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LES MAINS PLEINES DE ROSES PLEINES D'OR ET PLEINES DE SANG

par ARSÈNE HOUSSAYE

_A MADAME——

Le roman que voici n'est pas pour vous, madame,
Qui n'avez pas aimé,—pas même votre amant!
Vous n'avez pas voulu des orages de l'âme,
Vous n'avez pas cueilli les fleurs du firmament;

Vous craignez de marcher dans la neige ou la flamme,
Vous fuyez le péché par épouvantement,
Et vous n'entendez pas, quand le vent, d'hiver brame,
Les fantômes d'amour vous pleurer leur tourment.

Non, ce roman n'est pas pour les frêles poupées
Que n'ont point fait pâlir les pâles passions,
Qui craignent les dangers des belles équipées,

Les larmes, les sanglots des désolations,
Et qui ne savent pas, trompeuses ou trompées,
Que l'amour, c'est Daniel dans la fosse aux lions.

AR—H—YE.
Juin 1874._

LES NOUVEAUX ROMANS D'ARSÈNE HOUSSAYE.

[Note: Cette critique ou plutôt ce profil littéraire a paru le 1er janvier dans Paris-Journal, avec cet avant-propos de Henri de Pène:

«Un de nos amis, l'un des maîtres de tout journaliste qui tient une plume française: Jules Janin, nous a donné, pour nos étrennes, un article sur ce brillant et fécond esprit, qui est à la fois de ses amis et des nôtres: Arsène Houssaye.

«Cet article de Jules Janin, nous n'avons pas besoin de le recommander à nos lecteurs. Le doyen du feuilleton parisien a fait ici oeuvre de critique et d'ami en même temps. A propos d'Arsène Houssaye, Théophile Gautier et Gérard de Nerval revivent aussi sous sa plume toujours magique et toujours jeune.»]

La plus grande intimité s'est établie, il y a bien longtemps, entre Jules Janin et Arsène Houssaye. Quoi d'étonnant? Houssaye et Janin sont partis du même point pour arriver au même but; ils ont parcouru les mêmes sentiers; ils ont porté tout le poids des mêmes misères. A cette heure encore, à l'heure du repos, l'un et l'autre ils sont à l'oeuvre, avec cette différence pourtant: que le premier n'a pas quitté son humble emploi de critique hebdomadaire, et que le second, beaucoup plus jeune, dans un mouvement plus vaste, embrasse aujourd'hui, avec la plus grande ferveur, des drames et des passions si compliqués et si terribles, que nous ne comprenons pas qu'il vienne à bout de tant et tant d'illustres entreprises.

Quand nous l'avons connu, Arsène Houssaye était un jeune homme, amoureux de la forme, enivré des espérances de l'artiste et du poëte. Il vivait gaiement et facilement, en belle et bonne compagnie, avec Gérard de Nerval, un talent de premier ordre, un bel esprit, qui-s'est tué dans un désespoir muet: ne pas atteindre à ces beaux rêves qu'il portait, tout flamboyants, dans le coin de son cerveau!

Ils avaient tous deux, pour leur dévoué et fidèle compagnon, cet esprit rare et charmant, voisin du génie, écrivant ses doux poëmes, léger au pourchas et hardi à la rencontre, Théophile Gautier, d'une verve inépuisable, un peintre, un poëte, un narrateur, à qui nous devons la Comédie de la mort, le Voyage à Constantinople, et tant de pages heureuses qui lui servent d'oraison funèbre aujourd'hui. L'amitié d'Arsène Houssaye et de Théophile Gautier passera plus tard à l'état légendaire, et les lecteurs qui viendront ne sauraient les séparer, dans leur estime et dans leur souvenir.

A ces trois-là nous pourrions ajouter ce talent merveilleux, ce faiseur de miracles, Eugène Delacroix, enseveli dans son triomphe. Il aimait ces jeunes gens pleins de vie et qui parlaient si bien des choses qu'il aimait le mieux. Donc, vous voyez que commencer ainsi, c'était bien commencer: une jeunesse enthousiaste, un esprit plein de doute, un talent plein de croyance, et surtout cette aimable croyance en soi-même. On ne dépend de personne; on n'a rien à demander à personne. On obéit à l'inspiration, heureux de peu, content de tout! C'était un grand plaisir de les voir si bien vivre et marcher doucement dans les sentiers qu'ils avaient découverts. Cela dura dix ans. Gérard de Nerval devint le voyageur favori de Charles Nodier, de Mérimée, d'Armand Carrel et des voyageurs dans un fauteuil.

Théophile Gautier s'emparait victorieux de l'histoire et du jugement des beaux-arts. Il régnait dans le feuilleton, par le talent, par la volonté, et, qui le croirait? par la bienveillance. Il était l'ami de Mme de Girardin, le prôneur de Victor Hugo; toujours à son oeuvre, et quand, parfois, il avait du temps à perdre, il nous contait une élégie, il nous racontait l'ardente histoire de Mlle de Maupin. Cependant, le troisième ami, le peintre, intrépide et ne doutant de rien, se chargeait d'orner les plus beaux espaces, les places les plus célèbres dans nos églises, au conseil d'État, au Panthéon, partout, dans tous les lieux de pompe et de fête où il était désigné par son génie.

Eh bien, le plus insouciant de cette association du bien faire et du bien dire était justement ce jeune rêveur, rêvant toujours, travaillant peu, Arsène Houssaye! Son esprit, né pour la jeunesse, n'était pas encore né pour le travail. Il semblait dire à ses amis: «Marchez devant, allez toujours, moi je fais l'école buissonnière, et j'irai, s'il vous plaît, sans hâte et sans ambition, au rendez-vous de la Fantaisie.»

Et pourtant ce fut alors qu'il écrivait la Pécheresse, un livre charmant qui peint le duel du corps et de l'âme. Ce fut alors qu'il commençait ses Portraits du XVIIIe siècle, ce siècle des magies de Watteau, si dédaignées en notre jeunesse.

Il avait été pris dans son chemin par un travail inattendu, j'ai presque dit inattendu. Il fut chargé de sauvegarder cette antique institution du grand siècle, appelée la Comédie-Française. En ce lieu superbe, les plus grands esprits de la France avaient trouvé l'asile et le respect pour lesquels ils étaient nés. Ici, Molière, ami du peuple, avait composé ses plus grands ouvrages: le Misanthrope et Célimène, et Tartufe et les Femmes savantes, enfants sérieux du Théâtre-Français. Corneille avait apporté, du fond de la Normandie, Auguste, Cinna, Émilie et tant d'autres héros, la gloire et l'orgueil du genre humain. Racine, en même temps que Corneille, avait glorifié le théâtre, et laissé—souvenirs de son glorieux passage ici-bas—tant d'héroïnes charmantes et de héros glorieux: Junie, Agrippine et Mithridate; avec ses charmants railleurs qui faisaient un pendant à la comédie de Corneille: les Plaideurs; puis Iphigénie, Esther et tout le reste. Étaient venus, plus tard, Voltaire et Tancrède, la philosophie après la croyance, et la sagesse du poëte après l'antique enthousiasme. Il n'y avait point de position plus belle à défendre, à protéger, à conserver, et les plus habiles, quand ils virent ce jeune homme attaché à ce pénible labeur, furent en doute de savoir comment il va se tirer de peine et par quel bonheur du temps présent il soutiendra les miracles du temps passé.

Lui, cependant, sans un moment de doute ou d'hésitation, il prit en main la défense et la protection de ce théâtre incomparable; il assistait, plein de respect, aux derniers moments de Mlle Mars. Il encourageait la naissante ardeur de Mlle Rachel, et quand elle voulut aller plus loin que Camille et chanter la Marseillaise [Note: Au temps où Mlle Rachel chantait la Marseillaise, M. Arsène Houssaye n'était pas encore directeur du Théâtre-Français.], il refusa de la suivre en ces périls sans nom.

Ainsi lui fut compté, pour sa renommée, et disons le vrai mot, pour sa gloire, ce passage heureux et rapide à travers le Théâtre-Français (1849-1856). Il le quitta comme il l'avait pris, sans trouble et sans regret, laissant après lui quelques oeuvres charmantes que lui seul il avait protégées: Mademoiselle de la Seiglière; Charlotte Corday, les Contes de la reine de Navarre, Gabrielle, et les chefs-d'oeuvre de Victor Hugo, et les coups de théâtre d'Alexandre Dumas. J'allais oublier l'inoubliable Alfred de Musset, avec son Chandelier. Et Octave Feuillet, et Léon Gozlan, et Mme de Girardin!

Et désormais voilà Arsène Houssaye rendu à la vie littéraire, au culte des belles-lettres, ses fidèles compagnes: un sourire dans le beau temps, la consolation des heures mauvaises, fidèles compagnes qu'on ne saurait trop servir et qu'on ne peut trop aimer.

Ce fut la première fois sans doute que l'on vit un directeur du Théâtre-Français quitter la règle et le compas, pour reprendre avec joie une plume fidèle et bien taillée.

Ainsi, il mit au jour ces livres charmants le Roi Voltaire et le Quarante et unième Fauteuil, dont il écrivait l'histoire avec quarante plumes différentes. On voyait qu'avant d'écrire ces beaux livres, il avait traversé la grande poésie; il en avait gardé le souffle et le parfum.

Heureux chez nous l'esprit libre et en gaieté de coeur, qui se transforme, et glorifions, ô mes amis, l'imagination facile qui sait prendre à propos toutes les formes, toutes les grâces, j'ai presque dit toutes les vertus. Qui veut écrire et durer longtemps dans l'esprit et dans l'imagination du lecteur, aura grand soin de varier la peine et le plaisir des gens restés fidèles à cette intime lecture. Il a sous les yeux de grands exemples, à commencer par le Roi Voltaire. Et quel homme, en ce bas monde, plus que Voltaire, fut jamais plus changeant et plus divers? Il a tout tenté, et toujours il a triomphé de l'obstacle. Et du théâtre à la philosophie, et du conte en vers au conte en prose, et même, ô malheur de tant réussir! du poëme épique aux légers poëmes, où le sourire arrive avec toutes les palpitations; et de l'histoire à la critique, et même du léger billet avec lequel on finit par composer de très-gros tomes; et de la comédie à la tragédie, et de la pitié à l'enchantement, ce roi Voltaire a réussi en toutes choses. Il était la grâce et la censure, l'élégie et la chanson, le charme enfin, le vrai charme, et le genre humain, ébloui de toutes ces merveilles, se demandait s'il n'était pas le jouet d'un rêve. Heureux changement! ces révolutions du bel esprit, roulant à l'infini dans un cercle qu'il s'est tracé à lui-même, et dont il sait par coeur tous les détours.

L'auteur du Quarante et unième Fauteuil comprit bien celui-là qui eût rempli, à lui seul, tous les fauteuils; cet homme qui fut à la fois le juge et l'avocat de son siècle.

Aussi quand il eut payé son tribut à l'esprit vif et souriant qui l'entourait, Arsène Houssaye, un beau jour, se mit à raconter, dans un grand livre intitulé la Comédie parisienne, une suite infinie, imprévue, énorme, des plus terribles accidents.

Il divisait ce livre en trois séries, à savoir: les Grandes Dames,—les Parisiennes,—les Courtisanes du monde, c'est-à-dire douze gros tomes in-octavo, que nous avons lus avec stupeur, très-étonné que le même écrivain qui tournait d'une façon si légère autour des plus graves questions, maintenant qu'il était délivré de ces belles jeunes filles innocentes qui conservaient encore l'aspect et le parfum de leur village, entreprît, dans une suite de drames impitoyables, de dévoiler ces courtisanes cachées sous le manteau des duchesses, et ces duchesses qui portaient insolemment le voile obscène des courtisanes: Titulum mentitae Lysicae, disait Juvénal; et véritablement nous savons, grâce à ces livres, les monstres hideux et charmants qui se cachent sous ces noms-là: Mme Vénus, Mme Phryné, la Messaline blonde, la Chanoinesse rousse, la Marquise Danaé et l'adorable Violette, et cent et une autres. Il les connaît toutes, il sait leur vrai nom, et comment elles sont tombées, et par quel miracle la femme déchue est devenue une grande dame, et qu'il ne faut pas prendre au sérieux les cheveux blonds de Messaline, pas plus que les cheveux noirs de sa soeur.

Ah! mon Dieu, quelle suite incroyable de déguisements et d'aventures, de mensonges et de perfidies, et comment toutes ces femmes adultères ne sont plus que des femmes tarées! C'est ainsi dans ce charmant livre intitulé la Bohème, écrit par un bohémien, nous avons vu la petite Mimi: qui, parfois, à la fin du trimestre, aux modes nouvelles, s'en allait chercher les robes et les manteaux de ce matin. Elle partait nue, ou peu s'en faut, et s'en revenait, huit jours après, vêtue de soie et de velours, parée de chaînes et de dentelles, la soie aux souliers, le diamant à la jarretière, et les bras chargés de bracelets. C'est très-vrai, la petite Mimi était une marquise, et ses grands dégingandés sentaient redoubler, aux fanfioles de ses toilettes, leur admiration pour Mimi.

Dans ces livres si curieux d'Arsène Houssaye, il y a de ce mélange éhonté de la courtisane et discret de la duchesse. Le romancier en connaît beaucoup des unes et des autres, et quand il les réunit dans le même salon, à l'ombre ardente, un demi-jour mystérieux, favorable aux vierges folles, le plus sage et le plus sceptique lecteur se surprend à être attentif, souvent charmé et toujours amoureux. Ces ceintures, si facilement nouées et dénouées, ont un si grand attrait! Ces beaux rires contagieux ont un si grand charme! Enfin, nous allons si facilement à ces doux visages, à ces lèvres emperlées, au beau sein de ces pécheresses! Voilà le charme et l'attrait de ces études: c'est du pur Balzac, mais du Balzac sans voiles et sans embûches, disant toutes choses hardiment, et jamais lassé dans ses révélations.

Cette fois, par quel travail, quel mystère et quelle infatigable interprétation des vices les plus cachés, le conteur infatigable est parvenu à composer ces douze volumes incomparables? Nous ne saurions le dire. Il a fallu rompre absolument et le même jour avec ses petits livres accoutumés, les Charmettes, par exemple. Loin d'ici, mes élégies! loin de moi mes frêles chansons! J'ai fermé pour jamais ce petit monde oisif, galant et dameret qui m'a suffi vingt années. Il me faut désormais de grandes héroïnes, des passions illustres, et quelqu'une de ces nudités fameuses que le monde entoure à plaisir de ses haines et de ses adorations. Telle était l'oeuvre ardue, et voilà par quel sacrifice il a forcé la porte obstinée et pourtant hospitalière de ces grands boudoirs et de l'Hôtel du Plaisir, mesdames.

Une fois dans ces fameux romans de sa deuxième manière, soyez en repos, vous trouverez toutes les palpitations imaginables. L'homme est savant dans toutes les intrigues du hasard et dans toutes les choses de l'amour. Autant que les plus grands artistes il excelle à parer et à scalper ces dames précieuses. Il sait qui donc les habille, et qui donc dénoue ces beaux cheveux tordus sur ces nuques vaillantes. Il vous dira le nom de tous les amants de ces magiciennes, pour qui l'amour, la passion et la volupté n'ont plus de secrets. La femme ainsi aimée et parfumée en vain ne veut pas qu'on la suive: on la suit. Des mains invisibles vous poussent à cet abîme. Il sait aussi le nom de toutes les pierres précieuses, et celles qui conviennent le mieux à la beauté, parée à son plaisir. Même, après avoir décrit le carrosse où la dame se promène, il vous dira le nom de la dame. Il sait où la prendre et dans quel hôtel, entre cour et jardin, il retrouvera cette pestiférée, et notez bien qu'il n'est point amoureux de ces miracles de beauté et de ces beautés d'occasion. Au contraire, on dirait qu'il les raille et qu'il les hait, tant il les a bien vues. Harpies! la honte et le chagrin de tant d'honnêtes gens. Ces douze volumes sont remplis de leurs mensonges et de leurs trahisons vus par un sceptique, mais un sceptique qui a ses quarts d'heure de pardon.

Pour comble d'ironie, il ne va pas enfermer dans un méchant tome, en vil papier, ces trouvailles de son esprit et de sa souvenance; au contraire, il veut les publier superbes, sur un papier fait pour les grands poëtes, et que chaque dame, ici présente, apparaisse dans sa grâce et dans sa beauté. Voyez plutôt, dans ces deux tomes de la Femme fusillée, Blanche de Volnay et Mlle Angeline Duportail, l'une armée d'un couteau à la façon de Charlotte Corday, l'autre à la poitrine sans voile, aux bras nus, et d'une beauté irrésistible. Ce sont là ses armes de combat. Et maintenant que, par un si long détour, j'arrive à cette publication dernière, accordez-moi la permission d'en parler tout à mon aise et longuement.

Ce nouveau livre en deux volumes non moins splendides que les autres études de moeurs parisiennes, est intitulé: Le Chien perdu et la Femme fusillée, en souvenir d'un petit livre écrit deux ans avant la révolution de Juillet: L'Ane mort et la Femme guillotinée… On a plus tard effacé le second titre, et ce n'est plus que l'Ane mort… Je puis parler de ce livre, autrefois célèbre, oublié de nos jours [Note: Oublié! L'Ane mort et la Femme guillotinée est un des chefs-d'oeuvre de l'école romantique. Tout en voulant railler la littérature de sang, Jules Janin a créé des figures vivantes: la nature a vaincu le critique.]. C'était l'oeuvre hésitante d'un nouveau venu dans les lettres, qui ne se doutait pas que cette histoire le jetterait, irrévocablement, dans la vie littéraire.

L'âne et la fillette, héros de ces pages timorées, sont nés dans le même village, et l'âne et la jeune fille accomplissent le même voyage, jusqu'au moment où celui-ci est traîné à la barrière du Combat, où celle-là est menée à l'échafaud. C'était un récit très-simple et très-exact. On voyait que la fillette et la bête avaient vécu, mais nulle parure, et rien pour arrêter le lecteur. Cela était presque naïf et faisait si peu de bruit!

Seulement l'écrivain, très-jeune encore, avait tenté de montrer comment, dans un style élégant et châtié, l'on pouvait décrire à l'usage des honnêtes gens les lieux les plus corrompus de la grande ville, à savoir la Bourbe et la Morgue, et le lupanar abominable, et le bourreau, qui n'était pas encore un personnage. Il y avait même un certain baiser à la guillotine que nous trouvions charmant en ce temps-là. Le livre, à peine publié, fut proclamé comme une chose bien faite. Il trouva, pour ses premiers répondants, M. de Salvandy, jeune homme, et M. Victor Hugo, dans toute la jeunesse et l'indulgence d'un grand écrivain qui était la fête et l'amour du public.

Je crois bien que M. Sainte-Beuve eut quelque souci du livre nouveau; mais il s'en repentit, comme a fait plus tard George Sand, effaçant de ses pages le titre du livre et le nom de l'auteur. Cependant l'Ane mort a fait son chemin; on l'a mis en tableau, en gravure, en mauvais drame, et l'illustration de ce petit conte fut le dernier travail de Tony Johannot. D'autres livres sont venus plus tard qui ne devaient pas le laisser vivre. On ne va pas à l'Ane mort quand on peut lire Eugénie Grandet et Notre-Dame de Paris. Mais quoi! peu de lecteurs suffisent à l'homme sensé: Contentus paucis lectoribus, disait Horace, et l'auteur de l'Ane mort, après quelques tentatives pour arriver à son premier succès, finit par traduire Horace et ne trouva pas de concurrents. Il a fait plus tard un livre assez considérable: la Fin d'un Monde et du Neveu de Rameau, dont la première édition—ô surprise!—est épuisée au bout de cinq ans, sans que l'auteur ait pu se plaindre de la critique ni de la curiosité de ses contemporains.

C'est donc en souvenir de l'Ane mort et la Femme guillotinée que M. Arsène Houssaye lui dédia: Le Chien perdu et la Femme fusillée. Or, cette fois, vous pourrez juger à quel point de réalisme, et, disons mieux, de vérité, l'illustre écrivain a poussé les qualités par lesquelles il est parvenu à composer les Grandes Dames, les Parisiennes et les Courtisanes du monde. Il a choisi pour son texte: les Epouvantements et les Abîmes, c'est-à-dire les derniers jours de l'infâme Commune. Il la connaît par coeur, il la connaît aussi bien qu'il connaît le grand monde et le demi-monde; et quand vous aurez lu ces deux tomes des abîmes et des épouvantements, ne vous étonnez pas que vous sachiez toute cette histoire. Ah! voilà bien cette autre fin d'un monde au milieu des flammes et des égorgements!

Il y avait, en ce temps-là, un franc-tireur qui sauvait un chien d'une mort certaine; il s'appelait Ducharme; il était amoureux d'une certaine Virginie Duportail, qui lui rendait amour pour amour, mais aussi trahison pour trahison. Elle riait quand elle avait bien trompé un amoureux de sa beauté; elle était mêlée à ces histoires de Belleville et de l'Hôtel de ville. S'il y avait une barricade, elle abordait la barricade avec du vin de Champagne. Enfin, s'il était terrible, elle était violente. Elle vivait avec ce qu'il y avait de pire à Paris, et l'auteur ne se gêne pas pour les hommes, disant: «Celui-ci est un Spartiate et celui-là est un Athénien de barrière!» Entre tous ces jeunes gens il y avait ce beau chien nommé Thermidor, très-bien venu des bataillons de Montmartre, de Montrouge et de Ménilmontant.

Thermidor est une bête plus intéressante, et plus aimable que l'Ane mort. Il gambade autour de ces terroristes, Raoul Rigault et Gustave Flourens! Pauvre Flourens! je l'ai connu beaucoup, moi qui vous parle; il était simple et bon. Il serait resté tout un jour assis dans le même fauteuil et rêvant, Dieu sait à quoi! Nous avons aussi, à coté du chien Thermidor, le citoyen Carnaval, qui nous fait rire, et puis Mlle de Volnay, qui se tue à la grande façon romaine, à la façon de Lucrèce, et qui n'en meurt pas! Bref, dès les premières pages, tout se mêle et se confond dans ce récit, qui est déjà le récit d'un autre monde.

Avant l'heure où les soldats de Versailles s'emparent de Paris et viennent à bout de la Commune, le peintre excelle à nous montrer les communards dans leur désordre et dans leur désastre. Ici Jules Vallès apostrophant Courbet; plus loin Dacosta tendant son verre à Théophile Ferré. On ne boit plus dans tout Paris que du vin de Champagne, hormis du vin bleu; on n'entend plus que les échos de la Marseillaise, et nous avons vu le moment où l'on allait représenter l'oeuvre nouvelle de M. Pyat. Mais sa prudence a pressenti l'orage; il avait peur d'être sifflé—et fusillé! Et tout ce monde en même temps piaule et rugit, et chante, et crie. Il y en a qui s'enivrent, d'autres qui se cachent, plusieurs font l'amour, plusieurs s'en vont à Versailles à une partie où les comédiennes déclament des vers de Théophile Gautier. Les demoiselles perdent des discrétions, les dames perdent leur mouchoir, les vivandières gagnent des fédérés, les honnêtes femmes se cachent et font de la charpie. Le colonel Rossel, le général Dombrowski, M. de Rochefort, règnent et gouvernent. Le gamin de Paris s'en va de l'un à l'autre, et la belle Angeline Duportail fait la garde à l'Hôtel de ville.

Aventures monstrueuses! On s'empare à la fin d'Angeline Duportail, et, dans un hôtel du parc Monceaux, on la fusille; elle tombe à la porte de Violette, une héroïne des Grandes Dames.

Quand elle est frappée, elle ressuscite et s'en va, chancelante, à la recherche de son amant. Car ici nous appelons les choses par leur nom: ma maîtresse, mon amant, gros comme le bras. Enfin la mal fusillée, à peine couverte des voiles d'une dame de la charité, est reconnue par son chien et par un agent de police; alors commence une série interminable d'épreuves et de malédictions. M. Arsène Houssaye est habile en toute sorte de péripéties. Angeline Duportail, sitôt qu'elle est rendue à la douce lumière, pleure des larmes de repentir; mais quand son amant est condamné à la déportation, elle le suit avec Thermidor jusqu'au port où le colonel Ducharme est embarqué pour Nouméa.

Alors Thermidor, voyant partir son maître, l'appelle en désespéré; il finit par se jeter dans le flot retentissant. Il aboie sa douleur; mais comment quitter celle-ci pour celui-là? Il va, il revient. Il finit par se noyer, et la belle Angeline, à son tour, meurt d'amour et de chagrin. Ah! que de peines avant d'arriver à la tombe, et que la jeune Henriette, de l'Ane mort, a plus tôt fait de courber sa belle tête sous la main du bourreau!

De tous les romans de M. Arsène Houssaye, il semble que celui-là est le plus rempli d'épouvante et de terreur. J'ai presque dit de sympathie et de pitié. Ainsi, ces créatures de l'autre monde auront mérité l'honneur d'aller rejoindre, dans leurs châteaux, dans leurs boudoirs, en leurs abîmes, en leurs cercueils, toutes les maîtresses de M. Don Juan de Parisis.

Mais que M. Arsène Houssaye, dans les entr'actes de ses livres plus sévères, retourne à ses grandes dames, à ses belles pécheresses, à ses passions de la vie parisienne. Pourquoi n'écrit-t-il pas ce livre, depuis longtemps annoncé: Les mains pleines de roses, pleines d'or et pleines de sang? Il m'a conté cette histoire. Il y a là une idée philosophique et un drame terrible.

JULES JANIN.

LIVRE PREMIER

LES MAINS PLEINES DE ROSES

Celui qui nie l'Inconnu nie les destinées de son âme.
GOETHE.

J'ai commencé par nier tout, j'ai fini par croire à tout.
LA HARPE.

Cette femme qui sourit dans sa beauté te donnera l'amour
et la mort. Mais qu'est-ce que la vie sans l'amour!
OCTAVE DE PARISIS.

I

LA VISION DU CHATEAU DE MARGIVAL

Cette histoire va vous paraître étrange; c'est la Vérité elle-même qui parle.

Un jeune homme de vingt ans passait à cheval dans une petite vallée du Soissonnais, coupée de prairies, de bois et d'étangs, dominée par une montagne où s'agitaient et babillaient trois ou quatre moulins à vent. Le soleil disait adieu aux flèches aiguës de l'église; l'Angélus ne sonnait pas comme dans les romans, parce que le maître d'école arrosait son jardinet bordé de buis, où fleurissait sur la même ligne la ciboule et le dahlia. On entendait le cri argentin du crapaud, ce doux poëte des marais. Le coucou et le merle, qui avaient déjà fait leur lit sur la ramure, ne se répondaient plus qu'à de longs intervalles.

Ce jeune homme allait je ne sais où, ni lui non plus. Le cheval, tout enivré par la verte et savoureuse odeur de la luzerne fauchée, était léger comme la jeunesse; il effleurait l'herbe et dévorait l'espace. Le cavalier allait plus vite encore; il voyageait à bride abattue dans le monde idéal qui vous ouvre à vingt ans ses portes d'or et d'azur. D'où venait-il? du collège. Il n'avait pas vécu de la vie jusque-là. Il n'avait connu que les Grecs et les Romains. L'étude avait chastement veillé en sentinelle sur son coeur, comme la vestale antique dans le temple de Junon.

Il allait vivre, enfin! La passion viendrait bientôt à lui tout échevelée avec ses fureurs divines, ses étreintes de flamme. Il avait appris à lire, mais il avait à peine entr'ouvert ce livre sacré, ce livre infernal où Dieu et Satan ont écrit leurs poëmes. Comme il ne croyait qu'à Dieu, il entr'ouvrait le livre avec confiance. Il entrait dans la vie avec la pieuse ferveur d'un chrétien qui franchit le seuil d'une église en songeant que là du moins, sous les regards des anges, des vierges et des saints qui sourient dans les vitraux ou dans les cadres, il est à l'abri des méchants.

Georges du Quesnoy,—c'est son nom,—était fils d'un magistrat, frappé dans sa carrière par 1848, un galant homme qui avait eu le tort de mettre un peu de politique dans la balance de la justice. Il avait trois enfants, deux fils et une fille. Sa fortune était des plus médiocres. Il vivait dans le Soissonnais, très-retiré du monde, du produit d'une ferme qui ne devait guère donner que 100,000 francs à chacun de ses enfants. La fille était mariée à un procureur impérial; le fils aîné, depuis un an sorti du collège, ne voulait rien faire, sous prétexte qu'il faisait des vers; le plus jeune se disait bon à tout: au journalisme, à la diplomatie, à l'épée, à la robe. Aussi il y avait tout à parier contre un que Georges du Quesnoy n'arriverait à rien.

Il devait, après la saison, partir pour Paris, le grand dévoreur d'hommes; Paris qui engloutit mille ambitieux pour faire un nain. En attendant ce rude combat, il vivait d'insouciance, amoureux de l'aube et du crépuscule, du rayon qui descend et du bruit qui s'élève, confiant ses rêves aux nuages, à la forêt et aux fontaines.

Ce soir-là on respirait l'amère senteur des fèves qui enivre quelques-uns jusqu'à la folie. Le moissonneur s'attardait dans les bois, au parfum des fraises déjà mûres. L'écolière s'amusait, au retour de l'école, à souffler, de ses lèvres virginales, le plantain en fleur qui semblait chevelu et poudré comme un marquis. L'écolier admirait la délicatesse architecturale des chardons; il cueillait le pissenlit hérissé, il se hasardait à sucer le suc de l'ortie, l'ortie dont il comparait la gueule blanche au rabat du prêtre. Tout était joie et fête en ce beau soir. La terre chantait son hymne à Dieu par la voix des hommes, des forêts, des moissons et des oiseaux. Il n'est pas jusqu'au champ de pommes de terre qui ne livrât au vent l'odeur plébéienne de ses vertes ramures, étoilées çà et là de ces humbles fleurs dédaignées que nulle main blanche n'a cueillies et que nulle muse n'a chantées.—Je vous salue, ô pommes de terre, vertes espérances des Spartiates futurs!

Georges, après avoir côtoyé une haie de sureaux et d'aubépines où le liseron suspendait ses clochettes blanches et roses, s'arrêta soudainement à la grille d'un parc touffu qui cachait à demi la façade Louis XVI du château de Margival, dont le parc était surnommé, on ne sait pas bien pourquoi, le Parc aux Grives, peut-être parce que la vigne grimpait sur tous les arbres et que les grives y venaient en belles compagnies au temps de la vendange.

Le château de Margival est un des plus jolis du Soissonnais; un peu moins, ce serait une simple villa, mais, un peu plus, ce serait un château princier, tant l'architecte a bien marqué le style dans cette oeuvre en pierre de la fin du XVIIIe siècle.

Dans ce château souvent abandonné, M. de Margival amenait tous les ans sa fille Valentine, qui était encore au Sacré-Coeur. Mais comme c'était déjà une vraie demoiselle, on quittait Paris avant les vacances, pour passer trois à quatre mois dans cette belle solitude.

M. de Margival s'y trouvait bien, en souvenir de sa femme qu'il avait adorée et qui était morte jeune.

Le pays où on a été malheureux de son bonheur est toujours un pays d'élection.

Mlle de Margival ne s'y trouvait pas mal, quoiqu'elle fût peu éprise de la solitude.

Ce n'était pas la première fois que Georges du Quesnoy venait se promener aux alentours de Margival. Son père habitait à trois quarts de lieue; au petit village de Landouzy-les-Vignes, dans une simple maison de campagne, appelée par la maison bourgeoise, petite cour avec pavillons, un arpent de jardin par derrière, où l'on veut jouer au parc tout en ménageant un potager.

Il aimait le château de Margival. Quoiqu'il ne fût pas poëte comme son frère, il avait déjà un vague sentiment de l'art: aussi était-il dans l'enthousiasme devant cette façade.

«Ah! s'écria-t-il tristement, si mon père habitait un pareil château, je voudrais y vivre et y mourir sans m'inquiéter des pommes d'or des Hespérides! Ne peut-on trouver ici mieux qu'à Paris les joies du coeur, les fêtes du ciel et de la nature?

Il avait mis pied à terre pour appuyer son front brûlant sur la grille. Il eût donné quelques beaux jours de sa vie pour pouvoir fouler en toute liberté l'herbe du parc. «Ainsi doit être la vie, pensa le jeune philosophe: des tentations qui vous montrent leur sein nu, mais qui vous défendent d'approcher.»

A cet instant il vit apparaître, comme dans un songe, une jeune fille vêtue d'une robe blanche, qui débusquait d'une avenue de tilleuls et venait vers la grille d'un air recueilli. Elle avait vingt ans. Elle était belle comme si elle fût sortie des mains du Corrège; elle était pure comme si elle fût sortie des mains de Dieu. Praxitèle, qui n'a jamais trouvé son idéal, se fût incliné devant elle.

Quoiqu'elle semblât méditer profondément, elle s'arrêta tout à coup devant un papillon enjoué qui battait des ailes, comme pour applaudir à cette vision. Elle voulut saisir ces ailes toutes d'or et de pourpre; elle se mit à courir comme une écolière à travers les massifs et les branches. Sa chevelure, à peine nouée, s'envola sur ses épaulés et lui voila les yeux. Sa robe, battue par le vent, s'accrochait à tous les rosiers. Vingt fois elle fut sur le point de saisir le papillon, qui semblait comprendre le jeu et qui voulait secouer un peu de la poussière d'or de ses ailes sur cette main virginale.

Elle poussa un cri qui traversa comme une flèche le coeur de Georges; elle avait déchiré sa main à un rosier; le sang coulait comme des perles de vin. Elle se mit à rire pour oublier de pleurer; elle saisit une rose blanche et la teignit de pourpre comme autrefois Vénus chassant avec les Heures.

Elle avait oublié le papillon; elle cueillit des marguerites, elle les éparpilla dans ses cheveux et regarda dans l'étang pour voir si elle était plus belle avec des fleurs.

Je ne saurais raconter les mille et une folâtreries dont elle égaya sa méditation. Georges du Quesnoy était toujours à la grille. Il y serait encore si un hennissement de son cheval n'eût effrayé la jeune fille. Dès qu'elle se vit surprise en sa solitude, elle s'envola comme une colombe à travers les ramées. Georges du Quesnoy ne vit plus que les branches émues qu'elle avait touchées au passage.

Il remonta à cheval, bien décidé à venir tous les soirs se promener dans ce parc enchanté.

Comme il éperonnait son cheval pour arriver chez son père à l'heure du dîner:

«Prenez donc garde, lui dit une paysanne ensevelie sous une moisson d'herbe fraîchement coupée, vous allez me jeter dans le ruisseau.

—Je ne vous avais pas vue.

—Où avez-vous donc les yeux? Ne dirait-on pas que je suis une fourmi portant un brin de paille à sa fourmilière!

—A qui appartient ce château?

—A la Belle au bois dormant.

—Est-ce cette jeune fille que je voyais tout à l'heure vêtue de blanc comme une communiante?»

La paysanne regarda Georges du Quesnoy d'un air moqueur.

«Êtes-vous visionnaire?

—J'ai vu une jeune fille courant après des roses et des papillons.

—C'est un conte. M. de Margival et sa fille sont en pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse. Il n'y a pas au château âme qui vive à cette heure.»

Georges du Quesnoy n'en voulait rien croire. Il partit au galop, bien décidé à revenir le lendemain pour revoir cette belle fille aux cheveux flottants, Ève idéale de ce paradis terrestre.

II

TOUT ET RIEN

Quand Georges rentra à Landouzy-les-Vignes, il rencontra son frère qui cueillait des rimes aux buissons.

«C'est moi, lui dit-il, qui ai eu une vision poétique.»

Et il conta à Pierre comment une jeune fille, une rêverie idéale en robe blanche lui était apparue dans le parc du château de Margival.

«C'est la préface de l'amour, lui dit Pierre. Mais moi qui suis poëte, je vais t'expliquer en prose l'énigme de cette apparition. Mlle de Margival est arrivée depuis quelques jours au château avec son père; elle a dix-huit ans et elle a les dix-huit beautés voulues par le peintre et le sculpteur…

—Allons, tu vas commencer par divaguer.

—C'est toi qui divagues; parce que tu vois une jeune fille en robe blanche, te voilà rêvant à une apparition magique.

—Tu as peut-être raison, je ne suis qu'un visionnaire.»

Et Georges du Quesnoy, qui n'y avait pas songé, chercha à se prouver que la jeune fille en blanc, c'était Mlle de Margival.

Mais voilà que tout à coup, et comme pour jeter le trouble dans son esprit, une calèche à deux chevaux passa devant les deux frères, emportant vers le château M. de Margival et sa fille.

«Tu vois bien que ce n'était pas elle.»

Les paysans, qui s'étaient arrêtés pour voir passer ce qu'ils appelaient le carrosse, apprirent à Georges que M. et Mlle de Margival venaient du château de Marchais où ils avaient déjeuné chez le prince de Monaco, tout en faisant un pèlerinage à Notre-Dame-de-Liesse.

«Cette fois, dit Pierre à son frère, je n'y suis plus du tout, à moins qu'il n'y ait au château quelque cousine inconnue, promenant sa robe blanche.»

Mais les mêmes paysans qui étaient les moissonneurs et les vendangeurs de M. de Margival, affirmèrent que, hormis le père et la fille, il n'y avait pas âme qui vive, sinon une cuisinière grosse comme un tonneau et une femme de chambre grande comme un moulin.

Les jeunes gens finirent par parler d'autre chose, ils allèrent retrouver leur père, qui les attendait pour dîner. Au dessert, après avoir parlé de ceci et de cela, après avoir mangé beaucoup de ces belles cerises du pays qui valent bien mieux que les cerises de Montmorency, M. du Quesnoy leur dit:

«Eh bien, messieurs mes fils, maintenant que vous voilà tous les deux bacheliers ès lettres, il faut vous décider à devenir des hommes; que ferez-vous?

—Rien, dit Pierre.

—Tout, dit Georges.»

III

IL ÉTAIT UNE FOIS…

A quelque temps de là, Georges du Quesnoy alla passer la soirée au château de Sancy-Lépinay.

Ce n'était pas sans une certaine émotion qu'il se hasardait dans sa vingtième année vers un monde nouveau. Quoiqu'il ne fût pas timide jusqu'à la bêtise,—c'est souvent la timidité des gens les plus spirituels—il avait peur de lui, il se demandait s'il trouverait quatre mots à dire dans ce beau monde, familiarisé avec toutes les impertinences, car la comtesse de Sancy avait depuis huit jours, dans son château, ces messieurs et ces dames, qui sont le tout Paris de l'Opéra et des courses.

Georges du Quesnoy avait longtemps hésité à affronter le feu. C'était son premier duel avec la vie; il résolut d'être brave et de sourire au premier sang, car il ne doutait pas qu'il ne fût le point de mire de beaucoup de railleries plus ou moins directes: les Parisiens sont des francs-maçons qui font toujours subir une rude entrée aux provinciaux.

«Après tout, disait Georges, ils ne me mangeront pas.»

Il savait bien, d'ailleurs, qu'il n'était pas plus bête qu'un autre. Il avait eu le prix d'excellence au collège de Soissons,—ce qui n'était pas une raison, puisque le génie n'a pas souvent de présence d'esprit,—mais en outre ses camarades lui accordaient une certaine éloquence humouristique. Ce n'était certes ni l'humour de Sterne, ni de Hogarth, ni de Heine, ni de Stendhal. On ne revient pas si jeune de Corinthe. Mais il y avait toujours du charme dans sa causerie, parce que la gaieté y jaillissait des questions plus graves.

Il était moins content de son habillement que de son esprit, car après tout on peut apprendre à lire Homère et Platon à Soissons comme à Paris, mais les tailleurs de Soissons n'ont pas encore le coup de ciseau des tailleurs de Paris. Il avait eu beau s'étudier devant son miroir, en se donnant des airs de désinvolture; il avait eu beau se coiffer à la dernière mode; il avait eu beau se relever la moustache: il y avait encore en lui je ne sais quoi de soissonnais qui marquait trop le terroir. Heureusement il ne se jugeait pas; il était trop habitué à lui-même pour se critiquer à propos; il trouvait même que son père et sa mère n'avaient pas trop mal travaillé, car j'oubliais de dire qu'il avait une belle tête, peut-être un peu féminine, à force de jeunesse, mais qui promettait de prendre du caractère. Le profil était même d'un dessin sévère, mais l'oeil bleu de pervenche était trop doux. On eût dit des yeux d'hiver ou tout au plus de printemps, car ils ne jetaient pas de flammes vives; peut-être le volcan dormait-il sous la neige, peut-être la passion devait-elle allumer ces yeux-là.

Georges du Quesnoy n'était pas trop mal chaussé; aussi, dès son entrée dans le salon du château, la comtesse dit-elle à une des ses amies: «N'est-ce pas qu'il a de jolis pieds pour des pieds de province?»

Quand un domestique dit son nom à la porte, il se sentit pâlir et chanceler, il salua à droite et à gauche sans savoir son chemin. Il alla trébucher contre un coussin et donna de la tête sur l'éventail de la jolie Mme de Fromentel, qui dit tout haut à une de ses amies: «Ce jeune homme est terrible, un peu plus il m'arrivait en pleine poitrine.» Georges du Quesnoy était revenu à lui à ce point qu'il hasarda ces paroles: «Je ne me serais pas cassé la tête, madame.» Mme de Fromentel ne savait si elle devait rougir ou se fâcher.

«Voyez-vous, monsieur, lui dit-elle avec une pointe d'impertinence, c'est parce que vous n'y voyez pas avec votre lorgnon dans l'oeil.»

—C'est parce que j'avais peur d'être ébloui, madame.»

On disait la bonne aventure au voisinage, non pas avec les cartes ni avec le marc de café, mais en lisant dans les mains:

«Vous n'y entendez rien, dit tout à coup la maîtresse de la maison à la sibylle. Monsieur du Quesnoy, savez-vous prédire l'avenir en lisant dans les mains?

—Puisque je sors du collège, je sais tout, dit Georges, en s'efforçant de sourire.

—Eh bien, vous allez commencer par moi.»

Georges du Quesnoy commença bien: la dame avait trente ans passés; or, en lui prenant la main, voilà quelles furent ses premières paroles: «Madame la comtesse, quand vous aurez vingt-huit ans, vous traverserez des périls sans nombre!» Jusque-là tout le monde avait regardé le nouveau venu avec le froid dédain des gens qui sont au spectacle de la bêtise humaine. On s'était quelque peu mis à rire en le voyant se jeter le lorgnon dans l'oeil sur l'éventail de Mme de Fromentel; on l'avait comparé à un écuyer du cirque qui va traverser un cerceau de papier; mais quand on vit qu'il n'était pas trop dépaysé, on répéta de bouche en bouche que le collégien n'était pas si bête qu'il en avait l'air.

Un rayon presque sympathique tomba sur lui, on se demanda qui il était et d'où il venait. On ne fut pas fâché d'apprendre que son père était une des personnalités de la magistrature, demi-noblesse de robe qui lui donnait ses petites entrées dans ce château héraldique s'il en fut. Puisque ce n'était pas le dernier venu, on pouvait lui permettre d'avoir de l'esprit, aussi toutes les femmes voulurent lui donner la main.

Il s'était hasardé dans cette aventure sans savoir un mot de ce qu'il allait dire. La fortune est aux audacieux; d'ailleurs il lui était impossible de rebrousser chemin: coûte que coûte, il fallait parler.

Il parla. Il ressemblait fort à ce bûcheron ivre qui fait des fagots à travers la forêt, donnant des coups de hache de çà de là, abattant comme un aveugle et se déchirant la main aux épines. Quoiqu'il fût toujours un peu troublé, il n'oubliait pas de regarder chaque patiente face à face, pour lire quelque peu dans sa physionomie. C'est encore plus sûr que la main, surtout pour ceux qui n'ont pas appris à lire dans ces hiéroglyphes que déchiffrent si galamment les initiés, comme si c'était vraiment une langue consacrée.

Déjà il avait contenté ou mécontenté deux curieuses plus ou moins naïves, quand une troisième, qui s'y entendait, lui prit sa main à lui-même et lui débita quelques malices cousues de fil blanc.

Il se laissa faire d'autant mieux que la dame était jolie, étrange et provocante.

«Monsieur, lui dit-elle, j'en sais plus que vous; tout ce que vous avez dit là, ce ne sont pas des paroles d'Évangile; vous avez sans doute appris cela en faisant votre rhétorique ou votre philosophie. Je vous ai ouï parler du démon de Socrate et des visions de Descartes….

—Des cartes! s'écria une femme, on va tirer les cartes. J'en suis.»

La dame qui tenait la main de Georges du Quesnoy se tourna vers l'interruptrice:

«On voit bien, ma chère, que si vous avez fait votre rhétorique, vous n'avez pas fait votre philosophie: Descartes, c'est le philosophe.»

Cette chiromancienne, qui avait les secrets de Desbarolles, était une demoiselle de Lamarre, cousine de la maîtresse de sa maison. Elle n'avait pas voulu se marier, parce qu'elle avait lu dans sa main que le mariage lui serait fatal. Elle avait d'ailleurs une figure à rester vieille fille, quoique avec de beaux yeux et de belles dents.

Cependant Mlle de Lamarre continuait à étudier la main de Georges:
«Ah! mon Dieu!» dit-elle tout à coup.

Elle prononça ces mots avec une pâleur soudaine et avec une voix émue qui frappèrent tous ceux qui étaient là en spectacle.

Georges du Quesnoy la regarda avec une curiosité inquiète, quoiqu'il s'efforçât de prendre un masque moqueur.

Elle avait laissé retomber la main.

«C'est impossible, dit-elle en la reprenant.

—Mais qu'y a-t-il donc? lui demanda la comtesse de Sancy.

—Parlez! parlez! dit le jeune homme. Vous imaginez-vous que vous allez me faire peur?

—C'est moi qui ai peur, murmura la devineresse.

—Vous avez donc vu le diable dans ma main?

—Si ce n'était que cela.

—Qu'avez-vous vu?

—Je ne le dirai pas.

—Permettez, dit un des assistants, c'est un peu le jeu des enfants que vous jouez là. Vous devez parler tout haut.»

Après un silence de quelques secondes, la dame reprit gravement la parole:

«Si je croyais beaucoup à toutes ces sorcelleries, je ne dirais rien; mais comme je n'y crois pas pour deux sous, je vais dire ce que j'ai vu. La ligne de Saturne est brisée par un X fatal, c'est un signe de mort violente.»

Un beau sourire s'épanouit sur la figure de Georges du Quesnoy.

«Madame, lui dit-il, vous ne pouviez pas m'annoncer une mort plus agréable pour moi: mourir de mort violente, voilà qui n'est pas à la portée de tout le monde, c'est la mort des dieux et des rois. Si j'étais un peu pédant, quelle belle occasion j'aurais là de faire une page d'histoire!

—Soyez un peu pédant, dit la maîtresse de la maison, je ne suis heureuse que si on me raconte des morts tragiques.

Vae victis! Tant pis pour moi! Tous les grands noms sont morts de mort violente, sans parler de Jésus-Christ. Homère est mort de faim, Socrate a bu la ciguë, César fut poignardé, Alcibiade fut percé de flèches, toute l'antiquité est pleine de ces choses-là. Sardanapale se brûla vif, Anacharsis fut étouffé, Zénon mourut dans les tortures, Polycrate fut crucifié, Ésope, comme Danaé, fut précipité du haut d'un rocher, Sapho se précipita elle-même; Philippe; roi de Macédoine, tomba sous les coups de Pausanias, qui tomba sous les coups d'Alexandre; Phocion but la ciguë, comme Socrate; Artaxercès fut dévoré par les bêtes, Pyrrhus tomba sous le coup d'une pierre, Antiochus et Bérénice furent empoisonnés, comme Annibal, comme Aristippe; Archimède fut tué au siège de Syracuse; Mithridate a eu beau s'habituer au poison, il n'en mourut pas moins de mort violente; Cléopâtre mit un aspic à son beau sein. Combien de morts terribles à Jérusalem! Plus de trois millions sous Vespasien et sous Titus. Et les Romains, croyez-vous qu'ils soient morts de leur belle mort? Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, Domitien, Commode, Caracalla. Agrippine, femme de Tibère et fille d'Auguste, mourut de faim; mais je passe par-dessus toutes les tragédies. Protée se brûla lui-même sur un rocher, Manès fut écorché vif, Bhéram, roi des Perses, fut tué d'une flèche; l'empereur Maxime eut la tête tranchée, Attila, qui avait ruiné cinq cents villes et tué un million d'hommes, mourut de joie dans son lit: mort violente! L'empereur Xénon fut enterré vivant par la belle Ariadne. Je passe sur tous les drames de la cour de France avant Frédégonde, après Brunehaut. Et le conseil des Dix! et les Sforza! et les Borgia! Mais quel que soit le pays, qu'on s'appelle Jean Huss ou Marie Stuart, qu'on soit Cinq-Mars ou le duc de Montmorency, Barneweldt ou Buckingham. «Et la garde qui veille aux barrières du Louvre n'en défend pas les rois:» Henri IV meurt poignardé, Louis XVI guillotiné. 1793, c'est la grande époque; la guillotine ne frappe pas assez vite quand les terroristes sont au pouvoir. Et quand la guillotine se repose, tout est-il fini? Et Paul Ier, assassiné; et Mohamed, poignardé; et le duc d'Enghien, et le grand vizir Mustapha. Et le comte d'Entraygues et la Saint-Huberti dans les bras l'un de l'autre; et Napoléon Ier cloué sur un rocher, et Ney, qui inaugure la réaction blanche; et Kotzebue, et Karl Sand, et le duc de Berry, et le pacha de Janina, dont la belle tête, coupée, fut envoyée au sérail; et les massacres de Chio, et l'empereur Iturbide, et les janissaires massacrés à Constantinople; et le dernier des Condé, pendu à l'espagnolette d'une croisée; et Napoléon II, et Léopold Robert, et le baron Gros, et le maréchal Mortier, et Armand Carrel, et le comte Rossi, et les archevêques de Paris, et Gérard de Nerval, et Maximilien! Hécatombe, hécatombe, hécatombe de morts violentes! Il n'y a que les paresseux qui meurent dans leurs lits. J'accepte donc la mort violente; si je meurs ainsi, c'est que je jouerai un grand rôle.»

Les auditeurs furent émerveillés de la mémoire du lycéen. Il avait remué tous ces noms célèbres avec la rapidité d'un prestidigitateur.

Georges du Quesnoy paya encore d'audace.

«Et maintenant, madame, dit-il avec beaucoup de laisser-aller, je vais vous raconter ma mort.»

Il se fit un grand silence; le jeune homme avait décidément conquis tout le monde. On se groupa autour de lui, les femmes avec une inquiétude romanesque, les hommes avec une curiosité railleuse, mais pourtant attentive.

Georges du Quesnoy avait passé sa main sur son front comme pour faire jaillir la lumière dans sa pensée.

«Attendez donc, dit la maîtresse de la maison, on va servir le thé, vous nous direz cette belle histoire tout à l'heure, car je ne veux pas que l'histoire soit coupée en deux.»

La comtesse sonna, on apporta le thé, elle le servit de sa blanche main, mais en toute hâte, comme pour dire: «Dépêchez-vous, la tragédie va commencer.»

Pendant qu'on prenait le thé bruyamment, Georges, replié sur lui-même dans l'attitude d'un chercheur, eut une vision étrange; soit que ce mot: mort violente, lui eût fait une profonde impression, soit que la prescience lui montrât un des tableaux de l'avenir, il vit, sous le rayon d'un soleil levant, cet abominable échafaud armé d'un couperet qui s'intitule la guillotine.

«Eh bien, vous ne commencez pas?» lui dit Mme de Sancy.

Il leva la tête et sembla ne plus savoir où il était.

«Pardonnez-moi, madame, lui dit-il, mais j'étais déjà si loin dans mon histoire, que j'oubliais de vous la raconter.»

Cinq minutes après, tout le monde s'était remis en cercle autour du conteur inédit.

Georges du Quesnoy n'était pas fâché d'avoir vu s'ouvrir cette parenthèse entre le titre de son roman et son récit. Il avait pu, tout en causant, ébaucher dans son esprit toute une histoire pour la galerie, mais il avait peur de tomber dans quelques vulgarités rebattues. Les beaux romans sont connus de tout le monde, on ne peut pas les refaire; les mauvais sont toujours nouveaux, mais est-ce la peine de les faire? Il craignait, d'ailleurs, que les choses ne se passassent comme à la lecture de Paul et Virginie: au beau milieu de son conte tous les châtelains voisins demanderaient leur carrosse.

«Vaille que vaille, dit-il tout à coup. Je commence.»

Il huma délicieusement sa seconde tasse de thé, du vrai thé chinois, dans du vrai chine:

«Il était une fois….

—C'est un conte, dit une jeune fille; je n'y croirai pas.

—Chut! dit Mme de Sancy avec impatience, il n'y a rien de plus vrai que la Barbe-Bleue. J'en connais plus d'un ici qui a eu sept femmes.

—A propos, dit Georges du Quesnoy en se tournant vers la devineresse, vous m'avez dit que je mourrais de mort violente, mais de quelle mort violente? Serai-je pendu? Serai-je fusillé? Boirai-je la ciguë? Me précipiterai-je du rocher de Leucade? Serai-je assassiné? Serai-je guillotiné?»

Après chaque question, le jeune homme mettait un point d'interrogation et un silence, la dame répondait: «Non» par un signe de tête; mais à la dernière question: «Serai-je guillotiné?» elle se tut et porta la main à son coeur.

Et elle fit cela gravement, sans vouloir jouer la comédie, en femme convaincue.

Tout à l'heure elle ne croyait qu'à moitié, maintenant elle ne doutait plus. Elle murmura en se parlant à elle-même:

«Oui, guillotiné.»

Mme de Sancy fit remarquer alors que tout le monde écoutait, même les grillons du foyer.

IV

Mlle VALENTINE DE MARGIVAL

«Il était une fois, reprit Georges du Quesnoy, un bachelier ès lettres qui ne savait rien de la vie, si ce n'est ce qu'on devine ou qu'on apprend dans les livres. Il n'avait pas été plus mauvais écolier qu'un autre, on avait même dit de lui, comme de tous les enfants, que c'était un prodige, parce qu'il avait fait en cinq jours une tragédie en cinq actes sur l'Enlèvement des Sabines, laquelle tragédie fut représentée, Romains et Sabines par tous les lycéens de Soissons aux applaudissements de tous les Soissonnais. Ce jour-là on se rappela que Soissons avait eu une Académie.

«Or cet enfant prodige n'était pourtant devenu qu'avec peine un bachelier ès lettres. Il était destiné à la magistrature, il allait bientôt partir pour Paris comme étudiant en droit, heureux d'entrer dans cet enfer du pays Latin, comme d'autres seraient heureux d'entrer dans le paradis de Mahomet, quand il alla passer la soirée dans un château hospitalier qui, au moment des chasses, recevait le dessus du panier des mondains et des mondaines.

«C'est ici que se dessina à grands traits la destinée du lycéen de Soissons, car il rencontra en ce château une sibylle qui en eût remontré à la sibylle de Cumes. En effet, cette jolie sorcière des salons lui prédit ce soir-là, en lisant dans sa main, qu'il serait guil-lo-ti-né,—guillotiné,—guillotiné. Je dis trois fois la même chose, comme les Américains, parce que cela en vaut bien la peine.

«Le lycéen aurait bien pu répondre à la sibylle que la guillotine n'étant pas inventée quand on inventa la chiromancie, il était donc impossible que la guillotine fût marquée dans l'alphabet de la main. Mais le lycéen n'était pas pédant, il passa condamnation sur sa condamnation….»

Georges du Quesnoy en était là de son récit, ou plutôt de sa préface, quand on annonça M. de Margival et Mlle de Margival, le père et la fille.

«Je ne les attendais pas si tôt! s'écria Mme de Sancy; décidément c'est comme a Paris: quand on va en soirée on y va le lendemain, c'est-à-dire après minuit.»

Mlle de Margival était une pensionnaire à peu près comme Georges du Quesnoy était un lycéen. On n'est plus naïf, on n'est plus ingénue: on garde bien encore en sortant du collège et du couvent une expression de gaucherie et d'embarras qui révèle la candeur, mais cette expression qui a bien son charme est trop tôt corrigée par la désinvolture voulue, que dis-je! par la désinvolture apprise; car aujourd'hui, c'est une des sciences de l'éducation.

Mlle de Margival fit une entrée radieuse; elle avait gardé sa pelisse, mais arrivée au milieu du salon, elle la laissa tomber avec un abandon charmant. Une pensionnaire se fut retournée pour la ramasser, mais Mlle de Margival continua à s'avancer vers la maîtresse de la maison, sans s'inquiéter de sa sortie de bal. Elle savait bien, d'ailleurs, que trois ou quatre beaux messieurs du Bois-Doré se précipiteraient pour la recueillir.

«Ma belle enfant, dit Mme de Sancy, vous arrivez tout à point, car M. du Quesnoy nous conte un roman. Que dis-je, un roman! c'est son roman à lui, non pas le roman qu'il a vécu jusqu'ici, car il a encore sur ses lèvres du lait de sa nourrice, mais le roman qu'il vivra dans sa jeunesse.»

Mlle de Margival prit un air discret et pudique.

«Si c'est un roman, je n'écouterai pas, car les jeunes filles ne lisent pas de romans.»

Elle regarda son père avec un adorable sentiment d'ingénuité.

Le père sourit comme s'il n'était pas bien convaincu que ce fût sérieux.

«Je crois, ma chère Valentine, que tu peux te risquer, car ce doit être ici un roman, pour les jeunes filles.»

Georges du Quesnoy n'avait jamais vu Mlle de Margival. Il s'était levé à son approche, il s'inclina devant elle en lui disant:

«Vous pouvez d'autant plus vous risquer, mademoiselle, que mon roman est fini.

—Votre roman est fini? s'écria Mme de Sancy.

—Oui, madame, mon roman est fini parce qu'il n'est pas commencé.»

En disant ces mots, Georges du Quesnoy attachait ses deux yeux bleus sur les yeux noirs de Mlle de Margival.

Ceux qui regardent de près le spectacle de la vie auraient pu voir à cet instant sur le jeune homme et sur la jeune fille ce choc imprévu que les psychologistes appellent l'avant-coureur de l'orage, ou l'entraînement du magnétisme. Pour moi qui ne suis qu'un historien des choses du coeur, j'appellerai cela le premier avertissement de l'amour.

On eut beau faire, Georges du Quesnoy ne voulut pas continuer. Vainement Mlle de Margival, qui semblait fort attristée d'avoir interrompu un roman à son premier chapitre, pria le jeune homme de poursuivre son récit, il s'y refusa avec quelque impatience.

«C'est ridicule, dit-il, de s'amuser aux jeux de l'imagination, quand la vérité est bien plus romanesque. Tout ce que je puis faire, c'est de vivre à pleine coupe et à quatre chevaux, si j'ai de quoi les nourrir, pour avoir l'honneur, l'an prochain, de venir vous conter cette année scolaire, puisque je suis étudiant en droit, à moins que d'ici l'an prochain je n'aie été guil-lo-ti-né.»

Et il apprit à Mlle de Margival comment il avait été condamné à mort par la chiromancienne.

«Ce n'est pas un jugement sans appel? dit la jeune fille.

—Sans appel, mademoiselle.

—Vous aurez le recours en grâce.

—Je veux bien, si c'est vous qui devez me faire grâce.

—Je vous le promets, reprit Mlle de Margival, si je suis reine de
France.

—Oh! mon Dieu, mademoiselle, il ne faut pas toujours être la reine pour avoir droit de grâce. Et puis pourquoi ne seriez-vous pas reine de France?

—N'est-ce pas?»

Et la jeune châtelaine s'éloigna avec une attitude toute royale.

C'en était fait de la soirée, les voisins de campagne avaient demandé leurs breacks ou leurs calèches; les invités de Paris aspiraient à leur chambre à coucher. Plus d'un n'était pas fâché de n'avoir pas à subir le roman du lycéen. Mme de Sancy seule regrettait que la soirée ne se continuât pas jusqu'à l'aurore, tant elle avait peur de la nuit.

C'est que la nuit, de par un acte de l'état civil et par une cérémonie religieuse, elle était bien et dûment la femme légitime du comte de Sancy-Lépinay, un provincial s'il en fut,—un mari s'il en sera,—car pour lui le mariage n'était pas une chambre à deux lits. Il y a des hommes qui se marient pour avoir une dot, le comte de Sancy-Lépinay s'était marié pour avoir une femme.

Mais ce n'est pas là notre histoire!

V

LE MONDE DES ESPRITS

A quelques jours de là, il y avait encore une soirée chez la comtesse. Mais cette fois le salon était presque désert, les Parisiens s'étaient envolés, il n'y avait plus que les voisins de campagne et la jolie sorcière, qui passait l'automne au château. A cette autre soirée, Georges du Quesnoy amena son frère Pierre.

Pierre du Quesnoy était l'aîné. Sorti du collège depuis Pâques, il ne voulait rien faire, si ce n'est des vers; selon lui, vivre en communion avec Dieu et la nature, c'était toute la vie.

Quoique son père lui eût souvent représenté que le devoir de tout homme digne de ce nom est de vivre avec les hommes; quoiqu'il lui eût répété sans cesse qu'il n'avait pas de fortune pour vivre les bras croisés, le jeune homme n'en démordait pas, tant la poésie est aveugle en sa passion.

Il vivait très-solitaire, tantôt chez son père, tantôt réfugié dans un petit pavillon de chasse attenant à une ferme de deux cents arpents, qui était toute la fortune de la famille. Il vivait de rien, rêvant, chassant, écrivant, tout aux livres et aux bois. Quand son père lui reprochait son far niente, il lui répondait: «Faut-il donc tous les biens du monde pour vivre?»

Beaucoup d'esprits sont ainsi pris par la rêverie en la première année de la vraie jeunesse; les uns par paresse poétique, les autres dans la peur de l'action. Il est si difficile de bien faire et il est si facile de ne rien faire!

Georges du Quesnoy présenta son frère à la devineresse.

«Madame, je vous présente le plus beau paresseux des temps modernes. Je serais bien curieux de savoir ce que celui-ci a dans la main. Je crois qu'il n'a rien du tout. Et pourtant ce n'est pas faute de coeur ni faute d'esprit.»

La jeune dame prit la main de Pierre.

«Voyons, dit-elle, j'aime les mains des jeunes, car je ne suis pas de celles qui prédisent ce qui est déjà arrivé.»

Elle étudia silencieusement la main.

«C'est incroyable, dit-elle tout à coup. L'alphabet n'est pas bien formé, des lignes indécises comme dans la main d'un enfant, rien n'est accentué, on voit bien que M. Pierre du Quesnoy n'a pas encore tenu pendant toute une heure la main d'une amoureuse, car rien ne marque les lignes comme cela.

—Enfin que voyez-vous? demanda Georges avec une vraie curiosité.

—Des prédictions vagues, comme pour le premier venu; ce n'est pas la peine d'en parler. Attendons que la ligne de l'amour et de la fortune ait mieux sillonné la main.

—Mais encore? dit à son tour Pierre du Quesnoy.»

La jeune dame laissa retomber la main.

«Rien, vous dis-je.»

Mais en disant cela, une grande expression de tristesse s'empara de la figure de la devineresse.

«C'est ma main qui vous a fait pâlir? lui dit Pierre du Quesnoy.

—Non, monsieur, répondit la dame en se levant, c'est un souvenir de deuil qui a traversé mon esprit.»

La comtesse de Sancy alla vers son amie:

«Ma chère belle, pourquoi ce visage, renversé?»

La devineresse se pencha à l'oreille de Mme de Sancy.

«C'est étrange, dit-elle, cette famille est prédestinée, car celui-là périra de mort violente comme son frère.

—Allons donc!

—Vous verrez cela.»

Georges du Quesnoy, qui écoutait aux portes, avait entendu. La prédiction faite à lui-même ne l'avait pas ému beaucoup, mais cette fois c'était plus que sérieux. Il devint pensif, tout en murmurant:

«Cette femme est une folle ou une voyante.»

La chiromancienne aussi avait entendu.

«Voyante, et pas folle, dit-elle tout haut. Puisque vous venez de faire votre philosophie et que vous croyez encore à la poésie, n'oubliez pas que les philosophes et les poëtes, Socrate comme Aristophane, Descartes comme Byron, ont tous été superstitieux, parce que tous les grands esprits ont entrevu le monde surnaturel. Ce sont les puissances occultes qui mènent le monde. Les Orientaux nomment Fagio les esprits qui donnent la mort aux hommes; car tous ne meurent pas de maladie. Et encore, qui a donné la maladie?»

Georges du Quesnoy voulut railler.

«Ah! oui, la fièvre maligne, cela vient des esprits malins.

—Je ne ris pas. Il n'y a qu'une seule maladie: la décomposition du sang. Or la décomposition du sang vient toujours d'une cause morale. C'est l'âme qui tue le corps, par les passions ou par les chagrins. Les Orientaux reconnaissent surtout l'esprit invisible—le Fagio—qui frappe de mort soudaine. Voulez-vous un exemple? Le sultan Moctadi-ben-Villa dit un jour à une de ses femmes: «Pourquoi ces gens sont-ils entrés ici?» La femme regarda et dit qu'il n'y avait personne. Mais au même instant elle s'aperçut que le sultan pâlissait. «Chassez ces gens,» reprit-il. Disant ces mots, il expira.

—Tout cela, dit Georges du Quesnoy, ce sont des contes arabes des Mille et une Nuits.

—Des histoires des Mille et une Nuits? Voulez-vous que j'ouvre l'Évangile pour vous convaincre; monsieur l'esprit fort?

—Oui, ouvrez donc l'Évangile.»

Il y avait là, sur la table, l'Évangile illustré par Moreau le Jeune.

La chiromancienne se leva pour le feuilleter.

«Tenez, dit-elle, voilà tout justement le cinquième chapitre de l'Évangile selon saint Marc. Lisez vous-même.»

Georges lut qu'une légion d'esprits impurs, possédant un pécheur, s'accrochaient à sa vie pour le fixer jour et nuit dans les sépulcres et sur les montagnes_, où les légionnaires infernaux imposaient tous les sépulcres à ce pauvre homme. «Comment te nommes-tu?» lui demanda Jésus. «Je me nomme légion, parce que nous sommes innombrables.»

«Ah! reprit Mlle de Lamarre, vous ne croyez pas aux esprits, mais l'Évangile, le livre des livres, les consacre à chaque page. Saint Luc ne vous dit-il pas que tout homme est une maison pour les esprits flottants? «Lorsqu'un esprit impur est sorti d'un homme, il s'en va par des lieux arides cherchant la solitude, mais comme il ne trouve pas le repos, il dit: «Je retournerai dans ma maison.» Y revenant, il la voit belle et parée; alors il s'en va prendre sept esprits plus méchants que lui et il leur dit: «Entrez dans ma maison, voilà votre demeure.»

Georges relisait l'Évangile avec surprise.

«On sait tout, dit la chiromancienne, excepté l'Évangile.

—Oui, reprit Georges, l'Évangile ne parle que par parabole et par symbole: les sept hommes plus méchants que le premier esprit, qui font élection de domicile chez le pauvre pécheur, ce sont les sept péchés capitaux!

—Qu'importe! qui vous dit que les sept péchés capitaux ne sont pas des esprits? Saint Augustin, qui n'était pas un esprit faible, non plus qu'un esprit fort, connaissait bien ces ambassadeurs de Satan. Dans la Cité de Dieu qui est son Évangile, ne vous dit-il pas: «Veillez, veillez sur vous-même, car ces natures perfides, subtiles et familières à toutes les métamorphoses, se font tour à tour Dieu, démons ou âmes de trépassés: heureux qui leur échappe!» Avant saint Augustin, saint Paul n'avait-il pas dit: «Satan lui-même se déguise en ange de lumière pour nous mieux tromper»?

—Pour trouver le diable, dit gaiement Georges du Quesnoy, Mlle de
Lamarre va appeler à son aide tous les saints du calendrier.

—Voulez-vous que je vous cite Socrate et Platon? Ceux-là ne croyaient ni à l'Olympe ni au Paradis, mais ils ont reconnu l'existence des anges. Qu'est-ce que la magie? Une fenêtre ouverte sur le monde mixte placé en dehors de nous, composé d'âmes en peine, celles-ci esclaves du mal, celles-là déjà libres, pour le bien.»

Mlle de Margival, qui venait d'arriver, s'était approchée de Mlle de Lamarre, sous prétexte de feuilleter l'Évangile, mais au fond c'était pour voir de plus près Georges du Quesnoy.

«Tout cela, dit-elle, ce ne sont que des paroles; puisque vous parlez magie, faites-nous voir le diable.

—Le diable, dit Mlle de Lamarre, je ne crois pas que je le trouverai chez moi. Mais je pense qu'il ne faudrait pas se donner beaucoup de peine pour le trouver un jour chez M. Georges du Quesnoy.

—Eh bien, mademoiselle, dit le jeune homme en s'inclinant vers la jeune fille, ce jour-là je vous ferai voir le diable.»

Ils causèrent tout un quart d'heure—à l'américaine—dans la première ivresse d'un amour imprévu.

VI

LES BUCOLIQUES

Le lendemain, Georges du Quesnoy alla encore se promener aux lisières du parc du château de Margival, s'imaginant voir réapparaître dans les lointains cette adorable vision qui l'avait enchanté l'avant-veille. Mlle de Margival la lui avait rappelée; mais, en la regardant bien, il n'avait pas reconnu cette belle fille svelte, qui semblait s'envoler en marchant, cette figure de séraphin, cette blancheur rosée, ces attitudes idéales qui appartenaient tout à la fois à l'ange et à la femme.

Quoiqu'il fût moins rêveur que son frère le poëte, il aimait à s'isoler dans ses songes. La méditation n'était pas profonde, mais, comme son âme était ardente, il s'abandonnait à tous les méandres de la pensée, sans souci des choses extérieures. Selon l'expression de Swedenborg, «il ne lui fallait qu'un instant pour sortir de chez lui et monter au septième ciel».

Aussi, oubliant bien vite que le parc n'était pas une grande route, il franchit le petit saut-de-loup comme s'il passait dans ses terres. C'était le côté du parc le plus solitaire et le plus boisé. En le voyant faire, le garde champêtre ne l'eût pas appréhendé au corps, parce que M. de Margival permettait aux moissonneurs et aux vignerons de venir puiser de l'eau à une petite source minérale qui jaillissait sous les grands arbres.

Georges s'arrêta devant la source et but dans sa main.

Quand il releva la tête, il murmura avec un sourire de joie: «Ah! la voilà, la voilà encore.» Il venait de voir à une portée de fusil, à travers les ramées, sa chère vision, blanche, légère, belle comme l'avant-veille. Elle n'effeuillait plus de roses et elle semblait pensive. Il vit bien que décidément ce n'était pas Mlle de Margival. Il marcha rapidement, décidé à aborder cette belle inconnue, mais ce fut toujours le même jeu: plus il s'avançait, plus elle s'éloignait. Il ne désespérait pourtant pas de l'atteindre, quand tout à coup Mlle de Margival, débusquant d'un massif, lui apparut à son tour, effeuillant des marguerites.

«En vérité, dit Georges du Quesnoy, il y a de la féerie dans ce château.»

Quoiqu'il n'eût pas frappé à la porte pour entrer, il jugea qu'il ne pouvait moins faire que de saluer Mlle de Margival.

La jeune fille le salua à son tour avec une grâce de pensionnaire émancipée.

Elle voulut rebrousser chemin, comme si elle fût fâchée d'être surprise ainsi consultant l'oracle; mais comme, après tout, elle demandait à la marguerite si M. Georges du Quesnoy l'aimerait un peu ou beaucoup, passionnément ou point du tout, elle trouva bien naturel de lui accorder une audience sous la voûte des cieux. Donc, après ce que nous appellerons une fausse sortie, elle vint bravement à la rencontre du jeune homme.

Ils s'abordèrent avec quelque embarras, tout en voulant cacher tous deux leur timidité ou leur émotion:

«Mademoiselle….

—Monsieur….»

Et un silence glacial tomba devant eux.

«Mademoiselle, reprit Georges, vous habitez un château enchanté.

—Je ne trouve pas, monsieur. Où voyez-vous qu'il soit enchanté?

—Primo, mademoiselle, vous l'habitez; secundo, il y a une autre jeune fille qui m'est déjà apparue deux fois comme dans les contes de fées.

—Tertio, monsieur, vous êtes un visionnaire.»

Mlle de Margival, qui, au fond, n'était pas timide, qui promettait même d'être une femme sans peur, sinon sans reproche, avait repris pied et maîtrisait son émotion.

«Je vous jure, mademoiselle, que tout à l'heure j'ai vu là-bas, plus loin que les marronniers, une jeune fille passer en robe blanche, légère comme une ombre.

—Et d'abord, monsieur, vous conviendrez que la robe blanche n'est pas de saison.

—Ma foi, mademoiselle, quand on est chez soi….

—Chez soi! dans un parc qui est ouvert à tout le monde.

—Je ne puis le nier, puisque j'y suis moi-même.

—Oh! vous, vous n'êtes pas tout le monde, vous êtes de nos amis depuis hier.»

Georges s'inclina.

—«Mademoiselle, avez-vous une soeur? une cousine? une filleule?

—Ah! oui, vous revenez à votre vision. Eh bien, la vérité, c'est que je n'ai ni soeur, ni cousine, ni filleule; c'est qu'il n'y a au château que mon père et moi, avec un jardinier, un valet de chambre, une cuisinière et une femme de chambre, qui ne sont pas du tout en robes blanches.

—C'est que vous ne connaissez pas cette jeune fille, mademoiselle. Puisqu’après tout ce parc est ouvert à tout venant, il n'est pas impossible qu'une demoiselle du voisinage y soit venue cueillir des fleurs.»