivrance.
Que faire pour ces malheureux ? Le docteur Long parle de fonder une léproserie ; d’autres, moins humains, proposent de déporter les lépreux dans une île déserte, comme cela se fait aux Sandwich. Toujours est-il qu’avant d’ordonner le départ d’un malade on lui doit quelques soins. Mais, allez donc raisonner contre la peur, et qu’espérez-vous des hommes quand le sentiment de la conservation a parlé ?
Avant de regagner le bord je me fais montrer le fort Collet. Ce petit bâtiment est le dernier vestige de la transportation à Nuka-Hiva. Les vaincus de la guerre civile n’ont pas laissé de souvenirs et je ne trouve personne qui puisse me donner des renseignements sur eux. Pendant que l’Administrateur répond obligeamment à mes questions, mon imagination travaille. Nos aimables récidivistes seraient fort bien aux Marquises, trop bien même. La terre n’y manque pas, une terre fertile entre toutes. Par ce temps où la sollicitude publique s’exerce plus souvent au profit des vauriens que des honnêtes gens, on serait parfaitement capable d’envoyer ici Alphonse et Mélie pour y faire souche de mauvais bougres. Que l’on s’en garde ! La colonie n’en veut pas entendre parler, et elle a bien raison. Il faut publier partout que ce pays est sain, que l’Européen y peut vivre, s’acclimater en peu de temps, entreprendre des cultures productives. Quant aux récidivistes, qu’ils aillent se promener ! Il n’est pas besoin d’eux pour favoriser le développement de la prostitution ; elle se développe bien assez toute seule.
Nous nous retrouvons sur le pont du « City of Papeete ». La brise souffle et le léger navire court comme il ne l’a pas encore fait depuis notre départ de San-Francisco. On apprécie la viande fraîche emportée de Taio-hae et l’on se régale d’œufs à la coque. Avant de quitter la table, je dénonce au mépris public une sauce détestable, le carry. C’est une purée d’amande de coco, et de riz, verdâtre et nauséabonde, où il entre du safran, du vinaigre, je ne sais quoi encore. Il paraît que, dans l’Inde, le carry est savoureux, et qu’à Tahiti même on s’en lèche les doigts. L’essai forcé que j’en ai fait sur le bateau m’oblige à déclarer qu’entre beaucoup d’inventions culinaires celle du carry est la plus déplorable.
De nouveau la terre est signalée. Cette fois nous sommes en présence des Pomotu ou Tuamotu, un archipel dépendant, comme les îles Marquises, des Établissements français en Océanie. Pomotu veut dire îles basses, îles soumises, îles de la nuit, quelque chose de désobligeant pour les indigènes ; Tuamotu veut dire îles lointaines. Les cartes disent : Archipel dangereux, quelque chose de terrifiant pour les marins. Plus de roches granitiques aux aspects grandioses : on n’aperçoit que la cime des cocotiers, et, de loin, les îles semblent de vastes pelouses perdues au milieu de l’Océan. Une race robuste vit là. Des pêcheurs pour la plupart. Le sol est fait d’une mince couche de terre végétale qui repose sur des madrépores. Ces polypes se développant de la façon la plus irrégulière, tantôt une île émerge du sein de l’onde et tantôt une île s’affaisse et disparaît. Cette végétation sous-marine, minérale et vivante tout ensemble, enserre des portions de mer qui deviennent des lacs intérieurs ou lagons. C’est ici que la chose devient intéressante : dans ces lagons se pêchent les huîtres qui donnent la nacre industrielle, d’énormes bivalves dont la dimension peut atteindre trente centimètres, et d’autres huîtres plus petites qui donnent les perles.
L’eau est extrêmement limpide ; on distingue très bien, à une certaine profondeur, les huîtres suspendues aux rameaux madréporiques comme des nids aux branches des arbres. Pour les aller chercher, les indigènes n’ont pas besoin de cloche ni de scaphandre. Ils plongent en retenant leur respiration tout simplement et peuvent rester ainsi une ou deux minutes sous l’eau. Hommes et femmes se livrent à ce pénible métier qui les expose plus aux dents des requins qu’à l’asphyxie. Plus d’un y a laissé une jambe ou un bras quand il a été assez heureux pour ne pas y laisser sa vie. Un plongeur ordinaire gagne quatre ou cinq francs par jour, lorsque, par exception, il ne pêche pas pour son propre compte.
Hélas ! les lagons s’épuisent et les perles deviennent rares comme la nacre elle-même. On a, paraît-il, pêché sans compter, sans donner le temps à l’huître de se reproduire et de croître. En présence de cette dépopulation, la colonie a poussé un cri d’alarme. Que faire pour conserver aux Tuamotu cette source de profits ? On a écrit à Paris et l’administration a maternellement envoyé un homme pour étudier la question. Il aurait fallu un praticien, un ostréiculteur de profession : on prit un savant, un secrétaire du Collège de France. Ce savant éminent ne pouvait plonger, sa grandeur l’attachait au rivage, et peut-être ne savait-il pas nager. Il se livra pourtant à de patientes études qui aboutirent à constater que la pintadine, c’est le nom de demoiselle de l’huître perlière, n’était pas hermaphrodite. Ce mollusque se contente d’un sexe, et la plus vulgaire moralité est d’accord avec l’intérêt du commerce pour recommander les mariages ; le commerce se contenterait peut-être des unions libres.
A la suite de sa mission, notre savant a rédigé un rapport consciencieux qui débute philosophiquement ainsi : « Tout casse, tout passe, tout lasse ! Les perles ont échappé à cette inéluctable loi, triomphé de cette inexorable tendance… » Puis viennent les allusions aux légendes indoues, aux traditions et aux coutumes des Hébreux, des Égyptiens, des Éthiopiens, des Mèdes, des Perses, des Grecs, des Romains : voire une citation d’un dictionnaire chinois, l’Urt-Ja, publié mille ans avant Jésus-Christ. Voilà pourquoi votre fille est muette ou, du moins, voilà pourquoi la pêche de la nacre et de la perle est en si mauvais état. Ce n’était pas que la dissertation du secrétaire du Collége de France fût sans valeur. Elle en avait trop, au contraire ; elle sentait trop l’Institut et pas assez le négoce. Sans doute on a pris plaisir à entendre rappeler, en comité académique, les perles de Salomon ; les deux perles que Cléopâtre portait à ses oreilles et qu’on évaluait dix millions de sesterces, les mêmes qu’elle but après les avoir mises dans le vinaigre ; celles de Servilie, mère de Brutus, estimées six millions de sesterces ; celles de Lallia Paulina, femme de Caïus Caligula, comptées pour quatorze millions de sesterces ; celles de Charles le Téméraire ; celles de la couronne de Hongrie ; celles de Christian IV de Danemark, celles qui figuraient dans une salade de bijoux offerte par Philippe II à sa femme Élisabeth, salade dont les feuilles étaient des émeraudes, le vinaigre des rubis, l’huile des topazes, et le sel des perles ; celle enfin que possédait le même Philippe II, achetée cent mille ducats et grosse comme un œuf de pigeon.
Et les pêcheries des Tuamotu ? Que faire pour les rendre plus fécondes ? Au dire de notre savant, il faudrait interdire le commerce des huîtres d’une dimension et d’un poids insuffisants. Laissez les huîtres aux coraux ; laissez les roses aux rosiers. Plus pratiques, les indigènes ont inventé le rahui. Le rahui, c’est l’interdiction de pêcher dans les lagons qui ne donnent plus que de petites huîtres. En mettant le rahui pour cinq ans sur un lagon ou une portion de lagon, on a quelque chance, ce délai expiré, d’y pêcher de belles nacres et de non moins belles perles. Ce procédé a bien reçu la sanction de l’expérience mais le Collège de France lui refuse la sienne. C’est bien fait.
Il n’en est pas moins vrai que l’on trouve encore des perles dans les établissements français de l’Océanie, de jolies perles, sphériques, irisées, qui, pour briller d’un éclat moins vif que le diamant, n’en font pas un moins bel effet, fixées au lobe rose de votre oreille si petite, mademoiselle, — serties dans le chaton de votre bague, ou réunies en un collier dont se pare votre cou blanc, délicat, qui de la neige effacerait l’éclat, madame.
Nous passons à travers les îles en constatant l’absence d’un phare protecteur. Est-il possible qu’aucun feu n’indique leur route aux navigateurs qui s’aventurent dans ces parages, à proximité de terres à fleur d’eau qu’ils n’aperçoivent qu’au moment où ils vont les toucher, pour ainsi dire ? Cet état de choses va cesser bientôt, m’assure-t-on. Il est temps.
Il y a près de quatre jours que nous avons quitté les Marquises quand, dans la nuit, le phare de la pointe Vénus est aperçu. Nous sommes à Tahiti. Voici la Nouvelle Cythère.
III
Diderot et Pierre Loti. — Papeete. — Le paysage. — Moorea. — Tahitiens et Tahitiennes. — Mœurs et coutumes.
Il y a deux légendes sur Tahiti, une légende philosophique qui nous vient de Diderot et une légende poétique que nous devons à Pierre Loti. Toutes les deux tournent à la gloire de l’état de nature. A les en croire, il n’y aurait rien de sage et de beau comme les mœurs primitives et libres d’un peuple enfant. Il faut bien en rabattre un peu, et six mois de séjour dans la Cythère océanienne font voir les hommes et les choses sous un aspect un peu moins séduisant.
Le philosophe et le romancier voyagent chacun à leur manière. S’ils nous trompent quand ils nous entraînent à leur suite au pays des chimères et des fictions, nous sommes leurs obligés encore. Il vient pourtant un moment où l’on prend assez mal les contes de l’un et les spéculations de l’autre. On traverse les océans et les continents, on affronte les tempêtes et les douanes, les naufrages et les gastralgies, on débarque enfin sur cette terre tant célébrée… La première impression reçue, sans être du désenchantement, répond très imparfaitement à ce qu’on avait rêvé.
Me voici à Papeete, enfin. Papeete, c’est la capitale de Tahiti. Le paysage est admirable mais borné. Tenter de le décrire après Loti ne serait pas sans témérité ! Sous un ciel d’un bleu profond, les montagnes nées de la mer plus bleue que le ciel découpent l’horizon d’une façon bizarre et vont s’enfonçant dans les flots. Il en est de sombres, volcans éteints ou seulement endormis qui ont l’air farouche et morne de géants malfaisants condamnés désormais au silence et au repos. D’autres sont grises et verdoyantes avec des sources et des cascades chantantes. Quelques-unes ont au flanc ou à la base des blessures qui sont des antres, des grottes obscures, de ténébreux abîmes. Ce sont des Alpes sans neiges éternelles. Dans toutes les vallées, des ruisseaux, aujourd’hui imperceptibles sous les cailloux détachés du sommet des monts, demain torrents impétueux brisant les ponts et emportant dans leur course furieuse les cases édifiées sur leurs rives. L’île est entourée d’une ceinture de madrépores. Ces madrépores, comme ceux des Tuamotu, c’est un corail jaunâtre, violet ou rose encore, très friable, mais non le corail rouge qui sied si bien aux brunes. Ils forment des récifs contre lesquels la mer vient se briser incessamment en grondant, et c’est à leur présence que la rade de Papeete doit le calme de ses eaux. Ils sont pour elle comme un rempart naturel.
Les couchers de soleil ont ici les clartés changeantes des apothéoses de féerie avec des tons gris, bleus, verts et mordorés. A l’ouest de Papeete, l’île sœur de Moorea se dresse comme un décor planté en plein océan sur un fond bleu tendre ou flamboyant, selon les heures.
Quand le temps est beau, on distingue avec une longue-vue les formes particulières des montagnes de Moorea. Au centre surgit un pic sombre percé à son sommet, et ce trou de quelques mètres a sa légende. Les Iles de la Société furent longtemps en guerre les unes contre les autres. Un grand chef tahitien, un géant, lança un jour contre ses ennemis de Raiatea, île située de l’autre côté de Moorea, à cinquante lieues de distance, une sagaie qui traversa le rocher de part en part. Autre histoire. Il y a une dizaine d’années, un astronome quelque peu polonais, membre correspondant de l’Institut, eut la fantaisie d’escalader le pic percé. Parvenu au sommet, il s’installa dans la lucarne et déjeuna d’un appétit d’alpiniste triomphant. Ce Tartarin avant la lettre, venu à Tahiti pour y faire des observations astronomiques, météorologiques, hydrographiques, etc., est mort à Papeete après un séjour de trente ans. Par testament, il a légué à la ville une horloge de précision que les praticiens de l’endroit ont dérangée à qui mieux mieux.
Pendant que j’admire le décor de Moorea, je me prends à penser qu’il serait nécessaire tout au moins de faire le dénombrement des îles sur lesquelles flotte le pavillon français. C’est d’abord Tahiti et sa petite sœur Moorea, puis l’archipel des Tuamotu, celui des Gambier, Tubuai, Raivavae et Rapa, puis celui des Marquises. Les Iles de la Société se partagent en Iles du Vent et en Iles sous le Vent. Tahiti et Moorea sont les îles du vent, les îles sous le vent sont Raiatea, Huahine et Borabora. A Raiatea flottait, il y a peu de temps encore, un pavillon particulier, celui du protectorat. A Huahine et à Borabora ne flotte rien du tout. Si j’étais un homme politique, je dirais ce que l’on pensait de la situation de la France aux Iles sous le Vent. Elle était bizarre tout au moins. La France et l’Angleterre étaient d’accord pour réviser un traité de 1847 qui instituait la neutralité de ces îles ; mais le Parlement anglais de Saint-Jean (Terre-Neuve) n’en voulait pas entendre parler. La diplomatie, qui n’en fait jamais d’autres, avait imaginé de lier la question des Iles sous le Vent à celle des pêcheries de Terre-Neuve. Sortir de cet imbroglio n’était pas facile. On s’en est tiré cependant.
A Raiatea, on nous attendait, et l’on s’étonnait même de notre inactivité ; à Huahine on nous espérait, à Borabora on nous craignait. Cette petite île de cinq ou six cents habitants offre un tableau parfait des mœurs politiques tahitiennes. Les factions y sont nettement accusées. On y tient des réunions publiques orageuses dans les fare-hau, sorte de forum tahitien. Malheur à la minorité. Elle est à tout moment menacée de la déportation, et nous avons dû plus d’une fois intervenir et nous opposer à l’application d’une peine qui consistait à reléguer des malheureux sur un rocher où tout moyen de subsistance fait défaut. La petite reine de Borabora a épousé un neveu de Pomaré V, le roi honoraire de Tahiti. Ses sujets lui ont fait dire à Papeete, où elle vit habituellement, qu’ils l’attendaient avec impatience… pour la déposer. Je n’ai pas besoin d’ajouter que la pauvre femme n’a mis aucun empressement à déférer à ce désir. Elle est d’ailleurs tout acquise à la France. L’archipel des Tuamotu ne se compose guère que de soixante-dix-huit îles. Il est vrai que, dans le nombre, il en est de la dimension de celles du Bois de Boulogne. Les Marquises comprennent onze îles, et les Gambier cinq ou six. Aux Gambier, la pêche de la nacre et de la perle se pratiquerait aussi activement qu’aux Tuamotu si la race n’y dépérissait rapidement sous l’œil des Pères.
Me voilà loin du paysage, et je ne sais trop si l’on goûtera cette digression à travers la géographie et la politique. Force m’était bien cependant de dire ce que sont ces pays français situés si loin de la France, si loin qu’on n’y connaît point le télégraphe ni le chemin de fer, et que la voie de communication la plus rapide, celle que j’ai prise, exige au moins sept semaines. A sept semaines du boulevard ! Qui l’eût cru ! A sept semaines des Variétés et du Palais-Bourbon ! A sept semaines de tous les théâtres !…
Je fais contre mauvaise fortune bon cœur et j’observe de mon mieux les êtres et la nature dans ces pays étranges. Ils ne sont point tels assurément que nous les montrent Diderot et Pierre Loti.
Le Tahitien vaut mieux que ses mœurs. Il y a en lui un fond de douceur, de docilité, d’extrême bonté, de générosité, de candeur, de qualités enfantines, y compris le respect profond de l’autorité. Bien que l’Européen ne lui ait pas épargné les déceptions, il croit toujours en lui. S’il manifeste parfois un sentiment de défiance, il suffit pour le ramener d’une parole amicale, d’un sourire. C’est dans votre regard qu’il cherche votre pensée, et votre sincérité a bientôt fait de le gagner. Un point très discuté est celui de savoir si le Tahitien est religieux. Des missionnaires protestants l’ont converti au christianisme et, depuis, des missionnaires catholiques sont venus qui ont joint leurs efforts à ceux de leurs devanciers. Chaque dimanche, à Papeete, quelques Tahitiens vont à la messe ; mais, il faut en convenir, la foule se porte de préférence au temple protestant où le pasteur français prêche en tahitien et très éloquemment, assure-t-on. Les réunions religieuses sont nombreuses. Il y a jusqu’à quatre services. Venu dès dix heures du matin au temple, le fidèle n’en sort guère qu’à cinq heures du soir. Et pourtant des observateurs malintentionnés prétendent que sous le chrétien le sauvage est resté et que la religion n’est qu’à la surface. A les en croire, ce qui séduit l’indigène dans le protestantisme c’est l’occasion qu’il donne à tout venant de discourir, de prêcher, bien plus que le culte lui-même, la pure et rigide doctrine de Calvin. Le christianisme intellectuel et raffiné de Genève est à peu près impénétrable à ces grands enfants qui ont tout au plus la foi du charbonnier.
Ce ne sont pas les orateurs qui manquent et quels orateurs ! véhéments, pathétiques, ironiques, pleins d’images hardies et populaires, avec des gestes qui soulignent admirablement les paroles, et un je ne sais quoi de sérieux et de convaincu qui ne serait pas déplacé dans nos Chambres. Jadis les Tahitiens pratiquaient une sorte de parlementarisme, ce qui ne veut pas dire qu’ils s’entendaient mieux pour cela. Réunis dans la fare-hau, ils délibéraient sur les affaires publiques ; ils élisaient leurs chefs et leurs pasteurs. Toute cette vie politique s’est éteinte. On compte pour la ranimer sur l’organisation des districts en communes. Qui vivra, verra.
Voilà le Tahitien au moral. Au physique, il est beau, bien fait, de taille élevée, la physionomie expressive, quelque chose de supérieur dans le port de la tête. Il marche avec noblesse, le torse et les jambes nus, les reins ceints du pareu (prononcez paréo), une large pièce de calicot rouge bariolé de jaune, de bleu ou de blanc. Le dimanche, il passe une chemise bien empesée dont les pans flottent au vent, et dont la blancheur immaculée contraste avec les nuances éclatantes du pareu. Il lui arrive encore, s’il est chef de district ou pasteur, de revêtir un veston de drap noir, mais il ne renonce pas pour cela à l’espèce de jupon qui est pour lui le vêtement fondamental. N’ai-je pas lu dans un rapport quasi officiel la phrase suivante : « Les nègres de Tahiti… » ? Le Tahitien n’est nullement noir, il est brun, d’un brun rouge foncé comme les Indiens de l’Amérique, et considère, d’accord en cela avec certains savants, les nègres comme étant une race très inférieure à la sienne. Les préjugés de couleurs sont-ils donc inhérents à la vanité humaine qu’on les retrouve aux antipodes ?
La Tahitienne porte en elle cette même assurance. La dernière des vahiné (femmes), va d’un pas de reine, de reine de théâtre, tenant d’une main les plis de l’ample peignoir sans ceinture et à longue traîne qui s’ajoute pour elle au pareu, accusant les seins qu’aucun corset ne retient ni ne comprime. Ces peignoirs sont, avec les plumes du chapeau, le grand luxe des vahiné. On en voit de roses, de blancs, de bleus, de jaunes, de toutes les couleurs, avec des volants et des broderies, et cette variété de tons contribue à faire un ensemble agréable du premier groupe venu de filles ou de femmes. Le chapeau joue un rôle important dans la toilette tahitienne. Il est la grande coquetterie des femmes et des hommes. Fait de bambou finement tressé ou de filaments de pandanus, c’est la coiffure ordinaire, commune à tous, indigènes et Européens. Fait de canne à sucre, il devient un objet de luxe. Tel chapeau vaut soixante-dix ou quatre-vingts francs, et si l’on y ajoute le prix de la plume blanche enviée de toute Tahitienne, on arrive à cent-dix ou cent-vingt francs. Autrefois, la vahiné amoureuse jetait une fleur de pia à l’homme de son choix ; la mode aujourd’hui est pour elle d’offrir un chapeau. De tels présents coûtent cher à qui les reçoit !
Les enfants sont charmants. Ils n’ont pas deux ans que déjà leur allure décidée copie celle de leurs parents. Le peignoir et le chapeau de paille, qui vont si bien aux femmes faites, vont mieux encore aux fillettes dont les formes graciles ont une élégance particulière sous le vêtement indigène. Elles passent, enlacées, se tenant par la taille, souriantes, innocentes, objets de la convoitise prématurée des hommes…
Me voici venu sans y penser à ce côté de la vie tahitienne sur lequel on a tant écrit : les mœurs. Cook, Forster, Moorenhout, Vincendon-Dumoulin et tant d’autres, sans parler de Bougainville, ont raconté et décrit bien des choses. Il est intéressant de voir si quelque changement s’est produit dans la façon de vivre des Tahitiens. Je me ceins d’un pareu, j’arbore mon nom canaque, Teraï Tua, qui veut dire le ciel à l’horizon, et je regarde.
« Je m’imagine souvent que si l’humanité acquérait la certitude que le monde dût finir dans deux ou trois jours, l’amour éclaterait de toutes parts avec une sorte de frénésie ; car ce qui retient l’amour, ce sont les conditions absolument nécessaires que la conservation morale de la société humaine a imposées. » — Je lis cela dans la préface de l’Abbesse de Jouarre. Voilà toute trouvée une introduction au chapitre des mœurs.
IV
La frénésie de l’amour. — La fanfare locale. — L’upa-upa. — Quelques traits de mœurs. — Le Divorce de Loti. — Le demi-monde à Papeete. — La retraite. — La vahiné au bain.
Il n’est pas besoin d’attendre la fin du monde. Voici un peuple qui se livre avec frénésie à l’amour, naïvement, ingénûment, au milieu des chants et des danses de caractère ; un peuple pour lequel le mot vice n’a pas plus de sens que le mot vertu. Que dis-je ? Il ignore l’un et l’autre. Il est dépravé mais n’est point coupable. La corruption a commencé pour lui le jour où l’Européen a voulu payer ce qui se donnait pour rien. Ce jour-là, la Tahitienne qui n’était que débauchée s’est réveillée courtisane. Dans la réalité, le rêve poétique de M. Renan aboutit à une décadence. Innocent encore, si l’on veut, en sa liberté extrême, l’amour est devenu la prostitution infâme à prix d’argent.
La Rarahu de Pierre Loti m’est apparue tout à l’heure. De la porte de ma case, je l’ai aperçue, altière dans sa démarche, le front couronné de fleurs, un tiaré (gardenia tahitien) fiché sur son oreille brune, ses longues tresses noires tombant sur les reins. Le parfum du monoï, huile de coco parfumée de santal, m’arrivait, âcre et désagréable, et j’ai cru voir que la belle vahiné n’en était pas à sa première goutte de rhum. J’allais oublier un détail. Sur son cou flexible, j’ai distingué une petite tache scrofuleuse, des vices maternels le stigmate infamant.
Six heures venaient de sonner. Rarahu s’est arrêtée sous la vérandah d’une case où d’autres femmes, ses pareilles, couchées sur le plancher, échangeaient des paroles indécentes en fumant la cigarette roulée dans une feuille de pandanus. Nous nous reverrons à la musique, ce soir.
Huit heures. Le kiosque où se place la fanfare locale vient d’allumer ses lampes à pétrole. Depuis un moment déjà les marchandes de couronnes sont arrivées. Elles se tiennent accroupies sur l’un des côtés de la place du Gouvernement. Une bougie éclaire leur étalage où se trouvent, à côté des fleurs tressées, les cigarettes de pandanus, les ananas, les bananes, les pastèques et les crêpes, noirâtres, minces, sentant la graisse.
Un allegro bruyant et mal joué ouvre le concert. Les garçons et les filles vont et viennent ou forment des groupes auxquels se mêlent les fonctionnaires et les officiers de la flotte. La demi-clarté de la nuit permet des privautés, et les propos les plus libres, en tahitien et en français, se croisent. Quelquefois, en dépit de la vie qu’elle mène, la vahiné sent une offense à sa pudeur dans le geste du « farani » (français). Elle a un mouvement d’épaule d’une grâce particulière, une sorte de frémissement qui marque un vague reproche ; elle se drape, ramène le bras droit sur la poitrine et murmure : « Haere fau-fau », ce qui veut dire : « Laissez-moi tranquille, monsieur ! », ou plus littéralement : « Va-t-en, polisson ! »
Mais voici que l’on joue une polka. Les vahiné se mettent à sauter, toutes droites dans leurs peignoirs flottants, en mesure, scandant une chanson libertine, car, mieux que le latin, le tahitien brave l’honnêteté dans les mots. N’est-ce pas Loti lui-même que j’ai devant moi, donnant le bras gauche à Rarahu et le bras droit à Térii ? L’élégant officier, en jaquette et en casquette blanches, est entraîné par les bonds de ses compagnes. Quand il s’arrête essoufflé, c’est pour leur faire présent d’une couronne de fleurs et se parer lui-même de ce diadème éphémère dont les parfums violents lui montent au cerveau. La musique terminée, la fête se continue dans la case de Rarahu, meublée d’un lit et d’une malle. L’officier a donné une piastre chilienne pour aller acheter du rhum. Chacun à son tour porte à ses lèvres le goulot de la bouteille…
La vahiné est vénale sans être cupide. Elle ne se livre pas au premier venu pour échapper à la misère, et ne tient guère à l’argent. La misère est inconnue dans ce pays où, sous un ciel de feu, croissent naturellement les fruits et les racines dont se nourrit l’indigène. La vahiné « fait la fête » pour elle-même, pour le plaisir qu’elle y prend, pour l’ivresse qu’elle y trouve, pour le festin dont elle a sa part et où, parée de son peignoir le plus joli, couronnée de fleurs, elle se gorge de nourriture et de vin, en attendant la danse finale, l’upa-upa par laquelle s’achève l’orgie.
L’upa-upa est une danse de bacchantes, une sorte de mimique passionnée et fougueuse où chaque geste a sa signification et une signification si accentuée que le ballet se termine quelquefois dans une étreinte amoureuse. Ce sont des mouvements des cuisses, des genoux et des reins, rapides et tournoyants, un secouement de tout l’être, avec des cris inarticulés, sur un accompagnement monotone de flûte et de tambour. Ce qui se chante à l’upa-upa dépasse en cynisme les couplets si libres déjà que l’on fredonne sur la place du Gouvernement. L’« ute » est un récitatif plutôt qu’une chanson ; il commente toutes les phases de la danse favorite et ne contribue pas peu à provoquer un délire érotique dont les plus jeunes enfants sont témoins souvent. Nous sommes loin des mystères d’Isis. Ici, tout se passe au grand jour, au soleil ; en plein air, la nuit. A Papeete, par exception, on danse l’upa-upa dans certaines maisons connues de la police, à la clarté des lanternes, au son de l’accordéon (toujours l’accordéon !) et le papâa (l’étranger, le blanc) est admis s’il a payé son écot en rhum, en genièvre, en whiskey ou en absinthe.
D’où viennent ces mœurs ? Elles étaient un peu celles de Tahiti avant l’arrivée des Européens ; elles se sont peut-être aggravées depuis en une certaine mesure. Elles tiennent à l’ardeur du climat, et sans doute aussi à la promiscuité qui règne fatalement dans les cases indigènes où le père et la mère, les garçons et les filles dorment ensemble, à la clarté de la lanterne, dont la lumière écarte les tupa-pau, les fantômes, les revenants, les diables. Pareille chose ne se passe-t-elle pas dans certaines de nos grandes agglomérations urbaines, à Paris, à Lyon, à Lille, où la nombreuse famille de l’ouvrier couche dans une chambre unique ?
Ces mœurs tiennent encore à la légende même de la « Nouvelle Cythère ». Tahiti est avant tout un lieu de plaisir. Loti se soucie bien de l’avenir de cette terre enchanteresse, de ce que pourrait ambitionner cette race qui n’est ni sans beauté ni sans noblesse ! Rarahu seule l’attire et le retient ; il l’a prise à peine nubile en ce pays où la femme est mère à douze ans, et de ses bras elle tombe, jouet à moitié détraqué, dans les bras du gabier. Il faut voir, le dimanche, dans les rues de Papeete, passer les chars à bancs, bondés de filles dont l’une tient l’inévitable accordéon. En route pour l’upa-upa !…
Dès leur arrivée, les missionnaires ont tenté de réagir. Ils ont d’abord fait des lois, édicté des amendes, institué enfin une discipline religieuse avec la sanction de l’excommunication. En vain. Abordez ce Tahitien qui revient du temple, portant sa bible dans une enveloppe de vannerie. Demandez-lui : « Où est ta fille ? » Il répond impassiblement : « Te hapao ore ra i Papeete. » Elle fait ce qu’elle veut à Papeete. Ou encore : « Te taiata ra i Papeete » ; « Te ori purumu ra i Papeete. » Elle s’amuse, elle court les rues à Papeete. Si notre homme habite un district où peut-être il a rang de notable, hui-raatiraa, il vient loger de temps en temps au chef-lieu, dans la case de sa fille, et ne s’en va pas sans emporter quelques objets à sa convenance, meubles ou effets d’habillement. Jamais un indigène ne s’est adressé à la police pour se plaindre d’un rapt ou pour demander qu’on lui rendît son enfant perdue ! D’ailleurs, le soir, dans la case où tous vivent pêle-mêle, la prière finie, s’engagent les conversations libres, rabelaisiennes, pourrait-on dire, n’était l’énormité de l’anachronisme. Cette liberté du langage n’est point le vice, elle peut même sembler saine et innocente, rétrospectivement et littérairement. En réalité, elle est l’accoutumance, pour les vieux et pour les jeunes, aux mauvaises mœurs et une chose triste en dépit des rires éclatants qui lui font cortège.
Au moment de la récolte des oranges, les Tahitiens fabriquent avec ces fruits une sorte d’eau-de-vie ou de vin doux dont ils s’enivrent en commun. Jadis, avant l’annexion, qui leur donna toutes les libertés y compris celle de la boisson, ils allaient se cacher dans les vallées, loin de la surveillance du mutoï (agent de police) pour manipuler et boire l’ava anani. Aujourd’hui ils font cela publiquement, en commun, hommes, femmes, enfants, et pendant trois ou quatre mois. Il se passe alors des choses qu’on ne peut raconter.
Tout pour l’indigène est prétexte à fête, à réunion dansante, chantante, buvante : le passage dans le district d’un étranger aussi bien que l’arrivée d’un fonctionnaire. Le chef se hâte, pour faire honneur à son hôte, de rassembler les himene, les chœurs religieux, et de préparer un repas monstre où rien ne manquera. Après le banquet viendront les chants, les chants sacrés d’abord, puis les autres ; et, pour peu qu’il en témoigne le désir, le voyageur entendra les ute, assistera à l’upa-upa, et à des scènes où ces grands enfants se montreront à lui tels qu’ils sont, sans retenue, sans hypocrisie aussi, dans l’abandon de leurs mœurs primitives, dans la double frénésie de l’ivresse et de l’amour.
La race dégénère et meurt. Les grands et beaux vieillards survivent à leur postérité étiolée, rachitique, phthisique, empoisonnée de toutes les façons. Fleurs flétries avant d’être écloses, les filles ne seront jamais femmes ou, si elles le deviennent un jour, ce sera pour donner à leurs époux (tané) des enfants condamnés à l’avance.
Ce tableau est un peu sombre, il n’est que trop fidèle. Que reste-t-il du beau roman de Loti ? J’ai vu à Moorea la belle-sœur, à la mode tahitienne, du poétique écrivain. C’était une vahiné quelconque, insignifiante, fatiguée, vieillie. En contemplant ce visage brun aux traits un peu durs, en devinant sous le peignoir ce corps déformé, je me prenais à penser qu’un livre était peut-être à faire, Le Divorce de Loti, un livre qui nous montrerait l’aimable officier dédaignant les amours indignes, moins épris du monoï, des pieds nus et du poisson cru, revenu à d’autres plaisirs, et cherchant des distractions saines dans l’hydrographie et le balisage. Ironie à part, en dépit de cent pages où le contraire est affirmé en un style si vibrant, Rarahu n’est point faite pour ce diadème de poésie parfumée. Il y a longtemps qu’elle a laissé tomber dans la boue des rues de Papeete cette couronne de fleurs qui parait si étrangement son front casqué de cheveux noirs, plus noirs que le drap funéraire qui recouvre le cercueil où dorment nos illusions à jamais perdues.
Il n’y a point de romans en ce pays ; il n’y en eut jamais. A la longue certaines vahiné prennent des allures d’horizontales, pour employer un vocable du jour, et l’on peut dire que la théorie des pêches à quinze sous et des pêches à trente sous, qui fit la fortune du Demi-Monde, est aussi bien en situation ici que dans le milieu où vécut Marguerite Gautier. Il y a des catégories dans le vice plutôt que des degrés. Sans doute une nuance sépare de Nini telle jeune fille qui se donne pour rien, telle enfant qui tombe innocente dans les bras du midship, mais demain elles seront en tout pareilles.
Nini est une demi-blanche qui, à Papeete, porte des bottines et dont le peignoir a des tendances à la robe. Nini est à la mode. Elle a voiture et chevaux, maison de ville et maison des champs. Il n’est pas bien sûr qu’elle n’aille pas pieds nus dans son district mais, à Papeete, c’est autre chose. Valentin, l’enseigne de la Thétis, en est amoureux fou, aussi Kerveguen et bien d’autres. Le visage ovale, l’œil fendu en amande, la taille d’une exiguïté toute chinoise, elle est bonne fille, spirituelle, épistolière, et s’en moque, recevant de toutes mains et réalisant de son mieux le proverbe cher aux filles d’amour : « Ce qui vient de la flûte retourne au tambour. » Elle n’a jamais aimé et n’aimera jamais personne. Cela ne surprend pas, car à Tahiti on ne dit pas : « Je t’aime ! » mais : « Je te veux ! » Il n’empêche que la belle vahiné préfère ostensiblement à l’officier de vaisseau qui se ruine pour elle, le tane, l’homme de sa race, qui vit des débris de sa table, et à qui elle jette de temps à autre une piastre chilienne et les miettes de son amour.
Plus bas… ne descendons pas plus bas. C’est la barrière avec ses bouges, ses saletés et ses puanteurs, la déchéance et l’avilissement de la créature, l’ignoble dans la fange, quelque chose comme le quartier de l’École militaire, à Paris, et ses bals publics…
Tandis que je prends des notes, voici que m’arrivent les accords des cuivres bruyants. C’est la retraite. La musique joue un air tahitien des plus entraînants qui alterne avec En revenant de la Revue. La gloire du général Boulanger a fait le tour du monde. Les instrumentistes marchent précédés et suivis des groupes dansants, sautants plutôt, des Tahitiennes et de leurs amis d’un jour ou d’une heure. Des jeunes enfants se bousculent dans le cortège. Les vahiné se donnent le bras et bondissent en mesure. C’est un tableau unique par une belle nuit, quand la lune éclaire ces rondes folles, secouées dans un rythme étrange, mêlées de rires et de cris sauvages. Tout s’apaise subitement à la dernière note, au dernier coup de caisse. Voici le retour. Rentrons bras dessus, bras dessous ; chacun chez nous… Elles ont des noms singuliers et charmants, les brunes filles. Elles s’appellent mesdemoiselles Œil-Baissé, Paresseuse, Nuit, Messagère, Celle qui lance des pierres, Sommet, Méprisante, Mystère, Couchée sur le Dos, Fille Noble, Coup de Pied, l’Éclair, Lune, Solitaire. Rarahu veut dire celle qui gratte. Pour l’euphonie, Matatao, Tuaï, Teüra, Maeva, Marama, Tupuaï, valent bien certains noms greco-français de notre calendrier.
La vahiné est fille de la mer. Elle nage comme un poisson. Elle aime à se jouer dans l’eau. Le soir, vers cinq heures, des troupes de jeunes filles et de femmes vont se baigner dans la Fautaua, l’une des principales rivières de Tahiti, à une demi-heure de Papeete. Elles se jettent dans le torrent du haut d’une petite roche, plongent et replongent, restent sous l’eau une minute et plus, pour reparaître riant aux éclats. Elles ne sont point chastes, mais elles sont décentes. Dans l’eau, elles n’ont qu’un pareu, et s’arrangent de façon à ce qu’on ne voie que leurs bras fermes et ronds. Le bain fini, elles mettent à passer leur peignoir une prestesse qui déconcerte les regards trop indiscrets. Parfois, il faut tout dire, la vahiné est surprise dans le bain par son amant…
Des festins ont lieu au bord de la Fautaua. L’amuramaa terminé, tout le monde se met à l’eau, Européens et Tahitiens, et les échos de la fête vont se perdant dans la vallée profonde.
Il me prend l’envie de déchirer cette esquisse rapide et atténuée des jouissances qui sont la gloire principale de la Nouvelle Cythère. Ce qui me retient peut-être, c’est le souvenir des quelques lignes de M. Renan. Non, la frénésie de l’amour ne saurait être le dernier mot, la fin d’une race condamnée. Il y a quelque chose de mieux à espérer pour elle que le suprême triomphe de l’instinct sur l’intelligence, de la volupté sur la raison, de la bête sur l’ange.
V
A Papenoo. — Archéologie polynésienne. — Les croyances d’autrefois. — Les revenants. — Un peu de poésie. — Refrains guerriers.
Je reviens de Papenoo, l’un des districts les plus intéressants de l’île. J’y ai vu Monseigneur Tepano Jaussen, évêque d’Axieri, ancien vicaire apostolique de Tahiti. Tepano, dans le pays on dit Tepano tout court, célèbre la messe dans une très-modeste église, une case ordinaire, en bois. Il se console de n’avoir pas réussi à extirper l’hérésie en élevant des bœufs, en récoltant des noix de coco et en s’adonnant à d’importants travaux historiques et archéologiques. Il croit avoir trouvé la solution du grand problème de l’origine des Maoris, la race à laquelle appartiennent les Tahitiens et tous les Polynésiens en général.
Tepano est très fier de sa découverte. Il m’a montré des cahiers couverts de notes et, non sans quelque réticence, m’a donné à entendre que c’est dans l’une des Célèbes qu’il faut chercher les traces du premier groupe indien d’où sont nés les Polynésiens. C’est de là qu’ils auraient essaimé dans le Pacifique, abordant successivement à toutes les îles éparses de l’Océanie. Je ne suis pas grand clerc en ces matières. Tout en écoutant Tepano, je le regardais attentivement et je finissais par trouver à ce moine paysan, à ce bénédictin agriculteur, une physionomie à part, avec sa grande barbe grise, sa soutane tout usée et ses obstinations de vieillard et d’érudit qui se convainc lui-même en essayant de convaincre les autres.
En ce moment, Tepano déchiffre un document précieux, des tablettes gravées, des tablettes de bois de rose trouvées dans l’île de Pâques. Or, ce qui manque le plus pour étudier l’histoire des Maoris, ce sont les documents écrits. On ne peut évidemment donner le nom d’écriture aux signes assez rares gravés sur les idoles ou sur quelques pierres. Il en est autrement des tablettes de Tepano ; ce sont proprement non des pages mais des lignes d’écriture, et les signes sont bien des caractères qui se répètent et dont le sens lui est connu. Ces caractères ont quelque chose d’hiéroglyphique, mais il s’en faut qu’ils aient la pureté, la beauté des caractères égyptiens. Il est difficile d’en donner une idée sans le secours de la gravure. Malgré leur naïveté grossière, ces caractères n’en constituent pas moins une écriture idéographique imitant, selon la définition de Champollion, plus ou moins exactement les objets existants dans la nature. Voici un poisson à n’en pas douter, deux poissons, trois poissons, une scolopendre, une ligne, un hameçon et un poisson au bout, une volaille ou un oiseau quelconque ; et peut-être doit-on voir dans un dernier dessin un bonhomme, un peu déjeté il est vrai, et où il faut de la bonne volonté pour reconnaître les belles proportions du roi de la création.
Le vénérable évêque d’Axiéri a des rivaux et des émules en grand nombre ; il en a dans la magistrature, dans l’armée, dans la flotte, dans la gendarmerie, dans l’administration. On a beaucoup écrit sur le passé de la Nouvelle Cythère quoiqu’on n’en sût rien ou peu de chose, mais le moyen de résister à la tentation de dépeindre cette terre tant vantée et de raconter son histoire, les coutumes et les traditions de ses habitants ! C’est à qui rassemblera le plus de documents, compulsera le plus d’ouvrages, se livrera aux enquêtes les plus minutieuses, aux observations les plus patientes. De tous ces chercheurs, le plus intéressant est à coup sûr Tepano qui correspond en latin, comme les moines du moyen âge, avec les vicaires apostoliques des îles plus ou moins lointaines, leur fait part de ses découvertes, leur soumet ses hypothèses et leur demande des avis. Patience, quelque temps encore et nous saurons ce que signifient les caractères des tablettes de l’île de Pâques où, dès à présent, le vieil évêque devine des épitaphes, et dont il a fait l’objet d’un mémoire adressé à l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres.
Les Tahitiens ont un passé ; ils ne sont pas nés d’hier. Leurs institutions politiques basées sur le régime électif, la suprême dignité de leur allure, de leurs poses, leur politesse native, sont des signes que ce passé ne fut pas sans grandeur. Mais en fait de monuments de ce passé, il n’y a guère que les marae. Le marae est une espèce de tertre où s’élevait jadis un autel fait de fragments de roches et de coraux. Il est situé au bord de la mer et planté d’arbres, principalement de bois de fer. Le marae était à la fois un lieu religieux et un sanctuaire patriotique. Chaque famille de roi ou de chef avait le sien. On y accomplissait les sacrifices et l’on s’y préparait à la guerre. Près de Papeete, dans le district d’Arue, se voit le marae de la famille de Pomaré.
Il faut convenir que la disposition des lieux se prêtait au mystère et que la célébration des rites dans le bosquet sacré ne devait pas être dépourvue d’une certaine poésie toute primitive. En s’aidant des vagues souvenirs des vieillards et des observations recueillies par M. de Bovis, on peut sans trop de peine reconstituer ces scènes intéressantes. Le matin du jour fixé pour le sacrifice, les Tahitiens affluent aux abords du marae. Ils apportent des vivres, des noix de coco, des cochons, des régimes de feï, banane sauvage, des huru, fruit de l’arbre à pain. Les prêtres les haranguent, ils leur répondent. Chacun d’eux est muni de son tiï, de son idole, dont la dimension est proportionnée à sa situation sociale. Cette idole, c’est un morceau de bois, une bûche plus ou moins sculptée, enveloppée d’une gaîne tressée avec le pandanus.
Devant l’autel est placé un amas de feuilles de bananier dont personne n’approche. Ces feuilles de bananier recouvrent le cadavre de la victime choisie pour le sacrifice. La veille, le grand-prêtre a envoyé au roi une petite pierre noire, et cette pierre adroitement lancée a frappé à la tempe un homme qui paressait devant sa case tout en plaisantant avec sa vahiné. L’homme est tombé, tué sur le coup. Son corps a été apporté dans un panier fait de feuilles de cocotier.
Les prières ont commencé, entremêlées de litanies et de discours où tout se confond, la louange des dieux Taaroa, Oro, Tane Raa, etc. et la généalogie des rois ou des chefs. Tandis que le prêtre découvre l’idole du marae, les fidèles sortent leur idole particulière de sa gaîne ; les chants sacrés se font entendre, et les litanies sont reprises par un acolyte dont la fonction est de crier, d’aboyer cette liturgie retentissante. Le grand-prêtre s’est baissé vers la victime étendue au pied de l’autel. Il se relève et tend au roi, d’un geste inspiré, l’œil du mort qu’il vient d’arracher de l’orbite. Le roi fait le simulacre d’avaler cet œil. Les prières continuent. Le cadavre est découpé et ses entrailles sont examinées attentivement. La guerre est prochaine. Est-ce la victoire ou la défaite qu’annoncent les indices recueillis par le sacrificateur ? Le crieur se tait tandis que le grand-prêtre prononce un discours destiné à surexciter les courages. Le dieu est satisfait ; il agrée le sacrifice. Le chœur recommence. Après un dernier discours, les petites idoles sont enveloppées, et la grande idole disparaît aux yeux du peuple qui donne pour épilogue à la cérémonie religieuse un festin copieux, un amuramaa, et des danses.
Ce qui ajoute à l’impression produite par ces souvenirs vivants encore dans la mémoire des vieillards, c’est l’aspect de cette belle et riche nature, ce ciel, cette mer, ces monts, ce soleil radieux. Quel spectacle imposant que celui de cette foule d’hommes et de femmes demi-nus et recueillis participant à ces étranges cérémonies ! Un dernier trait. Aux abords du marae, aux branches les plus élevées des arbres de bois de fer, étaient suspendus les cadavres des guerriers fameux qui pourrissaient ou se desséchaient là-haut, bercés par la brise qui vient de l’océan ou de la montagne.
Qui peut dire ce qu’il reste des anciennes croyances sous les nouvelles ? Le Tahitien le plus pieux, chrétien fervent et membre du conseil de sa paroisse, croit encore aux mauvais esprits, aux tupapau. Un missionnaire me raconte le fait suivant : Il a donné l’ordre, un jour, à un homme de défricher une partie de son enclos. Le travail est achevé ; pourtant, sur un petit espace, la brousse est intacte. Interrogé, l’homme répond que cet endroit est fréquenté par les tupapau, et il cite des exemples de gens qui ont été frappés pour avoir touché aux arbres et aux pierres du sol. Ainsi, un habitant du district ayant coupé une branche a été, peu de temps après, atteint du ovi, sorte de lèpre, et s’en est allé mourir à Raiatea. Un autre, pour avoir brisé une pierre, a subi le même sort. Ces explications font sourire le missionnaire. Elles lui expliquent pourquoi, seuls, les cocotiers qui se dressent là ne sont pas dépouillés de leurs fruits par les indigènes peu scrupuleux. La superstition lui tient lieu de garde-champêtre.
Mieux que cela ! Un Européen avise, pour prendre son repas, un endroit ombragé suffisamment. Des Tahitiens s’approchent et lui conseillent de se retirer. Le lieu où il se trouve est un ancien marae. Y déjeuner serait s’exposer à la colère des mauvais esprits. Sceptique, l’Européen sourit, se met à faire sa cuisine, et mange du meilleur appétit. A huit jours de là, il sent les premières démangeaisons de l’ovi. Il en est mort. Ce fait venu si à propos pour confirmer les indigènes dans leur croyance aux tupapau, m’a été certifié par un ancien lieutenant de vaisseau qui a pris sa retraite à Tahiti.
Si ce n’est pas assez de ces histoires de revenants, je puis en conter d’autres. Un tupapau veillait jalousement sur les corps de deux braves qui séchaient au soleil dans la montagne. Sollicité par des étrangers, un Tahitien alla un jour couper les têtes des cadavres et vint les livrer pour cinq francs à l’arsenal maritime. Le tupapau tira une vengeance éclatante de ce sacrilège. Le même soir, il assaillit le malheureux indigène coupable de violation de sépulture, le roua de coups, et le contraignit à reporter les têtes où il les avait prises.
En y regardant de près, on se rend compte que le tupapau se confond, dans l’esprit de l’indigène, avec le rêve, avec le cauchemar plutôt. La nuit, quand on dort, le tupapau survient sans bruit et vous serre à la gorge. On ne peut ni crier ni se défendre. Tantôt il prend la forme d’un chat, tantôt celle d’un cheval, tantôt celle d’un bœuf. Il ne court point ; il vole. Jamais ses pieds ne touchent la terre. Il est impalpable et fuyant.
Il y a de petits tupapau et le grand tupapau. Sur la route de Punauuia, à dix kilomètres de Papeete, en plein jour, un tupapau arrêta une voiture qui se brisa. Les Tahitiens ont depuis peur de passer le soir sur cette route. Ce tupapau audacieux était vêtu comme un officier d’infanterie de marine. On suppose qu’il est l’ombre d’un commandant tué dans la guerre de 1844.
Quelle version choisir parmi toutes celles où se perd l’imagination enfantine de l’indigène ? Les tupapau sont surtout les morts dont les âmes ne vont point au ciel, de petits diables ; si les uns vous prennent à la gorge, d’autres vous rouent de coups de bâton. N’essayez pas de démontrer au Tahitien que ce sont là des fables, des récits faits pour abuser son imagination. Il vous répond : « Est-ce que vous autres papâa, vous n’avez pas vos tupapau ? » Cette réplique m’a fait baisser la tête. Il ne faut pas aller bien loin dans nos campagnes pour retrouver ces légendes, ces histoires des âmes des défunts qui reviennent dans la nuit troubler le sommeil des vivants.
Il y a aussi la croyance aux esprits des ancêtres qui logent dans le ventre des requins. Un jour de fête nationale, Mano, la cheffesse de Tautira, était venue à Papeete, pleine de santé, suivie de son district et de son himéné, et elle avait pris part aux repas et aux réjouissances d’usage. Trois jours après, on l’aperçoit, devant une case voisine du palais de la reine, assise, accroupie plutôt, dans une pose triste. Pourquoi n’est-elle pas retournée dans son district ? On l’avait vue partir cependant, la fête terminée, en compagnie des siens. Voici ce qui s’est passé. Quand la baleinière où se trouvait Mano est arrivée devant la passe de Pueu, le requin qui porte les esprits de ses ancêtres l’a arrêtée. Tous les efforts pour aller plus avant ont été vains. Elle sait ce que cela veut dire. Elle est revenue à Papeete et elle attend paisiblement la mort. Naturellement, les interlocuteurs de Mano essayent de la détromper. Elle secoue la tête. Ses ancêtres l’appellent, elle va bientôt les rejoindre…
Eh bien ?… La cheffesse de Tautira est morte le lendemain subitement.
La superstition ne s’attachait pas seulement aux esprits, aux revenants. La personne du roi et de la reine était sacrée. Toucher à un objet dont ils se servaient, c’était commettre un outrage et s’exposer à être frappé du ovi. Plus d’un l’a expérimenté à ses dépens. Le nom même du roi était entouré de respect à ce point que les syllabes dont il était formé étaient éliminées de la langue. Ainsi Pomaré veut dire « Qui tousse la nuit ». Po, nuit ; maré, toux. Po est devenu rui et maré hota.
On ignore, à l’heure qu’il est, si toutes ces chimères hantent encore les cerveaux tahitiens. Interrogés à cet égard, les missionnaires protestants ou catholiques semblent embarrassés. Plus d’un fidèle parmi les plus assidus au temple songe avec terreur, la nuit, aux esprits dont il se sent entouré.
Mon domestique tahitien est un brave garçon, très laid mais si doux qu’un sourire voile incessamment sa laideur. C’est un bon protestant. Un soir de grand vent, une sonnette retentit dans la maison ; Pihapiti refuse d’aller voir ce qui a pu causer ce bruit. Il a peur des tupapau.
Les Tahitiens sont courageux pourtant, la superstition mise de côté. Nous l’avons éprouvé quand ils ont défendu leur pays contre l’occupation. Ils se sont montrés irréductibles, et, sans un mouvement tournant prestement exécuté, on eût eu beaucoup de peine à en venir à bout. Chevaleresques avec cela, s’étonnant, s’indignant qu’on ne les avertît pas chaque fois que l’on recommençait les hostilités, et accueillant courtoisement, entre deux escarmouches, l’ennemi à qui ils offraient l’hospitalité pour un peu plus.
Dans un combat, nous nous étions avancés en nous découvrant jusqu’au pied d’une redoute construite par les tahitiens. Ceux-ci, armés de mauvais fusils mais en nombre, font une décharge et, sans plus attendre, se précipitent sur nous. La plupart se font tuer mais l’avantage leur reste un moment. Un guerrier d’une stature magnifique et dont les membres nus luisaient au soleil, blesse un soldat d’infanterie de marine qui tombe au pied d’un cocotier. Pendant que ce guerrier se dispose à courir à d’autres adversaires, un de ses compagnons se penche sur le blessé pour l’achever, comme les indigènes avaient coutume de faire. « Je prends cet homme ! Cet homme est à moi ! » s’écrie le guerrier. Désormais, toucher au blessé, ç’aurait été s’attaquer à celui dont il était le prisonnier. Le combat fini, le guerrier charge le malheureux sur ses robustes épaules et court à la plage. « Haere mai ! Venez ! » crie-t-il. Un canot se détache du Phaéton. Après avoir remis le soldat français aux marins, le Tahitien s’éloigne, non sans avoir salué avec un geste magnifique : « Ia ora na ! »
« Ia ora na ! » On traduit communément cette formule par : « Salut à vous ! » Littéralement, Ia ora na veut dire : « Que tu vives là en bonne santé ! » Un autre trait. Dans un combat suivant, un aspirant était parvenu le sabre aux dents, les pistolets au poing, à tourner la redoute tahitienne. Il tombe frappé d’une balle au front. Le guerrier prend sa dernière natte, en fait un linceul, et ensevelit l’aspirant à côté de son enfant, non sans lui donner une pensée de pieux regret.
On remarqua au cours de la guerre que les Tahitiens frappaient de préférence à la tête. La raison en est qu’à leurs yeux la tête est sacrée ; que, pour abattre un ennemi, il faut l’atteindre dans ce qu’il a de plus noble. Aujourd’hui encore, l’indigène n’aime pas qu’on lui touche la tête. C’est l’offenser que de se permettre une familiarité de cette sorte. Il lui semble qu’on l’abaisse, qu’on le plonge dans les ténèbres, si par malheur on lui passe la main dans les cheveux.
Le courage militaire aime la poésie. La guerre a inspiré plus d’un « barde » tahitien. Voici un chant, une rapsodie plutôt, qui se disait sur un ton de mélopée et qui est loin d’être sans beauté :
Le Guerrier blessé.
Le guerrier blessé est étendu sur la plage de Faaa, près de Papeete.
Il attend la mort et il chante :
« Vent de Hauïti qui souffles de la montagne, tu m’as souvent caressé dans d’autres moments alors que j’étais joyeux et plein de force ; aujourd’hui je goûte ta douceur qui accroît ma tristesse.
» Vent de Hauïti, pourquoi n’as-tu pas des bras pour me soutenir et me porter où tu avais l’habitude de me voir ? Tu ne me trouveras plus peut-être au milieu des miens.
» Vent de Hauïti, remplace-moi quand je ne serai plus là ; souffle doucement et sèche les larmes de mes parents désolés.
» Et toi, montagne qui m’as connu dans mon enfance, qui m’as vu grandir, tu sais aussi que j’étais un homme de la montagne, car je t’ai défendue avec courage.
» Petite rivière où je me suis si souvent assis et rafraîchi, après mes courses dans la montagne, tu as été douce et bonne pour moi. Je me sens mourir et je pense que je ne te verrai plus…
» Ia ora na ! »
Je livre ce morceau aux critiques littéraires qui ont pour habitude d’analyser la poésie, les pauvres ! N’est-il pas vrai qu’il y a là quelque chose de primitif, d’antique, de grand, et j’ajoute, pour parler la langue du jour, quelque chose de vécu ?
Il ne faudrait pas croire que le Tahitien, citoyen français comme vous et moi mais non soumis aux obligations de la loi militaire, ait perdu toute vertu guerrière ! En dépit d’une déchéance dont il n’est pas tout à fait l’auteur responsable, l’indigène serait encore un bon soldat ; on en a fait l’épreuve quand il s’est agi d’aller réprimer les velléités insurrectionnelles des Marquises. Les volontaires se présentèrent en foule à Papeete, on les arma, mais ils n’eurent pas un coup de fusil à tirer et s’en affligèrent. Aujourd’hui, si un péril de guerre se montrait, on les verrait accourir pour défendre la France, leur patrie.
La poésie non plus n’est pas morte. Voici une petite pièce composée par mon ami Poroï, membre du conseil privé de la Colonie, un personnage, s’il vous plaît !
TE MIHI FENUA !
(Le Regret du Pays natal.)
Aue atura te aroha
Oh ! l’amour
Ite fenua ote Aia
Pour le pays de son héritage !
Aue hoi oe ete Fana
Oh ! toi, Te Fana !
Ua taa oe i muri tau tua
Tu es loin derrière mon dos ;
Iu mua i tau aro Taiarapu
Devant ma face est Taiarapu
Amuri avai te hio eaa i tai
Si je regarde en mer depuis Muriavi
Ua farara te matai
Le vent a soufflé
Na tai mai ote maoae
De la mer, l’alizé !
Tera ata tia tai ra
Cette nue qui se dresse au-dessus de l’Océan,
Ote Maoae te aratai
C’est le vent du sud-est qui l’amène.
Tui ee atu itau aroha
Porte (l’expression de) mon amour
I tau moua ra ; Hauiti
A ma montagne de Hauiti ;
Onte Fana Ahurai
De te Fana à Ahurai,
Tavararo te mateianaa
Dans le district de Tavararo
Te otue Outuaramea
Au promontoire d’Outuaramea,
Te rapa itai Tiaine
A la pale de Tiaine vers la mer.
Ua tufaa te na i Vairaharaha
Le partage de la pluie est à Vairaharaha ;
Pu hai hau mai te matai
Le vent souffle doucement
Haumaru ote fenua nei
Le rafraîchissement de la terre.
Eo mai hoi te oto ia oe
Le regret de Toi (Te Fana) me pénètre
Na tae hoi te manao
Et pourtant ma pensée est venue
Ima ia oe e Mataiea
Sur toi, ô Mataiea !
Eriro atoa hoi ia oe
Car sur toi seront aussi
Tau manao e tau aroha
Ma pensée et mon amour.
Une traduction littérale ne fait peut-être pas suffisamment apparaître le souffle poétique qui anime ce morceau d’un bout à l’autre, mais on en découvre le sens sans trop de peine. Ce ne sont pas des vers de décadents.
VI
Intrigues de cour. — Il était une fois un roi et une reine… — Un déjeuner chez Sa Majesté Pomaré V.
Du 4 janvier 4887, naissance de Arii Manihinihi Tevahine airanoanaai te pore o mahu, Tepau Arii i Hauraï, Te vahine rereatua i Fareia Pomaré, fille légitime de Pomaré V à Tuu et de Joanna Marau Taaroa Salmon. Is pater est quem nuptiæ demonstrant. Dans un livre bien fait mais où l’on peut relever quelques erreurs. M. Paul Deschanel[1] a mis le public au courant des petits et des gros scandales du ménage de Pomaré V. Il a raconté que, marié un peu malgré lui à une jeune fille de la famille Salmon, le roi honoraire de Tahiti avait si peu usé de ses droits d’époux qu’en 1881, à la naissance d’une fille de la reine, il en avait désavoué la paternité dans un billet qui a reçu plus de publicité qu’il ne convenait peut-être.
[1] La Politique française en Océanie.
La situation n’a pas changé ; elle s’est même aggravée, et la reine venant de donner une petite sœur à l’enfant désavouée, il s’en est suivi l’ouverture d’une instance où la reine a triomphé, le divorce ayant été prononcé à son profit.
Pomaré V est un homme de quarante ans, grand et fort, un peu gros, dont la physionomie ne manque pas de caractère. Le front est vaste et découvert, le regard expressif, sérieux et doux ; le menton proéminent dénote la volonté. Le roi porte la moustache et il a assez grand air, ma foi, quand il passe son uniforme d’amiral et met sa croix d’officier de la Légion d’honneur. C’est un bon homme passablement déprimé par l’ivrognerie, qui par éclairs se retrouve roi, mais en qui le sauvage est resté. Il aime la France ; il n’en aime pas moins sa terre natale devenue française et ses anciens sujets, et s’est longtemps obstiné à réclamer le maintien de vieilles prérogatives peu conformes à notre droit public comme à nos institutions.
Ce n’est pas toujours dans des revendications de cette nature que Pomaré se souvient qu’il a porté une couronne. L’autre semaine, Sa Majesté se trouvait au cercle militaire de Papeete. Un Européen connu d’elle fêtait une bonne nouvelle reçue par le courrier. On but du champagne et Pomaré voulut le prendre à son compte.
— « Non pas ! dit l’autre, j’ai commandé, je paierai. »
Devant cette insistance, Pomaré dit qu’il est le roi…
— « Il n’y a pas de roi ! » fait l’Européen.
— « Il n’y a pas de roi ! » réplique Sa Majesté, et, d’un coup de poing, Elle renverse le pauvre garçon.
La maison du roi est tenue par sa belle-sœur, la princesse de Joinville, qui passe pour sa maîtresse : Il a auprès de lui son neveu, le prince Hinoï et sa femme, la petite reine de Borabora dont j’ai déjà dit un mot. Hinoï est un charmant garçon de dix-huit ans, parlant très correctement le français et fort bien élevé. Sa femme avait treize ans quand il l’épousa. Pomaré voudrait, paraît-il, que son neveu lui succédât dans sa royauté nominale ou tout au moins dans la pension de soixante mille francs qui a été le prix de l’annexion de Tahiti. Il se leurre peut-être.
Auprès du roi vit un vieux Tahitien, Pai a Vetea, qui a fait partie à plusieurs reprises du Conseil colonial et n’est pas étranger aux revendications politiques dont je parlais tout à l’heure. Mais la société préférée du roi est celle de quelques jeunes gens de Papeete qui savent lui tenir tête à table. C’est en leur compagnie que Pomaré s’enivre, et s’enivre à ce point qu’il lui faut toujours avoir un médecin sous la main. Tel convive est précisément son marchand de vins et sait à quoi s’en tenir sur la véracité des étiquettes dorées dont se parent les bouteilles servies sur la table de Sa Majesté. Ce roi en disponibilité fait la fête comme les rois en exil de Daudet. Il la fait à sa manière et ce n’est pas sa faute si ses compagnons de plaisir ne font pas partie du Jockey.
Il ne faudrait pas s’y tromper. Les Tahitiens aiment leur roi même déchu. Chaque année, celui-ci fait dans les districts une promenade intéressée. Pendant un mois, il va de chefferie en chefferie, assistant à des repas d’ogre et recevant les cadeaux de toutes mains, petits et gros cochons, chevaux, etc. Les himéné sont convoqués en son honneur et l’on danse, en petit comité, une upa-upa discrète.
La vieille reine Pomaré s’était fait construire à Papeete un palais qui, d’ailleurs, n’a jamais été habité ni meublé. Pomaré V loge dans l’ancien palais, celui que Pierre Loti a décrit, et qui n’est qu’une case, un rez-de-chaussée dont le salon médiocrement pourvu a pour principal ornement le portrait à l’huile, en pied, de la feue reine. Le romancier a singulièrement embelli ce palais dans la description qu’il en a faite. O poète ! Le piano sur lequel le jeune enseigne jouait l’Africaine a des sonorités de chaudron. On ne l’ouvre guère que les soirs d’orgie…
De l’autre côté de la rue, la rue de Rivoli, s’il vous plaît ! Marau est logée dans une case beaucoup plus modeste où elle habite avec sa jeune sœur Manihini et leur mère, madame Salmon. La reine est une jolie femme dont les traits trahissent l’origine semi-israélite. Elle est spirituelle et bonne, d’une bonté un peu moqueuse, parle avec la même facilité le français et l’anglais. Elle a la grâce, pourrait-on dire, et le compliment littéraire et galant de Sainte-Beuve serait peut-être compris, sûrement agréé.
Marau parle avec enthousiasme de Paris. Paris, ville enchanteresse !… Elle se rappelle les soirées passées au théâtre qui compensaient les dîners presque toujours officiels. Le mouvement de Paris lui a laissé une impression si vive qu’il semble que c’est hier qu’elle s’est vue, dans son peignoir de moire, aux tribunes de la Chambre ou dans une loge de l’Opéra. Elle n’a oublié ni les titres des pièces qu’elle a vu jouer ni le nom des acteurs. Elle s’amuse encore de la curiosité bête des Parisiens. « On me prenait pour une sauvage ! » dit-elle, en souriant. Manihini, elle, n’est allée que jusqu’à San-Francisco. Comme sa sœur, à qui elle ressemble beaucoup, elle a surtout retenu ce qu’elle a vu et entendu au théâtre. Au Parisien qui vient leur rendre ses devoirs, ces deux charmantes femmes posent toutes sortes de questions. Paris seul les intéresse. Cher Paris, si loin de Papeete !…
La reine vit d’une pension de cinq cents francs par mois que lui fait la France. Cinq cents francs par mois, au prix où sont toutes choses à Tahiti ! Elle est servie par quatre ou cinq femmes dont une albinos, et sort très peu. A raison de sa situation, elle ne va guère que chez sa sœur aînée, Madame Darsie, veuve en premières noces de M. Brander. M. Paul Deschanel paraît s’être quelque peu mépris quand il a fait de Mme Darsie un agent de la politique anglaise. Marau est très française. Dans son étroit salon, les officiers de la flotte sont admis à toute heure du jour. Je touche à un sujet délicat… Du 4 janvier 1887, naissance de Arii Manihinihi Tevahine, etc. etc. J’évoque ici votre souvenir, reines aimables, belles amoureuses, dont le cœur intriguait contre la majesté, qui donniez votre blanche main à baiser et que l’on vit quelquefois descendre du trône pour encourager « la flamme » des malheureux soupirants, ne gardant d’autre couronne que celle de votre beauté et d’autre sceptre que celui de l’amour. Poëte, j’aurais fait des vers pour vous, souveraines demeurées femmes et si tendres, si fragiles… Parisien égaré sous les bananiers de Tahiti, je ne puis, en mémoire de vous, que me montrer indulgent pour Marau.
Quinze jours avant les couches de la reine, Manihini s’est embarquée à bord du voilier qui emportait le courrier pour San-Francisco. Est-ce calomnie ou simple médisance ? On cherchait une raison à ce voyage et l’on en trouvait plusieurs. La chronique galante de Papeete a toutes les cruautés ! En ce pays on ne croit à la vertu d’aucune femme. La Nouvelle Cythère n’est-elle pas la terre promise de tous les Chérubins de l’École navale ? Sans doute, Manihini si rieuse, si séduisante, a dû troubler plus d’un cœur. A-t-elle donné le sien ? Et ce voyage en Amérique n’est-il que la plus opportune des absences ? Je ne puis le croire.
La reine et sa sœur parlent avec passion de Tahiti. Aucune terre n’est plus belle à leurs yeux que celle-ci ; nulle part la nature n’est plus imposante. Elles recevaient un jour la visite d’un jeune Français, très jeune et très pessimiste, de ce pessimisme particulier au boulevard et aux restaurants de nuit, et qui avouait s’ennuyer mortellement à Papeete. Il fallait les entendre se récrier toutes les deux ! Le pauvre garçon baissait la tête sous une averse de moquerie féminine. Pour se tirer de là il fit une diversion. « Est-ce que Votre Majesté ne désire pas revoir Paris ? » S’adressant à Manihini : « Et vous, mademoiselle, n’irez-vous pas aussi ? » Il n’importe : on ne lui a jamais pardonné. C’est que sous ce soleil dont les ardeurs ne s’éteignent jamais, il n’y a pas de pessimisme possible. Le Tahitien fait mentir Schopenhauer comme jamais philosophe n’a menti. Il croit à la vie comme il croit à l’amour. Que ceux qui ont empoisonné la liqueur dont il s’enivrait en portent la peine ! Son esprit n’en est point obscurci et son âme a plus de naïveté encore que de corruption. C’est pourquoi aux réflexions moroses d’un vieillard de vingt ans tel qu’en produit la vie de Paris, les deux aimables femmes répondaient gaîment avec une moue railleuse où il entrait bien un peu de pitié.
Nous ne sommes plus au pays de la névrose quand le soir, à la musique, passant près d’un groupe étendu sur une natte, nous entendons des éclats de rire et les voix un peu fortes de Marau et de Manihini qui, tout en s’éventant, écoutent les propos des officiers de marine faisant leur cour. Sur cette natte, on parle à la fois français, anglais et tahitien. Tout le monde est couronné de tiaré…
En face, au Cercle militaire, Pomaré boit quelques bouteilles, résigné, indifférent, plutôt…
Le roi m’a fait la surprise de m’inviter à déjeuner à sa maison de campagne. J’ai accepté. On n’a pas tous les jours l’honneur de manger avec une Majesté même déchue. A dix heures du matin, j’ai trouvé une petite voiture attelée d’un cheval poussif qui m’a conduit en une demi-heure à Arue.
La case du roi est spacieuse. Sa Majesté se tenait dans un salon tapissé en clair et orné des portraits de tous les amiraux ou gouverneurs qui ont passé à Tahiti. Elle a eu la bonté de me présenter à deux personnages, le Gouverneur et le Directeur de l’intérieur, et à quelques dames de commerçants de Papeete. Parmi les hommes, il y avait le marchand de vins, le boucher, le médecin et le notaire du roi, plus votre serviteur. Le médecin est un excellent homme, compatriote de M. Grévy, un des Français les plus estimés de la colonie. Il y avait aussi quelques chefs de districts, grands gaillards qui ne paraissaient pas autrement gênés dans leur redingote et dans leurs souliers que nos paysans endimanchés.
A onze heures, nous passons dans la salle à manger décorée de feuillage avec un art et un goût particuliers à ce pays. Les murs disparaissent sous les feuilles de cocotier. Aux solives du plafond s’enroule en rubans légers la seconde écorce du purau, bourao, et flottent des bouquets d’herbe jaune ou verte. L’aspect général est très frais.
Le déjeuner a été préparé par Renvoyé, le Potel et Chabot de Papeete, mais la princesse de Joinville, qui veille à tout, a pris soin d’y ajouter les fruits et les légumes du pays. Voici des mayoré, fruit de l’arbre à pain, de la dimension et de la forme d’une noix de coco et dont la chair un peu filandreuse rappelle mais de très loin la pomme de terre. Voici le taro, une racine que l’on cultive dans les marais et qui n’est pas sans analogie avec une purée de châtaignes, une odeur nauséabonde en plus. Voici encore des féï, banane sauvage, dont l’intérieur a l’apparence d’une purée de carottes. Je me fais nommer ces mets et je tente de les goûter. Le rôle de voyageur a de ces désagréments. Je trouve tout cela détestable. Je me rattrape sur les chevrettes, écrevisses, que, pour mon malheur, accompagne un odieux carry. Puis ce sont des ragoûts de poulets où l’on a accommodé toute une basse-cour, et enfin de petits cochons de lait. Au point de vue plastique, rien à dire contre le petit cochon de lait. Il paraît, couché sur le flanc, dans l’attitude d’un ange endormi, brun, doré, luisant. On en mangerait. Hélas ! c’est une nourriture que je ne recommande pas aux mauvais estomacs, ni aux bons. Pendant six mois, il m’a fallu subir un certain nombre de fois ce célèbre petit cochon de lait qui est le mets national par excellence, et dont la chair flasque et sans saveur a perturbé tout mon individu.
La cave de Pomaré V est sans valeur, exception faite d’un vin du Jura qui lui arrive par l’intermédiaire du docteur. Pour champagne on nous sert une sorte de vin blanc ou de cidre mousseux, une boisson pétillante où la chimie est pour beaucoup. Pendant que Sa Majesté et le Gouverneur échangent des toasts, je bois de l’eau. Café et liqueurs assortis, et je m’esquive après avoir serré la main du roi dont le bon sourire me gagne.
Les repas entre hommes ont une autre physionomie et tournent fréquemment à l’orgie, à ce qu’on raconte. A un moment donné, quand les convives commencent à sentir les effets de l’ivresse, entrent les vahiné, les femmes du hama du roi, son sérail ambulant. Les chants et les danses obscènes, l’ute et l’upa-upa, se succèdent. Pendant deux ou trois jours, Sa Majesté reste au lit, malade d’indigestion et brûlée d’alcool, anéantie, paralysée. A voir Pomaré V, dans sa correction officielle, assister à la revue du 14 juillet, et prendre quand il le faut l’attitude à la fois affable et digne des souverains véritables, on ne soupçonnerait pas le viveur…
VII
La vie à Papeete. — Comment on y mange. — Colons, fonctionnaires, marins et soldats. — L’amiral Marcq de Saint-Hilaire. — Bals et soirées. — Effet de lune. — Inquiétudes patriotiques. — Le tour du Bois. — Le Sémaphore.
On prend plaisir à lire la chronique de la vie à Paris, et, quand l’occasion s’en présente, on se distrait à la peinture des mœurs de province. La petite ville avec ses intrigues et ses scandales nous a valu d’admirables chapitres de Balzac et de Flaubert. La vie coloniale attend encore son historiographe et son roman d’analyse. Elle est pourtant curieuse à bien des titres l’existence que mènent nos marins, nos officiers et nos fonctionnaires dans ces îles ou sur ces coins de terre plus ou moins perdus où flotte le drapeau national ! Les conditions de la vie y sont si différentes, les conventions sociales si atténuées, les préjugés si contraires, qu’à grand’peine on retrouve dans ces groupes épars les traits essentiels à la race, sauf peut-être la galanterie et la générosité.
On ne parle jamais des colonies sans évoquer quelques images un peu usées : « végétation luxuriante des tropiques, climat de feu, magnificences de la flore équatoriale » et autres formules descriptives destinées à échauffer l’imagination en même temps qu’à donner une idée relative de l’élévation de la température. La réalité est faite d’une autre prose mêlée de chiffres, hélas ! Servir son pays au loin coûte cher, et qui peut dire de combien d’épreuves morales ou physiques est semée la vie coloniale !
Les hasards de mes pérégrinations m’ont conduit à l’autre bout du monde, dans cette Océanie vantée, la terre d’élection des amours faciles où les Français sont chéris pour eux-mêmes et qui nous apparaît dans les livres comme un paradis terrestre.
Trop de soleil, trop de bleu. Que ne donnerait-on pas pour un ciel gris ! On est vite las de tant de splendeur et l’on s’ennuie mortellement de cette belle nature. Et puis, à Tahiti comme en beaucoup de pays, les hommes gâtent la terre.
Je ne parle pas des Tahitiens qui valent mieux que nous, mais ils sont là quelques centaines de Français qui font très mauvais ménage et passent leur temps à se décrier les uns les autres. Le marchand pratique une usure qui le venge de l’impôt trop lourd dont vit le fonctionnaire, et celui-ci meurt de misère…
Quel chapitre à écrire sous ce titre : La vie à Papeete !
Papeete, le chef-lieu, est un joli village dont les cases s’étendent sur la plage au fond d’une belle rade aux eaux calmes et transparentes, peuplées de poissons rouges, bleus, jaunes ou verts. Cette mer bleue fait avec l’horizon bleu un fond uni sur lequel se découpent avec leur mâture et leur artillerie les vaisseaux de guerre, vus de profil ou de face, les uns blancs comme la maison des champs moins les contrevents verts, les autres noirs et sinistres, tous menaçants mais coquets toujours.
Sur la plage, les cases dispersées au milieu des jardins au bord des quais plantés d’arbres, les édifices, le gouvernement, le palais du roi, l’hôtel du directeur de l’intérieur, l’église catholique, les temples protestants, constructions plus ou moins décoratives. Au second et au troisième plan, les collines et les montagnes couvertes de brousse, plus inaccessibles que le roc aride et nu. Tout cela reçoit la lumière crue du soleil aveuglant sous ce ciel trop pur, ou prend des teintes adoucies et fondues dans les crépuscules féeriques et trop courts de ces lieux enchantés.
Voilà le cadre. Voyons les personnages. Le marin, l’officier de vaisseau, ne fait que passer. Il contemple, il aime, il jouit, indifférent à tout le reste, se sature du monoï dont les belles Tahitiennes se parfument ou s’empestent les cheveux, et trouve Tahiti charmant entre le Sénégal et le Tonkin.
L’officier d’artillerie et d’infanterie de marine coudoie davantage les colons, surtout s’il est marié. Quant au fonctionnaire, il est aux prises avec toutes les coteries et les mécontente toutes, sans y mettre la moindre malice.
Ici les disputes personnelles prennent aisément le caractère de guerres de religion. A Tahiti subsistent, en effet, des querelles ecclésiastiques, avivées par des ambitions politiques et des compétitions d’intérêt. Les missionnaires y sont autant des hommes publics que les ministres ou les apôtres d’un culte ou de l’autre. La population française est tout entière catholique ; la population tahitienne est tout entière protestante.
Les uns et les autres veulent à tout prix s’entreconvertir, et ce sont des rivalités aiguës, de sourdes intrigues dont l’administration, prise entre deux feux, paie les frais. Il y a des jours où l’on se croirait retourné au seizième siècle, au temps des guerres de religion, de Montluc et du baron des Adrets, bien qu’au fond la religion soit pour les meneurs plus un prétexte qu’autre chose. La colonisation n’en va pas mieux.
Nous sommes dans une minuscule cité de province ou dans la capitale exiguë de quelque principauté italienne. Quinze cents Français vivent ici, ramassés, agglomérés, se heurtant et se froissant à toute heure de la journée, sans avoir la ressource d’aucune distraction intellectuelle, et d’ailleurs peu portés aux plaisirs de l’esprit.
Imaginez ce que peuvent être les relations sociales dans un monde d’anciens matelots devenus commerçants et d’ex-sous-officiers devenus fonctionnaires. On a affaire, au fond, à de braves gens, à de très bons Français, dont le cœur bat au nom de Patrie, pour qui l’étranger n’est pas seulement le passant, le touriste, mais l’ennemi ; on se persuade tous les jours qu’ils sont meilleurs qu’ils ne disent et qu’à tout prendre ils se calomnient les uns les autres ; on rêve de les réconcilier sans songer que l’oisiveté, mère de tous les vices, a bien pu engendrer la diffamation à outrance.
La vie n’est point réglée comme à Paris. Par vingt-huit ou trente degrés centigrades de chaleur, on travaille plus volontiers le matin. Les magasins et les bureaux s’ouvrent à sept heures et se ferment à dix pour se rouvrir à une heure et se clore définitivement à cinq. L’activité n’y est pas considérable. Il fait si chaud ! D’ailleurs, en dehors des jours d’arrivée ou de départ des courriers, il se fait peu d’affaires, et il faut, pour surexciter les marchands et les acheteurs, l’annonce de quelque fête officielle. Dans la rue, on prend le pas colonial, lent et mesuré, en vue d’éviter le plus possible la transpiration. Dans les maisons, on s’accoutume aux poses paresseuses des indigènes ; des vêtements de drap, on passe aux vestons de coutil ; quelques-uns finissent par prendre le pareu. On a vu des colons adopter le costume chinois, d’autres s’habiller en mauresques.
La vie est chère à Papeete plus qu’en aucun lieu du monde, peut-être. La raison en est qu’à l’entrée les marchandises paient des droits élevés, qui s’ajoutent au coût du transport. Une barrique de vin qui vient de France s’achète un bon prix quand elle a acquitté le montant du fret et reçu l’estampille de la douane. Le fromage de gruyère et les pommes se vendent au poids de l’or. Chaque mois, à l’arrivée du courrier de San-Francisco, on se précipite sur ces précieuses denrées et le stock en est vite épuisé. Et les pommes de terre ! Que de bassesses et de sacrifices pour en avoir une caisse ! L’Européen a beau faire, il a toutes les peines du monde à s’habituer aux aliments indigènes. On lui démontre en vain que la patate douce, avec son goût sucré, vaut la pomme de terre, que le huru ou mayoré est supérieur à la même pomme de terre, que le taro vaut la polenta, la plus délicieuse purée de châtaignes. Il ne s’accommode pas des vertus que l’on prête à ces produits de Tahiti.
On trouve des volailles et des œufs à Papeete, mais à quel prix ! Les œufs les plus petits s’y paient cinq sous la pièce. Grâce aux Chinois on peut avoir un chou pour cinquante centimes. Parlons des Chinois. Sans deux cents Chinois dont les négociants français n’ont pu obtenir l’expulsion, on ne mangerait ni salade ni légumes frais à Tahiti. L’esprit de concurrence a bien inspiré l’idée que l’usage de ces denrées pouvait donner la lèpre, mais comment résister à l’attrait d’une nourriture où il n’entre aucun ingrédient chimique ? On se fatigue si vite des conserves ! Avec cela il y a des anomalies inexplicables. On cultive la canne à sucre à Tahiti, et le sucre s’y vend deux francs le kilogramme. Et les vêtements, le linge !… Et les loyers !…
Plus d’un fonctionnaire a laissé des dettes, faute de pouvoir joindre les deux bouts. Il lui fallait avoir cheval et voiture, assister périodiquement aux réceptions du Gouverneur, acheter à sa femme des robes de soirée ou de bal, se vêtir et vêtir ses enfants convenablement, et se nourrir. En dépit des privations, son budget se trouvait en déficit, et, quand une décision du Ministre l’a envoyé dans une autre colonie, il a dû déléguer une partie de ses appointements aux fournisseurs dont les notes étaient restées en souffrance.
J’en ai vu que la misère avait déprimés d’une façon singulière. Ils avaient pris leur parti de la situation diminuée qui leur était faite, dépensant le cinquième de leur solde au cercle, se montrant dans toutes les fêtes, et mangeant en secret le pain de l’indigence, vivant de la ration, eux et leur famille. Que de misère navrante sous le frac galonné de tel ou tel à qui l’État alloue cinq cents francs par mois, sauf déduction de la retenue pour la retraite !…
Quant aux négociants, anciens marins de l’État ou du commerce, anciens soldats ou sous-officiers de l’armée de mer, si quelques-uns ont une vie dispendieuse, les consommateurs font les frais de leur luxe. Les Anglais, les Américains, les Allemands donnent l’exemple. Ils affrètent des navires, travaillent chacun de leur côté à accaparer l’approvisionnement public. Autant qu’ils le peuvent, les Français font tourner à leur profit les mesures administratives suggérées par les besoins de la Colonie. Je parlerai plus tard des débitants !…
Voilà donc la société de Papeete, colons, fonctionnaires, officiers, marins et soldats, négociants, ayant des mœurs et des habitudes si diverses qu’il n’en peut résulter que des conflits latents et souterrains ; divisés entre eux jusqu’à se déchirer par parole et par écrit, le colon ennemi du commerçant, le Commissaire de la marine envieux du Directeur de l’intérieur, le marin dédaigneux du soldat, se décriant les uns les autres à plaisir et à mort.
En temps ordinaire, la vie à Papeete est fort triste. On y digère sur des cancans et sur des articles de journaux qui ne valent pas la salive ou l’encre qu’ils ont coûtées. On y joue quelque argent aux cartes ou autrement, dans les cercles ou dans les cases des Chinois ; on y prend l’absinthe et le vermouth comme dans la première ville de garnison venue ; le jeudi, la fanfare locale fait résonner ses cuivres et c’est tout.
Mais depuis plus d’un an, l’amiral Marcq de Saint-Hilaire, commandant la division navale du Pacifique, a choisi la rade de Papeete pour point d’attache et de ralliement, lui donnant ainsi la préférence sur les capitales si intéressantes des Républiques sud-américaines, Valparaiso, etc… Le commerce de Tahiti s’est ressenti de cette aubaine et la physionomie du chef-lieu s’est sensiblement modifiée. Trois fois par semaine, la musique de l’amiral joue à terre. Le dimanche de deux à quatre heures, les Tahitiens et les Tahitiennes sont admis à visiter le Duquesne, croiseur de premier rang qui porte le pavillon de l’amiral, et que commande le capitaine de vaisseau Fournier, l’habile négociateur de Tien-Tsin. Pendant cette visite, la musique joue les airs de danse les plus entraînants. Le coup d’œil est fort joli des canots remplis de femmes et de jeunes filles aux peignoirs voyants. Ils glissent doucement sur la mer, paisible et unie comme un lac.
L’amiral est venu jadis dans la Nouvelle Cythère, il y a bien longtemps de cela, comme aspirant de marine. Il aime beaucoup le pays et ses habitants et ne laisse jamais échapper l’occasion de leur témoigner une sympathie plus désintéressée peut-être que celle que ses officiers montrent aux habitantes. Toujours est-il que les Tahitiens rendent à l’atimarara affection pour affection.
On danse beaucoup à Papeete, chez le Gouverneur, chez le Directeur de l’intérieur, chez le Président du Conseil général, et à bord des vaisseaux de guerre comme le Duquesne.
Le bal que j’ai vu à bord du Duquesne a été des plus brillants et des plus originaux. Sur l’avant du croiseur, une tente abritait une salle de dix-huit mètres de long, décorée de pavillons de toutes les couleurs, et éclairée de lustres fabriqués avec des pistolets et des fusils hors d’usage. Des scaphandres bardés de fer-blanc jouaient à s’y méprendre des chevaliers aux brillantes armures. Un peu partout des ancres et des panoplies où le sabre d’abordage avec sa garde massive tenait la plus grande place. Cela se détachait sur un fond de verdure habilement disposé. Les canons d’acier au repos étaient enguirlandés comme des mirlitons. Dans un espace réservé se tenait le chœur, l’himéné de Taunoa donné à l’amiral par Pomaré. Jeunes filles et jeunes garçons, ceux-ci la chemise flottante et immaculée, celles-là en long peignoir blanc, des couronnes de fleurs dans les cheveux, chantaient dans l’intervalle des danses des hymnes de circonstance. Accommodée au rythme bizarre de l’himéné, exécutée par ces voix aiguës ou rauques, la Marseillaise était devenue une tyrolienne quelconque.
Le public était très mélangé. Il faut ici beaucoup d’indulgence et l’amiral n’en manque point. De jolies Tahitiennes avaient été invitées, beaucoup de demi-blanches. Quelques-unes étaient venues pieds nus et ne paraissaient point trop honteuses dans leurs peignoirs de satin, de soie ou de velours couverts de broderie. Très galamment, l’amiral leur offrait le bras pour les conduire au buffet, et ne leur épargnait pas les compliments dans la langue tahitienne qu’il parle comme un enfant du pays. Quelques-unes avaient apporté ou amené leurs bébés, de gentils visages bruns aux yeux vifs, aux lèvres bien dessinées, des amours de Boucher avec une autre teinte. Après le souper, on vit, selon la coutume, les Tahitiens et leurs femmes emporter les restes dans leurs mouchoirs. Tous les chefs de district assistaient au bal dont le moindre attrait ne fut pas un feu d’artifice tiré en mer, à une heure du matin.
Dans l’intervalle des danses, la flirtation. Le Duquesne avait accosté et relié son pont au quai par une passerelle. De la dunette on jouissait d’un triple spectacle. A terre, la population aux vêtements multicolores se tenait bruyante, dans les avenues illuminées qui conduisaient au croiseur. On eût dit quelque chose comme une fête foraine en France avec le charme très-particulier du lieu en plus. Sur le pont, les plus belles toilettes de Papeete se mariaient aux uniformes militaires ou civils et la musique faisait rage. Du côté de la mer, c’étaient l’étendue et le calme. Sous la clarté pâle de la lune, l’Océan dormait : un peu d’écume aux récifs avec un bruit lointain et sourd, et, tout au large, le profil assombri de Moorea.
Un bal organisé par la population en l’honneur de l’amiral Marcq de Saint-Hilaire a offert une physionomie un peu différente. Les commissaires ont procédé « à l’instar de Paris, » et se sont appliqués à éliminer toute couleur locale. Ils ont improvisé une salle immense, l’ont décorée, meublée, éclairée à peu près comme peut l’être à Paris la salle des fêtes de l’Hôtel de Ville quand le conseil municipal y donne des fêtes. Sans les Tahitiennes ou demi-blanches de distinction, sans Marau, remise de ses aventures maternelles, on se serait cru tout aussi bien à Rouen ou à Bordeaux qu’à Papeete. L’intérêt de la fête était d’ailleurs moins dans son éclat que dans la pensée qui l’avait inspirée et que résumaient ces mots, tracés sur un transparent au-dessus d’un arc de triomphe : « Honneur et Patrie. A l’amiral Marcq de Saint-Hilaire et aux États-Majors de la Division navale du Pacifique, la population française de Tahiti. » Cela se passait dans des circonstances sur lesquelles il est bon d’insister. Depuis un mois et plus on vivait sur des bruits de guerre entre la France et l’Allemagne. Un vapeur qui prend quelquefois le courrier n’était pas arrivé à la date fixée… Où en était-on ? Que se passait-il là-bas ? Le journal l’Océanie française publiait des articles émus et solennels et une inquiétude patriotique régnait dans les âmes.
Il faut que l’on sache que Tahiti est à cinq mille lieues de France et que l’on n’y reçoit des nouvelles du monde civilisé ou prétendu tel qu’une fois par mois. On ne s’imagine pas ce que peut être, pour un Parisien accoutumé à recevoir des lettres à toute heure de la journée, cette pénurie de correspondance. J’ai dans l’idée que Napoléon est mort de silence à Sainte-Hélène bien plus que d’un squirrhe à l’estomac. Au point de vue de la vie intellectuelle et morale avec ses palpitations et ses fièvres, ses épreuves et ses jouissances, Tahiti est un tombeau. On y soupçonne la vapeur ; on n’y connaît pas l’électricité. C’est par navires à voiles que se fait le courrier ! En 1888 !…
Les nouvelles les plus récentes sont celles qu’apportent les journaux de la Nouvelle-Zélande, vieux de trois semaines quand on les dépouille à Papeete, et dont les dépêches portent à ce point l’estampille anglaise que presque toutes elles pourraient se traduire librement par un sinistre : « Finis Galliæ ! »
Il n’est pas de bruit malveillant, de rumeur malheureuse pour la France et son gouvernement qui ne prenne, en passant par cette voie, la tournure d’un fait accompli et sur lequel il n’y a plus à revenir. On espère que cette situation changera, l’isthme de Panama une fois percé et vraiment il ne sera pas trop tôt. Il faut se hâter de rapprocher de la Mère-Patrie cette colonie qui est l’escale indiquée entre la vieille Europe et la jeune Australie.
Tout blasé qu’il soit de manifestations officielles, l’amiral Marcq de Saint-Hilaire a laissé paraître une certaine émotion quand, répondant au toast du maire de Papeete, au souper qui suivit le bal, il a fait allusion à l’heure où la Patrie demanderait à ses enfants de verser de nouveau leur sang pour la défendre.
La vie à Papeete a repris son allure ordinaire. Le soir, les magasins et les bureaux fermés, les voitures de style américain et les chevaux de performance tahitienne, les véhicules aussi médiocres que les attelages se croisent dans l’avenue de la Fautaua plantée jadis par M. de la Roncière. Le comte de la Roncière, élève à l’École de Saumur, avait été condamné à dix ans de travaux forcés pour avoir violenté une jeune fille dans des circonstances particulièrement odieuses. Son crime ayant passé pour un péché de jeunesse, il ne fit pas sa peine jusqu’au bout. Sa famille le fit voyager, et l’empereur le nomma Commissaire, c’est-à-dire gouverneur à Tahiti. Là, il tenta un coup d’État qui devait faire de lui le premier ministre de la reine Pomaré IV. Les magistrats français voulurent résister. Il les emprisonna ou les déporta. Cela se passait en 1870. On connut la vérité à Paris plus tôt que ne le pensait La Roncière qui fut destitué avant d’avoir réalisé ses projets aussi bizarres qu’ambitieux.
Avec ses arbres immenses, ses épais fourrés et ses clairières, l’avenue de la Fautaua c’est le Bois pour le Tout-Papeete. Non loin de ses ombrages court une eau limpide où les tritons de la flotte se baignent avec les naïades de la Nouvelle Cythère. Mythologie à part, l’endroit est charmant et porte à la rêverie. L’avenue débouche sur la mer et l’on quitte la demi-obscurité de cette magnifique voûte de verdure pour l’éblouissement des admirables couchers de soleil qui incendient le ciel.
La grande distraction est d’observer le sémaphore, une distraction émouvante où l’imprévu a la plus grande part et qui devient presque un jeu de hasard. Ces boules blanches groupées autour d’un mât planté au premier plan des collines vertes, c’est toute la vie de Papeete : les navires qui entrent apportant le pain quotidien, la farine de San-Francisco, et les nouvelles de France, les lettres déjà vieilles des êtres chers que l’on reverra s’il plaît à Dieu, et quand !…
VIII
La politique à Papeete. — La presse. — L’annexion et les réserves. — M. Caillet. — Défenseurs et débitants — La politique étrangère. — Le délégué de Tahiti et le suffrage universel.
C’est bien la peine de courir aux antipodes pour fuir l’odieuse politique, ce qui nous divise le plus ! A Tahiti, à Papeete, on retrouve des partis qui ont des effectifs de coterie et des passions de factions, de factions ennemies et furieuses. On ne se hait point à demi sur cette terre volcanique. Il s’est fondé depuis quelque temps un journal qui prêche l’union et qui fait rire quand on sait à quoi tiennent tant de ressentiments. On peut, sinon concilier, du moins apaiser les querelles religieuses ; les compétitions d’intérêts jamais ! Et ici, comme partout ailleurs, davantage même, les intérêts bien plus que les opinions sont en lutte sous le couvert de la politique.
Il y a un Conseil général qui tient ses séances le soir pour le grand amusement de la population privée de spectacles. Dans une petite salle enfumée de pétrole, une douzaine de citoyens délibèrent sous la présidence d’un négociant notable et en présence du Directeur de l’intérieur. Le public a accès dans la salle et lie familièrement conversation avec les représentants du peuple. Ceux-ci sont pris dans toutes les professions : menuisiers, boulangers, horlogers, marchands de vins, épiciers, bouchers, etc. Deux ou trois défenseurs qui sont à peine bacheliers et se donnent du Maître un Tel, deux ou trois officiers de vaisseau qui ont pris leur retraite à Tahiti ; voilà pour les professions libérales.
On en entend de drôles. Le boulanger demande la parole. Il tient à la main le budget de la Colonie et constate avec douleur que les recettes prennent deux pages seulement tandis que les dépenses en occupent vingt-huit ! Tout le monde de rire. Un autre se plaint que l’administration laisse dire du mal du Conseil général et propose de faire venir à la barre de l’assemblée les gens assez mal inspirés pour le décrier, lui et ses collègues. Le Directeur de l’intérieur est interpellé au sujet du bel uniforme brodé d’argent qu’il arbore dans les solennités officielles, et s’excuse du mieux qu’il peut de ce travestissement.
L’esprit général de l’assemblée rappelle celui du Conseil municipal de Paris. Guerre à l’administration ! Mort à la police ! Plus de porteur de contraintes ! s’écrie l’un. A bas le Directeur de l’intérieur ! jure l’autre. Pratiqué dans ces conditions, le parlementarisme devient une chose assez plaisante. Soyons équitable. La bonne volonté ne manque pas à la majorité et le patriotisme non plus, mais l’expérience. Ce Conseil général est né d’hier. Il a besoin de faire l’apprentissage de la modération aussi bien que celui des affaires, et j’ajourne ses détracteurs à dix ans.
Il paraît trois journaux à Papeete. Ils ont le format du Petit Journal, sont hebdomadaires, et se vendent cinquante centimes le numéro. Tout est si cher ! Ces trois organes du quatrième pouvoir sont : le Messager de Tahiti, l’Océanie française, et la Cloche. Les deux premiers seulement ont quelque valeur. L’un attaque l’administration et l’autre la ménage.
A l’instar de Paris, Papeete a ses autonomistes dont le Messager est l’organe peu ou prou convaincu, et, sans trop savoir pourquoi, des conseillers généraux « revendiquent » pour Tahiti des institutions analogues à celles des colonies anglaises. Pour le parti de l’autonomie administrative, c’est des bureaux de la Direction des Colonies, à Paris, que vient tout le mal. A qui la faute si l’agriculture et l’industrie sont dans le marasme, sinon à ces odieux bureaux où l’existence même du Messager est d’ailleurs ignorée, m’assure-t-on ?
L’autonomie administrative n’est qu’un des passe-temps des politiciens de Tahiti. De plus graves questions les préoccupent, et je suis bien forcé de revenir au livre de M. Paul Deschanel pour rectifier des erreurs d’autant plus pardonnables que l’auteur de la Politique française en Océanie n’a jamais mis les pieds en Océanie.
La France est à Tahiti depuis 1842 et son protectorat, qui datait du 25 mars 1843, a pris fin le 29 juin 1880, date à laquelle le roi Pomaré V a cédé à la France tous ses droits, moyennant une petite pension de soixante mille francs et quelques menus cadeaux.
En vertu de l’acte d’annexion, Tahiti et ses habitants sont devenus français, électeurs comme vous et moi. C’est le commandant Chessé qui eut la bonne fortune d’obtenir la signature de Pomaré V et des chefs de districts. Dans sa hâte d’arriver à ce résultat depuis longtemps désiré, le négociateur dut accepter certaines réserves qui, sans annuler l’annexion, en réduisaient un peu la portée. Ces réserves avaient trait aux prérogatives des chefs et des Conseils de districts. On devait leur conserver des attributions judiciaires fort modestes mais dont le maintien n’était guère compatible avec l’organisation d’une colonie française. Tout heureux de la célébrité que pouvait lui valoir l’annexion, M. Chessé eut le tort d’exagérer à Papeete la signification de ces fameuses réserves tandis qu’il s’attachait, dans sa correspondance avec le ministère de la marine à Paris, à en diminuer l’importance véritable.
Ce fait n’a pas été mis suffisamment en lumière par M. Paul Deschanel dans son livre. Il avait sa gravité cependant. Tant qu’un acte nouveau n’était pas intervenu, tant que les réserves n’avaient pas été abolies d’un commun accord, il subsistait dans les relations entre l’administration et la population un malentendu fâcheux.
L’administration actuelle a entrepris de restituer à Tahiti son ancienne vie politique, de rendre le souffle à ses orateurs, en transformant les districts en communes s’administrant elles-mêmes sous son contrôle. En échange de ces attributions précieuses, les Tahitiens ont renoncé sans trop de peine au bénéfice des réserves.
C’était là, au dire des personnes les plus autorisées, une affaire de loyauté. Tout ce que l’on pouvait tenter par surprise ou par menace pouvait échouer misérablement. Je sais bien que, d’un autre côté, on attribuait les résistances du roi moins à une conviction personnelle et raisonnée qu’aux conseils de son entourage. On allait plus loin. On prétendait que ce n’étaient pas seulement des Tahitiens qui l’encourageaient à ne point abandonner les réserves mais des Français, et des plus honorables.
On m’avait nommé à ce propos M. Xavier Caillet, lieutenant de vaisseau en retraite, ancien directeur des affaires indigènes. Je me suis fait présenter à M. Caillet et j’ai eu avec lui plusieurs conversations intéressantes. C’est une physionomie curieuse que celle de cet officier de marine qui a fait de Tahiti sa terre d’élection.
Il porte sur le visage des marques de son courage : dans un incendie, il a eu les deux yeux brûlés, et c’est miracle s’il n’a point perdu complètement la vue. Plus tahitien que les Tahitiens eux-mêmes, M. Caillet se demande de quel droit on prétend les civiliser et quelle civilisation on leur apporte. Il impute la dégénérescence de la race à la présence des papâa et ne ménage pas les duretés aux missionnaires. En convertissant les indigènes au christianisme, on les a persuadés de ne point se contenter pour vêtement de la tapa, sorte de tablier de la dimension d’une feuille de vigne. Ces conseils ont été suivis. L’indigène s’est habillé et il a renoncé à s’enduire le corps d’huile de coco, ce qui pourtant le préservait beaucoup mieux des chauds et froids que le calicot de la civilisation. C’est par là que la phthisie a pris ces hommes et ces femmes jadis si beaux et si robustes. Telle est la théorie de M. Caillet, qui professe en outre que l’alcoolisme et toutes sortes de maladies seraient encore inconnus à Tahiti si les Européens ne s’y étaient jamais montrés. Ainsi que tous les paradoxes celui-là touche à la vérité comme la tangente à la circonférence, par un point. M. Gaillet ne s’arrête pas en si bon chemin : « Que faisons-nous ici ? me dit-il. Ce pays est sans avenir. Il ne pourrait produire assez pour l’exportation que si on laissait certains colons exploiter à leur gré les Tahitiens qui valent mieux qu’eux. Pourquoi voulez-vous apprendre le français aux indigènes ? On leur donne des droits et des lois qu’ils ne comprennent pas et dont ils n’ont que faire. Avant Cook et Bougainville, nous avions des institutions parlementaires, des orateurs… » J’interrompis mon interlocuteur sur ce nous qui attestait sa naturalisation tahitienne. Il sourit et se lança dans une sortie très animée contre la rapacité et les méfaits des colons auxquels il venait de faire allusion. Et, passant à un autre ordre d’idées, il entreprit de me démontrer que l’on avait dépensé en pure perte beaucoup de temps et d’argent pour convertir les indigènes du protestantisme au catholicisme.
M. Caillet vit au bord de la mer sur une plantation dont il a abandonné la moitié à son fermier. Il partage son temps entre les mathématiques et la direction de l’himéné des Atiu, une colonie d’indigènes des îles Cook, qui ont un village près de Papeete. J’allais oublier de dire qu’il fait partie du Comité de surveillance de l’Instruction publique, et qu’il correspond avec plusieurs sociétés de géographie. C’est un aimable vieillard bien que têtu comme un Breton qu’il est, et, s’il se trompe, c’est de si bonne foi que son erreur en devient respectable. Elle a d’ailleurs pour point de départ une probité trop absolue pour se concilier avec la raison d’État. Et puis, si M. Caillet tenait plus que Pomaré lui-même aux réserves, c’est qu’il avait signé à l’acte d’annexion, et porté la parole pour expliquer aux Tahitiens ce que l’on voulait d’eux ainsi que les engagements que l’on prenait à leur égard.
On ne saurait parler de la politique à Papeete sans consacrer quelques lignes aux défenseurs et aux débitants, ces deux fléaux de la colonie. En elle-même, la profession de défenseur est honorable, et il s’en faut que tous ceux qui l’exercent soient des hommes nuisibles. Il y a de bons avocats s’il y en a de mauvais. Les uns défendent la veuve et l’orphelin ; les autres prennent les intérêts de la veuve et le capital de l’orphelin. A Tahiti, le défenseur est en même temps un homme d’affaires. Il se mêle de tout et à tout, et la confusion des lois tahitiennes et du Code civil lui fait la partie belle. La propriété n’étant pas encore délimitée, les contestations sont fréquentes. Le Tahitien est processif. Il dit volontiers, même quand il n’a aucun droit sur la terre qu’il revendique : « Essayons ! » On peut juger par là s’il est facile à un défenseur de provoquer des procès. Et l’on se doute bien que ce n’est pas parmi eux qu’il faut chercher des partisans d’un état de choses mieux défini que celui qui existe présentement.
Il est bon de dire qu’à la longue, les Tahitiens se sont aperçus qu’insensiblement leurs terres leur échappaient, mangées par les procès et ils ont conçu quelque défiance des défenseurs. Ceux-ci font cependant de bonnes affaires et réalisent encore des gains sérieux. Ils se font élire au Conseil général pour la plupart, et leur éloquence fait merveille dans les luttes de la tribune.
Après les défenseurs, les débitants. Le marchand de vins, empoisonneur patenté, fait ici fortune en peu d’années. Il vend du vitriol pour du rhum, du bois de campêche pour du vin, de l’eau-de-vie de betterave pour du genièvre, trompe sur la quantité comme sur la qualité, est bien vu de la police et des conseillers généraux parce qu’il est une puissance électorale, et se moque des lois. C’est chez lui que le Tahitien et la Tahitienne viennent acheter la démence en bouteilles ; c’est grâce à lui que le : « Qu’ils crèvent ! » d’un assimilateur à outrance sera bientôt une réalité. Le défenseur prend la terre de l’indigène et le débitant sa raison et sa vie. Il y a entre eux une association de fait, malfaisante, funeste, criminelle puisqu’elle ne s’enrichit que de l’ignorance et de l’abrutissement. Si l’on eût interdit l’exercice de ces deux professions, prohibé les procès et la vente de l’alcool, Tahiti serait peut-être autrement prospère. Longtemps on refusa la liberté de boire aux Tahitiens ; M. Chessé la leur donna au lendemain de l’annexion. Présent mortel. Lourde responsabilité que la sienne.
J’en parle d’après des gens qui habitent la colonie depuis plus de vingt ans et n’ont pas encore pris leur parti de ce qu’ils voient. On le sent à l’exagération même de leur langage.
A Tahiti l’on n’est guère républicain et l’on n’est pas beaucoup monarchiste. Les querelles de petite ville que j’ai peut-être vues au microscope, les rivalités d’intérêt, les âneries, les préjugés des uns et des autres, voire les appétits aiguisés des défenseurs et des débitants, se fondent ou s’atténuent quand le nom de Patrie est prononcé. Comment en serait-il autrement ? Si loin de Paris et du monument gréco-bourgeois où délibère la Chambre des députés, les batailles parlementaires les plus retentissantes, même celles qui coûtent la vie à un ministère, n’ont qu’un écho affaibli quand elles en ont un. A cette distance, on cesse de les comprendre et de s’en émouvoir.
Il n’en va pas ainsi de la politique étrangère. Une fois hors de France, comme on sent à quelles profondes inimitiés sont en proie les grandes nations de l’Europe, inimitiés fatales et mortelles ! Ici, c’est l’Angleterre que l’on rencontre devant soi ; là, c’est l’Allemagne ; ailleurs l’Italie, l’ingrate Italie ! A Paris, l’étranger c’est un promeneur, un homme qui a le tort de se montrer en veston à l’Opéra et de circuler dans les rues juché sur l’impériale d’un char-à-bancs. A Papeete, l’étranger, c’est le rival, c’est l’ennemi. C’est le concurrent qui ajoute à la patente du commerçant l’exequatur du consul. Parfois d’étranges pensées montent aux cerveaux. S’occupe-t-on de Tahiti à Paris ? Veille-t-on jalousement sur ces archipels semés dans la partie orientale du Pacifique ? Le bruit ne courait-il pas, l’an dernier, qu’on allait céder Rapa à l’Angleterre ? Là-dessus, le Conseil général s’est formé en comité secret et les résolutions les plus viriles ont été votées, en dépit de la loi qui interdit les vœux politiques. Entre les mains des Anglais, Rapa où l’on trouve un port excellent, Rapa qui possède des mines de charbon, Rapa devenait la clef du futur canal de Panama, car c’est aussi une escale indiquée sur la route de la Nouvelle-Zélande et de l’Australie. On ne pouvait pas tolérer cela !
Aussi le Gouverneur de la Colonie s’est-il rendu, au cours de sa dernière tournée, à Rapa où il a trouvé une population intéressante bien que peu nombreuse. On accède dans la baie d’Ahurei par une passe semée de pâtés de coraux au milieu desquels le navire doit faire de brusques et nombreux coudes et parfois évoluer à angle droit. Le village compte à peine une quinzaine de cases assez pauvres d’aspect. L’unique maison digne de ce nom est la gendarmerie.
La population semble se développer. Les enfants sont nombreux et charmants. On en trouve qui savent quelques mots de français appris à l’école du brave gendarme. Il n’est pas trop malaisé de faire l’ascension de la colline sur le flanc de laquelle des affleurements de lignite ont révélé la présence du charbon, sans qu’il fût possible d’ailleurs d’en déterminer la qualité et la quantité. Pour ce faire, il serait à désirer que la colonie fît la dépense d’une mission scientifique.
Le climat de Rapa est tempéré. On pourrait y établir un sanitarium où viendraient se retremper les Européens éprouvés par le climat débilitant de l’Amérique méridionale ou de l’Océanie elle-même. Le Gouverneur était accompagné par un pharmacien principal de la marine en mission à Tahiti, M. Raoul, qui avait apporté un grand nombre d’arbustes et qui a passé plusieurs jours à planter des vignes.
Les chefs ont été réunis. Ils ne paraissaient pas bien comprendre, tout d’abord, la nature de leurs rapports avec la France dont ils ont accepté le pavillon. Le célèbre axiome « donner et retenir ne vaut » était absolument lettre morte pour eux, et ils s’imaginaient que Rapa était libre de suivre des lois particulières et d’accueillir avec le même empressement toutes les couleurs. Il est probable que les visites de bons Anglais n’étaient pas tout à fait pour rien dans la réserve, dans la méfiance, pour mieux dire, des indigènes.
La visite du Gouverneur aura eu pour effet de faire disparaître cette méfiance, et l’on m’a assuré qu’à la suite des explications échangées, Rapa était bien et définitivement devenue une terre française.
Il était temps d’agir. Cet îlot perdu de l’Océanie aux mains des Anglais, c’était notre puissance mise en échec, c’était la vie commerciale de Tahiti déjà si restreinte s’éteignant peu à peu. Rapa, rattaché pour tout de bon aux Établissements français de l’Océanie orientale, c’est un port magnifique et sûr où notre flotte pourrait en temps de guerre maritime trouver un abri, voire le combustible nécessaire à ses machines ; c’est, grâce au climat, à la fois un sanitarium et une pépinière ; c’est enfin cette escale de la route de Panama sur la Nouvelle-Zélande et l’Australie conservée à la nation qui a le plus fait pour l’accomplissement de l’œuvre gigantesque du creusement du canal, à la patrie de M. Ferdinand de Lesseps.
Il y avait encore cette histoire des Iles sous le Vent où se prolongeait indéfiniment une situation des plus fausses. Le dénouement de cette intrigue trop peu compliquée est venu à temps. Est-ce tout ? Non. L’Allemagne est aux Samoa ; l’Angleterre aux Tonga et aux Fidji et convoite les îles Gilbert. Les Américains visent l’île de Pâques et travaillent à s’assurer le pouvoir aux Sandwich. Les îles Wallis, et les îles Cook sont acquises à la France, mais nous n’osons nous montrer ouvertement dans ces dernières. Au milieu de ces compétitions où Tahiti même n’est qu’un enjeu, le sentiment patriotique est tenu en éveil et ce n’est pas un couplet de café-concert que cette passion profonde, ardente et réfléchie tout ensemble. « Pas un pouce de notre sol, pas une pierre de nos forteresses » n’est pas ici la formule académique d’un héroïsme de rhéteur, c’est l’expression de l’opinion publique, la manifestation de l’âme même de la colonie.
Je croyais en avoir fini avec la politique à Papeete quand un colon est venu m’entretenir du délégué de Tahiti. Comme toutes les Colonies qui n’envoient point de député à la Chambre, Tahiti nomme un délégué au Conseil supérieur des Colonies, une assemblée qui se réunit quelquefois rue Royale, dans ces bureaux où la tradition veut que l’on conspire de tout temps la perte de ces pauvres colonies. Le délégué actuel est, à ce qu’on m’assure, un très galant homme, un peu pasteur, un peu journaliste, un peu écrivain et un peu orateur, en passe de rendre quelques services. Les protestants de Tahiti se sont employés à son élection, ce qui lui a fait un tort considérable aux yeux du Messager dont il est la bête noire. Quand cette feuille a dit Miti Puaux, elle a tout dit. L’esprit ne coûte pas cher à Papeete. Ce qui a surtout irrité le parti catholique, c’est que M. Puaux a été élu sans qu’on le connût à Tahiti et sans qu’il connût Tahiti.
Il faut dire que le suffrage universel fonctionne dans des conditions très particulières. Tout d’abord on n’a jamais publié en tahitien les lois et décrets qui faisaient de l’indigène un citoyen français. Ensuite, on ne s’est jamais donné la peine de lui expliquer de quoi il retournait. A certains jours, on convoque les Tahitiens à la chefferie, et on les invite à déposer dans une petite boîte un morceau de papier. Quelques-uns, qui ont du bon sens, mettent un bout de papier blanc ; ils sont la minorité. Quinze jours ou trois semaines après s’être livrés à cette opération, les « électeurs » apprennent qu’ils ont fabriqué un Conseil général ou un délégué. Bien entendu, ils n’ont que des notions très vagues sur ce que peuvent être cette institution et ce personnage.
Les catholiques votent pour les candidats de la Mission catholique ; les protestants votent pour les candidats de la Mission protestante. Le roi jouit d’une certaine influence dans les districts. Il en use pour faire voter en faveur des candidats que lui désignent ses compagnons de fête. C’est un beau gâchis.
IX
Une noce dans le district. — Abondance de pseudonymes. — La famille à Tahiti. — De la virginité. — Les enfants, les femmes, les vieillards et les morts.
Une noce dans le district, c’est une noce au village, avec des discours et des chansons, et quelles chansons ! Sans parler du repas colossal qui couronne la fête et où les viandes s’accumulent en montagnes à lasser Rabelais si fertile en énumérations fantastiques.
Mon ami Poroï, conseiller privé, a marié son fils avec une jeune fille dont la famille habite le district de Mataiéa. La veille du jour fixé pour la cérémonie, les parents du marié et les parents de la mariée sont arrivés, quelques-uns à cheval, d’autres en voiture, la plupart en pirogue ou en baleinière, et une véritable flottille a mouillé dans la jolie baie de Papeuriri. A bord se trouvaient les cadeaux destinés aux futurs époux, c’est-à-dire des vivres, cochons, volailles, taros, huru, feï, patates douces, etc.
A peine à terre, le plus âgé de chaque camp (car chaque famille forme un camp distinct dans une occasion pareille) s’avance vers Poroï et lui adresse un discours véhément : « Nous venons, avertis par le message que tu nous as envoyé, marier notre enfant et participer à cette fête de famille. Ce que nous vous apportons, ces cochons, ces poulets, ces taros, ces feï, ces huru, ces patates, nous vous l’offrons de bon cœur. C’est tout ce que nous avons ; nous ne pouvons pas donner davantage ! »
Poroï répond à chacun : « Je vous remercie d’avoir entendu mon appel et d’avoir maintenu les liens de la famille en venant assister au mariage de notre enfant. »