GILBERT DE VOISINS
Pour l’Amour
du Laurier
ROMAN
PRÉFACE
DE
PIERRE LOUŸS
TROISIÈME ÉDITION
PARIS
SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
Librairie Paul Ollendorff
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50
1904
Tous droits réservés.
DU MÊME AUTEUR
- LA PETITE ANGOISSE, roman.
- LES JARDINS, LE FAUNE ET LE POÈTE, conférence.
PROCHAINEMENT :
- UNE CHANSON DE PLEIN JOUR, roman.
- FEHL YASMÎN, poèmes. (En collaboration avec Albert Erlande.)
Tous droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés pour tous les pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée d’Antin, Paris.
Il a été tiré de cet ouvrage dix exemplaires sur papier de Hollande.
J’offre à mon ami
ALBERT ERLANDE
cette invention chimérique.
G. V.
PRÉFACE
LETTRE A LA LECTRICE
Madame,
Le roman que j’ai le très grand honneur de vous présenter ici aurait de quoi vous surprendre avant de vous charmer, si quelqu’un ne se hasardait pas à vous l’expliquer tout d’abord. En deux mots, voici comment : c’est une intrigue entre jeunes gens contemporains et personnages fabuleux.
En littérature, vous le savez, certaines choses sont admises et d’autres ne le sont point. Il est reconnu que nous pouvons faire converser les Grecs avec les divinités de leurs mythologies, et les Croisés avec des ondines. Cela est parfaitement licite et on ne nous dira rien si tel est notre goût, pourvu que nous parlions en termes décents. Mais, le XIIIe siècle passé, toute imagination nous est interdite. Nous entrons, paraît-il, dans une Histoire nouvelle, à la mort de saint Louis, sans qu’on nous dise avec clarté pourquoi les temps antérieurs étaient un peu moins historiques, ou les suivants moins fabuleux. Gœthe a fait preuve d’une hardiesse extrême en laissant monter Faust sur le dos de Chiron. Victor Hugo a soulevé les risées du Second Empire en publiant un dialogue avec une certaine « Bouche d’Ombre » qui n’était pas de chair et d’os. Quant à M. de Banville, qui causait en prose et tout éveillé avec les fées du bois de Meudon, son cas fut considéré comme pathologique.
Je ne comprends pas du tout pourquoi.
Réfléchissez, madame, que si un personnage est en effet surnaturel, les lois de la nature étant immuables, il n’est pas plus hétéroclite de notre temps que trois mille années plus tôt. On est surnaturel ou on ne l’est pas. Aucun zoologue ne vous citera un animal qui serait surnaturel au XXe siècle et qui ne l’eût pas été au XIIe. S’il est réellement impossible qu’un Centaure, c’est-à-dire un mammifère, ait trois paires de pattes comme un insecte, cela n’était pas moins impossible à l’origine du monde, car, si les espèces ont varié, les caractères généraux des familles animales sont restés identiques à leur premier aspect. Si donc vous admettez qu’Ulysse ait pu rencontrer les Sirènes, vous n’avez plus le droit de sourire à nos romans lorsqu’ils vous disent que nous aussi, nous avons entendu des Voix sur la mer.
« Ulysse, répondez-vous, croyait aux Sirènes ; Nous n’y croyons plus. » Mais comment donc, madame, mais nous y croyons. Je crois aux Sirènes de toute mon âme, comme je crois à la Muse qui est auprès de moi au moment où je vous écris et qui me dicte ces phrases un peu comme elles lui viennent, avec beaucoup de laisser-aller dans le style et dans la pensée parce que c’est une très jeune Muse qui ne s’attarde pas ce soir aux finesses de la syntaxe. Comment ne croirais-je pas en elle, puisque je l’entends, puisque je la vois ?
Douter que les demi-dieux existent ! ce serait douter de la poésie pure. Il y a toujours eu des nymphes dans les bois ; il suffit de les prier pour les apercevoir à travers la mousse des chênes et les chevelures des roseaux. Les fleurs ne sont faites que pour elles, les prairies pour leurs pieds nus, les clairières pour leurs danses, les sous-bois pour leurs sommeils. La nuit forme leurs lignes avec du clair de lune et le jour avec de l’ombre. Tout est vivant dans l’invisible, tous les souffles ont un esprit, toutes les fontaines une âme immortelle.
Voilà ce que M. Gilbert de Voisins vous dira beaucoup mieux tout à l’heure avec son talent créateur et sa foi de poète sincère. Ne protestez pas trop tôt que vous ne croyez plus aux Sirènes. Quand vous aurez lu ce livre-ci, vous les entendrez partout.
PIERRE LOUŸS.
POUR L’AMOUR
DU LAURIER
Chaque homme porte en lui sa dose d’opium naturel, incessamment sécrétée et renouvelée, et, de la naissance à la mort, combien comptons-nous d’heures remplies par la jouissance positive, par l’action réussie et décidée ?
C. B.
On ne vit qu’en s’incorporant à quelque être plus grand que soi-même ; il faut appartenir à une famille, à une société, à une science, à un art ; quand on considère une de ces choses comme plus importante que soi, on participe à sa solidité et à sa force ; sinon, on vacille, on se lasse et on défaille ; qui goûte de tout se dégoûte de tout.
H. T.
J’ai suivi l’ombre de mes songes.
A. de M.
I
Sylvius Persane avait mille raisons d’être content de lui-même. La première était qu’il faisait beau. On s’attribue volontiers les grâces que l’on estime chez autrui et l’agrément de la nature est un motif d’être avantageux. Aussi bien la tiédeur admirable de l’air, l’aménité du vent et le ciel turquoise donnaient-ils, ce jour-là, un plaisir d’autant plus vif, qu’à Paris les après-midi de février sont trop souvent glaciales. Autre raison : Sylvius Persane se sentait jeune. Le matin même, il s’était trouvé au miroir de son porte-manteau, du teint et de la mine. Ses vingt-cinq ans avaient tout à fait bonne allure. Etroitement pris dans un veston de coupe juste, avec une face fraîche, de grands yeux bleus, un casque de cheveux blonds et ce peu de moustache qui relevait la lèvre, Sylvius figurait fort bien l’adolescent délicat, rêveur, curieux de tout, mais qui tâche à ne point se commettre ni se crotter. Aussi marchait-il sur les Champs-Elysées avec un petit air de coq vainqueur où il y avait aussi un peu de la satisfaction du paon qui se déploie.
Pourtant, Sylvius Persane regardait les gens qui passaient, sans orgueil, car le contentement de soi incline volontiers à la mansuétude, mais, de leur côté, les passants avaient autre chose en tête que de considérer ce jeune homme. Il y avait une grosse femme qui se hâtait, les seins et le ventre en avant, et agitait son parasol vers un fiacre. Il y avait deux enfants qui faisaient tourner une toupie et voler un ballon. Il y avait des hommes qui semblaient aller à leurs affaires, et d’autres, plus anxieux, qui paraissaient courir vers les affaires d’autrui. Quelques bonnes se confiaient les secrets de leurs maîtres. Des mioches riaient à Guignol ; et sombres, ennuyeux, superflus, des sergents de ville faisaient les cent pas pour maintenir l’ordre.
Sylvius vit, clairement, que le monde ne s’occupait pas de lui. Il en conçut un certain déplaisir. Dans cette ville où il vivait depuis trois ans, pour la première fois il se sentait étranger.
Il avait quitté le Périgord, séjour de son enfance, sans regret. Rien ne l’y retenait plus que le charme de quelques souvenirs. D’ailleurs, lorsqu’on est orphelin, sans autres attaches d’affection que celles, très fortes, il est vrai, qui vous lient à vous-même, lorsque des rentes bien établies engagent l’avenir à vous ménager, et qu’on aie plus vif désir de connaître de la vie ce qu’elle offre de brillant et de sonore, le pavé de Paris est le seul terrain où l’on se sente à l’aise et l’air du boulevard le seul air qui vous grise.
Toutefois, en quittant les Champs-Elysées après une heure de marche au soleil, Sylvius était triste. Il revint par le Cours-la-Reine. Le fleuve s’était brusquement assombri, du fait d’un nuage qui occupait l’azur. L’eau huileuse et lourde, clapotante à cause des bateaux, salie par les écumes, était un spectacle sans beauté. Un mendiant, penché sur le parapet et qui regardait ces choses, tourna vers Sylvius ses yeux vitreux et tendit la main.
Oh ! que la vie est donc lugubre et laide, tout à coup, sans qu’on sache pourquoi ! D’office, elle impose une tristesse dont on ne peut se défaire.
Et, comme pour insister, le vent devint revêche. Les arbres, agités de brusques soubresauts quand des coups d’air visitaient leurs ramures nues, crièrent, gesticulèrent de leurs branches encore maigres.
Février laissait choir son masque de printemps.
Sylvius fut chassé par ces manifestations que donnaient les marronniers de leur mauvaise humeur. Pour hâter encore le pas du jeune homme, l’un d’eux remua soudain tout son petit squelette. Gestes mélancoliques !
Sylvius rentra chez lui.
Il s’assit dans le fumoir. C’était une chambre dont les meubles profonds convenaient aux heures de tristesse : des coussins orientaux endorment si bien un cœur ennuyé ! Aux murs, des eaux-fortes, achetées avec trop de hâte, témoignaient d’un goût curieux. De belles reliures s’alignaient sur une étagère, elles protégeaient des livres heureusement choisis ; un piano drapé coupait, un angle où se dressait la forme fantastique et gracile d’un vase couronné de trois orchidées.
Sylvius s’assit à son bureau. Là, il projetait parfois de travailler à quelque chose. Il remua des papiers, lut des notes, ouvrit des livres, étouffa ses bâillements.
« Est-il possible, se disait-il, que la vie soit si pareille à elle-même et que chaque jour n’apporte rien de nouveau qu’un chiffre à l’éphéméride ! »
Sur une feuille, il dessina à la plume un paysage allégorique, et, toujours bâillant, tâcha de s’y intéresser… Avoue donc que tu t’ennuies, Sylvius !… Voilà maintenant que tu changes de place et d’expression, que tu regardes la poussière qu’on a laissée sur ton piano, que tu déplies un journal, (inutile de le lire il est d’hier !) Va ! remue-toi ! tu ne t’ennuieras pas moins !… Eh ! oui ! je sais ! chaque jour tu sors de chez toi d’un air victorieux, le cœur léger, l’œil brillant ! A quoi bon, si c’est pour rentrer tout penaud ?
Pourtant, ces livres, ces fauteuils, cette existence facile, n’est-ce rien ?
Non ! — Sylvius se dit qu’étant venu au monde un jour de juin où le soleil brillait, où les mésanges s’évertuaient à rendre l’air joyeux… (comment le savait-il ?… son institutrice le lui avait dit)… il ne pouvait, entré avec tant de splendeur dans ce monde, le parcourir indifféremment. — Tenez ! on voit déjà le bout de l’oreille. — Sylvius est un peu suffisant.
Cela lui a poussé sans qu’il y mît beaucoup du sien, parce qu’étant enfant et seul de son espèce, (les petits paysans, ses camarades, ne comptaient pas), la victoire lui restait toujours. Puis, il était sujet à certaines poussées d’imagination, comme en ont les grands hommes. Il songeait, sans prendre beaucoup de peine, à divers aspects plaisants de l’univers et tout le monde admirait que l’on pût rêver si jeune. — Alors, que voulez-vous ! roi dans son petit royaume d’arbres, de vaches et de pâturages, bientôt il désira, quand ses parents furent sous terre et la campagne vendue, être roi autre part. L’ambition le poussa à ne point se tenir tranquille ; il ne voulut pas devenir simplement un homme de goût et apprécier le miel d’une oisiveté honnête.
« Ah ! Dieu ! soupirait-il. Parfois, s’éveille en moi une émotion imprévue, mais la cruelle se rendort. Quand donc viendra-t-elle cette gloire qui doit me couronner d’un laurier double et vert ? »
L’image lui revenait alors de ce parc où il vivait jadis de façon si princière, du grand parc et de ses entours… oh ! la prairie surtout ! la prairie en pente qui menait aux reflets de la rivière. Dominant cet univers d’herbe douce, il y avait deux grands chênes qui bruissaient majestueusement…
Il fait dans la chambre une chaleur d’étuve. Sylvius sent sa tête peser. Les souvenirs sont toujours malsains. Il ouvre la fenêtre et s’assied sur le bord. De ce rez-de-chaussée qu’il habite, on a une perspective de promeneur.
Des voitures passent, emportant de jolies personnes, plus jolies d’avoir passé si vite. Une victoria vernie s’arrête devant la maison d’en face. Deux femmes en descendent, minces, bien habillées : deux gravures de modes. Des gens se retournent et regardent. — Les beaux manteaux ! et ces chapeaux à fleurs sombres !
« Mâtin ! » dit une bourgeoise admirative.
Et le défilé continue :
Voici un général. Son cheval piaffe comme dans les tableaux de revue.
Voici un vieillard à lunettes que Sylvius a entendu professer au Collège de France. C’est un sage et un orateur.
Ah ! cette figure joyeuse et rasée qu’on dirait aplatie par un coup de poing ! Sylvius a reconnu l’acteur en renom. Il l’a si souvent applaudi !
Vraiment, c’est comme si des symboles se promenaient.
Et cet autre ! Il est anonyme, mais il représente tant de choses ! Il regagne son quartier en traversant des rues ennemies. La casquette basse, la démarche balancée, le pantalon étroit, un certain air malpropre et suffisant… On l’a vu, sur les boulevards extérieurs, surveiller les amours d’une fille blonde qui l’adore.
La gloire, tout cela !
Sylvius quitte la fenêtre et va dîner. Il ne veut pas prêter trop d’attention aux sauces, au vin, aux fruits… Il rêve ailleurs… Très haut.
Ici, dans l’appartement de garçon qu’il meubla avec tant de soin, c’est la vie médiocre et facile, indulgente, paresseuse, douce à l’homme… Là-bas, c’est l’action, la fièvre, les soucis… mais, lorsqu’on passe dans la rue, les gens se retournent.
Le choix de Sylvius est fait. Il veut le laurier… Et Sylvius retourne à la fenêtre ouverte d’où l’on voit le monde.
La nuit est acide et mordante. La rue tranchée de lumières et d’ombres, blafarde ou noire, froide, trop droite, va jusqu’à ce lointain où elle se mélange à des brumes. Sylvius soupire. Un bec de gaz le considère, ironique, avec son œil de cyclope clignant sous un sombre chapeau.
En vérité, le paysage n’a rien qui séduise : des échafaudages autour d’une maison à moitié construite, des palissades, des plâtras, une brume de fumée… Et Sylvius, un peu transi, songe à la prairie en pente qui mène à la rivière.
« Peut-être, à cette heure même, les deux chênes bruissent-ils divinement à feuillage mêlé. »
Persane pose un doigt sur sa tempe et ses lèvres ébauchent des paroles :
« Sous ce toit innombrable, tu venais t’allonger, petit Sylvius, à l’époque heureuse des mollets nus et des boucles blondes. Tu te choisissais une place où tes pieds fussent bien enfouis parmi les herbes chaudes et ta tête reposée dans de l’ombre. Tu perdais ton regard suivant le réseau des moindres branches et te prenais à rêver, sans dormir, parce que l’on rêve plus longtemps ainsi et que l’on goûte mieux ses imaginations. »
Qu’elle était belle cette grande masse de feuillage poreux ! Quand il la regardait jadis, l’esprit à la dérive, son rêve, à force d’être rêvé, prenait corps, et, bientôt, dans le monde supérieur de la verdure, des femmes paraissaient, nues et charmantes, qui lui souriaient entre les feuilles et lui chantaient parfois sa gloire future.
Sylvius prêta l’oreille aux bruits de la ville endormie pour les dénigrer et les haïr. — Il y en avait beaucoup, c’était très compliqué : un fracas de charrettes, une cheminée en querelle avec le vent, des murmures, des pas de passants, mille autres choses…
Seuls, quelques sons indistincts lui plurent par certain air de chanson gracieuse et défaillante. On eût dit le cri d’un marchand ambulant : deux notes hautes d’abord, puis deux notes basses, et le reste en notes hautes avec une fin tout à fait pointue.
Et le jeune homme vit, en se penchant vers la rue, la forme grise d’une vieille femme qui se hâtait. Elle portait sur l’épaule un long bâton au-dessus duquel flottaient des choses rondes et colorées, assez semblables aux ballons que des vendeurs retiennent dans les allées d’un parc à la mode.
Deux noctambules dépassèrent la vieille et ne parurent point l’avoir vue…
Sylvius soupira, songeant aux vagues murmures du feuillage, aux entretiens des rossignols, aux corolles des roses. La ville lui parut un lieu morne et lui-même se sentit désolé, plus désolé encore, parce qu’il était trop seul. Il eût désiré la caresse d’une chevelure, des gestes voluptueux, un nuage qui passe, le sourire du soleil, des paroles apaisantes, un champ de blé où les coquelicots mettent des points de sang clair, un baiser surtout, ce baiser qui fait toucher à la gloire, ne fût-ce qu’un instant… Pourtant n’était-ce point à Paris que se distribuent les étreintes et les couronnes ?
Et, comme si cette incertaine nuit, elle-même, avait parlé, une voix ancienne, fine et tremblante, dit à Sylvius :
« Jeune homme, qu’avez-vous ? Quelle tristesse vous navre et que cherchez-vous dans le ciel ? Phœbé et son croissant qui penche, ou la figure de vos songes ? »
II
La femme aux ballons !
Sylvius tressaillit. Une interrogation faite de plain pied indispose d’ordinaire.
« Phœbé ? La figure de mes songes ? Pourquoi me parlez-vous ? Qui êtes-vous ? »
Il n’avait point entendu cette vieille s’approcher. Avait-elle donc une démarche aussi peu sensible que la fuite d’une feuille sur les eaux ? Sa figure était toute composée de rides, et l’on ne voyait en elle que des marques d’années. Sur son épaule était appuyé un long bâton, et, du nuage de grosses boules qui flottait au-dessus de sa tête, sortait un murmure comme d’une société de moineaux, ou d’une lointaine école laïque en promenade. Elle était ainsi entourée d’un bruissement, ou, mieux, d’un petit gazouillis de confessional.
Sylvius ne sut que penser de cette apparition imprévue, mais il s’y habitua aussitôt. Le souvenir des belles dames qui vivaient, toutes nues, dans les chênes, avait mis son esprit en état d’accepter la plus audacieuse fantaisie. — Avec cette vieille, si proprette, et dont les haillons avaient un air soyeux et composé, il causa d’abord, comme il eût fait, le soir d’un bal, avec un masque en intrigue.
« Etait-ce donc vous, madame, qui chantiez tout le long de la rue ? De ce chant, le sens ne me parvint pas, mais sa mélodie me parut très persuasive. Je suis curieux de savoir quelles marchandises vous pouvez bien vanter, à une heure où la ville est si déserte ? »
La vieille défripa d’un doigt vif les loques de sa robe et répondit :
« Oui, c’était moi, jeune homme, et je suis heureuse que vous ayez pris garde à mes accents. Si nombreux sont les gens qui me considèrent sans me voir du tout et qui, dans mes chansons, n’entendent qu’un bruit de brise ! J’en arrive parfois à douter de moi-même, ou, pour mieux dire, à ne plus savoir au juste si j’existe. Vous êtes bien, ô Sylvius Persane ! de la race de ceux qui croient en ma réalité. Voilà pourquoi je suis venue offrir quelques répliques à vos songeries. »
Durant qu’elle parlait, le jeune homme se sentait parcouru d’une étrange souleur. Il y avait, dans la voix de cette vieille, un timbre sans précédent, des modulations inouïes, un ton de mystère dont la surprise était nouvelle, et c’était comme si le souffle d’une déesse franchissait des lèvres sensibles et bien humaines, comme si se manifestait, dans une chair mortelle, l’essence de la fée.
Sylvius pressentait quelque émerveillement. Celle qui discourait ainsi, mélodieuse, n’avait point l’esprit perdu. Encore moins avait-elle concerté les déchirures de sa robe pour se distraire à une plaisanterie sans témoins. Cette femme était trop pareille à celles dont la lecture d’historiettes poussiéreuses lui avait appris à peupler ses veilles et ses nuits… mais, quand il entendit qu’elle prononçait son nom, les syllabes qui le désignaient au monde éveillèrent en lui des notions précises et, brusquement, il se reprit.
Dans quel cauchemar était-il entré ? Quelle était la qualité de cette passante ? Une frayeur indubitable et glacée s’abattit sur lui. Il eut un geste qui repoussait ce prestige de l’ombre. Il essaya vainement de fermer la fenêtre, de s’enfuir, de crier, — mais la voix reprit, douce comme le vieil écho d’un ancien murmure :
« Oh ! ce mouvement de votre esprit est indigne et puéril, cher Sylvius ! Quoi ! parce que le rêve, quand il vous fait visite, a vraiment figure de rêve, parce que sa diction vous paraît singulière, vous avez peur et pensez reculer hors de prise en fermant une fenêtre ? Je vous croyais l’âme mieux trempée ! Cette fenêtre, vous ne la fermerez pas ! Je vous en défie ! Ce serait vous tuer à moitié et ne vivre plus qu’avec la part de vie dont le commun se déclare content ! Voulez-vous dépouiller la nuit de ses songes, la mer de ses soupirs et priver de leur poussière les rayons du soleil ? Ne vous pincez pas, mon ami, vous êtes tout à fait éveillé. »
La chair rugueuse, les tempes moites, Sylvius bégaya :
« Comment… comment savez-vous mon nom ? Comment devinez-vous ce que…
— Comment je sais vos sentiments les plus intimes ?… Ecoutez !… »
Elle tendit ses maigres doigts vers les yeux de Sylvius et dit :
« Quelque chose des récentes pensées reste toujours dans les prunelles. Au miroir des vôtres, j’ai pu voir des joies et des chagrins encore manifestes. Les accidents du jour, c’est la nuit qui les efface ; pardonnez-moi de les avoir surpris avant que le sommeil ne les eût dégagés de vos yeux… et d’avoir aussi deviné votre nom : tout mortel porte le sien écrit sur son visage.
— Mais… qui êtes-vous donc ? murmura Sylvius en un soupir rauque.
— Marchande, mon ami, je suis marchande d’amours, et même j’oublie, à causer avec vous, les devoirs de ma profession. »
Elle recula de quelques pas dans la rue et chanta :
« Qui veut des amours ? des amours tout frais ? Qui veut des amours ? »
On eût dit que, dans un bois, une flûte préludait. En outre, la mystérieuse musique qui planait au-dessus de la vieille se fit plus forte. On y distinguait maintenant le son de diverses petites voix. — Sylvius tomba dans un fauteuil et se mit à pleurer d’épouvante. Il ne pouvait détacher son regard de la figure étrange de cette femme qui lui souriait, là, tout près, dans la rue… Tant de sensations nouvelles l’accablaient que de longues larmes glissèrent sur ses joues. Qu’avait-il fait pour perdre ainsi la raison ?
Soudain, maigre et légère, la vieille bondit sur le rebord de la fenêtre et de là dans la chambre, entraînant à sa suite le nuage musical qui bourdonnait au bout du bâton.
Mais, alors, Persane sut, à n’en pas douter, qu’il avait franchi le seuil des féeries, car, autour de lui, le long des murs, contre le plafond, en place des petits ballons qu’il avait cru voir, une douzaine de têtes ailées, sans corps, têtes blondes, rousses et brunes, voletaient en piaillant à voix douce et mêlaient leurs discrètes chansons.
La vieille s’approcha de Sylvius ; elle posa sa main sur le front du jeune homme, et, caressant ses yeux ensevelis :
« Ami, murmura-t-elle, il ne faut pas que votre esprit s’effare, parce que les dieux vous ont donné le regard d’un poète. Seuls, croyez-moi, sont ineffables les aspects que l’on dit irréels. »
Et, comme elle parlait, une délicieuse paix s’épancha en Sylvius ; elle calma sa fièvre, suspendit sa terreur, le remit en posture d’honnête homme. — La vieille avait fermé la fenêtre. Tout à coup, elle donna l’essor à sa troupe gazouillante.
Minute non pareille ! instant inoubliable. Persane ouvrit les yeux et fut aussitôt soulevé par le flot d’une irrésistible joie. Amours ! beaux amours fredonneurs ! vous l’entouriez de vos danses ailées et le charmiez de vos chansons. — Et toi, invraisemblable fée ! docte, vieille et moqueuse, tu restais appuyée, des deux mains croisées, sur ton bâton et souriais au jeune homme avec tendresse, mais ton sourire se faisait narquois au coin ridé de ta lèvre.
Sylvius se leva, et ce fut d’abord, dans sa gorge, un sanglot de plaisir. Le temps de son enfance lui semblait revenu, le temps heureux où toutes les images étaient merveilleuses. Il étendit les deux bras, et, dans un délire de bonheur :
« Ce serait donc vrai ? s’écria-t-il. Tout ce que l’on m’enseigna naguère serait vrai ? et vrais aussi les contes de fées ? Vraies les aventures de Riquet à la Houppe ? Vraie la querelle de Marsyas avec Apollon ? Les forêts seraient vraiment peuplées de déesses fugitives ? et les oliviers comprendraient des déesses vivantes ? L’oiseau bleu se serait vraiment posé sur le palais de la Belle au Bois dormant ? Les filles du Rhin auraient vraiment gardé l’or qui scintille ? et, quand vient le crépuscule, les bergers ne seraient point fous s’ils craignaient qu’un satyre dérobât leurs brebis ? Tout cela serait vrai ?
— Vous allez peut-être un peu loin, répondit la vieille en riant. Ces bonnes gens dont vous me parlez sont très célèbres sans doute, mais je ne témoignerais pas en justice de leur réalité. Les dieux, mon cher ami, ne courent pas les rues, et, parmi ceux que vous me citez, il doit bien y avoir quelques immortels de pure fantaisie ! D’ailleurs, vous me posez là un problème trop difficile. Je crains que vous n’exagériez ma qualité. Je ne suis en somme que marchande d’amours et mes talents sont assez modestes. »
Elle s’accroupit dans un fauteuil en face de Sylvius qui joignait les mains comme pour une prière, toussa légèrement et reprit :
« Je vous ai dit ma condition. Dans cette ville, je me promène, la nuit tombée, avec mes petits pensionnaires liés par des cordons de soie à ce bâton qui peut passer pour une baguette de magicienne. De temps à autre, je m’arrête et lâche deux ou trois de ces enfants. Ils vont chercher fortune à leur guise, et ceux qui ne trouvèrent point d’emploi reviennent au colombier. C’est là que retournent aussi ceux qui avaient allumé une flamme en deux cœurs humains, lorsque, leur tâche finie, la flamme est morte. Certains m’ont quittée depuis longtemps et battent de l’aile autour de deux têtes branlantes. Quand je les revois, c’est à peine si je reconnais, dans la figure si vieille parmi ses boucles blanches, l’amour jadis si rose et si joufflu. Il en est aussi d’immortels : ceux-là qui présidèrent aux passions célèbres, et, tout vieux qu’il soit, l’amour qui tua Roméo, chuchote encor un madrigal, lorsqu’il entend la voix des alouettes. »
Sylvius ouvrait les yeux comme un enfant ébahi :
« C’est plus beau qu’un beau songe, s’écria-t-il soudain. O mon immortelle ! vous me rendez toute la magie de mon enfance, alors que, dans l’ombre de deux chênes, je rêvais d’être roi et de vouer ma vie à l’amour du laurier ! »
La vieille bondit vers Sylvius et, scrutant ses prunelles, murmura :
« Pauvre petit ! Serais-tu donc ambitieux ?
— Non ! la vie est trop laide ! Vous partie, je ne saurai que faire dans un monde sans rêves et sans aventures. »
La vieille se leva et se mit à rassembler les fils de soie qui ondoyaient dans l’air.
« Des aventures ! dit-elle d’un ton léger, des aventures ! Enfant ! il y en a autour de chacun de nous et la vie est belle à qui sait l’embellir. Allons ! je pars. Je me suis attardée. Il ne passe plus d’omnibus à cette heure ; je ne pourrai plus bondir, invisible, sur une impériale, et n’ai point emporté mon balai de sabbat. Cet instrument d’aviation est d’ailleurs suranné et d’un usage peu pratique. Diable ! je n’ai pas mon compte, dit-elle en rattachant les fils à son bâton. Où est Julien ! »
Elle parcourut la chambre.
« Saleté ! s’écria-t-elle. Regardez, Persane, où il s’était tapi ! »
Sous le divan de Sylvius, un amour tout rose geignait et pleurait en battant des ailes. Il avait passé sa tête dans un cerceau de ruban couleur saumon qui semblait bien être une jarretière. Contre l’étoffe, il frottait sa joue, et de singuliers hoquets de douleur gloussèrent dans son petit gosier quand la vieille le gifla de sa main sèche.
« Jeune ordure ! Faut-il qu’il ait du vice ! Mais, dites-moi, Sylvius, comment se fait-il que, sous votre divan, il y ait une jarretière ?
— Elle fut sans doute laissée par une des demoiselles avec qui je m’exerce à l’amour ! Ces adolescentes, pour aimables qu’elles soient, ne laissent pas d’être un peu désordonnées. »
La vieille eut un sourire :
« Je vous ai donc épargné, et je m’en félicite, une liaison dont vous n’êtes point digne. Ah ! mon ami, dit-elle en faisant rentrer l’amour dans son troupeau, cet adultère en herbe me donne un tourment continuel. M’eût-il échappé, ç’aurait été pour vous mille ennuis : rendez-vous clandestins, recherches de mensonges, maris courroucés… que sais-je encore ! D’ailleurs, je n’ai rien dans mon troupeau qui puisse vous convenir : quelques passades seulement et trois idylles trop platoniques. »
Mais Persane n’écoutait pas :
« Que vais-je devenir, maintenant, s’écria-t-il, les yeux pleins de larmes. Croyez-vous que je puisse me contenter du train banal de l’existence ? Ce serait m’offrir une gousse d’ail à moi qui ai respiré la rose la plus rare. Dites-moi du moins quand je vous reverrai ! Demain ? dans huit jours ? dans un mois seulement ! Oh ! que le temps me semblera long !
— Gamin ! grand gamin qui veux tout le cerisier parce que tu mangeas la moitié d’une cerise et faillis même t’y casser les dents ! Gamin ! la vie n’est pas un roman bien composé où tout personnage doit revenir, s’il y parut une fois ; bien plutôt serait-elle un songe, oui, un songe dont le cours imprévu et farceur chagrine la sensibilité et ne satisfait pas la raison. Ceux que vous eussiez voulu revoir n’auront fait que traverser votre vie toute encombrée par ceux que vous voudriez fuir. Je vous ai vu triste et suis venue vous consoler. Vous rêvez d’honneurs et de gloire et encore de ce laurier vert dont il vous plairait illustrer votre chevelure. Hé ! Hé ! les couronnes ne sont point denrées communes, pourtant, il s’en rencontre encore d’assez belles. Le tout est d’en trouver une à son front. Sachez bien vivre ! Adieu ! »
Elle n’était plus dans la chambre. Une détente brusque l’avait jetée vers la nuit, et Sylvius, penché sur le rebord de la fenêtre, ne la voyait qu’à peine, au bout de la rue, forme vacillante et bientôt évanouie.
Il se retourna, regarda la lampe, les cadres du mur, son piano, sa table… sa table où la jarretière couleur saumon était mollement repliée en forme de huit. Il jeta ce ruban sur la cheminée et, secoué de douleur, parcourut la pièce à grands pas. Non, rien de cette femme ne restait plus chez lui. Rien ne restait du tout. Elle avait tout emporté : les amours jargonneurs, son bâton, les lambeaux de ses soyeuses guenilles, le parfum de sa présence, tout !… Cependant, était-ce une prédiction qu’elle lui avait jetée :
« Il s’en rencontre encore d’assez belles… Sachez bien vivre ! »
Pouvait-il donc choyer ce bel espoir d’être célèbre ? le dorloter, durant les douces heures où l’on médite sur le temps qui accourt et le temps qui passe. Il serait célèbre, un jour ? Mais comment, et quand ? Serait-ce par ses vertus, sa force, ses passions ?… Et il se rappela, présage heureux, une vieille romance qu’on lui chantait jadis :
« A toi les honneurs, la pourpre du trône
« Et le beau laurier…
Comment avait-il pu se laisser impressionner par l’aigreur du vent, un arbre sans feuilles, un soir sans douceur ? Oui, dès le lendemain, il travaillerait à sa gloire, si indécise qu’elle fût encore.
Sylvius alla se coucher.
Dans son large lit, il se retourna quelque temps. Le sommeil ne venait pas. L’heure se dévidait au balancier précis de la pendule. Sylvius s’apaisa peu à peu. Il lui semblait qu’une brise tiède haletait dans la chambre. Un visage se dessinait quelque part : il disparaissait dès qu’on le regardait. Un coche passa sur une route, au galop de quatre bêtes écumantes ; le postillon à chapeau pointu faisait des arabesques avec son fouet. Clameurs… villageois étonnés… grelots qui tintent… Des amants se cachaient derrière les vitres embuées… puis il y eut un grand silence ; sur la pomme de son lit Sylvius vit se poser un bel oiseau.
Et le bel oiseau chanta.
III
Joies dont un homme se grise quand il a vingt ans et que le monde lui paraît peu redoutable ! délices parfaites ! abondantes ! pures ! délices blanches ! Sylvius vous connut, ce matin où février, pour lui plaire, s’était paré de rayons et semblait promettre quelques fleurs.
Dès le réveil, tandis que son valet de chambre lui tendait une tasse de chocolat, dès le réveil, après un court moment d’angoisse, Sylvius avait compris.
Non ! ce n’était point le jeu d’un songe ! Il ne dormait point quand la vieille avait, d’un bond, franchi l’embrasure de la fenêtre avec la roucoulante troupe des amours. Qu’un diable jovial, qu’un archange en goguette l’eût ému par ce mirage sans précédent, était-ce possible ? Non pas ! La main de cette immortelle pauvresse, il l’avait tenue entre ses doigts. Elle était sèche comme une branche morte et frémissante comme une araignée. On ne tient pas ainsi un rêve !
Il congédia son valet de chambre et courut vers le fumoir. Sur la cheminée il vit la jarretière. Sous le divan, l’amour fugitif s’en était fait un collier… sous ce même divan !… sous celui-là ! L’amour s’appelait Julien… mystère de plus que ce nom de roman psychologique dans une aventure d’un tour si précieux.
« Je suis attaqué par un conte de fée, s’écria Sylvius. Dois-je me défendre ? »
Il cueillit la jarretière et la fit tourner à son doigt :
« Voici l’anneau qui me permet les plus folles conjectures ! Dans un autre âge, il eût été d’or et magique. Il convient de ne point m’en défaire ! »
Et il le mit à son genou.
Il tâchait de penser vite et diversement, ne voulant pas s’attarder à des souvenirs qui, tout de même, le faisaient frissonner un peu ; — il tâchait aussi d’excuser en quelque sorte sa vision de la veille.
« Je gage que tout homme a eu son heure de rêve vivant… oui, chacun doit avoir connu quelque déesse ! — Incroyable secret ! âme de la conscience ! C’est l’écho des paroles divines une fois entendues qui fait que l’on achève de souffrir sa vie. Voilà qui expliquerait élégamment la vertu contagieuse des métaphysiques. »
Il sourit à sa pensée, mais l’amenda tout aussitôt.
« Eh ! non ! la volupté diffère suivant l’esprit qui la goûte. L’heure féerique dut être pour bien des gens, une heure de plaisir hors du lit conjugal, un médianoche bruyant, que sais-je encore !… mais moi !… »
Quelque temps, il occupa son esprit d’un parfum de gloire. Agréables fumées !… à travers leurs voiles tremblants, il se vit, pasteur de peuples qu’un trône d’or élève ou qu’un lit à colonnes retient près d’une impératrice, et puis encore poète porte-lyre, acclamé par une foule immense, et puis enfin, dans l’immobilité bleue de l’air, pilote hardi d’un aérostat. Cependant il achevait de se vêtir. — Il regarda sa montre. — Elle marquait midi.
Sylvius eut faim. (Un repas frugal donne de l’assurance, tonifie le courage, allège l’âme…)
Au dessert il s’écria :
« Et quand bien même chacun de mes songes se réaliserait ! Quand bien même je récolterais une moisson de gloire au cours de mille aventures !… Peu importe que les émotions d’hier me soient strictement personnelles. Elles ont été. Voilà le point capital. Le rêve s’offre à moi, je le prends et veux le boire et le manger, le savourer et m’en repaître, dussé-je le tarir ! La renommée ne doit-elle pas achever le festin ?… Non ! j’exagère !… Puisse mon histoire être simplement celle d’un brave garçon qui cherche sa couronne. »
Mais comme, au demeurant, il espérait beaucoup de son avenir, comme il ne laissait pas d’être content de lui-même, (orgueil de sorcier qui s’émerveille de sa propre magie,) il voulut affirmer son ambition, lui trouver un emploi, et, sans compter, dépenser ses heures à vanter, analyser, peser et surtout bien concevoir la qualité de sa prochaine vie.
Sa fièvre ne cessant point, il la mit à l’air et se dirigea vers les Champs-Elysées. Sous leurs arbres-balais, il rêva tout son saoul et l’on eût dit que c’était en songeries bourgeoises, n’était qu’il se retournait parfois avec brusquerie pour voir si quelque divinité ne marchait pas sur ses talons.
Il fit un kilomètre, puis il s’assit pour composer une conclusion à sa chimérique aventure. — Ayant admis qu’en principe l’architecte de l’univers ne dérangeait pas ses ouvriers pour de minces besognes, il sut bientôt, à n’en pas douter, que lui, Sylvius Persane, adolescent désœuvré, pouvait espérer le plus haut destin. Il résolut tout aussitôt, après avoir balancé les agréments de la royauté, du maréchalat et de divers autres honneurs, d’élire la gloire qui paraissait seule pure et suprême, celle d’un grand artiste. — Alors il regarda autour de lui avec une parfaite naïveté. Il n’eût pas été autrement surpris si quelqu’un était venu lui baiser les doigts en manière de félicitation déférente, et même il eût trouvé naturel, voire décent, que les passantes se fussent anéanties pour lui complaire et l’honorer en des flexions de révérence.
Mais non ! aucun évènement qui ne soit point d’usage… l’avenue est tranquille… des pauvres dorment ou grelottent sur les bancs… C’est le Paris coutumier. On ne voit que d’humbles fiacres et des promeneurs pacifiques. Un mendiant que la fonte d’une wallace soutient tend la main sans arrogance, bien qu’il soit aveugle, imbécile et sourd. Les arbres eux-mêmes sont pleins d’une indifférente urbanité et agitent leur bois discrètement.
Alors Sylvius se lève et marche :
« Je serai grand ! Mon nom restera gravé dans la mémoire des hommes. Au printemps les filles pubères me mêleront à leurs rêves ! »
Il se hâte, c’est tout juste s’il ne court. Un gamin le voit et, gouailleur :
« Oh ! la, la ! c’te vitesse ! Veux-tu que je t’entraîne ? »
Sylvius s’arrête. Il lui semble soudain qu’incitée par ce petit garçon la nature entière le raille. Et, de fait, un marronnier pointe vers lui une branche froide avec un air de le montrer au doigt, — une nuée s’évade en plein ciel, souple et cambrée… c’est bien là le geste moqueur d’une danse ! — deux merles sautillent sur un gazon de plate-bande, s’arrêtent, se retournent vers Sylvius, sifflent… (le sifflent assurément) et s’en vont, prestes comme des rats sur échasses. — Persane hèle un fiacre :
« Allez au Bois ! Allez n’importe où ! »
Et rencogné, il mâche rageusement sa cigarette. — Les choses ne sont point en harmonie avec le trouble de son âme, et, déjà, il doute de sa vocation. Un grand artiste impose à la nature ses manières de voir, de sentir et même de supposer. Ses belles mains la façonnent à son image et il ne permet, parfois, au printemps d’être encore le printemps, lorsque lui se désole, que par condescendance. En vérité, voit-on Orphée exaltant l’amour dans un cirque de rochers secs, l’allégresse dans une nuit sans étoiles, alors que le moindre de ses chants faisait frémir un paysage et balayait le ciel le plus couvert ? — De même, quand, jadis, au pied d’un olivier, Platon essayait une conjecture, ne doutons point que le bel arbre l’aidât de toutes ses branches retordues, comme, aussi bien, serait-il folie d’imaginer qu’aux jours où Prométhée hurlait sous le vautour, les cèdres du Caucase ne se lamentaient pas.
Sylvius se trouvait en toute autre situation. Il subissait l’arbre, le vent, la corolle et l’oiseau dont l’humeur étrangère le narguait et repoussait son rêve. De cela, il se plaignait amèrement, et, rencogné dans le fiacre, chiquant sa cigarette, chiquait de même sa rancune.
Ce fut quelque temps ainsi : la voiture roulait, et Sylvius regardait au dehors d’un air hostile. Il vit bientôt la grille du jardin d’Acclimatation. L’attrait de son palmarium, des rires d’enfants, de la paix enfin qui règne dans ce lieu, (tranquillité d’un incessant Dimanche), le décida à y pénétrer. Il pensait s’alléger l’âme au spectacle des bêtes… Manteaux bleus et roses, jambes nues, cerceaux et trompettes, bourgeois effarés, collégiens blêmes, belles nourrices dont les rubans de coiffure sont toujours en fête, le paysage que vous orniez plut à Sylvius, et, d’autre part, les animaux étaient vraiment attendrissants, — si captifs derrière tant de barreaux ! Son chagrin de n’être point encore très grand, très célèbre, très honoré, de ne sentir en lui rien qui fût spécialement héroïque, se fondit en une façon de malaise obscur. A cet instant il eut volontiers pleuré.
« Vivre ! vivre furieusement !… le pourrai-je ? »
L’hippopotame énorme, surgi de l’eau, s’avançait vers lui, paupières baissées. Il parut à Sylvius que, seule de toutes les bêtes, cette bête-là était nue. Tant de chair humide et rose offrait un spectacle indécent. Ce groin hideux, ce dos de colline, la surabondance de ce ventre offusquaient… Cependant, l’hippopotame ouvrit un œil, puis l’autre, quelque temps après. Son expression était tendre et d’une mélancolie assez fine. Sylvius en fut touché. Il poursuivit sa promenade. Des lapins mettaient un chou en dentelle au fond d’une cage proche. Ils considérèrent Sylvius avec amabilité. Quelques pas plus loin, les singes lui tendirent leurs mains roses et brunes, l’un d’eux tenait dans son poing le bouquet qu’il avait pris au chapeau d’une passante. Sylvius sourit ; alors les animaux s’enhardirent. Ces fleurs ailées que l’on nomme oiseaux des îles l’appelèrent vers leur cage, — un renard se dandina pour lui complaire, — un chat du Siam lui fit une grimace d’idole, et tous les canards d’un bassin concertèrent le tumulte d’une friture. Sylvius fut ému par ces marques de bonne volonté.
« Oui, je le sais bien, murmura-t-il en regardant la girafe, vous tâchez tous à me consoler de votre mieux. N’étaient ces cruels barreaux, toi, chère girafe, tu me lécherais affectueusement le sommet de la tête et je t’entends déjà me dire, d’une voix que j’imagine mal, mais qui doit… »
Sylvius n’eut point à se figurer le timbre de cette voix, car la girafe, tandis que son col sans mesure était parcouru d’un frisson, dit avec simplicité les paroles suivantes qui tombèrent maigrement des hautes lèvres comme d’un rocher le fil d’une cascade.
« Mon pauvre ami ! de quoi vous plaignez-vous ? Quelles sont donc ces vagues aspirations qui vous navrent et que dirai-je, moi dont les chagrins sont excédants, moi que les hommes raillent, moi qui n’ai plus connu les mouvements de l’amour depuis bientôt dix ans, à l’époque où je courtisais ma femelle tout en broutant les cimes des mimosées ? »
Elle reprit haleine et voulut poursuivre, mais les souvenirs qu’elle venait d’évoquer la troublaient à tel point que seul un balbutiement se répandit et bientôt, des larmes sourdirent dans ses beaux yeux italiens, cependant qu’elle agitait ses lèvres afin de parler encore.
« Regarde la girafe qui rumine ! » dit une bourgeoise à son enfant.
Sylvius, qui avait été élevé dans de traditionnelles habitudes de courtoisie, ne crut point devoir s’étonner outre mesure du couplet de la bête. Même, il fut heureux d’avoir entendu des paroles à l’égard desquelles les autres spectateurs de la girafe demeuraient sourds.
Il dit à la grande bête le tourment dont il était assailli, il lui dit ses rêves et la vanité qu’il croyait distinguer en eux, mais il dit aussi qu’il avait bon espoir et vanta sans vergogne cette certaine qualité de son esprit qui lui permettait de converser avec un être que le vulgaire tient pour muet.
« J’ai la consolation d’être seul au monde à détenir ce privilège. »
A cet instant, il eut un petit frémissement de peur, car il lui sembla vraiment que la girafe souriait. Il ne sut si c’était par moquerie de son orgueil ou par dédain de l’humanité. Il leva sa tête vers la tête aux petites cornes :
« Que pensez-vous de moi, chère girafe à qui je ne puis même donner du pain, puisqu’une pancarte me l’interdit !
— Regarde le Monsieur qui parle tout seul ! » dit la bourgeoise à son enfant.
Elle s’éloigna, en défiance de cet énergumène qui, peut-être, était fou.
La girafe ne disait mot. Elle était perdue dans une songerie inaccessible. Tout soudain, elle se mit à parler rapidement et avec amertume. Elle scandait ses phrases par un petit bruit de langue, et, à leur chute, s’arrêtait pour, semblait-il, lécher une brise.
« Je vous plains d’être touché par des revers futiles ! Vous tirez vanité de ce seul don que vous avez d’être perspicace. Est-ce là un orgueil suffisant ? Ne voyez-vous le monde à vos pieds que sous la figure d’un spectacle ? N’aspirez-vous pas à y prendre votre place d’acteur ? Elevez-vous jusqu’à ce désir ! Vous cherchez la gloire par les yeux ; c’est mal la chercher et vainement. Ah ! je la vois si bien ! Elle est dans les grandes savanes dont l’horizon n’ondule pas, — elle est dans cette plaine où je courais jadis à la chasse de mon rêve… Rappelez-vous !… Déjà le soleil décline ; les touffes d’arbres déploient leurs longues ombres sur le sable. Toute l’étendue m’est livrée, je m’y jette. Il n’y a pas de grilles, pas de clôtures, pas d’hommes qui me bayent à la face… et dans le vent, je secoue ma tête légère !… Heures suaves !… Près du lac nuageux où paissait ma femelle, au-dessus des bosquets toujours ornés de fleurs, revoir l’aurore vive et la nuit aérée !… Chère ! tu me poussais avec tes cornes moussues, et, tandis que se faisait l’ascendance de la lune, nous bêlions faiblement et nous caressions, car c’était l’époque des amours… Ah ! Dieu ! aimer ! agir ! être ailleurs ! »
Touchante, elle pleurait et, discret, Sylvius s’éloigna. Il s’en fut rejoindre l’hippopotame. La bête prenait son bain. Elle gardait une expression indulgente. Dans ce grand tumulte d’eau et de reniflements, Sylvius l’entendit qui disait :
« Vautre-toi, si tu veux la gloire ! Vautre-toi dans un large fleuve au corps continuel et pur ; puis, repose-toi sous un soleil plus chaud que le pâle soleil d’aujourd’hui ! »
Sylvius commençait à craindre pour sa raison. Il se hâta vers la sortie. L’autruche, dans son enclos, courait près de lui :
« Tu veux la gloire ? Hâte-toi vers ce mirage liquide qui flotte à l’horizon ! mets ta tête sous ton bras ! couve ton œuvre ; mais laisse-moi auparavant trifouiller du bec dans ta poche pour y querir des friandises. »
Sylvius avait presque atteint la porte. Il s’entendit appeler et se retourna.
Une sarigue le regardait, assise sur son derrière.
« Oh ! je te vois triste ! s’écria-t-elle en accents de fifre. Approche-toi ! je vais te réciter une fable où je tiens mon personnage à côté d’un petit lapin ! »
Sylvius bondit hors du jardin. Un puissant murmure le suivait, où se distinguaient mille injonctions, mille conseils divers :
« Dresse-toi sur un rocher !
— Chante dans un bel arbre !
— Franchis les abîmes !
— Abats une futaie !
— Terre-toi librement !
— Rejoins l’azur des banquises !
— Prends l’essor !
— Parcours la mer !
— Plonge au fond des lacs !
— Remonte les cascades !
— Bois du sang ! »
IV
Il court ! il court ! il court !… si vite que le rouge lui monte aux joues et que ses yeux le brûlent. Son cœur tremble comme un oiseau que des mains captivent. La Mort le chasse donc, qu’il doive courir d’une telle allure ? ou si c’est la Fortune qu’il poursuit ?
Il court, et les passants s’arrêtent pour le regarder courir, ainsi que le font les bonnes vaches au passage d’une voiture automobile.
Il s’arrête enfin, tout ébranlé ; — il lui semble que ses jointures cèdent, que ses membres se disperseront avant peu.
Il se laisse tomber sur un banc… Devant lui, un chien, perché sur trois pattes, compisse un platane, puis il part… sans rien dire ! Sylvius voudrait l’étreindre à cause de ce mutisme…
« Et que m’ont-ils raconté, en somme ? Que m’ont-ils conseillé ? Girafe, hippopotame, sarigue, tous, tant que vous êtes ! grognant, mugissant, hurlant, jappant, gloussant, barissant… et me parlant, hélas ! que m’avez-vous appris ? Quand je demandais le bout de ce fin fil d’or qui mène à la gloire, que m’avez-vous proposé ? A quoi bon voir mieux qu’un autre, si c’est pour ne rien tirer de cette vertu ? J’interroge le rêve et l’entretiens de moi… il me parle de lui ! Bêtes, vous me vantiez les seuls biens qui vous manquaient. De ceux-là, je n’ai que faire. C’est offrir une rose à la lune ! — Aujourd’hui, si je parlais de mes bras à un cul-de-jatte, il entreprendrait un sujet de jambes… ou bien un récit de balivernes, comme le fit ma docte fée d’hier soir dont le discours fut d’une ambiguïté superflue. »
Au vrai, il semblait à Sylvius que la marchande d’amours avait dessillé ses yeux pour lui apprendre que des peintres composaient de magiques peintures, et les lui avait fermés aussitôt, afin qu’il ne pût s’inspirer de cette vision.
« A quoi sert de comprendre ? et Dieu dans son ciel, n’éprouve-t-il pas un plaisir moindre à estimer le ton d’une plainte humaine qu’à façonner de ses doigts une nouvelle cigale ? C’est à lui ou à moi-même qu’il me faut demander un conseil… Mais où me trouver moi-même, et où découvrir Dieu ? »
Il se souvint qu’étant enfant il l’avait vu, parfois, dans la fumée des encensoirs.
« Le reverrai-je ? » se disait-il en reprenant sa promenade.
Il marchait, recrutant de vieilles émotions, songeant aux angelots qui volent d’un air extasié. Il portait alors des culottes courtes et, quand il allait à la messe, les saints le regardaient avec leurs grands yeux de pierre. Gentiment, il secouait sa tête bouclée, et les saints aux yeux de pierre semblaient sourire.
« Mais, où suis-je donc ! »
Il avait atteint sans le savoir les jardins du Luxembourg. Là, tout près, se dressait le Panthéon. Sylvius eut un sourire amer.
« Aux grands hommes, la Patrie reconnaissante… Ah ! que je voudrais… »
Il n’osait achever. — Il brava sa pensée :
« Ah ! que je voudrais dormir mon dernier sommeil en ce lieu ! »
Sylvius résolut de s’y rendre.
Le Panthéon était vide, ou quasi… Trois visiteurs considéraient vaguement les peintures, une jeune femme murmurait à un jeune homme des paroles subites, un vieillard semblait attendre quelque chose… c’était tout. Et Sylvius marchait de long en large, assailli par des espérances de gloire et des souvenirs de religion. — Soudain, il se retourna, touché à l’épaule…
Il ne fut pas étonné. C’était tout naturel… Il y avait derrière lui, une petite femme, mince comme un fuseau, dont les cheveux jaunes, nattés et pressés contre la tête, semblaient la coiffer d’une corbeille précise. Sauf cette vannerie elle était toute nue, et sa chair mate semblait la chair d’un fruit. A ses côtés, un lièvre se blottissait qui portait entre les dents un long brin d’avoine.
Que l’on puisse croiser dans le Panthéon l’ombre errante d’un homme illustre, je l’accorde sans peine, mais il est, avouez-le, tout à fait surprenant d’y faire la rencontre d’une adolescente nue.
Au printemps, et sous un abricotier, Sylvius se fût tout aussitôt livré sur elle à des tentatives déshonnêtes, mais, entre deux colonnes de monument public et avec le sourire naïf qu’elle portait aux lèvres, il n’y pouvait songer.
« Pardon ! dit-elle avec un léger accent oriental, suis-je la première ? »
Sylvius esquissa un salut :
« Qui attendez-vous donc, mademoiselle ?
— Quoi ? vous n’êtes point des nôtres ! Excusez-moi. Sachez au moins que je suis : Madame… oh ! depuis si longtemps ! Et qui êtes-vous, monsieur, vous qui parlez à la Sibylle d’Ancyre ?
— Je suis simplement Sylvius Persane. »
Elle rougit, non des joues mais des hanches, et, toute confuse :
« Pardonnez à mon ignorance, je ne vous connaissais pas. Il y a vraiment trop de gens sur terre. Podas Okus et moi, (Podas Okus est mon lièvre), nous sortons peu. »
Elle s’assit sur une chaise, et, tournant vers Sylvius sa bouche et son sourire :
« Puis-je attendre ici ? L’air de la rue est froid. »
Le lièvre s’en fut gambader, et la tige d’avoine verte et fine qu’il portait aux dents se pliait contre l’air. Sylvius s’assit tout près de la Sibylle, et, lui posant la main sur le genou, dit d’une voix gourmande et qui tremblait un peu :
« Vous êtes donc la Sibylle d’Ancyre !… Oh ! que je vous aime mieux ainsi que telle que j’imaginais votre sœur de Cumes, à travers les traductions juxtalinéaires, vieille, hargneuse, toujours à prophétiser derrière un trépied.
— Mais je suis très vieille ! » dit-elle en laissant se gonfler la bulle de son rire.
Elle se leva, pirouetta sur une pointe ; le lièvre accouru suivit la pirouette… puis elle tendit en l’air une jambe… une jambe inoubliable !… quelle jambe !
« … Et j’ai tant vu de choses !… »
Elle suça son doigt, et, soudain, devenue grave, dit lentement :
« Il me semble que j’ai chaud… »
Puis, très vite :
« Oh ! oui ! oui ! oui ! oui ! oui ! j’ai chaud ! très chaud !
— C’est que vous vous tenez sur la bouche du calorifère… dit Sylvius poliment.
— Tiens ! c’est vrai ! oh ! j’ai chaud comme sous un olivier d’Ancyre !… Et point de puits où boire, et point de pluie, et point de prés humides… Ah ! que je suis mal partagée… Rien ! rien ! J’ai si chaud ! »
Elle réfléchit :
« Ah ! je sais ! »
Elle fit un petit geste biscornu et, au même instant, un bourgeon vert parut entre deux de ses orteils. Il grandit ; il s’éleva ; une tige, des feuilles poussèrent ; un bouton s’ouvrit… et ce fut un grand arum lumineux plein de rosée. — Elle cueillit la fleur, en versa l’eau pure sur son épaule, laissa couler le long de sa chair les petites gouttes en riant sous leur caresse, et, comme les petites gouttes roulaient sur les dalles poussiéreuses, elle se jeta à leur poursuite avec des bonds de chatte et des cris de souris.
Le lièvre bondissait après elle, tenant toujours son brin d’avoine. L’épi, plus lourd, penchait à gauche.
La Sibylle, les mains et les genoux salis, secouait le fuseau de son corps.
« J’ai moins chaud, dit-elle. C’est drôle, l’eau qui court ! »
Elle mit le pied sur une chaise, examina l’ongle de son orteil qu’elle croyait froissé et vint s’asseoir, presque majestueuse en ses mouvements, sur les genoux de Sylvius.
« Je suis folâtre ! oh ! oui ! mais ne vous en offensez pas ! Quand on a vu tant de choses, on s’en moque ! »
Prenant le menton de Sylvius, d’un doigt elle montra les traits.
« Joli front ! jolis yeux ! belle bouche… Embrasse-moi !… Non ! non ! voilà Merlin… »
Dans la nef s’avançait un vieillard inattendu, léger et dansant. Sur sa figure rose, beaucoup d’années avaient inscrit des rides. Une admirable chevelure blanche tombait en boucles sur ses épaules et il était coiffé d’un bonnet pointu, cornet d’azur où brillaient des étoiles. Sa robe était ample, à manches larges et toute composée d’églantines fraîches que des liserons reliaient. Chacun de ses pas faisait un son grêle de fêlure, car il était chaussé d’escarpins de cristal blanc. Il tenait à la main une branche de pommier fleuri, marchait obliquement et fredonnait :
« La rose vient d’éclore !
« La fauvette a chanté,
« Tout chante avec l’aurore,
« En attendant l’été,
« La brise est sur la branche,
« Le muguet s’est ouvert
« Et la chemise blanche
« Sèche dans le pré vert. »
Puis il lança en l’air un de ses escarpins qui rebondit comme une sauterelle.
« Bonjour, jeune homme, dit-il en serrant la main de Sylvius… Monsieur Sylvius Persane, je crois ? oui, la marchande d’amours m’a parlé de vous. »
Il caressa la Sibylle.
« Bonsoir, petite ! Tiens ! voici nos amis ! »
Ils se retournèrent. Deux personnes venaient d’entrer. L’une d’elles était une jeune femme vêtue d’une robe en soie verte au tissu de laquelle douze cigognes blanches étaient comprises. Des yeux bridés et petits, une peau de citron clair dénonçaient sa race. Japonaise, cette femme l’était jusqu’en son moindre geste, jusqu’en sa coiffure faite à l’image d’un labyrinthe. Elle portait sur l’épaule un parasol en papier, où un artiste savant, sincère et biscornu avait peint de vives gymnastiques d’amour.
L’homme blond et pâle qui donnait le bras à cette mousmé était en plus simple appareil. Seul un duvet bleu l’habillait et l’on eût dit qu’on l’avait vêtu de plein ciel, qu’il s’était roulé sur des flots méditerranéens, que toutes les choses bleues qui passent dans l’esprit des jeunes filles s’étaient posées contre sa chair. Je ne le décrirai pas davantage. Imaginez-le seulement de teint livide, couvert d’une neige azurée, et de figure fort indécente.
« Déesse de la Longévité, dit Merlin à la japonaise, je crois que le moment est venu. »
Tous quatre marchèrent vers le fond en causant et sans plus prêter d’attention à Sylvius. Merlin agitait sa robe d’églantines et claquait à chaque pas une note avec ses escarpins. La Sibylle était suivie de son lièvre, l’homme bleu que l’on appelait le dieu du Vent glissait comme une brise, et la petite japonaise tournait le manche de son parasol. Elle s’arrêta un instant devant un pilier, sortit un crayon de sa poche, et, vite, dessina sur la pierre un petit étang rond, un volcan, un brin de bambou, un nuage en spirale, puis elle reprit sa place auprès des autres.
Sylvius les suivait, quelque peu surpris, mais point épouvanté. Le commerce des dieux, tel qu’un vin fort, lui faisait une âme légère et cordiale.
L’homme bleu alla chercher des sièges et, aussitôt, sans préambule, Merlin l’Enchanteur parla :
« De divers côtés on se plaint d’une grande misère poétique. On ne chante plus, paraît-il. Paris est affamé de rhythmes… »
Sa voix fine semblait être une voix de cascade.
« … Il nous faut donc créer un poète. Je vous ai réunis pour le doter de vertus… »
Les trois dieux exprimèrent leur mécontentement par des grimaces et des moues.
Merlin poursuivit son discours :
« … Ne prenons pas, si vous m’en croyez, un nouveau né, mais quelque rimeur déjà connu. Il suffira de lui donner un peu de génie. Nous évitons ainsi les dangers de l’enfance : maladies, parents inhumains, accidents divers. J’ai réuni, sous un prétexte de cénacle, tous les poètes qui ont publié un livre, cette année. Si l’un de vous veut se charger de le choisir ?… L’assemblée a lieu dans la Taverne, tout à côté. Allez-y, dieu du Vent, je vous sais rapide et perspicace. Vous aurez bientôt fini, n’est-ce pas ! »
Le dieu du Vent pinça les lèvres, salua et sortit.
Un poète allait donc paraître ! Un poète sur le front duquel le laurier double serait posé !
Sylvius gémit en songeant à cela. Il devait donc assister au couronnement d’un inconnu le jour même où lui, Sylvius, briguait la couronne !
« Oh ! ne te lamente pas ! »
Une flûte amoureuse avait passé dans l’air.
« Ne te lamente pas ! Ecoute ! »
C’était la Sibylle d’Ancyre qui se dressait sur la pointe de ses pieds et penchait son buste vers Sylvius.
Elle s’assit à califourchon sur une chaise…
« Voyez vous, madame d’Ancyre, murmura le jeune homme sans se douter du ridicule de ce début, je suis bien malheureux de n’avoir pas été choisi. J’aimerais tant être un grand homme ! Qui choisira-t-on ? Je le déteste déjà !
— Je ne sais trop, dit-elle, en arrangeant le lacis blond de sa chevelure, mais tu peux faire de grandes choses par toi même… Prends mon exemple. Je ne suis qu’une petite Sibylle et n’ai d’autre vertu que d’aimer les jolis hommes… pourtant, je suis célèbre, oh ! tout à fait !… Tu veux mon secret ? Donne-moi ta bouche ! »
Sylvius joignit ses lèvres aux lèvres fines.
« Tu embrasses bien ! » dit la Sibylle d’un air entendu.
Elle remua un peu ses hanches pour s’asseoir plus commodément, gratta son petit ventre brun, cueillit avec deux doigts de pied une corolle naïve dans un des tableaux de Puvis de Chavannes, et murmura :
« Voici : il faut savoir observer… Au seuil de mon jardin magique, je vois, tout le long du jour, et jusque très avant dans la nuit, venir à moi des suppliants. Il y a des marchands, appuyés sur leurs hautes cannes et suivis d’esclaves qui posent à mes pieds de belles étoffes où mille tisserands usèrent leur regard. — Je les observe, comprends-tu ?…
« Gagnerai-je encore beaucoup d’argent ? » demandent-ils :
« Et, pour leur agréer, je regarde les feux dansants qui tourbillonnent dès le crépuscule autour de certain buisson d’épines que je plantai au temps de Salomon. Je compose mon oracle d’après leur agitation… et les marchands partent, joyeux ou tristes, et je les vois décroître et disparaître sur la route.
« A mon seuil je trouve aussi des petites filles qui pleurent et qui portent à leurs cuisses les traces sanglantes d’un premier amour. Elles se tiennent devant moi et tremblent, craignant de se voir dédaignées, car elles ne m’apportent guère que des fleurs ou des colombes…
« Garderai-je mon amant ? »
« Alors je considère la révolution des âges dans un bassin dont j’ai rendu l’eau prophétique, et j’y vois leurs larmes… Mais, avant de les renvoyer, je joue avec elles, dans ma prairie, à des jeux enfantins qui les consolent mieux que des paroles de magie.
« Je vois aussi des faunes qui craignent de perdre leur divinité, des vieillards qui me consultent pour l’incubation d’un songe heureux, des enfants blonds qui me demandent une étoile, et j’entends venir du fond des campagnes la plainte enthousiaste des Hermès triviaux qui se lassent d’être immobiles dans leurs gaines. — Pour eux, je regarde les points de feu qui tombent du ciel, j’étudie le vol des alouettes, j’écoute la résonnance de l’écho, et, couchée dans l’herbe, le bourdonnement des eaux souterraines.