GILBERT DE VOISINS
Le Bar
de la Fourche
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
PARIS — 21, Rue Hautefeuille — PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & CIE
DU MÊME AUTEUR
Les Moments perdus de John Shag, roman, un vol. in-16. 3 Fr.
L'Esprit impur, roman, un vol. in-16. 6 Fr.
Le Démon Secret, roman, un vol. in-16. 6 Fr.
Pour l'Amour du Laurier, roman, un vol. in-16. 6 Fr.
L'Enfant qui prit peur, roman, un vol. in-16. 6 Fr.
Fantasques, petits poèmes de propos divers, un vol. in-8o (tirage limité). 22 Fr.
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
GILBERT DE VOISINS
Le Bar
de
la Fourche
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
MCMXXI
A CHARLES BARGONE,
lieutenant de vaisseau
Mon cher ami,
Voici un livre dont tu accepteras la dédicace en souvenir de nos longues causeries. Tu m'as emmené si souvent de la Martinique à Sumatra et de Juan Fernandes aux Kouriles, que ton nom s'est inscrit tout seul à la première page de ce récit d'actions violentes commises en un pays lointain.
V. G.
Le Bar de la Fourche
I.
L'averse venait de fuir. Sur l'horizon, un arc-en-ciel dessinait sa fabuleuse fusée.
Mon père m'appela :
« Si tu faisais attention à ton travail, grand imbécile! au lieu de regarder les nuages! »
Je me trouvais chez nous, au fond de l'enclos des poneys.
C'était l'époque où l'on poussait vers l'ouest le chemin de fer du Nord entre Skykomish et Tocoma, dans l'extrême Far-West, au-delà de l'Idaho.
« Hé!… Viens par ici! »
Depuis seize ans que maman avait succombé en me mettant au monde, l'humeur de mon père était restée constante : je veux dire acariâtre, orageuse ou, pour le moins, bizarre.
« Arrive!… et plus vite que ça! »
Ce jour-là, mon père se fâchait de peu. J'avais simplement oublié d'attacher le licol de Cruchette et Cruchette s'était échappée. Bien que l'on eût ramené la bête à l'écurie, tout aussitôt et sans accident, mon père m'injuriait.
« Regarde-moi dans les yeux, canaille! Regarde-moi! »
Je m'étais approché de lui, tenant par le bridon Loupard, un petit cheval bai que je menais chez le maréchal-ferrant.
Je regardai mon père.
« Baisse les yeux, insolent! »
En baissant les yeux, je haussai les épaules.
« Quoi… comment!… tu… »
Et il fit sa mauvaise action…
C'est bien à cause d'elle que je ne le pleurai pas, trois ans plus tard, quand j'appris sa mort.
Georges Saruex, mon père, était un homme instruit et, par certains points, un gentilhomme. Protestant du Jura, il avait traversé la moitié du monde pour faire fortune, et n'était arrivé à se composer qu'une aisance médiocre. Sans doute savait-il trop de choses. Si j'étais resté avec lui, au lieu de me promener sur la vaste terre, je serais peut-être plus savant, mais beaucoup moins renseigné. De plus, je n'aurais pas le sou. Toutefois, soyons juste : mon père m'apprit à regarder, à raisonner et à souffrir. La nature se chargea du reste en me fournissant de bons muscles.
Et puis, que voulez-vous! la maison était intolérable! Prières du matin, prières du soir, discours, exhortations, cantiques chantés tout le long des dimanches. Il y en avait trop!… sans compter mille invectives contre les autres religions, invectives qui se terminaient par des explosions de fureur.
Le grand ennemi du vieux, c'était le Pape. Je ne sais ce que le Pape lui avait fait, toujours est-il que mon père ne laissait pas s'achever une journée sans le prendre violemment à partie, dans les termes les plus crus.
Sans doute, afin de lui être désagréable, il me donna le nom d'Olivier! le nom de Cromwell! Quel beau nom : Olivier Saruex! Quel beau nom de protestant!
Ah! mon père connaissait bien le Ciel! Il devinait les desseins de Dieu, il prévoyait ses désirs… et malheur à nous si les prévisions étaient inexactes!
Vous concevez?… Une telle vie manquait de charme! Le vieux traitait les hommes de la ferme comme des chiens, son fils plus mal encore. Il avait beau nous parler de Dieu tant que durait le jour, il n'arrivait pas à nous la faire aimer, cette puissance invisible, cruellement ennemie du Pape, et qui, pour seul confident, avait pris un protestant jurassien, émigré dans le Far-West.
Parce que je haussais les épaules, mon père fit sa mauvaise action : il me cracha au visage.
A seize ans, j'avais le sang chaud. Ça ne pouvait s'arranger. Botter les fesses aux petits garçons, leur tirer les oreilles, très bien, mais cracher à la figure d'un homme de seize ans!… oh! non! non! impossible! Je pris mon lasso, pendu à la selle de Loupard, et j'en appliquai un cinglon sur le dos du vieux, un beau cinglon qui le fit tourner au pâle, de rouge qu'il était.
Le reste se passa vite. Le vieux courut à la maison, en rapporta la Bible, une bible couverte de notes qui avait appartenu à la mère de maman, et, sur cette bible, jura le grand serment qu'il ne me reverrait de sa vie ou bien me casserait la figure.
Ces histoires, c'est rarement utile. — Je n'avais pas l'intention de rester. — Je partis.
Il disait vrai, tout de même, le vieux! S'il ne m'a pas cassé la figure, du moins ne m'a-t-il pas revu. Et, maintenant, il est mort, et, moi j'écris un livre ; mais ce matin-là, je m'en fus prendre une couverture et marchai vers la gare, où j'avais des amis. La gare était à huit heures de chez nous. J'arrivai comme tombait le soir. Le train venait d'entrer et allait passer la nuit. Oh! comme je m'en souviens bien, après tant d'années, de cette nuit si vite close et qui rétrécissait le paysage! Pas de lune, peu d'étoiles… On voyait à peine son chemin.
Cependant, la veine me toucha. L'homme qui devait nettoyer la machine était ivre. Alors, comme je me trouvais là, j'aidai à faire son travail et, en guise de salaire, priai le mécanicien de me transporter, le lendemain, jusqu'aux chantiers de construction.
Ce fut ma première étape.
II.
Des hangars, des cabanes, des buvettes, des amoncellements de rails, des wagons qui servaient de magasins, un peuple d'ouvriers venus d'ici, de là et d'ailleurs. Congrégation singulière : une majorité de malandrins, quelques braves gens, beaucoup de nègres, pas mal d'imbéciles et de brutes. Ah! s'ils avaient voulu, s'ils avaient pu raconter leurs aventures… quels étonnants récits!
Nous étions à quatre-vingt-cinq milles, environ, de Spokane-Falls et à trois cents pas de la Columbia, grande rivière bleue, princesse de tout le paysage. En attendant de faire fortune, j'aidais, depuis un mois, à construire cette sacrée voie ferrée. De temps en temps, nous allions, sur les bords de la rivière, tuer des saumons avec une bouteille à demi remplie de chaux vive, mais, comme c'est défendu, on leur abîmait le coin de la gueule ou on leur détachait les ouïes, pour faire croire, au marché, qu'ils avaient été pris par des moyens légaux : filet ou hameçon.
On m'avait embauché dès le premier jour. J'inspire confiance parce que je regarde les gens bien en face ; mais je dois à la vérité de dire que le travail était dur pour un garçon de seize ans.
On employait trois mille ouvriers au chemin de fer. Le pays n'étant pas très plat, nous avancions lentement. Il fallait d'abord remplir les trous, c'était l'affaire de la première équipe ; puis la seconde équipe venait approprier l'ouvrage et rendre le terrain plan ; la troisième équipe posait les rails ; la quatrième… mais cela vous est égal, puisque j'étais dans la seconde.
Ici, une parenthèse, car il convient, je pense, que je décrive un peu cet Olivier Saruex dont je parle.
Olivier Saruex…
Eh bien, figurez-vous un jeune homme très mince, très sec, assez vigoureux. De la force nerveuse, rien d'autre, mais qui me rendait résistant, quoique j'eusse l'air presque chétif. J'étais de petite taille et fort agile. Des cheveux noirs, des sourcils noirs et broussailleux, des yeux bleu foncé, qui paraissaient d'encre vers le soir ; une bouche mobile, la mâchoire très dessinée, de belles dents (mon orgueil) ; le teint hâlé, du sang sous la peau ; pas un poil aux joues ; des mains maigres, des bras maigres, de petits muscles durs ; une forte pince dès que je tenais un cheval sous moi. Quant à mon apparence, je ne sais pas, c'est difficile à dire, mais il me semble que je devais avoir l'air assez décidé et, parfois, un peu rêveur… Rêveur, oui… et je parlais d'une voix basse et douce.
Me voyez-vous?
Or, il est peut-être bon pour un rentier de compter ses revenus, ou pour un acrobate de marcher sur les mains, la tête en bas, puisque c'est là leur destinée, mais pourquoi un gars de seize ans vivrait-il l'échine courbée, mettrait-il de la terre là où il en manque, et inversement, quand son âge l'autorise à courir dans les bois?… D'ailleurs inutile de récriminer… lorsque j'y pense, cette époque de ma vie me paraît lointaine, à tel point qu'elle n'a plus pour moi qu'un intérêt dramatique, celui, à peu près, que l'on trouve au cinquième acte d'une pièce, le lendemain du spectacle.
Pourtant je me souviens, comme si c'était hier, de l'abominable fatigue qui m'accablait à la fin de chaque jour. Quand je tombais sur mon lit, j'étais fait tout entier d'une seule douleur, et je n'avais qu'à penser à une partie de mon corps pour en souffrir aussitôt.
Un soir que j'enrageais plus encore que de coutume, je me décidai à changer de métier, et voici l'idée que j'eus.
De cette idée, je suis encore fier : d'abord, parce qu'elle avait des chances de réussir et, qu'en somme, elle réussit (au bénéfice d'autrui, je l'avoue), puis, parce qu'elle était fille d'une ambition pratique, non d'une rêverie d'idéologue.
Il manquait beaucoup de choses dans notre camp ; mais une, tout particulièrement, nous faisait défaut.
Vivrait-on dans un désert ou sur le sommet d'une montagne, il est agréable de savoir si le reste du monde est toujours à sa place. Or, on pouvait, à la rigueur, faire partir des lettres, en même temps que le poisson de la rivière ou par l'entremise des ouvriers de passage qui allaient des mines vers les villes, mais le diable était de recevoir des nouvelles du dehors. Les immigrants n'avaient que des journaux vieux de trois semaines, et, quand les bateaux revenaient par la Columbia, ils auraient aussi bien pu nous rapporter, tant ils faisaient d'escales, des gazettes du temps d'Abraham!
Certain samedi soir, un voyageur, monté, me donna, en reconnaissance de quelque petit service, des journaux qui ne dataient que du début de la semaine. Je parvins à les vendre un dollar pièce. Un dollar! Cinq francs! Pensez donc! Cela me fit réfléchir, et, bientôt, l'idée germa.
Je vivrais sur la curiosité publique. En me serrant le ventre, en supprimant un verre de whisky sur deux, en ne touchant jamais une carte, j'arriverais à faire assez d'économies pour louer un cheval. Une fois le cheval loué, j'irais à Skykomish prendre les journaux (ce serait trois jours et demi de voyage), et, de retour, je les vendrais à bénéfice. Dans six mois, j'aurais les poches pleines!
Sans tarder, j'entrepris la réalisation de mon projet. Je ne fis qu'un saut jusqu'à la buvette, puis quand le nègre qui servait s'approcha, je haussai les épaules d'un air supérieur et sortis avec dignité en disant :
« Au fait, je ne prendrai pas mon whisky aujourd'hui! »
J'avais affronté la tentation ; je l'avais vaincue… c'était quatre cents de gagnés…
Mais voilà! nos rêves n'ont jamais prévu l'accident!… A l'instant où je franchissais le seuil de la buvette, une carriole venait au grand trot. J'étais si absorbé, que je ne sus me garer à temps. Je tombai. La roue me passa sur le bras, et mon bras cassa net…
III.
J'ose à peine l'avouer, mais, très certainement, je dus m'évanouir, car, en ouvrant les yeux, je me trouvai couché dans une petite chambre que je ne connaissais pas. Elle était pleine de soleil ; un oiseau chantait au dehors. Je me souviens aussi, à la façon vague dont on se souvient des rêves, d'un faible bruit de rire que j'entendis tout près de moi.
Qu'était-il donc arrivé? J'essayai de me retourner dans mon lit. Une vive douleur m'arrêta. Ah! oui!… mon bras cassé!… Aussitôt, je me rappelai mes beaux espoirs : le cheval, les journaux!… Misère!
On riait de nouveau. On parlait. Je revins tout à fait à moi.
« Allons! il n'y a pas de mal! mais peut-on être aussi douillet! Pour un bras cassé, rester trois heures évanoui! »
Et j'aperçus, pour la première fois, penché sur mon lit, le visage de Vincent van Horst.
Voyez-vous! on a beau vivre un assez grand nombre de jours et passer par plus d'une aventure, il est des événements, des gestes, des images, qui habitent la mémoire pour jamais. — Le premier aspect de van Horst fut de ceux-là. — Quand je vis cette belle face tannée par le soleil, le front large, coupé droit d'une tempe à l'autre par la ligne des cheveux blonds et plats, les yeux sévères, d'un bleu de faïence, le nez courbe, et puis cette bouche mince, cruelle, portée par des mâchoires de brute, cette bouche étonnante, presque sans lèvres (mais le peu qu'on en voyait était d'un rouge si cru que l'on eût dit des lèvres de blessure), ah! je sentis que cet homme était un homme fort et que je pouvais me fier à lui.
Je regardai van Horst qui me souriait, debout, près de mon lit. Je le regardai bien. Il en valait la peine… Et, peu à peu, je me rendis mieux compte du désastre, qu'était pour moi cet accident. Il me venait une sorte de paresse d'âme très singulière, dont il fallait que quelqu'un me tirât.
A seize ans, un bras cassé, ce n'est rien : un rêve en pièces, c'est autre chose.
Or, ce soutien qui me manquait (que d'autres trouvent en Dieu… mais on ne pense pas toujours à s'adresser si haut), van Horst me le proposa, sans que j'eusse à le lui demander. Voilà pourquoi on ne m'entendra jamais reprocher ses crimes à cet homme. Je n'ai pas le regard oblique et navré d'un pasteur ou l'onction froide d'un moraliste. D'abord, ces choses ne me regardent pas et puis, il me semble abject de médire du fauteur de votre bien, sous le prétexte qu'il fut le fauteur du mal d'autrui. Il pourra régler son affaire, tout seul, dans le temps que je réglerai la mienne, quand sonneront les dernières trompettes.
Cela bien entendu, je poursuis.
C'était van Horst qui se trouvait dans la carriole, c'était lui qui m'avait renversé. Il me fit transporter dans une chambre de l'auberge, et, lorsque je m'éveillai, les premiers soins étaient déjà donnés à mon bras.
« Allons! change donc cette figure malheureuse! Oui, tu as le bras cassé. Ça se raccommode. Nous l'arrangerons tout de suite. Comment te sens-tu? Tu travaillais aux chantiers? Quel est ton nom? Ne t'inquiète pas! je te paierai tes journées perdues, et un peu plus pour la douleur. Nous fixerons le prix. Quoi! tu fais la tête? Appelle-moi bougre de maladroit et qu'on n'en parle plus. Ces choses-là, ça doit se régler vite et entre hommes. Je resterai quelques jours pour te soigner. Maintenant… attention!… »
Il abaissa sur moi deux énormes mains solides, pesantes, durcies, épouvantables, des mains qui semblaient de gros outils en chair.
« Crie, si ça te fait mal!… Crie fort!… Encore un peu!… Crie donc, imbécile! »
Oh! la vilaine impression : deux os qu'on remet, lorsque ces deux os vous appartiennent!
« Voilà! c'est fini! Tu vaux quelque chose! J'ai vu des hommes se tenir moins bien!… Bois ça et reste tranquille. Tu as un peu de fièvre. »
Il m'avait bandé le bras comme un chirurgien. Un instant, il me regarda du fond de ses yeux bleus, gravement, puis il éclata de rire et s'en fut, me laissant seul, dans la petite chambre de bois clair, à considérer les mouches.
IV.
Je ne le vis plus de la journée. De temps en temps, des gens que je ne connaissais pas venaient prendre de mes nouvelles. Je dormis mal, mais je dormis.
Le lendemain, van Horst reparut, arrangea mon bandage et s'en alla, après m'avoir dit :
— Je m'appelle Vincent van Horst… Si tu as besoin de quelque chose, tu crieras. Si ton bras te fait mal, tu diras au nègre d'aller me chercher… Je m'appelle Vincent van Horst… Tu as encore de la fièvre. Ne bois pas de whisky… Et toi, quel est ton nom?
— Olivier Saruex.
— Olivier Saruex… C'est bien… Adieu!
La porte se ferma. J'avais tout le loisir de rêver. Je rêvai donc. Mais, ce soir-là et le lendemain, à mesure que se traînait l'interminable journée, j'en vins à regretter les départs subits de van Horst. — Les heures ne laissaient pas d'être grises pour moi qui ne vivais bien qu'en plein air, et l'on se fatigue de regarder par la fenêtre, surtout quand on ne peut voir qu'un enclos étroit où quelques poules et une famille de lapins prennent leurs ébats autour de trois tonneaux vides, dans l'ombre d'un arbre fleuri de fleurs blanches.
Les camarades qui venaient me rendre visite, ne restaient pas longtemps ; puis… je n'avais pas grand'chose à leur dire :
— Comment vas-tu?
— Ça va mieux.
— Quand penses-tu que ce sera fini?
— Bientôt.
— Tu sais. Charlie est arrivé saoul, ce matin.
— Ah! raconte-moi.
— Eh bien, voilà! il est arrivé saoul.
… C'était peu, et la servante de l'auberge, qui m'apportait à manger, semblait tout à fait imbécile. — Personne, en outre, ne pouvait me renseigner sur van Horst… Il venait du Nord… Un bougre! Ah! pour sûr!… On ne savait rien d'autre.
La visite de van Horst était le seul événement de ma journée. Je l'attendais avec une impatience d'enfant. Jamais je n'avais gardé le lit, jamais! Ce repos forcé me tendait les nerfs, Je ne savais plus songer qu'à une chose : la faillite de mon beau projet. Je n'avais plus qu'un désir : informer van Horst de ce malheur. Pourquoi ne pas dire à cet homme toute ma peine? Il compatirait peut-être. Pourquoi ne pas lui demander un conseil?
Si peu craintif que je fusse à l'ordinaire, je n'eus pourtant pas le courage, tant que je gardai le lit, de retenir van Horst. Je m'y décidai, le premier jour de ma convalescence.
La veille, mon visiteur m'avait dit :
« Tu pourras te lever demain. »
Il me trouva debout.
— Oh! oh! déjà! Comment as-tu mis ta veste?
— Le nègre de la buvette m'a aidé.
— C'est bon, hein? la première fois qu'on bouge le bras?
— Pas trop!
Alors il s'assit pour bourrer une pipe, et moi, je compris qu'il fallait profiter de l'occasion. Je regardai van Horst qui regardait sa pipe, et, tout à coup, hâtives, précipitées, se bousculant, les paroles sortirent en foule de ma bouche, comme si elles avaient attendu derrière mes dents la permission de se répandre. — Jamais je n'ai parlé avec plus d'éloquence. Je parlai! je parlai… je n'avais qu'un bras pour faire des gestes, mais ce bras-là me servit beaucoup. — Je dis à van Horst le moyen que j'avais trouvé pour m'enrichir, et par quel hasard l'idée m'était venue, et comment j'y songeais toujours, et la catastrophe finale, et mon espoir, surtout, mon espoir de réussir encore.
Van Horst ne me quittait pas des yeux. Comme j'achevais, il eut un sourire.
— Ah! le gaillard! voyez-vous ça! il est ambitieux! Tout de même, c'est pas mal ce que tu as inventé. Il y a des fautes dans le détail, mais c'est pas mal. Maintenant que tu as fini, écoute et fais ton profit de ce que je vais te dire. Pour passer des nuits à cheval, comme tu en as l'idée, il faut être plus solide que tu ne l'es à présent. Pendant deux ou trois mois, tu seras forcé de rester tranquille et de travailler peu. Mais, ces deux ou trois mois passés, ton système ne vaudra plus rien. L'autre tronçon de la ligne sera fini. Les journaux arriveront ici, par le chemin de fer, tout comme à Skykomish.
— Alors?
— Alors, imbécile! on se retourne… on invente autre chose!
Il se leva. Il cravachait gaiement ses bottes en se promenant par la chambre. Il avait l'air d'une bête impatiente.
« Même quand les projets vous trompent, il faut vivre, » dit-il encore.
Il mâchait sa pipe, ouvrait et fermait ses mains de boxeur où l'on ne voyait plus rien des mains habiles qui m'avaient remis le bras. Elles voulaient lutter, elles s'exaspéraient d'être oisives.
— Tu ne t'ennuies pas, ici, gosse?
— Si, un peu…
— Alors, dit-il, voici. Je suis un homme des routes, je marche droit devant moi. Je demeurerai quinze jours ici, mais après, je pars. Je vais aux mines, dans l'Ouest, là-bas, où l'on peut encore se battre!… Veux-tu venir avec moi? Tu verras du pays. Tu deviendras un homme. D'ailleurs, tu as déjà commencé ; mais, à ce travail de chemin de fer, tu finirais par t'abrutir. Ton idée?… Eh bien, tu la donneras ou tu la vendras à quelqu'un… Tu en es responsable… Tu m'entends? Il ne faut pas abandonner les projets… ils meurent.
Van Horst s'arrêta, et, tout à coup, sa figure s'obscurcit singulièrement. Puis il se détourna, et, d'une voix plus dure :
« On est responsable de tout, s'écria-t-il, de tout! de ses regards et de ses pensées durant le jour, de ses rêves durant la nuit, de toutes les paroles qu'on a dites et, par avance, de tout le sang qu'on versera. Viens! Je te montrerai comment on devient fort! Etre fort! c'est la plus grande des ivresses, la plus belle, car, pour cette ivresse-là, on ne vomit qu'au fond de la tombe! »
L'homme que, plus tard, je devais mieux connaître, je le voyais déjà, possédé par des violences contradictoires, par d'étranges méditations, et dans toute son animalité.
Il se tourna vers moi.
« Est-ce dit? »
J'eus la sensation du coup de dés qui détermine et lui répondis à voix basse :
« Je vous suivrai! »
V.
Je restais assis au milieu de ma chambre.
Oh! qu'une convalescence paraît monotone! Je ne m'étais jamais senti assez malade pour apprécier le charme de ces heures où l'on reprend goût à vivre, mais j'en avais souffert tout l'ennui. Et puis, les causeries de van Horst me grisaient comme du vin. Elles me donnaient une folle envie de courir, de galoper, de grimper sur des roches, de tirer des coups de fusil. Cet homme animait chaque chose. Toute aventure était vivante dès qu'il en faisait le récit ; dès qu'il décrivait, tout paysage était beau.
Une après-midi, il vint s'asseoir près de moi. Il me parla de ces territoires du West, où nous devions aller, de ces montagnes où l'on est libre, de ces forêts où l'on est roi. Brusquement, il se tut. La tête dans les mains, il regardait le plancher. Il avait ainsi des moments de silence noir que l'on n'eût osé rompre ; moi, du moins.
Le soleil, entrant à grands rayons par la fenêtre, remplissait la pièce claire et nue de son poudroiement. On entendait, au dehors, des ouvriers qui chantaient en chœur. Il passait de la joie dans l'air. Possédé par de nouveaux rêves, je ne me souvenais plus d'avoir été malade.
Van Horst subissait-il aussi l'influence de la généreuse lumière qui vibrait autour de nous?… Son silence ne dura pas. Il leva le front et se remit à parler.
« Oui, nous irons là-bas! Le monde, c'est beau à voir. Depuis dix ans, je marche à travers le monde et, chaque jour, le monde est nouveau. »
Il y avait presque de la tendresse dans son accent :
« Je crois que tu seras un bon compagnon. Moi… moi… il me semble parfois que j'ai vu trop de choses laides. Les actions d'hommes, c'est laid… c'est toujours laid!… Mais les arbres! les vagues! les montagnes! »
Il prononçait ces mots avec un enthousiasme de poète et, s'échauffant peu à peu :
« Pense à mes courses en forêt! » s'écria-t-il.
Il me les raconta. — Il décrivit les fleuves lourds, les cieux qui tournent sur la tête du dormeur, les hasards de la belle étoile, les plaintes nocturnes des oiseaux, enfin, la terrible survenue des pluies qui noient la plaine. — Sa voix sourde et basse éclatait parfois. L'orgue, puis les cuivres. Il y avait là des sanglots, de la fièvre, de la colère, du désespoir et, souvent aussi, de la joie, une joie animale et saine gonflée par les brises. Et moi, je marchais sous le soleil dur, je souffrais de la faim et de la soif, je m'endormais à l'ombre d'un arbre gigantesque, je voyais le but apparaître sur l'horizon et le croyais aussitôt à portée de la main! Je vivais! je vivais! J'aurais voulu crier de plaisir!
La porte s'ouvrit. La servante de l'auberge entra, tenant un verre de whisky que van Horst avait demandé. Elle s'arrêta, stupéfaite, devant cet homme qui parcourait la pièce à grands pas, le sang aux joues.
J'étais appuyé contre la fenêtre. Van Horst parlait toujours, et la petite servante, immobile, la bouche ronde, les yeux bêtes… restait là.
Le vent apporta dans la chambre blanche quelques fleurs de l'arbre qui poussait au milieu de la cour. Les corolles répandues exhalèrent leur parfum. C'était comme une invitation à sortir, à marcher vers ces merveilles que décrivait van Horst. Les ouvriers chantaient toujours au dehors. Des machines grondaient, et jetaient de la vapeur, et sifflaient clair… Sur tout cela flottait une façon de joie chaude que je ne connaissais pas… l'émanation vivante et vibrante d'un beau jour.
De nouveau l'arbre aux fleurs blanches sema des corolles à mes pieds.
Tout le printemps!
Une chambre petite et propre. Les murs de bois. Les fenêtres grandes ouvertes. Le plancher semé de pétales. Le lit où je venais de souffrir. Un homme possédé par son rêve d'aventures et l'exprimant sur un mode âprement lyrique… Je garde dans mes yeux l'image de ces choses.
Mais la petite servante restait toujours immobile, la bouche ronde, ne comprenant pas.
Car, maintenant, van Horst me parlait de l'or que nous allions chercher, de l'or que l'on déterre, de la poussière d'or que l'on lave, et de la peine et du sang dont on les paye.
C'en était trop pour la servante. Elle poussa un gémissement discret…
« Qu'est-ce que c'est que ça? »
Van Horst venait de l'apercevoir.
Il se mit à rire, d'un rire apitoyé, presque méprisant :
« Qu'est-ce que c'est que ça? »
Il l'examina comme l'on ferait pour quelque pauvre bestiole dans un champ.
Et, tout soudain, se jetant sur la petite, il lui cria dans la figure :
« Tiens! veux-tu un dollar? attends! tu vas le gagner! »
Le verre de whisky roula par terre. Je ne bougeai pas, stupéfait.
Van Horst saisit la fille, la culbuta sur mon lit, la tint fixée par les deux épaules. Silencieux, un instant, il la regarda de tout près.
« Tu es vilaine! dit-il. Cache-toi! »
Brusquement, il enleva son tricot et lui en couvrit le visage.
« Cache-toi! »
Il la troussa et, à demi-nu, appuyé sur les poings, les bras raidis, il la prit sous mes yeux.
Il y avait du soleil plein la chambre. Van Horst grognait comme une bête. La fille criait, meurtrie, presque étouffée.
Les muscles roulaient sur le vaste dos luisant de van Horst. La tête de la fille balançait de droite et de gauche, comme dans l'agonie. Puis, la tragique agitation des deux êtres faiblit, l'accouplement prit fin, et ce fut le silence.
L'amour… c'était donc ça?
Van Horst se tenait debout au milieu de la pièce. Il se passait lourdement la main sur le front. Son visage rouge était mouillé. Ses yeux tristes ne me voyaient plus.
La servante avait fui sans dire mot.
Van Horst se coucha sur le lit. Quelques instants plus tard, il dormait.
VI.
Huit jours avaient passé. Nous causions, sur les bords de la Columbia, assis dans l'herbe, van Horst et moi.
« Vois-tu, gosse, il faut oublier. Il y a des moments où je ne suis plus moi-même, où je deviens comme une bête enragée. Rien ne m'arrête. Je ne souffre pas l'obstacle. Ce sont les heures où le sang est seul à parler. »
La Columbia roulait majestueusement devant nous son onde verte. Il flottait dans l'air une paix de dimanche et, vraiment, les vapeurs qui montaient de la terre et du fleuve semblaient un encens.
« Reste toi-même! c'est la grande chose! disait van Horst de sa voix grave. Ecoute, Olivier, quand un homme se laisse aller à n'être plus lui-même, il est perdu. Il ressemble à ces pauvres gens mordus par un loup, qui deviennent loups et s'enfuient dans la campagne en poussant des hurlements. L'âme du loup les a pénétrés et a mangé leur âme humaine. »
Il disait cela d'un air si ténébreux que j'aurais eu peur, je pense, à la nuit tombante, mais le soleil brillait trop clair pour donner corps à des revenants.
Et van Horst ajouta, sur un ton plus sombre encore :
« On ne m'a jamais résisté… On a peur… Si quelqu'un me regardait dans les yeux en disant : « Je ne veux pas! » et qu'il me fût impossible de le faire céder… oui, je crois que je me changerais en bête, pour tout de bon, et que je mordrais, et que je déchirerais de la chair comme une bête, et que je verserais du sang autour de moi!… Ah! mon petit! »
Et il ferma les poings.
— D'où tenez-vous, demandai-je, cette affreuse histoire des gens mordus par un loup?
— Les vieilles femmes de chez moi la racontent, le soir, pour faire peur aux enfants… Peut-être disent-elles vrai!… On ne sait pas!… on ne sait jamais!…
Van Horst regardait tristement l'eau du fleuve où ricochait un martin-pêcheur.
« Mais… chez vous, où est-ce donc? Je dois être votre compagnon, je vous aime bien et j'ai confiance en vous, pourtant, je ne sais ni qui vous êtes, ni d'où vous venez. De vous, je ne sais rien que votre nom… et puis, je crains que vous ne me fassiez peur, à moi aussi… un peu. »
Van Horst éclata d'un puissant rire.
— Olivier! grand gosse! tu veux savoir d'où je viens? tu veux savoir qui je suis? Allons! je te dirai toute ma vie, dans quelques jours, quand nous serons en route!… Mais, parlons plutôt de toi. Qu'as-tu fait de ce beau projet… la façon de gagner une fortune en vendant des journaux!
— Oh! je n'y songe plus!
— Il faut y songer! Ne laisse pas mourir ça! C'est mal de jeter un bon fruit. Si tu ne peux pas le manger toi-même, donne-le à quelqu'un.
— C'est déjà fait… Je l'ai donné à un ouvrier, arrivé d'hier : à mon bienfaiteur… Il devait graisser une locomotive, garée à l'autre bout de la ligne, mais il s'était trop saoulé, cette nuit-là… J'ai fait son travail, et c'est à cause de lui, en somme, que j'ai pu venir ici et que vous m'avez cassé le bras, quinze jours plus tard.
— C'est bon! dit van Horst en souriant. Nous partirons demain.
VII.
— Trois cartes!
— Une carte!
— Je suis content.
— Cinq cartes.
— Cinq?… Tu joues comme une femme saoule!
— Mêle-toi de tes affaires!
— Vingt dollars!
— Je m'en vais.
— Je tiens.
— Je me couche.
— Moi aussi.
— Brelan de dix.
— Full aux dames.
— Vache!
— Crapule! fils de garce!
On jouait au poker sur le chaland à vapeur qui nous emmenait vers les mines d'or et vers toutes ces merveilles que promettait l'horizon. Il faisait beau. La brise rabattait les escarbilles de la cheminée. On entendait des oiseaux piailler au ras du fleuve. Couché sur un paquet de cordages, en plein soleil, je regardais van Horst et quatre passagers jouer, assis autour d'un tonneau. La partie était chaude, honnête aussi, je pense. Quand cinq gaillards risquent de l'argent, ayant chacun un revolver en poche, la tricherie devient malaisée.
Je garde de ces matinées un souvenir ineffaçable : largeur du ciel, subtilité de l'air à peine dégourdi, tranquillité du fleuve… c'était l'épanouissement même de la nature, et la vie chantait en moi comme un rossignol dans un arbre. A l'arrière du chaland, un jeune Floridien jouait de la flûte.
Il passait sur nos têtes un grand souffle de liberté. Se sentir mené vers un but lointain, sans peine, sans effort! avoir seize ans, respirer à pleins poumons, boire le vent qui passe… quelles délices!
« Nous partirons demain, » avait dit van Horst.
Un chaland, vidé de sa cargaison de rails aux travaux du chemin de fer, retournait vers les mines. Nous avions pris passage. Depuis trois jours, nous glissions entre des berges nues et vaseuses. Sur chaque rive, la prairie et, tout au loin, un profil de montagnes sévères qui se rapprochait, — le plus ample des paysages! Ma vie n'avait jamais été meilleure. Van Horst m'entraînait. Je le suivais, confiant comme on ne l'est qu'à seize ans, espérant du lendemain mille et une merveilles et possédé par une ambition d'autant plus grande qu'elle restait encore un peu vague.
Je voyageais avec van Horst… mais qui donc était-ce que Vincent van Horst?
La veille, il m'avait raconté quelque chose de lui-même.
Vingt ans avant, sur les quais d'Amsterdam, un petit garçon assez bien habillé, causait avec un affreux drôle dont le métier était, depuis quelques jours, de recruter, par tous moyens, des matelots et des mousses pour un bateau à destination de Buenos-Ayres. Certes, le capitaine de la Santa-Cristina ne valait pas la ficelle pour l'étrangler! certes, son équipage n'avait plus rien à faire avec le Purgatoire, mais, néanmoins, le petit garçon proprement vêtu se vit transporté, sur ce pénitencier flottant, de sa bonne ville d'Amsterdam jusque dans les Amériques et dut à sa seule vigueur musculaire de survivre à l'abominable épreuve.
Mauvaise influence des livres que l'on donne aux enfants! Le père de ce jeune aventurier voulait faire de lui un tanneur de cuir, mais le gamin avait lu tant de ces prodigieux récits où les coups de revolver forment la fin naturelle des chapitres, que tanner du cuir lui paraissait une infâme besogne lorsque, dans des bois sombres aux murmures inouïs, il reste encore des jeunes filles à sauver du trépas, lorsqu'au fond de grottes bleues on trouve des trésors extraordinaires et que la brise chante la belle aventure sur tous les cèdres d'Amérique!
— Tu n'as pas une paire de six!
— C'est bien possible!… je relance de trois dollars.
— Trois dollars! je tiens!
— Allons! tu peux abattre! J'ai le flush!
Cette fois, il y eut des vociférations.
Van Horst tenait la veine et s'en servait bien.
VIII.
Toujours ces grandes prairies, toujours ces berges égales, toujours cette monotonie spacieuse des beaux jours, et, quand le spectacle du jeu de cartes ne m'intéressait plus, je pouvais regarder, sur l'eau du fleuve, les remous de notre sillage et, parfois, le saut brusque d'un poisson. — C'était plus qu'il n'en fallait pour passer le temps.
Quinze hommes à notre bord ; une seule femme, la cuisinière. De celle-ci, je veux vous parler aussitôt, car elle est restée dans mon souvenir comme un cauchemar.
Jane Holly appartenait à peine à son sexe. Elle était vraiment repoussante. Trente ans ; une peau noirâtre, d'un noir brûlé, inégal et malsain ; des pommettes piquées ; des os qui saillaient de partout ; une bouche fournie de quelques longues dents jaunes ; avec cela, chauve (car on ne peut nommer « cheveux » les quelques mèches tristes qui la couronnaient) ; mais d'admirables yeux, des yeux de biche à l'agonie, où flottait plus d'un désir.
Jane Holly allait rejoindre son mari. Pour l'instant, elle tâchait de séduire le petit Floridien que nous avions à bord, et le pauvre garçon, épouvanté par son infortune, en était réduit à se réfugier sur la proue de notre chaland, où il se consolait, avec de fines mélodies, des attaques trop directes du monstre féminin qui le harcelait.
Comment un être peut-il résumer en lui tant de laideur? Jane Holly expliquait les coutures de son visage par un accident de dynamite. Ce n'était, je pense, qu'une excuse, et le petit Floridien devait se défendre à toute heure.
Les hommes? Une collection assez variée.
Un gros ouvrier de Southampton, John Kid, amateur de boissons fortes et de citations bibliques. — Sa conversation me rappelait, avec une meilleure grâce, celle de mon père. Lorsqu'il se sentait bien en veine, tous les prophètes, jusqu'aux plus petits, étaient pris à témoin, sur un ton déclamatoire ; et, aux heures de tristesse, Salomon parlait par sa bouche.
Un Italien élégant, pâle et faux, mais chantant la romance à merveille, dès que tombait le soir. — Carletti nous réjouissait fort en affectant pour Jane Holly une passion désordonnée, et je dois dire qu'il mettait, dans cette adoration d'un monstre, la plus irrésistible fantaisie.
Deux Français. — Je n'avais pas lieu d'être fier de mes compatriotes ; l'un étant d'une telle insignifiance que je me rappelle mal son visage, et l'autre ayant été doté d'une faconde exaspérante et peu joyeuse, par ce destin qui le fit naître à Bordeaux. D'ailleurs, un triste sire et que je quittai sans regret à la fin du voyage.
Nous avions encore un compagnon dont je dois vous parler. Il était juif, avec tous les stigmates physiques de sa race. Il servait de cinquième au poker et chacun le considérait comme un souffre-douleur. Je ne sais ce qu'on pouvait reprocher à ce pauvre être. On eût dit qu'il était entré dans l'existence déjà blessé. Quelque terreur affreuse, à l'aube de sa vie, semblait l'avoir épouvanté pour toujours. Il lui en restait un tremblement continuel, qui donnait à ses manières ce je ne sais quoi de craintif, d'incertain, qu'un homme plein de santé méprise et qui prête à l'injustice. J'avais de la sympathie pour Mosé, et van Horst l'estimait fort, parce qu'il jouait bien au poker.
Les autres? gens du commun : grands drôles forts et musclés, aimant les plaisanteries pesantes ; gaillards bruyants et blasphémateurs, destinés à faire fortune ou à s'abrutir par l'alcool. Certains allaient aux mines pratiquer quelque métier louche autour du campement. De ceux-là le mieux qu'on pouvait dire était qu'ils finiraient, à la maîtresse branche d'un arbre, la corde au cou.
Dans ce milieu, van Horst avait l'air d'un prince. Il lui restait, d'une première éducation, la noblesse du maintien, l'assurance tranquille, et cela faisait contraste. Un prince, vous dis-je!
Le soleil se retirait lentement d'un ciel poussiéreux et doré. Dans les buissons de la berge, des oiseaux faisaient leur ramage. On avait ancré le chaland.
« Je n'aime pas voir la fin du jour. »
C'était le Juif qui parlait de sa voix douce, à la fois caressante et désagréable, sous laquelle semblait toujours percer une épouvante inavouée.
Le gros Kid eut soif.
« Saruex! apporte la bouteille! »
Carletti faisait des pantalonnades.
Le Bordelais se plaignait du sort.
« Au moins, s'il y avait des femmes! A Bordeaux, mes trois maîtresses… »
Et il décrivait leur excellence.
« Des femmes? nous en trouverons aux mines! »
Van Horst me regarda et se mit à rire.
— Hein! dit-il, la servante de l'auberge n'est plus là, Olivier!…
— Dis-moi, van Horst, demanda l'un des joueurs en me désignant du doigt, où l'as-tu donc ramassé, ce petit?
— Ce petit, dit van Horst, c'est mon fils, Olivier. Je l'ai eu, comme ça, par hasard, un jour que je passais en carriole! Il ne connaît pas sa mère et je suis son père… à l'essai. N'est-ce pas, jeune Saruex?
Je ne répondis que par un sourire. Mon cœur s'amollissait avec la venue des heures noires tandis que l'eau du fleuve devenait terne et que montait cette large mélancolie des nuits en plein air où, par le chant suave de sa flûte, le Floridien, ce soir-là, donnait un juste accompagnement à mes songes.
Chacun s'installait de son mieux pour dormir : Carletti, sur des sacs, Jane Holly près du joueur de flûte, le Juif dans un coin discret où il ne pouvait gêner personne.
Soudain, dans le silence, on entendit une voix prophétique et profonde :
« C'est Lui qui a fait la lune et les étoiles pour avoir domination sur la nuit ; car sa miséricorde demeure éternellement. »
Ayant ainsi parlé, le gros Kid se roula dans une couverture.
IX.
Van Horst et moi restions seuls éveillés.
Point de lune. Les étoiles semblaient se détacher du ciel. On ne percevait dans cette ombre vaste que le léger bruissement de l'eau contre notre chaland.
La nature reposait de tout son immense corps.
Durant des nuits pareilles, devant cette paix enchanteresse, mon père aurait dû me parler de Dieu. Pourquoi le chercher dans les livres? Au lieu de l'inventer à tout instant du jour, que n'avait-il attendu l'heure des étoiles? Au lieu de me le montrer jugeant et condamnant les hommes, que ne me l'avait-il laissé voir dans sa majesté plus sereine, quand il est vêtu par les ténèbres et que les astres ceignent son front?
Van Horst rêvait en silence.
Je lui touchai le bras.
« Où allons-nous, van Horst?… Je sais, nous nous arrêterons aux mines, mais ce n'est pas cela que je veux dire. Où allons-nous? qui m'a donc forcé à vous suivre et qui rend la nuit si douce?… Oui, surtout, qui rend la nuit si douce et les étoiles si brillantes? »
Il ne répondit pas.
Que cherchait-il, par delà tout ce noir!
Soudain, il se mit à parler.
« J'ai beaucoup souffert et j'ai trop voyagé. Pourrai-je me reposer, un jour?… Oh! ce ne sera pas après fortune faite, comme tous ces gens qui vont vers l'Ouest pour se remplir les poches d'or!… En ai-je vu des pays!… Mais on se fatigue!… Eh quoi! j'ai quitté la maison du père, il y a vingt ans, parce que je ne voulais pas diriger une tannerie et parce que, dans les livres, on parlait de belles navigations, de voyages au loin, d'aventures!… et je n'ai pas encore touché le but!… L'entendrai-je jamais, la voix qui me dira :
« Vincent van Horst, maintenant, tu peux te reposer! »
« Ecoute, Olivier : j'ai fait pas mal de choses mauvaises et, peut-être une ou deux choses utiles ; j'ai vécu, j'ai surtout vécu, mais, aujourd'hui, je suis las. »
« Vincent van Horst, tu peux te reposer! »
« L'entendrai-je demain, cette voix?… l'entendrai-je à l'heure où l'on m'enveloppera du linceul?… Se reposer! se reposer!… Ah! mon petit Olivier! on ne peut toujours vivre dans cette agitation! on ne peut se battre sans trêve!… à la longue, cela brise, et le sommeil du soir devient un anéantissement! »
Jamais mon ami van Horst ne m'avait parlé avec une si singulière douceur. Son accent plein d'angoisse, mais calme toutefois, convenait à la paisible nuit.
« Olivier! Olivier! le repos! voilà la grande chose! la bête des forêts a une tanière où elle se couche, l'oiseau regagne son nid et le serpent se terre… il est cruel pour l'homme de n'avoir qu'un cercueil! »
Van Horst se leva.
« Ton père, ajouta-t-il d'une voix changée, brève et dure, ton père, puisqu'il lisait tant la Bible a dû te le dire : « Il n'est pas bon que l'homme vive seul! » Le repos, mon petit, c'est un regard de femme!… Ah!… »
Le jeune Floridien, réveillé par quelque soupir de la nuit, avait repris sa flûte. Je l'écoutais, et van Horst contemplait le fleuve qui, vers cette ombre vague de l'horizon s'en allait rejoindre les lèvres souples de la mer.
« Vincent van Horst, tu peux te reposer, maintenant! »
Seigneur! Seigneur! c'est moi qui devais le lui dire!…
… Et ce fut par une nuit plus sombre, mais aussi divine que cette autre nuit que je vécus sur la Columbia, fleuve tranquille et noir, tandis que Vincent van Horst regardait les étoiles du sillage, et qu'à la poupe de notre chaland une flûte, pastorale et pure, préludait.
X.
— Pourquoi le bar de la Fourche? Je connais toute la côte et tous les placers jusqu'aux Rockies, par conséquent, j'ai bu dans tous les saloons… Jamais on ne m'a parlé de la Fourche. Gin-bar est dans le Cascade Range ; Golden-bar est sur le Snake river ; Joshua-bar est au pied du mont Jefferson ; Hornet-bar est près de Poker-Flat ; Christ-bar est sur les bords du lac Mono… mais… le bar de la Fourche?…
— Je vais vous dire : l'endroit avait du renom, jadis ; il s'appelle Yellow-Creek ; vous y êtes passé, sans doute, mais le bar date de trois ans à peine. C'est une femme de San Francisco, Maria, qui l'a fait construire et l'a nommé le bar de la Fourche. Vous verrez, c'est un bar comme tous les autres.
— Probable que j'irai plutôt à Poker-Flat.
— Vous avez tort. Les Chinois y sont. Rien à faire ; au lieu que près du Yellow-Creek… on ne sait jamais!