AUGUSTE NICAISE
UNE ANNÉE
AU DÉSERT
SCÈNES ET RÉCITS
DU
FAR-WEST AMÉRICAIN
CHALONS,
IMPRIMERIE DE T. MARTIN, PLACE DU MARCHÉ-AU-BLÉ
1864
UNE ANNÉE AU DÉSERT
Scènes et Récits du Far-West américain.
CHAPITRE Ier.
Le départ. — La traversée. — Episode en mer. — Un capitaine abolitioniste. — Savannah. — Les chemins de fer en Amérique. — Macon et ses environs. — Montgommery. — Les rives de l’Alabama. — Mobile. — Les îles de la mer. — Une plantation de riz dans la Caroline du Sud. — L’hospitalité d’un planteur. — Une chasse aux caïmans. — Les bords du Potomac et la baie de Chesapeake.
Le 21 janvier 1858, je m’embarquai au Havre pour les Etats-Unis sur le clipper américain l’Ontario, dont le jeune capitaine Wilkie Fergusson était de mes amis. Je désirais toucher d’abord à Savannah, sur la côte de Géorgie, de là gagner par terre Montgommery et Mobile, au fond du golfe du Mexique, où m’appelait depuis quelque temps un parent dont l’affection avait entouré mon enfance des plus tendres soins, et que les orages politiques avaient banni de France. L’Ontario, frêté par la riche maison de Washington, Edward Bennett and Co, devait séjourner une vingtaine de jours à Savannah, faire voile ensuite pour Charlestown, dans la Caroline du Sud, et faisant escale le long des côtes de la Caroline du Nord et de la Virginie, aller enfin à Washington dans le Maryland, déposer le reste de la cargaison qu’il amenait d’Europe. De là je devais gagner New-York par terre, visiter Newhawen et Boston dans le Massachusetts, et enfin les grands lacs canadiens. Telle devait être en quelque sorte la première partie de mon voyage ; la seconde me conduisait à Saint-Louis en Missouri, à cent cinquante lieues à peine de l’immense et mystérieux Far-West américain.
Depuis longtemps je désirais ardemment contempler ces redoutables solitudes de l’Ouest, parcourues seulement par les Indiens, les trappeurs, les émigrants et les bêtes fauves ; de là gagner l’Orégon, ensuite redescendre au Sud à San-Francisco de Californie, y étudier dans les placers cette enivrante, mais souvent aride et périlleuse moisson de l’or, qui pousse depuis dix années vers le Sacramento des aventuriers de toutes les nations du monde. Peut-être me serait-il possible de descendre encore plus au Sud, de traverser les déserts du nouveau Mexique, ce Sahara américain, pour regagner les premiers forts du Kansas, en prenant la route espagnole, qui côtoie les hauts contreforts de la Sierra-Madre et le Rio-del-Norte. Mais cette dernière partie du voyage était tellement semée de privations et de périls, qu’il me restait des doutes nombreux sur la possibilité de l’accomplir, et de compléter ainsi un immense circuit de deux mille lieues environ.
L’Ontario n’emportait avec moi que trois passagers, un négociant de la Nouvelle-Orléans, et deux jeunes missionnaires catholiques, qui allaient répandre aux confins du Texas les lumières, les consolations de la religion, et commencer une vie de labeurs et de dangers. Le plus âgé d’entre eux n’avait pas vingt-cinq ans. Ils partaient joyeux, pleins de zèle ; la santé faisait éclater sur leurs visages de fraîches couleurs, qu’ont sans doute déjà ternies les souffrances, les veilles et l’action morbide d’une atmosphère souvent fatale aux Européens.
Nous sortîmes du Havre, par une brise du nord-est, et l’Ontario fendait gaillardement une houle assez forte. Au bout de quelques heures, la terre avait complètement disparu, et je vis sans regrets les côtes de France s’effacer dans la brume d’une triste journée d’hiver.
Les quinze premiers jours de notre traversée n’offrirent aucun incident remarquable, quelques grains de pluie ou de neige, quelques sautes de vent qui nous contraignaient à courir des bordées, ou à mettre à la cape, allure que l’Ontario supportait sans fatigue. Le vingtième jour, nous fûmes assaillis à la hauteur des Bermudes par un coup de vent qui nous jeta de vingt lieues environ en dehors de notre route. Cependant, malgré une grosse mer et des grains fréquents, nous rétablîmes facilement notre marche.
Le dix février, notre capitaine nous annonça que le lendemain matin nous découvririons probablement la côte d’Amérique. Nous accueillîmes cette nouvelle avec satisfaction ; nous étions déjà fatigués de la monotone existence du bord. Je ne dormis guère pendant cette nuit ; au lever du soleil, j’étais sur le pont, impatient, de contempler une terre nouvelle qui me promettait des émotions inconnues. La mer était houleuse, agitée encore par la tempête qui avait régné les jours précédents ; nous courions le vent au plus près, et l’Ontario, penché sur ses sabords, filait en secouant l’écume des lames qui fouettaient sa proue, lorsque, à travers les sifflements du vent et le bruit des vagues, un cri prolongé, qui ressemblait à un appel de détresse, parvint jusqu’à nous. La même clameur se répéta trois ou quatre fois dans l’espace d’une minute, en devenant toujours plus distincte. Les hommes de quart l’avaient entendue, et, montés sur les bastingages, interrogeaient l’horizon.
Au même instant, la vigie cria de la hune : « Un canot sous le vent, par le bossoir de tribord ! » Tous les regards se portèrent dans cette direction, et nous aperçûmes, à un demi-mille environ, un point noir qui disparaissait par intervalles, et semblait arriver sur nous. Nous reconnûmes bientôt que c’était une embarcation. Le capitaine fit mettre en panne, et lancer un canot à la mer, monté par le second et huit matelots vigoureux. Trois quarts d’heure après, ils ramenaient à la remorque un canot géorgien, à moitié rempli d’eau, dans lequel ils avaient trouvé, presque mort de froid et de faim, un nègre couvert pour tout vêtement d’un mince pantalon de toile de coton.
Le pauvre diable était tout ruisselant d’eau de mer ; il avait les traits fortement altérés ; on distinguait la pâleur sous l’épaisse teinte noire de sa peau. Lorsqu’il arriva sur le pont, il pouvait à peine se soutenir. Il eut cependant assez de force pour se jeter aux genoux de Fergusson, et les tenir embrassés. Il sanglotait, poussait des cris entrecoupés de paroles que nous ne pouvions distinguer. La douleur de ce malheureux fit sur moi une vive impression. Nos matelots, tout américains qu’ils étaient, semblaient aussi éprouver quelque compassion. En ce moment, je vis l’intelligente figure de notre capitaine s’animer, et une vive rougeur lui monter au front, surtout lorsque le nègre nous montra avec des gestes suppliants une blessure qui lui avait divisé presque entièrement, près de l’épaule, un des muscles du bras droit. Elle fut pansée tant bien que mal ; un verre de rhum et un peu de nourriture eurent bientôt ranimé les forces de ce malheureux.
Quatre jours après notre arrivée à Savannah, Fergusson apprit qu’un esclave s’était échappé d’une plantation de coton, située à peu de distance de la ville, et dont le propriétaire était connu pour sa brutalité envers les noirs. Le pauvre diable, arrivé d’Afrique et débarqué en contrebande quelques jours auparavant, avait été de suite employé par son nouveau maître à un travail assez difficile, dont il se tirait fort mal, malgré les bourrades qu’on lui prodiguait Effrayé et irrité tout à la fois de ces mauvais traitements, l’esclave s’assit dans un coin, en refusant de continuer de travailler.
Le maître, devenu furieux, le roua de coups, et voyant qu’il ne parvenait pas encore à le faire sortir de sa stupeur, il s’empara d’un bowie knife, et en frappa violemment le nègre au bras droit. Celui-ci, éperdu de terreur, s’enfuit de l’habitation et demeura caché pendant deux jours dans un marais voisin ; dans la nuit du deuxième au troisième jour il revint à Savannah, détacha un des canots amarrés dans le port, et croyant sans doute regagner son pays natal, à force de rames, il se dirigea vers la haute mer.
Assailli par la tourmente qui durait depuis quelques jours, il avait été emporté rapidement à trente lieues des côtes. Eperdu, mourant de faim, harassé de fatigue et de froid, il s’était couché dans la frêle embarcation, à demi remplie d’eau par les lames qu’elle embarquait à chaque instant, et il attendait une mort préférable pour lui aux souffrances de l’esclavage, lorsqu’il avait aperçu l’Ontario, et poussé les cris que nous avions entendus. Le capitaine ordonna que ce malheureux reçût tous les soins nécessaires, et qu’il restât caché à bord jusqu’à notre arrivée à Washington.
J’avais été surpris en voyant Fergusson éprouver autant de compassion pour ce nègre, car je connaissais le peu de pitié qu’excitent chez la plupart des Américains les souffrances des esclaves. Lorsque nous fûmes seuls, quelques moments après, je lui en exprimai mon étonnement :
« Cher ami, me répondit-il, avant de se révéler à vous, notre chère Amérique vient de vous montrer une de ses plaies les plus vives, l’esclavage, et les maux qui en sont inséparables. Vous m’avez vu rougir tout-à-la-fois de pitié pour ce malheureux, et de honte pour son bourreau. Il faut reconnaître cependant que tous les propriétaires d’esclaves ne les traitent pas avec la même inhumanité ; mais les exemples de cette nature sont encore trop fréquents, surtout dans les Etats du Sud. Vous allez visiter nos plus belles provinces ; vous y verrez des fleuves larges et profonds, qui, prenant leurs sources dans les glaces du pôle, courent verser leurs eaux dans les pays les plus aimés du soleil. Vous verrez des lacs grands comme des mers intérieures, des déserts dont l’œil et l’esprit ne mesurent l’immensité qu’avec effroi. Vous verrez des villes populeuses, riches en palais, des prairies luxuriantes, des forêts où la création déploie ses merveilles. Vous sentirez le génie américain éclater de toutes parts, dans ses chemins de fer, dans ses vaisseaux, dans son commerce, dans son industrie. Mais n’oubliez pas que l’Union porte au cœur un ver qui la ronge, c’est l’esclavage, source incessante de souffrances et de discordes, qui, tôt ou tard, déchirera en deux morceaux le drapeau parsemé d’étoiles, qui flotte aux mâts de mon vaisseau. »
Et Wilkie me montrait le yacht américain qui venait d’étaler ses vives couleurs, en même temps que la vigie nous annonçait la terre.
Trois heures après, nous jetions l’ancre dans le port de Savannah, et j’étais confortablement installé dans la maison d’un riche commerçant de la ville, parent de Fergusson. M. Clayton m’accueillit d’abord avec une bienveillance mêlée de réserve ; mais une fois la présentation faite par notre ami commun, il me déclara que lui et sa maison étaient à ma disposition. La présentation est en Amérique, peut-être plus encore qu’en Angleterre, le talisman qui donne aux relations les plus nouvelles l’attrait et les priviléges d’une ancienne amitié. M. Clayton mit pour le lendemain sa voiture et ses chevaux à mon service pour visiter la ville. Mais il ne pouvait m’accompagner que le matin, ses affaires exigeant dans la journée sa présence à la bourse.
Le lendemain, à neuf heures du matin, nous montions dans un élégant briska attelé de deux chevaux de race anglaise, qui nous emportaient rapidement au milieu des rues ombragées de la ville.
Savannah est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, qui prend sa source, à plus de cent lieues au nord, dans cette chaîne de montagnes dont le pic de la Table est le sommet le plus élevé, et qui traverse la Géorgie et la Caroline du Nord en effleurant seulement l’extrémité du territoire de la Caroline du Sud. Le terrain sur lequel Savannah est bâtie s’élève rapidement au-dessus de la rivière. Cette ville offre un aspect charmant ; elle est construite d’ailleurs d’une manière assez originale pour que peu de cités des Etats-Unis lui ressemblent. Savannah est plutôt une agglomération de riches villages qu’une ville proprement dite, et chacun de ces villages possède sa maison commune, sa promenade et son église. Chaque habitation est entourée d’un vaste jardin, embelli par une riche verdure, et où les productions des Tropiques se montrent mêlées aux fruits et aux fleurs de l’Europe. Le terrain est généralement sablonneux. Je fus frappé de la quantité d’écailles d’huîtres qui jonchaient le sol et contribuaient à la solidité des voies carrossables. Les huîtres, me dit M. Clayton, sont dans notre pays la nourriture presque exclusive du pauvre. C’est en vérité une manne que la Providence a semée sur nos côtes. Les huîtres sont chez nous une des bases de l’alimentation ; elles se présentent au déjeûner, au dîner et au souper ; et ce matin même, si je n’avais craint de heurter vos habitudes européennes, j’en aurais fait figurer sur notre table entre le thé et les sandwichs. Elles sont d’ailleurs d’une qualité parfaite.
Nous rentrâmes pour le dîner, où j’eus l’occasion de vérifier l’assertion de mon hôte au sujet des huîtres de Savannah. J’accompagnai M. Clayton à la bourse, qui présentait une assez grande animation. Il me conduisit au sommet de cet édifice, d’où l’on découvre un admirable panorama. Pour la première fois, je pus rassasier mes yeux de la nature américaine. D’un côté la mer, avec les îles qui bordent les côtes et l’embouchure de la Savannah, de l’autre un océan de verdure au milieu de laquelle se détachaient les habitations et la teinte plus pâle des rizières, enfin aux limites de l’horizon, les cimes bleuâtres des montagnes couvertes de forêts épaisses. Je m’arrêtai longtemps devant ce spectacle, et lorsque, une heure plus tard, mon hôte vint me chercher pour le retour, j’étais encore plongé dans cette délicieuse contemplation.
Quoique Savannah soit la ville la plus importante de l’Etat de Géorgie, comme population et commerce, elle n’en est cependant pas la capitale ; c’est à Milledgeville, située à soixante lieues environ de la côte, au centre de l’Etat, que ce titre appartient. Milledgeville ne renferme que trois mille habitants, tandis que Savannah en compte trente mille, dont à la vérité la moitié sont des esclaves.
Je ne pouvais prolonger mon séjour à Savannah, car j’avais hâte de me rendre à Mobile, dont trois cents lieues me séparaient encore. En ne séjournant dans aucun des points intermédiaires, il me fallait quatre jours pour effectuer ce voyage. Le chemin de fer me conduisait à Selma, où je prendrais le bateau à vapeur, qui descend l’Alabama jusqu’à Mobile. Mais j’avais l’intention de visiter Montgommery, située aux deux tiers de ma route, et en passant à Mobile sept ou huit jours, il ne me restait plus que le temps nécessaire pour regagner Savannah au moment où l’Ontario lèverait l’ancre pour Charlestown.
Le lendemain, à midi, le chemin de fer m’emportait à toute vitesse vers Macon. La voie que je parcourais fait partie de ces nombreux réseaux qui sillonnent dans tous les sens les Etats de l’Union, et activent dans ce grand corps la vie commerciale et industrielle, en même temps qu’ils favorisent le goût inné de l’Américain pour les voyages.
Le Quincy-Railway fut le premier chemin de fer construit aux Etats-Unis (1827) ; mais il ne transportait que des marchandises. Le Baltimore and Ohio railway, construit en 1830, transporta le premier des voyageurs ; sur ces deux lignes les wagons étaient traînés par des chevaux. En 1831, pour la première fois, les locomotives furent employées aux Etats-Unis sur les chemins de la Mohawk-and-Hudson et Baltimore and Ohio. Ces machines étaient excessivement lourdes, et n’atteignaient qu’une vitesse maximum de vingt milles à l’heure. Aujourd’hui cette vitesse est de cent milles. Mais, fort heureusement pour les voyageurs, cette rapidité n’est point en usage dans les transports journaliers. Si l’on considère en effet la négligence avec laquelle les voies sont construites, et la trop facile surveillance qu’on apporte en les exploitant, les accidents, nombreux déjà, se multiplieraient dans une proportion énorme sur les quatre-vingt mille milles de chemins de fer que comptent aujourd’hui les Etats-Unis.
J’arrivai à sept heures du soir à Macon, après avoir traversé de magnifiques campagnes couvertes de plantations de cotonniers. La production du coton forme la principale richesse des états de Géorgie et d’Alabama, où cette industrie a pris depuis quinze années un développement considérable. Lorsque nous approchâmes de Macon, le soleil était à son déclin, et le pays que nous parcourions avait à cette heure un charme indéfinissable. La lumière de l’astre à son couchant nuançait des plus riches couleurs la verdure des cotonniers, tandis que les montagnes revêtaient déjà les sombres teintes qui précèdent la nuit. Les nègres regagnaient les habitations en modulant un chant à la fois doux et triste. Tout cela ressemblait presque à une idylle, à un tableau de paix et de bonheur.
Le lendemain, à midi, j’arrivai à Montgommery, capitale de l’état d’Alabama, où je désirais m’arrêter quelques heures, que je regrettai bientôt ; et rien ne signalerait cette ville dans mes souvenirs, si je n’avais failli y mourir de faim, bien que je fusse descendu dans le meilleur hôtel. Il est vrai que c’était un dimanche ; j’eus toutes les peines du monde à me procurer du pain et du chocolat, que j’arrosai de brandy mêlé avec de l’eau. J’avais hâte de gagner Selma, dont douze lieues me séparaient encore, et où je pourrais peut-être me dédommager de ce jeûne forcé. J’y arrivai à huit heures du soir, et un souper assez confortable, suivi d’une nuit de repos, me consola de ma mésaventure de la journée.
Le lendemain, de bonne heure, je montai sur l’un des steamboats qui font le trajet de Wetumpka et de Selma à Mobile, et bientôt nous descendîmes rapidement le cours de l’Alabama.
L’Alabama, qui n’est en Amérique qu’une rivière de quatrième ordre, pourrait passer en Europe pour un fleuve majestueux. Elle est formée par la jonction de la Coosa et de la Talapoosa, et est navigable pour les grands steamboats jusqu’à 600 mille de son embouchure. Ses bords sont couverts d’une végétation remarquable, qui revêt encore un aspect sauvage et primitif. Nous étions quelquefois toute une journée sans apercevoir la moindre trace de civilisation.
Les tribus indiennes, qui habitaient autrefois le territoire de l’Alabama, ne sont point encore disparues entièrement. Mais ces peuplades, absorbées par la civilisation, abruties par l’usage du brandy et du rhum, tendent à s’amoindrir du jour en jour. Avant un siècle, peut-être, le dernier spécimen de cette race fera, comme rareté, la fortune d’un nouveau Barnum. Quelques indiens, trois hommes, deux femmes et un enfant, avaient été reçus par charité sur le bateau qui nous emportait. Ils s’étaient groupés timidement dans un coin sur le pont ; de temps en temps un d’eux s’approchait des voyageurs, et leur offrait des chapelets et des ornements d’écorce, la seule industrie de ces tribus. Ces descendants dégénérés d’une race autrefois puissante et forte, sont déjà bien loin de ces hardis Apaches, Comanches et Navajoes qui sont encore aujourd’hui la terreur des déserts de l’Ouest.
Après quarante-huit heures de navigation, j’arrivai à Mobile, et l’un des premiers visages que j’aperçus en débarquant fut celui d’une personne qui m’était chère à plus d’un titre.
Les premières heures de noire réunion furent consacrées tout entières au bonheur de nous revoir après une absence de neuf années. Nous parlâmes de la France, des amis que nous y avions laissés, de ceux qui n’étaient plus, de l’espoir pour les proscrits de revoir un jour le sol natal. Notre espérance n’a point été trompée ; la clémence du souverain s’est étendue sur eux, et une année plus tard l’exilé regagnait la patrie, lorsque moi-même, livré encore à toutes les chances d’un périlleux voyage, je parcourais les solitudes de l’Ouest américain.
Mobile est située à l’embouchure de la rivière de ce nom, au fond du golfe du Mexique. Elle fut fondée par un Français, au commencement du dix-huitième siècle, cédée à l’Angleterre en 1763, quelques années plus tard à l’Espagne. Il ne lui reste plus aucune trace de son origine française. Mobile n’offre rien de remarquable ; ses monuments sont construits sur des proportions assez mesquines ; elle ne renferme qu’une belle rue, celle du Gouvernement, ombragée dans toute sa longueur par des arbres magnifiques. Mobile possède un bois de magnolias gigantesques, qui sert de promenade aux habitants. Combien de fois, le soir, pendant mon rapide séjour, avons-nous passé de douces heures sous ces charmants ombrages, tandis que les brises chaudes et parfumées du golfe du Mexique répandaient autour de nous leurs senteurs enivrantes.
Mobile, voisine de la Nouvelle-Orléans, est quelquefois visitée par la fièvre jaune, le terrible vomito negro, qui dans ce moment même sévissait dans cette dernière ville. Un grand nombre de familles s’étaient réfugiées à Mobile, et je pus admirer là les traits charmants, l’élégance, et la gracieuse tournure des créoles de la Louisiane. Pourquoi faut-il qu’au milieu d’une aussi splendide nature, la Providence ait fait naître un horrible fléau, comme une ombre lugubre parmi les couleurs de ce ravissant tableau ?
Quelques jours après j’étais de retour à Savannah, et notre clipper quittait, l’embouchure de la rivière ; nous approchions de Sea-Islands, les îles de la mer, et nous étions devant Beaufort, leur ville capitale. Fergusson devait le lendemain visiter une des plantations des îles, il m’engagea à l’accompagner, en me promet tant une charmante excursion.
Les îles de la mer produisent le coton le plus estimé. Dans la saison d’été, les planteurs qui les habitent regagnent presque tous le continent pour éviter les atteintes des fièvres que les chaleurs développent dans ces parages. Mais au printemps le climat est excessivement sain. Au moment où nous visitâmes les îles, nous approchions de cette saison, et la population était au complet. Montés sur un petit sloop gréé pour cette navigation, nous entrâmes dans une série de canaux qui tantôt se resserraient de manière à laisser passer à peine de front deux embarcations, et tantôt présentaient l’aspect d’un grand fleuve. Quelquefois nous étions légèrement engravés, et le sloop n’avançait plus que poussé par de longues rames.
Le paysage était aussi ravissant que varié. A chaque instant nous apercevions d’immenses plaines couvertes de cotonniers, au milieu desquels apparaissaient des habitations. Les palmiers, les pins, les chênes, les cèdres mélangeaient cette verdure de teintes diverses. Cette scène était animée par une foule de nègres occupés aux travaux des plantations. Nous entrâmes à Beaufort à la nuit, et le lendemain, à trois heures du soir, nous jetions l’ancre dans la rade de Charlestown.
Jusqu’alors, bien que j’eusse passé déjà près d’un mois aux Etats-Unis je n’avais point encore pu examiner à loisir quels soins et quels travaux exigeaient les deux principales cultures des Etats du Sud, le coton et le riz, et je désirais vivement ne point quitter la Caroline du Sud sans emporter quelques notions à cet égard. J’exposai ce désir à Fergusson, et comme nous devions séjourner trois jours à Charlestown, il m’offrit de me faire visiter une plantation de riz, située à dix lieues de la ville.
Nous partîmes le lendemain matin. Une voie ferrée nous déposa à trois lieues de notre destination. Nous trouvâmes à la station une voiture qui nous y conduisit en une heure. Au moment où nous arrivâmes devant l’habitation, nous entendîmes plusieurs détonations, et quelques instants après le planteur accourut au-devant de nous, armé d’un fusil à deux coups, avec lequel il faisait une guerre acharnée à des bandes d’oiseaux qui s’abattaient sur de vastes rizières. Après que les formalités de la présentation eurent été remplies, M. James nous introduisit dans sa maison, près de sa femme, jeune et charmante créole des environs de Jackson. En attendant le déjeûner, et avant de visiter son exploitation, il nous fit servir d’abondants rafraîchissements où figuraient les crus les plus renommés de France, avec l’ale et le porter anglais. Puis nous sortîmes pour faire seulement le tour de l’habitation.
Cette maison était construite en bois de différentes natures, parmi lesquels on reconnaissait le cèdre, le pin et le chêne ; elle se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, avec un large toit couvrant une galerie extérieure qui régnait sur les trois faces principales. Derrière l’habitation, de vastes bâtiments et hangars, légèrement construits, servaient d’écurie et abritaient les récoltes et le matériel d’exploitation. Excepté sur sa façade antérieure, cette maison était presque complètement entourée de verdure. M. James nous fit visiter son écurie, qui renfermait trois chevaux, deux de race anglaise pure, et le troisième plus ramassé dans ses formes, et qu’il nous assura être le produit d’un étalon anglais et d’une jument de race indienne. Il nous apprit qu’il avait déjà gagné avec cet animal des paris assez considérables.
Pour que nous pussions juger de ses allures et de son énergie, il le fit monter sans être sellé ni bridé par un jeune mulâtre, qui remplissait chez lui les fonctions de groom. L’animal, renfermé dans sa boxe d’érable, semble être d’une humeur excessivement douce, et se laissait volontiers approcher et toucher. Mais lorsque le groom s’avança vers lui, en lui adressant quelques mots accompagnés d’un sifflement sourd et saccadé, le cheval tressaillit, releva la tête et voulut se dresser. Ramené à terre par une main vigoureuse, il s’élança rapidement par la porte de l’écurie, et, à ma grande surprise, il s’arrêta au bout de vingt pas en hennissant et piaffant d’une manière sauvage ; je pus alors mieux examiner ses formes. Sa robe était d’une couleur indécise et probablement innommée, qui se rapprochait de la nuance appelée en France, gris étourneau. Sa crinière, presque noire et fort épaisse, lui descendait à l’épaule, tandis que sa queue tombait presque jusqu’à terre. On retrouvait la race anglaise dans les lignes du poitrail de l’encolure et les jambes de devant, quoique le sabot fût plus court et plus évasé, mais le train de derrière et la tête rappelaient par leurs formes sèches et nerveuses la race des mustangs indiens.
L’animal semblait attendre un cavalier, lorsque tout-à-coup le mulâtre jeta un cri ; aussitôt la bête fit rapidement un mouvement de flexion comme si elle voulait s’accroupir, tandis qu’au même instant le groom, par un élan rapide, s’élançait sur son dos. Il la mit devant nous à toutes les allures, en lui faisant exécuter les mouvements d’un cheval parfaitement dressé. M. James nous fit remarquer le trot allongé de cet animal, qui, en Europe, aurait pu passer pour un véritable stepper, et c’était là un succès dont le planteur paraissait fier, car les chevaux indiens trottent rarement, leur allure favorite est le galop.
Bientôt un coup de cloche nous annonça que le dîner était servi. La charmante maîtresse du logis nous en fit les honneurs avec une grâce parfaite. Le repas se composait de gibier, de volaille, de poissons qui m’étaient inconnus, et d’une espèce de tortue d’eau nommée cooter. M. James nous apprit que tout cela était le produit de la pêche et de la chasse de ses esclaves. « Ne chassez-vous donc jamais, lui demandai-je, car je n’appelais point une chasse les représailles auxquelles il se livrait, lors de notre arrivée, sur les oiseaux des rizières. — Pardon, me répondit-il, l’équitation et la chasse sont mes deux plus chers loisirs. Notre pays est pour un chasseur un paradis terrestre. — Et lorsque de mon côté je lui eus fait connaître que j’étais passionné pour ce dernier exercice : Vous restez, continua-t-il, trop peu de temps parmi nous, pour faire ample connaissance avec le gibier de nos forêts. Mais je compte vous faire tirer dans quelques heures un gibier voisin de mon habitation, et sur lequel les balles ont souvent peu de prise. Permettez-moi de ne pas vous en dire davantage. » Je respectai la discrétion de mon hôte.
Après le dîner, nous partîmes pour visiter la plantation, qui, ainsi que toutes les propriétés de ce genre, était placée près d’un ruisseau dont le niveau était plus élevé de deux mètres environ ; au moyen d’une écluse on pouvait submerger tout ou une partie du terrain. Le riz n’est récolté que lorsqu’il a été inondé trois fois, et soumis dans l’intervalle à différents travaux de culture accomplis par des esclaves. Près de deux cents noirs travaillaient en ce moment sous la direction du contre-maître ; ils étaient proprement vêtus et paraissaient en bonne santé.
Nous visitâmes ensuite le village formé par la réunion des cases à nègres. Ces cabanes étaient bien construites, quelques-unes possédaient un petit jardin. Le village renfermait une chapelle desservie par un missionnaire, et où l’on célébrait la messe le jeudi et le dimanche. Nous vîmes aussi l’infirmerie et la maison d’école où se trouvaient en ce moment une cinquantaine de négrillons dont l’instruction était confiée au missionnaire.
Toute cette organisation annonçait de la part de M. James une grande sollicitude pour le bien-être matériel et moral de ses esclaves. J’en étais vraiment étonné, et j’en félicitai hautement, le planteur, qui me répondit :
— Je ne fais que suivre en cela l’exemple qui m’est donné par quelques-uns de mes voisins. Sans avoir une trop haute idée de la valeur morale des nègres, je crois qu’un propriétaire d’esclaves a tout à gagner à les bien traiter, et à ne sévir que dans de justes proportions.
Mes noirs n’ont pas toujours été mis sur ce pied. Mon père, qui a créé cette plantation, était imbu des vieux préjugés, et ne voyait dans ses esclaves que les instruments d’un revenu assuré. Pour moi, j’ai vécu dix années à Paris, où j’ai perfectionné mon éducation, et j’en ai rapporté d’autres idées. Je sais que dans un avenir plus ou moins éloigné l’esclavage doit fatalement cesser d’exister. Cet évènement, réservé peut-être à d’autres générations, des circonstances inattendues peuvent en précipiter l’échéance. Quoi qu’il en soit, lorsque sonnera l’heure de l’abolition, elle me trouvera préparé. Je désire, pour mes intérêts, et surtout pour la prospérité de mon pays, que cette révolution s’accomplisse d’une manière pacifique et graduée, sous l’empire des idées nouvelles. Mais je suis convaincu que si aujourd’hui j’offrais la liberté à mes esclaves, un grand nombre resteraient sur mon habitation, dans les mêmes conditions qu’ils s’imposeraient volontairement.
Pendant cette conversation, nous étions parvenus à l’une des extrémités de la plantation, à l’entrée d’une longue avenue qui pénétrait dans la forêt, et où nous attendait une voiture légère, attelée d’un seul cheval. Ce véhicule contenait trois fusils à bascule et autant de cartouchières garnies.
— Maintenant, messieurs, nous dit M. James, nous allons chasser le crocodile.
Croyant à une plaisanterie, je regardai notre hôte d’un air étonné.
— Rien n’est plus sérieux pourtant, continua-t-il ; à un mille d’ici, le ruisseau qui arrose ma propriété, forme une série de petits lacs où vit une population de caïmans sur lesquels je vais de temps en temps exercer mon adresse, surtout lorsque la négresse commise aux soins de ma basse-cour m’accuse des disparitions trop fréquentes parmi mes oies et mes canards. Il y a deux jours encore, un chien appartenant au plus vieux de mes nègres, à l’oncle Tom de notre habitation, a été enlevé par un crocodile au moment ou il se désaltérait. Ces amphibies ont un goût très-prononcé pour la viande de chien, et voici notre appât. M. James nous montrait un beau pointer, qui gambadait autour de nous.
— Comment, lui dis-je, vous aller exposer cet animal à la voracité des caïmans ?
— Certes non, me répondit-il, Jupiter est un trop excellent chien ; d’ailleurs, mistress James a pour lui beaucoup d’affection. Mais il se fait tard, partons de suite, si nous voulons avoir encore deux ou trois heures de jour. Dans dix minutes nous serons à destination.
En effet, un quart d’heure après nous arrivions près des bords d’une charmante rivière, dont le cours tranquille et profond formait une série de bassins naturels. Le site était délicieux ; la forêt nous entourait de tous côtés. Il régnait un silence profond, que troublait par intervalles le chant du whip-poor-will ou le bruissement d’ailes d’insectes aux riches couleurs. De temps en temps, nous faisions fuir un oiseau d’eau, qui se posait à peu de distance en poussant un cri l’effroi. Il était quatre heures du soir environ.
— C’est le moment, nous dit M. James, où les caïmans sortent de leur long repos des heures plus chaudes, pour songer déjà à leur nourriture. Nous attachâmes notre cheval à cent mètres de la rivière, et nous marchâmes vers le ruisseau, en tenant en laisse Jupiter, qui ne paraissait plus nous suivre d’aussi bonne grâce.
M. James nous posta, Fergusson et moi, derrière le tronc d’énormes lianes qui baignaient dans l’eau leurs vigoureuses racines, et lui-même gagna plus loin une position semblable.
Notre cocher maintint le chien sur le bord de la rivière, et lui fit jeter, en lui pinçant les oreilles, des gémissements de douleur, qui bientôt se changèrent en cris aigus. Au bout d’une minute un coup de feu se fit entendre non loin de moi tiré par Fergusson ; il fut bientôt suivi d’un second, et l’eau jaillit au milieu de l’étang, sous les convulsions d’un énorme caïman qui se débattait en teignant l’onde de son sang, et ne tarda pas à couler à fond.
Nous attendîmes un quart d’heure environ, au bout de ce temps, les oreilles de Jupiter furent pincées de nouveau. Je regardais avec attention la surface de l’eau, lorsqu’à vingt pieds à peine de l’arbre contre lequel je m’appuyais, et tout à fait en face de moi je vis le liquide élément s’agiter doucement, et apparaître les naseaux et l’horrible gueule d’un caïman. Je fis feu de mes deux coups ; l’animal disparut sans paraître blessé. Au même instant M. James tirait aussi sur un autre monstre, sans obtenir plus de résultat.
M. James nous assura que si le crocodile blessé par Fergusson l’était mortellement, il remonterait le lendemain à la surface et qu’il servirait à la nourriture de ses nègres, qui malgré une insoutenable odeur de musc, se régalent de ce mets répugnant.
Une heure après nous étions rentrés à l’habitation, et nous reprenions le chemin de la station prochaine, d’où le railway nous ramenait à Charlestown.
Nous remîmes bientôt à la voile pour Washington, et nous aperçûmes le même jour les côtes basses et boisées de la Caroline du Nord, qui paraissaient couvertes d’une sombre verdure que je n’avais point encore remarquée dans la végétation américaine. Fergusson m’apprit que ces forêts étaient formées par la réunion d’arbres résineux d’une espèce magnifique, et qui atteignent d’énormes dimensions. Ces bois produisent une grande quantité de résine, de térébenthine, de poix et de goudron, dont l’extraction est une des principales industries de la Caroline du Nord.
Pour extraire le suc de ces arbres, on pratique des incisions qui se communiquent entre elles et amènent la sève dans un réservoir commun placé au pied de l’arbre. Vers le mois de mars, la sève commence à paraître en devenant de plus en plus active à mesure que la saison avance, jusqu’à ce qu’elle cesse de couler aux approches de l’hiver. Le suc est enlevé au fur et à mesure du réservoir commun, et placé dans des barils où il se solidifie. Chaque arbre peut produire ainsi cinq gallons de sève par année. Au bout de quatre ou cinq ans, l’arbre épuisé finit par mourir. Il est alors abattu, découpé en morceaux qui, soumis à une combustion modérée et régulière, laissent encore échapper le suc qu’ils contiennent. C’est le goudron du commerce.
Nous passâmes successivement en vue de Smithville et de Beaufort. Le troisième jour nous parûmes devant Norfolk, sur la côte de Virginie, et quarante-huit heures après nous atteignîmes l’entrée de la baie de Chesapeake et l’embouchure du Potomac, et bientôt nous jetions l’ancre dans le port de Washington.
C’était à Washington que je devais quitter l’Ontario et son excellent capitaine pour atteindre par voie de terre les états de l’extrême nord et les lacs du Canada. Ce ne fut pas sans émotion que je me séparai de Fergusson et que je dis adieu à son vaillant navire. A ce moment il me semblait que le dernier lien qui m’attachait à l’Europe venait de se rompre. Je me trouvais désormais isolé sur le vaste continent américain, et au moment d’entreprendre un voyage de deux années, devant lequel reculerait plus d’un homme déterminé. Mais je repris courage et résolus de quitter le lendemain Washington et de gagner New-York en toute hâte. La première quinzaine de mars venait de s’écouler, et je devrais être rendu pour le 1er mai à Saint-Louis en Missouri, si je voulais faire partie d’une de ces expéditions qui s’organisent chaque année pour le Far-West et la Californie.
Le lendemain, de bon matin, je louai dans le port un canot monté par deux rameurs vigoureux, et je passai quatre heures fort agréables en visitant l’embouchure du Potomac, qui n’a pas, au-dessus de Washington, moins de trois milles de largeur. Des deux côtés du fleuve s’élevaient des hauteurs boisées, éclairées par un magnifique soleil de printemps. Une quantité considérable d’embarcations et de navires de toutes tailles entraient dans la rivière, ou en sortaient, et je saluai deux ou trois fois le pavillon français aux mâts de quelques uns de nos vaisseaux de commerce. J’apercevais au loin les marais de la baie couverts de bandes immenses de sauvagine. J’étais transporté en voyant cette activité, ce fleuve majestueux, cette admirable nature. De temps en temps passait, non loin de nous, un de ces grands Steamboats, qui naviguent sur le Potomac, et réunissent à la modicité du prix du transport une confortable élégance et une table bien servie.
CHAPITRE II.
New-York. — Broadway, Wall-Street. — Le gibier à New-York. — Le policeman américain. — L’aqueduc de Croton. — Les environs de New-York. — Le lac Michigan. — Chicago. — Milwaukee. — Les jeunes cités américaines.
Deux jours plus tard, j’étais à New-York après avoir seulement entrevu, Baltimore et Philadelphie. Je descendis dans l’un des magnifiques hôtels de Broadway, qui est avec Wall-Street une des plus admirables rues de New-York. Wall-Street est véritablement le centre et le cœur de la spéculation américaine, des banques et du commerce de railway et de toutes les affaires qui s’y rattachent. C’est l’exchange, la Bourse du nouveau monde, et ce lieu présente de neuf heures à trois heures un aspect d’activité que l’on comprendra en se rappelant que les Anglo-américains sont spéculateurs comme les Anglais, et ardents comme les Français. La rue était d’abord au centre de la cité ; mais par suite de l’extension rapide de New-York au nord et à l’ouest, elle se trouve presque à l’une de ses extrémités. Elle part de la partie basse de Broadway, près l’église de la Trinité, et se termine aux quais d’East-River. Elle est bordée de quelques beaux monuments en pierre et marbre, occupés par des banques et diverses administrations.
Au bas bout de Wall-Street abondent les colis d’exportation. C’est là que viennent aborder ces immenses steamers capables de recevoir commodément des milliers de passagers, outre des voitures, des wagons et du bétail, et qui partent avec une régularité d’omnibus tous les quarts d’heure pour Brooklyn. L’East-River, entre New-York et Brooklyn, est trop large et trop profonde pour qu’un pont puisse y être jeté. Brooklyn est une cité tranquille, propre, élégante, offrant un très-remarquable contraste avec New-York. Il est principalement composé des résidences particulières des marchands et négociants qui désirent trouver le calme et le repos, sans cependant s’éloigner du théâtre de leur activité et de leurs fatigues.
Broadway est l’une des plus larges et, sous certains rapports, l’une des plus belles rues du monde, et la plus splendide voie de l’Amérique. Elle est bordée de palais de pierre, de marbre, de fer, qui sont dignes de loger des rois, et sont tout simplement des manufactures.
Tels sont les environs de la demeure provisoire que je m’étais choisie à New-York ; et j’étais encore sous l’impression de cette grandeur, lorsque je m’aperçus qu’il était l’heure de rentrer à l’hôtel pour dîner à la table d’hôte ; mon estomac et mes jambes m’avertissaient d’ailleurs que j’avais fait au moins trois lieues dans la matinée. Un omnibus me conduisit rapidement devant la porte de mon gîte, et le dîner était déjà servi lorsque je me présentai pour en prendre ma part. Je fus frappé de la quantité de gibier qui figurait sur notre table, et c’est avec raison, je crois, qu’on peut regarder New-York comme une des villes du monde les mieux approvisionnées en gibier. L’Est, l’Ouest et les Canadas sont ses tributaires, et il n’est pas jusqu’à l’Europe qui ne contribue aussi par ses faisans anglais et les coqs de bruyère écossais à la recherche des tables de cette grande cité. La venaison se trouve sur tous les marchés en approvisionnements considérables, Les daims sont l’espèce la plus abondante et la plus estimée ; les cerfs n’y sont jamais rares dans la saison. En hiver ils arrivent de l’Ouest, tout dressés et conservés par la gelée. Les perdrix abondent depuis le mois de septembre jusqu’aux 5 janvier, époque à laquelle la vente en est interdite par la loi. On les chasse dans toutes les campagnes environnantes ; mais principalement dans l’Est. Les cailles ne sont point, en Amérique, de passage comme en France ; pendant l’hiver on les traque sur la neige en quantités immenses dans les plaines de l’Ouest. Le coq de bruyère et la poule des prairies viennent exclusivement de l’Ouest. En hiver, où ils sont les plus abondants, on les prend par compagnies au panneau. New-York en absorbe un nombre énorme.
Il y a peu de lièvres aux Etats-Unis. C’est à peine si on en trouve quelques-uns dans l’Etat de New-York et dans le Rhode-Island. Le Canada seul en possède en assez grande quantité, L’espèce en est beaucoup plus petite et la chair moins estimée qu’en Europe. En hiver leur robe devient blanche.
Les canards sauvages d’Amérique sont renommés à juste titre, Tel est par exemple le canwas-back, qui n’existe que de ce côté-ci de l’Atlantique. Le goût particulièrement exquis de ce gibier est attribué au céleri sauvage dont il se nourrit presque exclusivement sur les rivières Susquehannah et Potomac, ainsi que dans la baie de Chesapeake. Après le canwas-back, le canard le plus estimé est le tête rouge (redhead). On en trouve beaucoup sur Long-Island. Puis viennent le brant, considéré comme le meilleur canard d’eau salée, et le plus délicat de tous au mois de mai ; le mollard, qui ne quitte point les lacs et les rivières ; le canard noir, la sarcelle, le broad-bill, qu’on trouve aussi sur le rivage de la mer, le canard gris de Virginie, et plusieurs autres encore.
Lors de ma première promenade dans New-York, j’avais remarqué le policeman américain, si différent par la tenue et les mœurs de ses collègues de Londres ou de Paris. Le policeman de New-York est généralement nommé en récompense de quelque service rendu à l’occasion des élections, et il regarde sa situation comme un droit acquis au parti auquel il appartient, et dont celui-ci a la disposition. Son importance politique et son importance personnelle comme citoyen ne s’effacent jamais. Il porte bien un uniforme, mais il dédaigne de le boutonner suivant la mode militaire, et préfère laisser à découvert son linge blanc et ses diamants de Californie, qu’il fait voir avec ostentation. Mettre les mains dans la poche est une grave faute au point de vue de la tenue militaire, le policeman de New-York les met à peine ailleurs ; il fume constamment, et s’il rencontre un ami, il boit volontiers avec lui ; il cause, plaisante au coin des rues, sur le bord des portes avec la nonchalance d’un homme qui connaît les droits que la constitution lui a garantis, et sait comment il les revendiquera.
Quand on le voit à son poste, au lieu d’être un officier refrogné de la loi, disposé pour son tour de service, c’est simplement Tom, Dick ou Harry, du troisième ou sixième ward, avec lequel on a bu la veille un Mint-Julep, et qui prétend à la prochaine élection concourir pour une justice de paix, ou pour un siége à la législature. On l’accoste familièrement suivant l’habitude, sans être le moins du monde arrêté par son caractère officiel. Il n’est pas le serviteur de l’Etat, et il se croirait insulté si on l’appelait ainsi. Il est le candidat de son parti ; et c’est à lui qu’il reconnaît devoir son premier hommage. C’est pour lui un point d’honneur de se servir de sa position en vue de son propre intérêt. La pensée de vivre et mourir simple employé de police n’a jamais été dans son esprit. Cette place est pour lui la première marche, soit pour entrer au Congrès, soit pour obtenir une ambassade étrangère, soit jusqu’à ce qu’il puisse se faire admettre au barreau. En un mot, c’est un excellent garçon, d’un grand bon sens, d’un grand cœur, rempli du désir honnête et honorable d’améliorer sa position ; mais ce n’est pas un policeman.
Tel est le portrait d’ailleurs fort original et très-ressemblant que traçait du policeman, quelques jours après mon arrivée, le New-York-Daily-Times.
Une des merveilles de New-York, est le fameux aqueduc de Croton, qui alimente toute la ville d’une eau excellente et limpide, bien supérieure à la plupart des eaux qui desservent les plus grandes villes de France. Avant d’avoir vu ce travail remarquable, je le connaissais déjà par le Transatlantic-Wandering, du capitaine Oldmicon.
L’aqueduc de Croton est un sujet d’orgueil pour les New-Yorkers, et ils ont lieu en vérité d’être fiers de cette entreprise gigantesque, qui amène de 40 milles nord, sans s’inquiéter des vallées, et des rivières, et d’un niveau plus élevé que celui de leurs plus hauts monuments, une eau de source pure et limpide en si grande abondance, qu’elle suffit, et au-delà, aux besoins de la capitale des Etats-Unis. New-York compte aujourd’hui 800,000 habitants, et la quantité consommée égale à peine le cinquième de l’approvisionnement.
Ce superbe monument d’utilité publique commence à la rivière de Croton, dans le comté de West-Chester, par un réservoir situé à cinq milles de l’Hudson. L’aqueduc se continue par des tunnels au travers des rochers et par des levées au-dessus des vallées jusqu’au Harlem ; il n’est plus alors qu’à sept milles et demi de New-York. Le réservoir de New-York couvre trente-cinq acres, et contient cent cinquante millions de gallons. De là, l’eau est conduite par des tuyaux en fer dans un autre réservoir ou distributeur ; et la distribution des eaux se fait par des conduits en fer placés assez profondément en terre pour qu’ils ne puissent être atteints par la gelée, et il est curieux de voir avec quelle force prodigieuse l’eau s’élève lorsqu’on enlève l’obstacle qui la retient.
De toutes les villes du monde, il n’en est peut-être pas une qui soit dotée d’environs plus pittoresques que New-York. Si l’on se place sous le 43e degré de latitude, au nord de l’équateur, et le 74e, à l’ouest de Greenwich, et que du sommet du mont Emmons, à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on embrasse une étendue de cent milles de diamètre et d’une circonférence triple, on aura tracé les limites d’un vaste plateau bordé par une immense vallée ; à l’ouest, le Val-Champlain ; au sud, les Mohawks ; à l’est et au nord, les vallées de la rivière noire et du Saint-Laurent. On a sous les yeux le comté d’Hamilton tout entier et des portions de ceux de Waren, d’Essex, de Clinton, de Franklin, du Saint-Laurent, de Lewis et d’Herkimer.
Ce plateau est un lieu favorable à l’observation, bien propre à charmer les poètes. La vue y est agréablement reposée, la variété lui épargne toute fatigue. Des marécages humides, des collines arides, de hautes montagnes, de profondes vallées, des plaines immenses, de longues chaînes rocheuses, des rivières calmes, des cataractes impétueuses, un lac à l’aspect reposé et sans rides, ou bien une nappe d’eau que le vent soulève en vagues écumantes ; un coucher du soleil au milieu de la nature calme et silencieuse ; ici le vaste lac, là l’Océan, des forêts sans limites, des gouffres sans fond, des pics infranchissables, des montagnes ombreuses, des ondes argentées, tel est le tableau majestueux et sublime qui s’offre aux yeux fascinés.
En quittant New-York, je visitai successivement Boston, surnommé la Nouvelle-Athènes, patrie de Franklin, pleine des souvenirs de la guerre de l’indépendance, puis les bords de l’Hudson, le Niagara, le lac Ontario et ses îles verdoyantes, qui semblent flotter sur les eaux limpides, le lac Erié et Détroit, le lac Michigan et Chicago.
Le lac Michigan n’a pas l’aspect majestueux et pittoresque des lacs Erié et Ontario. A mesure qu’on avance vers l’ouest, la nature devient plus uniforme, et se pare de moins vives couleurs. Les bords du Michigan ont quelque chose de sauvage et se composent de plages sablonneuses et tristes, où vient s’arrêter une eau verdâtre, qui semble lourde. Aussi la ville de Chicago, avec son activité, ses jolies maisons en bois, ses jardins, ses nombreuses églises, forme-t-elle un contraste assez vif avec le paysage qui l’environne. Il y a vingt ans, Chicago n’était qu’un village ; elle est devenue aujourd’hui un point central d’où rayonnent de nombreux chemins de fer, et le plus vaste entrepôt de blé qui soit au monde. En 1840, Chicago ne comptait que 5,000 habitants, il renferme aujourd’hui plus de 100,000 âmes, et est relié à la navigation du Mississipi par un canal de trente lieues qui communique avec l’Illinois, un des affluents du grand fleuve.
Une autre ville a grandi sur le lac Michigan en même temps que Chicago, c’est Milwaukee dans l’état de Wisconsin. Ce pays était solitaire il y a peu d’années et ne contenait qu’une population errante de trappeurs et d’indiens. La fondation de Milwaukee date de 1835 ; en 1846 elle ne comptait que 1,800 habitants, elle en a aujourd’hui soixante mille ; et il est certain qu’elle suivra longtemps encore cette progression.
Milwaukee est assise à l’embouchure de la rivière de ce nom, à trente lieues nord de Chicago. La couleur paille des briques employées à la majeure partie des constructions donne à cette ville quelque chose d’agréable, que de nombreux jardins viennent encore accroître. Milwaukee possède aussi une grande quantité d’églises, des écoles, un institut universitaire, des orphelinats et diverses institutions de bienfaisance. Elle est complètement éclairée au gaz. Toute ville naissante, en Amérique, commence par se doter de trois choses : le gaz, une Bourse et un chemin de fer.
Le spectacle que m’offrait en ce moment cette partie des Etats-Unis, est un de ceux qui m’ont le plus intéressé pendant mon voyage. Rien en effet ne donne une plus haute idée de l’activité proverbiale des Américains, et de l’avenir de leur pays, que de voir des déserts se couvrir en quelques années de villes riches et populeuses qui deviennent bientôt un centre d’industrie et de commerce.
En quittant Chicago pour gagner Saint-Louis, je fis part de ces impressions à un Américain, mon compagnon de voyage ; elles amenèrent sur ses lèvres un sourire de contentement. Pour l’Américain, il existe une préoccupation constante : c’est l’Amérique ; vanter son pays en sa présence, c’est faire naître chez lui une vive satisfaction.
— Le centre de l’Union, me dit mon interlocuteur, se déplace tous les jours. Il n’est déjà plus sur les bords de l’Ohio, il est sur les rives du Mississipi, et s’avance incessamment à l’Occident. Les Etats de l’Ouest ne tarderont pas à l’emporter en puissance et en richesse sur tous les autres réunis. Le Wisconsin se fait remarquer entre tous par le développement inouï de son commerce et de son industrie. L’Iowa marche presque aussi rapidement dans la voie du progrès. La construction d’un village est là-bas l’affaire de quelques jours : dès qu’une maison élève son faîte au-dessus de la végétation environnante, d’autres viennent se grouper à l’entour ; les bois tombent sous la cognée et sont bientôt remplacés par des champs fertiles. On semble, dans ce pays, vivre en dehors de la réalité ; les changements s’y succèdent presque à vue d’œil. En quatre années, Kéokuk, sur le haut Mississipi a décuplé sa population. Le Minnesota, situé aux dernières limites de la civilisation, non loin des déserts et des lacs de la Nouvelle-Bretagne, est aussi appelé à de grandes destinées. Si la providence donne encore aux Etats-Unis un siècle de prospérité ; et si les besoins nouveaux, provoqués par les jouissances de l’esprit, viennent ensuite combattre et surmonter le culte des intérêts matériels, c’est alors que l’Amérique tiendra chez les nations civilisées la place qui lui revient de droit.
CHAPITRE III.
Saint-Louis en Missouri ; histoire et description. — Jefferson-City. — Hartwood le Trappeur. — Une vocation. — Préparatifs de départ. — Le Kansas ; aspect et colonisation. — Un duel au revolver ; mœurs du Kansas.
Le 29 avril 1858, j’arrivai à Saint-Louis en Missouri, pensant m’y reposer pendant quelques jours du voyage à outrance que j’avais fait depuis New-York. Mais à peine étais-je assis à la table de l’hôtel, où je m’étais installé, que j’entendis la conversation suivante s’engager en français entre mes deux voisins, dont l’un était évidemment mon compatriote, tandis que le second accusait par son accent une origine anglaise.
— Eh bien ! Cissey, vous nous quittez donc bientôt ; votre séjour à Saint-Louis aura été plus court que vous ne le pensiez.
— En effet, répondit le Français ; mais j’ai appris aujourd’hui qu’une occasion vraiment unique s’offrait à moi pour la Californie, et je veux être rendu après-demain à Jefferson-City pour en profiter. Un Trappeur canadien, bien connu dans l’Ouest, nommé William Hartwood, qui, il y a quelques années, accompagna le colonel Frémont dans ses derniers voyages d’exploration, organise en ce moment une expédition pour la Californie. Elle sera, m’a-t-on assuré, composée d’un petit nombre d’hommes choisis et déterminés ; je suis décidé à en faire partie, si cela m’est possible.
En entendant ces paroles, j’oubliai complètement ma fatigue et mon désir de rester quelques jours à Saint-Louis. Au bout d’une heure, j’avais fait la connaissance de ces messieurs. Nous passâmes ensemble le reste de la journée. M. de Cissey m’apprit que des affaires d’intérêt l’appelaient en Californie, où il avait depuis quelque temps des capitaux engagés. Au lieu de se rendre directement de France à San-Francisco, il avait voulu visiter une partie des Etats-Unis, et faire le voyage de l’Ouest. Sur le Steamboat qui l’amenait de Liverpool à New-York, il s’était lié avec l’un des rédacteurs d’une revue anglaise, chargé de faire en Amérique de sérieuses études sur le commerce et l’industrie. Après avoir parcouru ensemble une partie des Etats du Nord et du Sud-Ouest, ils allaient se quitter, l’un pour prendre la route de l’Ouest, et le second pour redescendre au Sud.
Le peu d’heures que je passai à Saint-Louis furent employées à faire quelques acquisitions indispensables pour le voyage, M. de Cissey m’ayant assuré que nous pourrions les compléter à Jefferson-City. Je n’eus donc point le temps de visiter Saint-Louis, et d’étudier quelque peu cette ville, qui sera bientôt la reine de l’Ouest, tant sont rapides son développement et sa prospérité. Pour donner quelques détails sur son état actuel, j’ai recours aux notes que m’a obligeamment communiquées M. Tyler.
Saint-Louis est situé sur le Mississipi, à vingt milles au-dessous du point où le fleuve reçoit les eaux noires et épaisses du Missouri.
Il fut fondé en 1746 par Laclède, et nommé Saint-Louis en l’honneur du pieux monarque français, d’autres disent en l’honneur du souverain régnant. Jusqu’en 1804, époque où il devint un village des Etats-Unis, ce n’était qu’un assemblage de huttes habitées par des Trappeurs, qui disputaient aux Peaux-Rouges les dépouilles des forêts, ou qui, par un trafic plus adroit qu’honnête, échangeaient de mauvais rhum, de méchante eau-de-vie, d’exécrables carabines contre d’excellentes fourrures revendues ensuite fort cher sur les marchés de l’Europe.
La première maison de briques bâtie à Saint-Louis fut élevée en 1818 ; un bateau à vapeur aborda pour la première fois dans cette ville en 1819, après avoir mis six semaines à remonter le Mississipi. Ce voyage se fait maintenant en six jours ; avant l’emploi de la vapeur il se faisait en six mois. En 1820, Saint-Louis ne comptait pas plus de cinq mille habitants ; lors de mon passage, la population était de cent quatre-vingt mille âmes. Anglais, Irlandais, Allemands, émigrants américains venant du Massachusetts, du Connecticut et d’autres provinces de la Nouvelle-Angleterre, renforcent chaque jour cette population, et par leur concours, ajoutent à sa prospérité. Cette foule développe les ressources des grandes et fertiles régions qui s’étendent du Mississipi aux Montagnes-Rocheuses et jusqu’aux sources du Missouri.
Il y a encore à Saint-Louis des citoyens propriétaires de terrains en ville vendus par le gouvernement au prix d’un dollar un quart (6 fr. 25 c.), il y a quarante ans. Ces lots, en conséquence de l’énorme progrès de la valeur foncière, ne se cèdent plus maintenant au-dessous de six cents à mille dollars le pied de façade, et sont couverts de magnifiques bâtiments, des palais du commerce. La fortune, les millions entassés ne tarissent pas l’ardeur des colons du Missouri. Pour augmenter leurs richesses, ou plutôt pour obéir à un besoin de conquêtes perpétuelles sur la nature, ils s’avancent dans les terres, disputant pied à pied le terrain aux Indiens. Toujours en lutte, à peine vainqueurs, ils combattent déjà pour la défense de leurs conquêtes.
Au-dessus de lui, Saint-Louis commande à la navigation du Missouri sur une étendue de deux mille milles, et à celle du Mississipi jusqu’aux chutes de Saint-Anthony. Au-dessous de lui, il commande au Mississipi jusqu’à la Nouvelle-Orléans et au golfe du Mexique.
La levée ou quai de Saint-Louis borde le fleuve sur une longueur de près de six milles. Aucune ville du monde n’offre aux yeux du voyageur un aussi vaste assemblage de steamboats fluviaux que la cité de Saint-Louis. Ces navires, comme tous ceux du Mississipi ou de l’Ohio, sont d’une construction particulière. Ils sont peints en blanc et ont deux tuyaux noirs pour laisser échapper la fumée de leurs fournaises. Ils sont construits pour voyager sur les fleuves, et conviendraient peu à la navigation maritime, surtout si le vent soufflait avec quelque violence. Mais ils sont parfaitement organisés pour leur service, et sans les collisions que leur course rapide à travers le brouillard rend plus fréquentes encore que les explosions de chaudières, ce serait le mode de voyager le plus agréable en Amérique.
Saint-Louis a deux théâtres et les deux plus belles salles de lecture des Etats-Unis. Il y a toujours dans cette ville une quantité considérable de Mormons, qui y retrempent leurs forces avant de partir pour leur lointain pélerinage du Lac-Salé. Généralement, ils restent une année à Saint-Louis. Comme ce sont, pour la plupart, des ouvriers et surtout des mécaniciens, ils trouvent facilement à s’occuper. Quand ils ont amassé la somme nécessaire pour gagner l’Utah, ils quittent Saint-Louis, chargés des dépouilles des gentils.
Le lendemain, vers le soir, nous arrivâmes à Jefferson-City. Cette ville, située à quarante lieues environ de Saint-Louis, lui est reliée par un chemin de fer, le seul railway qui pénètre aussi loin dans la direction de l’Ouest. Jefferson est en quelque sorte le point le plus avancé de la civilisation aux limites du désert ; Boonville, Lexington et Indépendance, que l’on rencontre ensuite avant d’atteindre le Kansas, et le sentier du Far-West, ne méritent pas le nom de villes. La plupart des expéditions californiennes, qui, il y a quelques années, s’organisaient à Saint-Louis, prennent maintenant Jefferson-City pour point de départ. Aussi les rues de Jefferson sont-elles continuellement sillonnées par une foule d’émigrants, de Trappeurs et d’Indiens, population bizarre et bigarrée, avec laquelle j’avais hâte de faire connaissance. Aussitôt arrivés et casés dans un log-house, nous nous fîmes indiquer où posait pour le moment William Hartwood ; une heure après, nous frappions à la porte de sa chambre. Une voix nous cria : Open the door ! et nous nous trouvâmes en présence du trappeur.
Hartwood est un homme de cinquante ans environ, d’une taille au-dessus de la moyenne, et qui annonce dans toute sa personne une énergie et une vigueur peu communes. Son teint, profondément bistré par le hâle de la prairie, sa barbe courte, rude et serrée, ses cheveux abondants, lui donnent au premier abord quelque chose de farouche, tempéré par la douceur de ses yeux bleu foncé et un air de bienveillance empreint quelquefois d’une légère ironie. Une longue et mince cicatrice, causée par la blessure d’une lance indienne, lui divise le front. Bien qu’il ait vécu un grand nombre d’années avec des hommes aux mœurs et aux habitudes grossières et sauvages, tout annonce chez Hartwood une éducation fort rare chez ceux qui exercent sa pénible profession.
Lorsque nous entrâmes, William était assis sur un escabeau et occupé à recoudre avec une aiguille et du fil grossier une déchirure existant dans une veste de chasse en peau de daim, dont l’apparence annonçait de longues années de service. Il n’avait pour vêtements qu’une chemise en laine rouge et une culotte en cuir tanné. Dans un coin de la chambre était dressé un rifle au canon duquel pendait accrochée une ceinture qui soutenait un revolver et un bowie-knife. Sur le lit, gisaient pêle-mêle un épais bonnet en fourrure de martre du Canada, une énorme corne de bison remplie de poudre, une gibecière, d’où sortait le tuyau d’une pipe grossière, enfin un sac contenant des balles et une paire de mocassins.
Nous fîmes connaître à Hartwood le but de notre visite. Il parut d’abord peu disposé à accueillir notre demande ; sa troupe, composée de trente-deux personnes était, disait-il, déjà trop considérable. Le nombre, qui est souvent une garantie de sécurité dans un voyage au Far-West, peut devenir aussi un élément de discorde. De plus, cette expédition n’était pas seulement une simple conduite de voyageurs et de touristes, mais elle devait s’écarter sur certains points de la route suivie par l’émigration : trois personnes, parmi celles qui la composaient, ayant reçu d’une grande compagnie américaine le mandat d’explorer certaines parties à peine connues, ce qui augmentait nécessairement les dangers du voyage.
Toutes ces raisons nous faisaient désirer plus vivement être de la partie, et au moment où M. de Cissey s’exprimait dans ce sens, Hartwood l’interrompant tout-à-coup : Pardon, nous dit-il, mais à l’accent avec lequel vous parlez notre langue, il me semble que vous êtes Français. Nous confirmâmes cette opinion. A cette déclaration, le Trappeur nous tendant la main : C’est chose convenue, messieurs, continua-t-il, nous irons ensemble en Californie. J’aime les Français ; je suis Canadien, et ma mère était Française. La conversation une fois posée sur ce ton, nous demandâmes à Hartwood quelques détails sur son existence, et comment il avait été amené à embrasser cette profession, qui passionne souvent au plus haut point ceux qui l’ont goûtée quelque temps. Après avoir accepté un cigare qu’il alluma au feu d’un briquet assez primitif :
Je suis, nous dit-il, le fils d’un ministre protestant, qui habitait Montréal, dans le Bas-Canada ; ma mère, aussi de la religion réformée, descendait d’une de ces familles françaises que la révocation de l’édit de Nantes contraignit à l’exil. Elle mourut deux ans après ma naissance. Mon père me destinant à suivre la même carrière que lui, commença mon éducation et m’envoya l’achever à Québec. Arrivé à vingt ans avec une santé de fer, une imagination assez vive et un corps qui semblait ne redouter aucune fatigue, je résolus de me faire missionnaire et d’aller porter la parole divine chez les Indiens, lorsqu’un livre, tombé par hasard entre mes mains, me révéla les dangers et les jouissances de cette vie de Trappeur, qui me séduisit, et que j’ai embrassée. Jusqu’alors j’avais bien vu, dans les rues de Québec ou de Montréal, ces hommes aux formes athlétiques, tout habillés de cuir, armés jusqu’aux dents, venir échanger leurs fourrures contre de la poudre et du plomb, et repartir ensuite pour le désert. J’en interrogeai quelques-uns et leurs récits achevèrent ce que le livre avait commencé. Depuis trente années, tour-à-tour trappeur, chasseur de bisons et d’Indiens, pionnier, batteur d’estrade, j’ai parcouru les solitudes américaines depuis la baie d’Hudson et le lac de l’Esclave jusqu’au Texas, du lac Ontario à la Sierra-Nevada californienne ; chassant quelquefois des mois entiers seul et pour mon propre compte, quelque fois engagé au service de la compagnie de la baie d’Hudson ; tantôt accompagnant les chercheurs d’or dans les solitudes brûlantes et mortelles du Nouveau-Mexique. J’ai pendant deux années vécu avec le brave colonel Frémont, un des nôtres, car il y a vingt ans à peine il n’était qu’un simple trappeur. J’ai exploré avec lui l’Utah, l’Orégon, la Sierra-Nevada, à la recherche d’une route pour ce fameux railway du Pacifique, qui doit relier les deux Océans. Depuis trente années, j’ai vu bien des spectacles sublimes et terribles ; je me suis trouvé bien souvent seul avec le désert, à mille lieues de toute civilisation, ne relevant que de Dieu et de mon fusil. J’ai dormi dans les montagnes brumeuses, couché près des volcans en travail de cette mystérieuse contrée. J’ai vu le soleil se lever sur des déserts sans bornes, des prairies en feu et des scènes de carnage ; et chaque fois j’ai béni la Providence, qui m’a donné, pour vivre ainsi, la santé, le courage et la liberté.
Maintenant, messieurs, parlons de notre prochain départ. Dans quatre jours, nous nous mettrons en route. Procurez-vous d’ici-là ce qui vous manque encore. Occupez-vous d’acheter trois solides chevaux, ayant déjà fait le voyage du Far-West, et qui puissent supporter en cas de besoin l’odeur des Indiens et des bêtes fauves. Ayez de bonnes armes, des munitions, un costume solide, chaud et léger tout-à-la-fois, et surtout des chemises de laine ou de flanelle, nécessaires au milieu des températures variables que nous aurons à traverser. Voilà l’indispensable.
Nous quittâmes Hartwood, enchantés du résultat de notre visite. Nous achetâmes trois chevaux à un parti d’Américains revenus depuis un mois de Californie. Ces animaux étaient bien reposés, et capables de supporter de nouvelles fatigues. Mes armes se composaient d’une excellente carabine à tige, à balles cylindro-coniques, d’un fusil double, du calibre 14, se chargeant par la culasse et par le canon, dans le cas où les cartouches seraient épuisées, d’un revolver à six coups, et d’un solide bowie-knife, à manche de corne. J’emportais avec cela vingt-cinq livres de poudre fine, du plomb et des balles. Qu’on ne voie point dans ce formidable armement la crainte exagérée de dangers possibles, mais non certains. Ces dispositions paraîtront toutes simples, si l’on songe que je devais, pour aller et revenir, rester une année au désert, et que nous comptions sur nos fusils pour subvenir, le plus souvent, à nos moyens d’existence. Mon costume, veste, culotte, et longues guêtres, était d’un cuir souple et résistant, ne gênant en rien les mouvements du corps. Un chapeau mexicain, en poil de vigogne, le complétait. Nos bagages, nos munitions, nos armes de rechange, ainsi qu’une tente de voyage, pouvant se monter et se démonter en quelques minutes, devaient être portés sur des charriots attelés de mules. La partie solide de nos provisions se composait de biscuit, de conserves de viandes et légumes, de sucre, de riz, de thé, et de pemmican, viande séchée et réduite à un mince volume. Nous emportions, avec cela, du rhum et du brandy qui, purs ou mélangés d’eau, devaient être, avec le thé, notre seule boisson. Dans une poche intérieure de ma veste était renfermée une pharmacie contenant des lancettes, une sonde à blessures, un rasoir, du laudanum, de l’alcali volatil, et du quinquina.
La veille de notre départ, nous assistâmes à une réunion générale des personnes qui composaient notre caravane, et nous pûmes faire connaissance avec nos compagnons de voyage. La plupart étaient négociants, chasseurs ou émigrants. Quelques-uns nous quitteraient en route, pour commercer avec les tribus indiennes, séjourner chez les Mormons du grand Lac-Salé, ou s’établir dans les parties nouvellement habitées de l’Orégon ; d’autres, allaient chercher la fortune dans les placers californiens, ou exercer une industrie à San-Francisco. Nous nous liâmes principalement avec MM. Wyde, Sheppard et Butler, chargés d’une exploration importante par une grande compagnie, qui compte parmi ses fondateurs des membres influents du sénat de Washington. Ces trois messieurs se rendaient à San-Francisco, où ils devaient séjourner plusieurs mois.
Nous partîmes, le 4 mai 1858, à cinq heures du matin, de Jefferson-City, nous dirigeant sur Boonville, que nous atteignîmes le même jour. Trois autres journées de marche nous conduisirent à Lexington et à Indépendance, dernière ville de l’Etat de Missouri. Le 9, à midi, nous franchissions la frontière est du Kansas, et nous entrions dans le Far-West, sur le territoire des Indiens Delawares.
A Indépendance, la route que nous avions suivie jusqu’alors se divise en deux branches ; celle du sud, après avoir traversé le Kansas dans sa longueur de l’est au sud-ouest, se dirige sur Santa-Fé, dans le nouveau Mexique, en contournant le pâté montagneux de la Sierra-Moro, et, redescendant brusquement au sud, côtoie le Rio Grande del Norte, pour entrer dans la province mexicaine de Chihuahua. La branche du nord, après avoir coupé l’angle nord-est du Kansas, traverse l’Etat de Nébraska en suivant, jusqu’aux premiers chaînons des Montagnes-Rocheuses, la vallée de la rivière Plate ou Nébraska, de là se dirige, à travers l’Orégon, sur la Californie, où elle effleure les limites de l’Etat de Washington, et gagne enfin San-Francisco, par la vallée du Sacramento, après un parcours de treize cents lieues environ.
A quelques lieues d’Indépendance, nous aperçûmes les fertiles campagnes du Kansas. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, nos yeux ne rencontraient que des forêts épaisses, des plaines verdoyantes sillonnées par de nombreux ruisseaux ; aussi l’émigration s’est-elle jetée avec énergie sur les bords du Missouri et de la rivière Kansas, où l’on compte déjà une douzaine d’agglomérations qui bientôt prendront le nom de villes, entr’autres le fort Leawenworth, sur le Missouri, et Lawrence-City, sur le Kansas, qui est le centre de l’émigration des Etats de l’Est. Le long de ces deux rivières, et même à une quinzaine de milles des deux côtés, toutes les terres qui ont quelque valeur sont déjà prises, et, sur le Kansas même, les Settlers se sont avancés jusqu’à cinquante milles au-delà du fort Riley, où se joignent les deux branches principales du Kansas.
Jusqu’à une trentaine de milles du Missouri, les Indiens et les métis occupent les terrains, et il y a souvent de ce côté, comme sur les bords du Kansas, des luttes sanglantes entre les colons et les Indiens, ou entre les colons eux-mêmes. Chez ces derniers, elles sont fréquemment suscitées par les passions politiques. Quelque temps avant notre arrivée, il s’était accompli dans un meeting politique, non loin de Lawrence, un drame sanglant, dont un des témoins oculaires nous fit le récit pendant notre halte à Indépendance. Je le donne comme un aperçu curieux et véridique des mœurs de cette partie du Nouveau-Monde. Je laisse parler le narrateur :
« Lorsque la majorité du comité eut présenté son rapport sur l’objet de la réunion, le président du meeting annonça qu’il attendrait celui de la minorité avant qu’on ne prît une décision. Le shérif du comté, nommé Jones, s’approcha. Plusieurs personnes, qui se trouvaient sur la plate-forme, commencèrent alors à parler à la fois. Vainement le président s’efforça-t-il de maintenir l’ordre. Un M. Sherrard, qui se trouvait dans la foule, immédiatement en face de lui, voulait aussi parler. Il s’exprimait avec violence, et finit par monter sur la plate-forme inférieure.
» Sherrard était un jeune homme fortement bâti, ayant le teint très-coloré et une expression sauvage et turbulente. La crosse d’un revolver sortait de sa ceinture. Il s’écria dès l’abord, avec la plus grande agitation : Je dénonce ceux qui voudraient juger mes actions. Je dénonce ceux qui voteraient pour les résolutions de la majorité comme des menteurs et des lâches. » Il fit une pause et reprit : « Je dénonce tout homme présent ou absent, qui osera condamner ma conduite, comme un menteur et un lâche ! » Il suffisait d’un coup-d’œil pour voir qu’une bataille préméditée allait commencer. Des signes expressifs étaient échangés entre les compagnons de Sherrard.
» On pouvait voir des hommes passer la main sous leurs habits, pour faire tourner sur leur taille la ceinture de leur revolver. Evidemment la violence et les défis de Sherrard étaient une satisfaction pour beaucoup d’entre eux. Alors un M. Sheperd s’avança et dit qu’il voterait pour les résolutions, parce qu’il les trouvait justes : « Eh bien ! je vous dénonce comme un menteur et un lâche ! » s’écria Sherrard.
» A ces mots, il s’élança dans la foule comme pour se préparer au combat. Ils se trouvaient tous deux seulement à quelques pieds de moi. Je vis quelqu’un brandir une canne ; mais si ce fut Sheperd ou tout autre, c’est ce que je ne saurais dire, car, dans le même instant, la détonation d’un revolver se fit entendre. Sherrard avait tiré un pistolet et fait feu sur Sheperd.
» Ce qui suivit défie toute description. Sheperd tira son arme et fit feu une fois ; la balle traversa la foule au plus épais des combattants. Sherrard continua à tirer sur lui à plusieurs reprises, tandis que Sheperd, lui faisant face à moins d’un yard de distance, essayait de rendre le feu coup sur coup, son arme ratant toujours.
» Dieu sait combien firent comme eux. Imaginez un groupe d’hommes furieux, les yeux flamboyants, cherchant à choisir un ennemi, tous le revolver au poing ; les coups de pistolet se succédant au milieu des cris et des imprécations, les volutes de fumée s’élevant en spirales à chaque explosion de la poudre, et les blessés ou ceux qui ne croyaient pas avoir sujet de combattre, ou qui voulaient éviter les balles sillonnant l’air en tout sens, se précipitant pêle-mêle au dehors. Une balle, qui vint siffler à mes oreilles, me rappela que cette querelle n’était pas la mienne, et que la distance pouvait ajouter beaucoup au charme de la perspective. Je tournais le dos à Sherrard lorsqu’il tomba. J’entendis le cri : « Sherrard est tué ! » et, me retournant aussitôt, je le vis en effet étendu par terre et bougeant à peine.
» Je n’oublierai pas l’incident qui suivit presque immédiatement : un enfant, le fils du shérif Jones, âgé à peine de sept à huit ans, s’était élancé en avant ; son père était au milieu du groupe, et sa vue fit oublier tout danger au pauvre petit dans l’élan de son affection filiale. Il s’arrêta tout près de Sherrard, jeta un regard épouvanté sur cette figure immobile, puis, levant les bras vers son père, lui dit en pleurant : « Oh ! papa, venez, venez à la maison ! » Sa voix avait une intonation éloquente et attendrie au plus haut point.
» Cependant le feu cessa. La mort de Sherrard avait déconcerté ses associés. Les hommes du travail libre, craignant un massacre, s’étaient reculés pour être mieux ensemble, et leur attitude rendait évident que le combat, en se prolongeant, tournerait fatalement contre les amis de Sherrard. Il s’en suivit une désertion générale de la place. M. Sheperd avait reçu deux balles dans la cuisse et une violente contusion à la tête, que Sherrard lui avait faite avec le canon de son pistolet. Il fut emporté par ses amis. Sherrard n’était pas tout-à-fait mort, il respirait encore ; et, au moment où on le releva, il remua le bras ; mais il avait été atteint au milieu du front, et la cervelle sortait par la blessure. Deux personnes qui se trouvaient dans la foule furent atteintes, l’une au genou, l’autre à la main. Quand on songe au nombre des coups tirés et à la position des combattants au centre de la foule, il semble merveilleux que si peu de balles aient porté, et l’on se demande où ont passé les autres. »
CHAPITRE IV.
La vie des prairies. — Les indiens Ioways, Delawares et Osages. — Le désert. — L’Etat de Nebraska ; topographie et description. — Le fort Kearney. — Les Pawnees. — Les chasseurs de l’Orégon. — Un heureux coup de fusil. — Une alerte pendant la nuit. — Les chasses canadiennes ; récits du soir. — Les Mormons. — Un troupeau de bisons.
14 Mai. — Depuis quelques jours déjà, nous couchons à la belle étoile. Voici, d’ailleurs, à moins d’incidents ou d’accidents, notre vie de chaque jour. Nous quittons le campement peu de temps après le lever du soleil. Au bout de trois ou quatre heures de marche, nous faisons halte pour prendre un déjeûner, dont le thé, le pain et un peu de viande froide font tous les frais ; car nous avons emporté des derniers établissements du pain pour toute une semaine, et de la viande pour quatre jours au moins. Après cela, nous serons réduits aux conserves, au pemmican et au gibier que nous pourrons tuer en route. Nous marchons ainsi jusqu’à midi ; nouvelle halte, nouveau repas, mais cette fois plus substantiel. Nous nous arrêtons enfin deux heures avant le coucher du soleil dans l’endroit le mieux choisi pour camper. Les mules sont dételées, les chevaux dessellés, les charriots placés en cercle, les animaux mis au piquet, à quelques pas plus loin, où ils trouvent parfois une nourriture abondante, mais le plus souvent une herbe courte et serrée, qui suffit à leur sobriété.
Ces premiers arrangements terminés, nous prenons le repas du soir ; les groupes se forment selon les sympathies où les besoins de chacun. D’ordinaire, Hartwood, MM. de Cissey, Wyde, Sheppard, Butler et moi, nous nous asseyons à la même table, qui consiste en une toile cirée posée sur le gazon. Pour siéges, nous avons nos selles, les bâts des mulets ; ils nous servent aussi d’oreiller. Quelques sybarites sont assis sur de légers pliants. Après le repas, les pipes et les cigares s’allument ; on porte un dernier toast au pays et aux absents ; on regarde le soleil descendre à l’horizon, et la nuit couvrir peu à peu de ses voiles le désert immense ; on cause de l’Europe, des incidents de la journée, des mœurs américaines ; Hartwood nous raconte quelques-uns des épisodes de sa vie des prairies. Peu à peu les conversations cessent, les sentinelles sont posées pour veiller aux chevaux et à la sûreté de tous ; des ronflements sonores succèdent au bruit des voix. Si le temps est froid ou menace, nous rentrons sous notre tente ; s’il fait chaud, nous dormons sous la voûte étoilée. C’est l’heure où l’on n’entend plus que les bruits vagues du désert et de la nuit, les glapissements des coyotes on le cri de l’orfraie. Telle est et telle sera notre vie de tous les jours, jusqu’à notre arrivée à San-Francisco, dont quatre mois de marche nous séparent encore.
Maintenant, nous dormons tranquilles, sans redouter les Indiens voleurs de nuit. Les Delawares, les Ioways, les Kickapoos, dont nous traversons les territoires, sont encore à trop petite distance des établissements, et par conséquent trop facilement exposés à des représailles pour continuer ces habitudes de rapine enracinées chez la plupart des tribus indiennes du Far-West. Mais plus tard, en approchant des Montagnes Rocheuses, nous devrons redouter les Sioux, les Pawnees, les Blackfeets, les Crows, tribus puissantes et nombreuses, qui enlèvent parfois des partis entiers d’émigrants. Alors il faudra veiller sans relâche et sommeiller la main sur ses armes. Dormons donc en attendant des nuits plus menaçantes.
15 Mai. — Aujourd’hui, nous avons rencontré plusieurs troupes d’indiens Ioways, Delawares et Osages, se rendant aux établissements pour y faire des échanges. Les Delawares, tribu autrefois puissante, est peut-être celle qui a lutté le plus longtemps contre les envahissements de la civilisation. Alors ils comptaient de nombreux guerriers. Aujourd’hui, réduits à quelques centaines, ils végètent misérablement sur les bords du Missouri, et chantent les exploits de leurs ancêtres. Ils sont vêtus d’étoffes fabriquées par les Américains, et portent pour coiffure une espèce de turban.
Les Osages ont au contraire la tête nue et complètement rasée, à l’exception d’une touffe de cheveux où sont attachés des crins de cheval et des plumes d’aigle. Presque tous ont les épaules le cou et la poitrine nus, peints de différentes couleurs, et ornés de colliers de dents d’animaux sauvages. Je fus étonné de la vigoureuse stature et des formes remarquables de ces Indiens. Chez quelques-uns, la taille atteignait ou dépassait six pieds anglais.
17 Mai. — Depuis deux jours, nous sommes en plein Far-West, sur le territoire de l’Etat de Nebraska ; après-demain, nous arrivons au fort Kearney. Nous avons traversé la Rivière-Bleue et l’un de ses affluents. La Rivière-Bleue, un des tributaires du Missouri, prend sa source à quelques lieues du fort Kearney, et se jette dans le grand fleuve, un peu au-dessous du fort Riley, non loin de l’embouchure de la branche républicaine.
Aux limites du Kansas, le pays a changé d’aspect ; c’est bien la prairie avec ses ondulations recouvertes de gazons verdoyants ; peu d’arbres ; la place des cours d’eau est marquée seulement par un léger rideau de saules, de peupliers et de trembles. Sur tout cela, un soleil splendide, un ciel d’un bleu clair et limpide. Le long du sentier, je retrouve encore çà et là les végétaux qui croissent plus près du tropique. Les aloès balancent, sous l’effort d’une brise légère, leur hampe élancée ; des cactus, des saxifrages, des roses de prairies bordent le chemin. Toute cette nature est calme ; pas un bruit. Pourtant, à la halte de midi, nous entendons plusieurs coups de feu dans la direction du sud.
Hartwood pense que c’est un parti d’Indiens en chasse. Il entendait, nous dit-il, ces détonations bien avant que nos oreilles pussent les saisir. La vie des prairies a développé chez Hartwood, comme chez tous les Trappeurs et les Indiens, une perfection de sens inouïe. Il estime que, même en ce moment, où ces bruits sont perceptibles pour nos oreilles européennes, près de dix milles nous séparent des chasseurs. Au milieu de cette tranquille nature, le son court sans obstacles, et se perçoit à des distances considérables.
L’Etat de Nebraska est une portion de ce vaste territoire désert des Etats Unis qui a pour limites le 40e degré de latitude au sud ; les territoires d’Utah, d’Orégon et de Washington à l’ouest ; au nord, le territoire de Minnesota ; les Etats d’Iowa et de Missouri à l’est. Le 25 mai 1854, un acte fut passé, que le président des Etats-Unis ratifia le 30 du même mois, par lequel acte la plus grande partie des terres des Indiens et tout le territoire au nord-ouest étaient formées en deux provinces, sous le nom de Nébraska et de Kansas. Le bill garantissait que les propriétés des Indiens de ces territoires seraient respectées. Diverses tribus indiennes de la Nébraska concédèrent le sol qu’elles occupaient aux Etats-Unis, Les Omahas, les Ottoes, par exemple, cédèrent dix millions d’acres, pour lesquels ils reçoivent annuellement vingt-cinq mille dollars pendant trente années ; ils se sont réservés pour eux-mêmes une étendue de six milles de largeur et d’une longueur indéfinie.
Nous avons déjà traversé plusieurs cours d’eau. Dans ces régions, les ponts sont inconnus, si ce n’est près des forts. Lorsque la rivière est profonde, ce n’est qu’une affaire de quelques instants pour les cavaliers. Les charriots passent avec plus de peine, et c’est souvent à force de cris et de coups que nous décidons nos mules à franchir le mauvais pas. Cela donne lieu quelquefois à des épisodes comiques, qui, à la halte suivante, servent de thème aux plaisanteries. Une fois, entre autres, un charriot, qui contenait les bagages de MM. Butler et Wyde, fut renversé, lorsqu’il était déjà engagé dans la rivière. Au milieu des efforts déployés pour le relever, la toile qui le recouvrait se rompit dans la moitié de sa longueur : une partie du contenu s’échappa et menaçait de s’en aller au fil de l’eau. Nous nous précipitâmes à l’envi, et ce fut au milieu des éclats de rire que s’accomplit cette pêche d’un nouveau genre.
Lorsque le cours d’eau que nous devons franchir n’est pas guéable, nous nous servons d’un grand canot en caoutchouc, qui fait partie de notre matériel de voyage. Les charriots, dont toutes les parties sont reliées entre elles par du cuir et du bois, sont démontés et placés dans le canot, ainsi que les bagages. Les chevaux et les mules, traînés à la remorque, passent à la nage. Quelquefois, cette opération demande une journée entière.
20 mai. — Nous avons atteint aujourd’hui le fort Kearney ; c’est le premier établissement de ce genre que nous rencontrons sur notre route. De là à San-Francisco, les constructions de cette nature se multiplient, surtout aux abords des Montagnes-Rocheuses et dans l’Orégon. Elles ont été élevées par le gouvernement des Etats-Unis sur tous les territoires du Far-West, au moment où le commerce des fourrures avec les tribus indiennes était très-actif. Ces forts, en général suffisamment garnis de troupes et de canons, sont une perpétuelle menace pour les Indiens, et servent en même temps de lieux de refuge et de repos aux chasseurs et aux émigrants. Ils sont, pour la plupart, de forme massive et quadrangulaire, avec d’étroites et rares ouvertures sur le dehors, les habitations donnant sur une cour intérieure. Les portes en sont épaisses et garnies de fer.
Le fort Kearney est situé sur l’un des bras de la rivière Platte, eu Nébraska, que, à partir de ce point, le sentier de la prairie côtoie jusqu’aux Montagnes-Rocheuses. En approchant du fort, nous aperçûmes une troupe de Pawnees, campés à quelques pas de la route. La plupart d’entre eux étaient accroupis et fumaient en silence dans des pipes grossières, qu’ils fabriquent eux-mêmes. A quelque distance, leurs chevaux broutaient en liberté. Parmi ces Indiens, je ne vis que deux femmes. Ces créatures, aux traits anguleux et au nez aplati, n’offraient aucune trace de beauté. Je remarquai cependant l’air de douceur et de résignation empreint dans leurs yeux noirs, remplis de vivacité. Cette expression du visage est d’ailleurs assez commune chez les Indiennes qui n’ont point encore atteint la vieillesse ; elle résulte de l’état d’infériorité que leur condition leur impose. Mais, chez les vieilles femmes, cet air doux et résigné fait place à quelque chose de haineux et de furibond ; et j’ai vu peu de types aussi prononcés de harpies et de mégères que dans les wigwams indiens.
Tous les guerriers qui faisaient partie de cette troupe étaient dans la force de l’âge. Malgré l’apathie et l’indifférence qui se peignaient dans leurs regards, lorsqu’ils nous aperçurent, on devinait sans peine que cette attitude n’était qu’affectée, et que les chevaux de plus d’un parmi nous excitaient leur convoitise. Car, pour certaines tribus du Far-West, telles que les Sioux, les Apaches, les Comanches, les Pawnees, le cheval a une valeur considérable. C’est à l’aide de leurs coursiers, qu’ils manient d’ailleurs avec une hardiesse et une dextérité incroyables pour quiconque n’en a pas été témoin, qu’ils se transportent rapidement à des distances considérables, pour accomplir un acte de vengeance ou de rapine, ou pour échapper à des représailles souvent trop méritées.
Avec un arc, des flèches et un tomahawk, ces Indiens étaient tous armés d’un mousquet, et portaient en sautoir une corne remplie de poudre, tandis qu’un petit sac contenant des balles, et brodé de fausses perles et de piquants de porc-épic, leur descendait sur la poitrine. Lorsque nous passâmes à côté d’eux, Hartwood, qui marchait à quelques pas derrière moi, vint se placer à mes côtés, et me dit à demi-voix :
« Regardez bien ces coquins, avec leurs airs contrits et doucereux, ce sont les plus incorrigibles voleurs du désert, et je serais bien surpris si, d’ici au fort Laramie, ils n’essayaient pas de nous jouer quelque tour. »
Je demandai à Hartwood quelques détails sur les mœurs de ces Indiens, avec lesquels il m’assura avoir eu plus d’un démêlé en sa vie.
« Ces pillards, continua-t-il, habitent de préférence le territoire de Nébraska. Cependant, ils sont connus dans le nouveau Mexique et les Montagnes-Rocheuses, où les entraîne souvent leur passion pour la rapine. Ils vivent principalement du produit de la chasse aux buffles, dans ces vastes prairies de l’ouest qu’ils franchissent avec une incroyable rapidité sur leurs fins coursiers, légers comme le vent. Ils sont courageux, infatigables, mais vindicatifs, cruels, rusés comme les Comanches et les Pieds-Noirs. Sur leurs gardes autant que les animaux du désert, ils sont sans cesse en observation, pour attaquer ou se défendre. Un petit nuage se montre-t-il à l’horizon, les Pawnees, qui voyagent par petites troupes, s’arrêtent, montent sur leurs chevaux et observent. Si c’est une proie qui se présente, ils fondent dessus. Dans le cas contraire, et si l’ennemi semble impossible à vaincre, ils battent prudemment en retraite, et se réfugient dans quelque bouquet de bois, ou derrière un pli de terrain, qui les dérobe aux regards ; ils attendent, pour continuer leur marche, la disparition de l’ennemi. »
Les Pawnees passèrent la nuit en dehors du fort, et le lendemain ils y furent admis, mais après qu’ils eurent déposé toutes leurs armes, ce dont on s’assura. Ils venaient, m’apprit le commandant du fort, pour demander justice contre un parti de Trappeurs qui leur avaient tué bon nombre des leurs, accusés, comme toujours, de vols.
« Depuis quand, me dit Hartwood, ces coquins viennent-ils réclamer justice sans se la faire eux-mêmes, ce qui entre assez dans leurs habitudes ? Décidément les Indiens dégénèrent. C’est là l’effet du brandy et du rhum ; quoique, à vrai dire, ce soit du bien perdu, que d’employer deux liquides aussi estimables à l’abrutissement de pareilles vermines. »
Quant à moi, connaissant déjà suffisamment les mœurs des voleurs et des volés, je récitai, in petto, ces vers de La Fontaine :
Je vous connais, de longtemps, mes amis,
Et tous deux vous paierez l’amende ;
Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris,
Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande.
22 Mai. — Nous avons pris au fort Kearney un jour de repos. Nous arriverons, dans une douzaine de jours, au fort Laramie, situé non loin des premiers contreforts des Montagnes-Rocheuses ; nous faisons route dans la vallée de la Nébraska.
La Platte ou Nébraska est peu profonde, mais excessivement large, parfois de deux ou trois kilomètres. A mesure que nous avançons, le sentier de la prairie devient à peine tracé ; c’est toujours la même nature qu’avant le fort Kearney, toujours le même océan de verdure herbacée. Les collines succèdent aux collines. Les plantes et les fleurs odoriférantes répandent dans l’atmosphère les plus douces senteurs. Le matin, lorsque chacune de ces plantes et de ces herbes porte sa goutte de rosée que l’astre du jour fait étinceler de ses rayons encore obliques, la prairie revêt un aspect et un charme indéfinissables, et je comprends que l’homme, qui a vécu longtemps au milieu de cette nature, ait tant de peine à s’en détacher ; car Hartwood nous assure qu’il compte y mourir, et que plusieurs Trappeurs ont péri pour l’avoir quittée, emportés par cette nostalgie qu’on appelle la fièvre des prairies.
27 Mai. — Depuis hier, la prairie se revêt de couleurs plus variées, et cependant plus tristes. La verdure cesse de temps en temps ; la terre nous apparaît comme de larges taches, tandis que des masses compactes de rochers s’élèvent de distance en distance, la pente du terrain devient plus rapide ; parfois la Nébraska précipite son cours, d’ordinaire paresseux et lent. De grands vautours et des aigles, comme des points dans l’espace, décrivent dans l’éther leurs cercles concentriques. On sent déjà, à l’aspect général de la contrée, que nous marchons vers une chaîne importante de montagnes, dont ces rochers dispersés annoncent les premiers soulèvements. Le sol, composé en grande partie de sable rouge, est plus dénudé ; les ondulations des collines sont parfois séparées par de profonds ravins. Nous avons traversé la branche sud de la Nébraska.
Vers le soir, au moment où nous préparions notre campement, une troupe de cavaliers passe auprès de nous. Ce sont des chasseurs qui reviennent de l’Orégon. Ils sont tous bien armés et habillés de cuir. Leurs chevaux portent en croupe un ballot assez volumineux, qui contient des fourrures, le produit de la saison de chasse. Ils s’établissent, pour passer la nuit, à un demi-mille de nous. Après le repas du soir, Hartwood va leur rendre visite. M. de Cissey et moi nous l’accompagnons. Deux de ces hommes connaissent William, et lui serrent la main. Ils nous offrent une place autour d’un foyer alimenté d’herbes et de broussailles, devant lequel rôtit un quartier d’un élan qu’ils ont tué la veille.
Ils nous apprennent qu’à deux journées de marche le gibier devient abondant, et que les buffles commencent déjà leurs migrations vers le nord, pour y chercher des pâturages moins brûlés du soleil. Nous accueillons cette nouvelle avec joie ; car jusqu’alors nous n’avons rencontré d’autre gibier que des chiens de prairie, des cailles qui sont en abondance, et des coyotes, qui viennent quelquefois rôder pendant la nuit autour de notre camp.
Mais ils nous apprennent aussi que plusieurs tribus indiennes marchent sur le sentier de la guerre, et que les Sioux et les Omahas se sont livrés il y a quelques jours un sanglant combat. Hier, ils ont aperçu, après le coucher du soleil, des ombres suspectes à quelque distance de leur camp ; et tous ont veillé toute la nuit. Ils nous engagent à nous tenir sur nos gardes, car les Indiens sont encore plus entreprenants lorsque la guerre a ranimé leurs instincts sauvages. Nous nous quittons en nous promettant en cas d’attaque un appui mutuel.
28 Mai. — Nous avons fait bonne garde toute la nuit, mais rien n’est venu troubler notre repos. Ce matin, avant le jour nous avons aperçu, à la faveur du crépuscule qui précède l’aurore, nos voisins lever leur camp, et s’éloigner en file indienne. Leurs chevaux hennissent, les nôtres leur répondent ; nous voyons pendant quelque temps leur troupe serpenter avec le sentier de la prairie ; puis ils disparaissent dans un pli de terrain ; et nous nous trouvons de nouveau seuls au désert.
Une heure après, nous nous mettons en marche ; je ne sais si Hartwood a flairé dans l’air quelque danger, mais il semble plus sérieux aujourd’hui ; il répond plus brièvement à nos questions, et nous interdit les accès de gaîté parfois bruyante que provoquent les plaisanteries de MM. Wyde et de Cissey, deux joyeux compagnons. Car M. Wyde, quoique Américain, a toute la gaîté et l’entrain d’un Français.
Vers midi, une troupe de daims traversent à toute vitesse le sentier, à un demi-mille de nous. Quelque temps après cinq élans leur succèdent. Bien que la distance soit assez considérable, nous pouvons, avec une lorgnette de poche, suivre de l’œil le trot allongé de ces magnifiques animaux. Parmi eux, trois sont des mâles et nous distinguons leur formidable ramure. Ils disparaissent bientôt dans la direction du nord. Ces animaux semblent effrayés, et Hartwood prétend qu’il y a des Indiens dans les environs.
Une troupe de dindons sauvages, suivant la même direction que les daims et les élans, passe devant nous d’un vol lourd et saccadé ; Ils vont s’abattre à cinq cents mètres plus loin, près d’une masse de rochers entourés de hautes herbes, et où la végétation verdoyante et plus élevée annonce la présence de l’eau. Malgré les représentations d’Hartwood, qui craint d’attirer par des coups de feu l’attention des Indiens, nous nous détachons au nombre de huit, et nous marchons vers le fourré, tandis que le reste de la caravane continue lentement son chemin. Nous nous éloignons de cinquante pas environ les uns des autres, de manière à former un demi cercle et à entourer d’un côté l’îlot de verdure.
A peine les pieds de nos chevaux ont-ils touché le premier rang des hautes herbes que les dindons sauvages s’élèvent lourdement, les coups de feu se succèdent ; plusieurs oiseaux tombent frappés à mort, d’autres blessés seulement s’échappent en courant rapidement. Quand tout-à-coup, au moment où nous rechargeons nos armes, un daim bondit à trente mètres de nous ; deux coups de feu sont dirigés sur lui sans l’atteindre ; déjà il a quitté les hautes herbes, il vole sur le gazon de la prairie, et nous le croyons à l’abri de nos balles, lorsqu’une détonation se fait entendre derrière nous. L’animal tombe en avant, se relève, bondit encore pendant une minute, puis il s’affaisse, et demeure sans vie. L’heureux tireur, c’est Hartwood qui, dédaignant de brûler sa poudre aux dindons, a réservé son coup de fusil pour une meilleure occasion, ou pour nous protéger en cas de besoin. A une distance de quatre-vingts mètres, il a frappé l’animal à trois pouces en arrière de l’épaule droite. Nous félicitons William de son adresse, et il nous répond qu’il n’est pas un trappeur qui ne soit capable d’un aussi modeste exploit.
Nous ramenons notre gibier aux charriots, et à la halte du soir, nous assistons à la curée de l’animal ; ce dont Hartwood s’acquitte avec une rapidité et une habileté qui étonneraient tous nos veneurs européens.
« J’ai tué peut-être depuis trente années plus de cinq cents animaux de cette espèce, nous dit le trappeur. Mais c’est au Canada que j’ai fait les plus belles chasses au daim, et cela de plusieurs manière. L’une d’elles consiste à lancer des chiens sur la piste, et à faire passer le gibier dans des lieux qu’il ne peut guère éviter, et où nous l’attendions pour le frapper à mort. L’arme dont on se sert pour ces sortes de chasses est un fusil à deux coups chargés de dix ou douze grains de plomb, qu’en France vous appelez, je crois, chevrotines. Mais un mode plus ordinaire consiste à chercher le daim, et à le tirer lorsqu’on le rencontre. C’est moins certain, mais cela s’accorde mieux avec les goûts de nous autres trappeurs. Au Canada, novembre est une délicieuse époque pour la chasse, les arbres sont dépouillés de leurs feuilles, qui forment sur la terre un lit fouillé par le pied des daims. Ces indices révélateurs conduisent le chasseur au gîte, et lui assurent sa proie. Un grand charme que l’on éprouve en chassant à cette époque, c’est le silence des bois. On n’entend dans ces vastes solitudes que le murmure des ruisseaux, les plaintes des arbres, et de temps à autre les coups secs du rifle, qui se répercutent en nombreux échos.
» Mais cette chasse offre bien moins de fatigues que celle de l’élan, qui a lieu surtout pendant l’hiver. Souvent pendant de rapides séjours à Montréal, lorsque j’étais las de l’inactive et monotone existence des villes, nous partions avec deux de mes amis, au milieu d’un rigoureux hiver, pour la région des lacs, où nous abattions bon nombre de ces animaux. La terre disparaissait sous une neige épaisse ; le poney attelé à notre traîneau enfonçait jusqu’au poitrail dans la poussière blanche. Les grands pins se dessinaient sur le ciel bleu, que la lune éclairait doucement. Nous étions couverts de cabans, dont le capuchon rabattu nous permettait à peine de respirer au milieu de notre barbe chargée de frimas. A l’arrière du traîneau étaient nos engins de chasse, et une marmite de fer, dans laquelle nous avons mangé plus d’un succulent repas.
» Nous arrivions enfin sur le lieu de l’action, situé au bord d’une rivière ou d’un lac. Quelques pieux soutenaient une toile imperméable à la pluie ; c’était là notre abri, la tente sous laquelle nous préparions le repas ; et lorsqu’après une journée de fatigues et de joyeuses émotions, nous y retrouvions, sur un foyer de branches sèches, la marmite d’où s’échappait avec une délicieuse odeur, le chant joyeux de la vapeur trop pressée, il fallait voir avec quel empressement nous faisions honneur à notre festin.
» Quelquefois nous suivions notre proie, montés sur une barque légère, qui nous conduisait rapidement au lieu où l’animal s’était remisé. Souvent aussi une piste nous amenait jusqu’au bord d’un lac, par une belle soirée de printemps ; et après avoir écarté doucement les branches dont l’extrémité effleurait le cristal limpide, nous apercevions parfois hors de la portée du fusil le majestueux animal, dans l’onde jusqu’au jarret, aspirant la brise du soir par ses larges naseaux, tandis que des gouttes d’eau s’échappaient de ses lèvres, semblables à des perles irisées aux reflets du soleil couchant.
» En automne, quand les grandes eaux mondaient le bord des lacs, des bouquets de bois ordinairement à sec étaient envahis par les eaux. Des élévations légères devenaient des îles : les élans, les cerfs, habitués à fréquenter ces lieux, gagnaient à la nage l’une ou l’autre de ces îles temporaires. Cachés dans un canot d’écorces d’arbre garni de feuilles, nous restions immobiles jusqu’à ce que l’animal fût assez rapproché de nous pour ne plus pouvoir nous échapper. L’un d’entre nous saisissait les rames, le léger esquif glissait sur les eaux tranquilles du lac. Le cerf, au premier bruit, avait retourné la tête, et vu le danger ; il changeait alors de direction, et fuyait éperdu. Bientôt une détonation se faisait entendre, la tête de l’animal s’enfonçait dans l’eau, la ramure seule apparaissait encore ; le sang teignait le sillage tout-à-l’heure si pur, et bientôt nous rapportions notre proie au village. »
29 Mai. — Cette nuit, deux coups de feu, tirés par un des nôtres, nous ont éveillés en sursaut. Croyant à une attaque, en quelques secondes nous avons tous été sur pied, nos armes à la main. Les chevaux et les mulets attachés au piquet s’agitaient avec violence. Nous apprîmes aussitôt la cause de cette alerte. Nos veilleurs avaient entendu le cri du coyote, répété à diverses reprises, avec certaines modulations, et qui semblait un signal. Ils avaient redoublé de vigilance, et quoique la plaine fût parfaitement unie, rien de suspect ne leur était apparu, lorsque tout-à-coup deux chevaux, appartenant à M. Butler, attachés un peu en avant des autres, chacun avec une double longe, avaient donné des signes de frayeur, et l’un de nos hommes, nommé Harris, avait vu distinctement le bras d’un Indien occupé à trancher les courroies, car le corps auquel il appartenait était complètement dissimulé dans l’herbe de la prairie. Harris envoya rapidement deux coups de feu ; la fumée, une fois dissipée, il ne vit plus rien. Le voleur avait disparu comme par enchantement, et il ne serait pas resté de traces de cette tentative, si l’un des liens n’avait été tranché. L’autre, resté intact, avait empêché heureusement les animaux de s’échapper, car ils eussent été probablement perdus pour nous.
Aussitôt que le jour commença à paraître, Hartwood examina les lieux avec attention, quelques gouttes de sang attestaient que le larron avait été blessé. Pendant cent mètres environ, le trappeur suivit la trace qu’avait, en rampant, laissée le corps de l’indien sur l’herbe à peine foulée de la prairie. A cette distance, les empreintes devenaient plus nombreuses, et prouvaient que nous avions eu affaire à plusieurs rôdeurs attirés, sans doute, par nos coups de feu du jour précédent.
Avant le coucher du soleil, nous avons rejoint un nombreux convoi que nous apercevions déjà depuis une heure. Ce sont des Mormons en marche pour l’Utah. Cette caravane se compose de dix charriots, de soixante chevaux, et d’une centaine de mules. Les émigrants, au nombre de cent cinquante environ, sont pour la plupart des hommes jeunes, robustes et bien armés, quelques femmes et enfants les accompagnent. Le soir, ils s’établissent à un demi-mille environ en arrière de nous, et comme le vent souffle de cette direction, nous entendons les hennissements de leurs chevaux et presque tous les bruits de leur camp. Déjà la nuit est venue ; des milliers d’étoiles s’allument au-dessus de la prairie, lorsqu’un chant, à la fois grave et doux, modulé par un grand nombre de voix, arrive jusqu’à nous, porté par la brise. Ce sont les Mormons qui chantent l’hymne du soir. Nous écoutons silencieux et recueillis cette harmonie lointaine, qui plane au-dessus du désert, cet appel de la créature au créateur au milieu des ombres et des dangers de la nuit.
31 Mai. — Hier, au déclin du jour, le ciel a été envahi par une immense lueur, dans la direction du sud. Ce ne peut être une aurore boréale, c’est un incendie dans la prairie. Tout l’horizon est embrasé ; on dirait qu’une ville immense est la proie des flammes. Notre imagination, surexcitée par ce magnifique spectacle, entrevoit des épisodes sublimes derrière ce rideau aux teintes sanglantes ; il décroît peu à peu vers le matin, et disparaît avec les premières lueurs de l’aurore.
2 Juin. — Ce matin, au moment où nous nous apprêtions à lever notre camp, un roulement semblable à celui d’un tonnerre lointain s’est fait entendre. Ce bruit a de la continuité et semble se rapprocher de nous. Hartwood, occupé à nettoyer sa carabine, interrompt sa besogne, et prête plus d’attention. Tout-à-coup un des nôtres descend en courant d’une petite hauteur voisine, et nous crie : « les bisons ! » Tout le camp est aussitôt sur pied ; nous courons à nos armes et à nos chevaux. Mais Hartwood contient notre ardeur, et nous prie de ne point oublier que les tribus dont nous traversons en ce moment les territoires sont en guerre, et qu’il serait dangereux pour nous et nos bagages de nous laisser emporter par le plaisir de la chasse. Nous gravissons lestement le petit monticule au pied duquel nous sommes campés. Il domine la plaine et la Nébraska. Voici le spectacle qui nous y attend :
A huit cents mètres de nous, et soulevant des flots de poussière, un troupeau de bisons, l’auroch américain, composé d’un millier d’animaux, court tumultueux, et roule ses vagues vivantes vers le fleuve. La terre tremble sous leurs pas, sous nos pieds le sol s’ébranle aussi. Bientôt les premiers rangs arrivent à la Nébraska, ils s’y précipitent comme une avalanche. Sous cette marée furieuse, le fleuve grossit et inonde ses rives. Contraints de rester spectateurs impassibles, nous les saluons au passage d’un hourrah formidable. Pendant trois quarts d’heure au moins, la Nébraska reçoit ce noir torrent, qui trace dans ses ondes un large sillon. Une heure plus tard, nous n’apercevons plus dans la plaine que les nuages de sable que le troupeau soulève autour de lui. Mais dans l’après-midi de nombreuses détonations nous arrivent, affaiblies par la distance. Les Indiens ou les chasseurs font curée. Plus d’un, parmi ces majestueux animaux, n’atteindra pas les pâturages du nord.
3 Juin. — Nous avons traversé aujourd’hui le Horse, un des derniers affluents de la Nébraska. En allant visiter, à peu de distance de ses bords, un terrier de chiens de prairie situé sur un large plateau, le cheval de M. Sheppard, lancé au galop, s’est abattu, le sol miné s’étant affaissé brusquement sous ses pieds de devant. Le cheval s’est dégagé aussitôt, mais le cavalier a été ramené sans connaissance aux charriots. M. Butler a pratiqué de suite une saignée abondante, et sauf un ébranlement général, résultat de la commotion violente qu’il a ressentie, M. Sheppard en sera quitte pour quelques jours de repos, qu’il pourra prendre au fort Laramie, dont nous ne sommes plus qu’à deux journées de marche.
Ce soir, nous avons pu distinguer les hauts pics des Montagnes-Rocheuses, dressant dans un ciel pur, à trente lieues de distance, leurs sommets couverts de neige, que le soleil couchant colorait de riches teintes rosées. Je contemple avec bonheur ces montagnes, dont l’aspect charme et repose mes yeux fatigués par l’incessante monotonie des plaines sans fin que nous parcourons depuis un mois.
CHAPITRE V.
Le fort Laramie. — Les Indiens. — Reconnaissance d’une indienne. — Un chef de Pieds-Noirs. — Une chasse à outrance, ruses indiennes. — Un mois de captivité chez les Comanches. — Les Montagnes-Noires, aspect et description. — Un solo de violon dans les Montagnes-Rocheuses. — Les trois routes de l’émigration californienne.
5 Juin. — Nous sommes arrivés aujourd’hui au fort Laramie, et c’est dans une petite cellule, dont les murs blanchis à la chaux renferment un mobilier fort simple, que je consigne sur mon journal les incidents des quatre derniers jours de marche. Tout en écrivant, je ne puis m’empêcher de jeter un coup-d’œil de satisfaction et de convoitise sur un lit, qui, dans une heure, va recevoir mes membres fatigués. Depuis un mois, ils n’ont eu pour matelas que le sol de la prairie, dont une couverture épaisse amortissait le contact souvent fort dur.
Le fort Laramie, encore aujourd’hui le principal poste de la compagnie américaine des fourrures, est, comme le fort Kearney, un bâtiment quadrangulaire construit en briques séchées au soleil, à la façon mexicaine. D’épaisses murailles de dix-huit pieds de haut, où sont ménagées de rares et étroites ouvertures, qui laissent passer la gueule des canons, le défendent des attaques du dehors. Au-dedans, toutes les habitations s’ouvrent sur une cour intérieure.
En arrivant au fort, nous y trouvons une affluence assez considérable d’Indiens. Toutes les tribus qui parcourent les vastes territoires situés entre les Montagnes-Rocheuses, la Nouvelle-Bretagne et les Etats de l’Ouest y sont représentées : Pawnees, Osages, Sioux, Omahas, Pieds-Noirs, Indiens Crows se croisent sous les murs de la forteresse. La saison des chasses d’hiver est terminée, et ils viennent échanger leurs fourrures contre des couvertures, des étoffes. Là se rencontrent comme sur un terrain neutre, et tenus en respect par les baïonnettes et les canons américains, les ennemis qui, la veille ou quelques heures auparavant, se poursuivaient le fusil au poing, le tomahawk à la ceinture. Dans ces yeux noirs et vifs brillent tour à tour, mal dissimulés, des regards d’étonnement, de convoitise, de haine ou de colère. Les Indiens entrent par petits groupes et sans armes dans le fort. Ils en ressortent bientôt, emportant les objets obtenus en échange de leurs pelleteries. Peut-être qu’à dix minutes de marche des murs du fort, les haines vont se ranimer et les hostilités se produire. L’amour du vol, une occasion de vengeance auront bien vite raison de cette contrainte momentanée ; car les sentiments de modération, de générosité, de reconnaissance sont rares chez les Indiens. On m’a pourtant cité de l’un d’eux un trait de généreuse reconnaissance, qui emprunte un charme de plus à cette naïve grandeur d’âme avec laquelle il a été accompli :
« Il y a quelques années, vers le mois de janvier, une pauvre indienne, portant le costume des femmes Cees du Nord-Ouest, se présentait à la porte d’un des riches propriétaires d’un village. Cette femme portait l’habillement de sa tribu, la couverture de drap bleu foncé, encapuchonnant la tête et descendant jusqu’aux pieds, les mitas diaprés de verroteries, et les mocassins de peau d’orignal, fleuretés avec des coquillages. Son capuchon était bordé de broderies et surmonté d’une houppe. Elle représentait la femme d’un chef, en un mot. Mais la couverture était usée par le temps, rongée par les mites, et les ornements du costume étaient dépareillés et tombaient en pièces. De plus la squaw avait dans ses bras, un de ces berceaux, espèce de planche plate, vivement colorié en rouge-vert et revêtu d’un linge de toile ou de laine, suivant la saison dans laquelle les indigènes emmaillotent les enfants.
» Saboïnigan (l’Anguille), avait vu mourir son mari sur le territoire des visages pâles. Lui, Kinibeck (le Serpent), délégué par les siens pour régler une affaire commune avec le gouverneur de la Baie d’Hudson, avait succombé en chemin. Son mari défunt, Saboïnigan demeura seule au Canada ; elle ne put faire valoir sa réclamation, et reprit sans ressources la route des pays hauts. Mais c’était en hiver, et quand elle parvint au village, où elle se décida à implorer du secours, la pauvre créature était épuisée. La nuit tombait. On lui refusa l’entrée de la maison où elle se présentait.
» Repoussée, Saboïnigan s’éloignait le désespoir au cœur, quand une jeune fille l’arrêta et lui dit : Mon père vous a renvoyée, mais prenez ceci et logez-vous quelque part, vous et votre baby. » En même temps cette jeune fille mettait dans la main de l’indienne un louis d’or, fruit de ses économies. « Dieu te conserve, ma sœur ! » dit l’infortunée.
» Elle partit. Les années se succédèrent. La bienfaitrice se maria ; des revers de fortune la plongèrent dans l’indigence. Depuis longtemps elle avait oublié une charité faite dans sa jeunesse, lorsqu’elle reçut la visite d’un homme qui lui dit :
» Te souviens-tu de Saboïnigan ? Elle répondit négativement ; l’Indien insista, rappela le trait de bienfaisance et la mémoire revint à celle qui en avait été l’héroïne. « Je suis, dit alors l’Indien, le fils de cette femme que lu as sauvée ; car ma mère mourait de faim lorsqu’elle vint implorer la compassion. Maintenant Saboïnigan est allée vers le Grand-Manitou. Avant de s’embarquer pour le dernier voyage, elle m’a parlé de sa sœur au visage pâle ; je me suis souvenu. »
» Après ces mots, l’Indien partit.
» Le lendemain, Mme R… recevait une traite du montant de mille louis avec cette signature :
» Reconnaissance d’un coureur des bois. »
Parmi les Indiens présents en ce moment au fort Laramie, ceux qui attirent le plus mon attention sont les Crows et les Black-Feets ou Pieds-Noirs, les deux plus puissantes tribus du Far-West, toutes deux ennemies acharnées l’une de l’autre, et redoutables par les qualités guerrières nui les distinguent. Les Crows et les Black-Feets manœuvrent leurs chevaux avec presque autant de dextérité et de hardiesse que les Comanches, les meilleurs cavaliers du désert.
6 Juin. — Ce matin, un détachement de Pieds-Noirs est venu rejoindre ceux déjà établis au fort lors de notre arrivée. J’ai été frappé de la haute stature, du costume et de l’attitude guerrière de ces hommes, et surtout de leur chef. Ce dernier montait un vigoureux mustang, dont la robe gris de fer très-foncé, couleur assez répandue parmi les chevaux indiens, faisait ressortir les formes vigoureuses. Ce chef était revêtu d’un magnifique manteau blanc, fait d’une peau souple et légère, orné de dessins aux vives couleurs, et retraçant des exploits accomplis ; sa tête supportait un diadème de plumes d’aigle et de faucon ; ses jambes étaient protégées par d’élégants mocassins et des jambières délicatement brodées. Sa longue chevelure noire et parfaitement soignée flottait sur la croupe de son cheval, qu’il dirigeait de la main gauche, tandis que la droite portait une lance ornée de touffes de plumes et de scalps enlevés à l’ennemi. Il s’avançait fier et majestueux, à la tête de soixante guerriers, tous bien montés et armés.
A trente mètres de leur campement était établi un groupe d’Omahas, ayant tous la peinture de guerre. Leur chef attira mes regards par son air de jeunesse et de douceur, expression peu commune chez les Indiens. Le directeur du fort, qui nous accompagnait dans notre visite, nous apprit que ce jeune homme, déjà célèbre par plus d’un exploit, était le parent et le successeur au pouvoir d’un chef illustre nommé Logan, qui avait péri un an auparavant en se dévouant pour sauver les siens. Il nous fit aussitôt le récit de cette aventure :
« Logan, à la tête d’un parti d’Omahas, conduisait dans les solitudes une expédition de chasse, comme il s’en renouvelle chaque année pendant l’été parmi les diverses tribus indiennes. Une portion des wigwams était plantée dans les plaines, près de la fourche aux loups, lorsqu’un jour un des jeunes guerriers, errant sur les collines voisines, reconnut une bande nombreuse de Sioux campée le long d’un ruisseau, dans un val retiré. Logan fut aussitôt instruit du voisinage et du nombre des ennemis de sa nation. Comme la lutte eût été tout-à-fait disproportionnée, avec un dévouement héroïque, le chef résolut d’assurer à lui seul le salut des siens, et de protéger leur retraite en attirant l’ennemi loin de leurs traces.
» Le camp fut levé immédiatement, et la bande entière se dirigea avec toute la célérité possible vers le territoire de la tribu. Logan resta seul. C’était au coucher du soleil, et les chasseurs en retraite avaient à peine disparu derrière les collines les plus rapprochées, que plusieurs éclaireurs Sioux apparurent dans le voisinage, et ne tardèrent pas à découvrir le lieu du campement. Selon les habitudes indiennes, ils examinèrent scrupuleusement tous les indices laissés, et reconnurent bientôt que les Omahas avaient passé là. Ils s’élancèrent dans la direction d’où ils étaient venus pour aller rendre compte de la découverte à leurs chefs.
» Logan qui avait tout observé du poste qu’il s’était choisi, comprit que le moment était venu de détourner les Sioux des traces de ses guerriers. Il s’élança sur son cheval à travers la prairie, et sans ralentir un instant son allure, se rendit à huit milles de là, sur une éminence qui coupait à angle droit la route suivie par les siens. Là, il alluma un feu destiné à attirer l’attention de ses ennemis, ce à quoi il réussit en effet. Les Sioux, à peine accourus sur l’emplacement du camp, et ne pouvant qu’avec peine discerner dans la nuit la trace des Omahas, n’eurent pas plutôt aperçu le feu, qu’ils s’élancèrent dans cette direction. Parvenus au lieu où les branches et les herbes sèches flambaient dans la nuit, ils purent apercevoir plus loin un feu semblable. C’était Logan, qui, après avoir fait piétiner son cheval tout autour du premier foyer, de façon à donner le change sur le nombre des guerriers qui s’y étaient arrêtés, avait repris sa course pour en allumer un second. Les Sioux ne doutèrent pas qu’ils ne fussent sur la trace d’une petite bande de chasseurs ennemis, et ils repartirent à leur poursuite avec une ardeur surexcitée par la facilité apparente du succès.
» Ils parvinrent ainsi jusqu’au troisième feu ; mais n’y trouvant encore personne, ils soupçonnèrent enfin un stratagème. Ils procédèrent cette fois avec une attention scrupuleuse à l’examen des traces laissées, et reconnurent qu’ils avaient été dupes d’un seul guerrier à cheval, qui, évidemment les avait entraînés loin de la véritable voie de ceux qu’ils croyaient poursuivre.
» Logan, toujours en observation, distingua au mouvement des torches et à l’agitation des guerriers que la ruse était découverte. Désormais il était trop tard pour que ses ennemis pussent retourner au camp et y reprendre la piste des fugitifs avec quelque chance de les atteindre. Le moment était donc venu de concentrer tous ses efforts sur les soins de sa propre sûreté, car les poursuivants n’allaient plus avoir qu’un désir, celui de s’emparer à tout prix de l’ennemi qui les avait dupés, et de venger par sa mort dans les tortures le succès de son stratagème. Il partit à toute bride et en ligne droite vers la résidence de sa tribu, tandis que les Sioux se partageaient en plusieurs bandes pour battre la campagne dans toutes les directions.
» Un jour entier dura la poursuite. Vers le soir du lendemain, Logan pensait avoir mis ses ennemis en défaut, lorsqu’à son désespoir il put les revoir encore aux dernières lueurs du jour, s’acharnant sur ses traces, et se rapprochant de lui de plus en plus. Il changea donc de direction, et réussit à atteindre un ravin couvert de taillis épais, où il rencontra une jeune Indienne puisant de l’eau à une source. La fille du désert vint en aide au fugitif dans le pressant danger où il se trouvait. Tandis qu’il se rendait à pied à un endroit convenu, elle, montée sur le cheval, poursuivait la course dans le bois, marquant sa trace en zig-zags par des rameaux brisés et des herbes foulées, dont les Sioux ne pouvaient manquer de suivre les indices. A une certaine distance, elle fit descendre sa monture dans le lit d’un ruisseau, dont elle suivit le cours de façon à laisser des empreintes indiquant cette direction, puis, remontant au-dessous de l’endroit où elle était entrée dans l’eau, elle en sortit par un sol rocailleux, où sa trace ne pouvait se retrouver, et courut rejoindre Logan, là où il était caché : « Mon frère peut continuer sa route en sûreté, lui dit-elle. Les ennemis s’éloignent sur une fausse piste ; il reverra son wigwam et celle qui l’y attend. »
» Logan reprit donc sa course, moins rapidement cette fois ; il parcourut une longue distance sans être poursuivi, et il se regardait déjà comme hors de l’atteinte des Sioux, lorsque, dans un défilé resserré, il se trouva en face d’une bande de cinquante d’entre eux, qui, ayant battu la campagne inutilement à la poursuite des Omahas, s’en revenaient à leur camp de chasse.
» Logan était perdu. Il ne songe plus qu’à mourir en brave, et à ajouter aux hauts faits de sa vie la gloire d’un dernier exploit. Son cheval épuisé ne pouvait le sauver par la fuite ; mais la fuite lui donnait la chance d’immoler plus d’ennemis. Il tourna bride vers le bois. Les Sioux poussant des cris de rage et de défi, s’élancèrent après lui comme une avalanche. Bientôt un coup de feu retentit, et l’un d’eux mordit la poussière. Un autre eut bientôt le même sort, puis un autre et un autre encore… Chaque fois que le fugitif s’arrêtait, la balle meurtrière allait traverser la poitrine d’un ennemi ; puis il reprenait sa course chargeant son arme au galop, et ne s’arrêtant que pour faire une nouvelle victime. Quatre guerriers étaient déjà restés sans vie dans les herbes, lorsque le cheval du chef Omaha, à bout de forces, culbuta sous lui. Logan roula à terre, et avant qu’il fût revenu de l’étourdissement causé par le choc, il fut atteint par les balles, les flèches, les tomahawks et les lances de ses féroces adversaires.
» Il se releva pourtant, et tout blessé qu’il était, armé seulement de sa carabine comme d’une massue, et de son couteau, il empila encore cinq cadavres sous ses pieds, et ne tomba que sur ce dernier trophée, le visage en l’air, et défiant encore ses ennemis. Logan fut scalpé sur place, et les Sioux dansèrent une danse guerrière autour du cadavre de leur ennemi. Ainsi mourut Logan Fontenelle, le chef héroïque des Omahas. »
7 Juin. — Hartwood, M. de Cissey et moi, nous avons dîné aujourd’hui chez le directeur du fort, en compagnie de MM. Wyde, Sheppard et Butler. Pendant le repas nous parlâmes de la vie des prairies, des vicissitudes auxquelles les voyageurs et les chasseurs sont exposés en les parcourant. Notre hôte nous félicita d’être parvenus jusqu’au fort Laramie sans avoir eu maille à partir avec les Indiens, ce qui rendait notre voyage beaucoup moins pittoresque, mais infiniment plus agréable.
A ce sujet, M. Wyde nous raconta les aventures d’un de ses amis, nommé Baily, qui partit, il y a trois années, en compagnie de neuf autres personnes, du golfe du Mexique pour le Rio-Grande.
« Arrivé à Indianola, nous dit M. Wyde, la troupe s’adjoignit un individu du nom de Ross. On gagna ainsi la rivière Nuces, où l’on campa ; là devait commencer le désastre. Pendant la nuit les Indiens enlevèrent les mules. Toute la journée du lendemain se passa à poursuivre les voleurs. Lorsqu’au soleil couchant M. Baily et sa troupe les eurent enfin rejoints, ils n’en comptèrent d’abord que six, dont leurs carabines les débarrassèrent immédiatement. Mais la fusillade attira une bande de trois cents autres Indiens cachés dans les bois, et quelques minutes plus tard M. Baily survivait seul à ses compagnons. Les Indiens résolurent de le conserver prisonnier, et rétournèrent avec lui aux charriots de la petite troupe, qu’ils pillèrent de fond en comble. Ils purent s’approvisionner là de deux caisses de revolvers de Colt appartenant au gouvernement, et de vingt barillets de poudre.
» Après avoir dépouillé le prisonnier de tous ses vêtements et l’avoir attaché pieds et poings liés sur un cheval, la bande se dirigea vers son campement ordinaire, dans les monts Wichataw. Pendant onze jours, M. Baily dut supporter les douleurs atroces du mode de locomotion qu’on lui avait choisi.
» Après huit jours de repos au camp, une expédition fut résolue pour attaquer la première caravane passant sur la route de Santa-Fé. Trois jours d’affût s’étaient déjà écoulés inutilement, lorsqu’apparut un convoi de marchandises ; surpris à l’improviste, tous les blancs furent massacrés. Après cet exploit, les Indiens gagnèrent l’établissement de Kickapoo pour échanger leurs mules contre des chevaux, puis retournèrent aux monts Wichataw, emmenant toujours avec eux leur prisonnier.
» Dans le jour on l’entourait de très-près, et il passait la nuit les mains liées au moyen de lanières de peau à une branche d’arbre assez élevée, pour qu’à peine il touchât la terre. Le seul repos qu’il prenait consistait en quelques heures de sommeil pendant le jour. M. Baily fut témoin de cinq expéditions semblables. Dans la dernière, deux blancs furent faits prisonniers ; ils s’étaient vaillamment défendus jusqu’à ce que toutes leurs armes fussent déchargées, et avaient tué douze Peaux-Rouges. Aussi les Indiens assouvirent-ils leur vengeance par le supplice le plus barbare ; ils lièrent à un poteau les deux prisonniers, et les écorchèrent vivants. Ils forçaient en même temps M. Baily à regarder cette horrible scène, et lorsque l’horreur lui faisait détourner ou fermer les yeux, la pointe aiguë d’une lance ou d’une baïonnette l’obligeait à les rouvrir. Par un raffinement de cruauté, les Indiens prirent cette peau humaine, chaude encore et ruisselante de sang, pour en fouetter le visage de M. Baily, en lui disant que tel serait son sort s’il tentait de s’échapper.
» Pendant les trois nuits qui suivirent cette scène sauvage, on se contenta de garder le prisonnier sans l’attacher. Dans l’entraînement d’une grande danse guerrière qui eut lieu la quatrième nuit, on l’oublia même complètement. Mettant à profit cette circonstance favorable, M. Baily se glissa derrière la tente pendant qu’on dansait devant, autour du feu, et, sautant sur un cheval, il prit aussitôt la fuite. Son absence ne tarda pas à être remarquée. Après cinq jours d’une poursuite acharnée, les Indiens le rejoignirent d’assez près pour faire feu sur lui, ce qui l’obligea à descendre de cheval pour se jeter dans les montagnes. Heureusement il rencontra sur sa route une petite crevasse, offrant juste assez d’espace pour s’y glisser. Un jour et demi il demeura dans cette position, entendant autour de lui le pas des Indiens qui le cherchaient.
» Certain qu’ils l’avaient enfin abandonné, il sortit de la retraite et se dirigea en droite ligne sur Kickapoo, distant de six cents milles. Il mit un mois à faire la route, vivant de racines de bouleau, qu’il arrachait avec ses mains. De Kickapoo, où il put se refaire et se vêtir, M. Baily gagna en quatre jours le camp de Caickasaws, d’où il parvint chez les Choctaws, qui le reçurent parfaitement bien. Il traversa ensuite le pays des Shawnees et celui des Cherokees, pour atteindre de là le Missouri, à vingt milles au nord de Neosho, et enfin Saint-Louis.
» M. Baily fit ce long et pénible voyage de retour en deux mois, et constamment à pied. A part quelques déchirures aux mains, provenant des blessures de tomahawk, M. Baily semblait n’avoir souffert que des privations et de la fatigue. Pendant son séjour chez les Indiens, il était nourri de viande fraîche de cheval. Il parle les idiomes de plusieurs tribus, et m’a raconté que, dans une des expéditions meurtrières auxquelles on le forçait d’assister, la malle fut attaquée ; les cinq hommes qui la conduisaient furent tués, les Indiens ouvrirent les lettres, découpèrent les vignettes des billets et rejetèrent le reste. Ils gardèrent aussi tous les journaux ayant quelques gravures, laissant de côté ceux qui n’offraient point d’images. »
10 Juin. — Nous avons quitté ce matin le fort Laramie. Ce repos de quatre jours a complètement réparé nos forces, et nous sommes prêts à affronter de nouvelles fatigues, et, s’il le faut, de nouveaux dangers. Pendant notre séjour au fort, nous avons eu deux jours de pluie amenée par les orages qui s’amassent au-dessus des Montagnes-Noires, et rendent en toute saison les pluies fréquentes dans ces parages, tandis qu’elles ne tombent que rarement, et à des époques à peu près fixes sur les solitudes de la prairie. Notre route côtoie toujours la Nébraska, qui roule maintenant dans une vallée resserrée de tous côtés par des montagnes. A notre gauche s’élève cette partie des Rocky-Mountains, appelée les Montagnes-Noires. Le paysage a complètement changé d’aspect. Ce n’est plus la prairie avec ses îles de verdure ; le pays est sablonneux, la terre couverte d’artémises et de plantes odoriférantes, qui exhalent de pénétrantes senteurs de camphre et de térébenthine.
Aux derniers plans s’élèvent les Montagnes-Noires, formées en grande partie de grès, avec leurs pics déchirés et abruptes, souvent recouverts de pins et de cèdres, leurs insondables abîmes, leurs torrents écumeux. Déjà, pendant notre halte au fort, j’avais, au sommet de l’édifice, passé plus d’une heure silencieuse dans la contemplation de ces sombres masses, qui élevaient à quinze lieues de moi leurs pics dentelés, et souvent, tandis que le soleil inondait de ses rayons le fort et la plaine, de sombres vapeurs, recélant dans leurs flancs la tempête, obscurcissaient les Montagnes-Noires d’un voile mystérieux, que l’éclair déchirait par intervalles.
Toute cette région des Montagnes-Rocheuses est singulièrement redoutée des Indiens. Leurs superstitions en ont fait l’asile des bons et des mauvais esprits, qui s’y livrent des combats acharnés. Et plus d’une légende racontée au foyer du wigwam a pour théâtre les gorges des Montagnes-Noires. Une foule de phénomènes, inexplicables pour les Indiens, tels que orages subits, détonations mystérieuses, convulsions souterraines, gaz sulfureux, fontaines bitumineuses contribuent encore à augmenter la terreur des Peaux-Rouges.
Le 15 juin, nous avons franchi le passage appelé la Porte-du-Diable, et traversé pour la dernière fois la Nébraska. Le 16, nous passons avec assez de peine le Sweet-River, ou rivière d’eau douce, qui coule entre des rochers à pic de deux cents pieds de hauteur. Le 17, nous campons près du Roc-de-l’Indépendance, énorme roche isolée, qui s’élève comme un jalon gigantesque posé par la Providence sur la route de l’émigration. Le 21, nous atteignons la passe du Sud, dépression des Montagnes-Rocheuses, vaste plaine de quarante lieues d’étendue, qui monte en pente douce à une hauteur de sept mille pieds. Le 24, nous arrivons au sommet de ce plan incliné, et nous dominons tout-à-coup le versant occidental des Montagnes-Rocheuses, la partie du continent appelé le Grand-Bassin, et les terres immenses dont les fleuves courent vers l’Océan-Pacifique. Nous jouissons alors d’un magnifique spectacle.
A notre droite, la chaîne du Vent, l’arête la plus saillante des Montagnes-Rocheuses, dresse ses pics énormes couverts de neige, que domine encore le pic Frémont, le plus élevé de la chaîne, et qui mesure quatorze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Plus près de nous, les monts Rattlesnake forment les premières assises de ce prodigieux entassement de montagnes. En face, à l’Ouest, la chaîne de la rivière Verte, puis au loin, bien loin, les immenses horizons des terres de l’Orégon et de l’Utah. Le sol que nous foulons est torréfié par le soleil qui, à cette saison, a déjà desséché les herbes et les plantes.
26 Juin. — Hier, nous avons campé dans un des sites les plus pittoresques qui se soient encore offerts à nos regards.
A quelques lieues de l’extrémité du col du Sud, la route se resserre brusquement, d’énormes roches couronnées de pins la surplombent à une hauteur de mille pieds. Ce défilé se prolonge pendant un mille environ. A cette distance, la muraille de rochers s’entrouvre tout-à-coup, et laisse apercevoir une profonde vallée, ou plutôt un ravin d’une grande étendue, au fond duquel roule et bondit un ruisseau torrentueux. Une forêt d’énormes pins couronne l’extrémité des rochers, et descend, sauvage, échevelée, dans les profondeurs de cet immense câgnon, où les rayons du soleil pénètrent à peine, excepté à l’heure où l’astre est au sommet de sa course. Dans les autres moments de la journée il y règne un demi-jour contrastant avec la vive lumière qui dore le sommet du ravin. La nuit, les rayons de la lune y pénètrent encore plus doux et plus voilés. Des quartiers de roc, des pics déracinés ont roulé des hauteurs au fond de cette vallée. De temps en temps, pendant le jour, de grandes ombres passent sur les rochers : ce sont des aigles et des vautours à large envergure, qui tracent leurs cercles immenses au-dessus de cette nature sauvage ; en un mot, c’est un paysage de Salvator Rosa, avec les proportions et les couleurs étranges que revêt la nature américaine.
C’est dans le proscénium de ce sombre théâtre que notre camp est établi. Deux énormes feux, où brûlent des sapins entiers, combattent l’humidité de la nuit, et éloignent les ours gris, nombreux dans celte partie des Montagnes-Rocheuses. La flamme colore de teintes sanglantes les rochers, la sombre verdure des pins, et donne au paysage un aspect fantastique.
Après le souper, M. de Cissey se lève, comme frappé d’une idée subite, et se dirige vers son charriot ; il en rapporte bientôt un excellent violon d’Amati, et il en tire quelques accords. Aussitôt toutes les conversations cessent, les groupes sont rompus, un cercle compact et attentif se forme autour de M. de Cissey, qui, monté sur un quartier de roche, prélude en artiste consommé. Bientôt, au milieu du silence de la nuit, les admirables motifs de la création d’Haydn font vibrer les échos des Montagnes Rocheuses, puis deux morceaux de la Favorite, et enfin le prélude de Bach viennent tour-à-tour charmer nos oreilles.
Qu’on se représente, au milieu de l’imposant paysage que j’ai décrit, tous ces hommes aux vêtements étranges, aux visages bronzés et couverts de longues barbes, écoutant, recueillis et comme fascinés, ces suaves accents, tandis qu’une dizaine d’Indiens Cherokees, qui font route avec nous depuis le fort Laramie, pittoresquement groupés dans leur costume aux vives couleurs, regardent, dans une extase impossible à décrire, le violon merveilleux, auquel ils sont près d’attribuer une divine origine. Qu’on décuple encore, par l’effet de ce majestueux théâtre, cette puissance de l’artiste, qui attache, pour ainsi dire, à son magique instrument les esprits et les cœurs de ceux qui l’écoutent, et l’on aura une faible idée de ce concert inouï, donné dans la nuit, devant un parterre de trappeurs et de sauvages, dans une gorge des Montagnes-Rocheuses, à cinq cents lieues de toute civilisation.
27 Juin. — Nous descendons le versant occidental des Montagnes-Rocheuses, et nous faisons notre première halte au point où la route se bifurque. De là, trois chemins s’offrent à nous pour gagner la Californie par le nord-ouest, l’ouest et le sud.
Celui du nord-ouest se dirige vers le fort Hall, dans l’Orégon, côtoie pendant cent cinquante lieues la branche sud de la rivière Columbia, traverse le territoire des Indiens Shoshones ou Serpents, les Montagnes-Bleues jusqu’au fort Walla-Walla, sur les limites du territoire de Washington ; de là, inclinant directement à l’ouest, il suit de nouveau la vallée de la Columbia jusqu’à Portland, dans l’Orégon, et redescend brusquement sur San-Francisco, par Salem et Marysville, en suivant la fertile vallée du Sacramento.
Le sentier de l’ouest se dirige, en traversant la rivière Verte, sur le grand Lac-Salé ; à cinquante lieues du lac il se bifurque au fort Bridgers. Sa branche ouest suit la direction du nord pendant une centaine de lieues, en côtoyant la rivière de l’Ours, affluent du Lac-Salé. A vingt lieues du fort Hall, elle incline à l’Ouest, s’élance hardiment à travers les solitudes immenses qui séparent le Lac-Salé de la Californie, franchit les montagnes de la rivière Humboldt, suit pendant deux cents lieues la vallée de ce dernier cours d’eau, et passant entre les bassins du lac Pyramide et du lac Mud, tourne l’extrémité nord de la Sierra-Nevada, et redescend sur San-Francisco par la vallée du Sacramento.
Enfin, la branche du sud gagne la cité du grand Lac-Salé, à travers les monts Wasatch, descend directement au sud par le lac Utah, Fillmore-City, le territoire des Indiens Pah-Utah ; elle coupe l’extrémité nord-ouest du Nouveau-Mexique par les Vegas de Quintana, pénètre en Californie par la vallée de la rivière Mohave, la Passe-Walker, et remonte sur San-Francisco en côtoyant la Sierra-Nevada par Woodville, Washington-City et Stockton.
La seconde de ces trois voies, et la plus courte, est suivie de préférence par l’émigration ; les fertiles vallées et les riches pâturages de la rivière Humboldt offrant plus de ressources au voyageur que les déserts de l’Orégon, les brûlantes solitudes du Nouveau-Mexique et de la rivière Mohave. Nous devons prendre la route de l’Orégon, quoique la plus longue, les instructions de MM. Wyde, Butler et Sheppard les appelant dans les Etats de Washington et d’Orégon, en ce moment l’objet d’une vive attention de la part du gouvernement américain.
Nous nous dirigeons par le fort Bridgers vers la cité du grand Lac-Salé ; nous séjournerons huit jours chez les Mormons et regagnerons ensuite l’Orégon, en suivant la vallée de la rivière de l’Ours.
2 Juillet. — Depuis cinq jours, nous marchons dans la plaine. Ce soir, le fort Bridgers nous offre l’hospitalité, nous avons vu descendre peu à peu à l’horizon les hauts pics couverts de neige des Montagnes-Rocheuses, tandis que la chaîne des monts Wasatch, celte énorme barrière qui semble défendre les approches du grand Lac-Salé, apparaissait à son tour dans son imposante majesté.
CHAPITRE VI.
Chez les Mormons. — Le territoire d’Utah, Topographie et introduction. — Cité du Lac-Salé, aspect et description. — Brigham Young, le chef actuel du Mormonisme. — Smith le fondateur. — De l’avenir du Mormonisme. — Le grand Lac-Salé.
12 Juillet. — Depuis quatre jours nous sommes chez les Mormons, dans la cité du grand Lac-Salé, mal vus, mal accueillis en notre qualité de Yankees. Mais avec un peu de prudence, nous pourrons terminer sans encombre notre rapide séjour chez les Saints.
Ici tout est nouveau pour moi, la nature qui m’environne, la société qui m’accorde pour quelques heures une hospitalité douteuse.
Le territoire de l’Utah s’étend du 27e au 42e degré de latitude septentrionale, entre les Montagnes-Rocheuses et la Sierra-Nevada. A l’est des monts Wasatch, sur un espace de cent-cinquante milles arrosés par les affluents du Colorado, il n’est pas habité, et, par sa nature, il est à peine habitable, si ce n’est par les Indiens. A l’ouest de ces montagnes est située la région appelée le Grand-Bassin, douée d’un système hydrographique particulier, car ses eaux s’écoulent dans des lacs dont le plus considérable est le grand Lac-Salé.
Toute cette région n’est pas encore complètement explorée, ses districts les plus connus sont coupés par diverses chaînes de montagnes, sillonnées par une multitude de vallées qui, sans aucun doute, seront colonisées un jour. Maintenant les parties habitées par les colons mesurent une étendue de trois cents milles dans les vallons qui, du nord au sud, longent le Grand-Bassin. La vallée du Lac-Salé a plus de trente milles de largeur, elle est arrosée par une rivière qui sort du lac Utah. Les Mormons ont donné à cette rivière le nom biblique de Jourdain. Utah est leur terre promise, et la cité qu’ils ont construite dans ce district est leur Sion.
Le terrain baigné par ce nouveau Jourdain et par d’autres cours d’eau produit d’excellents pâturages. Au printemps, l’herbe y pousse en abondance avec une extrême rapidité. La même vallée produit aussi des légumes et des céréales de toute nature : le pommier, le pêcher y prospèrent à merveille, la vigne y a été récemment introduite, et on commence à y élever des manufactures de sucre et de betterave.
Le climat de cette terre fertile est pourtant assez rigoureux. En hiver, une couche épaisse de glace couvre parfois la campagne ; en été, de longues sécheresses obligent les cultivateurs à de pénibles travaux d’irrigation. Certaines années, et malgré les plus actives précautions, tout s’étiole et tout dépérit.
Ce qui manque surtout aux Mormons de la cité du Lac-Salé, c’est le bois ; près de la ville, on n’y trouve guère que des cotonniers. A plusieurs lieues de distance, il est vrai, dans les montagnes, s’élèvent de vastes forêts de cèdres, de pins, d’érables ; mais il en coûte fort cher pour les faire abattre et les transporter par de mauvais chemins. Aussi ne voit-on guère de maisons bâties en bois, comme les nouveaux villages des Etats-Unis ; presque toutes sont construites en adobes, c’est-à-dire en briques cuites au soleil.
Jusqu’à présent, les routes qui rejoignent les diverses habitations de la vallée ont été fort négligées et sont presque impraticables dans les temps de pluie ou de dégel. Des ponts en bois traversent les rivières, quelques canaux ont été commencés par un travail de corvées, et l’on songe à creuser le Jourdain pour le rendre navigable jusqu’au lac Utah. On a trouvé de l’or à certains endroits de la vallée, mais en trop petite quantité pour qu’il fasse naître chez les Mormons la fièvre californienne. Mais ce qui vaut mieux pour cette colonie naissante, c’est une mine de salpêtre et d’alun, une nappe de sel, qui s’étend sur les bords du Lac, à une profondeur de plusieurs pouces, étincelante comme la neige, et facile à enlever comme le sable.
Le climat de cette contrée est du reste généralement assez sain, désagréable seulement en été, à cause des sécheresses continues ; mais il est parfois si rigoureux en hiver que, pendant plusieurs mois, la neige interrompt toutes les communications avec les Etats de l’Est et la haute Californie. En résumé, l’Utah n’est pas un pays aussi séduisant que la plupart des autres contrées du vaste continent américain. Mais après la persécution qui les a poursuivis dans leurs trois premières stations, les Mormons auraient difficilement trouvé un plus sûr et un meilleur refuge que ce territoire, situé comme une île, au milieu d’une région inhabitée, et défendu par une chaîne de montagnes qui lui fait une barrière plus difficile à franchir que l’Océan.
La ville du Lac-Salé s’élève autour d’un bourrelet montagneux dominé par le pic de l’Enseigne. Le terrain qui lui a été assigné a une étendue de quatre milles carrés, divisés par quatre squares de dix acres, sur lesquels sont tracés des rues à angle droit. Chaque square se subdivise en huit lots. Primitivement il n’y avait qu’une maison par lot ; le reste du lot était en culture. Mais déjà, sur plusieurs points les champs et les jardins ont disparu ; déjà on voit des rues où les maisons se touchent, comme dans les cités les plus populeuses. Les fondateurs de cette nouvelle Jérusalem ont, dans leur idée de magnificence, donné à ces rues une largeur de cent soixante pieds. Point de pavés encore et point de trottoirs, mais deux lignes de jeunes arbres, d’érables ou de cotonniers, qui, dans quelques années, formeront de fraîches avenues, semblables à celles qui ombragent plusieurs grandes villes américaines.
Le style d’architecture de ces maisons est d’une simplicité toute primitive. Quelques-unes ont deux étages, la plupart n’en ont qu’un. Celle de Brigham Young, le prophète de la communauté, se distingue de toutes les autres par ses vastes dimensions, sa façade blanchie, et ses persiennes vertes. L’apôtre de la polygamie vient d’y joindre un large bâtiment construit dans toute la splendeur du style gothique. Ce pompeux édifice est destiné à renfermer les femmes spirituelles et les autres, c’est-à-dire toute la crédule corporation féminine dont se compose son harem. Près de là est un autre bâtiment réservé pour les fêtes, les représentations théâtrales et les séances du Conseil. De trois côtés la ville est défendue par un rempart en terre, de dix à douze pieds d’élévation, garni çà et là de quelques bastions, et coupé de distance en distance par des poternes. C’est une œuvre parfaitement inutile, l’agile Indien escaladerait facilement un tel boulevard. Jusqu’à présent la sainte cité des Mormons ressemble plutôt à un grand village qu’à une ville. Telle qu’elle est, pourtant, elle a servi de modèle aux autres communautés de colons réunis dans les divers districts de l’Utah. Toute cette population, plus agricole que commerciale, a sacrifié l’idée d’agglomération et le principe de défense à l’agrément de disperser ses habitations sur un large espace. Formée peu à peu par des immigrations successives, elle est composée d’éléments très-hétérogènes. On y compte des Américains, investis de différentes fonctions par le gouvernement de Washington, des Ecossais, des gens du pays de Galle, qui ont une colonie distincte dans une vallée voisine, des Allemands, des Danois, des Piémontais et des Français.
Les Américains, surtout ceux des frontières occidentales des Etats-Unis, quoique formant moins du tiers de la population, ont le monopole du pouvoir. Ils sont presque tous polygames et d’une ferveur ardente pour leur doctrine. Le grand apôtre Kimball n’a que dix-huit ou vingt femmes. Sa résidence est celle d’un prince ; sur le frontispice est sculpté un lion endormi. Ce palais, nous assure-t-on, a coûté 30,000 livres sterling (750,000 francs). Au bout du palais est un observatoire surmonté du symbole de l’industrie des Mormons, une ruche.
Les Mormons aiment beaucoup la danse. Brigham lui-même ne dédaigne pas les mystères de Terpsychore. Ils préfèrent les cotillons et les gigues aux danses plus modernes, parce que dans ces dernières les danseuses sont trop rapprochées des cavaliers, étrange scrupule dans une société où les mœurs ne sont rien moins qu’édifiantes.
Pendant notre séjour chez les Mormons, ils se préparaient à célébrer, le 24 juillet, le onzième anniversaire de leur établissement dans l’Utah. L’année précédente, cette célébration avait lieu à vingt-deux milles de la cité, par une fête à laquelle plus de trois mille Mormons prenaient part. Tout-à-coup arrive la nouvelle que le Gouvernement fédéral envoie une armée contre les Saints. Grand effroi dans l’assemblée. Mais bientôt Brigham Young se lève et prend la parole. Dans un discours énergique, il déclare que tout lien est désormais rompu entre l’Utah et les Etats-Unis. Des bravos frénétiques lui répondent, et la rébellion est consommée.
Les Mormons semblaient croire que le moment était venu pour une lutte acharnée, et les conseils de leur chef étaient bien faits pour les exciter à des actes de violence, sous prétexte de défendre leurs foyers contre un gouvernement qui a résolu leur extinction. Un plan de résistance était tout préparé par Brigham Young, et ses adhérents étaient prêts à l’aider dans ses projets. Les appels faits publiquement à leur fanatisme étaient si adroitement donnés, qu’on ne peut s’étonner de l’impression qu’ils font sur les élus, dont ils exploitent habilement les intérêts, les passions et les croyances religieuses.
Brigham Young a une influence merveilleuse sur ce peuple, qui sait combien il est dangereux de lui désobéir. Tout Mormon en Utah, qu’il veuille ou non rejeter l’autorité de cet homme, est forcé de s’y soumettre. Il commande à des milliers de sujets qui ne marchent que par ses ordres. Brigham ne prononce pas un seul discours sans recevoir les applaudissements de la multitude. Mais aussi, comme il sait que la faveur populaire est changeante, et qu’en un moment il peut être précipité du pouvoir, il a eu le soin de fortifier sa maison, pour la mettre à l’abri d’un coup de main.
Lors de notre passage chez les Mormons, ils étaient très-inquiets de la mauvaise apparence des récoltes, et bien qu’ils prétendissent avoir des approvisionnements pour trois années, le fourrage y était excessivement cher ; les chevaux de l’armée fédérale d’occupation ne pouvaient en consommer qu’une assez faible ration, et les Mormons faisaient beaucoup de difficultés pour en vendre.
Brigham Young a déjà pris de sages mesures pour implanter deux ou trois industries dans son petit royaume, mais l’occupation par les troupes des Etats-Unis, à la suite des derniers troubles, est venue déranger ses projets. Il a également essayé d’émettre du papier monnaie ; mais on n’a jamais eu beaucoup de confiance dans ces valeurs, et elles sont tombées jusqu’à zéro.
Rien n’est faux comme de croire que le communisme est la pierre angulaire de l’édifice social élevé par Brigham Young. La fortune est répartie chez les Mormons d’une manière très-inégale. En fait de bien-être, il n’y a pas de position tierce : d’un côté la richesse, de l’autre la pauvreté. Young et les évêques vivent dans une abondance et un luxe princiers, tandis que la majorité de leurs frères sont plongés dans la misère. — Les Mormons sont astreints à payer des sommes énormes, particulièrement pour l’église. Cet argent est administré par les prêtres, hors de toute surveillance. Brigham Young s’est réservé à lui seul la manutention de trois millions, qui constituent le fond destiné à favoriser l’émigration. Tous ses administrés savent que sa provision sur cette gérance de capitaux est des plus raisonnables.
Joseph Smith, le fondateur du Mormonisme, n’avait ni éloquence, ni élévation dans les idées, mais il possédait à un très-haut degré certaines qualités précieuses pour un fondateur de secte, une volonté ferme et beaucoup d’audace. C’est à ses appétits sensuels, à sa passion pour les femmes qu’on doit certainement l’introduction de la polygamie dans le Mormonisne ; elle est venue s’amalgamer ainsi sans ordre, sans lumières, avec l’anthropomorphisme, le baptême par immersion, la négation du péché originel, l’imposition des mains, l’établissement de la dîme, enfin tout ce qui constitue la religion de cette étrange agglomération. De plus, Smith portait au cœur la haine de tous les gens heureux, riches, haut placés. Il devait donc trouver beaucoup d’adhérents.
Smith employait, pour réussir, une foule de ces moyens qui, avec l’aide d’une adroite fantasmagorie, entraînent toujours les masses peu éclairées et amies du merveilleux. Il prétendait avoir le don des miracles ; il ressuscitait les morts ; et plus d’un vieux mormon entend encore retentir à ses oreilles ces mots sacramentels : « Levez-vous, et marchez ! » que l’apôtre adressait aux cadavres vivants, auxquels une pitoyable comédie donnait les apparences d’une résurrection. Smith, qui tout d’abord n’ignora pas que son église serait une église militante, se créa une milice guerrière, une sorte de garde du corps, qu’il appela la Compagnie des frères de Gédéon ; elle fut chargée de la garde des Tables d’Or, qu’il disait avoir trouvées, et où sa loi religieuse était écrite. Malgré ses précautions et ses prétoriens, Smith finit comme un empereur du Bas-Empire ; il fut assassiné.
Son successeur actuel, Brigham Young, n’est autre chose qu’un intrigant, mais adroit et rusé politique. Parti d’en bas pour monter assez haut, ses ennemis lui reprochent, avant son élévation, une existence passée tour-à-tour dans l’intrigue, le vol et la débauche. Brigham leur rend injure pour injure, et dans une de ses fureurs contre les Yankees, il a été jusqu’à excommunier le président des Etats-Unis.
Malgré tous ces vices originels, et les attaques dont ils ont été l’objet, il faut reconnaître dans les Mormons beaucoup d’énergie, une volonté ferme, et, chez la plupart d’entre eux, une foi vive dans leur avenir. Ils ont résisté vaillamment aux attaques dirigées contre eux, et n’ont cédé que devant la force. Repoussés d’abord dans l’Illinois, et ensuite de l’autre côté des Montagnes-Rocheuses, la puissance que donne le nombre leur a seule manqué pour tenir tête aux persécutions. Ces persécutions ont fait jusqu’alors leur force et leur union. Si le gouvernement des Etats Unis avait dédaigné de s’occuper d’eux, leur secte se fût éteinte dans le ridicule et dans l’oubli. Mais on les a traqués, poursuivis comme des sauvages, leur religion est devenue celle des malheureux, et, par un retour consolant des choses de ce monde, le sang répandu a jeté des germes féconds.
Cependant, on est presque fondé à assigner au mormonisme, tel qu’il existe actuellement, peu de chances de vie. La civilisation se rapproche rapidement des déserts qu’il a peuplés tout d’abord ; demain, peut-être, elle les envahira. Que deviendront alors les Mormons, isolés au milieu de populations hostiles, à moins qu’ils ne modifient ceux de leurs dogmes qui froissent le plus les Yankees, aujourd’hui les maîtres de la plus grande partie de l’Amérique du Nord ? La polygamie surtout élève une barrière presque insurmontable entre les deux peuples. Le respect pour la femme, exclusif par conséquent de toute idée polygame, est une des plus brillantes qualités de la jeune Amérique. Chez les Mormons, la polygamie rabaisse la femme et la rapproche de ce niveau d’infériorité que lui ont assigné les religions de l’Orient et les mœurs des sauvages.
26 Juillet. — Nous sommes campés ce soir sous les murs du fort Hall, dans l’Orégon, à cent vingt lieues du Lac-Salé, sur la rivière Lewis, qui forme la branche sud de la Columbia.
Notre dernier jour chez les Mormons fut consacré à une excursion au Lac-Salé, distant de quelques lieues de la cité. Le chemin qui nous y conduisit traverse une contrée montagneuse, où nous retrouvions partout les traces d’une ancienne activité volcanique, telles que nappes de basaltes, sources d’eau chaude et sources gazeuses. A mesure que nous approchions du lac, le terrain était couvert d’efflorescences salines. Bientôt nous aperçûmes le Lac-Salé, qu’une brise carabinée du nord-ouest agitait assez violemment pour lui donner l’aspect d’une petite mer.
Le Lac-Salé est le plus vaste de tous les lacs répandus sur la surface du Grand-Bassin, c’est-à-dire de l’espace compris entre les monts Wasatch et la sierra Nevada californienne, et qui, recevant les eaux des rivières de cette immense contrée, forment avec elles l’ensemble d’un étrange système hydrographique, que n’offre aucun autre pays du monde ; ces cours d’eau ont tous leur embouchure dans des lacs souvent de peu d’étendue, et dont le niveau ne varie pas sensiblement ; ce qui a donné lieu à cette hypothèse, qu’il existe des canaux souterrains par lesquels s’écoule le trop plein de ces réservoirs naturels.
L’aspect du Lac-Salé est enchanteur, et l’on comprend que tout un peuple à la recherche d’une terre hospitalière soit venu s’établir non loin de ses bords. Cette vaste étendue d’eau, qui ne mesure pas moins de soixante-dix milles de longueur sur trente-cinq milles de large, est parsemée d’îles boisées. De magnifiques forêts couvrent le sommet des montagnes qui l’environnent. Le sol est généralement fertile et produit d’excellents pâturages, arrosés par de petites rivières aux eaux pures et frémissantes.
Le seul cours d’eau un peu important que reçoive le Lac-Salé est la rivière de l’Ours, qui prend sa source à l’est de la cité, dans l’un des contre-forts des monts Wasatch, contourne l’extrémité nord de la chaîne, et redescend ensuite sur le grand Lac-Salé.
La grande abondance d’efflorescences salines qui couvrent les alentours du lac, et les magnifiques pâturages qui l’avoisinent, y attirent beaucoup de gros gibier, ainsi que dans la vallée de la rivière de l’Ours.
A l’époque de notre passage, les bisons n’y étaient pas rares, les chaleurs ayant déjà desséché les pâturages situés au nord du Rio-Grande et de la Green-River, les deux principaux affluents du Colorado, sur la frontière du nouveau Mexique.
CHAPITRE VII.
Une chasse aux bisons sur les bords de la rivière de l’Ours. — Black-Devil. — L’amour au désert ; l’Indienne Oiseau-qui-Chante ; Juana la Mexicaine. — Mistress Harriet Pewel. — Les Outlaws du désert. — Les Montagnes-Bleues. — Les troupes fédérales et les Indiens de l’Orégon.
Partis le 16 juillet de la cité des Mormons, nous reprîmes la même route jusqu’au fort Bridgers ; de là, nous remontâmes au nord sur le fort Hall, par la vallée de la rivière de l’Ours. Ce fut dans ces parages que nous pûmes vraiment, pour la première fois depuis notre départ du Kansas, nous livrer franchement et sans crainte au plaisir de la chasse. Les daims, les cailles, les grouses étaient en abondance. Chaque jour, nous nous écartions à deux ou trois milles des flancs du convoi, et nous revenions chargés de gibier. Sur la rivière nageaient des troupes nombreuses de canards et d’oies sauvages, dans lesquelles nous faisions de larges trouées. Nous n’avions guère à redouter que les ours gris ; mais nous n’en aperçûmes aucun. Pour cela, il est vrai, il nous fallait seulement traverser la rivière et gagner la montagne, où plus d’une gorge solitaire nous eût offert un tête-à-tête avec ces redoutables animaux.
Le 22 juillet, à midi, nous étions parvenus au point où la rivière de l’Ours fait un coude très-prononcé, et traverse deux fois le sentier dans l’espace de trois milles. Le cours d’eau forme ainsi un arc de cercle profond, dont la route serait la corde. Nous aperçûmes sur notre droite, et non loin du rideau verdoyant qui indiquait le cours de la rivière, une quinzaine de points noirs, que Hartwood nous assura être une troupe de bisons. En effet, à l’aide d’une excellente lunette de poche, nous distinguâmes bientôt seize de ces animaux, qui paissaient tranquillement le buffalo-grass. Ce gibier avait jusqu’alors échappé à nos recherches ; et, pour nous consoler de cet insuccès, nous faisions pleuvoir les plaisanteries sur Hartwood. M. de Cissey jurait bien haut que, revenu en Europe, il pourrait dire qu’il avait traversé en chasseur toute l’Amérique du Nord, sans avoir mangé une bosse de bison, ce qu’il considérerait comme le côté le plus original de son voyage. Mais il ajoutait que, dût-il aller conquérir ce morceau désiré dans la cuisine d’une tribu de Pieds-Noirs, il ne serait point dit qu’il viendrait jusqu’à San-Francisco sans avoir goûté ce mets américain. Nous avions toujours le cœur gros en nous rappelant ce magnifique troupeau auquel nous avions dû présenter les armes sur les bords de la Nébraska, sans pouvoir le saluer autrement que par un hurrah formidable.
Quelques jours plus tard, arrivés au fort Hall, nous apprîmes que cette prudence nous avait peut-être sauvé la vie, ou tout au moins écarté le danger d’un engagement avec une troupe nombreuse d’Outlaws indiens, sorte de brigands du désert, composée de l’écume de toutes les tribus du Far-West, qui, deux jours après, avait assassiné un parti d’émigrants. Mais revenons à nos bisons.
Notre excellent Canadien avait souri de nos plaisanteries, et nous ne doutions pas qu’il n’eût le plus vif désir de nous mettre aux prises avec ces animaux. Depuis deux jours, il interrogeait en vain la plaine pour y trouver l’objet de notre convoitise. Aussi, nos préparatifs d’attaque furent-ils faits rapidement. Nous laissâmes quatre hommes à la garde des charriots. Notre petit corps expéditionnaire fut divisé en deux troupes. L’une d’elles, et j’en faisais partie, ainsi que Hartwood et M. de Cissey, devait franchir la rivière au point où elle coupait pour la première fois notre route, faire un détour de quelques milles, et revenir ensuite sur le cours d’eau, tous les chasseurs espacés en demi-cercle, à une assez large distance les uns des autres, pour se rapprocher ensuite peu à peu.
L’autre troupe qui, avant d’agir, avait ordre d’attendre que notre mouvement tournant fût exécuté, devait, à un signal donné, rabattre sur nous les bisons. Au bout d’une heure, nous étions tous postés. Hartwood nous avait placés au centre, M. de Cissey et moi. Quant à lui, il avait gagné une des extrémités de l’arc de cercle. Nous avançâmes alors rapidement, sans crainte d’être aperçus des bisons, dont nous étions séparés par la rivière et le rideau d’arbres qui en couvrait les bords. William nous avait donné pour instructions de viser le gibier autant que possible au défaut de l’épaule ; car il est rare qu’une balle arrête court ces robustes animaux. On a vu même des bisons, atteints au cœur, courir encore pendant plusieurs centaines de mètres avant de rendre le dernier soupir. Un bison peut recevoir douze ou quinze balles dans les autres parties du corps, et, malgré une longue poursuite, échapper aux chasseurs. Dans ces sortes d’expéditions, les chasseurs et les Indiens, après le premier feu, rechargent leurs armes, au galop de leurs montures, en versant seulement la poudre et en glissant immédiatement par-dessus la balle mouillée de leur salive. Ils tiennent à cet effet sept ou huit balles toutes prêtes dans leur bouche. C’est le mode que suivirent ceux d’entre nous qui n’avaient pas de fusils à bascule.
Depuis plus d’un quart d’heure déjà, les cris et quelques coups de feu de nos rabatteurs nous avertissaient que leur mouvement était commencé ; quelques minutes de galop nous avaient portés à cinq cents mètres de la rivière, et nous attendions immobiles, à une portée de fusil les uns des autres, lorsque, tout-à-coup, la bordure de saules et de frênes s’entrouvrit de notre côté et nous laissa voir, arrivant sur nous à toute vitesse, d’abord deux bisons, puis quatre autres, et enfin la bande tout entière. L’eau ruisselait de leurs flancs. En quelques minutes ils furent sur notre ligne.
Un magnifique taureau se dirigeait sur l’espace resté libre entre moi et M. de Cissey. Piquant des deux, nous nous élançâmes à la fois sur lui ; il reçut à dix pas nos quatre coups de feu : il fléchit et s’agenouilla ; mais, se relevant bientôt, il chargea mon compagnon en poussant un mugissement effroyable. M. de Cissey, excellent cavalier, voulut l’éviter en enlevant son cheval par un saut de côté, lorsque tout-à-coup les jambes de derrière du coursier s’enfoncèrent dans le sol, et cheval et cavalier se trouvèrent sur le flanc.
M. de Cissey avait été heureusement jeté du côté opposé à celui par lequel arrivait l’animal furieux, qui, exerçant sa rage sur le cheval, lui déchira le flanc de deux coups de ses cornes courtes, mais acérées. M. de Cissey, avec le sang-froid d’un Gaulois chassant l’auroch dans les forêts de la vieille Europe, se dégagea lestement, et, d’un coup de revolver à l’épaule, acheva l’animal, qui s’affaissa lourdement sur le pauvre cheval, à moitié privé de vie. Une cache où des chasseurs avaient déposé des trappes à castor était la cause de cet accident.
Le cheval de M. de Cissey, excellent animal, étalon mustang, d’un noir de jais, à l’œil intelligent et plein de feu, qu’il montait depuis notre départ de Jefferson-City, outre les graves blessures que lui avait faites le bison, s’était brisé la cuisse gauche. Nous fûmes contraints de l’achever sur place : un coup de pistolet dans l’oreille termina ses souffrances. Pauvre Black-Devil ! Tout-à-l’heure encore si brillant, et pourtant si docile, il allait maintenant servir de pâture aux ours et aux coyotes.
Lorsque nous retournâmes au camp, je surpris des larmes dans les yeux de M. de Cissey. Au désert, pour le voyageur et le chasseur, le cheval, c’est souvent un compagnon fidèle, un ami, parfois c’est la vie.
Pendant que s’accomplissait ce rapide épisode, nos compagnons ne restaient pas inactifs. Les coups de feu pétillaient autour de nous. Je vis Hartwood, chargé par un bison blessé, l’attendre de pied ferme, jusqu’à ce que l’animal fût à cinq pas de lui, et, à ce moment, enlever son cheval par un bond de côté qui eût fait le plus grand honneur à un picador espagnol ou à un gaucho. En même temps, il lui envoyait entre la bosse et la nuque un coup de carabine qui le rendit fou de douleur. Le bison se précipita dans la rivière, qu’il teignit de son sang, et où bientôt il expira.
Sept bisons furent tués sur place. Trois autres, y compris celui qui périt dans la rivière, allèrent tomber à quelque distance du lieu de l’action. Le reste s’échappa, plus ou moins grièvement blessé.
La curée fut faite rapidement ; nous primes seulement la peau et la bosse de chaque animal. Nous regagnâmes ensuite le campement du soir. Quelques heures après, deux bosses de bisons rôtissaient devant un feu clair et vif, et nous fournissaient un succulent repas, que nous arrosâmes largement et gaîment en causant des incidents de notre chasse.
Le 24 juillet, nous arrivâmes au point où la route tourne brusquement à l’ouest, pour quitter l’Orégon et gagner les montagnes de la rivière Humboldt. Cette direction était opposée à celle que nous devions suivre pour arriver au fort Hall, situé au nord ; nous abandonnâmes la route tracée pour nous engager dans l’espace désert compris entre la rivière Lewis et l’extrémité nord de la chaîne Wasatch. Vers midi, nous entendîmes de nombreux coups de feu, et nous arrivâmes bientôt au campement d’une tribu d’Indiens-Serpents, située au fond d’une vallée. Tout le village paraissait en révolution. Les femmes poussaient des cris aigus et avaient revêtu leurs plus beaux atours. L’eau de feu circulait largement dans les wigwams. Cette tribu avait fait, quelques jours auparavant, au fort Hall, un échange de fourrures contre de l’eau-de-vie, des étoffes, de la poudre et des fusils. Cette opération commerciale était la cause des saturnales auxquelles les Indiens se livraient lors de notre arrivée. Parmi les femmes, quelques-unes n’étaient pas dépouillées de certains attraits ; leur visage aurait pu passer pour joli dans les établissements. Nous eu fîmes la remarque à Hartwood :
« Ces beautés, nous dit-il, ont encore aux yeux de nous autres coureurs du désert cette qualité de n’être point insensibles. Plus d’un trappeur a pour maîtresse, et quelquefois pour compagne fidèle, une fille ou une femme indienne. Moi-même, pendant le cours de mon existence aventureuse, j’ai noué et dénoué avec ces sauvages houris des liens que vous autres Français appelleriez charmants, mais qui, pour moi, étaient utiles avant tout, en me facilitant la connaissance des mœurs et des dialectes des Indiens, notions indispensables pour commercer facilement avec eux.
» J’ai obtenu chez les Sioux les faveurs d’une des plus jolies Peaux-Rouges qui aient jamais dormi sous un wigwam. Elle se nommait l’Oiseau-qui-Chante, et sa voix était aussi douce que celle du moqueur. J’ai toujours pensé qu’elle était fille d’un blanc et d’une Indienne. Elle avait en effet les traits d’une Européenne avec la peau cuivrée du sauvage.
» L’Oiseau-qui-Chante était la femme d’un grand chef.
» Elle était jusqu’alors restée stérile et son mari la battait toujours, parce qu’elle ne donnait pas de guerriers à la tribu, tandis que ses quatre autres femmes l’avaient rendu chacune père d’un fils dont on a dit depuis : c’est le sang d’un brave.
» La pauvre fille était honnie, conspuée par ses quatre rivales, fières de leur fécondité. C’était sur elle qu’incombaient les corvées les plus pénibles, les travaux les plus durs. Et pourtant elle restait toujours douce et bonne, sans haine contre ses bourreaux. Je la rencontrai pendant une saison de chasse, que je passai chez les Sioux. Cette misère supportée avec résignation me toucha le cœur au moins autant que les charmes de la pauvre délaissée. C’était près de moi qu’elle venait se consoler de ses mésaventures et de ses souffrances de chaque jour. J’ai vu bien souvent ses charmantes épaules et sa gorge arrondie porter les traces bleuâtres et parfois sanglantes de la brutalité de son mari.
» Au bout de quelque temps, le chef découvrit notre liaison. Il n’osa se venger sur moi parce que j’étais dans ce moment chez sa tribu le représentant de la compagnie américaine des fourrures, qui lui aurait fait payer ma mort. Mais il se dédommagea sur sa femme ; les coups et les injures plurent encore avec plus d’intensité sur la pauvre Oiseau-qui-Chante. Bientôt elle dut rester des journées entières enfermée dans son wigwam. Lorsqu’elle en sortait, elle était surveillée de près ou de loin par son tyran, ou une de ses femmes. Pour passer quelques minutes avec elle, je n’avais d’autre moyen que de me glisser la nuit tout armé dans sa tente, séparée seulement par une peau de bison de celle du chef.
» Je n’ignorais pas que ma vie courait alors un grand danger. Car si j’avais été tué dans une de ces excursions nocturnes, personne n’eût eu le droit de demander compte de mon sang au mari outragé, bien que les Indiens n’aient point à l’égard de leurs infortunes conjugales les mêmes susceptibilités que les blancs.
» Enfin, un jour, Oiseau-qui-Chante, à bout de forces, me proposa de fuir avec moi, et de quitter pour toujours la tribu :
— Ami, me dit-elle, Oiseau-qui-Chante a le courage de la panthère et les jambes du daim ; elle t’accompagnera dans la prairie elle sera toujours à tes côtés dans les fatigues comme dans le repos, la nuit comme le jour. Elle veillera pour toi au moment du danger ; elle te préparera ta nourriture. Quand ton bras sera fatigué, elle portera ta carabine. Oiseau-qui-Chante sera toujours heureuse et contente, si ton regard lui dit : C’est bien.
» En entendant ces douces paroles, des larmes me vinrent aux yeux. Un pareil attachement me remuait profondément malgré tous mes efforts pour me contenir. Oiseau-qui-Chante s’en aperçut.
— Mon ami accepte ! s’écria-t-elle en se précipitant vers moi, et en couvrant mes mains de baisers.
» Mais bientôt cette ivresse se changea en désespoir lorsque je lui fis comprendre que ce projet était irréalisable. La fin de mon séjour dans la tribu approchait. Je devais regagner Saint-Louis, où je séjournerais quelques mois. J’ignorais ensuite sur quelle partie du continent américain je dirigerais mes pas, et dans quel genre d’entreprise je me lancerais. La pauvre fille s’assit alors dans un coin de la tente, ramena sa robe sur ses yeux, et demeura ainsi deux jours sans prendre de nourriture, absorbée dans sa douleur.
» Quelque temps après, pour éviter une nouvelle effusion de larmes, ayant réglé mes affaires avec la tribu, je partis furtivement la nuit, comme un coupable, le cœur serré, emportant avec moi le regret des heures écoulées. Mais je n’ai point oublié Oiseau-qui-Chante, et plus d’une fois, seul au désert, j’ai revu dans le passé la douce figure de la pauvre indienne.
— Mais, dis-je à William, dans des liaisons de cette nature, les sens ont plus de part que le cœur. Permettez-moi donc de vous demander si, dans le cours de votre vie, les occupations qui l’ont remplie ont jamais laissé place à quelqu’une de ces affections sérieuses qui font le bonheur ou le malheur d’une existence tout entière.
— Oh ! oui, reprit Hartwood en pâlissant, et d’une voix émue. Il y a eu dans ma vie une grande catastrophe, un nuage qui l’assombrira jusqu’au dernier jour. Vingt années se sont écoulées depuis lors, et cependant tout est encore présent à mon souvenir comme si c’était hier. Ce drame, si je vous le raconte, vous paraîtra sorti de l’imagination de quelque conteur, et pourtant ces cheveux qui argentent mes tempes sont là pour attester la vérité. Ils ont blanchi en quelques heures ; c’est l’œuvre d’une nuit de douleur et d’angoisse.
Voici ce que le trappeur nous raconta :
— En 1838, j’étais venu me reposer à Saint-Louis d’un voyage dans l’Ouest. Je devais rester deux mois dans cette, ville où m’appelaient aussi quelques affaires d’intérêt. Je fis la connaissance d’un Mexicain nommé José Ibarra, qui habitait les établissements au nord du Nouveau-Mexique, à Taos, petite ville située à vingt-cinq lieues au nord de Santa-Fé, au pied de la Sierra-Moro, sur un des affluents du Rio-Grande-del-Norte. Cet homme, aux passions violentes et joueur effréné de monte, comme presque tous ses compatriotes, était au demeurant un assez bon garçon, lorsqu’on savait être assez prudent avec lui pour éviter une querelle. Gambusino de son état, il était venu à Saint-Louis dans le but d’enrôler pour une expédition sur la rivière Gila un certain nombre d’Américains, car il avait le bon sens de préférer la solidité et le courage de la race saxonne à l’énergie souvent de peu de durée particulière aux Mexicains.