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[ I]

DIDEROT
ET LE CURÉ DE MONTCHAUVET

[ II]

Armand Gasté


DIDEROT
ET LE
CURÉ de MONTCHAUVET

—UNE MYSTIFICATION LITTÉRAIRE CHEZ
LE BARON D'HOLBACH, 1754—

PARIS
ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR
23-31, passage Choiseul, 23-31

M. DCCC. XCVIII

[ 2]

DIDEROT
ET LE CURÉ DE MONTCHAUVET[ [1]

Au milieu du XVIIIe siècle vivait, ou plutôt végétait tristement dans l'humble presbytère de Montchauvet, en plein Bocage normand[ [2], un curé poète qui doit aux Encyclopédistes l'immortalité du ridicule, et dont les vers extravagants furent,—qui le croirait?—une des causes de la rupture de Jean-Jacques Rousseau avec ses bons amis, les Philosophes.

[1] Voir à l'Appendice. [note 1]

[2] Ibid. [note 2]

I

L'abbé Le Petit[ [3],—c'est le nom de notre curé,—s'ennuyait à mourir dans le village où l'avait enterré son évêque[ [4]. Il avait beau monter sur les âpres rochers qui dominent le presbytère et interroger l'horizon, il ne voyait venir personne qui fût digne de le comprendre et sût goûter les vers qu'il composait dans sa morne solitude. Et laissant tomber ses regards sur les masures de ses paroissiens: «Ici, il n'y a que moi d'homme d'esprit, se disait-il. Point de société!... Pour toute ressource, le magister, c'est-à-dire un paysan habillé de noir!»

[3] Voir à l'Appendice. [note 3]

[4] Ibid. [note 4]

Un beau jour, l'abbé Le Petit, n'y pouvant plus tenir, boucla sa valise et partit pour Paris. A Paris, en effet, il trouverait un de ses anciens camarades de séminaire, l'abbé Basset[ [5], professeur de philosophie au collège d'Harcourt. L'abbé Basset avait de belles relations: il procurerait certainement un éditeur à son confrère. L'éditeur trouvé, le livre prôné par les gazettes s'enlevait en un clin d'œil; les salons se disputaient l'illustre compatriote de Malherbe et de Pierre Corneille; et qui sait? l'Académie ne se faisait pas trop prier pour lui offrir un de ses quarante fauteuils.

[5] Ibid. [note 5]

Tels étaient les beaux rêves que le curé de Montchauvet confiait à l'abbé Basset, et que celui-ci, en se promenant avec lui, au Luxembourg, par une belle matinée d'hiver, écoutait d'une oreille trop indulgente.

Au détour d'une allée, on rencontre Diderot. Diderot, qui demeurait à quelques pas de là, sur la hauteur d'où il avait tiré son surnom de Philosophe de la Montagne, aimait à se promener le matin au Luxembourg. L'abbé Basset, qui était fort lié avec lui, connaissait ses habitudes. Ce n'était pas sans intention, peut-être, qu'il conduisit, ce jour-là, sur le chemin du philosophe, le curé de Montchauvet, avide de connaître les grands esprits du siècle, avide surtout d'en être connu. L'abbé Basset présente son ami à Diderot. Le curé nage dans la joie; il pâlit d'aise, et son nez,—un nez extrêmement long, dit la chronique,—est dans un mouvement perpétuel. La conversation est bientôt liée. L'abbé Le Petit raconte d'un trait ses infortunes: «Je m'étiolais à Montchauvet, le plus triste lieu du monde; mes talents y étaient enfouis. Mais, Dieu merci! j'en suis hors, et je me réjouis, monsieur, d'avoir fait connaissance avec un homme de votre réputation, afin de vous demander votre avis.

—Mon avis, dit le philosophe, et sur quoi, monsieur l'abbé?

—Sur un madrigal de sept cents vers, que j'ai fait dernièrement.

—Un madrigal de sept cents vers! Et sur quel sujet, je vous prie?

—Voici la chose, dit le curé en souriant d'un air malin: mon valet a eu le malheur de faire un enfant à ma servante, et cela m'a donné un assez beau champ, comme vous allez voir.

Et, disant cela, il tire de la poche de sa soutane un grand cahier de papier. Diderot recule épouvanté; puis se ravisant:

—Monsieur le curé, dit-il, je vous trouve bien blâmable d'employer vos loisirs à de pareils sujets.

L'abbé Le Petit commençait à rougir de colère; son nez s'agitait, menaçant...

—Quand on a un génie aussi sûr que le vôtre, poursuivit Diderot, on doit faire des tragédies, et non pas s'amuser à des madrigaux.

Le curé de Montchauvet, agréablement flatté de ce compliment inattendu, devint radieux: ses yeux brillaient d'un éclat inaccoutumé, son grand nez se dilatait pour mieux aspirer l'encens. Il voulait remercier Diderot; celui-ci ne lui en laissa pas le temps:—Permettez-moi de vous dire que je n'écouterai pas un seul vers de votre façon, avant que vous ne nous ayez apporté une tragédie.—Vous avez raison, répliqua le curé;.... je suis trop timide. Puis, remettant dans la vaste poche de sa soutane son long poème, il salua poliment Diderot. Le philosophe, en s'en allant, échangea avec l'abbé Basset un sourire que le bon curé n'aperçut pas, ou dont il ne comprit pas la signification.

C'était un sourire de contentement. Diderot s'était débarrassé du même coup, (il le croyait du moins), d'un madrigal de sept cents vers et d'un importun.

Quelques mois se passent. Diderot, bien tranquille dans son cabinet, travaillait, sans doute à ses Pensées sur l'interprétation de la nature, lorsque, sans se faire annoncer, l'abbé Le Petit se présente avec un énorme manuscrit sous le bras. Qu'on juge de la surprise de Diderot.—Comment, monsieur le curé, c'est bien vous que je vois! Je vous croyais depuis longtemps en Normandie.—On ne peut vivre qu'à Paris, monsieur; j'y suis donc resté, et, suivant vos conseils, je me suis mis avec ardeur au travail. Je vous apporte...—Encore un madrigal? s'écria Diderot; non, monsieur le curé, vous savez nos conventions. Je n'écoute pas un vers de vous, que vous ne m'ayez apporté une tragédie.—C'est justement...—Quoi! C'est une tragédie?—Oui, monsieur, David et Bethsabée....

Diderot faillit tomber à la renverse.

—Avez-vous le loisir de m'écouter? poursuivit l'abbé, impitoyable.

Il n'y avait pas à reculer, il fallait bien essuyer cette lecture.

—Monsieur le curé, répondit le philosophe, que diriez-vous si, dimanche, je vous présentais à nos amis, et si je vous donnais pour juges les plus grands esprits dont notre siècle s'honore?... Allons, c'est entendu, je vous mènerai dans le salon de M. le baron d'Holbach. Vous y entrerez inconnu; mais, je vous le jure, vous en sortirez célèbre.

—Monsieur, balbutia l'abbé, que de grâces...

—Trève de compliments! C'est moi qui suis votre obligé. Ne pas produire au grand jour un poète de votre force, mais ce serait un crime!... Allons, adieu, monsieur le curé, ou plutôt, au revoir... A dimanche! Je vous attends chez moi.

Le curé fut exact au rendez-vous. Diderot avait prévenu ses amis, les Encyclopédistes. On sait que le baron d'Holbach les recevait à dîner deux fois par semaine, ce qui le faisait appeler par l'abbé Galiani «le maître d'hôtel de la philosophie».

Ce jour-là—c'était justement le dimanche gras—les convives du baron d'Holbach étaient quinze à vingt. Dans le riche cabinet, où le richissime philosophe venait de faire placer sa récente acquisition, la Chienne allaitant ses petits, un des chefs-d'œuvre du peintre Oudry, on voyait réunis, sans compter Diderot et le maître de la maison, J.-J. Rousseau, d'Alembert, Duclos, Marmontel, Helvétius, de Jaucourt, Raynal, Morellet, de la Condamine, M. de Gauffecourt, M. de Margency, etc.[ [6].

[6] Voir à l'Appendice. [note 6]

Le curé de Montchauvet est introduit. On lui fait fête; on l'invite à s'asseoir. Il promène ses regards de tous côtés: il ne voit que des visages riants; cela l'encourage. Pourtant, il aperçoit dans un coin du salon une figure renfrognée. C'était J.-J. Rousseau, qui flairait une mystification, et qui, avec sa probité à toute épreuve, était résolu à faire le rôle d'honnête homme.—C'est un jaloux, se dit l'abbé; mais qu'importe?... Et il déroule lentement son manuscrit.—D'abord, messieurs, leur dit-il, je dois vous lire l'épître que je me permets d'adresser à Madame de Pompadour.

Cette épître commençait par un vers assez singulier:

Rentrez dans le néant, race de mendiants...

C'était pour flétrir les poètes qui font des dédicaces en vue de gagner de l'argent.—Oh! oh! Monsieur le curé, lui dit-on de toutes parts, l'épithète n'est-elle pas un peu violente?—Non, messieurs,

Point d'enfant d'Apollon, s'il ne rime gratis.

Et, continuant sa lecture, il déclame avec emphase ces deux vers:

Tout ainsi comme Icare, parcourant la lumière,
Dans un rayon brûlant vit fondre sa carrière...

—Voilà, lui dit Marmontel, un vers admirable! mais ces sortes de vers doivent être bien difficiles à trouver.—Cela est vrai, répondit le curé en pâlissant de joie et de vanité; mais aussi est-on bien content quand on a trouvé.

L'épître finie, le curé, avant de commencer la lecture de sa tragédie, pria la société de lui permettre d'exposer rapidement sa théorie du poème dramatique. Corneille l'a fait, ajouta-t-il: compatriote de Corneille, ne puis-je pas faire comme lui?—Sans aucun doute, monsieur l'abbé, s'écrièrent en chœur tous les convives.—Vils flatteurs, murmurait dans son coin le citoyen de Genève.—Ma théorie est bien simple, messieurs. Donnez-moi un sujet quelconque.

Balthazar, dit une voix.

Balthazar, soit! Eh bien! vous savez, messieurs, que, pendant le souper de ce roi impie, on vit une main écrire sur les murs les mots: Mané, Thécel, Pharès. Il s'agit donc de savoir si le roi soupera ou non; car, s'il ne soupe pas, la main n'écrira pas. Or je n'ai qu'à inventer deux acteurs. Le premier veut que le roi soupe, le second ne le veut pas, et cela alternativement. Si moi, poète tragique, je veux que le roi soupe, celui-là parlera le premier. Ainsi:

Ier acte: Le roi soupera;

2e acte: Il ne soupera pas;

3e acte: Il soupera;

4e acte: Il ne soupera pas;

5e acte: Il soupera.

Si, au contraire, je ne veux pas que le roi soupe, voici quel sera mon plan:

Ier acte: Il ne soupera pas;

2e acte: Il soupera;

3e acte: Il ne soupera pas;

4e acte: Il soupera;

5e acte: Il ne soupera pas.

Voilà, messieurs, tout le mystère.

Un murmure approbateur accueillit ces paroles. Le poète commença alors la lecture de sa tragédie. Tous les philosophes, rangés en cercle, écoutaient attentivement. M. de la Condamine, entre autres, avait tiré le coton de ses oreilles pour mieux entendre[ [7]; mais, dès la première scène, sa patience était à bout. Dans la seconde, David paraît; il se plaint que l'amour le tourmente jour et nuit et l'empêche de dormir. Il a cependant de quoi s'occuper; il a de nouveaux ennemis, dit-il:

Quatre rois, vive Dieu! ci-devant mes amis...

[7] Voir à l'Appendice. [note 7]

Vive Dieu! s'écria M. de la Condamine, et pourquoi pas Ventre Dieu? Et, remettant le coton dans ses oreilles, il sortit brusquement.

—Voilà, dit le curé froidement, un homme qui ne sait pas que Vive Dieu! est le serment des Hébreux.

Ces quatre rois, «ci-devant les amis» de David, ont embrassé la querelle du barbare Hanon...

A ce mot malencontreux, cinq ou six auditeurs se récrient.

—Ah! messieurs, dit le curé d'un air de profonde pitié, ce nom sonne mal à vos oreilles, apparemment à cause de la ridicule équivoque de celui d'ânon, animal si connu et si commun. Pour moi, je pense qu'un nom, par lui-même, n'a rien qui doive offenser. L'Écriture s'en est servie; elle a bien les oreilles aussi délicates que les nôtres.

—Mais, lui dit Duclos, ajoutez une lettre à ce nom, et l'équivoque cessera.

—Monsieur, répartit le curé, vous voulez sans doute que je fasse de ce personnage un Carthaginois?

Dans un autre endroit, Bethsabée, pressée par David «de le rendre heureux», veut le piquer d'honneur, et lui rappelant ses grandes actions passées, elle dit:

Vous sûtes arracher Saül à ses furies,

Où ce prince, vainqueur de mille incirconcis,

Frémissait que David en eût dix mille occis.

—Ah! Dieu! quels vers! s'écria le citoyen de Genève; et pourquoi occis? pourquoi pas tués?

—Je pourrais, riposta sèchement le curé, vous répondre que tués ne rime pas à incirconcis; mais apparemment que vous imaginez que tué et occis sont des synonymes. Apprenez, monsieur, que cela n'est pas. On dit tous les jours: Cet homme me tue par ses discours, et l'on n'en est pas occis pour cela.

—J'avoue, reprit le citoyen, qu'il doit être fort fâcheux d'être occis; mais je ne me soucierais pas même d'être tué.

Le curé de Montchauvet poursuivit sa lecture, sans s'arrêter plus qu'il ne convenait à cette misérable querelle de mots.

Arrivé à un passage où il faisait rimer angoisse et tristesse, Rousseau l'interrompit de nouveau:

Angoisse et tristesse ne riment pas; vous êtes trop hardi, monsieur le curé.

—Trop hardi, monsieur? Cette rime est neuve; voilà tout.

—Dites étrange, monsieur le curé.

—Étrange, monsieur? Mais, vous, savez-vous bien ce que c'est que la rime?

—J'ose le croire, monsieur le curé.

—On ne s'en douterait guère, et...

La dispute allait s'envenimer: un geste de d'Holbach rétablit la paix.

—Continuez, dit-il au curé de Montchauvet, nous vous écoutons.

Vers le milieu du deuxième acte, Bethsabée dit à sa confidente:

Le roi ne m'offre plus que d'innocentes charmes.

—Pardon, monsieur le curé, interrompit un des auditeurs, charme est du masculin.

—Ah! vous le prenez comme cela, messieurs, répondit l'abbé; eh bien, dans la scène suivante, vous le trouverez masculin; j'ai tâché de contenter tout le monde.

Plus loin, il faisait rimer superflu et plus.

—Cette rime n'est pas exacte, dit Marmontel.

—Ah! vraiment; et pourquoi cela?

—C'est que superflu, étant au singulier, n'a point d's, et par conséquent ne peut rimer avec plus.

Point d's, reprit vivement le curé en mettant son manuscrit sous le nez de Marmontel, point d's! Mais je vous prie de remarquer, monsieur, que j'en ai mis une[ [8].

[8] Voir à l'Appendice. [note 8]

Et il continua intrépidement sa lecture.

On lui avait fait croire que M. de Margency était un poète de profession, et qu'il aurait en lui un dangereux concurrent. Il n'est sorte de bassesse que ne lui fit le curé de Montchauvet. M. de Margency, comme on en était convenu auparavant, se fit le champion à outrance du poète bas-normand. Aussi, c'était vers lui qu'il se tournait de préférence.

Au milieu d'une des plus pompeuses tirades, il entend un léger bruit. C'était M. de Gauffecourt qui riait tout bas dans ses mains.

—Vous riez, monsieur, lui dit le curé du ton dont il aurait apostrophé un bambin au catéchisme?

—Non, monsieur, répondit M. de Gauffecourt avec un grand sérieux; je n'ai ri de ma vie.

On arrive, sans autre incident, au quatrième acte. Tout le monde se lève. On prie le curé de Montchauvet d'arrêter là sa lecture. Il doit être épuisé de fatigue; on lui donnera une nouvelle séance pour achever sa tragédie; on n'en veut pas perdre un seul vers.

Chacun s'empresse autour de lui, et lui serre les mains: «Vous surpassez Racine, et vous égalez Corneille!»

Le curé absorbe avec intrépidité ces louanges ironiques; il se rengorge; son nez s'agite, se dilate de plus en plus. Tout à coup, J.-J. Rousseau se précipite vers lui, lui arrache son manuscrit et le jette à terre:

—Votre tragédie est absurde, mon cher curé; ces messieurs,—vous ne le voyez donc pas?—se moquent de vous. Retournez vicarier dans votre village.

L'abbé, rouge de colère, fond sur Rousseau; en vrai poète tragique, il veut l'occire. On sépare à grand'peine les deux combattants. Rousseau sort furieux, pour ne plus remettre les pieds chez le baron d'Holbach. On arrête le curé, qui le menace du poing et veut courir après lui dans la rue. On réussit à le calmer un peu, en lui peignant Rousseau comme un poète jaloux de sa gloire naissante.

On peut bien penser que Diderot ne fut pas l'un des moins empressés à verser du baume sur la blessure faite par Rousseau à la vanité du poète.

—Votre pièce est excellente, monsieur le curé, lui dit-il; je m'y connais: elle aura le plus grand succès au théâtre, si toutefois vous y apportez quelques modifications que je crois indispensables... Me permettez-vous, monsieur le curé, de vous faire une légère critique?

—Parlez, monsieur, dit le curé, pris par le ton bienveillant que Diderot donnait à ses paroles. Je ne puis recevoir que des conseils judicieux d'un esprit aussi éminent.

—Eh bien, monsieur l'abbé, puisque vous m'autorisez à vous dire toute ma pensée, je vous avouerai que votre pièce ne me semble pas assez chargée d'incidents; que la plupart des incidents ne se passant pas sur la scène, je trouve,—excusez ma franchise,—la scène un peu trop muette. Il est vrai que votre pièce est une pièce sainte; mais ce n'en est pas moins un défaut, à mon humble avis.

Tout le monde s'attendait à une explosion de colère; il n'en fut rien. Le curé répondit d'un air suffisant:

—Je l'avais senti, monsieur, mais je n'ai pu faire autrement; d'ailleurs, ces sortes de pièces sont sujettes à ce défaut... Toutefois, vous conviendrez avec moi que j'ai suppléé à la sécheresse des récitatifs par une versification assez heureuse.

—Cela est vrai, dit M. de Margency, celui des auditeurs qui s'était fait le champion du curé. A mon tour, ajouta-t-il, je reprendrai l'objection faite par M. Diderot, et je demanderai à monsieur le curé pourquoi il n'a pas placé sur la scène la baignoire de Bethsabée? Son récit est plein de beaux vers, je le proclame bien haut, mais Horace a dit:

Segnius irritant animos demissa per aurem

Quant quæ sunt oculis subjecta fidelibus, et quæ

Ipse sibi tradit spectator.

—Sans doute, monsieur; mais Horace n'ajoute-t-il pas:

Non tamen intus

Digna geri promes in scenam; multaque tolles

—Je suis battu, dit M. de Margency.

Puis, se tournant vers ses amis:

—Quoi qu'en dise Horace, messieurs, ne regrettez-vous pas, comme moi que M. le curé n'ait pu mettre sur la scène la baignoire de Bethsabée? Vive Dieu! comme Mlle Clairon...[ [9]

[9] Voir à l'Appendice. [note 9]

—Pardon, monsieur, interrompit le curé, la rougeur au front; mais vous oubliez que ma tragédie est une tragédie sainte, et que rien n'y doit offenser les oreilles ou les yeux des spectateurs chrétiens.

Omnia sancta sanctis, monsieur le curé; je tiens à la baignoire. Et vous, messieurs?

—Oui, oui, il nous faut la baignoire, s'écrièrent ensemble les convives de d'Holbach.

—Messieurs, je ne puis vous l'accorder. N'insistez pas, je vous prie.

—Nous respectons vos scrupules, dit M. de Margency; qu'il soit fait selon votre désir... Mais, poursuivit-il, qu'il me soit permis, avant de nous séparer, d'ajouter un mot encore...

Le curé dressa l'oreille.

—Vous êtes du pays du grand Corneille, monsieur le curé; nous ne le saurions pas, que votre style nous l'aurait bien vite appris. Comment avez-vous fait pour arriver du premier coup à cette mâle vigueur, dont l'auteur de Polyeucte et vous avez seuls le secret?

—Messieurs, répondit l'abbé, si mon style a quelque ressemblance avec celui de Corneille, je le dois à la lecture approfondie que j'ai faite de ce grand poète; mais qu'on ne m'accuse d'aucun plagiat: j'affirme solennellement que mon style est à moi, et bien à moi... Je vois, monsieur, continua le curé, en s'approchant de M. de Margency, que vous êtes, comme on dit, un homme du métier, et je ne doute pas que vos pièces n'aient obtenu sur la scène un légitime succès.

—Monsieur le curé, dit de Margency, mes amis veulent bien m'accorder quelque talent; mais, malgré leurs conseils, je dirai plus, malgré leurs instantes prières, je n'ai jamais consenti à laisser jouer mes pièces. Vous l'avouerai-je, monsieur le curé? j'ai peur...

—Et de quoi, monsieur, je vous prie?

—D'être sifflé.

Puis, faisant un geste tragique: je crois que j'en mourrais!

—Mon ami, lui dit Diderot, ayez plus de confiance en vous-même. Osez, et je vous prédis le succès, comme je le prédis à M. le curé de Montchauvet.

—Ne me comparez pas, je vous prie, avec le rival de Pierre Corneille!

—Que du moins son exemple vous enflamme, et, puisque vous travaillez actuellement à une tragédie de Nabuchodonosor, soumettez-la au jugement de M. le curé... Puis, s'adressant à l'abbé: Si nous osions, monsieur, vous prier de traiter le même sujet, voudriez-vous nous refuser, dans l'intérêt de notre ami qui brûle de marcher sur vos traces?

—Monsieur, dit d'Holbach qui, pendant toute cette scène, avait gardé le plus grand sérieux, mes amis et moi nous vous attendons dimanche prochain. Vous achèverez la lecture de votre tragédie, et vous nous lirez, n'est-ce pas? la première scène de Nabuchodonosor; c'est un sujet extrêmement difficile et délicat. Nous ne doutons nullement que vous ne vous en tiriez avec l'habileté dont vous avez fait preuve dans votre tragédie de Bethsabée. Pour vous, dit d'Holbach à de Margency, vous saurez dimanche si vous devez affronter la scène ou brûler vos manuscrits. Vous connaissez notre franchise. Nous vous promettons un jugement sincère. A dimanche donc, monsieur le curé!

Le curé promit de se rendre à cette aimable invitation.

On se sépara. La vanité du curé de Montchauvet était aussi énorme que son talent était mince; aussi était-il loin de se douter qu'il venait de servir de bouffon aux convives habituels du baron d'Holbach. Cependant, malgré le plaisir que lui avaient causé les éloges de Diderot, de d'Holbach et de Margency, il était mécontent: il aurait voulu plus d'éloges encore; et il était indigné que l'on ne se fût pas montré plus sévère à l'égard de cet impertinent de Rousseau.

Le lendemain, il rencontra M. de Margency et se plaignit beaucoup.—Si je fréquentais ces messieurs, lui dit-il, je finirais par soupçonner mes vers d'être plats: cependant, je suis bien sûr du contraire; et ils n'ont qu'à examiner leurs observations avec autant de sévérité que ma tragédie, ils verront ce qu'il y aura plat. Au demeurant, ce n'est pas que leur critique m'effraie: je ne tiens pas à ma pièce en auteur servile; j'en ai fait chaque vers triple, et je puis, comme vous voyez, sacrifier tout ce qu'on veut, sans que j'en sois plus mal à mon aise.

M. de Margency l'assura fort qu'il avait laissé la société dans une grande admiration de ses talents; mais il n'en voulut rien croire: «Je les ai vus rire souvent pendant la lecture, répondit-il, et on ne rit pas dans une tragédie, quand on est de bonne foi... Enfin, je vois ce que c'est. Ces messieurs redoutent les ouvrages d'une certaine trempe et qui pourraient fixer l'attention du public, ils n'ont que leur Encyclopédie dans la tête: ils craignent que mes succès ne fassent tort aux leurs. Mais le public saura bien rendre justice à chacun.»

II

C'est dans ces sentiments que le curé de Montchauvet reprit, trois jours après cette mémorable séance, le chemin de la basse Normandie. Pour se consoler de l'injustice des Philosophes, il fit imprimer à Rouen sa tragédie, qui parut sous ce titre: David et Bethsabée, tragédie par M. l'abbé ***. Prix, 36 sols.—A Londres [Rouen], aux dépens de la Compagnie, 1754.

Lorsque l'imprimeur lui eut envoyé son ballot, l'abbé prit la plume et adressa à l'abbé Basset une longue lettre, que celui-ci s'empressa de communiquer à Diderot et que le philosophe lut à ses amis. En voici quelques extraits:

«De Montchauvet.

«Je suis parti, monsieur et cher abbé, plein du souvenir de vos bontés. Je me suis hâté de quitter un séjour où je commençais à goûter quelque satisfaction, mais où je devenais à charge à quelques-uns. Disons-le: ils ont pris de l'ombrage d'une pièce où ils ont cru reconnaître des beautés que le public n'y reconnaîtra peut-être pas: ils m'ont envié un je ne sais quoi que la nature ou le hasard m'a prodigué... On m'apprit, avant de partir, que ce qui les avait irrités, c'était la pièce adressée à Mme la marquise. Ils ont rugi à ces mots de vils mendiants, et ils ont mis le curé de Montchauvet à toutes sauces... Quoi qu'il en soit, dans le procédé qu'ils ont tenu avec moi, ils ont cru me faire leur dupe. Ils y ont réussi jusqu'à un certain point, parce qu'ils ont abusé de ma franchise. Qu'ai-je perdu, sinon de ne pas croire que ma pièce était plus digne de voir le jour que je ne l'espérais? Elle le voit actuellement en beau papier et en caractères bien nets[ [10]: elle se vendra trente-six sous... Voilà donc le moment de sa mort ou de sa vie. Le public, qui voit toujours avec de bons yeux, du moins pour l'ordinaire, la disséquera comme il l'entendra bien. Si elle ne lui plaît pas, je n'aurai garde d'en appeler; mais je ne me rebuterai pas, je m'étudierai à faire mieux. Tant que ma veine voudra couler, je vous proteste, mon cher abbé, que rien ne sera capable de l'arrêter... J'ai déjà commencé une seconde pièce. Lorsqu'elle sera faite, j'en ferai sévèrement la critique, ainsi que de cette première. Comme l'honneur du théâtre ni l'intérêt ne me guident point, ne travaillant qu'à braver l'ennui de ma solitude, j'apporterai avec moi cette seconde tout imprimée, au moyen de quoi je ne me verrai plus exposé à lire mon manuscrit sur la sellette, devant des gens surtout qui vous rient dans leurs mains, au lieu d'être touchés, ou qui feignent d'applaudir, sans savoir seulement ce que c'est qu'enchaînement de scènes, ni peut-être qu'une rime... Maintenant, mon cher abbé, j'ai l'honneur de vous prévenir que je vous en enverrai un exemplaire et plusieurs en pur don pour les personnes à qui je vous prierai d'avoir la bonté de les remettre. Je compte que vous les recevrez la semaine prochaine avec une lettre d'avis: ce seront deux ports de lettre que je vous ferai coûter. Ayez pour agréable de me mander, au reçu de la présente, à Montchauvet, par Aunay, à la Plumaudière, si vous voulez vous donner la peine de m'en débiter. Dans le cas où vous pourriez vous en défaire, ce serait à l'acquit de ce que mon frère et moi nous vous devons. Excusez-moi de la longueur de ma lettre, je l'attends de votre indulgence. J'écris à M. l'abbé Fréron, et je lui envoie deux exemplaires, un pour lui, et l'autre pour Mme son épouse, en pur don[ [11]; vous voyez que je fais les choses libéralement et que je ne regarde pas à trente-six sous, lorsqu'il le faut. Adieu, mon cher abbé, etc.»

[10] Voir à l'Appendice.[ note 10]

[11] Voir à l'Appendice. [ note 11]

Nous avouerons sans peine, avec Grimm, que quelques centaines de pareilles lettres feraient un excellent recueil.

Toutefois, il est à remarquer que le curé de Montchauvet ne parle pas, dans cette lettre, d'un envoi que dut lui faire M. de Margency, quelques jours après son départ pour la Normandie.

M. de Margency lui avait dit, on s'en souvient, qu'il lui soumettrait, le dimanche suivant, la première scène de sa tragédie de Nabuchodonosor. L'abbé devait, de son côté, apporter une scène sur le même sujet. De Margency, ayant appris le départ inopiné du curé, lui envoya son travail, accompagné d'une épître dédicatoire. Voici ces deux bouffonneries:

Épître à M. l'abbé Petit, curé du Mont Chauvet.

Corneille du Chauvet, rimeur alexandrin,

Crois-moi, laisse-les dire, et va toujours ton train.

Ne t'aperçois-tu pas qu'envieux de ta gloire,

Tes ennemis font tout pour t'empêcher de boire

Au ruisseau d'Hippocrène, où Sophocle buvoit

Les chefs-d'œuvre qu'il fit, les beautés qu'il trouvoit?

Presque semblable à lui, quand tu touches la rime,

Tu te sers du rabot et jamais de la lime;

C'est-à-dire que, loin de coudre bout à bout

Des mots cherchés longtemps, tu fais bien tout d'un coup;

Voilà ce qui s'appelle un esprit bien facile,

Tu scandes en Homère et rimes en Virgile,

Et c'est ce qui déplaît à ces auteurs jaloux;

Va, moque-toi d'iceux, et ris de leur courroux.

Ils ont bu comme toi des eaux hippocréniques:

Bientôt tu les verras crever en hydropiques,

Et, tombant à tes pieds, poussifs et crevassés,

Ils moureront tués, occis et trépassés.

«Mon poétique cheval, Monsieur, qui se déferre en ce moment, m'oblige de descendre de la rime à la prose; permettez-moi donc de vous dire en son langage que votre immortelle et jolie pièce vous a fait bien des jaloux; mais n'en redoutez rien. Je viens de vous annoncer dans mes épiques vers et leur sort et le vôtre. D'ailleurs, consolez-vous avec les admirateurs qui vous restent. Comme j'y touche aussi quelquefois, à cette poésie, permettez-moi de vous consulter sur la tragédie que j'ai entreprise et dont je vous envoie une scène pour échantillon. Le sujet est, comme vous le savez, le fameux Nabuchodonosor. Je suis bien étonné que ce grand homme ait échappé à tant de célèbres auteurs. J'imagine qu'apparemment ils ne l'auront regardé que comme une grande bête, comme vous avez pu le regarder vous-même. Quoi qu'il en soit, voici ma scène. Nabuchodonosor entretient Isabelle avant de l'épouser.»

SCÈNE

Nabuchodonosor, Isabelle

NABUCHODONOSOR.

Avant qu'à vos pieds beaux je mette ma couronne,

Écoutez-moi, princesse, et charmante personne;

Je n'allongerai pas, et je vous en répond,

Car, de mon naturel, je ne suis pas fort long

ISABELLE

Ah! grand prince, tant pis! ..Mais qu'avez-vous à dire?

NABUCHODONOSOR.

Reine, asseyez-vous là, je vais vous en instruire.

Je fus jeune autrefois, et même fort bien fait;

J'avois l'air d'un amour, du moins on le disoit.

Vous ne l'auriez pas cru?

ISABELLE.

Il est vrai, cher grand prince,

Qu'il vous reste à présent une mine assez mince.

NABUCHODONOSOR.

Pas tant... Mais il n'importe ..Écoutant mes désirs,

Je me divertissois dans les plus grands plaisirs;

Ma cour, modèle en tout de faste et d'élégance,

Réunissoit encor la joie et l'opulence;

Mille jeunes beautés, qui ne vous valoient pas,

Pleines de mes bienfaits, me prêtoient leurs appas;

Je vantois en tout lieu mon pouvoir, mes richesses,

Ma taille, mes bons mots, mes chiens et mes maîtresses.

Hélas! pour mon malheur je me vantai trop bien.

Le jaloux ciel piqué rabaissa mon maintien;

Il m'en punit, ce ciel: sa céleste colère

Donna dans mon endroit un exemple à la terre;

Je perdis dans un jour mon sceptre, mes États;

Une nuit je me vis velu comme les chats;

Sur mon corps tout courbé tous mes poils s'allongèrent,

De mon front menaçant deux cornes s'élevèrent,

Les seules, Dieu merci, que l'on m'ait vu porter...

Madame, en cet état, il fallut décamper.

Enfin je descendis du trône à quatre pattes.

(Où vas-tu nous fourrer, orgueil, quand tu nous flattes!)

Pour vous le couper court, et soit dit entre nous,

Je fus bête sept ans avant que d'être à vous.

ISABELLE.

Prince, que dites-vous?... Mais peut-être qu'encore...

NABUCHODONOSOR.

Je crois que vous raillez, madame la pécore!

Taisez-vous, reine en herbe; écoutez jusqu'au bout.

Galeux donc comme un braque, et velu comme un loup,

Je gagnai les forêts, les vallons, les montagnes;

La nuit j'allois brouter dans les vertes campagnes.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

(Ici doit être un magnifique morceau poétique de la vie que Nabuchodonosor menoit à la campagne, comme une bête.)

Enfin le ciel touché mit fin à son courroux.

«Quittez les bois, dit-il, allez-vous-en chez vous;

Vous aviez, mon ami, la tête trop superbe:

Pour vous la rafraîchir, il vous falloit de l'herbe;

Le ciel est toujours ciel, et l'on s'en moque en vain.

Vous vous croyiez un Dieu: vous n'êtes qu'un faquin;

Tournez-moi les talons...» Aussitôt, sans trompette,

Je quittai dans la nuit ma champêtre retraite.

Enfin, au point du jour, je me rendis chez moi.

Mon peuple me reçut et reconnut son roi.

Je fus un peu malade après cette aventure:

L'estomac, tout farci de foin et de verdure,

Me donna des hoquets et des indigestions;

Il fallut recourir aux évacuations.

Mon premier médecin m'ordonna la rhubarbe;

Le lendemain, ce fut un furieux jour de barbe.[ [12]

[12] Voir à l'Appendice. [note 12]

III

Le Club holbachique s'était proposé d'achever de rendre fou le curé de Montchauvet, s'il y manquait quelque chose. Ils y réussirent; car, l'année suivante, le curé revint à Paris et n'hésita pas un seul instant à soumettre aux encyclopédistes la nouvelle pièce qu'il avait rimaillée au fond de son village. C'était la tragédie de Baltazard, dans laquelle, pendant quatre mortels actes, il s'agit de savoir,—selon la fameuse théorie inventée par l'abbé Le Petit,—si le roi soupera ou s'il ne soupera pas.

On voit d'abord paraître les deux mages, Hyrcan et Arbate. Baltazard vient d'être vaincu. Sans aucun doute, la défaite du roi les affecte profondément; mais ce qui les tourmente par-dessus tout, c'est la crainte de ne pas souper.

Pendant qu'ils délibèrent, sans rire, sur cette grave question, survient Aristée, femme du roi et fille d'Abradate, roi de la Susiane; elle vient (elle ne s'en cache pas) pour faire un monologue; mais comme la présence des deux mages la gêne: «Éloignez-vous...» leur dit-elle. Alors elle demande aux Dieux, qu'elle appelle «puissants moteurs», de lui rendre compte de l'indigne sort de son époux: «Que vais-je devenir?» s'écrie-t-elle:

Où fuir et dans quels lieux, quelle obscure contrée,

Dérober aux humains une reine éplorée?

Mais, tout bien réfléchi, elle ne veut pas se risquer

Chez un peuple farouche,

Sans espoir d'y fléchir des cœurs que rien ne touche.

Mieux vaut aller trouver Baltazard et périr avec lui. Baltazard lui épargne cette peine. Il vient,

Non pas brillant de gloire,

Et tel qu'à son départ il vantait sa victoire...

Il est vaincu, mais il n'est pas découragé. A l'entendre faire le récit de la bataille qu'il a perdue, on croirait presque qu'il l'a gagnée:

Je m'avance à grands pas dans le sein de la gloire;

Tout nage dans le sang; une grêle de dards

Fait du jour une nuit; ce n'est de toutes parts

Qu'un spectacle effrayant d'hommes qui s'embarrassent,

De chevaux renversés, de chars qui se fracassent.

Qu'allez-vous faire? lui demande Aristée. Tâchez de fléchir notre vainqueur:

S'il en est temps encor, proposez-lui la paix,

Et cherchez dans lui-même un ami pour jamais.

Non, répond Baltazard, je veux souper, et

Dans ces vases sacrés qu'à Sion on regrette

J'éteindrai mes chagrins, ma honte et ma défaite;

Et, dût vomir le Juif mille imprécations,

Je les ferai servir à mes libations.

Cette impiété donne le frisson à la reine.—Ne soupez pas, seigneur, lui dit elle, ou du moins ne soupez que si les mages l'ordonnent.

Baltazard est bien contrarié de voir que l'indifférence de la reine

Refuse à ses malheurs la moindre déférence.

Mais enfin il cède: il consultera les devins. Hyrcan et Arbate accourent. Secourez-moi, leur crie Baltazard du plus loin qu'il les voit. Dois-je souper ou ne pas souper? Et il a soin d'ajouter, afin de leur dicter leur réponse:

Parlez, et, consolant mon esprit agité,

Songez qu'un jour si beau flatte ma volonté

Les mages ont compris: Seigneur, il faut souper. Telle est leur réponse. Mais l'allégresse du roi est de courte durée. Survient Nitocris, sa mère, qui ne veut pas qu'on soupe.

—Y songez-vous, lui dit-elle,

Insensible à l'État, votre cœur le néglige,

Et vous n'allez au temple, où rien ne vous oblige,

Que pour sacrifier, au gré de vos désirs,

Moins à l'amour des dieux qu'à l'attrait des plaisirs,

Occupé d'une fête, où, parmi la crapule,

La nuit ne connaîtra ni remords ni scrupule!

Le roi n'écoute pas. Bien décidé à souper, il s'en va et laisse sa mère exhaler sa douleur dans un monologue. Il pousse l'audace encore plus loin: il dépêche vers elle les deux mages, qui la prient respectueusement de venir souper. Nitocris, comme on le pense bien, refuse énergiquement. Baltazard, ennuyé, vient la chercher lui-même.

Nitocris et son fils s'accablent mutuellement de reproches:

A quoi bon (dit Baltazard) m'opposer ce beau titre de mère

S'il ne devient pour moi qu'une loi trop amère,

Si vous me refusez jusqu'à de saints plaisirs,

Et ne me rappelez que peines et soupirs?...

Ah! comment osez-vous, après ce caractère,