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LA CONSCIENCE
DANS LE MAL
DU MÊME AUTEUR:
La petite angoisse, roman.
Pour l’amour du laurier, roman.
Le démon secret, roman.
Sentiments, critique.
Les moments perdus de John Shag.
Le bar de la fourche, roman.
L’enfant qui prit peur, roman.
Écrit en Chine.
Le mirage, roman.
L’esprit impur, roman.
Fantasques, petits poèmes.
Prochainement:
Le jour naissant, roman.
Copyright by Les Editions G. Crès et Cⁱᵉ, 1921.
GILBERT DE VOISINS
———
LA CONSCIENCE
DANS LE MAL
ROMAN
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cⁱᵉ
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: CINQ EXEMPLAIRES SUR CHINE HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 5, ET CINQUANTE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, DONT DIX HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 6 A 45 ET DE 46 A 55.
A MON AMI
PAUL ALFASSA
G. V.
LA CONSCIENCE DANS LE MAL
I
Dans ses études, Mathieu Delannes tenait un rang très enviable; tout au plus pouvait-on lui reprocher de n’y pas prendre grand’peine. Il se distinguait de façon générale, continue, sans briller par aucun de ces mérites particuliers qui flattent le maître et engagent la réussite future du «sujet». Son humeur tranquille, son travail assidu ne laissaient jamais rien prévoir de surprenant: il ne se fût pas plus départi de son calme qu’il n’eût, par exemple, saboté une composition. Il demandait seulement qu’on le laissât libre. Les critiques du professeur n’arrivaient pas à l’émouvoir; elles l’intéressaient, par contre, venant d’un personnage commis à cet emploi. Il y réfléchissait, le temps qu’il faut, puis il pensait à autre chose. Très bon camarade, chacun en eût témoigné, Delannes participait peu, néanmoins, à la vie de ses pairs et n’appartenait que nominalement à cette maçonnerie diffuse, liée par tant de conventions secrètes, à peine avouées, qu’est une classe de rhétorique ou de philosophie. Il voulait se sentir libre avant tout. Son influence sur ses condisciples était due, en partie, à cette indépendance même et à certain respect qu’il ressentait obscurément de la liberté individuelle d’autrui. Pour peu qu’il fût avisé, le professeur trouvait en lui une aide puissante. Mathieu ne tirait d’ailleurs pas le moindre orgueil de cette collaboration qui lui paraissait toute naturelle: il s’étonnait qu’on l’en remerciât.
«Mais oui, répète M. Jauffrey dont la belle barbe de philosophe ne cache pas le sourire très doux, dépourvu d’ironie, j’ajouterai que l’un de mes collègues, votre professeur de l’an dernier, partage mon opinion; il sera heureux de savoir que je vous l’ai transmise. En somme, vous nous facilitez la tâche. Nous avons devant nous une société déjà un peu organisée; cela est précieux, croyez-moi, quand on s’adresse à un auditoire dont l’attention se désagrège si aisément. On se fait mieux entendre et les résultats sont meilleurs. Voilà pourquoi je tenais à vous serrer la main, aujourd’hui.»
D’abord Mathieu Delannes a paru gêné. Il réfléchit un moment avant de répondre, puis:
«Vous êtes bien bon, monsieur Jauffrey...» dit-il.
Dans sa longue main sèche, il prend la main tendue, la main lourde et grasse du brave psychologue et l’étreint vigoureusement.
«Tout de même, ça me fait plaisir.»
M. Jauffrey n’est pas un sot: il a vu le pincement triste des lèvres.
«Tout de même?... Je comprends mal, Delannes... Que voulez-vous dire?
—Oh! rien, monsieur Jauffrey, rien de spécial. Comment vous expliquer? Je tiens trop à ma liberté, peut-être, mais quand on me remercie... j’ai peur.»
M. Jauffrey serait-il ému? On le dirait: sa voix s’adoucit encore.
«Pourquoi, mon enfant? Dites-moi votre pensée.»
Holà! Holà! M. Jauffrey exagère. Étrange manière de parler!... Delannes se tient sur la défensive: il déteste les effusions. Sa bouche se durcit, son regard se ferme. Donnera-t-il une réponse précise? Se laissera-t-il prendre au piège affectueux? Non: il bredouille quelques paroles de politesse, salue respectueusement et se retire.
«Tiens! murmure le professeur, quel singulier bonhomme!»
Mais il en a trop rencontré de ces jeunes gens qui l’étonnaient, un jour, par une phrase inattendue, maladroite, inopérante, faite de vocables courant... si obscure. C’est le langage secret de leurs dix-sept ans. M. Jauffrey ne l’a jamais parlé ni compris.
Cependant, Mathieu Delannes marche vite: il a déjà traversé la cour et franchi le seuil du collège.
II
Un vigoureux gaillard, très roux, très grand, les cheveux drus plantés bas sur le front très large... Et quelle carrure! A cette impression de force bien assise, trop sûre d’elle-même, le regard des yeux verts apporte un tempérament par quelque chose de franc, d’une franchise jeune, dont la physionomie est comme illuminée, par quelque chose de très clair et de très pur. Il y a de la pitié dans ce regard.
Pour l’instant, Mathieu Delannes, rencogné dans un compartiment poussiéreux de chemin de fer, s’ennuie fort. C’est une journée d’été, en Normandie, et les stores baissés, battant sur les fenêtres ouvertes, n’empêchent guère la chaleur de se manifester. Delannes suffoque et le roman policier qu’il s’oblige à lire ne l’intéresse pas. Il s’est tiré facilement, brillamment, paraît-il, de l’épreuve du baccalauréat et va rendre compte de ses lauriers à M. Jacques Mesnard, son oncle, son seul parent.
Depuis quelques moments, on aperçoit la mer. Voici que le train s’arrête. Mathieu confie sa valise à un employé de la petite gare et saute sur le quai. Bientôt après, une carriole l’emporte sur la route blanche.
«Belle journée, monsieur Mathieu, pour votre arrivée!
—Un peu chaude, Louis... Comment va mon oncle?
—Oh! Monsieur est toujours de même: sa goutte, ses douleurs... Il ne sort pas beaucoup. Rien de changé, comme vous voyez.
—Et mon ami Hourgues?
—M. Hourgues se porte bien, Madame et la petite aussi. Ah! des braves gens, ceux-là, on peut le dire, et qui n’embêtent pas le monde. Un gérant, voyez-vous, c’est tout bon ou tout mauvais. M. Hourgues, il me parle comme à un ami, et j’ai beau être cocher, il me serre la main. C’est pas monsieur votre oncle qui saluerait un domestique!»
Le trot vif du cheval, de légers tourbillons blancs, un ciel bleu pâle, envahi de lumière, les champs longuement étendus, des bêtes, des verdures légères, tout un paysage familier à Delannes et qu’il aime... Une heure durant, les cahots coupent sa causerie avec Louis. Il est heureux de retrouver le vieux cocher au parler franc qui, jadis, lui apprit à grimper aux arbres, à marcher sur les mains, à nager, à monter à cheval, à conduire, et sous la surveillance duquel il tua son premier lapin.
Là-bas, ce bosquet touffu de marronniers marque la fin de la course. Il jette de l’ombre sur un large gazon bordé de plates-bandes aux diverses teintes, devant une haute façade grise, sans style, d’aspect sérieux et bourgeois. C’est la maison natale de Mathieu. Les roues de la carriole grincent contre le gravier avec un bruit connu, en franchissant la grille, en contournant le bassin aux carpes, en s’arrêtant au seuil où deux grands vases ornés ont presque disparu sous les entrelacs, festons et guirlandes d’une somptueuse vigne vierge qui rougit déjà.
Delannes met pied à terre, sans se presser, tranquillement. Il a pourtant un cri de joie en voyant paraître, les bras tendus, cet homme grisonnant dont le regard bleu garde tant de jeunesse:
«Mon ami Hourgues!
—Mathieu, vous voilà dans une forme splendide! Vos succès ne vous ont pas fatigué.
—On parlera de ça plus tard; embrassons-nous d’abord.
—Je sens que vous crevez de soif. Venez boire dans mon bureau; Lucie et la petite nous y rejoindront; elles sont sur la plage; on ne vous attendait pas si tôt... Mais j’oublie de dire que votre oncle est dans sa bibliothèque, prêt à vous faire bon accueil.
—Quand je serai lavé, changé, j’irai le joindre. Maintenant, vous devinez juste, Hourgues: il me suffira de boire frais.»
III
Vêtu de blanc, l’œil vif et la mine dégagée, Mathieu s’en fut frapper, plus tard, à la porte de son oncle. M. Jacques Mesnard était assis dans un grand fauteuil, devant la fenêtre ouverte d’où l’on dominait une vaste prairie dévalant jusqu’à la plage entre deux bois qui, de droite et de gauche, étendaient leurs verdures. En face, c’était la mer, grise et marquée de taches violettes, sous le ciel lumineux plein de grandes nuées. Le vieil homme regardait ce paysage en fumant des cigarettes, inlassablement. A ses pieds, une bassine de cuivre servait à recueillir le rebut de son pétun. Sur ses genoux, un journal restait inutilisé; parfois il se le faisait lire par Hourgues ou Mme Hourgues qu’il interrompait, à chaque instant, pour placer des commentaires. Ils étaient sarcastiques, toujours, et souvent grossiers.
Une figure en lame de couteau, des cheveux jaune sale, tombant en mèches sur un front étroit; un long nez mince, une bouche dessinée pour émettre des railleries, peu de dents, et celles-là presque noires, un menton pointu, des mains, belles jadis, maintenant déformées par la goutte et dont les doigts étaient marqués d’une indélébile teinture de tabac... Il se présentait ainsi.
«Te voilà donc, dit-il sans bouger. Approche.
—Bonjour, mon oncle; comment vous portez-vous?
—A mon âge, cela ne change guère que pour de bon.
—Lucie Hourgues vient de me dire que votre dernière crise de goutte remonte à quinze jours et ne fut pas forte.
—Pas forte! j’aimerais qu’elle l’eût sentie!... Mais parlons de toi. Mathieu, tu fais grand honneur à la famille par tes succès universitaires. Une lettre de ton professeur me les a appris et je t’ai envoyé cinq cents francs, aussitôt, dont tu m’as d’ailleurs accusé réception. Il convient, de plus, que je te félicite sur un ton chaleureux.
—Ne vous donnez donc pas cette peine!
—Mais si! mais si!... Comptes-tu rester longtemps à Villedon?
—Le temps qu’il vous plaira de fixer, mon oncle.
—Mettons deux mois; tu ne me gêneras nullement et Jérôme, Lucie et la petite Alice ont fort envie de te voir. Tu pourras monter à cheval, chasser un peu, vers la fin de ton séjour, et me lire quelquefois les feuilles parisiennes. Tu dois lire avec élégance... Laisse-moi te regarder... Quelle santé! Cela aussi fait honneur à la famille.
—La famille?... où la prenez-vous, mon oncle? Je croyais n’avoir d’autre parent que vous? Mes succès, mon aspect physique, vous touchent-ils à ce point?
—Évidemment, j’exagérais pour te flatter et me concilier tes grâces; par contre j’avoue que ta culture morale, si je puis dire, ne me laisse pas indifférent... Fais-tu la noce?»
A cette question posée de façon brusque et sèche, Mathieu ne répondit rien, tout d’abord, puis:
«Mon oncle, dit-il avec douceur, il me semble que ce sont là mes affaires personnelles.
—Intransigeant! déjà!
—Je crois que le collège et, sans doute, une éducation peu surveillée m’ont donné le goût de la liberté, de toutes les libertés, spécialement celle de me réserver, en quelque sorte, au lieu de me répandre. C’est une tournure d’esprit qui me rend les confidences difficiles. Je ne me sens pas très sociable.
—Cela est fort bien dit. J’admets la réponse et sa critique incluse. En tout cas, tu te portes à merveille et ne parais pas tenté par le séminaire; si tu ne la fais déjà, tu feras donc la noce avant peu. En ma qualité d’oncle dévoué, j’ai l’agréable devoir de t’en faciliter la tâche. Après ton séjour ici, tu pourras t’installer à Paris dans un rez-de-chaussée bien situé que je conserve depuis ma lointaine jeunesse dont la période orageuse a été longue, très longue... tu le sais peut-être. Cela te donnera le loisir de songer à ta carrière, s’il te plaît d’en choisir une, fût-elle de rester les bras croisés, de t’y préparer, de t’amuser en attendant l’heure de ton service militaire et de goûter librement aux délices de la gastronomie nocturne et de l’amour...
—C’est un joli programme, dit Mathieu.
—Il est entendu que je double ta pension et te donnerai de quoi t’installer à ta guise dans ce pied-à-terre. Viens à Villedon vers la fin de l’été; le reste du temps, ne laisse pas ton vieil oncle sans nouvelles: envoie-lui des portraits commentés de tes petites amies, sur des cartes postales. Elles orneront sa table de nuit et leur vue lui réjouira le cœur... Maintenant, va te promener, laisse-moi seul. Tu dîneras avec les Hourgues. Je dîne seul, dans cette pièce; je fume ensuite un cigare, le second de la journée, et je me couche seul, comme bien tu penses: le sage doit coucher seul, doit dormir... Au revoir... Non, ne me serre pas la main, celle-là est encore douloureuse; l’intention suffit. Bonsoir... homme libre!
—Excusez-moi, mon oncle. Bonsoir.»
Mathieu sortit et M. Jacques Mesnard, seul de nouveau dans la vaste chambre qu’envahissait le crépuscule, jeta sa cigarette achevée, puis en alluma une autre.
IV
Durant les quelques années qui suivirent, Mathieu vécut à peu près comme le lui avait proposé son oncle. Installé à Paris, en garçon, dans un rez-de-chaussée qu’il orna d’accueillante manière, il fréquenta les lieux où l’on s’amuse, soupa en compagnie joyeuse et suivit la carrière de quelques demoiselles de music-hall. Sa figure d’un singulier attrait, son entrain, son humeur égale et d’enviables rentes expliquaient aisément le succès que ces jeunesses lui firent. Toutes, néanmoins, se plaignaient de l’impossibilité manifeste qu’elles voyaient à le garder longtemps. Non pas qu’il fût précisément volage: il souffrait mal une contrainte, la moindre le mettait en éveil, amenant bientôt la plus courtoise liquidation et la plus définitive.
«Ça va quelque temps, puis il rue dans les brancards.»
«On croit le tenir; un jour, il vous glisse entre les doigts.»
Deux formes données à la même pensée par deux de ses amies.
Pourtant Mlle Lily Bentham sut l’enchaîner pendant six mois, Mlle Gaby Lesurques, environ cinq. Le charme de May Read ne dura qu’une saison, mais la jeune Nicole du Théâtre Impérial l’enchanta de janvier à septembre. Ils tentèrent de conserve un voyage à Venise qui détermina leur rupture, Mathieu ayant montré, dans cette ville romantique, trop de goût pour des Vénitiennes de petite naissance et Nicole s’en étant plaint. D’autres aventures toutes pareilles menèrent avec douceur Mathieu Delannes à ses vingt et un ans.
Chaque été, quand Paris devenait insupportable, il se rendait à Villedon, sans jamais y prolonger son séjour. Aux premières feuilles rousses, Mathieu se sentait las des conversations de M. Jacques Mesnard, si sèches et piquées de trop de mots pointus. Celles de Jérôme Hourgues, de sa femme, voire de sa fillette lui agréaient mieux; avec la petite Alice, il s’oubliait à jouer des heures entières sur le sable de la plage, mais bientôt l’influence de l’oncle toujours goutteux, sarcastique et revêche se manifestait à nouveau. Déprimé, Mathieu ne jouissait plus de ce paysage de la mer et des bois qu’il aimait tant: d’un jour gris, il ne sentait que la tristesse, d’un jour lumineux et chaud, le seul accablement. Pour le réconforter, Villedon, sa maison natale, n’éveillait en lui que de trop lointains souvenirs.
Que savait-il de sa mère morte en couches, de son père qui n’avait survécu que trois ans à sa femme? Il se les imaginait par des photographies, par les bibelots de leurs chambres, par quelques anecdotes, quelques lettres retrouvées, mais cela était si peu de chose, et ce peu si peu vivant! Rentrant à Villedon, il ne rentrait pas chez lui.
Paris lui donnait d’autres plaisirs très appréciables, mais Paris ne le contentait guère. S’il avait jeté sa gourme avec toute l’ardeur d’un jeune cheval échappé, Mathieu se doutait bien que cela ne durerait pas. Ses compagnons de noce, ses camarades, les demoiselles de music-hall et les dames trop poudrées, témoins de son plaisir, lui paraissaient former une troupe d’esclaves évoquée autour de lui à seule fin de le satisfaire. Il en arrivait presque à les plaindre.
«Moi seul, je m’amuse librement. Les autres, vous par exemple, ma chère, travaillez à m’amuser.»
Ainsi parla-t-il à Gaby Lesurques (charmant visage, intelligence bornée) qui, pour toute réponse, murmura d’une pauvre voix mince:
«Ben vrai, Mathieu, tu en dis des choses!»
Et vida d’un trait son cocktail.
Quelques incursions dans d’autres mondes lui donnèrent de l’ennui; la préparation de deux examens utiles l’absorba insuffisamment. Pourtant, son année de service militaire lui fut d’un réel bénéfice. Il acceptait une discipline aussi ouvertement affichée; sa liberté n’en souffrait pas. Il se plut à cette tâche qui l’occupait d’une façon nouvelle et la ville de province qui l’accueillit faisait un bien joli cadre. Mais ces haltes n’ont qu’un temps... Un jour, on s’en va... Dès lors, il semble que les belles heures soient passées où l’on se sentait l’âme libre et légère.
«D’ailleurs, expliquait-il, cela eût duré un mois de plus que je me serais ennuyé à périr... ou jusqu’à tout casser.»
Mathieu a-t-il si peu changé depuis le collège?
Rentré à Paris, il s’aperçoit que les sorties nocturnes le tentent moins. Des projets d’avenir se précisent en lui. Bientôt, il partira; il s’installera pour quelques années dans une colonie lointaine... laquelle? il ne sait encore, mais de ce choix il s’occupe avec application.
Un soir d’hiver où la pluie tombe dru et que Mathieu étudie, dans un gros livre, l’agrément et les inconvénients de vivre en Indo-Chine, on sonne à sa porte. Il ouvre et reçoit des mains du télégraphiste ruisselant un papier bleu. Persuadé que ce sont là des nouvelles de sa jeune amie du jour qui soigne au soleil de Nice un rhume de cerveau, il déchire la feuille sans hâte, mais ce papier bleu lui vaut une surprise, car il lit:
Votre oncle succombé ce matin à une attaque de goutte. Funérailles lundi midi. Sincères condoléances, affections. Jérôme Hourgues.
«Il convient donc que je parte au plus tôt,» se dit Mathieu.
Ayant consulté l’indicateur, il sonna la femme de chambre et lui annonça qu’il prendrait le train de 8 h. 12, le lendemain, dimanche.
«L’oncle est mort...»
Nulle émotion ne naissait. Il se fût étonné d’en ressentir une très vive, mais ce vieillard qu’il n’aimait pas, qu’il n’admirait pas, dont il estimait peu la vie d’égoïste brutal, cynique, parfois cruel, vivant seul et sans amis, depuis que sa santé l’obligeait au repos des champs, ce vieillard ne représentait pas moins quelque chose: tout ce qui restait de famille à Mathieu Delannes... Mathieu serait plus seul encore.
«Et, se disait-il en regardant la cheminée où s’alignaient des photographies souriantes, je ne lui ai même pas fait tenir les portraits de petites femmes qu’il me réclamait un jour. Pourtant, c’eût été charitable et l’eût amusé... Tant pis... Trop tard!»
Il se coucha peu après et prit, le lendemain, à 8 h. 12, le train pour Villedon.
V
M. Jacques Mesnard dormait son dernier sommeil, sous une plaque de marbre gris, dans un cimetière qui n’avait rien de la grâce du cimetière de village, tel qu’on se l’imagine volontiers. Monsieur le Maire le déclarait hygiénique et moderne; c’est tout dire en deux mots. D’ailleurs, Mathieu n’avait pu s’empêcher de penser que ce petit enclos, sec, propret, fermé de murs blancs dont le faîte se défendait de l’escalade par des tessons agressifs, convenait fort bien au vieillard défunt.
Nulle occupation pressante ne le rappelant, Mathieu ne rentra pas aussitôt à Paris. La lourde chute de neige de la veille et, sur ce linceul, un soleil radieux, le dessin net et nu des bois qu’il revoyait encore vêtus de vert ou de roux, la mer d’une teinte si fine et quelque chose de léger qui flottait dans l’air froid, donnaient au paysage un attrait nouveau qui faisait oublier Paris battu par les averses.
«Je ne l’aimais pas, vous le saviez, mon ami. Pour quelle raison l’aurais-je aimé? Cependant je perds avec lui tout ce que d’autres appellent leur famille. Me voilà tout seul. Ma famille, c’est vous qui me la ferez, vous et les vôtres... J’y compte.
—Avec raison, répondit Jérôme Hourgues, mais n’oubliez pas que lui vous aimait bien, à sa façon, sans doute, qui était contrainte et désagréable (comme il pouvait aimer), sincère néanmoins. Il tenait à vous savoir très entouré, chéri de tous, heureux de vivre, heureux par l’ambition et le succès, heureux par l’amour.»
Et comme Mathieu l’interrompait, Hourgues reprit:
«Pas explicitement, non; il ne se fût pas permis d’être explicite et il lui déplaisait de parler longtemps de quelqu’un qui lui était cher. Ses phrases confuses me semblaient parfois d’une insupportable amertume... Un homme dur, je l’accorde, mais si perspicace! Se rendant compte de son aridité, de sa solitude de vieil arbre tordu, de sa stérilité, il vous souhaitait une vie abondante et féconde.
—Voyons, Hourgues! répondit Mathieu, d’une voix assez coupante, il est mort: n’en profitez pas pour le glorifier tout de suite, comme font les bourgeois.
—Je vais croire, dit Hourgues, que vous le regrettez vraiment.»
Ils parlèrent d’autre chose.
«Et quels sont vos projets pour l’avenir? demandait Hourgues.
—Oh! je ne sais pas encore. Aller aux colonies, peut-être; y travailler. Là-bas, on trouve à s’occuper de tous côtés et de mille manières.
—C’est choisir une villégiature bien lointaine, lorsque, ici où nous sommes, vous en avez une sous la main.
—Vous voulez dire que mon oncle...
—Il m’en a fait part lui-même. Je me souviens de ses paroles: «Puisqu’il tient tant à être libre, ce gaillard, au moins que je lui en procure les moyens!» M. Mesnard vous a donc laissé Villedon et toute sa considérable fortune... Le bout du monde, c’est loin, mon cher Mathieu, le climat y fût-il incomparable... Installez-vous dans votre famille, car je n’oublie pas votre affectueux propos; installez-vous à Villedon.
—Afin d’y mener la vie de son dernier propriétaire? Ah! non, par exemple! Vous continuerez à gérer cette terre que vous aimez, n’est-ce pas, Hourgues? ainsi tout sera pour le mieux, et le Tonkin, le Tchad ou Tahiti sont des lieux d’exil d’où l’on revient sans peine.
—Je serai toujours votre gérant, Mathieu, puisque vous m’en priez. J’ai succédé à mon père dans cet emploi et vous remercie de m’y maintenir, mais je vous assure qu’il y a du travail, et de reste, du travail pour plus d’un, si l’on veut faire rendre à Villedon tout ce qu’il peut donner.
—Nous en recauserons,» dit Mathieu.
La dernière phrase de Hourgues l’avait surpris.
VI
A cette proposition toute simple, si particulière néanmoins, bien raisonnable, mais décevante en ce qu’elle détruisait un beau rêve d’exil, Mathieu songeait encore, le lendemain, après qu’il fut allé présenter au curé du village ses devoirs et remerciements. Le brave homme lui avait dit d’excellentes choses, de façon trop soutenue. L’ayant quitté sur la fin d’un résumé vraiment touchant des vertus de M. Jacques Mesnard et las de ce ronron louangeur, il entra dans un petit café où quelques habitués fumaient la pipe. Atmosphère moins pure mais plus chaude qu’au dehors; de temps en temps, contre le plancher, un bruit de souliers lourds: l’arrivée d’un client précédé d’une douche horizontale d’air glacé; des paroles d’accueil, sonores, bien timbrées. Tout cela, Mathieu le connaissait de longue date. Assis devant un verre de café noir, il s’occupait de lui-même, se répétant, examinant, pesant ce que Jérôme Hourgues lui disait, la veille.
Bientôt, il leva la tête: quelqu’un s’installait à côté de lui, un grand et gros homme brun, moustachu, mal rasé, dont les cheveux passés à la pommade dessinaient sur le front bas une plaque en accroche-cœur. Il retenait au coin de sa bouche grasse un mégot éteint. Son costume, fait pour attirer l’œil, se composait d’un audacieux complet marron, d’une chemise de couleur que fermait une cravate à pois et, retournée sur le dossier de la chaise, d’une très ample, très sérieuse peau de bique.
Pour commander son absinthe, il parla fort; sa voix était cuivrée, retentissante; il prétendait à beaucoup d’importance, il prenait beaucoup de place et ses larges mains poilues aux ongles sales furent d’une abjecte majesté quand il les colla sur la table, les doigts ouverts, afin que l’on vît mieux le travail barbare de deux bagues d’or.
Et puis Mathieu s’aperçut que ce personnage n’était pas seul: une toute petite femme l’accompagnait, si petite qu’elle semblait moins femme que poupée. De beaux yeux sombres, un nez lourd, des lèvres sèches, marquées de fard, des cheveux roux, très abondants, dont la frisure bouffante débordait un chapeau modeste, sans garniture; une poitrine triste, plate, ornée d’un collier d’ambre, des bras maigres, à faire pitié, des mains aux ongles vernis, à la peau travaillée, amollie et poudrée, et beaucoup de bagues à ces mains. L’ensemble donnait une image surprenante que la robe noire, étriquée, ascétique, mal portée, accentuait encore. Elle parla, en réponse à un appel du gros homme, et ce fut, auprès d’un bruit généreux de fanfare, la mélodie dépouillée d’une clarinette.
Intrigué par ce couple étrange, Mathieu, sans bouger, l’observa, écouta.
«Tu n’as pas froid, Octave?
—Ici, pas trop, répondit l’homme, mais pour un sale pays, c’est un sale pays!
—Nous serons rentrés demain; il faudra écrire à Randal, ce soir, pour lui envoyer la liste et les renseignements.
—Les renseignements! comment veux-tu que je les trouve? C’est tout des jésuites dans le patelin: on demande quelque chose, le bonhomme répond à côté ou pas.
—Nous ne sommes plus à Toulouse!» dit la petite personne avec une mine dégoûtée.
Puis, à mi-voix:
«Qu’y a-t-il sur la liste? demanda-t-elle.
—Rien de très gras: le colosse, mais on l’a déjà vu; l’homme caoutchouc, une bonne affaire, celui-là; le cul-de-jatte casseur d’assiettes qui ne plaira pas à Randal (ces protestants, ça a des idées!) d’ailleurs, j’ai pas signé; et puis ceux de la foire de Hambourg que tu connais: le nabot est crevé, ils sont encore sept.
—C’est pas mal, Octave; c’est un joli groupe... Alors, tu reviendras pour les renseignements?
—Oui, dans six semaines. Je verrai le notaire. Il y a de belles prairies qui feraient tout à fait l’affaire. Tu m’accompagneras: j’aurai besoin de toi.
—Y penses-tu, Octave! Mme Salomon m’en voudra beaucoup si je la quitte si tôt. Elle n’a confiance qu’en moi... cette rougeur la défigure. Mme Salomon est une cliente merveilleuse.
—Ma bonne Rachel, il y a plus de galette à prendre chez Randal qu’en t’éreintant à graisser des vieilles dames.
—Tais-toi, Octave! tu me fais honte!... Et n’oublie pas de laisser notre adresse.
—T’as raison, ma poule!»
Il se tourna vers le tenancier du café:
«Brave homme! voici nos cartes. S’il venait des lettres pour ma femme ou pour moi, vous seriez bien obligeant de les faire suivre.»
Il posa deux cartons sur la table, y jeta une pièce de cent sous et se leva.
«Non, non, Rachel! dit-il à sa femme qui attendait la monnaie, il faut avoir la main large. Partons.»
Et, cueillant sa peau de bique, il s’en vêtit.
«Drôles de gens!» dit le tenancier, quand ils eurent quitté la salle.
Il y eut un murmure d’approbation chez les habitués du café.
«Qui est-ce? demanda Delannes.
—Dieu sait, monsieur Mathieu! moi, je ne sais pas. J’en avais jamais vu comme ça. Je ne comprends même pas leur métier. Tenez...»
Il tendit les deux cartons où Mathieu put lire:
Octave Boucbélère
Courtier en Singularités
Madame Rachel
Masseuse-Manucure
«Manucure! s’écriait le tenancier en riant de bon cœur, c’est pas un métier de chrétien, manucure! c’est quoi?»
VII
Rentré dans sa garçonnière, il arriva bien à Mathieu Delannes de penser quelquefois à ces deux personnages rencontrés par hasard, mais des réflexions plus personnelles, plus graves, l’occupaient, et bientôt M. et Mme Boucbélère s’en furent rejoindre au fond de son souvenir d’autres fantoches passagers qui l’avaient amusé un instant.
Six mois plus tard, il se décida... Durant ces six mois, Mathieu, sans parvenir à rien préciser, tritura des projets multiples. Tout cela restait confus, épais, quand une lettre de sa jeune amie encore absente lui annonça un prochain retour. L’enveloppe du mauve le plus galant, le papier trop parfumé, l’encre trop verte lui déplurent et aussi la façon fleurie dont l’épistolière, qui s’ennuyait sur la côte, l’assurait d’une tendresse renouvelée. Cette lettre joua le rôle de la goutte adventice dont la chute clarifie soudain un mélange obscur. Il imagina la vie qu’il serait forcé de mener: promenades au Bois, soirées au théâtre, soupers, et tout ce bavardage auquel on n’échappe pas! et tout le temps perdu!
Sa résolution était prise; l’exil, avec ses belles promesses, ne s’offrait plus à lui sous les mêmes couleurs; l’installation à Villedon, chez lui, paraissait plus simple, plus efficace, d’un rendement plus sûr; il trouverait à s’employer là, tout aussi bien qu’autre part. Hourgues lui avait souvent écrit, mais ne tâchait pas de le convaincre, et d’ailleurs Mathieu lisait ses lettres distraitement, voulant se décider seul. La chose était faite. Sans plus tarder, il envoya à Jérôme Hourgues un télégramme lui annonçant son arrivée immédiate et s’occupa des quelques problèmes ménagers que posait un si brusque départ.
Le dimanche soir, il trouva son ami qui l’attendait; sa joie était manifeste. Ils dînèrent ensemble et l’on dut avouer qu’à passer du service de l’oncle à celui du neveu, la cuisinière ne perdait rien de sa délectable maîtrise. Delannes ne tarda pas à monter dans sa chambre, plus fatigué peut-être que de raison, légèrement grisé par le choix qu’il venait de faire (le choix de sa vie, en somme), et par la subtile influence de certain sauterne réputé dont Jérôme Hourgues, pour fêter ce beau jour, était allé cueillir à la cave, de ses mains pieuses, deux des six bouteilles restantes.
Le lendemain, il se réveilla dans une vaste chambre grise où filtrait la lumière du petit matin, et, tout de suite, il n’eut aucune envie de se rendormir. D’abord, il resta immobile, charmé par un silence que seul, de temps à autre, trouait le chant des coqs. Il songea aux bruits de ce même petit matin à Paris; la comparaison l’amusa; puis il sauta du lit, voulant voir le paysage à la fois bien connu et nouveau que dominaient ses fenêtres. Il les ouvrit et s’assit dans une embrasure où, sommairement vêtu, il se livra, fumant une cigarette, au si doux plaisir de contempler.
La vaste prairie descendait vers une plage de galets ocre et jaune; plus loin, la marée, basse à cette heure, découvrait du sable, et, plus loin encore, c’était la mer, sous un voile de brumes épaisses à l’horizon, légères sur le bord. A droite, à gauche de la prairie, des bois s’étendaient, d’une verdure neuve et tendre. Tout se présentait ainsi en teintes délicates qu’un peu de vapeur unissait. Le soleil, enveloppé à l’orient, avait encore des lueurs assourdies, sans éclat, sans chaleur, qui paraissaient parfois, écartant la buée d’alentour, en reflets de nacre et d’opale. Un souffle de brise naissante animait l’air, faisait bruire la cime des arbres, effilochait une traîne de buée sur la prairie, apportait des parfums, des rumeurs, un oiseau.
Mathieu laissait errer son regard. Ce spectacle le ravissait secrètement, l’enchantait peu à peu. Un grand repos se répandait en lui, de cette sorte qui permet le rêve. Il sourit, pensant aux tons crus, aux ardeurs, aux violences des pays qu’il avait voulu visiter, de l’autre côté de la terre. Là-bas, durant ses heures de loisir, il aurait admiré mille choses brillantes, étincelantes, inattendues, mais, ici même, ne pouvait-il imaginer mieux? Les fruits à portée de sa main ne valaient-ils pas la mangue ou le letchi?
«Mes beaux projets, se dit Delannes, malgré toutes leurs précisions, étaient encore gâtés par trop de littérature... Romantisme déplorable! Au panier! Je crois que je finirai par me plaire à Villedon, par m’y faire une vie, et vraiment, ce matin, j’ai ouvert mes fenêtres sur un bien aimable décor.»
Mathieu contemple les nuées grises, lentement mouvantes, les verdures claires au léger friselis, le ciel où naissent des teintes roses, cette prairie... Soudain, une touche de couleur vive sollicite son regard; il prend une lorgnette pour mieux l’examiner: à la plus haute branche d’un arbre du bois de droite, flotte une flamme triangulaire, mi-partie verte et jaune.
Pourquoi cette flamme? il ne devine pas et, bientôt, pense à autre chose, car le soleil se révèle, frappant la rosée de l’herbe d’un rayon d’or éblouissant. L’impression est saisissante, magique; Mathieu ne quitte plus des yeux ce tapis de lumière tendu sur la prairie... Oui, tout à fait magique...
Et voici qu’il entend un cri joyeux, une clameur simple et forte, l’appel, dirait-on, d’une jeune voix humaine... D’où vient cet appel et qui le lance? Du seuil de la maison jusqu’à la mer, personne. Mathieu reprend sa lorgnette. Rien entre les deux bois, rien sur l’herbe au précieux tapis et cependant...
Un second appel, plus formé... Celui-là jaillit à coup sûr du bois de droite, mais Mathieu s’étonne encore davantage, s’étonne éperdument, quand, de ce bois, il voit sortir, image effarante, par trop imprévisible, un grand cheval, blanc de neige, qu’enfourche un enfant nu. La bête à la robe sans tache, baignée de soleil, s’encapuchonne en galopant; son mince cavalier qui semble monté à cru la conduit au bridon. Maintenant, elle s’éloigne, elle tourne, elle revient, elle s’éloigne encore, foulant lourdement l’herbe lumineuse, et Mathieu, transporté d’il ne sait quelle curiosité dont déborde son cœur, possédé d’une étrange jubilation, a tout juste le temps de chausser des sandales pour se précipiter comme un fou, vêtu de son seul pyjama de toile, dans l’escalier, puis au dehors.
Il n’a pas interrogé le vieux domestique tôt levé qui balayait l’antichambre et s’émeut de ce brusque passage: il veut voir, il veut savoir... Il se rappelle qu’il était bon coureur, jadis; il retrouve son élan, son allure, son haleine; il descend la prairie en pente douce, comme par jeu, sans nul effort. Voilà le cheval blanc! Mathieu se hâte. C’est bien un cheval blanc; c’est bien un enfant nu qui le monte. Mathieu se rapproche, bondissant sur l’herbe humide. Le voici tout près; le voici tout contre. Il touche le cheval blanc; il fait halte... Le jeune cavalier saute à terre, d’un geste souple et facile, salue de la tête, et souriant, riant plutôt, s’écrie:
«Vous avez du souffle, Monsieur!»
VIII
«Mon cher Mathieu, je vous l’ai répété vingt fois: votre mémoire se gâte, se perd. Est-ce en souvenir de votre oncle que vous fumez trop?...»
Quelques semaines auparavant, par une lettre fort explicite, Hourgues, semblait-il, avait correctement demandé à Delannes l’autorisation de louer une partie de la propriété (le bois Martin et les deux prairies attenantes) à un certain James Randal au sujet duquel il avait obtenu les meilleurs renseignements. Que le papier fût parvenu entre les mains de Mathieu, une réponse le certifiait; qu’il en eût pris connaissance autrement que d’un œil distrait, on pouvait en douter puisqu’il ignorait tout de cette affaire. Elle paraissait bonne. Hourgues avait signé. Il hésitait d’abord, l’intermédiaire lui ayant déplu, mais il reprit confiance dès qu’il put traiter avec Randal lui-même.
Il le décrivait de façon intéressante. Le premier abord ne laissait pas de surprendre: une figure de cinquantenaire que l’austérité ravage, des traits taillés à coups de serpe, un regard fermé, une bouche close, aux lèvres dures, nulle bonhomie, mais de la bonté s’exprimant par des actes, jamais par des phrases.
«Il me tarde que vous le voyiez; vous l’apprécierez, j’en suis sûr. Son entourage le respecte, le vénère. A moi, il me fait presque peur et Lucie va plus loin: elle avoue naïvement qu’il l’épouvante. Certes, on l’imagine mieux à la tête d’une troupe de moines guerriers que dirigeant un cirque, mais il y a des vocations inattendues, d’étranges rencontres et, somme toute, James Randal est bien à sa place.»
Cela réveillait en Mathieu un vague souvenir: le cirque Randal, une troupe organisée à l’américaine avec de puissants capitaux. Elle parcourait le monde de bout en bout, se faisant précéder par des fanfares sonores et une escouade de colleurs d’affiches qui recouvraient les murs des villes et des villages de placards annonciateurs devant lesquels le passant interdit, bientôt émerveillé, stationnait longtemps. Mais pourquoi le cirque Randal se trouvait-il à Villedon?
Hourgues le lui expliqua.
«Randal vient d’accomplir en Europe une magnifique tournée dont les résultats furent excellents. Il a dû s’arrêter, beaucoup de chevaux ayant eu la morve. D’autres viendront d’Amérique, dans quelques semaines; encore faudra-t-il les dresser, ce qui n’est pas une besogne facile. Pour le moment, on se repose ou l’on fait en Bretagne, en Normandie, de petites expéditions à frais réduits, sans importance... Et voilà pourquoi, cher ami, vos terres sont occupées, présentement, par cette horde nomade.»
Il rassura Mathieu sur les inconvénients possibles.
«L’affaire est bonne, je vous l’ai dit: ils paient bien. J’ai obtenu, dans notre bail, qu’ils ne mettent aucune affiche dans les villages d’alentour, aucun placard en pleins champs; ce sont d’effroyables choses qui offensent le regard. Vous en avez vu, n’est-ce pas, de ces rectangles flamboyants, verts et rouges, coupés d’une croix blanche et portant le nom du cirque en lettres démesurées? Je n’ai permis aucun signe extérieur, chez vous, certain que vous en seriez horripilé, sauf une flamme bien modeste sur un des arbres du bois Martin. Elle ne vous gênera guère.»
Hourgues donna ensuite de la troupe une description détaillée. Il commençait à la connaître et, chaque jour, y découvrait un aspect nouveau, un trait de mœurs surprenant. S’il n’avait fait qu’entrevoir Mme Randal, la femme du chef, du moins causait-il souvent avec le jeune cavalier dont l’apparition subite fut si fantastique, le matin même, et cela l’amusait de penser qu’une scène des mille et une nuits s’offrait tout de suite, dès l’aube, en Normandie, à Mathieu qui, récemment, songeait à la chercher, cette scène, au cours de voyages difficiles, en quelque pays lointain.
Avery Leslie n’était d’ailleurs pas écuyer de son métier, mais, pour se distraire, il menait parfois les bêtes à l’eau. Il lui plaisait de se baigner comme un centaure. Sa profession? danseur de corde; un vrai artiste dans sa partie. Il donnait le vertige à Hourgues et à Lucie par ses audaces d’équilibre. Lui aussi valait la peine qu’on le fréquentât, n’étant point de qualité ordinaire ni de commerce banal.
Du bruyant Boucbélère qu’il avait vu de près, lors des premières tractations avec Randal, il parlait sans estime.
«Heureusement, ni ce monsieur, ni l’ineffable Mme Rachel, sa compagne, ne sont souvent avec nous. Son métier de courtier oblige Boucbélère à de fréquents voyages: il va chercher à Vienne, à Constantinople, à Anvers, à Hambourg, partout où l’on en trouve, des monstres, des singularités, comme il dit, monstre étant, à son avis, un vocable vulgaire... Ah! les pauvres gens! ce sont pourtant bien des monstres! Ils forment ici une classe à part, qui dort à part, qui mange à part. Si jamais vous tenez à vous assurer une mauvaise nuit, Mathieu, passez quelques instants en leur compagnie.»
Les autres, les normaux ayant un rôle actif, formaient une réunion peu commune de cent cinquante individus: pour la plupart des Américains du Nord; cependant Boucbélère avait vu le jour à Toulouse, et la troupe comptait aussi un Portugais, une famille japonaise, deux Italiens, un Chinois, d’autres encore. Leurs emplois étaient strictement délimités, avec une rigueur qui donnait à rêver. Randal jouait le rôle du grand chef, du grand maître; cela se comprenait qu’une troupe de ce genre eût besoin d’être dirigée sans faiblesse. Randal ne plaisantait pas, mettant une pareille conscience, la même application sérieuse, à régler les détails d’une parade comique de trois clowns, qu’à décider, étape par étape, un itinéraire à travers l’Europe, ou à s’engager dans une affaire de plusieurs centaines de mille francs. Il s’occupait aussi de l’éducation morale de ses hommes et leur faisait des conférences qui, souvent, prenaient tournure de prêche.
«Vous trouverez chez ces gens plus d’un sujet d’étude et beaucoup de délassement; ils ne sont point ennuyeux: vous vous divertirez en leur compagnie, je le gage, car ils vous paraîtront vivants et c’est une qualité que vous prisez. Leurs chevaux sont à notre disposition, bien entendu; ils ne furent pas tous contaminés. Je vous signale mon ami Sam Harland, merveilleux écuyer et brave homme. Il connaît à fond les écuries et saura choisir un poney qui vous convienne. Tout ce petit monde forme un ensemble qui, d’abord, surprend un peu, mais que j’ai fini par aimer. Vous ferez de même et votre science de l’anglais vous servira. Pour ma part, j’ai dû perdre toute pudeur et baragouiner honteusement, afin de me faire entendre. Les Boucbélère sont français, hélas! mais de quoi parler avec Mme Rachel sinon de massage, d’onguents, de pâtes et de crèmes, tous sujets où je ne brille pas? et que dire à Boucbélère?... l’écouter, parfois, suffit à soulever le cœur! Mme Randal aussi est française, m’a-t-on dit, mais le hasard a fait que je n’ai presque jamais causé avec cette belle personne d’expression bizarre. Randal a quelque teinture de notre langue, Avery Leslie se perfectionne chaque jour, mais le reste de la troupe sait tout juste les mots cidre et tabac. Il m’a donc fallu me procurer un précis de grammaire anglaise avec son vocabulaire; je l’étudie tous les soirs et vous aurez beau jeu à vous moquer de mes honnêtes efforts.
—J’admire tout au contraire, mon cher Hourgues, le scrupule que vous mettez dans vos moindres actions! Pour mieux gérer la propriété d’un ami, occupée par une horde barbare, devenir polyglotte, cela touche au sublime!
—A propos de barbares, dit Hourgues afin de couper court, je ne vous ai pas encore parlé de nos peaux-rouges, car nous avons ici des Indiens peaux-rouges. Ils n’ont pas rang de citoyens; comme les nègres, ils vivent ensemble et, comme les monstres, on les fréquente peu. Ils se saoulent, ils sentent mauvais, ils chapardent, mais la police est bien faite; nous n’avons pas encore eu le moindre ennui. Je les voyais selon l’image que m’en donnait jadis Fenimore Cooper: vaillance, noblesse de cœur, loyauté... Il faut en rabattre: des sauvages de décadence; c’est à pleurer! et même le type se perd, s’avilit.
«Voilà de quoi vous occuper, Mathieu, quand vous sentirez l’ennui venir et que les travaux campagnards vous rebuteront. Un cirque... peut-on même l’appeler un cirque? On y joint un music-hall démontable et un cinéma... Le music-hall réunira sur son programme des numéros rigoureusement inédits ou très célèbres (croyez bien que Randal ne me paye pas pour faire de la réclame!) quant au cinéma, il nous réserve des surprises: ses films feront courir le monde! Tout cela, mon ami! tout cela pour distraire Monsieur!...
—Hourgues, je vous rends grâces de m’avoir assuré tant de plaisirs. J’y goûterai.»
IX
«Je voudrais parler à M. Randal,» dit Mathieu.
Il s’adressait à un nègre géant qui faisait les cent pas, un cigare à la bouche, devant une grille de fortune, peinte en vert. Le nègre émit un grognement, poussa la grille et indiqua du doigt une tente auprès de laquelle deux autres colosses noirs montaient la garde.
«Je voudrais parler à M. Randal.»
Mathieu donna son nom et fut introduit.
«Soyez bienvenu, dit M. Randal; prenez un siège et parlons... Je dois établir beaucoup de questions avec vous.»
Cela fut dit lentement, par un homme de belle allure dont le visage sévère semblait, en effet, taillé dans du bois. Les joues, les lèvres étaient rasées; une mince et longue barbiche grise apportait quelque chose de caricatural à cette noble face, mais les yeux très clairs émouvaient aussitôt; ce n’était point là le regard fermé dont parlait Hourgues, il se trompait: ces yeux bleus, ces yeux liquides, ne cachaient rien. La bouche, d’un dessin sévère, se courbait en un sourire sans ironie, quelque peu désabusé. Cet homme osseux, à la peau tannée par le grand air, donnait une impression de force réservée, de calme voulu. L’ensemble imposait. Comme il cherchait évidemment ses mots, Mathieu l’interrompit et le pria de poursuivre en anglais. Ce fut donc en anglais que se fit le reste de la conversation.
«Merci: pour discuter de façon claire, je me sens plus à l’aise, mais mon ignorance est néanmoins trop honteuse; il convient que j’apprenne votre langue; croyez que je n’y manquerai pas, car un interprète trahit toujours: il ne sait pas être précis ou bien il fausse l’expression d’un sentiment... J’espère que notre présence dans vos bois et vos champs ne vous incommode pas exagérément. Jusqu’à présent j’ai traité toutes ces affaires avec votre gérant, M. Hourgues, un homme de premier ordre; il faut cependant que je vous les résume et vous demande quelques signatures indispensables. Comptez-vous faire à Villedon un séjour prolongé?»
Ils causèrent pendant près d’une heure.
«Enfin, dit James Randal, pour présenter le sujet dans sa vraie lumière, qui me vient d’en haut, et pour vous permettre de bien comprendre, je dois expliquer le caractère de mon entreprise.»
Il regardait au delà de son interlocuteur; ses yeux si clairs, si purs, se fixaient sur un point très lointain et sa parole se ralentit...
«Je sais... directeur de cirque, ce n’est pas un très beau métier, et vous jugez durement, je pense, l’homme qui gagne de l’argent en montrant à ses semblables des acrobates, des clowns, des malheureux que Dieu a mis sur terre défigurés, des cavaliers qui poussent des cris en maîtrisant leurs chevaux difficiles, et qui tirent des coups de revolver ou lancent le lasso, des équilibristes et des danseurs de corde, et d’autres danseurs sur une scène, et des histoires sur un écran... (non, monsieur Delannes, laissez-moi parler: ne soyez pas poli, puisque je suis sincère)... tout ce monde que je traîne à ma suite, d’Amérique en Europe, que je traînerai plus loin encore. Et puis, vous ne devez pas aimer les moyens pratiques de l’entreprise: je veux dire les affiches de toutes les couleurs; les drapeaux agités, les fanfares, les discours qui servent à retenir, à rassembler, et les annonces qui occupent une page entière des journaux, comme pour célébrer une eau purgative, des pilules hépatiques ou un cirage nouveau, tous les procédés de propagande, de diffusion, d’écriture dans la mémoire de la troupe James Randal, du «Randal Circus», avec ses deux initiales qui se retrouvent dans les villes, dans les champs, le long des chemins de fer, dans les gares, les omnibus, les tramways et le métropolitain de Paris: R. C., en rouge, en vert, en bleu, en noir, sur tous les murs... R. C. pour qu’on nous attende impatiemment... R. C. pour qu’on se souvienne de nous, pour qu’on nous regrette, R. C. partout! Oui, cela ne peut que vous déplaire, et quand vous songez, ensuite, que le long de cette voie, j’amasse une fortune, vous protestez en votre cœur.
—Si je protestais comme vous le dites, interjeta Mathieu, vous aurais-je loué mes terres?
—Oui, quand même, je crois, car vous ne jugez pas mes manières d’agir déshonorantes, elles vous sont simplement désagréables. Pourquoi manquer une affaire, une bonne affaire, parce que l’homme qui vous la propose s’habille, se présente d’autre façon que vous?... Laissons cela. J’ai voulu me placer à votre point de vue; maintenant, permettez que je définisse le mien.
Mathieu, surpris par ce discours, le fut encore plus quand, pour achever ce qu’il avait à dire, James Randal se leva. Il marchait avec lenteur, de long en large de la tente, sa voix grave tremblait d’émotion... peu de gestes, mais ceux-là notifiaient bien sa pensée; une grande autorité, sûre d’elle-même, et toujours un regard obstinément perdu, éclairé peut-être par cette lumière venue d’en haut.
«Écoutez... Je suis un meneur d’hommes; ma mission, ici-bas, est de mener des hommes; ils m’écoutent de préférence à tout autre; ils me suivent, ils m’obéissent. En temps de guerre, j’aurais commandé des soldats... Dieu m’a épargné cet affreux devoir: je ne mène pas mes hommes à la mort, je les mène à la vie, à la vie complète; je les mène à se connaître... Une nuit, il y a très longtemps, un ami m’invita à l’accompagner dans un lieu public où l’on jouait, où l’on buvait, où des femmes dansaient impudiquement, sous le rayon des réflecteurs, où des acrobates faisaient frémir le peuple assemblé pour les voir, où des clowns leur succédaient afin de faire rire, et c’était le vice, alentour, l’ivresse, la luxure, et les hommes et les femmes semblaient des bêtes, et le mal régnait sur eux, mais aucun d’eux n’en avait conscience... Ils étaient perdus...
«Et alors, subitement, l’idée me vint de les sauver; l’idée, reçue ainsi par grâce, descendit en moi, s’approfondit en moi, me pénétra tout entier... Je me sentais devenu un être nouveau; ma vie se traçait devant moi comme un chemin difficile, très caillouteux, possible cependant, où il fallait être fortement chaussé, mais qui, je le savais, conduisait droit où je devais me rendre.
«Les malheureux!... ah! quelle pitié! voués à la mort de l’âme, plongés dans le vice et ne comprenant pas qu’ils s’y noyaient! Ils avaient presque disparu; l’eau sale où ils se plaisaient leur emplissait la bouche, leur fermait les yeux, pesait sur leurs oreilles. Comment auraient-ils crié, la bouche pleine? comment auraient-ils vu de leurs yeux aveugles, entendu de leurs oreilles sourdes?... Ils flottaient encore, pas pour longtemps, à coup sûr!... Je me penchai sur l’eau fétide dont la puanteur m’étouffait, je me penchai jusqu’à la limite extrême de mon équilibre, et, résolument, je les tirai par les cheveux!
«Ce premier geste, ce premier effort, non, il ne me sera pas compté: il était trop facile. On fait cela de tout son cœur, on y met toute sa vigueur... ensuite vient la tâche vraiment ardue. Ah! monsieur Delannes! réunir les éléments d’un music-hall modèle, d’un cirque gigantesque, original, bien ordonné, luxueux, qui fasse oublier les autres, qui forme le public, qui le blase, au besoin; entraîner cette tribu sur la vaste terre, la nettoyer de ses souillures dans le vent du voyage, la rajeunir, la maintenir au même point de haute moralité, de perfection technique, afin de décourager toute concurrence, cela figure un grand rêve, d’abord, puis un grand projet, mais qui suppose un robuste capital «argent» pour étayer le capital «volonté». J’étais pauvre, j’ai dû m’enrichir; le moyen, je l’ai cherché, je l’ai trouvé, enfin! dix ans de travail obstiné, assidu, régulier... Aujourd’hui, je touche au but, au seul but humain, car le but divin brille devant moi, très loin, comme une radieuse aurore. Je marche vers cette aurore, suivi de ceux-là qui me sont chers, qui sont les miens.
«Oui, nous passons par un monde où le vice règne en maître, or il ne faut jamais ignorer le maître, il faut l’avoir vu de près, à l’œuvre, dans son abjecte gloire. Puisque le mal se retrouve en tous lieux, pourquoi le fuir? où le fuirait-on? Résignons-nous plutôt à vivre avec lui, en gardant bien notre âme. Ainsi, ce temps d’épreuves, nous le vivrons, mêlés au mal, mais qu’importe à un cœur pur! Seul périra d’une mort honteuse celui qui eut le courage abominable d’avoir pleine conscience du mal et de s’y employer néanmoins; seul connaîtra l’enfer, sur terre et au delà, celui dont la conscience fut mise en éveil, et qui se jette dans le mal par plaisir diabolique et pour y chercher sa perdition...»
Il annonçait, il prophétisait; son dur visage exprimait une certitude sereine, incluse au tréfonds de l’être, et l’on comprenait, à cet instant, que Jérôme Hourgues eût parlé d’un regard fermé.
Des pas, au dehors, interrompirent le singulier discours, puis une voix impatiente cria:
«James! avez-vous bientôt fini?
—Entrez,» dit-il.
Comme se relevait le rideau de la tente, il ajouta, en français:
«Ceci, monsieur Delannes, est ma femme, une compatriote de vous.»
X
«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a rasé, monsieur Delannes, avouez-le!
—Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.
—Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave homme reparaît toujours.
—Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement, Madame; je voudrais l’étudier de près.
—Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.
—M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant m’a donné certains détails vraiment surprenants.
—Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa fillette est bien gentille.
—Charmante; sa femme aussi.
—Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour, Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devine à votre figure que vous apportez du nouveau...»
Et, s’adressant à Mathieu:
«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il arrive chargé des péchés du monde.
—Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier, je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant, et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.
—Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre accent toulousain! Comment va Rachel?
—Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout des doigts et de très mauvaise humeur, elle invente une pommade extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»... Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.
—Comme il vous plaira.
—Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre chargé de toute l’horreur du monde et non pas de tous les péchés... C’est très différent.
—Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.
—Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»
Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina, sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers la tente du chef.
«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce calibre, dit Mme Randal.
—Boucbélère est à tout le moins singulier.
—Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard. Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête... Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres... Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.
—Je l’ai vue.
—Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient; la séance n’a pas été longue; et voici James.»
M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder un calme que démentait le trouble de sa voix.
«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»
Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:
«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux, d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe, qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille... A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»
Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus en main.
Mme Randal ne paraissait nullement émue.
«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»
Il ne restait à Delannes que de prendre congé.
XI
Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir, après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries, jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de la veillée.
«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent, avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des conseils pratiques; je les suis.
—Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur la corde, ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre. Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues... d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela désarme.
—Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?
—Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment dire?... unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?
—J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas? Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.
—Alice a raison.
—D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on, ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du Randal Circus... Comment savoir?...
—Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...
—Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de l’importance de son rôle.
—Que faites-vous, ce soir, Hourgues?
—Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine agricole dont je vous parlais hier... et vous?
—Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit délicieusement.
—Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour commémorer.
—Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?
—Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.
—Tant pis; dormez bien, mon ami.
—Belle promenade, Mathieu!»
Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin, sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.
Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui n’inquiète pas trop l’oreille.—Sans doute, Sam Harland joue-t-il de l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut saisir à pleins bras, il tire une toute petite mélodie dessinée en fil de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.
On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque, un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.
Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles bruyantes de bon accueil où le «welcome!» domine.
XII
Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de lune et cette longue veillée.
Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux, devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet; certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles, marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire; certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.—Peu de femmes: miss Jones, la dactylographe du chef, trois écuyères mariées, la caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance! enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue. Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.
Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.
«Vous auriez dû arriver plus tôt, dit Harland, notre camarade Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien comprise, mais qui...
—Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une voix alliacée, si vous voulez...
—Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne recommençât.
—Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol. Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.
—Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?
—Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer, éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre; le malaise disparut et j’appris la chanson.
—Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre façon.
—Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de se moquer de toi.»
Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque basse, se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.
«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...
—Oh! oui!...
—Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche, qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher, je fixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au vice.»
Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il accompagna ses dernières paroles d’un sourire...
Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit, chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.
Quelqu’un entrait.
Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug, étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit pourceau...
«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant ses cartes...
Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main, souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida Randal.
XIII
Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe réunie, un soir de fête.
«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un sketch!