GILBERT DE VOISINS

LE MIRAGE

Ce pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est.

Jules de GAULTIER.

PARIS
ALBIN MICHEL, EDITEUR
22, RUE HUYGHENS, 22

DU MÊME AUTEUR :

  • La Petite Angoisse (Roman).
  • Pour l’amour du laurier (Roman).
  • Le Démon secret (Roman).
  • Sentiments (Critique).
  • Les Moments perdus de John Shag.
  • Le Bar de la Fourche (Roman).
  • L’Enfant qui prit peur (Roman).
  • Écrit en Chine.
  • L’Esprit impur (Roman).
  • Fantasques (Petits Poèmes).
  • La Conscience dans le mal (Roman).
  • Le Jour naissant.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

10 exemplaires sur papier du Japon ;
25 exemplaires sur papier de Hollande,

TOUS NUMÉROTÉS A LA PRESSE

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

Copyright by Albin Michel, 1918.

Au Docteur Maurice de Fleury

en témoignage d’affection
et de reconnaissance.

LE MIRAGE

Ce pouvoir départi à l’homme de se concevoir autre qu’il n’est.

Jules de Gaultier.

CHAPITRE PREMIER

Etait-ce un jeu ? Le sais-je !… En tout cas, cela m’amusait fort, tout en m’effrayant peut-être un peu.

« Que fais-tu là, mon petit ? Un garçon ne doit pas se regarder dans une glace. »

Maman m’avait trouvé debout devant le miroir à trois pans de sa chambre. Elle en fut toute surprise. Mon père, qui la suivait, entendit ma réponse.

« Mais, Maman ! c’est pas moi que je regarde, c’est l’autre ! »

Encore fallut-il expliquer. J’étais d’ailleurs très fier de ma découverte : ce second moi-même que je voyais de profil, pourquoi avais-je quelque peine à le reconnaître ?… et ce troisième, vu de dos, je ne le reconnaissais pas du tout, j’aurais pu le prendre pour un étranger… pourquoi ?… puisque je me reconnaissais en me regardant tout droit !

Maman haussa les épaules, papa se mit à rire, mais il fournit aussitôt des explications, suivant sa coutume, et je compris que, me voyant rarement de profil ou de trois quarts, en temps ordinaire, je pouvais être étonné de mon aspect surgi dans un jeu de glaces. Assurément, cela rendait la chose moins amusante, moins effrayante, mais, tout de même…

Et, parlant à maman comme si je n’étais plus là, mon père ajouta de sa voix grave, toujours timbrée d’ironie :

« Il se trouve néanmoins des gens qui prétendent connaître leurs parents, leurs amis, le passant de la rue, quand un miroir à trois faces suffit à les rendre étrangers à eux-mêmes ! »

Maman lui répondit avec douceur :

« Il existe un moyen de connaître les autres… de connaître un autre entre tous.

— C’est possible, c’est possible, dit mon père, mais je ne crois pas. Tu penses à un miroir qui déforme sous le prétexte de rapprocher. Est-il plus sûr que celui de l’amitié ou de l’indifférence ?… Quoi qu’il en soit, dit-il encore en me regardant, ta mère a raison, abstiens-toi de te contempler dans les miroirs ; cela ne sert à rien. Abstiens-toi surtout d’y contempler autrui : tu pourrais croire que tu le connais ! »

Pourquoi me suis-je toujours souvenu de ces quelques répliques ?

Et maintenant, laissons passer le temps. Il me faut vous parler de Cigogne et du reflet multiple de Cigogne.

CHAPITRE II

Je dus répéter mon appel avant que Cigogne y prêtât la moindre attention. Il se tenait debout sous les ramures de l’arbre mort, la tête comme tendue au bout d’un long cou mal cravaté qui sortait de façon un peu comique de l’uniforme bleu sale. Immobile, les bras ballants, toute sa maigre carcasse était portée sur une seule jambe ; l’autre restait pliée suivant la pose aiguë de certains grands oiseaux. Volontiers nous accusions notre camarade de préparer ainsi son équilibre pour une amputation future. La face ajoutait à la singularité du geste : silhouette bizarre où la fuite du menton et du front accentuait encore la proéminence d’un nez courbe, mince, serré entre de petits yeux toujours clignotants, et ce nez semblait ramener en avant le léger crâne blond. Pour compléter la caricature, il eût fallu des lunettes, un lorgnon tout au moins, mais Cigogne n’en portait pas.

« Cigogne ! criai-je de nouveau ; Cigogne ! grouille-toi ! au galop ! le lieutenant te demande. »

Lentement, il se retourna.

« C’est bon ! c’est bon, Serval ! t’échauffe pas ! »

Sans se presser, il s’approcha par longues enjambées tranquilles et sauta enfin dans le boyau glaiseux qui menait à l’observatoire.

En me relisant, je m’aperçois que cette description de mon ami n’est guère honnête. Portrait chargé ? non point, mais incomplet, à coup sûr. Il ne faut pas imaginer un innocent de village, béant à la lune et de figure ahurie. Cigogne était plein de finesse ; sa voix, intelligente et sensible, excusait en quelque sorte la laideur étrange, le grotesque de ses traits ; enfin sa poignée de main, son regard n’étaient pas d’un imbécile, loin de là. En vous parlant de lui, je tâcherai toujours de lui rendre justice, mais que voulez-vous ! il avait, perché sous son arbre, un aspect bien étrange, et pourquoi choisissait-il cet arbre-là, si maigre, si retordu, si décharné, arbre de ballade romantique, où l’on se serait volontiers pendu, à l’occasion ?

« Eh bien ! qu’est-ce qu’il t’a dit ? demandai-je quand Cigogne fut revenu, quelques instants après. Tu sais, il n’avait pas l’air content, le petit lieutenant ! Un de ces jours, tu attraperas un mauvais coup sous ton arbre ! Hein ? tu t’es fait engueuler ? »

Cigogne eut un sourire plein de douceur.

« Engueuler ? non, pas précisément ; il m’a seulement dit qu’il ne fallait pas sortir de la tranchée sans raison, parce que ça nous fait voir et qu’une balle est vite attrapée. Il a tort, le lieutenant. C’est vrai pour les autres, pas pour moi ; moi, on me raterait : je suis trop maigre. »

Je haussai les épaules ; discuter est oiseux avec ce garçon.

Il contemplait une fleur toute simple, d’un joli ton mauve, cueillie sur le talus de la tranchée. Le mouvement me sembla plein d’élégance et d’imprévu. Je tirai mon calepin et le notai par quelques coups de crayon ; la ligne de l’épaule et du cou était vraiment curieuse. Il me plairait tant de faire, un jour, le portrait de Cigogne ; ces croquis me serviront.

Cigogne ne parlait plus, il regardait sa fleur mauve, puis, la laissant tomber :

« Notre petit lieutenant a de bonnes manières, dit-il, et je l’aime bien, mais il s’oublie quelquefois. Ne m’a-t-il pas appelé « Cigogne » ! Il s’est repris, il a ri, mais n’empêche qu’il m’a appelé « Cigogne ». Ça finira par s’inscrire tout seul sur mon livret : Roger Maxence, dit « Cigogne ». Peu à peu, sous la crasse, les taches de jus et les taches d’encre, le premier nom disparaîtra. »

Cette supposition lui paraissait plaisante ; il s’amusait à la suivre. Son regard, instable et vif, sautait de droite à gauche, sans se poser jamais, ce qui lui donnait une expression très particulière d’absence, d’absence simplement, non pas de fuite… Je ne puis tolérer un regard qui fuit ; il me fait peur. Quand Cigogne voulait regarder droit, Cigogne donnait tout son regard, mais lorsqu’il était absent, ses yeux erraient, tandis que sa bouche souriait avec douceur, vaguement, sans malice, comme s’il s’excusait d’être parti.

Il s’assit près de moi, sur le petit banc que nous avions eu tant de peine à fixer contre la paroi d’argile de la tranchée.

« Eh oui, mon vieux, lui dis-je, tant que tu seras avec nous, ce nom te restera, pour sûr ; c’est une affaire réglée. »

Ce nom, je me souviens encore du jour où le gros Martin l’avait trouvé, en septembre, à Ballersdorf, peu de temps avant d’être tué. — Cigogne se tenait debout devant un pan de mur, la jambe repliée et le cou en avant. Martin l’aperçut et se mit à crier :

« Attention ! attention ! il va foutre le camp, que je vous dis, le bel oiseau ! Elle va s’envoler, la cigogne ! »

C’était vraiment si bien trouvé que tous les camarades éclatèrent de rire. Cigogne fut baptisé sur l’heure et je fis aussitôt, du bel oiseau maigre, mon premier croquis.

« … Jamais on ne t’appellera autrement ! Il faudra t’y faire ! Samedi dernier, en me parlant de toi, le capitaine disait : « Votre ami Cigogne », et, il y a cinq minutes, le petit lieutenant, malgré sa politesse, n’a pu s’empêcher…

— J’entends bien, murmura Cigogne, mais il y a vingt-neuf ans, à la mairie de Gaillon (Eure), j’ai été inscrit sur les registres de l’état civil comme devant me nommer Roger Maxence.

— Probable qu’on s’est trompé, ce matin-là, répondis-je d’un air grave. Petite erreur ! Ça ne t’arrive jamais d’écrire un mot pour un autre ?

— Si, mon vieux… quelquefois. »

Maintenant, il essuyait le cuir intérieur de son casque, minutieusement ; il s’appliquait à cette tâche.

« Cigogne, demandai-je, quelle est, au juste, la couleur de tes cheveux ?

— On n’a jamais su, répondit-il, depuis qu’ils sont ras. Cette teinte, dans le civil, c’était du blond cendré ; aujourd’hui, il faut trouver autre chose : fleur de pêcher… reflet de tabac d’Orient… En somme, j’ai des cheveux roses, mais on dit qu’ils sont jaunes, pour être poli. »

Cigogne remit son casque.

Et voilà que nous nous taisons, que nous tendons l’oreille… Un long sifflement mince, un éclat brutal, sans échos, de la poussière en pluie, de petits cailloux…

« Ils recommencent, dit Cigogne. Heureusement, je n’ai pas l’ouïe délicate ! »

Nous étions déjà dans l’abri de l’observatoire et je transmettais par téléphone à la batterie les ordres du lieutenant.

CHAPITRE III

« Si l’on pouvait, du moins, se faire blesser un peu proprement !… »

Le voilà qui rêve.

« Et si, murmura-t-il encore, ce surnom ridicule que vous m’avez donné servait à quelque chose, m’apportait une gloire… Mais je cherche en vain… Cigogne, Cigogne, c’est toujours l’oiseau grotesque à patte pliée que l’on perche sentimentalement sur un toit d’Alsace.

— Ne fais pas du roman !

— J’aimerais… J’aimerais bien ! »

Et Cigogne rougit.

Certains jours, voyez-vous, il m’exaspère. Ses absences deviennent trop fréquentes. Nos camarades disent alors qu’il saute dans la lune, qu’il part en permission. Je croirais plutôt qu’il rentre en lui-même ou, plus exactement, que, sans changer de place, il retrouve son vrai foyer. Nous le comparions à un échassier, voici qu’il me présente l’image rétractile d’un escargot. Quoi qu’il fasse, Cigogne est à l’étranger parmi nous. Sa demeure est en dedans. Lorsqu’il nous quitte de cette façon, n’insistez pas : vous ne tireriez de ce garçon scrupuleusement courtois que des paroles froides, voire blessantes, des ripostes. Il serait même grossier, à l’occasion.

Le chien couché devant un poêle grogne si vous le dérangez. Cigogne se chauffe à son cœur. Il a ses petites manies. Je m’amuse bien, le dimanche, à pêcher des goujons dans les trous de la Largue ! Pourquoi Cigogne ne se divertirait-il pas à sa manière ?

« Et puis, fous-moi la paix ! tu m’embêtes ! »

Ce disant, il regarde au loin, si loin que, pour répondre, on est pris de court.

CHAPITRE IV

J’ai, pour Cigogne, beaucoup d’affection. A vrai dire, si je fais le compte des jours, elle ne date pas de loin, mais ces jours furent vécus de façon si complète, si puissante, parfois, qu’il me semble avoir connu Cigogne depuis l’enfance.

Je le vis pour la première fois dans la cour du dépôt, tout au début de la guerre. L’étrille en main, je raclais les fesses de ma jument quand il passa devant les écuries.

« Faites attention ! me dit-il, Ranavalo est chatouilleuse. »

Je me retournai et, l’apercevant, j’éclatai de rire.

« Mon ami, poursuivit-il, je vous dis ça sans mauvaise intention. J’ai encore la cuisse gauche un peu sensible en souvenir d’un coup de pied de Ranavalo… D’ailleurs, elle a des qualités, mais, je vous le répète, elle est chatouilleuse et, parfois, elle tire au renard. »

Notre conversation s’acheva sur le remerciement que je lui fis. Peu après, nous nous retrouvions devant une table de la cantine.

« Pourquoi, demanda-t-il, vous êtes-vous tordu en me voyant ?

— Je ne sais trop ! pardon ! mais, tout de même, tu sais, tu as une tête pas ordinaire !

— Tu parles sans doute de ma gueule ?

— Tout juste.

— Pas ordinaire, en effet ; on me l’a souvent dit ; tu t’y habitueras. »

Et, depuis lors, nous avons causé tous les jours, le hasard quotidien et l’autorité militaire nous ayant constamment réunis.

Il sut voir, dès les premiers temps, voir et comprendre, l’ennui dont je souffrais cruellement. La vie sur le front a son charme, un charme que j’ai savouré, noble, mystérieux, magique et fort, qui transporte hors du commun de la vie, très haut, très loin, et retient néanmoins solidement sur cette terre peuplée d’hommes, mais la vie dans un dépôt est, le plus souvent, intolérable. Les heures me paraissaient bien lourdes.

« Serval, tu es un gosse ! me disait mon nouveau camarade, quelques jours plus tard ; tu rêves de la saveur d’un beau fruit que tu ne saurais manger. Il est tout hérissé de piquants. Sais-tu même le cueillir ? Son noyau est très dur ; tu t’y casserais les dents. On ne se jette pas sur un fruit parce qu’on lui trouve, de loin, une somptueuse couleur. C’est là le fait d’un enfant. Serval, mon gars, la guerre est un beau fruit sanglant… Crois-moi, si tu y mordais aujourd’hui, cela te ferait vomir… Patiente un peu. »

Quels étaient donc ces accents nouveaux ? On s’habitue très bien à des brutalités, à des scatologies répétées, elles ne surprennent pas, on s’y attendait, et les phrases obscènes deviennent vite d’un usage courant, mais cette façon de dire…

Il parlait ainsi d’une voix sourde, très basse, avec, parfois, de petits cris d’oiseau, bizarres. Brusquement, on se trouvait ailleurs, dans une forêt lointaine, près d’un grand fleuve lourd sur lequel tournoient des courlis. Pouvoir exotique de la voix ! Certains parfums ont une magie analogue et l’on se sent transporté sur l’autre face de la terre pour avoir respiré une fleur.

Pendant que je faisais ces voyages, Cigogne me regardait d’un air vague, non pas de ce regard habituel aux rêveurs et que l’on dit céleste parce qu’il se détache des choses de ce monde, mais d’un regard mobile et jamais posé. La fumée s’épaississait autour de nous, les conversations devenaient plus sonores, des rires éclataient, on chantait même… Sur la table tachée de vin, les longs bras de mon camarade restaient étendus comme deux choses inutiles, avec leurs mains ouvertes, la paume collée au bois.

Depuis cette rencontre, je ne m’ennuyais plus. Les petits incidents de la journée n’avaient pas changé de figure, mais ils me heurtaient moins. Je trouvais moins d’agacement à voir gesticuler le maréchal des logis Lieutard, toujours hurlant, jamais apaisé, et je m’occupais peu de l’humeur dangereuse et des faux sourires d’un adjudant corse dont j’oublie le nom et qui semblait tenir son personnage dans un roman antimilitariste.

Un de ses compatriotes m’a dit qu’il était, en temps de paix, herboriste à Bastia et qu’au milieu de ses plantes aromatiques, de ses simples, de ses racines, il vivait paisiblement, imprégné de thym et de lavande, mâchonnant dès l’aurore de la réglisse pour se tromper lui-même et ne pas enfumer de tabac sa chère boutique. Au demeurant, le meilleur homme du monde et le plus doux. La guerre faisait de lui un être sournois, maléficieux, vantard, toujours servile, toujours prêt à punir, de commerce impossible. Cet herboriste corse en uniforme m’avait fort échauffé, quelque temps. Je l’oubliai grâce à Cigogne qui le jugeait d’ailleurs sans indulgence :

« C’est le valet de chambre qui rosse le groom et la fille de cuisine, mais qui lèche les bottes du maître d’hôtel. Il doit y prendre du plaisir. »

Et Cigogne simulait un lointain crachat.

J’avais un ami. Au régiment, cela veut dire quelqu’un avec qui l’on peut causer.

« J’ai lieu de croire que nous nous verrons souvent. Qu’en penses-tu, Serval ?

— J’ai lieu… pareillement. Je pense comme toi. »

On se regardait d’un air moqueur.

Je disais bien : nous étions amis.

Celui que l’on devait, plus tard, nommer Cigogne, m’avoua, un soir que je le questionnais sur ses occupations du temps de paix, qu’il était chimiste, mais il se reprit aussitôt.

« Je veux dire, comprends-tu ? que je fais de la chimie… un métier, en quelque sorte, pour en avoir un ; néanmoins, voilà… je fais aussi autre chose. J’ai un peu de fortune, j’achète beaucoup de livres, et avec le fonds de mes parents : histoire, voyages, auteurs classiques, cela me compose une assez belle bibliothèque, alors, je lis, je lis… et j’écris aussi, oui, c’est là, surtout, ce qui m’intéresse.

« As-tu publié un livre ? » demandai-je.

Je ne croyais pas dire une inconvenance. Il sursauta brusquement et parut troublé.

« Bon Dieu ! non ! à quoi penses-tu ! Publier !… un livre !… C’est bien assez que je prenne tout le temps des notes et que, chez moi, les bouts de papier s’accumulent ! Publier ! que dirait ma femme, elle qui, déjà, trouve que je perds mon temps !

— Comment ! m’écriai-je, tu es marié ? »

Il me regarda peureusement.

« Je… j’avais donc oublié de te le dire, mon vieux Serval ? Ah ! quel fou je fais ! Oui, je suis marié, ici, dans cette ville… depuis cinq ans… Et maintenant, bonsoir, j’ai une permission. Je rentre chez moi. A demain. »

CHAPITRE V

Deux jours plus tard, me promenant sur la place Alsace-Lorraine où quelques mélodies indigentes et filandreuses se répandaient autour d’un kiosque de musique, je décidai de me reposer un moment au Grand Café en buvant de la bière.

J’entrai et me plaçai à une table discrètement située par rapport à celles où fréquentaient mes chefs. Presque aussitôt, j’aperçus mon ami Cigogne, non loin, et fus frappé par son expression tout à la fois accablée et hagarde. Il avait l’air de la bête que l’on traque. Il regardait avec insistance et son regard fuyait aussi cette grosse fille assez élégante nommée Adeline, je crois, dont les jambes hospitalières étaient célèbres dans la garnison. Une bonne personne, peu compliquée ; sa vulgarité de vaudeville, son stupéfiant appétit, sa voix vraiment joyeuse pouvaient plaire. De plus, elle semblait propre et sa peau saine gardait une jeunesse paysanne. Rien, en elle, n’inspirait l’épouvante. Or, c’était bien elle que Cigogne regardait avec tant d’effroi.

Je vous l’ai dit, j’aimais beaucoup Cigogne et cet effroi me faisait peine. De quel drame sourd me trouvais-je le témoin ? Adeline en paraissait bien innocente. Elle s’occupait à séduire, par de paisibles œillades, un capitaine d’artillerie coloniale nouvellement arrivé, blond, aimable et moustachu, qu’elle voulait s’attribuer en remplacement provisoire d’un autre capitaine, très chauve, son ami de dix ans, car elle avait charmé plus d’une garnison, et ce capitaine chauve manquait de jalousie. Tout à coup, elle se leva, jeta au colonial la rose de son corsage, d’un geste cocasse qui tenait de l’opéra-comique et du bastringue, et sortit. Cigogne poussa un grand soupir de délivrance, contempla la porte d’un air hébété, puis se prit la tête dans les mains. Mon bock vidé, je m’en fus le rejoindre.

« Que fais-tu là ? me dit-il. Assieds-toi. Tu bois de la bière ?

— Un bock, volontiers. Ce sera le second.

— Tu étais au café ?

— Oui, depuis un instant. »

Il balbutia quelques mots vagues, me regarda dans les yeux, tout droit et murmura, sans préliminaires, bien simplement :

« Serval, mon ami, je viens de souffrir de façon atroce.

— Je m’en suis aperçu ! répondis-je.

— Tu me voyais ? mais… »

Je l’interrompis en demandant, à voix très basse, mais fort scandalisée :

« Tu n’as pas, pour Adeline, un amour malheureux, j’espère ? »

Ma question ne parut point l’atteindre, tout d’abord. Il rêvait, puis son regard changea : il se mit à réfléchir. Le grotesque de la situation proposée le toucha sans doute, peu à peu, car sa bouche se détendit ; enfin il éclata de rire.

« Non, Serval, ne t’en fais pas. Je suis marié et j’aime ma femme, tendrement… N’empêche que j’ai passé une bien affreuse demi-heure à dévisager la grosse Adeline.

— Elle me semble plutôt réjouissante à voir.

— Eh oui ! mais… que veux-tu… »

Ses traits avaient perdu toute gaieté.

« … Elle est entrée, elle s’est assise à la table du coin. Je connais Adeline depuis longtemps. Si elle ne m’a pas dit bonjour, c’est qu’elle essayait de séduire ce capitaine à grandes moustaches qui se lève en ce moment. Moi, je ne la quittais pas des yeux, amusé par son manège, et brusquement, il me vint une idée horrible. Je me disais : si… mais tu vas te moquer de moi ! »

Le ton de sa voix était suppliant : la plainte humaine d’un chien battu.

« Parle toujours, Maxence ! »

Cigogne se nommait encore Maxence, à l’époque.

Il tâcha de s’expliquer, travail malaisé, car il ne se comprenait pas bien lui-même.

« Je me disais : si j’allais, sans raison plausible, m’éprendre de la grosse Adeline, qu’arriverait-il ? Et je m’imaginais la chose, je me figurais amoureux de cette brave fille, rêvant d’elle jour et nuit, m’échappant de chez moi, les soirs de permission, pour la rejoindre, me couchant à côté de son corps blond dont la peau doit être douce aux doigts, mentant à ma femme, n’aimant plus ma femme, ne pouvant plus souffrir ma femme, et déchiré par ce malheur. Ma femme pleurait, ma femme avait tout le temps les yeux rouges. Bien entendu, elle ne savait rien, elle ne devinait rien, mais elle soupçonnait un drame terrible, elle tremblait en y songeant, elle me tendait les bras, et moi, je n’osais plus l’embrasser, j’avais… j’avais peur d’être dégoûté par ses lèvres. Il me fallait retourner vers Adeline ! Contre la chair fraîche d’Adeline, je m’allongeais avec un gros soupir de satisfaction, avec une béatitude de bête. Ah ! tu vois ça Serval ? tu vois ça ? C’est à vomir ! Ma pauvre femme en mourra ! »

Il me parlait presque à l’oreille.

« Mais, grand imbécile ! murmurai-je.

— Non ! laisse-moi finir !… Si je la rencontre, demain, dans la rue ; car c’est demain que je vais me promener avec ma femme, je le lui ai promis… Alors, si je rencontre Adeline… Je l’aperçois de loin, tenant son ombrelle rose, n’est-ce pas ? Je propose à ma femme de s’asseoir sur un banc, à l’ombre ; moi, je reste debout, devant elle. Je regarde par terre, comme si elle avait laissé tomber quelque chose ; elle regarde aussi sous le banc et, tout de suite, je m’éloigne… Adeline est à quelques pas. Je m’avance vers elle ; je lui offre mon bras… « Venez, Adeline ! » et…

— Et tu vas te taire ! tu es fou ! interrompis-je, tandis que Cigogne balbutiait épaissement (on l’aurait cru ivre) :

— Mais j’aime ma femme, Serval ! je l’adore ! »

CHAPITRE VI

Je l’avoue : je me sens très gêné pour vous parler de Cigogne. Il me semble toujours que je le dépeins mal, que je dessine simplement le portrait d’un fou, et cela de façon peu honnête, puisque je souligne, au détriment des autres, les seuls traits où sa folie se révèle.

« Pourquoi, demanderez-vous, fut-il votre ami ? Pourquoi cette affection mal placée, inutile, surtout à une époque où les minutes ont tant de prix ? C’est folie que de gâcher des minutes d’affection. »

Oui, oui, je vous entends ! Et vous dites encore :

« De la pitié, à la rigueur ! mais votre amitié… Tel que je le vois, il ne la méritait guère. »

Je vous le fais donc mal voir. Ses étrangetés, certes très réelles, m’ont empêché de mettre en lumière les qualités de ce garçon dont l’âme était obscurcie de rêves et la volonté détruite par trop d’illusions… De la pitié ? non pas ! c’est bien de l’affection qu’il m’inspirait. Cigogne se rendait compte de sa faiblesse, il en avait honte, mais pas tous les jours et jamais tout à fait… complications où le cœur et l’esprit jouent chacun leur rôle. Un détail, n’importe lequel, le lançait soudain sur une voie qui n’aboutissait nulle part et qu’il suivait quand même ; il se sentait ridicule, éternellement ridicule, pour l’octroi innocent d’un surnom (et ce surnom, au début de la guerre, n’était pas encore héroïque : Cigogne ne signifiait rien ; plus tard il en eût souffert davantage) ; or, de ce ridicule il souffrait déjà de tous ses nerfs… Il faut que vous compreniez cela.

Par ailleurs, dans les petits emplois de la vie quotidienne, il fut un bon soldat régulier, dévoué ; il fit son devoir, comme il devait, mais je ne puis cependant vous présenter toutes ces images heureuses de mon sujet, car vous diriez, cette fois :

« Un bon soldat ? Est-il le seul ? Il a fait son devoir ! Combien d’autres l’ont fait ! Pourquoi parler spécialement de celui-là ? »

Si j’en parle, n’est-ce pas, au juste, parce qu’il avait plus de peine qu’un autre à agir, parfois, de cette façon qui vous paraît si banale ? Non, ce n’est en rien la vie d’un héros que je vous raconte, c’est la vie d’un homme entravé par son imagination et qui, somme toute, n’a finalement fait de mal qu’à lui-même.

Et qui vous dit qu’il ne souffrait pas atrocement quand il se forgeait une tentation en regardant la grosse Adeline ?… Plaignez-le si vous voulez pour cette tentation absurde. Mais qui vous dit qu’il n’a pas vaillamment lutté en tâchant de la vaincre ?… Alors, soyez équitable et, à cause de cette lutte, accordez-lui un peu d’affection. — Moi, je vous raconte simplement ce que j’ai vu et entendu, ce que j’ai supposé ou cru comprendre, rien de plus… Enfin, si mon ami Cigogne vous déplaît trop, si vraiment il vous impatiente, effacez son souvenir.

Il me semble que nous l’avons laissé au moment où il m’assurait de son amour pour Mme Maxence, sa femme. — Procédons.


Il l’avait rencontrée à Alger et s’était bien vite épris d’elle. A cette époque, il étudiait la chimie dans une école spéciale. Une jeune femme entrevue vint le distraire. Quelques promenades sur la place du Gouvernement, aux heures d’affluence et de musique, deux ou trois rendez-vous dans les environs, des causeries dans sa famille où il l’avait présentée… tout un petit roman banal et bourgeois, sans intérêt, une très médiocre aventure d’amour. — Il m’en faisait le récit, le lendemain même de notre conversation au Grand Café, dans la chambrée noire de mouches, et par bribes, d’une voix pénible, à tel point que je dus recoudre moi-même les fragments de l’histoire.

« Et puis non ! s’écriait-il, je dois me tromper ! ce n’est pas ça ! »

Arrêté au milieu d’une phrase, il n’y avait plus moyen de lui tirer un mot.

Ce projet d’union déplaisait à ses parents. La personne que leur fils voulait épouser appartenait à une famille fort honorable et ne laissait pas d’être charmante, mais comment oublier qu’un premier mariage avec certain capitaine au long cours avait jadis fait grand bruit dans la ville. De ces potins honteux, il reste toujours quelque chose. Depuis son divorce, la tenue de la jeune femme ne permettait aucune critique et le capitaine au long cours était allé mourir (de la peste, assurait-on), en quelque pays lointain. — N’importe ! on avait beaucoup jasé. Les parents de mon ami s’en souvenaient trop bien.

« Mais, disaient-ils, nous admettons qu’elle est charmante, tout à fait ! »

Charmante ! ils ne la trouvaient que charmante ! — Cigogne n’en revenait pas. Le rouge de la colère lui montait au visage en rappelant ce souvenir. Il me la décrivait alors et, d’un long moment, ne s’interrompait plus. — J’en vins à imaginer une petite femme grêle, très brune, avec de grands yeux doux, des cheveux noirs, courts et bouclés, une taille souple. Déjà, je voyais en elle quelque chose d’inquiétant, je ne sais quoi de trop menu, d’évasif, son vrai charme peut-être, cela même qui, dès l’abord, avait séduit Cigogne.

Il me touchait par l’effort passionné qu’il mettait à décrire son idole. Tant de paroles superflues, tant de peine et d’application, mais aussi, tant de complaisance !

« Figure-toi une petite princesse birmane descendant de sa jonque en bois précieux… »

Je ne pus m’empêcher de rire.

« Pardon, mon ami ! les princesses birmanes ont la chevelure lisse, coiffée serré, presque vernie ; or tu disais, je crois, que ta femme agitait une tête bouclée aux cheveux courts ?

— Bouclée ?… bouclée ?… oui, peut-être, à cette époque… mais qu’est-ce que cela peut te faire ? »

Il poursuivit :

« Regarde-la dans ses voiles roses !… Son premier mari connaissait l’Extrême-Orient… Eh ! non, cependant ! au début, il me semble qu’il était sur les lignes du Sud-Amérique. Tu m’as troublé par ta stupide interruption. Tais-toi ! Elle gardait tout de même un parfum de la Chine, des Indes, de Ceylan. Elle dansait… oh ! je désirais tant qu’elle sût danser ! »

C’était évidemment de la littérature (je n’en juge pas la qualité). Si mon ami s’en fût rendu compte, je l’eusse à coup sûr interrompu, mais il parlait comme si je n’étais pas là. Sa tête, portée par un long cou et déplumée, eût-on dit, tant ses cheveux paraissaient peu, tournait lentement de droite et de gauche, tandis qu’il clignotait à la façon d’un homme qui veut remettre en lumière une image devenue imprécise.

Néanmoins, ce flux romantique m’agaçait.

« Tu as oublié, dis-je, une plume d’oiseau de paradis qu’elle porte dans sa coiffure et qui balance, lourde du bout.

— O Serval ! répliqua-t-il, pardon ! »

Je m’attendais à une injure, mais cela, je ne comprenais plus.

Il murmura difficilement :

« Oui, tu as raison… la plume d’oiseau de paradis… qui balance… lourde du bout… Comment savoir au juste sa couleur ? »

Maintenant il rêvait. — Plaçait-il cette plume décorative dans les boucles noires ? Non, il dériva et, soudain :

« As-tu vu des gerboises ? s’écria-t-il ; on en trouve chez nous. Ce sont des bêtes délicieuses, de mignonnes petites choses aux pattes minces… et quel regard ! Ah ! mon vieux Serval ! j’aurais voulu lui donner des fleurs de serre, des perles, un chien minuscule et frisé, un négrillon… »

Tout de même, il fallut mettre à l’écurie des chevaux qui rentraient du terrain de manœuvres, et cela dura quelque temps, mais la conversation reprit, une heure plus tard, dans cette même chambrée un peu moins malodorante que la cantine.

Nous étions assez satisfaits, le détestable adjudant corse ayant été admonesté en termes vifs par notre capitaine. Je m’en sentais bien aise.

« Hein, mon vieux ! l’a-t-il reçu son paquet… et en pleine gueule encore ! »

Il répondit de façon absurde :

« Tu l’imagines, j’en suis certain ! Tu pourrais la peindre !

— Qui ça ?

— Ma femme… »

L’adjudant herboriste ne l’intéressait plus. Il m’entraînait d’une main forte vers Alger, vers des palmes, vers cette contrée chaude où il avait aimé. — Je me laissai faire, d’abord, mais voulus le rappeler à des réalités tangibles.

« As-tu des enfants ?

— Des enfants ? non ! pourquoi des enfants nous deux ? »

Il paraissait très interdit. — Ma question était donc bizarre ? Puis il alluma une cigarette et parla d’une voix mieux posée, presque tranquille.

Ses parents avaient agréé son choix, après quelques discussions tenues en famille, sans aigreur. Ce premier mariage qui les gênait tant, dont Alger s’était tant occupé, devait, à vrai dire, les trois quarts de sa notoriété à la qualité basse du mari. On finit par en tomber d’accord. Le capitaine au long cours ayant eu le bon esprit de décéder au loin (et la peste n’est-elle pas une mort infamante, une punition ?) on oubliait le regrettable divorce. — Cigogne fut heureux.

« Ah ! que je l’aimais ! » s’écria-t-il.

Et, d’une voix tout à fait rauque et basse, il ajouta :

« Ah ! que je l’aime ! »

Vraiment, je commençais à le savoir.

Peu de temps après son mariage, ses parents étant morts, Cigogne vint s’installer en France. Dès qu’il me l’eut appris, il tourna court, ne me parlant plus que de ses travaux de chimie, très absorbants.

— Tu me disais que tu t’intéressais à autre chose, que tu écrivais…

— Oh ! ce n’est qu’un passe-temps pour moi, pour moi seul. Et puis, ma femme aime bien les livres, certainement, mais elle aime mieux l’ordre et, que veux-tu ! mes notes traînent. D’ailleurs, ça ressemble toujours à quelque chose que j’ai lu ; alors, je déchire.

— Tu me présenteras chez toi, un de ces jours, mon vieux ? » demandai-je.

Il eut encore un regard stupide, presque scandalisé, puis, après un silence, il murmura :

« Bien sûr ! oui, Serval, bien sûr… eh oui ! bien sûr ! »

Après quoi, il se mit à rire, sans gaîté.

CHAPITRE VII

A cette époque, je n’eus pas l’honneur d’être présenté à Mme Maxence (j’écris ce nom difficilement : il ne m’évoque rien), car nous partîmes, trois jours plus tard, pour le front. J’étais brigadier, Cigogne avait passé maréchal des logis. Nous voyageâmes de conserve et l’on fut heureux de se trouver en Haute-Alsace, définitivement placés ensemble dans la même batterie.

Mais c’est, je crois, à la date de ce départ du dépôt qu’il me faut interrompre mon récit et ouvrir une parenthèse.

J’ai fait, longtemps après, la connaissance de la femme de Cigogne, je vous dirai comment. Or, pendant les longs mois qu’elle passa dans cette triste ville de province où je venais de m’ennuyer quelques semaines (le dépôt est toujours placé dans une ville ennuyeuse et triste), elle nota sur de grands cahiers brochés d’un papier lavande, ses impressions de chaque jour. De mon côté, lorsque je fus au front, j’écrivis à mes moments perdus, ce récit.

Vous verrez en quelles circonstances Mme Maxence me donna ses cahiers lavande… Je ne dis pas « me prêta » mais « me donna ». Ils étaient pleins de détails ménagers qui ne vous intéresseraient guère. J’en tire seulement ce qui a rapport à la vie de Cigogne, depuis son départ du dépôt, et j’intercale ces pages à leur place dans la suite des miennes, avec, en tête : du cahier lavande, pour que l’on se souvienne aussitôt de leur auteur. Elles pourront éclairer quelques faits, quelques sentiments, mal vus ou mal définis par moi. Enfin, que le lecteur ne m’accuse pas d’indiscrétion : je fus explicitement autorisé à me servir de ces notes comme je l’entendrais.

Ce sont, je le répète, de simples notes, griffonnées, le soir, tandis qu’il pleuvait inlassablement dans la rue, que le vent gémissait d’une voix souvent lugubre et que les bateaux s’estompaient dans le coin du port où ils semblaient composer une réunion de famille. Si elles se suivent assez mal, c’est que j’en ai laissé beaucoup sans emploi. Celles que j’ai choisies le furent dans le seul but de mettre au point mon histoire… Et surtout, ne tâchez pas d’y trouver de la littérature ! On en relèverait peut-être (et d’assez médiocre), fleurissant les discours de Cigogne, mais, dans les cahiers lavande de sa femme, non.

Il est donc entendu, n’est-ce pas ? que les pages du cahier lavande sont d’un auteur différent et d’une écriture féminine.

Cela étant bien compris, nous allons rejoindre Cigogne en Haute-Alsace.

CHAPITRE VIII

Un petit village, pittoresque et point trop malpropre, tel que je me le serais d’avance imaginé pour mon plaisir. Aucune surprise, en somme ; de plaisants points de vue, alentour ; une atmosphère vraiment rustique. Certains indigènes semblent offrir un accueil agréable. Des camarades, arrivés avant nous, vantent la cave du père Dietrich.

Des semaines passent, durant lesquelles nous apprenons ce qu’est cette nouvelle vie. Je gagne mon galon d’or, je reçois, en compagnie de Cigogne, le baptême du feu et nous avons tous deux la chance de n’être pas touchés, tandis que notre camarade Tierspoint, un gros garçon à mine réjouie, qui se tenait entre nous, reçoit un éclat d’obus en plein visage, visage dont il ne resta plus qu’un masque horrible et sanglant.

On s’habitue à ces choses, mais nous n’en étions pas moins tristes à la soupe du soir. Chacun se rappelait le rire jovial de Tierspoint et moi je revoyais (je reverrai toujours) sa face fauchée, couverte d’une bouillie rouge. Plus tard, d’autres blessures m’ont fait peur, m’ont transi de pitié et d’effroi, mais pas comme la face de Tierspoint. — On parla beaucoup de lui, on apprécia sa belle humeur, on déclara que l’on perdait un bon camarade, puis on fit une manille, et d’autres, que les cartes ne sollicitaient pas ou qui avaient encore soif, s’en furent boire chez l’aubergiste complaisant.

Nous nous couchâmes, Cigogne et moi, dans une grange où nous élisions domicile chaque fois que nous passions la nuit au cantonnement. On s’y trouvait, pour ainsi dire, chez soi. Elle était un peu trop aérée, les chauve-souris et les rats y menaient leur branle, mais ce sont là de petits inconvénients. On y pouvait causer, dans le noir, et Cigogne dardait parfois un rayon de sa lampe de poche sur la paille de notre couche, alors on se plaisait à croire, un instant, que la litière était en or. Par beau temps, le clair de lune nous visitait et un mince rayon bleu perçait l’ombre. Nous nous taisions, tant que durait sa présence, ou nous parlions plus bas.

Heures étranges qui suppriment toute peine. On peut rêver à son aise, sans dormir, on peut suivre le rayon de lune jusqu’en plein ciel.

Nous étions installés. Nous avions fait notre lit par des mouvements lents de tout le corps, par de très savantes reptations, et je m’apprêtais à sommeiller, la couverture ramenée au menton, quand Cigogne parla :

« On finit par ne plus s’émouvoir… Déjà les camarades qui sont ici depuis plus longtemps que nous n’y font aucune attention. Ils auraient peut-être chanté, ce soir, si l’occasion… et, pourtant… Vois-tu, Serval, un homme blessé à la jambe, au bras, un homme qui a la poitrine trouée, on peut le reconnaître : une balle dans le cœur, ça tue, mais on reste soi… Ah ! cette gueule d’étranger, cette gueule de carnaval macabre qu’il avait ! Je n’en dirai rien à ma femme, en lui écrivant demain (je lui écris tous les jours) ; la pauvre gosse ne dormirait plus… Je l’ai regardé de près, quand nous l’avons mis sur le brancard. Non, ce n’était pas lui ! c’était un mort inconnu, lui que j’avais entendu rire.

— Il riait bien, dis-je ; il riait clair.

— Et tu ne sais pas, Serval, ce qu’il y avait derrière ce rire. J’aimais beaucoup Tierspoint, mais son rire était un peu cruel… trop mensonger… trop mensonger. Il avait tant souffert, étant petit ! Ces gens, autour de lui, dans son village, semblaient si tristes, si mornes ! On ne saurait être gai, là-bas. Il sentait toute la désolation des plaines de betteraves.

— Allons donc ! interrompis-je, on rigole souvent, dans le Nord… »

Cigogne poursuivit :

« Songe, Serval, songe à la couleur du crépuscule en Provence !… Tierspoint avait sans doute pleuré, l’hiver, quand, de sa petite chambre mansardée, tout en haut de la ferme, à gauche, on n’entendait qu’un meuglement de vache, de temps en temps, ou le bruit d’une charrette lointaine, sur la route. Il pleurait tout seul, mais il voulait faire oublier aux autres leur mélancolie, alors il avait appris à rire, à rire comme tu dis : à rire bien, à rire clair, et les autres, à l’entendre rire, riaient aussi. Il avait de la bonté de reste : il l’offrait aux autres, en riant. »

Depuis quelques instants, notre rayon de lune lançait dans la grange sa flèche bleue, si familière.

J’écoutais Cigogne, sans comprendre.

« Mais, lui dis-je, tu connaissais donc Tierspoint ?

— Non, répliqua-t-il, tu ne saisis pas. Je ne le connaissais guère. Je ne savais presque rien de lui, mais il est mort de façon horrible et magnifique : il a dû bien vivre. Je l’avais entendu bien rire ; je voulais le connaître… je le connais maintenant.

— Cigogne, tu me racontes des histoires. De grâce, compose-les, une autre fois, sur des sujets moins douloureux. »

Je l’avais offensé : sa bouche se serra, sa parole devint sèche.

« Il y a des gens bêtes, tout de même ! Quand pourras-tu ?… »

Puis, d’une voix plus amicale et du ton que l’on prend pour expliquer des vérités premières à un pauvre imbécile sympathique, il ajouta :

« Voyons, Serval, mets-y un peu du tien ! Cet homme m’intéressait ; je le regardais vivre avec complaisance, je l’ai vu mourir et, soudain…

— Mais non, tu ne le regardais pas vivre avec complaisance ! tu ne le regardais pas du tout ! Quand il est mort, tu as fabriqué un développement posthume à son propos !

— Ferme ça ! ferme ça !… Je l’ai vu mourir et, soudain, il a revécu devant moi. Depuis cet instant, il est mon ami… mais taisons-nous, il dort. Ne parlons plus !…

— Ne parle plus, tu feras bien. »

La chauve-souris s’était accrochée à sa poutre, là-haut ; le silence prenait forme ; la nuit se dépouillait de ses derniers bruits ; on allait pouvoir dormir.

« Ne m’en veuille pas, Serval ! tu n’avais pas compris. »

La chauve-souris volait de nouveau, noire et grise, dans l’ombre et dans le clair de lune.

J’entendis encore quelques murmures sourds :

« Bonne nuit, mon ami Tierspoint… dors en paix. »

Cigogne lui parlait vraiment ; sa voix était prise par des larmes. S’il jouait un rôle, il y mettait alors tout son cœur. Pouvait-on le lui reprocher ? Bientôt, il s’endormit. Moi, je regardais le clair de lune.

CHAPITRE IX

Du cahier lavande.

Depuis que Roger est parti, la maison me semble vide. Il pleut. Je m’ennuie. A-t-il ce même temps triste, là-bas ? La soirée passe bien lentement : je regarde une carte d’Alsace, mais ne sais pas au juste où il se trouve, alors cela n’existe pas encore, comme pays. Plus tard, je pourrai me dire : « Il est là ! » et j’apprendrai par cœur le nom des villages alentour.

Que la journée a été longue ! Les amies que je rencontre, même quand elles ont un mari, un frère aux armées, ne m’intéressent pas : elles ne savent pas parler d’eux ; elles en parlent mal. Saurai-je parler de lui, moi ? Au fait, le mieux est peut-être de se taire. Il faudra pourtant que je continue à faire des visites, à m’occuper de la maison, comme s’il était là. Ainsi, Roger me semblera moins absent… Je voudrais tant le voir, lisant un livre et le fermant d’un geste brusque parce qu’une phrase lui a déplu !… Non ! il n’est pas là.

C’est pour me désennuyer que j’ai songé à écrire mon journal, chaque soir, comme je faisais quand j’étais jeune fille (dans des cahiers rayés de jaune) et plus tard, à Alger, dans de petits cahiers verts, à l’époque où j’ai rencontré Roger. J’avais eu peur de lui, les premiers temps. Je croyais être aimée par un poète, un artiste, comme on se les imagine !… Folle que j’étais ! Et cependant, il m’arrive parfois d’avoir peur pour les mêmes raisons, mais cela ne dure pas. Quand il rentre du café ou du cercle et qu’il dit tant d’absurdités, qu’il rêve tant de folies, je me demande s’il m’aime autant. Ce qu’il dit semble souvent très beau, mais lui, n’est-il pas très loin ?… Puis, il me revient, il s’assied au coin du feu, il roule sa cigarette, et nous causons… Maintenant, il m’a quittée pour longtemps. C’est pénible de vivre seule. Il est nécessaire que je me surveille pour que jamais dans mes lettres, il ne s’aperçoive de rien.

J’ai jeté mes premiers cahiers au feu ; je garderai ceux-ci, dont la couleur lavande me plaît, jusqu’au retour de Roger. A quoi serviront-ils, plus tard ?

Roger m’a dit qu’il partait avec un camarade assez agréable du nom de Cervalle ou Serval. Un peintre, paraît-il. Cela manquerait beaucoup à Roger de n’avoir personne avec qui causer des choses qu’il aime et qu’il admire. Pourvu que ce peintre soit un homme de bon sens !

Les premières lettres de Roger sont assez courtes. Il s’installe, il prend contact, il s’habitue. Son cantonnement est dans un village qui, dit-il, lui a révélé l’Alsace. J’espère que, bientôt, ses lettres seront un peu plus longues, mais je n’y compte guère : il n’a jamais aimé écrire, sauf pour lui-même, au crayon, sur mille bouts de papier. Et puis, peut-être, n’a-t-il pas le temps.

Roger semble très attristé de la mort d’un de ses amis, nommé Tierspoint, dont il ne m’avait jamais parlé avant. Tué tout près de lui ! ah ! mon Dieu ! Il me dit que le peintre est un gentil compagnon. Son nom s’écrit Serval.

Madame Lure m’a priée de la rejoindre à l’hôpital, demain matin. Non, ma vie ne sera pas la même qu’auparavant : l’hôpital m’occupera beaucoup. Tant mieux ! Mais les soirées seront toujours longues.

Que fait Roger, en ce moment ? A quoi pense-t-il ?

CHAPITRE X

Assis dans la tranchée, une planche posée sur ses genoux, Cigogne démonte sa montre dont les fantaisies l’inquiètent et le rendent nerveux.

« Pour connaître les gens, il faut les imaginer complètement, dit-il, comme s’ils vivaient, comme s’ils dansaient devant vous. Alors on les voit, alors seulement. Entends-moi bien : tu ne vois pas le personnage que tu regardes, qui te parle ; tu vois celui que ton esprit figure. Pourquoi chercher un détail de costume, la façon dont il noue ses lacets de chaussures ou sa cravate ? Pourquoi noter un trait de caractère ? Tout cela viendra s’inscrire sans que l’on y songe. En soi-même, on se raconte l’homme que l’on veut connaître. Il se compose avec des matériaux apportés en secret. Un jour, on le voit : c’est bien lui. Cet homme est l’homme vrai. L’autre !… »

Il fit le geste d’écarter quelque chose d’inutile, d’importun.

« L’autre est un fantôme.

— Cela s’appelle mentir, lui dis-je, et de la manière la plus dangereuse, car c’est, au juste, se mentir à soi-même.

— Tout au contraire, répondit-il, c’est se créer un monde vivant dans un univers d’apparences ; c’est peupler la vie d’êtres vrais qui doublent heureusement le jeu des pâles poupées que nos yeux, nos oreilles et nos doigts nous révèlent. Ah ! le monde imaginaire ! comme il est doux de se le représenter au fur et à mesure de nos besoins, de nos curiosités, de nos rêves, pour masquer l’autre ! comme il console de l’autre ! comme il détruira vite l’autre, l’affreux monde irréel de chair et d’os que mon concierge voit !

— De cette façon, lui dis-je, on fausse pour jamais sa vision des choses ; la vérité devient une simple question de sentiment et d’humeur. »

Il perdait patience :

« Va donc évangéliser des bonshommes tout nus, à Bornéo ! Voilà ta place ! Va leur enseigner la vérité ! Va vite ! Va te promener sous les palmes avec un livre noir à la main, vêtu d’une longue redingote et coiffé d’un casque à voile vert ! »

Son regard me prit en pitié.

« La vérité, Serval, n’est pas au fond des puits. L’eau des puits, en Alsace, est toujours sale. Lis la pancarte : « Puits curé… eau non potable. » Si je la cherchais, quelle vérité trouverais-je au fond ?… »

Je lui tendis un rouage de sa montre qu’il avait laissé tomber.

« Merci, mon vieux !… La vérité, Serval, ne réside pas plus dans les puits que l’heure idéale ne réside dans ma montre. Quelle heure est-il ? »

CHAPITRE XI

Cigogne est aimé par tous nos camarades ; ils apprécient chez lui une très particulière faculté de se mettre à leur portée, sans le laisser voir ni sentir. Cigogne sait leur parler, il s’intéresse à leur vie, à leurs aventures, aux inquiétudes, aux soucis qui les tourmentent. S’il se permet, trop souvent, en causant avec moi, des bizarreries de langage qui habillent des idées elles-mêmes bizarres, à coup sûr, j’en suis le seul témoin. — Demandez aux hommes de notre batterie leur opinion sur le maréchal des logis Maxence, plus connu sous le nom de Cigogne, chacun déclarera qu’il est un bon type, un brave garçon, pas fier. C’est là un insigne hommage. — On ne peut dire qu’il fasse effort pour se montrer sous un jour si plaisant ; ce jeu est naturel chez lui, ce jeu l’amuse et je m’amuse aussi à le voir dans ses rôles divers. Secrètement, en silence, j’applaudis, car ce sont vraiment des rôles : Cigogne s’imagine être sur les planches et je m’offre, plusieurs fois par jour, le spectacle dans un fauteuil.

« Bien joué, Cigogne ! »

Mais, parfois, la pièce me déplaît.

Le brigadier Chert va se marier. Ses noces coïncident avec la permission de huit jours qu’il va prendre. Ce jeune voyou m’est très peu sympathique. Il parle de la cérémonie toute proche avec un cynisme grossier qui me blesse.

« Et à l’église encore ! comme les bourgeois !… une idée de la famille !… Hortense va se foutre en robe blanche ! Ah ! je rigolerai pour mon argent !

— Tu veux dire pour le sien ? » interjette Cigogne, avec le plus charmant sourire.

La plaisanterie est jugée de bon goût, spirituelle et délicate.

« Un rigolo, le margis Cigogne ! un vrai ! » s’écrie cette petite crapule.

Raymond Chert ne nous laisse pas ignorer que celle qui sera bientôt Mme Chert lui est connue depuis plusieurs années, de très près. Il nous la décrit en détail. — Cigogne prend son air le plus attentif. Je trépigne. Chert ajoute quelques ordures à son premier récit. — Au fait, pourquoi ce mariage ? — Ah ! voilà ! le grand-oncle de sa fiancée vient de mourir et son testament fait de Mlle Hortense une personne que l’on peut, que l’on doit épouser. Elle a d’autres amants, mais c’est lui, le brigadier Raymond Chert, qu’elle adore.

Brusquement, il se tourne vers Cigogne.

« Maréchal des logis, vous penserez à moi, le jour de la noce ?

— Je tâcherai, » répond gravement Cigogne.

Et, quelques instants plus tard, comme nous nous promenons ensemble dans le cantonnement :

« Singulier garçon, me dit-il. Oh ! je me rends compte qu’il ne vaut pas la corde pour le pendre, mais… s’il trouvait Mlle Hortense autre qu’il ne se l’imaginait, après ces longs mois de guerre ?

— Eh bien ?

— Ce serait très dur pour lui… ce doit être très dur de se tromper ainsi.

— Voilà qui m’est égal ! »

Cigogne semble navré. Il secoue la tête ; il désespère de ma compréhension, de ma sensibilité.

« Mon ami, ton cœur est de roche ! »

CHAPITRE XII

Du cahier lavande.

Roger n’est pas un enfant, mais, de l’enfance, il garde quelque chose dans sa nature d’homme : de la gaîté, d’abord, quand le temps est beau, une gaîté charmante, puis, une extraordinaire faculté de distraction ; je l’ai vu, durant une causerie grave où il présentait ses condoléances à propos d’un deuil récent, se mettre à rire, tout à coup, et à battre des mains parce qu’un moineau s’était posé sur le rebord de la fenêtre ! j’en étais bien honteuse ! Enfin, il se laisse trop facilement influencer.

Avec Mahoudiaux qu’il connaît depuis vingt ans, il est tranquille, il vit, comme il le dit lui-même, « ses heures bourgeoises » ; avec ses amis du cercle (ceux qui ne l’ennuient pas trop), il discute de politique municipale et des potins de la ville, âprement… On dirait qu’il s’y intéresse, et Dieu sait que de pareilles questions le laissent froid ! — Ce serait tout simple si l’influence ne durait que le temps d’une conversation, mais elle se perpétue. Roger subit des influences comme d’autres gens ont la rougeole : il faut le soigner et qu’il guérisse.

Dans ce cahier où je me sens en confiance avec moi-même (c’est en confidence qu’il faudrait dire), j’avoue que, parfois, je suis moins inquiète des accidents de guerre qui peuvent frapper Roger que des influences plus nombreuses et si fortes qu’il trouvera au front. Je crains que certains de ses camarades ne lui semblent originaux, singuliers, bizarres et qu’il ne veuille les imiter… non, je me trompe… qu’il ne veuille les admirer, les comprendre trop bien, comme si c’était son devoir. Il fait cela pour les livres qu’il lit, et c’est très juste (bien qu’il aille parfois un peu loin dans cette voie), mais pour des personnes vivantes, n’est-ce pas dangereux ?

Il me gronderait s’il était là ! Il me dirait : « Lucienne, tu veux philosopher et tu arrives seulement à moraliser de façon très médiocre. » Il n’a qu’à regarder dans mon cœur pour voir qu’il se trompe.

Je l’aime, voilà tout ! je crois le connaître, je veux me rendre compte de ce qu’il pense, de ce qu’il sent… Mais n’est-ce pas précisément ce que je lui reprochais tout à l’heure ? — Non… non… Ah ! ce serait une bien terrible aventure que celle d’un confesseur qui ne provoquerait et n’écouterait la confession d’un pénitent que pour mieux penser, ensuite, et sentir comme lui ! — Moi, je veux guérir Roger… Allons ! me voilà, de nouveau, en pleine morale médiocre !

Maurice Mahoudiaux m’écrit qu’il n’a reçu de Roger que trois cartes postales « sans intérêt ». Il oublie que Roger a beaucoup de travail et qu’il est fatigant d’écrire. Les journées au front doivent être terribles, mais un géant comme notre cher Mahoudiaux croit volontiers que tout le monde a la même résistance que lui !

« J’espère, dit-il encore, que, de cette guerre qui, sûrement, finira bientôt, Roger reviendra avec l’idée qu’il est Napoléon, César ou tel autre général victorieux et célèbre. Même s’il ne touche pas à la gloire, il faut qu’il l’imagine. Croyez-moi, ma bonne Lucienne, le moindre Leipzig nous donnerait en Roger un affreux Waterloo et un Sainte-Hélène bien ennuyeux ! »

Que veut-il dire ? Il ne parle pas au hasard. Leipzig ? je me rappelle la date, 1813, mais, quel rapport ? Je vais prendre un volume de Thiers dans la bibliothèque et réapprendre mes guerres de l’Empire. Je crois pourtant les connaître un peu.

Tout de même, Roger aurait dû écrire plus souvent à Mahoudiaux. Je comptais tant sur l’influence de Maurice !

Quel est ce Raymond Chert dont Roger me parle ?

J’ai vu de bien affreuses blessures à l’hôpital ! La fille de Mme Cartesque me dit que je n’apprécie pas « leur beauté » ! Elle se montre d’ailleurs pleine de dévouement, elle est toujours là pour les opérations, pour les pansements, mais… Je ne puis pas exprimer ma pensée… Voyons, une blessure, en somme, c’est toujours laid. On peut admirer l’homme qui… non, je veux dire : on peut admirer le courage de l’homme qui… Enfin, je m’y perds !

J’ai dû me tromper grossièrement à propos de Raymond Chert, ce garçon étrange dont Roger me reparle encore. Il souffre beaucoup… oui, certainement, et l’idée que je me faisais de lui était assez peu charitable.

Ah ! je comprends ! Leipzig, une bataille indécise… Alors Roger perdrait courage et, s’il lui arrive ensuite des ennuis, les subirait mal.

— J’espère surtout qu’il ne lui arrivera rien ! Le reste, la gloire, il peut bien s’en passer : il a son foyer, il a sa femme.

CHAPITRE XIII

Hier, je décrivais à Cigogne certain tableau que j’achevais quand la déclaration de guerre vint m’enlever tout souci pictural. Le sujet parut lui plaire, il s’en montra même enthousiaste, mais, bien que je lui eusse fait un croquis pour guider un peu son imagination et mieux placer les figures, je crains qu’il n’y voulût voir plus de choses que je n’y avais mises, d’autres surtout.

Le fond de la toile était occupé par de grandes roches sévères dans les tons d’ocre, au-dessus desquelles s’élevaient, en pente rapide, des forêts, des neiges, puis des glaciers d’un bleu laiteux et lumineux à la fois, sous un ciel mauve, très léger. Au premier plan, une bande mince de gazon vert donnait une sensation assez crue. Sur cette herbe, de pauvres gens étaient accroupis ou couchés : deux laboureurs, un valet de ferme, un bohémien, une vieille femme roulée dans une couverture terreuse, et, tout à droite, une petite fille rousse, à genoux, les cheveux défaits, les mains hautes, la bouche bée. Figure principale, debout au centre de la composition, à la limite du gazon vert, une sorcière présentait à ce public humble et vautré, un gros bloc irrégulier de cristal où, comme dans une eau tranquille, flottaient de vagues reflets. Tous les visages étaient tendus vers ce cristal et je m’étais intéressé à peindre sur chacun une émotion de curiosité semblable et pourtant différente, nuancée d’étonnement, de joie, d’inquiétude ou de ravissement mystique. Tous regardaient, tous voulaient voir, et la sorcière, vêtue de hardes rouge sombre, profilée sur les roches d’ocre, sa tête brune se détachant contre les glaciers bleuâtres et le ciel mauve, présentait à tous son cristal et souriait avec un air de méprisante malice.

Le contraste des bleus, des mauves et d’un gris translucide avec les ocres épais, les rouges, le vert et certain jaune opaque m’avait beaucoup amusé à traiter. D’ailleurs, il ne restait d’inachevé que le second laboureur couché sur l’herbe et le torse de la petite fille. Les figures étaient demi-grandeur nature.

« Eh bien, demandai-je à Cigogne, peux-tu te représenter la chose ? »

Il semblait ému et ne savait que répondre ; puis, d’une voix mal assurée :

« Quelle était ta pensée, dit-il, quand tu as fait ce tableau ? Il me bouleverse.

— C’est très simple : j’ai voulu grouper autour de cette seule figure dressée toutes ces autres figures basses ; ajoute à cela quelques recherches d’expression et, quant à la couleur, il m’a paru intéressant de joindre des tons transparents au jour et d’autres assez peu lumineux. Ce fut mon plus gros travail et qui m’a obligé à de nombreuses recherches. J’espère que ma toile te plaira, quand je pourrai te la montrer. On ne peut guère donner d’un tableau une impression honnête par des paroles. Il me faudrait ma palette. Quelques couleurs offriraient de plus justes approximations que les phrases les plus subtiles, les plus cherchées. Voilà l’inconvénient de la critique d’art. Se servirait-on de l’arc-en-ciel pour exprimer clairement des idées philosophiques ? Non, n’est-ce pas ? »