La Guerre injuste

ARMANDO PALACIO VALDÉS
De l'Académie Espagnole

La Guerre injuste
LETTRES D'UN ESPAGNOL
Traduction de ALBERT GLORGET

BLOUD & GAY
Éditeurs
PARIS, 3, rue Garancière
Calle del Bruch, 35, BARCELONE
Tous droits réservés
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1917

[TABLE DES MATIÈRES]

PRÉFACE

Armando Palacio Valdés est un des romanciers les plus connus de l'Espagne. Ses œuvres ont été traduites dans la plupart des langues européennes, et l'une d'elles, Maximina, a eu le rare bonheur d'être tirée aux États-Unis à deux cent mille exemplaires. Après l'Amérique du Nord, c'est en Angleterre que Palacio Valdés compte le plus d'admirateurs. On s'y sert d'un de ses romans pour enseigner l'espagnol dans les écoles. C'est pourquoi quelques-uns de ses compatriotes l'accusèrent, quand il commença de publier ses sentiments aliadophiles, de ne faire que rendre aux Alliés ce qu'il leur devait de gloire et d'argent. Il suffira de parcourir ce livre-ci pour voir combien cette accusation est peu fondée.

En France, plusieurs ouvrages de Palacio Valdés ont paru en feuilletons dans nos grands quotidiens: le Capitaine Ribot, au «Gaulois», la Sœur Saint-Sulpice, au «Matin»; la Famille Bellinchon, au «Temps»; des extraits des Papiers du docteur Angélique, au «Journal des Débats». On verra tout à l'heure qu'il s'en faut beaucoup que nous ayons tout traduit du grand romancier. Il y a dans son œuvre plusieurs romans dont il est regrettable que nous n'ayons pas d'édition française.

Armando Palacio Valdés est né en 1854, à Entralgo, petit village des montagnes asturiennes. Il y demeura très peu de temps, ses parents ayant dû transférer leur résidence à Avilès, une des petites villes maritimes de la même région; mais il revint chaque année avec eux passer les mois d'été à Entralgo. Il eut une enfance heureuse, remplie tour à tour de jeux marins et rustiques. Les souvenirs de cette période de sa vie et de ces lieux ont inspiré à Palacio Valdés l'Idylle d'un malade et le Village perdu, romans de mœurs asturiennes, dont le second est peut-être l'un des plus originaux qu'il ait écrits.

A Oviedo, capitale des Asturies, où il alla faire ses études, le jeune Valdés se lia d'étroite amitié avec Leopoldo Alas, son condisciple, qui devait devenir sous le pseudonyme de «Clarin» l'un des meilleurs critiques littéraires espagnols des dernières années du siècle passé.

Son «bachillerato» terminé, Palacio Valdés s'en fut à Madrid pour faire son droit. Cette étude le passionna. Pour s'y livrer avec plus de profit et plus d'application, il se fit recevoir de l'Ateneo, sorte de cercle qui comprend à Madrid tous les jeunes hommes aimant la science, les arts ou la littérature, et dont la bibliothèque est très riche. Palacio Valdés y dévora les traités de philosophie, d'histoire et surtout d'économie politique. A ce moment-là, son désir le plus vif était d'être un savant professeur. Il fut bientôt élu secrétaire de la section des Sciences morales et politiques de l'Ateneo.

Cependant Palacio Valdés avait achevé son droit. Il commença d'écrire et, chose curieuse chez un homme qui devait être un si abondant et si gracieux conteur, c'est par des articles de philosophie religieuse qu'il débuta dans les lettres. Ces articles furent remarqués. Ils valurent à leur signataire d'être nommé rédacteur en chef de la Revista Europea, la revue scientifique la plus importante alors en Espagne. Palacio Valdés n'avait que vingt-deux ans.

Voulant donner plus d'attraits à sa revue, le nouveau directeur eut l'idée d'y publier des portraits littéraires humouristiques des principaux orateurs, romanciers, poètes et savants espagnols. Il prit à tracer ces portraits le goût d'écrire et, poussé d'ailleurs à le suivre par le succès de ses premiers écrits, il entreprit un roman. Commencé à Madrid, Monsieur Octave fut terminé à Entralgo. Il parut dans les derniers mois de 1880.

C'est avec Marthe et Marie, trois ans plus tard, que Palacio Valdés atteignit le grand public. Le grand romancier, qui est très modeste, dit qu'il doit le retentissant succès de ce livre au dessinateur qui l'illustra et à l'éditeur qui le mit en vente à un prix modique. En tout cas, Palacio Valdés était en pleine fortune: le directeur de la Revista Europea était heureux, le romancier l'était aussi, l'homme allait l'être; il se maria. L'Idylle d'un malade est de cette époque. Il fut bientôt suivi de José et d'un recueil de contes intitulé Eaux-fortes, qui consacrèrent définitivement la réputation de l'auteur.

Ainsi tout souriait à Palacio Valdés. Il terminait Riverita, histoire romanesque de sa propre vie, quand il perdit sa femme. Maximina, qui parut bientôt après, est composé en grande partie en son souvenir. Riverita et Maximina se font suite: c'est lui et elle.

Avec le Quatrième pouvoir (1888), Palacio Valdés cesse de se conter lui-même. C'est le récit des luttes politiques dans un petit pays; mais ici encore l'action se passe dans un milieu auquel le romancier est étroitement attaché; la ville de Sarrio, de ce roman, n'est autre que Gijôn, la seconde grande ville des Asturies.

Cette même année, Palacio Valdés fit un voyage en Andalousie. Il en rapporta la Sœur Saint-Sulpice (1889), roman de mœurs andalouses d'une exquise gaieté, qui répandit son nom dans le monde entier.

Puis ce fut l'Écume, satire de l'aristocratie espagnole, la seule de toutes ses œuvres où Palacio Valdés, abandonnant son naturel idéaliste, ait sacrifié aux théories littéraires alors dans toute leur force, celles de l'école naturaliste.

Jusqu'alors il avait donné chaque année un roman. Dans la suite il mit moins de régularité dans sa production. La Foi, le Chevalier, l'Origine de la pensée, la Joie du capitaine Ribot, les «Majos» de Cadix, le Village perdu, Tristan ou le Pessimisme parurent ainsi successivement. Quelques années avant la guerre Valdés recueillit sous le titre de les Papiers du docteur Angélique des contes philosophiques et scientifiques, écrits dans l'intervalle de ses autres ouvrages. La Guerre injuste qu'on va lire est l'ensemble des articles qu'il publia dans le grand journal madrilène El Imparcial. Ajoutons enfin qu'une revue espagnole, Revista quincenal, publie en ce moment un nouveau roman de notre auteur: Années de jeunesse du docteur Angélique.

Telle est l'œuvre de Palacio Valdés. Quant à l'homme, il est d'une modestie, d'une bonne humeur, d'une libéralité d'âme, d'une richesse d'esprit, qui font de sa société un délice. Que ce soit à Madrid, dans nos Landes où il passe d'ordinaire l'été, il vit seul, lisant beaucoup ou se promenant. Il n'écrit que s'il lui plaît ou s'il a vraiment besoin d'exprimer des idées qu'il croit utile de répandre. De là le retentissement en Espagne des articles qu'il écrivit sur la guerre. Nous devons à leur auteur la conversion de beaucoup de nos voisins à notre cause. Qu'il en soit ici publiquement remercié.

ALBERT GLORGET.

La Guerre injuste


LA RÉSOLUTION DE LA FRANCE

La direction de l'Imparcial m'a fait l'honneur de me confier la tâche d'étudier l'esprit français dans ces moments si critiques. Quelqu'honneur qu'elle me fasse, je n'aurais pas accepté cette tâche si des motifs d'ordre moral ne s'étaient d'abord offerts à mes yeux. Je suis vieux, ma santé est chancelante, j'ai toujours craint le bruit de la presse. A quoi bon passer du silence au fracas? Pourquoi quitter le coin où depuis des années, à l'insu de la multitude, je cause à voix basse avec des esprits épars dans le monde et qui me sont familiers?

Pourquoi? Parce que la voix de ma conscience, cette voix qui, avec les années, se fait plus forte en tout homme me l'insinue instamment. Alors que des millions d'êtres humains vivent présentement en Europe, les uns dans le sang, les autres dans les larmes, a-t-on le droit d'invoquer la crainte, la maladie, la vieillesse? Laissons la vile matière murmurer; ce n'est pas l'heure d'écouter ses rébellions. L'heure des plaisanteries et des aises est passée; il faut maintenant regarder la réalité brutale bien en face et porter sur les blessures une main pleine de pitié.

*
* *

Me voici donc ici, et il convient à ma sincérité et au respect que j'ai du lecteur de lui faire ma profession de foi. Je ne suis pas neutre dans le sanglant conflit qui afflige en ce moment l'humanité; je ne l'ai jamais été dans aucune dispute qui se soit produite sous mes yeux. J'ai pu me tromper; mais toujours je me suis résolument placé du côté de celui qui avait avec lui la raison. Aussi, lorsqu'éclata cette guerre, ai-je incliné du côté de la France. Car je pensais et je continue de penser que la raison et la justice sont avec elle.

Durant les longues, les interminables heures de chemin de fer pour arriver à cette grande ville auparavant si heureuse, si infortunée aujourd'hui, j'ai eu le temps de faire un minutieux examen de conscience. Je me suis loyalement demandé s'il n'y avait pas quelque motif impur dans l'attitude que je prenais en faveur des Alliés. N'était-ce pas sympathie personnelle? Non; il n'y a pas de pays pour qui j'éprouve une préférence excessive: je suis persuadé que les hommes sont partout les mêmes. Il n'est pas, en Europe du moins, de races supérieures et inférieures: il n'y a que des hommes de bonne ou de mauvaise volonté. Mon cœur est acquis aux premiers, qu'ils respirent au milieu des vergers d'Italie ou dans les steppes de Russie. Serait-ce donc intérêt? Je n'en ai aucun à ce que ce soient les uns ou les autres qui triomphent. Serait-ce gratitude? J'en dois autant aux deux belligérants: j'ai reçu de l'un et de l'autre des preuves imméritées d'estime. Serait-ce par hasard quelque considération politique? Voilà le motif où il faut s'arrêter. Dans l'ordre politique, en effet, j'admire l'Angleterre plus qu'aucun autre pays au monde. C'est le pays où l'homme a pour l'homme le plus de respect, celui qu'on peut appeler aussi en toute sincérité le plus civilisé. Mais, en revanche, la Russie est le plus arriéré. Je n'avais donc aucun motif de préférence particulière.

Convaincu qu'en ce moment la mienne est fondée sur la justice, ou sur ce que j'entends par justice, je suis tranquille et je prends la plume pour la défendre.

Et maintenant qu'il me soit permis de poser une question. Tous les germanophiles et tous les francophiles d'Espagne sont-ils descendus ainsi au fond de leur conscience et se sont-ils sincèrement interrogés sur les motifs dont ils font la base de leur inclination? Mes observations ne me permettent pas de l'assurer. Les uns se déclarent partisans de l'Allemagne parce qu'ils sont autoritaires et mettent la discipline sociale au-dessus de tout; les autres se prononcent pour la France parce qu'il s'agit d'une république et qu'ils supposent qu'on y a plus de liberté qu'ailleurs; les marins sont les amis des Alliés parce qu'ils admirent la flotte anglaise; les troupes de terre sont en extase devant les méthodes de guerre allemandes. De candides catholiques s'écrient: Vive l'Allemagne! parce qu'ils sont sûrs qu'ayant anéanti la France, le Kaiser n'aura rien de plus pressé que de placer le Souverain Pontife sur son trône temporel et de rétablir l'Inquisition. Bien des socialistes, non moins candides, crient: Vive la France! parce qu'ils supposent qu'après son triomphe la répartition des biens ne se fera pas longtemps attendre. En général, les violents, les colériques sont avec les Germains; les pacifiques, ceux dont le cœur est tendre (bienheureux les tendres de cœur!), penchent du côté des Alliés.

Ajoutez-leur les sceptiques, les frivoles, les capricieux, ceux qui se prononcent pour les uns ou pour les autres, comme dans une corrida l'on prend parti pour l'un ou l'autre espada, ou pour tel ou tel cheval sur le champ de courses.

Et pourtant le litige vaut la peine d'être examiné avec sérieux et droiture. Le sang de nos frères court en torrents. Nous autres Espagnols, serions-nous par hasard de tranquilles spectateurs assis au Colisée pour assister à une fête de gladiateurs? Est-ce que notre mission consiste à dire quel est celui qui a porté les meilleurs coups ou mis le plus de grâce à tomber? Non; notre chair saigne en même temps que saigne celle de nos frères; nos larmes coulent avec les leurs. Nous ne faisons qu'un devant la justice divine. Demandons-lui de nous éclairer et de ne pas nous laisser tomber dans l'erreur, afin qu'un jour elle ne nous demande pas compte de notre injustice.

*
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Jamais je n'oublierai l'après-midi du 2 août 1914. C'était dans un petit village des Landes françaises où j'ai l'habitude de passer l'été et j'étais occupé à regarder un ouvrier qui construisait avec son petit garçon un poulailler dans mon jardin. Il était 4 heures. Le soleil nageait dans l'air diaphane; la brise nous caressait doucement les tempes; les oiseaux marins voltigeaient sur nos têtes. Nous devisions amicalement, quand tout à coup l'ouvrier s'arrêta de travailler, leva la tête et s'écria étonné:

—Monsieur, la cloche!

Je prêtai l'oreille et j'entendis en effet le tintement lointain de la cloche paroissiale.

—Y aurait-il le feu?

—Non, ce n'est pas le feu, répondit-il d'une voix sourde. Et, baissant de nouveau la tête, il poursuivit sa tâche.

Au bout de quelques minutes il la releva, le visage pâle.

—Le canon! monsieur.

Je prêtai de nouveau l'oreille, mais je ne parvins point à l'entendre. Il faut dire que nous nous trouvions à 22 kilomètres de Bayonne.

—Je n'entends rien.

—Tu l'as entendu, toi? demanda-t-il à son fils.

—Oui, je l'ai entendu, répondit l'enfant, plus pâle encore que son père.

Alors, au loin, un roulement de tambour se fit entendre. Je me sentis troublé jusqu'au plus profond de mon être. Le tambour! Et son roulement s'approchait sinistre, fatidique, brisant le silence innocent de la campagne.

Et sur-le-champ accoururent à ma mémoire les souvenirs de la primitive histoire de l'humanité. Je revoyais le clan voisin plus nombreux et plus belliqueux se jeter à l'improviste sur le clan plus faible, s'emparer de ses troupeaux, violenter ses femmes, égorger ses hommes. Voilà, voilà les féroces ennemis! Alors aussi le cri d'alarme résonnait dans les champs; alors aussi les hommes pâlissaient et les femmes serraient les enfants sur leur sein.

Je compris: une grande nation courait un péril de mort. La patrie de Pascal, de Racine, de Bossuet, de Rousseau, de Balzac, de Musset, d'Hugo allait être foulée aux pieds, humiliée, peut-être à jamais anéantie. Ce n'était pas une guerre romantique comme celle de Napoléon que celle qui se préparait; il ne s'agissait plus d'un génie ambitieux précipitant à coups de pied de leur trône de ridicules despotes tenant l'Europe sous la férule; il ne s'agissait plus d'une incomparable armée courant sur les pas de son empereur, ivre de gloire, mais non de richesse. La guerre qui s'approchait était une tragédie sordide, la rumeur d'un peuple qui vient en rugissant d'envie se saisir des fruits du travail de son voisin. Peu de mois auparavant les journaux allemands annonçaient qu'ils exigeraient de la France dans la prochaine guerre une indemnité de 40 milliards de francs.

Je sortis précipitamment de chez moi et fis presque au pas de course le kilomètre qui me séparait du bourg. Tous les habitants parlaient entre eux sans bruit, dans un calme imposant.

Comme je traversais un groupe de femmes, elles fixèrent sur moi un regard jaloux et hostile. Plus loin, je passai devant un autre: même effet. J'étais l'étranger qui pénètre, indifférent et curieux, dans une famille affligée. Pauvres femmes, si vous aviez su que mon cœur était alors aussi serré que le vôtre!

Je rencontrai ensuite des personnes de ma connaissance: elles détournèrent les yeux de moi, feignant de ne pas me connaître. Alors, blessé de cette hostilité, je me dirigeai décidément vers elles.

—Messieurs, je suis étranger, mais le malheur qui pèse en ce moment sur vous ne peut pas m'être indifférent. Je suis absolument certain que vous ne vouliez pas la guerre, que personne parmi vous n'y pensait. Bien que vous pleuriez, comme de juste, la perte de votre Alsace-Lorraine, vous n'espériez la recouvrer que par des moyens diplomatiques. Mais on vous attaque indignement. La justice et la raison sont avec vous. Par conséquent, je suis, moi aussi, avec vous, et je souhaiterais pouvoir vous le prouver mieux qu'en paroles.

Ils me serrèrent silencieusement la main. L'un d'eux dit enfin avec gravité:

—C'est assez d'humiliations comme cela! Finissons-en une bonne fois!

Et les autres répétèrent chacun leur tour:

—Il faut en finir, il faut en finir!

Je m'éloignai d'eux et, suivant la route, je revins au bord de la rivière. Assis dans une barque où il rangeait ses filets, un jeune pêcheur avec qui j'ai l'habitude de causer m'apparut.

—Tu as entendu? lui demandai-je en lui désignant l'endroit où sonnait le tambour.

—Oui, j'ai entendu. Il faut en finir! me répondit-il sèchement sans lever la tête.

Je me remis en route et je vis une jeune fille qui vient ordinairement nous vendre son poisson.

—Tu vois ce qui arrive? lui dis-je. Tu n'as pas peur?

—Oui, monsieur, j'ai peur: j'ai deux frères qui doivent immédiatement partir... Mais il faut en finir, monsieur, il faut en finir!

J'arrivai sur la place et je m'assis à la porte d'un petit café qui se trouve là. A une table proche, un vieux militaire en retraite disait à ses amis:

—Mieux vaut être défait une bonne fois qu'être sans cesse humilié. Il faut en finir!

—Il faut en finir! dirent en chœur ses amis.

Depuis lors deux années ont passé. Et voici que je reviens en France, que j'arrive à Paris, et partout, exprimée dans la même forme, c'est la même résolution qui retentit à mes oreilles: il faut en finir! Oui, la guerre ne se terminera que lorsque le noir cauchemar qui tourmente la nation française se sera tout à fait dissipé. Ou la tombe ou la liberté! Le clan ne se jettera plus sur le clan voisin, tant que ce voisin sera vivant.

Combien pourtant le timbre des voix est changé! Les voix chantent, les voix rient, les voix jouent. Un rayon de soleil est tombé sur la France. On ne baisse plus les yeux; les fronts se lèvent; les regards se fixent, pleins de lumière, sur notre visage. Un ami me dit gaiement à l'oreille en m'embrassant sur le quai de la gare:

—Maintenant c'est sûr!

—Vous n'avez plus peur que Lohengrin ne paraisse à l'horizon?

—En tout cas, s'il paraît, ce ne sera qu'avec son cygne.

Voilà où en est venue la France. Voyons maintenant cet optimisme.

L'OPTIMISME FRANÇAIS

L'optimisme est à la mode. Il y a aussi des jupes courtes et des jupes longues dans la philosophie. En ce moment on nous crie de partout à nous rompre la tête: «Soyez optimistes!». Enfermées dans de jolis livres, ces voix régénératrices nous viennent surtout d'Amérique. Les psychologues américains de nos jours ne se lassent pas de répéter cette chanson, qui est un peu monotone à nos oreilles de Latins. L'un des plus distingués d'entre eux, Waldo Trine, tonne avec éloquence, dans un de ses derniers ouvrages, contre l'ennui et la peur, qu'il appelle «les deux noirs jumeaux». «En attirant à nous par la peur les choses mêmes qui nous donnent de la crainte, dit-il, nous attirons aussi toutes les conditions qui contribuent à entretenir la peur dans l'esprit.

Je sais en effet par expérience que la peur est une chose désagréable et que l'optimisme est bien plus stomacal. Je n'ai cependant jamais trouvé le moyen intellectuel de se délivrer de la peur. Et si une chose m'a parfois donné de l'assurance, c'était de voir un couple d'agents de police près de moi.

Si pour être optimiste, il suffit de vouloir l'être, il me semble qu'il ne doit pas y avoir une seule personne au monde qui ne le soit. Et c'est justement ce à quoi prétendent ceux que l'on appelle les «philosophes de la volonté»: «Soyez optimistes; il n'y a qu'à le vouloir.»

Non, il ne suffit pas de le vouloir. Il est facile à un ténor de donner le «do de poitrine», facile à un boxeur de porter un bon coup de poing; mais c'est impossible au reste des hommes. C'est pourquoi dans son fameux livre The varieties of religious expérience, William James, le plus remarquable et le plus perspicace de ces philosophes, divise les hommes en deux classes: ceux qui n'ont eu qu'à naître pour être heureux et ceux qui pour être nés malheureux ont dû naître deux fois, once born and twice born. Les premiers sont les optimistes, ceux qui voient tout en rose. Le monde est régi par des forces bienveillantes qui se chargent de tout arranger le plus heureusement possible. Le soleil les enchante; la pluie leur paraît admirable; s'ils se cassent une jambe, ils prennent cela comme un événement heureux, car ils eussent pu se casser les deux du coup. A ces optimistes de naissance s'opposent les tempéraments pessimistes, ceux qui sont possédés d'une tristesse incurable. Pour ceux-ci, il n'y a point d'événement, si heureux qu'il semble, qui ne finisse par changer de caractère et se transformer en malheur. Dans toute joie ils voient un désabusement probable; dans toute fleur, le ver; dans toute opulence, la faillite prochaine.

Je reconnais qu'on rencontre quelquefois ces deux tempéraments extrêmes, mais le plus souvent on les rencontre atténués. Ce que je ne puis cependant admettre, c'est que le premier soit le tempérament idéal, celui que nous devons tous admirer et souhaiter d'avoir. Ces êtres que William James appelle «ceux qui sont nés une fois», ce sont des inconscients, ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'est la vie, de ce qu'est le monde. En ce sens, l'optimiste par excellence, c'est la bête, qui ne sait point qu'elle mourra. Mais il est impossible à ceux qui savent qu'ils mourront d'être optimistes à la façon qu'exaltent les psychologues américains.

Ne nous faisons pas d'illusions. La vie est âpre, la réalité odieuse. La faim, le typhus, le cancer, la guerre, sont des hôtes avec lesquels il faut compter. Qui nous eût dit il y a trois ans que l'Europe civilisée allait se transformer en troupeaux de tigres et de chacals? Si «ceux qui sont nés une fois» ne se soucient point de cela, c'est tant mieux ou tant pis. Pour moi, les vrais hommes, ce sont ceux qui sont «nés deux fois», je veux dire ceux qui se rendent compte de leur situation sur la terre, de leur origine et de leur destin immortel. Le premier est le «vieil homme» de saint Paul, celui en qui dominent les instincts animaux, celui qui vit tout endormi dans l'inconscience de la nature. Le second est l'«homme nouveau», celui qui a ouvert les yeux à la lumière, l'homme spirituel qui s'élève sur son vêtement de chair, comme la chrysalide pour se muer en papillon abandonne le petit sac qui l'emprisonnait. «La mélancolie, disait le Père Lacordaire, est inséparable de tout esprit qui voit loin et de tout cœur qui est profond, et elle n'a que deux remèdes: la mort ou Dieu». Bénie soit donc la mélancolie, qui nous révèle notre condition d'hommes. Arrière, inconsciente allégresse qui nous retient dans les limbes de l'animalité!

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* *

Dans un des derniers numéros de la Revue des Deux Mondes, le docteur Emmanuel Labat a publié un article intitulé «Notre optimisme». Il mérite d'être lu: il est parfaitement écrit, et je le déclare d'autant plus volontiers que ma façon de penser est diamétralement opposée à la sienne.

Le docteur Labat est un disciple de la nouvelle école psychologique. M. James notamment a eu sur lui une influence décisive. Mais M. Labat est médecin, et comme tel il n'hésite pas, quand il peut, à amener l'eau à son moulin. Je veux dire qu'il exagère les enseignements un peu nébuleux et panthéistes de l'école et les transforme, quand il lui est commode, en enseignements matérialistes.

L'éminent professeur suppose que l'optimisme n'est pas une opération de l'esprit qui raisonne, mais qu'il vient de plus loin, d'une source plus profonde et plus intime. L'optimisme, dit-il à peu près, c'est l'instinct de la vie, l'horreur de la mort, l'allégresse, l'orgueil et la volonté de vivre.

J'avoue que je ne comprends pas bien cet optimisme qui consiste à avoir horreur de la mort. Appeler optimisme l'instinct de la conservation est un abus de langage. Le véritable optimiste doit n'avoir aucune peur de la mort, puisque nous sommes dans un monde où il faut que l'on meure. Le martyr chrétien qui allait au supplice en chantant était optimiste, parce qu'il savait qu'une félicité sans fin l'attendait dans l'au-delà; de même le musulman qui se jette sur l'épée de l'ennemi parce qu'un chœur de belles houris l'attend, ou le Chinois qui se laisse allègrement tuer en Amérique parce qu'il est sûr de ressusciter dans sa patrie. Quant à celui qui conserve avec inquiétude sa précieuse peau dans la certitude que quoi qu'il fasse il finira par être la pâture des vers, celui-là n'est pas optimiste.

Or, c'est de cet instinct de vie, ou de cet instinct de conservation, comme on disait autrefois, que le docteur Labat fait dériver l'optimisme français d'aujourd'hui. Il suppose que le Français est optimiste par nature et que cet optimisme est la sauvegarde de son existence. C'est, selon moi, une erreur. Il y a en France autant de pessimistes et de neurasthéniques qu'en aucun autre pays, peut-être même davantage. Et cela se comprend. Le Français est généralement ambitieux; il aime la richesse et travaille ardemment pour l'acquérir. Eh bien, dans la statistique de la neurasthénie, ce sont les hommes d'affaires qui occupent la première place. Le Français possède en outre un esprit critique aigu, et un critique n'est jamais optimiste.

Au surplus, j'ai vécu en France durant les premiers mois de la guerre et je n'ai point observé un pareil optimisme. Ce que j'ai vu, c'est la résolution, l'inébranlable volonté de se défendre jusqu'à la mort. Et cela ne peut pas s'appeler de l'optimisme. Au contraire, quand les Allemands arrivèrent aux environs de Paris, j'ai constaté quelque peu de dépression et d'abattement. Mais, et je me plais à le déclarer, la ferme et courageuse résolution des Français n'en fut nullement altérée.

Puis ce fut la bataille de la Marne. L'esprit français s'exalta soudain; un chaud optimisme régna quelque temps. On crut à la victoire immédiate, on pensa même conquérir l'Allemagne et entrer à Berlin. Mais des mois passèrent et l'on en vint à se dire qu'il ne fallait pas s'attendre à cette sorte de victoire. Le Français est le raisonneur par excellence. Peut-être en d'autres pays les hommes témoignent-ils de qualités plus hautes. Mais le bon sens est le patrimoine de la France, sauf lorsqu'on touche à sa vanité nationale, car elle a vite fait alors de passer les limites de la raison. Il est vrai qu'elle sait y revenir promptement et s'accommoder des circonstances avec une étonnante facilité.

Bien des personnes ont pensé toutefois qu'il serait possible aux Français de percer les lignes allemandes, de recouvrer le terrain perdu et d'avancer sur le territoire ennemi. Dans les derniers jours de septembre, un sergent arriva dans le village que j'habitais. C'est un de mes grands amis. Il exerce la profession de notaire, mais par tempérament c'est un soldat: il est énergique et courageux.

—Quand percerez-vous donc les lignes? lui demandai-je souriant.

—Quand nous le voudrons, me répondit-il avec tranquillité.

—Vous parlez sérieusement?

—Oui, sérieusement. Nous attendons seulement qu'on nous en ait donné l'ordre.

Cet ordre arriva peu de jours après et l'on sait ce qui s'ensuivit. Au prix de sacrifices énormes, d'une quantité de sang prodigieuse, on avança de trois kilomètres. Au moment où j'écris, la même chose arrive aux Allemands, avec encore moins de bonheur.

Aujourd'hui l'optimisme a changé de direction. Si l'on veut savoir ce que c'est que de calculer, il faut venir en France. Un de mes amis m'a prouvé il y a peu de jours, le crayon en main, que les empires centraux ont tels et tels moyens de défense, tant de réserves métalliques, qu'ils peuvent tenir jusqu'à telle époque et que, cette époque passée, ils devront succomber. Les Français considèrent l'Allemagne comme une place assiégée. Elle ne sera point prise d'assaut, mais elle tombera rendue de faim. Ils ont dans la victoire une confiance aveugle, absolue.

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Mais cela n'est pas de l'optimisme, dira le docteur Labat. Il s'agit là d'un calcul, de la solution d'un problème, et l'instinct vital n'a rien à voir là-dedans. Cependant, pour moi, c'est cela qui est le véritable et légitime optimisme, car il procède de la raison. L'autre, qui vient du fond même de notre nature animale, pourra nous rendre parfois la vie plus douce, plus légère; mais il est extrêmement dangereux. Si l'on veut bien tourner les regards en arrière et se rappeler l'histoire des personnes que l'on connaît, tout le monde y trouvera quelque grande catastrophe ou tout au moins une succession de contrariétés produites par cet optimisme instinctif.

A cette heure donc, les Français s'occupent à faire des calculs. Ils ne disent pas toutefois ce qu'on lit au fond de leurs yeux. Leur calcul le meilleur, c'est qu'ils comptent sur leurs bras et sur leur tête. Et, de même que le plus habile marin du monde est l'Anglais, le Français est le meilleur des soldats. Cela n'a rien d'étonnant: cent ans à peine le séparent de ces autres soldats qui parcoururent toute l'Europe en vainqueurs. Les traces de l'hérédité ne s'effacent point en cent ans.

Où le père a passé passera bien l'enfant

disait Musset.

Au reste, ne parlons pas de la valeur. Russes, Allemands, Français, Bulgares, tous se sont également bien battus. Mais il y a pour le soldat d'autres qualités d'une importance capitale: la ruse, l'allégresse, l'habileté manuelle, l'improvisation. Depuis les temps de Jules César, la race des Gaulois s'est toujours distinguée par ces qualités mêmes. Le Gaulois est un homme fertile en recours. Vous le verrez louer une maison à moitié démolie, image de la désolation; mais repassez par là quelques mois plus tard, et vous serez tout surpris de trouver un nid confortable, entouré de fleurs. Cuisine, jardin, peintures, terrasse: il aura tout improvisé.

Un de mes voisins de campagne, dans les Landes, avait besoin d'un garage. Il vit venir un maçon, qui lui en construisit un en quelques jours et d'une façon parfaite. Peu après, ce maçon se trouva sans travail. Mon voisin cherchait alors un jardinier; le maçon lui offrit de remplir cette charge, et il s'en acquitta avec une intelligence dont nous fûmes tous émerveillés. Plus tard mon même voisin vint à manquer de cuisinière. Le maçon passa à la cuisine et il y fut un cuisinier admirable.

—Pour Dieu, dis-je à mon voisin, n'allez pas congédier votre nourrice: je vois déjà votre homme donner le sein à votre fils!

La France est pleine de ces hommes-étuis. Or, dans une guerre longue comme celle-ci, ils sont d'une grande utilité. Les Allemands mettent toute leur confiance dans leurs machines; mais la meilleure de toutes les machines, c'est l'homme. Avec du talent, la plus petite force devient formidable. Les Allemands sont supérieurs par le nombre, par la préparation, par les machines de guerre; mais les moyens des Français, c'est eux-mêmes, leur adresse et leur sang-froid. Les Allemands ont plus de canons et de plus gros; mais les artilleurs français pointent et dissimulent les leurs plus adroitement. Ceux-là possèdent de splendides cuisines roulantes; mais, avec de pauvres feux de campagne, ceux-ci mangent mieux.

Joffre est l'incarnation de cet esprit gaulois, fait d'astuce, de courage, de prudence et de gaieté. C'est lui qui a sauvé la France au moment suprême par sa tactique admirable; c'est lui qui, patient et énergique, attend que le fruit soit mûr pour secouer l'arbre; c'est lui, homme de pitié, que les soldats appellent «le père Joffre», parce qu'il est avare du sang de ses fils. Louange à ce Gaulois insigne qui fut le boulevard choisi par la Providence pour sauver la civilisation latine et l'indépendance des peuples faibles! Le jour où sa statue se dressera sur une place de Paris, nous irons tous, non point pour y planter des clous, mais pour la couronner de fleurs.

Il ne ressemble pas aux généraux allemands, qui, eux, ont non seulement copié strictement la tactique de Napoléon, mais aussi ses procédés impitoyables. «—Sire, Sire, disait le général Junot à l'Empereur, il est absolument impossible de s'emparer de cette batterie autrichienne: un feu d'enfer balaie tous les hommes.—Avancez! répondait Napoléon.—Chaque régiment qui avance est un régiment perdu.—Avancez!» répétait Napoléon.

Il importe de ne pas confondre le peuple allemand avec ceux qui le dirigent aujourd'hui politiquement et militairement. L'allemand est un peuple doué de solides vertus: il est courageux, intelligent, opiniâtre, laborieux, idéaliste. Mais, comme tous les idéalistes, il manque d'esprit critique et c'est pourquoi il obéit facilement à tout ce qu'on lui suggère. Sa race lui est montée au cerveau et c'est ce qui lui a fait dire et commettre un assez beau nombre de sottises. Néanmoins, tout le monde s'accorde à reconnaître ses hautes qualités. Mais ces qualités ont une tache, la jalousie des Anglais: jalousie de parents, qui se dissipera bientôt.

Aussi est-il intolérable, extrêmement pénible, d'entendre M. Maurice Barrès appeler les Allemands «sale race». Tous les hommes de bon sens en France ont réprouvé ce langage, et la Presse, la première.

Pourtant le docteur Labat lui a donné l'appui d'arguments médicaux. Il dit que l'instinct de vie (encore, l'instinct de vie!) justifie de pareilles injures, qu'il a pris l'avis des blessés de son hôpital et qu'ils sont unanimes à donner raison à M. Barrès et à reconnaître que lorsqu'on porte un coup de baïonnette en s'écriant: «Tiens cochon! Crève, sale bête!», la baïonnette fait quelques pouces de plus dans le corps de l'ennemi.

Je confesse que des raisons chirurgicales de cette sorte ne m'ont point convaincu. Ma pensée vole vers cette mémorable bataille de Fontenoy, où le général français se découvre et crie en s'approchant de l'ennemi: «Messieurs les Anglais, tirez les premiers!» Aujourd'hui ce mot peut paraître don-quichottesque; mais entre le «tirez les premiers» du général et le «crève, sale bête!» de M. Barrès, je n'hésite pas à préférer le premier. On peut être sûr que celui qui dit «tirez les premiers» ne tournera jamais le dos à l'ennemi; quant à l'autre, on n'en peut rien assurer.

Quels vilains temps que ceux où nous sommes! C'est dans les vôtres, nobles hommes, que j'eusse aimé vivre et non point en ceux, sans honneur, où l'on conseille aux soldats de se salir les lèvres pour se donner du cœur et où l'on commande aux officiers de fusiller les femmes et de jeter des bombes la nuit sur des berceaux d'enfants.

MÉDITATION SUR LE CONFLIT

Ni les gaz asphyxiants que dégagent les tranchées allemandes, ni la rhétorique, plus asphyxiante encore, dont les Germains et les germanophiles se servent pour exalter leur morale, n'arriveront à étouffer la vérité rebelle.

Cette vérité, c'est que cette guerre monstrueuse à laquelle l'humanité assiste étonnée a été longuement méditée, préparée, puis déchaînée par une nation européenne dans le seul but de dominer matériellement et moralement les autres.

Et comme cette vérité saute aux yeux et qu'il est impossible de la nier, les Espagnols qui sympathisent avec cette nation croient justifier leur sympathie en rappelant les torts que les Français et les Anglais nous firent en des temps plus ou moins anciens. Ainsi le loup de la fable évoquait pour manger l'agneau les mauvais traitements qu'il avait reçus de ses pères.

Dans tous les temps et sur tous les points du globe habité, c'est contre leurs voisins que se sont battus les peuples et non pas contre ceux qui vivaient au loin. Il est bien probable que si Berlin était à la place de Bordeaux ou de Lisbonne nous en serions déjà venus aux mains avec les Allemands, comme nous l'avons fait avec les Portugais et les Français. L'Allemagne et l'Autriche, qui sont non seulement des voisines mais des sœurs, ont été en guerre de nos jours même.

Quand on sort du terrain de la haine et qu'on passe sur celui des raisons, les arguments se présentent sous les formes les plus diverses.

Contre l'Angleterre, on se sert de l'argument chrématistique; l'Angleterre a de très riches colonies, des territoires immenses dans les cinq parties du monde, tandis que l'Allemagne, pays hautement civilisé et tout aussi méritant que la Grande-Bretagne, possède peu de chose hors de chez elle. Pourquoi?

Ceux qui s'indignent d'avoir à poser cette question sont le plus souvent de riches propriétaires. Ils ne se rendent pas compte que le langage qu'ils tiennent contre l'Angleterre est justement celui que tiennent contre eux-mêmes les socialistes et les communistes. «Nous valons autant que vous, disent-ils. Mais, tandis que vous êtes riches, nous sommes pauvres: pourquoi? Vous êtes des voleurs, livrez les biens que vous possédez injustement.»

L'argument n'aurait de portée que si la Grande-Bretagne était incapable de coloniser. Ses colonies seraient-elles plus heureuses entre les mains de l'Allemagne? C'est à ces colonies qu'il faudrait le demander.

Contre la France, c'est de l'argument religieux qu'on se sert. Cette nation qui a décrété la séparation de l'Église et de l'État et chassé les ordres religieux, mérite un châtiment exemplaire.

Personne ne l'a rendue responsable des sanglants excès de la Convention, ni des assassinats commis par Robespierre et Marat. Pourquoi l'accuser aujourd'hui des dispositions d'un ministre anticlérical?

En admettant d'ailleurs que l'argument fût juste, ce qui ne le serait certainement point, ce serait de l'étendre à ceux qui n'ont commis aucune faute. La masse du peuple en France est en effet catholique et c'est de son plein gré, sans le moindrement recourir au trésor public, qu'elle soutient aujourd'hui le culte catholique avec la même décence qu'autrefois.

On oublie ou l'on feint d'oublier que c'est de cette France impie que la pensée chrétienne rayonne à travers le monde une lumière merveilleuse. Non seulement il y existe en ce moment un groupe de philosophes spiritualistes, dont Boutroux, le chef, livre sur le terrain de la pensée de glorieuses batailles aux savants matérialistes allemands comme les Wundt, les Haeckel et les Ostwald; mais il y existe aussi une phalange d'éminents apologistes catholiques, des prêtres le plus souvent, dont les livres font la consolation de tous les croyants de l'Europe. On oublie que quelques-uns de ces prêtres se battent aujourd'hui dans les tranchées de l'Alsace et des Flandres, et qu'ils s'étonnent et s'affligent d'entendre les reproches que font à leur patrie ceux qui se donnent pour les hérauts de la chrétienté.

Contre la Russie, c'est de son retard qu'on tire un argument. Ces pauvres Russes! Ils n'ont point de canons de précision, point de chemins de fer stratégiques, point de gaz asphyxiants; ils mangent avec les doigts: ce sont de vrais sauvages. Il faut aller leur apprendre le maniement des armes à feu et de la fourchette.

Pourtant, ces sauvages, qui sont armés de massues de fer en guise de fusils, à en croire les journaux allemands, ces sauvages-là se battent depuis longtemps contre toute l'armée autrichienne et plus d'un tiers de l'armée allemande.

Contre la Belgique enfin, on use d'un argument sanchopancesque. Qui donc a fourré la Belgique dans une si folle aventure? Comment a-t-elle eu l'audace de faire front au colosse allemand? Ne sait-elle pas que rien n'est plus prudent que de rester en bons termes avec les forts? Si elle avait laissé tranquillement passer les armées du Kaiser, elle ne serait pas dans la calamité où elle se trouve, elle aurait reçu une pleine bourse de pièces d'or et qui sait? à la fin de la guerre, peut-être un petit morceau de la France.

Voilà ce que l'on entend ici. Là-bas, en Allemagne, on méprise les raisons: nous entrons sur le théâtre de la volonté rugissante et de l'automatisme. Un seul mot nous en vient «Nous voulons!» Et de toutes les régions du monde où la volonté l'emporte sur la raison, les hommes répondent à ce «nous voulons»: «Puisque vous le voulez, nous le voulons aussi.»

C'est un cas de désagrégation mentale dans lequel le psychisme inférieur, le centre de l'automatisme, brise son engrenage avec la libre raison et s'abandonne passivement à toutes les fantaisies de l'hypnotiseur. Les hypnotiseurs du peuple allemand, ce sont les magnats de la politique et de l'armée prussienne, secondés par la poltronnerie de quelques intellectuels. Ce sont eux qui ont imposé à ce peuple et la guerre et la férocité dans la guerre. Ils lui ont dit: «Gardez-vous de votre cœur comme d'un ennemi; fusillez des prêtres, démolissez des monuments, violentez des femmes, asphyxiez les enfants, essayez de tous les moyens pour atterrer l'ennemi.» Et ces honnêtes citoyens, ces bons pères de famille que nous avons tous connus fusillent, violent, saquent, asphyxient. Si on leur disait en outre de sacrifier les prisonniers, ils les sacrifieraient aussi.

Un pareil état de misère morale inspire plus de pitié que de haine. Ce sont des hommes en sommeil; ce n'est pas à eux qu'il faut imputer leurs horreurs, mais à ceux qui les ont ainsi magnétisés.

A qui donc enverrons-nous le compte de la dispersion qui s'est produite dans les centres cérébraux de quelques-uns de mes compatriotes? Car il y a parmi nous des individus qui rougissent dès qu'on prétend que les Teutons n'ont pas bien fait de livrer Louvain au pillage et de fusiller des prêtres; ils rougissent, se grattent la tête, sentent bouillir leur cervelle et finissent par s'écrier qu'ils en auraient fait tout autant, qu'ils auraient tué plus de prêtres encore et qu'ils en auraient même ensuite mangé en sauce tartare.

J'ai eu l'horreur d'entendre des dames se féliciter du torpillage du Lusitania et des exploits des zeppelins.

Le naufrage du Lusitania est une chose effroyable, mais ce naufrage de l'âme féminine est plus effroyable encore...

Comme tout ce qui écorche un instant la croûte de notre malheureuse planète, cette guerre aura sa fin. L'épais nuage qui couvre aujourd'hui toute l'Europe se dissoudra enfin dans l'atmosphère azurée; la terre maternelle boira le sang, dévorera les os et, dans son sein fécond, la vie immortelle poursuivra son travail mystérieux; les prés auront de nouveau des fleurs, les arbres agiteront de nouvelles branches à la brise du soir, les oiseaux de Dieu se remettront à bénir de leurs trilles le lever de l'aurore.

Et que restera-t-il de tout cela? Une grande honte et un grand remords.

Oui, un grand remords.

Un jour viendra (le Ciel nous le donne bientôt!) où ces automates assassins de femmes et d'enfants sortiront de leur stupeur hypnotique. Épouvantés d'eux-mêmes, ils tomberont alors aux pieds de leurs fils et leur demanderont pardon de les avoir tant scandalisés, d'avoir outragé sous leurs yeux d'enfants l'honneur du genre humain, d'avoir voulu leur arracher du cœur la seule chose pour laquelle l'homme puisse vivre et doive mourir.

LA STRATÉGIE DE NAPOLÉON

Je suis allé à Marly et à la Malmaison. On éprouve un plaisir physique à ne plus entendre le bruit de la métropole et à passer quelques instants dans la fraîcheur et la tranquillité des champs. Mais le plaisir est encore plus vif pour l'esprit, surtout quand l'endroit où l'on est vous offre son passé comme un refuge contre un présent douloureux. Vus de loin, et lorsqu'ils sont déjà à demi ensevelis dans l'abîme du temps, les événements les plus pénibles allègent l'âme au lieu de l'affliger. C'est là le secret de l'art. Le monde, comme pure représentation, ne fait jamais de mal.

Il n'y a point trace à Marly de la cour fastueuse qui y vécut. Marly est un tranquille village où l'on entend battre la faux et mugir des troupeaux. J'en ai parcouru les bois et les prairies avec respect, évoquant la figure du Roi-Soleil, qui se plaisait tant dans ces lieux. Son amour excessif pour Marly servit de prétexte à un de ses courtisans pour dire, dans un transport d'adulation, que «la pluie de Marly ne mouillait point». Louis XIV avait le gosier large, mais il ne put avaler cette bouchée-là.

La Malmaison me fut malheureuse: la guerre a fait fermer le palais. Gardiens et cicerone sont sous les armes. Je dus me contenter de longues promenades dans le parc et de mes souvenirs du vainqueur d'Austerlitz.

Louis XIV et Napoléon! Deux monstres d'égoïsme et d'orgueil. Saint-Simon a analysé l'orgueil du premier avec une sagacité merveilleuse; Taine, celui du second. Mais, quoi! j'ai connu une couturière qui était aussi égoïste que Napoléon et un cireur non moins vaniteux que Louis XIV.

Pour moi, je crois que si nous prenions un passant au hasard de la rue et que nous lui infusions le courage et l'intelligence de l'Empereur, je crois bien qu'on en ferait un autre Napoléon. En tout cas, il ne serait pas en reste pour l'égoïsme. Et si nous le dotions du pouvoir de Louis XIV, ce serait un autre Louis XIV, et ce n'est probablement pas d'orgueil qu'il manquerait non plus. Égoïsme et orgueil nous viennent ensemble et tout naturellement, et ceux qui s'en délivrent sont des êtres exceptionnels devant qui l'on devrait s'agenouiller.

Que de souvenirs dans cette Malmaison! Derrière chaque massif de fleurs la gracieuse figure de l'impératrice Joséphine semble nous sourire. Elle y fut heureuse, et puis la plus infortunée des femmes. C'est là que, victime de l'implacable égoïsme de son mari, cette douce et sympathique créature rendit son âme à Dieu. Toutes les idylles de ce monde misérable se terminent dans les larmes.

Et ma mémoire s'emplit soudain de ces jours dramatiques où Napoléon rentre à Paris avec la résolution secrète de répudier sa femme. Il est d'abord plus cérémonieux et plus froid avec elle; il ferme ensuite toute communication entre leurs appartements; il lui fait connaître enfin sa décision par des émissaires diplomatiques.

Que devait-il se passer dans le cœur de cette noble femme quand elle constatait que l'homme idolâtré, que l'homme qui lui avait donné avec son amour le plus haut trône du monde, allait rompre le sacré, le doux lien qui les unissait, et partager son lit et sa gloire avec une autre? Je crois vraiment que c'est alors que fut signé dans le ciel la sentence qui condamna l'Empereur. Malheur à qui maltraite un enfant ou brise le cœur d'une femme! Les anges ne tardent pas à se venger de lui.

Je ne voudrais pas que l'on prît cela pour des niaiseries. Qui peut dire qu'à la balance divine une larme ne pèsera pas plus qu'un empire? Le monde n'est que le symbole d'une réalité plus haute. Un mot tombé des lèvres d'un humble charpentier de Nazareth a fait trembler la Création. Des chevaux, des batailles, des canons, cela n'est rien; les empires sont des ombres, les étoiles des apparences, la gloire un songe. Mais la parole d'un homme bon subsiste éternellement.

Les milliers d'êtres que Bonaparte a sacrifiés à son ambition ne déposeront pas tous contre lui au jugement dernier. Beaucoup étaient tout aussi ambitieux, tout aussi avides de gloire que lui. S'ils y ont perdu la vie, il exposait aussi la sienne à tout instant: c'est qu'alors on ne se battait pas de loin comme de nos jours. Mais quand sonnera l'heure de la justice suprême, l'impératrice Joséphine se dressera et lira sanglotante au Conseil le renoncement de ses droits, et l'Empereur sera irrémédiablement condamné.

Napoléon était un homme de proie. Je répète que nous le sommes tous quand on nous pourvoit de griffes convenables. Il s'est laissé pousser par cette loi d'ascension qui régit la vie, par ce que l'on appelle aujourd'hui «la volonté de puissance».

Il y a dans chaque homme un tyran qui se sert de ses moyens pour courir et bousculer, comme une automobile de sa gazoline. C'est le Destin des anciens, la fatalité des modernes. Napoléon croyait aveuglément au destin. «La politique, voilà la fatalité», disait Gœthe dans la courte entrevue qu'il eut avec l'Empereur. Et ce disant, ses yeux exprimaient la tristesse et l'inquiétude. Tous les hommes tremblent, même les plus grands, lorsqu'ils parlent du destin; car ni le caractère, ni le courage, ni la prudence ne peuvent rien contre lui. Il n'y a qu'un être au monde qui soit capable de mépriser le destin: c'est le saint. Si l'on avait parlé de fatalité à sainte Thérèse ou à saint Vincent de Paul, ils se seraient mis à rire.

L'art de la guerre avait besoin d'un maître; tous les arts en ont eu. Alexandre, César étaient loin; leur stratégie ne valait plus rien pour le monde moderne. Bonaparte vint, et il trouva tout prêt: poudre, fusils, et des hommes pareils à des Romains, enthousiastes de leur grandeur et ayant du sang de trop dans les veines.

Je me suis attaché à étudier l'histoire de ce grand séducteur de la jeunesse et je n'y ai point trouvé les magnifiques projets qui lui sont attribués, et qu'il s'attribuait, se trompant peut-être lui-même: la résurrection de la puissance romaine, la restauration de l'Empire de Charlemagne, etc. Je n'y ai vu qu'un grand amateur, un homme passionné de l'épée, comme Michel-Ange avait la passion de l'ébauchoir, Rubens celle du pinceau, Balzac celle de la plume. Il ciselait, peignait sur le champ de bataille. La guerre n'était pas pour lui qu'un moyen, c'était aussi une fin. Il en tirait son plaisir le plus fort et c'est pourquoi il ne voulut pas l'abandonner quand il en était temps encore, et se perdit.

Le culte de Napoléon, comme le culte de Bouddha, n'a pas laissé de profondes racines dans le sol où il est né. Ainsi en fut-il d'ailleurs de notre religion, qui, née en Orient, germa et se propagea en Occident. Quand les vétérans qui l'avaient suivi dans ses romantiques expéditions furent morts ou dispersés, l'hostilité commença. Des dards vinrent de partout se planter dans la statue du grand homme: il en vint des hauts sièges remplis par les conservateurs aussi bien que de la jeunesse généreuse, il en vint des ignorants comme des intellectuels. Puis, les idées pacifistes et humanitaires se développant en France, la désaffection se manifesta de plus en plus. Les origines de la France contemporaine de Taine sont l'expression la plus vive de cette désaffection. Là le héros merveilleux n'est plus qu'un heureux aventurier, un condottiere dépourvu de sens moral, de grandeur et de poésie.

Lorsqu'il fut à peu près abandonné des Français, le culte de Napoléon se réfugia en Allemagne. Les Allemands, qui ont de nombreuses et grandes qualités, ne brillent point par l'originalité. Comme les Japonais, c'est un peuple d'adaptation et non d'invention. A peine lui doit-on quelques-unes des découvertes modernes. Mais il sait admirablement se servir de ce qu'ont découvert les autres et porter ces découvertes à leur plus grande perfection. Les Anglais et les Français ont plus de génie inventif; les Allemands l'emportent dans la façon d'opérer.

S'il est un peuple sur terre qui a mérité la palme de l'invention, c'est le peuple anglais. Non seulement il a trouvé des méthodes et des facilités dans les arts industriels, mais il en a trouvé même dans la façon de vivre. Et cette façon de vivre, ils l'ont peu à peu imposée au monde entier, avec leurs plus extravagants caprices. Cela tient au respect qu'on a en Angleterre pour l'initiative individuelle. Il y a aussi en France une habileté naturelle; elle n'est pas accumulée en quelques géants, mais éparse dans tous les esprits et dans toutes les mains. C'est une chose bien connue: les Français sont aptes aux choses les plus diverses.

En Allemagne, au contraire, l'initiative privée existe à peine; les Allemands tirent toute leur force de la discipline et de la patience. Tacite disait des Germains qu'ils n'étaient capables que des grands efforts, mais que la continuité du travail les impatientait. Ce coup-là, le grand historien n'a vraiment pas mis dans le mille; c'est précisément la patience qui est le trait caractéristique de l'Allemand. Il y a quelques années, un professeur de collège Allemand me disait que les petits Espagnols étaient d'ordinaire mieux doués que les petits allemands, mais qu'à la longue, par la constance dans l'effort, ces derniers ne manquaient jamais de les surpasser.

Il n'est donc pas étonnant qu'ayant perfectionné la vapeur, l'électricité, l'aviation, ils aient fait merveilleusement avancer l'art de la guerre. Pour l'étudier, ils sont accourus à la source la plus pure et la plus abondante, à la stratégie de Napoléon. A ce point de vue-là, l'Empereur est sans doute le plus grand maître qui ait existé, et peut-être le plus grand qui sera jamais. La guerre n'avait aucun secret pour lui. Il enfermait dans son esprit une telle somme de pénétration, de décision et surtout de sens commun, qu'il en était invincible.

C'est que la stratégie a été et sera toujours une question de bon sens: elle ne peut pas évoluer. Le maréchal allemand chef d'état-major Schlœffer a écrit un livre pour démontrer que la bataille de Cannes, livrée par Annibal, est le modèle ou l'idéal des batailles. Quelles qu'elles soient, le seul but qu'y poursuit une armée ne peut être et ne sera jamais que l'enveloppement de l'ennemi.

Pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, les stratèges allemands se vouèrent tout entiers à l'étude des guerres napoléoniennes. Le nombre de livres et d'articles de revue qui ont paru, de conférences qui ont été faites sur ce sujet, est incalculable. On apprit les batailles par cœur, on pénétra jusqu'aux replis la pensée du maître. En 1870 les Allemands ont appliqué avec le plus heureux succès le système de convergence ou de concentration des forces que Napoléon employa dans toutes ses premières campagnes et surtout dans la campagne d'Italie. Dans cette guerre-ci, les Allemands ont été empêchés par les circonstances de développer cette méthode en grand; mais ils ont eu recours à celle dont Napoléon dut se servir dans la campagne de 1813.

La situation des armées allemandes aujourd'hui est presque exactement la même que celle qu'occupaient alors les armées de Napoléon. Entouré par les Alliés de cette époque, il s'appuyait avec le meilleur de son armée sur le centre de l'Allemagne, près de Dresde. Il avait dans le Nord, pour s'opposer à celle de son ancien subordonné Bernadotte, une armée dite armée de Berlin; à l'est, une autre armée dite armée de Silésie devait résister à celle que commandait le maréchal Blücher; au Sud enfin une troisième armée faisait face aux Autrichiens et aux Prussiens du maréchal de Schwarzenberg. Sa tactique consistait dans un mouvement de va-et-vient, ce que l'on appelle à présent «jeu de navette». Il ajoutait soudain ses forces à celles d'une des armées de la périphérie, puis à une autre, à son gré. La tactique des Alliés se bornait à se retirer quand l'Empereur accourait d'un côté et en même temps à s'avancer de l'autre.

Ce mouvement de va-et-vient, ce jeu de navette, c'est ce que font en ce moment les Allemands, avec des moyens infiniment plus efficaces, en transportant leurs forces de l'Orient à l'Occident et inversement. Napoléon exécutait ces mouvements à marches forcées; ils s'accomplissent aujourd'hui en wagons ou en automobiles. Napoléon les dirigeait lui-même, c'est aujourd'hui le soin d'un état-major, sous la direction du général en chef.

Les Alliés de 1813 réussirent enfin à serrer le cercle et obligèrent Bonaparte à livrer la bataille de Leipzig. Il y fut défait, et c'est miracle qu'il ait pu sauver son armée et porter en France le théâtre des opérations. Les Alliés d'aujourd'hui obtiendront-ils de réduire le cercle allemand et forceront-ils l'ennemi à accepter la bataille avec des forces inférieures aux leurs? C'est le secret de l'avenir. L'Angleterre l'a prévu, et elle déploie aujourd'hui contre l'Allemagne le même plan, le même système dont elle s'est servi obstinément pour abattre Napoléon.

Si, contre toute vraisemblance, les Allemands venaient à vaincre, les Français auraient alors tout à la fois la satisfaction et la peine d'avoir été battus par le chef même à qui ils doivent leur plus grande gloire militaire.

LES SOCIALISTES FRANÇAIS

Il n'y a pas d'homme avec le cœur en place qui ne se soit quelquefois senti socialiste. Il suffit de descendre dans une mine, de rencontrer à la porte d'un théâtre quelque mendiant transi de froid et de faim, pour qu'entre en branle la corde de nos raisonnements habituels et que nous nous rendions compte que nous sommes tous un peu fourbes et que nous marchons sur un terrain mouvant.

Et il y a pourtant des individus qui, au seul mot de «socialisme» prennent l'air navré, se grattent la tête et lancent d'odieux sons gutturaux; quelques-uns versent des larmes abondantes. Des bombes éclatent semant l'extermination, des mains noires qui fouillent leurs archives, d'autres mains, plus noires encore, qui forcent leur tiroir, des imprécations, des blasphèmes: tout cela se lève devant eux en une vision terrifiante.

Il n'y a pas de quoi. Comme le mot l'indique, le socialisme ne signifie rien d'autre au fond que désir et résolution d'organiser la société d'une façon plus juste. Ce désir et cette résolution sont parfaitement légitimes. A moins que nous ne nous imaginions que la société ait atteint la perfection.

Mais si ce désir est mêlé de haine, tout faiblit et tombe. La haine est le dissolvant le plus efficace qui soit au monde. Dès que ce dieu infernal fait son apparition, tout change d'aspect et s'assombrit. Et c'est malheureusement en compagnie d'une divinité si funeste que le socialisme a paru de nos jours.

Un leader du socialisme espagnol que je rencontrai dans une fonda, il y a quelques années, me disait: «Détrompez-vous. Cette affaire se résoudra comme elles se résolvent toutes ici-bas, par la force. Je lui répondis: «Mon cher, je crains que vous ne soyez dans l'erreur. Cette affaire comme toutes celles d'ici-bas, se résoudra par l'amour.»

Le temps commence à me donner raison. Qui peut s'imaginer aujourd'hui qu'une révolution populaire vienne à triompher, alors que la bourgeoisie dispose de mercenaires avec des mausers, des canons à tir rapide et des mitrailleuses?

Oui, l'amour. C'est le sentiment de fraternité guidé par la raison qui se chargera de résoudre ce problème, en limant peu à peu les irritantes inégalités sociales. La Nature ne procède pas par bonds, mais la société non plus. La rive est loin, mais elle est plus près que nous ne le pensions naguère.

Le socialisme moderne a sa force en Allemagne. C'est une affirmation qui étonnera et chagrinera ceux de nos germanophiles qui ne peuvent pas se figurer qu'il nous vient d'Allemagne autre chose que la discipline, l'autorité, la soumission. Et après tout, ils ont raison. Les masses socialistes sont beaucoup plus disciplinées en Allemagne que partout ailleurs. Aussi sont-elles beaucoup plus dangereuses. Cette discipline tuera l'autre.

En France, le socialisme a toujours été plus théorique que pratique. Il y eut diverses classes de rêveurs. Les uns s'attaquèrent à la propriété: ce furent les communistes. Les autres attaquèrent la famille: ce furent les fouriéristes, ceux du fameux phalanstère. D'autres, la religion: ce furent les saint-simoniens. Cependant aucun de ces rêveurs n'a réussi à entraîner et à soulever les masses. Aucun n'a été capable d'organiser une manifestation de 300.000 hommes à Paris, comme cela s'est produit à Berlin, il y a quelques années.

Si vous veniez en France et que vous parcouriez les provinces, vous seriez surpris d'apprendre ce que sont les hommes qui représentent aujourd'hui le socialisme. Dans un village, vous voyez un joli jardin remarquablement soigné et entouré de grilles; au fond, un hôtel magnifique; des jardiniers arrosent, taillent; sur la terrasse, de jeunes domestiques gracieusement vêtues, tablier blanc et coiffe blanche. «A qui cette propriété?» demandez-vous? «A M. F..., vous répond-on; le chef du parti socialiste d'ici.» Vous allez chez un médecin fameux pour le consulter. Un domestique en livrée vous ouvre la porte; la maison est tenue avec un luxe extraordinaire; au moment d'être introduit dans le cabinet, vous jetez un coup d'œil dans la salle à manger et vous apercevez une nombreuse famille qui prend le thé. Ce médecin, c'est le fameux B..., directeur-propriétaire d'une revue socialiste. Vous entrez dans une église pour entendre la messe et en sortant vous rencontrez un monsieur qui attend une dame. Habillée avec une suprême élégance, son livre de prières à la main, la dame rejoint le monsieur, souriante, lui passe son livre, lui prend le bras et ils s'éloignent en devisant gaiement. C'est M. D..., le député socialiste de la région.

Il semble bien que ces socialistes français ne soient dangereux ni pour la propriété, ni pour la famille, ni pour la religion. Ce sont des microbes cultivés: ils ont perdu leur virulence.

«Mais les nôtres sont certainement venimeux!» s'écrie un conservateur furieux. Et il me rappelle les ignobles assassinats de Cullera, les incendies, les cruautés de Barcelone, les pillages et les déprédations commis ailleurs.

Il a raison. Pour l'instant, nos socialistes n'ont pas de chemises à se mettre. Et manquer de chemise, cela ne vaut rien pour la moralité. «Il n'est pas impossible qu'un pauvre soit honnête», disait Cervantés. L'honnêteté est en effet une chose de prix et qui n'est généralement qu'à la portée des personnes à leur aise. Le privilège le plus enviable des riches, c'est de pouvoir se donner le luxe d'être honnêtes.

Il m'est cependant venu aux oreilles que quelques-uns des chefs du socialisme espagnol ont maintenant des chemises de jour et de nuit, et non seulement des chemises, mais aussi des maisons de rapport. On dit même que ce sont d'impitoyables propriétaires et qui ne manquent jamais le premier du mois, à l'heure du déjeuner, d'envoyer leur quittance aux locataires, lesquels en perdent l'appétit et avalent de travers leurs côtelettes pannées. Je ne crois pas à cette noire légende, elle a été sans doute inventée et répandue par quelque réactionnaire malveillant.

En tout cas, nous devrions nous féliciter que les socialistes aient des maisons de rapport. Et s'ils achètent des actions de la Banque d'Espagne, ce sera mieux encore. Le jour où les socialistes espagnols auront des jardins avec des grilles et conduiront leurs femmes à la messe, les bourgeois n'auront plus à trembler pour leur titres de propriété ni pour leurs tiroirs.

Dans tous les pays, les socialistes ont ajouté de nos jours à leur bannière une devise séduisante: «A bas la guerre! Fraternité universelle.» Et c'est vraiment très bien. Tout de suite j'ai été pris par ce cri qui répond à l'aspiration la plus ardente de tout esprit chrétien.

Fraternité universelle: le beau mot! Mais en attendant cette fraternité si vaste, les bons socialistes ne pourraient-ils pas faire usage d'une autre un peu moins étendue? Pourquoi voyons-nous tous les jours, quand une grève se déclare dans quelque établissement industriel, que le malheureux ouvrier qui se présente, poussé par la faim, pour reprendre le travail, est assailli par ses compagnons avec une fraternité canine?

Il n'y a personne en Europe qui n'ait éprouvé quelque sympathie à voir parmi les principes du socialisme moderne le désarmement des nations et conséquemment la paix entre elles... On disait autrefois: «Paix entre les princes chrétiens». Il aurait fallu ne pas supprimer cette phrase, car ce sont les princes chrétiens qui ont été la principale cause de cette guerre. Tous, jusqu'aux plus récalcitrants bourgeois, tournèrent les regards vers eux avec une affectueuse complaisance. Dans les ténèbres amoncelées sur la vieille Europe par des armements incessants qui semaient l'épouvante dans les âmes, le seul rayon de lumière que nous ayons perçu nous venait du socialisme. La diplomatie, nous disions-nous, est impuissante: elle a perdu tout crédit; mais le socialisme est fort, les masses ouvrières se chargeront d'opposer une barrière à la superbe et aux ambitions des tyrans. Si elles laissent tomber leur fusil et se croisent les bras, qui fera la guerre?

Nous avons été bien amèrement déçus. Les ouvriers ne laissèrent pas tomber leur fusil. Tous s'empressèrent au contraire de l'empoigner et de s'en servir avec une inconscience de soldats mercenaires.

Était-ce lâcheté! Était-ce l'effet de ce féroce instinct qui pousse les troupeaux qu'on est parvenu à exciter? Je n'en sais rien; mais le fait est vraiment lamentable. De toutes les faillites qu'a entraînées la guerre, celle du socialisme est assurément la plus attristante. Causant il y a quelques jours avec l'un de ses représentants, je lui exprimai, non sans chaleur ni amertume, le sentiment de tristesse que ses coreligionnaires avaient donné au monde dans cette guerre.

—Est-ce la peine, lui disais-je, que pendant tant d'années vous ayez prêché la paix et la fraternité internationale, fait systématiquement obstacle aux armements, pour en arriver à être des guerriers aussi féroces que les nôtres?

Et voici dans quels termes il répondit à mon interpellation:

«Pour tout le monde, socialistes ou bourgeois, des jours très durs se sont levés. Quand dans une maison l'on crie «au feu!», les plus stoïques sautent de leur lit; et si c'est «au voleur!» qu'on crie, le moins cruel se saisira de son couteau de cuisine. Être pacifiste lorsqu'on a à côté de soi un ennemi qui épie vos mouvements pour se jeter sur vous à la moindre négligence, c'est un vrai crime. Eh bien, nous, les socialistes français, nous l'avons commis, ce crime-là, et nous devons l'expier en versant largement notre sang. Nous nous étions opposé aux dépenses militaires; nous avons maltraité des généraux qui étaient braves et prévoyants, pensant que nos frères de là-bas en feraient autant. Ils faisaient bien quelque chose, mais nous voyons aujourd'hui que ce n'était qu'une comédie, qu'au fond ils étaient les complices des tyrans et que les uns et les autres s'entendaient pour s'élancer sur nous et nous arracher le fruit de nos travaux. Toutes les lois, qu'elles soient divines ou humaines, cèdent devant le droit de légitime défense. Ne vous êtes-vous pas, vous, brillamment défendus à Saragosse et à Gérone quand nous avons envahi votre territoire? Et vous saviez pourtant bien que nous ne venions pas avec l'intention de nous saisir de votre bourse. C'était bien différent d'aujourd'hui. Je reconnais que nous, les Français, nous pénétrions injustement sur le territoire des autres. Ce fut un mouvement de vanité exploité par un homme de génie. Auparavant notre République avait elle-même été attaquée par ces autres. Mais nous du moins nous avions en venant chez eux quelque chose à donner. Nous apportions, en politique, les droits sacrés de l'homme, alors méconnus ou foulés aux pieds en Europe; dans l'ordre civil, nous apportions un Code que vous avez tous copié dans la suite. Nous avions remplacé un régime despotique par un régime libéral, ou simplement un roi par un autre. Après tout ils étaient Français tous les deux: l'un frère de Bonaparte, l'autre petit-fils de Louis XIV. Et la preuve que nous n'étions pas des bandits, c'est que vos hommes les plus éminents d'alors, les Moratin, les Silvela, les Menendez Valdès, les Hermosilla, d'autres encore, prirent notre parti. La même chose advint dans d'autres pays. Le plus haut esprit que l'Allemagne ait eu jusqu'alors, Gœthe, fut injurié dans sa propre patrie parce qu'il passait pour être notre ami.

Mais l'Allemagne, qu'apporte-t-elle de neuf et de bon à l'Europe? Elle n'a pas les poètes les mieux inspirés, ni les plus profonds philosophes; ses lois ne sont pas les plus sages, ni ses mœurs les plus pures. Elle a des hommes de science éminents. Il y en a d'aussi grands en France, en Angleterre, en Italie et en Russie. Ce n'est pas à elle que reviennent les plus étonnantes inventions modernes, mais aux pays de Marconi et d'Edison. Au lieu de régime plus libéral et plus humain, c'est l'autocratie militaire que les Allemands apportent. C'est eux qui ont imposé à toute l'Europe cette servitude moderne qu'on appelle le service militaire obligatoire. C'est eux qui se sont dressés contre la généreuse entreprise du tzar Nicolas II se proposant le désarmement. C'est eux qui ont fait échouer la Conférence de La Haye. C'est eux qui entretenaient l'alarme dans le monde entier. En somme, que leur doit-on? Un peu de chimie et beaucoup moins de sens moral.»

Je laisse à mon ardent interlocuteur la responsabilité de ces raisons, qui, si elles sont excessives, sont cependant vraies dans le fond.

FRANÇAIS ET ESPAGNOLS

C'est, je crois, un sujet très délicat. Il faut y être maître-équilibriste pour ne pas tomber dans de lamentables méprises. Parler en ce moment des relations entre Français et Espagnols sans blesser les uns ni les autres, c'est une entreprise dont les dangers devraient me faire reculer. «Taisez-vous! méfiez-vous! Les oreilles ennemies vous écoutent», disent partout à Paris des écriteaux. Je ne suivrai pas ce conseil. J'ai, pour me risquer sur la corde tendue, un balancier dont je me suis toujours servi avec bonheur. Ce balancier, c'est la sincérité.

Mais l'écriteau en question se prête au commentaire. Tout d'abord il montre que le caractère français est expansif. Les Berlinois n'ont sans doute pas eu besoin de pareil avis. Et si mes compatriotes les Galiciens étaient en guerre avec une autre puissance européenne (mais ils ne se mettront jamais dans ce cas), ils n'en auraient pas besoin non plus.

J'avais un ami, précisément un Galicien, que je rencontrais dans la rue après une longue séparation.

—Quand donc êtes-vous arrivé? lui demandai-je.

—Il y a trois jours, me répondit-il.

Mais il ajouta aussitôt, regrettant d'avoir laissé échappé la vérité:

—Et un peu plus.

Il est évident que la France manque de maîtres comme celui-là.

Parlons donc sérieusement de notre amitié pour les Français.

Il va de soi qu'il y a des gens en Espagne qui n'aiment pas et qui n'admirent pas la France. Vieux ressentiments, dépits, colères, voilà ce qui monte à la surface dès qu'on remue un peu l'eau.

C'est l'histoire de tous les voisins. Quand on vit longtemps avec quelqu'un dans un commerce étroit, les petits ennuis, les inattentions, les injustices naturelles à l'égoïsme finissent par se déposer peu à peu dans ce que les psychologues appellent la «subconscience». L'éducation, le désir d'avoir la paix, la paresse concourent aussi à contenir tous ces éléments de discorde. Mais il arrive un moment où quelque événement imprévu leur ouvre la porte. Ils sortent alors avec fureur et brutalité, l'œil injecté de sang.

Il faut convenir que jusqu'à présent les Français ne se sont guère souciés de gagner notre sympathie. La presse en particulier n'a pas hésité à nous tirer dessus et à nous manifester son mépris dans plus d'une occasion. Quand le présent président de la République nous fit l'honneur de venir nous voir, quelques-uns des journalistes qui l'accompagnaient se sont montrés peu aimables envers nous. J'ai lu dans l'une de leurs correspondances que les rues de Madrid étaient sombres. C'est tout simplement ridicule: il y a dans d'autres capitales de l'Europe des rues aussi sombres que celles de Madrid. Mais cela n'est rien; un Français ne m'a-t-il pas dit un jour qu'il suffirait de 25.000 hommes pour conquérir l'Espagne!

Je sais bien qu'il y a partout des êtres grossiers et niais. Il ne faut pas toutefois s'étonner que ces coups d'épingle aient fini par faire l'effet d'un coup de couteau. Il y a peu de personnes capables d'assez de sang-froid pour assigner aux choses leur valeur véritable. Un des théorèmes de l'Éthique de Spinoza dit: «Celui qui croit être haï d'un autre et ne lui avoir donné aucune raison de haine, haïra cet autre à son tour.»

Tout cela, je le répète, c'est le voisinage. Si les habitants d'une maison savaient comment ils parlent tout bas les uns des autres, cette maison aurait vite fait de devenir un camp d'Agramant, et quand l'un deux est assez sot pour le dire tout haut, c'est alors qu'éclatent ces querelles de Capulets et Montaigus que nous connaissons tous.

Je crois d'ailleurs que si au lieu des Français nous avions les Allemands pour voisins, les Allemands ne nous seraient pas plus pitoyables. Témoin ce journaliste germain qui vint me voir il y a quelques années. Notre nation le ravissait; tout l'intéressait, tout l'émouvait; il courait tous les villages de la province de Madrid, passait des semaines entières avec les paysans et apprenait d'eux de grossières chansons, qu'il répétait d'une façon risible. J'avais cependant quelques vagues soupçons que cette admiration pour l'Espagne n'était pas de bon aloi. Et c'est lui-même qui vint un jour me les confirmer.

—Hier, dit-il, j'ai rencontré un de mes amis de Leipzig, un confrère, qui est ici depuis quelques jours. Le malheureux se plaint de tout: de vos chemins de fer, de vos hôtels, de vos services publics, de la poste, du pavé de vos rues, de la police, de l'éclairage... J'ai fini par lui dire: «Mon cher, tu es vraiment un peu sot. Ce n'est pas en Espagne qu'on vient chercher de bons hôtels, ni des rues bien pavées, ni une police, ni une poste... On vient chercher ici de tout autres choses!»

Je confesse que des couleurs de colère me montèrent au visage. Ce jeune journaliste nous prenait pour des Africains et parlait de Madrid comme il l'eût fait de Meknez.

En dehors de ces antipathies éparses, nées du dépit, il y a chez nous des éléments puissants qui se sont mis du côté des Allemands dans le présent litige. On peut dire sans crainte de se tromper que des trois états, le clergé, l'armée et le peuple, le dernier seul a de la sympathie pour les Alliés. Les deux premiers se sont rangés d'une façon plus ou moins manifeste du côté des Empires centraux. Je vois bien sur quoi se fonde le deuxième pour garder la position qu'il a prise. L'Allemagne est un empire essentiellement militaire: il est normal que tous ceux qui exercent en Europe le métier des armes aient quelque inclination pour elle. Si l'on fabriquait en Allemagne plus de fruits au sirop que d'explosifs et de liquides inflammables et s'il sortait des usines Krupp, au lieu de canons, des gâteaux, tous les confiseurs d'Espagne seraient germanophiles.

Quant à l'attitude du premier de ces états, elle me paraît moins justifiée. D'où vient, de quoi procède l'amour que notre clergé régulier et séculier témoigne pour les Allemands?

—Ce n'est pas, me disait un ami, par amour des Allemands qu'ils sont ainsi: c'est en haine des Français.

—Impossible! répliquai-je. Dans la doctrine chrétienne, le mot haine est vide de sens. Un ministre du Crucifié ne doit jamais agir que par amour. Il est possible d'ailleurs de haïr une ou plusieurs personnes, mais monstrueux et absurde de détester quarante millions d'êtres humains.

Pour parler avec la sincérité promise, je dirai que je suis assez porté à croire à l'existence de quelque révélation connue seulement des religieux et des prêtres et cachée à la plupart de nous. Il est plus que probable qu'une religieuse, dans quelque couvent d'Espagne, eut une de ces visions célestes comme en ont eu sainte Thérèse ou son élève la bienheureuse Marina de Escobar, et que Notre Seigneur, dans cette vision, lui découvrit que nous devions nous mettre résolument du côté des Germains et des Turcs. On a eu grand tort dans ce cas de ne pas rendre publique la nouvelle de cette vision, car sa publication eût permis aux fidèles chrétiens d'Espagne qui avons pris le parti des Alliés de sortir de l'état de péché mortel où nous sommes.

Je comprends néanmoins que certains catholiques se soient laissés égarer par cette loi d'association de sentiments, dont Spinoza a aussi parlé. Lorsqu'une personne ou une chose nous a produit une impression désagréable, tout ce qui se rapporte à cette personne ou à cette chose nous produit le même effet. C'est ainsi qu'ils étendent à tous les Français l'aversion que quelques-uns d'entre eux leur inspirent.

Le sectarisme en France avait fini par devenir odieux. C'était un terrorisme blanc, à l'instar du terrorisme rouge de 93, dont le genre humain garde encore le souvenir affreux. On n'y coupait point de têtes, mais des carrières et des bourses. C'étaient des sacrifices non sanglants, avec des conséquences désastreuses pour les victimes et leurs familles. Comme au temps de Robespierre, le Pouvoir central avait ses délateurs dans tous les coins de la République. Des renseignements sur les fonctionnaires civils et sur les militaires arrivaient aux bureaux des ministères de l'Intérieur et de la Guerre. C'était une Inquisition renversée. Il y avait une liste de personnes qui se confessaient et communiaient, une autre de celles qui n'assistaient qu'à la messe du dimanche, une autre enfin de celles qui accompagnaient leurs femmes à l'église et restaient à la porte. Est-ce assez ridicule? Il semble impossible que les Français, si avisés d'ordinaire, si fins, d'un sentiment du comique si aigu, aient pu supporter un ridicule de cette taille-là.

Mais je ne vois pas qu'il y ait là de quoi les haïr. Ce n'est qu'une de ces innombrables lâchetés sociales, comme on en observe dans tous les temps et dans tous les pays. Un démagogue parvient à s'élever et sème la terreur dans la nation, non plus comme ses anciens collègues au moyen de la guillotine, mais par le retrait d'emploi et la disgrâce. Est-ce étonnant? Qu'on se rappelle ces malheureux temps où notre Espagne était dans les griffes d'une minorité anarchique et grossière. L'exercice du culte catholique était alors soumis à des restrictions, on injuriait dans la rue les ministres de ce culte, de répugnants blasphèmes étaient proférés en plein Congrès des députés. Supposons qu'il ait alors existé près de nous un peuple craignant Dieu et qui, sous le coup de ces excès nous ait pris en mortelle haine et se soit réjoui de nos malheurs. N'aurions-nous pas immédiatement crié à l'injustice? C'est précisément la situation où se trouve aujourd'hui la France vis-à-vis de l'Espagne.

A tort ou à raison, une grande partie de cette France trouve que nous, Espagnols, nous lui sommes hostiles. Les Français se sentent blessés et s'irritent, et cette irritation se traduit en froideur, pour ne pas dire plus. Quelques Espagnols, hommes et femmes, se plaignent à moi d'avoir été reçus sans politesse dans certains lieux; que dans les magasins où ils font leurs achats, ils ont entendu, prononcées à voix basse, de désagréables paroles. «Mesdames, messieurs, leur ai-je répondu, ce qui vous arrive là ne doit pas vous surprendre. On oublie aisément que l'amour n'est pas aussi répandu qu'il conviendrait dans notre humanité. Quand un chien étranger traverse un village, ceux du village lui aboient tous sans raison. Entre gens qui se sont vus longtemps et qui semblaient s'estimer, il suffit d'un rien pour amener la rupture et la haine. Qu'un domestique nous insulte dans la rue et nous en voudrons à son maître qui n'aura pas quitté son logis. Mon père avait un chien à qui il était impossible de traverser certain quartier où nous passions quand nous allions en promenade. Arrivé là, il devait s'en retourner, parce qu'il avait dans ce quartier un frère de race qui lui était un ennemi formidable. Un jour le maître de ce chien vint nous voir. A notre grande surprise, notre chien qui était très pacifique se jeta furieusement sur l'autre et ce fut une rude affaire que de l'empêcher de le mettre en pièces. Tel est le monde des chiens; tel est aussi celui des hommes. Nous payons à Paris les vitres que nos germanophiles brisent à Madrid.

Et pourtant je dois à la vérité de reconnaître que ni moi ni aucune des personnes qui m'accompagnent n'avons rien entendu qui pût nous déplaire dans notre voyage en France. Bien au contraire, on nous a partout reçus avec la plus parfaite correction. Mes bons Espagnols ont sans doute été victimes de leur imagination.

Mais en admettant même qu'il y ait dans le vulgaire quelque hostilité à l'égard de la France, cela ne nous déconcerterait pas. Qu'est-ce que le vulgaire? Ici et partout ailleurs il n'y a d'important que les gens qui pensent, ceux que l'on s'est mis de nos jours à appeler les «intellectuels». A Paris c'est quelques milliers de personnes; quelques centaines à Madrid. Ceux-là ont de la stabilité dans les sentiments et sont par conséquent dignes de respect. La masse penche d'un côté ou de l'autre selon le vent; ce qu'elle aime aujourd'hui, elle l'aura demain en horreur. La roche Tarpéienne a partout et toujours été près du Capitole. Je me souviens qu'à mon premier voyage à Paris, il y a une vingtaine d'années, on m'avait recommandé, si je voulais m'épargner des ennuis, de faire tout mon possible pour n'être pas pris pour un Italien. Il serait bon aujourd'hui de prendre en France l'accent napolitain ou toscan.

Les intellectuels français sont avec nous. Ils ont reçu avec gratitude le manifeste que leur adressèrent les nôtres. Ils savent apprécier nos qualités et, pour dire toute la vérité, j'ajouterai qu'ils nous jugent parfois meilleurs que nous sommes. Dans une étude sur la littérature espagnole qu'a publiée naguère le savant professeur de la Sorbonne M. Ernest Martinenche, je lis les lignes suivantes: «De toutes les littératures étrangères, l'espagnole est peut-être celle qui a exercé en France l'action la plus profonde et la plus continue.» Il est donc faux que nous soyons en mépris aux seuls hommes capables d'apprécier. Et comme en définitive c'est eux qui guident l'opinion et qui dirigent le monde, nous ne pouvons qu'être sûrs de l'amitié de la France.

LES FEMMES ET LA GUERRE

Me promenant au Bois de Boulogne, voici quelques années, en compagnie d'un Espagnol arrivé comme moi depuis peu à Paris, il nous arriva de rencontrer un jeune et joli couple gracieusement embrassé. Il passa près de nous le plus tranquillement du monde, sans paraître le moindrement embarrassé d'être vu. Mon compagnon s'en montra profondément scandalisé: il était arrivé tout disposé à se scandaliser.

A Madrid, la corruption parisienne est proverbiale. Tout est proverbial à Madrid. Je veux dire que ce que l'un pense, l'autre aussi le pense, et ainsi de suite.

Un de mes amis, très enclin au paradoxe, prétend qu'il y a deux cent quarante personnes en Espagne qui pensent par elles-mêmes. Hormis ceux qui ne pensent en aucune façon, et c'est la classe la plus nombreuse, les autres pensent aux dépens du voisin.

C'est une plaisanterie qui n'est pas tout à fait dépourvue de vérité. Nous autres Espagnols, qui avons été sur terre et sur mer de hardis aventuriers, nous devenons, dès que nous nous lançons sur l'océan des idées, de timides marins. Un voyageur américain assure qu'en Angleterre on exige de chacun qu'il ose avoir une opinion propre, et qu'on pardonne facilement à qui rompt avec les conventions pourvu que ce soit avec esprit. On voit dans ce procédé une garantie de la force et du progrès de la nation. Or, en Espagne, c'est justement le contraire qui se produit. Ici, on voit d'un mauvais œil tout homme qui dit ou fait ce que d'autres n'ont pas dit ou fait avant lui. On conte que l'Allemagne est le pays de l'uniforme: l'Espagne l'est aussi; mais nous, c'est intérieurement que nous le portons.

Pour en revenir à mon compagnon de promenade, je dois dire qu'il rugit d'indignation.

—Quelle honte! quel cynisme! Il faut venir à Paris pour voir cela! s'écria-t-il.

—Ce n'est pas la peine de faire un si long voyage, répondis-je. On voit bien que vous ne fréquentez pas les allées du Retiro.

Paris, pour ce qui est des relations des deux sexes, n'est pas plus corrompu que Londres, Berlin ou New-York. Songez qu'avant la guerre il y avait à Paris une population flottante beaucoup plus nombreuse qu'en aucune autre ville du monde. Tous les gais compagnons d'Europe et d'Amérique s'y donnaient rendez-vous pour s'amuser.

Force est de confesser que la mauvaise renommée des Françaises leur vient des Français mêmes. Ce sont leurs pères, leurs maris, leurs frères qui les ont déshonorées aux yeux du monde; dans le théâtre et dans les romans de ces cinquante dernières années, il n'est question que des vilains tours que les femmes françaises jouent à leurs maris. L'intempérance est à peu près la seule muse des romanciers modernes; l'adultère leur seul sujet. De sorte que celui qui se sature de cette littérature-là doit forcément penser qu'il n'y a en France ni femme fidèle ni fille pudique, ce qui est une infâme calomnie.

Sortez de Paris et vous trouverez dans toutes les provinces de la France les mêmes mœurs qu'en Espagne. Moi qui depuis longtemps passe une partie de l'année dans une de ces provinces, je n'y ai jamais rien observé de bien immoral. Assurément, il y a bien çà et là quelques divorces; mais les dames françaises regardent de travers la femme divorcée, tout comme cela se ferait en Espagne. D'ailleurs, nos lois y consentant, n'y aurait-il pas de divorces chez nous!

Et puis, la Française a tant de choses à faire valoir, qu'on peut bien lui passer un peu de coquetterie. Elle a pour elle sa grâce, son intelligence, son élégance, sa culture; elle a surtout l'inlassable besoin de se rendre aimable. Ce n'est pas dans les hommes, mais dans les femmes, que réside la fameuse courtoisie française. J'en demande bien pardon à tous mes bons amis de France.

Le pouvoir de la femme française est infini. Personne ne lui résiste. Parfois sans beauté, souvent sans haute position sociale, sans riches habits, ni instruction solide, elle sait cependant fasciner, puis s'assujettir ceux qui l'approchent. On est étonné, lorsqu'on lit la correspondance de Voltaire, de l'immense variété de phrases ingénieuses dont disposait cet homme pour flatter ses correspondants. Or, toutes les Françaises sont de petits Voltaires. Quand en France vous entrez dans un cercle de dames, soyez sûr que vous y entendrez maintes petites phrases flatteuses pour votre amour-propre et dites avec un tel art, une simplicité si raffinée, que vous ne vous rendrez pas compte qu'on vous adule. Et cela constitue un vrai péril: vous vous retirerez en faisant la roue comme un paon.

Il est remarquable qu'à mesure qu'elle vieillit la Française devient plus aimable. Si les Anglaises, comme le disent les romanciers et les voyageurs, aigrissent avec le temps, les Françaises sont comme les confitures: elles concentrent leur douceur et se givrent en vieillissant. C'est alors qu'elles déploient tous les recours de leur art. Il est difficile en France de se défendre d'une jeune femme; mais résister à une vieille, impossible.

Il y a quelques jours, j'attendais le tram à une station. Je ne savais pas qu'il fallait arracher d'une certaine colonne un petit papier avec un numéro. Une dame aux cheveux gris s'aperçut de mon involontaire insouciance.

—Monsieur, me dit-elle, vous feriez bien d'aller chercher un numéro, sans quoi vous ne prendrez jamais le tram.

Une autre fois, dans une église, j'oublie mon manteau sur le prie-dieu où je m'étais agenouillé. Je me trouvais déjà à la porte, quand je sens derrière moi une respiration haletante et j'entends une voix qui me disait:

—Monsieur, votre pardessus que vous aviez oublié!

C'était encore une dame avec des cheveux blancs. Comment ne pas adorer ces bonnes vieilles françaises?

Autre particularité curieuse: en France, contrairement à ce qu'on observe en Espagne, il n'y a pas de provinciales. Toutes les femmes sont parisiennes. Même goût dans le vêtement, même esprit, même politesse, même distinction dans les manières. Dans un village, en plein air, j'ai vu d'humbles paysannes danser avec une élégance et une majesté telles que si une fée eût soudain changé en soie le percale de leurs habits et en orchestre le misérable violon qui accompagnait leurs pas, on se fût cru au milieu de princesses. Tout en nous promenant, nous entendions des personnes qui se saluaient en termes cérémonieux et entamaient une conversation où s'échangeaient de fines idées. Nous tournons la tête: ce sont des domestiques qui ont rencontré un employé de tramway. J'ai même été témoin d'une discussion entre deux femmes, qui en vinrent aux mains sans abandonner cependant toute courtoisie.

—Oh, madame! criait l'une en lançant un coup de griffe à l'autre.

—Oh, mademoiselle! faisait l'autre, la main en l'air pour la saisir aux cheveux.

Quant à la politique, si presque tous les hommes en France sont républicains, il est rare qu'une femme le soit. Du moins, toutes les femmes que j'ai rencontrées m'ont interrogé sur notre roi, sur la reine, sur les princes et les infants, avec un intérêt, une sympathie qui révèlent des sentiments monarchiques encore tièdes. Elles manifestent la plus vive curiosité pour les particularités de la vie et pour les habitudes de notre famille royale. J'avais beau leur dire que n'étant pas courtisan et n'allant jamais au palais, il m'était impossible de leur donner satisfaction, elles s'obstinaient, voulaient tirer de moi quelque détail amusant, une nouvelle, une anecdote. Alors, me souvenant que j'étais romancier, je leur contai une histoire.

Leur attitude, la guerre déclarée, fut absolument admirable. Je les ai vues pleines de confiance, sereines, résolues comme les hommes, mais avec plus de dignité encore. Devant moi, quelques-uns de ceux-ci, complètement affolés, se laissèrent aller à injurier l'ennemi, à proférer contre lui des paroles de mauvais goût. Jamais les femmes ne s'abaissaient à l'injure grossière. Elles, si communicatives d'ordinaire, restaient graves et silencieuses. Mais dans leurs yeux, dans toute leur personne, on lisait l'inébranlable décision d'aider leurs maris, leurs frères jusqu'à la mort.

Et ce qu'elles l'ont accomplie, cette décision! Dans une guerre d'agression et de conquête, la femme est peureuse. Pour marcher il faut qu'elle se sente accompagnée de la justice. Mais quand elle la sent à son côté, elle est alors plus intrépide que l'homme. Souvenez-vous, Espagnols, des remparts de Gérone défendus par nos héroïques aïeules: «Pas de quartiers! criaient-elles! Nous n'en faisons ni n'en voulons.»

Une fois convaincues que leur patrie avait été injustement attaquée, les Françaises, pour alléger le sort des leurs, déployèrent les merveilleux recours de leur propre nature. Aux champs, elles prirent sur leurs épaules la lourde charge des cultures; ici, à Paris, elles remplissent avec un égal succès les emplois des hommes. Et cela n'est pas sans inquiéter ces derniers. C'est ainsi qu'un ouvrier me disait il y a quelque temps, sur un ton d'amertume:

—Voyez, monsieur; les femmes ont déjà tout envahi: elles sont encaisseurs de tramways, garçons de café, employés de commerce, cochers, elles travaillent dans les usines et même aux munitions. Qu'est-ce qui se passera après la guerre? Les hommes trouveront toutes les places prises et ils auront bien de la peine à les reprendre. La femme se contente d'un salaire moitié moindre que celui d'un homme. Il va de soi que les entrepreneurs et les propriétaires d'établissements commerciaux préféreront conserver les femmes. Un grave conflit en sortira, vous pouvez me croire.

Oui, je le crois. Mais je n'ai pu m'empêcher de me demander: quelle est la cause originale de ce conflit? Ce sont les principaux besoins des hommes, et pour parler très nettement, nous pourrions dire: leurs vices. La femme n'a pas besoin d'alcool ni de tabac; elle est plus sobre dans sa nourriture; elle n'exige pas des plaisirs coûteux. Il n'y a qu'une façon de résoudre le problème: c'est que les hommes deviennent plus sobres, plus soumis à leurs devoirs et se résignent à vivre avec le même salaire que les femmes. Ils y gagneraient, et leur nation, leur race tout entière y gagneraient aussi.

Des milliers de jeunes femmes dans une situation brillante, abandonnant les commodités du foyer, allèrent servir dans les ambulances du front; d'autres entrèrent dans les hôpitaux, dont quelques-uns se trouvent dans les lieux les plus retirés du territoire, pour y recevoir les blessés; d'autres enfin courent le pays, faisant tout ce qui est possible humainement pour trouver des secours.

J'ai été témoin de leurs travaux dans ces hôpitaux. Elles ne se bornent pas à entourer de soins les blessés, à les veiller, à nettoyer leurs plaies: elles font beaucoup plus. Comme elles savent que la gaieté est le plus efficace des médicaments connus, et capable à lui seul de merveilleuses cures, elles s'efforcent de donner de cette gaieté à leurs malades. La première chose qu'elles font pour cela, c'est d'installer un piano, et si possible, un cinématographe. Alors, selon les circonstances et l'état des blessés, elles organisent des concerts vocaux ou instrumentaux, jouent des comédies, lisent des romans, font des tours de prestidigitation et surtout rient, bavardent, charment les malades.

Inutile d'ajouter que le petit dieu ailé, fils de Mars et de Vénus, accourt dans ces lieux qui devraient être l'abri de la douleur et qui sont souvent celui de l'allégresse. Avec une cruauté inouïe, il achève l'œuvre des Allemands en tirant sur ces malheureux, non plus comme aux temps antiques des flèches d'or, mais d'ardentes grenades à mains. Quelques-uns d'entre eux vont se rétablir à la sacristie de la paroisse; d'autres repartent pour le front. Mais ceux-là promettent à leurs infirmières qu'ils leur reviendront bientôt, à nouveau blessés.

AUTEURS ET LIVRES

Après les hommes politiques, nous les hommes de lettres, nous sommes ce qu'il y a de pire en tous pays. La politique est le domaine de l'intérêt et de la vanité. Un artiste se passera sans peine de déjeuner si vous daignez lui louer ses œuvres; et si vous lui dites du mal de celles de ses confrères, peut-être se passera-t-il en outre de dîner. Mais, en plus de l'éloge, il faut à l'homme politique du champagne et de bons cigares. Toutefois, en ce qui concerne la flatterie, il a le palais moins fin que l'écrivain. Quand j'étais jeune et que je fréquentais des politiciens, j'en ai vu qui avalaient avec délectation de vrais plats de gargote.

Cependant, il est trop souvent question de la vanité des poètes, comme si ceux qui ne sont point poètes étaient exempts de toute vanité. Dans ce monde-ci, tous ceux qui ont fait une œuvre, et même aussi ceux qui n'en ont jamais fait, tous se jugent dignes d'être célébrés.

On prétend que de tous les grands écrivains c'est le Français qui est le plus chatouilleux, le plus impatient. Je ne sais pas si c'est vrai, n'étant en relations personnelles avec aucun. Tout ce que je sais, c'est qu'en Espagne un de ses jeunes admirateurs ayant un jour demandé à un poète fameux quel était de Shakespeare ou de lui le plus grand poète:

—Je te le dirai, répondit gravement le poète espagnol, décidé à éclaircir l'affaire.

Je ne crois pas que Victor Hugo fût allé plus loin.

Quoiqu'il en soit, je pardonne leur impertinence aux écrivains. Et si le lecteur veut bien aussi la leur pardonner, il n'a qu'à faire comme moi: c'est de vivre loin d'eux.

Un de mes amis, grand amateur de toros, me disait: «Les courses me ravissent; mais je déteste les toreros. Si j'étais un despote à la Caligula, la fête finie, je les ferais jeter en prison et ils n'en sortiraient qu'à la course suivante.» Faisons-en autant; enfermons les auteurs dans la prison de leurs livres et ne les en tirons qu'aux moments où nous avons besoin d'eux. Je me trouvais à Paris, alors que Zola, Daudet, Maupassant, Renan et Taine étaient du monde des vivants. Malgré la grande admiration qu'ils m'inspiraient, je ne fis aucun pas pour entrer en relation avec eux. En revanche j'en fis beaucoup pour visiter les tombes de Balzac et de Musset. Et je peux assurer qu'ils me reçurent d'une façon tout à fait cordiale et que je n'eus pas à me plaindre de leur orgueil[A].

[A] Cet article avait paru dans l'Imparcial, lorsque j'eus l'occasion de faire connaissance avec quelques écrivains français éminents. Ils m'ont traité avec plus de courtoisie et d'amabilité encore que Musset et Balzac. Tout ce que je viens d'en dire est donc à effacer.

D'ailleurs il n'y a pas à s'étonner que les artistes et les écrivains français se disputent avec acharnement les rayons de soleil de la gloire. C'est qu'en France la gloire existe vraiment. Les artistes et les écrivains y composent la plus haute aristocratie sociale, et le public, sans qu'ils soient précédés de licteurs ni de faisceaux, leur fait la haie et les salue avec respect. Mais en Espagne cette gloire n'existe pas, n'a jamais existé. J'espère cependant qu'elle finira par exister, car il ne faut pas que nous continuions à être jusqu'à la fin des temps le peuple le plus rustre de l'Europe. Quand je songe à ces malheureux et faméliques écrivains de notre dix-huitième siècle, qui passèrent toute leur vie à s'injurier au milieu de la plus parfaite indifférence du public, je suis pris tout ensemble de l'envie de rire et de pleurer.

En France les écrivains ne se disputent pas que la gloire, ils se disputent aussi l'argent. Car la littérature rapporte de l'argent, mais assurément beaucoup moins qu'on ne le dit en Espagne. Du reste, les gains de ces auteurs ne sont pas comparables à ceux de leurs confrères d'Angleterre ou des États-Unis. Cependant leurs gains sont considérables, mais leur gloire plus considérable encore. Aussi lutte-t-on en France avec rage et fait-on d'incroyables efforts pour l'acquérir. Ces efforts atteignent parfois même le comble du ridicule.

Ce qui explique cette soif de gloire, c'est qu'en France la littérature tient une place énorme dans la vie. Tout le monde lit, les petites gens comme les gens du monde, les hommes aussi bien que les femmes. Le nombre des librairies est surprenant. Dans l'une d'elles, j'ai dû faire queue pour acheter un livre. La demoiselle qui vous vend des gâteaux ou des cravates vous parlera des dernières publications littéraires avec une sagacité remarquable et parfois même de notre littérature avec plus d'expérience que certains millionnaires espagnols. Après la guerre, appauvris, épuisés par le malheur, les Français trouveront toujours de quoi s'acheter des livres. Tandis que la maison Nelson a dû s'arrêter de publier des ouvrages espagnols, elle continue de mettre tous les mois en vente quelques volumes en français. Et pourtant, jusqu'aujourd'hui du moins, nous n'avons eu aucune charge extraordinaire à supporter.

C'est pourquoi, habitués à être excessivement choyés et fêtés, à être connus du monde entier, à voir leurs propos, leurs gestes, et jusqu'à leurs éternuements, reproduits dans les lieux les plus reculés, c'est pourquoi de temps en temps les écrivains français prennent une voix grave et laissent échapper des sottises. Il faut avouer que la guerre leur a fourni l'occasion d'en proférer pas mal.

Dans un roman de Balzac, un aristocrate français qui rentre chez lui après les guerres de Vendée, transi de corps et d'âme par l'égoïsme de quelques-uns de ses compagnons, se contente de dire avec une magnanime simplicité: «Les barons n'ont pas tous fait leur devoir.» De même pouvons-nous dire aujourd'hui: «Tous les écrivains n'ont pas gardé leur dignité.» Ils ont écrit et publié de nombreuses fanfaronnades ridicules, des menaces, des phrases inconvenantes. Et le pire, c'est que tout cela se disait sans émotion et seulement pour attirer l'attention du public. Voilà la plaie de la littérature française. Les écrivains perdent de leur initiative et de leur liberté sacrée pour se faire les laquais de l'opinion. Nous, leurs confrères d'Espagne, nous avons sur eux à ce point de vue un avantage enviable. Que nous écrivions droit ou tordu, comme un ange ou comme le diable, nous savons d'avance que le grand public ne se soucie point de nous. Nous travaillons pour une douzaine d'amateurs; nous sommes libres comme l'oiseau de Minerve.

Oh, liberté sacrée, nous ne paierons jamais assez tes caresses! J'ai toujours senti tes baisers sur mon front quand je traçais les humbles ouvrages que j'ai livrés au public. Mais j'assure qu'ils ne m'ont jamais été si doux, ces baisers, qu'aux jours où, tout jeune homme, je descendais l'escalier d'un politique éminent chez qui je venais de passer quelques heures. «Dieu! m'écriai-je, les yeux au ciel. A quoi sert d'avoir la gloire et le pouvoir si l'on est obligé d'écouter de pareilles inepties? Infortuné grand homme! Modeste gribouilleur de papier, du moins ne suis-je pas comme toi l'esclave des grandeurs. Je suis libre. Je peux à l'instant même aller m'asseoir sur un banc de Recoletos ou manger un bifteck au café Habanero: la foule de tes flatteurs ne m'y suivra pas.»

Les écrivains français prêtent trop l'oreille aux rumeurs de la rue. Comme les rois, ils essaient leurs saluts au miroir; ils ne peuvent, comme les enfants, se passer de cajoleries. Ils auraient besoin d'une école plus rude pour acquérir un peu de simplicité. Reconnaissons toutefois que le bon sens, cette pudeur de l'esprit gaulois, s'imposa à eux après les premiers jours de la guerre. Il y a beau temps aujourd'hui que les phrases de mauvais goût ont disparu des journaux. On n'y écrit à présent qu'avec mesure et dignité.

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Je me trouvais ces jours-ci à Montmartre, sur la terrasse du Sacré-Cœur. C'était à la tombée du jour, heure de mélancolie. Le panorama que découvraient mes yeux est unique au monde. La grande Lutèce étendait le toit de ses maisons jusqu'aux derniers confins de l'horizon. Le soleil, tour à tour caché dans les nuages et soudain reparu, jouait avec la ville qui s'éclairait ou s'assombrissait à son gré. Là, une brume bleuâtre donnait un sentiment de paix idyllique; ici, un nuage noir inspirait la tristesse et la crainte. Le Trocadéro, la tour Eiffel, les Invalides, le Panthéon, Saint-Sulpice, Sainte-Clotilde, Notre-Dame rappelaient à mon esprit les faits les plus saillants de l'histoire ancienne et moderne.

Jamais je n'ai senti comme à cette minute l'importance de la grande cité. Victor Hugo disait de Paris que c'était le cerveau du monde. Ce n'est là qu'une de ces phrases sonores comme en a proféré beaucoup ce génie emphatique. Non, Paris n'est pas le cerveau du monde: il y a bien d'autres endroits où l'on pense; il y a partout des cerveaux. Paris, c'est la main du monde. Nous vivons tellement séparés les uns des autres sur cette planète, et non seulement par la distance physique mais encore par la distance morale, ce qui est pire, que s'il n'y avait pas une main pour nous conduire les uns vers les autres, nous courrions le danger de nous glacer dans notre solitude.

Grande et noble destinée que celle de la France! Tous nous venons nous y laver de notre exclusivisme. C'est le centre où s'équilibrent toutes les forces; c'est l'alambic où se distillent tous les mauvais goûts et toutes les grossièretés dont le monde est entaché. La France est comme un grand salon et Paris une maîtresse de maison qui sait avec un tact raffiné faire observer une attitude correcte à ses hôtes les plus mal élevés.

Si les Allemands avaient vaincu la France, ils eussent tôt ou tard été soumis au joug aimable de cette ravissante Circé, comme autrefois les Romains à celui d'Athènes.

La France se charge de faire la balance des grandeurs et des petitesses des hommes. Quand ils arrivent à Paris, les rois les plus despotiques se transforment en citoyens aimables et les humbles ouvriers en hommes de bonne compagnie. Tout le monde ici se fait la barbe et ôte ses bottes de cheval. Les Peaux-Rouges d'Amérique vous y demanderont pardon de passer devant vous.

On me dira que tout cela n'est que l'apparence, et que l'important est d'avoir l'intelligence élevée et le cœur droit. D'accord; mais la courtoisie est un antidote contre l'égoïsme et le commencement de la charité. On arrive aux sentiments par les actes, disent les psychologues modernes; Pascal prenait de l'eau bénite pour se donner la foi. La nature humaine est si vicieuse qu'il lui faut tous les freins de l'éducation pour qu'elle ne montre point sa lèpre.

Mais elle n'est pas que distinguée et charmante, cette maîtresse de maison: elle est en outre plus cultivée qu'aucune. L'Angleterre a une littérature plus riche, l'Allemagne une philosophie plus haute, l'Italie un art plus splendide. Pourtant, considérée dans l'ensemble, c'est la France qui l'emporte. Sa littérature du dix-septième siècle est admirable. Les noms de Corneille, Racine, Bossuet, Fénelon, Mme de Sévigné, Molière, La Rochefoucauld rivalisent avec les noms les plus grands des autres pays. Au dix-huitième, il y a des colosses comme Voltaire, Diderot, Rousseau, et d'exquis écrivains comme Marivaux, l'abbé Prévost, Beaumarchais et Champfort. Le dix-neuvième est merveilleux: Chateaubriand, Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Balzac, George Sand, Michelet ont vécu dans le même moment, et à côté d'eux des douzaines d'écrivains notables, tels qu'aucune nation n'en saurait montrer.

Et si nous en venons aux sciences, c'est mieux encore. L'Allemagne est la première dans l'application industrielle; mais dans la science pure les Français ont été et continuent à être les maîtres. Descartes, Malebranche, Pascal, Laplace, Lavoisier, Lamarck, Champollion, Ampère, Gay-Lussac, Buffon, Cuvier en sont la preuve; et de nos jours Pasteur, Auguste Comte, Claude Bernard, Quatrefages, Charcot, Taine, Brown-Séquard. Dans ces dernières années il n'y a pas eu de naturaliste comparable à Pasteur, ni de mathématicien comparable à Henri Poincaré, mort naguère, ni de métaphysicien égal à Bergson, gloire de son pays. En ce moment Le Dantec, Boutroux, Pierre Janet, Grasset, Richet, Durkheim, Le Bon, et tant d'autres qu'il m'est impossible de nommer, travaillent avec éclat.

Quand je me rappelle tant de noms illustres, quand j'observe cette jeunesse si avide de s'instruire et que je considère le travail efficace et harmonieux que font en même temps ici les savants naturalistes et les penseurs, les prêtres et les militaires, les ouvriers et les écrivains, je ne peux m'empêcher de tourner les regards vers cette Espagne que j'aime tant. Mon cœur se serre et un flot d'amertume me monte à la gorge et m'étouffe.

Ce peuple espagnol, je me le représente comme un homme bien doué, bien bâti, d'une intelligence pénétrante, mais endormi. Je voudrais qu'un génie puissant, un nouvel Ariel, parût et le secouât rudement en lui criant dans l'oreille: «Éveille-toi! Éveille-toi! N'entends-tu pas le chant de l'alouette? Ne vois-tu pas que le soleil crible déjà la terre de ses rayons? L'œuvre est longue. Presse-toi! L'humanité attend beaucoup encore du pays qui lui a donné Cervantés et découvert de nouveaux mondes. Dans la marche du progrès, qui n'avance pas recule. Si tu continues à dormir, la poussière finira par faire croûte sur toi; les araignées et les rats te grimperont dessus et les moutons imprimeront leur ongle sur ton visage.»

Peut-être l'endormi s'éveillera-t-il; peut-être alors se frottera-t-il les yeux et après un instant d'hésitation répondra-t-il: «Pourquoi?» Puis, se tournant de l'autre côté, il se remettra à dormir.

Mais peut-être aura-t-il raison. Une fois debout, que verrait-il? Des campagnes desséchées, des hommes affamés, le népotisme dictant ses ordres, l'injustice dressée en système, la frivolité lâchant des éclats de rire stupides, une politique mesquine empoisonnant les plus hautes intelligences et les caractères les plus nobles...

Dors donc, peuple espagnol, dors! Il vaut mieux vivre endormi, qu'être éveillé mais sans espoir.