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ARMAND SILVESTRE

CONTES

A
LA BRUNE

Illustrations de Kauffmann

A.C.L.

Je dédie ces contes à la très belle qui les a inspirés. Je les publie pour les lecteurs fidèles de mes Pleines Fantaisies. _Ils y retrouveront mes meilleures pages et aussi le meilleur de moi, tout ce qui y est profond et sincère.

La mélancolie et la gaîté s'y sont mêlées d'elles-mêmes, puisque ce sont des contes d'amour et que l'amour est, à la fois, le suprême tristesse et la suprême joie._

ARMAND SILVESTRE.

Juillet 1888.

[Illustration]

L'HYMNE DES BRUNES

A Catulle Mendès.

Vous doutiez-vous, mon cher Mendès, que vous soulèveriez l'ire des brunes avec votre jolie chanson des blondes? Vous voilà confondu dans un même anathème avec Maizeroy, également convaincu de n'aimer que les toisons dorées baisant l'ivoire des épaules. Or voici que les porteuses de chevelures noires, dont un Styx jaillit du front marmoréen, ont élevé vers moi leur plainte et m'adjurent d'être leur champion contre vous. Ils montent de toutes parts, leurs cris de vengeance, et le plus amer m'arrive de par delà la Méditerranée, comme un alcyon dont l'aile s'est trempée au flot salé. Une lettre, une lettre terrible, mon cher, datée de Mustapha-Alger. N'affrontez pas ces rivages, mon ami, ou vous y trouveriez certainement le sort d'Orphée qui n'eut d'autre tort peut-être que de trop pleurer devant la beauté farouche des Ménades, les charmes dolents et baignés de mélancolie d'Eurydice.

Par quoi ai-je mérité d'être ainsi choisi pour défendre la splendeur sombre des crinières faites de nuit et pour répéter aux échos le doux vers Virgilien:

Alba ligustra cadunt, vaccinia nigra leguntur.

où est chantée la saveur de la noire airelle? Sans doute par la sincérité d'un passé amoureux qui demeura, en effet, presque constamment fidèle à la beauté brune, malgré quelques excursions dans les champs de blés tout noyés de soleil vivant. Je ne blasphémerai pas cependant vos charmes exquis, filles qui portez au front des rayons de miel, et à qui je dus mes seuls plaisirs tranquilles dans le monde passionnel où presque tout me fut torture. La vérité est que mes vraies douleurs et mes profondes ivresses ne me vinrent pas de vous. Celle qui porte en elle le secret horrible de mes désespoirs et de mes joies, dont le pied triomphant m'écrasa le coeur, est coiffée d'un casque d'ombre; et cela est ainsi depuis que j'aime. Je ne mentirai donc pas en célébrant ses splendeurs cruelles.

* * * * *

Plus souples, plus légères que les fils dont la nuit
Tisse le voile obscur où son front se recèle,
Et plus enveloppants sont les cheveux de celle
Vers qui mon seul espoir désespéré s'enfuit;

Quand ma bouche en tremblant les effleure sans bruit,
Leur magnifique éclat sous ma lèvre étincelle,
Comme, dans le ciel noir où l'ombre s'amoncelle,
Des étoiles le choeur soudain s'allume et luit.

Comme dans un linceul vivant et que soulève
Chacun des battements où se rythme mon rêve,
Dans leur réseau divin j'ai mon coeur enfermé.

Et, jaloux d'une mort plus douce que la vie,
Au cou d'ivoire pur qu'ils inondent, j'envie
Le doux et cher fardeau de leur flot parfumé.

* * * * *

O vous qui portez le signe redoutable des défaites innombrables de mon coeur, Sulamites aux tempes nimbées d'ébène, je dirai, puisque cela vous amuse, l'ineffable torture où me mit la contemplation de vos grâces triomphantes. Tandis que, dans le teint des blondes, roule comme un Pactole de lait où palpitent, ça et là, des parcelles de soleil; tandis que tout est gaieté dans le printemps rose de leurs joues, l'éclat de votre peau, à vous, est comme tissé de rayons de lune, de rayons d'argent pâle où frissonnent les mystères sacrés de la nuit, et votre pâleur mate, votre pâleur divine semble avoir besoin de notre sang pour y boire les chaleurs inquiètes de la vie. C'est lui qu'aspire silencieusement le baiser de vos lèvres froides, tragiques amantes dont le sourire même cache d'invisibles morsures. Sur les épaules doucement veloutées de vos rivales semble toujours flotter une lumière d'aurore; ce sont les clartés stellaires du soir qui baignent d'un frisson votre poitrine où la transparence des chairs fait courir le réseau bleu des veines, le réseau d'azur pâle qui se perd dans le marbre. Tandis que la beauté des blondes est comme un éternel appel au plaisir, votre attirance, à vous, est surtout faite du besoin de souffrir qui, pour beaucoup, se confond avec le besoin d'aimer. Aussi n'ai-je guère pour vous moins de haine que d'amour, ô vous qui m'avez traîné dans les géhennes, femmes au front lilial encadré de flottantes ténèbres!

* * * * *

Je veux vous dire cependant quelque chanson bien douce:

Comme le vol d'une hirondelle,
Sur un ciel d'aube aux blancs rideaux,
Double, en passant, une ombre d'aile,
Se dessinent tes noirs bandeaux.

Leur ombre jumelle se joue
Sur le ciel de ton front qui luit,
Et jusqu'aux roses de ta joue,
De sa corolle étend la nuit.

Avant que l'hiver n'effarouche
L'oiseau fidèle, si tu veux,
Je poserai longtemps ma bouche
Au sombre azur de tes cheveux.

* * * * *

Mais, au fait, si celles qui m'ont élu pour plaider contre vous, ô Maizeroy, ô Catulle, étaient ce que nos aïeux appelaient des: «brunes piquantes»! Oui, vous savez, ce qu'on nomme encore, dans la campagne, de simples «brunettes!» Ah! que j'aurais été daubé dans ma défense et comme je me trouverais vraiment quinaud, tout comme l'Anglais dont se moqua Panurge. J'avoue n'avoir jamais rien compris à la beauté du Diable. Je m'en tiens encore à celle du Bon Dieu. Aussi bien ce culte est-il le seul dont je l'honore. Au cas où ma religion aurait été indignement surprise, je veux conclure par une bien nette profession de foi:

La Nuit dans les cheveux, la Nuit dans les prunelles;
Le jour,—blanc sur le front,—sur la bouche vermeil:
C'est cette ombre jumelle et ce double soleil,
Que celles que je sers doivent porter en elles.

Et je leur veux aussi les grâces solennelles
Des déesses d'antan sortant de leur sommeil.
Car mon esprit païen au ciel même pareil,
Ne resplendit qu'au choc des beautés éternelles.

Il faut a mes baisers des soins fermes et blancs;
Mes bras ne s'ouvrant bien qu'à la rondeur des flancs
Dont le marbre vivant s'élargit en amphore.

Telle est la Femme au corps par mon désir mordu
En qui s'incarne l'heur de mon rêve éperdu
Et dont l'amour cruel sans trève me dévore!

[Illustration]

I

CONTES DE PRINTEMPS

[Illustration]

LA PREMIÈRE DU PRINTEMPS

C'est la première du Printemps
Au théâtre de la Nature,

comme chantait Suzanne Lagier dans quelque antique féerie des Folies-Dramatiques. Oui, mes amis, c'est aujourd'hui la première du Printemps. Le calendrier l'affirme; j'ouvre ma fenêtre, plein d'espérance, et la referme, aveuglé par la neige. Encore un mensonge de ce méchant bout de carton que nous apporte, avec l'innocence perfide de Pandore, devant que chaque année soit finie, l'émissaire quotidien de l'administration des Postes! Voilà un cadeau qui m'ennuie! D'abord c'est le signal de tous ceux que j'aurai à faire sous le nom futile d'étrennes. Puis c'est absolument comme si on m'offrait gracieusement le catalogue de tous les ennuis à venir. Tous les jours de terme sont marqués là et tous les jours d'échéance, toutes les nuits sans lune et tous les jours sans gaieté! Il faut avoir été bien constamment heureux pour aimer à prévoir, et je suis de ceux qui sont reconnaissants à Dieu de nous céler l'avenir. Le calendrier est le grand obstacle à l'oubli, qui peut seul consoler de vivre. Il ramène les anniversaires où l'on pleure, les plus nombreux de tous! Les plus beaux moments de la vie sont ceux où on voudrait que le temps arrêtât sa course. C'est par décence que l'Écriture prétend que, ce fut à l'occasion d'une bataille, que Josué lui en donna l'ordre. S'il n'était pas le dernier des imbéciles (et nous en avons connu beaucoup d'autres après lui) et s'il était vraiment investi de ce féerique pouvoir, j'estime qu'il en a dû profiter pour l'amour et non pour le carnage. Suspendre, ô ma chère, le vol de l'Heure, durant que je suis dans vos bras! Ce fut toujours mon rêve et mon voeu inexaucé. Mais il semble que son aile est plus rapide encore quand vous dormez ce sommeil dont chaque souffle est un baiser! Oh! ce calendrier qui nous prend au flanc comme un éperon! Et puis, j'ai encore contre lui une rancune personnelle. Jamais il n'a daigné citer, dans sa nomenclature stupide, l'humble saint dont je porte le nom, bien que celui-ci ait été un homme vertueux et bienfaisant, comme je l'ai établi d'après les légendes. En revanche, sainte Beuve y est nommée, car c'était une bien heureuse que le célèbre écrivain avait pour patronne, ce qui lui donna un goût immodéré des femmes durant toute sa vie. Tandis que moi!… O saint Armand, qu'on surappelait le chaste dans toute la province, quelle injustice on nous fait à tous deux!

* * * * *

L'impunité dont ont joui jusqu'ici les jeunes gens qui achèvent volontiers une nuit de plaisir en coupant la gorge à la femme qui la leur a procurée porte ses fruits. Les femmes galantes que Vacquerie, longtemps avant l'invention des horizontales et des agenouillées, appelait galamment des universelles et le pauvre Philoxène Boyer des conciliantes (avouez que le mot était joli et bien trouvé) vivent maintenant sous un véritable couteau de Damoclès. Leur sommeil coupable est peuplé de cauchemars sanglants. La vertu profitera, je l'espère, de celle terreur, et le dégoût viendra à beaucoup de ces dames d'une carrière qui n'avait eu jusqu'ici que des fleurs. C'est un bien pour un mal. Seulement, je trouve que les messieurs qui ont entrepris cette morale en action vont un peu loin. Ils ne se contentent plus de décapiter leur bonne amie d'une nuit, pour emporter le chapelet de ses salaires honteux; ils massacrent en même temps ses domestiques et les enfants de ceux-ci. Si on les laisse faire, il extermineront, par la même occasion, toute la maison. Car, soyez certains que si, au devant de l'homme que la police cherche partout où il n'est pas, avec le flair de ses fins limiers, le concierge de la maison où s'est commis le crime et toute sa famille, ou quelque imprudent locataire s'était présenté au moment de sa fuite, il n'eût pas hésité davantage à leur trancher le chef. J'en conclus que les immeubles où ces dames loueront des appartements deviendront dangereux à leurs voisins. Il y a là une question de risques locatifs, au moins aussi considérable que pour l'incendie et qui donnera à réfléchir aux gens prudents. Nos aïeux étaient plus sages qui ne laissaient pas «divaguer», comme disent les maires de village en parlant, dans leurs affiches, des chiens errants, les personnes faisant le métier de ramener chez elles les voyageurs, les rufians et les rôdeurs de nuit, mais leur prescrivaient de vivre entre elles et comme cloîtrées dans de profanes couvents où habitait la félicité antique. Hic habitat félicitas. La mode de ces maisons de retraite se perd de plus en plus, et c'est grand dommage pour la dignité des rues et des boulevards, et j'ajouterai pour le plaisir des gens raisonnables. Car il eût suffi d'un peu d'imagination et de luxe oriental pour en faire la réalisation du Paradis de Mahomet sur la terre. Le ruisseau dans lequel elles se sont vidées a été comme une terre grasse et féconde pour le vice qui y a pullulé. Ah! comme les Romains et les gens d'Herculanum étaient d'autres artistes et d'autres philosophes que nous! Aujourd'hui c'est pour protéger les jours (non! les nuits) de ces pauvres filles, de leurs gens et de leurs colocataires, que je supplie le gouvernement de les enfermer à nouveau. Elles ne chômeront pas, pour cela, de visites, vous pouvez être tranquilles; mais ceux qui les viendront voir ne le feront pas dans l'intention de les assassiner. Ce sera toujours un progrès.

* * * * *

Que l'homme s'exagère volontiers ses maux, et comme il se plaindrait moins de sa destinée, s'il considérait plus souvent les sorts pires que le sien et que d'autres ont subis avant lui! L'étude de l'histoire ne devrait nous servir qu'à connaître ces exemples monstrueux de déveine, chez certains héros, qui font dire aux gens raisonnables: «Enfin! en voilà un qui était plus malheureux que moi!» Ce serait une excellente leçon de philosophie résignée, puisqu'il est entendu que, par une sage ordonnance de la Providence, nous sommes tous destinés à souffrir plus ou moins, et qu'il est logique de mesurer nos cris et nos révoltes à la part d'ennuis qui nous est faite.

Cette réflexion mélancolique me vient du bruit que font messieurs les bookmakers à propos de la mesure peu bienveillante, j'en conviens, dont ils viennent d'être l'objet. Il faut les voir, dans la banlieue, que presque tous habitent, exhaler leur colère le long du fleuve, comme les Hébreux à Babylone ou comme les damnés au bord du Styx. Le grand gémissement entendu dans Rhama n'était qu'une musiquette de quatre sous auprès de la douloureuse symphonie dont ils régalent les oreilles. A les entendre, tout est perdu pour la paix publique, et ils renverseront le gouvernement. C'est comme si c'était déjà fait! Ceux-ci geignent et ceux-là clament; tous vocifèrent et se démènent. On a osé toucher à un des corps les plus respectables de l'État moderne et secouer, dans leur personne, les assises de la société!… Que leur a-t-on fait pourtant, bon Dieu! Retiré tout simplement un inerte morceau de bois qui, ne leur servait qu'à ficher en terre pour faciliter leurs opérations.

On affirmait, dans mon village, que plusieurs s'étaient tués de désespoir. Eh bien, si, dans les champs Élyséens d'un monde meilleur, leurs ombres toujours gémissantes rencontrent l'ombre éternellement mélancolique d'Abélard et que le grand érudit entende le sujet de leur plainte, quel ironique sourire sur ses lèvres où le nom sacré d'Héloïse brûle encore, et quel regard de dédain dans ses yeux abaissés!

* * * * *

—C'est le Printemps! vous dis-je, ma chère! C'est le Printemps!

Et vous vous repeletonnez, frileuse, au coin du feu clair et ronflant, comme une chatte, le dos sous votre belle chevelure dénouée, les coudes sur les genoux et les mains ramenées vers la flamme qui fait courir, dans leur transparence délicate, de délicieux petits reflets roses. Et je vous répète:

—C'est aujourd'hui le Printemps, mignonne! ne m'entendez-vous pas?

Alors vous fermez les yeux, sans toujours me répondre, et j'imagine que mes paroles vous frappent l'oreille sans aller plus loin, comme un son indécis, comme une romance lointaine dont les mots échappent et dont l'air seul parvient jusqu'à vous, vague et mêlé dans le vent. Mais ces mélodies inconsciemment perçues ont le don d'évoquer les visions et les souvenirs. Vous fermez les yeux et c'est certainement pour vous recueillir dans le rêve des verdures renaissantes, des violettes bordant les chemins, des brises pleines d'odeurs vivaces et douces, des longues promenades sous le soleil tiède déjà, de toutes les splendeurs en boutons dont la Nature devait être parée aujourd'hui, si mon almanach n'avait effrontément menti! Vous ne rêvez pas tant que cela, mon âme. Le Printemps n'est-il pas dans cette chambre chaude et pleine de fleurs où vous aimez à vivre en hiver? Le Printemps n'est-il pas partout où vous êtes? Et ne pouvons-nous pas chanter là comme dans les bois, et chaque jour, tant notre joie s'y renouvelle:

C'est la première du Printemps
Au théâtre de la Nature!

[Illustration]

[Illustration]

MIMOSAS

Comment ne pas songer qu'ils viennent de là-bas où la terreur et l'effarement ont marqué la fin des jours de gaieté carnavalesque, ces beaux panaches de mimosas que les petites charrettes parisiennes promènent et qui semblent verser une pluie d'or sur les roses alanguies des marchandes ambulantes? Que la Nature est indifférente à nos misères! Tandis que la fourmillière humaine s'éparpillait affolée, croyant encore sentir le sol s'ouvrir sous ses pas, les fleurs, tranquilles, s'épanouissaient dans la sérénité du matin, sous cette première blancheur de l'aube qui est comme le sourire d'argent du ciel.

La mythologie grecque, qui savait si bien mêler aux fables grandioses les plus exquises imaginations, n'avait pas dédaigné de chercher une légende aux fleurs. Rappelez-vous celle d'Hyacinthe; Ainsi au Japon, dont je vous ai dit, un jour, le joli poème des lilas. L'Orient est plein de ces traditions charmantes. Je les regrette vivement, ma chère, et constate l'infériorité de notre imagination à ce sujet. Ce n'est pas assez pour moi de comparer sans cesse les lys à vos doigts et les roses à votre bouche. Tous les madrigaux d'autrefois n'étaient pleins que de ces choses-là. Et puis ce n'est ni vrai ni vraiment flatteur. Les lys n'ont pas les jolis reflets d'azur qui courent sous le satin blanc de votre main, et vos lèvres ont des parfums vivants que n'ont jamais eus les roses. Il faudrait en finir avec ces continuelles comparaisons qui, si belles que soient les fleurs, sont encore à l'humiliation de la femme. Je voudrais faire mieux et plus digne de vous que cela dans une mythologie nouvelle. Tout est symbolique autour de nous. Mais, entre toutes choses, les fleurs dont les plus humbles, suffisamment contemplées, évoquent mille images diverses, comme vous le savez bien, vous qui passez des heures entières en contemplation devant un myosotis.

Voilà ce que j'ai rêvé, moi, il y a quelques jours devant une branche de mimosa.

* * * * *

La Méditerranée et son bleu manteau couchés sous le ciel, par un soir d'été plein de l'odeur des lauriers-roses, et, dans une île aujourd'hui disparue,—car je parle d'un temps lointain et inutile à préciser, puisqu'on a aimé toujours,—deux amants goûtant l'extase de cette heure mystérieuse où s'ouvre le jardin des étoiles. L'île est proche de la terre, et la solitude en semble faite pour le mutuel enchantement de leurs âmes. Vous souvient-il que nous avons souvent rêvé d'une thébaïde pareille, où rien ne nous atteindrait des clameurs lointaines et des banales gaietés? Ils marchent sur le rivage, les mains unies. Je les vois si bien que je pourrais vous dire maintenant vers quel siècle lointain ils ont vécu. Ils portent la blanche tunique grecque. Elle a, comme vous, de longs cheveux noirs qui sont comme une nuit répandue sur la double colline de neige de ses épaules; comme vous, elle a le profil fier de la race élue, et, comme vous, je ne sais quel éclat fatal de pierrerie dans les yeux. Et c'est lentement qu'ils s'avancent le long du flot qui chante, tout en poussant jusqu'à leurs beaux pieds nus, son écume pareille à des palmes d'argent. Les grands oiseaux que le soir exile des hautes mers passent au-dessus de leurs têtes avec un doux balancement d'ailes. C'est comme un grand recueillement de la Nature autour d'eux, dans ce magnifique paysage sérénal où leurs ombres grandissent et bleuissent, à mesure que la lune se lève, la lune mélancolique qui roule dans les flots comme une grosse larme brisée.

* * * * *

—Que la vie est douce ici, ma bien-aimée! fait l'amant, rompant soudain le silence.

Et elle lui répondit, comme quelqu'un qui se réveille:

—La mort serait plus douce encore, car elle nous réunirait pour jamais.

Et, leurs regards plongeant l'un dans l'autre, comme si leurs âmes s'y mêlaient, ils y mesurèrent l'infini d'une tendresse que rien au monde ne pourrait briser; car l'espoir fou d'immortalité, par delà le trépas, qui nous dévore ne nous vient que de l'amour.

—Oui, reprit-il, tout est beau autour de nous, tout est charmant, mais tout cela pourrait disparaître que, si tu me restais, je n'y prendrais même pas garde.

Elle lui répondit:

—Le ciel n'est pas si grand que tes yeux ni la mer si profonde que ton amour.

Ainsi, comme il arrive dans les tendresses exaltées, s'immatérialisait leur pensée dans un rêve où s'anéantissait l'univers. Ils sentaient bien qu'en dehors l'un de l'autre, rien ne leur était rien ni à l'un ni à l'autre, que tout pouvait s'écrouler autour d'eux, mais non pas rompre l'invisible chaîne que leurs lèvres tendues dans un baiser suprême allaient fermer.

* * * * *

Jamais la sérénité du ciel n'avait été si grande dans aucune nuit d'été. A peine un frisson sur la mer qui, par places, en allongeait les ondes en un sillon d'argent. Les étoiles y posaient leurs images apaisées, comme des oiseaux lassés dont le vol s'arrête sur un arbre où ne passe pas le vent. Non, jamais, une telle sérénité du firmament n'avait enveloppé toutes choses d'une telle caresse…. Un grondement! puis un choc sous les pas. La mer soulevée et hurlante. Un bouquet de feu montant dans l'air avec un fracas épouvantable et, plus loin, par delà la rive, quelque Vésuve ou quelque Etna s'ouvrant dans une lourde fumée de soufre…. Plus d'île charmante! Plus d'amants soupirant une idylle dans le calme de ce beau soir! Comme ils l'avaient souhaité, la même flamme avait mêlé leurs esprits pour les emporter au ciel!

Au printemps qui suivit, sur la plage où étaient retombées quelques terres de l'île dispersée, une fleur nouvelle fleurit, semblant un bouquet de feu qui monta vers la nue comme celui des volcans. C'était le mimosa où respire encore l'âme douce et fidèle de ces amants fortunés!

* * * * *

Et pour finir moins tristement, ma chère, que par cette sombre légende:

Vous connaissez la fleur légère
Bordant le flot bleu qui s'endort?
On dirait que, sur la fougère,
Le soleil tombe en neige d'or.

Comme un panache de fumée
Que le couchant teint de safran,
Comme une poussière embaumée
Que pousse la brise en errant,

Elle monte dans l'air humide
Où le flot roule un souffle amer,
Et mêle son parfum timide
Aux âcres senteurs de la mer.

Elle flotte parmi l'espace
Où l'oranger tend ses bras lourds;
L'aile du papillon qui passe
Y met un fragile velours.

Mimosa! presque un nom de fée!
Quelque naïade, assurément,
S'en étant autrefois coiffée,
Parut plus belle à son amant.

J'aime cette fleur parfumée
Au souffle furtif et coquet,
Pour ce qu'une main bien aimée
Un jour en portait un bouquet.

[Illustration]

[Illustration]

LE BUIS

Le premier vrai dimanche de printemps dans un village de banlieue! Vous devinez si c'était un remue-ménage. A chaque train c'était un flot nouveau de voyageurs bruyants se dispersant sur les chemins, par groupes, s'appelant ou se disant adieu. Paris a une population spéciale d'émigrants hebdomadaires suburbains qui ne rappelle que de fort loin les hautes traditions de la noblesse française, brave petit monde assurément, mais d'une société plus provinciale que la province elle-même. Quel bavardage insipide monte de ce microcosme! Le bourdonnement des mouches est, à côté, fort intéressant. Mais quelle providence pour les débitants indigènes qui ne vivent guère que de l'empoisonner une fois par semaine! Il faut voir les gâte-sauces se ruer en cuisine dans les arrière-boutiques et les garçons des estaminets secouer les chaises du vent emporté par leurs tabliers blancs. Les notables du pays en promenade aussi, avec leurs chiens, ou simplement assis devant leurs portes, regardent avec une joie débonnaire cet élément de prospérité se répandre autour de leurs lares. Ils applaudissent au progrès contemporain, au sage goût de ce peuple pour les plaisirs faciles, au développement des industries alimentaires; ils se réjouissent d'être nés dans un si beau temps où tout le monde ne songe qu'à s'amuser. Les grands cacatoës de la démocratie locale trônent dans cet épanouissement, semblant dire, la main dans le revers de leur redingote: Ce beau temps-là, c'est nous qui l'avons fait! La vérité est qu'il se vend dans le pays, chaque dimanche, beaucoup plus de petits verres et de charcuterie qu'il y a dix ans. Allez donc nier, après cela, la prospérité nationale et le bien-être croissant des classes autrefois opprimées. Je jouis comme un autre du philanthropique spectacle de tous ces gosiers arrosés et de toutes ces tripes repues, mais j'en jouis sobrement, sans m'y appesantir, avec l'enthousiasme d'un homme qui n'aurait pas pris ce chemin s'il n'y avait pas été obligé.

—C'est aujourd'hui Pâques-fleuries, dit un enfant à son père en passant auprès de moi.

Son père le regarda d'un air qui voulait dire: Qu'est-ce que ça nous fait!

* * * * *

Eh bien! moi, ça me dit quelque chose. Le mot est si joli, d'abord: Pâques-fleuries! Ce fut comme une bouffée de souvenirs d'enfance qui me monta au cerveau, pendant qu'il tintait dans mon oreille. Tout un monde d'émotions douces se réveilla en moi, douces et lointaines comme la voix d'un clocher perdu dans les brouillards. Je revis les seuils de l'église tout jonchés de rameaux de buis et les foules cheminant, recueillies, sous cette verdure, comme cela était quand j'avais douze ans. Des relens d'encens et des gémissements d'orgue passèrent dans l'air, et je me complus singulièrement à cette vision qui me rajeunissait et me vieillissait tout ensemble. Des hymnes chantaient en latin dans ma mémoire, et cette musique m'était la plus douce du monde. Quoi d'étonnant?

Dans l'uniforme ennui des premières années qu'emplissent de fastidieuses études et de stupides exercices de mémoire, je ne me souviens pas de meilleur repos que celui des fêtes religieuses. Passer des murs froids de l'étude crasseuse dans l'enceinte radieuse et illuminée de l'église; quitter les bouquins noircis et cornés pour le missel aux enluminures naïves; entendre les mélodies sublimes du plain-chant au lieu du nasillard discours du pion; respirer à pleins poumons le benjoin après les fades parfums de la cuisine scolaire, n'était-ce pas vraiment quitter les réalités immondes pour les visions les plus aimables? N'était-ce pas franchir la porte d'un paradis longtemps fermé?

En ce temps-là, le jour des Rameaux était un grand événement dans ma vie, et la noble image du pardon triomphant descendant sur l'humanité prosternée m'apparaissait dans le simple rameau de buis que je promenais fièrement au retour de la grand'messe.

* * * * *

Je ne sais pas encore par quoi la philosophie contemporaine compte remplacer le symbolisme qui faisait le grand charme des religions disparues. Grâce à lui, la Nature était de toutes leurs fêtes. C'était un élément essentiellement païen de poésie et de grandeur, qui n'effrayait pas le spiritualisme bon enfant de nos aïeux. Cette consécration des choses par un commerce glorieux avec la Divinité n'était pas pour nous montrer le néant de la Matière. J'avoue que celle-ci m'apparaît beaucoup plus infime et humiliée sous le scalpel et dans les cornues, se brisant, s'évaporant, se multipliant à l'infini, comme une vermine, sous des noms scientifiques et barbares. J'ai horreur de vivre parmi tous ces gaz décomposés. Dût un dogme indéniable surgir un jour de toute cette cuisine, je lui préférerais encore le mensonge de la Vérité nue s'élançant des eaux candides d'un puits. Cette recherche de l'infini dans l'infiniment petit des pourritures me répugne horriblement, et j'aimais mieux les efforts brisés de l'âme humaine vers un idéal fuyant toujours, mais rayonnant comme le soleil qui nous éclaire et nous réchauffe sans que nous l'atteignions davantage. Il y avait un beau fond de panthéisme dans les cérémonies chrétiennes, qui leur venait de l'Orient plus encore que de Rome et de la Grèce. C'était toujours une attache à l'éternelle vérité qui est dans le respect mystérieux de la vie et dans l'adoration méditative du Beau dans toutes les formes accessibles à nos sens et à notre esprit.

* * * * *

Comme j'étais loin des promeneurs parisiens et des indigènes réjouis dont je n'entendais plus le bruit que comme celui d'un reflux, rythmé par la distance et s'affaiblissant à chaque nouveau retour! C'est que j'avais pris la pleine campagne tout en méditant et me perdant dans ces pensées, un chemin de traverse que je rebroussai pour rentrer avant le déclin du soleil. Il me fit passer presque devant l'église, vide alors, mais sur les marches de laquelle une mendiante continuait sa psalmodie, avec des rameaux de buis béni dans son tablier. Elle m'en tendit un, en échange de mon aumône, et je ne l'ai pas jeté. Je l'ai même rapporté avec moi, et, pour que vous n'ayez aucune envie de me railler, ma chère âme, je vous avouerai que je l'ai mis avec des fleurs que vous m'avez données autrefois et que j'ai toujours précieusement gardées. C'est un souvenir de jeunesse que je veux mêler à nos souvenirs d'amour.

[Illustration]

[Illustration]

PROSE DE PÂQUES

Tandis que, dans mon jardin, déjà, une verdure tendre suit, d'une vapeur d'émeraude, le squelette des arbustes, qu'aux cimes des lilas, de petites grappes de rubis se dégagent des feuilles pâles et serrées, que les pousses nouvelles des fusains nuancent de flèches jaunes leur masse sombre, qu'à terre les bordures s'émaillent, épaissies, piquées çà et là de petites fleurs sauvages, je sais, dominant ce menu paysage, un grand peuplier encore marqué au sceau de la désolation hibernale. Son tronc noir monte droit dans le ciel et se sépare très haut en brins formant comme un fuseau déchiqueté. Ces petites lignes noires et précises tracent, sur l'azur indécis d'avril, comme un dessin à la plume, une façon d'arabesque extrêmement délicate. Sur un point seulement, une touffe met une bavure d'estompe, une sorte de pâté comme en pose sur leur cahier la maladresse des écoliers. Au premier abord, vous croiriez le gui sacré que nos aïeux des Gaules ne fauchaient qu'avec une serpe d'or. Et, dans la prairie large qu'emplit la solitude exquise et silencieuse du matin, le rêve évoque volontiers l'image de Velléda la vierge aux jambes nues, le corps agité de prophétiques frissons, et, plus que jamais, sous le casque ardent de sa chevelure, méditant les destins obscurs de la terre douce et féconde où s'achèvent les gloires de la race. Car c'est plus que jamais qu'il les faut invoquer ces tutélaires génies du sol natal, ces dieux longtemps endormis dont la pitié marquait d'un signe les peupliers et les chênes, patrons agrestes des ancêtres au coeur viril dont le sang tarit dans nos veines!

Mais non! Moi qui connais, dans ses moindres détails, le petit coin de nature où je vis, je sais fort bien ce qu'est cette houppe sombre accrochée à la nervure tourmentée de l'arbre éploré, dont les souffles mauvais de la lune rousse courbent la tête flexible. J'en ai vu partir, l'an dernier, un peu plus tard, il est vrai, une volée de ramiers, de ces ramiers confiants de banlieue que l'inexpérience des chasseurs dominicaux prendra pour des pigeons domestiques, et que protégera la crainte salutaire des dommages et intérêts. C'est un nid de l'autre printemps qui est là, un nid où chuchotèrent beaucoup d'angoisses et beaucoup de tendresses, un nid abandonné, dont les feuillages renaissants voileront bientôt la mélancolie, comme les espoirs nouveaux où s'ensevelissent nos tristesses dans un linceul de gaieté, sans que celles-ci en demeurent moins attachées au plus solide de notre être, au plus vivant de nos entrailles.

* * * * *

Par quelle association bizarre de pensées, par quel caprice de rapprochement, me suis-je constamment souvenu de ce gîte délaissé, flottant dans le vent et suspendu dans les branches, devant les boutiques fastueuses où l'oeuf pascal, sous toutes ses formes, emplissait hier les devantures? Non plus le petit oeuf teint de rouge qui constituait, dans notre enfance, le plus économique des présents. Car c'est tout au plus si quelques marchands ambitieux et dans le but coupable d'en augmenter le prix, découpaient sur les plus beaux, avec la pointe d'un canif, le portrait d'une cathédrale. Mais l'oeuf nouveau, l'oeuf magnifique, obligatoire mais non gratuit, qui est comme le café des étrennes dont le petit Noël avait été l'apéritif, invention des petites dames plus que des mères de famille, joie des cocottes beaucoup plus que tranquillité des parents. De tous les arts qui ont progressé dans le siècle, celui de demander est certainement un des mieux partagés. Ce temps a été dur pour les fois réconfortantes et les illusions généreuses, mais il a beaucoup fait pour la quémanderie. Il a tué les nobles colères, mais il a perfectionné le pourboire. Le laurier a symbolysé certaines époques. La carotte servira d'emblème à celle-ci. Je dis tout cela sans amertume; car je ne sais rien de plus charmant que la mode des cadeaux entre gens qui s'aiment. C'est l'idée de réglementer cette mode qui me convient moins et lui ôte, pour moi, beaucoup de sa poésie.

Oeufs sur oeufs derrière les vitrines! Oeufs de moineaux et oeufs d'autruche! Oeufs monstrueux qu'on pourrait prendre pour le globe de l'oeil des mammouths immenses récemment découverts et qui nous prouvent que nous autres de la race humaine sommes une simple vermine sur la peau recroquevillée d'un monde qui s'éteint. Est-ce que l'univers va finir dans une immense omelette? Surprises que tout cela! Mais surprises inouïes. Boîtes à jouets ou boîtes à bijoux. Plus rien de l'ancienne légende qui donnait un sens particulier à cette nature de présents.

Et, malgré moi, je me détournais de ces chapelets insupportables aux grains inégaux, aux contours sans harmonie pour me rappeler, dans le grand peuplier de mon jardin, le nid désert que mouillaient les giboulées, le nid que n'agitaient plus de craintifs frémissements d'ailes. Et cette antithèse prenant d'étranges proportions dans mon esprit, je murmurais, sans dire tout haut ma préoccupation ridicule:

Nid sans oeufs, oeufs sans nid. La triste chose!

* * * * *

Et, tout en marchant par les rues qu'emplissait un grand désoeuvrement de foule, je pensais aux maisons où l'on pleure aujourd'hui les absents de la dernière guerre. L'enfant a grandi, intelligent et vigoureux, portant en lui l'immense espoir de tous. Il avait coûté cher à faire ainsi, mais il était celui qui devait s'envoler plus haut que les autres du même nom et rapporter, un jour, dans l'arche, un brin de laurier. Il était l'orgueil futur et la consolation certaine. Quand le devoir viril de servir son pays est venu à lui, il l'avait accueilli comme un ami et il était parti promettant de revenir. Qui raillera maintenant les pressentiments des mères? C'est dans le vacarme de la poudre qu'il a rencontré l'éternel silence. C'est la mort anonyme que crache au hasard la gueule des canons qui lui a mis au front le froid du dernier baiser. Est-ce l'ongle subtil des bêtes de proie ou la pointe d'une pique ennemie qui, le retournant sur le sable ensanglanté, donnera à sa face l'adieu de la lumière? Tandis que les clairons se taisent dans l'éloignement de la retraite, son dernier souffle s'exhale et va rejoindre dans le ciel la clameur des cuivres rassemblant les courages prêts à de nouveaux combats. Celui-là ne reverra plus le doux toit où il avait été comme l'oiseau tremblant que rassurent les maternelles caresses, le doux toit dont il s'était trouvé l'hôte en naissant et où les choses elles-mêmes semblaient l'aimer!

Et lui donc! n'avait-il pas rêvé, à son tour, la demeure tranquille où il amènerait un jour la jeune épouse toute blanche? La porte n'était-elle pas ouverte déjà, perdue dans un échevèlement de glycine, donnant sur le jardin où les causeries seraient si douces à la clarté amie des étoiles, sous l'odeur fragile des lilas? Ne savait-il pas déjà la place du banc de pierre où les confidences meurent dans l'imperceptible bruissement des mousses froissées quand s'allument doux projets morts dans leur germe! Maison vide et rêve sans asile!

Nid sans oeufs! oeufs sans nid!

* * * * *

Vous rappelez-vous, mon amour, la place que nous avions choisie pour nous aimer bien longtemps quand le printemps viendrait, après l'hiver qui nous fut si doux et qui devait contenir toutes nos tendresses? C'est en marchant dans la neige qui craquait délicieusement sous vos petits pieds, le long du bois désolé et sous un ciel froid où le soleil pâle, et las de lutter, soufflait à peine quelques vapeurs de cuivre que nous parlions, votre bras tenant de très près le mien, du renouveau des choses fêtant le renouveau de notre bonheur. Au lieu de la fourrure frileuse qui vous enveloppait cependant si bien, vous porteriez une toilette très légère et je verrais vos jolis bras sous les transparences nacrées de l'étoffe. Nous nous arrêterions longtemps sous ce toit rustique dont les murs porteraient des capucines en fleur parmi les lierres. Et vos baisers après avoir été le foyer où nos âmes croisaient leurs étincelles, seraient devenus la fraîcheur des sources où elles seraient venues boire ensemble.

Avril est venu trop tard pour nous trouver encore amis. Les calendriers se moquent bien de nos misères.

Et vous,—comme le temps fuit!—qui fûtes ma compagne d'une nuit seulement; d'une nuit chaste mais pleine de désirs, dans l'emportement du train qui nous emmenait l'un et l'autre pour nous séparer à l'arrivée; d'une nuit trop courte où ne s'échangèrent que des paroles presque banales, mais où tous deux nous sentions déjà l'enlacement délicieux des chaînes qui allaient se briser, croyez-vous que j'aie oublié les rêves absurdement exquis que je sentais en vous aussi bien qu'en moi et qui me reviennent parfois sur des ailes d'espérance?

Nos vaines tendresses sont souvent comme des voyageurs sans gîte. Des bonheurs ignorés nous attendent là où ne nous mènera jamais notre chemin.

Nids sans oeufs! oeufs sans nid! La triste chose!

[Illustration]

[Illustration]

AU SALON

Nous cheminions, celle que j'aime et moi, dans les grandes salles, les yeux déjà un peu perdus de peinture, dans cette griserie vague de couleurs qui vient d'une orgie de tableaux et qui ne permet guère, à nos Expositions annuelles, les patientes études. Autour de nous la foule grouillait, et l'on eût dit que, nouvelle Pandore, M. Prudhomme avait ouvert sa boîte mystérieuse, tant il se disait de sottises et d'hérésies autour de nous. Les admirations écoeurantes allaient aux succès faciles. Je vous recommande le goût des jeunes filles du monde en peinture. Nous marchions, déjà lassés, dans ce bouhaha de dessus de palettes et de paroles inutiles, dans le mouvement banal d'art qui est devenu une fabrication, et dans ce mouvement banal d'esprit qui s'exerce à la critique sans rien savoir. Car tout le monde tente et tout le monde juge aujourd'hui, ce qui ne laisse à personne le temps d'apprendre. Infidèle à mon bras, la promeneuse que j'avais conduite laissait errer un regard distrait par delà les cimaises, vers les sommets où s'en vont ceux qui n'avaient cependant pas pris pour devise: Quo non ascendam!

Tout à coup elle s'arrêta net:

—Et de cinq, fit-elle.

—Quoi, cinq? lui dis-je en approchant; car ce m'était une occasion délicieuse de frôler de plus près les charmes que la possession m'a rendu plus chers, à rencontre des paresses ordinaires qui sont le lot de la satiété.

—Mais les Èves cueillant une pomme!

Je regardai dans le sens que son doigt m'indiquait. C'était bien une Ève, en effet, qui, dans une nudité correcte, tendait son bras blanc vers un fruit rond qui ferait supposer que le Paradis terrestre était dans notre Normandie et non pas où l'on mit d'ignorants restaurateurs de géographie. Car toutes les découvertes nouvelles tendent à prouver que l'ancienne Palestine était dans notre France. Je ne désespère pas de trouver à Montmartre des traces authentiques du Calvaire. J'y ai déjà choisi une Madeleine pour y faire aussi mon petit faubourg Saint-Antoine hébreu, à l'instar de celui du Champ-de-Mars. Nous y jouerons la Passion comme nos ancêtres représentaient les Mystères. Je figurerai Simon le Nazaréen, parce que j'ai une façon très distinguée de porter la croix, et Gailhard Ponce-Pilate parce que ce lui sera une occasion unique de se laver les mains.

—C'est bien une pomme! fis-je avec conviction.

* * * * *

Et j'ajoutai:

—Parions, madame, que si c'était vous qui eussiez été notre première mère,—et vous auriez porté mieux que personne le costume traditionnel,—ce n'est pas pour une simple pomme que vous auriez livré au ridicule le front de votre mari, et condamné à des maux sans nombre votre innocente postérité?

—Pour quoi, alors?

Et elle me regardait avec un étonnement doux dans les yeux. Me remémorant ses goûts personnels, je repris:

—Mais pour des fraises, par exemple; car vous m'avez toujours paru les aimer bien davantage. Vous vous en fussiez servi à vous-même tout un plat sur le coeur d'une feuille de vigne, et vous m'en auriez sûrement offert. J'aurais certainement refusé les fraises pour vous les laisser toutes, mais j'aurais baisé la feuille parce que vos jolis doigts l'auraient touchée, et devinant peut-être qu'elle serait bientôt votre première jupe. Vous rappelez-vous nos fouilles gastronomiques dans le bois de Meudon, quand vous poussiez de petits cris de joie à chaque perle rouge et savoureuse découverte par vous, dans la profondeur humide des gazons, et que les merles s'effarouchaient à votre approche tandis que les rossignols continuaient pour vous leur plus belle chanson? Vous aviez des gourmandises charmantes et vous traîniez, comme une gamine, à genoux, m'offrant le radieux spectacle de vos montagnes naturelles.—Comme c'est bon! répétiez-vous. Et moi, j'attendais une autre occasion pour vous dire aussi:—Comme c'est bon! Car j'aime à partager vos impressions en toutes choses. Oui, des fraises; c'est pour des fraises seulement, madame, que vous auriez consenti à coiffer Adam du bonnet de Sganarelle et à précipiter votre race dans les maux infinis, dont cependant, à mon humble avis, l'amour est une suffisante consolation. Oui, sournoise adorée qui, dans ces printanières excursions, faisiez semblant de chercher seulement des violettes et portiez rapidement votre jolie main à votre bouche, avec un grain de corail aux doigts!

—Vous vous trompez, fit-elle.

* * * * *

—Alors, c'eût donc été pour des cerises? Parbleu! je n'en serais pas surpris; car vous n'avez pas non plus oublié nos belles promenades à Montmorency, d'où vous reveniez avec de lourdes et savoureuses boucles d'oreilles, mettant de chaque côté de votre cou deux larges gouttes de sang? Je me souviens de vos intrépidités, madame, et j'ai gardé délicieusement la mémoire des coups d'oeil que je glissais entre les branches, quand vos jolis pieds posés sur quelque fourche naturelle de l'arbre, vous écartiez les mollets pour vous donner plus d'assise, vos jupes formant au-dessus de moi comme une cloche blanche qui sonnait silencieusement les antiennes du désir. Tel, quand un lys dont le vent a brisé la tige penche vers le sol, son calice retourné, le bourdon tombé de son coeur d'or entrevoit, entre les plis candides des pétales, la poussière embaumée des étamines. Car vous êtes, madame, une fleur plus belle et plus pure que le lys et êtes aussi bien mise que lui, sans filer davantage. Vous aviez quelquefois une idée charmante et dont je vous étais spécialement reconnaissant: celle de relever le devant de votre robe et un peu de ses dessous, sans oublier la batiste de votre chemise, pour y entasser votre moisson. Ce m'était un agrandissement tout à fait agréable du panorama où s'obstinait mon regard. Et c'était comme un chapelet aux grains de pourpre vivante sur lequel couraient vos jolis doigts blancs, ma belle dévote, un chapelet que vous baisiez de temps en temps, mêlant le rouge des fruits avec le rouge encore plus vif de vos lèvres. Comme vous buviez à toutes ces petites coupes de rubis! Et quand nous revenions le soir, nous aurions pu retrouver le lendemain notre chemin, comme le Petit Poucet, aux noyaux éperlés tout le long. Ah! décidément, c'est pour des cerises que vous auriez seulement fermé sur le nez de vos petits-fils la porte immaculée de l'Éden.

—Pas davantage, poursuivit-elle avec un rire moqueur sur les lèvres.

* * * * *

—J'y suis enfin! m'écriai-je; vous n'eussiez écouté le maudit serpent qui nous a tous perdus et que Dieu a condamné pour cela à souffler éternellement dans les églises, que s'il vous avait montré sur l'arbre de la science du Bien du Mal une belle pêche au duvet parfumé comme celui de votre joue. Nous allions aussi à Montreuil dans la saison, ma charmante, et vous y faisiez une cour assidue aux espaliers. Un jour, en levant le bras trop haut, vous glissâtes le long de la muraille ensoleillée; votre jaconas,—car vous étiez mise en campagnarde avec un large chapeau de paille sous lequel vos beaux cheveux faisaient une tache noire—s'accrocha à un clou planté entre les pierres et se déchira tout du long. Ainsi me fut révélé l'envers de la médaille que j'avais numismatisée amoureusement en d'autres circonstances. Puissent toutes les médailles avoir des revers pareils! J'en fus positivement ébloui. Bien vite relevée et, sans même prendre le soin de réparer votre toilette, vous vous barbouilliez effrontément du jus luisant du fruit volé, vous vous barbouilliez les lèvres et même un peu les joues. Allons, j'ai deviné, cette fois, et c'est pour une pêche que vous nous auriez tous condamnés à payer nos contributions dans cette vallée de larmes.

—Pas le moins du monde, reprit-elle, et s'il faut être franche, c'est, comme Ève, pour une pomme que je vous aurais tous damnés, en même temps que moi-même. Car seule, sous les dents de la femme, la pomme résiste et se déchire, en saignant, avec une plainte, comme si elle mordait dans un coeur.

[Illustration]

[Illustration: TULIPES]

Derrière les vitres embuées d'un marchand de fleurs, dans un panier ridicule affectant la forme d'un chapeau de bergère, enrubanné et accroché, au mépris du bon sens, à un chevalet de palissandre, un faisceau de ces tulipes précoces qui nous viennent de loin composait un bouquet aux couleurs tentantes et variées. Comme humiliées du décor que leur faisait la bêtise humaine, les fleurs demeuraient fermées, pareilles aux pointes émoussées de lourdes flèches, légèrement inclinées sur leur tige, mais souriantes cependant de l'éclat de leurs tons orientaux et de leur persane splendeur. A peine l'une d'elles montrait-elle son coeur noir comme la langue bavarde des perroquets. Tout autour s'éplorait l'or poudreux des mimosas, et au pied, des roses anémiques languissaient sous les pleurs inutiles de l'arrosoir, compatissamment regardées par l'oeil bleu des violettes de Parme et de Toulouse. Ce coin menteur de jardin avait je ne sais quel charme apprêté qui faisait, à la fois, plaisir et peine, comme ce qui reste de la beauté des femmes sur le retour. J'en emportai toutefois la vision obstinée pendant le reste de ma promenade dans la nudité des Champs-Élysées sans verdure où le pas des chevaux sonnait sec sur le sol gelé, avenue de squelettes d'arbres hypnotisés dans l'air chargé de neige, mélancolique souvenir des gloires estivales et des triomphantes toilettes montant vers les fraîcheurs du bois dans la rose caresse du soleil couchant. C'est là surtout que l'hiver est triste de tout ce qu'y furent doux le printemps et l'automne. Dans ma course qui faisait plus piquante encore la bise qui me soufflait au visage, l'image des tulipes contemplées un instant me suivait, comme le mirage d'un oasis, et arrêtait sa douceur dans mes yeux, celles-ci d'un rouge vif traversé de paraphes noirs, celles-là uni-colores et du ton frais des bengales, une surtout presque blanche avec une moucheture de sang pâle, toutes pensives de ma propre pensée et portant, en elles, comme moi, les tristesses de l'exil. Car nous sommes les proscrits du soleil, nous qu'obsède, au coeur même des frimas, le rêve immortel de la lumière.

* * * * *

J'ai vu Haarlem, la patrie des plus grands paysagistes du monde et des fous tulipiers. Des botanistes m'ont montré là-bas ces variétés fameuses qui s'appelaient l'Amiral Dieskem, le Semper Augustus et dont les moindres oignons valaient des monceaux de florins. Le nom de Clusius, l'importateur de la plante sacrée, est encore vénéré là-bas et maudit celui d'Edvar Forstius qui, nouveau Tarquin, fauchait d'une baguette impie les magnifiques parterres. Les légendes abondent là-bas sur cette fleur qui y fut passionnément aimée, comme une femme, avec des folies et des désespoirs. Il y en a de lamentables, comme celle du savetier qui avait enfin découvert la tulipe noire et qui mourut de chagrin parce qu'un jury jaloux en écrasa les caïeux devant lui. Voilà qui prouve qu'il vaut mieux quitter la cordonnerie pour diriger l'Opéra, sous l'oeil paterne des commissions budgétaires, que pour se livrer à l'agriculture qui est moins directement protégée par l'État. Mais il y en a aussi de fort gaies parmi ces histoires. Celle-ci, par exemple: un malheureux matelot attendait patiemment son réengagement d'un riche armateur qui ne se pressait guère, comme ont coutume de faire les gros seigneurs vis-à-vis des petites gens. Seul, dans une salle où l'avait oublié le caprice du maître, l'homme aux flancs cuirassés d'un triple airain y sentit bientôt descendre une faim abominable. Il n'avait dans sa poche qu'un méchant morceau de pain. Mais sur une planche, et, dans un ordre admirable, de gros oignons étaient rangés. Il en prit un, le mordit et le rejeta, le trouvant amer. Il essaya ainsi successivement tous les autres. Quand l'armateur revint, le matelot avait mangé le plus clair de sa fortune, laquelle consistait surtout dans cette collection d'oignons uniques qu'il se disposait à vendre pour remettre ses bateaux à la mer. Plusieurs variétés introuvables de tulipes s'anéantirent dans ce désastre. C'est assurément un malheur, mais quelle admirable leçon pour tous les gens qui font faire antichambre au petit monde!

* * * * *

Décidément, de toutes les tulipes que j'ai admirées là-bas, derrière le vitrage, et que je ne puis oublier, celle que je préfère est la blanche qui semblait comme éclaboussée de pourpre vivante. Celle-là évoque un poème que je lus autrefois, à moins que je ne l'aie inventé et que je préfère encore aux bavardages des botanistes hollandais. Il avait pour héros un prince persan, beau comme le jour et amoureux comme un fou, amoureux d'une de ces belles filles d'Orient qui portent, dans leurs cheveux, des reflets d'azur sombre semblant tomber des cieux nocturnes. Et, dans leurs yeux, un scintillement d'étoiles. Je crois même me rappeler qu'il s'appelait Hamsah, de par ma volonté, du moins, sinon de par l'histoire. Les princes de ce temps et de ce pays étaient poètes quelquefois, comme notre Charles d'Orléans qui fut un des bons rimeurs de son époque, ce qui valait mieux que de faire guillotiner ses cousins, comme s'y appliqua un de ses petits-fils. Hamsah chantait, sur les rythmes les plus harmonieux, les mélancolies de son âme et les cruautés de l'adorée. J'ai même traduit, sinon simplement imité sans l'avoir connu, un de ses courts poèmes dans le sonnet qui suit:

J'ai caché dans la rose en pleurs
Les larmes qu'il faut qu'on ignore,
Pour que la rosée et l'aurore
Les confondent avec les leurs.

Puissent-elles, à ses couleurs,
Apporter plus d'éclat encore,
Et puisse la main que j'adore
La trouver belle entre les fleurs!

Entre toutes la rose est celle
Dont l'âme jalouse recèle
Le mieux ses parfums au soleil,

Et de qui la lèvre embaumée
Garde le plus d'ombre enfermée
Sous son beau sourire vermeil!

Mais bah! l'adorée se moquait bien des roses que le pauvre Hamsah cueillait pour elle. Elle était capricieuse comme toutes celles qui sont belles. Son caprice était l'amour de quelque fleur plus rare, plus sauvage et que ne possédât aucun jardin. L'idéal de la femme est le plus souvent dans ces inaccessibles fantaisies, dans ces rêves déraisonnables. Il est chimérique en diable, tandis que le nôtre, qui est vivant dans sa beauté, nous induit en courage et en sacrifices réels. Ses imaginations nous sont de véritables tortures. Un jour qu'elle se promenait avec Hamsah dans une campagne lointaine, elle lui montra, par delà un précipice, sur le bord escarpé d'un torrent qui courait sous une toison d'écume argentée, une plante étrange que surmontait une pointe brillante comme un bouton de lis.—«Voilà la fleur que je voudrais, dit-elle. Mais je vous défends de me l'aller chercher.» Elle n'avait pas fini qu'Hamsah avait plongé dans le gouffre, en sortait comme par un miracle, et violemment jeté sur l'autre rive, mourait la main tendue vers la fleur qu'ensanglantait la blessure de ses doigts déchirés aux rocs. Ces taches sacrées en avaient moucheté l'immaculée blancheur; ces gouttes rouges avaient baptisé la première tulipe pareille à celle que je préférais dans le ridicule panier. Ma fable ne vaut-elle pas bien celle de ce misérable Narcisse

Dont les honteuses mains creusèrent le tombeau,

comme a fort bien dit le poète Henri Cantel? C'est décidément cette tulipe-là que je vais acheter pour vous, ma chère âme, cette tulipe blanche où coule le sang de l'amour. Si je n'ai pas la beauté du prince Hamsah, j'en ai, du moins, la tendresse et vous, vous êtes de tout point pareille à celle pour qui il fut heureux de mourir, puisque la nuit a mis ses ombres bleues dans votre chevelure et que vos yeux sont les étoiles qui mènent les bergers aux pieds des Dieux!

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POÈME DE MAI

Vous ne voulez pas le croire, ma chère, mais nous sommes en Mai. Pourquoi ne le voulez-vous pas croire? Parce que les lilas ne sont pas venus sonner dans l'air des messes amoureuses avec leurs clochettes parfumées? Parce que le coeur des roses est encore enfoui dans son armure d'émeraude? Mais le mien, tout prêt à fleurir, me dit que le Printemps est bien là malgré la mélancolie du ciel et la pauvreté des premières verdures. Je suis fidèle aux dates comme le calendrier lui-même. Je vous jure que le temps est arrivé d'aller cueillir des bouquets dans l'herbe et de murmurer de douces choses à l'oreille sous l'ombre tremblante des arbres. Mais vos petits pieds se mouillent dans les gazons noyés de pluie et les marronniers n'ont pas encore ouvert leurs innombrables parasols que traversent des filets de lumière. Nous n'irons donc pas sur le bord de la rivière qui chante, comme au Mai de l'an passé qui ne nous fut, à tous deux, qu'une longue promenade dans les bois. C'est auprès du feu flambant encore que nous évoquerons la vision des riants paysages inondés de soleil, des eaux glissant sous un rideau d'argent et d'azur, des horizons mourants dans les vapeurs roses du soir. Si tout cela n'est pas autour de nous, que, du moins, tout cela soit en nous! Car tout cela n'est que le réveil des impressions qui sont la jeunesse et la saveur de la vie. Tout cela n'est qu'un sursaut divin de l'amour vers de nouvelles tendresses. Ah! les lilas et les roses nous ont trahis! Vous n'en recevrez pas moins, ma chère âme, l'hommage du jardin que je porte en moi et dont les floraisons sont infiniment plus fidèles que celles des autres parterres. Mes rimes imiteront de leur mieux la voix caressante des fauvettes sous l'épaisseur obscure des feuillées. Le trouble où me met votre beauté sera comme le frisson que le vent matinal fait passer dans les branches. Ecoutez plutôt:

* * * * *

A l'ombre douce de la nuit
De tes cheveux l'ombre est pareille.
Et la nacre des perles luit
Aux fins contours de ton oreille.

De lis ton front est velouté:
Sur ta bouche meurt une rose,
Car tout rappelle, en ta beauté,
Le teint de quelque belle chose.

Pour tes yeux seuls je cherche en vain.
Il semble qu'en eux se confonde
Le ton changeant qui fait divin
Le mirage du ciel dans l'onde.

Tous tes charmes ont leur couleur
Où mon coeur se complaît sans trêve….
Mais tes beaux yeux quelle est la leur?
—La chère couleur de mon Rêve!

* * * * *

Il faut nous souvenir, madame. Je ne vous demande pas de revivre avec vous les jours passés; car ils ne suffiraient plus à ma vie d'aujourd'hui. Ma tendresse, sans cesse accrue, a senti se doubler en elle l'impatience du désir et la puissance des joies. Les bonheurs accumulés ont fait comme un lit de fleurs très profond et très élevé au bonheur que je rêve. En vous suivant, je me suis tout naturellement rapproché du ciel. Je plane très au-dessus des routes autrefois suivies et, si douces qu'elles aient été, votre bras s'appuyant sur le mien, je ne veux pas redescendre. L'abîme qui me tente est celui d'en haut, profond et plein d'étoiles comme vos yeux. Souvenons-nous cependant; mais pour être plus assurés que nos âmes se sont mêlées davantage et que tout ce qui nous fut doux nous serait encore plus doux maintenant. Ah! dans les sentiers silencieux où nous marchions l'un près de l'autre, où je buvais votre souffle, ma tête penchée vers votre tête, il me semble que si nous y revenions, mes lèvres n'y quitteraient plus vos lèvres. Ah! sur les gazons pleins de marguerites, où nous allions nous asseoir, quand le soleil déclinait derrière les grands arbres teintés de rouge et d'or, si nous nous retrouvions encore, la nuit nous surprendrait dans un embrassement sans fin. Les caresses que nous avons semées, nous les retrouverions grandies comme des plantes vivaces. Souvenons-nous! Souvenons-nous! Ceux qui sentent leur amour décroître ont, seuls, raison de chercher l'oubli. Celui que votre beauté m'inspire n'est pas de ces affections périssables. Il est en moi plus que moi-même, toute ma douleur comme toute ma joie.

* * * * *

Dans l'amour farouche où, sans trêve,
Je m'abîme et dont je mourrai,
J'ai mis l'orgueil désespéré
D'un coeur qu'avait trahi son rêve.

Car je porte au flanc gauche un glaive
Invisible et si bien entré
Qu'il s'enfonce, plus acéré,
Quand ma lâche main le soulève.

S'alourdissant sous mon effort,
Il fouille, plus avant, plus fort,
Dans ma poitrine, jusqu'à l'âme,

Et son poids grave dans ma chair
Un nom, ton nom cruel et cher
Qu'un jour écrivit sur sa lame.

* * * * *

Mais vous ne m'écoutez pas, ma mie. Ah! femme que vous êtes! Comme, au fond de votre être, vous êtes bien plus à la Nature qu'à l'Amour. Tandis que je vous chante mes tortures et mes délices, vos yeux se perdent vers des lointains où ma voix ne parvient guère. Mes vers vous consolent mal des roses absentes et votre pensée est toute au regret des lilas attardés. Ce n'est pas flatteur pour moi. Mais patience! Si les fleurs de cette année viennent tard, peut-être dureront-elles plus longtemps, et vous verrez, comme moi, dont le dernier et tardif amour est le plus fort, qu'il est doux de respirer les parfums du printemps en automne!

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CHOSES VÉCUES

Il faudrait en finir cependant, madame, avec notre éternel sujet de discussion. Vous ne passez pas un jour sans me demander la fleur que je préfère, et comme je vous réponds tantôt: la rose! tantôt: l'héliotrope! tantôt: le jasmin! suivant que c'est l'une ou l'autre qui meurt dans vos sombres cheveux, comme dit un vers célèbre de Coppée, ou qui palpite en haut de votre corsage au rythme harmonieux de votre souffle, vous en concluez que je n'ai aucune fixité dans les goûts et vous m'accusez très haut d'inconstance, vous à qui je me suis lié par une immortelle tendresse.

Vous allez jusqu'à me dire que je ne sais pas ce que je veux, ce qui est tout simplement une impudence de votre part. Car ce que je veux, vous le savez aussi bien que moi, et d'autant mieux que, seule, vous me le pouvez donner. Ah! ce que je veux, c'est…. Non! j'ai juré d'être décent aujourd'hui. J'écris pour les académiciens et pour les demoiselles.

Où en étais-je vraiment? Vous me troublez l'esprit avec des questions aussi inattendues. Eh bien! pour clore un débat qui a trop duré, je vous avouerai aujourd'hui cyniquement que je vous ai toujours menti. Non! la fleur que j'aime le mieux, ce n'est pas la rose qui fleure comme votre bouche, ni l'héliotrope dont le bleu changeant et profond fait penser à vos yeux, ni le jasmin dont les blancheurs semblent être demeurées à vos doigts effilés; ce n'est pas non plus la pivoine dont les pétales transparents vibrent au moindre souffle comme les ailes de votre joli nez latin, ni l'iris marin qui a les délicieux balancements de votre tête mutine, ni la glycine qui, massive et en grappes serrées, a les lourds frissons de votre chevelure, ni l'anthémis dont l'innombrable épanouissement et la gloire constellée n'a d'égal que le faisceau fleuri de vos grâces et de vos splendeurs. La fleur que je préfère, je ne sais pas son nom,—ni vous non plus sans doute, bien que vous soyez plus savante en botanique que moi;—c'est une fleur à peine, une façon de petite herbe sauvage. Elle s'est trouvée prise dans la feuille de lierre que vous cueillites au bord d'une haie, quand je vous guettai pour la première fois et que vous pliâtes en deux pour la cacher dans mon portefeuille.

J'imagine que c'est quelque plante magique dont le voisinage ensorcela mon coeur pour jamais et vous le soumit par un mystérieux et inexorable pouvoir. Elle s'appelle pour moi: la Destinée! c'est-à-dire: le Bonheur! si cela vous plaît, ou: l'immortelle Détresse, s'il vous convient de me faire souffrir. Cela vaut bien, ce me semble, une appellation barbare de Linné ou de Jussieu!

* * * * *

Nous en sommes à peine aux fraises, ma très chère et très belle aimée. Je crois même avoir fait rouler dans votre assiette les premières que le Midi nous ait envoyées. Vous avez déjà rêvé de cerises et vous m'avez signalé des framboises que vous croyez avoir vues chez un joaillier probablement. Mais moi qui habite les jardins, je puis vous assurer que vous en avez pour quelque temps encore avant de croquer des guignes sur le chemin de Montmorency et de voler dans les haies d'authentiques framboises. Contentons-nous donc des fraises pour le présent, des fraises d'un rouge plus vif, mais d'un parfum moins divin que vos lèvres.

Ah! laissons, je vous prie, chacune de ces joies gastronomiques, que nous garde le développement des saisons, venir à son époque. Il est imprudent de vouloir hâter l'heure toujours factice des plaisirs. N'en avez-vous pas trouvé un, fort cruel pour moi, à me faire attendre longtemps, longtemps, et jusqu'à me désespérer, un bonheur dont je faillis ne plus savoir porter le poids? Ce fut pour nous le temps des fraises de l'amour dans le bois mystérieux des espérances. Votre beauté m'apparaissait alors comme dans une de ces brumes printanières qui donnent aux splendeurs du renouveau un aspect flottant de rêve, je ne sais quoi d'enchanté où le désir s'ose, à peine, aventurer.

L'idée de toucher de ma bouche seulement le bout de vos doigts me donnait le frisson, et l'odeur vivante de vos cheveux me grisait, rien qu'à effleurer votre joue. Nous avons goûté des joies très douces et très incontestables à ces innocentes caresses: joies pour vous à me faire souffrir, me voyant de plus en plus dompté, et joies pour moi-même à me perdre dans l'extase où me plongeait votre seule vue. Cela ne pouvait Dieu merci! durer toujours. Mais vous avez sagement attendu que la félicité plus complète qui devait suivre l'immense félicité des tendresses sans réserve fût comme le fruit mûr qui se détache de la branche au moindre souffle. Patience! Les cerises viendront aux chairs fermes, aux duretés virginales; puis l'égrènement de rubis des groseillers suivra; l'or rougira aux flancs veloutés des abricots; les raisins revêtiront leurs transparences nacrées; puis enfin la pêche apparaîtra dans les corbeilles, la pêche dont le duvet imperceptible fait penser à celui dont vos belles épaules sont parées. Nous ne sommes qu'au printemps, Madame! n'appelons pas encore l'automne et gardons la douceur d'espérer jusqu'à ce que vienne celle de se souvenir!

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II

CONTES D'ÉTÉ

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FÊTE DES FLEURS

C'est un rêve que j'ai fait tout simplement au fond de mon jardin; car il y a longtemps déjà que j'ai donné pour unique horizon à ma vie mondaine le rideau de peupliers dont les plis de verdure frissonnent au-dessus de mon mur intérieurement étoilé de pavots, vivant là les fêtes communes, tandis que leur rumeur m'arrive lointaine, lointaine et multipliée par les échos innombrables de la rivière. J'ai pris les foules en horreur pour la tyrannie bête qu'elles imposent à la marche, pour la curiosité banale qui les pousse en tous sens comme un torrent qui se déchire aux cailloux; mais j'en aime assez le bruit confus pourvu qu'une solitude douce m'en sépare, pareil à cela à l'égoïste qui, voluptueusement, écoute de son lit tomber l'averse dans la rue sur les têtes indifférentes des passants.

Non, vraiment, l'idée de tous les fiacres de Paris échangeant, dans la poussière d'un long chemin, des bouquets de trois sous n'était pas pour m'arracher aux délices de mon hermitage et au spectacle des fauvettes à tête noire à qui j'ai abandonné ma moisson de cerises. D'autant que nous autres, horticulteurs désintéressés des parterres de banlieue, nous ne sommes pas pour ces gaspillages de roses sous les pieds des chevaux. Nous avons la piété de ces magnifiques parures du sol qui n'en sont arrachées qu'en saignant empourprées comme d'odorantes blessures. Sur leur tige, elles apparaissaient comme des lèvres souriantes, s'entr'ouvrant, comme sur des dents sur les perles de la rosée.

Et puis, nous pensons au mal que chacune d'elles nous a donné pour grandir. Car l'état de jardinier dans le département de la Seine n'est pas une sinécure et je sais nombre de bacheliers qui seraient fort empêchés de le remplir, n'ayant pas dans l'âme ce je ne sais quoi d'ingénieusement agreste qu'a laissé dans le nôtre l'admiration du doux Virgile. Enfin ces orgies nous révoltent, nous qui ne consentons à cueillir une gloire de Dijon ou une Guilleminot que pour la voir refleurir au corsage de la bien-aimée, là où notre coeur lui-même, invisible, est suspendu, traversé aussi par une longue épingle d'or.

* * * * *

Je n'en ai pas moins pris de loin ma part de ce brouhaha bienfaisant et destiné à entretenir parmi les pompiers le sentiment du devoir. Il n'est pas malaisé de s'imaginer Paris débordant de sa ceinture, Paris envahissant le Bois, Paris grouillant sur les gazons brûlés, Paris rangé en deux files autour de ses citadines et de ses urbaines mises bout à bout, puis les orchestres bruyants des saltimbanques, l'envahissement des tentes où les garçons s'évertuent, rafraîchissant les boissons de la sueur de leur front; le tournoiement des chevaux de bois dans le hoquet des orgues mécaniques; le roulement vertical des ballons captifs initiant les populations terrestres aux délices du mal de mer; les mâts et leur mince claquement d'oriflamme dans l'air traversé de rares brises; les musiques militaires lançant à pleine volée leurs

….Concerts riches de cuivre,
Dont les soldats parfois inondent nos jardins,
Et qui, dans les soirs d'or où l'on se sent revivre,
Versent quelque héroïsme au coeur des citadins.

Comme l'a si bien dit Beaudelaire, à qui l'ingénieux Schérer ne devait trouver plus tard ni génie ni talent. Car ce Schérer merveilleux est bien autrement comique que les avaleurs d'étoupes du carrefour, et je serais fort capable de me déranger pour l'aller voir seulement passer dans le cocasse infini de son sérieux. Car il est, en littérature, de l'école de Léonce en théâtre et c'est sans rire qu'il débite ses plus amusantes bouffonneries.

Je vous dis que, de mon banc rustique ou ma chienne noire me tenait compagnie, je me représentais, comme si j'y étais moi-même, cette tant mirifique cérémonie du bois de Boulogne, au point d'en voir circuler le promoteur parmi les voitures, en homme qui, tout petit, a eu l'habitude de fréquenter leurs portières. Et, tout doucement, l'illusion me vint si intense que, d'un geste mécanique et abandonné, je jetais d'imaginaires gratte-culs à un tas de vieilles hétaïres dont ma jeunesse a vu l'âge mur.

* * * * *

C'est alors que l'idée me vint, madame et belle lectrice, de vous proposer une chose absolument saugrenue; traversant toute une bande de prairie, nous descendions jusqu'au lac lui-même dont ce défilé n'occupait que la haute rive. Accueillis avec enthousiasme par une bande de canards encore ignorants des petits pois qui les guettent dans leur gaine de soie verte, nous appelions un gondolier et, sournoisement, nous nous faisions conduire dans l'île qu'un chalet décore, dans l'île presque déserte où, plus heureux que Robinson, j'allais avoir une compagnie plus aimable que celle de Vendredi. Rebelles aux agaceries des garçons limonadiers, ventrés d'un tablier blanc comme les petites bonnes, nous cherchions quelque bosquet bien tranquille d'où nous voyions seulement, dans le découpage des feuilles et derrière une barricade d'ombre mouvante dans l'air et dans l'eau, se continuer dans la poussière lumineuse, à l'horizon et dans l'odeur tiède des beignets, cette théorie banale de promeneurs bariolés secouant autour d'eux des gerbes défleuries, éparpillant des pétales anonymes dans ce tohu-bohu.

N'oubliez pas que je continue à rêver, madame et chère lectrice, et n'allez pas vous offusquer du plaisir que je pris à regarder le petit bout de vos souliers mordorés à peine sortant des soies de votre jupe, comme de jolis oiseaux qui n'osent pas s'aventurer encore hors de leur nid. On n'a pas de raison pour se gêner en songe. Une fourmi bien avisée (Michelet n'en a pas dit encore assez sur le génie de ces insectes) vous piquait le mollet, et d'instinct, par un mouvement aussi imprévu qu'involontaire, vous portiez le bout de vos doigts gantés de suède à la partie blessée, soulevant un nuage de taffetas. Ce ne fut qu'un détail, quelque chose comme si l'ange biblique qui garde le seuil du Paradis interdit, posait un instant son épée flamboyante pour se moucher et laissait s'entr'ouvrir la porte défendue.

Combien le peu que je vis valait mieux que tout le spectacle de là-bas!

* * * * *

Et, comme la nuit descendait, précédée des rouges adieux du couchant que clament, trop loin pour être entendus, d'immenses trompettes de cuivre, nous ne songions pas à quitter ce coin paisible, cette oasis de silence dans le bruyant désert des coudoyeurs inconnus, si bien qu'une ombre plus épaisse, coupée celle-là par les sillons d'argent de l'eau, palmes d'écume semblant glisser à la surface des lacs comme celles des triomphateurs que le temps emporte nous surprit toujours assis sur l'herbe, mais plus près l'un de l'autre, subissant, comme tous les êtres et comme toutes les choses, cet alanguissement des déclins. Cependant partout s'allumaient des girandoles; des colliers de grosses perles se brisaient, puis se renouaient, puis s'égrenaient silencieusement dans l'onde; des rosaires aux grains lumineux frémissaient sous d'invisibles doigts. L'illumination propice envahissait l'espace de ses caprices opalins et les musiques se réveillaient, plus vibrantes, dans l'air vide des clartés du jour. On valsait de l'autre côté, on valsait au pied de Métra devenu neigeux aujourd'hui comme les cimes du Mont-Blanc et secouant dans la brise enfin levée les divines harmonies de la Vague ou de l'Espérance. Car c'est un vrai poète que ce blanc et mélancolique garçon qui a plus écrit que personne, ce qui a suffi à lui constituer une grande réputation de paresse.

J'avoue, Madame et belle Lectrice, que mon rêve prit ici une tournure dangereuse à vous confier. Mais bah! puisque c'est toujours du mensonge!… Nous nous étions si bien rapprochés que vous me mordilliez délicieusement les lèvres dans un baiser qui ne finissait pas, dans un baiser «la saveur en la bouche», comme disait le bon poète Ronsard, au front couronné d'immortels lauriers … que voulez-vous! Il n'est rien, dans ce monde qui, mieux et plus que le vacarme des cohues, me donne le désir de quelque retraite à deux dans une Thébaïde au pied de laquelle cette rumeur vienne mourir.

J'ai rêvé encore qu'en me quittant vous m'aviez donné un magnifique brin de vergiss mein nicht, cette petite fleur qui regarde avec un oeil bleu, un oeil pâle et doux chargé de souvenir. Donc, non seulement j'avais eu ma fête des fleurs comme les autres; mais j'en avais gardé quelque chose, la mémoire exquise de votre toilette, Madame et honorée Lectrice, et de vos jolis souliers mordorés.

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EN MESSIDOR

Le beau pommier si fier de ses fleurs étoilées,
Neige odorante du printemps!

Est-ce que vous aimez vraiment les fruits, madame? Je vous ai vue parfois mordre dans une pêche au velours ruisselant sous vos dents blanches, voire engloutir, avec de délicieuses petites mines, des fraises qui n'emportaient rien de la pourpre sanglante de vos lèvres, et même déchirer la chair d'or d'un abricot. Mais peut-être était-ce par pure condescendance? Moi je ne suis pas de l'école des gens qui gardent des poires pour la soif. Je préfère infiniment à celles-ci, par les vesprées altérées, la fraîcheur des sources susurrant dans l'épaisseur humide des gazons. La vraie raison d'être des fruits, c'est les confitures, quand la main délicate d'une femme y a mis son parfum.

Non? Vous n'êtes pas de mon avis? Vous aimez les fruits pour eux-mêmes, pour leur goût personnel?

Soit! parions cependant que si je vous disais: Vous ne mangerez cette année ni cerises, ni pommes, ni pêches même, mais les arbres qui les devaient porter demeureront comme ils sont aujourd'hui, tout en fête sous la blancheur de leur floraison printanière; tels ils vous apparaissent comme l'éparpillement d'une coiffure de mariée, tels ils resteront, en été, variant la profondeur épanouie des verdures; en automne, égrenant leurs perles sur le fond d'or sombre des feuillages rouillés. Oui, si je vous disais: le temps respectera cette parure divine de l'Espérance, et ces rameaux ne se dépouilleront pas de ce frileux et délicat ornement….—Eh! me diriez-vous, qu'il en soit ainsi! Vous aimez tant les fleurs, madame! Et vous êtes si peu gourmande, hélas!

Le fait est que rien n'est si beau au monde que les jardins en ce moment. Aux pêchers pendent encore des pétales d'un rose tendre; les cerisiers semblent, de loin, des arbres où, par touffes menues, le duvet de quelque cygne céleste s'est accroché; et voici maintenant que les pommiers s'étoilent, les pommiers dont la fleur, plus largement ouverte, semble les ailes d'un double papillon. Ah! cette floraison des arbres fruitiers, quelle note exquise elle met parmi les choses! C'est comme un ressouvenir charmant des neiges disparues. Neige odorante, comme l'a dit le poète; neige qui ne descend pas jusqu'aux fanges du chemin et qui s'envole, aérienne et impolluée, dans les souffles tièdes du soir!

* * * * *

Ayant gardé, par ce temps d'indifférence, le goût obstiné des légendes paradisiaques, il m'arrive souvent de vous mêler, ma chère, à leur poétique mémoire. C'est ainsi que j'ai rêvé, cette nuit, que nous étions Adam et Ève dans leur premier séjour. Cette imagination m'était la plus aimable du monde. Car tandis que vous me conjuriez de passer un pantalon, pour ne me pas enrhumer,—et cela avec une tendresse dont les instances m'emplissaient de joie et de reconnaissance,—je goûtais, moi, mille délices sournoises et profondes à vous contempler dans le costume léger que l'air seul tissait autour de votre corps bien-aimé. Dût votre pudeur souffrir de cet aveu, je vous préférais ainsi, même en évoquant le souvenir de vos plus jolies toilettes. Vous aviez une façon de porter la nudité qui était un chef-d'oeuvre d'aristocratie! Ah! je me fichais pas mal du motet délicat que la musique lointaine des anges dispersait, pour nous dans les brises, aussi bien que de la longue barbe du Père Étemel qui nous souriait dans un coin particulièrement lumineux de l'azur. Tout m'était égal dans cette splendeur des choses créées, tout hormis le beau ton nacré de votre chair, le rythme divin suivant lequel vos formes augustes sont modelées, le triomphe de vos seins tendant aux baisers des papillons une double fleur, la gloire de vos hanches où se brise le désir, l'ombre de vos cheveux où s'engloutit le rêve, la blancheur liliale de vos pieds où vient s'abattre le baiser. Ah! bien que là, sous le coeur, je sentisse encore une brûlure cruelle, je ne regrettais pas un instant la côtelette qui m'avait été volée par Dieu pendant mon sommeil et d'où tant de charmes étaient sortis! Et tandis que, muet d'extase je m'abîmais dans la délicieuse et véhémente contemplation de votre personne, j'écoutais, ravissement nouveau, le son de votre voix où chantait l'âme elle-même des sources et des oiseaux. Vous vous moquiez de moi comme à l'ordinaire, mais plus affectueusement que dans la vallée de larmes où nous avons coutume de nous promener ensemble, vous en robe traînante et moi en simple pet-en-l'air.

Oh! le Paradis, tel que je l'ai vu cette nuit, quel adorable endroit, ma chère! Plus d'ombre et plus de mystère que dans les bois mêmes de Vaucresson et de Saint-Cucufa. Pas d'auberge d'où l'oeil poursuit les promeneurs sentimentaux!

Aucun lieu n'est si beau dans toute la Nature.

comme a dit Chénier en parlant des coteaux d'Érymanthe, très inférieurs cependant. Le Père Éternel, lui-même, n'était pas gênant. Au-dessus de nos têtes, un arbre immense dispersait ses lourds rameaux et s'épanouissait en un grand enchevêtrement de branches. C'était le fameux pommier. Mais aucun fruit n'y pendait. Il était bien plus beau qu'à l'heure de la tentation biblique: il était tout en fleurs.

* * * * *

Oui, plus beau, mais plus redoutable aussi. Car si je vous crois, madame, incapable de me tromper pour le don d'une rainette ou même d'un calvile, je vous crois infiniment plus accessible au présent d'une simple fleur que votre caprice eût souhaitée. L'auteur de la Genèse a mal connu la Femme. Ce n'est pas à mon appétit, mais à sa fantaisie qu'il faut toujours frapper, comme à une porte fragile et prête à s'ouvrir. L'Ève de la Bible ressemble vraiment un peu trop à la Marguerite de Goethe, laquelle ne regarde même pas le bouquet du pauvre Siebel, mais s'éprend bien vite de l'Inconnu qui a mis une cassette sur son chemin. Je trouve que la femme est calomniée dans l'une et l'autre de ces légendes. Je ne me défie, madame, que de celui qui vous offrira une rose juste à l'instant où votre rêve s'égarait sur un rosier. Je n'aime pas non plus beaucoup le colloque entre notre mère commune et un simple serpent; je le trouve également mal observé. Plus ingénieux et plus vrai, l'art païen a choisi un cygne pour tenter Léda, le cygne emblème, tout à la fois, de la grâce et de la force, le cygne qui a des ailes et peut emporter la pensée vers de lointains azurs. Je ne vous chicanerai pas d'ailleurs, madame, sur le choix de l'animal destiné à me rendre ridicule comme autrefois Adam et plus tard Joseph. Je vous avouerai cependant que l'homme serait encore celui qui me serait le plus désagréable. Avec un cygne, j'aurais, au moins, l'espoir que vous me pondriez des oeufs frais, ce qui est bien une petite consolation. La première fois que l'obligeance d'un songe me ramènera, en votre compagnie, sous les ombrages parfumés de l'Éden qui, sans vous, n'en serait pas un pour moi, il est donc entendu que si vous succombez, ce sera entre les ailes d'un cygne qui vous aura apporté une petite branche de pommier fleuri. Ce sera bigrement plus poétique que dans la fable chrétienne, et je vous en excuserai davantage.

* * * * *

Mais le temps fuit durant que je vous conte mes imaginations nocturnes. Le temps fuit et, suivant le vol des pétales roses des pêchers, la neige des cerisiers et des abricotiers se disperse déjà, rien qu'au vent des flèches encore obscures du soleil. Ainsi les pommiers se déconstelleront bientôt, leurs étoiles se détachant une à une comme les astres d'un ciel désolé. N'attendez pas cet instant; madame, pour réaliser par pitié, par simple pitié, tout ce que vous pouvez du rêve où je me suis tant complu, par amour de vous! C'est le seul lambeau qui nous reste du paradisiaque décor où je vous vis sans voiles, durant ce rêve trop court. Tout le reste nous manque, l'orphéon mélodieux des archanges s'essoufflent pour nous dans les profondeurs de l'Infini, l'hommage des lions et des tigres venant se coucher à nos pieds, la barbe souriante du Père Éternel ruisselante comme un fleuve de lait descendant des collines d'azur de l'horizon. Mais si vous saviez comme je me moque de tous ces accessoires! Le pommier fleuri me suffit. Et encore me passerai-je parfaitement du pommier si son ombre ne vous est pas nécessaire pour dévêtir votre auguste beauté. Car le vrai paradis, il est là, ma chère, dans le spectacle de votre personne nue autant que le permettait l'envahissante splendeur de vos cheveux dénoués et vous faisant un manteau vivant. Et ce paradis-là est en vous, et vous seule êtes l'ange impitoyable qui en gardez l'entrée contre l'affolement de mes désirs. Il ne dépend pas de moi de me déguiser en cygne, pour me tromper moi-même. Mais dites-moi la fleur que vous voulez, vous qui n'êtes ni Ève ni Marguerite, et qui aimez les fleurs plus que tout!

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BATEAUX ROUGES

I

Au fond d'une petite mauvaise caisse en bois que je croyais vide, en remuant des vieilleries où un peu de tout ce qui fut une vie est resté, bouquins jetés au rebut, bouquets autrefois baisés et qui ne me rappellent plus aucun nom, anonymes souvenirs qui n'éveillent plus rien dans mon âme, j'ai trouvé … devinez quoi…? un jouet de mon enfance, mon jouet favori, un petit bateau aux mâtures brisées, à la voile déchirée, à la carcasse lamentable et mignonne, comme celle d'un oiseau mort. Comment cette relique ridicule m'avait-elle suivi au hasard des déplacements et des exils, à travers la vie troublée qui fut la mienne, pleine de séparations, de départs éplorés et d'adieux? Je n'en sais rien vraiment, moi qui ai égaré mes plus beaux livres, mes objets d'art les plus chers et qui suis comme un roc mélancolique entouré d'épaves et de naufrages flottants. Non, je n'en sais rien vraiment, et l'attendrissement que m'a causé sa découverte est pour me faire croire à quelqu'une de ces fatalités douces qui, de bien loin, inattendues et furtives, viennent nous toucher au coeur.

Ce navire en miniature, il est comme une image gravée à la première page du livre dont bien de feuillets encore me restent peut-être à parcourir. Il a la solennité bête des mauvaises gravures sur bois. Je le trouvais charmant dans ce temps d'enthousiasmes faciles et j'admirais surtout sa coque d'un vermillon aigre, criard, implacable dont les tons vifs se sont amortis aujourd'hui et ne sont plus qu'une façon de réseau sur la peinture écaillée. De petits canons en bois étaient collés aux sabords figurés par des trous noirs mal dessinés par un inhabile pinceau. Ah! que de belles heures ont vogué sur ce vaisseau en caricature! Que d'heures douces et baignées de soleil levant comme les pétales de roses qui s'envolent aux premiers souffles du matin!

Ce joujou qui pouvait bien avoir coûté cinq francs à l'oncle généreux qui me l'avait donné pour mes étrennes était un objet d'envie pour tous les jeunes polissons dont je faisais ma compagnie ordinaire. Ce n'était qu'à mes meilleurs amis que je permettais d'y toucher. Les plus chers seulement, je les emmenais en cachette vers quelque coin, bien secrètement enfoui sous les saulaies de la petite rivière, pour y tenter, avec eux, d'impossibles navigations. La mise à l'eau du bateau était une cérémonie d'une importance sans égale. Nous étions deux ou trois à genoux pour le poser en équilibre sur les mille petites rides d'argent qui l'allaient bercer. Il était un peu rouleur de sa nature, comme on dit en canotage, et le poids lui manquait absolument pour fendre le flot minuscule et pourtant paisible à qui je confiais cet animae dimidium mex.

On descendait de ce côté, à la rivière par une pente douce, mais sans verdure, le sol y étant souvent foulé par les sabots des lavandières et les rudes pas des chevaux qu'on y menait boire. Elle était couleur de terre mouillée avec des petits cailloux luisants. L'autre rive, au contraire, qui bornait une admirable prairie, était émaillée de marguerites blanches et de rouges coquelicots, et de mille autres fleurs encore, sauvages et charmantes, celles-ci en grappes violettes, d'un violet pâle et très doux, celles-là en forme de clochettes qui semblaient sonner la messe silencieuse et parfumée d'encens du printemps. Bien qu'attaché solidement à une longue ficelle qui nous permettait de le ramener à nous, en cas de naufrage, notre bateau allait quelquefois assez loin de la berge d'où nous suivions ses évolutions, avec l'attention d'un conseil d'amirauté. C'était les jours où un peu de vent emplissait sa voile et mettait dans sa course quelque fantaisie. Ces lointains voyages à la découverte d'îles formées par de hauts bouquets de roseaux, d'archipels constitués par la floraison étoilée des nénuphars, de récifs dont un tronc de saule mort faisait tous les périls, nous rendaient haletants et nous mettaient dans la gorge de petits cris d'angoisse. Nous avions une ambition cependant et, plus qu'aucun autre, moi, le propriétaire de l'embarcation, je méditais cette chose hardie que mon bâtiment traversât la rivière tout entière, dans sa largeur complète, et allât aborder dans cette façon de paradis terrestre qui était à l'autre bord, et dont nous voyions seulement, de loin, les anthémises, les pavots, les gazons merveilleusement embellis par une flore agreste, exubérante, aux mille couleurs et aux mille enchantements.

Hélas! jamais un souffle favorable à cet impérieux désir ne poussa le petit bateau rouge jusqu'à ce rivage que mon imagination emplissait d'un mystère charmant et féerique.

Ce petit bateau rouge est brisé; il est demeuré la fidèle image de mon rêve!

II

Jamais la mer ne m'avait paru plus belle. Très calme, elle semblait, de la jetée au pied des dunes, une immense pierrerie passant des transparences de l'émeraude aux opacités azurées de la turquoise, partout traversée d'un scintillement d'étincelles. A peine quelques vagues venaient-elles accrocher aux galets leur chevelure d'argent qui se divisait bien vite comme un écheveau trop léger. Jamais sérénité si grande n'avait habité le flot. Au-dessus, le ciel, d'un ton très fin, presque gris, était bordé, à l'horizon, par une large bande de brume d'un violet pâle qui mettait un reflet d'améthyste sur tout cela.

Les voiles se faisaient de plus en plus rares, les barques s'éloignant pour la pêche nocturne; elles ne semblaient plus que des ailes de mouettes rosées par le soleil couchant et quelques-unes pareilles à des ailes d'ibis. Un grand vaisseau qui avait été visible tout le jour, se perdait dans la buée profonde et lumineuse qui bientôt allait confondre la mer et le ciel comme deux lèvres dans un baiser.

Vous étiez assise à côté de moi, ma chère âme, et vous rêviez comme moi, devant ce magnifique paysage. Tout à coup, le soleil, qui avait disparu, depuis un instant, derrière le rideau de nuées qui semblait un rempart dressé sur l'horizon, le perça de sa clarté rouge et sans rayons. On eût dit un trou de feu béant dans le ciel, une blessure large et ronde et pleine d'un sang vermeil, le coeur du monde arraché et pendu en l'air, comme à l'étal d'un boucher. C'était terrible et superbe à la fois. Mes yeux cherchèrent les vôtres et j'y trouvai l'apaisement d'un firmament plein d'étoiles.

Cependant le nuage blessé reprenait le combat et l'ombre révoltée s'acharnait à l'astre un instant triomphant. Le magnifique globe se déforma soudain et ne fut bientôt plus qu'une bande éclatante, une déchirure dans le linceul de nuit qui l'enveloppait. Chose étrange et qui vous frappa autant que moi! Cette déchirure avait la forme d'un bateau, d'un bateau de flammes voguant sur les vapeurs comme sur une autre mer. Ce navire flamboyant perdu dans l'immensité, m'apparut comme le vaisseau qui emporte nos rêves vers l'infini, nos tendresses vers le néant et que colore la fleur vivante et pourprée de nos veines; comme le navire à qui nous confions plus de la moitié de notre âme, nos aspirations suprêmes et nos désirs désespérés. En vain il tentait de monter plus haut dans le ciel sur le dos écumeux des nuées, ou de s'enfoncer plus avant dans l'horizon, poussé par le vent amer qui soufflait de la rive. Il demeurait immobile, rivé au flot qui semblait le porter et qu'on eût dit figé autour de lui comme les flots d'une mer de glace. Ainsi, pensai-je, le meilleur de nous reste suspendu entre la terre et le ciel, attaché au roc comme par une ancre invisible. Et peut- être, pensiez-vous comme moi, ma chère âme. Car une grande mélancolie était dans vos yeux profonds et d'un vert changeant comme celui de la mer.

Les choses du ciel ont-elles donc aussi leurs naufragés! Soudain le vaisseau de feu que nous emplissions du fantôme de nos pensées fut comme traversé par une raie d'ombre qui le sépara en deux. On eût dit une lame qui le coupait dans toute sa longueur. Et ce ne fut plus qu'une double épave, toujours lumineuse, mais comme mordue et rougie par la Nuit et s'amincissant sous le travail destructeur des éléments. Bientôt deux fils parallèles seulement et vibrant comme les cordes douloureuses d'un violon.

Puis, rien! Rien que la nappe obscure, tranquille et vaguement violette qui s'élevait, comme une muraille flottante au-dessus de la nappe d'émeraude pâle et comme jonchée de palmes d'argent qui éclaboussait la mer où le vent du soir faisait passer de vagues traînées de lumière.

Quand le temps aura brisé la barque fragile et lumineuse qui emporte nos amours vers la même douleur et nos tendresses vers le même adieu, vous vous rappellerez, comme moi, n'est-ce pas? madame, la vision que nous eûmes ensemble de ce soleil couchant et déchiré, pareil à un vaisseau de flamme tentant en vain le voyage impossible du ciel!

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AU PAYS DES RÊVES

Nous avions regardé, durant tout le jour, l'eau rayer le ciel. Pas une éclaircie depuis l'aube, pas un entr'acte à ce long drame aquatique. L'uniforme spectacle de la pluie se précipitant en averses ou s'étalant en lentes ondées; le bruit monotone des gouttes fouettant les vitres; l'impression mélancolique d'une grande ville inondée et dont tous les toits pleurent sur tous les pavés. Ce devait être affreux pour les piétons qui pataugeaient dans les poudres délayées de la circulation dominicale, pour les chiens sans maîtres qu'on chassait des seuils entr'ouverts, pour les petits vagabonds dont les mains impatientes des passants repoussaient le chapeau tendu. Mais de tous les malheureux de ce temps néfaste, vous ne plaigniez absolument que les fleurs des jardins aux calices pendants, aux corolles alourdies. Car votre pitié s'en va plus volontiers aux roses qu'aux coeurs souffrants. Vous êtes meilleure aux plantes qu'au pauvre monde. On dirait que l'âme de la déesse Flore habite votre jolie poitrine et respire dans votre souffle embaumé. Ah! que vous étiez triste du sort des géraniums, des clématites et des chèvrefeuilles qui n'osaient s'ouvrir!

Durant ce temps, des gens futiles couraient le grand prix et amélioraient la race chevaline en lui enseignant l'art de lutter avec le canard. Vous verrez qu'on mangera du cheval aux petits pois, cette année, dans tous les restaurants de banlieue. On imaginera même le cheval à la Rouennaise pour les gourmets. Beaucoup de belles et honnêtes dames étaient en train de gémir sur leurs toilettes enfouies au fond des voitures. O vanité des futurs enivrements! En vain la mode avait inventé, pour cette journée fastueuse, de nouveaux chefs-d'oeuvre. Impossible d'exhiber ces merveilles. Seule la Vérité devait rire au fond de son puits, la Vérité éternellement nue et que j'aimerai toujours, rien que pour le choix de ce costume qui vous va si bien. Vous voyez clairement, n'est-ce pas, en cette circonstance, le néant des falbalas et l'inanité des jupes. Ce sont stupides inventions de couturières et de personnes mal faites. Si vous jetiez un peu vos robes par les fenêtres?… Mais non, vous ne le ferez pas!… Donc nous avions regardé, ma chère, toute la journée l'eau rayer le ciel gris.

* * * * *

Nos rêves nous viennent, le plus souvent, des impressions du jour évanoui. Rien d'étonnant donc à celui que je fis et que je vais vous conter, durant que vous peignerez votre longue chevelure, ce qui me permettra d'être prolixe. Car il faut un long temps à cet océan d'ombre pour s'étendre en flux pesant sur vos épaules, et remonter en reflux jusqu'au-dessus de votre nuque ambrée. Pour être le plus naturel du monde, mon songe n'en est pas moins curieux et mêlé d'imaginations surhumaines. Dieu ne m'apparut-il pas! Mais un Père Éternel à la moderne, ne portant plus la longue barbe blanche dont les peintres ont sensiblement abusé; un Jéhovah rasé comme un comédien, ce qui n'a d'ailleurs rien que de logique, puisque les gens de théâtre sont certainement les dieux de cette époque. S'il eût été seulement en trois personnes, j'aurais cru à un troisième frère Lyonnet. Il avait gardé d'ailleurs toute l'autorité d'un premier rôle dans la comédie de la création, et je crus entendre le magnifique et suave organe de Coquelin lui-même quand il me dit sur un ton de protection:

—Je viens de commander un nouveau Déluge, en ayant assez de l'humanité, mais je te sauverai.

—Vous savez, Seigneur, lui répondis-je avec franchise, si vous ne sauvez pas, en même temps, ma bonne amie, je refuse ma grâce. Vivre sans elle me serait mille fois plus douloureux que mourir.

—Tu es un bon Jobard, reprit le Maître du monde en riant; je te jure qu'elle vivrait fort bien sans toi et se ficherait pas mal que tu meures. Mais c'est peut-être pour ta naïveté obstinée avec les femmes que je t'aime; je la sauverai aussi pour qu'elle continue à se moquer de toi. Tu sais ce qui te reste à faire?

—Je ne m'en doute pas, Régent des étoiles.

—Rappelle-toi l'exemple de Noé.

—Quoi, vous voudriez, Inventeur du soleil, que je me grise comme un portefaix et que je montre mon derrière à mes fils? Et comment le ferai-je, Dieu de bonté, vous ne m'avez pas donné de postérité?

—Noé ne se contenta pas de cet acte de mansuétude paternelle. Ne te souviens-tu plus de l'arche?

—Il faut que je construise un immense bateau pour m'y installer durant quarante jours avec mon adorée et une partie de toutes les bêtes créées?

—Tu n'emporteras avec toi que les animaux qui te plairont.

—Ce sera vite fait; notre cage de serins me suffira.

—Je te préviens que tu auras l'air d'un concierge qui déménage. Mais que te peut faire l'opinion publique, puisque tu subsisteras seul de la déplorable espèce à laquelle tu appartiens!

—J'aimerais bien, Seigneur, que vous me permettiez d'emmener un domestique. Je consentirais à la rigueur à brosser les mignons souliers de celle que j'aime; mais les miens, jamais!

—Va pour un valet de chambre, mais rien qu'un; tu le choisiras à ton gré. Adieu, je vais me faire raser. Si tu savais ce que la société des élus est embêtante! Ah! si je n'avais pensé qu'à la gaieté de mon Paradis, j'aurais bien mieux fait d'encourager le vice que la vertu.

Et sur cette pensée morale, Dieu disparut, en imitant le petit bruit enchifrongné des narines de M. Delaunay.

* * * * *

L'arche était achevée. J'avais choisi le bois de rose, parce que je sais que vous l'aimez. L'intérieur était confortable avec des portières et des tapis partout, et je vous avais ménagé, à la poupe, une serre pleine de fleurs admirables, un véritable jardin. Au moment où nous allions nous embarquer:

—Et François? me demandâtes-vous.

—Qui ça, François?

—Mais le valet que vous m'avez promis. Je vous ai dit que je voulais l'appeler François!

—Bon! m'écriai-je; il est encore temps.

C'était bien juste. Le déluge commençait; les cataractes du ciel s'étaient ouvertes; la nue s'effondrait sur l'effroi de tous les êtres vivants. Les monuments étaient déjà submergés. Un malheureux s'agitait à la cime d'un paratonnerre; je lui jetai une corde et je l'embarquai, mouillé comme un chat de gouttière. Au lieu de me remercier, comme j'y avais droit, j'imagine, il s'écria d'un air de mauvaise humeur:

—Allons, bon! et mon exemplaire du budget de 1887 que j'ai oublié!

Quand je lui proposai de nous aider à mettre le couvert, car j'avais une faim horrible après ce gigantesque travail, et vous-même vous m'aviez promis de manger une aile de poulet.

—Ah bien! dit-il, j'ai d'autres chats à fouetter. Et mon amendement sur la question des sucres! et ma commission des princes! et mon discours sur les crédits de Madagascar!

L'illusion n'était plus permise. Nous n'avions pas eu de chance. Nous étions tombés sur un animal politique. Il confirma notre pronostic douloureux en dévorant comme quatre, sans avoir contribué en rien à la confection de notre repas. Ne voulait-il pas vous chipper votre aile de poulet! Nous nous dîmes tout d'abord: Voilà une bouche inutile! Mais nous pensâmes plus tard: C'est une bouche nuisible! quand il recommença à parler.

Car, à peine gavé, il reprit son abominable et nauséabond bavardage; il nous étourdit de ses emphatiques propos; il nous révolta de son mauvais français; il empoisonna nos paisibles entretiens de ses billevesées progressives et sociales. Nous tenions bon, cependant. Enfin, il fit déborder le vase de notre mansuétude en s'asseyant lourdement, dans la serre, sur votre plus beau massif de roses et en asphyxiant un de vos serins avec la fumée de son cigare. Vous me fites un signe terrible. J'avais ménagé, à deux pas de là, une trappe pour le nettoyage de l'arche. Je le poussai affectueusement de ce côté et je le fis basculer traîtreusement dans l'Infini, qui se referma sur lui en éternuant. Nous étions déjà à une hauteur si considérable, toujours soulevés par le flot montant, que j'entendis chuchoter entre elles deux étoiles jalouses de vos yeux.

* * * * *

Mais que la vie nous devint douce, ma chère, une fois débarrassés de cet hôte fâcheux! Entre le parfum des fleurs et le gazouillement des oiseaux, nos jours s'écoulaient exquis, suivis de nuits plus exquises encore. Une seule pensée nous préoccupait: c'est que cela n'eût qu'un temps et que ce bienheureux déluge ne pût durer toujours. Nous étions parvenus à une telle élévation que les astres étaient obligés de retirer leurs rayons sous eux, comme une dame rocoque-ville ses jupes sous son derrière afin que le bout n'en fût pas mouillé. Une imprudente comète, qui voulut vous contempler de trop près, eut la queue complètement éteinte, ce qui fit énormément rire les constellations voisines. Votre beauté fut universellement acclamée par les planètes, et Jupiter composa même en votre honneur quelques vers qui tonnèrent dans l'immensité avec un grand retentissement de trompettes. Je ne me rappelle que les deux derniers, dont la rime nous paraît insuffisante à nous que la science de mon maître Banville a pervertis. Mais à ces hauteurs sidérales les assonnances prennent de telles ampleurs tonitruantes, que l'oreille est bien moins difficile:

Par de mortels attraits, je vais, astre vaincu,
Durant l'éternité rêver à votre dos.

Ce qui n'est vraiment pas mal pour une sphère de lumière très vieille et qui a déjà beaucoup roulé. Oh! oui, j'étais heureux, mignonne, dans cette solitude que vous emplissiez seule de votre chère présence et de votre chère voix dans ce désert en miniature suspendu entre deux abîmes! Désert! non; mais oasis toute parfumée de votre haleine, toute frissonnante des fraîcheurs de votre beauté. Et ce Paradis édifié sur des ruines, cet Eden surnageant au-dessus de l'anéantissement universel ne suffisaient-ils pas, puisqu'il abritait l'amour sauvé et l'emportait jusqu'au lyrique séjour des immortelles poésies, dans des immortelles étoiles!

Une ombre d'ailes passa soudain sur mes paupières fermées. La colombe sans doute qui m'apportait, comme à feu Noé, le rameau d'olivier au sortir de l'arc-en-ciel triomphal. Pont de lumière jeté entre la terre suppliante et le ciel miséricordieux…. Non! l'heure implacable du réveil qui me présentait, oiseau maudit, une plume dans son bec, la plume avec laquelle je viens d'écrire ces lignes véridiques, où le plus heureux de mes rêves est conté.

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NUIT BLANCHE

Une atmosphère pesante où s'amassent les prochaines ondées; un ciel si lourd que la masse profonde et obscure des arbres semble le soutenir avec peine; un air tiède tout chargé de l'agonie des fleurs, fade, avec des relents de roses mortes. Impossible de dormir dans cet énervement douloureux des choses à la fois impatientes et craintives de l'orage. Je me résigne à ne plus fermer les yeux et je pense à vous, ma chère âme, dont le souvenir me fait l'heure plus rapide que le sommeil.

Vous rappelez-vous le premier bouquet de roses moussues que je vous apportai dans sa large et humide collerette? Les roses étaient rares déjà; nous étions en septembre et vous portiez une délicieuse robe bleue qui se modelait aux souples beautés de votre taille, mêlant des transparences d'ambre, sur votre poitrine, à des coulées de lapis clair. Vous m'avez grondé, mais quand je vous ai quittée, vous m'avez donné une des fleurs de la gerbe, la moins ouverte pour qu'elle durât plus longtemps. Puis chacune de vos lettres contint le pétale encore flexible, odorant, et comme vivant d'une rose. Il n'en est guère dans mon jardin dont je n'aie déchiré le coeur pour vous répondre dans le même langage. Hélas! Bientôt les ondées éparpillèrent dans l'herbe leurs feuilles mouillées. C'était une des poésies de notre amour qui se brisait et que le vent emportait.

Mais d'autres printemps l'ont ramenée plus vivace et plus fidèle.

Nous approchons de la même saison, celle où je vous ai connue. Bien des roses sont déjà mortes, mais des boutons sourient encore sur les tiges. Et puis, quand il n'y en aura plus, je cueillerai, pour vous, les hauts dahlias fous et serrés comme les ruches tuyautées de vos dentelles, des marguerites blanches et des marguerites d'un violet tendre dont le demi-deuil a quelque chose de charmant et de mélancolique comme la tristesse presque consolée d'une veuve. Et puis après?… Après, j'ai peur. Car, je m'en souviens, quand je vous offris, en tremblant, mon premier présent, vous avez fait plus attention à mes roses qu'à moi-même, et peut-être est-ce leur souvenir seulement que vous avez aimé.

* * * * *

J'ouvre ma fenêtre pour regarder la nuit. Le temps s'est levé.

De petits nuages blancs traversent le firmament, se frangeant d'orange aux approches de la lune. Les saintes mélancolies, que l'homme moderne a voulu chasser de sa vie, revivent dans tout ce qui lui vient du monde extérieur. Quoiqu'il fasse, il n'empêchera jamais la mer de gémir aux confins du monde qu'il habite, ni le ciel de rouler sur sa tête, avec le char des astres et l'avalanche des nuées, les préoccupations de l'infini et les tristesses du souvenir. C'est ainsi que, dans votre vol pâlissant, étoiles sous qui s'allumera bientôt le formidable bûcher de l'aurore, je cherche les images ailées des bien-aimées d'autrefois, de celles qui ont pris un peu de ma vie et l'ont emporté sur d'autres routes que la mienne. Vos yeux de lumière s'attendrissent pour moi, et des regards s'y rallument qui descendent jusqu'à mon coeur; bientôt votre rayonnement n'est plus qu'un scintillement de larmes et c'est un baiser que le premier souffle de l'aurore m'apporte, après avoir effleuré vos lèvres de feu. Dans le lent tourbillon qui vous entraine, je vois passer mes ivresses et mes fureurs, les flèches brisées de mes désirs et les fleurs souillées de vos trahisons, tout ce qui fut mon âme et votre jouet éparpillé en fugitives étincelles, balayé par l'inexorable vent des destinées.

O joies amères que la Beauté donne et reprend, mortelles extases de l'amour que le temps mesure à notre faiblesse, frisson divin que la chair de la femme met à notre chair, infini menteur dont elle fait éclater notre âme, aiguillons de feu que son regard plante dans nos reins, tortures indicibles de la passion immortelle, je vous sens renaître aux silences de cette nuit étoilée, aux splendeurs mystérieuses de ce ciel où les flammes éteintes se sont rallumées!

Cependant une nuée de vapeurs blanches monte à l'horizon. Dans un instant le jour gravira les premières marches encore obscures de son escalier de feu. Un à un les astres craintifs vont s'envoler devant le rayonnement d'argent de son armure. Je salue la dernière étoile obstinée au manteau flottant du ciel. C'est Vénus, comme si tout devait proclamer, dans ma pensée, qu'alors que tout s'évanouit comme un rêve, le culte de la Beauté et les chers supplices de l'amour assurent au souvenir une immortalité.

Sous l'aile blanche du matin,
Toute la terre se recueille;
Un frisson passe de la feuille
Du chêne à la feuille du thym.

Tandis que pâlit la grande Ourse,
Descend un long frémissement
De l'oeil profond du firmament
A l'oeil entr'ouvert de la source.

Ainsi, partout, autour de moi,
Comme un torrent tombant des cimes,
Roulant des faites aux abîmes,
S'étend l'universel émoi.

Il n'est que mon coeur solitaire,
Loin de tes yeux, aux morts pareil,
En qui ne vibre aucun réveil,
Quand tout se réveille sur terre!

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PARAPHRASE

Pour charmer mes heures moroses,
Je chante, le coeur plein de vous:
Ce n'est pas aux lèvres des roses
Qu'est le sourire le plus doux.

J'évoque vos candeurs insignes
Et vos virginales fraîcheurs:
Ce n'est pas au cou blanc des cygnes
Que sont les plus pures blancheurs.

Je vous vois passer sous les branches
Sur vos noirs cheveux se penchant
Ce n'est pas aux yeux des pervenches
Qu'est le regard le plus touchant.