GILBERT DE VOISINS

LES MIENS

To see things in their beauty is to see them in their truth.

M. A.

PARIS
BERNARD GRASSET
61, RUE DES SAINTS-PÈRES
1926

DU MÊME AUTEUR

  • La Petite Angoisse, roman.
  • Pour l’Amour du Laurier, roman.
  • Le Démon Secret, roman.
  • Sentiments, critique.
  • Les Moments perdus de John Shag.
  • Le Bar de la Fourche, roman.
  • L’Enfant qui prit peur, roman.
  • Ecrit en Chine.
  • Le Mirage, roman.
  • L’Esprit Impur, roman.
  • Fantasques, petits poèmes.
  • La Conscience dans le Mal, roman.
  • Le Jour naissant, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE HUIT EXEMPLAIRES SUR PAPIER CHINE, NUMÉROTÉS CHINE 1 à 6 ET I ET II ; TREIZE EXEMPLAIRES SUR PAPIER ANNAM DE RIVES, NUMÉROTÉS ANNAM 1 à 10 ET I à III ; QUARANTE-SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER HOLLANDE, NUMÉROTÉS HOLLANDE 1 à 40 ET I à VI ; VINGT-QUATRE EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN OR TURNER, NUMÉROTÉS OR TURNER 1 à 20 ET I à IV ; CENT SIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA, NUMÉROTÉS VÉLIN PUR FIL 1 à 100 ET I à VI.

TOUS LES EXEMPLAIRES CI-DESSUS
SONT RÉIMPOSÉS IN-QUARTO TELLIÈRE.

ENFIN, SIX CENT QUATRE-VINGT-DIX EXEMPLAIRES SUR PAPIER ALFA SATINÉ FRANÇAIS, CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT LA PREMIÈRE ÉDITION ET NUMÉROTÉS DE 1 à 660 ET I à XXX.

Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by Bernard Grasset 1926.

A L’UN DES MIENS
A MON AMI
JULES MARSAN

I

On est bien, couché dans l’herbe inégalé, on s’y prélasse, dominé par ce large platane qui incite à rêver. Les rêves sont des jeux où l’on reste immobile et qu’il est superflu d’arranger à l’avance, des jeux où l’on n’a nul besoin de compagnons : un plaisir pour soi seul. L’arbre touffu de feuilles nombreuses, le long corridor blanc au bout duquel je m’assieds sur une chaise de paille, le petit salon de bonne-maman, à l’heure où elle lit son journal, les fenêtres ouvertes sur le bois de pins, sur la colline toute en rochers bleus (je ne les voyais pas bleus, d’abord), sur la mer où des bateaux se promènent, voilà les lieux où le rêve, ce jeu pour moi, se développe mieux que partout ailleurs. — Aujourd’hui, je rêve, couché dans la prairie, au pied du platane dont mes parents disent avec un air satisfait : « C’est le plus beau platane du pays ». De ce pays, ils n’ont jamais défini au juste l’étendue.

Je pourrais monter dans les branches, là-haut, et m’y installer à califourchon, mais il faudrait aller chercher une échelle dans la resserre du jardinier, car le tronc est vraiment trop lisse pour y grimper sans aide… or il fait chaud et l’on est si bien dans l’herbe ! ah ! si vous saviez comme on est bien !… Non, je reste couché, la tête posée à plat, et je vais me laisser prendre tout doucement par le rêve savoureux qui tombera, je pense, comme un fruit, de l’arbre tutélaire que je contemple par en-dessous.

Tout à l’heure, je prétendais que mon rêve est un jeu personnel ; pourtant je rêve très volontiers en compagnie, en compagnie de Bianca, par exemple. Elle doit arriver dans quelque temps et je sais qu’aujourd’hui, sa gouvernante étant enrhumée, elle pourra jouer et se promener jusqu’au soir. Il est trois heures ; ses parents habitent tout à côté. Elle ne rentrera que pour dîner et se mettre au lit.

Bianca est ma camarade préférée : nous nous retrouvons tous les jours ou peu s’en faut, ici, chez ses parents, ailleurs, chez ceux-ci, chez ceux-là. Nous nous entendons parfaitement dans nos jeux. Elle a des qualités rares que j’estime très haut : elle court vite, presque aussi vite que moi, bien que je sois l’aîné ; elle s’intéresse à la partie entreprise, elle s’y donne toute entière, comme je fais moi-même, comme ne font pas certains autres. Elle ne pense pas plus à sa robe, quand elle joue, que je ne pense à mes culottes, et si nous rentrons essoufflés, poussiéreux ou tachés de boue, trempés, bien souvent, et en loques, c’est que le tournoi fut animé et que les incidents qui l’illustrèrent témoignaient d’une belle audace digne de nous.

Je ne connais à Bianca qu’un défaut grave que j’aime : elle est violente, (gifles, cheveux tirés à pleines mains). Cela me plaît et me donne un droit de riposte. J’en use sans vergogne. Je ne la considère pas encore comme une fille : elle est le camarade en jupes, une alliée, parfois, avec qui je sais m’entendre, souvent une adversaire contre qui je me défends et que je puis attaquer.

La voici debout près de moi, le visage illuminé de soleil.

« Qu’est-ce que tu fais là ? demande-t-elle.

— Je t’attendais.

— Alors nous allons arranger quelque chose. »

Je médite en silence, mais elle, bientôt, coupe court à ma méditation :

« Nous allons recevoir… Seulement, pour ça, il faut l’échelle. Va la chercher. »

Recevoir… J’eusse préféré quelque divertissement moins calme. Néanmoins, l’ordre est donné. J’obéis.

La quadruple fourche de l’arbre dépassée, l’on se trouve dans une vaste cage de verdure, commode, meublée de quelques sièges noueux, assez ombragée. Le soleil la pénètre de rayons minces qui vous posent dans les mains des écus de lumière. Cette cage se transforme aisément, au gré de la fantaisie : j’y vois tantôt la nacelle d’un aérostat, la cabine centrale d’un bateau sous-marin, entouré d’océan vert, la plate-forme dernière d’une très haute tour d’où l’on découvre le page « tout de noir habillé », de somptueux cortèges précédés de musique et des bêtes sauvages, zèbres, antilopes, hyènes, que papa m’a décrits. Bianca y voit une loge de théâtre, une piste de cirque, aux jours où elle m’oblige à faire le pitre pour la divertir, un salon, enfin, comme aujourd’hui.

Bianca va recevoir en cérémonie. Elle s’installe dans le fauteuil que lui présente un rameau coudé, elle défripe sa jupe, prend une pose accueillante et digne, puis elle sourit, comme doit faire une bonne maîtresse de maison.

« Qui vais-je recevoir ? demande-t-elle.

— Puisque tu viens de dire à la femme de chambre que tu étais chez toi, il faut recevoir tout le monde.

— Que tu es bête ! C’est pas mon jour. Je te demande qui va venir. »

Docilement, je propose une liste de noms.

Bientôt Mme X arrive en voiture. Je m’enquiers de la santé de son mari et Bianca de celle de ses enfants.

« Votre petit Gustave est un amour ! »

La dame s’en va, quelques moments après.

« Vraiment, elle parle beaucoup de ses gosses : « Gustave est prodigieux ! » voilà ce qu’elle dit ; « et Lucienne travaille si bien ! » nous le savons. Quelle chance qu’ils ne viennent pas jouer avec nous ! on s’ennuierait trop.

— Pas toujours, Bianca ! La dernière fois que je me suis battu avec Gustave, c’était très amusant : on s’est bien tapé dessus… Dis ? tu te rappelles mon œil ? »

Mais voici Mme Y, une voisine, qui est venue à pied par le potager. Et l’on parle aussitôt de cuisine, et l’on s’entretient des vertus, défauts et travers des domestiques de notre temps.

Mme Z remplace cette personne bavarde ; elle donne, sur quel ton autoritaire ! son avis au sujet des dernières élections et celui, tout pareil, de son mari.

Je dois vous apprendre que maman, ma maman à moi, n’a pas beaucoup d’affection pour Mme Z, ni de goût pour des controverses politiques auxquelles (on me l’a dit plus tard) elle n’entend rien.

J’interromps brusquement :

« Tout ça, c’est des bêtises ! Monsieur Z, votre mari, a une tête d’idiot et de fo… » (le mot ne me vient pas ; tâchons de le retrouver…) de « fossie », je crois.

La dame se lève, l’air furieux, dédaigne de répondre, fait à Bianca un petit salut autoritaire, fronce son nez pointu et sort du platane sans même se servir de l’échelle… par où donc ? par la voie des airs ?

« En voilà encore une histoire ! »

Mais je ne l’entends pas ainsi.

« Non ! non ! j’ai fait ça exprès, Bianca. La vieille Z m’embête. Je te l’ai toujours dit. Elle a été pas polie avec maman, l’autre jour, à la vente de charité. Elle disait des choses, tu sais, qu’il ne faut pas dire. Alors je te défends de la recevoir, ou bien, moi, je pars… Et tu as vu sa tête ? Ah ! elle ne mettra plus les pieds ici, de longtemps !

— C’est pas convenable, tout de même. Je t’en veux beaucoup.

— Tant pis… D’ailleurs, je vais me promener. Bonsoir ! »

Et je disparais, le long de l’échelle, par une glissade audacieuse qui ne me cause aucun plaisir puisque Bianca ni personne ne l’admire.

Bianca saura rentrer chez elle toute seule. Nous sommes brouillés jusqu’à demain. Cela se règlera par une gifle ou des cheveux crêpés. Je me laisserai faire, car, tout bien pesé, j’ai tort, n’est-ce pas ?

Bianca est ma meilleure amie : tout en nous battant, nous nous entendons à merveille. Si elle tient absolument à recevoir Mme Z, que voulez-vous ! ça ne me regarde pas, en somme… et Bianca est si gentille ! Il y a des devoirs que l’on nomme « obligations mondaines », très obscurs, très compliqués, qui expliquent bien des choses. Oui, je me sens un peu honteux. Demain, je ne répondrai pas aux coups. Bianca m’est trop chère. Je vous avouerai même qu’aujourd’hui où, tant d’années plus tard, j’écris ce livre et tâche de raviver mes souvenirs, Bianca n’a guère changé. Quand je la vois (nous habitons la même ville), elle ne me griffe, ni ne me gifle, ni n’empoigne mes cheveux gris… et cependant je la retrouve.

Pour l’instant, me voici debout dans l’herbe, loin du platane, loin de mon amie, tout seul, un peu troublé et ne sachant au juste quel parti prendre. Je profite de cette indécision pour me laisser un moment, pour m’abandonner en quelque sorte et causer avec mon lecteur.

Oh ! je n’ignore pas que cela ne se fait plus ! L’usage de telles parenthèses s’est perdu qui furent de mode dans les romans de jadis, mais ce livre n’est pas un roman : un récit tout au plus ; mettons, une longue confidence. Je voudrais y rappeler le souvenir, vivant s’il le peut, de ceux, de celles qui sont vraiment les Miens : j’entends par ce mot les êtres qui me marquèrent de leur influence et qu’à l’heure présente je porte encore en moi. D’autres qui me furent chers, un temps, et dont je garde peut-être une plaisante mémoire ne m’ont pas nourri de façon pareille : sans doute ne m’offraient-ils rien d’eux-mêmes. De ceux-là je ne parlerai que par hasard ou pas du tout, mais je dirai deux mots de quelques autres dont la rencontre fut comique ou désolante, et qui passèrent.

Si j’intitule cet ouvrage Les Miens, c’est que seuls les Miens m’obligèrent à l’écrire. Ils vous seront nommés, tour à tour, par des noms fictifs et de fantaisie. Ne cherchez aucun rapport entre ces noms et les êtres représentés : je tiendrais toute enquête à ce sujet pour la pire indiscrétion. Ce sont des masques, rien de plus. Il m’était impossible de vous montrer les Miens autrement que masqués ainsi.

A vrai dire, ils ne furent pas tous des êtres humains. — Dans les Miens, je compte des paysages, des aspects de la mer et du ciel, des rochers de Provence, des sources qu’il me plut d’écouter, des arbres dont je connus l’embrassement et la protection frémissante, des livres, des tableaux, des musiques… Leur caractère me fut souvent révélé mieux et plus profondément que celui des hommes. J’ai subi leur ascendant, je porte leur empreinte. Serait-il décent de les oublier ?

Vous allez me poser une question… Oui, oui, vous prenez d’avance certain air réservé, dirai-je cafard ?… mais la question est sur vos lèvres : « Ce récit est-il véridique ? est-il sincère ? »

Je regrette de ne pouvoir répondre que par une fin de non recevoir. Cela, lecteur, ne vous regarde pas. Assurément, les souvenirs que je retiens du temps de mon enfance, par exemple, furent complétés par ce que j’appris d’elle plus tard ; les dates sont parfois inexactes, il se peut même que certains faits soient supposés. Seule la sincérité du sentiment m’importe. Sans vouloir vous blesser, je le répète : cela est de mon domaine à moi, non du vôtre.

Souffrez enfin que je me présente à vous : je me nomme Ottavio. Le nom que l’on résolut de me donner quand je vins au monde était un peu ridicule ; il tomba bientôt en désuétude et ma grand’mère italienne m’appela, un jour, Ottavio, sans que l’on sût pourquoi. Ce nom seul m’est resté.


Et maintenant, venez me rejoindre dans l’herbe inégale où je cherche à prendre un parti : je dois avoir eu le temps de me décider.

« Le plus simple, pensai-je, est d’aller retrouver bonne-maman ».

Je montai vers la maison, par les longues pentes vertes où quelques arbres jettent leurs ombres, quand je fis la rencontre de mon père.

« C’est toi, déjà ? Quelle tête tu fais ! Allons ! je vois que la partie est ratée…

— Non, Papa : je suis brouillé avec Bianca.

— Raconte. »

Il écoute patiemment, puis il me dit sur un ton très posé, très sérieux :

« De deux choses l’une : ou c’est toi qui reçois dans le platane, ou c’est ton amie. Dans le premier cas, tu as le droit de condamner ta porte à qui te déplaît ; dans l’autre, tu n’es qu’un invité et tu dois, de toutes façons, être poli.

— Mais, Papa, c’est pas vraiment Mme Z qui était montée dans l’arbre !

— Je sais bien, mais il faut quand même se montrer poli… »

Ah ! voyez maintenant ce sourire sur sa bouche, sardonique et malicieux, plaisant et dur à la fois, que démentent ses grands yeux italiens au doux regard !

Mon père…

J’ai pris longtemps à le connaître : il m’effarait un peu, d’abord. L’enfant accepte mal l’ironie. Même quand il n’en est pas directement touché, elle le met aux champs… D’où vient alors la passion qui me poussait à tout confier de mes jeux, de mes soucis, de mes plaisirs, à cet homme autoritaire, assez dur et, je pense, très orgueilleux ? Peut-être ses plus belles qualités m’étaient-elles accessibles. Il s’intéressait à tant de choses ! Nous engagions des causeries interminables où je lui racontais par le menu un projet de course dans le bois de pins et lui révélais même la trouvaille que je venais de faire d’une cachette où jamais, au cours de la partie de jeudi prochain, mes camarades ne songeraient à me chercher. Le jeudi soir, il s’enquerrait de mon succès, de ma défaite. Il savait écouter. Il proposait une variante, une ruse inédite ; il attendait que j’eusse filtré l’idée nouvelle pour la discuter encore. A ces moments, nulle ironie dans son regard : une expression ouverte et des yeux rieurs. Je me sentais soudain en confiance, je l’admirais pour sa subtilité, son adresse à me convaincre et surtout pour sa fantaisie… Mais pourquoi cette amertume, ce ton mordant, ces paroles incisives et coupantes, lorsqu’il s’adressait à certains qu’il fréquentait cependant ? Il me semble l’avoir compris… hélas ! beaucoup trop tard.

Papa s’en fut à une époque où je commençais à le bien connaître, à sentir la valeur de cette discipline étrange qu’il m’imposait avec tant d’application délicate et de prudence.

Il me semble que l’un de ses travers les plus marqués explique un peu quelques aspects de son être intime. Il aimait à plaire, il voulait me plaire et, pour mieux y parvenir, tâchait de bien voir en moi. Il s’efforçait à vivre de ma vie d’enfant, à considérer les choses de mon point de vue propre et, par ce moyen, d’arriver à me régenter mieux. Il voulait entrer en moi afin de me marquer plus fortement de son influence, afin de se voir lui-même dans le miroir de son fils, afin de se prouver qu’il m’avait plu jusqu’à éveiller chez moi le désir de lui ressembler. Ainsi sa volonté de séduire et de dominer se satisfaisait en même temps que son orgueil. A ceux qu’il n’aimait pas, il imposait de se soumettre par la force, il les secouait par des sarcasmes brutaux et de dures plaisanteries… Moi, il m’aimait.

J’ai grand peur du souvenir, à cause de la déformation qu’il donne aux êtres évoqués : il les idéalise, il les change en poupées de cire immobiles et fardées, en figures d’exposition où le cœur ne bat plus. On se contente à l’ordinaire de ce musée Grévin, on en tire même vanité : il est le temple intime des familles bourgeoises ; on invite les gens à le visiter, sur un ton d’aimable condescendance ; on vous fait remarquer que tout y est bien rangé, bien propre. J’avoue que ce musée me paraît affreux, qu’il m’ennuie et parfois me soulève de dégoût. Une mémoire indulgente est souvent sacrilège : ne fardons pas nos souvenirs.

Sans y réussir toujours, je tâche cependant d’aimer ceux que j’aime, qu’ils soient absents ou morts, sous l’aspect qui fut le leur aux instants que choisit ma mémoire pour les reprendre à l’exil, à la nuit, à la désaffection ; ces instants où ils riaient, pleuraient, jouissaient de la vie, détestaient de vivre, où ils furent bons, injustes, gais, soucieux, volontaires, indécis, mais où ils furent eux-mêmes, où ils se firent aimer… Saurai-je y parvenir au cours de ces pages ?

Sur cette interrogation dubitative, je vous quitte et vais rejoindre bonne-maman.

II

« C’est toi, Ottavio ? Entre, mon enfant. »

Bonne-maman me fait le plus gracieux accueil. Elle est assise dans son fauteuil de satin bleu capitonné et lit le journal, sans beaucoup se servir du face à main réservé aux tout petits textes.

Une très vieille dame qui jamais ne fut jolie, mais dont l’expression demeure séduisante. Je l’ai souvent contemplée, jadis ; depuis lors, j’ai toujours gardé près de moi des portraits d’elle : lithographies, crayons, daguerréotypes fanés, effigies grossières ou fines, photographies prises par mes parents, et jusqu’à des illustrations découvertes dans des gazettes anciennes.

C’est elle à tous les âges : sa figure me reste ainsi présente, vivante, actuelle. Son charme composite est fait d’austérité tranquille, de douceur, de quelque malice qui passe dans les yeux, mais surtout d’une paix sereine dont l’influence rayonne alentour. On dirait que cette vieille dame se repose après avoir bien vécu.

Je la revois, vêtue d’une robe de soie noire à volants, dont le corsage est agrafé au cou d’un camée. Je revois ses petites boucles d’oreilles, son abondante chevelure blanche, roulée en nattes sur les tempes. Elle est chaussée de solides bottines, car, dès le soleil couché, elle ira se promener longuement dans le bois et cueillir des fleurs au jardin. Maintenant, il fait encore trop chaud : c’est l’heure paisible où l’on cause, où l’on se souvient, où l’on se permet un léger somme de quelques minutes à peine, quitte à s’en excuser ensuite avec un sourire :

« Que voulez-vous ! je deviens vieille… »

Elle naquit aux premiers jours du siècle qui tire à sa fin.

Jamais rien de négligé dans sa tenue. Elle réprouve, pour elle-même, l’usage des pantoufles, des robes de chambre : « A mon âge, il faut se surveiller. » Elle n’oublie sa discipline qu’à l’instant de ce petit somme si court, de ce repos de chatte que les créoles appellent plaisamment un « cabichat. »

Bonne-maman eut une vie très brillante : elle s’illustra toute jeune comme ballerine, bientôt après comme étoile. Elle fut l’enchantement des yeux de mille spectateurs extasiés. On l’admira d’un bout à l’autre de l’Europe.

« De mon temps, on allait peu en Amérique ; c’est dommage. »

Elle dansa devant des rois, des empereurs. En tous pays on célébrait ses danses ailées. Elle n’en fut nullement grisée :

« J’étais laide et j’avais les bras trop longs, mais on ne m’en voulait pas… »

Elle oubliait de dire que de cette légère disgrâce on faisait une grâce de plus en comparant ses bras trop longs à des guirlandes. Sur les murs du petit salon où je vais, enfant, causer avec elle, des vers manuscrits chantent sa gloire, signés de noms illustres. Je les lus dès que je sus lire. Je les lis encore aujourd’hui, bien que je les sache par cœur.

Du fait de sa mère suédoise, cette italienne fut protestante. Elle tenait beaucoup à sa religion, l’avait toujours pratiquée, s’en montrait fière, mais rien de dur ne gâtait, n’ossifiait ce sentiment profond. Il lui semblait tout naturel d’avoir été, en même temps, une protestante fervente et une déesse de la danse (Tersicore rediviva), comme aussi de fréquenter les cours en restant ballerine ; d’avoir épousé l’homme de son choix, certes charmant, au dire de ceux qui le connurent, mais qui valait moins qu’elle ; de s’être retirée du théâtre au moment de sa plus grande gloire, le soir où elle pensait avoir atteint son apogée, où Musset et tant d’autres la suppliaient, si elle ne voulait plus danser, de leur laisser au moins son ombre. On la vit encore aux somptueux bals des Tuileries, mais elle passait presque tout son temps sur les bords du lac de Côme où elle élevait ses enfants. Elle mena ensuite une vie paisible et bourgeoise, loin du vacarme des fêtes, et, devenue vieille dame, se retira en Provence, parmi les siens, dans un beau jardin planté d’arbres et de fleurs.

J’ai conservé d’elle un souvenir merveilleux. Quand elle me racontait des histoires d’autrefois, elle savait les mettre à ma portée. Dans son impeccable mémoire, elle faisait un choix. Il me semblait écouter les Mille et une Nuits. Ma crédulité étant entière et passionné mon désir d’apprendre, je la suivais dans ce pays féerique où les sylphides en ronde flottent au-dessus des étangs, où les rois viennent baiser la main des bergères, où, pour se poser sur la prairie obscure, on emprunte le chemin d’un rayon de lune. Grâce à elle, je me promenais dans un rêve, et ce rêve était d’autant plus étrange que, très avide de tout savoir à la fois, j’interrompais souvent le récit de bonne-maman pour quêter une explication et mettais sa réponse au même plan que le reste de ma science acquise.

Par exemple, elle me parlait peut-être d’un événement historique auquel elle avait assisté à la cour d’Autriche et disait : « Si j’ai bonne mémoire, ce soir-là, on jouait Orphée. » Je demandais aussitôt ce que signifiait ce vocable inconnu.

« Orphée… eh bien, tu vas comprendre : c’est le nom d’un grand poète qui chantait ses vers en s’accompagnant sur la lyre. Il aimait beaucoup une dame qui s’appelait Eurydice… »

S’ensuivait une biographie sommaire mais pittoresque d’Orphée. Ainsi, les fragments d’histoire, de mythologie, les contes de bonne femme, les descriptions de fêtes à Pétersbourg ou aux Tuileries et les petits faits de la vie courante formaient une même tapisserie à personnages, tendue devant mes yeux. De même, l’impératrice Eugénie, M. de Morny, les nymphes des eaux, Alfred de Musset, la garde russe, les bayadères d’Orient, les hamadryades, Vigny, Victor Emmanuel, la fée Carabosse et le Grand Turc appartenaient tous et toutes au même monde où je fréquentais familièrement… mais si bonne-maman avait le goût des légendes, il lui déplaisait fort d’en être le sujet.

« On pourra te dire, car cela a paru jadis dans les journaux, qu’un soir, en traversant les Carpathes, je fus surprise par des brigands, que leur chef fit étendre un tapis dans la clairière et qu’à peine avais-je dansé devant lui, comme j’en étais priée, que nous fûmes tous relâchés, mes compagnons de route et moi. Voilà un beau tissu de mensonges ; la date seule est vraie : je traversais en effet les Carpathes et notre diligence fut arrêtée, mais tout simplement par la police. On nous avait pris pour une troupe de contrebandiers. Ayant montré des passeports en bonne forme, nous fûmes autorisés à poursuivre notre voyage. — Tout le reste, mon petit, est de l’invention d’un journaliste. Ces gens sont terribles ! Lorsque, plus tard, tu liras des anecdotes sur ta grand’mère tu voudras bien en prendre et en laisser. »

Elle avait l’esprit précis, sans rien de sec.

D’autres scrupules la travaillaient : ce fut à son fils qu’elle les confia ; c’est de lui-même que j’en tiens le charmant aveu.

Chez moi, j’ai toujours eu devant les yeux, dominant la desserte de la salle à manger (elle s’y trouve encore), une grande toile, de peinture assez médiocre, datée de 1834, qui représente bonne-maman et son frère dans la Sylphide. Le danseur, vêtu d’un costume écossais tout à fait impeccable, dort au fond d’un vaste fauteuil à oreillettes, la danseuse, en jupe de souple gaze, est agenouillée à ses pieds. Cela se passe dans la haute salle de quelque manoir.

« Un jour, disait la vieille dame, tu expliqueras bien au petit que jamais je n’ai paru en scène avec une jupe aussi légère. Je veux qu’il le sache : ce tableau pourrait l’étonner à juste titre. D’autre part, lorsque l’empereur Nicolas de Russie me fit danser le Dieu et la Bayadère à Pétersbourg, il chargea un chambellan de me transmettre, dès la chute du rideau, ses compliments sur la parfaite retenue que j’avais mise à interpréter cette œuvre qui, jusque là, passait pour indécente. »

Ma chère bonne-maman était en partie de souche luthérienne ; je vous l’ai dit.

Je fus élevé par mes parents dans son atmosphère : ils me voyaient avec plaisir écouter ses récits, lui poser des questions absurdes ou naïves, l’accompagner dans ses promenades, m’imprégner d’elle en quelque sorte. Vieillesse admirable d’un corps robuste, sans tares, d’un esprit sensé, ouvert et charitable… Il naissait d’elle une ambiance exquise, faite de douceur, de philosophie, de tranquille gaîté : ceux qui l’approchèrent à cette époque, ceux surtout qui furent ses amis, en subirent le charme prenant. Mon père l’adorait, ma mère disait que son seul regard donnait de l’apaisement. Comment ne l’eussé-je pas aimée ?

Elle conservait avec grand soin, dans un petit coffret en bois des îles, le plus singulier, le plus touchant souvenir de ses jours illustres : deux chaussons de soie noire qu’elle portait, ce soir de gala où, pour la dernière fois, elle parut devant le public. Dans sa loge, elle les signa l’un et l’autre, à l’encre, inscrivit, non sans quelque mélancolie, je pense, la date décisive et les coucha pour toujours au fond du coffret d’amaranthe… Pour toujours, non : pas tout à fait.

Mon père m’a conté qu’à l’époque où bonne-maman venait de se retirer en Provence, une jeune amie qui lui rendait visite s’étonna de l’élégance menue, de l’invraisemblable étroitesse de ces chaussons, qu’elle lui montrait, déclarant qu’ils n’étaient à la mesure d’aucun pied de femme. Bonne-maman tâchait de la convaincre et n’y parvenait pas : la dame s’obstinait à douter, pour des raisons de bon sens, supposait un défaut de mémoire, alléguait l’effet réducteur des années sur ce très peu d’étoffe cousu à ce très peu de cuir.

« Et cependant, j’ai dansé, portant ces mêmes chaussons.

— Non, chère Madame, ce n’est pas croyable !

— Je vais donc vous le prouver. »

D’une main preste, elle déboutonna ses bottines de jardin, se déchaussa, saisit le chausson de droite… oh ! ce fut l’affaire d’un instant !

Déjà la personne incrédule s’extasie, lève les bras au ciel, se confond en excuses bavardes, quand se révèle à ses yeux un spectacle assez imprévu. — L’ancienne Sylphide s’est levée, elle avance son pied droit, se recueille, puis, d’un mouvement soudain, plein de grâce encore, fait, en pinçant la jupe trop longue, une pointe sur ce pied chaussé de noir : une pointe de très courte durée, une pointe presque insaisissable, une pointe à peine, si l’on peut dire, mais une pointe !

Et l’on n’apercevait, aussitôt après, dans le large fauteuil de satin bleu, que la vieille dame de tout à l’heure, un peu essoufflée, qui souriait avec malice.

Que n’étais-je là pour voir cette scène ? que n’ai-je pu en recueillir directement le souvenir exquis ?

Elle eut son commentaire, bien des années plus tard, à une époque où la danse de théâtre avait retrouvé tout son prestige, où les ballets faisaient, encore une fois salle comble, où l’on se laissait enchanter, comme jadis, sous le couvert de rythmes, de gestes nouveaux, de couleurs nouvelles.

Une admirable danseuse venait de dîner chez moi avec quelques amis et ne cessait de me faire parler de bonne-maman. — Au gré de ceux que sa grâce ravissait, elle aussi devait se retirer du théâtre trop tôt. Est-ce pour cela qu’elle me posait tant de questions, et si diverses ? A certaines je ne pus répondre : questions de métier précises, détails de chorégraphie qui passaient de loin ma compétence. — Elle m’aidait alors et tâchait de me mettre sur la voie, puis souriait et s’indignait en même temps d’une ignorance à ce point grossière.

« Vous devriez tout savoir d’elle ! tout !… Vous aimez mieux écrire des livres ? Est-il possible ! »

Une dentelle, un châle, un bijou, une paire de castagnettes d’ébène lui procuraient l’émotion la plus touchante, faite de sympathie, d’active curiosité. Je lui montrai enfin les deux petits chaussons de soie noire… Elle ne dit mot. Je les lui confiai quelques instants : elle les tenait dans ses mains ouvertes sans oser vraiment les prendre. Son expression respectueuse et grave était belle à voir. Un peu craintive, elle les couvait des yeux, comme l’on regarde de près un oiseau… Pensait-elle que les deux chaussons magiques fuiraient soudain, dressés sur leurs pointes et s’échapperaient entre ses doigts ?

« Cher Monsieur, dit la jeune danseuse en me rendant les objets de son culte, je dois créer, lundi prochain, ce nouveau ballet dont je vous ai souvent parlé et que j’aurai tant de plaisir à danser enfin. J’y paraîtrai dans un costume que madame votre grand’mère aurait pu porter elle-même : très romantique. Je compte que vous viendrez me voir dès que je sortirai de scène, le rideau baissé… J’aurai peut-être à vous présenter une… requête et, comment dirai-je ? à vous communiquer quelque chose. »

Etrangère, dans son français de conversation facile et courant, se glissait parfois un mot incertain.

Je ne manquai pas d’être exact au rendez-vous — Ce soir-là elle fut plus exquise que jamais, d’une grâce langoureuse, très romantique en effet, et ce n’était pas seulement dans sa jupe souple et gonflée que j’imaginais bonne-maman, mais bien dans tout son rôle.

La salle semblait prise de folie ; on la rappelait à grands cris et le bruit des applaudissements me parvenait comme un tumulte, en ce coin des coulisses où je m’étais glissé.

Elle parut. Je lui baisai les mains, mais coupant court aux compliments dont j’accompagnais mon salut, elle demanda, à sa femme de chambre qui passait, un stylographe.

« Voilà, dit-elle, cher Monsieur : vous m’avez donné un trop grand bonheur, après dîner, chez vous. Il faut marquer la date. Voulez-vous poser à distance respectueuse des deux petits chaussons noirs, je veux dire pas trop près, (mais pas trop loin non plus !) ce gros vilain chausson rose ? »

Elle se déchaussa du pied droit et inscrivit sur la soie une dédicace datée… La « communication » était faite.

Madame, si les hasards de la vie vous ramènent jamais en France, m’accorderez-vous l’honneur de dîner encore à cette table où vous fûtes déjà reçue ? Vous y trouverez, j’espère, les mêmes amis qu’à votre premier passage et pourrez voir le chausson rose posé ni trop près ni trop loin des chaussons noirs, ainsi que vous m’en exprimiez le désir.

Enfant, je savais déjà que la gloire avait touché bonne-maman, qu’elle se différenciait de façon nette des autres êtres qui m’entouraient, non point par son âge seulement, mais par sa renommée, par cette atmosphère singulière qui régnait dans son voisinage et qui dépaysait en quelque sorte. Je ressentais l’influence chérie, je m’attachais à la subir, j’y trouvais d’incomparables délices.

Après-midi d’été parfaites où elle daignait me dire, tout en travaillant à un ouvrage de tapisserie :

« Ottavio, tu vas me rassortir ces trois brins de laine et, si tu veux, je te raconterai des histoires…

— Oh ! oui, bonne-maman ! »

Elle s’étonnait, paraît-il, que j’eusse un tel goût pour ses récits :

« Je dois ennuyer le petit avec mes vieux radotages. »

M’ennuyer !… je la suivais chaque fois vers des pays enchantés ; elle éveillait en moi le goût du rêve, le goût des longs voyages et me montrait par ses phrases simples et cursives, mieux que n’eût fait nul autre narrateur, des spectacles dont mes yeux restaient éblouis.

« Ce soir-là, l’empereur d’Autriche donnait une grande fête en l’honneur du mariage d’une de ses filles… »

Assis à ses pieds, sur un coussin, je serrais entre mes doigts les écheveaux de laine, je cherchais le ton demandé, mais ne perdais cependant pas un mot du récit que faisait la voix un peu éteinte, toujours précise, qui me parlait des grands de la terre, de leurs amusements et des belles féeries où ils se complaisaient.

Mes parents s’en rendaient bien compte. A ce propos, maman fit même, un jour, à sa belle-mère de tendres reproches :

« Vous gardez vos souvenirs pour Ottavio ! nous en voudrions notre part et y trouverions autant de joie que lui, mais vous refusez d’évoquer le passé, chaque fois que nous vous en prions…

— C’est, ma chérie, répondit la vieille dame, que, m’adressant au petit et à lui seul, je puis me rappeler le passé dans tout son éclat, avec ses plus belles couleurs et cette fraîcheur qu’il n’a eue peut-être qu’à l’instant même où je commençais à le vivre. Le reste : les ombres, les défauts, les vilains traits du monde où j’ai passé, ne regardent pas un enfant et ne l’intéresseraient guère. Il trouve tout simple de se promener dans un rêve perpétuel, de n’admirer que des merveilles : ses yeux sont purs. Vous faisant les mêmes récits, mes souvenirs se présenteraient d’autre façon et souvent j’en aurais de la peine, au lieu que, parlant à Ottavio, je suis la première à trouver que tout est beau, gracieux, éblouissant. A ces moments, ma mémoire ne me fournit rien d’autre… Il comprendra bien assez tôt que, vénéré par son peuple entier un grand homme peut être quand même un méchant homme, une femme très belle, adorée par tous, une femme méchante. — Lorsque, plus tard, il se souviendra de sa grand’mère, je ne veux pas que ce soit par moi qu’il ait appris la vanité des choses et qu’il ait su qu’un décor de théâtre examiné de trop près n’est certes pas un joli spectacle. »

Je fus très ému quand, un soir, à Paris, bien des années plus tard, ce propos de bonne-maman me fut répété. Les histoires qu’elle me contait à moi me tenaient dans le ravissement. Elle parlait d’une voix reposée, très douce à entendre, et parfois un sourire spirituel animait le vieux visage ridé. Je me sentais heureux de rester immobile, assis à ses pieds, tandis qu’elle travaillait à parfaire quelque motif de tapisserie sur un encombrant métier dont craquaient les vis et les jointures.

La voici qui me distrait par une anecdote familière où j’entre sans peine, comme chez moi, un jour que je me suis réfugié auprès d’elle, craignant une semonce de mes parents.

« Allons ! ne te désole pas, Ottavio ! C’est très mal d’avoir fait un tour au jardin quand tu aurais dû recopier ta dictée, mais je ne pense pas que ton père te gronde beaucoup. Moi aussi, jadis, je fus paresseuse… Mais oui ! ta bonne-maman avec son bonnet et ses lunettes a été une petite fille, et quand il me fallait travailler, souvent je préférais autre chose.

« A l’époque où j’apprenais à danser, il arrivait parfois que l’on ne pût m’accompagner au cours. Mon père s’absentait fréquemment, ma mère donnait des leçons de harpe dont elle jouait à ravir ou faisait de la broderie qu’elle cherchait à vendre. Nous n’avions pas de domestique.

« Je partais donc seule et, j’ai honte de te l’avouer, Ottavio, quelquefois je n’allais pas bien loin ! Je flânais avec mes petites camarades, j’admirais les magasins, les fleurs, les beaux uniformes des officiers de la garde… Cela se passait à Vienne, la capitale de l’Autriche. A mon retour, je faisais de gros mensonges, mais comment ne m’aurait-on pas crue ? Danser, ça donne toujours très chaud : il faut changer de linge… J’avais donc soin de mouiller à la fontaine celui que je rapportais dans mon cabas. Alors maman m’offrait à boire une tasse de bouillon ou un verre de vin de Bordeaux, pour que je ne prisse pas froid… Non, Ottavio, tu ne dois pas rire : c’était très mal… »

Mais elle riait avec moi.

« Je mentais aussi d’autre façon.

« Quand des amis venaient passer la soirée chez nous, on ne manquait jamais de me faire danser, ce qui m’amusait beaucoup. Alors je composais des pas, des danses au gré de ma fantaisie et disais que mon professeur me les avait enseignés. Je ne sais vraiment trop ce que j’exécutais devant nos amis rassemblés, mais souvent je les voyais pleurer, ce qui me rendait toute fière. Je dansais aussi quand maman jouait de la harpe ; l’inspiration me venait d’après le sentiment de la musique, comprends-tu, mon petit ? et, plus tard, cela m’a beaucoup servi pour varier ma danse. N’empêche que, petite fille, je disais toujours que je répétais la leçon du professeur, afin d’arrêter la critique. Cela, Ottavio, était très vilain car, en somme, je manquais de courage…

« Et puis, un jour, ce fut le vent qui m’apprit à danser. Tu entends bien ? le vent ! Il soufflait fort. J’eus grand’peine à traverser la terrasse de notre maison. Il me jetait à gauche, il me jetait à droite ; je crus tomber, j’étais furieuse et ne pouvais avancer, quand, tout à coup, je pensai que ces mouvements saccadés et brusques manquaient de grâce. J’essayai donc de m’arranger avec le vent, de m’allier à lui, de le tromper en l’occupant à souffler sur mon châle, de me faire pousser, tandis que j’esquissais une glissade, de tourbillonner moi-même, à ses côtés, comme s’il me servait de danseur, et soudain de le fuir en me mettant à l’abri du coin de la maison d’où je le narguais à mon aise.

« C’était l’idée d’une danse nouvelle. J’en fis, dix ans après, un pas qui fut célèbre, quelque temps, à l’Opéra de Paris et me valut les compliments de toute la cour. Il s’intitulait « Nymphe perdue dans le vent ».

— Encore, bonne-maman ! Encore !…

— Et, maintenant, va recopier ta dictée. »

III

Un jour, je rencontrai Pamphile.

Le bois de pins qui monte au flanc de la colline est un lieu choisi pour les courses, les jeux, les longues méditations et les rêves. Coupé d’abord d’une longue allée plus spécialement dévolue aux promenades quotidiennes de bonne-maman, il m’appartient au delà où commence proprement mon domaine. Je m’y sens libre et si quelque personne aimable, en visite chez mes parents, demande à me voir, « Ottavio est dans le bois » passe pour une réponse suffisante et coupe court à des recherches indiscrètes, d’ailleurs malaisées.

Un bois, un bois très grand, à la mesure d’un royaume, où l’on joue à se perdre, à se retrouver par des signes tracés à la craie sur le tronc des arbres et par les empreintes laissées dans le sable des sentiers, où l’on cherche l’abri d’un buisson noir pour se tapir, pour rester silencieux en écoutant chanter les oiseaux, tel est mon bois.

On a, en Provence, la fâcheuse habitude de massacrer les petits oiseaux. Rôtis, ils font un plat succulent et leur jus se mêle de façon délectable aux croûtons frottés de lard, mais je pense que mes parents n’en appréciaient pas l’excellence, car jamais un coup de feu ne retentit dans le bois de pins.

Un bois où des échappées s’ouvrent tout à coup, au détour du chemin, sur la mer, ses moirures et ses voiles ; où des rochers blancs se révèlent parmi la broussaille basse ; où des pentes couvertes de brindilles permettent de se lancer en traîneau et de couronner sa course d’une culbute ; un bois magique, enfin, puisqu’il me sépare du monde, me donne le goût de la solitude et m’enchante de son prestige. — A ce bois il faut un « génie des bois ». C’est pour cette raison que Pamphile vit le jour.

Bonne-maman m’avait-elle conté quelque légende où paraissait ce génie des bois ? M’étais-je plu à contempler dans un livre l’image qui me le représenterait ?… il se peut, mais je n’en garde pas le moindre souvenir. J’ai la conviction que Pamphile naquit de moi seul. Et j’ignore tout de même la raison qui me fit le baptiser ainsi. Il me semble incroyable que je me sois intéressé en ce temps ni plus tard au peintre grec du quatrième siècle avant notre ère qui fonda l’école de Sicyone (renseignement pris dans Larousse).

Je vais donc vous présenter Pamphile : un vieux petit bonhomme aux cheveux tout décolorés, au visage glabre, haut en couleur, aux yeux mobiles, malicieux, de teinte verte. Assis par terre, entouré d’un épais fourré, ombragé de grands pins, il est vêtu de rouge, coiffé d’un béret rouge, chaussé de bottes rouges, et la première fois que je crus le voir, il tenait entre ses doigts une très rouge tulipe.

Je fréquente Pamphile, je cause avec Pamphile, je me promène en sa compagnie, je lui parle de moi, il m’apprend de nouveau, il m’apprend mieux tout ce que j’ai entendu raconter par d’autres. Les contes que me fait bonne-maman, Pamphile m’aide à les vivre ; les aventures que m’a décrites papa, grâce à Pamphile je m’y jette à corps perdu, j’en jouis jusqu’à l’essoufflement et même je m’en glorifierais si un scrupule, je ne sais quelle pudeur inavouée, ne me retenait aussitôt.

A l’ordinaire, je ne parle pas de Pamphile : je le garde pour moi. Lorsqu’un problème m’obsède, un de ces problèmes dont se tracassent les enfants, c’est à lui que je l’expose afin qu’il m’aide à le résoudre. J’ai pleuré près de Pamphile à cause d’une trop vive blessure d’amour-propre, d’un chagrin trop cuisant, et c’est à lui que j’ai demandé le courage qu’il me faudrait montrer, le lendemain, pour régler un différend avec quelqu’un de mes camarades.

Ainsi furent transposés, par les soins de Pamphile, les contes de Perrault, ceux de Mme de Beaumont, d’Andersen, les sujets de ballet de bonne-maman, le voyage d’Alice au pays des Merveilles et celui qu’elle fit dans le pays charmant qui se découvre derrière l’eau verticale des miroirs, de grands livres d’images déjà relégués au grenier, certains romans de Jules Verne et même la gazette de chaque jour, telle que je l’apprenais par les propos de table ou de veillée.

Pamphile m’apprit à connaître familièrement les faunes aux cornes pointues, les naïades qui savent se mélanger à l’onde, la nymphe qui naît et meurt dans sa fontaine, les hamadryades aux bras rameux, aux doigts feuillus, les sylphes habiles à la danse. C’est encore lui qui me fit voir de loin, car ils m’effrayaient un peu, les centaures, et le souvenir n’a pas faibli en moi de ce centaure à robe noire qui se grattait si rageusement le flanc contre l’écorce d’un platane et tenait dans sa poigne (pourquoi ?) un bâton ferré. J’aperçus aussi les sirènes, je les devinai du haut de la colline et je crois vraiment que je dus même les entendre, mais la faute initiale en est à mon père qui m’avait résumé une bien belle histoire où certain roi subtil et malheureux cherchait à travers les mers la route difficile de son retour.

A cette époque, vous m’eussiez demandé si je croyais à l’existence de Pamphile que je m’en serais tiré par un haussement d’épaules ou une retraite dissimulée. Certes, je ne doutais pas que Pamphile appartînt au royaume de la Belle au Bois dormant, mais j’y appartenais moi-même tant que duraient mes courses vagabondes, mes chasses en Afrique équatoriale, mes voyages dans la lune, mes projets et mes rêveries. Pamphile existait donc pour le moins autant que vous, mais pas au même moment. Il reparaissait à l’instant où vous me laissiez en paix, où mes petits camarades rentraient chez eux, où les leçons que me donnaient mes parents étaient finies, où je me retrouvais seul dans le bois.

Pamphile m’a ouvert de ses mains un peu noueuses une porte qui, sans lui, serait restée fermée, et je revois avec plaisir son image ancienne, ses cheveux de teinte cendrée qui lui retombaient dans les yeux, son regard instable, son teint rubicond, son béret rouge. Il n’entrait jamais dans la maison ; jamais je ne le vis au jardin ni dans ma chambre : il ne quittait pas ce bois enchanté où tout se transposait de façon si belle et singulière, où l’ombre et le reflet, l’apparence fugitive et le plus bel écho prenaient leur vraie importance, comme la voix confidentielle des brises et le visage vivant de la fleur.

Pendant quelques années, Pamphile décora de mille dessins inattendus, de mille arabesques, cette toile de fond de ma vie quotidienne. Il fut en quelque sorte le maître et l’ordonnateur de mon esprit d’enfant. Le souvenir que je garde de lui, singulier et divers, n’éveille ni reproches ni regrets chez l’homme que cet enfant est devenu : je l’aime encore.

Pamphile ne me quitta pas brusquement, il s’éloigna en souriant, sans me faire de peine, ayant joué son rôle. J’habitai moins la campagne, d’autres influences se marquèrent en moi, et puis, un jour, lorsque je me pris sérieusement à lire, à me passionner de lectures, à tenir jusqu’à l’aube ma lampe allumée, afin de lire encore malgré de sévères défenses, Pamphile disparut pour de bon. Au cours de mes promenades solitaires, l’arbre me parut être un arbre, la source, une source, rien de plus, la mer, une plaine d’azur et de reflets, mais je ne distinguai plus ni la main faite de feuilles, ni l’épaule nacrée, ondoyante et nue, enfin le bruit lointain des vagues ne m’apporta qu’un chant liquide où je ne découvrais la voix de la sirène qu’en me rappelant de beaux vers.

IV

Aujourd’hui, toute la maison paraît inquiète ; on y marche à pas feutrés et rapides. Quelques murmures, un ordre donné, reçu, des portes ouvertes avec précaution, refermées aussitôt, sans bruit… Cette activité silencieuse me fait peur. Dans un couloir, j’ai rencontré la femme de chambre : elle semblait gênée.

Mes parents m’ont dit de rester au jardin, sans trop m’éloigner, pourtant. Je ne sais, dès lors, de quelle façon employer mon loisir. Oppressé comme avant un orage, rien ne m’intéresse. J’erre inutilement, je tourne autour de la maison. Quand je me suis penché sur la fenêtre de l’office, c’est à peine si Rose m’a dit bonjour. Le jardinier ne me fait pas un meilleur accueil : il s’occupe de ses framboisiers et ne répond que par monosyllabes. On me dédaigne à l’écurie. Alors je m’en vais, je tourne, je tourne comme un chien autour de cette maison hostile qui ne s’ouvre plus à moi.

Oui, je sais que bonne-maman est malade ; j’en ai du chagrin ; cependant, l’hiver dernier, elle souffrit d’un catarrhe et resta couchée près d’une semaine. A cette heure mon anxiété est toute différente : au juste, je me sens perdu.

Détresse d’enfant, peine dont la raison demeure obscure, qui se rapproche plus de l’effroi que de la douleur. J’aime mieux que Bianca ne soit pas venue ; d’ailleurs il n’en a pas été question. J’ai besoin de solitude et je souffre d’être seul. Nos jeux eussent manqué d’entrain. Une lourde paresse m’accable et, phénomène insolite, je m’ennuie.

Je m’assieds enfin à ce coin de la terrasse d’où l’on découvre la mer, mais ce n’est pas la mer que je regarde : je regarde à mes pieds un tas de cailloux, j’y prends des pierres, une à une, et tâche de composer des dessins sur le sable. Cela fait passer le temps.

Le soir tombe. L’heure que j’aime est venue, où l’on reconnaît mal les choses, où l’on s’imagine qu’elles sont autres, où l’on achève sa journée en un délicieux mystère si fertile en surprises, mais cette heure je ne la reconnais pas. J’ai froid ; j’ai froid d’être seul ; j’ai froid en moi-même. Ce mur, là-bas, est trop clair, ce bouquet d’arbres trop noir et le grand trou violet où la mer s’endort est trop profond. — Ah ! si la honte ne m’en empêchait, je pleurerais volontiers pour me réchauffer le cœur !

« Ottavio ! »

C’est maman qui m’appelle du perron. Je cours la rejoindre au plus vite et la trouve toute changée. Jamais je ne l’ai vue ainsi. Elle pince les lèvres comme l’on fait lorsqu’on a mal ; sa voix aussi est différente : très calme, très unie et cependant étrangère. J’en suis bouleversé, sans savoir pourquoi.

« Ottavio, me dit-elle, je remonte au premier étage. Va rejoindre ton père dans son bureau. »

Et puis elle me sourit d’un sourire difficile, très tendre, certes, mais difficile ; je ne trouve pas d’autre mot. Ce sourire contraint, je puis encore me le représenter aujourd’hui.

Papa m’embrasse et me caresse les joues. Son visage ni sa voix ne semblent changés.

« Assieds-toi, mon petit, écoute-moi bien : je vais te parler très sérieusement, comme à un grand garçon. »

Il tousse et respire un peu fort.

« Tu savais, n’est-ce pas ? que ta bonne-maman était malade. Nous ne t’avions pas dit qu’elle était même très malade, depuis dimanche dernier. Cet après-midi, à trois heures, elle est morte, mais elle n’a pas souffert. Le médecin déclare qu’elle s’est éteinte : cela signifie qu’elle est morte doucement, au lieu que, pour mourir, on a quelquefois très mal. Tu ne la verras plus. »

Je ne verrais plus bonne-maman !…

Aucune douleur, point de larmes… je me sentais tout ahuri, tout éberlué et ce que Papa venait d’affirmer ne me paraissait pas vrai. Ne plus voir bonne-maman ! cela était impossible. Je le lui dis du mieux que je pus.

Brusquement, une idée nouvelle surgit : les morts, on les emporte au cimetière, mais bonne-maman, on ne l’avait pas emportée, elle devait être encore dans sa chambre, au premier étage, couchée dans son lit, bien tranquille, comme si elle dormait… Je voulais la voir, tout de suite.

Mon père m’avait écouté en silence. Il ne répondit rien, d’abord, puis murmura d’une voix un peu confuse :

« Nous en avions déjà parlé. En somme, puisque nous te traitons en grand garçon et que tu désires dire adieu à quelqu’un que tu as beaucoup aimé, c’est ton droit de le faire. Tu trouveras ta mère là-haut. Ne la dérange pas. Je t’attendrai ici. »

Papa me regardait fixement. Ses yeux étaient pleins de larmes. Je le laissai à sa peine.

Une seule lampe éclairait la grande antichambre. Je m’engageai dans l’escalier sombre et le gravis à pas comptés… Comment serait bonne-maman ?… Couchée dans son lit, tranquille, ayant l’air de dormir, oui, mais morte… Je ne concevais pas cela ; je ne l’imaginais pas. Maintenant j’allais le voir.

Je montais de plus en plus lentement. Pourquoi l’ombre m’était-elle si désagréable ? pourquoi le silence me gênait-il à ce point ? Je n’avais pas peur : ce sont les petits imbéciles qui ont peur, la nuit. Je me sentais simplement troublé de façon affreuse, non de la nouvelle que je venais d’apprendre et qui ne m’atteignait pas encore, mais d’avoir vu les yeux de papa pleins de larmes. Je ne pouvais m’y habituer. La vision m’obsédait de ses yeux immobiles, tout baignés de pleurs qui ne tombaient pas le long des joues, qui attendaient peut-être que je fusse parti.

Je savais bien que l’on se retient de pleurer quand les larmes sont prêtes, mais je le savais pour moi seul. Que papa sentît de même, cela me chavirait. — Journée étrange où j’avais vu ces larmes de papa, ce sourire difficile de maman, lorsqu’elle m’appelait au jardin…

Une maison baignée dans la pénombre et le silence, un enfant qui monte l’escalier en comptant les marches, la cervelle pleine de pensées mal définies, de sensations brouillées… Enfin je me trouvai sur le palier, devant la chambre où il me fallait entrer.

Je poussai doucement la porte…

Maman était assise sur une chaise basse, au pied du lit, la tête appuyée dans ses paumes. Je vis bonne-maman couchée, les cheveux coiffés d’un fichu de dentelle, les mains croisées sur sa poitrine. Tout auprès, il y avait quelques fleurs : des roses prises au jardin. J’avais aperçu le fils du jardinier qui les apportait, quand je tournais comme un chien autour de la maison. Je m’approchai de maman.

« Ah ! c’est toi ! fit-elle, un peu effrayée.

— Je viens dire adieu à bonne-maman.

— Elle t’aimait bien, mon petit. »

Alors seulement, je regardai la morte. Je reconnus le cher visage tout ridé et l’expression de repos souriant que j’avais accoutumé de voir sur ses lèvres. Dormait-elle ? Non, certes, on ne dort pas ainsi. Je compris aussitôt que c’était là un autre sommeil. Je ne ressentais encore aucun chagrin. Cela devait être pour plus tard. Il me venait même au cœur une singulière douceur à considérer ainsi ma grand’mère morte. J’aurais voulu lui parler, mais je n’osais pas, sans doute pour ne pas effrayer maman une fois de plus. Alors je pensai qu’il fallait prier. En priant on parle ; c’est presque la même chose et personne ne s’en aperçoit. Je me mis donc à genoux, quelques instants, puis me relevai. Je baisai les vieilles mains froides, très froides sous le baiser… Où donc avais-je lu que les morts sont froids ? Je baisai le visage chéri et restai ensuite debout, sans bouger, en contemplation profonde. Je serais resté longtemps si maman ne m’avait dit à l’oreille, tout bas :

« Ottavio, tu devrais rejoindre ton père : il a peut-être besoin de toi. Il souffre beaucoup. Tu comprends, c’est sa maman qu’il a perdue. »

Elle m’embrassa et je sortis.

Mon père me fit asseoir tout près de lui, tout contre lui.

« Ecoute, Ottavio : nous allons rester ensemble. J’ai beaucoup de peine et il ne faut pas le montrer. C’est difficile. Tu m’aideras. Et puis, je dois recevoir un tas de gens qui se sont annoncés. J’aimerais mieux être seul, mais on ne peut pas faire autrement. Si tu veux bien, tu ne me quitteras pas de la soirée. Ça me console de t’avoir là, de te savoir là. Tu seras gentil avec les visiteurs. Ils viennent nous dire qu’ils ont aussi de la peine. Je me suis arrangé pour que tu dînes avec ta mère ou moi sur un coin de table et, plus tard, quand tu auras sommeil, tu me feras signe. Maintenant, je vais te laisser, un instant et monter chez maman. »

Il a dit « chez maman ». Il veut dire chez ma bonne-maman. C’est bien sa maman qu’il a perdue !

« S’il vient des gens, tu les recevras, tu les prieras de s’asseoir et tu leur expliqueras que je descends bientôt. »

J’aimais déjà beaucoup mon père, mais je crois que ces paroles qu’il prononça, le soir où mourut sa mère, firent plus pour me lier à lui que toutes ses intelligentes et tendres bontés.

V

Maintenant, c’est de toi que je voudrais parler, de toi, maman… mais saurai-je ?

De ce que je dois à mon père, je me rends assez bien compte ; il n’en va pas ainsi pour maman. Lorsqu’un problème se présentait que je ne pouvais soumettre à mon père, sans doute parce qu’il était trop complexe ou d’exposition malaisée, c’est à elle que je m’adressais.

« Raconte ton histoire clairement, m’eût répondu papa. Quand j’aurai compris, je tâcherai de te faire comprendre, mais il faut que je comprenne d’abord. »

Maman ne demandait pas à comprendre d’abord : elle voulait seulement sentir comme moi et souffrir de ma perplexité, de ma peine. Elle n’y parvenait que trop bien ! — Refuge sûr où le vent du large ne parvient pas, où l’on s’apaise, où l’on reprend le goût des aventures et celui de les revivre.

Sitôt passées mes années d’enfance, je trouvai en ma mère une amie et, de même que, jadis, elle accueillait mes balbutiements confus, pour en démêler, par science du cœur, le sens obscur, de même, plus tard, elle sut écouter encore et bien entendre la confession brouillée de mes scrupules d’adolescent et de mes peines d’homme.

Dès que je parvins à me la représenter un peu, (ce fut d’ailleurs assez tôt,) je l’admirai. J’admirai la force d’âme qui lui permettait de tenir pour méprisables les inconvénients, les douleurs, la torture d’une santé brisée ; j’admirai sa gaîté courageuse, son rire jeune qui, vraiment communiquait la joie. Malade, elle se savait déjà guérie et tâchait d’agir en conséquence ; guérie, elle l’était aussitôt pour toujours et regardait l’avenir en souriant, sûre d’elle-même, sûre de lui. Noble leçon de vaillance… un enfant pouvait-il en sentir tout le prix ?

Ce n’était pas, chez elle, du stoïcisme, le mot seul lui eût déplu, encore moins cette résignation que les lois religieuses enseignent. Non : elle aimait de vivre, elle aimait la vie avec tant de ferveur qu’il lui paraissait tout simple de surmonter l’obstacle, de le nier au besoin… et de rire allègrement quand d’autres eussent pleuré. Elle partageait volontiers toutes les peines d’autrui, d’une âme indulgente ; elle n’admettait pour elle-même que les souffrances morales ; le reste étant du ressort des médecins et de son propre courage.

J’ai toujours remarqué chez elle un défaut manifeste qu’elle n’ignorait pas, qu’elle avouait, au besoin, en toute simplicité, qui participait, je crois, de l’essence même de son caractère : maman était injuste, naïvement, violemment injuste. Comme elle sentait avec passion, elle exprimait aussi avec passion ses sentiments ; elle savait détester comme elle savait aimer, de façon absolue. Papa lui objectait-il quelque chose, de même que je fis plus tard, elle accueillait le propos d’un air où l’irritation ni la stupéfaction ne se dissimulaient : positivement, elle n’en croyait pas ses oreilles. Si l’objection tenait bon, malgré sa vive défense, si l’on revenait patiemment à la charge, par d’habiles prières et des raisons précises, elle écoutait sans rien dire, renfrognée un peu, agitée en son for intérieur, mais résistant toujours. Puis, un soir, à la veillée, au cours de quelque causerie, elle revenait soudain à ce point litigieux qui semblait abandonné, pour achever le débat de façon assez inattendue :

« Je vois bien que tu as raison, tout à fait raison. Je cède, je m’avoue vaincue… oui… mais je ne puis m’obliger à sentir autrement. J’agirai autrement, cela va sans dire, puisque j’ai tort. Néanmoins, je garde mon point de vue faux, je ne saurais m’en empêcher. A partir d’aujourd’hui je ne le laisserai plus voir ; il restera en réserve ; toi-même, tu ne le verras plus. Inutile de m’en reparler. Ça n’empêche… »

Suspension pleine de réticences qui n’influera en rien sur sa décision. Elle fera comme elle a dit.

Si impérieuse, si entière, maman se mêle cependant assez peu de ce qui m’occupe personnellement. S’intéresser avec vigilance lui suffit. Sauf dans les cas évidents où l’aide maternelle s’impose, jamais elle n’intervient : elle me laisse me débrouiller tout seul, mais, pour les joies, elle m’offre l’accueil délicieux de son rire, elle s’amuse, semble-t-il, autant que moi, elle est tout aussi contente, et, pour les peines, je trouve sa douceur, des paroles tendres, des silences attentifs qui appellent la confidence, qui la rendent aisée.

Je n’ai pas ressenti pour mes parents ce respect aveugle qui paraît de mise et qu’on leur doit dès l’abord. Ils me demandaient autre chose. Peu à peu, l’amitié pleine de ferveur que maman m’inspirait, l’admiration parfois épouvantée que j’avais pour papa se doublèrent de respect, d’un respect raisonné dont je n’ignorais pas la cause, mais je ne les ai pas respectés d’avance, afin d’obéir à la loi. De cela je suis bien sûr.

Camaraderie attachante dont le souvenir m’est resté présent et délicieux, qui me liait à ces deux êtres : à mon père, plus fort que moi et dont je comprenais la vigueur physique et morale, qui m’effrayait, mais en qui j’avais confiance… à ma mère, vaillante, grave, un peu taciturne, puis, soudain, rieuse et bavarde ; malade et ne permettant pas qu’on en tînt compte, qui, je le savais obscurément, déjà, s’appuierait, un jour, à mon bras et me demanderait, sans phrases, l’aide d’un ami, si ses forces venaient à faiblir tout à fait… J’eusse assurément eu mauvaise grâce à prétendre au rôle d’enfant incompris et malheureux.

Je ne crois pas m’être jamais imaginé que maman fût belle. Il me semble l’avoir vue, dès que je sus voir, comme elle était en vérité. Son visage montrait-il plus de force que de douceur ? Non, ses expressions variées révélaient tantôt une tendresse exquise, tantôt la plus farouche énergie et tout cela se fondait en cette gaîté, en cette joie de vivre, en ce besoin de participer pleinement à la vie et d’y goûter du plaisir, même aux instants où la souffrance, le malaise physique, la peine morale paraissaient l’interdire. Un visage vivant, intelligent et mobile, éclairé par des yeux rieurs… Je ne remarquais pas, alors, les traces de fatigue que la douleur y avait inscrites. Pourtant elles s’y découvraient déjà.

Sans pouvoir en parler savamment, ni d’ailleurs y prétendre, elle aimait par instinct les choses belles. Des aspects de la nature, des créations de l’art, celles de la musique surtout, faisaient naître sur sa bouche une expression attentive, réfléchie, tandis que son regard brillait aussitôt de curiosité fiévreuse. Elle voulait mieux discerner cette beauté encore obscure, se l’approprier, la prendre en soi pour la goûter plus librement, avec enthousiasme, quand elle se serait rendu compte de son excellence… quitte à s’être parfois trompée.

Je me rappelle bien une soirée où, quinze ans plus tard, je l’accompagnai au théâtre. On donnait la répétition générale d’une œuvre lyrique qui fut bien vite classée à son rang, mais qui, à cette époque, jetait le trouble dans le monde des musiciens et des amateurs de musique. L’orchestre et l’interprétation étant tous deux parfaits, nous écoutions sans inquiétude, nous écoutions en paix, comme il convient.

Jamais je n’avais vu le visage de Maman aussi fermé. Les lèvres serrées, le regard droit et fixe ne révélaient rien de l’émotion, de l’étonnement, de la révolte, peut-être, que cette musique nouvelle pouvait éveiller. Tant que dura le drame, elle ne se départit pas de sa contention soutenue. Aux entr’actes je la laissais afin de me rendre au foyer où je savais retrouver des camarades exaltés ou désapprobateurs ; pour sa part, elle ne bougea pas, silencieuse, les mains croisées sur ses genoux, attendant. Le rideau se releva enfin sur le dernier tableau et, quelque temps après, lorsque je regardai maman furtivement, frappé moi-même d’une émotion qui me bouleversait, je vis naître sur sa bouche un sourire, un merveilleux sourire comme en ont, je pense, ceux que touche l’extase. Elle avait compris ! cette musique devenait la sienne : maintenant, elle l’aimerait, elle en sentirait le dictame et la joie, et son mystère même serait pour elle une joie. Elle ne pensa donc plus qu’à applaudir. L’épreuve était faite.

VI

Il court un bruit qui me concerne, mais qui ne m’intéresse guère : je vais entrer au lycée. Cela ne me représente rien de précis, ne m’effraie ni ne me charme. Les leçons, les devoirs changeront-ils d’aspect ? seront-ils moins ennuyeux dans ce cadre nouveau ? L’avantage que l’on me fait valoir de travailler désormais en compagnie de camarades, ne m’enivre pas, puisque ces camarades je ne les ai jamais vus et que, par ailleurs, je sais, m’étant renseigné, qu’une classe de lycée n’est pas un jardin planté d’arbres, tapissé de pelouses, arrosé et fleuri, où l’on peut s’ébattre à sa guise : on s’y tient assis, c’est tout dire. De quelle utilité peuvent être des camarades assis, le long d’un banc ?

Je ne cache pas ma façon de voir. Mon père s’étonne un peu de ce détachement imprévu : il devinait mal dans quel sens se manifesterait mon sentiment ; il s’apprêtait sans doute à intervenir pour le stimuler ou le réfréner ; il lui déplaît de trouver en moi tant de tiédeur indifférente.

Mes débuts furent des plus banals. Je ne m’amusai, je ne m’ennuyai pas et fus tout de suite à mon aise sur ce premier banc, près de la porte, où je tenais la seconde place, ayant, à ma droite, Jean Saltier, un garçon malingre, blond, déjà myope, aux yeux clignotants, qui me parut sociable, et, à ma gauche, Ludovic Dalsant, plus costaud, un peu lourd, qui me dévisagea longuement, méthodiquement, me souffla à l’oreille : « Fais attention, tu vas mettre ton coude dans l’encrier… », cessa dès lors de s’occuper de moi et ne dit plus mot.

Certains de mes camarades m’étaient déjà connus. L’un d’eux venait même jouer chez moi, de temps à autre. Je leur avais serré la main, mais sans éprouver de plaisir à revoir des figures familières. Ceci était du nouveau, de l’inconnu ; le connu ne m’intéressait pas. Je me livrai donc à une inspection raisonnée de mon banc, de mon pupitre, des sculptures et inscriptions faites dans le bois, de mon encrier, des murs peints à la chaux, enfin de la tête de notre professeur.

Pour moi, la surprise de cette journée fut certainement le discours qu’il prononça. M. Martin était un vieillard d’aspect bienveillant, à barbe grise. Il va sans dire que je l’écoutai avec la plus grande déférence, mais ses paroles ne m’en étonnèrent pas moins.

Eh quoi ! pensait-il donc s’adresser à des enfants en bas-âge ? A quoi rimait cet air indulgent et doucereux ? à quoi ce soin prolixe de discourir, quand trois phrases suffisaient ? Je vous assure que papa nous aurait laissé entendre sa volonté de façon plus forte, plus brève et maman de même, en riant peut-être, en nous faisant rire, mais pour arriver à ses fins.

Il faut donc que nous soyons sages (sages !), que nous apprenions bien nos leçons, que nous considérions notre professeur comme un père (ah ! non, par exemple !) ; il faut s’abstenir de copier le travail du voisin (pour qui nous prend-il ?) ; observer le silence et toujours garder une tenue exemplaire… Une tenue exemplaire ? Nous avons passé l’âge, il semble, où l’on se fourre les doigts dans le nez !… On sait vivre !

Le discours s’achève. — Pour bien montrer ma tenue exemplaire, je me penche vers Jean Saltier, mon voisin de droite :

« Tu trouves ça malin, ce qu’il dit ? »

Mais Saltier ne répond pas : il écrit son nom avec soin en tête de ses cahiers de classe, les yeux près du papier. Il se peut qu’il n’ait pas entendu. Je me rabats sur Ludovic Dalsant, à gauche, et lui pose la même question. La réponse vient en son temps, basse, nette, très tranquille : « Ils sont tous comme ça ».

Tiens ! Dalsant est d’une espèce différente ; ce Dalsant me plairait davantage.

Quand, le soir même, je racontai sans détours à mes parents l’effet que m’avait produit le discours de notre nouveau professeur, je fus grondé pour le peu de respect que je témoignais, honnêtement grondé, mais, comment dirai-je ? il y avait, sous ces paroles sévères, un semblant d’ironie amusée que je retins.

Les jours suivants ne changèrent pas grand’chose à mon impression première. M. Martin se montrait gentil, ennuyeux et facile. Jean Saltier, qui tenait la tête de la classe, eut bientôt une réputation méritée de bon élève. Dalsant le suivait de près, le dépassait souvent, travaillait en silence, ne s’occupait de personne et gardait toujours une expression absorbée, assez déroutante. Les quelques fois où il avait daigné jouer aux barres avec moi, j’admirai son entrain, sa vigueur physique. Cependant, en récréation, jamais on ne l’entendait rire d’un rire libre. Il jouait sans paraître beaucoup se distraire, si vivement qu’il se mêlât au jeu, et cela encore était pour moi une nouveauté. Il ne restait pas dans les coins, comme Saltier, à relire ses notes, il ne gardait pas cet air assidu et trop sage qui, chez Saltier, finissait par m’exaspérer : simplement, il dépensait son ardeur sur un mode sobre qui lui était personnel.

Hélas ! il me faut avouer qu’entre Saltier et Dalsant je faisais piètre figure. Je fus, à mes débuts, un élève médiocre et le restai. Je ne trouvai aucun intérêt à lire mes livres de classe ; le travail m’assommait : ces devoirs, ce latin dont on nous enseignait les rudiments austères, ces compositions, ces dictées, ces problèmes… funèbre emploi d’un temps précieux ! A la moindre occasion : passage d’une mouche, rais de soleil sous la porte, je m’évadais au loin, dans les bois, j’allais causer avec mon ami Pamphile, je regardais la mer et ses voiles… Là était la joie !

J’aurais volontiers bavardé avec mes camarades, à la sortie. Lequel choisir ? Saltier ne songeait qu’à plaire au maître, Dalsant se montrait si peu liant… les autres ne comptaient pas.

Je ne me sentais nullement malheureux, je supportais mon ennui, mais, en vérité, je m’ennuyais bien. Mes premières places furent peu brillantes : on ne pouvait me tenir au juste pour un cancre, d’ailleurs cela m’eût déplu ; je travaillais assez pour nager sans grands efforts dans les eaux moyennes ; je ne m’élevais pas davantage. M. Martin s’en désola plusieurs fois. Mon père le prit mal… oh ! très mal.

« Au moins, s’il était imbécile, on pourrait se faire une raison ! » dit-il à maman.

Puis, s’adressant à moi et me regardant droit dans les yeux :

« Tu n’es donc pas fichu d’avoir une bonne place ? »

Je réfléchis un moment. Très irrité, je me sentais rougir.

« Oh ! oui, répondis-je. Si je voulais, je serais dans les dix premiers.

— Celle-là passe les bornes ! »

Papa sortit en claquant la porte.

« Tu ne pourrais pas essayer, mon petit, ne fût-ce que pour nous faire plaisir ?…

— Non, Maman : je m’ennuie trop ! »

Ah ! mon Dieu ! voilà que maman a l’air triste !…

Par la suite, je fis naître un sourire sur ses lèvres en lui montrant un ou deux bulletins passables et même, un jour, je me classai cinquième, mais ce n’était pas ce que voulait mon père : il désirait mieux.

A propos de cette place de cinquième, Saltier se permit de montrer une joie ironique. Je l’en remerciai le lendemain par une bourrade assez dure, bien qu’il ne fût pas amusant de taper sur Saltier, trop chétif. — Pour sa part, Dalsant me demanda de l’air le plus tranquille :

« Qu’est-ce qui te prend ? Tu vas travailler ?

— Ça t’amuse, toi, de travailler ? répondis-je.

— Oui… non… ça dépend…

— Moi, j’aime mieux courir dans les bois. »

Il se tut quelque temps, puis :

« Les bois, dit-il, c’est beau. »

Il aime les bois ! Dalsant aime les bois ! Je l’inviterai à la campagne ; nous ferons ensemble de grandes courses dans les bois ; nous chasserons l’isar, l’ours gris et les gazelles mobiles ; nous grimperons dans les arbres, pour nous raconter de belles histoires ; nous nous tairons pour écouter les oiseaux et, tapis dans une broussaille, nous tendrons un piège à la bête qui va boire… J’en parlerai à papa. Il faut que Dalsant vienne chez nous.

L’occasion se présenta le soir même : papa était d’humeur communicative.

« Tu m’avais dit que tu me nommerais tes camarades. J’en connais peut-être. Je voudrais savoir qui tu fréquentes au lycée. »

Afin de lui fournir une liste exacte et complète, je dénombrai tous les élèves de ma classe, banc par banc. De temps à autre, il interjetait quelques mots.

« Je vois : le fils du marchand d’huile…

« Connais pas…

« Oui, celui-là est venu à la maison…

« Le fils du banquier ?… Il te plaît ?… Non ?… ah ! très bien…

« Connais pas…

« Ah ! le petit Berthier ? je le croyais plus âgé…

« Connais pas…

« Saltier ? le fils du notaire, je pense ? Tu dis qu’il est à la tête de la classe : il tient de son père, un malin…

« Dalsant ? qui est-ce ?

— Je ne sais pas au juste, Papa. On m’a dit que son père était un petit employé. Il est mort l’an dernier. Sa mère a une vie très difficile. Lui, je l’aime beaucoup, c’est un bon camarade, mais il ne cause pas… alors… Est-ce que tu veux bien que je le mène à la maison, celui-là ?

— Bien volontiers, dit mon père. Je ne demande pas mieux. Tu sais, Ottavio, si tu te fais des amis dans ta classe, tâche de choisir ceux qui te paraîtront, d’abord, loin de toi, ceux qui t’apprennent quelque chose, plutôt que ceux qui te répètent ce que tu sais déjà. Invite Dalsant quand tu voudras. »

Je profitai de la permission peu de jours après, durant une récréation.

« Dalsant, dis-moi, il faut que nous soyons amis.

— C’est entendu, mon vieux, on sera des amis.

— Ah ! ça me fait plaisir !

— Tant mieux.

— Eh bien, ça va s’arranger tout de suite. Viens chez moi, jeudi, à la campagne. Je te dirai où l’on prend le tramway.

— Chez toi ?… Non… je regrette… Non.

— Oh ! pourquoi, Dalsant ?

— Je t’ai dit non. »

De cette réponse, je fus humilié.

VII

Matin de printemps…

Dès son réveil, dès son premier regard à la fenêtre, Bianca reconnaît un beau jour. Ses parents ne devant pas se lever avant une heure ou deux, Bianca pourra courir à sa guise, s’ébattre au soleil, folâtrer sur la pelouse, saluer de ses cris les oiseaux frais, la lumière propre et le jeune feuillage… Cela se passe à l’heure même où son camarade, l’ancien compagnon de ses jeux, va se rendre au lycée, une serviette gonflée de livres sous le bras, mais à cette triste coïncidence Bianca ne songe guère.

Bianca se lève, s’habille sommairement et descend au jardin. Elle sourit vers la droite, elle sourit vers la gauche, et tout le jardin, en réponse, lui fait son compliment d’accueil. Elle hésite un instant à peine, puis, cheveux au vent, les bras tendus, s’élance.

Il serait sans doute plus sage de suivre les allées sablées, mais combien plus enivrante cette première course non surveillée, à travers l’herbe humide !

Bianca ne pense à rien : il lui suffit de bondir. Elle sème dans l’air les souvenirs de sa nuit, la cendre de ses rêves.

Près du grand marronnier, elle s’arrête, un peu essoufflée, le cœur rapide, et, soudain, tous les sujets de joie se proposent ensemble… on ne sait lequel choisir.

Cette chenille dont la fourrure porte comme une poudre de rosée, se détord à l’extrême bout de la tige qu’elle explore et fait d’étranges mouvements de ventre qui cherchent en vain leur appui.

Cette sauterelle demande impérieusement qu’on la poursuive, tant elle met de folie en ses longs sauts mécaniques.

Un gazouillis confus, au sein du feuillage, là-haut, sert de prélude à d’étincelantes chansons et oblige à lever la tête. La tête levée, on suit des yeux jusqu’à l’éblouissement quelque duvet végétal qui passe, le vol d’une guêpe jaune, d’un bourdon.

Enfin, ces quelques fleurs qui dessinent sur le bord de la pelouse un bouquet savant et naïf invitent avec courtoisie à s’approcher d’elles pour les mieux voir.

Tout cela (et certainement j’en oublie) facilite l’essor d’un songe, mais Bianca s’éloigne cependant à petits pas vers le fond du jardin, vers l’endroit où cesse le potager, où le verger commence, où se découvre un bassin d’eau claire, ombragé par trois jeunes arbres frissonnants.

Pour le moment, il ne s’y passe rien de singulier.

— Il faut attendre.

Un petit nuage court dans le miroir de l’eau tranquille, un nuage plus nébuleux, vraiment, plus aérien et d’une blancheur plus recherchée que son semblant qui traîne au fond du ciel. Bianca le regarde de ses yeux ravis, elle le suit, elle détaille ses diverses beautés, elle voudrait le saisir, le caresser de la main, ce petit nuage abîmé, plus lointain que l’autre qui s’exalte, mais plus près de son cœur.

Quelques minutes de silence et Bianca se met à rire.

Cette bizarre bête aux longues pattes fines qui esquisse des gestes de patinage, où va-t-elle ?… La voilà perdue.

Cet oiseau, d’où vient-il ?… Hélas, il est déjà parti. Il volait vite, mais Bianca l’a deviné quand même dans le ciel renversé.

Maintenant, elle fait le tour du bassin, elle s’assied sur un vieux banc de bois très branlant d’où l’on peut voir la maison réfléchie, avec ses fenêtres, sa terrasse, les plantes grimpantes qui fleurissent la balustrade. On voit aussi l’angle du toit, la girouette. Parfois, on voit tourner la girouette…

Or, sachez-le, c’est là que Bianca demeure réellement, dans cette mystérieuse maison couchée à ses pieds et que trois jeunes saules surveillent.

Sans bouger, simplement en fermant les yeux, Bianca entre chez elle, se promène, ébauche une audacieuse glissade sur la rampe de l’escalier, joue à la balle dans l’antichambre (avec moi, j’espère) tandis que ses parents se recueillent encore à leur premier étage.