GILBERT DE VOISINS
LE
JOUR NAISSANT
Such work is done as a bird sings : for the love of the thing.
S. B.
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS & Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
DU MÊME AUTEUR
- La Petite Angoisse, roman.
- Pour l'Amour du Laurier, roman.
- Le Démon Secret, roman.
- Sentiments, critique.
- Les Moments perdus de John Shag.
- Le Bar de la Fourche, roman.
- L'Enfant qui prit peur, roman.
- Ecrit en Chine.
- Le Mirage, roman.
- L'Esprit Impur, roman.
- Fantasques, petits poèmes.
- La Conscience dans le Mal, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE CENT VINGT-CINQ EXEMPLAIRES SUR VELIN PUR FIL LAFUMA, DONT VINGT-CINQ HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS DE 1 A 100 ET DE 101 A 125
Tous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.
Copyright by les Éditions G. Crès et Cie, 1923.
A MA FEMME
LE JOUR NAISSANT
CHAPITRE PREMIER
LE LYS
A peine l'aube commençait-elle de dissiper la nuit. Sur toute l'étendue des champs et des cultures, aux environs de Nazareth, l'ombre régnait encore, mais dans le ciel oriental, tout aux confins de la plaine, des lueurs bleuâtres et grises montaient, annonçant, timidement, un beau jour. Les astres paraissaient plus pâles ; une brise fraîche surgit, comme un souffle de la terre dormante, qui dépouilla les oliviers de leur vêtement nocturne. Un coq chanta clair dans une ferme, au loin. D'autres coqs lui répondirent.
Soudain, vers le zénith, l'atmosphère à demi opaque de cette heure matinale se déchira sous le tranchant d'un éclair et, bien que nul orage ne fût visible au-dessus de l'horizon, le tonnerre gronda sourdement. Effrayés, les oiseaux se levèrent des arbres, des buissons, en une seule bouffée de plumes, voletèrent en piaillant, puis regagnèrent leurs nids. Des lièvres qui broutaient s'enfuirent ; les bêtes qui fréquentent l'ombre se sentirent pénétrées d'une brusque épouvante et des bœufs que l'on avait laissés aux champs tournèrent lentement leurs lourdes têtes pour reprendre ensuite le cours monotone d'un long rêve. Ce fut tout. Déjà retombaient les tourbillons poudreux qui s'étaient formés sur la route.
Contre son bas côté, près du fossé de droite, gisait le corps d'un homme. Se trouvait-il là quelques moments plus tôt? On n'aurait su le dire. D'ailleurs, la nuit traînait encore ses derniers voiles dans cette piste creuse que des arbres abritaient ; l'aube n'y jetait pas ses lueurs.
Un corps d'homme couché… cadavre ou corps vivant? Il est vêtu de bleu comme le sont en ce pays les messagers. Est-ce un voyageur que la fatigue a surpris et qui sommeille? est-ce la victime d'un insolent voleur de grand chemin? On assure pourtant que les derniers édits du Gouverneur ont, en Judée, beaucoup diminué le brigandage.
Et voici que paraît une lumière basse, discrète dans le demi-jour, le feu d'une lanterne, oscillant au rythme du pas de celui qui la porte. Elle approche, petit point jaune, instable et mobile ; elle hésite, elle repart ; enfin le voyageur fait halte et la souffle ; il n'en a plus besoin : les premiers rayons du soleil rasent la campagne de leurs faisceaux d'or ; il accroche la lanterne à sa ceinture.
Pourquoi ce vieillard richement vêtu dont les doigts sont ornés de bagues précieuses et le cou d'un somptueux collier d'ambre sort-il à une heure aussi matinale? Il avance sans hâte et s'appuie sur un bâton à crosse d'argent ; il marmotte entre ses dents des paroles obscures ; il se raconte à lui-même le tourment qu'il éprouvait à rester auprès de sa femme et de ses enfants dans la maison qu'il habite depuis tant d'années. Il ne reverra plus la terrasse de marbre, l'atrium qui toujours garde sa fraîcheur, le jardin clos de murs, le verger fertile. Il est parti, il a quitté ce temple de l'ennui. Chez le banquier d'une ville voisine qu'il atteindra avant le soir, n'a-t-il pas accumulé des richesses? C'est ainsi qu'il pourra, sans rien changer à son luxe ancien, vivre seul, vivre heureux. — Plus de contestations avec une épouse vieillie que les bijoux et le fard ne rajeunissent guère et qui, chaque jour, lui cherche noise ; plus de litiges futiles du fait d'un esclave coureur ou paresseux, plus de réprimandes au jardinier infidèle qui vole si souvent les fruits. — Mais que diront ses deux fils, que dira sa fille quand, au réveil, ils trouveront la maison vide et le maître parti? Il n'y veut point songer ; il écarte ce remords.
Il voit alors l'homme couché près du fossé de la route et s'arrête près de lui. Il regarde le corps vêtu de bleu que le feuillage des buissons couvre à moitié, il regarde la figure fermée, aux yeux clos, tachée de poussière, la robe toute froissée, salie, déchirée en un endroit, cette main ouverte, un peu tendue, qui semble quêter une offrande. Il se penche, il prend dans le petit sac de soie à glands d'or qu'il porte sous son manteau une pièce de cuivre : il la déposera comme une aumône entre les doigts de l'inconnu… Pourtant, si c'était un cadavre? Non pas : il perçoit un souffle régulier qui parle de sommeil, mais la pièce est déjà retombée dans l'aumônière.
Le vieillard hausse les épaules et sourit : depuis qu'il a franchi son seuil pour la dernière fois, n'est-il pas lui-même un mendiant? Il s'éloigne en tirant sa barbe grise.
L'homme riche a passé.
Quelques instants plus tard, on entend un bruit de sabots. C'est un âne très maigre que monte un jeune homme à l'air très grave. L'âne marche lentement ; le jeune homme réfléchit pesamment. L'aurore illumine le paysage d'alentour, les alouettes turlutent et s'exhaussent vers l'azur, tandis que la brise fait vibrer les oliviers suivant une fraîche harmonie, mais le jeune homme reste abîmé dans ses pensées, rien d'autre ne le touche et rien ne saurait l'en distraire. L'âne maigre marche à pas comptés ; le jeune homme réfléchit. Il se dit que cette heure est importante dans sa vie, qu'avant deux jours il aura gagné la grande ville où il compte trouver des maîtres illustres qui lui enseigneront la sagesse à laquelle il aspire et dont il ne connaît encore que les rudiments. Etre un sage, c'est là son but ; comprendre les énigmes de l'univers, en définir le sens pour lui-même, les expliquer à d'autres, savoir, en un mot, et, plus tard, nourrir les ignorants de ce pain des nobles esprits, de ce pain qu'il aura pétri ; s'entourer de disciples, vieillir, mourir enfin, respecté de tous, en définissant les lois de la vie. A cette œuvre il travaille depuis quelques années ; il n'est âgé que de vingt ans et chacun l'estime en son village, même le collecteur des impôts, mais que vaut l'estime villageoise? Le jeune homme grave aspire plus haut.
L'âne s'est arrêté brusquement et branle la tête de droite et de gauche. Il ne veut plus avancer ; il n'avancera plus ; il s'obstine. Le cavalier regarde autour de lui. — Ce cadavre, au bord de la route… Non, c'est peut-être un paysan qui sommeille… Alors, pourquoi couché de façon si singulière, comme après une chute, au pied de ce buisson? Sans descendre de son âne, le jeune homme se penche, puis il se prend le menton dans la main. Que faire? Interrompre son voyage, retarder son entrée dans la grande ville en secourant un blessé? Ce problème est de résolution malaisée. Le jeune homme grave hésite.
D'abord, il analyse ses désirs, il tâche de les bien concevoir, de ne les point surfaire ni les déprécier, puis il imagine le bénéfice qui lui viendra de l'une et de l'autre action ; ah! que ne peut-il l'exprimer par des chiffres! Il voudrait savoir si l'orgueil intime que l'on éprouve à faire un geste charitable suffit à compenser le détriment qui naîtra d'une halte en un moment pareil. Il examine, il étudie. Une expression satisfaite apaise peu à peu son visage, efface les rides attentives qui marquaient son front. — Il se décide enfin et murmure :
« Sans nul doute, c'est un cadavre… Allons! marche! »
L'âne ne bronche pas.
« Marche donc! bête de malheur! »
Les longues oreilles ballottent mollement, mais les quatre pattes restent fichées.
« Avance, ou je vais te punir! »
L'âne tourne la tête ; il voudrait regarder son maître, lui faire comprendre… La bride, brusquement tirée, lui rappelle qu'il est un âne, qu'il n'est pas un conseiller. Deux talons durs lui battent les flancs.
— L'âne obéit.
« Un cadavre… assurément, murmure encore le jeune homme. Et, maintenant, le temps presse, hâtons-nous. »
Il s'éloigne. — Le jeune homme grave a passé.
Le ciel devient bleu ; toutes les brumes de la nuit se dissipent ; le soleil monte dans un impeccable azur. On chante sur la route, joyeusement ; cette chanson convient à un si beau jour. La voix s'approche ; le chanteur paraît. Pauvrement vêtu d'une houppelande brune, il marche les pieds nus, son allure est tranquille, un peu lourde mais sûre. C'est un paysan du village voisin, un garçon robuste à figure franche. Sous le calot de feutre, son regard brille, sombre et doux à la fois. Il considère autour de lui les champs et les prés qui se colorent, les buissons poudreux, les cactus, les riches oliviers ; il suit des yeux les oiseaux de l'air qui lui apprirent à chanter et qu'il aime d'un grand amour ; il chante, puis il se tait, saisi par cette émotion que le matin propage : une paix délicieuse, non point celle qui suit la lutte et vient comme une récompense, mais celle qui la précède et permet, avant la bataille, de se recueillir. — Minute brève et toute bénie, instant de prix, divine attente où l'on s'écoute vivre au seuil même de l'action, où l'on se dit : « Que m'apporte l'heure qui va me saisir? »
L'homme s'est arrêté. Il presse ses mains jointes contre sa poitrine, il ferme les yeux, il revoit sa maison qu'il vient de quitter pour aller aux champs, sa femme, qui, dans le potager, doit cueillir des salades. Il sent la chaleur du soleil qui le pénètre ; il rouvre les paupières ; il contemple le paysage suave, jeune et pur. Le monde a gardé ses couleurs.
« La journée sera belle, murmure-t-il. Hier soir, je me sentais triste en voyant ce gros nuage, et l'horizon si brumeux, et la lune si rouge, mais il faut, aujourd'hui, se réjouir. Dieu soit loué! notre blé pousse bien ; je n'ai pas besoin de pluie ; les orages nous seront épargnés. Pourtant, quelle chose étrange s'est produite, à la pointe de l'aube : ce grand éclair qui semblait déchirer tout le ciel? Un coup de tonnerre l'a suivi… Je demanderai, demain, à la vieille Rachel ce qu'elle en pense ; souvent, elle sait expliquer le firmament, l'ayant beaucoup étudié. — Eh! qu'est-ce donc là? on dirait un homme couché. Quoi? un cadavre!… Il faudra que je lui trouve un abri ; il y a encore des vautours dans le bois de cèdres. J'irai voir mon champ plus tard. — Non! il est vivant, je l'entends qui respire. Tombé de cheval peut-être ; jeté au pied de ce buisson. Un messager, sans doute : ces gens portent des vêtements semblables, en toile bleue. Le pauvre homme! il est évanoui… »
Mais le corps gisant vient de remuer. A la figure pâle du sang afflue. — L'admirable visage! Ce sont les traits déjà virils d'un adolescent, quoique leur fraîcheur soit encore celle de l'enfance. De souples boucles brunes se courbent sur le front ; le regard sort, lumineux à l'extrême, des prunelles aux teintes d'eau marine ; la face imberbe, colorée maintenant, s'avive encore et, bientôt, sourit.
« Etes-vous blessé? Voulez-vous boire?… »
Le paysan parle très bas.
« Non, je ne suis pas blessé ; je vais me lever… Merci… »
Quel timbre magique ont ces paroles! En elles passe la voix persuasive des brises et la voix héroïque du cuivre frappé ; on croit avoir entendu leur écho dans le chant des vagues et des cascades, jamais sur une bouche humaine.
Timide, le paysan demande encore :
« Vous êtes un messager, je pense?… Tombé de cheval?… ou peut-être des voleurs ont-ils… »
Il se tait, trop ému, ne sachant que dire.
L'homme couché ne répond pas. Le geste paisible de sa main repousse un peu le paysan penché sur lui, puis il se redresse d'un brusque effort et, prenant sous le buisson contre lequel il reposait un magnifique manteau blanc, il le jette rapidement sur ses épaules.
Le paysan recule. Jamais il n'a vu beauté pareille, fût-ce dans ses rêves. Il tombe à genoux.
« Maître! me voici prosterné devant vous. Zacharie est votre serviteur ; Zacharie sera votre esclave.
— Relève-toi, Zacharie ; ne te trouble point. Je suis en effet un messager. Je viens de loin ; j'étais tombé sur le bord de la route à cause d'une grande fatigue qui m'accablait. Relève-toi ; je te donne le baiser de paix. »
Il le baisa au front et, tandis qu'un étrange et puissant parfum de roses se répandait dans l'air, Zacharie sentit descendre en son corps ce même apaisement qu'il avait connu, parfois, quand il admirait, au sortir du sommeil, une aurore de printemps ou que, par une nuit d'été chaude et silencieuse, il contemplait le ciel obscur. Le parfum des roses persistait ; Zacharie se sentait ivre. Il se releva, mais il trébuchait sur ses jambes.
« Ne te trouble pas, Zacharie! Regarde-moi! Comment, ayant fait le bien, peux-tu trembler? comment, m'ayant secouru, peux-tu, comme celui qui a péché, baisser les yeux?
— Maître, j'ose à peine…
— Il faut oser. Regarde-moi. »
Zacharie le regarde. — Toute la bonté d'une mère, toute la candeur des petits enfants, toute la vaillance d'un soldat se lit sur ce visage. Peu à peu, Zacharie s'apaise. Respectueusement, il prend le bas de la robe bleue et murmure :
« Maître, votre robe est souillée, elle fut même déchirée par les épines du buisson. Venez jusqu'à ma demeure, vous honorerez ainsi mon seuil ; ma femme saura nettoyer ce tissu bleu de sa poussière et peut être raccommoder la déchirure.
— Je lui en serai reconnaissant, dit le messager. Montre-moi le chemin qui conduit à ta maison. »
Zacharie marche sur la route, le messager le suit. De l'ombre des arbres, ils passent en plein soleil et le grand manteau blanc sur la robe bleue semble un nuage pénétré de lumière qui mord sur de l'azur.
Ils marchaient, tous les deux, le long de la route, l'un éblouissant et léger, l'autre un peu lourd, plus proche de la terre mais sûr de ses pas ; et l'un et l'autre souriaient.
« Sarah! » cria Zacharie en s'approchant d'une pauvre masure assez ruineuse dont le toit avait de grands trous.
Une femme qui travaillait dans le minuscule potager étendu devant le seuil comme un tablier vert, leva la tête.
« C'est toi, Zacharie! que fais-tu donc? je te croyais aux champs.
— Mets de l'eau dans la grande bassine, Sarah! j'amène un voyageur très las qui a besoin de nos soins. C'est un illustre messager. »
Sarah leva au-dessus de sa tête une salade encore mouillée qu'elle venait de cueillir.
« Qu'il soit le bienvenu! et voici pour lui un beau cœur de salade. Il reste, grâce à Dieu, un peu de sel dans le petit pot vert et le pain ne manque pas, aujourd'hui. »
Elle secoua sa jupe de laine, couverte de poussière, sortit du potager et s'inclina devant l'hôte.
« Où sont les enfants? demanda Zacharie.
— Je crois qu'ils jouent dans le champ ; je les entendais rire tout à l'heure. David! Elysée! voici le père! »
Ils s'approchèrent, au galop de leurs jambes nues, joyeux, rouges d'avoir couru.
« Père! s'écria David au regard vif et noir, le gros rat nous a échappé! »
Mais, en voyant le messager, il resta tout surpris.
« Que son manteau est blanc! murmura-t-il.
— Oh! dit le petit Elysée, dont les yeux étaient châtains et la bouche tendre, oh! qu'il a l'air gentil!
— Allons! mes enfants! préparez-moi la bassine, » dit Sarah.
Ils rentrèrent dans la masure après que l'hôte les eût baisés tous deux au front.
« Nous vous donnerons nos soins dans quelques instants, dit Zacharie. Asseyez-vous, Maître, et prenez du repos.
— Vous avez, dit l'hôte, de beaux enfants pleins de santé. David sera un vaillant soldat, si j'en juge par le courage de son regard, et le petit Elysée portera peut-être une lyre pour faire oublier à certains hommes leurs douleurs et pleurer par ses chants d'autres hommes qui ne connaissaient pas le prix des larmes.
— Oh! dit Sarah d'une voix timide et voilée, n'y a-t-il donc pas assez de douleur sur la terre qu'il faille encore que notre fils David verse le sang des malheureux, et n'y a-t-il pas assez de larmes?… Elysée ressemble à son père, mais son père ne chante que pour donner de la joie.
— Et David ressemble à sa mère, dit Zacharie, mais Sarah n'a, je crois, jamais tué que les chenilles de nos salades.
— David… un soldat! dit Sarah en soupirant. Ne pourrait-il jouer avec les bêtes, sauter les buissons, comme il fait aujourd'hui, et plus tard cultiver la terre et en cueillir les fruits? Car c'est ainsi que l'on trouve le bonheur.
— Comment Elysée pourrait-il attrister quelqu'un par ses chansons, dit Zacharie, lui qui reste des heures le nez en l'air à regarder le ciel bleu? Car c'est ainsi que l'on trouve la paix et qu'on la donne aux autres en chantant.
— David est bruyant, gourmand, mais il n'est pas méchant! dit Sarah.
— Quand on lui parle, Elysée pense souvent à autre chose, mais c'est un brave petit garçon, dit Zacharie. Daignez me croire, Maître. »
Tous deux avaient les yeux gros de larmes.
« Vous êtes de bonnes gens, dit l'hôte, ne craignez rien. Il y a d'autres guerriers que ceux qui versent le sang et d'autres larmes que celles qui font souffrir. »
Etonnés, Sarah et Zacharie le regardaient sans répondre, un peu incrédules. L'hôte au manteau blanc poursuivit :
« Il faut se battre, parfois, pour mater un cœur obstiné, pour vaincre un homme trop savant, pour toucher un homme riche dont l'âme est pauvre, mais cette victoire ne coûte pas de sang. — David sera ce guerrier victorieux. — Et n'avez-vous pas pleuré, à l'aurore, parce qu'un jour le soleil était plus beau que de coutume, parce qu'un regard paraissait plus doux, parce qu'un rossignol chantait plus clair? — Elysée fera pleurer ainsi, par des chants où la lyre mêlera ses accents.
— Oui, Maître, nous comprenons! » murmurèrent Zacharie et Sarah.
Ils ne se quittaient point des yeux ; sans rien dire, ils se remerciaient l'un l'autre du réconfort qui leur était apporté.
« Et, maintenant, tout doit être prêt, » dit Sarah.
Mais en franchissant le seuil de la maison, suivis par le messager, ils ne purent s'empêcher de rire. On n'avait rien préparé du tout. Posée à terre, la bassine était vide. Debout devant le mur, les deux enfants restaient immobiles, silencieux, le menton levé, les bras ballants, les pieds en dedans, bouche bée, les yeux ravis. Ils regardaient, ils écoutaient un oiselet rouge, leur oiseau familier, qui, dans sa cage d'osier pendue à un clou, s'égosillait d'étrange manière.
« Jamais, dit David, l'oiseau rouge n'a chanté comme ça! on dirait… on dirait…
— On dirait, dit le petit Elysée, que le jour va bientôt se lever.
— C'est ça! interrompit David.
— … Un beau jour!
— Qu'il est content, notre oiseau! Regarde : il sautille, il a l'air de vouloir s'envoler.
— C'est vrai ; j'avais peur de le dire… Mais, s'il veut s'envoler, est-il vraiment content?
— Je vais lui donner des miettes de pain avec des graines.
— On pourrait faire mieux, dit Elysée.
— Quoi donc?
— On pourrait lui ouvrir la porte d'osier.
— Tu es fou! s'écria David.
— Non, pas fou, répondit Elysée de sa voix douce.
— Mais il ne chantera plus ici.
— Il chantera ailleurs.
— Nous ne l'entendrons plus.
— Il chantera pour d'autres, dit Elysée, il chantera dans le ciel. »
Et David eut l'air moins sûr de son fait.
« Non, pas fou! répétait Elysée.
— Sage! sage! murmura l'hôte que Zacharie et Sarah regardaient avec étonnement.
— Monte sur mes épaules, dit David à son frère.
— Pourquoi?
— Eh bien! pour ouvrir toi-même la porte de sa cage, puisqu'il faut qu'il s'envole.
— Frère, tu es gentil. »
La porte d'osier fut ouverte, mais l'oiseau rouge ne s'envola pas aussitôt. Posé sur la barrette d'appui du seuil de sa prison, il ébouriffait encore ses plumes, il redoublait son chant ; il chantait… il chantait à rendre un rossignol jaloux.
« C'est ainsi qu'on doit chanter, » dit Zacharie.
Et l'hôte se prit à sourire, comme s'il se souvenait de ce chant.
Enfin l'oiseau s'envola brusquement, se percha encore un instant sur deux ou trois plantes du potager, puis disparut vers le grand ciel matinal, en chantant toujours.
« Mais, interjeta Sarah, la robe du maître n'est pas moins sale, pas moins déchirée.
La bassine fut remplie, le vêtement reprisé, lavé, séché enfin au soleil.
« Mère, il y a encore une tache de poussière, ici, disait David.
— Mère, ce point fait une bosse, » disait le petit Elysée.
Et Sarah complétait son ouvrage.
Les enfants bavardaient toujours, tantôt caressant les mains de l'hôte, tantôt s'extasiant sur la blancheur de son manteau laineux et souple.
Zacharie surveillait en souriant ce travail et ce léger caquet.
« Femme! tu fais un point de travers.
— Zacharie, tu ne vas pas, je pense, m'apprendre à coudre!
— Sarah! ne vous offensez pas! dit le messager, cela est fort bien cousu… Et maintenant, dit-il encore, il me faudra partir, mais donnez-moi d'abord un renseignement, je vous prie, afin que je trouve mon chemin. Il existe, n'est-ce pas, dans le pays, une jeune fille du nom de Marie que l'on dit promise au charpentier Joseph? Sauriez-vous où elle habite?
— Tout près d'ici, répondit Sarah. Elle vit avec ses parents dans une très pauvre maison. Ils sont aimés dans le voisinage et Rachel la magicienne me disait, hier soir, qu'elle n'oserait jamais parler à Marie, bien qu'elle fût si bonne et si douce, à cause de sa beauté. En vérité, c'est le plus beau visage que l'on ait jamais vu.
— J'aime la regarder, dit David à voix basse.
— Moi, je tremble… » dit Elysée.
Le messager s'apprêtait à partir et se tenait debout dans le potager. Zacharie vint l'y rejoindre.
« Voyez, Maître, cette maison, près de la route, derrière le grand bosquet d'arbres verts ; vous y serez dans quelques instants.
— Reviendrez-vous Maître? demanda Sarah.
— Je ne pense pas, car je dois voyager beaucoup et ne pourrai revoir ce pays avant longtemps, mais il ne faut point se quitter comme l'on ferait si c'était pour toujours.
— Nous garderons de vous un souvenir très doux, dit Sarah.
— Parlez de moi, quelquefois. Je songerai à votre bonté. Je la dirai à ceux qui m'entourent, là-bas. »
Il eut un geste large que son manteau de laine blanche amplifiait.
« Vous ne reviendrez plus! c'est vrai? dit David. Il faut revenir.
— Il faut… il faut revenir! dit Elysée qui se défendait mal de pleurer.
— N'ennuyez pas le Maître, dit Zacharie, et vous, Maître, permettez-moi de vous dire merci. Depuis que je vous ai vu, couché sur le bord de la route, je me sens plus heureux. Il est difficile d'être toujours content et de chanter tout le temps, mais en ce moment, je voudrais faire comme les oiseaux.
— Tu peux faire comme les oiseaux, Zacharie ; tu as droit de faire comme eux, et ta femme et tes enfants aussi. Non! sèche tes yeux, Elysée, les oiseaux ne pleurent pas ; l'oiseau rouge ne pleurait pas : il chantait!
— Maître! accordez-moi une grâce, dit Zacharie. Ne partez pas sans que je vous donne une fleur de notre jardin, en souvenir.
— Elle parfumera ma route, » dit l'hôte.
Mais Zacharie qui s'était avancé vers le fond du potager, s'écria tout à coup :
« Oh! cela est une merveille, une grande merveille!
— Qu'y a-t-il donc? demanda Sarah.
— Viens ici, femme! regarde! »
Elle accourut.
« Oui, dit Sarah d'une voie émue, c'est une grande merveille! »
Les enfants se taisaient.
« Maître! dit Zacharie, nous avions planté un lys au fond du potager, mais il ne poussait pas, depuis trois ans, alors nous nous sentions tristes, car on nous disait que ses fleurs devaient être très belles, et nous pensions que des vers avaient mangé l'oignon, or voici que, cette nuit, notre lys a fleuri. Voyez! »
Il se baissa derrière des verdures et cueillit respectueusement un lys admirable, svelte de hampe, neigeux de teinte, délicieux par son parfum.
« Prenez-le, Maître! en mémoire de ma maison et des miens.
— Je le prends, Zacharie, je vous remercie, et à tous, je vous dis adieu… Adieu! n'oubliez pas le passage du messager! »
Soudain, comme un cygne ouvre ses ailes, l'hôte de Zacharie parut ouvrir les siennes. Et l'on vit son éblouissant manteau se séparer, s'ouvrir, devenir deux amples ailes vivantes qui, lentement, se mirent à battre, et il s'éleva de terre devant le laboureur, sa femme, ses enfants qui, tous, lui tendaient les bras, et il s'envola, très blanc contre le ciel bleu du matin, les yeux au loin, les lèvres souriantes, tenant le grand lys blanc dans sa main.
CHAPITRE II
LE BESTIAIRE
Une lune ronde et rose, aux tons ambrés, plongeait lentement derrière les collines de sable ; la lumière, souple comme un voile de gaze, glissait sur le monde et se retirait ; l'heure était particulièrement tranquille. Dans le ciel, plus foncé d'instant en instant, des étoiles naissaient, astres anonymes, égarés au sein de l'éther violet, incertains encore et clignotants. Bientôt, plus hardies, parurent d'autres étoiles, marquant un point de l'ombre et, par ses feux glacés, chacune scintilla.
Le berger Samuel, allongé sur la pente de la dune, ramena son manteau sur ses yeux, puis, ne pouvant dormir, contempla timidement la nuit. Quelques étendues de sable retenaient encore leur teinte grise, comme un souvenir du crépuscule, mais tous les creux et les replis se comblaient de suie et les arbres proches avaient l'apparence de fantastiques découpures. Plus haut, l'air se peuplait de clartés nouvelles : la voûte immense diffusait de l'argent.
Samuel se retourna vers son compagnon accroupi près de lui, le menton aux genoux.
« J'ai comme une grande crainte, Jacob, et je ne sais pourquoi. »
Immobile, Jacob répondit d'une voix étouffée :
« Moi aussi… mais moi je sais : je me sens perdu.
— Perdu?
— Oui, perdu parmi les étoiles ; je n'ose plus les regarder ; elles m'égarent. »
Sans doute ces mots expliquaient-ils une détresse partagée, car Samuel sentit passer en lui un frisson ; c'est ainsi que l'on frissonne sous l'aile d'un souffle froid.
« Tu dis vrai : on a peur des étoiles. »
Dès lors, ils parlèrent bas, en phrases brèves, alternées, que séparaient de longs silences.
« Les étoiles nous surveillent, mais nous aiment-elles?
— Les yeux d'une bête sont quelquefois très doux ; jamais ceux des étoiles…
— Sévères, comme les yeux de l'homme solitaire, sévères et indifférents.
— Le regard du solitaire ne console pas.
— Il ne donne rien, même il ne promet rien.
— Elles sont seules, aussi, toutes seules.
— Elles forment une grande foule ; chacune, cependant, est seule dans cette foule.
— Chacune brille seule.
— On voudrait les réunir…
— Leur donner des amis.
— On tâche : certains soirs, en les contemplant tour à tour, je crois deviner le lien qui les rapprocherait, puis je me trompe, mon regard se perd, j'oublie, et ce que je voyais d'abord, je ne le reconnais plus.
— Oui, comme toi, j'ai vu quelque chose, un moment… cela ne durait guère.
— Tout de suite, cela s'évanouit.
— Je ne peux les aimer comme je le voudrais : elles ne sont pas assez vivantes.
— Elles demeurent si loin de nous! »
Contre les touffes sèches de la dune, ils entendirent le froissement d'un pas léger. Celui qui tenait sa tête penchée sur ses genoux regarda dans la nuit ; celui qui restait couché se souleva pour écouter mieux, puis il interrogea l'ombre toute voisine :
« Qui donc es-tu? »
Une voix calme répondit :
« Je t'apporte la paix ; je t'offre, en passant, mon salut. Je suis berger, je viens d'un pays lointain ; je me promène sur la terre et, dans la contrée nouvelle où j'arrive, je garde les bêtes, quelque temps. Un jour, je repars : je vais ailleurs.
— Repose-toi jusqu'à l'aube, dit Samuel. Tu dormiras si tu veux dormir, ou bien, si la nuit te semble trop chaude, trop brillante, tu veilleras avec nous en discourant à voix basse.
— Oui, ce soir, les étoiles sont très vives, dit le voyageur.
— Nous parlions d'elles, » dit Jacob.
Quelque temps, ils ne soufflèrent mot. Le voyageur s'était assis auprès d'eux ; il contemplait le ciel. Jacob serrait toujours ses genoux et formait un bloc d'ombre mate surmonté d'une tête penchée. Samuel restait étendu sous son manteau brun.
« C'est trop de silence! dit Jacob, tout à coup.
— Et les étoiles muettes, dit Samuel, font plus de silence encore.
— Non, dit le voyageur, les étoiles ne sont pas muettes ; elles parlent entre elles, à nous elles parlent aussi, elles se réunissent pour nous parler plus clairement.
— Je ne savais pas, dit Jacob.
— Si, dans un concours de peuple, chaque homme parle, on n'entend qu'une sourde rumeur, le bruit du vent dans le feuillage, mais s'ils chantent ensemble, à quelques-uns, on arrive tout de suite à l'intelligence de ces chants. Les étoiles chantent à voix unies. De même, lorsque, dans la forêt, les rossignols échangent seulement des gazouillis, rien ne nous parvient qu'un murmure inutile, comme de villageoises bavardant près du puits, mais quand, au printemps, ils célèbrent leur plaisir et leur tourment, alors ce concert nous enseigne l'ardeur amoureuse, le plaisir et le tourment d'un amour pareil au nôtre. Ainsi font les étoiles.
— Comment as-tu appris ces choses? demanda Samuel.
— En marchant sur la terre, les yeux levés, en écoutant le dire des vieillards pleins de sagesse et des enfants.
— Ecouter le chœur des étoiles, dit Samuel, cela se peut donc?
— Entendre chanter les étoiles! soupirait Jacob.
— Regardez-les tendrement d'abord ; tâchez de les aimer pour leur beauté, pour leur éclat ; vous les aimerez bientôt pour elles-mêmes ; alors elles se dévoileront vraiment. Voyez celles-là, vers le septentrion, ces étoiles-là qui sont au nombre de sept. Tenez vos yeux fixés sur elles… Ne les croyez pas solitaires : elles encadrent un chariot magnifique. Jadis il servit au roi David guerroyant chez les Amalécites, et ce jour encore où l'arche sainte fut transportée à Jérusalem, ses roues étaient toutes fleuries ; des fleurs débordaient de gauche et de droite ; une guirlande se prolongeait dans la brise, par des parfums… Je le vois tel qu'il était alors, ce chariot glorieux! il a trouvé sa place dernière dans les hautes ténèbres de la nuit où son rayonnement nous inspire. — Regardez les sept étoiles dessinant un chariot…
— Jacob! Jacob! je vois le chariot!
— Samuel! je l'admire : son bois est couvert de corolles, comme l'arbre pourpre sans feuillage.
— Ah! les sept étoiles ne sont plus séparées, maintenant! elles brillent ensemble…
— Derrière le chariot, dit encore le voyageur, deux gardes épient la route suivie pour prévoir l'obstacle ou la rencontre hostile. L'un se nomme Mérak et l'autre Dubhé ; ils fouillent l'ombre fidèlement.
— Oui, dressés derrière le chariot, dit Jacob.
— Ce sont, dit Samuel, deux bons serviteurs du grand roi. »
De son bras le voyageur indiquait des merveilles nouvelles :
« Plus haut, voyez, ces quatre-là qui font la figure géante d'un chasseur de bêtes féroces!… et ces trois dont il vient de ceindre ses reins pour soutenir son épée! Les peuples qui vivent dans les îles de la mer violette le nomment Orion ; sa rage est telle, quand il parcourt les forêts célestes, que des nuées sortent de sa bouche, qui tombent en pluie sur la terre.
— Il brille, dit Jacob, de toute sa fureur. »
Et Samuel gémit, l'haleine courte :
« Il étincelle de courroux.
— Celles-là! dit le voyageur, et celles-là! ces sept autres! ces trois autres! cette flèche! ce rameau de chêne et cette chevelure! celle-là, si rouge, et celle-là, dorée! et puis ces quelques-unes, groupées dans un aigle qui plane, dans un dauphin qui plonge, dans la forme rampante d'un serpent! Ouvrez les yeux, frères! Jacob, ouvre les yeux! Samuel, ouvre ton cœur! voyez! je vous livre tout le firmament de minuit! »
Invoqué par leur désir, le ciel se révéla soudain, et voici qu'aux bergers veilleurs, une prairie bleu sombre apparut qui montait de l'horizon d'orient vers le zénith et dévalait en pente douce jusqu'à l'horizon d'occident. Bien qu'elle fût le ciel entier, cette prairie leur semblait l'image simple d'une prairie terrestre, immensément agrandie. Un fleuve la traversait : onde tranquille qui n'était point pareille aux ondes d'ici-bas ; plutôt eût-on pensé à quelque lait translucide et mousseux, très pur, très léger, tout pénétré de neige et de rayons, comme si l'on y avait fait fondre des étoiles : un fleuve calme de lait scintillant.
Sur ses bords, dans la prairie, des formes se devinaient, formes d'êtres humains et de bêtes d'une taille plus élevée que celles de la terre. Certaines reposaient sur l'herbe d'azur foncé, d'autres, assises ou couchées sur les rochers des berges, contemplaient l'onde stellaire, et sur toutes régnait un silence profond, un absolu silence ; et toutes restaient immobiles. Seul suivait son cours le flot lent du céleste lait.
« Il faut attendre encore, disait le voyageur. Plus tard elles feront leurs gestes coutumiers, plus tard elles parleront. Tenez-vous prêts! L'azur est soucieux, ce soir. Tenez votre âme prête! L'instant approche où les étoiles diront leur peine, où vous la comprendrez. »
Jacob ni Samuel ne répondirent : ils ne pouvaient répondre. Ravis dans une commune extase, les bergers observaient, sous le joug du même enchantement, le blanc passage du fleuve dans la vaste prairie bleue, peuplée d'apparences muettes. — Elles ne sont pourtant ni mortes ni pétrifiées, ces apparences, leur immobilité rend bien l'angoisse qui les point, qui se découvre, constante et profonde, en leurs yeux grands ouverts. N'était ce regard, on dirait de sommeillants fantômes ; ils se cachent sous un semblant de sommeil, mais leurs yeux le dénient : dort-on les yeux ouverts?
Ce musicien abandonne sa lyre jetée à terre : il veut qu'elle reste muette.
Cet autre penche vainement l'urne vide d'où les dernières gouttes sont tombées : il prolonge le geste de verser, mais ne verse rien.
Ce dragon sinueux présente l'énorme aspect d'un lézard triste dont la peau ne brille plus.
Assise sous un arbre, cette jeune fille (on dirait l'image de la mélancolie) contemple tristement une frêle balance suspendue à l'un des rameaux.
Au fil de l'onde blanche, un cygne blanc se laisse aller, sans qu'une plume frémisse, sans que varie la courbe du noble col.
Ce taureau ne relève plus sa lourde tête abandonnée.
Cette femme devait, jadis, peigner ses cheveux d'or avec un peigne d'or. Maintenant, elle néglige la chevelure ternie.
Et que fait ce centaure? — Depuis longtemps il a jeté son carquois, les flèches et l'arc de bois dur. — Que font ces deux géants? — Orion, le chasseur a des mains inertes, et cet autre en qui se joignent la force et la beauté, jamais ne se relèvera : il songe, couché de son long, les muscles détendus ; il ne s'inquiète guère de ce dangereux crabe noir, tout proche, aux pinces redoutables, mais qui ne bouge pas.
Il ne bouge pas davantage, ce scorpion retors.
Ce lion rêve-t-il, le mufle dans ses pattes? ce gros bélier laineux rêve-t-il? Peut-être… comme ces autres bêtes, ces autres figures humaines, comme ce poisson lourd dont la nageoire dorsale perce l'onde de lait.
Aucun ne dort : ils veillent tous, ils attendent, parqués dans le bestiaire des cieux.
Mais qu'attend-il, ce jeune homme frêle, au torse mince, aux pommettes pâles, aux yeux battus, dressé sur le bord même de l'onde, la tête un peu penchée, qui cherche obstinément son reflet et sourit d'une bouche avide à l'illusion de ce reflet? — En vérité, l'on ne sait pas ce qu'il attend.
« Implorons-les! dit le berger voyageur, supplions-les de nos voix sourdes, avec d'humbles cris retenus! Qu'ils comprennent que nous les aimons, que nous partageons leur souci. Point de discours! un grand désir seulement, qui balbutie, une ferveur qui monte vers eux à la façon des fumées du sacrifice. Ils en goûteront le parfum.
Les trois hommes s'étaient levés ; ils invoquaient en silence l'azur nourri de scintillations… Or le regard naïf de Samuel, de Jacob, et celui plus savant du voyageur aux yeux pleins d'images, manifestaient un si vif élan de l'âme, une effusion si brûlante, tant de puissance d'oraison, tant de piété que la prière parut se dégager de leur esprit pour gagner le ciel comme un psaume.
Le ciel, à ce même instant, tressaillit ; toutes les étoiles frémirent et, plus claire que le chant du cristal frappé, une note, une seule note limpide tomba du firmament. — Le musicien dont la lyre gisait à terre l'avait reprise, l'avait touchée. — Puis, ce fut une autre note, une autre, un accord, un autre accord, l'esquisse rapide d'un arpège… La lyre divine retrouvait sa voix.
Puissance de l'incantation! des murmures parcourent le pré bleu :
« Orphée! Orphée! »
Le vocable se dessine sur toutes les lèvres ; chacun le redit :
« Orphée! Orphée! »
La vie afflue de nouveau, ranimant les apparences. — Le géant couché s'étire ; ses gestes maladroits cherchent à se reconnaître ; de la gueule du lion coule un rauquement obscur ; redressé sur ses sabots de bête, le centaure sagittaire penche son torse humain vers le carquois tombé, vers les flèches éparses, et celui qui tenait l'urne vide en effleure de ses lèvres le rebord… Est-elle pour toujours desséchée?
Orphée joue de la lyre.
Chacun écoute, chacun renaît suivant le rythme pur, chacun regarde autour de lui, comme libéré de ses chaînes. — Hélas! à quoi bon? Ils cèdent à la surprise d'un écho du passé, mais n'aperçoivent que ce qu'ils pouvaient, hier, apercevoir : tout est de même, rien ne les console dans le spectacle offert, rien ne leur permet vraiment d'espérer, rien, ni le bleu mouillé de l'herbe, ni les fleurs de la prairie, ni les ondes scintillantes du lait. L'ennui ne se déprend pas de leur âme et le regret les désole, du temps qui fut. — Seul, en ce vertigineux domaine, paraît indifférent le jeune homme quêteur d'un reflet illusoire et qui ne cesse point de sourire avidement.
Mais Orphée joue encore.
Les trois bergers l'entendent bien, cette harmonie descendue vers eux : ils l'accueillent en leur cœur, elle les charme, les exalte, ils vibrent à l'unisson, devinant quelque chose et ne sachant quoi, mais confiants en une musique nourrie de mystérieuses promesses dont ils pressentent l'acquit.
Ceux de là-haut ont une foi moins sûre. Réveillés un instant de leur sommeil simulé, déjà ils y retombent. — Le lion ne grogne plus ; le taureau, le bélier ont fait à peine quelques pas sur l'herbe que le dragon battait si faiblement de sa queue ; le cygne avait gonflé ses plumes, le dauphin s'était rapproché de la rive, la femme coiffée d'or tâchait de démêler sa somptueuse chevelure… Ils renoncent aussitôt. Leur douleur s'exprime en une lamentation où diverses voix se croisent et se plaignent de même.
« Tout se tait, tout se flétrit et se fige! rien ne chante ni ne palpite dans les cieux.
— Pour une prière heureuse qui nous atteint, qui nous surprend, est-il besoin de s'éveiller?
— Rien ne change sur le pré d'azur.
— Que faire, sinon dormir ou prétendre dormir?
— Ah! quand reparaîtront les clairs reflets de mes cheveux? quelle vanité de peigner une chevelure mourante!
— J'ai oublié le temps où le ciel et la terre vivaient.
— Où l'eau fraîche coulait de mon urne…
— Où le sang était plus rouge…
— Où mes traits volaient dans le vent, sans but, pour enchanter l'air…
— Où je riais en regardant un croissant de lune aux tons de miel…
— Où les variations aérées du rossignol m'incitaient à pleurer d'amour! »
Cette fois, Orphée, jouant de la lyre, va leur répondre en chantant aussi. — Sur le pré bleu, il marche à grands pas souples ; il s'arrête devant Orion, devant le Cygne, devant le Sagittaire, devant chacun des hôtes de ce lieu funèbre. A chacun il adresse un chant afin de ranimer son esprit et son corps. Il supplie, évoque le passé, exhorte, malmène ou satirise, et les cordes vibrantes donnent à la grande voix son juste accompagnement.
« Vous avez tous abusé de vos songes, mais vos songes revivront s'il vous plaît vous-mêmes de revivre…
« Toi, si blanc, que fais-tu là, sur l'onde blanche, en cette pose invariable? N'es-tu donc plus celui que j'ai connu? Rappelle l'ancien souvenir des heures de gloire où t'animait un esprit divin! Gros cygne gonflé d'orgueil à cause de la célèbre aventure que tu te répétais sans cesse, jour et nuit, dont tu te vantais à tout venant, fût-il un dieu, la belle image est-elle obscurcie? Sur le lit de pourpre, Léda surprise, incertaine d'abord, puis éperdue, amoureuse, gémissante, et le rouge de sa bouche mouvante, et le mauve profond de ses yeux… tout cela, de si haut renom, est-il donc oublié? N'aurais-tu pas tenu, entre tes rémiges pressées, tant que dura l'heure illustre, la fille de Tyndare? »
Mais le cygne, dont s'était lentement déroulé le noble col, abrita de nouveau sa tête sous son aile.
Une main tendue frôlait le vêtement d'Orphée, une main qui suppliait, tandis que s'élevait un timide murmure :
« Ne leur parle pas! ne leur chante rien! la tâche est superflue : regarde-moi ; je n'ose me lever, je n'ose toucher à la massue que l'herbe recouvre. Je ne veux même plus penser aux jours passés, tant leur mémoire me fatigue et tant elle m'ennuie.
— Toi! s'écria Orphée ; c'est toi que je trouve à terre! c'est toi qui parles bas comme l'enfant grondé! »
Il se tut, frappé de honte à ce spectacle, mais le géant ne fit pas un mouvement.
« C'est toi, reprit Orphée, qui parcourais la terre en tous sens, qui ne t'arrêtais que pour vaincre le monstre sanglant ou baiser une bouche humide! toi, toute la force agissante! »
Le héros désabusé répondit à petit bruit :
« Orphée! c'est toi qui, si longtemps, délaissas les sept cordes! qui ne chantais plus tes rêves et ton désir! toi, toute l'harmonie! »
Orphée avait bien entendu le reproche ; pourtant, quand il chanta de nouveau, ce fut en vain. Ni l'horrible image du sanglier dévastant Erymanthe, ni le vol sinistre des oiseaux tournoyant au-dessus du Stymphale, ne surent émouvoir le visage d'Hercule, non plus que le rappel de la biche onglée d'airain, lancée à travers champs, tout le long d'un long jour. — Hercule n'écoute plus ces noms délicieux à dire : Déjanire, Iole, Hippolyte ; ceux des trois filles gardiennes du jardin où luisaient les pommes le laissent indifférent ; celui même d'Hébé ne fait pas trembler sa bouche et il semble avoir tout à fait oublié les chaînes dont il lia Cerbère pour le ramener de l'Erèbe!
« Tu ne resteras pas ainsi! disait Orphée. Regarde ton ennemi de jadis, le pire, le plus petit : le crabe noir qui voulut te blesser de sa pince, quand tu te mesurais avec l'hydre, dans les marais de Lerne… Ecrase-le!
— Certes non! dit Hercule. Nous vivons en paix, le cancer et moi, depuis tant d'années! Laisse-nous… »
Navré de douleur, Orphée s'éloigna, mais il perçut encore la dernière parole du géant accablé :
« Tais-toi!… tu nous importunes! »
Des voix bruissaient autour d'Orphée, étouffant presque son chant. Il y distinguait, passant de bouche en bouche, la même plainte, toujours :
« Tais-toi! ton chant ne sert de rien!…
— Les temps heureux sont révolus…
— Hercule disait vrai : à quoi sert-il de s'évertuer quand le désir a disparu des cœurs?
— Ton chant se perd!
— Ta lyre aussi doit être lasse : donne-lui du repos.
— Tu chantes des chants inutiles…
— D'ailleurs, nul ne t'écoute! »
Sereine et de plus en plus sûre, s'éployait la voix d'Orphée que scandait la grande lyre.
« Après chaque nuit, chantait Orphée, renaît un jour nouveau. L'ombre fut longue où nous vivions sans vie ; elle se dissipera cependant. Vous ne voyez pas l'aube, encore, mais l'aube est proche. Sans la voir plus que vous, je la chante, l'ayant devinée. Pareille au bouillonnement d'une source secrète, l'aube murmure sur les rives de la nuit, annonçant ses parfums, ses couleurs et son chant… Je vous le dis : l'aube va poindre! Ne la niez pas! soyez prêts à la recevoir!
— Tais-toi! disait une voix mince, ou bien chante plus bas : tu me distrais de mon plaisir ; l'onde frissonne sous ta voix et je ne puis y reconnaître le ravissant reflet. »
Orphée hausse d'abord les épaules et passe… brusquement il s'arrête ; il songe.
« Si l'onde frissonne encore sous ma voix, c'est donc qu'elle écoute ma voix? Ne pourrais-je chanter pour l'onde?… »
Il s'approche de la rive mousseuse ; il regarde le fleuve de lait. Peut-être saura-t-il l'émouvoir… Quand tous lui disent de se taire, qu'il les lasse, qu'il les excède, l'onde lactée voudra-t-elle accueillir sa voix, la comprendre, cette onde faite de brasillements blancs, de scintillations, de rayons de lune fondus, cette bouillie originelle d'étoiles, ce brouet de clartés nocturnes?…
« Ondes de lait, je vous implore! Ecoutez-moi, fluentes ondes, ondes lentes, ondes fécondes, ondes qui retenez un secret! »
La lyre persuasive suppliait.
« Pourquoi cette sourde agonie, qui ne pleure ni ne gémit, qui se déprend de la vie en un faux assoupissement? »
La lyre douloureuse quêtait une réponse.
« Souvenez-vous de la beauté, des trompettes claires de l'été, des brises, du chant des fontaines!… Hélas! ils n'osent en parler! Chacun s'endort ici, le cœur navré ; chacun renonce. »
La lyre pleurait, la lyre rythmait les sanglots d'Orphée.
« Tout le ciel a froid ; un long hiver s'étend sur la prairie bleue ; nulle fleur ne la décore plus, nul fruit n'y brille… O temps radieux où s'entr'ouvrait la jeune rose, où le lys levait sa tête pure, où la violette invisible confiait ses senteurs! saison des pommes vernies, des olives grasses, des oranges d'or! savoureuse mémoire! »