GILBERT DE VOISINS
L’ABSENCE
ET LE
RETOUR
PARIS
BERNARD GRASSET, ÉDITEUR
61, RUE DES SAINTS-PÈRES, PARIS, 6e
1928
DU MÊME AUTEUR
A la Librairie Bernard Grasset
- Les Moments perdus de John Shag.
- Les Miens.
Chez d’autres éditeurs
- La petite Angoisse, roman.
- Pour l’Amour du Laurier, roman.
- Le Démon secret, roman.
- Sentiments, critique.
- Le Bar de la Fourche, roman.
- L’Enfant qui prit peur, roman.
- Écrit en Chine.
- Le Mirage, roman.
- L’Esprit impur, roman.
- Fantasques, petits poèmes.
- La Conscience dans le Mal, roman.
- Le Jour naissant, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE : DANS LE FORMAT IN-4o TELLIÈRE, CINQ EXEMPLAIRES SUR MONTVAL, NUMÉROTÉS MONTVAL 1 à 3 ET I et II ; SIX EXEMPLAIRES SUR ANNAM, NUMÉROTÉS ANNAM 1 à 4 ET I et II ; TREIZE EXEMPLAIRES SUR VÉLIN D’ARCHES, NUMÉROTÉS ARCHES 1 à 10 ET I à III ; TRENTE ET UN EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS 1 à 25 ET I à VI ; ET DANS LE FORMAT IN-16 COURONNE, TROIS CENT SOIXANTE-DIX EXEMPLAIRES SUR ALFA OUTHENIN CHALANDRE NUMÉROTÉS ALFA 1 à 350 ET I à XX.
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by Bernard Grasset, 1928
A L’AUTEUR DE « LA VIE SECRÈTE »
AU GRAND ROMANCIER, MON AMI :
ÉDOUARD ESTAUNIÉ
L’Absence et le Retour
I
Lorsque je me repris à vivre un peu, le premier objet dont la présence me fut révélée eut l’aspect d’un flacon cylindrique de sept ou huit centimètres de haut, muni d’un bouchon compte-gouttes, à l’émeri, et qui, sur son flanc, portait une étiquette rouge vif tournant au cinabre. Il m’occupa longtemps, je pense. Il représentait tout ce que les philosophes ont coutume d’appeler le monde extérieur. J’avais éprouvé déjà quelques vagues sensations de lumière, de parfums et de couleurs ; des sons avaient vibré jusqu’à mon tympan : l’écho d’une cloche, un coup de sifflet venant peut-être de la rue, le tambourin des doigts clairs de la pluie sur une vitre, le bruit sourd d’un meuble roulé, mais je ne savais placer au juste ces nouveautés dans le temps ni dans l’espace et je dois ruser, aujourd’hui, pour me les rendre intelligibles à moi-même, tant elles retournaient vite se fondre dans la nuée obscure de ce demi-sommeil qui me cloîtrait entre ses parois de velours.
Comment décrire ces choses ?
Des rayonnements, des éclairs, des bouffées, un bourdon grave et lent, un flux de la pénombre sur l’horizon noir, le reflux d’une brume striée de jaune qui montait et baissait en moi, si ce n’était au dehors.
Par quel sens les percevais-je, ces visions odorantes, ces senteurs sonores, ces musiques teintées, auxquelles la fièvre donnait un rythme ? Elles ne m’apprenaient rien, en somme, au lieu que ce petit flacon, je le vis de mes yeux, des yeux de ma face qui, jadis, admiraient les diverses splendeurs de l’univers et m’en transmettaient la joie. Toute mon attention se groupa donc autour du flacon, afin d’étendre et de compléter la vue, comme, dans le souvenir, un arbre surgi, un seul arbre à mi-côte, fait revivre avant peu la source, le chemin montant, les roches surplombantes, les chênes, les marronniers… la vallée entière.
Bientôt après, je m’aperçus que ce flacon étiqueté de cinabre tenait le milieu d’un carré blanc. Du même coup, mon évasion se confirma : il me semblait entr’ouvrir la porte de ma geôle. Le paysage s’élargissait ; j’y prenais en quelque sorte ma place, pour y jouer un rôle de spectateur.
Allongé sur le côté droit, j’admirais un beau champ de neige, bordé par des gentianes. Au centre, se dressait le flacon cylindrique, tout petit et cependant à la mesure du champ de neige, comme doit être, à celle d’une place urbaine, le monument solitaire qu’elle entoure. Les gentianes, naïves, très bleues, comme il convient, semblaient ordonnées à la façon stricte d’une platebande ou des arbres d’une avenue.
J’avais vu des gentianes en Suisse, en Savoie, en Dauphiné, non loin de tapis neigeux ; celles-ci étaient semblables et me parurent familières. Je leur souris… en tous cas, j’eus l’intention, la volonté de leur sourire.
Du temps passa : minutes ? journées ? semaines ? Comment savoir ? je n’en avais pas la moindre idée, mais je compris la qualité réelle de ce champ de neige : de la toile blanche, de la toile blanche assurément ! une nappe qui recouvrait un guéridon. Les gentianes ? des pétales de soie…
Oui, oui ! cette nappe devait être une nappe russe, brodée à son bord de fleurs bleues.
Oh ! ce fut comme si je m’échappais tout à fait, comme si j’étais libre, pour tout de bon ! Flacon, nappe brodée, guéridon, l’ensemble formait bloc, un bloc de choses vraies auquel je m’accrochai soudain, désespérément mais avec joie, en m’abîmant les ongles.
Encore du nouveau qui, cette fois, ne m’empêchait pas de souffrir… A certaines heures, je me sentais rôti sur le gril, devant un terrible feu flambant, et puis un courant froid survenu tranchait ma chair comme eût fait une lame d’acier. Ce supplice alterné me laissait un effroi sans nom, pire que l’affreuse peur de l’enfant réveillé dans l’ombre par un cauchemar qui ne veut pas se dissiper.
Parfois on m’attaquait. Des formes humaines, grossières par leur dessin et toutes blanches, se penchaient sur moi, me secouaient méchamment, m’oppressaient la poitrine, me blessaient de mille façons. Enfin, à des intervalles réguliers, on mettait mon crâne dans un grand seau plein de glace, tandis que mon corps continuait à souffrir ailleurs. Cela durait longtemps. Ma cervelle protestait, luttait contre le froid, refusait de se laisser enfoncer plus avant dans le seau de glace, jusqu’au moment où (par quel sortilège ?) ma tête, rendue à mon corps douloureux, se remettait à tiédir.
Un jour, j’aperçus avec netteté une figure, celle d’un jeune homme aux cheveux bruns, très courts, à la moustache courte aussi. Il portait un lorgnon. Jamais auparavant, je n’avais vu ce visage sérieux aux traits tirés. La bouche grave, le regard appuyé que des verres, pinçant le nez pointu, rendaient immobiles et surtout l’attention doctorale de ce regard me jetèrent à nouveau dans l’épouvante et je poussai des cris en me butant à ce visage inconnu, hostile, par conséquent, et maléficieux.
C’était pourtant là un progrès encore. Je cessai de m’occuper exclusivement du flacon bouché à l’émeri, de la nappe blanche et des gentianes, pour me rappeler un peu, très vaguement et comme un lointain souvenir, ma qualité d’homme vivant dans un monde d’hommes, puis, quelques instants plus tard, ma qualité d’homme malade.
Je venais d’être très malade…
Quel éblouissement ! De grands voiles se déchiraient devant moi ; je concevais les choses plus humainement et dans leurs rapports, quelques-unes, du moins : un petit nombre. D’autres manquaient, dont je pressentais l’importance, mais qui ne voulaient pas se laisser découvrir. Certes, je me souvins de mes derniers mois de travail excessif, des veilles continuelles, de sommeils courts peuplés de cauchemars, des interminables journées où je m’acharnais avec angoisse à finir une besogne toujours renaissante et des migraines qui m’avaient abattu jusqu’à la stupeur, puis torturé de façon à me suggérer que la folie ne cessait de me cravacher les tempes que pour m’éperonner de ses talons de fer. Je me vis même, enfourché par la folie, une folie tout en rouge qui faisait naître des blessures inscrites à mes flancs : longues traînées d’un sang aussi rouge que le manteau de celle à qui je servais de monture.
En somme, je me rappelais très bien avoir souffert, et diversement, mais une notion capitale manquait à ce souvenir. Je savais qu’elle manquait, je savais son importance et, peu à peu, une question se posa dans ma tête, s’y installa : un point d’interrogation trapu qui suivait par le haut la courbe de mon crâne, traversait en ligne droite mon front, à distance égale des deux yeux, verticalement, et prenait naissance dans ma bouche.
« Qui suis-je ? » demandait à ma place le point d’interrogation.
La réponse ne venait pas.
J’ajoutais des questions subsidiaires.
« Qui suis-je ? » signifiait sans doute « qui étais-je ? » mais ce travail excessif, de quel genre pouvait-il être ? cette besogne toujours renaissante, à quoi s’appliquait-elle ? Seule la douleur, en ses modes variés, demeurait certaine ; tout le reste me trahissait. Empereur d’un petit monde limité dont j’avais fait la découverte, je ne m’étais pas trouvé encore.
Le point d’interrogation, bien fixé dans mon crâne, bien installé, ne bronchait que par la base, par cet autre point, tout petit qu’il surmonte, point détaché qui gênait ma langue et m’agaçait les dents. J’en fus vite exaspéré. Je m’efforçai de le cracher, mais en vain.
Subitement, le supplice cessa et je me revis servant de monture à la folie, galopant, enfourché par elle, à l’allure d’un cheval emballé. J’étais en vérité une bête emballée sur le champ de neige ; cependant, avant peu, j’eus plaisir à voir saigner mes flancs, car les gouttes ne disparaissaient pas, sitôt tombées. Elles formaient des taches de plus en plus larges, d’un si beau rouge ! dont la couleur subsistait, toute fraîche, dessinant ma route. Cela me plut.
J’entraînai mon cavalier le long de l’avenue des gentianes. Ralentissant, je lui fis faire ensuite le tour du flacon solitaire et, pressant un peu, l’entraînai sur la neige qui volait en arrière sous mes coups de sabots. La folie ne me cravachait plus, je ne sentais pas son éperon. Elle m’encourageait par de petits claquements de langue, me flattait la tête, me caressait et, une seule fois, m’ayant arrêté, me donna à manger un morceau de sucre. Je pense bien qu’il n’en eut ni la forme, ni le goût… mais que donnerait-on d’autre à son cheval, au cours d’une promenade ?
En outre, je remerciais par devers moi la folie de ne point m’avoir trop poussé. J’étais une bête fourbue, claquée ; je respirais mal et ce fut avec un réel plaisir que je trouvai, en fin de course, le repos sur cette couche qui me servait de lit, sous les yeux d’un homme penché, très attentif, le nez pincé par un lorgnon.
Ce nez était pointu.
II
Sans doute, ma promenade de la veille, dans la neige, fut-elle l’occasion d’une rechute, car mes souvenirs s’arrêtent là, s’oblitèrent tout à fait. Je ne me rappelle qu’une station immobile, au fond de l’ombre la plus dense, sans nulle aventure, sans figure penchée sur moi, sans paysage visible et surtout sans couleurs. La nuit, une nuit bien close, bien calfeutrée…
C’est une rechute, assurément, et fort sérieuse, mais où l’instant vécu, l’instant souffert ne comptent pas tout seuls. Je ne sais pourquoi les événements qui suivent mon internement dans cette geôle privée de lumière ne se bousculent pas comme ils avaient l’habitude de faire auparavant. Ils se succèdent de façon plus normale et certains se placent même dans le passé, prenant figure de souvenirs, au lieu qu’il y a peu de temps, (hier ? ce matin ?) le présent seul me décrivait ma vie entière, un présent encombré, chargé de retouches, de ratures, de notes, de reprises, où le flacon monumental, le nez au lorgnon, les gentianes, le cheval emballé, les traces de sang sur la neige, se trouvaient sur le même plan, se pénétraient, sans que j’eusse la moindre envie de débrouiller tout cela, ni la notion qu’il pût en être autrement.
Voici que, pour la première fois, je puis distinguer aujourd’hui d’hier. A vrai dire, demain me paraît encore chargé de suppositions fort obscures en lesquelles j’ai peur de m’aventurer, mais demain ne m’occupe guère. Je me repose dans le temps présent, sur quelques heures d’un passé immédiat où je souffrais moins, me semble-t-il… L’espoir de ne plus souffrir du tout est absurde. Je l’écarte aussitôt, pour comparer le mauvais et le pire.
Apprenez donc que je viens, en ouvrant les yeux, de voir un grand paysage ou, plus exactement, quatre paysages mal conjugués mais d’un ensemble harmonieux. Je les reconnais, je les considère avec plaisir, je m’y promène en quelque sorte. Ils sont d’ailleurs séparés les uns des autres comme le seraient les aspects des quatre points cardinaux regardés par quatre fenêtres étroites et hautes. Je ne fais aucun mouvement du corps pour les voir, je ne bouge même pas la tête ; il me suffit de pencher mon regard vers la droite ou la gauche et de bien me souvenir. En quelques instants, je m’y retrouve. Maintenant, je sais en quel lieu du monde je me place.
Combien d’heures me suis-je assis au bord de ce fleuve jaune aux lourdes eaux ! Des verdures basses descendent jusqu’à la rive envasée, mais au delà, on n’aperçoit que cette liquide étendue que rien ne vient interrompre jusqu’à l’horizon. Tout à droite, une jonque apporte sa note pittoresque. N’est-elle pas, cependant, d’un dessin trop précis ? Les eaux bourbeuses, le ciel bas, de couleur beige, sont bien placés aux plans qui leur conviennent, mais la jonque me paraît avancer un peu plus qu’il ne faut, à cause peut-être des détails de sa voilure et des cordages…
Passons…
Ce bosquet de bambous est tout près de moi. Ah ! j’entends la brise dans ses feuilles qui, vers le haut, semblent divisées. A la base, on devine le bec d’un canard sauvage réfugié dans l’herbe et d’autres taches, plus petites, se placent adroitement, avec assez de goût, en somme, pour amuser le regard : une libellule s’agrippe à l’extrême bout d’une branche, un papillon volant, de couleur crème, piqueté d’orange, tend ses pattes pour se poser, et la gerbe de fleurs d’un arbuste voisin, aux corolles violet sombre, se détache de façon heureuse contre le vert pâle du bambou…
Passons…
Ici, je vois une masure assez ruineuse. La porte et le seuil sont d’un curieux dessin. Je n’en dirais pas autant du toit. Certes, il est en mauvais état, mais la poutre principale qui le soutient paraît d’une bien singulière perspective. Pourquoi ? Sans doute, parce que ce paon qui fait la roue appelle d’abord et retient l’attention. La délicatesse des teintes, ce vert et ce bleu qui voisinent luxueusement désintéressent de la masure qui demandait à être consolidée ou, plutôt, vue de façon plus juste, quand bien même la queue déployée du paon semblerait moins attrayante…
Passons…
Et cette cascade, admirée de tout près et d’en bas…
Quelle idée de se poster ainsi ! Le vent souffle, disais-je ; les gouttes viendront donc pleuvoir alentour et tremper le spectateur de la merveille. Que voulez-vous ! cette ruée d’eau claire, issue de la fente d’un rocher et bordée d’abord de mousses sombres, a trop d’éclat. On ne se lasse pas de contempler sa courbe, sa légèreté, les vapeurs qui l’environnent et la dalle noire contre laquelle rejaillit le fuseau liquide, pour s’épanouir en fleur transparente, en corolle de cristal dont les volutes décoratives, difficiles à saisir, ont de subtiles courbes, floues et précises à la fois, d’un charme vraiment chinois…
Passons…
Non ! non ! pour l’amour de Dieu ! ne passons pas !
Qu’importent ces décors, ce fleuve, ce bosquet, cette masure, ces ondes qui tombent en beauté ! Je me trouve au fond de la Chine ! Je suis jeune, je m’amuse et, surtout, je connais enfin mon métier !
C’est moi qui donne ses tons de pourpre au ciel du crépuscule. C’est moi qui teins de bleu le lac dormant. C’est moi qui rends les arbres verts, au printemps, qui les roussis, quand l’automne commence, et qui les dénude, en hiver. C’est moi qui badigeonne d’un même ton les vastes champs de riz et qui, d’un rouge vif, colore le bec de l’oiseau qui m’apparut, il y a quelques jours. C’est moi qui salis l’eau du fleuve et renouvelle les tons des ruisseaux. C’est moi… Non… j’exagère un peu : plus simplement, je suis peintre.
J’ai tâché de peindre cela qui plaisait à mes yeux, qui leur procurait du bonheur, qui faisait naître en moi l’ambition de me l’approprier, qui souvent se composait non sans quelque peine et m’incitait à rêver diversement. Il me fallait éviter à tout prix d’imiter, de rappeler de trop près les vieilles peintures chinoises que je dénichais parfois dans l’arrière-boutique des brocanteurs. Voir par moi-même, réaliser ma vision pour d’autres que pour moi, donner du spectacle offert une interprétation vraiment personnelle, tout en retenant avec soin l’influence de cet arome exotique, parfois enivrant, qui me forçait à comprendre la nature autrement que je n’eusse fait les roches, les forêts et la mer de mon pays de Provence ; en exprimer, pour ainsi dire, la magie par de nouvelles couleurs, des traits et des arabesques nouveaux… Voilà quel était mon seul désir.
Quelqu’un vient vers moi : un vieillard à longue barbe blanche, coiffé d’une calotte de bure, vêtu de façon paysanne, presque à la mode du pays. Je me lève de mon X et vais au-devant de lui la main tendue.
« Salut, Père Morbègue ! Vous prédisiez juste. La lumière est bonne, ce matin : j’ai pu travailler.
— Bonjour, monsieur Michel. Encore à peindre ! Vous finirez par user tous nos paysages ! »
Le père Morbègue a dit : « Bonjour, monsieur Michel ! » Je me nomme donc Michel… oui : Michel Duroy.
Ah ! je sais maintenant, pourquoi je me trouve en Chine ! Non seulement je vois les paysages qui me sont familiers, je les admire et m’y promène, mais je vois ma propre personne ; je puis la nommer librement !
III
Écoutez : je vais tâcher de m’expliquer.
Mon séjour exotique ne fut, en somme, que l’effet d’un heureux hasard, certes très bienvenu mais qui m’offrait une étrange surprise.
Je me trouvais seul au monde, mes parents étant morts dans la même année, peu après ma première communion. Ma grand’tante Valérie me recueillit chez elle et m’éleva. Je ne veux pas médire de tante Valérie à qui je dois beaucoup, mais j’ai connu plusieurs vieilles dames qui m’apprirent, plus tard, à juger celle-ci, qui me charmèrent, qui, parfois, me contaient plaisamment de belles histoires où des personnages imaginaires plus vrais que ma grand’tante, cueillaient des fruits d’or aux branches d’arbres enchantés, pour les offrir à des oiseaux-lyres dont les plumes changeaient les brises en musique, de vieilles dames, enfin, auxquelles je m’attachai tendrement.
Tout à l’encontre, ma grand’tante Valérie était trop maigre. Ses dents lui sortaient de la bouche de manière offensive, ses propres dents : elle se vantait fort, en effet, de n’avoir rendu visite au dentiste que sept fois en soixante-sept ans ! Coiffée d’un singulier ornement chevelu, couleur d’étoupe, anguleuse comme il n’est pas permis de l’être, les yeux saillants, d’un bleu terne, sans expression, très stricte et guindée par d’inexorables principes, tante Valérie m’éleva avec rigueur, parce qu’elle m’aimait bien, paraît-il, suivant une juste méthode : la sienne.
Je crois qu’elle ne chérissait, pour de vrai, que ses deux chats, deux chats de gouttière, jaunâtres, gras à lard, trop nourris, auxquels toute fantaisie était permise… (aucune à moi).
Le troisième objet de sa tendresse était un perroquet chauve, gris, impitoyablement jacassant, qui distribuait sur le tapis les graines de sa mangeoire. Tante Valérie se mettait alors à genoux (à moins qu’il n’y eût du monde), balayait la nourriture répandue et se répandait elle-même en discours hyperboliques, pour louer les vertus, les mérites, les excellences de « mon admirable Coco, mon Coco chéri, mon trésor aimé, mon roi des perroquets », enfin, d’une voix presque amoureuse, « mon Isidore », car Coco portait le nom d’Isidore, comme moi celui de Michel, dit sur un ton très différent.
Il arrivait parfois que l’un des chats, Paul ou Virginie, ayant refusé son repas, j’étais expédié, afin de ne pas déranger les servantes, chez un certain charcutier, homme de confiance dont la boutique était assez lointaine, ce qui m’enchantait peu en hiver, pour acheter de la rate dont les deux bêtes se montraient friandes à toute heure. Cette course utile me donnait, je ne sais pourquoi, l’impression d’être privé de dessert.
J’entends, je vois Virginie, Paul, Isidore ; je vois aussi ma tante Valérie… tous quatre sans plaisir, mais, pensant à eux, je me souviens, vaguement d’ailleurs, de notre appartement triste, où l’on ne pouvait jouer aux billes, situé à la fois à Paris et en province et, bien qu’il appartînt au XVe arrondissement, plus loin des boulevards et du Bois que Brest ou Besançon.
Aidez-moi, de grâce ! aidez-moi ! Voici l’ancien ennui qui menace de m’étouffer. J’en ai peur : il pourrait me saisir de nouveau ! Aidez-moi ! tirez-moi de son ombre ! donnez-moi du soleil !
Cette table austère, couverte de cahiers, de livres, de deux dictionnaires qui tiennent le coin de gauche, d’un encrier carré en porcelaine, d’un plumier et d’une feuille de papier buvard rectangulaire, d’un rouge gai, où j’ai arrangé des taches, à ma façon. Tout le reste paraît gris… Et puis, me faisant face, un homme en soutane qui me donne des leçons.
La voix de l’abbé Verdier sonne mal. Il bredouille et, comme il n’ignore pas ses travers, assure que ce défaut de langue l’empêcha de suivre une carrière de prédicateur qui promettait d’être brillante. Par contre ses leçons particulières passent pour inégalables. Il est lié avec tante Valérie à qui d’autres prêtres rendent visite et quelques dames, vêtues de noir ou de gris sombre : « Des personnes de notre monde, » a-t-elle dit.
L’abbé Verdier a une belle tête, une couronne de cheveux blancs, un peu jaunes, de belles mains sèches, une belle prestance. Il m’impose beaucoup, mais ne m’attire pas.
« La familiarité n’engendre rien de bon… »
Encore une phrase entendue, retenue, approuvée par ma tante.
Décidément, je suis un mauvais élève. Les jours passent, formant des semaines, des mois, des années. La série est interrompue par d’autres jours, d’autres semaines, où l’on ne fait rien, où l’on ne s’ennuie pas moins, cependant. L’abbé Verdier est fort mécontent de moi.
« Je rougirais d’avoir enseigné un cancre ! »
Ayant cherché « cancre » dans le premier volume des dictionnaires du coin de gauche, je trouve d’abord « crabe tourteau », ce qui m’amuse, car j’imagine mal l’abbé Verdier enseignant un crabe, et puis, hélas ! « écolier paresseux ».
Ce fut le début d’une période orageuse : reproches, paroles indignées, discours aigres de tante Valérie, tous très sévères et qu’il faut écouter de façon contrite, mais on assure que je ne sais pas m’y prendre.
« Figurez-vous, l’Abbé, il a le front de rire en dedans ! »
Ce front qui rit en dedans m’est incompréhensible.
Voici que je porte culottes, des bas de laine, puis des pantalons et une tunique. Je suis, paraît-il, un grand garçon. Je dois, faute d’être instruit par l’étude des chef-d’œuvres interprétés par l’abbé Verdier, ne point passer pour un ignorant. Et ce sont des leçons encore. On me fait connaître les monuments de Paris, ceux qui instruisent sans amuser. Quand je me promène ou, pour mieux dire, qu’on me promène (tante Valérie s’en charge) la visite proposée tourne à la leçon d’histoire : « puisque les livres ne lui apprennent rien ».
C’est ainsi que je fus mené à l’Observatoire, à la place Vendôme, à la Chapelle expiatoire, aux Catacombes de la place Denfert-Rochereau, enfin à diverses églises. Les notes mnémotechniques de ma tante, préparées par l’abbé, reposaient dans un sac de velours à fermoir de corne, puis étaient rangées très soigneusement, afin de servir plus tard.
« Quelle statue s’érigeait, jadis, où se trouve, aujourd’hui, la colonne Vendôme et comment se nommait alors cette place ? »
J’ai appris par moi-même qu’il est, à Paris, d’autres monuments, des musées où l’on voit certaines dames dépourvues de leurs vêtements et même des salles de concert où l’on joue de la musique voluptueuse.
Tante Valérie ne connaissait la volupté que par le spectacle des amours de Paul et de Virginie, qui passaient pour de gracieux divertissements puérils. Demeurée elle-même à l’état de demoiselle, ma tante ne s’offensait pas de ces jeux, elle en faisait part, au besoin.
« Regarde, Michel, comme ils s’amusent ! Sont-ils assez gentils ! »
Mais Isidore vient d’interrompre tante Valérie. Brusquement, il s’est envolé, une chaînette pendue à la patte gauche. Il plane, soutenu par des ailes immenses, et parle d’une voix que je ne lui connais pas : la voix d’un ange évadé de son vitrail.
« L’abbé Verdier, dit Isidore, est un vieil imbécile qui ne sait que raser Michel. Paul et Virginie sont des chats galeux ou le seront, un jour. Tante Valérie est une pécore mal coiffée, mal habillée, mal chaussée et moins gentille pour son prochain qu’Angèle, sa cuisinière.
« Dors, mon petit Michel ! dors ! Je t’éventerai de mes ailes et te donnerai de beaux rêves. »
IV
Je vous ai dit que j’entendais jacasser Isidore et miauler les chats de ma tante. Il se passe, aujourd’hui, quelque chose de tout différent.
Je regarde la cascade qui rejaillit sur une dalle noire et, durant que je contemple ces jeux d’eau, je me sens interrompu, en quelque sorte, par une voix toute proche de moi, tout à côté de mon lit (puisque je suis couché), la voix de l’homme au lorgnon.
Les autres bruits étaient des souvenirs de bruits, ce faible murmure semble d’une qualité différente : il appartient à l’instant présent. J’écoute et me dépêche de retenir la phrase nouvelle, si précieuse…
« Certainement, il va mieux, mais il parle encore beaucoup. On pourra, néanmoins, lui donner quelques libertés, avec prudence. »
Sa voix a baissé ; je n’entends plus rien. N’importe ! J’ai fermé les yeux et, contre mes paupières, j’ai inscrit la phrase sur un mur crépi à la chaux, en grandes lettres majuscules, bien noires. Ainsi je pourrai la relire à ma guise.
Une heure plus tard, je suppose, j’ai entendu des pas feutrés, j’ai vu des ombres qui bougeaient autour de moi, pendant que je m’exposais un problème très compliqué, très grave, et tâchais de lui établir une solution raisonnable… Mais comme ces travaux sont malaisés !
Je sais que je suis malade : mes douleurs de tête me le rappellent. Je sais que je suis en Chine : les quatre paysages que je vois me sont trop connus. Pourquoi donc ne m’a-t-on pas renvoyé en France, là-bas, où j’avais accoutumé de vivre ?… Je ne trouve rien, je m’y perds !
Oh ! que se passe-t-il ? La cascade se déplace ; je ne la vois soudain que de biais, et la masure n’a pas du tout le même aspect. Quoi ! se peut-il qu’elle résiste, si branlante, à un tel déplacement ? Aussitôt après, le bosquet de bambous s’en va et la courbe du fleuve se détord pour s’enfuir à la manière des serpents.
Un magicien a dû passer, un magicien de Chine, car tout a disparu.
Il faut que je réfléchisse, sans me troubler… Comment faire ?
« Je t’ai prié, Michel Duroy, de bien réfléchir, sans te troubler ! »
J’ai si grand peur, que je dois me donner des ordres, pour m’affermir.
« Posez-le contre le mur », dit une autre voix… La mienne ? la voix du magicien ? Non : celle de l’homme au lorgnon.
Du gris, du gris assez lumineux… je n’aperçois rien que cela, aux alentours. Plus de feuillage, ni de jonque, ni d’eau bourbeuse ou vaporisée ; rien, vous dis-je, sauf ce gris lumineux, coupé, dans le bas, par une longue barre de cuivre, surmontée à chaque bout par des boules du même cuivre… Mais… mais ne les avais-je pas déjà entrevues ? Il me semble… sans que je puisse l’affirmer, cependant.
Tout à coup, les souvenirs accourent de nouveau, se bousculent : je retrouve tante Valérie sous ses aspects les plus charmants, escortée de l’abbé Verdier, de ses deux chats et d’Isidore. Ils font de leur mieux pour m’exaspérer, sans rien inventer de nouveau, car ils manquent d’imagination, mais cette répétition me fatigue plus encore que de méchantes fantaisies.
Pourtant, Isidore ne m’a-t-il pas éventé, un soir, de ses grandes ailes ? Oh ! ce souvenir je veux le garder, sans jamais y faire allusion.
Maintenant, on parle de tout autre chose.
« Mon petit ! je crois que Virginie vient de s’oublier, la pauvrette ! sous la bergère brodée. Prends un torchon à l’office et ne manque pas de bien essuyer. Surtout, aucun reproche à la chère bestiole : il faut la traiter avec douceur ! »
« Mon petit Michel ! Isidore réclame son goûter. Ne dérange pas les bonnes. Va vite ! Pourquoi un perroquet comme celui-là serait-il privé de friandises, lorsque nous nous les permettons ? »
J’obéissais toujours, sans grâce, il est vrai, sans me montrer flatté de l’honneur que me faisait ma tante… mais j’obéissais.
Je n’étais qu’un jeune imbécile ! Refuser n’eût servi de rien, néanmoins il y a des moyens de se venger qui ne sont pas dépourvus d’un certain agrément. Je n’y songeais pas ! Aurais-je, moi aussi, manqué d’imagination, de fantaisie ? Puisque je rêvais, la nuit, des quelques lectures furtives que je pouvais faire, pourquoi ne pas en faire usage ? Ah ! les gosses sont bien peu dégourdis !
Tu ne peux supporter ta tante, ton professeur en soutane, Paul, Virginie et Isidore ?… Moque-toi d’eux ! Invente une mascarade où ils joueront les rôles qu’il te plaira de leur imposer. Transforme tante Valérie en vieille sorcière ! La voilà qui perd ses dents ; ses cheveux sont pleins de poux, une araignée lui pend au nez et le jour où elle reçoit l’évêque en tournée pastorale, au moment où elle lui fait sa révérence, je ne sais par quel accident sa jupe est tombée, son jupon a suivi, un vent-coulis venu de la cheminée relève sa chemise et l’évêque, très myope, se penche par courtoisie et met son lorgnon, afin de mieux voir.
Pendant ce temps, Paul et Virginie font des horreurs sur les pieds épiscopaux et le cher Isidore pris d’une crise de pudeur, grimpe le long des jambes de ma tante et ouvre ses deux ailes pour cacher le paysage… ses deux ailes d’ange ?
Alors tu entres, tu sauves tout, tu rabats les jupes de ta tante, tu tords le cou aux deux chats, tu donnes Isidore à l’évêque qui s’engage à le garder toujours et qui sort chaussé de soulier crottés.
Pour l’abbé Verdier que nous oublions, on trouvera autre chose, mais je te suggère, mon enfant, de le faire surprendre par ta tante, en train de violer la cuisinière sur son fourneau tout rouge, ce qui répandrait une insupportable odeur de roussi.
Oui… mais je n’y songeais pas ! non plus qu’à recevoir en cachette quelques amis de mon choix…
Ouvre leur la fenêtre ! appelle-les discrètement ! Ils ne tarderont pas à venir. Tu les connais d’après les livres, (interdits ou permis par ta tante,) mais ils vivent et tu pourras leur parler.
En voici un qui a couru le monde. Il te contera de belles histoires du Pacifique où les îles sont des lieux d’enchantement dont jamais on ne se lasse. Les femmes s’y promènent vêtues de pagnes, portant des fleurs dans leurs lourds cheveux…
Va te perdre ensuite dans la forêt où les singes se balancent aux lianes, à bout de bras, où le tigre miaule, où la gazelle fuit, où, sur le bord d’un fleuve, de grands sauriens mouillés claquent des mâchoires, où l’orchidée pousse en plein air, sans être garée par des vitres, où le paon blanc étale sa roue magnifiquement, comme pour une cérémonie…
Descends vers le bord de la mer… Les sirènes du flot, assises sur des rocs, se divertissent et jouent avec l’écume. On dirait qu’elles font elles-mêmes des bulles en baisant la crête des vagues et, chaque fois que la bulle crève, il en jaillit un chant, à tel point séducteur, que le roi d’Ithaque, voguant aux alentours, doit faire boucher à la cire les oreilles de ses compagnons.
Te plairait-il d’extraire l’or d’une mine ?… C’est un peu plus loin. Ton ami te conduira, mais attends quelques jours, car voici une fée qui vient d’entrer et se froisserait à coup sûr si tu ne l’admirais dans sa danse, au lieu que, si tu parviens à gagner ses bonnes grâces, je crois qu’elle daignera sauter à la corde avec toi.
Puisque tu t’ennuies dans ton lit, Michel, ne perds pas ton temps !
V
Non, ça ne marche pas du tout avec l’abbé Verdier. Tante Valérie s’en lamente, un jour sur deux ; elle prend à témoins de ma très honteuse indignité ses chats qui n’en peuvent mais et le chauve Isidore qui ne sait compatir qu’en jacassant sur un ton plus aigre. On va donc tenter une expérience : m’envoyer dans un collège pseudo laïc, mais bien pensant, à la campagne, jusqu’à mon baccalauréat. On s’est même arrangé pour que cette institution de tout repos me garde durant les mois de vacances.
J’ai, paraît-il, enfin bien travaillé. Trois ans, j’ai fait honneur à ma famille (telle est la formule), puis est venu l’affreux accident.
Mes maîtres m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Les beaux-arts… ces mots me forcent à m’interrompre.
Tout à l’heure, je vous parlais d’un paysage qui s’en allait en morceaux. Je comprends pourquoi ! Le paysage était simplement un paravent à quatre feuilles que l’on ouvrait devant la fenêtre. Il m’enchantait si fort que j’avais à peine remarqué la barre de cuivre de mon lit et ses deux boules.
Ce paravent, je l’avais peint moi-même, là-bas, en Chine. Mais je ne suis donc plus en Chine, aujourd’hui ? Je suis peut-être à Paris ! Ah ! que de choses m’assiègent ! Ne m’en veuillez pas : je me sens plus instable. Excusez… Je retourne en arrière.
Mes maîtres, dis-je, m’ont découvert un goût pour les beaux-arts. Combien ai-je dessiné de roses, de pots en grès, de chaises, de bustes en plâtre, jusqu’à satiété, jusqu’au découragement ! mais je m’en consolais, étant autorisé à fouiller dans la bibliothèque du collège, bien fournie…
Et puis est survenu l’affreux accident.
Un jour d’été, jour de vacances où l’on me laisse un peu de liberté, je me suis rendu au village, emportant de quoi dessiner, pour mon plaisir, cette fois. Ayant fait connaissance, dans un bosquet, d’une gentille paysanne de mon âge (quatorze ans), je causai avec elle et, comme nous pensions être à l’abri des indiscrets, je la suppliai honnêtement de se dévêtir, afin de faire un croquis de son corps que je supposais agréable à voir, surtout pas en plâtre. Le temps était chaud ; elle consentit et je commençai ma première œuvre d’après le modèle vivant.
A peine ai-je indiqué l’attache délicate de l’épaule qu’un de mes professeurs survient, l’un des moins tendres. Il pousse un cri d’horreur, il lève les bras au ciel et, ne trouvant plus les mots qu’il faudrait dire, il prend la fuite.
Lucette, la gentille jeune paysanne, se rhabille, sans hâte apparente, et ne peut s’empêcher de rire. Je ne lui donne pas tort. De quel crime sommes-nous coupables ? Certes, je l’ai un peu caressée, en manière de remerciement, et j’ai même baisé sa jolie nuque, mais le détournement de mineure ne s’est pas autrement accompli.
« Moi, dit-elle, je retourne chez nous. Tout ça : des histoires qui ne regardent personne, et papa se méfie des messieurs du collège qui nous ont joué de vilains tours. Au revoir ! vous finirez le dessin une autre fois. »
Je montrai, je l’avoue, moins de désinvolture et m’en fus, ayant accompagné Lucette jusqu’à la porte de son logis, l’oreille basse quand il fallut entrer dans le préau du collège.
Ah ! ce fut un scandale sans nom ! D’abord eut lieu une façon de jugement, devant le directeur et les maîtres, qui me rappela le sort de maintes nobles figures de l’histoire (avec leurs dates), condamnées aux flammes ou à la roue, pour avoir suivi les ordres de leur démon intérieur (en somme, j’étais peut-être la graine d’un peintre illustre…). Puis, ce fut le cachot, qui ne laissa pas de m’humilier, cette punition étant réservée d’ordinaire aux petits. Mettre au cachot un garçon de quatorze ans passés montrait chez mes maîtres un esprit bien rétrograde ! Cette peine afflictive dura trois jours, le temps de correspondre avec Paris ; on n’osa pas envoyer une dépêche, bien que le cas en valût la peine. Enfin, je fus conduit sous bonne escorte à la gare, mais mon amie Lucette, mon modèle, veillait, qui me salua au passage par des rires et même par l’envoi d’un baiser. Chère fille ! ses jambes étaient d’un galbe délicieux. L’un des répétiteurs du collège devait m’accompagner et remettre son prisonnier entre les mains de Mlle Valérie dûment instruite de mon crime.
Tant que le voyage dura, je songeai aux jambes de Lucette et pas un moment aux jambes de ma tante. Son accueil fut à vrai dire assez frais.
Le silence, le silence absolu ; un visage immobile qui ne s’émouvait plus aux caresses des chats, ni même aux proclamations d’Isidore. L’épreuve du cachot continuait. Pour achever cette belle journée, il me fallut subir un discours du père Verdier.
Oui, je comprends que cet homme vénérable se fût trouvé, jadis, un talent d’orateur sacré. Je l’imaginai me parlant du haut d’une chaire… Très éloquent, il me démontra ma honte et mon ignominie par des phrases de grand style, lourdes de sens, vigoureuses, animées par une indignation sincère et coupées seulement, de temps à autre, par des appels lancés par Isidore, se rapportant à un sujet qui l’intéressait davantage : son prochain repas.
« Pour me résumer en quelques mots, il convient que vous commenciez une longue et sérieuse pénitence, afin d’alléger un peu le poids accablant qui pèse, par votre faute, sur les épaules de votre sainte et bonne grand’tante, car, songez-y courageusement, sans faiblir ni discuter avec vous-même, vous qui ne vous êtes assurément pas signalé par vos études, mais en qui je voyais une conscience pure, vous, Michel Duroy, nous avez trompés, entendez-vous ? trompés !
— Carotte ! Carotte ! » s’écria Isidore qui, du moins, montrait de la suite dans les idées.
Et je ne pus, hélas ! étouffer l’éclat de rire qui surgit dans ma gorge…
« Ah ! Dieu soit loué ! prononça une voix tout près de ma couche. Il me semble bien qu’il vient de rire ! »
Mais oui, j’ai ri… Pourquoi s’en étonne-t-on ?
VI
Le scandale au collège ayant passé toute mesure et ma tante Valérie ne pouvant supporter l’idée que son petit-neveu fût un dévoyé, les décisions à mon sujet ne tardèrent pas. Je fus mis avant peu dans un four à bachot. Ma tante exigea le compte-rendu minutieux de l’emploi de mon temps : Paris est si mal fréquenté, si plein de pièges ! Par ailleurs, elle voulut affecter une façon d’indifférence hautaine à mon sujet ou même d’éloignement pour « cet enfant qui s’est déshonoré. »
L’enfant sans honneur ne s’en porta pas plus mal et ne parut guère s’apercevoir de sa déchéance. Il se fit, à l’institution Ménandre, quelques camarades et, bien que le travail fût assez dur, se plaça dans les compositions de manière décente.
Des camarades ? n’en avais-je donc pas à la pension récemment quittée ? à ce collège dont le recrutement était à tout point de vue surveillé ?
Non. Là-bas, Michel Duroy passait pour bizarre, parce qu’il ne détestait pas la solitude ; pour un mauvais esprit, parce qu’il se complaisait peu à gagner les bonnes grâces de ces Messieurs par des courbettes et le choix déférant de son langage, enfin, vis-à-vis des autres élèves, pour un faux bonhomme (on employait des termes plus nobles ou plus familiers), non point à cause de son aventure avec Lucette, dont il ne s’était pas encore rendu coupable, mais parce qu’il crayonnait volontiers, sur des feuilles glissées dans ses cahiers, subrepticement, (le bandit s’y montrait assez expert), des caricatures de ses maîtres, de ses camarades, de tout le personnel de la maison, caricatures peu charitables, grotesques, voire même offensantes.
Ce dernier reproche était mérité, mais eussé-je fait la même espèce de charge d’un ami, si j’en avais eu ?
L’institution Ménandre, choisie cependant pour sa rigueur, le haut niveau de ses études et sa bonne tenue, me sembla plus douce et, durant les deux années que j’y fus, je passai fort honorablement mes deux baccalauréats.
A coup sûr, ces lauriers laïcs ne suscitèrent aucun enthousiasme chez ma tante qui eût sans doute préféré me voir entrer au séminaire… la vocation importait peu. Néanmoins, elle daigna me sourire. Je me le rappelle, ce sourire ! Que n’ai-je un crayon entre les doigts ! J’en fixerais la réserve et la difficile amabilité.
Puis, j’entre dans une nouvelle période de ma vie… et quelque chose, déjà, m’inquiète. Je vais bientôt y arriver…
Ah ! je me sens tout agité par l’approche de ce quelque chose plein de mystère. Je sais qu’il y a, dans un lieu de la terre pas très loin de moi, du… comment dirais-je ?… du soleil, peut-être… mais il est voilé. Je le devine sans l’apercevoir.
Oui, oui, je me rappelle des faits d’ordre courant, banal. Ils entourent ce que je ne vois pas.
J’entre dans une banque, dirigée par un très lointain cousin par alliance de ma tante, et ce sont là de bons jours. Je jouis d’une liberté relative qui me semble complète, bien qu’il faille rentrer, le soir, à la maison. Alors, j’ai connu un peu de la vie de Paris, j’ai eu quelques aventures (flatteuses, bien entendu, mais toutes diurnes). Je me rappelle leurs agréables détails.
Autre événement : on m’accorda une bourse personnelle : je vais avoir vingt et un ans dans six mois ! mais il me faut subvenir, pour ma part, aux frais de la famille… Subvenir aux frais de Paul, de Virginie et d’Isidore, cela me dégoûte un peu. Qu’importe ? puisque les bons jours se suivent. D’ailleurs, je triture dans ma tête un projet gros de conséquences. Il s’agit de quitter ma chère tante Valérie et de m’engager au plus tôt, pour couper les ponts. Il me semble qu’elle et moi, sommes en quelque sorte quittes.
Souvenirs d’enfance, de jeunesse… En sortirons-nous, un jour ?
Voilà que l’on m’appelle au téléphone de la banque. C’est la cuisinière de tante Valérie qui a couru jusqu’à la poste en face de chez nous et me supplie d’arriver en toute hâte, Mademoiselle étant très malade !
Cette brave Angèle, très supérieure à Isidore et qui me montrait, quand j’étais gosse, une certaine affection, paraît toute bouleversée.
Et moi qui viens de parler de bons jours !…
Je saute dans un taxi.
Angèle disait vrai. Tante Valérie est très malade. Brusquement saisie par une attaque, elle n’y survivra pas, dit le docteur Vergnault. Tout espoir est perdu.
J’ai veillé ma tante, jusqu’au matin. J’entends que je suis resté assis près de son lit en tâchant de ne pas dormir. Le médecin, le prêtre et la femme de chambre étaient dans la pièce à côté. Je me rendais utile quand l’occasion se présentait…
A l’aube, elle est morte, sans trop souffrir, semble-t-il, mais, avant l’extrême-onction, elle a balbutié quelques paroles, disant qu’elle voulait embrasser Isidore.
Les bons jours se sont retrouvés ensuite, assez vite.
Le dimanche après l’enterrement, je me suis rendu chez mon directeur, M. Édouard Cernaux, non à la banque, mais à son domicile, boulevard Haussmann. M. Cernaux m’a reçu tout de suite et m’a parlé sur un ton presque affectueux. Il me dit que si je travaille bien, je pourrai devenir un employé utile. Tant mieux.
Ah ! voici que j’y vois plus clair… Je devine où se trouve le soleil.
Attendez ! ne m’embrouillez pas !
M. Cernaux me présente ensuite à une jeune fille :
« Michel Duroy ; ma sœur Madeleine. »
Il a dit : « Ma sœur Madeleine ? »
Il ajoute :
« J’espère que, plus tard, quand votre chagrin sera moins grand, vous viendrez chez nous ; on vous y verra avec plaisir. »
Madeleine…
Tout à coup, je suis ici, près du paravent replié contre le mur, dans cette atmosphère lumineuse et grise, tout seul. L’homme au lorgnon a disparu.
Madeleine… elle avait des yeux clairs…
Alors, de nouveau, je me pris très volontairement à hurler : clameurs excessives que j’animais de toute ma force renaissante. Madeleine ! Il me fallait revoir Madeleine, ma femme ! Où était ma femme ?
La bouche grande ouverte, les bras tendus, tous les muscles raidis, je beuglais comme une bête mon désir désespéré. Dans cette convulsion bruyante, je ressentais une sorte de joie à m’entendre moi-même, à me dépasser, à crier plus haut encore, d’une voix plus forte ou plus aiguë.
Soudain, je me tus, perdant le souffle, ma poitrine manquant d’air. Mon mal s’accroissait d’un affreux hoquet. Je sombrais dans une onde gluante qui se serrait autour de moi. Lentement, difficilement, mais sans recours, je coulais à pic ; l’eau poisseuse toucha mes lèvres, enfin je perdis connaissance, à la façon, me semblait-il, dont on meurt.
VII
Chacun fait bien attention à ce que ma chambre soit silencieuse, mais on oublie qu’aujourd’hui j’ai l’oreille fine. Ces gens qui m’entourent finiront par se laisser prendre. Ah ! ils veulent jouer au plus malin ! soit. Les misérables ! ils ne se doutent pas de ma découverte. Si malade que je fusse, tout ce qui me forçait jadis à gémir avait surtout forme d’effroi. De cet effroi, je suis guéri et, depuis hier, je ne souffre plus que d’un mal que je soignerai tout seul : le désespoir.
La peur me donnait du délire, sans aucun doute, me chavirait la cervelle, ne m’accordait qu’une mémoire fragmentée, hallucinée, où mille souvenirs se brouillaient, mêlés à des images fausses. De mon désespoir, je serai maître, un jour, et, ce jour-là, je me vengerai.
Maintenant, je me souviens de tout et vous le dirai, peu à peu. Pour l’instant, la tâche importante est de vivre avec ma douleur, de la comprendre, de clairement la définir, en attendant l’heure où mes forces physiques permettront…
Ma cervelle est saine (je puis faire de tête des multiplications et des divisions assez difficiles.) Je suis donc sûr de vaincre. En outre, je possède un baume merveilleux dont je compte me servir comme d’une potion. Il me suffira de me rappeler ma vie avec Celle que vous savez.
… Non, non, je ne la nomme pas autrement, car je retomberais dans la peur. Si je la nommais, elle apparaîtrait aussitôt, elle me prendrait la main, elle se pencherait peut-être, pour me donner un baiser et je vous assure que la savoir auprès de moi me brouillerait l’esprit, sans retard. Il me faut donc garder mon esprit au repos, pour elle du moins.
Tenez ! faisons un traité d’alliance : décidons que, toutes les fois que je parlerai d’elle, vous ajouterez le nom de quatre syllabes, et je ferai de mon mieux pour ne le voir ni l’entendre…
Marché conclu ?
Pour le moment, je vais travailler à mon pensum quotidien. Ce matin, on a parlé près de mon lit ; j’ai retenu la phrase prononcée ; maintenant, il s’agit de l’inscrire sur une longue banderole de couleur attrayante, que je livrerai au vent. Parfois, les derniers mots disparaîtront dans un pli de l’étoffe, mais je saurai compléter ce qui manque ; parfois, tout sera visible.
On a dit :
« Au sujet de sa femme, il faudra être prudent. »
Je cite, naturellement, de mémoire. Laissez-moi peindre les neuf paroles, sur fond vert clair. Le travail sera vite fait.
La banderole s’est remise à flotter au vent, mais je ne veux pas lire l’inscription. Le vent ne tombe pas, elle restera donc visible, quelque temps. D’ailleurs, à la première occasion propice, je tâcherai de porter mon attention à tout autre chose, car la banderole m’inquiéterait par le mystère qu’elle implique. On n’affirme pas ainsi sans donner de raison : ce serait me traiter comme un enfant à qui ses parents interdisent, par prudence, les chocolats à la crème dont, à l’occasion, il se régale si volontiers.
Rencontre singulière : l’occasion propice que je réclamais pour dériver mon esprit, pour me distraire, en somme, se présente toute seule.
Où suis-je, au juste, à l’instant présent ? je ne le sais pas encore ; peut-être, dans une maison de repos, une clinique, un hôpital privé. Cette personne qui vient de passer au pied de mon lit, grasse, entre deux âges, la chevelure maintenue par un diadème triangulaire en toile, semble coiffée à la façon des infirmières, mais plus qu’elle, c’est la fenêtre qui m’intéresse et me propose l’occasion.
Vous ai-je dit que l’homme au lorgnon m’a relevé la tête en haussant de ses mains mon oreiller sur un autre ? Cela se fit hier soir. Reposer à plat devient vite insupportable et le paravent chinois, (pourquoi mon œuvre se trouve-t-elle ici ?… question à classer), étant toujours replié contre le mur, afin de m’interdire les voyages à bon marché en Extrême-Orient, mon champ d’horizon est augmenté vers le fond, dans cette pièce étroite et longue.
La chambre où je souffre doit être au troisième étage, sinon plus haut. Je n’aperçois rien de la rue, néanmoins je vois la maison d’en face et un appartement à mon plan. Les vitres ont des stores, mais, de temps à autre, si la lumière est allumée, là-bas, avant qu’on ne ferme les persiennes, de vagues formes m’apparaissent, des formes humaines qui se déplacent.
Allons ! voilà qui est décidé : je vais m’intéresser à ces êtres, je me mêlerai à leur vie et si je ne puis les distinguer suffisamment, je suppléerai en inventant. Surtout n’essayez pas de me défendre les quelques plaisirs innocents que je tente de m’octroyer. Ne collez pas sur les vitres du papier noir !
Ces gens seront mes amis. Chaque fois que je sentirai ma tête et mes yeux trop pleins de l’image que vous savez, je rendrai visite à mes voisins, vis-à-vis. Ils sont deux, en ce moment : un homme assez gros, assez grand, (je le déduis de la mesure probable des fenêtres,) une femme, plus petite et qui paraît mince.
Je vous suivrai, Monsieur, Madame…
Au fait, avez-vous des enfants ? Peut-être ne sont-ils pas rentrés encore de l’école, quoiqu’il soit bien tard, ou se livrent-ils à quelque fameuse partie, dans le fond de l’appartement.
Décision primordiale :
Monsieur Madame, je vais tout de suite vous baptiser.
Comment parler à des gens anonymes ? Parle-t-on à un mur sans décoration ? Nommés par moi, mes amis, dès demain, vivront davantage.
Chère Madame, je vous appellerai dorénavant Lucie, du nom de la petite paysanne qui fut mon premier modèle, qui me fit passer pour un criminel notoire et, par ailleurs, me rendit service. C’est donc là, déjà, un témoignage d’affection réelle, très respectueuse, que je vous prie d’agréer.
Vous, cher Monsieur, serez baptisé Maxime, d’après le deuxième prénom, à vrai dire, peu usité, de mon meilleur ami, Jérôme Devilliers que j’ai en quelque sorte perdu de vue.
Votre embonpoint, deviné à travers le treillis des stores, a suscité l’image de ce bon compagnon. Il faudra, d’ailleurs, que je parle bientôt de Jérôme, je n’y manquerai pas, mais il me semble, aujourd’hui, que Maxime vous convient admirablement. Serrez la main que je vous tends et, de grâce, ne vous éloignez pas trop des fenêtres.
Lucie… Maxime…
Cette petite conversation de début m’a rafraîchi la tête. Je puis m’occuper, quelque temps, d’autre chose. Chut ! n’intervenez pas : je saurai m’arrêter quand il faudra.
Mon stage à la banque me procure un certain agrément. J’y fais de nombreuses connaissances. M. Édouard Cernaux, le patron, se montre toujours cordial à mon égard. Peut-être ne conserve-t-il pas de sa cousine Valérie Duroy un souvenir enchanteur et veut-il me le faire sentir. Les travaux dont je suis chargé n’ont rien qui m’enthousiasment ou m’enivrent, mais je m’y plie sans difficulté manifeste. La comptabilité ne me rebute pas et la nécessaire connaissance de l’anglais m’est d’une acquisition facile, car les langues vivantes étaient les seules parties du programme où je montrais, jadis, un certain zèle. Le père Verdier avait presque l’air de s’en offenser, car il les tenait, ces études, pour secondaires, sinon superflues, et les enseignait mollement, au lieu que le professeur du collège d’où je fus renvoyé se servait d’une méthode habile qui donna de bons résultats. Je me plais en outre à causer en anglais avec le caissier-adjoint de la banque, un gentil garçon, anglais lui-même.
J’en rougis, mais je dois vous confesser tout de suite que je viens d’être lâche. J’habite encore l’appartement de ma tante : un bail fort long me le permet. Cet appartement où logent de tristes, de gris, de mauvais souvenirs, n’a changé ni par son atmosphère, ni par ses teintes. S’il m’arrive de m’en moquer, c’est de mauvaise grâce. D’ailleurs, j’ai conclu avec Angèle, la cuisinière, dont les services me restent assurés, un pacte à ma convenance. Elle garde, dans une pièce de débarras, donnant sur l’escalier de service, les deux chats et le perroquet.
« Mademoiselle les aimait tant ! »
Isidore, Paul, ni Virginie ne semblent se plaindre de ce coup d’état : la bonne Angèle les soigne par piété, par devoir, par dévouement à la mémoire de sa maîtresse disparue, bien que, de celle-ci, elle eut souvent à se plaindre… Sentiment complexe. Je ne mets jamais les pieds dans l’antre réservé à ces trois bêtes, jamais, je vous le jure, et les miaulements non plus que les jacassements ne franchissent le seuil de mon domicile particulier.
Oui, j’habite encore ma chambre à coucher à laquelle j’ai adjoint une petite pièce voisine, ancien cabinet de toilette devenu mon bureau. J’ai changé le papier des murs, les rideaux, la plupart des meubles, certain tapis d’un vilain jaune. Je possède aussi quelques planches fixées au mur ; elles me servent de bibliothèque.
Sans doute avez-vous déjà compris que seules les dispositions testamentaires de ma tante me permettent ces luxes divers, bien qu’elle ait fait des largesses à l’abbé Verdier et légué de nombreux souvenirs, (clairement désignés, afin que l’on ne se trompe point), à de vieilles dames dont le nom m’était connu mais qui me paraissent toutes du même modèle, aussi bien par le costume, la voix, le geste, que par l’expression.
Souvenirs de ma tante Valérie ! J’ai prié le photographe du coin de la rue de les immortaliser. « Touchante attention » s’est écrié je ne sais quel cousin. Ceux qui m’appartiennent sont réunis sur une table Louis-Philippe et je rêve déjà de peindre d’après eux, plus tard, une nature morte, ou d’en faire une pointe-sèche vigoureuse… Un jour, j’exposerai cela dans un cadre d’ébène :
Michel Duroy
Le Goût de Tante Valérie
Il me semble que je deviens inutilement méchant, mais ne vous ai-je pas dit que mon ancien maître de dessin tenait de pauvres essais de caricature pour offensants ? Je crains qu’ils ne fussent surtout maladroits.
M. Cernaux, mon patron, est aussi devenu mon tuteur. Je n’ai qu’à m’en louer : il ne me gêne guère et me laisse la bride sur le cou. Je vais souvent dîner chez lui, nos causeries se prolongent…
Parfois, nous ne sommes pas seuls.
VIII
Non content de les avoir baptisés d’office, l’un et l’autre, je viens d’unir en justes noces Maxime et Lucie. Il m’eût été désagréable de fréquenter un couple irrégulier, et quels reproches me seraient venus d’outre-tombe, par un message de tante Valérie !
« Dans notre monde, mon cher neveu, cela ne se fait pas. »
Il m’est donc possible, depuis onze heures un quart, de fréquenter sans honte ces amis de date récente : une pendulette, posée tout au bord de ma vision, près de la tête de mon lit, me permet d’affirmer l’heure exacte du mariage, béni de loin, d’ailleurs, par un portrait du pape, laissé au mur par quelque ancien malade.
Maxime et Lucie reçoivent des visites que je ne connais pas. Des ombres, des profils nuageux, des masses grises entrent, prennent un siège (puisque la silhouette incertaine se raccourcit), puis s’en vont. A la réflexion, cela me semble tout naturel : sans doute, vient-on féliciter les nouveaux époux que, par discrétion, je laisse à leur bonheur.
Parlons plutôt, si vous le voulez bien, des soirées que je passe chez M. Cernaux et sa femme, personne d’un agrément tout différent, un peu popotte à l’avis des mauvaises langues, mais fort agréable et bonne musicienne.
D’abord, je me rendis chez eux à cause de certains convives étrangers, de commerce agréable, et qui bavardaient librement, de façon intéressante. Puis… j’ai rencontré quelqu’un d’autre. Aux instants où je me trouvais en tête à tête avec mon chef, il me montrait souvent les dernières acquisitions qu’il avait faites, en vue d’augmenter sa collection de gravures : une marotte, avouait-il. Elle en valait la peine.
Je crois bien que c’est grâce à lui que je me suis laissé tenter par ce métier de l’eau-forte.
La chambre où je couche est mal éclairée, au lieu que la petite pièce voisine reçoit une très bonne lumière. Mon atelier y est installé. Une table de taille moyenne, quelques livres de références, quelques bouteilles et cuvettes, pour les acides, des plaques de cuivre et de zinc, deux pots où je mets les vernis, une boîte pour les outils de mon métier : pointes, polissoirs, grattoirs, roulettes, burins, etc. et, dans un coin, deux grands cartons pleins de papiers divers (M. Cernaux m’a procuré du vieux japon de qualité).
Rien d’autre.
Le tapissier a installé devant la fenêtre, à l’extérieur, un store mobile qui permet de régler la lumière, de la tamiser, quand le soleil me gêne.
Et le reste de l’appartement de ma tante, qu’est-il devenu ? sa chambre ? son salon ?
Nous en revenons à mon aveu de lâcheté : vous me mettez au pied du mur…
Eh oui ! je n’ai pas osé y toucher. Les meubles sont enveloppés de leurs housses, les tiroirs du bureau sont fermés à clef, les bibelots (si ose les nommer ainsi) gardent leur place ancienne, indiquée par la cuisinière, Angèle : sa mémoire est infaillible ; enfin, un certain nombre d’œuvres d’art de tendance religieuse, devant lesquelles il me prend des envies de pleurer d’ennui, et des fleurs peintes, sans plus de fraîcheur.
Assurément, il m’a fallu trier, examiner tout cela, sous les yeux de M. Cernaux, exécuteur testamentaire, peu de jours après la mort de ma tante, mais je n’ai pas fait appel au marchand de bric à brac. Plus tard, le courage m’a manqué de mettre le nez dans ce fouillis ordonné. Je me suis contenté de fermer les portes et de confier les nombreuses clefs à Angèle.
Il est certaines habitudes d’ordre dont la seule apparence donne froid dans le dos. Celles de ma tante étaient de ce genre. Classement rigoureux et bizarre tout ensemble : on découvrait des objets qu’elle jugeait précieux, je pense, remisés en des endroits étranges, des coins poussiéreux, une cachette saugrenue, bien enveloppés, néanmoins, étiquetés et même numérotés. Les numéros se retrouvaient dans un répertoire, suivis d’indications en abrégé d’un déchiffrement difficile auquel je ne m’attardai pas.
Mais la plus belle découverte fut celle d’un coffret en bois des îles d’un superbe amarante fort bien travaillé, qui contenait trois enveloppes bordées d’or, sur lesquelles on lisait ces suscriptions… j’allais dire ces adresses, à l’encre rouge :
Pour Paul, félin valeureux.
Pour ma très douce Virginie.
Pour mon Isidore, en reconnaissance de vingt ans d’amour. (Lundi de Pâques.)
Dans les enveloppes quelques feuilles proprement pliées, où se lisaient les dates de l’achat des trois bêtes, avec les prix, plus le récit, divisé en paragraphes, des événements heureux ou malheureux les concernant.
Par exemple :
Mardi, 12 juillet. Isidore s’est blessé la patte sur une coquille de noix. Le vétérinaire, mandé en hâte, me donne de l’espoir. Il promet de revenir Vendredi, mais, pour plus de sûreté, j’ai porté un cierge à l’église.
Vendredi, 15 juillet. Tout va bien ! Dieu soit loué !
Il était aussi question, dans une enveloppe rose, des amours de ses chats, ce qui dénotait, chez ma bonne tante, une érudition érotico-féline vraiment remarquable. D’où provenait-elle ? Cette enveloppe rose révéla des descriptions assez surprenantes par leur précision, par leurs détails, et toutes datées, bien entendu, très scrupuleusement.
Je ne puis dire que ces memoranda fussent libertins, l’auteur ayant mis trop de conscience, trop d’application à les rédiger. Dans chaque enveloppe, quelques fleurs séchées finissaient de tomber en poussière.
Ces papiers reposent dans le tiroir d’où je les avais tirés, un jour, un jour que j’étais encore vêtu de noir.
Je ne décrirai pas d’autres objets hétéroclites, inattendus, surprenants, bons tout au plus à jeter : tasses ébréchées, morceaux de dentelle inutilisables, tirelires, peignes édentés, débris divers auxquels se rattachait peut-être un souvenir, bien rangés dans un placard. On les y retrouverait. Je ne portai chez moi que le coffret d’amarante où je garde quelques objets qui me sont chers. Les trois enveloppes dorées, l’enveloppe rose et son ancien contenu, furent ficelées avec les papiers personnels (quatre fortes liasses) de ma tante.
Angèle, qui distribuait jadis la progéniture de Paul et de Virginie dans le quartier, a trouvé le moyen de caser aussi les parents, bien que j’eusse d’abord le projet de les lui laisser… L’un d’eux avait fait ses ordures sur une eau-forte, une épreuve d’essai. Angèle se consolera, je l’espère, en soignant Isidore que j’entends rarement. De plus, ma cuisinière surveille l’appartement, s’efforce à ce que rien n’y soit déplacé, charge sa nièce de l’aider un peu, et prend une fille de ménage pour nettoyer, de temps à autre, selon ses idées, les pièces qui furent condamnées par moi, le maître. Surtout, elle suit pas à pas, et de quel regard de gendarme ! le plombier qui vient aveugler une fuite d’eau ou le serrurier qui raccommode une serrure faussée par mes soins.
Lorsqu’il lui arrive de nommer ma tante ou qu’il rappelle ses manies, M. Cernaux se permet parfois de sourire non sans malice.
Un soir, quelqu’un (vous savez qui) l’a interrompu d’un air presque mécontent pour dire :
« Tu racontes cela très drôlement, Ned, (c’est le petit nom qu’elle donne à son frère), mais je n’arrive pas à rire : je songe à la triste vie que menait M. Duroy… »
Je ne sais plus ce que mon chef a répondu.
Ah ! vous avez entendu ! Je viens de parler d’elle ! Il est vrai que je ne l’ai pas encore nommée, cependant je me rapproche de son prénom ; je ne cherche plus tant de subterfuges. Comprenez-vous l’importance de l’événement ? Sa sœur m’a défendu, comme si j’étais un ami, presque un intime.
Je sais bien que M. Cernaux, surchargé récemment de besogne, m’a pris comme secrétaire suppléant, mais on ne traite pas un employé de banque de cette façon ! Je n’avais déjà d’yeux que pour elle. S’en est-elle aperçu, la veille du jour où j’allais quitter Paris, en vue de mon service militaire, ce même soir, ce soir fameux où je lui présentai mes hommages de départ ?
Elle m’a dit, tout simplement, sans avoir l’air de me combler de joie et d’espérance :
« Dix mois sont vite passés, mais ne manquez pas de m’écrire. Vous me raconterez votre vie : je me sens très ignorante, n’ayant jamais été artilleur. Dites-moi surtout si l’ordinaire est bon et si vous trouvez des camarades à votre gré. Au revoir, Monsieur Duroy ! »
Partir pour Belfort avec un si doux viatique ! On s’en irait, le cœur léger, en Patagonie !
Mes débuts au régiment furent heureux, malgré les petits ennuis du métier. Je pus lui écrire ; elle me répondit. Je lui racontais mes pauvres plaisirs, mes pauvres peines ; elle me répondait par des lettres où je l’entendais me parler, où je la voyais aussi, la tête penchée sur la feuille de papier, ou levée de temps à autre, ses beaux yeux gris tournés… vers Belfort… Je veux que ce soit vers Belfort !
« Cher Monsieur Duroy. »
Le texte m’était bien connu, mais je m’obstinais à contempler la main active, inscrivant d’un mouvement vif des phrases pensées pour moi. Cette petite main aux longs doigts, aux ongles brillants, une main tout ensemble intelligente et belle qui trace des caractères élancés, avec une encre d’un joli bleu, sur du papier dont le gris est comme un rappel du gris luisant de ses yeux.
La page paraît couverte… pourtant, voici quelques lignes en travers, dans la marge de gauche :
« Tâchez de ne pas trop vous ennuyer !
« Sans adieu, cher Monsieur Duroy.
« Votre amie :
« ……… »
Il m’est interdit de déchiffrer, aujourd’hui, ces points de suspension, si claire que soit l’écriture qu’ils remplacent. Mon souvenir se couvrirait de brume, puis d’ombre, et finirait par s’évanouir.
La lettre précieuse, glissée dans mon portefeuille, je mets celui-ci dans la poche de mon uniforme et m’enjoins de voiler, quelque temps, les idées qui m’obsèdent.
IX
Il court des bruits singuliers à la caserne. Ils se groupent, s’amplifient, se laissent vite entendre. Nous pourrions avoir la guerre… la guerre nous menace… la guerre est déclarée, la France envahie.
Ce temps, je me le rappelle trop bien pour vous en parler longuement et les détails que je pourrais donner n’intéresseraient guère, cependant, les tout premiers jours, je me permis de rêver de gloire, comme un gosse exalté par ses soldats de plomb. Je me voyais rentrant à Paris, cette guerre ayant été heureuse et courte, serrant la main de M. Cernaux, félicité par lui, puis, aussitôt, invité à passer la soirée, en petit comité, dans une maison du boulevard Haussmann dont il était oiseux de me fournir le numéro.
Mon épopée personnelle fut, je dois l’avouer, très différente.
Je partis, souffrant d’une foulure gagnée à la caserne de Belfort et mal guérie. Elle me fit boiter pendant deux semaines, après quoi je retrouvai ma vigueur coutumière et pus me préparer à cette action nouvelle dont je ne savais pas grand’chose. Jadis, je passais pour un homme bien entraîné, pour un bon cavalier, ce dont tante Valérie avait été flattée, enfin pour un bon marcheur. Je n’ai point dit que mes études à la campagne ne m’eussent été d’aucun avantage, ni que je fusse un gringalet. Le travail, à la guerre, commençait à m’intéresser, lorsqu’il m’advint, causant avec des camarades, de me plier en deux par une secousse brusque et de ne pouvoir retenir un cri de douleur. L’aide-major consulté m’annonça que je souffrais de coliques hépatiques et cet agréable début, d’allure bien militaire, n’est-ce pas ? me valut quelque repos sur place. Ensuite, je parus très en forme et me réjouis d’être envoyé au front.
Pendant près de trois mois, je passai inaperçu. J’entendis le canon allemand, je vis couler du sang, j’obéis à des ordres, comme faisaient les autres, jusqu’au jour où, chargé de porter un renseignement à l’un de mes officiers, je crus devoir ajouter au message un trait de comédie déjà jouée en me pliant à la manière d’un objet que l’on ferme d’un coup sec. Cette fois, du moins, mes fantaisies hépatiques me menèrent à connaître le major Jérôme Devilliers qui désira que mon cas fût « suivi », quelques jours. Le major, je l’appréciai avant peu ; il nous arriva de causer et ce chirurgien de Paris dont le nom était, m’assurait-on, très réputé, fit de son mieux pour me remettre rapidement sur pied.
J’ai dit (Maxime lui ressemble) que je vous parlerais de ce Jérôme qui devint mon ami… pendant combien de temps ?
Je voudrais vous le faire voir. Ses compagnons le blaguaient volontiers, à cause d’une corpulence extrême que rendait plus imposante une taille dépassant de beaucoup la moyenne. A ces plaisanteries il répondait d’ailleurs avec verve. On l’appelait « le Mastodonte », mais cette masse de chair, dominée par une figure d’enfant joufflu, recélait une âme dévouée, sûre et forte, de belle qualité, (l’adoration des hommes qu’il soignait en donnait la preuve quotidienne), et un esprit des plus fins.
Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque, certain jour de répit où il disposait d’un peu de son temps, un propos de hasard, un de ces propos desquels on n’attend rien qu’un propos de réponse tout semblable, aussi passager et vain, m’apprit que le médecin-major Jérôme Devilliers connaissait mon chef, M. Cernaux !
« Mais oui, Duroy, nous étions ensemble au lycée et sommes restés liés depuis lors. Je l’ai même soigné, quand il se cassa la jambe dans un très vilain accident d’automobile. Vous savez qu’il conduit comme un fou (je dis : à tombeau ouvert). A propos, boite-t-il encore ? Il est rhumatisant et ses crises lui rappellent son ancienne fracture, douloureuse par temps humide. »
Je n’avais rien remarqué…
« Et sa sœur, l’avez-vous jamais rencontrée ? Quels yeux ! quelle chevelure ! Elle est charmante ! »
Je sentis que le « oui » de ma réponse n’était pas aimable, plutôt sec. Il provoqua chez le major un regard étonné. Je me reprochai ce regard.
Le lendemain, il me parlait de son fils, tout jeune étudiant en médecine et qui vivait à Paris.
« Il rêve de s’occuper plus tard de neurologie, le sacripant ! C’est son idée fixe, mais, pour le moment, il se rend utile dans les hôpitaux. Un brave garçon, mon petit Adrien… Je vais vous montrer sa photographie. Même sans être très perspicace, vous saurez reconnaître, Duroy, qu’il ressemble surtout à sa pauvre mère, morte quand il avait trois ans. Elle était mince, fine, presque fluette… Adrien ne tient pas de moi : le voici. »
Un visage anguleux d’adolescent, au nez pointu, déjà chaussé de lunettes. Ce visage ne fait-il pas naître en moi un souvenir ? Non, pas le moindre. Je m’en étonne aujourd’hui… Bast ! les souvenirs surgissent ou se refusent de façon si bizarre ! et, ce jour-là, tout en paraissant m’intéresser vivement à la photographie, pour effacer le « oui » malencontreux, je crois bien que je pensai à autre chose.
Néanmoins, pourquoi cet excellent homme ne fait-il plus mention de M. Cernaux, son ami, ni de la personne aux cheveux d’or, aux yeux d’un gris qui ne s’oublie pas, et si charmante, à son avis ?… Je m’en doute, peut-être.