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LES GRANDES DAMES

par

ARSÈNE HOUSSAYE

Je pourrais m'enorgueillir du succès de ce roman, si je ne croyais beaucoup aux bonnes fortunes littéraires. L'opinion est comme la mer qui prend un navire pour le conduire au rivage ou pour l'abîmer dans la tempête, selon le mouvement de ses caprices. La première édition des Grandes Dames a paru au mois de mai 1868, en quatre volumes in-8° imprimés à cinq mille exemplaires. Quelques jours après, Dentu m'envoyait cette dépêche: «Réimprimons encore cinq mille exemplaires.» Ce ne fut pas tout, on réimprima un si grand nombre d'éditions qu'on ne les compte plus aujourd'hui. Pourquoi cette curiosité? Je veux bien croire qu'on trouvait du plaisir à lire Les Grandes Dames, mais combien d'autres romans qui n'étaient pas moins dignes de curiosité restaient-ils oubliés chez les libraires? C'est que j'avais galamment démasqué tout un monde inconnu, vivant alors comme les dieux de l'Olympe au delà du monde connu. Il y eut en effet, pendant le second empire, une période inouïe d'aventures amoureuses encadrées dans toutes les folies du luxe. On ne croyait plus qu'à la politique des femmes; l'horloge ne sonnait plus que l'heure à cueillir; on s'imaginait que la civilisation avait dit son dernier mot. Aussi courait-on de fêtes en fêtes sans entrevoir la guerre et la révolution, qui s'armaient pour les combats, pour les défaites, pour les déchéances. Qui donc prévoit l'orage pour le lendemain, hormis ceux qui s'écrient le surlendemain: «Je vous l'avais bien dit.» Moi-même n'ai-je pas inconsciemment donné le couronnement de toutes les fêtes de l'Empire par me trop célèbres redoutes vénitiennes, où les plus grands personnages et les plus grandes dames auraient pu écouter des vérités dites sous le masque. Mais on riait de tout parce qu'on ne croyait plus à rien.

J'ai donc peint à vif les passions parisiennes de ce temps passé,—et bien passé.—Le succès m'entraîna à écrire les Parisiennes et les Courtisanes du monde: tout cela ne formait pas moins de douze volumes in-8°. Mais je suis comme mon compatriote Lafontaine: «Les longs ouvrages me font peur,» voilà pourquoi je me contente aujourd'hui de ne réimprimer que Les Grandes Dames. Et encore je me suis obstiné à mettre les quatre volumes in-8° en un seul volume in-18, rejetant quelques épisodes, mais conservant tout ce qui est l'âme du livre. «Les Grandes Dames appartiennent à l'histoire littéraire, a dit Nestor Roqueplan, parce qu'elles sont une page de notre vie intime au XIXe siècle.» Toute la critique, d'ailleurs, a été douce à ce roman, Paul de Saint-Victor comme Nestor Roqueplan, Henry de Pène comme Théophile Gautier. On a reconnu dans Octave de Parisis l'éternelle figure de Don Juan entraînant les femmes affolées dans le cortège des âpres voluptés qui les brûlent toutes vives. Mais Don Juan trouve toujours son maître.

PRÉFACE

Le duc de Parisis, qui était fort beau, portait dans sa figure la marque de la fatalité. Toutes les femmes qui l'ont aimé ressentaient toutes dans le coeur, aux meilleurs jours de leur passion, je ne sais quelle secrète épouvante. Aussi plus d'une confessait qu'à certaines heures elles croyaient sentir les étreintes du diable quand elles se jetaient dans ses bras.

A chaque période, à Paris surtout, depuis que Paris est la capitale des passions, un homme s'est révélé qui prenait—presque toutes les femmes—pour les aimer un jour et pour les rejeter hors de sa vie, toutes brisées, dans les larmes éternelles, ne pouvant vaincre cet amour tyrannique qui déchirait leur coeur et ensevelissait leur âme.

Jean-Octave, duc de Parisis, fut cet homme dans la plus belle période du second empire; aussi fut-il surnommé don Juan par les femmes de la cour, par les demi-mondaines et par les coquines.

Il était si bien admis qu'il faisait le massacre des coeurs que beaucoup de femmes se fussent trouvées ridicules de ne pas se donner à lui quand il voulait bien les prendre. C'était la mode d'être sa victime; or, Paris est par excellence le pays de la mode.

Beaucoup de femmes du monde ont porté ses armes—un petit poignard d'or qu'il fichait dans leur chevelure,—quelques-unes s'imaginaient que c'était une fiche de consolation, quelques autres que c'était un porte-bonheur.

Les courtisanes, au contraire, disaient tout haut que le duc de Parisis leur portait malheur. «Octave porte la guigne». Mais celles qui avaient le plus d'illusions ne furent pas longtemps à les perdre, car on s'aperçut bientôt que le duc de Parisis traînait avec lui la mort, la ruine, le désespoir. Qui eût jamais dit cela en le voyant si gai en son perpétuel sourire armé de raillerie?

La Fatalité, cette divinité des anciens, n'a pas d'autels parmi nous, mais si on ne lui sacrifie pas des colombes elle n'en est pas moins vivante, impérieuse, terrible, vengeresse, toujours déesse du mal.

Elle est invisible, mais on la pressent comme on pressent l'orage et la tempête.

Et d'ailleurs elle a ses représentants visibles. Combien d'hommes ici-bas qui ne sont que les représentants de la fatalité! combien qui portent malheur sans avoir la conscience du mal qu'ils vont faire!

C'est que le monde vit par le mal comme par le bien. Dieu l'a voulu parce que Dieu a voulu que l'homme ne pût arriver au bien qu'en traversant le mal: ne faut-il pas que la vertu ait sa récompense? La vertu n'est pas seulement le don de ne pas mal faire comme le croient beaucoup de gens, c'est la force d'arriver au bien après avoir traversé tous les périls de la vie.

Ceux qui étaient à la surface sous le second empire ont tous connu le duc de Parisis: le comte d'Orsay comme M. de Morny, Kalil-Bey comme M. de Persigny, M. de Grammont-Caderousse comme M. Georges de Heckereen, le duc d'Aquaviva comme Antonio de Espeletta. Le règne de ce personnage, tragique dans sa comédie mondaine, fut bien éphémère. Il passa comme l'ouragan, mais son souvenir est vivant encore dans plus d'un coeur de femme qu'il a blessé mortellement. Ce n'était pas un coeur que cet homme, c'était un orgueil, c'était une soif de vivre par toutes les voluptés, c'était don Juan ressuscité pour finir plus mal que ses ancêtres, car on sait que tous les don Juan ont mal fini.

J'ai été plus d'une fois le compagnon d'aventures d'Octave de Parisis, j'ai vécu avec ce viveur chez moi et chez lui dans l'intimité la plus cordiale: je veux donc conter son histoire que je connais bien. Il y a certes plus d'un chapitre qu'il me faudrait écrire en hébreu pour les jeunes filles, mais pourtant ce livre portera sa moralité; je pourrais même écrire sur la première page, à l'inverse de Jean-Jacques Rousseau sur la Nouvelle Héloïse: Toute femme qui lira ce livre est une femme sauvée.

Je passe avec respect devant toutes les femmes qui ont bravé la passion; j'étudie avec sympathie les coeurs vaincus, qui me rappellent cette épitaphe d'une grande dame au Père Lachaise: «PAUVRE FEMME QUE JE SUIS!» Son nom? Point de nom. C'est une femme.

Si je n'ai pas raconté l'histoire des grandes dames vertueuses, c'est que les femmes vertueuses n'ont pas d'histoire.

Il n'y a plus de grandes dames, disent les petites dames; le catéchisme de 1789 a barbouillé les marges du livre héraldique; la dernière duchesse, si elle n'est pas morte déjà, reçoit le viatique dans le dernier château de la Normandie ou dans le dernier hôtel du faubourg Saint-Germain. Il n'y a donc plus de grandes dames, il n'y a plus que des femmes comme il faut.»

Il serait plus juste de dire: Il n'y a pas de grandes dames ni de femmes comme il faut: il y a des femmes. Selon Balzac, «le XIXe siècle n'a plus de ces belles fleurs féminines qui ont orné les plus belles périodes de la monarchie française.» Et il ajoutait avec plus d'esprit que de vérité: «L'éventail de la grande dame est brisé; la femme n'a plus à rougir, à chuchoter, à médire, l'éventail ne sert plus qu'à s'éventer.» Balzac découronnait ainsi la femme d'un trait de plume; un peu plus il la rejetait dans l'humiliation de son ancien esclavage; ce qui n'empêchait pas Balzac de mettre en scène les grandes dames de son imagination.

Où commence la grande dame? où finit-elle? La grande dame commence toujours dans l'aristocratie de race, qui est son vrai pays natal; mais s'il lui manque la grâce presqu'aussi belle que la beauté, elle est dépossédée; elle n'est plus qu'une femme du monde. Il serait trop commode d'être une grande dame parce qu'on est la fille d'une grande dame, sans avoir toutes les vertus de son emploi. De même qu'il serait trop cruel de naître avec tous les dons de la beauté, de la grâce, de l'esprit, sans devenir une grande dame, parce qu'on ne serait pas la fille d'une duchesse ni même d'une baronne.

Il y a donc des grandes dames partout, depuis le faubourg
Saint-Germain jusqu'au faubourg du Temple.

Mais comment la plébéienne qui naît grande dame prendra-t-elle sa place au soleil? Par le hasard des choses; peut-être lui faudra-t-il traverser le luxe des courtisanes; mais, un jour ou l'autre, si elle le veut bien, elle écartèlera d'argent sur champ de gueules. C'est l'amour qui la remettra dans son chemin, ce sera une grande dame de la main gauche, mais ce sera une grande dame. Quand Mlle Rachel entrait dans un salon, c'était une grande dame; combien de princesses qui venaient à sa suite, et qui ne semblaient que des princesses de théâtre!

La grande dame finit où commence la femme comme il faut, qui elle-même finit où commence le demi-monde.

On naît grande dame comme on naît poète; mais, pour cela, il ne faut pas toujours naître d'une patricienne. Il faut bien laisser à la création ses imprévus et ses transfigurations; il faut bien que la nature donne de perpétuelles leçons à l'orgueil humain. Les grandes dames sont presque toujours des filles de race; mais quelques-unes pourtant, nées plébéiennes, lèvent leur épi d'or de pur froment au milieu du champ de seigle.

Les anciennes aristocraties ont gardé le privilège de faire les grandes dames. Les nouvelles en font aussi, mais avec plus d'alliage. Ce n'est pas à la première génération que la race s'accuse; elle resplendit à la seconde; souvent, à la troisième, elle se perd. C'est l'histoire de ces vins, rudes à la première période, exquis à la seconde, et qui vont se dépouillant trop vite à la troisième. C'est la loi de l'humanité, comme c'est la loi de la nature.

Dieu lui-même ne crée pas un chef-d'oeuvre du premier coup; il commence, comme tous les artistes, par l'ébauche.

Voilà pourquoi la grande dame est un oiseau rare. Où est le merle blanc? Les familles qui ont fait leur temps n'ont plus le privilège de frapper leur marque; elles se sont étiolées, comme les plus belles fleurs qui ne donnent plus que des tiges pâlies, où la sève s'épuise. Toutes les forces de la création, dans son action la plus divine, n'arrivent pas à créer dans le monde entier cent grandes dames par an. Et combien qui meurent petites filles! Et combien qui font l'école buissonnière avant d'arriver à la beauté souveraine du corps et de l'âme!

AR—H—YE.

LES GRANDES DAMES

* * * * *

LIVRE I

MONSIEUR DON JUAN

* * * * *

I

C'EST ÉCRIT SUR LES FEUILLES DU BOIS DE BOULOGNE

Les curieuses des bords du Lac se demandaient ce jour-là avec inquiétude pourquoi M. de Parisis n'avait pas encore paru?

Jean-Octave de Parisis, surnommé Don Juan de Parisis, était un homme du plus beau monde parisien;—un dilettante partout, à l'Opéra, à la Comédie-Française, dans l'atelier des artistes;—un virtuose quand il conduisait son breack victorieux, quand il jouait au baccarat, quand il pariait aux courses, quand il prêchait l'athéisme, quand il donjuanisait avec les femmes.

C'est un quasi-ambassadeur. Aussi, selon les perspectives, disait-on:—C'est un homme sérieux,—ou:—C'est un désoeuvré.

Les femmes disaient: «Il porte l'Enfer avec lui.»

Le duc de Parisis n'était pas au bord du Lac, parce qu'il se promenait à cheval dans l'avenue de la Muette. Il avait pris le chemin des écoliers pour suivre un landau à huit ressorts. C'est que dans ce landau il voyait une jeune fille qu'il n'avait jamais rencontrée, lui qui connaissait toutes les femmes et toutes les jeunes filles du beau Paris, comme Théophile Gautier connaissait toutes les figures du Louvre.

Cette jeune fille était accompagnée d'une dame en cheveux blancs qui avait grand air. Toutes deux descendirent de voiture pour se promener dans une allée solitaire, en femmes qui ne vont au Bois que pour le bois.

La dame en cheveux blancs s'appuya au bras de la jeune fille, qui, toute pensive et toute silencieuse, effeuillait les feuilles sèches et rouillées des branches de chêne. Octave ne regardait pas la vieille dame; il n'avait d'yeux que pour la jeune fille.

Elle était belle comme la beauté:—grande, souple, blanche, un profil de vierge antique, une chaste désinvolture, je ne sais quoi de flexible et de brisé déjà comme le roseau après l'orage;—une gerbe de cheveux blonds, des yeux noirs et doux—regards fiers et caressants à la fois;—un sourire encore candide, mais déjà féminin, expression de la jeunesse, qui ne sait rien que Dieu, mais qui cherche Satan:—une vraie femme transperçant à travers la jeune fille.

M. de Parisis, qui venait de voir aux Champs-Élysées quelques demoiselles à la mode, fut ému de cette rencontre et murmura à mi-voix: «Comme on serait heureux d'aimer une pareille créature!»

Un esprit vulgaire n'eût pas manqué de dire: «Comme on serait heureux d'être aimé par une pareille créature!»

Mais M. de Parisis savait bien que le bonheur d'être aimé est séparé par un abîme du bonheur d'aimer. Être aimé, qu'est-ce que cela en regard du bonheur d'aimer! Être aimé, c'est à la portée de tout le monde; mais aimer! c'est rouvrir le paradis.

Octave avait, d'ailleurs, assez de foi en lui pour ne pas douter qu'une fois amoureux d'une femme—quelle que fût cette femme—il ne parvînt à être aimé d'elle.

Ce jour-là on se demandait donc au bord du Lac pourquoi M. Octave de Parisis n'avait pas encore paru. Au bord de quel lac? Vous avez raison. Il y a encore quelques lecteurs romanesques qui rêvent au lac de Lamartine et qui ne savent pas qu'il n'y a plus qu'un lac dans le monde: le Lac du bois du Boulogne, cette perle trouble, cette cuvette d'émeraude, cette source insensée, où les amazones ne trouveraient pas d'eau pour se baigner les pieds.

Que pouvait bien faire un jour de février, entre quatre et cinq heures, M. le duc de Parisis, l'homme le plus beau de Paris, à pied, à cheval ou en phaéton? Et qui se demandait cela? Quelques comédiennes de petits théâtres, quelques filles perdues ou retrouvées, quelques Phrynées sans états de service? Non! C'étaient les femmes du plus beau monde; c'étaient aussi les comédiennes illustres et les courtisanes irréprochables; celles-là qui ne se démodent pas, parce qu'elles font la mode.

Il y a toujours à Paris un homme qui règne despotiquement sur les femmes; on peut dire que le plus souvent c'est par droit de conquête et par droit de naissance. L'origine d'une femme peut se perdre dans les mille et une nuits; sa beauté est son blason, elle a des armoiries parlantes, on ne lui demande pas comment elle écartèle; mais il n'en est pas ainsi de l'homme, à moins toutefois que la fortune, l'héroïsme, le génie ne l'ait mis en relief. Et encore on veut savoir d'où il vient. Et on lui tient compte d'être fils des dieux comme César, même s'il descend des dieux par Vénus. Octave avait tous les titres à ce despotisme.

Né duc et beau, on l'avait dès son berceau habitué à sa part de royauté. Au collège, il avait régné sur les enfants; depuis son adolescence, il avait une armée de chevaux, de chiens et de laquais; depuis ses vingt ans, il avait une légion de femmes; soldat d'aventure, il avait eu son heure d'héroïsme devant Pékin en tête des spahis; diplomate de l'école de M. de Morny, il avait déjà triomphé des hommes comme il avait triomphé des femmes, jouant cartes sur table, mais en prouvant que les cartes étaient pour lui.

Cependant Octave avait voulu suivre la jeune fille en robe lilas, mais il sentit qu'il y avait l'infini entre elle et lui.

La vertu aura toujours cela de beau que les plus sceptiques s'arrêteront devant elle avec un sentiment de religion, comme le voyageur devant les montagnes inaccessibles qui sont couvertes de neige et de rayons.

«Non, je ne la suivrai pas, dit le duc de Parisis avec quelque tristesse, je n'ai pas le droit de jeter des roses dans son jardin.»

C'était la première fois que M. de Parisis détournait les passions de sa route. «Après cela, reprit-il en regardant, à travers la ramure dépouillée, la robe lilas de la jeune fille, j'ai beau me détourner de son chemin, si je dois l'aimer, c'est écrit jusques sur ces feuilles sèches brûlées par le givre.»

Et, au lieu d'aller au bord du lac, comme de coutume, il s'égara avec une vague volupté dans les avenues solitaires, suivant d'un regard rêveur de blancs flocons qui allaient refaire une virginité à la terre souillée. «Tombez, tombez, madame la Neige, disait-il dans sa soudaine mélancolie, tombez sur moi, cela fait du bien à mon coeur.» C'était la première fois que ce fier sceptique écoutait les battements de son coeur.

II.

LA LÉGENDE DES PARISIS

Le soir, Parisis alla voir ses amis au Café Anglais, dans ce numéro 16 qui serait la vraie loge infernale de ces dernières années—s'il y avait eu une loge infernale.

Il y trouva Monjoyeux—sculpteur et comédien d'aventure—qui ouvrait ses mains pleines de paradoxes;—le marquis de Villeroy, un ambitieux qui ne vivait que la nuit; le vicomte de Miravault, un chercheur de millions qui avait peur de perdre son temps et qui buvait du vin de Champagne arithmétiquement; le prince Rio, surnommé dans le monde des filles le prince Bleu,—le prince passé au bleu—qui faisait tourner la tête—de l'autre côté—à Mlle Tournesol; Antonio, Harken et d'Aspremont, qui enseignaient l'histoire de la main gauche, depuis Diane de Poitiers jusqu'à Mme de Pompadour, à quatre demoiselles ne doutant pas que ces messieurs ne leur payassent à toutes un cachet pour avoir si bien écouté.

On avait soupaillé en tourmentant quelques perdreaux, en écorniflant quelques mandarines, en se faisant les dents à quelques pommes d'api.

Ces dames revenaient du bal; leurs bouquets étaient éparpillés et effeuillés comme leur vertu, un peu moins flétris pourtant. On respirait une odeur de vin répandu, de fleurs fanées, de chevelures dénouées, de poudre à la maréchale. En un mot, une petite gouache des anciennes orgies. «Quelles sont les nouvelles du jour? demanda Villeroy.—Khalil-Bey a acheté Brunehaut, répondit le prince.—Est-ce une femme? demanda Mlle Ophélia.—Non, c'est une reine.—Il y a quelques déclarations de forfait et quelques naissances illustrer. Vermout va bien, il fait des siennes: il lui est né sept enfants: _Javanais, Dona-Sol, Bonjour, Bonsoir, Comment-vas-tu, Revolver et N'y-vas-pas

Parisis était soucieux; les autres nuits il ne passait qu'une heure en cette belle académie du savoir-vivre, mais il était éblouissant. Il raillait les hommes, il se moquait des femmes, il avivait l'esprit de tout le monde par une verve de grand cru; Monjoyeux lui-même, un fort en gueule du plus haut style, était souvent battu à ce duel où on se jetait à la figure les mots les plus vifs.

Miravault, qui comptait les minutes avec avarice, regarda à sa montre: «Voilà dix-sept minutes que Parisis n'a pas dit un mot, je lui donne trois minutes pour se relever de cette déchéance, sinon je lui enlève sa royauté.—J'abdique, dit Octave.—Voyons, vas-tu jouer au beau ténébreux?—Est-ce que tu as perdu au jeu ou à l'amour?—A l'amour! qui perd gagne; au jeu! qu'est-ce qu'une poignée d'or?—Tu as bien raison, quand on est en train de manger le fonds avant les revenus. Mais enfin qu'as-tu donc?—Ce que j'ai…?»

Octave voulait ne pas parler, il murmura pourtant, à demi-voix: «J'ai peur d'être amoureux.»

Mlle Tournesol se tourna naturellement vers lui. «De moi? demanda-t-elle.—Si c'était de toi, je ne serais pas soucieux.—Ah! ça, t'imagines-tu donc, dit le prince Rio, qu'un homme est perdu sans rémission parce qu'il est amoureux?—Mais jusqu'ici, dit Mlle Trente-six-Vertus, vous n'avez donc jamais été amoureux!

—Non.—Comment, vous qui avez été aimé de toutes les femmes de
Paris?»

Octave ne répondit pas. Le prince se chargea de répondre pour lui. «S'il a été aimé, c'est qu'il n'aimait pas. Vieille chanson.—Ah! oui, dit Mlle Ophélia qui avait de la littérature: Qui fait amour, amour le suit

Le prince mit la main sur le marbre de Mlle Ophélia. «Monsieur! lui dit-elle en levant la tête avec une noble indignation, vous attentez à mon honneur! Ce que j'ai de plus cher!—Ce que tu as de plus cher!—Oui, puisque je le vends tous les jours.—Voilà un beau mot, dit Monjoyeux. C'est du La Rochefoucauld.—Oui, Ophélia doit être la fille de cette chiffonnière de Gavarni qui reçoit une aumône d'un galant homme et qui lui dit pour le remercier:«Dieu vous garde de mes filles!»—«Ne parlons pas légèrement des chiffonniers, reprit Monjoyeux, on connaît mes titres de noblesse.»

Octave était de plus en plus égaré dans sa rêverie. Sa belle figure, plutôt rieuse que pensive, avait pris ce soir-là un caractère de mélancolie amère. Son regard semblait perdu dans je ne sais quel horizon lointain et triste. «Voyons, Octave! nous sommes en carnaval et d'ailleurs, pour des philosophes comme nous, la vie est un carnaval perpétuel. Est-ce que tu lui ferais l'honneur de la prendre au sérieux? Peut-être.—Ce que c'est que de nous! dit Monjoyeux; parce que celui-ci aura rencontré, ce soir dans un salon, ou cette après-midi au bord du Lac, quelque figure de romance ou de keepsake, il n'est plus un homme!—Qui sait? dit Octave, c'est peut-être parce que je suis devenu un homme que je suis triste.»

Sur ce beau mot on fit silence. «Ah! je devine, dit tout à coup le prince, car je sais ton secret. Tu es amoureux, donc tu as peur. Le dernier des Parisis a toujours eu peur de l'amour. Il y a une terrible légende sur les Parisis, messieurs!—Prince, dit Monjoyeux, vous dites cela comme dans la tour de Nesle, vous auriez dû nous appeler Messeigneurs.—Voyons la légende? dit Mlle Tournesol.—Pas un mot, dit Octave d'un air ennuyé.—D'ailleurs, reprit le prince, je ne sais cette légende que par ouï-dire.—Eh bien! dit Octave, tu la liras dans Nostradamus, car elle y est. Tu ne te rappelles pas qu'il parle du dernier des Parisis!»

Mlle Tournesol voulut rassurer Octave en lui disant que s'il le voulait bien,—et elle aussi,—il ne serait pas le dernier des Parisis. Il ne daigna pas lui répondre.

Une demi-heure après, deux femmes s'étaient endormies sur un divan; deux autres avaient décidé deux hommes à faire un mariage de raison, si bien qu'il ne resta plus dans le célèbre cabinet que Parisis, Monjoyeux, d'Aspremont et le prince Bleu, qui depuis une heure déjà était le prince Gris. «Quelle est donc cette légende? demanda Monjoyeux à Parisis.—Une bêtise du vieux temps, mon cher. Vous savez que je ne crois à rien, pas même au diable: eh bien! depuis que j'ai l'âge de raison, c'est-à-dire l'âge de folie, cette légende m'a toujours inquiété. Est-ce que vous croyez au diable, vous?—Oui, la nuit, quand je n'ai pas soupé. Il me serait d'ailleurs désagréable de ne pas y croire du tout, car Satan prouve l'existence de Dieu. Dites-moi votre légende.—D'ailleurs, dit le prince, s'il ne vous le dit pas, je vous la dirai.»

Monjoyeux insista: le prince allait parler. Octave aima mieux conter lui-même. Voici comment il conta:

«C'était au quinzième siècle, au temps des grandes guerres: Jehan de Parisis allait se marier avec la plus belle fille du pays. Mais voilà qu'à l'heure des fiançailles, le roi Charles VII le prit au passage pour la guerre. Il fit des prodiges d'héroïsme devant Orléans. Il voulut revenir pour son mariage, car il portait déjà l'anneau des fiançailles. Dieu s'ait s'il avait le mal du pays! Mais comme c'était un des meilleurs capitaines de cette vaillante armée, Dunois l'obligea encore à l'héroïsme. Il recevait les lettres les plus tendres et les plus désespérées; Blanche de Champauvert se mourait de ne pas le voir revenir. Enfin, entre deux batailles il courut en toute hâte se jeter aux pieds de sa chère abandonnée.

«Quand il entra dans le château, tout le monde pleurait.

«Blanche se meurt! Blanche est morte! lui dit-on. Et la mère et les soeurs et les enfants jetaient les hauts cris. Quand il saisit la main de Blanche, elle respirait encore: il semblait qu'elle l'eût attendu pour mourir. «—C'est toi, dit-elle. Dieu soit béni, puisque je t'ai revu sur la terre. Il lui parla, elle ne répondit pas.

«Il éclata dans sa douleur. Il se jeta sur Blanche et baisa tristement «ses lèvres muettes comme s'il voulait prendre la mort dans un baiser.—Oh! Seigneur, s'écria-t-il, vous que j'ai prié à Rome, vous que j'ai aimé partout, vous que mes aïeux ont glorifié aux croisades, Seigneur, prenez mon âme ou rendez-moi Blanche!

«Il était tombé agenouillé, il priait avec ferveur, la figure baignée de larmes. Sa fiancée, qui n'était plus qu'une fiancée de marbre, ne le voyait pas pleurer. La famille avait fui ce spectacle. Minuit sonnait au beffroi.

«Une figure apparut au très pieux Jehan de Parisis, c'était la Mort couverte d'un suaire, avec ses yeux creux et sa bouche sans lèvres. Il eut peur, mais il se jeta entre la Mort et sa fiancée.

«La Mort, plus forte que lui, l'éloigna du lit et se pencha pour saisir la jeune fille.

«Il supplia la Mort. Et comme elle le regardait avec son rire horrible, il prit son épée et frappa d'une main terrible.

«L'épée se brisa. «—Oh! Seigneur! Seigneur! s'écria-t-il, ayez pitié de moi.»

«Un ange apparut devant lui qui se pencha à son tour sur la jeune fille et lui donna un baiser divin. Mais ce baiser, comme celui de Jehan de Parisis, ne la réveilla point.

«L'ange s'évanouit et la Mort resta seule devant le lit de Blanche. —Puisque Dieu ne m'entend pas, s'écria Jehan de Parisis, que l'Enfer me secoure.»

«Un autre ange apparut, c'était l'ange des ténèbres. La Mort se redressa comme si elle dût obéir à celui-là. «—Que me veux-tu? dit l'ange des ténèbres à Jehan de Parisis.—Je te demande la vie de ma fiancée.—Elle vivra, mais cela coûtera cher à ton coeur et à ton âme. Chaque heure de sa vie sera payée par toi par un siècle de damnation. Le fils qui naîtra de son sein sera condamné à sa naissance.—Non! pas mon fils. J'accepte les siècles de damnation, mais que la Mort ne me prenne pas mon fils.—Ton petit-fils?—Non! Je suis le dernier des Parisis, je veux que l'arbre porte encore longtemps des branches.—Eh bien! dit Satan qui se cachait sous la figure d'un ange des ténèbres, tu ne seras pas le dernier des Parisis. Ta race vivra encore quatre siècles après la mort de ton premier-né, mais tous les Parisis seront marqués du signe fatal, tous périront tragiquement. Inscris bien ces mots dans ton coeur pour qu'ils soient légués de père en fils, de siècle en siècle, jusqu'au dernier des Parisis.»

«Et Jehan de Parisis vit ces mots imprimés en lettres de feu sur le suaire de la Mort.

«L'AMOUR DONNERA LA MORT AUX PARISIS. «L'AMOUR DES PARISIS DONNERA LA MORT.

«Tout s'évanouit; la fiancée ouvrit les yeux et remua les lèvres pour dire: Je reviens du Paradis: oh! mon ami, aimons-nous en Dieu.»

«Ils se marièrent, ils furent heureux; mais dix années après, Jehan de Parisis mourut de mort violente. «Depuis quatre siècles, tous les Parisis sont morts de mort tragique. De génération en génération, leur bonheur a été diminué d'un an.»

Octave avait conté cela très simplement, sans rien accentuer, ne voulant pas donner à cette histoire une couleur mélodramatique, mais il était demeuré sérieux comme si le souvenir des siens eût retrempé son âme.

Le prince voulut rire d'abord, mais il s'était pris à la légende comme à quelque roman de Balzac ou de Georges Sand. Il n'était plus gris. Monjoyeux, qui aimait le drame avec passion, était ému comme à un beau spectacle.

Les femmes dormaient toujours. On ne les réveilla pas. Le Prince remua les lèvres pour demander à Octave si les quatre siècles étaient passées. Il n'osa pas. Il se contenta de lui dire: «Eh bien! tu n'as pas envie de te marier, toi?—Non, répondit le dernier des Parisis.—Je commence à comprendre, dit Monjoyeux, pourquoi tu passes si vite à travers les passions: tu as toujours peur de te laisser prendre.—Non! dit Octave, j'ai bien plus peur qu'on se prenne à moi, si je dois porter malheur. Car pour moi, après tout, je suis bien sûr de n'aimer que quand je voudrai. Voir Naples et mourir! dit le proverbe: c'est-à-dire: Aimer et mourir! mais je ne dirai cela que quand je serai dégoûté de la vie. Maintenant n'allez pas vous imaginer que la légende des Parisis me préoccupe beaucoup. Toutes les familles en ont une pareille, le diable a fini son temps, je n'ai donc plus à payer la part du diable.

Le prince dit qu'il y avait une légende dans sa famille. «On ne croît plus à ces bêtises-là; mais quand le doigt de Dieu se montre on y pense bien un peu.»

Parisis se levant, dit adieu par un signe. «Tu ne viens pas au club, lui demanda le prince?—Non. J'ai compté aujourd'hui pour la première fois de ma vie; il ne me reste qu'un million, je ne jouerai plus.» Il se leva, et sortit. Puis rentrant aussitôt, et comme pour se moquer lui-même de sa légende: «Messeigneurs! Jehan de Parisis, fils de l'homme à la légende, est mort en 1468: s'il ne me reste plus qu'un million, il ne me reste plus que deux années à vivre: je suis riche.—Pauvre Parisis! murmura le prince, qui n'osait plus compter sa fortune.

Quand Octave eut refermé la porte, Monjoyeux dit au prince: «Ce que c'est que d'être bien né! on a des légendes de famille. Moi qui suis le fils d'une chiffonnière, quelle pourrait bien être la légende de mes ancêtres?»

Monjoyeux réfléchit. «J'ai aussi ma légende, moi! Je n'ai jamais eu d'autre berceau que le berceau primitif: le sein et le bras de ma mère; or, une bonne fée est venue à mon berceau qui m'a dit: «Tu seras roi!» Sans doute elle a voulu dire un roi de comédie, puisque j'ai joué, à Londres, des rois avec Fechter. Ah! si seulement ma mère m'avait vu sous cette royauté-là!»

Monjoyeux pencha la tête sur son verre; une larme tomba de ses yeux dans le vin de Champagne.

III

PAGES D'HISTOIRE FAMILIALE

Octave de Parisis n'avait rien à envier aux plus beaux noms; son écusson est à la salle des Croisades. Un Parisis fut grand amiral, un autre fut maréchal de France, un troisième ministre. Si les Parisis ne marquent pas avec éclat, dans l'histoire du dernier siècle, c'est peut-être parce qu'ils ont eu trop d'orgueil. Réfugiés dans leur château comme dans un royaume, ils étaient trop rois sur leurs terres pour vouloir se faire courtisans. Quelques-uns d'entre eux paraissent cependant çà et là, sous Louis XV et sous Louis XVI, dans les ambassades et dans les armées, mais ce ne sont que des apparitions. Dès qu'ils ont montré leur bravoure et leur esprit, ils s'en reviennent au château natal se retremper dans la vie de famille, comme si leur temps, d'ailleurs, n'était pas encore revenu. La famille est comme la nature, elle a ses jours de paresse: les plus belles gerbes sont celles que le soleil dore après les jachères. La Révolution, qui n'était pas attendue par les Parisis, vint casser la branche et éparpiller la couvée. Le beau château de Parisis, une des merveilles de la Renaissance, où Jean Goujon avait sculpté quatre figures sur la façade, deux Muses et deux Saisons, fut saccagé et brûlé après le 10 août; dans l'admirable parc, qui était une forêt d'arbres rares, tous les bûcherons du pays vinrent fagoter à grands coups de hache. Le duc de Parisis, pris les armes à la main pour défendre les siens, fut massacré à coups de sabre; la duchesse vint se cachera à Paris avec ses enfants, car Paris était encore le meilleur refuge quand on ne pouvait pas gagner le Rhin ou l'Océan.

Sous l'Empire, Pierre de Parisis, général de brigade, a fait des prodiges d'héroïsme. Il est mort à Iéna, en pleine victoire. Celui-là était l'aïeul d'Octave. Son père, Raoul de Parisis, avait couru le monde et s'était arrêté au Pérou dans les Cordillères, où il avait fini par découvrir un sillon argentifère. Mais sa vraie découverte fut une femme adorable, une O'Connor, qui lui avait donné un fils: M. Jean-Octave de Parisis, surnommé don Juan de Parisis, que nous avons eu l'honneur de vous présenter,—Madame,—et qui en vaut bien la peine.

Le duc Raoul de Parisis fut tué à la chasse à sa troisième année de bonheur. On le rapporta mourant. Il baisa un crucifix que lui présentait sa mère. «Ah! dit-il en regardant avec passion sa jeune femme qui tenait son enfant dans ses bras pour cacher ses larmes, l'amour ne pardonne pas aux Parisis.»

Octave de Parisis était de belle stature, figure barbue, lèvre railleuse, nez accentué à narines expressives, cheveux bruns à reflets d'or, légèrement ébouriffés par un jeu savant de la main. Dans le regard profond d'un oeil bleu de mer, comme sur le front bien coupé, on voyait errer la pensée, la volonté, la domination. C'était la tête d'un sceptique plutôt que celle d'un amoureux, mais la passion y frappait sa marque. La raillerie n'avait pas eu raison du coeur. Son sourire avait je ne sais quoi de fatal dans sa gaieté. Quand on l'avait vu, on ne l'oubliait pas: c'était surtout l'opinion des femmes. Il avait la désinvolture d'un artiste avec la dignité d'un diplomate. Il s'habillait à Paris, mais dans le style anglais. Voilà pour la surface visible.

Son esprit était inexplicable comme le coeur d'une femme coquette. Il aspirait à tout, disant qu'il ne voulait de rien. Il ne se cognait pas aux nuées comme don Juan l'inassouvi; il avait pourtant son idéal; mais ne se nourrissant pas de chimères, après la première heure d'enthousiasme, il éclatait de rire.

Il sentait, d'ailleurs, que les grandes passions sont dépaysées dans le Paris d'aujourd'hui. Vivre au jour le jour et cueillir la femme, c'était pour lui la sagesse. Il avait pour les femmes le goût des grands amateurs de gravures; il adorait l'épreuve d'artiste et l'épreuve avant la lettre; mais il ne dédaignait pas l'esprit et la malice de la lettre. Il n'avouait pas ses femmes et parlait avec un peu trop de fatuité des autres, convaincu, d'ailleurs, que toute femme tentée tombe un jour comme une fraise mûre dans la main de l'amoureux. Il avait beaucoup d'esprit et il aimait beaucoup l'esprit,—l'esprit parlé,—car il ne lisait guère et n'écrivait pas.

La nature avait plus fait pour lui qu'il n'avait fait pour elle. Toutefois, il n'avait pas gâté ses dons. Il montait à cheval comme Mackensie; il donnait un coup d'épée avec la grâce impitoyable de Benvenuto Cellini. Il nageait comme une truite; il luttait à la force du poignet avec le sourire du gladiateur. Il avait pareillement fécondé son esprit par le sentiment des arts et par l'amour de l'inconnu. Son esprit aimait l'inconnu comme son coeur aimait l'imprévu. Nul n'avait mieux pénétré à vol d'oiseau l'histoire ou plutôt le roman des philosophies: nul n'en était revenu plus sceptique et plus dédaigneux.

Octave de Parisis était né pour toutes les fortunes, même pour les mauvaises. Beau de l'altière beauté qui s'impose par la sévérité des lignes et la fierté de l'expression, il avait fait son entrée dans le monde avec l'auréole des vertus de naissance, qui ont tant de prestige sous les gouvernements démocratiques. Il n'en était ni meilleur ni plus mauvais. Il vivait comme ses amis ou ses camarades, un pied dans le monde, un pied dans le demi-monde, sans trop de souci de sa dignité plus ou moins chevaleresque, offrant à trois heures son coupé et ses gens à Mlle Trente-six-Vertus pour aller au Bois, le reprenant le soir pour aller chez une duchesse de Sainte-Clotilde. Il se montrait dans les salons officiels jusqu'à minuit; mais, après minuit, il jouait au club ou soupait à la Maison-d'Or ou au Café Anglais avec les plus gais compagnons. Il était de toutes les fêtes. On l'a vu conduire le cotillon à la Cour, mais pour caricaturer tous les danseurs de cotillon.

Avec son esprit d'aventure, Octave était voyageur. Non pas pour aller à Rome, à Bade, aux Pyrénées ou à Montmorency, comme ces gentlemen du boulevard qui disent impertinemment au mois d'août: «Que voulez-vous, moi, j'aime les voyages!» Parisis ne parlait de voyager que pour faire le tour du monde, pour pénétrer dans les pays inaccessibles, franchir les murailles de la Chine, fumer un cigare à Tombouctou et s'intituler roi de quelque peuplade indienne. A sa vingtième année, il était allé à Lima, pour voyager bien plutôt que pour liquider les affaires de son père dans la ville du soleil: Le duc Raoul de Parisis, chercheur et trouveur d'or, n'était revenu en France qu'avec l'idée de retourner au Pérou; il avait laissé là-bas un représentant ayant beaucoup de comptes à rendre et croyant que l'Océan le dispenserait de montrer ses livres; il se contentait, depuis longtemps, d'envoyer au château de Parisis la moitié des trouvailles. Octave s'était donc reconnu beaucoup plus riche qu'il ne l'espérait. Il n'avait eu garde de quitter l'Amérique sans s'y promener, amoureux des forêts vierges, comme Chateaubriand, et des fleuves géants, comme Fenimore Cooper. Ce qui lui plut surtout, ce furent ces villes universelles du Nouveau-Monde, où l'horloge du temps va trois fois plus vite que dans la vieille Europe. Il eut la bonne fortune de rencontrer, à New-York, Mlle Rachel, qui finissait, et Mlle Patti, qui commençait. Il n'épousa pas Mlle Patti, mais jurerait-on qu'il ne donna pas son coeur à Mlle Rachel?

Il revint en France pour voir mourir sa mère: ce fut son premier chagrin.

Que rapporta-t-il de la patrie de Franklin? Beaucoup d'or et l'amour de l'or. Ce fut là surtout qu'il comprit qu'un dollar a plus d'esprit qu'un homme, et que cent mille dollars ont plus de vertu qu'une femme: style américain. Il ne se passionna, d'ailleurs, ni pour les lois, ni pour les arts, ni pour les lettres des États-Unis. Les vraies femmes qu'il aima là-bas, c'étaient des Américaines de Paris. Parisien par excellence, il aimait Paris partout. Avec mille Parisiens comme Octave, le monde serait conquis à la France.

Revenu à Paris, il rencontra l'Empereur,—à la Cour, où il était si difficile de rencontrer l'Empereur;—il lui parla de son père et du pèlerinage à Ste-Hélène. L'Empereur, qui savait toute cette histoire, présenta lui-même Octave au marquis de la Valette en-disant: «Voilà un futur ambassadeur.» Octave prit ses grades en diplomatie dans les coulisses de l'Opéra, chez Mlle Léonide Leblanc ou Mlle Sarah Bernhardt, au bal des Tuileries; chez les ambassadrices, au bois de Boulogne. Aussi commençait-il à rire dans sa barbe des sentences de Machiavel et des malices de M. de Talleyrand, quand éclata la guerre de Chine.

La Chine est un pays si fabuleux que nous ne pouvons déjà plus nous imaginer, à quelques années de distance, que nous avons pris la capitale du Céleste-Empire avec une poignée d'hommes. Octave de Parisis fut dans cette poignée de héros.

Pendant que les Chinois incendiaient et que les Anglais choisissaient des bijoux, les Français s'enchinoisaient. Octave fit main basse sur deux choses: une jeune Chinoise qu'il emmena à Paris, et un éventail-Pompadour pour la première marquise qu'il rencontrerait au faubourg Saint-Germain. Des amours d'Octave à Pékin, on pourrait faire un joli Livre de Jade. Il fit naviguer sur le fleuve jaune des maris qui n'avaient jusque-là navigué que sur le fleuve Bleu. On se rappelle le bruit qu'il fit à son retour avec sa Chinoise, une vraie potiche qui ne marchait pas; il la portait dans le monde et chantait des duos avec elle, dans le plus grand sérieux, car il était maître fou par excellence.

On ne lui avait pas fait un crime d'avoir, pour quelques jours, métamorphosé le diplomate en soldat, on lui avait promis une mission en Orient. Il disait d'un air dégagé: «Si je ne meurs pas dans un duel ou sur un pli de rose, on me retrouvera ambassadeur à Londres et grand-croix de la Légion d'honneur.—Mais surtout chevalier de la Jarretière,» lui disaient ses amis. Il avait déjà, d'ailleurs, tous les ordres, moins le ruban de Monaco, le seul qui lui eût été refusé. Il faut bien laisser un désir aux grandes ambitions.

En attendant sa mission—et la croix de Monaco—il ne se trouvait pas trop malheureux dans un adorable hôtel de l'avenue de l'Impératrice, bien connu sous le nom du Harem.

Comme une grande dame du dix-huitième siècle, Mme de Montmorin, la duchesse de Parisis avait dit à son fils: «Je ne vous recommande qu'une chose, c'est d'être amoureux de toutes les femmes.» Octave aimait toutes les femmes, comme le voulait sa mère. Pour jouer ce rôle, qui préserve souvent des dénouements tragiques de l'amour, il faut toujours être à l'oeuvre. Mais Octave était un homme d'action, souvent irrésistible par sa beauté intelligente, son art exquis de tout dire aux oreilles les plus délicates, d'être passionné sans passion, d'être fou sans folie, et surtout d'être sage sans sagesse.

Parisis avait une vertu: il aimait la vérité; nul ne dédaignait comme lui les préjugés et les illusions, Aussi faisait-il bon marché des ambitions humaines; je me trompe, il avait l'ambition de conquérir les femmes. Puisque la femme est le chef-d'oeuvre de la création, pourquoi ne pas adorer et posséder ce chef-d'oeuvre à mille exemplaires? La femme est amère, a dit Salomon devant ses sept cents femmes, mais au moins elle est la femme, une chose visible, vivante et saisissable, tandis que tout le reste n'est que vanité. Ainsi raisonnait Octave à ses moments perdus: plus d'un philosophe à ses moments trouvés n'a peut-être pas été si près de la sagesse.

Il disait à ses amis: «Pour se faire adorer des femmes, il faut parler aux femmes du monde,—si elles sont en rupture de ban conjugal,—comme on parlerait aux courtisanes, et traiter les courtisanes comme si elles étaient les femmes du monde.» Il disait aussi: «Selon Vauvenargues: Qui méprise l'homme n'est pas un grand homme.—Selon moi: qui méprise la femme n'est pas un galant homme.»

Il avait lu La Rochefoucauld. C'était son bréviaire. Il le prenait en voyage, il le couchait sous son oreiller, il croyait ainsi savoir la vie et il riait bien haut des saintes duperies du coeur. Il croyait avoir tué la «petite bête,» mais l'amour est plus fort que La Rochefoucauld, et le coeur prend de rudes revanches sur l'esprit. Quand on est sur le rivage, on raille spirituellement les tempêtes; mais dès qu'on a pris la mer, on sent qu'elle est profonde.

IV

OU OCTAVE DE PARISIS FUIT SON BONHEUR

Vers dix heures, le lendemain matin, Octave de Parisis montait à cheval pour faire un tour au Bois, quand on lui remit cette petite lettre, qui le surprit, même avant de l'avoir lue, parce qu'il y reconnut le cachet des Parisis:

Monsieur mon neveu,

Si je vous disais que votre vieille tante Régine de Parisis est presque votre voisine, à Paris, où elle va passer deux moi ce printemps avec votre belle cousine de la Chastaigneraye, ne seriez-vous pas quelque peu étonné?

Eh bien! nous demeurons avenue Dauphine (je ne veux pas dire avenue Bugeaud); ils appellent cela un hôtel! Il en tiendrait dix comme cela dans mon salon de Champauvert.

Pourquoi suis-je venue à Paris? Grave question! Je ne vous répondrai pas, mais vous devinerez. Après tout, c'est peut-être pour vous voir, monsieur l'Invisible. Il est vrai que vous allez nous dire que les quatre maisons et les cinquante arbres qui nous séparent sont encore le bout du monde, comme qui dirait de Paris au château de Champauvert. Je ne vous dis pas notre numéro, parce que je ne le sais pas. Cherchez! Et ne venez pas ce matin, car votre cousine Geneviève est allée prier sur le tombeau de sa patronne, à Saint-Etienne-du-Mont.

Je vous embrasse, enfant prodigue!

RÉGINE DE PARISIS.

Octave n'avait pas vu sa tante depuis longtemps. A la mort de sa mère, Mlle Régine, déjà cinquantenaire, l'avait pris dans ses bras et lui avait dit qu'il retrouverait en elle toute une famille. Mais il avait mieux aimé prendre toute une famille dans une femme plus jeune: sa famille, c'étaient ses maîtresses.

Mlle Geneviève de La Chastaigneraye était devenue orpheline au temps même où Octave perdait sa mère. Il se rappelait vaguement avoir vu cette petite fille cachant sa poupée sous sa robe noire; il n'avait pas d'autres souvenirs de sa cousine.

Le comte de La Chastaigneraye était mort colonel à Solférino, survivant d'une année à peine à sa femme. Déjà Geneviève était venue habiter Champauvert avec sa tante qui jusque là n'aimait pas les enfants, mais qui se laissa prendre aux caresses de cette fillette. Ce fut bientôt pour elle une vraie joie de la voir courir et chanter dans ce château silencieux, dans ce parc solitaire.

Un beau matin, la tante fut toute surprise de voir que la petite fille se transfigurait en une grande demoiselle digne des La Chastaigneraye et des Parisis, par sa beauté grave et sa grâce héraldique. Geneviève révéla soudainement toutes les vertus: la fierté et la douceur, front pensif et bouche souriante, âme divine et coeur vivant. Elle était musicienne comme la mélodie. Le dimanche, pour racheter ses péchés, elle qui était encore toute en Dieu, elle jouait de l'orgue à l'église de Champauvert avec un sentiment tout évangélique; puis le même jour au château, elle chantait des airs d'opéra avec le brio de la Patti. Elle était bien un peu romanesque. Originale comme sa tante, disaient les paysans.—Le feu de l'intelligence la brûlait. Elle interrogeait l'horizon plein de promesses. Dans son attitude si pudique encore, on pressentait déjà les entraînements de la passion.

Depuis plus de dix ans, Octave n'avait pas remis les pieds au château de Parisis, par un sentiment plus filial que familial; ses amis lui parlaient en automne de belles chasses du château de Parisis, mais il ne voulait pas s'amuser près de la sépulture où dormaient les deux figures, toujours aimées, de son père et de sa mère. A Paris, dans son hôtel, quand il s'arrêtait un instant devant leurs portraits, il jurait d'aller s'agenouiller pieusement sur leur tombeau, mais le courant de la vie, un torrent pour lui, l'entraînait à toutes choses, sans qu'il prît la force de suivre cette bonne pensée.

Ce matin-là, Octave alla droit chez sa tante. Le chemin n'était pas long: il connaissait dans ces parages la physionomie de toutes les maisons, aussi il ne se trompa point. Il vit apparaître une servante, coiffée à la bourguignonne, qui faillit se jeter dans ses bras et qui embrassa son cheval. Elle n'avait jamais vu le jeune duc de Parisis, mais elle devinait que c'était l'enfant du château de Parisis.

Octave trouva sa tante bien vieillie, de plus en plus ridicule avec ses modes composites, de moins en moins imposante avec ses airs de châtelaine altière—du temps des châteaux à pont-levis.

On s'embrassa sans trop d'effusion. La tante y mit de la dignité, le neveu eut peur de se barbouiller de rouge et de blanc, ce qui lui arrivait bien quelquefois avec ces demoiselles. «Eh bien! monsieur le duc Octave de Parisis, mon neveu par la grâce de Dieu, sans que la volonté nationale y soit pour rien, avez-vous deviné pour quoi je suis venue à Paris?—Non, ma tante.—Eh bien! je vais vous le dire. Seulement, pas un mot à Geneviève.—Je devine! dit Octave avec effroi.—Ma tante, vous avez rêvé un mariage entre le cousin et la cousine.—Oui, monsieur, deux grands noms, Parisis et La Chastaigneraye! Voilà ce qui s'appelle ne pas mettre d'alliage dans l'or, c'est du premier titre. Il y a des chevaliers de Malte et des chanoinesses des deux côtés.» La vieille fille avait failli épouser un chevalier de Malte: pour elle c'était l'idéal du vieux monde. «Octave Parisis dit à sa tante qu'il était désolé de la contrarier dans ses desseins, mais il y avait selon lui un abîme entre la nièce et le neveu.—Un abîme! qu'est-ce que cela veut dire?—Cela veut dire que le cousin n'épousera jamais sa cousine. J'ai ce préjugé-là, moi, il faut varier les races, sans compter que je ne veux pas me marier.—Ah! vous ne voulez pas vous marier, monsieur! Ah! vous ne voulez pas épouser une La Chastaigneraye! Eh bien, le jour de mes funérailles vous vous en repentirez.»

Mlle de Parisis, avec colère et d'une main agitée, prit une photographie, faite la veille par un artiste bien connu, qui avait voulu accentuer le caractère en donnant un coup de soleil de trop.

C'était le portrait de Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

M. de Parisis ne reconnut pas du tout, dans ce barbouillage de nitrate d'argent, cette adorable créature qu'il avait vue, la veille, dans l'avenue de la Muette, marquant la neige d'un pied idéal et se dessinant à travers les ramées avec la grâce d'une chasseresse antique.

Il n'avait pas reconnu non plus sa tante dans la vieille dame en cheveux blancs. Il est vrai qu'il l'avait si peu regardée!

N'est-ce pas qu'elle est belle? dit Mlle de Parisis.—Oui, dit Octave sans enthousiasme, un peu trop brune, peut-être.—Comment, trop brune? Ma nièce a les yeux noirs, mais elle est blonde, ce qui est d'une beauté incomparable.—Alors, ma tante, pourquoi me donnez-vous ce portrait d'une Africaine?—Je vois bien, monsieur, que vous êtes indigne de la regarder. Allez! allez! courez les comédiennes et les courtisanes, je garderai ma chère Geneviève pour quelque duc et pair sans déchéance.—Duc et pair, dit Octave en riant, c'est le merle blanc; mais enfin, le merle blanc va peut-être encore chanter sous les arbres de Champauvert.»

La tante se rapprocha d'Octave et l'embrassa sur le front. «Mauvais garnement, lui dit-elle, coeur endurci, libertin fieffé, athée voué au démon, tu aimes donc mieux épouser toutes les femmes?—Oui, ma tante.—Je te déshériterai!—Oui, ma tante. Il faut que je vous embrasse pour ce bon mouvement.»

Et Octave embrassa vaillamment la vieille fille.—«Eh bien! ne parlons plus de mariage, je ne veux pas la mort du pécheur.—D'autant plus, ma tante, que le mariage ne tuerait peut-être pas le pécheur.—Tu m'effraies. Moi qui voulais sauver Geneviève, j'allais la perdre en te la donnant. N'en parlons plus.»

On causa pendant une demi-heure. Octave prit, avec sa tante une tasse de chocolat au pain grillé, selon la mode de Champauvert, après quoi il se leva pour partir. «Reviens me voir souvent, il ne sera plus question d'épousailles.—Ma tante, venez me voir avec Mlle de La Chastaigneraye. Vous n'avez qu'à dire votre nom pour que toutes les portes de mon hôtel s'ouvrent à deux battants.—Eh bien! nous irons te surprendre. Ah! ça, monsieur, n'allez pas m'enlever Geneviève au moins! car je sais qu'on vous appelle le diable et que toutes les femmes vous aiment parce qu'elles ont peur de vous. Adieu, Satan. Si vous montrez vos yeux à Geneviève, je lui dirai que vous avez plus de femmes que la Barbe-Bleue.—Oh! ma tante, pour moi une cousine est sacrée.»

Comme Parisis dépassait le seuil de la chambre, sa vieille tante lui reprit la main: «A propos, donne-moi donc des nouvelles de ta fortune? Tu sais que ton château de Parisis tombe en ruines.—Je le rebâtirai en marbre.—La mine des Cordillères est donc toujours bonne?» Octave était devenu pensif, mais il répondit: «Oui, ce n'est plus une mine d'argent, c'est une mine d'or.»

Parisis monta à cheval et fit un tour matinal au Bois tout en disant:
«Je l'ai échappé belle!»

L'homme n'est jamais plus heureux que le jour où il a fui son bonheur.
Je pourrais signer cette sentence de Confucius, de Saadi ou de
Voltaire, pour lui donner plus d'autorité, mais la vérité ne signe
jamais ses aphorismes.

Quand Mlle de La Chastaigneraye revint de Saint-Etienne-du-Mont, sa tante l'embrassa et lui dit tristement: «Eh bien, ma chère Geneviève, ton cousin est un renégat. Crois-tu qu'il refuse ta main, ta main pleine d'or, cette main blanche et fière?»

Mlle de Parisis avait pris la main de sa nièce. «Puisqu'il ne veut pas m'épouser, dit Geneviève simplement, il m'épousera.—C'est bien, cela! Laisse-moi t'embrasser encore pour cette belle parole. Mais comment feras-tu ce miracle?—Vous ne croyez pas à la destinée, ma tante?—Je crois que la destinée ne travaille pour nous que si nous travaillons pour elle.—Ma tante, nous travaillerons pour notre destinée.—Etrange fille! Pourquoi l'aimes-tu?»

On ne sait jamais bien pourquoi on aime: dès qu'on raisonne sans déraisonner, il n'y a déjà plus d'amour. «Je le sais bien, dit Mlle de Parisis: tu aimes Octave parce qu'on t'a dit beaucoup de mal de lui, parce qu'à Champauvert tu ne regardais que son portrait, parce que tu l'as vu à la cour mardi, riant dans un bouquet de femmes, parce que tu l'as vu hier au Bois, dans l'avenue de la Muette, tout pensif pour t'avoir regardée.—Je l'aime parce que je l'aime, dit Geneviève ennuyée de tous les parce que de sa tante. Si vous ne m'abandonnez pas dans toutes mes tentatives romanesques, je vous promets que je serai la femme de mon cousin.»

Et la charmante fille, qui ne doutait de rien, se mit au piano devant un magnifique bouquet qu'elle avait acheté sur son chemin. A tous les coeurs amoureux il faut des fleurs, des parfums et des chansons. Voilà pourquoi les coeurs amoureux font la maison si gaie.

Dieu donne deux aurores aux femmes: la première vient après la nuit de l'enfance et répand sur le front l'auréole de la jeune fille; la seconde, plus lumineuse, brûle les cheveux d'un vif rayon: c'est l'aurore de l'amour. Il y a tout un monde entre la jeune fille qui n'aime que sa jeunesse et la jeune fille surprise par l'amour. Elle est transfigurée. Elle marchait avec la grâce naïve, mais abrupte encore; maintenant il semble qu'elle marche dans le rhythme des belles harmonies. Sa taille est plus souple, ses bras ont l'adorable abandon de la rêverie. Elle incline la tête ou la relève avec la désinvolture que donne la gaieté du coeur ou la mélancolie de l'âme. On ne respirait hier dans la maison sur ses pas légers que les chastes parfums des dix-sept ans; aujourd'hui, on boit par les lèvres je ne sais quelle savoureuse odeur de chevelure dénouée et de fleurs effeuillées. Hier c'était une écolière à son piano; d'où vient qu'aujourd'hui c'est l'inspiration qui chante? Hier elle répandait un charme discret et tempéré, aujourd'hui c'est toute une fête. La femme transperce à travers la jeune fille. C'est l'heure bénie où les battements du coeur sont comptés là-haut, car, à la première heure d'amour, la jeune fille prend les ailes de l'ange pour voler à son idéal. Mais combien qui retombent sur la terre pour ne plus jamais reprendre leur vol?

Geneviève en était à sa seconde aurore.

V

LES CURIOSITÉS D'UNE FILLE D'ÈVE

A quelques jours de là, on donnait une matinée musicale chez la duchesse de Persigny.

Tout Paris y était. Fut-ce pour cela que Mlle Régine de Parisis et Mlle Geneviève de la Chastaigneraye, qui pouvaient se faire ouvrir l'hôtel d'Octave à deux battants, se hasardèrent à entrer chez lui par l'escalier dérobé ou par l'entrée des artistes, ainsi nommée parce que les comédiennes passaient par là, comédiennes de théâtre et comédiennes du monde?

Comment Geneviève savait-elle que tous les jours, de deux à quatre heures, on pouvait suivre ce chemin dangereux sans être rencontré, attendu que les gens de la maison ne se montraient jamais sur le chemin de Corinthe dans l'après-midi? Comment Geneviève osait-elle se hasarder dans le labyrinthe de don Juan de Parisis? Comment Geneviève possédait-elle une petite clef d'argent qui ouvrait la porte du jardin?

Ce n'était pas le secret de la comédie, car je n'en sais rien. Octave avait donné çà et là beaucoup de ces petites clefs. Ce que je sais, c'est que Geneviève ouvrit cette porte et qu'elle entraîna sa tante par la serre, par l'escalier dérobé et par l'appartement intime d'Octave.

Mlle Régine de Parisis était aussi étrange dans ses actions que Mlle de La Chastaigneraye; c'est que dans leur innocence elles n'avaient peur de rien. Les coeurs les plus purs sont les plus braves.

Je ne peindrai pas avec quelle curiosité elles scrutèrent des yeux la vie familière d'Octave. Devant les portraits de femme la vieille fille se signa avec épouvante. Dans la bibliothèque—où il n'allait presque jamais,—elle salua avec un sentiment d'orgueil le père et la mère d'Octave; elle reconnut qu'il y avait de bons livres parmi les mauvais. Octave, tout au livre de sa vie, ne lisait plus ni les uns ni les autres.

Geneviève étudiait cet ameublement tout à la fois sévère et féminin, ces tableaux de maîtres et ces gouaches de sport, ces belles armes et ces mille riens de la vie parisienne, ces cabinets d'ébène qui gardaient leur gravité devant le sourire des chiffonnières en bois de rose.

La tante aurait voulu passer une heure dans le salon, où elle espérait trouver la splendeur des Parisis; mais Geneviève, qui savait qu'en descendant par le grand escalier on rencontrerait des gens de la maison, retint sa tante de toutes ses forces, en lui disant qu'elle avait toujours le temps de voir le rez-de-chaussée dans ses visites à Octave.

Pour elle, curieuse comme Ève, elle aurait voulu passer tout un jour à pénétrer son cousin par l'histoire de sa vie, qui était écrite sommairement dans sa chambre à coucher, dans son petit salon, dans son cabinet de toilette, dans sa salle d'armes, jusque dans son fumoir.

Tout était d'un luxe de haut goût. Octave aimait surtout les meubles d'art en marqueterie d'ivoire sur chêne, représentant les façades des plus beaux palais et des plus belles églises de la Renaissance; il aimait aussi les meubles travaillés par les mains féeriques des Chartreux du quinzième siècle, ces marqueteries qui sont des chefs-d'oeuvre de fini dans un encadrement grandiose.

Geneviève, qui s'y connaissait, s'arrêta devant des statuettes des déesses de l'Olympe en bronze doré attribuées au Verocchio. Elles ornaient les portes d'un meuble d'ébène à trois corps, gracieusement arrondi; elles étaient placées en sentinelles sur les portes dans des niches à peine fouillées entre des colonnes à chapiteaux corinthiens qui portaient des vases d'argent imités des vases de Castiglione. Geneviève admira aussi la sculpture des frontons; ses yeux suivirent les dessins de la marqueterie, où elle retrouva les arabesques de Raphaël. Tout appelait les yeux: les ornements à rinceaux, les frises toutes vivantes de chasses, de combats de lions, d'oiseaux, de feuillages, de scènes mythologiques.

Pendant que Geneviève se perdait dans le jeu des sculptures, Mlle de Parisis admirait sur la porte du centre les armoiries en argent de sa famille.

Devant ce meuble était une table pareillement en ébène: on y admirait trois tableaux encadrés d'arabesques. C'était Diane à la chasse, Diane à la fontaine, Diane endormie. La table était soutenue par trois cariatides; des sirènes en argent s'enroulaient à un pied monumental à têtes de chimères. Les chaises étaient dans le même style, incrustations d'ivoire, très fines sculptures, ornements, arabesques, amours et rosaces. Les gravures représentaient les grandes scènes de l'Iliade.

Dans d'admirables émaux cloisonnés, supportés par des pieds en bronze doré d'un fort beau travail, des fleurs rares s'épanouissaient en toute liberté. Geneviève cueillit une grappe blanche d'un arbre des tropiques, que Parisis avait failli cueillir le matin pour une autre main; elle la passa sur ses lèvres avec un sentiment indéfinissable de vague espérance.

La pendule sonna quatre heures. «Déjà quatre heures!» s'écria-t-elle en regardant un chef-d'oeuvre de Boule suspendu sur un panneau entre deux portes.

Elle ne prit pas le temps de regarder les jolies statuettes, les fines gravures du cadran, les acanthes des chapiteaux. Il était temps de partir, Octave pouvait rentrer et la surprendre. Elle s'arrêta pourtant encore, pendant près d'une minute, devant un tout petit cabinet en ébène, fermoirs et serrures d'argent, ornements à chimères.

C'était là le roman d'Octave, selon son expression. Toutes les lettres de femmes, tous les portraits de femmes,—je parle des petits dessins et des cartes photographiées,—étaient jetés pêle-mêle dans les tiroirs.

Un des tiroirs était ouvert. Geneviève y vit un gant, trois ou quatre lettres, un portrait. C'était le portrait d'une comédienne célèbre. A qui était le gant? Sans doute c'était un gant qu'il avait lui-même arraché à quelque petite main rebelle. Et les lettres? Ah! si Geneviève se fût trouvée toute seule!

Elle ouvrit un autre tiroir: des lettres, des portraits, des fleurs fanées: «Ce n'est pas un meuble, dit-elle, c'est un camposanto. Pourquoi laisse-t-il tous ces tombeaux entr'ouverts?»

Parisis n'avait fermé que la petite porte du milieu. Là était le secret du jour, c'était la place du coeur. «Oh! que je voudrais que cette porte fût ouverte!» Mais si la porte se fût ouverte comme par miracle, elle eût été bien étonnée. Il n'y avait rien dedans. Et alors eût-elle pensé que c'était la place réservée à ses lettres, à ses portraits, aux fleurs cueillies avec elle, à son gant arraché par lui.

«Voyons! lui dit sa tante. Octave va rentrer et nous surprendre. Il nous fera conduire au poste comme des aventurières.—Ne craignez rien, ma tante, quand on vient ici par l'escalier dérobé, on est toujours bien reçu. Mais partons, parce que je ne veux pas que mon cousin me voie avant de m'aimer.—Que tu es enfant! Il ne t'aimera que s'il te voit.»

Geneviève suivit sa tante en respirant la fleur des tropiques.

VI

LA MARGUERITE

Il était dix heures du soir. Il neigeait. Paris tout encapuchonné, comme un bénédictin dans son blanc linceul, se disposait à courir les aventures.

C'était la nuit du mardi gras; les derniers Romains, les Parisiens de la décadence, voulaient encore une fois, avant les jours sombres du carême, se couronner de roses et jeter leurs derniers bonnets par-dessus le dernier moulin de Montmartre.

Tout s'en va! les moulins, les carnavals et Paris lui-même.

Un vrai Parisien de la vraie décadence, Octave de Parisis, se préparait à cette belle nuit de carnaval, à l'ambassade de ——. Il se déguisait en Faust, cherchant l'amour: «un jeune gentilhomme vêtu de pourpre et brodé d'or, le petit manteau de soie roide sur l'épaule, la plume de coq au chapeau, une longue épée affilée au côté.»

Allait-il, comme le vrai Faust, faire l'expérience de la vie? Et devait-il se dire aussi comme Faust: «Quel que soit l'habit que j'endosse, en sentirai-je moins les déchirements et les angoisses de mon coeur?»

Octave prit un chandelier à deux branches pour se regarder dans une glace. Il voulait voir s'il avait bien l'allure de Faust. «Non, dit-il, j'aime mieux, bien décidément le bonnet et la houppelande du docteur.» Il revêtit l'autre costume.

Ce fut alors que Monjoyeux le surprit dans sa répétition, je veux dire au moment où il s'étudiait devant le miroir. «Bravo! dit Monjoyeux en entrant, voilà le Docteur de la Science. J'espère bien que tu vas leur dire de fortes vérités, cette nuit, à ces païens qui ne croient pas à Jupiter, le dieu des dieux, le dieu d'Homère, de Phidias et d'Apelles.—Moi! dit Octave en serrant la main de son ami, je n'ai pas une pareille prétention.—Alors, pourquoi t'es-tu habillé en docteur Faust?—Pour effeuiller quelques Marguerites, s'il en reste.—Des mots, des mots, des mots! Je croyais que tu lisais La Rochefoucauld et non Rivarol.—Depuis que je sais par coeur La Rochefoucauld, je ne lis plus.—Tu as peut-être raison. La Rochefoucauld prend notre esprit après avoir pris notre coeur. Crois-moi, retrempe-toi dans Homère, Théocrite et toutes les bonnes bêtes de l'antiquité.—Veux-tu fumer?—Non, je ne fume plus.—Pourquoi?—Parce que c'est décidément trop à la mode de fumer. Je ne veux plus être de mon temps.—Homme antique!—Je venais te prier de venir demain voir ma Junon. Je veux qu'elle te rajeunisse de près de deux mille ans. Vois-tu, mon cher, l'antiquité c'est l'éternel pays des vingt ans, c'est le paradis retrouvé, c'est….—Chut! tu vas prêcher. L'heure est mal choisie, pour moi qui vais m'encarnavaliser. Parlons des Junons que nous avons «sculptées» à Monaco.—Ne parlons plus, pour parler bien. Je vais à la Cérémonie du Malade imaginaire: voilà mon carnaval; à minuit je serai couché, car je me lève matin. Adieu. Veux-tu voir une belle journée, lève-toi matin.

C'est un ancien qui a dit cela.—Adieu, tu sais mon opinion sur les sept sages de la Grèce.—Oui, parce que tu ne les connais pas. Si tu les avais relus, tu ne dirais pas cette nuit tant de sottises à la dernière mode, ô homme d'esprit.»

Et Monjoyeux souleva la portière en damas rouge pour sortir. «Encore un mot: s'il te reste une heure, relis Goëthe pour ne pas faire trop d'anachronismes.—Tu as raison, j'y avais pensé. Pour représenter Faust, il faudrait avoir la science de Faust, la science du diable. —Donne ton âme au diable! mais tu l'as donnée si souvent que le diable n'en voudrait plus. Adieu.»

Octave alla à sa bibliothèque et prit le livre de Goëthe. Il le feuilleta d'abord et y pénétra bientôt, non pas avec la vaine curiosité d'un désoeuvré spirituel qui court les fêtes du carnaval, mais avec la curiosité d'un homme qui cherche le mot de la vie.

Il sonna son groom, le citoyen Égalité, un nègre haut en couleur. «Egalité, mets du bois au feu et avertis le cocher que je ne sortirai qu'à onze heures.»

A onze heures, Octave avait pénétré les profondeurs du génie de Goëthe.

Je ne vais pas faire ici le tour de Goëthe. Il faudrait avoir le temps de faire le tour du monde. C'est une figure très étudiée, qui garde le sourire de bronze du sphynx: nul ne lui arrachera son dernier mot. Tout un monde est sorti de ses mains puissantes,—tout un monde: le paradis de l'amour, l'Olympe du beau et des passions. Mais, quoi qu'en disent les initiés, la lumière de Goëthe n'est pas le soleil: il a trop aimé l'heure nocturne. Quel miracle que le génie! Dieu n'a créé qu'une femme, Goëthe en a créé deux. Ève, elle-même, est-elle plus vivante en notre esprit que Marguerite et Mignon, ces deux symboles radieux qui voyagent à jamais dans le ciel idéal, mais qui demeurent femmes? Car Goëthe le panthéiste les a pétries en pleine pâte humaine. Là est le caractère du génie de Goëthe. Tout en parcourant les mondes dans ses poésies légendaires, il ne perd jamais pied; les personnages de sa comédie vont heurter les nues, sans cesser une heure d'être des hommes. Voilà pourquoi il est grand et humain dans le sens de l'art. Voilà pourquoi sa renommée étend ses frontières, pourquoi la France le traduit en vers et en prose, en peinture et en musique.

La pendule sonna minuit. Il n'était que onze heures. «C'est étrange, dit Pariais, c'est la troisième fois que j'entends sonner minuit.»

Il regarda le cadran. Il lui sembla que la petite aiguille tournait aussi vite que la grande. «Qu'est-ce que cela? dit-il.»

Rêvait-il? Était-il devenu le jouet de ces somnolences lucides qui jettent l'âme dans les pénombres çà et là rayonnantes de la seconde vue?

Il se souvint qu'un soir Lamartine l'avait inquiété dans son athéisme en lui parlant de l'âme des choses: cette vie insaisissable qui s'agite dans l'horloge, dans la lampe, dans l'air, dans le feu, dans le mur; qui parle par la voix des cloches, du vent, de la pluie, des échos, des flammes, du silence. «Quelle folie, dit-il en rejetant les affres nocturnes qui tombaient sur lui comme un suaire, il n'y a d'âme que dans le corps—et peut-être même qu'il n'y a pas d'âme du tout.»

Il se remit devant l'âtre et rouvrit son livre. Il prit un charme étrange à cette lecture; pour la première fois son esprit fut illuminé de toutes les lumières fantastiques du chef-d'oeuvre allemand. «Un peu plus, dit-il en se promenant et se voyant dans un miroir de Murano, suspendu au-dessus d'une console, je me croirais Faust lui-même, mais où est Marguerite?» Goëthe a raison:

Faust chercha la science et trouva Marguerite.

Et Parisis pensa à toutes les femmes qui avaient traversé sa vie. Un cortège de figures rieuses et éplorées passa dans son souvenir.

Cependant il était onze heures. Il jeta sur son épaule son pardessus de fourrures et sonna Égalité.

Comme il partait, il se vit encore dans le miroir de Venise. Il s'imagina qu'il se voyait double. «Satan,—dit-il, tout indigné contre lui-même,—tu as beau faire, tu n'es plus qu'un pauvre diable. On ne croit plus à Dieu, pourquoi croirait-on à Satan?»

Don Juan de Parisis, ou plutôt ce soir Parisis-Faust, avait à peine traversé le premier salon de l'ambassade, qu'il vit devant lui, mais fuyant d'un pas discret, une Marguerite, non pas celle d'Ary Scheffer, mais celle de Goëthe lui-même.

Octave atteignit bientôt cette Marguerite dans un embarras de
mascarades, causé par un houx gigantesque qui piquait tout le monde.
«Dis-moi, Marguerite, tu savais donc que je me déguiserais en
Faust?—Oui je le savais.»

Et Octave qui ne voulait jamais douter de rien: «Tu ne viens pas ici pour aller à l'Église? Veux-tu faire ton salut avec moi?—Je n'ai pas un péché sur la conscience.—Cela te sera compté plus tard. Viens—Mais vous êtes le diable, Faust!—Le diable n'a-t il pas emmené Jésus sur la montagne? La vertu ne triomphe que quand elle est en danger.—Et sur quelle montagne veux-tu m'emmener, Satan?—Là, à l'ombre de cette haie de femmes qui dansent.—Eh bien! parlez, tentateur.»

Octave parla. Et, selon sa coutume, il parla bien. Mais la Marguerite n'était plus la fille de Goëthe; elle n'en avait que le masque. C'était un coeur vaillant qui n'avait pas peur du diable, quoiqu'elle eût peur de l'amour.

Ce fut une jolie escarmouche de mots spirituels, tendres, passionnés quelquefois, plus souvent railleurs.

La Marguerite cachait son émotion par une gaieté d'emprunt.

«O femme! dit tout à coup Octave. Jusqu'ici vous n'avez parlé que pour masquer votre âme et votre coeur. Soyez franche une fois: pourquoi vous êtes-vous déguisée en Marguerite?—Pourquoi vous êtes-vous déguisé en Faust?—Je n'en sais rien. Une bêtise! Dès que je me suis vu ici, j'aurais voulu être sur la Jungfrau. Un homme bien né comme moi ne devrait se déguiser qu'en Pierrot.—Eh bien! c'est comme moi, qui ne suis pas plus mal née que vous: j'aurais dû me déguiser en Colombine.—O ma Colombine!—Chut! on vous écoute! Vous auriez le duel de Pierrot. Adieu, nous nous retrouverons. Voulez-vous mon secret?—J'écoute avec mon coeur.—Je me suis déguisée en Marguerite, parce que vous vous êtes déguisé en Faust.—Qui vous avait dit mon déguisement?—Je sais tout.—Marguerite, je vous aime.—Un peu.—Beaucoup.—Pas un mot de plus, car vous diriez: Pas du tout!»

Marguerite disparut comme par enchantement. M. de Parisis eut beau se soulever sur la pointe des pieds, il lui fut impossible de savoir dans quel tourbillon elle s'était évanouie.

«C'est dommage, dit-il. Elle est un peu maigre, ce qui prouve qu'elle est jeune, mais elle est charmante, et je suis tout enivré de la fraîche senteur des vingt ans qu'elle répandait autour d'elle. Mais, après tout, il ne faut jamais s'attarder, surtout au bal masqué, où un homme de mauvaise intention doit amorcer une aventure toutes les cinq minutes.»

VII

L'OR, LE POUVOIR, LA RENOMMÉE, L'AMOUR

Après une spirituelle causerie avec la princesse de Metternich, où elle lui prouva que les femmes ne se masquaient que pour se démasquer le coeur, le duc de Parisis rencontra deux de ses amis, qui n'avaient pris, pour cette folie carnavalesque, que le petit manteau vénitien.

C'était Rodolphe de Villeroy, attendant comme lui depuis longtemps sa nomination de ministre plénipotentiaire; c'était le vicomte de Miravault, qui avait jeté l'ambition aux orties pour devenir riche: homme de son temps, qui déifiait l'or, parce que l'or déifie tout. «Ah! bonjour, mon cher Faust, tu cherches la science? Tu te rappelles le vers: Faust cherchait la science, il trouva Marguerite.—Moi, je cherche Marguerite. Sais-tu où elle est passée?—Elle passe son temps à dire qu'elle aime beaucoup, comme toutes les marguerites.—Non. La mienne dit qu'elle n'aime pas du tout.»

Octave s'empara d'un divan pour lui et ses amis.—«Asseyons-nous là, c'est le bon endroit. Les femmes vous marchent sur les pieds, mais les femmes sont si légères!—As-tu remarqué, dit M. de Villeroy au vicomte de Miravault, que Parisis ne trahit ras sa destinée? Il est né pour faire le malheur de toutes les femmes.—Excepté de la sienne, quand il en prendra une, ou quand il se laissera prendre.—Ne craignez rien, dit Octave; le piège à loup n'est pas encore tendu.—Prends garde, il y a des pièges à loup ici.—Et toi, Gaston, dit M. de Parisis, toi non plus, tu ne trahis pas ta destinée. Tu es si diplomate que tu n'en as pas l'air.—La diplomatie n'est qu'un chemin, ce n'est pas une carrière. Le vrai but, mon cher, c'est le pouvoir. Tu verras, quand je serai ministre,—non pas ministre à Rio ou à Tonkin, mais ministre des affaires étrangères,—tu verras si je trahis ma destinée qui est de gouverner les hommes!—Gouverner les femmes! dit Parisis! comme s'il fût convaincu de sa mission.—Vous êtes deux grands enfants, dit le vicomte de Miravault en montrant un napoléon: voilà la vraie royauté. Quand j'aurai sept ou huit cent mille de ces soldats-là, rangés en bataille, je serai maître du monde, maître de vos consciences, maître de vos femmes. Et moi, je ne tomberai pas du pouvoir, je ne verrai pas fuir les courtisans.—Vous poursuivez chacun une chimère, dit Parisis. Moi j'étreins la mienne.—Oui, mais toi tu te réveilleras un matin traînant la patte vers les Invalides de l'amour; car tu n'auras pas la suprême consolation d'être foudroyé au souper du commandeur. —C'est singulier, dit M. de Villeroy, nous sommes peut-être ici, après tout, les trois hommes les plus sérieux de cette fête: car nous avons tous les trois notre théorie et notre volonté. Moi, je m'appelle le Pouvoir.—Parce que tu n'es rien.—Toi, dit Miravault à Octave, tu t'appelles l'Amour, parce que tu l'as tué.—Toi, tu t'appelles l'Argent, parce que tu n'en as pas.»

Un homme déguisé en diable à quatre écoutait aux portes. «Vous oubliez un ami qui s'appelle la Gloire,—La Gloire, dit Octave, ne vaut pas le diable.—C'est le diable à quatre, dit M. de Miravault en reconnaissant Monjoyeux.—Oui, c'est le diable à quatre, reprit Parisis en serrant la main du nouveau venu. Tu as voulu me surprendre en me disant que tu ne viendrais pas.—Oui, répondit Monjoyeux, j'ai voulu te voir au milieu de tes femmes et de tes mauvaises actions.» Et il prit sa part du divan.

«Donc, reprit Octave, RODOLPHE DE VILLEROY aspire au POUVOIR;—Le second, MIRAVAULT, veut régner par l'ARGENT;—Le troisième, MONJOYEUX, tente les chimères de la GLOIRE;—Le quatrième, OCTAVE DE PARISIS, ne veut tenter que la FEMME.»

Villeroy tordit sa moustache: «Eh bien! nous verrons dans un an ou dans dix ans qui est-ce qui se sera trompé.—Tous les quatre,» dit M. de Parisis.—Et il se leva pour entraîner ses amis au buffet. «Allons prendre des forces pour conquérir le monde.»

VIII

LE JEU DE CARTES

En cette belle année, vers le carnaval, toutes les nuits du beau monde furent panachées par des mascarades de tous les styles. Ces folies enseignent la sagesse. La plupart des gens à la mode n'apprennent ou ne réapprennent l'histoire qu'en s'encarnavalisant, ce qui ne les empêche pas de faire les plus beaux anachronismes,—comme la célèbre Mme d'Amécourt, qui se déguisait en Frédégonde, avec des cheveux poudrés à la maréchale et deux mouches assassines.—Il est vrai qu'elle donna une raison aux pédants: la poudre à la maréchale indiquait l'esprit de conquête de Frédégonde, et les mouches assassines, ses armes déloyales; toutefois, cette nuit-là, Mme d'Amécourt n'eut pas le prix d'histoire de France.

Parmi les bals masqués de l'hiver, il y eut encore, trois jours après la fête de l'ambassade, celui d'une grande dame célèbre à la Cour. On avait même dit qu'elle n'avait donné son bal que pour de très hauts personnages, mais elle le donnait pour tout Paris. Et comme dans tout Paris il y a de tous les mondes, les personnages de la Cour coudoyèrent peut-être quelques personnages du théâtre.—Après tout, où est la vraie comédie? où sont les vraies comédiennes?

Je ne dis pas cela pour quatre belles dames qui, la veille, se rencontrant tout à propos, décrétèrent qu'elles iraient à ce bal déguisées en jeu de cartes, c'est-à-dire en dame de carreau,—dame de pique,—dame de trèfle—et dame de coeur. Trois de ces dames étaient illustres dans le beau monde:—la marquise de Fontaneilles, la duchesse d'Hauteroche, la comtesse d'Antraygues— La quatrième était une jeune fille qui portait un grand nom: Mlle Geneviève de La Chastaigneraye.

Le sort retourna pour elle la dame de coeur. «Tant pis, dit-elle, j'aurais voulu me déguiser en Jeanne d'Arc, c'est-à-dire en dame de pique.»

Les quatre dames se jurèrent le secret au nom de la jeune fille, qui ne voulait pas se hasarder ainsi dans le monde, au nom de la duchesse, une vertu rigide et inaltérable, vraie femme de marbre qui était revenue des passions sans y être allée.

Toutes pensaient, avec quelque raison, faire beaucoup de tapage dans ce bal déjà tapageur; elles ne voulaient pas que leurs noms courussent les journaux du lendemain.

Naturellement, Octave de Parisis alla au bal masqué de Mme de ——. Il ne revêtit cette fois que le petit manteau vénitien. Presque à son entrée, il fut assailli par tout un jeu de cartes qui se dressa gaiement et bruyamment devant lui. C'étaient les quatre femmes qui s'étaient entendues la veille pour se déguiser en Dame de Coeur,—en Dame de Pique,—en Dame de Trèfle,—en Dame de Carreau.

«On ne passe pas! lui cria la Dame de Trèfle d'une voix sonore comme l'argent.—Eh bien! c'est cela, dit Octave, emprisonnez moi tout de suite, mais emprisonnez-moi dans vos bras ou dans ceux de la Dame de Coeur.—Chut! dit la Dame de Carreau, la Dame de Coeur n'emprisonne personne dans ses bras ni dans ses vingt ans.—Qui sait? dit Octave avec un sourire moqueur.—Je le sais bien, moi! dit la Dame de Coeur sans déguiser sa voix.»

Octave lui prit la main. «C'est étrange! dit-il en lui regardant les yeux: n'es-tu pas ma Marguerite de l'autre soir?—Qui sait? dit la Dame de Coeur.»

Le flot poussait le flot, la vague entraînait la vague. Octave avait suivi son jeu de cartes à la porte d'un petit salon, où un diplomate déguisé en sorcier, mais qui ne savait pas trouver le mot, se dérobait à ses chutes bruyantes, devant les railleries de quelques femmes beaucoup plus sorcières que lui. M. de Parisis et les quatre dames s'emparèrent du divan sans s'inquiéter du pauvre diable.

«Expliquez-moi cette légende, dit Octave en s'adressant à la Dame de Carreau, qui lui semblait la plus gaiement babillarde; pourquoi êtes-vous ainsi déguisées toutes les quatre? Qui est Rachel, qui est Argine, qui est Agnès, qui est Pallas?—C'est peut-être tout simplement, dit la Dame de Carreau, parce que les hommes aiment les cartes. Après cela, si tu aimes à déchiffrer les symboles, les énigmes, les hiéroglyphes, regarde bien.»

M. de Parisis dévisagea les quatre femmes à travers leur masque.

«Je commence par reconnaître, dit-il, que vous êtes toutes les quatre fort jolies.—Sache, mon cher, répondit la Dame de Carreau, que nous sommes de trop bonne maison pour nous masquer si nous n'étions pas jolies.—Il n'y a que les bourgeoises cherchant une aventure qui osent mettre un loup sur leur museau quand il est vilain.—Toi! tu as fait tes humanités à l'université de M. de Balzac.—Je n'ai jamais lu qu'un seul livre: Saint-Simon.—Tu te vantes, c'est pour me faire croire que tu sais lire toute seule dans le livre des passions. Mais pourquoi as-tu choisi le rôle de la Dame de Carreau?—Parce que je suis une Agnès?—Oui, une Agnès Sorel. Mais où est ton roi?—Ça et là, dans les salons, je ne sais où, en bonne fortune avec quelque domino pistache.

M. de Parisis s'était penché vers la Dame de Pique. «Voilà ma dame, dit-il; elle s'appelle Pallas; elle a été consacrée par Jeanne d'Arc; c'est la sagesse, c'est la victoire, c'est le sacrifice!—C'est cela, dit la Dame de Pique, volontiers vous me brûleriez vive sur le bûcher de vos amours, monsieur Don Juan!—Et moi, qui suis-je? je demande l'explication de la gravure, demanda la Dame de Trèfle.—Toi tu t'appelles Argine, tu es la reine, tu es le pouvoir, le despotisme, la tyrannie. Veux-tu m'enchaîner à tes pieds?—Je te connais: tu trouves déjà que les chaînes de roses sont trop lourdes. Eh bien! mon cher, tu ne sais pas déchiffrer les hiéroglyphes du moyen âge. Je ne suis pas le pouvoir, je suis mieux que cela: je m'appelle l'or.—Et moi! je suis l'amour, dit la Dame de Pique, si on veut bien le permettre.»

La Dame de Coeur se récria: «Non, tu n'es pas l'amour, tu n'es que la galanterie, car tu n'es que le portrait d'Isabelle de Bavière.—Je n'ai qu'un mot à dire, je suis la Dame de Pique: c'est la dame de coeur, sinon la Dame du Coeur.—Non, tu es la dame des coeurs.—Et qui donc est l'amour, Octave? reprit la Dame de Coeur.—L'amour, lui dit-il avec une voix caressante, c'est toi et je t'aime.—L'amour, lui répondit-elle, c'est moi, et je ne t'aime pas.—Vous avez dit cela, mais comme une femme qui n'a jamais parlé d'amour. Vous êtes adorable dans votre émotion.»

Mlle de La Chastaigneraye ne pouvait cacher les battements de son coeur.

Je ne veux pas redire mot à mot tout ce qui se débita d'extravagant dans le petit salon jaune. Octave de Parisis s'amusait beaucoup à ce jeu. Les quatre dames lui montraient toutes les variétés de la femme, depuis les cimes bleues de l'idéal jusqu'aux abîmes de la passion.

Là, il y avait la vertu et la volupté, la candeur qui se hasarde au précipice, et la malice savante qui se moque de tout.

«Dans l'antiquité, dit tout à coup M. de Parisis, Praxitèle prenait sept femmes pour trouver la beauté: si vous voulez, ma Dame de Pique, ma Dame de Carreau, ma Dame de Coeur, ma Dame de Trèfle, je vous prendrai toutes les quatre pour trouver l'amour.—C'est cela, dit en riant la Dame de Carreau, ce sera un accord parfait.—Vous ne serez jamais sérieux, mon cher Octave, continua la Dame de Trèfle. Regardez-moi, et devenez un homme d'or, j'ai failli dire un homme d'ordre. Vous êtes en train de vous ruiner, prenez garde; quoi qu'en disent les moralistes, l'or, c'est le bonheur.—Non, dit la Dame de Carreau, le bonheur, c'est le pouvoir.—Tais-toi, ambitieuse, dit la Dame de Pique, le bonheur, c'est la passion.»

Octave avait écouté en silence; il se tourna vers la Dame de Coeur: «Et vous, vous ne dites rien?—C'est que je ne suis pas si savante, moi.»

Octave se pencha vers elle pour lui parler à l'oreille. Elle tressaillit et s'offensa, car tout en lui parlant, il touchait ses cheveux de ses lèvres. Que lui dit-il?

Pour la première fois, il se fit un silence éloquent.

Octave entendit ces mots murmurés à demi-voix par la Dame de Trèfle et la Dame de Pique: «C'est la province qui triomphe!—La province! pensa Octave, je ne connais pas la province.»

Et d'un oeil profond, il tenta encore une fois de voir le dessous des masques. «Donc, reprit il tout haut, vous m'êtes apparues toutes les quatre comme les quatre images de la vie: L'OR, LE POUVOIR, LA GLOIRE, L'AMOUR. Je vous avouerai que le hasard me joue de singulières comédies, depuis quelques jours. Je ne parle pas d'une vision qui m'est apparue sur le coup de minuit; mais au bal de l'ambassade, il y a trois nuits, nous causions avec trois de mes amis: De L'OR, DU POUVOIR, DE LA GLOIRE, DE L'AMOUR. «C'est tout simple, dit la Dame de Carreau, ce sont les quatre vertus cardinales. On ne peut pas faire un pas sans marcher sur la queue de leur robe.»

En disant ces mots, la Dame de Pique entraîna ses trois amies à d'autres aventures.

Sur le seuil du petit salon, la Dame de Coeur se retourna vers M. de Parisis et lui dit:—C'EST LA! Octave se demanda sérieusement s'il rêvait. Il voulut la ressaisir, mais elle s'était envolée.

IX

LA DAME DE PIQUE ET LES POIGNARDS D'OR

Une demi-heure après dans ce petit salon bleu, Octave retrouva seule la Dame de Pique.

«Diogène cherchait un homme, lui dit-elle. Il n'a pas trouvé. Toi, tu cherches une femme et tu ne trouveras pas.—Je ne trouverai pas ici?—Ni ici, ni au bout du monde, ni plus loin encore.—Pourquoi? demanda Parisis.—Pour deux raisons.—La seconde, c'est qu'il n'y a pas de femmes.—Ni ta main droite, ni ta main gauche ne sont dignes de dénouer…—Ta ceinture dorée.—Non, les rubans des souliers d'une jeune fille, belle de toutes les beautés de la jeunesse et de toutes les beautés de la vertu.»

Parisis regarda ses mains. «Mes mains? Après tout je m'en lave les mains.—Oui, comme la femme de Barbe-Bleue lavait sa clé. Il n'y a que les larmes de la pénitence…—Est-ce que tu te repens. Veux-tu te repentir avec moi? car on se repent toujours dans les bras de quelqu'un.—Tu as lu cela quelque part.—Peut-être.—Tout a été dit et tout a été imprimé.—Mais on peut avoir de l'esprit sans écouter à ta porte.»

Mme d'Antraygues était très émue. C'était une femme romanesque, mais c'était la première fois qu'elle se hasardait dans les périls d'une pareille causerie «Dites-moi, Monsieur, pourquoi me dites-vous tu avec tant d'impertinence?—Madame, je vous parle comme je parlerais à Dieu: O mon Dieu, tu es si bon, que tu écouteras ma prière! O Madame, tu es si belle, que tu me diras ton nom!

Les violons préludèrent à la Fée Tapage, le quadrille endiablé. «On va danser, si nous allions là-bas sur le canapé qui s'ennuie.—Prenez garde, c'est le sofa de Crébillon II, il dira vos secrets.»

La Dame de Pique avait pris toute la place. «Et moi? dit Octave.—La belle question. Quand vous montez en coupé avec Mlle Olympe ou Mlle Cora, comment faites-vous?—Vous avez raison.» Octave ne détourna pas d'une main discrète les jupes de la dame, il ne fit pas de manières pour s'asseoir dessus. «Chut, dit Mme d'Antraygues. Regardons ce quadrille.»

C'était le plus éblouissant tableau de carnaval que jamais Gavarni ait rêvé. Le Soleil dansait avec la Lune, il avait pour vis-à-vis un Buisson-de-Roses et une Gelée-Blanche.

Parisis se pencha amoureusement vers la Dame de Pique et lui dit à l'oreille dans un baiser: «Veux-tu m'aimer?—Je ne m'en consolerai jamais. Et puis, tu n'amuserais pas mon coeur.—Que cherches-tu, toi?—Rien, car je sais que je ne trouverais pas. Si je cherchais, je chercherais l'amour.—C'est toute mon ambition. Veux-tu chercher avec moi? Ah! si tu savais comme j'aime l'amour.—Tu adores et tu n'aimes pas.—T'imagines-tu donc que l'amour ait élu domicile chez les femmes du monde? L'amour est comme le diable: il hante plus les filles perdues que les vierges. Crois-tu que Des Grieux n'aimait pas Manon avec toute la force humaine, avec toutes les aspirations divines? Va, Des Grieux était un homme et Manon était une femme, l'homme et la femme que nous cherchons.»

Octave regarda la Dame de Pique. «Si j'étais l'homme et si tu étais la femme!»

M. de Parisis entendit encore cet écho bien connu: «CE N'EST PAS LA.» Il regarda autour de lui et ne vit que le tourbillon. «Tu me compares à Manon Lescaut, dit la Dame de Pique.—A Virginie, si tu veux, à Béatrix, si tu aimes mieux, à Marguerite, à toutes celles qui ont aimé.—Les lauriers sont coupés: je suis mariée.—Je le savais. Une jeune fille ne parlerait pas si bien et n'écouterait que son danseur. Rassure-toi: il n'y a que les femmes mariées—de la main droite ou de la main gauche—qui soient romanesques. La jeune fille aujourd'hui n'est que fanfaronesque. Elle rit de tout, parce qu'elle n'a pas pleuré.—Parce qu'elle n'a pas assez pleuré. Moi aussi je ris de tout.—Excepté de ton coeur.—Ne parlons pas des absents.—Ah! il n'y a personne là?»

M. de Parisis mit tout doucement la main sur le coeur de la

Dame de Pique. «Voilà un coeur capitonné.—Vous savez que je ne suis pas une mappemonde et que je n'aime pas les géographes.» La Dame de Pique prit tout doucement la main d'Octave et la mit à la porte. «Est-ce qu'on nous voyait? lui demanda-t-il avec impertinence, mais de l'air du monde le plus naïf.—Non, répondit-elle simplement, mais je me voyais.»

M. de Parisis pensa qu'il s'était trompé en prenant le chemin de traverse. Il sentit qu'il n'était plus si près d'elle et voulut se rapprocher, mais plus il avança plus il perdit de terrain. «Si vous saviez mon âge….—Je sais votre âge. La femme a beau se masquer, elle se trahit à chaque mot. En vain elle a traversé la diplomatie, elle a fait un cours de machiavélisme, en vain elle a l'expérience, ce fruit amer qui empoisonne le coeur, elle dit tout, en voulant tout cacher.—Vous êtes si profond que je ne comprends pas.—Une femme comme vous, madame, a toujours vingt-cinq ans. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous savez par coeur l'encyclopédie de l'amour, la science des coquineries autorisées et des coquetteries permises. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous jouez l'esprit et la bêtise à s'y méprendre, parce que vous défendez le quadrilatère en sachant bien qu'on peut passer à côté et surprendre Venise sans s'inquiéter de Vérone. Vous avez vingt-cinq ans, parce que vous avez mis Dieu et le démon dans vos affaires.—C'est tout. Est-ce que vous êtes petit-fils de Labruyère?—Oui—Et depuis quand, s'il vous plaît, ai-je vingt-cinq ans?—Depuis cinq minutes.»

La Dame de Pique respira. «Vous vous trompez, Monsieur, j'ai vingt-cinq ans depuis cinq ans.—Non, Madame, j'ai vu votre cou, j'ai respiré vos cheveux, j'ai senti votre coeur.—Oui, je vous vois venir, car vous n'y allez pas par quatre chemins. Vous voulez me coiffer d'un de vos poignards. J'en ai vu déjà ce soir trois ou quatre dans les chevelures de ces dames.»

Chaque fois que Parisis était heureux en amour, il piquait dans la chevelure de la femme,—plus ou moins heureuse avec lui,—un petit poignard d'or pas plus grand que le doigt. Était-ce un sacrificeaux dieux, ou était-ce pour marquer sa conquête?

Les amoureux improvisés allaient bon train, mais une Giboulée, au bras d'un Soleil, vint se jeter à la traverse en disant à Mme d'Antraygues: «Ma chère, votre mari vous cherche: vous savez où vous devez vous retrouver?—Oui, mais après le souper, dit la Dame de Pique.» Et se levant: «Adieu, Monsieur, à l'an prochain.»

Octave suivit un peu la Dame de Pique, il questionna autour de lui, mais bientôt il fut emporté dans le groupe de la duchesse de Persigny qui voulait le railler sur son jeu de cartes—biseautées—selon son expression. «Pas si biseautées que cela, dit une voix dont le timbre d'or fit tressaillir Octave.»

C'était Mlle de Chastaigneraye: la Dame de Coeur.

X

LE BAISER DE DON JUAN

Octave ne fit pas de façons pour fuir la duchesse. Il saisit la main de la Dame de Coeur et la passa à son bras avec toutes les caresses d'un amoureux: «Laissez-moi défaire votre gant, lui dit-il, je vous dirai qui vous êtes.»

Et Octave développa une théorie sur la physionomie de la main. Pour lui, la main c'était le blason, c'était les armes parlantes.

La Dame de Coeur avait la pudeur du gant. «Pour moi, dit-elle, je n'ai pas besoin de votre main pour vous dire qui vous êtes.—Eh bien, parlez-moi de moi-même, je vous jure que je ne me connais pas.»

La Dame de Coeur, qui avait une bonne grâce charmante, avec un esprit d'ange et de démon, lui parla de sa famille, de sa jeunesse, de ses aventures. Il était ravi et effrayé, comme si sa conscience se fût dressée devant lui.

Tout en constatant sa bravoure, son intelligence, son grand air, elle peignit sous ses yeux, d'un trait rapide, tous les Parisis qui avaient joué un grand rôle. Devant de tels portraits, il s'inclinait avec humilité, lui qui était toujours si fier. Cette histoire, la Dame de Coeur la conta à Octave, comme une bonne fée qui l'eût suivi partout depuis son berceau. Elle lui parla de sa mère avec une expression qui le toucha au coeur. Elle lui parla de l'Amérique et de la Chine comme un vrai compagnon de voyage. «Après tout, dit-elle, qu'avez-vous rapporté d'Amérique? une poignée d'or! Qu'avez-vous rapporté de la Chine? un éventail! N'allez-vous pas vous croire un héros parce que vous avez pris Pékin? J'oubliais, parlez-moi donc de votre Chinoise, car ç'a été l'histoire de tout Paris, ô don Juan de Parisis!—Ne parlons jamais des femmes d'hier,» murmura Parisis.

Et comme s'il voulût dire un secret à la Dame de Coeur, il baisa ses beaux cheveux rayonnants. Il les brûla.

Mlle Geneviève de la Chastaigneraye se leva tout indignée et toute rougissante. Le masque la dévorait.

Elle avait pu s'aventurer dans son innocence à jouer son jeu dans cette partie de cartes, mais si elle trouvait doux de parler à Octave, elle s'offensait d'être touchée par Don Juan.

Octave tressaillit à ce beau mouvement. La pudeur a une éloquence qui attère le plus roué.

La Dame de Coeur s'éloigna dans sa chaste dignité, sans que le duc de
Parisis osât lui reprendre la main pour la retenir.

La mascarade était abracadabrante; on avait épuisé tous les symboles; on coudoyait l'Ange des ténèbres et des Cocotes—en papier—les Cocotes des enfants. Il y avait un Assuérus, un Sarcophage, un Obélisque, une Nuit et une Mille et une Nuits; un mâlin s'était déguisé en Facteur pour être un homme de lettres. Il y avait un Orage et une Tempête; il y avait une Californie que tout le monde demandait en mariage. Et des Incroyables et des Mauresques, et des Vallédas, et des Almées, et des Repentirs, et des Diablesses et des Poupées—beaucoup de poupées.

Mais le grand tapage de la soirée, après le jeu de cartes, ce fut l'entrée triomphale du cortège de Cochinchinois portant sur un palanquin l'Impératrice de la Chine. Tout le monde se figura que c'était la Chinoise de M. de Parisis.

Vainement Octave courut tout le bal pour retrouver ses cartes: les quatre dames étaient parties. Vainement il questionna tout le monde: aucune d'elles n'avait soulevé son masque. Ceux qui avaient tenté de jouer à ce jeu-là n'avaient pas retourné le roi, ils avaient été traités comme des valets; on mettait beaucoup de noms sur les masques, mais nul ne mit les vrais noms. C'était la première fois que quatre femmes gardaient si bien leur secret.

Quoiqu'elles fussent parties, le bal conservait, hormis pour Octave, toute sa gaieté et toute sa physionomie. Il retrouva Monjoyeux; ils débitèrent des sottises comme au bal de l'Opéra; car là ou là-bas, c'est toujours le même esprit.

A cet instant, un personnage entra comme un simple mortel. Il était encapuchonné dans un domino noir. Rien ne le désignait à la curiosité. Il n'avait ni la taille, ni la désinvolture d'un vainqueur. Son oeil ne jetait pas des feux bien vifs; sa riposte ne prouvait pas beaucoup de présence d'esprit. D'où vient pourtant que ce personnage fut très remarqué à son arrivée? C'est que plusieurs femmes inoccupées se le disputèrent avec passion. Qu'y avait-il donc dans ce domino? «Je te dis que c'est lui, murmura une de ces dames à l'oreille de Parisis.»

Bientôt le bruit se répandit que le nouveau venu n'était rien autre que l'empereur de la Chine—un souverain fort aimable qui voulait que rien ne lui fût étranger dans son empire. La vie était pour lui un livre toujours ouvert. Il voulait faire le bonheur de tout le monde. Mais ce jour-là c'était par les femmes qu'il commençait. Il avait bien raison: quiconque veut bien gouverner les hommes doit vivre avec les femmes. Aussi la duchesse de Portalèze lui disait que Napoléon 1er regrettait, à Sainte-Hélène, de n'avoir pas suivi ce conseil de la sagesse des nations.

On continuait à se montrer le personnage. Les femmes se jetaient devant lui étourdiment, pour se jeter dans son chemin. «Tu t'imagines, dit l'une; que c'est l'empereur de la Chine, c'est le duc d'Albe, c'est Persigny.—Persigny! Il est là-bas, avec cette grande pyramide qui voudrait bien être son tombeau.—Il doit bien la connaître, pourtant, lui qui a écrit un volume sur les Pyramides.—Ne me parle donc pas de cette femme, c'est une momie. J'ai toujours peur qu'elle ne m'ensevelisse dans ses bandelettes.»

Roqueplan passait là: «Persigny n'est pas si bête, dit-il, ce n'est pas lui qui disputera cette momie pyramidale au jeune Werther qui l'aime de toute la ferveur de ses vingt ans.—Après cela, ajouta Roqueplan, avec son malin sourire, je ne dois pas m'étonner de cet amour, puisque je l'aimais déjà quand j'avais vingt ans.»

Et il donna la main à un autre homme de beaucoup d'esprit, le commandeur de Niagara, qui débitait en zézeyant un beau sonnet sur Venise sauvée, à l'Impératrice—de la Chine,—qui avait bien travaillé pour cela.

Un domino bleu de ciel passait; Octave reconnut une marquise de ses amies. «Ma belle marquise, tu t'es taillé une robe dans ton ciel de lit—ton seul ciel.» La marquise ne répondit pas. «J'espérais que tu allais me dire une bêtise.—Non: j'en fais faire.»

Mme de Pontchartrain passa déguisée en Firmament et s'arrêta devant Octave. «Comment me trouves-tu?—Belle comme le jour.—Alors tu ne me connais pas.—Belle comme la nuit. Tu vois bien que je te connais.»

Mlle de Chantilly passa déguisée en Pie. «Ah! ma chère, lui dit M. de Parisis, pourquoi avez-vous pris ce plumage-là? car cela ne vous déguise pas. Je vous reconnais au premier mot.—Vous avez perdu une belle occasion de vous taire.—Et vous, vous l'avez trouvée.»

Une femme avait eu l'esprit de se déguiser avec les modes d'aujourd'hui sans les exagérer. «N'est-ce pas, Messieurs les philosophes, que ma robe me déshabille bien? Je suis si facile à habiller!—Tu parles par antiphrase.»

La «Mode du jour» souleva son sein sur la gaze, comme Vénus sur la vague. «C'est un sein qui échoue.—Non, par malheur il flotte encore.—Voilà une femme qui a passé le pont-levis du faubourg Saint-Germain. Regardez-moi ses mains, elles viennent des croisades. —Ne t'imagine pas qu'elles se sont croisées en chemin avec celles de tes aïeux.—Passe-tu encore par ta croisée, quand ton mari ferme la porte, fille des croisés?—Retire-toi donc de mon Étoile, dit Monjoyeux à une femme maigre déguisée en Algue-Marine, qui lui jeta ce mot:—Monsieur Mardi-Gras!—Il n'y a qu'une nuit entre nous, mais je ne la passerai pas, Madame Mercredi-des-Cendres.»

Le prince Rio débusqua. «Que cherches-tu? lui demanda Octave.—Une femme perdue.—Ici, mon cher, ce n'est pas un renseignement.—Voici la blonde madame —— qui était si brune l'an passé; on voit qu'elle a touché à la lune rousse. Vois donc, comme elle est vêtue en musique d'Offenbach.—Oui, déréglée comme un papier de musique.»

On débitait des mots à toutes les effigies; c'était plus souvent des gros sous que des pièces d'or. On n'avait pas puisé dans l'arsenal de l'hôtel Rambouillet. Le fusil à aiguille a démonétisé ces armes d'autrefois, si courtoises qu'elles ne touchent plus.