GILBERT DE VOISINS
L’ENFANT
QUI PRIT PEUR
Le cœur a son ordre, l’esprit a le sien, qui est par principes et démonstrations ; le cœur en a un autre.
B. P.
ÉDITION DÉFINITIVE
PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
21, RUE HAUTEFEUILLE, 21
DU MÊME AUTEUR
- La petite angoisse, roman.
- Pour l’amour du laurier, roman.
- Le démon secret, roman.
- Sentiments, critique.
- Les moments perdus de John Shag.
- Le bar de la Fourche, roman.
- Écrit en Chine.
- Le Mirage, roman.
- L’Esprit impur, roman.
- Fantasques, petits poèmes.
- La Conscience dans le Mal, roman.
Prochainement :
- Le jour naissant, roman.
IL A ÉTÉ TIRÉ A PART VINGT
EXEMPLAIRES SUR PAPIER
PUR FIL LAFUMA, DONT DIX
HORS COMMERCE, NUMÉROTÉS
DE 1 A 10 ET DE 11 A 20.
L’ENFANT QUI PRIT PEUR
Je voudrais dire, ici, la vie d’un enfant. Je l’ai entendu rire et pleurer, j’ai vu ses jeux et ses courtes peines, rien que ses courtes peines ; je croyais bien le connaître, mais de ce qu’il souffrit en secret, je ne sus me rendre compte et de cela je garde le plus cuisant remords.
Voulant conter cette histoire, je m’étais mis en scène, comme pour témoigner personnellement d’un drame obscur ; bientôt, hélas ! je découvris mon erreur : si proche que j’eusse vécu de ce roman, je n’y avais que faire, n’en ayant rien deviné.
J’étais le comparse inutile, le comédien de rebut, celui qui, la pièce jouée, va souffler les chandelles. D’autres, à mes côtés, eurent un soupçon, furent inquiets, — moi, je vivais allégrement et, lorsque je compris enfin, il était trop tard.
J’efface donc mon rôle : quelques gestes, quelques répliques, peu de chose. La suppression ne se voit guère. Si j’écris ces lignes, c’est pour que l’on sache bien que cette histoire est vraie, d’un enfant qui souffrit, qui prit peur et courut au-devant de la mort parce que la vie l’épouvantait.
I
Une mouche tournoya longuement dans le rayon de soleil qui tombait sur le tapis rouge de la chambre, fit, en bourdonnant, un crochet dans l’ombre d’un paravent, alla se baigner encore au sein de la poussière solaire pour se poser enfin sur la table de chêne où, dans un vase de terre grise, fleurissait une anémone.
L’enfant suivait ce manège d’un œil charmé. Il aimait les mouches, elles lui tenaient compagnie. Leur vol affairé le séduisait et leur chant continuel lui faisait plaisir. Il se souleva un peu dans son lit pour voir ce que celle-là était devenue, mais, bientôt, son attention fut requise par la belle anémone mauve, largement épanouie dans le vase de terre. Puis, son regard glissa vers la fenêtre.
Une branche de pin, toute noire, barrait le ciel bleu. Sauf cette branche de pin, fourchue, chargée d’aiguilles et de pommes et qui portait aussi un nid de chenilles fait en fils de soie blanchâtres, on ne voyait que l’air bleu, d’un bleu dur de plein jour.
L’enfant se souleva encore. Il voulait s’asseoir dans son lit : là-bas, il y avait la mer avec ses vagues, ses bateaux, les voiles blanches, les voiles rouges, les mouettes, mais il eut beau se hausser, il ne voyait toujours que le ciel bleu. Il n’était pas assez grand. Alors il se laissa retomber dans le lit, se sentant, brusquement, très las. Il ne bougerait plus ; il serait sage. Pour mieux rêver, il ferma les yeux.
Ce matin-là, le docteur Périer avait dit : « Si Jacquot est bien sage, il pourra sortir dans peu de jours. Nous nous sommes inquiétés à tort. » Et Maman avait répondu : « Dieu soit loué ! » Ensuite, ils s’étaient mis à parler de la maladie dont souffrait Jacquot, de cette maladie qui portait un si joli nom : la roséole. Jacquot eût voulu deviner quel rapport son ami, le grand rosier pourpre qui fleurissait au fond du jardin, pouvait avoir avec elle. La roséole… la roséole… joli mot ! Tout de même, quel ennui ! Et le beau soleil l’appelait, l’invitait à sortir, quand il devait rester au lit sans s’être jamais senti très malade. Il n’avait plus causé depuis quinze jours avec le vieux Pierre qui lui racontait tant d’histoires ! toutes si belles ! il n’avait plus visité les coins innombrables du jardin : grottes, cachettes, lieux secrets, connus de lui seul et de Lucienne à qui il les avait révélés, en s’assurant de sa discrétion par des serments terribles. Et surtout, il n’avait plus vu Lucienne, il ne l’avait plus entendu rire sous son grand chapeau rose. Comment pouvait-elle jouer sans Jacquot ? Seule, ne s’ennuyait-elle pas ? Assurément, mais « la roséole est contagieuse ».
Enfin, tout cela finirait bientôt. Dans quelques jours, il pourrait sortir. Ce serait, de nouveau, les passionnantes parties de cache-cache avec Lucienne au chapeau rose, avec Alice aux cheveux pâles tirés en arrière et que l’on taquinait en attachant un grelot au ruban de sa tresse, avec Henri, encore bien petit, (huit ans seulement), avec Paul, qui devait, au début d’octobre, aller à Paris pour suivre dans un lycée la classe de cinquième.
Jacquot s’imaginait déjà les cris et les disputes et les faux pas sur les racines des pins et les belles glissades où les aiguilles piquent les mollets si fort. Oh ! que ce serait donc beau ! Puis le soir viendrait : Alice et Paul s’en iraient le long du petit chemin des douaniers avec Mlle Stéphanie, Henri serait emporté dans une charrette à deux roues par le cocher de ses parents, et Lucienne n’aurait qu’à traverser la route pour rentrer chez elle, mais, auparavant, Jacquot cueillerait au grand rosier une rose pourpre et la lui donnerait, et Lucienne partirait en souriant, sa rose à la main. La journée eût semblé incomplète si Jacquot n’avait offert à Lucienne une rose pourpre, tant qu’il restait des roses au rosier.
Maintenant, il était seul dans le jardin.
Le soleil baissait, lançant sous les plus de longs rayons aveuglants, pleins de poussière rouge. C’était l’heure où Pierre, le vieux pêcheur, passant dans le petit sentier d’en bas, s’arrêtait pour dire toujours la même phrase :
« Eh ! bonsoir, monsieur Jacquot ! c’est pas encore cette nuit que vous venez à la pêche dans ma barque ? »
Des bêtises, quoi ! Enfin Jacquot, après avoir causé quelques instants avec le vieux, remontait jusqu’à la maison, entrait dans l’antichambre par la porte vitrée, un peu las, un peu courbatu, un peu étourdi par toutes ces belles courses et, pour se laver les mains, gagnait sa chambre d’un pas traînard. La journée était finie, car il n’y avait ensuite que le repas du soir et cela n’offrait aucune espèce d’intérêt.
Oh ! qu’il désirait reprendre cette vie ! Jacquot fermait les yeux pour mieux goûter le précieux souvenir.
La grosse mouche volait de nouveau dans le rayon de soleil que fonçait l’heure tardive ; l’anémone repliait lentement ses pétales ; au dehors, la branche de pin se découpait plus noire encore sur le ciel devenu rouge, et le bruit de la mer paraissait s’assourdir. Mais Jacquot ne prêtait plus son attention à ces choses.
Par un pont mince, fait de lianes tressées, dont l’image se trouve reproduite à la page 127 des « Enfants du Capitaine Grant », Jacquot gagnait un plateau gigantesque où se courbaient les arceaux en fer d’un jeu de croquet ; là, en compagnie de Lucienne qui riait sous son chapeau rose, il poussait des boules de verre multicolores ; les boules ne voulaient pas franchir les arceaux, mais glissaient le long d’un rayon de soleil ; Lucienne et Jacquot les poursuivaient sur le rayon, et Lucienne riait toujours.
Soudain, Jacquot se sentit inquiet.
Au-dessus de lui, se répercutait un grondement singulier, un grondement noir. Était-ce l’orage ? Il demanderait à Pierre qui prévoyait mieux que personne les bourrasques et le temps de pluie. Mais non ! il y avait des paroles dans ce grondement. Deux voix parlaient, chuchotantes ; l’une, plus grave, traînait d’épaisses phrases lourdes, sans inflexions ; l’autre sèche, précise et mince, s’exprimait par monosyllabes pointus.
Peu à peu, Jacquot se déprenait de son rêve, bien qu’il s’y raccrochât de toutes ses forces vives, mais le dernier lambeau finit par se déchirer et, brusquement, après une dernière vision du jardin, de ses fleurs et de la musicale mer, Jacquot se retrouva dans son lit.
Alors il entendit parler la voix lourde :
« Tu vas réveiller l’enfant ! »
Il ouvrit ses yeux encore tout ravis par le songe et vit, au-dessus de son lit, deux visages qu’il connaissait bien, aux sourcils froncés, aux lèvres frémissantes des paroles qu’elles n’avaient pu retenir, deux visages qui se regardaient cruellement ; le visage de l’homme fit une moue de mépris ; une colère froide contracta le visage de la femme. Alors l’enfant sentit, tout à coup, de gros sanglots qui montaient dans sa poitrine, qui montaient, qui montaient vers sa bouche et, saisissant son drap de ses deux petites mains convulsées, Jacquot, plein d’une atroce épouvante, se mit à pleurer.
II
Ah ! qu’il faisait bon vivre au soleil !
Jacquot était couché dans l’ombre fraîche d’un pin et regardait le ciel entre les branches. Immobile, les jambes molles, les bras en croix, il humait l’émouvante odeur de résine chaude qui parfumait tout le bois, il écoutait le froissement sec des verdures sous la brise, buvait l’air un peu salé d’avoir si longtemps frôlé la vague, contemplait le dessin des ramures contre le ciel et, de tout son petit corps, touchait la terre tiède. Il ne bougerait pas ; il resterait à goûter l’ombre odorante et la splendeur du jour.
C’était pour lui un plaisir nouveau. Sans doute il aimait toujours autant courir et jouer ; le croquet, le jeu de balle, les glissades l’amusaient comme avant, mais il connaissait des joies inédites qu’il prisait fort. Il les avait découvertes, un jeudi du mois dernier, au cours d’une partie de cache-cache.
Lucienne, ayant accompagné sa mère en tournée de visites aux environs, Alice, Henri et Paul étaient seuls dans le jeu. Henri et Alice n’avaient rien trouvé de mieux pour dépister Paul que de se tapir au fond de la cabane où le jardinier enfermait ses outils, stratagème connu qui ne servait de rien. Or, Jacquot, voulant une cachette de qualité plus rare, était monté dans les branches d’un grand magnolier qui poussait parmi les pins et les dominait de haut. Perché dans le feuillage large et plat, invisible à tous les yeux, immobile et le cœur battant, il écoutait les exclamations de Paul qui ne le trouvait pas ; il jouissait de ce dépit. Puis, insensiblement, il se désintéressa du jeu pour s’occuper des seules beautés de la région supérieure qui lui donnait refuge.
A ses pieds ondulait la houle verte et noire des pins ; plus loin, les rochers du rivage menaient à la petite falaise dressée dans la mer comme un mur rose où quelques pauvres plantes s’accrochaient ; plus loin encore, la plaine des flots montrait des champs d’aveuglante lumière et des îles d’eau sombre. Tout près, au-dessus de sa tête, on apercevait un nid vide, tandis que, plus haut, à la pointe extrême de l’arbre, un oiseau se laissait entrevoir, insoucieux du monde, et qui chantait.
On était à son aise dans la fourche de ce magnolier. Jacquot s’appuyait à deux grosses branches comme aux accoudoirs d’un fauteuil ; un petit rameau horizontal lui formait une sorte de tabouret. A quoi servait de s’agiter, de crier, d’avoir chaud ? Il trouvait un plaisir très réel et tout neuf à ne plus agir, à ne plus se dépenser, à songer.
Naguère, il ne songeait qu’aux heures où, dans son lit, il ne voyait même pas la moustiquaire blanche qui le couvrait d’une housse de mousseline, ou bien quand une indisposition, comme la roséole de l’année dernière, le forçait à rester couché. Maintenant, il découvrait la songerie de plein jour, le rêve au grand air, la joie de vivre en soi-même.
D’ailleurs, il connaissait bien le monde : il l’avait parcouru. Plus de surprises à espérer de ce côté. Ainsi qu’un explorateur qui revient de voyage se repose de ses mille aventures en rappelant leur souvenir, les pieds aux chenêts, Jacquot, assis dans la fourche d’un magnolier, résumait durant une partie de cache-cache sa science de la vie.
Brièvement, l’univers pouvait se décrire comme suit : borné au nord par la grande route et la villa du docteur Périer, à l’ouest par un mur, à l’est par un treillage et un petit chemin qui marquait la limite du territoire militaire, au sud par le sentier des douaniers, les cailloux de la grève, les flots bleus et l’horizon, ce vaste monde, qu’il pouvait parcourir de bout en bout, lui appartenait à lui seul. Au delà de ce monde, on ne trouvait rien que le royaume de Lucienne Périer, plus petit que le sien, le fort dont les canons pointaient vers la mer, enfin les pays inconnus, les pays des rois d’Égypte et des héros de Fenimore Cooper, les pays de l’atlas et de Jules Verne.
Et voici comment cet univers était peuplé :
D’abord il y avait Papa, qui revenait de Paris le matin même ; il y avait Maman, malade, la veille, mais aussitôt remise. « Toujours les nerfs ! » disait-elle. Il y avait le docteur Périer, parrain de Jacquot, que l’on voyait souvent et dont la villa était de l’autre côté de la route ; il y avait M. Salvert, qui venait tous les jours pour donner des leçons à Jacquot ; il y avait Julie, la femme de chambre, très rousse et qu’il aimait bien ; il y avait Pascal, le valet de chambre, à qui deux dents manquaient du côté gauche (cela faisait, dans sa bouche, un trou noir) ; il y avait Adolphe, le cocher, vieux, grognon et très chauve, Maria, la cuisinière, dont le terrible accent prêtait à rire, Gaétan, le jardinier, tout maigre, qui trottinait en clochant du pied droit, Pierre, le vieux pêcheur, qui ne se décidait pas à repeindre sa barque, bien qu’elle en eût grand besoin ; il y avait Alice et Paul dont les parents habitaient la grande villa blanche au bout du cap ; il y avait Henri dont la mère était très douce, très gentille ; et il y avait surtout Lucienne, la fille du docteur Périer, grande amie de Jacquot, qui riait tout le long du jour et portait de beaux chapeaux roses. Enfin, au centre de tous ces personnages, se plaçait Jacquot, (onze ans, mince, les yeux noirs, les cheveux clairs, le teint hâlé), qui, présentement, était assis dans la fourche d’un arbre.
« Jacquot ! Jacquot ! je te vois ! tu es là-haut ! C’est pas de jeu ! C’est tricher ! On n’a jamais fait ça avant ! Descends !
— Qu’il est bête, ce Paul ! pensa Jacquot. Et comment m’a-t-il vu ? Alice a dû le lui dire ! »
Allons !… puisqu’il le fallait !… Et Jacquot descendit de son belvédère, se promettant d’y revenir bientôt, mais ne se doutant point du tout qu’il venait, pour la première fois, de s’abstraire, afin de mieux considérer le monde et, de ses petites mains, le peser.
Jacquot était donc couché, une quinzaine de jours plus tard, sous un pin tout proche du magnolier et savourait la vie à la façon immobile des plantes, quand le vieux Pierre s’approcha de lui, portant une nasse et un épervier.
« Eh bien, monsieur Jacquot ! vous ne venez pas voir ma barque ? je l’ai repeinte.
— Oui, Pierre.
— Je vous attends en bas, monsieur Jacquot. Pas besoin de vous presser ! vous faites trop bien le cagnard ! »
Il descendit par un sentier glissant qui menait au bord de la mer. Quelques instants, Jacquot le suivit des yeux avec nonchalance. Encore un peu de repos ! Encore un peu de paresse ! Qu’il faisait bon sous les arbres ! Rien dans la vie de Jacquot ne semblait avoir changé, depuis de nombreux jours ! Si, pourtant ! Oh ! oui ! que de choses il oubliait ! Pascal, le valet de chambre, avait perdu une dent de plus, toujours à gauche, ce qui ne rendait pas plus seyant le trou noir dans sa bouche ; Pierre avait repeint sa barque, la Marie-Claire, et puis Jacquot venait d’aborder l’étude des rois d’Égypte de la dix-huitième dynastie où, vraiment, l’on trouvait de bien beaux noms : Osymandias, Aménophis, Sésostris, tant d’autres encore ! enfin Lucienne allait au catéchisme ; l’abbé Duprin lui donnait des leçons, tout comme M. Salvert à Jacquot, mais sur d’autres sujets ; il lui apprenait « la religion », et il paraît que ce n’était pas ennuyeux du tout. Même, à ce propos, il y avait eu, à table, ce jour-là, un petit différend entre M. et Mme Laurenty, père et mère de Jacquot. Jacquot ne s’étonnait guère de ces petits différends, (c’était chose commune à la villa Mireille), mais il ne parvenait point à s’y habituer.
Cela commençait presque toujours ainsi.
M. Laurenty ou Mme Laurenty faisait une remarque désagréable, aussitôt relevée, bien qu’elle ne s’adressât à personne directement. Alors M. Laurenty remontait le cours des années et rappelait tous les torts que Mme Laurenty devait s’attribuer dans leur vie, Mme Laurenty l’interrompait en phrases courtes, précises, débitées sur un ton suraigu, et définissait, à son tour, les méfaits de M. Laurenty. Après quoi, M. Laurenty tapait de son poing sur la table en proférant des gros mots, tandis que Mme Laurenty, griffant toujours la nappe de ses dix doigts, se mordait les lèvres jusqu’au sang.
Dès le début de la scène, Jacquot dressait l’oreille ; quand finissait l’exposé des torts conjugaux, sa bouche se mettait à trembler et il devenait très rouge. Il écoutait, mais le sens des paroles l’occupait fort peu ; le bruit, le bruit seul le troublait ! il détestait le bruit. Les jurons lourds de son père, les cris pointus de sa mère lui étaient également insupportables. Il commençait à avoir peur. Aussi, lorsque M. Laurenty prenait le ciel à témoin de façon grossière et répétée, Jacquot pleurait-il, le plus souvent, et son père ou sa mère ne manquait jamais de dire :
« Cet enfant est ridicule : il pleure tout le temps ! »
La phrase pouvait varier par ses termes, elle ne signifiait jamais rien d’autre.
Le différend, surgi ce jour-là, était de qualité nouvelle. Mme Laurenty disait : « J’ai vu Périer, ce matin ; il envoie la petite Lucienne au catéchisme… » Quand son mari lui coupa la parole :
« Ce n’est pas ce qu’il fait de mieux !
— Il fait son devoir ! dit Mme Laurenty en posant brusquement sa cuiller sur l’assiette, ce qui provoqua un bruit de faïence fort douloureux à l’oreille. Et, d’ailleurs, je compte voir l’abbé Duprin pour que Jacquot…
— Ah ! cela, je te le défends bien ! Si Jacquot a besoin d’une religion, plus tard, il s’en procurera une tout seul. Une religion, ça se trouve sans peine. Pour le moment, laisse-le tranquille ! Tu n’es pas pieuse, tu ne vas jamais à la messe, tu…
— Devant l’enfant ! Taisez-vous, Julien ! »
Mme Laurenty tutoyait peu son mari.
« Toujours cette rage d’imiter les autres ! Parce que Périer…
— Julien ! si vous… »
A grand bruit, M. Laurenty jura, mais Jacquot ne se souvenait pas de ce qu’il avait dit, au juste. Ses yeux se gonflaient, sa bouche tremblait. M. Laurenty frappa la table. Un verre chanta. Jacquot fondit en larmes.
« Odieux ! c’est odieux ! Il pleure à tout bout de champ ! On ne peut plus parler ! Va-t’en dans le jardin ! sors d’ici ! »
Jacquot plia sa serviette, prit l’orange qu’il s’évertuait à peler proprement et fut l’achever au jardin, comme l’en priait aimablement son père. Là, du moins, on pouvait manger les fruits à sa guise.
Il était seul. Les larmes séchèrent vite. Pas de camarades, car c’était un jour de semaine ; point de leçons, car M. Salvert souffrait de la grippe, ayant pris froid, la veille, en rentrant chez lui. Que ferait Jacquot ? Irait-il voir Lucienne qui n’avait ses leçons que le matin ? Lirait-il ce beau livre que M. Périer lui avait donné : « Cinq semaines en ballon » ? Non ; il n’aimait pas montrer à Lucienne ses yeux rougis. Il s’intéressait moins vivement aux aventures d’autrui lorsqu’il venait d’en subir une trop personnelle. Non ; il se coucherait sous un pin et passerait l’après-midi à ne rien faire.
La tristesse de Jacquot avait vite disparu. Une sauterelle verte qui détendait au sein de l’herbe son maigre corps le fit sourire. Il regarda une armée de fourmis qui construisait une colline en terre rouge, puis il oublia tout à fait les incidents du repas et, couché dans l’ombre du pin, les bras en croix, il écouta chanter la mer.
« Il faut tout de même que j’aille voir la Marie-Claire repeinte », se dit Jacquot, une heure plus tard.
Dans le temps qu’il se levait, il entendit un petit pas rapide et vit un délicieux chapeau rose.
« Bonjour, Jacquot ! dit Lucienne. Je t’attendais à la maison. Pourquoi n’es-tu pas venu jouer ?
— J’avais des ennuis, dit Jacquot.
— Oh ! pauvre ! » murmura Lucienne.
Elle le regarda d’un petit air triste.
Alors Jacquot lui prit les mains et, se glissant sous le chapeau rose, il embrassa la joue offerte.
III
Quant Mme Salvert, un peu lasse, ce soir-là, et rhumatisante, eut réuni, dans un petit sac à ouvrage, ses aiguilles, sa laine et ses lunettes, quand elle eut embrassé son fils et se fut retirée, Geoffroy Salvert régla la flamme de sa lampe, roula une cigarette, se mit à écrire un billet, s’interrompit à la troisième ligne, parcourut le journal, feuilleta une brochure, la reposa et, soudain, prenant un parti, se mit à réfléchir au sujet que, depuis la veille, il se proposait d’étudier à fond.
Cet homme, jeune et grand, aux yeux gris, au menton carré, aimait les situations nettes. La tête petite, le visage osseux, rasé, les cheveux blonds coupés court, la bouche droite, tout enfin, l’allure générale autant que le détail, révélait un homme élégant, bien entraîné, précis, intelligent et propre.
Devenu précepteur par nécessité, non par goût ; ambitieux et dégoûté de l’ambition du fait d’une malchance persistante ; n’ayant point de fortune et dépensant le surplus de ce qu’il gagnait à se vêtir correctement, à payer sa salle d’armes, à cueillir l’amour de façon délicate, Geoffroy Salvert ne tirait aucun agrément du souvenir de ses jeunes années.
Il était fils d’un professeur au lycée, qui mourut dans un accident de chemin de fer. Le petit avait quinze ans ; il fit ses études, brillamment d’ailleurs, comme boursier ; il rêva d’une carrière universitaire, et pour donner corps à son rêve, prépara l’École Normale : l’École, porte des honneurs ; la semaine avant le concours, une fièvre l’abattit pour cinq mois ; l’année suivante, au moment où il reprenait goût à la vie de travail, sa mère tomba malade, à son tour, si malade qu’il se hâta de la rejoindre en province où elle était restée ; il la vit gravement atteinte, il demeura auprès d’elle et quand, enfin, l’atroce épreuve fut passée, son rêve avait passé, lui aussi. Trop tard. Il fallait songer à autre chose.
Tels étaient, à vingt-cinq ans, les souvenirs de Geoffroy Salvert.
Alors il perdit patience et courage tout à la fois. Il renoncerait ; il demeurerait en province, auprès de sa mère, guérie mais infirme. Quelques anciens amis l’aideraient peut-être à trouver un préceptorat, une place de secrétaire, du travail, un peu de travail. Eh quoi ! il se ferait une vie très enviable encore. Il aurait la compagnie de ses livres ; le soir, il écrirait, à loisir, des notes pleines d’érudition pour les revues d’histoire littéraire, il mettrait au point des études commencées, il lirait, il lirait beaucoup. Plus tard… plus tard, il retournerait à Paris, mais il ne fallait pas nourrir ce rêve-là ! Pour l’instant, Geoffroy Salvert ne voulait être que précepteur en province.
Il se promenait, un matin, sous les platanes du Cours, quand un avocat de la ville l’accosta.
« Heureux de vous rencontrer, Salvert, dit-il en lui prenant le bras. Je crois avoir trouvé pour vous quelque chose qui paraît acceptable. Vous connaissez Laurenty, le notaire ? Non ? Ah ! bah ! Il cherche un précepteur pour son gosse. Gentil, le gosse, et intelligent, mais bien jeune. Un précepteur, à onze ans, c’est fou ! On ne pense pas l’envoyer au lycée. Ses parents : deux types. Je les vois de temps en temps. Lui, un gros lourdaud, violent mais brave homme, belle fortune. Elle, insupportable ou charmante, selon le vent qui souffle. On jase beaucoup sur son compte, mais vous savez ce que valent les potins. D’ailleurs, le ménage marche très mal, paraît-il. A table, on se jette volontiers les carafes à la tête. Si cela ne vous effraye pas ? »
Salvert réfléchit un instant.
« Mais… je ne dis pas non !
— Alors, venez dîner, ce soir, nous en recauserons. Ma femme veut avoir votre avis sur les vingt romans qu’elle a dévorés pendant la semaine. A ce soir, cher ami. Mes respects à Madame votre mère. Excusez-moi, on m’attend au Palais. »
Huit jours plus tard, M. Salvert devenait le précepteur de Jacquot.
« Il faut tout de même que cela finisse, pensa-t-il en roulant une seconde cigarette. Voilà bientôt six mois que je suis chez ces gens. Je m’attache à leur gosse de plus en plus : il m’intéresse, il me plaît. Or ce gosse est malheureux par la faute de ses parents, seulement par leur faute, leur lourde faute ! Entendons-nous : me payent-ils pour lui apprendre les rudiments des lettres et des sciences, ou pour l’élever ? Si je dois en faire un bachelier, ces choses importent peu ; si je dois en faire un homme, tout me regarde. Un père violent, une mère nerveuse, (je ne tiens pas à les juger autrement), font souffrir leur fils par le spectacle d’un continuel désaccord ; ils ne s’occupent pas de lui et, sauf par des punitions infligées à tort et à travers, ou par une indulgence mal comprise, ne lui enseignent aucune règle morale. Or, pour le moment, l’enfant est sain, tout à fait sain, mais d’une très vive sensibilité. Si cela continue, il deviendra d’une nervosité maladive, car on ne lui explique rien ! Voilà le grand point ! On ne lui explique rien ! Ne pourrait-on ?… Ah ! non ! non ! non ! ce n’est pas moi qui vais prier M. Laurenty de fournir à Jacquot une éducation religieuse, moi, sceptique impénitent ! Tout de même, la difficulté n’est pas ailleurs : elle est là ! Quand Jacquot me dit : « Monsieur Salvert, je n’ai pas compris à propos de la règle de trois », je ne lui parle pas du temps qu’il fait et je ne le prive pas de sa récréation : j’explique. Eh bien ! c’est cela : il voit autour de lui des choses qu’il ne peut comprendre et on ne lui explique rien. Ce sont des mystères. Pour le moment, il y songe ; puis, il y réfléchira ; enfin, si l’on n’y met ordre, Jacquot finira par juger ses parents, et sans indulgence. Puis, quoi ? je me suis chargé de ce gosse, c’est bien le moins que je m’occupe de lui ! Si la tâche me paraît trop difficile, je n’ai qu’à m’en aller ! Me soumettre ou me démettre. Il ne manquerait plus que, dans quelques années, Jacquot vînt me dire : « Monsieur Salvert, vous… » Non, il ne me dirait rien, mais il aurait pour moi des sentiments tout à fait clairs ! Allons ! allons ! cela ne valait pas trois minutes de réflexion. Demain, dimanche, jour de repos, je monterai à la villa Mireille, dès onze heures du matin, et je parlerai aux parents. Il y a bien le risque de me faire congédier, oui, mais c’est peu honorable d’y avoir même songé. Demain, je parlerai aux parents. »
Geoffroy Salvert, ayant écrasé sa cigarette dans un cendrier, se leva :
« Maintenant, je vais voir si Maman dort et me rendre au café-concert. J’ai envie d’embrasser une de ces petites danseuses anglaises qui m’avaient tant plu samedi dernier. »
Et il fit ainsi.
IV
Levé tôt, descendu dans le jardin dès sept heures et demie, ce dimanche d’avril, Jacquot avait aussitôt cherché Gaétan, le jardinier. Un drame se jouait à la villa Mireille et tout le monde, depuis la femme de chambre de Madame jusqu’au vieux Pierre, s’intéressait à sa conclusion.
D’innombrables chenilles processionnaires menaçaient de dévorer les pins de la propriété. Il y en avait partout. Sur le même arbre, on voyait pendre cinq, dix, vingt nids, comme des fruits malsains. Il fallait aviser, le danger était grave, et Gaétan avait passé la journée tout entière à couper les branches prises par l’ennemi. Il détestait, il haïssait les chenilles. Quand, par aventure, il en écrasait une sous son talon ferré, il ne manquait pas de jurer d’une voix éclatante :
« Ah ! Bonne Mère ! les sales bêtes ! Voyez-vous, monsieur Jacquot, c’est un malheur ! Quand on en voit deux, on en voit cent et on en voit mille ! Si je n’avais pas l’œil, elles mangeraient tout, comme il y a dix ans, chez M. Périer. Son jardinier ne faisait pas attention. Eh bien ! ç’a été du propre ! Plus rien ! Mais à la villa Mireille ! Parce que j’ai l’œil ! Voyez-vous, monsieur Jacquot, parce que j’ai l’œil ! »
De vrai, Gaétan avait examiné chaque arbre méticuleusement. Bien qu’il boitât, son agilité restait merveilleuse. Armé d’un échenilloir neuf, il grimpait dans les pins, prenait d’étonnantes positions d’équilibre instable, risquait de se casser dix fois le cou pour atteindre un nid au bout d’une branche et, chaque fois qu’il tirait la ficelle de ses grands ciseaux, exhalait son plaisir en un grognement sourd. Gaétan mettait à écheniller la même ardeur qu’un autre à chasser la grosse bête. Même les petits pins attachés au flanc de la falaise avaient été passés en revue. Quand le soir tomba, c’était fini. Il ne restait plus un seul nid de chenilles. Gaétan triomphait.
Le lendemain, dimanche, dès le matin, le vilain tas de soie grise et de brindilles serait livré aux flammes. On avait bâti ce bûcher, par crainte d’incendie, sur la terrasse pierreuse qui dominait le flot, en haut de la falaise. Parce qu’il avait aidé Gaétan dans son travail en jetant les branches coupées dans un panier, Jacquot devait y mettre le feu lui-même. Aussi, dès sept heures et demie, était-il descendu au jardin, malgré la paresse qui, chaque matin, le retenait au lit, après l’heure réglementaire, malgré son goût pour les bâillements, les étirements et la suave torpeur des réveils. Mais ce spectacle nouveau et la part qu’il devait y prendre lui offraient de trop fortes tentations.
Quand il arriva sur la terrasse, tout était prêt pour la cérémonie. Quelques chenilles, échappées pendant la nuit, avaient été écrasées par l’implacable talon de Gaétan, et Gaétan se frottait les mains, content de son œuvre, impatient de la voir achevée.
« Voulez-vous une allumette, monsieur Jacquot ? »
— Pas besoin, Gaétan, j’en ai. »
Il venait de les prendre à la cuisine. Gravement, il en alluma une et la glissa sous le bûcher. Puis il recula de deux pas pour considérer la chose.
A cet instant, Pascal, le valet de chambre, arriva en courant.
« Gaétan, dit-il, Monsieur vous demande tout de suite à la villa.
— Oui, dit Gaétan, c’est à propos de la corbeille de géraniums, pour sûr. Tant pis, monsieur Jacquot, je vous laisse seul. Surveillez bien le feu ! Je reviendrai. »
La surveillance était facile. Il n’y avait que des pierres à cet endroit. Jacquot s’assit sur un banc et regarda fumer les branches.
L’air était lourd, ce matin-là, plus lourd, semblait-il, sous ce ciel gris. Il pleuvrait peut-être avant le soir. La fumée montait, tout droit, en une épaisse colonne bleuâtre ; plus haut, elle s’effilochait sous un courant d’air. Bientôt, quelques flammes parurent, courbes, aiguës, très jaunes. Jacquot allait s’amuser : il aimait les flammes, leurs jeux, leurs couleurs ; il aimait les belles braises qui rougeoient et, lentement, s’étouffent dans la cendre. Mais, bientôt, le spectacle fut gâté : une des bourses de soie ayant crevé, ce fut, quelques instants, une trop visible grillade de chenilles. Jacquot se plaisait mal à ces contorsions. Une autre bourse s’ouvrit ; une autre encore. Non ! c’était dégoûtant, c’était sale. Il regrettait d’être venu. Il détourna la tête. Pourquoi donc avait-il mis le feu lui-même ? Pourquoi faire souffrir ? Puisqu’il fallait détruire ces bêtes, il eût préféré n’avoir point du tout participé à leur supplice. Mais que la fumée était donc jolie.
Gaétan revenait en boitillant.
« Je m’en vais encore, monsieur Jacquot. Monsieur m’envoie en ville acheter des rosiers. Je vous laisse. Eh bien ! ça a été drôle ?
— Les pauvres bêtes ! dit Jacquot en souriant.
— Oh ! il ne faut pas dire ça ! monsieur Jacquot, c’est comme qui dirait de la vermine, et la vermine, voyez-vous ! Et puis, quand ça passe sur les mains, ah ! Bonne Mère ! ça laisse des démangeaisons. Les maladies qui s’attrapent, vous savez bien, c’est tout pareil à ces saletés. Quand un pin les a, tout le bois les prend ! Au revoir, monsieur Jacquot ! Je jetterai les cendres, ce soir, quand ça sera froid. »
Il partit.
Les maladies qui s’attrapent… contagieuses, oui, Jacquot les connaissait : la roséole, par exemple, qui l’avait empêché, l’année dernière, de voir Lucienne pendant quinze longs jours. Et puis le choléra, et puis la petite vérole, et puis la peste dont on parle dans les livres.
Oh ! que la fumée était jolie !
V
« Tiens ! on a fait un feu de joie ! »
Jacquot tourna la tête.
Accoudé au treillage qui séparait la villa Mireille du territoire militaire, un soldat regardait le bûcher qui déjà s’affaissait et n’avait plus de flammes.
« Non, répondit Jacquot, ce n’est pas un feu de joie. On a brûlé des chenilles qui mangeaient le bois de pins.
— Ah ! oui, dit le soldat. C’est de la sale vermine. On n’en a pas comme ça, chez nous. »
Puis, après un silence :
« Dites-moi, Monsieur, est-ce que je pourrais allumer ma cigarette à l’une des branches ?
— Mais oui », dit Jacquot.
Et, comme le soldat s’approchait, ayant enjambé le treillage, Jacquot se dit que ce serait plus poli de lui offrir une des allumettes qu’il portait dans sa poche.
« Tenez ! j’ai des allumettes.
— Merci, Monsieur. »
Il restait debout devant Jacquot, poussant du pied une braise du bûcher.
« C’est de la sale vermine ! murmura-t-il en hochant la tête.
— Gaétan dit la même chose », répondit Jacquot.
Maintenant, le soldat fumait en regardant la mer.
C’était un assez grand gaillard, fort, large des épaules, de ceux dont on dit qu’ils sont « bien plantés ». Les yeux d’un bleu transparent, le nez court, un peu camus, la bouche mobile, le menton carré donnaient à cette figure une expression indécise et double, car certains traits étaient ceux d’un homme volontaire, tandis que le regard et le sourire restaient ceux d’un enfant.
Il se sentait intimidé devant Jacquot, ne sachant par quelle phrase accompagner son départ, et Jacquot, non plus, ne savait plus que dire. Le soldat regardait l’enfant mince, au teint hâlé, aux yeux noirs, aux lèvres d’un rouge sombre et qui, dans son costume bleu marine, avait tellement l’air d’un « petit monsieur ». Ils comprirent, sans doute, qu’ils étaient de la même race nette et franche, car le soldat sourit à l’enfant et l’enfant rendit le sourire.
« Vous appartenez au fort ? » demanda Jacquot.
— Oui, Monsieur. J’attends des camarades. Nous allons poser une guérite, là, tout près du treillage. C’est parce que des étrangers sont entrés, samedi dernier, et qu’ils ont traversé le territoire militaire. Alors, vous comprenez, avec une guérite pour la nuit et les jours de mistral… alors, on ne passera plus sans dire pourquoi.
— Ah ! je comprends ! dit Jacquot. Comment vous appelez-vous ? »
La connaissance était faite. Gentil, ce soldat ; et le soldat, heureux de voir qu’on l’interrogeait, prenait courage.
« Je m’appelle Jean Leduc, dit-il ; je suis de Bretagne, de Plougastel, un joli endroit ; c’est là qu’habite la mère. Le père est mort l’an passé ; et puis, j’ai ma sœur qui est mariée, et il y a aussi un frère qui fait la pêche.
— Comme les pêcheurs d’ici ? demanda Jacquot.
— Non ! oh ! non ! dit le soldat en riant. Il est morutier, il pêche la morue, là-bas, sur les bancs de Terre-Neuve. Moi, je suis le cadet. J’aurais dû faire mon temps, comme lui, dans la marine, mais je me suis engagé dans l’armée de terre. Voyez-vous, je ne sais pas pourquoi ! comme ça ! »
Jacquot réfléchit un instant.
Ce soldat était tout à fait gentil. Il lui devait une réponse.
« Moi, dit-il, je m’appelle Jacques Laurenty, mais on m’appelle Jacquot. Mon père est notaire, en ville. Il descend tous les jours à son étude par le tramway et revient pour les repas. C’est à nous, la villa Mireille, tout ça ! »
Il fit un grand geste circulaire.
« Vous avez de la place pour courir, dit le soldat. Je vous ai vu, il y a quelques jours, avec vos amis.
— Ah ! oui ! dit Jacquot. Il y avait Lucienne, Alice, Paul et le petit Henri. C’est Lucienne que j’aime le mieux.
— Vous vous amusiez bien ! dit le soldat.
— On s’amuse beaucoup, dit Jacquot gravement, mais quand nous jouons à cache-cache, Alice, Paul et Henri ne savent pas se cacher. Ils n’inventent rien de nouveau : toujours la cabane aux outils ou les bosquets de thuya. Quand c’est Lucienne et moi qui nous cachons, les autres ne nous trouveraient jamais, si Lucienne pouvait se taire, mais elle parle tout le temps ; alors, vous comprenez ! Oui, on s’amuse beaucoup. »
Le soldat regarda au loin, sans rien dire, puis, d’une voix basse et prudente, comme s’il craignait de froisser Jacquot, il murmura :
« A votre âge, Monsieur, je travaillais déjà, et je travaillais dur !
— Oh ! s’écria Jacquot, moi aussi, je travaille ! C’est monsieur Salvert qui me donne des leçons, tous les jours, excepté le dimanche, et aussi le jeudi, dans l’après-midi. Il est très gentil ; il explique bien les choses. »
Le soldat ne put s’empêcher de sourire. Tout ça, c’était du travail de riche !
Brusquement, Jacquot l’interrogea :
« Avez-vous lu l’Ile mystérieuse ? Oh ! c’est si beau ! c’est de Jules Verne ! Un jour, je vous dirai l’histoire. »
Non, le soldat n’avait pas lu l’Ile mystérieuse. Il réfléchit un instant, cherchant à se rappeler un titre de livre qu’il pourrait citer. La comtesse… la comtesse… C’était bien ça ! La comtesse adultère. Il valait mieux n’en point parler.
— Vous savez, Monsieur, on n’a pas le temps de lire, dans le métier. Quelquefois, le feuilleton du journal, mais, un jour, on oublie, et alors on n’y comprend plus rien, et puis, tout ça, c’est des mauvaises lectures. C’est pas pour vous, Monsieur. »
Jacquot savait qu’il se trouvait de bonnes et de mauvaises lectures. Jacquot savait beaucoup de choses. Au début de l’hiver, il s’était passé une scène fort violente à la villa Mireille. Couché dans un coin du divan, Jacquot regardait l’abat-jour rose de la lampe, qui ressemblait au chapeau de Lucienne. Il ne bougeait pas. Il ne disait mot. Il lui suffisait de contempler l’abat-jour rose à fond de soie garni de dentelles. Ses parents l’avaient oublié.
Soudain, M. Laurenty, prenant sur la table un livre à couverture jaune, s’était écrié :
« Hélène ! comment peux-tu lire de pareilles choses ! Ce roman est ignoble ! Et tu le laisses traîner sur la table ! S’il venait à l’enfant l’idée de le parcourir seulement, il y a de quoi lui salir l’imagination à tout jamais ! »
Intéressée par son journal de modes, Mme Laurenty ne répondit pas, tout d’abord, puis, après un temps, mais sans se déranger :
« Je ne suis plus une petite fille, Julien, dit-elle, et vous me ferez la grâce de ne pas surveiller mes lectures. Quant à Jacquot, il lit seulement les livres que je lui donne. »
Elle baissa la feuille de devant ses yeux, et vit le témoin de la scène.
« Et veuillez, reprit-elle, ne plus me parler sur ce ton, spécialement en présence de l’enfant. Je m’étonne qu’il ait encore pour nous le moindre respect.
— Charmant ! » avait grogné M. Laurenty en sortant de la chambre.
« Des mauvaises lectures, Monsieur », répéta le soldat.
Le souvenir était désagréable à Jacquot. Il rompit les chiens.
« Appelez-moi « monsieur Jacquot », comme tout le monde.
— Alors, dit le soldat, appelez-moi Leduc, comme les camarades.
— Je veux bien, dit Jacquot, mais il faudra que nous causions souvent. Je suis presque toujours dans le bas du jardin ou dans la pinède ; quand vous me verrez, faites-moi signe. Nous nous raconterons des choses.
— Volontiers, dit le soldat, mais, vous savez, je n’ai pas l’habitude de causer avec des… Ah ! Monsieur Jacquot, il faut que je vous dise adieu. Voilà les autres qui apportent la guérite. Si vous voulez la voir mettre en place… »
Jacquot enjamba le treillage.
C’était une belle guérite toute neuve, peinte en gris clair. Quatre soldats la portaient. Elle fut dressée à quelques mètres du sentier. Cette grande boîte prenait une étrange importance et changeait la vue si familière.
« Hein ! mon vieux Leduc ! dit un des soldats, c’est toi qui auras son pucelage ! »
Leduc eut l’air gêné, il regarda Jacquot, puis, se reprenant, répondit avec bonne humeur :
« Eh ! oui ! pas plus tard que ce soir !
— Je te promets pour ta garde un joli temps de chien ! Ça souffle déjà et, cette nuit, tu ne te croiras pas dans la coloniale !
— Rentrons, dit un autre. Faut aller aux pommes ! Ce salaud de sergent…
— Au revoir, Monsieur Jacquot, dit Leduc en s’approchant. A bientôt, j’espère !
— Au revoir, Leduc ; à bientôt ! »
Ils se serrèrent la main.
Du bûcher de chenilles, il ne restait plus que des cendres.
Jacquot partit.
« C’est vrai que le vent se lève, pensait-il en remontant par le jardin. Pourvu que Leduc n’ait pas froid, cette nuit ! »
VI
N’ayant plus rien à dire, M. Salvert se tut. Il n’aimait pas se dépenser en paroles inutiles. Assis dans un fauteuil du salon, devant le père et la mère de Jacquot, il attendait, maintenant, qu’on l’interrogeât.
« Résumons-nous, dit Mme Laurenty. Vous pensez que l’enfant n’a pas les nerfs solides ? »
M. Laurenty qui, par un tic habituel, mâchonnait une pointe de sa moustache brune, approuva la question, par un signe de tête.
Geoffroy Salvert les regarda d’un air étonné.
« Oh ! point du tout ! Madame, répondit-il. J’ai dû mal me faire comprendre. Sauf qu’il se montre d’une intelligence et d’une précocité remarquables, Jacquot me paraît être un enfant tout à fait normal. Il a du bon sens, de la curiosité ; il aime jouer et, quand il joue, semble bien ne penser qu’à son jeu. Je dis seulement qu’il est sensitif, que, parfois, au début d’une leçon, je dois m’ingénier pour le rappeler à lui. Les petits faits de la vie quotidienne l’émeuvent fortement, il en garde l’empreinte, il en souffre, il y songe, il y songe même trop longtemps. Jacquot manque tout à fait de cette puissance d’oubli que la plupart des enfants de son âge ont à un si haut degré. Mon observation ne va pas au delà et le trait que je vous signale est une particularité qui n’offre rien de morbide. »
Il se tut de nouveau.
M. Salvert avait parlé d’une voix calme et grave. Il tenait à ce que l’on comprît ses paroles, sans dépasser leur sens. On eût pu relever dans son langage cette même élégance froide qui se manifestait dans sa haute taille, vêtue de façon stricte. Il n’avait rien du pion de lycée.
« Oui, je comprends… dit Mme Laurenty lentement.
— Je vous demanderai la permission de me retirer, Madame, dit M. Salvert qui se leva.
— D’ailleurs, dit M. Laurenty en hésitant un peu sur les mots, d’ailleurs… nous reparlerons de ces choses. Mais… mais je vous remercie, monsieur Salvert.
— Au revoir, monsieur Salvert », dit Mme Laurenty.
M. Salvert prit congé. Mme Laurenty sonna le valet de chambre.
« Pascal, où est monsieur Jacquot ?
— Il est dans le bois, Madame. Monsieur Paul et Mlle Alice sont venus. Il joue avec eux.
— C’est bien. »
VII
Ni M. Laurenty ni sa femme ne parlèrent de quelque temps. Il y avait entre eux une gêne qui ne se dissipait pas. Tout à coup, M. Laurenty leva la tête et dit, de cette voix pâteuse qui alourdissait toutes ses phrases :
« Écoute-moi, Hélène, cet homme a raison. Il nous a expliqué, le plus poliment du monde, que Jacquot souffrait des scènes continuelles dont il est le témoin. Je pense que Salvert voit juste et qu’il dit vrai. Ma chère Hélène, nous donnons un spectacle lamentable ! »
Il semblait souffrir. Le ton de ses paroles était triste, découragé. Il y passait comme une prière.
« Nous en arrivons à des querelles absurdes, reprit-il. Voyons, Hélène, cela n’a pas toujours été ainsi ! rappelle-toi !… Et puis, enfin, Jacquot souffre ! »
Elle n’avait pas dit un mot. Elle ne l’avait pas regardé. Elle maniait nerveusement un coupe-papier sur la table.
M. Laurenty continua :
« Oui, je l’avoue, je suis impatient ; j’ai des violences de brute, parfois ; mais, toi, n’as-tu rien à te reprocher, Hélène ? Recueillons-nous, un instant. Vois-tu, la vie… la vie s’est emparée de nous et nous vivons… sans faire attention. Depuis que nous sommes désunis, la maison est un enfer ; nous n’y prenons pas garde. On pense : « Ça ira comme ça pourra ! » et puis voilà Salvert qui arrive, un jour, et, comme il aime bien Jacquot et que c’est un honnête homme, il nous dit, (oh ! très prudemment et avec retenue, mais, tout de même, il nous dit) : « Attention ! l’enfant souffre ! » Voyons, Hélène, voyons ! ne pourrions-nous pas ?… »
Mme Laurenty regarda son mari. Il y avait de l’effroi dans ses yeux. Brusquement, elle éclata en sanglots.
M. Laurenty, s’approchant de son fauteuil, se pencha sur elle et lui prit les épaules d’un geste affectueux.
« Hélène ! »
Sa voix tremblait. Il ne trouvait plus de paroles.
« Hélène ! »
Mais Mme Laurenty, pleurant toujours, le visage dans ses mains, disait non de la tête. Il s’éloigna, attendant qu’elle eût séché ses larmes, et prit une brochure sur la table. Quelques instants plus tard, Jacquot entrait, tout rouge d’avoir couru.
« Maman ! Alice et Paul vont partir. Est-ce que, cet après-midi, je puis aller en ville avec eux ? C’est pour le cirque, à la foire ! en matinée !… Oh ! Maman…
— Ce n’est rien, Jacquot ! J’ai la migraine. Mais oui, tu peux aller au cirque, avec tes amis, pourvu que Mlle Stéphanie vous accompagne.
— Merci, Maman ! » dit Jacquot, joyeux de la permission si vite accordée.
Il allait sortir quand M. Laurenty le rappela :
« Viens m’embrasser, mon petit ! »
L’enfant se laissa embrasser avec indifférence, les yeux ailleurs, puis il partit en courant.
Mme Laurenty s’était levée. Elle ne voulait pas que la conversation pût reprendre ; elle se sentait gênée ; elle avait peur.
« Je monte m’habiller, dit-elle. Nous déjeunerons bien exactement à une heure. J’ai des visites à faire cet après-midi. »
Longtemps, M. Laurenty resta immobile, le front bas, les yeux vagues, les mains ouvertes sur les genoux.
VIII
De sa petite enfance, Jacquot gardait une habitude qui lui était chère, celle de voyager avant de s’endormir. Voyages dans le temps et dans l’espace, où l’univers et les siècles se livraient à lui ; voyages plus modestes, entre les quatre montants de son lit de cuivre, au cours desquels il s’amusait à perdre le sens de l’orientation, à s’imaginer la fenêtre là où elle n’était pas et à se retrouver, tout soudain, en touchant du doigt le mur de la ruelle ; voyages où il piquait une tête entre deux draps, à la recherche des oasis de fraîcheur, pour émerger, en étouffant un peu, sur l’autre bord du traversin. Jacquot goûtait fort toutes ces belles promenades.
« Julien ! l’enfant est fou ! avait déclaré un jour Mme Laurenty. Figurez-vous que je l’ai trouvé, hier soir, enfoncé dans son lit, la tête en bas et les pieds sur l’oreiller ! Il m’a fait grand’peur ! »
Elle ignorait que Jacquot se préparait des songes pour la nuit et que, dans ces promenades silencieuses, il modelait, en quelque sorte, son prochain rêve.
A la villa Mireille, la chambre à coucher de Jacquot était située devant celles de son père et de sa mère, de l’autre côté du couloir : une jolie chambre claire, tapissée d’un papier à personnages, pleine de soleil dès le matin, grande, un peu vide, et dont le carrelage était couvert d’une natte agréable aux pieds nus.
Dans le temps, le papier du mur intéressait beaucoup Jacquot. Maintenant, il dédaignait cela. On pouvait y voir, courant de gauche à droite, un paysan hollandais en sabots, une oie, une paysanne à fichu vert et un cheval jaune traînant une charrette ; après quoi, le paysan revenait. Or, le soir de ce même jour où sa mère lui avait permis d’aller au cirque, Jacquot ne put s’endormir. Rien, ni les voyages lointains, ni les souvenirs des belles acrobaties, ni, en désespoir de cause, l’évocation du papier peint, ne l’engageait au sommeil. Il ne partait pas sur l’aile de ce demi-rêve qui, à l’ordinaire, le menait si loin dans les pays aérés de la fantaisie pour le poser enfin sur les molles rives où l’on dort.
Deux incidents de la journée le tracassaient beaucoup. Lucienne avait été punie, (il le savait par Julie, la femme de chambre), pour avoir brisé une coupe de Venise. Elles sont si fragiles, ces verreries ! et peut-être celle-là portait-elle déjà une fêlure ! Lucienne n’était pas venue au cirque. De ce fait, le spectacle avait perdu de son charme, Paul ayant l’habitude de s’ennuyer partout, sous le prétexte qu’il connaissait les cirques de Paris et les féeries du Châtelet. Quant à Alice, elle pleurait à tout bout de champ, criait : « Ah ! mon Dieu ! il va se tuer ! » dès qu’un clown faisait la culbute, et participait au spectacle, de toutes les forces de son âme sensible. Parfois on souriait alentour. A la longue, n’est-ce pas ? cela devenait gênant.
Assurément, Jacquot décrirait à Lucienne les pitreries, les prouesses des acrobates, les grâces de l’écuyère, l’essor audacieux des trapézistes, mais ce ne serait pas la même chose. Cette punition le chagrinait beaucoup.
Il avait encore un autre sujet de tristesse ; de tristesse ? non, de gêne, plutôt. Il se sentait inquiet. Sa mère pleurait quand il était entré au salon. Ces yeux rouges et gonflés, ce mouchoir qu’elle tenait… Une migraine ? allons donc ! Certes, il avait souvent vu pleurer sa mère, à la fin d’une scène, quand M. Laurenty sortait de la pièce en claquant les portes. Cette fois, il comprenait mal. Et pourquoi son père l’avait-il embrassé si fort ? pourquoi l’avait-il serré contre lui ? Sur le moment, Jacquot ne s’en était pas inquiété, mais, à la réflexion… Et, dans son lit, Jacquot se mit en boule pour mieux songer à ce problème.
Jacquot songeait, dans la nuit noire, en écoutant les bruits de la maison. Il entendit Julie préparer la chambre de gauche : celle de Madame. Il entendit sa mère se coucher. Pascal verrouilla la porte-fenêtre donnant sur le jardin. Quelques minutes plus tard, un pas lourd dans l’escalier lui annonça son père. Puis il y eut du silence, sauf que le vent se plaignait au dehors et qu’un chien aboyait furieusement du côté de la route. Dans la chambre de droite, M. Laurenty avait allumé sa lampe, (un trait de lumière se reflétait de la porte dans le miroir de Jacquot), mais il ne s’était pas couché ; il ne lisait pas au lit comme tous les soirs. Il marchait de long en large. Cela faisait, sur le tapis de laine, un bruit mat. Il marcha longtemps, longtemps. Jacquot se sentait de plus en plus triste. Et le sommeil tardait à venir.
M. Laurenty marchait dans sa chambre. Jacquot se mit à compter les pas. Vers soixante-quinze, il perdit le compte et s’endormit.
IX
Le vieux Pierre raccommodait ses filets et Jacquot le regardait faire. Assis sur l’avant de la Marie-Claire, les coudes aux genoux, les pieds ballants, il écoutait l’histoire que le pêcheur lui racontait. Le vieux Pierre savait raconter une histoire, n’en rien omettre, décrire un paysage, répondre aux questions. L’interroger était le plus souvent un sûr moyen de l’engager dans quelque nouveau récit.
A soixante ans passés, Pierre, ayant regagné son pays natal, se reposait. Il avait beaucoup voyagé, trop pour exagérer, bien trop pour mentir. Parfois, afin de donner à Jacquot une idée d’ensemble de ses voyages, il lui chantait certain vieux noël, d’une voix indécise d’ancien ténor, en battant la mesure avec sa main :
« Yeou ay vis lou Piémoun,
L’Italie et l’Aragoun,
La Perse et la Turquie,
L’Arabie,
Et la Chine et lou Geapoun,
Et per terre
Et per mar,
Yeou ay vis l’Angleterre,
La Poulogne et lou Danemar…
« Vous comprenez, monsieur Jacquot, je n’ai pas vu tous ces pays-là, parce qu’il y en a qui ne sont pas au bord de la mer, mais j’ai vu l’Amérique du Sud dont on ne dit rien dans la chanson. »
Il trouvait en Jacquot un auditeur attentif et passionné.
« Oh ! Pierre ! Parlez-moi du détroit de Magellan ! »
Jacquot aimait surtout les détroits et les îles.
« Eh bien, monsieur Jacquot, je vais vous expliquer : c’est comme la Norvège, vous savez bien ! des murailles qui tombent tout droit dans l’eau, des calanques, mais beaucoup plus grand ; je vous ai raconté ; seulement, il fait encore plus froid, c’est plus triste, et les gens du pays, les gens du pays…
« O Pierre ! pourquoi criez-vous ? » interrompit Jacquot, qui détestait que l’on parlât fort.
Et, de fait, sur ses dernières paroles, le vieux Pierre avait tout soudain élevé la voix, lui qui parlait si doucement à l’ordinaire.
« Pardon, monsieur Jacquot. »
Il reprit :
« Je vous disais donc que, dans le détroit de Magellan, il fait très mauvais et que mon bateau, la Bonne-Aventure… »
Mais, ce jour-là, Jacquot n’en apprit pas davantage.
« Jacquot ! »
Mme Laurenty était derrière lui, tout près, accompagnée du docteur Périer, sur le sentier de la douane. Jacquot ne les avait pas entendus venir.
« Tu causes avec Pierre ? Bonjour, Pierre.
— Bien le bonjour, Madame, et Monsieur, répondit Pierre d’un ton sec.
— Oui, Maman, Pierre me raconte des choses. Bonjour, Parrain. Est-ce que Lucienne viendra, cet après-midi ?
— Je le pense, mon petit. »
Le docteur Périer posa sa main sur la tête de Jacquot et lui caressa les cheveux, puis il se détourna.
« Allons ! dit Mme Laurenty, quand Lucienne viendra, tu iras jouer avec elle dans le bois.
— Au revoir, Jacquot », dit le docteur Périer.
Ils partirent.
« Pierre ! vous n’avez pas fini ! s’écria Jacquot. Et les pingouins ? Vous alliez me parler des pingouins ?
— Demain, monsieur Jacquot, demain, je vous promets ! Il faut que je raccommode le filet, et, quand je parle en même temps, alors je fais des bêtises.
— O Pierre !
— Et puis, voilà votre petite amie, Mlle Lucienne. »
Lucienne arrivait, comme toujours, en courant et tout essoufflée, les cheveux à l’aventure, son chapeau rose sur la nuque.
« Alors, Pierre, je m’en vais, dit Jacquot. Mais, demain, n’oubliez pas pour les pingouins ! »
Il laissa le vieux pêcheur à ses travaux et s’en fut. D’ailleurs, Pierre semblait tout à coup de fort mauvaise humeur, car il haussait les épaules et marmottait entre ses dents de vagues injures en patois.
X
« Bonjour, Jacquot ! dit Lucienne. C’était amusant, le cirque ? »
Ils montaient par le sentier de la douane, vers le bois de pins.
« Oh ! dit Jacquot, je vais te raconter ! »
Il avait mille choses à dire à son amie. D’abord, il la plaignit d’avoir été punie, la veille, à cause de cette coupe de Venise. Il voulut savoir les détails, les circonstances, l’heure et le lieu de l’accident, puis il la renseigna sur les événements du jour.
« Oh ! tu sais, Lucienne, eh bien, Papa est parti à onze heures pour Paris. Pascal lui a apporté une dépêche, ce matin, avec le café au lait. Il paraît qu’un monsieur est mort, là-bas ; alors, tu comprends, Papa, comme il est notaire, a dû partir tout de suite, à cause du testament et de l’argent, pour éviter un procès ; je n’ai pas bien compris, mais ça n’allait pas assez vite et il a presque manqué le train. On a crié ! On a crié ! Papa, Maman, tout le monde ! Oh la la ! Et le cirque ? Ah ! je vais te raconter ! Mais il ne faut pas qu’on nous dérange. Veux-tu que nous allions dans le hangar aux outils ? Nous serons tranquilles.
— Oui, oui, dit Lucienne, je veux bien. »
D’ailleurs, elle voulait toujours ce que voulait Jacquot.
Ils s’installèrent dans le hangar aux outils. C’était une cabane minuscule, fermée par une porte en treillage, capharnaüm bizarre où voisinaient des pots, des pelles, des pioches, des paniers. On s’y mettait fort à l’aise sur un tas de terreau, en se serrant un peu, et l’on y goûtait une très charmante impression de solitude, d’éloignement du monde, comme si l’on s’était trouvé au fond d’une grotte marine, d’une mine d’or ou de quelque endroit du même genre. Enfin, inappréciable avantage, par la porte de fil de fer, on pouvait surveiller les alentours. Banal comme cachette, le hangar aux outils restait un refuge merveilleux.
A Lucienne attentive, Jacquot décrivait les jeux du cirque. Ce fut très long, car il ne négligeait aucun détail et regrettait même de ne pas joindre, par manque de place, l’éloquence du geste à celle des paroles.
« … Et les trois petits chevaux noirs sautaient, l’un après l’autre, dans les cerceaux qui flambaient ; et, chaque fois, Alice poussait un cri et Paul haussait les épaules ! Oh ! tu te serais bien amusée !
— Oh ! oui ! » soupira Lucienne.
Maintenant, il allait lui expliquer le sujet de la pantomime de clowns qui terminait la représentation, mais une diversion se produisit. Mme Laurenty et le docteur Périer entraient dans le bois. Lucienne interrompit Jacquot.
« Jacquot ! regarde ! dit-elle, Papa et ta mère. Oh ! si tu veux, nous allons rester bien tranquilles, et puis nous sortirons quand ils seront tout près. »
Rapidement, Jacquot réfléchit. Une farce de ce genre risquait de le faire punir, mais puisque Lucienne s’en amusait !
Ils ne bougèrent pas, retenant leur souffle, serrés l’un contre l’autre dans la petite cabane étroite, et Lucienne avait pris la main de Jacquot, et Jacquot lui caressait les doigts, doucement.
Mme Laurenty et le docteur Périer s’étaient approchés. Ils s’arrêtèrent à dix pas de la cabane, silencieux tous deux. Mme Laurenty, les yeux baissés, faisait de petites lignes sur le sol avec la pointe de son ombrelle.