GILBERT DE VOISINS

L'ESPRIT IMPUR

— ROMAN —

ÉDITIONS GEORGES CRÈS ET Cie
21, rue Hautefeuille, Paris

Succursales :
Paris, 116, Boulevard Saint-Germain
Zurich, 7, Tiefenhöfe — Paradeplatz

MCMXIX

DU MÊME AUTEUR :

  • LA PETITE ANGOISSE, roman.
  • POUR L'AMOUR DU LAURIER, roman.
  • LE DÉMON SECRET, roman.
  • SENTIMENTS, critique.
  • LES MOMENTS PERDUS DE JOHN SHAG.
  • LE BAR DE LA FOURCHE, roman.
  • L'ENFANT QUI PRIT PEUR, roman.
  • ÉCRIT EN CHINE.
  • LE MIRAGE, roman.

Prochainement :

  • FANTASQUES, petits poèmes.
  • LE JOUR NAISSANT, roman.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Trente exemplaires sur vergé d'Arches (dont 15 hors commerce) numérotés.

Copyright by G. Crès et Cie, 1919

Droits de traduction, de reproduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

A
FERNAND DROGOUL

TEMPORIS

IN MEMORIAM PRÆTERITI
IN INTENTIONEM FUTURI
ET IN LAUDEM PRÆSENTIS

G. V.

SOYEZ BÉNI, MON DIEU, QUI DONNEZ LA SOUFFRANCE

COMME UN DIVIN REMÈDE A NOS IMPURETÉS.

BAUDELAIRE.

CELUI A QUI IL A ÉTÉ DONNÉ DE SOUFFRIR DAVANTAGE,

C'EST QU'IL EST DIGNE DE SOUFFRIR DAVANTAGE.

DOSTOIEVSKY.

L'ESPRIT IMPUR

CHAPITRE PREMIER
UN PANTIN DE BOIS

Jacques Damien regarda autour de lui avec un peu d'ironie. Lentement il se promena de droite et de gauche, reconnut des meubles, des tableaux, divers objets, sourit à une petite boîte en laque rouge, posée sur un socle noir, feuilleta, debout, un roman ouvert sur le bureau, leva le coin de la tenture qui fermait la pièce, jeta un coup d'œil dans le salon, puis, après avoir, du doigt, redressé contre le mur un cadre oblique, se déclara satisfait.

« Oui, murmura-t-il, ça peut aller. Deux ou trois jours encore, pour la mise au point, mais, le tapis une fois posé dans l'antichambre et le piano en place, je serai vraiment chez moi. »

Il s'assit à son bureau. Son visage rasé avait repris un air tranquille. Quelques instants avant, on eût dit que Damien se moquait de tout, de cette tenture rouge qu'il aimait pourtant, de ce fauteuil de cuir, de ce vase chinois, de lui-même aussi. Maintenant, il écrivait une lettre d'affaires un peu longue et commençait à s'ennuyer. Seul un petit spasme bref du coin droit de la bouche montrait qu'il n'avait pas retrouvé tout son calme.

Durant qu'il séchait une page sur le papier buvard, il s'interrompit soudain et, se rejetant en arrière, porta une main à son front.

« Oh! s'écria-t-il à voix haute, pourvu que ce soit fini! pourvu que je me sois trompé! »

Il entendit alors que l'on sonnait à la porte de l'antichambre et se rasséréna.

« Sans doute, voilà Gautier. Oui, deux coups de sonnette, c'est lui. »

On soulevait la tenture.

« Je me sens tout à fait dépaysé, dit Gautier Brune en entrant, mais cela me paraît fort bien, très réussi, très toi-même. Ton billet était pressant : je suis venu, aussitôt mon déjeuner avalé… Rien de grave?

— Excuse-moi si je t'ai dérangé, mon ami, et merci d'être arrivé si vite. Donne-moi toute ta journée ; nous aurons peut-être à causer longuement : il y a matière. Nous dînerons ensemble. Pour l'instant, assieds-toi ; ce nouveau divan est remarquable. »

Réunis, ils retrouvaient vite cette allure paisible et sûre que permet une longue affection sans orages. On eût dit, à les voir, de deux indifférents, si, de temps à autre, un sourire, une passagère expression d'angoisse, un regard fraternel et confiant, ne donnaient à leur entretien toute sa qualité. Ils se connaissaient bien pour s'être connus depuis l'enfance. Ils ignoraient ces instants d'inquiétude qui troublent l'amitié. On sentait qu'entre eux il n'y avait jamais eu aucun sujet de plainte. Leur assurance provenait de là, comme leur sérénité coutumière.

« Jacques, je t'avoue que ton billet ne m'a, d'abord, pas rassuré du tout, dit Gautier Brune ; il n'était guère du ton que l'on prend pour demander à un ami son avis sur une installation nouvelle, et puis j'ai songé aux heures que tu viens de vivre. Mon pauvre Jacques! cette rupture a donc été pénible? »

La tête en avant, les coudes aux genoux, les mains tendues, il parlait à voix presque basse. Gautier Brune n'aimait le bruit ni chez lui-même, ni chez les autres ; sa nature y répugnait, ainsi qu'à toute violence hors de propos, mais, par contre, il prisait les violences utiles, une réponse nette, fût-elle meurtrière, un geste dur, bien placé.

« Et tu as souffert? »

Ce regard quêteur par lequel il interrogeait son ami le montrait en entier. Certains mouvements fugitifs du visage expliquent toute une façon d'être, de sentir, de comprendre et d'aimer.

Jacques Damien éclata d'un rire aigu.

« Ah! mon vieux! combien tu te trompes! »

Brune laissa paraître quelque mauvaise humeur. De larges épaules, de vigoureuses mains, redoutables mais intelligentes, une solide carrure que sa taille moyenne affirmait encore, donnaient, chez cet homme de vingt-cinq ans, aux cheveux châtain clair, une singulière impression de force. Cette impression, le visage glabre dont la mâchoire était trop carrée, l'eût accentuée jusqu'à la brutalité, si les yeux ne l'avaient presque démentie, des yeux gris, pleins de douceur, des yeux accueillants et tranquilles. — Gautier Brune se portait bien, son teint frais en témoignait, comme les méplats lisses de sa figure franche et nue. Il prenait plaisir à se tenir en main, à se sentir maître de son corps ; il y trouvait une satisfaction très consciente, il en était fier.

Damien l'avait agacé par son rire sans gaîté. Il le lui dit :

« Mon petit Jacques, même en y mettant la meilleure volonté, je ne vois, dans ce que je t'ai raconté, rien de drôle.

— Ecoute, illustre médecin ; pour m'excuser, je te raconterai, en quelques mots, la fin de mon idylle. »

Damien sourit encore, non plus par pose, mais pour se faire pardonner un éclat de rire qu'il regrette. — Ah! que Jacques ressemble peu à son ami Gautier Brune! — Un grand diable dégingandé, aux allures de pantin, vigoureux cependant, sans rien de maladif, le corps marqué d'une façon de désossement étrange, dû à sa maigreur, à sa souplesse d'acrobate, à sa haute taille. — Des cheveux blond pâle, plaqués, découvrent un grand front ; les yeux, d'un bleu clair que l'on dirait parfois verdâtre, sont faits pour le rêve. Leur regard sait se confier, se retenir, sait implorer, sait plaire.

Le reste de la figure, d'une beauté un peu molle, régulière mais sans accent, déçoit : un nez trop fin, une bouche élégante, un menton rasé comme la lèvre, dessiné d'un trait qui manque de vigueur. On devine, à ne voir que cette partie de la figure, un homme faible, mais le large front découvert, mais les yeux pleins de mélancolie, d'ironie ou de joie, de douceur aussi, n'offrent rien de banal. Particulière, enfin, très particulière, cette maigreur osseuse de tout le corps, peut-être même étrange ; d'ailleurs Jacques n'admettrait pas qu'on le plaisantât sur ses singularités physiques, et, jadis, plus d'un de ses camarades de collège s'était vu corrigé très rudement pour avoir usé du sobriquet « pantin de bois » qu'il tenait pour injurieux.

« Voici, dit-il, comment cela s'est passé. L'histoire, au demeurant, est à peine amusante. Je m'étais débarrassé de ma petite garçonnière de la rue Daru, afin de m'installer ici, et fis part à Juliette de mes intentions. Elle s'en réjouit d'abord, pensant bien que je la supplierais avant peu de partager avec moi ce nouveau foyer… ce « nouveau foyer », tu entends? le mot n'est pas de mon invention! La jeune personne voulut donc me donner des conseils, choisir mes meubles, mes tentures, arranger, déranger, critiquer, écarter, proposer et disposer suivant son goût. Ah! cher Gautier, le goût de Mlle Juliette Lancy! Tu n'imagines pas cela! Elle n'aimait point le laid, non, elle aimait le médiocre ; à une étoffe hideuse, elle préférait avec courage une étoffe sotte et, surtout, elle montrait un flair admirable pour distinguer l'authentique du faux, au bénéfice du faux, naturellement.

« Sans doute aurais-je dû prendre mon mal en patience, mais, d'autre part, je me sentais un peu nerveux de ce seul fait que j'éprouvais un gros chagrin à quitter Maman, la maison où j'étais né, tant de souvenirs, tant d'habitudes anciennes, bien assises, tout cela que j'aimais et dont je me séparais avec brusquerie. Déjeuner et dîner souvent avec quelqu'un, c'est autre chose, crois-moi, que de vivre à ses côtés. Tu me diras que Maman demeure au premier coin de rue, à trois minutes d'ici ; je le sais, mais les distances n'y font rien. Il me semble même que la sentir si proche augmente mon regret… non, pas mon regret : ma peine…

— Jacques, je ne comprends pas, interrompit Gautier Brune. Pourquoi donc as-tu…

— Laisse! Nous approchons de la péripétie de clôture. — Juliette devenait de plus en plus insupportable. Un jour, elle me fit une scène à propos des meubles de ma chambre à coucher, de vieux meubles de la maison, très sympathiques, très fraternels, qui restaient sans emploi et que Maman venait de me donner.

« Jamais je ne coucherai là-dedans! criait Juliette ; jamais je ne vivrai là-dedans! c'est lourd, c'est affreux!… C'est paysan! »

« Mais, ma chère, lui répondis-je, exaspéré, je ne te demande pas d'y vivre, ni même d'y mourir… ni, surtout, d'y coucher! »

« Il y eut alors une crise de rage, puis un long discours, résumé fiévreux de mes travers, de mes défauts, de mes ridicules, rappel de plusieurs actions fâcheuses dont je m'étais rendu coupable, de mille et un faits répréhensibles dont je porte la honte. Elle ne décolérait pas ; elle en devenait laide! Oui, Juliette, à coup sûr une des plus belles filles que j'aie vues et qui, souvent, se montrait charmante, prenait un air de maritorne!

— N'abuse pas! interrompit Gautier. N'oublie pas que tu l'as aimée!

— C'est indubitable. J'ai aimé une jeune femme que je pouvais montrer, qui me faisait honneur, et dont le rire avait un joli ton. Cela a duré deux ans… Mais, j'achève. Un soir, elle perdit toute mesure, me reprocha de la quitter pour aller chez Maman, de ne jamais être auprès d'elle, de lui préférer mes amis, de ne pas reconnaître son talent théâtral… elle insista sur ce point… J'en passe. J'ai fini par la mettre à la porte le plus poliment du monde, et depuis lors, nous n'avons plus eu que des rapports épistolaires sans intérêt. J'ai tenu bon. Elle s'emploie maintenant dans une revue, à Montmartre, où elle chante : « Chatouillez mes gentils seins roses! » Le petit Lohéac est son amant. — Voilà.

— Pourquoi ne m'as-tu pas tenu au courant? dit Gautier. Une lettre n'est pas si pénible à écrire! Je pouvais toujours disposer de quarante-huit heures ; un télégramme m'aurait amené tout de suite. Pour nous faire entendre l'un de l'autre, nous n'avons pas besoin de beaucoup de paroles!

— Que veux-tu! J'ai l'habitude, pendant l'année ronde, de te voir constamment ; cette saison entière passée dans le Midi, (à propos, comment va-t-il, ton vieux client qui va mourir chaque soir et reprend goût à la vie aux premiers feux du jour?) ces vacances mordant sur l'automne, m'étonnaient. J'avais trop de choses à te dire et de genres trop disparates. Des lettres t'auraient paru insensées. »

Gautier Brune ne répondit pas tout d'abord, puis, très lentement :

« Merci, dit-il, mon vieux client va mieux et peut durer encore quelque temps. Mais parlons de toi : cela m'intéresse davantage. Tu m'étonnes, tu me chagrines, je ne te reconnais plus. Quatre mois d'absence suffiraient-ils pour te changer? Je ne comprends rien à ce que tu me dis! rien! Hier matin, dès mon retour, je vais chez ta mère ; je t'y trouve ; c'est là que j'apprends que tu n'habites plus avec elle. Pourquoi cette décision dont, manifestement, vous souffrez tous les deux? En sortant, tu me dis dans l'escalier : « J'ai rompu avec Juliette, » et tu t'éloignes. Ce matin, tu m'envoies un billet qui m'inquiète et m'appelle ici. Ce ne sont point là tes façons coutumières, surtout avec moi. D'ailleurs, chez ta mère où tu te montres toujours si exactement tel que tu es, sans artifices ni pose, tu paraissais absent, et je suis sûr qu'elle l'a remarqué. »

Jusqu'alors, Jacques était resté presque immobile, à demi couché sur le divan, sans autres gestes que ceux commandés par les nombreuses cigarettes qu'il fumait. Ecoutant ou parlant, il regardait obstinément le plafond de la pièce et sa voix semblait froide, blasée. Il avait raconté cette rupture avec Juliette sur un ton indifférent, presque désintéressé, ainsi que l'on fait pour une anecdote banale, arrivée à autrui, mais, aux dernières paroles de Gautier, Jacques bondit avec souplesse, se redressa d'un coup par un sursaut de clown et s'écria, les yeux égarés soudain, les mains grandes ouvertes, opposées comme à l'ennemi que l'on repousse :

« Maman l'a remarqué! Non! non! pas ça! pour l'amour de Dieu! pas ça! Que Maman reste en dehors de cette horreur! Oh! non! pas ça! »

Il y avait vraiment de l'épouvante dans son regard et, dans son accent, une supplication pathétique, éperdue. Jacques gesticulait ; sa figure, ridée soudain, semblait vieillie ; un instant, ses dents, serrées et découvertes, grincèrent avec un petit bruit de meule.

Cet air de pantin démesuré que lui donnait sa maigreur devenait tragique à ce moment ; la figure mobile accentuait l'effet du corps souple par des yeux égarés, d'expression dure, et par une bouche vaincue, molle, tremblante, qui, depuis le grincement horrible de ses dents, demandait grâce.

Gautier s'était levé. Il posa une main sur l'épaule de son ami, puis, sans hausser le ton :

« Arrête-toi, dit-il, c'est assez. »

Brusquement, Jacques Damien parut se figer tout entier et, sans plus bouger, debout, la face lâche, les bras tombants, Jacques Damien pleura.

Gautier Brune reprit :

« Jacques, tu ne m'as pas raconté ce dont tu souffres. Tu as donc perdu confiance en moi? Cette rupture n'est qu'un incident ; j'ai eu tort de m'y attacher. Parle, maintenant, et je saurai comprendre. Tu pleures, Jacques! Tu pleures quand tu pourrais t'expliquer! Tu n'es pas fou de pleurer! »

On eût dit que Damien n'avait pas entendu tout de suite les paroles de son ami. Elles lui parvinrent très lentement et de très loin. Peu à peu, il les recueillit, en pesa le sens et sa figure se reprit à vivre, ses yeux se délivrèrent de l'épouvante qui les possédait, ses bras se dégourdirent, sa bouche se raffermit. Un instant, il fut calme, un court instant, puis les tout derniers mots de Gautier le touchèrent : « Tu n'es pas fou de pleurer! » et Damien perdit pied de nouveau.

Ce ne fut, au début, qu'un léger frémissement de la lèvre, mais ce frémissement se précisa, s'expliqua en un sourire et, bientôt, le sourire devint plus intense, devint narquois, devint cruel, jusqu'au moment où, les yeux encore mouillés, Jacques éclata d'un rire retentissant, bourru, jovial, goguenard, et qui s'accompagnait des mouvements les plus grossiers de la pâmoison comique. Plié en deux, les mains sur les cuisses, Damien riait. Soudain, il leva les bras en l'air, dans un de ces gestes simples et forts par lesquels la joie du cœur s'exprime parfois et qui ont toute la noble envergure d'une acclamation.

« Bravo! cria-t-il, bravo! voilà qui est vraiment trouvé! Bravo, mon ami! Ah! la belle formule : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Elle indique sans insister, elle laisse deviner, mais n'affirme pas ; elle suppose… avec quelle élégance!… « Tu n'es pas fou de pleurer! » C'est d'une psychologie hors pair! Oui! tu seras un grand psychiâtre! Je te vois chef de clinique, demain soir! agrégé dès la fin de cette semaine! Je te vois à l'Académie de Médecine, occupant toutes les chaires à la fois, jouissant de tous les honneurs, couronné de toutes les roses et de tous les lauriers : « Tu n'es pas fou de pleurer! » Oui, mon ami, je suis fou… du moins, je commence… et, bientôt, je le serai tout à fait! Non, je ne suis pas fou « de pleurer » ; c'est parce que je me sens fou que je pleure. Mais… mais… n'importe! Bravo, mon ami! Tu ne pouvais mieux dire! »

Il se tut ; il se laissa tomber mollement sur le divan et, d'une pauvre petite voix suppliante, ajouta :

« Gautier! pas maintenant, je t'en prie! Je veux dormir un peu, dormir une heure sur ce divan ; je ne dors plus! Ce soir, je t'expliquerai, mais pas maintenant! Je veux dormir… Reste près de moi.

— C'est entendu, » dit Gautier Brune.

CHAPITRE II
UN AUTRE PANTIN DE BOIS

Il dormit, en effet, plus d'une heure, lourdement, sans bouger.

« Comment te sens-tu? demanda Gautier Brune qui lisait une brochure, assis près du divan.

— Mieux, merci… bien… très abruti pourtant.

— Il te faudrait encore du repos, dit Gautier. Je te verrais volontiers dans ton lit.

— Un instant… Laisse-moi reprendre contact. Oh! j'ai du plomb dans le crâne!… Quelle heure est-il?

— Cinq heures et demie.

— Cinq heures et demie! Voyons! me reposer! Y penses-tu? Maman m'a dit qu'elle viendrait sans doute vers la fin de l'après-midi. J'ai de la chance de m'être réveillé à temps. »

Il sauta à bas du divan et se secoua comme un chien mouillé.

« Maman peut arriver d'un moment à l'autre. Devant elle, du moins, il faut que je me tienne ; devant toi, je n'ai réussi qu'à me faire honte. Je ne me croyais pas si pleutre… mais oui, si pleutre! Que veux-tu? J'en avais trop lourd sur le cœur. Ces insomnies, ces heures affreuses de dépression, mais surtout ces insomnies! Ah! ne pas dormir, se retourner dans son lit jusqu'au jour, sentir le sommeil qui s'offre, puis se retire, méchamment! Je parle du bon sommeil, non du coup de trique inutile des drogues. Cela m'était déjà arrivé, mais, à ce point, jamais!… Et puis il y a la peur, la peur qui fait crier, et puis il y a… le reste!

— Le reste?

— Je t'en parlerai, mon ami. T'écrire ces choses, ce n'était pas la peine ; d'ailleurs, je n'osais pas. Je t'en parlerai, ce soir, si tu veux. Oui, ce soir. Es-tu libre, ce soir? Nous irons dîner au cabaret. Je n'ai pas encore de cuisinière ; elle n'arrive que samedi. Et nous finirons la nuit à Montmartre. Je t'en supplie, Gautier, ne prends pas ta figure de médecin : c'est à l'ami que je parle, et au camarade.

— L'idée me semble absurde, dit Gautier Brune, mais, au fait… »

Il haussa les épaules.

« Et maintenant, dit Jacques, va-t'en, mon petit. Je veux être seul avec Maman. Je t'attendrai ici, à huit heures moins un quart, en veston.

— Compris, » dit Gautier d'un air calme.

Il rentra chez lui lentement, la tête basse, à petits pas. Ce qu'il venait d'entendre lui faisait une âme douloureuse, mais ce qu'il pressentait le torturait de façon plus cruelle encore.

« Ah! le pauvre bougre! murmura-t-il, le pauvre bougre!… Et s'il savait!… »


Dès que Brune fut parti, Damien remit en ordre les coussins du divan, repoussa le fauteuil de cuir, déplaça quelques bibelots et, passant dans la chambre à coucher voisine, se regarda dans une glace. Son visage portait des traces indéniables de fatigue.

« Pourvu que Maman ne remarque rien… Heureusement, le jour baisse. »

Il se lava la figure à grande eau, se recoiffa, puis sonna son valet de chambre.

« Louis, apportez les fleurs que j'ai mises dans un bol à l'office. »

Il disposa quelques roses rouges sur la cheminée du salon, d'autres, jaune et safran, sur son bureau et ouvrit la fenêtre, trouvant qu'il restait dans la pièce un relent de fumée un peu âcre.

Penché sur la barre d'appui, Jacques Damien considérait la rue, les façades des maisons, les sommets d'arbres d'un square qui pointaient au-dessus des toits gris. Il tâchait de vivre dans l'instant présent ; il se refusait à regarder l'heure échue ; il s'obligeait à trouver un intérêt pittoresque aux ébats de ce chien qui parcourait un balcon, jappant menu, à ce gamin pressé, criant les journaux du soir, aux voitures qui passaient, aux lointains d'air où tournaient des oiseaux et que bleuissait le crépuscule, mais l'ombre moite de ce jour d'automne apportait, quoi qu'il en eût, sa mélancolie. Soudain, il aperçut une silhouette chère traversant la chaussée. Il lui fit un geste d'accueil, ferma la fenêtre et courut ouvrir la porte d'entrée. L'ascenseur haleta quelques instants.

« Maman, c'est vraiment gentil d'être venue me voir. Donne-moi ce petit sac qui ne te sert de rien, enlève ton manteau, embrasse ton fils et permets qu'il te fasse les honneurs. »

Une demi-heure plus tard, Mme Damien, assise sur le divan, causait avec Jacques qui lui servait une tasse de thé.

« Je crois t'avoir tout montré, dit-il. Eh bien! franchement, que penses-tu de mon réduit?

— Ton réduit, d'ailleurs assez vaste, est arrangé de façon charmante, mon ami, et je t'en félicite… »

Un sourire moqueur courut sur ses lèvres ; elle reprit :

« Il est même assez pratique, et je m'étonne, grand fantaisiste, que tu aies songé à lui assurer cette qualité-là. Je prends note de quelques petites choses qui te manquent.

— Maman chérie, tu es trop bonne! A ce propos… j'aurais bien besoin d'un supplément de coussins pour ce divan. Ne te paraît-il pas un peu nu? »

Elle se retourna.

« Oui, peut-être. Je t'en enverrai ; je t'en ferai même quelques-uns avec les chiffons arabes et persans qui me restent… Tiens! Qu'est-ce donc que cela? »

Elle montrait, fixée au coin du mur, debout sur une tablette et dominant la pile des coussins verts et rouges, une statue en bois, haute de deux empans, fruste mais d'un caractère singulier.

« Comment! Je ne t'en avais pas parlé? C'est une idole de l'île de Pâques, fort rare. Elle vient droit du Chili, je te dirai un jour de quelle façon ; l'histoire t'amusera. — Je l'aime bien, mon idole ; elle me rappelle cette anecdote que l'on m'a racontée d'un explorateur qui, décrivant ses voyages à Baudelaire, maniait, roulait, culbutait et tracassait une statuette en bois de ce genre. Baudelaire semblait fort mal à son aise, ou, du moins, gêné. Il ne put, enfin, plus y tenir, et, d'une voix grave, un peu scandalisée : « Monsieur, dit-il, de grâce! Cessez de bousculer cette idole! Qui vous dit que ce n'est pas le vrai Dieu? »

— Je croirais plutôt que c'est le vrai Diable, répliqua madame Damien en riant, car il est affreux! affreux! malgré les beaux tons de rouille de son bois. Allons, raccroche ta poupée au mur. — Sur d'autres points, j'ai deux conseils à te proposer : d'abord, de mettre un rideau quelconque devant ces rayons de livres reliés qui sont trop près de la fenêtre et doivent recevoir le soleil en plein, puis, de bien vouloir, quand tu invites une dame à prendre le thé, ne pas l'obliger à vivre dans un éclairage de cave. On n'y voit goutte, mon enfant! Si ton électricité marche, allume une lampe, sinon, j'irai demander une bougie à la cuisine.

— Excuse-moi, Maman chérie! »

Pourtant, Damien hésita et trouva quelque difficulté volontaire à tourner le commutateur, puis il s'en fut déranger des livres et des papiers sur son bureau. Sa mère le regardait fixement quand il revint dans la lumière. — Il se mit à parler aussitôt, d'une voix nerveuse :

« Maman, j'ai des reproches à t'adresser, des reproches graves!

— De mon côté, interrompit madame Damien, je t'en dirai autant.

— Oh! Quoi donc?

— Parle, d'abord…

— Tu penses que je plaisantais? Je ne plaisante pas. Tu sais bien, Maman, que je déteste te voir ainsi vêtue! Voyons! Avec cette robe noire, on dirait que tu as plus de cinquante ans!

— Je n'en suis pas si loin, Jacques! J'en ai quarante-sept!

— C'est pas vrai! Tu as trente-cinq ans, tout juste! J'imagine mal comment tu t'es arrangée pour te procurer un fils de mon âge, mais tu as trente-cinq ans, cela est sûr… et tu joues à la vieille dame! Ecoute-moi : est-ce raisonnable? Tu serais en grand deuil que tu ne t'habillerais pas autrement!… Il y a tout de même de longues années que papa est mort!

— Tais-toi, mon petit! C'est aujourd'hui, précisément, le jour anniversaire de sa mort, et je reviens du cimetière.

— Ah!… Oh! pardon, Maman!… Mais, tu sais que j'aime à te voir vêtue selon ton âge apparent et dans un tout autre style. N'importe! J'ai fait une gaffe cruelle et m'en excuse.

— Embrasse-moi… »

Il se pencha. De nouveau, elle le regarda avec attention, puis se pinça les lèvres, comme pour retenir un sanglot.

« A mon tour, j'avais quelques reproches…

— Non, non, dit Jacques précipitamment. Pas aujourd'hui! Pas pour ta première visite! Et puis, j'ai mal dormi, très mal ; je ne veux rien entendre de désagréable. Maman chérie, je m'y refuse!

— Alors, dit-elle, viens te coucher ici, mets ta tête sur mes genoux et repose-toi. Reste tranquille, ne bouge pas, ne parle pas. »

Sans souffler mot, il obéit. Il se laissait aller à sa persistante fatigue ; il ne réagissait plus : il se sentait si faible! il laissait sa mère lui caresser le front… Un quart d'heure après, il s'endormait encore.

Du temps passa. Mme Damien regardait son fils. Elle aussi s'était retenue pendant cette visite. Maintenant, elle pouvait oublier sa contrainte, et le beau visage immobile, aux traits fermés, à la bouche vivante et volontaire, aux yeux sombres, montrait toute sa douleur.

Elle glissa enfin deux coussins sous la tête du dormeur et s'échappa, légère. Avant de soulever le rideau rouge, elle se retourna. Un sourire courba ses lèvres quand elle vit, sur le divan, cette figure nue, si apaisée, ce front si large, sous les cheveux blonds en désordre, cette bouche entr'ouverte par le sommeil, et ces yeux clos.

Dans l'antichambre, elle rencontra Gautier Brune qui venait d'arriver. — Ils causèrent quelques instants, debout.

« Oui, dit Gautier, ces insomnies l'éreintent. Je voulais qu'il se reposât, mais, puisque c'est fait, il me semble qu'il n'y a nul danger à ce que Jacques passe une partie de la nuit dehors. D'ailleurs, il y tient beaucoup. Je dirai à Louis de le laisser dormir tard, demain. Ne craignez rien, je veillerai sur lui. Je n'ai pas à vous répéter, n'est-ce pas, Madame, que je l'aime bien?

— Je le sais, mon ami. Vous le prouvez assez… Au revoir! »

Elle s'en fut, et Gautier entra dans le salon.

CHAPITRE III
AU RESTAURANT

Un petit restaurant du quai de la Tournelle. La salle un peu basse, mais point encombrée ; des garçons propres, méticuleux, aux gestes précis ; leurs visages graves et fermés semblent consignataires d'un secret d'importance. Près d'une fenêtre de coin, Jacques Damien et Gautier Brune achèvent leur repas.

« J'aime cet endroit, dit Damien ; c'est un lieu de retraite ; on y mange à bon escient. Cette salle a quelque chose de sérieux qui me divertit de façon bourgeoise et mesurée ; la cuisine est sérieuse, elle aussi ; le service est sérieux ; trop, peut-être… et pourtant non! Je commence à goûter le genre Louis-Philippe. Enfin, la vue est parfaite.

— Ajoute aux vertus de l'endroit, dit Gautier Brune, que l'on peut y causer, ce que nous ne ferions certes pas aussi librement sur le boulevard.

— Sachons donc profiter de cette licence tout en buvant notre café, dit Jacques avec un sourire. »

Ils se turent, un temps, puis Damien reprit :

« Gautier, cela me gêne de t'avoir présenté un spectacle aussi excessif de larmes et de déclamation. Un homme qui pleure, ça peut faire de l'effet au théâtre, mais moi j'aurais dû exprimer ce que je sentais à moins de frais, plus posément. Si tu le veux bien, nous déciderons que l'incident est clos. Maintenant, je compte m'expliquer, sans gestes, sans vociférations et, surtout, sans mouchoir.

« Il est évident que je me porte mal. Je m'en suis aperçu, il y a quatre mois environ (tu venais de partir pour le Midi), lorsque j'ai commencé à ne plus dormir. Une nuit sans sommeil, mon Dieu! c'est très désagréable, ce n'est pas tragique : on s'en donne une raison plausible et l'on se dit : je dormirai demain. Mais quand, le lendemain, on ne dort pas et le surlendemain non plus, et que, durant le jour, on est pris de brusques somnolences qui abrutissent sans reposer, alors mon ami, on finit par s'inquiéter. Tu étais absent. Le médecin que j'ai consulté…

— Qui ça? demanda Gautier.

— Le docteur Stéphane… rue de Courcelles…

— Je connais… Pas bête, mais vieux… Continue.

— Le docteur Stéphane m'a donc offert un fort joli bouquet de bonnes paroles douceâtres, en conclusion d'un examen très méticuleux et très long. A l'en croire, il me fallait une hygiène stricte, une chasteté relative… (je t'assure que ma rupture avec Juliette n'a aucun rapport!) de la tempérance et du bromure. De cette liste, je n'ai retenu que le bromure, sans autre effet notable que de m'accabler davantage. Tout cela serait peu de chose et je te dirais seulement : « mon ami, j'ai de cruelles insomnies qui m'ennuient fort », si je ne souffrais d'un supplément d'inquiétude qui, je te l'avoue, me désarçonne.

« Un soir, je m'étais couché tôt, content d'avoir presque sommeil, mais tracassé parce que Maman se plaignait depuis quelques heures d'une horrible migraine, et tu sais si elle se plaint peu! Je lisais dans mon lit, assez inattentif à ma lecture, l'oreille tendue, au cas où l'on aurait besoin de mes soins et que l'on m'eût appelé. D'autre part, je me disais : « ai-je sommeil? n'ai-je pas sommeil? vais-je dormir? » Je lisais mal, je lisais avec peine : les lettres de la page dansaient étrangement devant mes yeux. J'éteignis enfin pour me donner du repos, mais ne fus pas long à rallumer. Au pied de mon lit, sur la traverse de cuivre, une tête, éclairée du dedans, de la taille d'une pomme et qui ressemblait à une pomme, avec un teint jaune et rouge de pomme, le même aspect luisant, ciré, d'objet neuf, souriait d'un sourire fendu et, lentement, dodelinait.

« Mon petit Gautier, même aujourd'hui, j'ai peur d'y penser : il me semble que je pourrais la revoir, dodelinante et souriante, posée sur le bouchon de cette bouteille de cognac. Dès que je me trouvais dans l'ombre, soudain, la pomme reparaissait. On eût dit qu'elle était là, tout le temps, et comme eût fait une lumière subite, que l'ombre seule la révélait. Pourtant non… lorsque je rallumais, elle ne s'évanouissait que peu à peu, elle y mettait le temps, elle fondait dans la lumière, comprends-tu? et son sourire devenait triste en se perdant. Parfois les rêves donnent des visions toutes pareilles qui épouvantent, mais au matin on en rit. Un cauchemar, un simple cauchemar… Moi, je ne dormais pas!

« Je t'assure, mon ami, que je n'ai pas cédé tout de suite à la peur. J'ai résisté d'abord, je me suis donné des raisons. Cette pomme : une pomme que j'avais vue, la veille, à la devanture d'un fruitier, rue de Monceau. Je m'étais plu à la regarder, longuement, parce qu'elle faisait figure parmi les autres fruits plus ternes, plus modestes. J'avais même pensé la phrase : « Elle fait figure », et le mot « figure » prenait corps… Rien de plus simple!… Un souvenir prolongé. Cela explique peut-être ; cela ne satisfait guère! J'en suis même arrivé, en désespoir de cause, à m'imposer une idée absurde : « J'ai mal aux yeux. Je veux croire que j'ai mal aux yeux. Il faut que j'aie mal aux yeux. » J'accepte aussitôt la proposition comme une certitude et j'agis en conséquence. Le lendemain même, Vialle, l'oculiste, m'affirme que mes yeux sont les meilleurs qu'il ait jamais examinés. Quel homme spirituel! il me permet, pour peu que l'envie m'en prenne et que j'y trouve le moindre plaisir, de dévisager le soleil, à l'occasion, et sans lunettes noires. Hélas! mon vieux Gautier! si flatteur que ce soit d'être comparé à un aigle, cela ne m'a pas guéri!

« Deux nuits, souvent trois nuits par semaine, je revoyais sur la traverse de mon lit cette pomme souriante. Elle y restait, suivant sa fantaisie, quelques instants, une heure ou jusqu'au petit jour. Ah! j'ai cru, parfois, que je deviendrais fou sans plus attendre et qu'en entrant dans ma chambre, le lendemain, on verrait sur le lit une bête tordue, hurlante et baveuse. Hurler! J'avais une telle envie de hurler! Certains soirs, je devais me tenir ferme pour arrêter le moindre cri. Je savais qu'il m'eût fait perdre la tête, j'en étais sûr. Mon ami, j'ai lu, jadis, dans d'agréables romans psychologiques, la description d'un jeune homme de bonne famille qui, lâché par sa maîtresse, mordait son oreiller, et cela me paraissait bizarre, presque ridicule. Aujourd'hui, je connais le goût d'un oreiller où l'on plante ses dents : rien de savoureux, crois-m'en sur parole!

« Tu peux imaginer la gueule que je présentais au réveil! Maman s'en apercevait bien! Et c'est alors, surtout, que je me suis laissé prendre par la peur. L'idée que Maman se rendrait compte, un jour, de tout cela m'épouvantait. Tu sais que mon père est mort quand j'avais douze ans, d'une façon… comment dire?… Allons! du courage! J'évite la difficulté… Reprenons. »

Damien se mit à parler d'une voix plus lente, plus appuyée.

« Tu sais, cher ami, que mon père est mort…

— Je sais, interrompit Gautier Brune. Passe! »

Mais Damien poursuivit :

« … Dans une maison de santé… que mon père est mort fou… Voilà!… Cette pensée ne me quittait plus. Je me disais : « Je vais suivre le même chemin et Maman souffrira, une seconde fois, tout ce qu'elle a déjà souffert. » Des craintes de cet ordre, s'ajoutant à la sombre mélancolie que je ressentais, me composaient une vie intenable. Il fallait mentir assidûment, il fallait expliquer mes yeux battus, ma pâleur, cette nervosité que je ne pouvais contraindre, certains gestes, certains regards inconscients, mais qui n'échappaient pas à un observateur affectueux… Voilà l'emploi de mes journées, mon ami… Et surtout, ah! oui, surtout il fallait me plaindre, me plaindre diplomatiquement, ni trop, ni trop peu. Mes insomnies… en ai-je assez joué de mes insomnies!… Maman est-elle convaincue qu'il n'y a rien d'autre?… Un beau soir, n'en pouvant plus, je me suis décidé à partir, à quitter la maison que j'aimais, si pleine de souvenirs, à m'installer chez moi. Les quelques bonnes heures où je me sentirais libre, je les passerais avec Maman ; quant à mes nuits, eh bien, j'en garderais l'épouvante pour moi. »

Gautier Brune n'avait pas encore prononcé une seule parole. Il écoutait.

« Tu es vraiment un brave garçon, prononça-t-il posément de sa voix égale et calme. Je veux dire que tu es un garçon vraiment brave… Et depuis lors, comment te portes-tu?

— Je vais mieux, répondit Jacques. Cette rupture avec Juliette m'a secoué, je n'en disconviens pas, mais son effet, je pense, n'a pas été fâcheux : des discussions, des querelles, des scènes de ménage, cela occupe ; d'ailleurs, je ne laissais pas d'en apprécier le côté comique. D'autre part, les vacances finies, j'ai repris, au musée, mes heures de bureau et je trouve un certain bénéfice à travailler régulièrement, à classer des paperasses, à me promener dans les salles du Louvre, à préparer une exposition et à réprimander, de temps à autre, les gardiens… Enfin, je sors beaucoup, je fais la noce, je fréquente des bars pittoresques et charmants…

— Est-ce bien utile? demanda Gautier d'un air sec.

— Mais oui! comment donc! ce sont des endroits pleins d'agrément, où l'on s'amuse… en quelle compagnie! Parfois, quand je rentre au matin chez moi, je dors mieux… pas toujours. N'importe, Gautier, je ne suis pas solide. Cela m'est à peu près égal, après tant de nuits blanches, de me sentir les reins brisés : une randonnée à cheval me fatiguerait de la même manière, mais je m'habitue mal à un cerveau courbatu… et puis j'ai peur que cela ne recommence, j'ai peur de revoir cette pomme!

— On tâchera que tu ne la revoies pas, mon ami!

— Ah! Gautier, j'avais si grand besoin de ton retour! Que veux-tu! les bonnes gens que j'ai consultés étaient, je n'en doute pas, animés des meilleures intentions à mon égard, mais ils ne savaient pas, ils ne pouvaient ni sentir, ni, par suite, comprendre, au lieu que toi, tu me connais depuis que nous jouions à saute-mouton sous les arbres des Champs-Elysées.

— Nous reparlerons de tout cela, dit Gautier.

— Veux-tu, répondit Jacques, que nous poursuivions notre causerie en plein air? La nuit doit être douce et l'atmosphère de cette salle me semble maintenant un peu lourde. Nous marcherons le long du quai.

« Maître d'hôtel, je vous félicite au sujet du canard ; tout à fait réussi.

— Ah! Monsieur Damien! si l'on ne soignait pas les habitués de la maison!…

— Décidément, cet excellent homme a quelque chose de sacerdotal, disait Jacques en descendant l'escalier. Je ne lui aurais certes pas offert le même compliment sur le cognac qu'il nous a servi, très inférieur à ce qu'il était jadis, mais la moindre critique nous aurait valu un très long discours.

— Le cognac n'était pas mauvais, dit Gautier, seulement tu en bois trop.

— Allons donc!

— Tu en bois trop.

— Gautier, tu m'embêtes.

— Bien. »

Ils se promenèrent quelque temps en silence. Parfois un tramway cornait ou grinçait sur ses rails, mais la ville était paisible et le fleuve aux reflets d'huile et de marbre noir coulait lourdement. Ils s'arrêtèrent à la tête d'un pont ; un petit point de lumière jaune brillait sur une péniche amarrée.

« Regarde, dit Jacques, regarde ce rideau de mousseline et ce lien de ruban qui paraît contre le carreau de vitre… Tiens! on a soufflé la lampe. On dormira bientôt, là derrière, sainement, suavement, comme l'on doit dormir. Ce spectacle a le goût charmant d'un secret… N'insistons pas. »

Ils marchèrent encore.

« Oui, je te soignerai de mon mieux, reprit Gautier Brune, mais j'ai encore deux choses importantes à te dire. Ecoute-moi. Nous nous connaissons depuis l'enfance et ne nous sommes jamais quittés. Tu m'as pris comme médecin et voici la première fois que j'ai à te soigner sérieusement. Demain ou le jour suivant, nous parlerons donc de médecine, de drogues, d'hygiène ; ce soir, nous parlerons, si tu le veux, d'une méthode. Je te soignerai de mon mieux, pourtant ne t'appuie pas trop sur moi. C'est toi surtout qui te soigneras ; il faut que tu te guérisses toi-même. Si tu acceptes de le faire, alors j'ai confiance. Jacques, ce sera une dure partie à jouer. De temps à autre, je pourrai te donner un conseil, un coup de main, mais le grand rôle te reste à toi seul. Souvent, tu te sentiras les bras rompus, et tu devras lutter quand même ; souvent, ta tête n'en pourra plus de souffrir et, néanmoins, quand il sera relativement simple de te la casser contre un mur, tu choisiras autre chose qui, peut-être, te fera souffrir davantage. La victoire est au bout, et la paix, cette paix qui suit la victoire.

— Je tâcherai, » dit Jacques.

Il s'arrêta, les yeux à terre, réfléchissant et battant le pavé du bout de sa canne.

« Etrange duel que tu me proposes!

— Un duel, en effet, répondit Gautier, un vrai duel entre un homme malade et un homme sain, logés dans un même corps, entre un homme qui souffre et un autre qui refuse de souffrir. Pour arriver à vaincre, il ne suffira pas de la bonne volonté que tu possèdes déjà et de ton courage, il faudra encore des ruses savantes, de la précision, de la patience et une obstination de brute. Tu devras commander (n'oublie pas que vous êtes deux), te donner des ordres clairs, ne plus rien y changer quand tu les auras bien mûris, y obéir avec scrupule, ne jamais discuter… puis, un jour, tu forceras l'ennemi dans un mauvais coin… Le reste se fera tout seul. Alors tu t'assiéras dans ton fauteuil, mon ami, et je te permettrai de te reposer.

— C'est bien… et quelle est cette seconde chose que tu voulais me dire? »

Gautier hésita, un instant, avant de parler.

« Cette seconde chose, je ne te la conseille pas, je l'exige : un ami a de tels droits. Demain, tu te rendras chez ta mère, aussitôt que possible, et tu lui raconteras tout ce que tu m'as…

— Gautier! Gautier! tu n'y penses pas! mêler Maman à ces horreurs, c'est indigne!… je t'assure… ce ne serait pas propre! Déjà, je l'ai peinée si fort en la quittant! Elle acceptait tout, le cœur navré, sans se plaindre. Elle m'a même beaucoup aidé dans mon déménagement. A quelqu'un d'autre, elle eût sans doute paru indifférente, mais moi, j'ai appris à lire son visage comme un livre. Gautier! laisse-moi mon enfer à moi tout seul! N'y fais pas entrer Maman!

— … Et tu lui raconteras tout ce que tu m'as dit, ce soir, poursuivit Gautier de sa voix la plus douce, tout, tout jusqu'aux plus minces détails. J'ai réfléchi honnêtement ; à cette heure, je suis sûr. Non, Jacques, je ne commande pas, je supplie… sachant que j'ai raison.

— Il me semble, dit Jacques, que tu m'apprends à t'obéir à toi, avant de m'enseigner l'obéissance à mon autre moi-même!

— Pour ta guérison, je compte beaucoup sur ta mère. Elle aimera mieux souffrir ainsi que te sentir loin d'elle.

— Tu crois qu'elle a des certitudes à mon endroit? Tu crois donc…

— Je crois que tu as de grandes chances de guérir en te soignant toi-même, avec l'aide de ta mère et l'avis occasionnel de ton médecin. Je puis te connaître bien, mais elle te connaît mieux : elle t'a fait.

— J'irai donc, demain, dans l'après-midi. Ah! j'oubliais… Ses dernières migraines ont été un peu allégées ; elles durent moins longtemps, il me semble. C'est grâce à toi. Merci.

— Longeons encore un peu le quai, veux-tu? dit Gautier Brune. Nous regarderons l'eau couler, puis, si un dernier acte de revue t'amuse, je suis de service.

— Je crains, répondit Jacques de m'être montré présomptueux. J'ai le sentiment que mon lit me sera doux.

— Voilà un taxi qui passe, dit Gautier : je te poserai chez toi. »

CHAPITRE IV
BAR NOCTURNE

Damien restait debout, dans l'ombre, devant sa porte ; le taxi de Gautier Brune venait de disparaître au coin de la rue. Damien attendait ; il n'avait pas sonné. Savait-il, au juste, s'il sonnerait, s'il rentrerait chez lui?…

« Gautier m'accorde sa confiance entière, songeait-il, et déjà je le trompe ; Gautier me demande d'être vaillant et je vais me conduire comme un lâche, du moins, je le suppose… Mais quoi!… Si j'étais allé à Montmartre!… »

Des images se présentaient à lui, colorées, pittoresques ; il entendait des chants et des rires. Ce n'étaient pas les chants et les rires de Montmartre.

« En somme, je n'ai fait à Gautier aucune promesse de ce genre. »

Il regarda autour de lui. La rue, tachée de trois réverbères, lui parut sinistre. — Dans son nouvel appartement, il trouverait, assurément, de la lumière, un décor agréable, mais comment supporter la solitude, le silence? Il se sentait déjà rompu… Assez pour se reposer là-haut?

« Si je me couche maintenant, je me prépare une mauvaise nuit de plus, au lieu que, dans une heure ou deux, je serai vraiment fatigué ; peut-être dormirai-je ; il n'y aurait pas de mal à ça! »

Il hésitait encore.

« Je n'ai presque rien bu, ce soir… quelques verres de cognac. Gautier ne sait pas boire!… N'empêche que Gautier me croit dans mon lit, ou près de m'y mettre. »

Un frisson le parcourut.

« Si je m'attarde ici, je vais prendre froid. »

Cette dernière pensée le décida. Il alluma une cigarette, tourna brusquement le dos à sa porte et s'en fut d'un pas vif.

Jacques Damien marchait vers un but assurément bien connu. Il prenait à droite, puis à gauche, il longeait quelque temps un boulevard, passait devant un jardin public, suivait une petite rue, traversait une place, et, plus il allait, plus son allure semblait dégagée, moins il sentait sa fatigue. Pour un peu, il aurait couru. — Après une brasserie très lumineuse et des maisons grises, d'aspect morne, voici un cirque, d'où sortent des personnes que le spectacle ne retient plus (d'ailleurs, il est tard). Jacques ne tourne même pas la tête, il marche toujours, droit devant lui, d'un pas allègre, l'air content. Soudain, il s'arrête devant une porte tournante. Il la pousse. Il entre.

La salle, de taille très médiocre, est vide ; seul, le garçon s'y promène, une serviette sous le bras. Des tables, des banquettes sont rangées sur les côtés ; un bar tient tout le fond, avec ses hauts tabourets, son comptoir ciré, sa pompe, ses bouteilles. Pas un client, mais Jacques se perche aussitôt sur l'un des tabourets. Il est comme chez lui.

« Bonsoir, Victor, dit-il ; j'arrive tôt.

— Bonsoir, Monsieur Damien ; Mlle Bice sera là dans cinq minutes. Je vais vous servir votre cocktail et vous donner de la lumière. »

L'instant d'après, la petite salle brille de mille feux. Cela donne aux banquettes déchirées un air lugubre et laisse mieux voir la misère des murs. Mlle Bice ne tarde pas, en effet. La voici à sa place, derrière les bouteilles du bar, et souriant de ses lèvres fardées. Elle jette un coup d'œil dans une des nombreuses glaces qui l'entourent, vérifie l'état de sa chevelure jaune et du plâtre de ses joues, puis, satisfaite, entre en conversation avec Jacques.

« Victor a dû vous dire l'accident qui est arrivé à ce pauvre Tom. Il s'est foulé le pied et ne paraît pas à la représentation de ce soir, mais il viendra bientôt boire un verre. »

Des explications s'ensuivent. Cette foulure est d'autant plus regrettable que l'on comptait beaucoup sur Tom pour le gala du surlendemain.

« Mme Cervantès a repris son service et elle fera de la haute école sur sa grande jument noire, mais ce n'est pas la même chose. M. Michel voulait un numéro drôle et Tom avait inventé une farce épatante, un chef-d'œuvre, Monsieur Damien! On se serait tordu! Seulement, que voulez-vous! les trois grandes culbutes de la fin seraient impossibles avec un pied foulé!… »

Et Mlle Bice ajoute, en confidence :

« M. Michel n'y croyait pas, à cette foulure! Pensez donc! le médecin a dû donner à Tom un certificat! »

Victor, qui ne perd pas un mot, se montre indigné d'un procédé pareil :

« Tout de même, dit-il, c'est triste de voir M. Tom traité avec si peu d'égards, lui qui est un vrai artiste. Oh! il l'a très mal pris!… M. Michel exagère! »

D'ailleurs, voici M. Tom Atkinson en personne. Il boite un peu et s'aide, pour marcher, d'une canne. On ne reconnaît pas, sous cette gueule épaisse de brute, la figure hilare du clown qui sait si bien amuser les enfants. Son gros corps est sanglé dans un veston clair ; une cravate saigne à son cou ridé de vieillard gras. Tom s'installe près de Damien et la conversation reprend.

« On vous a dit, Monsieur?… »

Oui, Damien est au courant, mais il lui manque divers détails dont il s'enquiert et que Tom défile d'une voix cassée, marquée d'un étrange accent d'écurie anglaise.

« Ah! vous, Monsieur, vous êtes un gentleman, vous pouvez comprendre! »

Damien comprend tout, en effet, il s'intéresse à tout. On fraternise et la chronique des événements de la semaine se déroule. — A-t-on eu raison d'engager cette troupe japonaise qui travaillait à Londres?

« Ils ont du talent, c'est certain, mais ils manquent d'invention. »

Tel est l'avis de Mlle Bice.

Chacun donne le sien ; néanmoins, on se tait à l'entrée de M. Michel, qui ne fait que passer et rentre chez lui, après avoir serré la main de Jacques. En partant, il dit à Tom :

« Sous le prétexte que vous avez mal au pied, ne vous soûlez pas trop, ce soir. »

Tom salue en esquissant sa plus belle grimace.

« C'est un mufle! » déclare Mlle Bice quand M. Michel est sorti.

Et ses lèvres expriment un dédain supérieur.

« A bloody pig! » dit Tom.

Un vieux pianiste, assez pittoresque mais très sale, s'est caché derrière le paravent qui, dans le coin de gauche, masque un piano honteux. Il jouera, tous les quarts d'heure, une valse ; durant les intervalles, il vient causer au bar avec Mlle Bice qui l'abreuve discrètement. Mlle Bice est sa fille. Elle le tutoie et l'appelle « cher maître! » Il lui dit « vous » avec une parfaite dignité, même quand il s'enivre.

« Cher maître, tu as une bonne tête ce soir! Comment va maman?

— Béatrice, votre mère est depuis longtemps couchée. Une épicière doit dormir, la nuit.

— Alors, toi, cher maître, viens prendre ton cognac.

— Cette enfant est peu respectueuse. Excusez-la, monsieur Damien. Désirez-vous que je joue Suprême Ivresse ou Folle Etreinte? »

Jacques choisit et continue à boire.

La salle se remplit peu à peu. L'aimable adolescent qui fait son entrée n'est ni un acrobate, ni un danseur, c'est un très petit homme de lettres, blond, bien sanglé, trop gentil. Sa bouche a forme de cerise ; une cigarette semble y tenir tout juste. Il souffle nonchalamment la fumée et en suit les volutes avec un air ravi. Il parle à Damien d'une plaquette de délicats poèmes qu'il publiera vers la fin du mois, mais Damien discute avec Mlle Bice la composition autrement importante d'un prochain cocktail.

« Tâchez de le réussir, ma chère, et, en attendant, donnez-moi un whisky-soda. »

Encore un client : ce gros homme court, aux jambes épaisses, est, à ce que l'on dit, peintre de son métier ; il fait aussi de la musique ; il fait surtout des affaires, (on ne sait précisément lesquelles) ; il est fort riche ; son valet de chambre paraîtra, peu avant l'aube, pour le ramener chez lui. Très bavard, il entame avec le jeune poète une longue discussion, il critique les derniers concerts, le dernier salon, il explique savamment le dernier scandale.

« Et Mme Cervantès, que devient-elle? » demande Jacques.

Mme Cervantès, qui souvent rend visite à ces messieurs du bar, s'est excusée. On ne la verra pas, ce soir ; on s'en désole. Mme Cervantès ne cause pas, n'ayant jamais rien à dire et parlant peu le français, elle ne boit pas ou ne boit que du lait chaud, mais on s'est habitué à sa présence muette. Sans elle, on ne se sent pas au complet.

Deux journalistes, un jongleur américain et deux dames de music-hall n'apportent à la compagnie aucun intérêt nouveau. On bavarde en petit comité, on fume et, surtout, on boit. Un couple mondain tout à fait inconnu apparaît, l'homme en habit, la jeune femme les épaules couvertes d'un somptueux, d'un sensationnel manteau de soie. Ils regardent autour d'eux avec curiosité. On leur a recommandé sans doute d'inviter le vieux clown ; ils l'invitent donc à leur table en termes d'une extrême politesse. Tom accepte ; il mange, il boit, mais ne dit pas grand'chose, ou c'est alors à Damien qu'il adresse de courtes phrases, à Mlle Bice, au pianiste, et le couple s'étonne en silence de ses mauvaises manières ; les regards échangés sont éloquents. Néanmoins, Tom fait un effort : il admire le manteau somptueux, il le touche, il le palpe, il en manie un pan, de ses doigts épais il en caresse les broderies.

« Fine silk! » dit-il aimablement.

La jeune femme sourit à grand'peine et ce spectacle amuse Damien.

L'une des dames de music-hall chante. Cela augmente le bruit. L'accompagnement terminé, le pianiste reprend ses valses et l'on danse. Damien se demande s'il dansera aussi, dans le petit carré que l'on réserve à ces ébats. Non, il lui faudrait être plus sûr de ses jambes, et puis les deux théâtreuses encombrent maintenant toute la place aux bras du jongleur, qui danse à ravir, et du poète blond. Damien se contentera de boire.

Le temps passe. Damien a beaucoup bu. Soudain, il se redresse, il descend de son tabouret.

« Victor, dit-il, mon pardessus, je vous prie.

— Monsieur ne se sent pas bien?

— Si, parfaitement, merci. »

Victor salue en empochant une pièce et tend à Damien sa canne.

Jacques a les yeux fixes, la bouche mobile et nerveuse. Il traverse la salle d'un pas mécanique, le corps très droit, le regard halluciné. Ses lèvres molles tremblent toujours. Il arrive à la porte, il la pousse, il sort.

« En voilà un qui est mûr, dit Mlle Bice.

— Moi, il me plaît, ce garçon! dit le vieux pianiste.

— C'est un homme très comme il faut, » dit Victor qui s'y connaît.

La jeune femme en manteau somptueux paraît scandalisée.

« Allons-nous-en! dit-elle.

— Ben quoi! dit le jongleur entre haut et bas, il est fin saoul! C'est pas rare! »

Et Tom, qui a suivi Jacques des yeux d'un air inquiet, déclare qu'il l'eût volontiers accompagné chez lui si son pied foulé ne le faisait tant souffrir.

Cependant, Damien marche dans la rue d'une façon volontaire et mal assurée. Il se lance en avant, mais il vacille ; il marche aussi comme les aveugles, en tâtant parfois du bout de sa canne le bord des trottoirs. Arrivera-t-il? Voici sa rue, voici sa porte. Il sonne, il ouvre, il entre, il referme la porte. Il réfléchit un moment avant de s'engager dans l'escalier à la rampe duquel il se tiendra… Et le voici chez lui, dans sa chambre, bientôt.

Peut-être Jacques dormira-t-il, cette nuit… Il a encore très peur, mais l'heure est tardive, maintenant, et il se sent si fatigué!

CHAPITRE V
RAISONS MATERNELLES

Quand Mme Damien vit entrer Jacques, elle posa sur un guéridon le carré d'étoffe persane dont elle comptait faire un coussin, tendit les bras à son fils et l'embrassa. En somme, sa mine n'était point trop mauvaise, il semblait détendu. Mille petits soins, un bain prolongé, lui rendaient son aspect habituel. Quelque temps, ils causèrent des événements du jour, échangèrent leurs raisons d'admirer ou de s'indigner, d'être étonnés ou indifférents, suivant ce que leur avaient appris les journaux du matin, les revues ou le bruit public. Jacques se promenait devant sa mère, de long en large. Il s'assit enfin et demanda :

« Tu n'attends aucune visite? Nous serons tranquilles? C'est parfait. Reprends ton travail, s'il ne t'ennuie pas, et laisse-moi la parole. Maman, j'ai une très longue et très lourde histoire à te raconter. Ecoute-la aussi paisiblement que je ferai moi-même pour te la confier. Voici de quoi il s'agit. »

Et il entreprit sa tâche.

Son accent fut calme, simple, posé. Il surveilla le ton de sa voix ; il en mesura l'émotion, sans affecter de froideur ; il dit avec scrupule tout ce qu'il devait dire, tout ce qu'il avait promis, tout ce qu'il s'était promis de dire.

Dans son fauteuil, Mme Damien écoutait, le corps droit, la tête un peu penchée, les doigts occupés autour du carré d'étoffe qu'elle avait repris. Souvent, elle levait les yeux sur son fils, mais Jacques ne se laissait guère voir. Assis, les deux coudes posés sur les genoux ouverts, le dos voûté, il s'adressait, semblait-il, au tapis et ne faisait d'autres gestes que de petits mouvements explicatifs des mains qui se joignaient, se séparaient, retombaient mollement, se fermaient parfois en une crispation de peur ou de volonté subite. Quant aux yeux, ils restaient obstinément fichés en terre.

Les paroles de Jacques se suivaient, sensées, douces, réfléchies. Mme Damien n'avait pas dit mot. Un galon d'or faisait presque le tour du nouveau coussin.

« De sorte, Maman chérie, que j'aurai plus que jamais besoin de toi. Gautier en est persuadé et moi, tu penses bien… »

Ayant fini, jugeant superflu d'épiloguer, il se tut, se leva et baisa la main de sa mère.

Un très long silence… Jacques Damien attendait, Mme Damien songeait. Elle ne préparait presque pas sa réponse, elle songeait, simplement, comme l'on se repose. Puis, elle dit :

« Ce qui me touche plus encore que la confiance que tu me prouves, c'est la manière dont tu t'y es pris pour me la prouver. Merci, mon enfant. Lorsque ton père est mort, j'ai compris que je devais me débrouiller toute seule dans la vie, sans aide, sans conseil. Ce soir, j'ai l'impression bien différente d'avoir auprès de moi un honnête homme, sur lequel je peux m'appuyer. Jacques, tu m'inspires une grande pitié, cela est certain, mais (ne m'en veuille pas!) autre chose me touche en ce moment. J'éprouve une sorte de joie qui est de me dire : ce garçon-là est vraiment fait pour la vie ; il suivra son chemin, il marchera sans béquilles. Merci, mon petit, merci de cette joie dont je souffre pourtant. Mais non! tu ne dois rien comprendre à mes paroles : ce n'est pas ainsi qu'une mère console son enfant. Mais tu ne sais pas… je t'ai empêché de savoir. Maintenant, je te demande de te montrer courageux, une fois encore, et je te parlerai à mon tour, je te ferai une confession. Accueille-la comme j'ai accueilli la tienne.

— Maman chérie, dit Jacques, je t'écouterai de toute mon attention. »

Et il pensait :

« Ah! les affreuses paroles que je vais entendre! Maman me dira que mon père est mort fou ; je le sais! qu'elle a souffert le martyre ; je le sais! que papa était toute sa vie ; et je le sais aussi! »

Mme Damien regarda, un instant, devant elle, plus loin que les murs, plus loin que l'heure présente, dans le temps passé, puis elle reprit :

« Tu oublieras surtout que je suis ta mère. Ne me regarde pas. Figure-toi une jeune fille assez agréable… on me disait même belle, à cette époque, parce que j'étais grande et mince, parce que je dansais bien et que je savais rire, malgré mon air grave… Et puis, tu comprends, j'avais dix-huit ans, une jolie taille, des cheveux sombres, et je portais des robes seyantes… on m'a beaucoup fait la cour ; de nombreux jeunes gens m'ont dit qu'ils m'aimaient et ils demandaient ma main. Moi, je ne les aimais pas ; souvent, ils me plaisaient, mais je ne les aimais pas : je répondais : non. Et, un soir, au bal, j'ai vu ton père.

« Ah! Jacques! tu n'imagines pas ce qu'il était! Son charme, je ne l'ai retrouvé chez personne! Cette voix douce, musicale, toujours tendre d'accent, ces gestes amusants et gracieux, ce regard enfin, ce regard qui semblait vraiment une caresse! J'avoue que je perdis la tête et me jurai, dès ce soir-là, que j'épouserais le lieutenant Alfred Damien ou que je resterais fille. »

Elle désigna du doigt un portrait pendu au mur.

« Cette toile ne donne rien… ses traits, tout au plus, et encore le peintre n'a-t-il rendu de son visage que… passons! Je l'ai épousé et, pendant deux ans, j'ai connu ce bonheur dont on rêve parfois, mais qui, néanmoins, n'est pas fait pour être vécu. Je pensais qu'il durerait toujours!

« Mon enfant, c'est alors que tu es né. Certes, j'en aimai ton père davantage, mais tu me fis sortir du conte de fées où je me complaisais : en vérité, tu m'éveillas. Des écailles me tombaient des yeux, je voyais clair, je regardais autour de moi, j'apprenais un peu ce qu'était ce monde où l'on vit, où l'on souffre, car tu m'avais fait souffrir terriblement, cher petit! Je n'étais plus enveloppée dans une seule pensée d'amour ; le simple devoir de te nourrir me rappelait à moi-même en m'appelant à toi.

« Vers cette époque, ton père me causa un vif chagrin, le premier, en donnant, et cela sans raison apparente, sa démission de l'armée où une carrière magnifique lui paraissait promise. Il me le dit, un soir, déclarant qu'il voulait, dorénavant, vivre sans rien faire, que le cheval le fatiguait, qu'il devait se soigner, et qu'au surplus, il en avait assez du métier des armes.

« Je m'étonnai d'abord, je m'indignai un peu. Ton père semblait bien portant, et cette ambition de paresse, quand je le croyais poussé par une ambition de gloire, (une jeune femme se forge tant de fantômes!)… je ne comprenais pas! Il démissionna donc. — « Tu devrais m'en savoir gré, disait-il, je resterai davantage à la maison, près de toi ; nous causerons, nous nous connaîtrons mieux. » Ah! que cette parole était pleine de sens! Il m'a mieux connue, sans doute : il a découvert en moi une femme cruelle qu'il ne soupçonnait guère, mais moi, je l'ai mieux connu aussi : sous l'homme charmant, j'ai découvert le pauvre homme. En le regardant, je voyais certains traits de son visage dont l'aspect était pour moi nouveau : le menton fuyant, la bouche molle, quelque chose de faible, tout ce que le peintre a si vite trouvé dans cette figure dont il n'a pas rendu l'exquise beauté. — Jacques, c'est affreux que je te parle ainsi, et, pourtant, je ne vois d'autre chemin à suivre que ce rude chemin qui nous blesse tous les deux.

— Continue, dit Jacques, continue, Maman chérie.

— Il tomba malade. Il souffrait d'une névrose que de vagues hallucinations, sans corps, flottantes, mais d'autant plus épouvantables, peut-être, rendaient particulièrement affreuses. Ton père avait peu d'imagination, je veux dire qu'il ne se représentait pas les choses du monde et de la pensée, comme tu fais, par de vraies images peintes sur la conscience ; sa torture ne prit jamais une forme nette. C'étaient des angoisses difficiles à décrire, une inquiétude trouble qui grandissait, qui s'imposait mais ne se précisait pas, un cauchemar sans contours. Tout en le soignant, comme je l'aurais plaint, si… mais je l'ai soigné, jour et nuit, je te le jure! avec dévouement, avec passion, sans faiblir ni laisser jamais la place à d'autres! J'ai fait tout ce que je pouvais, suivant strictement les ordres et les conseils des médecins : une politique subtile de tous les instants… Oh! ce visage impassible qu'il me fallait garder, à des heures où les larmes auraient été si douces! et aussi cette comédie que je devais jouer!

« Quand il dormait et qu'une plainte s'échappait de ses lèvres, aussitôt je me penchais, je guettais son regard, derrière les paupières closes, je tâchais de sourire, pour qu'à son réveil, il me vît d'abord, moi qu'il aimait, et se rassurât. Parfois, je chassais ainsi l'horrible rêve, parfois le dormeur s'éveillait en poussant des cris affreux, et m'écartait de lui. Alors, je le suppliais de m'écouter, je le raisonnais pendant qu'il battait l'air de ses bras, j'essayais de détruire sa chimère… et cela durait jusqu'au matin. — Oui, je t'assure, Jacques, je l'ai bien soigné ; j'ai si peur que tu en doutes! mais je ne pouvais pas le plaindre : je veux dire que je ne pouvais le plaindre avec générosité, comme l'on plaint un homme valeureux qui s'est défendu longtemps, de toutes ses forces, et qui est tombé enfin. Je ne pouvais pas le plaindre ainsi, parce qu'il était lâche.

— Oh! Maman!

— Tu protestes… C'est ce que j'attendais. Tu as raison, et, avec ton père, j'ai dû me montrer impitoyable… Oui, peut-être… Eh bien, non! cet homme que j'avais aimé avec mon cœur entier, avec mon corps entier… pardon, Jacques, mais il faut bien que je le dise, puisque je me défends, ce soir! cet homme, que je croyais un galant homme… »

Elle devint soudain très pâle et murmura d'une voix à peine perceptible :

« Non! Je ne puis te laisser savoir ces choses!

— Parle, Maman chérie, dit Jacques ; je te le demande. »

Son attitude était calme, il ne montrait aucune nervosité, seulement il penchait un peu la tête comme un homme qui se prépare à recevoir un coup sur la nuque.

Elle parla ou, plutôt, une plainte lamentable s'échappa de ses lèvres :

« Il buvait! mon enfant! Il s'enivrait, avec des cochers et des concierges, chez le marchand de vin du coin de la rue! Il allait boire à la cuisine avec son valet de chambre! Je l'ai vu! Il ne lui suffisait pas de boire, il devait boire en compagnie basse. Son caractère, déjà faible, ne résista pas à cet avilissement et, dès que la maladie l'assaillit, ton père voulut fuir. Chaque jour, il cédait du terrain. Or la maladie, cette terrible habitude, est aussi un terrible adversaire à qui tous les moyens sont bons, l'audace, la patience ou la ruse. Il est traître, il est fort, il est habile, surtout, et posera vite son pied dans l'empreinte qu'une reculade aura vidée, mais cela, le pauvre homme se refusait à le sentir. Avant peu, il devint comme un enfant. Il fondait en larmes, il se mettait à crier. Je le trouvais souvent, assis au milieu du salon, par terre, et pleurant parce qu'il avait peur que le cauchemar ne revînt. Si je t'ai éloigné de la maison, à cette époque, c'est que tu aurais trop bien entendu ses cris et ses plaintes, car elles étaient de ton âge, en quelque sorte : tu criais ainsi, tu pleurais ainsi, pour un ballon crevé ou une blessure au doigt.

« Note que ton père, dans l'intervalle de ses heures d'angoisse, redevenait l'être exquis que j'avais connu ; ses crises d'ivresse étaient vraiment des crises où il se perdait d'esprit et de cœur ; ensuite, il réapparaissait quelque temps, l'air un peu effrayé, le regard instable, mais charmant à son ordinaire, séduisant, délicieux… On retrouvait Alfred Damien presque pareil à lui-même… du moins, les autres. Moi, non, car moi, je tremblais toujours! — Devant son fils, il se montra d'abord d'une grande prudence : il ne s'approchait de toi que lorsqu'il se sentait libre, comprends-tu? et alors, comme il savait t'amuser! Dès qu'il entrait dans la chambre, tu riais aux éclats. Mais, un soir (je ne sais où il avait roulé, la veille), il fut attaqué par son cauchemar, près du petit lit où tu dormais. Il te réveilla et tu te mis à crier avec lui. Quand j'accourus, il te tenait dans ses bras, te suppliant de le délivrer du vilain diable, du méchant sorcier qui le faisait tant souffrir. Tu répondais : « Pauvre papa! pauvre papa! » Je t'arrachai à lui, et, cette nuit-là, ce fut mon fils que je soignai. Tu ne t'endormis que fort tard, les yeux encore trempés de larmes.

« C'était, pour moi, un terrible avertissement. Je sentis qu'il te prendrait, que tu te laisserais séduire, qu'il t'attirerait par sa gaîté, par sa douceur, qu'il te retiendrait et t'empoisonnerait bientôt de son mal.