Les Moments perdus de John Shag

[DU MÊME AUTEUR]

La Petite Angoisse, roman.
Pour l'Amour du Laurier, roman.
Sentiments, essais.
Le Démon Secret, roman.

EN PRÉPARATION

Le Bar de la Fourche.
L'Esprit Impur.

[GILBERT DE VOISINS]

Les Moments perdus de John Shag

PARIS BERNARD GRASSET ÉDITEUR

7, Rue Corneille, 7

1909

Il a été tiré de cet ouvrage quinze exemplaires sur Hollande numérotés de 1 à 15 et un exemplaire unique sur Chine


[MON AMI JOHN SHAG]

Si les quelques gens de qualité qui fréquentèrent mon ami John Shag fournissent de lui, par leurs anecdotes, une image singulière, il ne faut pas s'en étonner, car, pour aimable que fût son apparence, qui était celle d'un honnête homme, toutefois, par ses façons de penser, de sentir et d'exprimer la saveur de ses réflexions, John Shag tenait souvent le personnage biscornu du misanthrope qui ne veut rien entendre ou, du moins, qui veut n'entendre qu'à bon escient.

Il avait la taille bien prise, le teint vif. Cela donnait à ses quarante ans un air d'adolescence.

Je connais de lui un portrait qui le montre rasé et portant le monocle, simple vitre, mais qui lui permettait d'avoir deux regards: l'un, à l'abri, pour considérer le monde; l'autre, à découvert, pour exprimer quelques émotions choisies.—De chacun, il se servait avec discernement.—Quand j'aurai ajouté que son poil était roux, ses mains fines et son vêtement strict, j'en aurai assez dit, ne voulant pas charger une esquisse.

Il était plus notable pour sa physionomie morale, et, dès l'abord, je tiens à marquer un trait essentiel qui le distinguait. Il détestait, avec l'élan d'une âme pure, le commerce de la démocratie. A la plus faible invite, il s'élevait au-dessus de ce concours de médiocrités qu'il tenait pour avilissant. Une atmosphère commune à trop de bouches lui répugnait. Sans, pour cela, gagner un ermitage, comme Timon, et, tout en laissant sa personne physique parler, sourire et disputer sur terre, John Shag repoussait le sol d'un pied chaussé d'ailes et s'enfuyait allègrement vers des nuages d'où il ne descendait plus que sollicité par des arguments d'un grand poids.

C'est là ce que d'autres appellent rêver.—Rêver!... occupation qui, pour certains, est un passe-temps, mais qui avait, dans son cas, tous les caractères coercitifs d'une servitude.

La fréquentation d'un même cercle nous lia. Je partageais la plupart de ses goûts: son furieux penchant pour la couleur des eaux mortes et celle, si diverse, des pourritures d'automne, le transport d'aise qu'il manifestait à voir le soleil dans sa plus grande ardeur, son amour, enfin, des paysages tout simples où il trouvait matière à divaguer beaucoup. La passion qu'il mettait à vanter ou à mépriser n'était point non plus pour me déplaire.

De l'humanité il distrayait parfois une figure, un geste, une inflexion de voix, et la considérait longuement, avec son bel œil protégé, puis il se défaisait de la chose, comme l'on jette un citron sec.

Nous nous aperçûmes, bientôt, qu'une vive amitié nous rendait utiles l'un à l'autre. Dès lors, on nous vit souvent ensemble. Nous parcourûmes de conserve l'Allemagne et la Hollande, les villes du Piémont et de la Vénétie, certains cantons algériens et la côte occidentale d'Afrique où nous n'en finîmes plus de nous attarder.

Des femmes nous suivaient dans ces déplacements. Nous les changions au gré du paysage, suivant qu'il commandait une chevelure blonde ou brune, un excès de vêtements ou des seins nus.

Je garde, communément, avec les jeunesses auxquelles je me confie, un ton d'indulgente amabilité: c'est que le soin de mon ataraxie m'importe avant toutes choses, mais John Shag réglait les mouvements de sa cour suivant une autre loi.—Dans le commerce des femmes, il montrait une bizarrerie excessive qui le poussait à des blasphèmes brusques et surprenants, voire à des colères tout à fait sans excuse, car on ne saurait reprocher sérieusement à sa maîtresse de n'être pas toujours dans le plan de votre songe. Il se justifiait de cela, comme de mille autres incartades, en alléguant les soucis de sa gestation.

Je pense qu'il souffrait de quelque affection nerveuse, car la sensibilité d'un homme sain n'oserait être, que je sache, aussi constamment en éveil. Il se comparait volontiers à Bragadin, doge vénitien, par allusion à ce passage d'un livre de M. Maurice Barrès:

«Bragadin est un doge qui, par grandeur d'âme, consentit à être écorché vif; et, parfois, je songe que je me suis fait un sort analogue.»

Comme l'on passe un caprice, même absurde, aux jeunes femmes alourdies, j'ai passé à John Shag plus d'une excentricité. Je le savais occupé par une œuvre longue et difficile, à laquelle il se donnait tout entier et, quand il me quittait soudain pour planer dans ces régions supérieures où, suivant son expression, il allait prendre l'air du génie, je me consolais de son absence spirituelle en méditant sur les prestiges de la solitude.

John Shag travaillait beaucoup. Chaque jour, je voyais de nouvelles feuilles rejoindre un manuscrit volumineux. Hélas! je ne devais connaître de cet ouvrage que le titre:

Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques problèmes de métaphysique et de morale.

Il avait aussi mille projets littéraires dont il parlait comme un autre parlerait d'une œuvre achevée, projets de romans, de féeries, de biographies imaginaires, de satires anachroniques (entendez de satires des vices futurs ou bien abolis); projets d'études religieuses, de pamphlets, de parades... que sais-je encore!

Et, lorsque je lui disais:

«Pourquoi donc ne réalisez-vous pas ce projet de livre?»

John Shag, haussant dédaigneusement les épaules, répondait:

«J'ai fini d'y songer... Il ne reste plus qu'à l'écrire!»

Un sujet, pourtant, le requérait fort, et je pense qu'il s'en fût occupé, si le Destin l'avait permis.—C'était la toute simple histoire d'une jeune fille parisienne, le récit de ses amours, de ses conversations et de ses défaillances que terminait une défaillance dernière qui la faisait mourir entre les bras d'un beau jeune homme. Mais la singularité de ce roman se révélait en ceci qu'il était coupé par des divertissements, des entrées de ballet, mille intermèdes chorégraphiques où l'on voyait des comparses, vêtus de façon appropriée, illustrer, en quelque sorte, l'action romanesque par des jetés-battus et des ronds de jambe. A ce propos, je me souviens que la mort de l'héroïne était immédiatement suivie d'une «entrée de fossoyeurs» où des figurants, habillés en Scaramouche, dansaient de funèbre manière et brandissaient des attributs symboliques.

J'imagine mal ce qu'eût été cette Histoire de Radegonde, et, si ferme que fût son intention d'y travailler, John Shag n'en eut pas le loisir.

Vers la fin du séjour que nous fîmes à Venise, mon ami dut s'aliter. Il souffrait des fièvres. Son état s'aggrava de façon rapide. Vous pensez si je l'entourai d'attentions et de soins! Rien n'y fit, et je n'eus bientôt qu'à désespérer.

Le 7 mai, à huit heures et demie du matin, John Reginald Shag, ancien élève de l'Ecole Normale supérieure, membre correspondant de plusieurs académies, mourut après avoir succinctement agonisé.

Un testament confiait le manuscrit de son Essai à Mlle Jeanne Heurtance, une cousine éloignée, demeurant à Pithiviers, 76, rue du Chapeau-Rouge. Jusqu'à ce jour, elle a cru ne rien devoir publier de cet ouvrage, certains paragraphes lui ayant paru hétérodoxes. Aucune des démarches que je tentai pour la fléchir n'a abouti.

Des projets de John Shag, il ne reste que des notes illisibles et les titres: La Mésange apprivoisée, pastorale lyrique dans le goût des bergeries du XVIe siècle; la Vie d'Apollonius de Thyane, pour laquelle il amassait des documents; Etude sur un Cas de Polygamie austère, qui traitait, je crois, de l'histoire des Mormons; Les Manières du Prince de Danemark, où l'interprétation du rôle d'Hamlet était analysée; Les Chiens écrasés, roman en vue duquel il collectionnait les opinions de portières; Le Regard à travers l'Onde, recueil de poèmes; Notes sur la Lycanthropie, dont je possède un fragment, trop court pour être publié en volume; Nib de Neuville, roman dont j'oublie le sujet, et bien d'autres encore.

Une fantaisie inlassable, une curiosité jamais satisfaite, le poussaient à commencer avec ardeur des œuvres qu'il délaissait pour le motif le plus futile. Sa passion de savoir touchait à tout. Tout l'intriguait, tout le sollicitait, tout l'émouvait,—mais tout savait le distraire.

Un jour que, dans le bureau de sa maison de campagne, il étudiait certaine discussion du concile de Trente, un papillon vola devant la fenêtre. Mon ami se dressa, posa sa plume et, aussitôt, s'en fut le poursuivre jusqu'au fond du jardin.

Je ne saurais mieux faire que de citer ici une page de John Shag, écrite sans doute pour le panier à papier, mais que je sauvai de la destruction et qui nous donne, en son beau, cette influence, peut-être néfaste, du petit démon qui le tourmentait sans cesse et qu'il appelait: son «compère». Ce fragment (dirai-je: ce poème en prose?) était griffonné, au crayon, sur une feuille de papier écolier du format courant. Le voici, tel que j'ai pu le déchiffrer, à grand'peine, car l'écriture hâtive manquait de netteté:


C'est encore toi, mon compère! Inutile de feindre! je t'ai déjà vu, caché sous ma table, et jouant à te chatouiller les narines avec une plume enlevée à la queue d'un rouge-gorge!

Allons! sors! approche-toi! Ne pleurniche pas! je ne te ferai aucun mal!

D'où viens-tu? Quelle fleur as-tu chiffonnée cette nuit? Pourquoi ce rire soudain et que signifient donc ces gambades?

As-tu suivi les souris grises dans le tronc des saules? Dis-moi leurs coutumes. Se réunissent-elles vraiment, le treize de chaque mois, autour d'un fromage de Hollande, volé à la fée Carabosse?

Je n'entends pas!... Tu dis?... Parle plus haut!... Comment! Trilby a cueilli le lys où tu te lavais, tous les soirs, la figure? Quel maraud!...

Ici, quatre lignes vraiment indéchiffrables.

Et Viviane, qu'a-t-elle fait?... Non!... tu plaisantes!... Elle se serait prostituée à deux rayons de lune en même temps!... Nous ne qualifierons pas sa conduite!

Maintenant, va-t'en! Il faut que j'achève mon «Essai sur les raisonnements inductifs dans quelques problèmes de métaphysique et de morale».

Va-t-en! je n'ai pas le loisir de faire des cocottes en papier de soie!... non!... ni de composer un acrostiche!

Va-t'en! vilain démon de la fantaisie!

Parfois, durant ses heures de paresse, mon ami griffonnait ainsi quelques lignes que lui avaient inspirées une émotion de passage, un vol d'oiseau, quelques accords, un souvenir. Souvent même, je le vis s'interrompre dans un travail auquel il semblait donner tous ses soins et noter, en hâte, avec mille abréviations compliquées, le petit paysage surgi dans sa mémoire, la pensée fugitive ou le rapport inattendu.

Aussitôt écrites, il jetait ces feuilles au panier.—On me sera reconnaissant d'en avoir sauvé un assez grand nombre. Je m'en sépare à regret. John Shag les appelait ses «Moments perdus» et, sans doute eût-il été fort irrité, s'il avait su que, par ma faute, elles n'étaient point détruites.

J'en donne, ici, quelques-unes, sans retouches. Tout au plus, les ai-je divisées en cinq livres, pour en faciliter la lecture. Le respect que je voue à la mémoire de John Shag m'a interdit de corriger, si peu que ce fût, des pages qu'il dédaignait pourtant. J'aurais le même scrupule dans le cas où il me serait permis de réunir sa correspondance, si instructive à plus d'un point de vue. J'espère, sans beaucoup y croire, que les éditeurs de son essai philosophique seront dirigés par un sentiment pareil, si ce beau livre paraît, un jour. Certes, il donnera du talent de John Shag une idée plus complète, mais ces Moments perdus commenceront du moins à le présenter au public avec son esprit inquiet, ses sautes d'humeur et sa singulière sensibilité.

Puisse mon ami, dans les jardins lumineux et paisibles où son ombre doit goûter d'ineffables heures, ne point m'en vouloir si j'ai tâché de perpétuer son souvenir en publiant une œuvre qu'il eût, peut-être, tenue pour indigne de lui.

Gilbert de Voisins

Note.—Je me suis permis d'inscrire, au titre de chacune des cinq parties de ce livre, le nom d'un ami de John Shag.

G. V.


A FERNAND DROGOUL

[Livre Premier]

Que chacun garde avec soin les singularités qui lui sont propres.

J. J.


[1]

LE JUGEMENT DE PÂRIS

Ces trois petites Espagnoles sont ravissantes.

La première, vêtue de bleu, coiffée en torsades basses, un peu maigre, a la peau mate, des yeux ardents, des regards qui parlent.

La seconde, vêtue de rouge, coiffée en petit chignon, grasse déjà, mais qui promet d'engraisser encore, a des yeux tranquilles de ruminant et des regards qui restent posés.

La troisième, vêtue de vert, coiffée en frisons et en bouclettes, blanche de peau, fine par l'allure, modeste par le maintien, a des yeux qui rêvent et des regards sentimentaux.

Toutes trois sont mal chaussées.

Toutes trois sont jeunes.

Toutes trois sont ravissantes.

Et toutes trois contemplent un magnifique ouvrier espagnol qui fume son cigare, paresseusement, à la terrasse d'une buvette.

Il mérite vraiment l'admiration des foules. De son béret, ses cheveux débordent, luisants, bouclés, bleuâtres, et l'échancrure du tricot laisse voir des tatouages. Ses bras secs sont bien musclés. Il est crasseux, il a l'air louche. Qu'importe! ses yeux humides ont toujours une expression amoureuse.

Arrêtées au milieu de la ruelle et se tenant par la taille, les trois petites Espagnoles contemplent le beau mâle.—Celle de gauche s'évente, de sa main libre, avec un grand éventail en papier. Celle de droite, possédée d'une égale fièvre, fait de même.

Et les deux éventails battent l'air.

Mais le bel ouvrier sourit avantageusement à une vieille prostituée, visiblement malsaine, couverte de plâtre et qui a dû satisfaire des générations de matelots.—Roulant comme une barque, elle s'approche et s'assied à ses côtés.

Alors les trois petites Espagnoles, qui se tiennent toujours enlacées, s'éloignent, d'un air triste et dansant, tandis qu'un jeune juif au profil fin, à l'expression ambiguë, vêtu d'une longue robe noire, les suit de l'œil.

Et les deux grands éventails en papier battent avec mélancolie.

Tanger.


[2]

LA JETÉE-PROMENADE

Elle avance dans la Manche, elle est toute en fer, elle est fort laide. Le poisson s'égare dans le labyrinthe de ses pilotis.—On paie quatre pence à l'entrée où il y a des pancartes et des affiches, des avis et des interdictions, des conseils et des admonestations, et quelques textes aussi, tirés de l'Evangile.—Tout cela est placardé en face, à droite et à gauche de l'entrée où l'on paie quatre pence.

Debout devant une toile tendue, comme de pauvres rosiers devant un mur, des vierges à chapeau fermé mettent dans la main du promeneur de petits livres bleus. Ils tendent à proscrire les boissons alcooliques et conseillent l'usage illimité de la Bible.

Plus loin, un missionnaire nègre enseigne, à qui veut l'entendre, l'art de gagner le ciel à peu de frais.—Il était aveugle, il y voit clair; il était sourd, il perçoit, aujourd'hui, le concert des anges. Poussez-le, il vous avouera peut-être qu'il fut anthropophage.—Il fait des gestes nombreux et maladroits. Il se donne beaucoup de mal.—A la fin de la journée, cela lui rapporte un shilling, mais il peut croire (supplément de son austère paye) qu'il a sauvé une âme.—Il ne manque pas d'auditeurs.—Passons.

Voici une courtisane repentie. On l'écoute avec plaisir. Elle a connu tout le péché. Elle seule a touché le fond de l'abîme. Elle tient beaucoup à être une pécheresse inégalable. C'est là sa raison d'exister. Elle décrit ses rapports avec Satan. Elle l'a vu. Elle lui a parlé. Elle montre à chacun son corps séduit, ses mains impures, sa bouche baisée. Un jour, elle a entendu des voix mystérieuses qui l'enjoignaient de choisir une autre route. Elle a obéi. Maintenant, le ciel lui est ouvert.

Et, tandis que le peuple s'écoule, moi, dont l'âme fut salie et foulée, je me demande, en regardant un étalage de boutiquier où des idoles indiennes grimacent dans l'ivoire, si je ne vais point offrir, par imitation du nègre et de la courtisane, cette âme tout entière au petit dieu de gauche qui brandit douze têtes coupées, au bout de ses douze bras, ou à celui de droite qui porte, en guise de nez, une bien belle trompe.

Brighton.


[3]

LE VIEUX CITRON

Seule l'affection rend plaisante une compagnie prolongée; seule l'affection la rend supportable. Un indifférent veut-il vous offrir la comédie de lui-même, jouissez du spectacle, mais évitez qu'il dure. Le plus beau paysage ne laisse pas que de fatiguer, s'il ne touche secrètement quelque point sentimental; l'art ne séduit qu'un temps, si le cœur ne s'y mêle, et le camarade qui vous arrêta dans la rue se change vite en fâcheux, revînt-il d'Eldorado ou de Thulé.

C'est pour avoir souffert de l'impudeur des fâcheux, pour les avoir vus, rongeant sans vergogne ce peu d'heures vouées au loisir, pour s'être senti pauvre, après leur départ, que tel de mes amis ne sort plus d'une façon de thébaïde spirituelle et fuit l'ombre même de l'homme.—J'estime qu'il a grand tort.

Il faut goûter tout l'instant qui passe, entendre toute son harmonie, respirer tout son parfum, se repaître, mais ne jamais rien donner en échange. Une femme, rencontrée dans le monde, un camarade, une connaissance de huit jours sont des ennemis qui vous mangeront si vous ne les mangez d'abord.—Mangez-les donc.

Le repas peut, d'ailleurs, être succulent.—Mettez votre sujet en une posture morale où il devra penser par lui-même, agir sans aide, s'exprimer, se taire, souffrir, douter, prendre parti. Ouvrez les yeux, écoutez bien. Cela vaut, parfois, les plus doux spectacles, les plus belles musiques. Comme disent les prospectus des livres pour la jeunesse: «on s'instruit en s'amusant,» et je ne sais de vaudeville où l'on se récrée à si bon compte.

Ainsi, faites rendre à votre sujet ce qu'il peut donner, videz-le, séchez bien le vase et ne vous en occupez plus. Vous avez ri, vous avez appris quelque chose, vous vous êtes augmenté—tout est là. Sauf la rencontre qui transforme votre sujet en ami, en maîtresse, en idole, soyez persuadé que vous ne devez rien.

Un être usé devient hostile. Son influence est pareille à celle de cet ornement banal que vous avez jadis pendu au mur et que vous n'osez pas jeter.—Il exaspère.—Défaites-vous des êtres que vous connaissez bien et que vous n'aimez pas. Quand on a savouré son jus, on ne garde pas un vieux citron.

Il est regrettable que le respect humain soit une si forte effusion du cœur. Il exagère de prodigieuse manière la notion de la dette sentimentale. Parce que X nous a divertis, nous pensons, sincèrement, lui devoir quelque chose.—Soit!—Alors, payez-le avec de la monnaie, comme l'on paie, au théâtre, le prix d'un fauteuil, mais, pour Dieu! ne lui donnez rien de vous-même!

Notre trésor intérieur est trop précieux, trop rare, trop vite épuisé, pour que, sans folie, l'on puisse en être généreux. Cette générosité-là devient de la prodigalité,—la pire: du gaspillage.—Si l'Enfant Prodigue avait été prodigue de lui-même, au lieu de l'être de ses richesses, on n'eût certes point tué le veau gras, à son retour, car il n'eût point conservé de quoi se faire reconnaître par ses parents.

Gardez-vous donc! thésaurisez! Prenez ce que vous donne l'instant qui passe, prenez, ne rendez pas! Il ne faut se dépenser qu'en aimant.


[4]

PROJET POUR DEMAIN SOIR

Nous parlementerons avec les douze dragons d'or accroupis à la lisière du bois, et, à chacun, nous raconterons une belle histoire, afin qu'il nous laisse passer,—puis, nous entrerons sous le toit vert.

L'atmosphère y sera lourde, à cause des parfums de fleurs. Une biche au doux regard viendra te considérer, et je pense qu'il lui plaira de t'offrir le bouquet de rue qu'elle tient entre ses dents.

Avec civilité tu la remercieras, et nous poursuivrons notre route.

Dans la région des hautes branches, il y aura des chants d'oiseaux, plus persuasifs que ceux de nos contrées.—Au-dessus, dans l'air libre, de grandes oriflammes jaunes et rouges, brodées d'argent, flotteront sur la brise, et ce sera comme pour une grande fête.

Des singes, suspendus par une patte, nous jetteront des roses couleur safran, et tu t'effraieras du miaulement d'une panthère qui, couchée sur le dos, jouera avec un globe de cristal.

Alentour, les bambous auront de frais murmures. Sous leurs rameaux fins, le phénix, construisant son bûcher, assemblera des brindilles. Vers la chute du crépuscule, tout sera prêt. Sans doute, le bel oiseau nous invitera-t-il à la cérémonie. Pour l'heure, il travaille à sa mort d'aujourd'hui, en vue de sa gloire prochaine.

Devant nous, très loin, une clochette, de temps en temps, tintera clair. C'est elle qui sera notre guide, et nous atteindrons enfin le temple biscornu, couvert de tuiles bleues, qui reflète le soleil.

Au seuil, et surveillé par douze cigognes ironiques, se tient un mendiant qui représente toute la misère. Nous pleurerons sur lui, harmonieusement, moi comme un empereur et toi comme un ange.

Par la porte de jade qui toujours reste ouverte, nous pénétrerons dans le temple, et les prêtres agenouillés méneront, aussitôt, grand train de gongs et de sonnailles.

Tu danseras un pas religieux, après avoir ôté tes sandales, puis je m'avancerai, ayant détruit en moi l'horreur sacrée, vers la grande idole, le somptueux Bouddha de porcelaine qui remplit tout le fond du sanctuaire. Je grimperai le long de ses pieds obscurs, j'escaladerai les colonnes de ses jambes et me dresserai, enfin, sur le piédestal de sa main tendue.

Compris tout entier dans la paume du Dieu, peut-être entendrai-je, alors, tomber de ses lèvres précieuses les paroles de la sagesse, ou, peut-être, me fera-t-il des récits plus beaux encore que ceux de mes songes: récits de fleuves, de vents, de flammes et de gouffres, récits d'un parfum si puissant qu'à eux je voudrai me mélanger.

Nous ferons tout cela demain soir.


[5]

L'INSOMNIE DES MORTS

Promenez-vous dans un cimetière, quand la nuit descend, quand les grilles sont fermées: vous n'y verrez point de fantômes, ni d'ombres malheureuses, mais, je vous le jure! vous entendrez se lamenter les morts.

La chair des morts se plaint tant qu'elle existe: elle se plaint de ne plus vivre, elle ne peut se décider à n'être plus, et, de chaque sépulture, monte une voix impatiente de son sommeil, inapaisée, même par ce sommeil-là, et qui gémit et qui perpétue son infatigable déploration.

Les hommes d'hier se désolent d'une voix profonde, les femmes d'hier d'une voix qui se brise, et les enfants d'hier ont l'horrible accent des flûtes éraillées. Mais la voix de tous ces cadavres s'amincit au cours des jours, leurs paroles se décomposent avec leurs bouches; bientôt, ils ne pourront presque plus se plaindre, bientôt, leurs ossements ne donneront plus qu'un murmure.

Et tous ces cadavres disent les mêmes paroles. Tous regrettent de n'avoir pu vivre leur lendemain. Chacun projetait quelque chose qu'il n'a pu faire, chacun voulait agir, chacun voulait créer, chacun mûrissait un dessein, tramait une utopie, chacun voulait vivre un jour de plus, non pour la joie de vivre ce jour, mais pour le plaisir de préméditer la joie du jour d'après.

Et, seules, dans ce tumulte, certaines voix se taisent: celle des suicidés.


[6]

PARFUMS

La nuit est toute bleue.

Je me promène, seul, dans une rue ancienne, aux murs tièdes. D'étranges odeurs viennent à moi. Je ne puis ni songer, ni regarder, ni jouir de l'ombre. Je me sens occupé par ces odeurs. Elles s'insinuent en moi. Je les écoute, en quelque sorte.

Ce ne sont ni des parfums, ni des puanteurs. On ne sait, au juste, si elles déplaisent ou si elles attirent. Je suis loin des relents affreux qui empestent les villages nègres, loin des odeurs du Paris nocturne, loin des émanations orientales. C'est indigène. C'est singulier.—Fuyantes, nombreuses, colorées, les odeurs de cette nuit provençale m'intéressent.

Sur le fond d'huile chaude, je perçois des souvenirs de poisson frais. J'ai respiré cela dans plus d'un port... Une odeur pareille, jadis, je me souviens... à Héligoland, devant la mer du Nord, grise et dure.

Une lampe a dû filer quelque part... oui, c'est bien une lampe qui file, comme à l'époque où j'habitais ce petit entresol au quartier latin.—Tiens! de l'ail... et, presque aussitôt, un rappel de fruits mûrs.

Je m'approche d'une maison. La boutique d'un herboriste assurément... parfum médicinal de vieille prairie... parfum de fenaison conservée. Les bottes de verdure sont pendues au plafond, je pense. On doit vendre, là, des onguents, des drogues brevetées, du papier gommé pour tuer les mouches... Sans doute la patronne est-elle sage-femme... Et voici une odeur matinale de linge humide.

Je me déplace à travers ces odeurs. Chaque pas que je fais m'en livre une nouvelle. Il me semble que je les rencontre, comme l'on rencontre des personnes.—Je tiens certaines d'entre elles pour des amies, certaines ont seulement des traits connus,—certaines sont étrangères et me surprennent.

Ce parfum violent! je l'ai respiré, il y a quelque temps, sur la gorge d'une fille du port. Cela s'achète au bazar... cinq sous le flacon... C'est un peu graisseux.—La fille s'achète aussi, quelques pas plus loin, à prix modique.

Oh! les fruits, encore! les fruits de tout à l'heure! Un étalage s'ouvrait là durant le jour.

Tandis que je change ainsi d'odeurs, ma mémoire va et vient, me rapportant des analogies, me rappelant des odeurs de même vertu, de même couleur,—des odeurs parentes.

Vous connaissez l'enivrante odeur de feuilles mortes et mouillées que l'on découvre parfois en forêt? Je l'aime. Sous les branches, elle croupit, chargée d'éther, s'exhalant lourdement, lente et génératrice. Elle s'attache aux mousses d'alentour et les brises la portent mal... Je viens de la rencontrer. Que fait-elle ici?... Un rat énorme sortait d'une bouche d'égout, à mes pieds, quand, soudain, l'odeur aimée me toucha.

Tout à fait la même?... peut-être pas... mais si semblable!... Dans la fraîche forêt d'Ecosse, te rappelles-tu le beau crépuscule?... nous rôdions ensemble, écoutant le chant d'une source, quand nous devinâmes le parfum tout proche. Alors nous nous tûmes, afin de ne point l'effaroucher... comme nous l'aurions fait pour un rayon de lune ou pour le rossignol.

Mais l'odeur est courte, elle vient de se dissiper, et cette ruelle m'apporte déjà la senteur de la mer.—Marchons encore... Il est tôt... l'air fraîchit...

Halte! halte! Voici la surprise!... Derrière ces volets, je vois une très faible lumière rouge. Ils ont laissé leurs fenêtres ouvertes... Respirons bien l'odeur! goûtons-la tout entière!—Ah! les sampans qui se balancent... et la chute du soleil à l'horizon du Faï-tsi-loung... et le bruit de cuivre d'un gong... C'est de l'opium qui s'exhale d'une fumerie... c'est de la fumée secrète et grise qui fuit... avec un peu de l'odeur d'un corps de femme.

Toulon.


[7]

POUR LA LUNE

Je voudrais bien chanter une louange qui te fût agréable! mais tant d'autres l'ont fait avant moi! Tant d'autres ont composé des litanies, des ballades, des sonnets et des centons de pauvres vers, afin de te célébrer, bel astre orphelin, fille plâtrée, céleste assiette, odalisque pour jeunes gens pâles!

Tu m'intéresses, car je sais que tu me comprends; je t'aime, parce que tu m'écoutes, même lorsque je divague, même lorsque tu ne me réponds pas. Tu as une façon plaisante et polie de prêter l'oreille à mes effusions. Je t'ai lu de nombreuses poésies et jamais tu n'as fait une critique; cela me fut très doux.

Je souffre de ne point te témoigner dignement ma tendresse, mais, pour qu'une ode, fût-elle en prose, te satisfît, il faudrait que j'eusse à ma disposition tout un lot d'adjectifs, de substantifs et de verbes frais, or je t'assure qu'il n'y en a plus! Tout est rance, tout est connu, tout a servi! Je tomberais dans le plagiat dès la première ligne!

Et pourtant, je voudrais parler de toi, belle médaille sans revers, pièce d'argent mat, chère incuse! Je voudrais connaître l'artiste qui te frappa, les dieux qui te manièrent, avant de te placer dans l'azur, et les longues nuits qui t'ont donné la patine qui te singularise.

J'aime ta couleur, où l'on retrouve des reflets d'infusions aromatiques; j'aime le profil qui sourit sur ta face, si l'on veut bien y regarder de près; j'aime tes fantaisies et les fantaisies que tu m'inspires, et les rêves que tu conduis dans ma pauvre cervelle...

Je t'aime tout entière et de tout mon amour!


[8]

LE VOYAGEUR

Il sortait de la taverne accroupie près de ma petite maison, quand, se tournant vers moi qui rentrais, il me regarda.—Son front était couvert de poussière, ses habits étaient misérables. A la main, il portait un bâton, à la ceinture, une gourde qu'il venait sans doute de remplir. Il paraissait heureux. Dans le fond de ses prunelles grises, on voyait des vagues et des nuages.—Bien que ne le connaissant pas, je pensai l'avoir vu, aux heures où le crépuscule repousse doucement les arbres vers la nuit.

Il me dit:

«Savoures-tu les délices d'une halte? Sais-tu si la fille d'auberge sourit toujours, comme autrefois? Comprends-tu le chant des oiseaux et celui des ondes? As-tu cultivé l'espérance et le regret?»

Je répondis:

«Non! je ne connais que les grillons de mon âtre et le chant du coq d'or qui perche sur mon clocher. On m'a beaucoup parlé du regret et de l'espérance, mais je ne comprends bien que la facile vertu de vivre sans tourner la tête, et j'attendrai la mort sans lever le front.—Il est bon de rester près de soi-même, en sa maison.

—Ne parle pas ainsi, me dit le voyageur. Les assiettes de faïence pendues à tes murs ne sont guère que des ornements... Ecoute-moi! La source très lointaine que je rappelle à mon souvenir, jadis, j'y fus plonger ma face. La source était fraîche... elle n'a rien perdu de sa fraîcheur. Quitte tes assiettes de faïence: elles gagneront en beauté.—Une heure fait un souvenir que l'absence rend plus cher.

—Ne puis-je donc imaginer?

—Non, puisque tu n'as rien vu.

—Ne puis-je sentir sur ma joue le souffle des palmes balancées?

—Non, car jamais elles ne t'éventèrent.—On rêve des seules choses que l'on a pu toucher ou de celles, trop distantes pour être atteintes, mais que l'on aperçut.

—Pourquoi partir, si l'ennui me ramène?

—L'ennui trébuche, dès que je ferme les yeux, car, aussitôt, dans l'ombre, je vois une féerie, comme font les spirites dans un cristal.—Et toi? quels sont tes souvenirs?

—Je ne me souviens que de moi-même ou d'histoires inventées.

—Alors, viens avec moi! Je te montrerai de vivantes oasis, la lune rouge qui s'élève des sables, une fille nue avec des sources bouillonnant autour, des flamants, ces grandes fleurs de l'air, aux tiges élancées, le doigt de l'aurore sur la dune, et tu respireras tous les jasmins du soir.

—Ne me perdrai-je pas entre tant de choses nouvelles? Ne regretterai-je pas?

—Non, car nous reviendrons emplir ici nos gourdes et boirons l'eau natale avant de repartir.»

Les hirondelles de mon toit vinrent en piaillant m'entourer d'un cercle d'ailes, mais je pus m'évader et je suivis le Voyageur.


[9]

CORINNE

Je fus présenté à Corinne, aujourd'hui même, à l'heure où elle mange des gâteaux et boit du thé.

Corinne est une femme exquise.—Dès le premier instant, elle m'avoua qu'elle ne vivait plus que dans l'attente de ma visite, puis, ayant sucré les tasses des autres invités, elle m'entraîna dans un coin du salon où une lampe voilée de mauve donnait de la pénombre, et m'entreprit sur mon dernier voyage.

Elle m'assura que son plus cher désir était de voir une forêt de palétuviers, que son âme se sentait prisonnière dans ce grand Paris ennemi, que j'avais compris le tourment de sa solitude, les nuances de sa tristesse, la qualité de ses plaisirs, et qu'enfin mon dernier livre, d'une forme incomparable, souverain par l'inspiration, l'émouvait de façon prodigieuse.

Je feignis d'être flatté, bien que le volume dont elle parlait avec un enthousiasme si convaincu, traitât de la mévente des céréales en Egypte.

Corinne me dit, aussitôt après, que le mariage précoce de sa fille l'inquiétait fort, que le décès de son oncle la désolait, que l'art contemporain ne pouvait être compris que par elle et par moi, qu'elle devinait, sous mon apparente froideur, une blessure (mais que certains baumes dont elle avait le secret...) que le temps menaçait de tourner à l'orage et que l'expression de mes yeux était inoubliable.

Corinne s'interrompit, un moment, pour recevoir deux sénateurs, une vieille actrice, un poète et un attaché d'ambassade, puis, elle me demanda qui j'aimais, me dit le nom de son amant, m'assura que sa chance au jeu faiblissait, que le parfum de son mouchoir résultait d'un mélange et qu'elle croyait en Dieu.

Corinne se confie ainsi à chacun. Elle se montre par besoin. Elle ne peut faire autrement.

Corinne a les défauts de l'exhibitionniste.

Demain, sans doute, elle m'avouera qu'elle porte un signe à la cuisse gauche.


[10]

LE PRIAPE

Le vieux priape était debout au coin du champ de Flaccus, et depuis si longtemps que nul ne se souvenait du jour où il ne s'y trouvait pas.

Indécent et monstrueux, avec des coquelicots à ses pieds et un nid d'oiseau sur sa tête, il voyait, tous les matins, le soleil se lever au-dessus de la colline, à sa droite, et, chaque soir, à sa gauche, un dernier rayon frapper le marbre éternel du temple consacré à Diane.

Le vieux priape était vénérable par sa figure, s'il ne l'était point par son geste. Une belle barbiche ornait son menton de boucles drues, ses joues étaient ornées de mousses qui rendaient velues et grises sa poitrine et ses épaules. Dans ses oreilles pointues, des graines avaient germé et cela lui mettait, de chaque côté du visage, une parure de touffes vertes. Ses yeux, petits et bridés, souriaient sans cesse. Il était connu à la ronde pour sa grande bonté, et nul, jamais, ne l'invoqua sans être exaucé, à moins que la prière ne fût sacrilège, ou cynique, ou démesurée, ce qui arrivait souvent.

Or, bien que l'agreste dieu eût les hommages de tous les passants, il s'ennuyait quelquefois. Depuis si longtemps qu'il était seul, montrant sa fièvre à chacun, il n'avait encore pu la prouver à personne.

Un jour, la fille de l'esclave qui nettoyait le temple de Diane passa près du vieux priape, s'arrêta court, et...

Non, elle ne lui fit pas l'offrande d'une couronne de fleurs ni d'une grappe de raisins; elle ne lui dit pas ces paroles naïves et bien rythmées qui font toujours plaisir à un dieu bienveillant, elle n'articula même pas une prière, mais, les pieds en dedans, les cheveux défaits, un doigt dans le nez et les yeux mi-clos, elle éclata de rire.

«Pourquoi ris-tu, petite bête? dit le vieux priape, courroucé. Ne m'as-tu pas vu, chaque jour, quand tu rentrais du temple? Et qu'ai-je donc de si étrange, à cette heure?»

Mais, devant le priape indécent et monstrueux, sur l'oreille duquel un rouge-gorge venait de se poser, la petite fille riait toujours, immobile, les pieds en dedans.

Alors, le dieu, s'animant, jaillit de la gaine de bois qui le retenait au coin du champ de Flaccus, emporta la petite fille dans un fourré, et, vivement, abondamment, joyeusement, la viola, sans reprendre haleine, à la façon fréquente et valeureuse qui singularise les dieux pastoraux, puis il regagna sa place ancienne, reprit son ancienne posture, et le berger de Flaccus reçut le fouet pour avoir violé la petite fille. Même, pris de peur, il avoua.


[11]

L'ESCALIER ROSE

D'où vient donc le mystère, le mystère charmant de cet escalier rose?

C'est un petit escalier, tout simplement, un petit escalier rose. Sa première marche a pour palier le ras du trottoir, puis il monte tout droit dans la maison. Il est rose. Il est très rose. Sa pierre est ornée de faïences roses. Assis sur l'une des plus hautes marches, un chat se lèche pensivement la patte. Ce doit être le gardien du lieu, le génie, le dieu lare.

Chat! beau chat couleur de nuit! parle-moi de l'escalier rose! Tu dois en savoir long sur la demeure, sur les secrets de la demeure et sur les habitants. Mais, avant, parle-moi de l'escalier rose!

Ah! que se passe-t-il donc là? D'où vient le mystère charmant de cet escalier rose!

Tanger.


[12]

PRIÈRE AU VENT

Oh! tais-toi! tais-toi!... Je t'ai entendu, toute la nuit, depuis l'heure où j'ai commencé à me promener, comme une bête, dans ma chambre froide, jusqu'à l'heure où le soleil est venu me dire que la nuit était enfin close! Tais-toi! je t'en supplie! laisse-moi au moins le jour! permets que je vive durant ce jour! que je vive comme tout le monde, sans souffrir à chaque minute de ta lamentable déclamation, de tes plaintes et de tes sanglots!

Le crépuscule bleuissait quand je suis rentré chez moi, et, tout de suite, je t'ai entendu: tu faisais bruire un arbre devant ma fenêtre... cela me parut mélodieux, et je voulus écouter. Je croyais que ce bruissement léger saurait me distraire, mais, bientôt, j'y découvris un petit sifflet ironique et fin qui terminait chacun de tes souffles, et je compris que tu te moquais de moi... Oui, j'avais pleuré durant le jour! oui, j'avais souffert amèrement! pourquoi m'en défendre? c'est là le commun destin des hommes!... mais toi, pourquoi m'as-tu raillé? car tu m'as raillé cruellement et ton petit sifflet, qui recommençait toujours, était, en vérité, trop peu charitable!

«Tu souffres mal!» disait ta voix de flageolet «Tu souffres mal!»... Eh quoi! je souffrais à ma façon! Je souffre avec les forces dont je dispose, sans affectation, je te le jure! et, toujours, le flageolet répétait: «Tu souffres mal!»

Alors, j'ai commencé à marcher de droite et de gauche, dans ma chambre, et toi, au dehors, tu ne cessais pas, mais, bientôt, tu changeas de manière: tu te mis à me plaindre... non pas fraternellement, comme un ami, mais d'une voix plus humaine que ma voix.

Oh! quelles affreuses plaintes tu sus inventer! oh! les cruelles trouvailles!... Je reconnaissais, dans tes gémissements, les sanglots de ceux que j'ai le plus aimés, les déplorations de mes morts les plus chers... et c'était horrible, ces souvenirs qui m'assaillaient, car tu avais soin, par un raffinement dans la torture, de ridiculiser ces précieuses voix! Tu les salissais, tu les avilissais d'odieuse façon... Oh! l'injurieux outrage!... oh! vent cruel!

Et puis enfin, lassé de ton jeu, tu te mis à hurler!... Alors!... alors!... je sentis bien que je ne pouvais souffrir davantage et je me bouchai les oreilles, mais tes cris étaient les plus forts, ils m'atteignaient toujours! Tu criais dans ma cervelle et mon crâne résonnait comme une cloche!

Tu te faisais l'écho de tous les hurlements que l'on prête aux damnés, aux damnés les plus malheureux: à ceux qui ont gardé un peu d'espoir! Tu beuglais, tu rugissais, tu hennissais, et ces hennissements étaient aussi des râles... puis, soudain, tu coupais le tumulte par un petit sanglot, un tout petit sanglot d'enfant malade et qui ne veut pas mourir.

Va-t'en! va-t'en! va souffler dans les forêts, sur la mer ou sur la montagne, mais laisse cette ville où je suis! Va-t'en! laisse-moi! laisse-moi en paix! je t'en supplie!... Il me semble, maintenant que tu t'es attaqué à moi, que jamais tu ne me quitteras plus, et j'ai terriblement peur qu'à mon dernier soir, tu ne viennes, dans la chambre où je reposerai, agiter vaguement mon linceul, pour que les assistants de ma veillée funèbre pensent qu'il reste en moi un peu de vie encore et tardent, quelques instants de plus, à m'ensevelir!

Marseille.


[13]

DANSE CHANTÉE

Une toile jaune couvre la cour et l'abrite du ciel.

C'est là, c'est entre une fontaine et un figuier, que tu vas apparaître.—Te voici, portant une écharpe rouge; te voici tout à fait nue.—Déjà tu marches comme un faunillon et tu bondis comme une chatte.—Tu t'arrêtes, semblant d'abord écouter les échos, puis tu regardes autour de toi.—Il n'y a rien qui te blesse, et l'on ne voit ni la lune, ni les étoiles, sans cela tu me les demanderais.—Alors, tu danses: tu secoues tes bras aux clinquants d'or et ta tête échevelée; tes pas sont de velours: tu vas surprendre une libellule; ta bouche devient narquoise: tu te moques d'un rossignol, et, tout soudain, tandis que tes bras retombent, tu te dresses en figure de jet d'eau.—Mais, particulièrement, ta jambe est émouvante. Je la vois, souple et brune. Je la considère, je la respecte, je l'aime comme une personne. Je t'assure que ta jambe est plus vivante que toi; deux ailes invisibles y sont greffées, car, maintenant, tu voles et tournoies, ainsi qu'un bel oiseau.—Ton voile est déplié, tu te blottis sous lui, et le voile semble une flamme, une flamme dans la nuit.—Ta jambe esquisse un geste dans l'air; tu pointes un pied nu, tu le retires... Tout à coup, sur ce pied, ton corps s'effondre et la flamme rouge se pose sur toi et t'ensevelit.—Tu n'es plus qu'un tas léger de choses agonisantes, bientôt mortes, mais ta jambe dépasse, ta jambe vit encore!

Ah! tu as été belle! et, de quinze jours, je ne te battrai plus, comme je fais, chaque soir, pour te donner une âme!


[14]

NOCTURNE

Je tâche de distinguer avec précision, comme je distinguerais les qualités d'un insecte, le bruit, le geste, le parfum nombreux qui composent l'agrément de cette salle de restaurant.

Après le théâtre, où je ne sus me plaire, j'y suis venu passer une heure joyeuse. Je veux donc participer au plaisir qui m'environne, me mettre d'accord avec lui, trouver enfin des raisons pour rire, au milieu de ces gens qui finissent par rire sans raison, vaguement, aux anges, à la manière des petits enfants.

Alentour, il y a un grand frisson de voix. On dirait, sous un vent continu, le frisson des feuilles mortes. Cette harmonie n'a plus de sens: elle est un murmure naturel et je voudrais m'y plaire, comme je me plais aux paroles de la forêt, où, s'il ne se trouve plus de dryades vivantes, du moins peut-on surprendre l'écho lointain de leurs chansons dans le soupir que les feuilles ont retenu.

De même que certains soleils couchants, malgré leur excès de coloris, plaisent au regard et ne lassent point, de même, dans cette salle basse, les lampes forment un fond de clarté auquel on s'habitue. Leur éclat rose concerte avec le blanc des nappes en vue d'un agréable effet, et l'imprévu du clinquant d'un bijou, de l'étoile née soudain sur un bracelet de femme, la clarté vive d'une allumette, la note fine d'un verre que l'on brise, étonnent sans déplaire. Il en va pareillement du bruit des voix, pareillement du parfum lourd qui plane, où se mêlent les odeurs de mille végétaux inconnus.

Tout cela est anonyme. Une voix personnelle, le piquant d'une senteur vinaigrée sont les parties de solo dans cette orchestration composite: chant d'un hautbois, d'une clarinette, ou brusque appel de cuivre qui va bientôt se fondre dans le cliquetis et le gazouillis général.

Et, tout en buvant, je me laisse prendre par cette marée de parfums et de sons. Je perds pied. Je vogue et je flotte. Les beaux chapeaux des femmes semblent d'immenses fleurs marines, écloses au ras de la houle, et les garçons qui s'empressent avec de rapides plongeons sont les dauphins noirs de cette mer tropicale.

Les fleurs s'agitent... les vagues s'ouvrent... la mer moutonne... Un invraisemblable soleil blanc éclaire tout cela... Une brise tzigane nous évente...

Je crois... oui... je crois que je suis ivre.

Maxim.


[15]

INSCRIPTION TROUVÉE SUR UN VIEUX MUR

En me voyant composer un poème où je chantais votre beauté, le rossignol s'est moqué de moi:

«Pourquoi célébrer ton amour, me dit-il, puisque celle que tu chéris habite une contrée lointaine et ne pense pas à toi?

—Pourquoi, lui répondis-je, ô rossignol! chantes-tu plus clair quand tu vois le reflet de la lune dans l'eau?»


[16]

CAPRIPÈDES AFRICAINS

Ils trottent, tous en file, autour d'une pierre que le berger nomade a levée, l'an dernier, pour marquer le lieu où il vit, avec le crépuscule, descendre, dans l'oasis, la femme qu'il chérit et que possède un seigneur opulent.

Ils trottent, tous en file, autour de cette pierre levée, et leurs petits pas font quatorze empreintes sur le sable sans poussière, car ils sont sept qui s'amusent dans la nuit et jouent avec le clair de lune.

A leurs oreilles ne pousse qu'un fin duvet, mais ne te fie pas à leurs façons puériles, bergère qui te plais à compter les étoiles! ils t'assailliraient sans vergogne, avec des gestes gourmands et malicieux.

Ils ne s'effraient pas de moi; autant qu'un arbre je leur suis familier. Fatigué par sa course, l'un d'eux quitte parfois la danse, vient s'accroupir à mes pieds et me fait des grimaces, en se pinçant la pointe de l'oreille.

Alors je lui conte l'histoire antique et précieuse de Pan poursuivant Syrinx, et le satyreau sourit et considère la lune d'un œil rêveur. Cette histoire lui paraît d'un bon exemple et il ne se fâche point si j'en varie souvent le détail.

N'ayant point de Syrinx à poursuivre, ils trottent en rond, mais, soudain, ils tournent à contre-sens, parce que la brise a changé de souffle, et maintenant, un peu étourdis, ils jouent et fuient dans la palmeraie.

Je les regarde avec complaisance; ils s'évitent et se cherchent, et se dérobent, le dos courbé, et se perdent, et se retrouvent. Ils poussent de petits cris et certains gémissements de plaisir. Ils troublent, au passage, les vols de moucherons.

Celui qui m'écoutait s'impatiente. Il esquisse une moue et laisse tomber sa lèvre inférieure, faite pour boire aux sources. Tout à coup, il saisit sa flûte, s'évade et va joindre ses compagnons.

Ils dansent sous la lune qui les regarde; le ruisseau mêle son chant à leurs minces musiques, et les petits sabots laissent quatorze empreintes fines sur le sable mouillé par la pluie de ce soir.

Et, quand le berger nomade viendra chercher, autour de la pierre qu'il leva, l'an dernier, le souvenir de Miriem, il s'émerveillera de ces quatorze traces insolites, et, seule, une odeur de bouc, répandue par la brise, flattera ses narines.


[17]

LES CLOCHES

Le vieux venait de mourir.—C'était prévu.

Depuis longtemps, il se plaignait de cette grosse bête qui faisait du bruit dans sa poitrine et qui lui mordait le cœur. Il avait lutté tant qu'il avait pu. La grosse bête s'était choisie un adversaire de qualité.

Ces vieux marins sont si imprégnés de sel que leur chair doit être immangeable. La bête n'avait pu se nourrir qu'à petites bouchées, et, parfois, dégoûtée par cette saumure, elle jeûnait quelques semaines. De ce temps de répit, le vieux se servait pour faire un enfant à sa femme.

Il y avait déjà six mioches dans la petite maison du bord de l'eau, six mioches qui se roulaient dans la poussière, se trempaient dans les dernières vagues, jacassaient, pleuraient, riaient, se querellaient, tout cela, en italien mâtiné d'arabe, avec, de ci, de là, quelques mots français.

Quand le septième mioche vint au monde, la grosse bête, outrée sans doute que le vieux eut encore assez de sang pour animer un nouvel être, se remit au travail et finit par prendre le dessus.—Durant deux mois, elle fourragea dans la poitrine du vieux, mordit, dépeça, déchira, creva et fit si bien qu'un soir les prunelles du vieux chavirèrent. Alors sa femme fit un signe de croix et se mit à genoux.

L'aîné des mioches, comprenant ce qui venait de se passer, poussa un long hurlement. Les cinq qui jouaient par terre avec un lambeau de filet firent de même, par imitation, et le petit, dans sa barcelonnette, ayant craché son pouce qu'il suçait, se joignit au chœur funèbre, du mieux qu'il put.

La mère sanglotait au pied du lit.

Le mort se composait lentement une figure de cercueil.

Les enfants beuglaient à l'envi.

Par la fenêtre, on voyait le soleil qui tombait sur Carthage en averses d'or, et sur les flots en rafales d'argent.—C'était dimanche, un dimanche d'Afrique, fait d'éclats, de feux et d'ombres chaudes.

Soudain, dans l'air que nul vent n'agitait, une musique prit l'essor.—Les notes s'envolaient, l'une après l'autre, claires ou graves, tristes ou gaies, toutes divines, et le ciel entier fut bientôt plein de leur harmonie.

Dans la chambre du mort, le chœur funèbre se désorganisa.—La mère arrêta ses sanglots, les mioches, peut-être à bout de souffle, se turent, et le tout petit changea sa clameur aiguë en un roucoulement.—La musique divine venait d'entrer. Elle flottait au-dessus du mort, émouvante, à la fois austère et limpide, mêlant les accords d'une harpe de séraphin à la voix naïve des angelots, unissant des pluies de perles à des chants d'airain.

La mère se tourna et sourit, le tout petit eut une espèce de grognement joyeux, et l'aîné des mioches, prenant un de ses frères par l'épaule, lui montra les dehors d'un geste vague, puis, la voix pleine d'extase, murmura:

«Senti che belle campane!»

Carthage.


[18]