LETTRES
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE
PAR
AUGUSTIN THIERRY
NOUVELLE ÉDITION
REVUE AVEC LE PLUS GRAND SOIN
PARIS
GARNIER FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
6, RUE DES SAINTS-PÈRES, 6
PRÉFACE
Des vingt-cinq Lettres qui forment ce recueil, dix ont été publiées dans le Courrier français, vers la fin de 1820 ; les autres paraissent pour la première fois. Les nombreuses questions historiques traitées dans ces dernières se rapportent toutes, d’une manière directe, à deux chefs principaux : la formation de la nation française, et la révolution communale. J’ai cherché à déterminer le point précis où l’histoire de France succède à l’histoire des rois franks[1], et à marquer de ses véritables traits le plus grand mouvement social qui ait eu lieu depuis l’établissement du christianisme jusqu’à la révolution française. Quant aux dix Lettres anciennement publiées, elles ont, en général, pour objet de soumettre à un examen sévère plusieurs ouvrages sur l’histoire de France regardés alors comme classiques. J’ai besoin d’exposer en peu de mots les motifs qui m’ont décidé à reproduire presque textuellement ces morceaux de critique, malgré l’espèce d’anachronisme que présentent des jugements portés il y a sept ans sur notre manière d’écrire et d’envisager l’histoire.
[1] On verra plus tard pour quelle raison et à quelle fin j’ai employé ce genre d’orthographe.
En 1817, préoccupé d’un vif désir de contribuer pour ma part au triomphe des opinions constitutionnelles, je me mis à chercher dans les livres d’histoire des preuves et des arguments à l’appui de mes croyances politiques. En me livrant à ce travail avec toute l’ardeur de la jeunesse, je m’aperçus bientôt que l’histoire me plaisait pour elle-même, comme tableau du temps passé, et indépendamment des inductions que j’en tirais pour le présent. Sans cesser de subordonner les faits à l’usage que j’en voulais faire, je les observais avec curiosité, même lorsqu’ils ne prouvaient rien pour la cause que j’espérais servir, et toutes les fois qu’un personnage ou un événement du moyen âge me présentait un peu de vie ou de couleur locale, je ressentais une émotion involontaire. Cette épreuve, souvent répétée, ne tarda pas à bouleverser mes idées en littérature. Insensiblement je quittai les livres modernes pour les vieux livres, les histoires pour les chroniques, et je crus entrevoir la vérité étouffée sous les formules de convention et le style pompeux de nos écrivains. Je tâchai d’effacer de mon esprit tout ce qu’ils m’avaient enseigné, et j’entrai, pour ainsi dire, en rébellion contre mes maîtres. Plus le renom et le crédit d’un auteur étaient grands, plus je m’indignais de l’avoir cru sur parole et de voir qu’une foule de personnes croyaient et étaient trompées comme moi. C’est dans cette disposition que, durant les derniers mois de 1820, j’adressai au rédacteur du Courrier français les dix Lettres dont j’ai parlé plus haut.
Les Histoires de Velly et d’Anquetil passaient alors pour très-instructives ; et lorsqu’on voulait parler d’un ouvrage fort, on citait les Observations de Mably ou l’Abrégé de Thouret. L’Histoire des Français par M. de Sismondi, les Essais sur l’Histoire de France par M. Guizot, l’Histoire des ducs de Bourgogne par M. de Barante, n’avaient point encore paru. J’étais donc fondé à dire que nos historiens modernes présentaient sous le jour le plus faux les événements du moyen âge. C’est ce que je fis avec un zèle dont quelques personnes m’ont su gré, et qui a sauvé d’un entier oubli des essais de critique et d’histoire perdus, en quelque sorte, dans les colonnes d’un journal. Ces détails m’étaient nécessaires pour expliquer mon silence sur des ouvrages qui marquent une véritable révolution dans la manière d’écrire l’histoire de France. M. de Sismondi pour la science des faits, M. Guizot pour l’étendue et la finesse des aperçus, M. de Barante pour la vérité du récit, ont ouvert une nouvelle route[2] : ce qu’il y a de mieux à faire, c’est d’y marcher à leur suite. Mais, comme les idées neuves ont à vaincre, pour se faire jour, la ténacité des habitudes, et qu’en librairie, comme en tout autre commerce, les objets d’ancienne fabrique ont pour longtemps un débit assuré, il n’est peut-être pas inutile d’attaquer de front la fausse science, même lorsque la véritable s’élève et commence à rallier autour d’elle les penseurs et les esprits droits.
[2] Dans l’énumération des travaux qui ont marqué le commencement de la réforme historique, il serait injuste de ne pas citer deux Mémoires de M. Naudet, de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, sur l’état social de la Gaule dans les siècles qui suivirent la conquête. Ces morceaux, très-étendus, se distinguent par une critique à la fois plus ferme et plus large que celle des savants du siècle dernier, par une rare intelligence de l’époque et par l’absence de toute préoccupation politique.
Il ne faut pas se dissimuler que, pour ce qui regarde la partie de l’histoire de France antérieure au dix-septième siècle, la conviction publique, si je puis m’exprimer ainsi, a besoin d’être renouvelée à fond. Les différentes opinions dont elle se compose sont ou radicalement fausses ou entachées de quelques faussetés. Par exemple, est-il un axiome géométrique plus généralement admis que ces deux propositions : Clovis a fondé la monarchie française ; Louis le Gros a affranchi les communes ? Pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent se soutenir en présence des faits tels qu’ils ressortent des témoignages contemporains. Mais ce qui est imprimé dans tant de livres, ce que tant de professeurs enseignent, ce que tant de disciples répètent, obtient force de loi et prévaut contre les faits eux-mêmes. Instruit de ce qu’il m’en a coûté de peine pour refaire, seul et sans guide, mon éducation historique, je me propose de faciliter ce travail à ceux qui voudront l’entreprendre et remplacer par un peu de vrai les niaiseries du collége[3] et les préjugés du monde. A ces préjugés, nés du défaut d’études fortes et consciencieuses, j’oppose les textes originaux et cette expérience de la vie politique qui est un des priviléges de notre époque si remplie de grands événements. Que tout homme de sens, au lieu de se payer des abstractions monarchiques ou républicaines des écrivains de l’ancien régime, recueille ses propres souvenirs et s’en serve pour contrôler ce qu’il a lu ou entendu dire sur les événements d’autrefois, il ne tardera pas à sentir quelque chose de vivant sous la poussière du temps passé. Car il n’est personne parmi nous, hommes du dix-neuvième siècle, qui n’en sache plus que Velly ou Mably, plus que Voltaire lui-même, sur les rébellions et les conquêtes, le démembrement des empires, la chute et la restauration des dynasties, les révolutions démocratiques et les réactions en sens contraire.
[3] Cette expression, malheureusement juste pour le temps où les hommes de mon âge ont fait leurs premières études, ne s’applique point à l’enseignement actuel.
Il me reste à parler de la méthode que j’ai suivie dans la composition de ces Lettres. La plupart sont des dissertations entremêlées de récits et de fragments des historiens originaux. Tel événement particulier dont le caractère fut longtemps méconnu, présenté sous son véritable aspect, peut éclairer d’un jour nouveau l’histoire de plusieurs siècles. Aussi ai-je préféré ce genre de preuve à tout autre, lorsqu’il m’a été possible d’y recourir. Dans les matières historiques la méthode d’exposition est toujours la plus sûre, et ce n’est pas sans danger pour la vérité qu’on y introduit les subtilités de l’argumentation logique. C’est pour me conformer à ce principe que j’ai insisté avec tant de détails sur l’histoire politique de quelques villes de France. Je voulais mettre en évidence le caractère démocratique de l’établissement des communes, et j’ai pensé que j’y réussirais mieux en quittant la dissertation pour le récit, en m’effaçant moi-même et en laissant parler les faits. L’insurrection de Laon et les guerres civiles de Reims, naïvement racontées, en diront plus qu’une théorie savante sur l’origine de ce tiers état, que bien des gens croient sorti de dessous terre en 1789. Si, durant deux siècles, préférant la paix à tout autre bien, il a semblé dormir et s’est fait oublier, son entrée sur le théâtre des événements politiques rappelle les scènes d’énergie, de patriotisme et de violence où il s’est signalé de nos jours. Peut-être l’histoire n’a-t-elle rien à faire dans le débat des opinions et la lutte des intérêts modernes ; mais si l’on persiste à l’y introduire, comme on le fait journellement, on peut en tirer une grande leçon : c’est qu’en France personne n’est l’affranchi de personne, qu’il n’y a point chez nous de droit de fraîche date, et que la génération présente doit tous les siens au courage des générations qui l’ont précédée.
AVERTISSEMENT
POUR LA SECONDE ÉDITION[4]
[4] Publiée en 1828, un an après la première.
Les nombreux changements faits à cette seconde édition rendent inexact sur plusieurs points l’avant-propos qu’on vient de lire. Les dix Lettres de 1820 ont été en partie remplacées, en partie retravaillées, pour le fond et pour la forme. Si j’ai conservé ici la préface de la première édition, c’est afin qu’elle puisse servir d’apologie pour ce qu’on trouvera de décousu dans un ouvrage tant de fois remanié, et aussi pour ne point effacer tout vestige de mes travaux de jeunesse, tout souvenir d’un temps qui me devient plus cher à mesure que les années et la maladie m’en éloignent. Je ne détaillerai point les corrections et additions qui distinguent cette édition de la précédente ; je laisse à mes lecteurs le soin d’en juger l’à-propos. Je m’étendrai seulement sur un point qui, tantôt par de bonnes raisons, tantôt par des raisons que je ne puis admettre, a été fort controversé : c’est la rectification des noms franks, d’après l’orthographe teutonique.
L’idée de rendre aux noms d’hommes qui remplissent les premières époques de notre histoire leur véritable physionomie n’est pas nouvelle. Lorsqu’au seizième siècle des savants laborieux s’appliquèrent à débrouiller le chaos de nos anciennes annales, la distinction entre ce qu’il y a de germanique et ce qu’il y a de romain dans l’histoire de France les frappa d’abord. Ils reconnurent que Clovis, Clotaire, Louis, Charles, etc., n’étaient pas des noms français, et ils les restituèrent, mais avec peu de bonheur, en se servant de la langue allemande, telle qu’on la parlait de leur temps. C’est ce que fit entre autres le greffier Du Tillet, critique habile, esprit juste et consciencieux. Cette réforme toute savante pénétra peu dans le public, mais il se trouva d’honnêtes écrivains qui se révoltèrent contre elle au nom de l’honneur français. Ils soutinrent avec indignation que jamais roi de France n’avait parlé allemand, ni porté un nom allemand ; que tous, depuis Pharamond, étaient Français, vraiment Français de langage comme de cœur. On ne saurait cependant attribuer à ce vigoureux élan de nationalité le peu de crédit qu’obtinrent les germanismes de Du Tillet. Ils ne passèrent point dans l’histoire écrite sous une forme narrative, parce que ce genre de littérature, abandonné des savants, tomba entre les mains d’hommes sans études spéciales, qui ne comprenaient de l’histoire de France que ce qui ressemblait à leur temps. Ne se rendant point compte de la différence des époques, ils n’ont rien fait pour la marquer ; et, faute de précautions à cet égard, ils laissent croire au lecteur que les rois des deux premières races parlaient, à peu de chose près, la langue du sire de Joinville.
Lorsqu’il y a dix ans je me livrai, pour la première fois, au travail de collationner la version moderne de notre histoire avec les monuments et les récits originaux, la pensée de rendre à la Germanie ce qui lui appartenait s’empara de moi sur-le-champ, et je me mis à suivre ce projet avec zèle et ténacité, feuilletant les glossaires, comparant ensemble les différentes orthographes, tâchant de retrouver le son primitif et la véritable signification des noms franks. J’avoue que mes tentatives, à cet égard, eurent quelque chose d’outré, et se ressentirent un peu de l’ardeur révolutionnaire qui marque les premiers pas de toute réforme en quelque genre que ce soit. J’eus la prétention de restituer tous les noms originairement tudesques, d’après une règle commune, et de faire accorder ensemble le son et l’orthographe : c’était une chose impossible ; et après beaucoup d’essais, faits avec intrépidité, je reculai, non devant la crainte de dérouter le public, car toute nouveauté le déroute pour un moment, mais devant celle de falsifier les noms mêmes que je prétendais rétablir.
En effet, dans tous ces noms, les voyelles intermédiaires, qui successivement ont disparu ou se sont résolues en e muets, devaient être prononcées d’une manière distincte, à l’époque de la conquête. Le plus sûr est donc de se conformer à l’orthographe latine des contemporains, mais avec discernement et non comme l’ont fait les anciens traducteurs français des chroniques du sixième, du septième et du huitième siècle. Il faut surtout que les lettres qui, dans notre langage actuel, ont un son étranger à celui des langues germaniques, soient remplacées, ou jointes à d’autres lettres qui en corrigent le défaut. Je vais énoncer quelques règles d’orthographe auxquelles je me suis conformé dans cette nouvelle édition, et qui, appliquées aux noms d’hommes et de femmes de la période franke, leur rendraient, autant qu’il est possible, leur aspect original.
1o La lettre c, à cause de son double son, doit être remplacée par un k. A la fin des mots, quoique cela ne soit plus nécessaire, on la remplacera de même, pour ne point changer l’orthographe et retrouver dans tous les noms les syllabes composantes : Rikimer, Rekeswind, Rekkared, Theodorik, Alarik, etc.
2o Ch, à cause du son qu’on lui donne en français, doit être remplacé par h, lorsqu’il se trouve devant une voyelle : Hilderik, Hildebert, Haribert. Quelquefois cependant on devra lui substituer le kh : Rikhild, Rikhard, Burkhart ; ou le k simple : Kunibert, Godeskalk, Erkinoald, Arkinbald. On pourra le conserver, comme signe d’aspiration, devant les consonnes l et r au commencement des mots : Chlodowig, Chlodomir, Chlotilde, Chramn ; à moins qu’on n’ait la hardiesse d’écrire comme les Franks : Hlodowig, Hlodomir, Hlotilde, Hramn.
3o Le g devant l’e et l’i doit, pour retrouver son ancienne prononciation, être remplacé par gh : Sighebert, Sighiwald, Sighismond, Maghinard, Raghenfred, Enghilbert, Ghisele, Ansberghe.
4o L’u, voyelle ou consonne, suivi d’un i, d’un e ou d’un a, doit être remplacé par le w : Chlodowig, Merowig, Heriwig, Folkwin, Rikwin, Galeswinthe, Chlotswinde. L’o devant l’e et l’i doit quelquefois subir la même permutation : Audwin, Theodwin.
5o On doit conserver la syllabe bald et ne pas la remplacer par baud : Théodebald, Gondebald, Baldrik, Baldwin, etc.
6o Afin de maintenir l’analogie de composition dans tous les noms terminés par ild, on placera un h devant l’i, quand bien même cette lettre serait omise dans le texte latin : Chlothilde, Nanthilde, Bathilde, etc. A la rigueur on pourrait se dispenser de cette règle ; mais, de même qu’on ne dit plus Mahaut pour Mathilde, il faut renoncer à écrire Brunehaut pour Brunehilde.
7o Enfin l’on doit supprimer la terminaison aire, qui est antigermanique, et la remplacer par her : Chlother, Lother, Raghenher, Fredegher.
En réformant, d’après ces règles, tous les noms tudesques d’origine, qui se présentent dans notre histoire jusqu’aux derniers temps de la seconde race, on est sûr de conserver à ces noms leur véritable physionomie, sans trop s’écarter de l’usage reçu. Dans presque tous les cas, malgré le changement de quelques lettres, la prononciation demeure la même, et l’impression d’étrangeté a lieu simplement pour la vue. Parmi les noms des rois il n’y en a guère que deux qui éprouvent une altération sensible ; mais quelle raison y a-t-il de tenir à Clovis et à Mérovée, et de donner à des noms propres, terminés par le même composant, des désinences si différentes ? Plus conséquents, les vieux auteurs des chroniques de Saint-Denis ont écrit Clodovée et Mérovée. De bonne foi, quel est le lecteur du dix-neuvième siècle qui se croira dépaysé en lisant, sur la liste des rois de France, Merowig et Chlodowig, et quelle oreille est assez difficile pour trouver que ces deux noms ne sonnent pas bien, même en poésie ?
LETTRES
SUR
L’HISTOIRE DE FRANCE
LETTRE PREMIÈRE
Sur les besoins d’une Histoire de France et le principal défaut de celles qui existent.
Dans ce temps de passions politiques, où il est si difficile, lorsqu’on se sent quelque activité d’esprit, de se dérober à l’agitation générale, je crois avoir trouvé un moyen de repos dans l’étude sérieuse de l’histoire[5]. Ce n’est pas que la vue du passé et l’expérience des siècles me fassent renoncer à mes premiers désirs de liberté, comme à des illusions de jeunesse ; au contraire, je m’y attache de plus en plus : j’aime toujours la liberté, mais d’une affection moins impatiente. Je me dis qu’à toutes les époques et dans tous les pays il s’est rencontré beaucoup d’hommes qui, dans une situation et avec des opinions différentes des miennes, ont ressenti le même besoin que moi ; mais que la plupart sont morts avant d’avoir vu se réaliser ce qu’ils anticipaient en idée. Le travail de ce monde s’accomplit lentement ; et chaque génération qui passe ne fait guère que laisser une pierre pour la construction de l’édifice que rêvent les esprits ardents. Cette conviction, plutôt grave que triste, n’affaiblit point pour les individus le devoir de marcher droit à travers les séductions de l’intérêt et de la vanité, ni pour les peuples celui de maintenir leur dignité nationale ; car s’il n’y a que du malheur à être opprimé par la force des circonstances, il y a de la honte à se montrer servile.
[5] Ceci a été écrit en 1827.
Je ne sais si je me trompe, mais je crois que notre patriotisme gagnerait beaucoup en pureté et en fermeté, si la connaissance de l’histoire, et surtout de l’histoire de France, se répandait plus généralement chez nous, et devenait en quelque sorte populaire. En promenant nos regards sur cette longue carrière ouverte depuis tant de siècles, où nous suivons nos pères, où nous précédons nos enfants, nous nous détacherions des querelles du moment, des regrets d’ambition ou de parti, des petites craintes et des petites espérances. Nous aurions plus de sécurité, plus de confiance dans l’avenir, si nous savions tous que, dans les temps les plus difficiles, jamais la justice, la liberté même, n’ont manqué de défenseurs dans ce pays. L’esprit d’indépendance est empreint dans notre histoire aussi fortement que dans celle d’aucun autre peuple ancien ou moderne. Nos aïeux l’ont comprise, ils l’ont voulue, non moins fermement que nous ; et, s’ils ne nous l’ont pas léguée pleine et entière, ce fut la faute des choses humaines et non la leur, car ils ont surmonté plus d’obstacles que nous n’en rencontrerons jamais.
Mais existe-t-il une histoire de France qui reproduise avec fidélité les idées, les sentiments, les mœurs des hommes qui nous ont transmis le nom que nous portons, et dont la destinée a préparé la nôtre ? Je ne le pense pas. L’étude de nos antiquités m’a prouvé tout le contraire. Et ce défaut d’une histoire nationale a contribué peut-être à prolonger l’incertitude des opinions et l’irritation des esprits. La vraie histoire nationale, celle qui mériterait de devenir populaire, est encore ensevelie dans la poussière des chroniques contemporaines : personne ne songe à l’en tirer ; et l’on réimprime encore les compilations inexactes, sans vérité et sans couleur, que, faute de mieux, nous décorons du titre d’Histoire de France. Dans ces récits vaguement pompeux, où un petit nombre de personnages privilégiés occupent seuls la scène historique, et où la masse entière de la nation disparaît derrière les manteaux de cour, nous ne trouvons ni une instruction grave, ni des leçons qui s’adressent à nous, ni cet intérêt de sympathie qui attache en général les hommes au sort de qui leur ressemble. Nos provinces, nos villes, tout ce que chacun de nous comprend dans ses affections sous le nom de patrie devrait nous être représenté à chaque siècle de son existence ; et, au lieu de cela, nous ne rencontrons que les annales domestiques de la famille régnante, des naissances, des mariages, des décès, des intrigues de palais, des guerres qui se ressemblent toutes, et dont le détail, toujours mal circonstancié, est dépourvu de mouvement et de caractère pittoresque.
Je ne doute pas que beaucoup de personnes ne commencent à sentir les vices de la méthode suivie par nos historiens modernes, qui, s’imaginant que l’histoire était toute trouvée, s’en sont tenus, pour le fond, à ce qu’avait dit leur prédécesseur immédiat, cherchant seulement à le surpasser, comme écrivain, par l’éclat et la pureté du style. Je crois que les premiers qui oseront changer de route et remonter, pour devenir historiens, aux sources mêmes de l’histoire, trouveront le public disposé à les encourager et à les suivre. Mais le travail de rassembler en un seul corps de récit tous les détails épars ou inconnus de notre histoire originale sera long et difficile ; il exigera de grandes forces, une sagacité rare, et je dois me hâter de dire que je n’ai point la présomption de l’entreprendre. Entraîné vers les études historiques par un attrait irrésistible, je me garderais de prendre l’ardeur de mes goûts pour un signe de talent. Je sens en moi la conviction profonde que nous ne possédons pas encore une véritable histoire de France, et j’aspire seulement à faire partager ma conviction au public, persuadé que de cette vaste réunion, où se rencontrent tant d’esprits justes et actifs, il sortira bientôt quelqu’un digne de remplir la haute tâche d’historien de notre pays. Mais quiconque y voudra parvenir devra bien s’éprouver d’avance. Ce ne serait point assez d’être capable de cette admiration commune pour ce qu’on appelle les héros ; il faudrait une plus large manière de sentir et de juger ; l’amour des hommes comme hommes, abstraction faite de leur renommée ou de leur situation sociale ; une sensibilité assez vive pour s’attacher à la destinée de toute une nation et la suivre à travers les siècles, comme on suit les pas d’un ami dans un voyage périlleux.
Ce sentiment, qui est l’âme de l’histoire, a manqué aux écrivains qui, jusqu’à ce jour, ont essayé de traiter la nôtre : ils n’ont rien eu de cette vive sympathie qui s’adresse aux masses d’hommes, qui embrasse en quelque sorte des populations tout entières. Leur prédilection marquée pour certains personnages historiques, pour certaines existences, certaines classes, ôte à leurs récits la vraie teinte nationale : nous n’y retrouvons point nos ancêtres, sans distinction de rang ou d’origine. Et à Dieu ne plaise que je demande à l’histoire de France de dresser la généalogie de chaque famille : ce que je lui demande, c’est de rechercher la racine des intérêts, des passions, des opinions qui nous agitent, nous rapprochent ou nous divisent, d’épier et de suivre dans le passé la trace de ces émotions irrésistibles qui entraînent chacun de nous dans nos divers partis politiques, élèvent nos esprits ou les égarent. Dans tout ce que nous voyons depuis un demi-siècle, il n’y a rien d’entièrement nouveau ; et, de même que nous pouvons nous rattacher, par les noms et la descendance, aux Français qui ont vécu avant le dix-huitième siècle, nous nous rattacherions également à eux par nos idées, nos espérances, nos désirs, si leurs pensées et leurs actions nous étaient fidèlement reproduites.
Nous avons été précédés de loin, dans la recherche des libertés publiques, par ces bourgeois du moyen âge qui relevèrent, il y a six cents ans, les murs et la civilisation des antiques cités municipales. Croyons qu’ils ont valu quelque chose, et que la partie la plus nombreuse et la plus oubliée de la nation mérite de revivre dans l’histoire. Il ne faut pas s’imaginer que la classe moyenne ou les classes populaires soient nées d’hier pour le patriotisme et l’énergie. Si l’on n’ose avouer ce qu’il y eut de grand et de généreux dans les insurrections qui, du onzième au treizième siècle, couvrirent la France de communes, dans les entreprises libérales du tiers état au quatorzième siècle et jusque dans les émeutes du quinzième, qu’on choisisse une époque, non plus de guerre intestine, mais d’invasion étrangère, et l’on verra qu’en fait de dévouement et d’enthousiasme le dernier ordre de la nation n’est jamais resté en arrière. D’où vint le secours qui chassa les Anglais et releva le trône de Charles VII, lorsque tout paraissait perdu et que la bravoure et le talent militaire des Dunois et des Lahire ne servaient plus qu’à faire des retraites en bon ordre et sans trop de dommage ? n’est-ce pas d’un élan de fanatisme patriotique dans les rangs des pauvres soudoyés et de la milice des villes et des villages ? L’aspect religieux que revêtit cette glorieuse révolution n’en est que la forme : c’était le signe le plus énergique de l’inspiration populaire. Il faut lire, non dans les histoires classiques, mais dans les mémoires du temps, les traits naïfs, quoique bizarres, sous lesquels se présentait alors cette inspiration de la masse, toujours soudaine, rarement sage en apparence, mais à laquelle rien ne résiste[6].
[6] Voyez l’Histoire des ducs de Bourgogne par M. de Barante.
Le même concours de toutes les volontés nationales eut lieu, sans qu’on l’ait assez remarqué, sous le règne de Philippe-Auguste, lorsque la France se vit attaquée par la ligue formidable de l’empereur d’Allemagne, du roi d’Angleterre et du puissant comte de Flandre. Les chroniqueurs du treizième siècle n’oublient pas de dire que la fameuse bataille de Bouvines fut engagée par cent cinquante sergents à cheval de la vallée de Soissons, tous roturiers[7], et de montrer les légions des communes, la bannière de Saint-Denis en tête, allant se placer au premier rang : « Cependant retourna l’oriflamme Saint-Denis, et les légions des communes vinrent après, et spécialement les communes de Corbie, d’Amiens, d’Arras, de Beauvais, de Compiègne, et accoururent à la bataille du roi, là où elles voyaient l’enseigne royale au champ d’azur et aux fleurs de lis d’or… Les communes outre-passèrent toutes les batailles des chevaliers, et se mirent devant le roi encontre Othon et sa bataille ; quand Othon vit tels gens, si n’en fut pas moult joyeux[8]… »
[7] Guillelmus Armoricus, De Gestis Philippi Augusti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVII, p. 96.
… Quum sit pudor ultimus alto
Sanguine productum superari a plebis alumno.
(Ejusd. Philippidos, lib. XI, v. 84 ; ibid., p. 258.)
[8] Chronique de Saint-Denis ; Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. XVII, p. 409.
Ces simples phrases, qui n’ont été transcrites ni par Mézeray, ni par Velly, ni par Anquetil, en disent plus à la louange de la bourgeoisie du moyen âge, que de longues pages où seraient pompeusement et stérilement répétés les mots de peuple et de nation. Des écrivains philosophes ont retrouvé la nation française et même la nation souveraine jusque sous les règnes de Clovis et de Charlemagne ; mais il manque à ces œuvres si pleines d’intentions patriotiques la vérité des mœurs qui, en histoire, est la vie[9]. La noblesse, la royauté même, en dépit de la place d’honneur qu’elles occupent généralement dans nos annales, n’ont pas été à cet égard plus heureuses que le tiers état. A la peinture individuelle des personnages, à la représentation variée des caractères et des époques, on a substitué, pour les princes et les grands du temps passé, je ne sais quel type abstrait de dignité et d’héroïsme. Depuis Clovis jusqu’à Louis XVI, aucune figure de roi, dessinée dans nos histoires modernes, n’a ce qu’on peut appeler l’air de vie. Ce sont des ombres sans couleur, qu’on a peine à distinguer l’une de l’autre. Les grands princes, et surtout les bons princes, à quelque dynastie qu’ils appartiennent, sont loués dans des termes semblables. Quatre ou cinq à peine, qu’on sacrifie, et que le blâme dont on les charge sert du moins à caractériser, rompent seuls cette ennuyeuse monotonie. On dirait que c’est toujours le même homme, et que, par une sorte de métempsycose, la même âme, à chaque changement de règne, a passé d’un corps dans l’autre. Non-seulement on ne retrouve point cette diversité de naturels qui, sous mille formes et mille nuances, distinguent si nettement l’homme de l’homme ; mais les caractères politiques ne sont pas même classés d’après la différence des temps et les mœurs de chaque époque. Le roi purement germanique et le roi gallo-franc de la première race, le césar franco-tudesque de la seconde, le roi de l’Ile-de-France au temps de la grande féodalité, et, avec ces différents types, tous ceux qu’a revêtus l’autorité royale depuis la féodalité jusqu’à nos jours, sont confondus ensemble et altérés également.
[9] Ceci a trait au célèbre ouvrage de l’abbé de Mably, Observations sur l’histoire de France.
Il n’est qu’une seule voie pour sortir de ce chaos, le retour aux sources originales, dont les historiens en faveur depuis le commencement du dix-huitième siècle se sont de plus en plus écartés[10] : un changement total est indispensable dans la manière de présenter les moindres faits historiques. Il faut que la réforme descende des ouvrages scientifiques dans les compositions littéraires, des histoires dans les abrégés, des abrégés dans ces espèces de catéchismes qui servent à la première instruction. En fait d’ouvrages de ce dernier genre, ce qui a maintenant cours dans le public réunit d’ordinaire à la plus grande vérité chronologique la plus grande fausseté historique qu’il soit possible d’imaginer. Là se trouvent énoncées d’une manière brève et péremptoire, comme des axiomes mathématiques, toutes les erreurs contenues dans les gros livres ; et pour que le faux puisse, en quelque sorte, pénétrer par tous les sens, souvent de nombreuses gravures travestissent pour les yeux, sous le costume le plus bizarre, les principales scènes de l’histoire. Feuilletez le plus en vogue de ces petits ouvrages, si chers aux mères de famille, vous y verrez les Francs et les Gaulois se donnant la main en signe d’alliance pour l’expulsion des Romains, le sacre de Clovis à Reims, Charlemagne couvert de fleurs de lis, et Philippe-Auguste en armure d’acier, à la mode du seizième siècle, posant sa couronne sur un autel, le jour de la bataille de Bouvines.
[10] Je ne parle ici que des auteurs de compositions narratives ; les travaux d’histoire critique, et en particulier ceux des bénédictins, sont parfaitement hors de cause.
Je ne puis m’empêcher d’insister sur ce dernier trait, dont la popularité chez nous est une sorte de scandale historique. C’est sans doute une action très-édifiante que celle d’un roi qui offre publiquement sa couronne et son sceptre au plus digne ; mais il est extravagant de croire que de pareilles scènes aient jamais été jouées ailleurs que sur le théâtre. Et comme le moment est bien choisi pour cette exhibition en plein air de tous les ornements royaux ! c’est l’instant où l’armée française est attaquée à l’improviste ; et que cela est bien d’accord avec le caractère du roi Philippe, si habile, si positif et si prompt en affaires ! La première mention de cette bizarre anecdote se trouve dans une chronique contemporaine, il est vrai, mais écrite par un moine qui vivait hors du royaume de France, au fond des Vosges, sans communication directe ou indirecte avec les grands personnages de son temps. C’était un homme d’une imagination fantasque, ami du merveilleux, écoutant volontiers les récits extraordinaires et les transcrivant sans examen. Entre autres circonstances de la bataille de Bouvines, il raconte sérieusement que le porteur de l’oriflamme transperça le comte Férand d’outre en outre, de manière que l’étendard ressortit tout sanglant par derrière. Le reste du récit est à l’avenant : il est impossible d’y trouver un seul fait vrai ou probable ; et, pour en revenir à la fameuse scène de la couronne, voici les paroles du chroniqueur :
« Le roi de France, Philippe, ayant assemblé les barons et les chevaliers de son armée, debout sur une éminence, leur parla ainsi : « O vous, braves chevaliers, fleur de la France, vous me voyez portant la couronne du royaume ; mais je suis un homme comme vous ; et si vous ne souteniez cette couronne, je ne saurais la porter. Je suis roi. » Et alors, ôtant la couronne de sa tête, il la leur présenta en disant : « Or, je veux que vous soyez tous rois, et vraiment vous l’êtes ; car roi vient de régir, et, sans votre concours, seul je ne pourrais régir le royaume… Soyez donc gens de cœur, et combattez bien contre ces méchants. J’ordonne à tous vassaux et sergents, et cela sous peine de la corde (il avait fait d’avance élever plusieurs gibets), qu’aucun de vous ne se laisse tenter de prendre quoi que ce soit aux ennemis avant la fin de la bataille, si ce n’est des armes et des chevaux… » Et tous crièrent d’une seule voix et assurèrent qu’ils obéiraient de bon cœur à l’exhortation et à l’ordonnance du roi[11]. »
[11] « … Ego sum rex. » Et ita ablatam coronam de capite suo porrexit eis dicens : « Ecce volo vos omnes reges esse, et vere estis, quum rex dicatur a regendo ; nisi per vos, regnum solum regere non valerem. » (Richerii Senoniensis abbatiæ in Vosago Chronic., apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVIII, p. 690.)
On a peine à s’expliquer comment de ce fond burlesque ont pu sortir, sous la plume de nos historiens, les paroles héroïques que nous avons tous apprises par cœur, et, qui pis est, retenues sans concevoir la moindre défiance de leur authenticité. « Valeureux soldat (c’est le récit d’Anquetil), qui êtes près d’exposer votre vie pour la défense de cette couronne, si vous jugez qu’il y ait quelqu’un parmi vous qui en soit plus digne que moi, je la lui cède volontiers, pourvu que vous vous disposiez à la conserver entière et à ne la pas laisser démembrer. — Vive Philippe ! vive le roi Auguste ! s’écrie toute l’armée ; qu’il règne et que la couronne lui reste à jamais[12] !… » La version de l’abbé Velly est d’un style encore plus tragique : « On dit que quelques heures avant l’action, il mit une couronne d’or sur l’autel où l’on célébroit la messe pour l’armée, et que, la montrant à ses troupes, il leur dit : Généreux François, s’il est quelqu’un parmi vous que vous jugiez plus capable que moi de porter ce premier diadème du monde, je suis prêt à lui obéir ; mais si vous ne m’en croyez pas indigne, songez que vous avez à défendre aujourd’hui votre roi, vos familles, votre honneur ! » — « On ne lui répondit que par des acclamations et des cris de Vive Philippe ; qu’il demeure notre roi : nous mourrons pour sa défense et pour celle de l’État[13] ! »
[12] Anquetil, Hist. de France, continuée par M. de Norvins, 1839, t. I, p. 374.
[13] Velly, Hist. de France, Paris, 1770, in-4o, t. II, p. 227 et 228.
Interrogez maintenant le récit d’un témoin oculaire, chapelain du roi Philippe, homme du treizième siècle, qui n’avait pas, comme nos historiens modernes, traversé trois siècles de science et un siècle de philosophie, vous n’y trouverez rien de ce désintéressement de parade, ni de ces exclamations de loyauté niaise : tout est en action, comme dans une grande journée où personne n’a de temps à perdre. Le roi et l’armée sont à leur devoir ; ils prient et se battent : ce sont des hommes du moyen âge, mais ce sont des figures vivantes et non des masques de théâtre.
« On avança jusqu’à un pont, nommé le pont de Bovines, qui se trouve entre le lieu appelé Sanghin et la ville de Cisoing. Déjà la plus grande partie des troupes avait passé le pont, et le roi s’était désarmé ; mais il n’avait pas encore passé, comme le croyait l’ennemi, dont l’intention était d’attaquer aussitôt et de détruire tout ce qui resterait de l’autre côté du pont. Le roi, fatigué de la marche et du poids de ses armes, se reposait un peu, à l’ombre d’un frêne, près d’une église bâtie en l’honneur de saint Pierre, lorsque des gens, venus des derrières de l’armée, arrivèrent à grande course, et, criant de toutes leurs forces, annoncèrent que l’ennemi venait, que les arbalétriers et les sergents à pied et à cheval, qui étaient aux derniers rangs, ne pourraient soutenir l’attaque et se trouvaient en grand péril. Aussitôt le roi se leva, entra dans l’église, et, après une courte prière, il sortit, se fit armer et monta à cheval d’un air tout joyeux, comme s’il eût été convié à une noce ou à quelque fête. On criait de toutes parts dans la plaine : Aux armes, barons, aux armes ! Les trompettes sonnaient, et les corps de bataille qui avaient déjà passé le pont retournaient en arrière ; on rappela l’oriflamme de Saint-Denis, qui devait marcher en avant de toutes les autres bannières ; mais comme elle ne revenait pas assez vite, on ne l’attendit point. Le roi retourna des premiers à grande course de cheval, et se plaça au front de bataille, de sorte qu’il n’y avait personne entre lui et les ennemis.
« Ceux-ci, voyant le roi revenu, ce à quoi ils ne s’attendaient pas, parurent surpris et effrayés ; ils firent un mouvement, et se portant à droite du chemin où ils marchaient dans la direction de l’occident, ils s’étendirent sur la partie la plus élevée de la plaine, au nord de l’armée du roi, ayant ainsi devant les yeux le soleil, qui, ce jour-là, était chaud et ardent. Le roi forma ses lignes de bataille directement au midi de celle de l’ennemi, front à front, de manière que les Français avaient le soleil à dos. Les deux armées s’étendaient à droite et à gauche en égale dimension, et à peu de distance l’une de l’autre. Au centre et au premier front se tenait le roi Philippe, près duquel étaient rangés côte à côte Guillaume des Barres, la fleur des chevaliers ; Barthélemy de Roie, homme d’âge et d’expérience ; Gauthier le Jeune, sage, brave et de bon conseil ; Pierre Mauvoisin, Gérard Latruie, Étienne de Long-Champ, Guillaume de Mortemar, Jean de Rouvrai, Guillaume de Garlande, Henri, comte de Bar, jeune d’âge et vieux de courage, renommé pour sa prouesse et sa beauté ; enfin plusieurs autres qu’il serait trop long d’énumérer, tous gens de cœur et exercés au métier des armes ; pour cette raison ils avaient été spécialement commis à la garde du roi durant le combat. L’empereur Othon était de même placé au centre de son armée, où il avait élevé pour enseigne une haute perche dressée sur quatre roues et surmontée d’un aigle doré au-dessus d’une bande d’étoffe taillée en pointe. Au moment d’en venir aux mains, le roi adressa à ses barons et à toute l’armée ce bref et simple discours :
« En Dieu est placé tout notre espoir et notre confiance. Le roi Othon et tous ses gens sont excommuniés de la bouche de notre seigneur le pape ; ils sont les ennemis de la sainte Église et les destructeurs de ses biens ; les deniers dont se paye leur solde sont le fruit des larmes des pauvres, du pillage des clercs et des églises. Mais nous, nous sommes chrétiens, nous sommes en paix avec la sainte Église et en jouissance de sa communion : tout pécheurs que nous sommes, nous sommes unis à l’Église de Dieu, et défendons, selon notre pouvoir, les libertés du clergé. Ayons donc courage et confiance en la miséricorde de Dieu, qui, malgré nos péchés, nous donnera la victoire sur nos ennemis et les siens. »
« Quand le roi eut fini de parler, les chevaliers lui demandèrent sa bénédiction ; et, élevant la main, il pria Dieu de les bénir tous. Aussitôt les trompettes sonnèrent, et les Français commencèrent l’attaque vivement et hardiment. Alors se trouvaient derrière le roi, et assez près de lui, le chapelain qui a écrit ces choses, et un autre clerc. Au premier bruit des trompettes, ils entonnèrent ensemble le psaume : Béni soit le Seigneur mon Dieu, qui instruit mes mains au combat, et continuèrent jusqu’à la fin ; puis ils chantèrent : Que Dieu se lève, jusqu’à la fin ; puis : Seigneur, en ta vertu le roi se réjouira, jusqu’à la fin, aussi bien qu’ils purent, car les larmes leur coulaient des yeux, et leur chant était coupé de sanglots[14]… »
[14] Guillelmus Armoricus, De Gestis Philippi Augusti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVII, p. 94 et 95.
LETTRE II
Sur la fausse couleur donnée aux premiers temps de l’histoire de France et la fausseté de la méthode suivie par les historiens modernes.
Une grande cause d’erreur, pour les écrivains et pour les lecteurs de notre histoire, est son titre même, le nom d’histoire de France dont il conviendrait avant tout de bien se rendre compte. L’histoire de France, du cinquième siècle au dix-huitième, est-elle l’histoire d’un même peuple, ayant une origine commune, les mêmes mœurs, le même langage, les mêmes intérêts civils et politiques ? Il n’en est rien ; et la simple dénomination de Français, reportée, je ne dis pas au delà du Rhin, mais seulement au temps de la première race, produit un véritable anachronisme.
On peut pardonner au célèbre bénédictin dom Bouquet d’écrire par négligence, dans ses Tables chronologiques, des phrases telles que celles-ci : Les Français pillent les Gaules ; ils sont repoussés par l’empereur Julien. Son livre ne s’adresse qu’à des savants, et le texte latin, placé en regard, corrige à l’instant l’erreur. Mais cette erreur est d’une bien autre conséquence dans un ouvrage écrit pour le public et destiné à ceux qui veulent apprendre les premiers éléments de l’histoire nationale. Quel moyen un pauvre étudiant a-t-il de ne pas se créer les idées les plus fausses, quand il lit : Clodion le Chevelu, roi de France ; conversion de Clovis et des Français, etc. ? Le Germain Chlodio[15] n’a pas régné sur un seul département de la France actuelle, et, au temps de Chlodowig, que nous appelons Clovis, tous les habitants de notre territoire, moins quelques milliers de nouveaux venus, étaient chrétiens, et bons chrétiens.
[15] Ce nom, qu’on pourrait aussi écrire Chlodi, n’est autre chose que le diminutif familier d’un nom composé de deux syllabes, et commençant par le mot germanique hlod, qui signifiait illustre. L’n finale n’appartient point au nom originaire, mais à la déclinaison latine, dont elle marque les cas obliques.
Si notre histoire se termine par l’unité la plus complète de nation et de gouvernement, elle est loin de commencer de même. Il ne s’agit pas de réduire nos ancêtres à une seule race, ni même à deux, les Franks[16] et les Gaulois : il y a bien d’autres choses à distinguer. Le nom de Gaulois est vague ; il comprenait plusieurs populations différentes d’origine et de langage ; et quant aux Franks, ils ne sont pas la seule tribu germanique qui soit venue joindre à ces éléments divers un élément étranger. Avant qu’ils eussent conquis le nord de la Gaule, les Visigoths et les Burgondes en occupaient le sud et l’est. L’envahissement progressif des conquérants septentrionaux renversa le gouvernement romain et les autres gouvernements qui se partageaient le pays au cinquième siècle ; mais il ne détruisit pas les races d’hommes, et ne les fondit pas en une seule. Cette fusion fut lente ; elle fut l’œuvre des siècles ; elle commença, non à l’établissement, mais à la chute de la domination franke.
[16] Frank est le mot tudesque, le nom national des conquérants de la Gaule, articulé suivant leur idiome ; Franc est le mot français, le terme qui, dans notre vieille langue, exprimait la qualité d’homme libre, puissant, considérable ; d’un côté il y a une signification ethnographique, de l’autre une signification sociale correspondant à deux époques bien distinctes de notre histoire ; c’est cette diversité de sens que j’ai voulu marquer d’un signe matériel par la différence d’orthographe. — On disait au singulier Franko et au pluriel Frankon. Otfrid, poëte du neuvième siècle, écrit : Ther selbo Franko (ille ipse Francus), Frankon einon (Franci soli), Frankono thiote (Francorum populo).
Ainsi, il est absurde de donner pour base à une histoire de France la seule histoire du peuple frank. C’est mettre en oubli la mémoire du plus grand nombre de nos ancêtres, de ceux qui mériteraient peut-être à un plus juste titre notre vénération filiale. Le premier mérite d’une histoire nationale écrite pour un grand peuple serait de n’oublier personne, de ne sacrifier personne, de présenter sur chaque portion du territoire les hommes et les faits qui lui appartiennent. L’histoire de la contrée, de la province, de la ville natale, est la seule où notre âme s’attache par un intérêt patriotique ; les autres peuvent nous sembler curieuses, instructives, dignes d’admiration ; mais elles ne nous touchent point de cette manière. Or, comment veut-on qu’un Languedocien ou qu’un Provençal aime l’histoire des Franks et l’accepte comme histoire de son pays ? Les Franks n’eurent d’établissements fixes qu’au nord de la Loire ; et lorsqu’ils passaient leurs limites et descendaient vers le sud, ce n’était guère que pour piller et rançonner les habitants, auxquels ils donnaient le nom de Romains. Est-ce de l’histoire nationale pour un Breton que la biographie des descendants de Clovis ou de Charlemagne, lui dont les ancêtres, à l’époque de la première et de la seconde race, traitaient avec les Franks de peuple à peuple ? Du sixième au dixième siècle, et même dans les temps postérieurs, les héros du nord de la France furent des fléaux pour le midi.
Le Charles Martel de nos histoires, Karl le Marteau, comme l’appelaient les siens, d’un surnom emprunté au culte aboli du dieu Thor[17], fut le dévastateur, non le sauveur de l’Aquitaine et de la Provence. La manière dont les chroniques originales détaillent et circonstancient les exploits de ce chef de la seconde race, contraste singulièrement avec l’enthousiasme patriotique de nos historiens et de nos poëtes modernes. Voici quelques fragments de leur récit : (731) « Eudes, duc des Aquitains, s’étant écarté de la teneur des traités, le prince des Franks, Karl, en fut informé. Il fit marcher son armée, passa la Loire, mit en fuite le duc Eudes, et, enlevant un grand butin de ce pays, deux fois ravagé par ses troupes dans la même année, il retourna dans son propre pays… » — (735) « Le duc Eudes mourut : le prince Karl, en ayant reçu la nouvelle, prit conseil de ses chefs, et, passant encore une fois la Loire, il arriva jusqu’à la Garonne et se rendit maître de la ville de Bordeaux et du fort de Blaye ; il prit et subjugua tout ce pays, tant les villes que les campagnes et les lieux fortifiés… » — (736) « L’habile duc Karl, ayant fait marcher son armée, la dirigea vers le pays de Bourgogne. Il réduisit sous l’empire des Franks Lyon, cité de la Gaule, les principaux habitants et les magistrats de cette province. Il y établit des juges à lui, et de même jusqu’à Marseille et Arles. Emportant de grands trésors et beaucoup de butin, il retourna dans le royaume des Franks, siége de son autorité[18]… » — (737) « Karl renversa de fond en comble, murs et murailles, les fameuses villes de Nîmes, d’Agde et de Béziers ; il y fit mettre le feu et les incendia, ravagea les campagnes et les châteaux de ce pays[19]… » Je m’arrête à ce dernier trait, qu’aucune histoire de France n’a relevé, et dont l’admirable cirque de Nîmes atteste la vérité. Sous les arcades de ses immenses corridors, on peut suivre de l’œil, le long des voûtes, les sillons noirs qu’a tracés la flamme en glissant sur les pierres de taille qu’elle n’a pu ni ébranler ni dissoudre.
[17] Au rapport d’un historien du neuvième siècle, les Normands, qui étaient alors païens, donnaient le même surnom à Charlemagne. « Nam comperto Nordmanni quod ibidem esset, ut ipsi eum nuncupare solebant, Martellus Carolus… » (Monachi Sangallensis, De Reb. bellic. Caroli Magni, apud Script. rer. gallic. et francic., t. V, p. 130.) Ce nom, dans les anciennes langues du nord scandinave et teutonique, répondait à celui de foudre de guerre.
[18] Fredegarii Chron. continuat., pars II, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 454 et 455.
[19] … Urbes famosissimas Nemausum, Agatem ac Biterris, funditus muros et mœnia Carolus destruens, igne supposito concremavit, suburbana et castra illius regionis vastavit. (Ibid., p. 457.)
Le grand précepte qu’il faut donner aux historiens, c’est de distinguer au lieu de confondre ; car, à moins d’être varié, l’on n’est point vrai. Malheureusement les esprits médiocres ont le goût de l’uniformité ; l’uniformité est si commode ! Si elle fausse tout, du moins elle tranche tout, et avec elle aucun chemin n’est rude. De là vient que nos annalistes visent à l’unité historique ; il leur en faut une à tout prix ; ils s’attachent à un seul nom de peuple ; ils le suivent à travers les temps, et voilà pour eux le fil d’Ariane. Francia, ce mot, dans les cartes géographiques de l’Europe, au quatrième siècle, est inscrit au nord des embouchures du Rhin[20], et l’on s’autorise de cela pour placer en premier lieu tous les Français au delà du Rhin. Cette France d’outre-Rhin se remue, elle avance ; on marche avec elle. En 460, elle parvient au bord de la Somme ; en 493, elle touche à la Seine ; en 507, le chef de cette France germanique pénètre dans la Gaule méridionale jusqu’au pied des Pyrénées, non pour y fixer sa nation, mais pour enlever beaucoup de butin et installer quelques évêques. Après cette expédition, l’on a soin d’appliquer le nom de France à toute l’étendue de la Gaule, et ainsi se trouvent construites d’un seul coup la France actuelle et la monarchie française. Établie sur cette base, notre histoire se continue avec une simplicité parfaite par un catalogue biographique de rois ingénieusement numérotés, lorsqu’ils portent des noms semblables.
[20] Voyez l’ancien itinéraire désigné vulgairement sous le nom de Table de Peutinger.
Croiriez-vous qu’une si belle unité n’ait point paru assez complète ? Les Franks étaient un peuple mixte ; c’était une confédération d’hommes parlant tous à peu près la même langue, mais ayant des mœurs, des lois, des chefs à part. Nos historiens s’épouvantent à la vue de cette faible variété ; ils la nomment barbare et indéchiffrable. Tant qu’elle est devant eux, ils n’osent entrer en matière ; ils tournent autour des faits et ne se hasardent à les aborder franchement qu’à l’instant où un seul chef parvient à détruire ou à supplanter les autres. Mais ce n’est pas tout : l’unité d’empire semble encore vague et douteuse ; il faut l’unité absolue, la monarchie administrative ; et quand on ne la rencontre pas (ce qui est fort commun), on la suppose ; car en elle se trouve le dernier degré de la commodité historique. Ainsi, par une fausse assimilation des conquêtes des rois franks au gouvernement des rois de France, dès qu’on rencontre la même limite géographique, on croit voir la même existence nationale et la même forme de régime. Et cependant, entre l’époque de la fameuse cession de la Provence, confirmée par Justinien, et celle où les galères de Marseille arborèrent pour la première fois le pavillon aux trois fleurs de lis et prirent le nom de galères du roi, que de révolutions territoriales entre la Meuse et les deux mers ! Combien de fois la conquête n’a-t-elle pas rétrogradé du sud au nord et de l’ouest à l’est ! Combien de dominations locales se sont élevées et ont grandi, pour retomber ensuite dans le néant !
Ce serait une grave erreur de croire que tout le secret de ce grand mouvement fût dans les simples variations du système social et de la politique intérieure, et que, pour le bien décrire, il suffit d’avoir des notions justes sur les éléments constitutifs de la société civile et de l’administration des États. Dans la même enceinte territoriale, où une seule société vit aujourd’hui, s’agitaient, durant les siècles du moyen âge, plusieurs sociétés rivales ou ennemies l’une de l’autre. De tout autres lois que celles de nos révolutions modernes ont régi les révolutions qui changèrent l’état de la Gaule, du sixième au quinzième siècle. Durant cette longue période où la division par provinces fut une séparation politique plus ou moins complète, il s’est agi pour le territoire, qu’aujourd’hui nous appelons français, de ce dont il s’agit pour l’Europe entière, d’équilibre et de conquêtes, de guerre et de diplomatie. L’administration intérieure du royaume de France proprement dit n’est qu’un coin de ce vaste tableau.
Ces accessions territoriales, ces réunions à la couronne, comme on les appelle ordinairement, qui, depuis le douzième siècle jusqu’au seizième, sont les grands événements de notre histoire, il faut leur rendre leur véritable caractère, celui de conquête plus ou moins violente, plus ou moins habile, plus ou moins masquée par des raisons diplomatiques. Il ne faut pas que l’idée d’un droit universel préexistant, puisée dans des époques postérieures, leur donne un faux air de légalité ; on ne doit pas laisser croire que les habitants des provinces de l’ouest et du sud, comme Français de vieille date, soupiraient au douzième siècle après le gouvernement du roi de France, ou simplement reconnaissaient dans leurs gouvernements seigneuriaux la tache de l’usurpation. Ces gouvernements étaient nationaux pour eux ; et tout étranger qui s’avançait pour les renverser leur faisait violence à eux-mêmes ; quel que fût son titre et le prétexte de son entreprise, il se constituait leur ennemi.
Le temps a d’abord adouci, puis effacé les traces de cette hostilité primitive ; mais il faut la saisir au moment où elle existe, sous peine d’anéantir tout ce qu’il y a de vivant et de pittoresque dans l’histoire. Il faut que les bourgeois de Rouen, après la conquête, ou, si l’on veut, la confiscation de la Normandie par Philippe-Auguste, témoignent pour le roi de France cette haine implacable dont se plaignent les auteurs du temps[21], et que les Provençaux du treizième siècle soient joyeux de la captivité de saint Louis et de son frère, le duc d’Anjou ; car c’est un fait qu’à cette nouvelle, si accablante pour les vieux sujets du royaume, les Marseillais chantaient des Te Deum et remerciaient Dieu de les avoir délivrés du gouvernement des Sires. Ils employaient comme un terme de dérision contre les princes français ce mot étranger à leur langue[22].
Rotomagensis item communia, corde superbo,
Immortale gerens odium cum principe nostro…
(Guillelmi Britonis-Armorici, Philippidos, lib. VIII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVII, p. 213.)
[22] … Provinciales Francos habent odio inexorabili. (Matth. Paris, Historia Angliæ. Londini, 1640, t. II, p. 654.) — Raynouard, Choix des Poésies des troubadours, t. V, p. 277. — Gaufridi, Histoire de Provence, t. I, p. 140.
Si l’on veut que les habitants de la France entière, et non pas seulement ceux de l’Ile-de-France, retrouvent dans le passé leur histoire domestique, il faut que nos annales perdent leur unité factice et qu’elles embrassent dans leur variété les souvenirs de toutes les provinces de ce vaste pays, réuni seulement depuis deux siècles en un tout compacte et homogène. Bien avant la conquête germanique, plusieurs populations de races différentes habitaient le territoire des Gaules. Les Romains, quand ils l’envahirent, y trouvèrent trois peuples et trois langues[23]. Quels étaient ces peuples, et dans quelle relation d’origine et de parenté se trouvaient-ils à l’égard des habitants des autres contrées de l’Europe ? Y avait-il une race indigène, et dans quel ordre les autres races, émigrées d’ailleurs, étaient-elles venues se presser contre la première ? Quel a été, dans la succession des temps, le mouvement de dégradation des différences primitives de mœurs, de caractère et de langage ? En retrouve-t-on quelques vestiges dans les habitudes locales qui distinguent nos provinces, malgré la teinte d’uniformité répandue par la civilisation ? Les dialectes et les patois provinciaux, par les divers accidents de leur vocabulaire et de leur prononciation, ne semblent-ils pas révéler une antique diversité d’idiomes ? Enfin, cette inaptitude à prendre l’accent français, si opiniâtre chez nos compatriotes du midi, ne pourrait-elle pas servir à marquer la limite commune de deux races d’hommes anciennement distinctes ? Voilà des questions dont la portée est immense, et qui, introduites dans notre histoire à ses diverses périodes, en changeraient complétement l’aspect[24].
[23] Voyez, dans les Commentaires de César, la distinction qu’il établit entre les Belges, les Celtes et les Aquitains.
[24] Je ne sais si l’amitié m’abuse, mais je crois que la plupart de ces questions ont été résolues par mon frère Amédée Thierry, dans son Histoire des Gaulois.
LETTRE III
Sur l’Histoire de France de Velly.
Vous avez prononcé le nom de l’abbé Velly, célèbre dans le siècle dernier, comme le restaurateur de l’histoire de France, et dont l’ouvrage est loin d’avoir perdu son ancienne popularité. Je vous avoue qu’à l’idée de cette popularité, j’ai peine à me défendre d’une sorte de colère, et pourtant je devrais me calmer là-dessus ; car, faute de bons livres, le public est bien obligé de se contenter des mauvais. Dans son temps, c’est-à-dire en l’année 1755, l’abbé Velly crut de bonne foi travailler à une histoire nationale, raconter non-seulement la vie des rois, mais celle de toutes les classes du peuple, et présenter sous leur véritable jour l’état politique et social, les mœurs et les idées de chaque siècle. Il est curieux de vérifier la manière dont ce louable projet se trouva réalisé, à la grande satisfaction de tous les gens de goût, tant en France qu’à l’étranger ; car l’ouvrage de Velly fut traduit ou du moins abrégé en plusieurs langues, et il n’était bruit dans les journaux que de sa nouvelle manière d’écrire l’histoire.
J’ouvre le premier volume et je tombe sur un fait peu important en lui-même, mais empreint, dans les écrits originaux, d’une forte couleur locale, la déposition de Childéric ou Hilderik Ier. « Hilderik, dit Grégoire de Tours, régnant sur la nation des Franks, et se livrant à une extrême dissolution, se prit à abuser de leurs filles ; et eux, indignés de cela, le destituèrent de la royauté. Informé, en outre, qu’ils voulaient le mettre à mort, il partit et s’en alla en Thuringe[25]… » Ce récit est d’un écrivain qui vivait un siècle après l’événement. Voici maintenant les paroles de l’abbé Velly, qui se vante, dans sa préface, de puiser aux sources anciennes et de peindre exactement les mœurs, les usages et les coutumes : « Childéric fut un prince à grandes aventures… C’étoit l’homme le mieux fait de son royaume : il avoit de l’esprit, du courage ; mais né avec un cœur tendre, il s’abandonnoit trop à l’amour : ce fut la cause de sa perte. Les seigneurs françois, aussi sensibles à l’outrage que leurs femmes l’avoient été aux charmes de ce prince, se liguèrent pour le détrôner. Contraint de céder à leur fureur, il se retira en Allemagne[26]… »
[25] Childericus vero quum esset nimia in luxuria dissolutus, et regnaret super Francorum gentem, cœpit filias eorum stuprose detrahere. (Gregorii Turonensis Hist. Franc., lib. II, cap. XII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 168.)
[26] Velly, Histoire de France, Paris, 1770, in-4o, t. I, p. 10.
Je passe sur le séjour de huit ans que, selon l’heureuse expression de notre auteur, Childéric fit en Allemagne ; et, suivant encore Grégoire de Tours, j’arrive à son rappel par les Franks et à son mariage avec Basine, femme du roi des Thuringiens : « Revenu de Thuringe, il fut remis en possession de la royauté ; et pendant qu’il régnait, cette Basine dont nous avons parlé ci-dessus, ayant quitté son mari, vint trouver Hilderik. Celui-ci lui demandant avec curiosité pourquoi elle était venue vers lui d’un pays si éloigné, on rapporte qu’elle répondit : « J’ai reconnu tes mérites et ton grand courage, et c’est pour cela que je suis venue, afin d’habiter avec toi, car il faut que tu saches que si, dans les pays d’outre-mer, j’avais connu quelqu’un plus capable et plus brave que toi, j’aurais été de même le chercher et cohabiter avec lui[27]. » Le roi, tout joyeux, s’unit à elle en mariage. »
[27] « … Nam noveris, si in transmarinis partibus aliquem cognovissem utiliorem te, expetissem utique cohabitationem ejus. » (Greg. Turon. Hist. Franc., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, cap. XII, p. 168.)
Voyons maintenant comment l’historien moderne a conservé, ainsi qu’il le devait, cet accent de naïveté grossière, indice de l’état de barbarie. « … Le prince légitime se remit en possession du trône, d’où ses galanteries l’avoient précipité. Cet événement merveilleux est suivi d’un autre aussi remarquable par sa singularité. La reine de Thuringe, comme une autre Hélène, quitte le roi son mari pour suivre ce nouveau Pâris. Si je connoissois, lui dit-elle, un plus grand héros, ou un plus galant homme que vous, j’irois le chercher jusqu’aux extrémités de la terre. Basine étoit belle ; elle avoit de l’esprit : Childéric, trop sensible à ce double avantage de la nature, l’épousa au grand scandale des gens de bien, qui réclamèrent en vain les droits sacrés de l’hyménée, et les loix inviolables de l’amitié[28]. »
[28] Velly, Histoire de France, t. I, p. 11.
Cette simple comparaison peut donner la mesure de l’intelligence historique du célèbre abbé Velly. Son continuateur Villaret, parlant de lui dans une préface, dit qu’il a su rendre fort agréable le chaos de nos premières dynasties. Villaret a raison : l’abbé Velly est surtout agréable. On peut l’appeler historien plaisant, galant, de bon ton ; mais lui donner de nos jours le titre d’historien national, cela est tout à fait impossible. Son plus grand soin est d’effacer partout la couleur populaire pour y substituer l’air de cour, et d’étendre avec art le vernis des grâces modernes sur la rudesse du vieux temps. S’agit-il d’exprimer la distinction que la conquête des Barbares établissait entre eux et les vaincus, distinction grave et triste par laquelle la vie d’un indigène n’était estimée, d’après le taux des amendes, qu’à la moitié du prix mis à celle de l’étranger[29], ce sont de pures préférences de cour ; les faveurs de nos rois s’adressent surtout aux vainqueurs. S’agit-il de présenter le tableau de ces grandes assemblées où tous les hommes de race germanique se rendaient en armes, où chacun était consulté depuis le premier jusqu’au dernier, l’abbé Velly nous parle d’une espèce de parlement ambulatoire et des cours plénières, qui étaient (après la chasse) une partie des amusements de nos rois. « Nos rois, ajoute l’aimable abbé, ne se trouvèrent bientôt plus en état de donner ces superbes fêtes… On peut dire que le règne des Carlovingiens fut celui des cours plénières… Il y eut cependant toujours des fêtes à la cour ; mais avec plus de galanteries, plus de politesse, plus de goût, on n’y retrouva ni cette grandeur, ni cette richesse, ni cette majesté[30]… »
[29] Si quis ingenuus Franco aut barbarum, aut hominem qui Salica lege vivit, occiderit, VIIIM den., qui faciunt sol. CC, culpabilis judicetur… Si quis Romanus homo possessor, id est, qui res in pago ubi remanet proprias possidet, occisus fuerit, is qui eum occidisse convincitur, IIIIM den., qui faciunt sol. C, culp. jud. (Lex Salica, tit. XLIV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 147 et 148.) — D’après la nouvelle évaluation donnée par M. Guérard, dans son Mémoire sur le système monétaire des Franks sous les deux premières races (Revue de la numismatique française, numéros de novembre et de décembre 1837), le sol d’or, dont la valeur réelle était de 9 fr. 28 cent., équivalait à 99 fr. 33 cent. de notre monnaie actuelle. A tous les degrés de condition sociale, l’homme de race barbare était toujours estimé au double du Gaulois. Le meurtre d’un Frank au service du roi coûtait 600 sols d’or (valeur intrinsèque : 3,768 fr., valeur relative : 59,718 fr. d’amende) ; celui d’un Gaulois dans la même position, 300 (valeur intrinsèque : 1,884 fr., valeur relative : 29,859 fr.) ; celui d’un Gaulois, tributaire ou fermier, se payait 45 sols (valeur intrinsèque : 417 fr. 60 cent., valeur relative : 4,478 fr. 85 cent.), amende égale à celle que la loi des Franks exigeait pour le vol d’un taureau.
[30] Velly, Histoire de France, t. I, p. 206 et 207, passim.
De bonne foi, est-il possible d’entasser plus d’extravagances ? Ne croirait-on pas lire une page du roman de Cyrus, ou quelqu’un de ces contes de rois et de reines dont on amuse les petits enfants ? Et quelle histoire est ainsi déguisée sous des formes faussement frivoles ? C’est celle des plus fougueux ennemis qu’ait eus la domination romaine, de ceux qui, dans leurs invasions multipliées, mêlaient à l’ardeur du pillage une sorte de haine fanatique ; qui, jusque dans les préambules de leurs lois, plaçaient des chants de triomphe pour eux et des injures pour les vaincus ; qui, lorsque leur roi hésitait à se mettre en marche pour une expédition qu’ils avaient résolue, le menaçaient de le déposer, l’injuriaient et le maltraitaient[31]. Voilà le peuple que Velly nous travestit en seigneurs français, en cour aussi galante que loyale.
[31] … Super eum inruunt, et scindentes tentorium ejus, ipsum quoque conviciis exasperantes, ac vi detrahentes, interficere voluerunt, si cum illis abire differret. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XIV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 210.)
A ces gracieusetés qui sont le propre de l’abbé Velly viennent se joindre toutes les bévues d’ignorance qui se sont propagées dans notre histoire depuis du Haillan jusqu’à Mézeray, et depuis Mézeray jusqu’à ce jour ; des discussions sérieuses sur les apanages des enfants de France, l’état des princesses filles et la garde-noble des reines au sixième siècle, sur les fiefs des Saliens et sur la manière dont Clovis remplissait les siéges épiscopaux qui venaient à vaquer en régale ; morceau précieux en ce qu’il prouve que l’historien connaissait à fond le style des arrêts et le vocabulaire de la grand’chambre. Si j’avais pu connaître et rencontrer l’abbé Velly, je lui aurais conseillé, aussi respectueusement que possible, d’échanger toutes ces belles connaissances contre l’intelligence d’une douzaine de mots germaniques. « Mais, m’aurait vivement répliqué quelque dame spirituelle du temps, est-ce que, pour écrire notre histoire, il ne suffit pas de savoir notre langue ? »
Sans doute, notre langue suffit pleinement pour écrire notre histoire d’aujourd’hui, mais non pour écrire avec intelligence notre histoire d’autrefois. Si l’on remonte jusqu’au règne de saint Louis, il faut connaître la langue de saint Louis, qui n’était pas tout à fait la nôtre ; si l’on remonte jusqu’au temps de Charlemagne, il faut connaître la langue de Charlemagne et de ses fils. Or, quelle était cette langue ? Voici ce que répondent les auteurs contemporains : « Il donna des noms aux mois dans son propre idiome ; car jusqu’à son temps les Franks les avaient désignés par des mots en partie latins, en partie barbares. Pareillement il inventa pour chacun des douze vents une dénomination particulière, tandis qu’auparavant on n’en distinguait pas plus de quatre. Les mois eurent les noms suivants : Janvier wintarmanoth, février hornung, mars lentzinmanoth, avril ostarmanoth, mai winnemanoth, juin brachmanoth, juillet henimanoth, août aranmanoth, septembre wintumanoth, octobre windumemanoth, novembre herbistmanoth, décembre heilagmanoth. Quant aux vents, il nomma celui d’est ostroniwint, celui du sud sundroni, celui du sud-est sundostroni[32], etc. » — « L’empereur (Louis le Débonnaire) sentant sa fin approcher, demanda qu’on le bénît, et qu’on fît sur lui toutes les cérémonies ordonnées pour le moment où l’âme sort du corps. Tandis que les évêques s’acquittaient de ce devoir, ainsi que plusieurs me l’ont rapporté, l’empereur ayant tourné la tête du côté gauche comme par un mouvement de colère, dit par deux fois avec autant de force qu’il le put : Huz ! huz ! ce qui signifie dehors ! dehors ! d’où il est clair qu’il avait aperçu l’esprit malin[33]… »
[32] Einhardi Vita Karoli Mag. Imp., cap. XXIX, apud Monumenta Germaniæ Historica, ed. H. Pertz, 1828, t. II, p. 458. Les noms des mois, que, selon la remarque de M. Guizot, on trouve en usage chez différents peuples germains avant le temps de Charlemagne, signifient : mois d’hiver, mois des cornes à boire (des festins), mois du printemps, mois de Pâques, mois d’amour, mois brillant, mois des foins, mois des moissons, mois des vents, mois des vendanges, mois d’automne, mois saint (à cause de la naissance du Sauveur).
[33] Vita Ludovici Pii Imp., apud Script. rer. gallic. et francic., t. VI, p. 125. Au lieu de huz ou usz, comme orthographiaient les Franks, les Allemands écrivent aujourd’hui aus.
Louis le Débonnaire n’est pas le dernier de nos rois qui ait parlé un langage entièrement étranger au nôtre. Dans la seconde moitié du neuvième siècle, la langue de la cour de France, sinon celle du pays, était purement tudesque. Enfin, une des singularités de ce temps, c’est qu’alors parler français signifiait parler la langue qu’aujourd’hui l’on parle en Allemagne, et que, pour désigner l’idiome dont notre langue actuelle est née, il fallait dire parler roman[34]. Mais vainement chercherait-on quelques traces de ces révolutions dans le récit de l’abbé Velly. Pour lui, depuis le cinquième siècle jusqu’au dix-huitième, ce sont toujours des Français, aimant la gloire et le plaisir, toujours des rois d’une piété éclairée et d’une bravoure chevaleresque. Il décrit les institutions politiques de la première et de la seconde race avec la langue du droit romain ou celle du droit féodal, et jamais il ne s’avise du moindre doute là-dessus. Il n’est pas vaincu par la difficulté ; il ne la soupçonne point, et marche d’un pas toujours ferme, à l’aide d’auteurs de seconde main et du tableau de la monarchie française présenté par l’Almanach royal.
[34] Voyez la traduction des Évangiles par le moine Otfrid, faite, selon lui, in Frenkisga zungun (Schilteri Thesaurus antiquitatum teutonicarum, 1727, t. I, p. 26 et 28), et les serments de Louis le Germanique et de Charles le Chauve, rapportés ci-après, Lettre [XI].
Un esprit capable de sentir la dignité de l’histoire de France ne l’eût pas défigurée de cette manière. Il eût peint nos aïeux tels qu’ils furent et non tels que nous sommes ; il eût présenté, sur ce vaste sol que nous foulons, toutes les races d’hommes qui s’y sont mêlées pour produire un jour la nôtre ; il eût signalé la diversité primitive de leurs mœurs et de leurs idées ; il l’eût suivie dans ses dégradations, et il en eût montré des vestiges au sein de l’uniformité moderne. Il eût empreint ses récits de la couleur particulière de chaque population et de chaque époque ; il eût été Frank en parlant des Franks, Romain en parlant des Romains[35] ; il eût campé en idée avec les conquérants au milieu des villes ruinées et des campagnes livrées au pillage ; il eût assisté au tirage des lots d’argent, de meubles, de vêtements, de terres, qui avait lieu partout où se portait le flot de l’invasion ; il eût vu les premières amitiés entre les vainqueurs et les vaincus se former au milieu de la licence de la vie barbare et de la ruine de tout frein social, par une émulation de rapine et de désordre ; il eût décrit la décadence graduelle de l’ancienne civilisation, l’oubli croissant des traditions légales, la perte des lumières, l’oppression des pauvres et des faibles, sans distinction de races, par les riches et les puissants. Ensuite, quand l’histoire aurait pris d’autres formes, il en aurait changé comme elle, dédaignant le parti commode d’arranger le passé comme le présent s’arrange, et de présenter les mêmes figures et les mêmes mœurs quatorze fois dans quatorze siècles.
[35] C’est le nom par lequel les conquérants de l’empire romain désignaient les habitants de leur province respective. Les Franks s’en servaient en Gaule, les Goths en Espagne, les Vandales en Afrique. On lui donnait pour corrélatif le nom de Barbares, qui, employé à désigner les vainqueurs et les maîtres du pays, perdait toute acception défavorable. Les lois de Theodorik, roi des Ostrogoths, portent qu’elles sont faites également pour les Barbares et les Romains. Dans l’histoire de Grégoire de Tours, lib. IV, des moines s’adressent ainsi à une troupe de Franks qui voulaient piller un couvent : « N’entrez pas, n’entrez pas ici, Barbares, car c’est le monastère du bienheureux Martin. »
LETTRE IV
Sur les Histoires de France de Mézeray, Daniel et Anquetil.
J’ai passé un peu brusquement de la critique des bases mêmes de notre histoire à des remarques particulières sur l’un de nos historiens modernes. Jetées comme en passant et sous une forme peut-être trop polémique, ces observations ont besoin d’être confirmées par un jugement plus calme. Je me propose en outre de les éclaircir par la comparaison de l’ouvrage qui en a fourni le sujet avec ceux du même genre que le public a également bien accueillis, et dont la réputation dure encore. Vous voyez que je veux parler des Histoires de Mézeray, de Daniel et d’Anquetil.
Quand Mézeray publia son Histoire, c’est-à-dire entre les années 1643 et 1650, il y avait dans le public français peu de science, mais une certaine force morale, résultat des guerres civiles qui remplirent la dernière moitié du seizième siècle et les premières années du dix-septième. Ce public, élevé dans des situations graves, ne pouvait plus se contenter de la lecture des Grandes Chroniques de France abrégées par maître Nicole Gilles, ou de pareilles compilations, demi-historiques, demi-romanesques[36] : il lui fallait, non plus de saints miracles ou des aventures chevaleresques, mais des événements nationaux, et la peinture de cette antique et fatale discorde de la puissance et du bon droit. Mézeray voulut répondre à ce nouveau besoin : il fit de l’histoire une tribune pour plaider la cause du parti politique, toujours le meilleur et le plus malheureux. Il entreprit, comme il le dit lui-même, de faire souvenir aux hommes des droits anciens et naturels contre lesquels il n’y a point de prescription… Il se piqua d’aimer les vérités qui déplaisent aux grands, et d’avoir la force de les dire : il ne visa point à la profondeur ni même à l’exactitude historique ; son siècle n’exigeait pas de lui ces qualités dont il était mauvais juge. Aussi notre historien confesse-t-il naïvement que l’étude des sources lui aurait donné trop de fatigue pour peu de gloire[37]. Le goût du public fut sa seule règle, et il ne chercha point à dépasser la portée commune des esprits pour lesquels il travaillait. Plutôt moraliste qu’historien, il parsema de réflexions énergiques des récits légers et souvent faux. La masse du public, malgré la cour qui le détestait, malgré le ministre Colbert qui lui ôta sa pension, fit à Mézeray une renommée qui n’a point encore péri.
[36] Voyez la [lettre suivante].
[37] « Il n’a fait souvent que copier nos auteurs modernes ; et si l’on examine les sources où il a puisé, on y reconnoîtra jusqu’aux fautes des auteurs qu’il a suivis ; c’est ce qui l’a mis hors d’état de citer en marge les garans de ce qu’il avance, et de suivre en cela l’exemple de Vignier et Dupleix. S’il se rencontre avec les anciens, ce n’est pas qu’il les ait consultés ; car il s’est vanté, devant M. du Cange, qu’il ne les avoit jamais lus. » (Vie de Mézeray, par le P. Le Long, Biblioth. hist. de la France, t. III, à la fin, Mémoires historiques sur plusieurs historiens de France, p. LXXXV.)
Après les travaux des Valois, des du Cange, des Mabillon et des autres savants qui s’élevèrent en foule dans la dernière moitié du dix-septième siècle, le crédit d’un historien qui regardait comme un soin superflu la précaution de citer les textes[38], dut sensiblement décroître. La science avait fait des progrès, et avec elle le goût du vrai et du solide. La franchise des maximes de Mézeray ne fut plus une excuse pour la frivolité de ses narrations ; on commençait à exiger d’un historien autre chose que de la probité et du courage. Mézeray conserva sa réputation d’honnête homme aux yeux de ceux qui avaient résisté aux séductions du grand règne ; mais, auprès de quiconque s’était éclairé par les recherches nouvelles, il perdit sa réputation d’historien.
[38] Voyez la préface de la grande Histoire de France, de Mézeray.
En l’année 1713, le P. Gabriel Daniel, jésuite, fit paraître une nouvelle Histoire de France, précédée de deux dissertations sur les premiers temps de cette histoire[39], et d’une préface sur la manière de la traiter. Daniel prononça d’un seul mot la condamnation de son prédécesseur : « Mézeray, dit-il, ignoroit ou négligeoit les sources. » Pour lui, sa prétention fut d’écrire d’après elles, de suivre les témoignages et de revêtir la couleur des historiens originaux. Le but principal de Daniel était l’exactitude historique, non pas cette exactitude vulgaire qui se borne à ne point déplacer les faits de leur vrai temps ou de leur vrai lieu, mais cette exactitude d’un ordre plus élevé, par laquelle l’aspect et le langage de chaque époque sont scrupuleusement reproduits. Il est le premier en France qui ait fait de ce talent de peindre la principale qualité de l’historien, et qui ait soupçonné les erreurs sans nombre où entraîne l’usage irréfléchi de la phraséologie des temps modernes[40].
[39] Dissertations sur les rois de France avant Clovis, et sur le mode de succession des trois races.
[40] Il se moque des auteurs qui, comme Varillas, donnent à Louis IX le titre de Majesté, lequel ne fut de mode que sous Louis XII ; qui parlent de colonels avant François Ier et de régiments avant Charles IX ; qui attribuent des armoiries aux rois de la première et de la seconde race.
Les convenances historiques étaient aux yeux de Daniel les seules qu’il dût rigoureusement observer. Aucune convenance sociale ne lui semblait digne de l’emporter sur elles. On peut voir la réponse dédaigneuse qu’il fit à une accusation de lèse-majesté, intentée contre lui dans un journal du temps, pour avoir, disait-on, retranché quatre rois à la première race, et soixante-neuf ans d’antiquité à la monarchie française[41]. Sans s’inquiéter s’il déplairait, et aussi sans affecter de déplaire, Daniel prouva que la royauté s’était transmise par élection durant un long espace de temps ; il attaqua les fausses généalogies qu’on avait forgées en faveur du chef de la troisième race[42]. Mais cet écrivain, qui avait assez de science pour éclaircir quelques points de notre histoire, n’en avait pas assez pour l’embrasser tout entière. Sa fermeté d’esprit ne se soutint pas ; elle s’affaiblit de plus en plus à mesure qu’il s’éloignait des époques anciennes, les seules sur lesquelles il eût véritablement travaillé. En présence de ce qu’il savait nettement, il était inaccessible aux influences de son siècle et de son état ; mais quand il vint à traiter les temps modernes, qu’il n’avait point étudiés avec le même intérêt scientifique, il se laissa surprendre par l’esprit de son ordre et les mœurs de son époque. Il prit parti dans ses narrations, et s’y montra intolérant et servile. Son premier succès avait révélé dans ses lecteurs la naissance de ce qu’on pourrait appeler le vrai sentiment de l’histoire ; sa chute, au bout d’un quart de siècle, prouva que la moralité du public l’emportait sur son goût pour la science.
[41] Voyez deux dissertations de l’abbé de Camps, dans le Mercure, juin et novembre 1720. (Biblioth. histor. du P. Le Long, art. 15913, 26895 et 26897.)
[42] Suivant ces fausses généalogies, la seconde race descendrait de la première par saint Arnulf, évêque de Metz, prétendu arrière-petit-fils de Clotaire Ier, et la troisième serait issue de la seconde par Childebrand, frère de Charles Martel.
Le P. Daniel a le premier enseigné la vraie méthode de l’histoire de France, bien qu’il ait manqué de force et de talent pour la mettre en pratique ; c’est une gloire qui lui appartient, et que néanmoins peu de personnes lui accordent. Entre ceux qui ont écrit après lui, bien peu se sont efforcés, je ne dis pas seulement d’acquérir une science égale à la sienne, mais même de profiter de l’exemple et des leçons que présente son livre. L’abbé Velly, qui a transcrit au sérieux quelques traits ironiquement cavaliers de la préface, les mots de nouveau Pâris, nouvelle Hélène, appliqués à Childéric et à Basine, commet des fautes que cette même préface avait signalées expressément. Par exemple, il conduit Clovis en Allemagne et en Bourgogne, et fait de Paris, au temps de Clodion, la capitale de l’empire français. La première qualité de l’historien, ce n’est pas la fidélité à tel ou tel principe moral, à telle ou telle opinion politique, c’est la fidélité à l’histoire elle-même. Or, si l’on peut refuser au P. Daniel l’âme et la dignité d’un citoyen, il faut reconnaître en lui le goût et le sentiment du vrai en matière de récit. Il faut surtout exiger qu’à son exemple on bannisse les anachronismes de mœurs, et cette couleur de convention dont chaque auteur revêt ses récits au gré des habitudes contemporaines.
L’on a peine à s’expliquer, au milieu de la France du dix-huitième siècle, le succès de l’ouvrage de Velly. Il fallait qu’à cette époque la partie la plus frivole du public eût le pouvoir de donner à ses jugements le caractère et l’autorité d’une opinion nationale ; car tout se tut et fut obligé de se taire devant la renommée du nouvel historien. Les savants mêmes n’osaient le reprendre qu’avec respect de ses méprises géographiques, de ses erreurs de faits et de la manière dont il travestit les noms propres. Velly n’a ni la science qui manquait à Mézeray ni cette haute moralité qui manquait au jésuite Daniel. Il se mit à composer son Histoire (Garnier, son continuateur, en fait l’aveu) sans préparation et sans études, sans autre talent qu’une déplorable facilité à faire des phrases vagues et sonores. Lui-même eut des scrupules de conscience sur le succès de ses premiers volumes ; il lut, pour s’aider à rédiger les suivants, les Mémoires de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, et il copia au hasard, pour rendre son ouvrage plus substantiel, de longs passages de dissertations peu exactes sur les usages et les mœurs du vieux temps. Son plus grand souci fut de mettre en lumière, à chaque siècle, ce qu’il appelle les fêtes galantes des cours. Ce ne sont que banquets, festins, dorures et pierres précieuses. Les magnificences de toutes les époques sont confondues et pour ainsi dire brouillées ensemble, afin d’éblouir le lecteur. Par exemple, on rencontre sous la seconde race, dès le règne de Pépin, des hérauts d’armes criant largesse. Le passage mérite d’être cité : « Chaque service étoit relevé au son des flûtes et des hautbois. Lorsqu’on servoit l’entremets, vingt hérauts d’armes, tenant chacun à la main une riche coupe, crioient trois fois : Largesse du plus puissant des rois, et semoient l’or et l’argent que le peuple ramassoit avec de grandes acclamations. Mille fanfares annonçoient et célébroient cette distribution[43]… » Les deux continuateurs de Velly, surtout Garnier, eurent plus de gravité et d’instruction ; mais leur travail, manquant de base, perdit son prix ; car, sans une vue ferme des premiers temps de notre histoire, il est impossible de bien comprendre le sens des événements postérieurs.
[43] Velly, Histoire de France. Paris, 1770, in-4o, t. I, p. 206.
J’arrive à l’Histoire de France d’Anquetil, publiée pour la génération contemporaine des premières années du dix-neuvième siècle, et accueillie par cette génération, sinon avec enthousiasme, du moins avec estime et reconnaissance. Cet ouvrage, froid et sans couleur, n’a ni l’âcreté politique de Mézeray, ni l’exactitude de Daniel, ni la légèreté de bon ton qu’affecte Velly. Tout ce qu’on y remarque pour la forme, c’est de la simplicité et de la clarté, et quant au fond il est pris au hasard, de l’Histoire de Mézeray et de celle de Velly, que le nouvel historien extrait et cite, pour ainsi dire, à tour de rôle : pourtant c’était un homme d’un grand sens et capable de s’élever plus haut. On dit qu’il avait eu le projet de composer une histoire générale de la monarchie française, non d’après les histoires déjà faites, mais d’après les monuments et les historiens originaux. Peut-être doit-on regretter qu’Anquetil n’ait point exécuté ce dessein ; car, en présence des sources, son esprit juste avait la faculté de comprendre et d’exprimer avec franchise les mœurs et les passions d’autrefois. Il en avait donné la preuve dans son Histoire de la ville de Reims, histoire peu lue, comme toutes celles du même genre, mais où la destinée orageuse d’une commune du moyen âge est peinte avec intelligence et souvent même avec énergie.
Un autre ouvrage d’Anquetil, l’Esprit de la Ligue, offre des qualités analogues ; on y retrouve l’empreinte du temps, sa couleur et son langage. Contre l’habitude de ses contemporains du dix-huitième siècle, l’auteur a aimé son sujet ; il n’a point méprisé une époque de fanatisme et de désordre, et de là vient l’intérêt de son livre. C’est le premier ouvrage, écrit dans notre langue, où l’on ait reproduit le seizième siècle sans le dénaturer par une couleur étrangère. Mais, je le répète, l’Histoire de France n’offre rien de cette exactitude et de ce mérite pittoresque. On y retrouve l’abbé Velly, moins son emphase de collége et le ton relâché qui plaisait à la société de son temps ; car il faut avouer que l’écrivain de 1804 n’entend pas raillerie sur les tendres faiblesses et les galanteries des princes. Voici en quels termes il commence le récit du règne de Hilderik Ier : « La première année de Childéric sur le trône fut celle d’un libertin audacieux qui, se jouant avec une égale impudence et de l’honneur du sexe et du mécontentement des grands, souleva contre lui l’indignation générale et se fit chasser du trône[44]… » En rapprochant cette manière de raconter de celle qui était en vogue vers l’année 1755, l’on voit clairement qu’entre ces deux époques il s’est fait une révolution dans les mœurs publiques ; mais l’histoire a-t-elle fait un pas ?
[44] Anquetil, Histoire de France, continuée par M. de Norvins. Paris, 1839, t. I, p. 159.
LETTRE V
Sur les différentes manières d’écrire l’histoire, en usage depuis le quinzième siècle.
Ce fut en l’année 1476 que parut, avec le titre de Grandes Chroniques, la première histoire de France publiée par la voie de l’impression. C’était un vieux corps d’annales compilées en français par les religieux de l’abbaye de Saint-Denis, et depuis longtemps célèbre sous le nom de Chroniques de Saint-Denis. Le roi Charles V l’avait fait transcrire pour sa riche bibliothèque, un peu rajeuni de langage, et fait continuer jusqu’à son règne ; il parut avec une nouvelle continuation poussée jusqu’au règne de Louis XI. Sa publication fonda par tout le royaume, qui venait d’atteindre à peu près ses dernières limites, une opinion commune sur les premiers temps de l’histoire de France, opinion malheureusement absurde et qui ne put être déracinée qu’après beaucoup de temps et d’efforts. Selon les Grandes Chroniques de France, les Gaulois et les Franks étaient issus des fugitifs de Troie, les uns par Brutus, prétendu fils d’Ascanius, fils d’Énée, les autres par Francus ou Francion, fils d’Hector. Voici de quelle manière la narration commençait :
« Quatre cent et quatre ans avant que Rome fût fondée, régnait Priam en Troie la grande. Il envoya Pâris, l’aîné de ses fils, en Grèce pour ravir la reine Hélène, la femme au roi Ménélas, pour se venger d’une honte que les Grecs lui avaient faite. Les Gréjois, qui moult furent courroucés de cette chose, s’émurent pour aller et vinrent assiéger Troie. A ce siége, qui dix ans dura, furent occis tous les fils du roi Priam, lui et la reine Hécube, sa femme ; la cité fut arse et détruite, le peuple et les barons occis. Mais aucuns échappèrent de ce désastre et plusieurs des princes de la cité, qui s’espandirent ès diverses parties du monde pour querir nouvelles habitations, comme Hélénus, Élyas et Anthénor, et maints autres… Énéas, qui était un des plus grands princes de Troie, se mit en mer avec trois mille et quatre cents Troyens… Turcus et Francion, qui étaient cousins germains (car Francion était fils d’Hector, et ce Turcus fils de Troylus, qui était frère et fils au roi Priam), se départirent de leur contrée, et allèrent habiter tout auprès une terre qui est appelée Thrace… Quand ensemble eurent habité un grand temps, Turcus se départit de Francion, son cousin, lui et une partie du peuple qu’il emmena avec lui ; en une contrée s’en alla, qui est nommée la petite Scythie… Francion demeura, après que son cousin se fut de lui départi, et fonda une cité qu’il appela Sicambrie, et longtemps ses gens furent appelés Sicambriens pour le nom de cette cité. Ils étaient tributaires aux Romains, comme les autres nations ; mille cinq cent sept ans demeurèrent en cette cité, depuis qu’ils l’eurent fondée[45]. »
[45] Chroniques de Saint-Denis, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. III, p. 155. — Je n’ai pas besoin de dire que j’ai donné au langage une couleur un peu plus moderne.
Après ce début singulier viennent les chapitres suivants : De diverses opinions pourquoi les Troyens de Sicambrie furent appelés Français. — Comment ils conquirent Allemagne et Germanie, et comment ils déconfirent les Romains. — Comment et quand la cité de Paris fut fondée, et du premier roi de France. — Du second roi qui eut nom Clodio. — Du tiers roi qui eut nom Merovez. — Du quart roi qui eut nom Childéris… — Comment le fort roi Klodovées fut couronné après la mort de son père[46]. Jusqu’au règne de Charlemagne la narration suit en général un seul auteur, Aimoin, religieux de Fleury ou de Saint-Benoît-sur-Loire, au dixième siècle, puis vient une traduction fort inexacte de la vie de Charlemagne, par son secrétaire Eghinhard[47] ; puis un fragment de la fausse chronique de l’archevêque Tilpin ou Turpin, morceau qui n’est pas le plus historique du livre, mais qui est sans contredit le plus capable de saisir l’imagination par cette verve de récit dont brillent à un si haut degré les romans du moyen âge. C’est là que le roi Marsile et le géant Ferragus, qui ne font plus que nous divertir dans la poésie de l’Arioste, jouent un rôle sérieux et authentique. Là, enfin, ce Roland ou Rotland, comte des Marches de Bretagne, que l’histoire nomme une seule fois, et qui périt dans une embuscade dressée par les Basques[48], au passage des Pyrénées, figure comme le brave des braves et la terreur des Sarrasins. Le petit mais désastreux combat des gorges de Roncevaux est transformé en une bataille immense où les Franks ont contre eux toutes les forces de l’Espagne ; et Roland, demeuré seul entre tous ses compagnons, épuisé par ses blessures, meurt après avoir fait entendre à plus de sept milles de distance le bruit de son cor d’ivoire :
[46] Ibid., p. 155, 156, 159 et 166.
[47] Einhardi Vita Karoli Magni, apud Monumenta Germaniæ historica, ed. H. Pertz, t. II, p. 426 et seq. — Les annales du même Eghinhard, ainsi que d’autres écrits qu’il serait trop long d’énumérer, fournissent aussi quelques fragments aux Chroniques de Saint-Denis.
[48] Nam cum agmine longo, ut loci et angustiarum situs permittebat, porrectus iret exercitus, Wascones, in summi montis vertice positis insidiis… extremam impedimentorum partem, et eos, qui novissimi agminis incedentes, subsidio præcedentes tuebantur, desuper incursantes, in subjectam vallem dejiciunt, concertoque cum eis prælio, usque ad unum omnes interficiunt, ac direptis impedimentis, noctis beneficio, quæ jam instabat, protecti, summa cum celeritate in diversa disperguntur… In quo prælio Eggihardus regiæ mensæ præpositus, Anselmus comes palatii, et Heruodlandus Britannici limitis præfectus, cum aliis compluribus interficiuntur. (Einhardi Vita Karoli Magni, ibid., t. II, p. 448.)
« Lors retourna Roland, tout seul, parmi le champ de bataille, las et travaillé des grands coups qu’il avait donnés et reçus, et dolent de la mort de tant de nobles barons qu’il voyait devant lui occis et détranchés. Menant grande douleur, il s’en vint parmi le bois jusqu’au pied de la montagne de Cisaire, et descendit de son cheval dessous un arbre, auprès d’un grand perron de marbre, qui était là dressé en un moult beau pré, au-dessus de la vallée de Roncevaux. Il tenait encore Durandal, son épée ; cette épée était éprouvée sur toutes autres, claire et resplendissante et de belle façon, tranchante et affilée si fort qu’elle ne pouvait ni se fendre ni se briser. Quand il l’eut longtemps tenue et regardée, il la commença à regretter quasi pleurant, et dit en telle manière : « O épée très-belle, claire et resplendissante, qu’il n’est pas besoin de fourbir comme toute autre, de belle grandeur et large à l’avenant, forte et ferme, blanche comme une ivoire, entresignée de croix d’or, sacrée et bénie par les lettres du saint nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ et environnée de sa force, qui usera désormais de ta bonté, qui t’aura, qui te portera ?… J’ai grand deuil si mauvais chevalier ou paresseux t’a après moi. J’ai trop grande douleur si Sarrasin ou autre mécréant te tient et te manie après ma mort. » Quand il eut ainsi regretté son épée, il la leva tout haut et en frappa trois merveilleux coups au perron de marbre qui était devant lui, car il la pensait briser, parce qu’il avait peur qu’elle ne vînt aux mains des Sarrasins. Que vous conterait-on de plus ? Le perron fut coupé de haut jusqu’en terre, et l’épée demeura saine et sans nulle brisure ; et quand il vit qu’il ne la pourrait dépecer en nulle manière, si fut trop dolent. Il mit à sa bouche son cor d’ivoire, et commença à corner de toute sa force, afin que, si aucuns des chrétiens s’étaient cachés au bois pour la peur des Sarrasins, ils vinssent à lui, ou que ceux qui jà avaient passé les ports retournassent et fussent à son trépassement, et prissent son épée et son cheval, et assaillissent les Sarrasins qui s’enfuyaient. Lors il sonna l’olifant par si grande vertu qu’il le fendit par le milieu et se rompit les nerfs et les veines du cou. Le son et la voix du cor allèrent jusqu’aux oreilles de Charlemagne, qui jà s’était logé en une vallée qui aujourd’hui est appelée Val-Karlemagne : ainsi il était loin de Roland environ huit milles vers Gascogne[49]. »
[49] Chroniques de Saint-Denis, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. V, p. 303. — Ce passage et tous les autres du même récit ne sont que des variantes ou des paraphrases du poëme publié par M. Francisque Michel, et ensuite par M. Génin, sous le titre de la Chanson de Roland. Voyez l’édition de ce dernier, p. 188 et suivantes.
Au portrait de Karle le Grand, tracé par Eghinhard, les Grandes Chroniques ajoutent quelques circonstances empruntées à la tradition populaire : « Il étendait, disent-elles, trois fers de chevaux tous ensemble légèrement, et levait un chevalier armé sur la paume de sa main, de terre jusque tout en haut. Avec Joyeuse, son épée, il coupait un chevalier tout armé[50]… » Mais cette partie de l’ouvrage est la seule où se trouvent entremêlés des détails empruntés aux romans. Le reste se compose de fragments historiques placés bout à bout sans trop de liaison, jusqu’au règne de Louis VI, dont la vie, écrite par l’abbé Suger, ouvre une série de biographies des rois de France, jusqu’à Charles VII, composées par des contemporains.
[50] Ibid., t. V, p. 266.
Les Grandes Chroniques de France, sous leur forme native, n’étaient point un ouvrage capable de se faire lire par beaucoup de monde, ni de circuler rapidement : aussi, moins de vingt ans après leur publication, pour répondre au désir du public, furent-elles abrégées par un homme qui était à la fois un savant et un bel-esprit. Maître Nicole, ou Nicolas Gilles, secrétaire du roi Louis XII, compila en un seul volume et publia, en 1492, les Annales et Chroniques de France, de l’origine des Français et de leur venue ès Gaules, avec la suite des rois et princes des Gaules, jusqu’au roi Charles VIII. Cet ouvrage, qui, dès son apparition, eut un succès immense, respectait le fond des Chroniques de Saint Denis, mais en changeait le style pour l’accommoder aux idées et au goût du temps. Le peu de couleur originale conservée à l’histoire des deux premières races par les compilateurs du douzième siècle et les traducteurs du treizième, disparut sous une phraséologie toute moderne. On y trouve un grand luxe de remarques sur le peu de durée de la faveur des cours et le dévouement des rois de France au saint-siége. L’auteur va jusqu’à falsifier la prière de Clovis à la bataille de Tolbiac. Il lui fait dire : « Sire Dieu Jésus-Christ… je croyroy en vostre nom… et tous ceux de mon royaume qui n’y voudront croire seront exilés ou occis[51]. » Ni ces mots, ni rien d’approchant, ne se trouvent dans les Chroniques de Saint-Denis.
[51] Les Chroniques et Annales de France, depuis la destruction de Troye jusques au Roy Loys unziesme ; jadis composées par feu Maistre Nicole Gilles. Paris, édition de 1566, fol. XIV et XV.
En parlant des exactions des rois des Franks, Nicole Gilles emploie toujours les mots de tailles, emprunts et maltôtes, si célèbres de son temps. Il ajoute aux Grandes Chroniques beaucoup de fables et de miracles, qui, au douzième siècle, n’étaient pas encore de l’histoire, comme les fleurs de lis apportées par un ange, la dédicace de l’église de Saint-Denis par Jésus-Christ en personne, l’érection du royaume d’Yvetot, en expiation d’un meurtre commis dans l’église le vendredi saint, par le roi Clotaire Ier. Un des passages les plus originaux du livre est le portrait de Charlemagne, présenté comme une espèce de Gargantua, haut de huit pieds, et mangeant à lui seul le repas de plusieurs personnes. « Il estoit de belle et grande stature, bien formé de corps, et avoit huict piedz de hault, la face d’un espan et demy de long, et le fronc d’un pied de large, le chef gros, le nez petit et plat, les yeux gros, vers et estincelans comme escarboucles… Il mangeoit peu de pain et usoit volontiers de chair de venaison. Il mangeoit bien à son dîner un quartier de mouton, ou un paon, ou une grue, ou deux poullailles, ou une oye, ou un lièvre, sans les autres services d’entrée et yssue de table[52]. » Ces détails bizarres provenaient sans doute de traditions populaires d’un ordre inférieur à celles qui avaient donné lieu aux romans du douzième siècle et à la fausse chronique de Turpin.
[52] Les Chroniques et Annales de France, par Nicole Gilles. Paris, 1566 fol. XLV verso.
On peut dire aujourd’hui, sans trop de hardiesse, que l’ouvrage du secrétaire de Louis XII est également dépourvu d’érudition et de talent ; et pourtant aucune histoire de France n’a joui d’une aussi longue popularité. Il en a paru successivement seize éditions, dont la dernière est de 1617, cent quatorze ans après la mort de l’auteur. Mais pendant que la réputation de Nicole Gilles se prolongeait ainsi fort au delà du terme de sa vie, un grand mouvement littéraire, dirigé spécialement contre les écrits et les idées du moyen âge, s’accomplissait dans toute l’Europe. La renaissance des lettres, qui, pour l’Italie, date du quinzième siècle, avait élevé dans ce pays une école de nouveaux historiens, dont les ouvrages, calqués sur ceux de l’antiquité, étaient lus avec enthousiasme par les savants et changeaient peu à peu le goût du public. Cette école, celle de Machiavel et de Guicciardin, avait pour caractère essentiel le soin de présenter les faits non plus isolés ou juxtaposés, comme ils le sont dans les chroniques, mais par groupes, d’après leur degré d’affinité dans la série des causes et des effets. On appelait ce nouveau genre d’histoire l’histoire politique, l’histoire à la manière des anciens ; et comme, en fait de littérature, l’imitation sait rarement s’arrêter, on empruntait aux écrivains grecs et romains, non-seulement leur méthode, mais leur style, et jusqu’à leurs harangues, qu’on intercalait à plaisir partout où se présentait une ombre de délibération, soit dans les cours, soit aux armées. Personne n’était choqué du contraste de ces formes factices avec les institutions, les mœurs, la politique des temps modernes, ni de l’étrange figure que faisaient les rois, les ducs, les princes du seizième siècle sous le costume classique de consuls, de tribuns, d’orateurs de Rome ou d’Athènes. Dans chaque pays de l’Europe, les hommes éclairés, les esprits ardents, aspiraient à revêtir l’histoire nationale de ces nouvelles formes, et à la débarrasser entièrement de sa vieille enveloppe du moyen âge.
Le premier écrivain français qui entreprit de rédiger une histoire de France d’après la méthode et les principes de l’école italienne, fut Bernard Girard, seigneur du Haillan, né à Bordeaux en 1537. Avant de se livrer à ce travail, dont il était extrêmement fier, l’auteur, âgé de vingt-quatre ans, en avait publié le projet et une sorte d’esquisse, sous le titre de Promesse et Dessein de l’Histoire de France. En l’année 1576, il présenta au roi Henri III son premier volume in-folio, et fut récompensé par une pension et le titre d’historiographe, titre nouveau, qui remplaça dès lors celui de chroniqueur du roi. Le sentiment et l’orgueil d’une grande innovation éclatent, d’une manière assez naïve, dans les passages suivants de la préface où du Haillan parle de lui-même : « Je puis bien dire sans vanterie que je suis le premier qui ait encore mis en lumière l’histoire entière de France en discours et fil continu d’histoire. Car ce que nous avons veu cy-devant tant des histoires Martiniennes et Dionisiennes, que des Chroniques de Nicole Gilles, ce sont seulement Chroniques qui ne s’amusent pas à dire les causes et les conseils des entreprises ny des succez des afaires, ains seulement l’événement et fin d’iceux par les années, sans narration du discours qui est nécessaire et requis à l’histoire[53]. »
[53] L’Histoire de France, par Bernard de Girard, seigneur du Haillan. Paris, in-fo, 1576, préface aux lecteurs, p. III et IV.
Le premier historiographe de France, chef d’une sorte d’insurrection contre les chroniqueurs ses devanciers, témoigne pour eux un mépris qui ne fait grâce ni à Grégoire de Tours, qu’il confond avec Fredegher, Aimoin et le faux Hunibald, ni à Ville-Hardouin, ni à Joinville, ni à Froissard lui-même. Cette couleur locale et pittoresque qui nous les fait aimer aujourd’hui, cette richesse de détails, ces dialogues si vrais et si naïfs dont ils entrecoupent leurs récits, tout cela ne paraît au classique du Haillan qu’une friperie indigne de l’histoire. « Ils s’amusent, dit-il, à descrire des dialogismes d’eux mesmes avec quelques autres, des dialogues d’un gentilhomme à un autre gentilhomme, d’un capitaine à un soldat, de cestuy cy, de cestuy là, des apparats des festins, leur ordre, leurs cérémonies, leurs confitures, leurs saulses, les habillemens des princes et des seigneurs, le rang comme ils estoient assis, leurs embrassemens, et autres telles menues choses et particularités plaisantes à racompter en commun devis, mais qui n’appartiennent en rien à l’histoire, laquelle ne doit traicter qu’affaires d’Estat, comme les conseils des princes, leurs entreprinses, et les causes, les effects, et les événemens d’icelles, et parmy cela mesler quelque belle sentence qui monstre au lecteur le proffit qu’il peult tirer de ce qu’il lit[54]. »
[54] Ibid., préface aux lecteurs, p. II.
Cette énergie de critique semblait promettre quelque chose ; mais du Haillan, comme presque tous ceux qui, après lui, ont écrit notre histoire, avait plus de volonté que de talent. Dès les premières pages, sa passion d’imiter les Italiens et de faire des harangues lui fait violer, de la manière la plus bizarre, la vérité historique. A propos de l’élection de Faramond, roi dont l’existence est à peine authentique, il suppose une assemblée d’État, où deux orateurs imaginaires, Charamond et Quadrek, dissertent l’un après l’autre sur les avantages de la monarchie et sur ceux de l’aristocratie. C’est lorsqu’il s’agit de grandes affaires politiques et de négociations, que du Haillan se pique surtout de bien raconter et de bien juger. Il traite avec négligence les parties de l’histoire qui n’offrent point de grandes intrigues. En général, pour les premiers temps, il est d’une faiblesse extrême, et fort au-dessous de l’érudition de beaucoup de ses contemporains. Il attribue au roi Clodion une prétendue loi des chevelures, par laquelle, dit notre historien, il fut ordonné que « de là en avant nul ne porteroit longue chevelure qu’il ne fût du sang des roys[55]. » Dans le portrait de Charlemagne, probablement par complaisance pour les préjugés en crédit, du Haillan reproduit en partie les extravagances de Nicole Gilles, et les joint aussi bien qu’il peut aux détails fournis par Eghinhard. Malgré son mépris pour les chroniqueurs, il emprunte à celui de 1492 des phrases fort peu historiques comme celle-ci : « Il s’habilloit à la mode françoise, et toujours portoit une espée, ou un poignard, à la garde d’or ou d’argent[56]. » Comme lui, dans l’énumération des langues que parlait Karl le Grand, il compte le français, sa langue maternelle, le flamand et l’allemand. A ces absurdités j’en pourrais joindre beaucoup d’autres qui prouvent qu’au fond notre histoire avait peu gagné à cesser d’être chronique.
[55] L’Histoire de France, par du Haillan. Paris, 1576, p. 14.
[56] L’Histoire de France, par du Haillan. Paris, 1576, p. 228.
Après du Haillan vint Scipion Dupleix, qui, malgré des études estimables, fut peu goûté à cause de son fanatisme catholique ; puis Mézeray, dont le règne, au dix-septième et au dix-huitième siècle, fut aussi long que l’avait été celui de Nicole Gilles au seizième. Mézeray, élève de du Haillan, entreprit de le surpasser en intelligence des affaires. Comme lui, il inséra dans son récit des harangues délibératives, et se permit, pour leur faire une place, de supposer des assemblées ou des négociations imaginaires. La déposition de Hilderik Ier, dont du Haillan n’avait tiré aucun parti, est saisie par l’historien du dix-septième siècle comme un excellent texte pour un discours politique à la manière des anciens. Childéric, selon Mézeray, est un jeune prince oisif et voluptueux, qui écrase son peuple d’impôts et vit entouré de ministres de ses galanteries. Les seigneurs français, indignés contre lui, s’assemblent, et l’un d’eux prend la parole en ces termes :
« Seigneurs, le seul ressentiment que vous avez des outrages que Childéric vous a faits vous dit assez le sujet de cette assemblée, devant laquelle je n’aurois pas ozé faire mes plaintes, si je n’avois oüy celles que vous et toute la France en avez faites au ciel. Car à qui çaurions-nous les addresser, si celuy qui les doit recevoir est celuy mesme qui les cause ?… Puisque c’est de nous qu’il tient le sceptre, il est bien raisonnable que, sans nous violenter en nostre personne, ny en celles de nos femmes, il nous considère comme ses sujets, et non comme ses esclaves. Nous ne sommes pas tels, seigneurs françois ; il y a trois cens ans, et plus, que nos ancestres combattent pour leur liberté. S’ils ont fait des roys, ç’a esté pour la maintenir, et non pas pour l’opprimer. Autrement, si nous voulions des maistres, les Romains nous estoient bien plus doux que ce dernier ; et nous n’eussions jamais souffert d’un estranger ce que nous endurons d’un des nostres. Voyez, tandis que nous ne sommes pas du tout dans les fers, si vous voulez renoncer au tiltre de Francs. Vous avez de quoy démettre Childéric, comme vous avez eu de quoy l’establir. Ne permettez pas qu’il se serve plus longtemps de nostre bienfait à nous faire du mal… Que, s’il est question de réparer la faute que je confesse avoir faite, quand je luy ay donné ma voix en son eslection, me voilà prest à révoquer ma parole. Je la révoque en effet, m’en deust-il couster la vie, et me dégage du serment que je luy ay presté. Comme il a changé de vie, je veux changer de résolution, et ne plus le reconnoistre pour roy, puisque luy-mesme ne se connoist plus pour tel, et qu’il dédaigne d’en faire les actions[57]. »
[57] Mézeray, Histoire de France. Paris, 1643, in-fo, t. I, p. 21 et 22.
Ce curieux morceau disparut avec plusieurs autres du même genre dans l’abrégé chronologique publié par l’auteur en l’année 1668. Extrêmement faible d’érudition, mais écrit avec bon sens, d’un style populaire et sans aucune affectation classique, cet abrégé fit en peu de temps oublier le grand ouvrage. C’est la véritable Histoire de Mézeray, connue et aimée du public ; car l’autre n’eut pas plus de deux éditions. L’abrégé en eut jusqu’à seize, dont la dernière parut en 1755, année de la publication de l’Histoire de France de Velly.
La popularité de Mézeray s’était maintenue en face de l’ouvrage exact, mais terne et peu franc, du père Daniel. L’abbé Velly porta les premières atteintes à ce crédit si bien établi. Chose peu croyable pour quiconque n’a pas lu la préface de son Histoire, Velly se croyait novateur. Il croyait appartenir, comme historien, à une école toute nouvelle, l’école philosophique ; voici ses propres paroles : « Il semble, en lisant quelques-uns de nos historiens, qu’ils aient moins envisagé l’ordre chronologique des rois comme leur guide, que comme l’objet principal de leur travail. Bornés à nous apprendre les victoires ou les défaites du souverain, ils ne nous disent rien ou presque rien des peuples qu’il a rendus heureux ou malheureux. On ne trouve dans leurs écrits que longues descriptions de siéges et de batailles : nulle mention des mœurs et de l’esprit de la nation. Elle y est presque toujours sacrifiée à un seul homme… C’est le défaut qu’on a tâché d’éviter dans cette nouvelle Histoire de France. L’idée qu’on s’y propose est de donner, avec les annales des princes qui ont régné, celles de la nation qu’ils ont bien ou mal gouvernée ; de joindre aux noms des héros qui ont reculé nos frontières ceux des génies qui ont étendu nos lumières ; en un mot, d’entremêler le récit de nos victoires et de nos conquêtes de recherches curieuses sur nos mœurs, nos lois et nos coutumes[58]. »
[58] Velly, Histoire de France. Paris, 1770, in-4o, p. 6 et 7 de la préface.
Vous savez de quelle manière l’abbé Velly a tenu cette grande promesse. Mais, quelle que fût sa nullité comme historien, c’est une chose réelle qu’en insérant dans son récit, par une sorte de placage, des lambeaux de dissertations sur les mœurs et l’esprit des Français, il avait rencontré le goût du siècle. En effet, les narrations épiques, les portraits et les harangues avaient passé de mode ; et ce qu’on demandait, en fait d’histoire, c’était du raisonnement, des conclusions, des résultats généraux. Les écrivains ne tardèrent pas à faire abus de cette méthode, comme ils avaient abusé du style antique. Alors parurent dans l’histoire les longues réflexions insérées dans le texte, et les commentaires sous forme de notes, les appendices et les digressions sur le gouvernement, les lois, les arts, les habillements, les armes, etc. Au lieu d’une narration suivie, continue, se développant avec largeur et d’une manière progressive, on eut des récits courts, morcelés, tronqués, entrecoupés de remarques sérieuses ou satiriques ; et l’histoire fut divisée, subdivisée, étiquetée par petits chapitres, comme un ouvrage didactique. C’est l’exemple que donna Voltaire, avec son originalité et sa verve de style accoutumée, exemple qui fut suivi d’une manière plus méthodique par les historiens anglais de la fin du dix-huitième siècle.
Ainsi, depuis l’invention de l’imprimerie jusqu’à nos jours, trois écoles historiques ont fleuri successivement : l’école populaire du moyen âge, l’école classique ou italienne, et l’école philosophique, dont les chefs jouissent aujourd’hui d’une réputation européenne. De même qu’il y a deux cents ans l’on désirait pour la France des Guicciardin et des Davila, on lui souhaite en ce moment des Robertson et des Hume. Est-il donc vrai que les livres de ces auteurs présentent le type réel et définitif de l’histoire ? Est-il vrai que le modèle où ils l’ont réduite soit aussi complétement satisfaisant pour nous que l’était pour les anciens, par exemple, le plan des historiens de l’antiquité ? Je ne le pense pas ; je crois, au contraire, que cette forme toute philosophique a les mêmes défauts pour l’histoire que la forme toute littéraire de l’avant-dernier siècle. Je crois que l’histoire ne doit pas plus se servir de dissertations hors d’œuvre, pour peindre les différentes époques, que de portraits hors d’œuvre pour représenter fidèlement les différents personnages. Les hommes et même les siècles passés doivent entrer en scène dans le récit : ils doivent s’y montrer, en quelque sorte, tout vivants ; et il ne faut pas que le lecteur ait besoin de tourner cent pages pour apprendre après coup quel était leur véritable caractère. C’est une fausse méthode que celle qui tend à isoler les faits de ce qui constitue leur couleur et leur physionomie individuelles ; et il n’est pas possible qu’un historien puisse d’abord bien raconter sans peindre, et ensuite bien peindre sans raconter. Ceux qui ont adopté cette manière d’écrire ont presque toujours négligé le récit, qui est la partie essentielle de l’histoire, pour les commentaires ultérieurs qui doivent donner la clef du récit. Le commentaire arrive et n’éclaircit rien, parce que le lecteur ne le rattache point à la narration dont l’écrivain l’a séparé. Dans cet état, la composition manque entièrement d’unité ; c’est la réunion incohérente de deux ouvrages, l’un d’histoire, l’autre de philosophie. Le premier n’est ordinairement qu’une simple réimpression de la moins mauvaise des histoires précédemment publiées : c’est pour l’ouvrage philosophique que l’on réserve toute la vigueur de son talent. L’histoire d’Angleterre de Hume n’est au fond que celle de Rapin-Thoyras, à laquelle se trouvent joints, pour la première fois, plusieurs traités complets de politique, d’économie publique, de législation, d’archéologie, et une assez nombreuse collection de maximes, soit théoriques, soit usuelles. Toutes ces pièces de rapport seraient de la plus grande nouveauté, que l’histoire elle-même n’en serait pas plus neuve.
Mais y a-t-il lieu de faire encore du neuf en ce genre ? le fond de l’histoire n’est-il pas trouvé depuis longtemps ? Non, sans doute. On sait bien assigner à chaque événement sa date précise ; l’art de vérifier les dates est à peu près découvert ; mais cette découverte n’a pas été capable de bannir entièrement le faux de l’histoire. Il y a, en fait d’histoire, plus d’un genre d’inexactitude ; et si le travail des chronologistes nous garantit désormais de la fausseté matérielle, il faut un nouveau travail, un nouvel art pour écarter également la fausseté de couleur et de caractère. Ne croyons pas qu’il ne reste plus qu’à porter des jugements moraux sur les personnages et les événements historiques : il s’agit de savoir si les hommes et les choses ont été réellement tels qu’on nous les représente ; si la physionomie qu’on leur prête leur appartient véritablement, et n’est point transportée mal à propos du présent au passé, ou d’un degré récent du passé à un autre degré plus ancien. C’est là qu’est la difficulté et le travail ; là sont les abîmes de l’histoire, abîmes inaperçus des écrivains superficiels, et comblés quelquefois, sans profit pour eux, par les travaux obscurs d’une érudition qu’ils dédaignent.
LETTRE VI
Sur le caractère des Franks, des Burgondes et des Visigoths.
Je crois le moment venu où le public va prendre plus de goût à l’histoire qu’à toute autre lecture sérieuse. Peut-être est-il dans l’ordre de la civilisation qu’après un siècle qui a remué fortement les idées, il en vienne un qui remue les faits ; peut-être sommes-nous las d’entendre médire du passé, comme d’une personne inconnue ; peut-être, enfin, n’est-ce qu’un goût littéraire. La lecture des romans de Walter Scott a tourné beaucoup d’imaginations vers ce moyen âge dont naguère on s’éloignait avec dédain ; et s’il s’opère de nos jours une révolution dans la manière de lire et d’écrire l’histoire, ces compositions, en apparence frivoles, y auront singulièrement contribué. C’est au sentiment de curiosité qu’elles ont inspiré à toutes les classes de lecteurs pour des siècles et des hommes décriés comme barbares, que des publications plus graves doivent un succès inespéré.
Sans doute il est impossible d’attribuer aux écrits de Walter Scott l’autorité d’ouvrages historiques ; mais on ne peut refuser à leur auteur le mérite d’avoir mis, le premier, en scène les différentes races d’hommes dont la fusion graduelle a formé les grandes nations de l’Europe. Quel historien de l’Angleterre avait parlé de Saxons et de Normands, en racontant l’époque de Richard Cœur de lion ? Quel est celui qui, dans les rébellions de l’Écosse, en 1715 et en 1745, avait entrevu la moindre trace de l’inimitié nationale des montagnards, enfants des Gaels, contre les Anglais, fils des Saxons ? Ces faits, et beaucoup d’autres d’une égale importance, étaient demeurés inaperçus : tout ce qu’avait aplani le niveau de la civilisation avait passé sous le niveau des historiens modernes.
L’un des événements les plus importants du moyen âge, un événement qui a changé de fond en comble l’état social de l’Angleterre, je veux dire la conquête de ce pays par les Normands, ne joue pas, dans l’histoire de Hume, un plus grand rôle que ne le ferait une conquête achevée par un prince de nos jours. Au lieu de s’empreindre de la forte couleur des anciennes invasions germaniques, la lutte du dernier roi anglo-saxon contre le duc de Normandie ne prend, dans son récit d’autre caractère que celui d’une querelle ordinaire entre deux prétendants au trône. Les conséquences de la victoire semblent se borner, pour la nation vaincue, à un simple changement de gouvernement ; et pourtant il ne s’agissait de rien moins que de l’asservissement et de la dépossession de tout un peuple par des étrangers. Le territoire, les richesses, les personnes même des indigènes étaient un objet de saisie aussi bien que la royauté.
Ce défaut d’une histoire étrangère se retrouve complétement dans la nôtre, où l’invasion, la conquête, l’asservissement, la lutte prolongée des nations et des races, prennent, comme chez David Hume, une couleur fausse ou indécise. Les véritables questions historiques y disparaissent sous un amas de questions frivoles ou absurdes, comme celle de savoir si Clovis était un mauvais roi, ou si sa politique était d’accord avec les intérêts de la France. Sous les noms de France et de Français, nous étouffons la vieille nation tudesque, dont ces noms rappellent seuls l’existence, mais qui a jadis imprimé bien d’autres traces de son passage sur le sol que nous habitons.
Quand je dis nation, ne prenez pas ce mot à la lettre ; car les Franks n’étaient point un peuple, mais une confédération de peuplades anciennement distinctes, différant même d’origine, bien que toutes appartinssent à la race tudesque ou germanique. En effet, les unes se rattachaient à la branche occidentale et septentrionale de cette grande race, à celle dont l’idiome originel a produit les dialectes et les patois du bas allemand ; les autres étaient issues de la branche centrale, dont l’idiome primitif, adouci et un peu mélangé, est aujourd’hui la langue littéraire de l’Allemagne. Formée, comme les ligues germaniques les plus anciennement connues, de tribus dominantes et de tribus vassales ou sujettes, la ligue des Franks, au moment où elle entra en lutte avec la puissance romaine, étendait son empire sur les côtes de la mer du Nord, depuis l’embouchure de l’Elbe jusqu’à celle du Rhin, et sur la rive droite de ce dernier fleuve, à peu près jusqu’à l’endroit où le Mein s’y jette. A l’est et au sud, l’association franke confinait avec les associations rivales des Saxons et des Alamans[59]. Mais il est impossible de fixer la limite de leur territoire respectif. D’ailleurs, ces limites variaient souvent au gré des chances de la guerre ou de l’inconstance naturelle au Barbare ; et des populations entières, soit de bon gré, soit par contrainte, passaient alternativement d’une confédération dans l’autre.
[59] Le nom des Saxons, Saxen, dérivé de leur arme nationale, signifie long couteau. Alamans veut dire entièrement hommes. Voyez dans le Catholique, numéro de janvier 1828, une savante dissertation de M. le baron d’Eckstein sur les confédérations germaniques.
Les écrivains modernes s’accordent à donner au nom des Franks la signification d’hommes libres ; mais aucun témoignage ancien, aucune preuve tirée des racines de l’idiome germanique ne les y autorisent. Cette opinion, née du défaut de critique, et propagée par la vanité nationale, tombe dès qu’on examine historiquement les différentes significations du nom dont le nôtre est dérivé, et qui, dans notre langue actuelle, exprime tant de qualités diverses. C’est depuis la conquête de la Gaule, et par suite de la haute position sociale acquise dans ce pays par les hommes de race franke, que leur vieille dénomination prit un sens correspondant à toutes les qualités que possédait ou prétendait posséder la noblesse du moyen âge, comme la liberté, la résolution, la loyauté, la véracité, etc. Au treizième siècle, le mot franc exprimait tout ensemble la richesse, le pouvoir et l’importance politique ; on l’opposait à chétif, c’est-à-dire pauvre et de basse condition[60]. Mais cette idée de supériorité, non plus que celle d’indépendance, transportée de la langue française dans les autres langues de l’Europe, n’a rien de commun avec la signification primitive du mot tudesque.
De franc ne de chétif n’ot mercy ne pitié.
(Ancien vers sur Thibaut le Tricheur, comte de Chartres.)
Soit qu’on l’écrivît avec ou sans l’n euphonique, frak ou frank, comme le latin ferox, voulait dire fier, intrépide, féroce[61]. L’on sait que la férocité n’était point regardée comme une tache dans le caractère des guerriers germains ; et cette remarque peut s’appliquer aux Franks d’une manière spéciale ; car il paraît que, dès la formation de leur ligue, affiliés au culte d’Odin, ils partageaient la frénésie belliqueuse des sectateurs de cette religion. Dans son principe, leur confédération dérivait, non de l’affranchissement d’un grand nombre de tribus, mais de la prépondérance, et probablement de la tyrannie de quelques-unes. Il n’y avait donc pas lieu pour la communauté de se proclamer indépendante ; mais elle pouvait annoncer, et c’est ce qu’à mon avis elle se proposa en adoptant un nom collectif, qu’elle était une société de braves résolus à se montrer devant l’ennemi sans peur et sans miséricorde.
[61] On trouve dans de très-anciens glossaires Franci a feritate dicti. Frech, en allemand moderne, signifie hardi, téméraire ; vrang, en hollandais, veut dire âpre, rude.
Les guerres des Franks contre les Romains, depuis le milieu du troisième siècle, ne furent point des guerres défensives. Dans ses entreprises militaires, la confédération avait un double but, celui de gagner du terrain aux dépens de l’empire, et celui de s’enrichir par le pillage des provinces limitrophes. Sa première conquête fut celle de la grande île du Rhin, qu’on nommait l’île des Bataves. Il est évident qu’elle nourrissait le projet de s’emparer de la rive gauche du fleuve, et de conquérir le nord de la Gaule. Animés par de petits succès et par les relations de leurs espions ou de leurs coureurs, à la poursuite de ce dessein gigantesque, les Franks suppléaient à la faiblesse de leurs moyens d’attaque par une activité infatigable. Chaque année ils lançaient de l’autre côté du Rhin des bandes de jeunes fanatiques dont l’imagination s’était enflammée au récit des exploits d’Odin et des plaisirs qui attendaient les braves dans les salles du palais des morts. Peu de ces enfants perdus repassaient le fleuve. Souvent leurs incursions, qu’elles fussent avouées ou désavouées par les chefs de leurs tribus, étaient cruellement punies, et les légions romaines venaient mettre à feu et à sang la rive germanique du Rhin ; mais, dès que le fleuve était gelé, les passages et l’agression recommençaient. S’il arrivait que les postes militaires fussent dégarnis par les mouvements de troupes qui avaient lieu d’une frontière de l’empire à l’autre, toute la confédération, chefs, hommes faits et jeunes gens, se levait en armes pour faire une trouée et détruire les forteresses qui protégeaient la rive romaine[62]. C’est à l’aide de pareilles tentatives, bien des fois réitérées, que s’accomplit enfin, dans la dernière moitié du cinquième siècle, la conquête du nord de la Gaule par une portion de la ligue des Franks.
. . . Rhenumque, ferox Alamanne, bibebas
Romanis ripis…
(Sidon. Apollinar. Paneg. Aviti Augusti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 807.)
Parmi les tribus dont se composait la confédération franke, un certain nombre se trouvaient placées plus avantageusement que les autres pour l’invasion du territoire gaulois. C’étaient les plus occidentales, celles qui habitaient les dunes voisines de l’embouchure du Rhin. De ce côté, la frontière romaine n’était garantie par aucun obstacle naturel ; les forteresses étaient bien moins nombreuses que vers le cours du haut Rhin ; et le pays, coupé de marécages et de vastes forêts, offrait un terrain aussi peu propre aux manœuvres des troupes régulières qu’il était favorable aux courses aventureuses des bandes germaniques. C’est en effet près de l’embouchure du Rhin que sa rive gauche fut pour la première fois envahie d’une manière durable, et que les incursions des Franks eurent un résultat fixe, celui d’un établissement territorial qui s’agrandit ensuite de proche en proche. Le nouveau rôle que jouèrent dès lors, comme conquérants territoriaux, les Franks de la contrée maritime, leur fit prendre un ascendant marqué sur le reste de la confédération. Soit par influence, soit par force, ils devinrent population dominante, et leur principale tribu, celle qui habitait, vers les bouches de l’Yssel, le territoire appelé Saliland, ou pays de Sale, devint la tête de toutes les autres. Les Saliskes, ou Saliens, furent regardés comme les plus nobles d’entre les Franks ; et ce fut dans une famille salienne, celle des Merowings, ou enfants de Merowig, que la confédération prit ses rois, lorsqu’elle eut besoin d’en créer[63].
[63] Il est probable que le nom de Merowings ou Mérovingiens est d’une date antérieure à l’existence de Merowig ou Mérovée, successeur de Chlodio. Ce nom paraît avoir appartenu à une ancienne famille extrêmement nombreuse, et dont les membres étaient répandus sur tout le territoire des Franks saliens. On trouve même dans les documents du sixième siècle des passages où il paraît désigner la masse entière des tribus saliennes.
Le premier de ces rois, dont l’histoire constate l’existence par des faits positifs, est Chlodio ; car Faramond, fils de Markomir, quoique son nom soit bien germanique et son règne possible, ne figure pas dans les histoires les plus dignes de foi. C’est au nom de Chlodio que se rattachèrent, dans les temps postérieurs, tous les souvenirs de la conquête. On lui attribuait à la fois l’honneur d’être entré le premier sur le territoire des Gaules et celui d’avoir porté jusqu’au bord de la Somme la domination des Franks. Ainsi l’on personnifiait en quelque sorte les victoires obtenues par une succession de chefs dont les noms demeuraient dans l’oubli, et l’on concentrait sur quelques années des progrès qui avaient dû être fort lents, et mêlés de beaucoup de traverses. Voici de quelle manière ces événements sont présentés par un historien très-postérieur, il est vrai, plein de fables, mais qui paraît être l’écho fidèle d’anciennes traditions populaires :
« Les éclaireurs revinrent et rapportèrent que la Gaule était la plus noble des régions, remplie de toute espèce de biens, plantée de forêts, d’arbres fruitiers ; que c’était une terre fertile, propre à tout ce qui peut subvenir aux besoins des hommes. Animés par un tel récit, les Franks prennent les armes et s’encouragent, et, pour se venger des injures qu’ils avaient eu à souffrir des Romains, ils aiguisent leurs épées et leurs cœurs ; ils s’excitent les uns les autres par des défis et des moqueries à ne plus fuir devant les Romains, mais à les exterminer. En ces jours-là, les Romains habitaient depuis le fleuve du Rhin jusqu’au fleuve de la Loire ; et depuis le fleuve de la Loire jusque vers l’Espagne dominaient les Goths ; les Burgondes, qui étaient ariens comme eux, habitaient de l’autre côté du Rhône. Le roi Chlodio ayant donc envoyé ses coureurs jusqu’à la ville de Cambrai, lui-même passa bientôt après le Rhin avec une grande armée. Entré dans la forêt Charbonnière, il prit la cité de Tournai et de là s’avança jusqu’à Cambrai. Il y résida quelque temps et donna ordre que tous les Romains qui s’y trouvaient fussent mis à mort par l’épée. Gardant cette ville, il s’avança plus loin et s’empara du pays jusqu’à la rivière de Somme[64]… »
[64] Gesta Francorum per Roriconem monachum, apud Script. rer. gallic. et francic., t. III, p. 4.
Ce qu’il y a de plus curieux dans cette narration, c’est qu’elle retrace d’une manière assez vive le caractère de barbarie empreint dans cette guerre, où les envahisseurs joignaient à l’ardeur du pillage la haine nationale et une sorte de haine religieuse. Tout ne se passa pas avec une continuité de progrès si régulière, et le terrain de la seconde province belgique fut plus d’une fois pris et repris avant de rester au pouvoir des Franks. Chlodio lui-même fut battu par les légions romaines et obligé de ramener ses troupes en désordre vers le Rhin ou au delà du Rhin. Le souvenir de ce combat nous a été conservé par un poëte latin du cinquième siècle[65]. Les Franks étaient arrivés jusqu’à un bourg appelé Hélena, qu’on croit être la ville de Lens. Ils avaient placé leur camp, fermé par des chariots, sur des collines près d’une petite rivière, et se gardaient négligemment à la manière des Barbares, lorsqu’ils furent surpris par les Romains sous les ordres d’Aétius. Au moment de l’attaque, ils étaient en fêtes et en danses pour le mariage d’un de leurs chefs. On entendait au loin le bruit de leurs chants, et l’on voyait la fumée du feu où cuisaient les viandes du banquet. Tout à coup les légions débouchèrent, en files serrées et au pas de course, par une chaussée étroite et un pont de bois qui traversait la rivière. Les Barbares eurent à peine le temps de prendre leurs armes et de former leurs lignes. Enfoncés et obligés à la retraite, ils entassèrent pêle-mêle, sur leurs chariots, tous les apprêts de leur festin, des mets de toute espèce et de grandes marmites parées de guirlandes. Mais les voitures, avec ce qu’elles contenaient, dit le poëte, et l’épousée elle-même, blonde comme son mari, tombèrent entre les mains des vainqueurs[66].
[65] Sidon. Apollinar. Carm. in Paneg. Majoriani, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 802.
. . . . Fors ripæ colle propinquo,
Barbaricus resonabat hymen, Scythicisque choreis
Nubebat flavo similis nova nupta marito…
Hostis terga dedit. Plaustris rutilare videres
Barbarici vaga festa tori, convictaque passim
Fercula, captivasque dapes, cirroque madente
Ferre coronatos redolentia serta lebetas.
(Sidon. Apollinar. Carm. in Paneg. Majoriani, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 802.)
La peinture que les écrivains du temps tracent des guerriers franks, à cette époque, et jusque dans le sixième siècle, a quelque chose de singulièrement sauvage. Ils relevaient et rattachaient sur le sommet du front leurs cheveux d’un blond roux, qui formaient une espèce d’aigrette et retombaient par derrière en queue de cheval. Leur visage était entièrement rasé, à l’exception de deux longues moustaches qui leur tombaient de chaque côté de la bouche. Ils portaient des habits de toile serrés au corps et sur les membres[67] avec un large ceinturon auquel pendait l’épée. Leur arme favorite était une hache à un ou deux tranchants, dont le fer était épais et acéré et le manche très-court. Ils commençaient le combat en lançant de loin cette hache, soit au visage, soit contre le bouclier de l’ennemi, et rarement ils manquaient d’atteindre l’endroit précis où ils voulaient frapper[68].
Hic quoque monstra domat, rutili quibus arce cerebri
Ad frontem coma tracta jacet, nudataque cervix
Setarum per damna nitet. . . . .
. . . . Ac vultibus undique rasis,
Pro barba tenues perarantur pectine cristæ.
(Ibid.)
[68] Procopii Hist., apud ibid., t. II, p. 37.
Outre la hache, qui, de leur nom, s’appelait francisque, ils avaient une arme de trait qui leur était particulière, et que, dans leur langue, ils nommaient hang, c’est-à-dire hameçon[69]. C’était une pique de médiocre longueur et capable de servir également de près et de loin. La pointe, longue et forte, était armée de plusieurs barbes ou crochets tranchants et recourbés. Le bois était couvert de lames de fer dans presque toute sa longueur, de manière à ne pouvoir être brisé ni entamé à coups d’épée. Lorsque le hang s’était fiché au travers d’un bouclier, les crocs dont il était garni en rendant l’extraction impossible, il restait suspendu, balayant la terre par son extrémité : alors le Frank qui l’avait jeté s’élançait, et, posant un pied sur le javelot, appuyait de tout le poids de son corps et forçait l’adversaire à baisser le bras et à se dégarnir ainsi la tête et la poitrine[70]. Quelquefois le hang attaché au bout d’une corde servait en guise de harpon à amener tout ce qu’il atteignait. Pendant qu’un des Franks lançait le trait, son compagnon tenait la corde, puis tous deux joignaient leurs efforts, soit pour désarmer leur ennemi, soit pour l’attirer lui-même par son vêtement ou son armure[71].
[69] Alibi enim secures multæ acuebantur, alibi patria hastilia, quæ ipsi angones vocant. (Agathiæ Hist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 65.)
[70] Ibid., p. 65 et 66.
Insertum triplici gestabat fune tridentem,
Quem post terga quidem stantes socii tenuerunt ;
Consiliumque fuit, dum cuspes missa sederet
In clypeo, cuncti pariter traxisse studerent.
(De prima Exped. Attilæ in Gallias, ac de Reb. gest. Walthari, Aquit. princ., Carmen illustratum et adauctum a F. Ch. J. Fischer. Lipsiæ, 1780, in-4o, p. 54, vers. 979.)
Les soldats franks conservaient encore cette physionomie et cette manière de combattre un demi-siècle après la conquête, lorsque le roi Theodebert passa les Alpes et alla faire la guerre en Italie. La garde du roi avait seule des chevaux et portait des lances du modèle romain : le reste des troupes était à pied, et leur armure paraissait misérable. Ils n’avaient ni cuirasses, ni bottines garnies de fer ; un petit nombre portait des casques, les autres combattaient nu-tête. Pour être moins incommodés par la chaleur, ils avaient quitté leur justaucorps de toile et gardaient seulement des culottes d’étoffe ou de cuir, qui leur descendaient jusqu’au bas des jambes. Ils n’avaient ni arc, ni fronde, ni autres armes de trait, si ce n’est le hang et la francisque[72]. C’est dans cet état qu’ils se mesurèrent avec plus de courage que de succès contre les troupes de l’empereur Justinien[73].
[72] Francisca, ce mot, qui suppose le sous-entendu securis, n’est autre que la transcription latine de l’adjectif teutonique frankisk.
[73] Procopii Hist., apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 37. — Agathiæ Hist., ibid., p. 65. — Il se peut que, dans ce tableau, l’extrême pauvreté d’habits et d’ornements soit moins applicable aux Franks eux-mêmes qu’à leurs auxiliaires des tribus germaines d’outre-Rhin. Du reste, on doit se figurer non-seulement les rois, mais les chefs de tout grade, vêtus et armés avec plus de luxe et d’élégance. On ne peut dire si le jeune prince, dont le costume et l’équipage sont décrits dans la 20e lettre de Sidoine Apollinaire, était Frank, Goth ou Burgonde. (Voyez ibid., t. I, p. 793.)
Quant au caractère moral qui distinguait les Franks à leur entrée en Gaule, c’était, comme je l’ai dit plus haut, celui de tous les croyants à la divinité d’Odin et aux joies sensuelles du Walhalla. Ils aimaient la guerre avec passion, comme le moyen de devenir riches dans ce monde, et, dans l’autre, convives des dieux. Les plus jeunes et les plus violents d’entre eux éprouvaient quelquefois dans le combat des accès d’extase frénétique, pendant lesquels ils paraissaient insensibles à la douleur et doués d’une puissance de vie tout à fait extraordinaire. Ils restaient debout et combattaient encore, atteints de plusieurs blessures dont la moindre eût suffi pour terrasser d’autres hommes[74]. Une conquête exécutée par de pareilles gens dut être sanglante et accompagnée de cruautés gratuites : malheureusement les détails manquent pour en marquer les circonstances et les progrès. Cette pauvreté de documents est due en partie à la conversion des Franks au catholicisme, conversion très-populaire dans toute la Gaule, et qui effaça la trace du sang versé par les nouveaux chrétiens orthodoxes. Leur nom fut rayé des légendes destinées à maudire la mémoire des meurtriers des serviteurs de Dieu, et les martyrs qu’ils avaient faits dans leur invasion furent attribués à d’autres peuples, comme les Huns ou les Vandales ; mais quelques traits épars, rapprochés par la critique et complétés par l’induction, peuvent mettre en évidence ce qu’ont voilé soit la flatterie des chroniqueurs, soit la sympathie religieuse.
. . . . Invicti perstant, animoque supersunt
Jam prope post animam.
(Sidon. Apollinar. Carm. in Paneg. Majoriani, ibid., t. I, p. 803.)
La langue des Scandinaves avait un mot particulier pour désigner les guerriers sujets à cette extase : on les appelait Berserkars. (Voyez l’Histoire des expéditions maritimes des Normands, par M. Depping, t. I, p. 46.)
La conquête des provinces méridionales et orientales de la Gaule par les Visigoths et les Burgondes fut loin d’être aussi violente que celle du nord par les Franks. Soustraits depuis longtemps à l’empire du fanatisme guerrier que propageait la religion des Scandinaves, ces deux peuples avaient émigré par nécessité avec femmes et enfants sur le territoire romain. C’était par des négociations réitérées, plus encore que par la force des armes, qu’ils avaient obtenu leurs nouvelles demeures. A leur entrée en Gaule ils étaient chrétiens, et, quoique appartenant à la secte arienne, ils se montraient en général tolérants. Les Goths le furent d’abord, et les Burgondes le furent toujours. Il paraît que cette bonhomie, qui est l’un des caractères actuels de la race germanique, se fit voir de bonne heure chez ce peuple. Avant leur établissement à l’ouest du Jura, les Burgondes avaient erré pendant plus d’un siècle sur le sol de la Germanie, se heurtant contre tous les dominateurs du pays, et toujours refoulés par eux. L’idée de malheur et de défaite s’était, pour ainsi dire, attachée à leur nom ; et cette longue suite de revers, couronnée par une catastrophe nationale dont la poésie du nord a fait sa grande épopée[75], avait adouci leur caractère et brisé en eux l’orgueil du barbare et du conquérant.
[75] Le poëme des Nibelungen et les chants héroïques de l’Edda. Dans ces traditions épiques de la Scandinavie et de l’Allemagne, se trouve joint, par anachronisme, au souvenir de la destruction du premier royaume des Burgondes, un souvenir confus des princes mérovingiens, victimes de la sanglante rivalité de deux femmes, Brunehilde et Fredegonde. Le nom d’Attila y domine, par un autre anachronisme, escorté de celui du roi des Goths, Theoderik, comme le plus grand nom qui fût resté dans la mémoire des peuples d’outre-Rhin. Voyez l’écrit de M. Roget de Belloguet, intitulé : Questions bourguignonnes, et joint à l’ouvrage de Courtépée (éd. de 1846), p. 132 et suiv.
Impatronisés sur les domaines des propriétaires gaulois, ayant reçu ou pris à titre d’hospitalité les deux tiers des terres et le tiers des esclaves, ils se faisaient scrupule de rien usurper au delà. Ils ne regardaient point le Romain comme leur colon, comme leur lite, selon l’expression germanique[76], mais comme leur égal en droits dans l’enceinte de ce qui lui restait. Ils éprouvaient même devant les riches sénateurs, leurs copropriétaires, une sorte d’embarras de parvenus. Cantonnés militairement dans une grande maison, pouvant y jouer le rôle de maîtres, ils faisaient ce qu’ils voyaient faire aux clients romains de leur noble hôte, et se réunissaient de grand matin pour aller le saluer par les noms de père ou d’oncle, titre de respect fort usité alors dans l’idiome des Germains. Ensuite, en nettoyant leurs armes ou en graissant leur longue chevelure, ils chantaient à tue-tête leurs chansons nationales, et, avec une bonne humeur naïve, demandaient aux Romains comment ils trouvaient cela[77].
[76] Lide, lete, late, latze, dans les anciennes langues teutoniques, signifiait petit et dernier. Les Germains donnaient ce nom aux gens de la classe inférieure, qui, chez eux, étaient colons ou fermiers attachés à la glèbe. C’était, selon toute probabilité, les restes d’anciens peuples vaincus.
Laudantem tetrico subinde vultu,
Quod Burgundio cantat esculentus,
Infundens acido comam butyro ?…
Quem non ut vetulum patris parentem,
Nutricisque virum, die nec orto,
Tot tantique petunt simul Gigantes…
(Sidon. Apollinar. Carm. ad Catulinum, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 811.)
La loi des Burgondes, impartiale entre les vainqueurs et les vaincus, interdisait aux premiers l’abus de la force. Elle offrait même à cet égard des précautions qu’on pourrait appeler délicates. Par exemple, elle défendait aux Barbares de s’immiscer, sous aucun prétexte, dans les procès entre Romains[78]. L’un de ces articles mérite d’être cité textuellement : « Quiconque aura dénié le couvert et le feu à un étranger en voyage sera puni d’une amende de trois sous… Si le voyageur vient à la maison d’un Burgonde et y demande l’hospitalité, et que celui-ci indique la maison d’un Romain, et que cela puisse être prouvé, il payera trois sous d’amende, et trois sous pour dédommagement à celui dont il aura montré la maison[79]. »
[78] Lex Burgundionum, tit. LV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 272.
[79] Lex Burgundionum, tit. XXXVIII, p. 266.
Avant l’époque où se développa chez eux l’intolérance du fanatisme arien, les Visigoths, maîtres de tout le pays situé entre le Rhône, la Loire et les deux mers, joignaient un égal esprit de justice à plus d’intelligence et de goût pour la civilisation. De longues promenades militaires à travers la Grèce et l’Italie avaient inspiré à leurs chefs l’ambition de surpasser, ou tout au moins de continuer, dans leurs établissements, l’administration romaine. Le successeur du fameux Alarik, Ataülf, qui transporta sa nation d’Italie dans la province narbonnaise, exprimait d’une manière naïve et forte ses sentiments à cet égard. « Je me souviens, dit un écrivain du cinquième siècle, d’avoir entendu à Bethléem le bienheureux Jérôme raconter qu’il avait vu un certain habitant de Narbonne, élevé à de hautes fonctions sous l’empereur Théodose, et d’ailleurs religieux, sage et grave, qui avait joui dans sa ville natale de la familiarité d’Ataülf. Il répétait souvent que le roi des Goths, homme de grand cœur et de grand esprit, avait coutume de dire que son ambition la plus ardente avait d’abord été d’anéantir le nom romain, et de faire de toute l’étendue des terres romaines un nouvel empire appelé Gothique : de sorte que, pour parler vulgairement, tout ce qui était Romanie devînt Gothie, et qu’Ataülf jouât le même rôle qu’autrefois César-Auguste ; mais qu’après s’être assuré par l’expérience que les Goths étaient incapables d’obéissance aux lois, à cause de leur barbarie indisciplinable, jugeant qu’il ne fallait point toucher aux lois sans lesquelles la république cesserait d’être république, il avait pris le parti de chercher la gloire en consacrant les forces des Goths à rétablir dans son intégrité, à augmenter même la puissance du nom romain, afin qu’au moins la postérité le regardât comme le restaurateur de l’empire qu’il ne pouvait transporter. Dans cette vue, il s’abstenait de la guerre et cherchait soigneusement la paix[80]… »
[80] Pauli Orosii Hist., lib. VII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 598.
Ces idées élevées de gouvernement par les lois, cet amour de la civilisation dont l’empire romain était alors l’unique modèle, furent conservés, mais avec plus d’indépendance, par les successeurs d’Ataülf. Leur cour de Toulouse, centre de la politique de tout l’Occident, intermédiaire entre la cour impériale et les royaumes germaniques, égalait en politesse et surpassait peut-être en dignité celle de Constantinople. C’étaient des Gaulois de distinction qui entouraient le roi des Visigoths, quand il ne marchait pas en guerre ; car alors les Germains reprenaient le dessus. Le roi Eurik avait pour conseiller et pour secrétaire l’un des rhéteurs les plus estimés dans ce temps, et se plaisait à voir les dépêches, écrites sous son nom, admirées jusqu’en Italie pour la pureté et les grâces du style[81]. Ce roi, l’avant-dernier de ceux de la même race qui régnèrent en Gaule, inspirait aux esprits les plus éclairés et les plus délicats une admiration véritable. Voici des vers confidentiels écrits par le plus grand poëte du cinquième siècle, Sidonius Apollinaris, exilé de l’Auvergne, son pays, par le roi des Visigoths, comme suspect de regretter l’empire, et qui était venu à Bordeaux solliciter la fin de son exil. Ce petit morceau, malgré sa tournure classique, rend d’une manière assez vive l’impression qu’avait faite sur l’exilé la vue des gens de toute race que l’intérêt de leur patrie respective rassemblait auprès du roi des Goths.
[81] Sepone pauxillulum conclamatissimas declamationes, quas oris regii vice conficis, quibus ipse rex inclytus… per promotæ limitem sortis, ut populos sub armis, sic frænat arma sub legibus. (Sidon. Apollinar. Epist. ad Leonem Eurici consiliarium et quæstor., apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 800.)
« J’ai presque vu deux fois la lune achever son cours et n’ai obtenu qu’une seule audience : le maître de ces lieux trouve peu de loisirs pour moi, car l’univers entier demande aussi réponse et l’attend avec soumission. Ici, nous voyons le Saxon aux yeux bleus, lui qu’aucune mer n’étonne, craindre le sol où il marche. Ici, le vieux Sicambre, tondu après une défaite, laisse croître de nouveau ses cheveux. Ici, se promène l’Hérule aux joues verdâtres, presque de la teinte de l’Océan, dont il habite les derniers golfes. Ici, le Burgonde, haut de sept pieds, fléchit le genou et implore la paix. Ici, l’Ostrogoth réclame le patronage qui fait sa force et à l’aide duquel il fait trembler les Huns, humble d’un côté, fier de l’autre. Ici, toi-même, ô Romain, tu viens prier pour ta vie ; et quand le Nord menace de quelques troubles, tu sollicites le bras d’Eurik contre les hordes de la Scythie ; tu demandes que la Garonne, maintenant belliqueuse et puissante, protége le Tibre affaibli[82]. »
[82] Sidon. Apollinar. Epist. ad Lampridium, apud Script. rer. gallic. et francic., t. I, p. 800.
Si de ce tableau ou de celui de la cour du roi goth Theoderik II, tracé en prose par le même écrivain[83], on passe aux récits originaux du règne de Clovis, il semble que l’on s’enfonce dans les forêts de la Germanie : et cependant, parmi les rois franks de la première race, Clovis est l’homme politique. C’est lui qui, dans la vue de fonder un empire, mit sous ses pieds le culte des dieux du Nord, et s’associa aux évêques orthodoxes pour la destruction des deux royaumes ariens. Mais, instrument plutôt que moteur de cette ligue, malgré son amitié pour les prélats, malgré l’emploi qu’il fit, dans ses diverses négociations, de Romains auxquels la tradition attribuait une finesse à toute épreuve[84], il resta sous l’influence des mœurs de son peuple. L’impulsion donnée à ces mœurs par l’habitude de la vie barbare et une religion sanguinaire ne fut point arrêtée par la conversion des Franks au christianisme. L’évêque de Reims eut beau dire à ses néophytes : « Sicambre adouci, courbe la tête, adore ce que tu as brûlé, » l’incendie et le pillage n’épargnèrent pas les églises dans les expéditions entreprises vers la Saône et au midi de la Loire[85].
[83] Epist. ad Agricolam, apud ibid., p. 783.
[84] Voyez, dans les Gestes des rois franks, ouvrage du septième siècle, composé en partie sur des traditions populaires, le détail des ambassades d’Aurélien auprès du roi Gondebald, et de Paternus auprès du roi Alarik. (Gesta regum Francorum, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 548.)
[85] L’éloge que fait l’historien grec Agathias des mœurs des Franks et de leur état social sous les successeurs de Clovis (apud ibid., p. 47) est inadmissible comme démenti sur tous les points par le récit de Grégoire de Tours. Gibbon a remarqué ce contraste, Hist. de la décadence et de la chute de l’empire romain, chap. XXXVIII.
Il ne faut pas d’ailleurs s’imaginer que cette mémorable conversion ait été soudaine et complète. D’abord il y eut scission politique entre les partisans du nouveau culte et ceux de l’ancien ; la plupart de ces derniers quittèrent le royaume de Chlodowig pour se retirer au delà de la Somme dans celui de Raghenaher, dont la ville principale était Cambrai[86]. De plus, il resta auprès du roi beaucoup de gens qui gardèrent leur croyance, sans renoncer à leur vasselage. Les légendes attestent que non-seulement le premier roi chrétien, mais encore ses successeurs, furent souvent obligés de s’asseoir à table avec des païens obstinés, et qu’il y en avait un grand nombre parmi les Franks de la plus haute classe. Voici, à ce propos, deux anecdotes qui n’ont été racontées par aucun historien moderne, et qui cependant méritaient de l’être ; car il ne faut pas que la crainte de paraître ajouter foi aux miracles du moyen âge fasse négliger des détails de mœurs, sans lesquels l’histoire est vague et presque inintelligible.
[86] Multi denique de Francorum exercitu necdum ad fidem conversi, cum regis parente Raganario ultra Sumnam fluvium aliquamdiu degerunt… (Vita S. Remigii, apud Script. rer. gallic. et francic., t. III, p. 377.)
« En retournant vers Paris, où il avait résolu de fixer sa résidence, le roi Chlodowig passa par Orléans, et s’y arrêta quelques jours avec une partie de son armée. Pendant son séjour dans cette ville, l’évêque de Poitiers Adelphius lui amena un abbé nommé Fridolin, qu’on regardait comme saint, et que le roi souhaitait beaucoup de connaître. Les deux voyageurs arrivèrent au quartier des Franks, le solitaire à pied et l’évêque à cheval, comme il convenait. Le roi vint lui-même au-devant d’eux, entouré de beaucoup de monde, leur fit un accueil respectueux et amical, et, après s’être entretenu familièrement quelques heures avec eux, il ordonna qu’on servît un grand repas. Pendant le dîner, le roi se fit apporter un vase de jaspe, transparent comme du verre, décoré d’or et de pierres précieuses : l’ayant rempli et vidé, il le passa à l’abbé, qui le prit, quoiqu’il s’en fût excusé, disant qu’il ne buvait pas de vin ; mais au moment où Fridolin prenait la coupe, il la laissa échapper par accident, et le vase tomba sur la table, puis de la table à terre, où il se brisa en quatre. Un des échansons ramassa les morceaux, et les plaça devant le roi, qui paraissait chagrin, moins à cause de la perte du vase, que pour le mauvais effet que cet accident pourrait avoir sur les assistants, parmi lesquels beaucoup étaient encore païens. Toutefois il reprit son air gai, et dit à l’abbé : « Seigneur, c’est pour l’amour de toi que j’ai perdu ce vase ; car s’il fût tombé de mes mains, il ne se serait pas brisé. Vois donc ce que Dieu voudra faire pour toi en faveur de son saint nom, afin que ceux d’entre nous qui sont encore adonnés à l’idolâtrie ne diffèrent plus de croire au Dieu tout-puissant. » Alors Fridolin prit les quatre morceaux du vase, les réunit, et, les tenant serrés dans ses mains, la tête inclinée vers la table, il se mit à prier Dieu en pleurant et en poussant de profonds soupirs. Quand sa prière fut achevée, il rendit le vase au roi, qui le trouva parfaitement restauré, n’y pouvant reconnaître aucune trace de brisure. Ce miracle ravit les chrétiens, mais plus encore les infidèles, qui se trouvaient là en grand nombre. Au même moment, le roi et tout le monde se levant de table et rendant grâces à Dieu, tous ceux des assistants qui partageaient encore les erreurs du paganisme confessèrent leur foi en la sainte Trinité, et reçurent de la main de l’évêque les eaux du baptême[87]. »
[87] Qualis laus a cunctis hoc videntibus, non solum a christianis, sed etiam ab ipsis paganis (quorum magna cohors inibi aderat), Deo persolveretur, non est necesse loquendum. (Vita S. Fridolini, apud Script. rer. gallic. et francic., t. III, p. 388.)
« Après la mort du roi Chlodowig, son fils Chlother s’étant établi dans la ville de Soissons, il arriva qu’un certain Frank, nommé Hozin, l’invita à un banquet, conviant aussi parmi les courtisans de sa suite le vénérable Védaste (saint Waast), évêque d’Arras. Le saint homme accepta cette invitation dans le seul but de donner quelque enseignement salutaire à la foule des conviés et de profiter de l’autorité du roi pour les attirer au saint baptême. Étant donc entré dans la maison, il aperçut un grand nombre de tonneaux rangés par ordre, tous remplis de bière. Ayant demandé ce que c’était que ces tonneaux, il lui fut répondu que les uns étaient destinés aux chrétiens, tandis que les autres avaient été consacrés, suivant les rites des gentils, à l’usage de ceux des conviés qui professaient le culte des idoles. Ayant reçu cette explication, le vénérable Védaste se mit à bénir chacun des vases indistinctement au nom du Christ et par le signe de la croix. Au moment où il fit sa bénédiction sur les tonneaux consacrés à la manière des païens, tout à coup les cercles et les liens se brisèrent, donnant passage à la liqueur dont le pavé fut inondé. Cet événement ne fut pas inutile au salut de ceux qui étaient présents ; car un grand nombre furent amenés par là à demander la grâce du saint baptême et à se soumettre au joug de la religion[88]. »
[88] Quæ causa multis qui aderant profuit ad salutem. Nam multi ex hoc ad gratiam baptismi confugerunt, ac sanctæ religioni colla submiserunt. (Vita S. Vedasti, apud Script. rer. gallic. et francic., t. III, p. 373.)
Si vous parcourez les documents relatifs à l’histoire du sixième et du septième siècle, vous y trouverez une foule de traits qui prouvent que le paganisme durait toujours parmi les Franks, quoiqu’il s’éteignît par degrés. L’historien byzantin Procope raconte avec horreur qu’en l’année 539 les soldats de Theodebert, roi des Franks orientaux, à leur entrée en Italie où ils marchèrent contre les Goths, tuèrent des femmes et des enfants de cette nation, et jetèrent leurs cadavres dans le Pô, comme prémices de la guerre qui s’ouvrait[89]. Un siècle après, sur les bords de la Somme et même sur ceux de l’Aisne, le paganisme régnait encore dans les campagnes, séjour favori de la population franke. Ce n’était pas sans de grands dangers que les évêques des villes du Nord faisaient leurs visites pastorales ; et il fallait tout le zèle d’un martyr pour oser prêcher la foi du Christ à Gand et le long du cours inférieur de l’Escaut[90]. En l’année 656, un prêtre irlandais perdit la vie dans cette mission périlleuse ; et, vers la même époque, d’autres personnages que l’Église vénère, les Romains Lupus et Amandus (saint Loup et saint Amand), les Franks Odomer et Berthewin (saint Omer et saint Bertin) y gagnèrent leur renom de sainteté[91].
[89] Procopii Hist. de Bello Gothico, lib. II, cap. XXV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 37. — Il ajoute la réflexion suivante : Nam ita christiani sunt isti Barbari, ut multos priscæ superstitionis ritus observant, humanas hostias aliaque impia sacrificia divinationibus adhibentes. (Ibid., p. 38.)
[90] Vita S. Eligii, apud ibid., t. III, p. 557. — … Audivit pagum esse quemdam præter fluenta Scaldi fluvii, cui vocabulum est Gandavum, ejus loci habitatores iniquitas diaboli… irretivit, ut… relicto Deo… fana vel idola adorarent. Propter ferocitatem enim gentis illius… omnes sacerdotes a prædicatione… subtraxerant, et nemo audebat… verbum annuntiare Domini. (Vita S. Amandi, apud ibid., p. 533.)
[91] Fleury, Histoire ecclésiastique, t. VIII, p. 290, 292 et 425.
Lorsque les nobles efforts du clergé chrétien eurent déraciné les pratiques féroces et les superstitions apportées au nord de la Gaule par la nation conquérante, il resta dans les mœurs de cette race d’hommes un fond de rudesse sauvage qui se montrait, en paix comme en guerre, soit dans les actions, soit dans les paroles. Cet accent de barbarie, si frappant dans les récits de Grégoire de Tours, se retrouve çà et là dans les documents originaux du second siècle des rois mérovingiens. Je prends pour exemple le plus important de tous, la loi des Franks saliens ou loi salique, dont la rédaction en langue latine appartient au règne de Dagobert. Le prologue dont elle est précédée, ouvrage de quelque clerc d’origine franke, montre à nu tout ce qu’il y avait de violent, de rude, d’informe, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans l’esprit des hommes de cette nation qui s’étaient adonnés aux lettres. Les premières lignes de ce prologue semblent être la traduction littérale d’une ancienne chanson germanique :
« La nation des Franks, illustre, ayant Dieu pour fondateur[92], forte sous les armes, ferme dans les traités de paix, profonde en conseil, noble et saine de corps, d’une blancheur et d’une beauté singulières, hardie, agile et rude au combat, depuis peu convertie à la foi catholique, libre d’hérésie lorsqu’elle était encore sous une croyance barbare, avec l’inspiration de Dieu, recherchant la clef de la science selon la nature de ses qualités, désirant la justice, gardant la piété ; la loi salique fut dictée par les chefs de cette nation, qui en ce temps commandaient chez elle.
[92] Auctore Deo condita. Cette idée paraît étrangère à la religion chrétienne, qui n’accorde à aucune nation, si ce n’est au peuple juif, l’honneur d’avoir eu des relations spéciales avec la Divinité. Peut-être, pour être exact et malgré la contradiction apparente, devrait-on traduire ayant un Dieu pour fondateur.
« On choisit, entre plusieurs, quatre hommes, savoir : le Gast de Wise, le Gast de Bode, le Gast de Sale, et le Gast de Winde, dans les lieux appelés canton de Wise, canton de Sale, canton de Bode et canton de Winde[93]. Ces hommes se réunirent dans trois Mâls[94], discutèrent avec soin toutes les causes de procès, traitèrent de chacune en particulier, et décrétèrent leur jugement en la manière qui suit. Puis, lorsque, avec l’aide de Dieu, Chlodowig le Chevelu, le beau, l’illustre roi des Franks, eut reçu le premier le baptême catholique, tout ce qui dans ce pacte était jugé peu convenable fut amendé avec clarté par les illustres rois Chlodowig, Hildebert et Chlother ; et ainsi fut dressé le décret suivant :
[93] Gast, dans les dialectes actuels de la langue germanique, signifie hôte. Il paraît que, dans l’ancienne langue, il servait à exprimer la dignité patriarcale des chefs de tribu ou de canton. On trouve encore dans la province d’Over-Yssel, antique demeure des Saliens, un canton nommé Salland, et un autre appelé Twente, peut-être plus correctement t’ Wente, ce qui répond au Winde de la loi salique. Le canton de Wise tirait probablement son nom de sa situation occidentale, et celui de Bode rappelle l’ancien nom de l’île des Bataves.
[94] Hi per tres mallos convenientes… Mâl, dans l’ancienne langue teutonique, voulait dire signe, parole, et, par extension, conseil, assemblée.
« Vive le Christ qui aime les Franks ; qu’il garde leur royaume, et remplisse leurs chefs de la lumière de sa grâce ; qu’il protége l’armée, qu’il leur accorde des signes qui attestent leur foi, les joies de la paix et la félicité ; que le Seigneur Christ-Jésus dirige dans les voies de la piété les règnes de ceux qui gouvernent ; car cette nation est celle qui, brave et forte, secoua de sa tête le dur joug des Romains, et qui, après avoir reconnu la sainteté du baptême, orna somptueusement d’or et de pierres précieuses les corps des saints martyrs que les Romains avaient brûlés par le feu, massacrés, mutilés par le fer, ou fait déchirer par les bêtes[95]. »
[95] Legis Salicæ prologus, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 122 et 123.
LETTRE VII
Sur l’état des Gaulois après la conquête.
« Si quelque homme libre a tué un Frank ou un Barbare vivant sous la loi salique, il sera jugé coupable au taux de deux cents sous. — Si un Romain possesseur, c’est-à-dire ayant des biens en propre dans le canton où il habite, a été tué, celui qui sera convaincu de l’avoir tué sera jugé coupable à cent sous[96]. »
[96] Lex Salica, tit. XLIV, §§ 1 et 15, apud ibid., p. 147. — D’après la valeur du sol d’or fixée par M. Guérard (Voyez, plus haut, la [note de la page 41]), le taux de ces deux compositions s’élevait, pour la première, à 1,856 fr., valeur intrinsèque, et 19,906 fr., valeur relative, et, pour la seconde, à 928 fr., valeur intrinsèque, 9,936 fr., valeur relative.
« Celui qui aura tué un Frank ou un Barbare, dans la truste (service de confiance) du roi, sera jugé coupable à six cents sous. — Si un Romain, convive du roi, a été tué, la composition sera de trois cents sous[97]. »
[97] Lex Salica, tit. XLIV, §§ 4 et 6. (3,768 et 1,884 fr., valeur intrinsèque ; 59,718 et 29,859 fr., valeur relative.)
« Si quelqu’un, ayant rassemblé une troupe, attaque dans sa maison un homme libre (Frank ou Barbare), et l’y tue, il sera jugé coupable à six cents sous. — Mais si un Lite ou un Romain a été tué par un semblable attroupement, il ne sera payé que la moitié de cette composition[98]. »
[98] Ibid., tit. LXV, §§ 1 et 3. (Voyez l’évaluation précédente.)
« Si quelque Romain charge de liens un Frank sans motif légitime, il sera jugé coupable à trente sous. — Mais si un Frank lie un Romain pareillement sans motif, il sera jugé coupable à quinze sous[99]. »
[99] Lex Salica ex codice Biblioth. regiæ a Joh. Schiltreo edita, tit. XXXV, §§ 3 et 4, apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 142. (278 fr. 40 c. et 139 fr. 20 c., valeur intrinsèque ; 2,985 fr. 90 c. et 1,492 fr. 95 c., valeur relative.)
« Si un Romain dépouille un Frank, il sera jugé coupable à soixante-deux sous. — Si un Frank dépouille un Romain, il sera jugé coupable à trente sous[100]. »
[100] Ibid., p. 188, tit. XV. (575 fr. 36 c. et 278 fr. 40 c., valeur intrinsèque ; 5,170 fr. 86 c., et 2,985 fr. 90 c., valeur relative.)
Voilà comment la loi salique répond à la question tant débattue de la différence originelle de condition entre les Franks et les Gaulois. Tout ce que fournissent à cet égard les documents législatifs, c’est que le wergheld, ou prix de l’homme, était, dans tous les cas, pour le Barbare, double de ce qu’il était pour le Romain. Le Romain libre et propriétaire était assimilé au lite, Germain de la dernière condition, cultivateur forcé des domaines de la classe guerrière, et probablement issu d’une race anciennement subjuguée par la race teutonique. Je doute que cette solution, bien qu’elle soit inattaquable, vous satisfasse pleinement, et vous paraisse contenir tout le secret de l’ordre social établi en Gaule par la conquête des Franks. Le texte des lois est une lettre morte ; et c’est la vie de l’époque, dans sa variété, avec ses nuances toujours rebelles aux classifications légales, qu’il est curieux et utile d’observer. Or, rien ne facilite mieux, sous ce rapport, l’intelligence du passé, que la recherche et la comparaison de ce que l’état actuel du monde peut offrir d’analogue ou d’approchant.
Rappelez-vous la Grèce sous l’empire des Turks, rassemblez dans votre esprit ce que vous avez lu ou entendu raconter des Raïas et des Phanariotes, de la masse du peuple grec et de cette minorité que les Turks anoblissaient en lui conférant des emplois : ou je me trompe fort, ou, après avoir contemplé ce tableau d’oppression brutale, de terreur universelle, d’efforts constants pour sortir, à tout prix et par toutes les voies, de la classe commune des vaincus, quelque chose de vivant et de réel vous apparaîtra sous les simples mots de Romain possesseur, Romain tributaire, Romain convive du roi. Vous comprendrez combien de formes diverses pouvait revêtir la servitude gallo-romaine sous la domination des Barbares. Il y a plus, malgré la distance des temps et les différences produites, d’un côté, par l’opposition de croyance, de l’autre, par la communauté du culte, non-seulement la condition des vaincus dans l’ancienne Gaule et dans la Grèce moderne, mais leur attitude morale, présentent de grandes analogies. On retrouve dans les récits de Grégoire de Tours non-seulement les souffrances journalières des pauvres Raïas, vexés, pillés, déportés à plaisir, mais l’astucieux esprit d’intrigue du noble indigène voué au service des conquérants, cette immoralité des Phanariotes, si effrénée qu’on la prendrait pour une sorte de désespoir.
« Aux approches du mois de septembre (584), il arriva au roi Hilperik une grande ambassade des Goths (chargée d’emmener sa fille Rigonthe, promise au roi Rekkared). De retour à Paris, le roi ordonna qu’on prît un grand nombre de familles dans les maisons qui appartenaient au fisc, et qu’on les mît dans des chariots. Beaucoup pleuraient et ne voulaient point s’en aller ; il les fit retenir en prison, afin de les contraindre plus facilement à partir avec sa fille. On rapporte que, dans l’amertume de cette douleur et de crainte d’être arrachés à leurs parents, plusieurs s’ôtèrent la vie au moyen d’un lacet. Le fils était séparé de son père et la mère de sa fille ; ils partaient en sanglotant et en prononçant de grandes malédictions : tant de personnes étaient en larmes dans Paris, que cela pouvait se comparer à la désolation de l’Égypte. Beaucoup de gens des meilleures familles, contraints à partir de force, firent leur testament, donnèrent leurs biens aux églises, et demandèrent qu’au moment où la fiancée entrerait en Espagne, on ouvrît ces testaments, comme si déjà eux-mêmes eussent été mis en terre[101]… »
[101] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. VI, cap. XLV, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 289.
« Le roi Gonthramn ayant obtenu, comme ses frères, une partie du royaume, destitua Agricola de la dignité de patrice, et la donna à Celsus, homme d’une grande taille, fort des épaules, robuste des bras, haut en paroles, prompt à répondre, habile dans la pratique des lois. Cet homme fut alors saisi d’une si grande avidité de s’enrichir, que souvent il enlevait les biens des églises pour les réunir à son domaine. On raconte qu’un jour, entendant lire, dans l’église, cette leçon du prophète Isaïe, dans laquelle il dit : Malheur à ceux qui joignent maison à maison, et ajoutent champ à champ jusqu’à ce que la terre leur manque ! il cria : C’est bien insolent de chanter ici, malheur à moi et à mes fils[102] !… »
[102] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XXIV, apud ibid., t. II, p. 214.
« Eonius, qui avait le surnom de Mummolus, reçut le patriciat du roi Gonthramn ; je crois qu’il sera bon de dire ici quelque chose sur l’origine de sa fortune. Il naquit dans la ville d’Auxerre, et son père était Péonius. Ce Péonius gouvernait la ville en qualité de comte. Voulant faire renouveler le brevet de son office, il envoya au roi son fils avec des présents[103]. Celui-ci donna l’argent en son propre nom, brigua le comté, et supplanta son père qu’il avait mission de servir. C’est de là que, s’élevant par degrés, il parvint à la plus haute des dignités[104]… »
[103] Ad renovandam actionem… Des modèles du protocole usité pour les brevets de duc, de comte et de patrice, sous les rois de la première race, se trouvent parmi les formules connues sous le nom de Formules de Markulf. Apud Script. rer. gallic. et francic., t. IV, p. 471, voyez une formule intitulée : Charta de ducatu, patritiatu vel comitatu.
[104] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. IV, cap. XLII, apud ibid., t. II, p. 224.
La dixième année du règne de Theoderik, à l’instigation de Brunehilde, et par l’ordre de Theoderik, Protadius fut créé majeur (maire) de la maison royale. Il était d’une extrême finesse et d’une grande habileté ; mais il exerça contre beaucoup de gens de cruelles iniquités, accordant trop au droit du fisc, et s’efforçant, par toutes sortes d’artifices, de le remplir et de s’enrichir lui-même du bien d’autrui. Tout ce qu’il voyait d’hommes de naissance noble, il travaillait à les abaisser, afin qu’il ne se trouvât personne capable de s’emparer de la place qu’il occupait[105]. »
[105] Fredegarii Chron., cap. XXVII, apud ibid., p. 422.
Je pourrais multiplier les citations de détail : j’aime mieux prendre un long morceau d’histoire qui se présente à peu près tout fait, et dans lequel figureront successivement un noble Gaulois intriguant pour le service des Barbares, des fils de grande famille vendus comme esclaves, et tout un pays dévasté par des exécutions militaires.
Caïus Sollius Apollinaris Sidonius, sénateur arvernien, gendre de l’empereur Avitus, et le plus grand écrivain de son temps, fut, en Gaule, le dernier représentant du patriotisme romain. Lorsqu’en l’année 475 l’Arvernie, ou, comme nous disons, l’Auvergne, eut été cédée aux Goths par l’empereur Julius Nepos, Sidonius fut exilé du pays, et tant qu’il vécut, il conserva un profond dégoût pour le gouvernement des Barbares. Son fils, du même nom que lui, s’accommoda mieux aux circonstances : il s’attacha aux Visigoths, et en 507 combattit pour eux contre les Franks, à la fameuse journée de Vouglé[106]. Les Franks, vainqueurs, occupèrent bientôt l’Auvergne, et alors Arcadius, petit-fils de Sidonius Apollinaris, mettant dans un égal oubli la patrie gothique et la patrie romaine, ne songea qu’à profiter de son nom, de son habileté et des biens qui lui restaient, pour faire une grande fortune sous le patronage des nouveaux maîtres. Chlodowig Ier venait de mourir, et, dans le partage de ses conquêtes entre ses quatre fils, l’Auvergne était échue à Theoderik, roi des Franks orientaux, qui l’avait conquise en personne. Il paraît que l’héritier du nom des Apollinaires réussit mal auprès de ce roi et fut mieux accueilli de son frère Hildebert, qui, maître de tout le Berry, ambitionnait la possession de l’Auvergne.
[106] Maximus ibi tunc Arvernorum populus, qui cum Apollinare venerat, et primi qui erant ex senatoribus conruerunt. (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. II, cap. XXXVII, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 183.)
Arcadius n’eut pas de peine à flatter les espérances du roi barbare, à lui persuader que les habitants de l’Arvernie le désiraient vivement pour seigneur, au lieu de son frère Theoderik. Peut-être y avait-il au fond de cela quelque chose de vrai : au milieu des souffrances dont le gouvernement de la conquête accablait les indigènes, l’idée de changer de maître pouvait s’offrir à leur esprit comme une perspective de soulagement. Quoi qu’il en soit, en l’année 530, lorsque le roi Theoderik était occupé au delà du Rhin dans une guerre contre les Thuringiens, le bruit de sa mort, répandu en Auvergne, y fut reçu avec une grande joie. Arcadius se hâta d’envoyer à Paris, résidence du roi Hildebert, des messagers qui l’invitèrent à venir prendre possession du pays. Hildebert assembla son armée et partit aussitôt. Il arriva au pied de la hauteur sur laquelle était bâtie la cité des Arvernes, aujourd’hui Clermont, par un temps de brouillard très-épais ; en montant la colline, le roi disait d’un ton de mécontentement : « Je voudrais bien reconnaître par mes yeux cette Limagne d’Auvergne que l’on dit si agréable. » Mais il avait beau regarder, il ne pouvait rien découvrir au delà de quelques centaines de pas[107].
[107] Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. IX, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.
Parvenu au pied des murs de la ville, Hildebert, contre son attente et malgré les promesses d’Arcadius, trouva les portes fermées ; il paraît que les habitants avaient craint de se compromettre, si la mort de Theoderik était un faux bruit, ou qu’ils cherchaient dans tous les cas à se délivrer de la présence des Franks. Le roi fut obligé d’arrêter ses troupes, et de camper jusqu’à la nuit, ne sachant s’il devait forcer le passage ou retourner sur ses pas. Son ami le tira d’incertitude en brisant, avec l’aide de ses clients, la serrure d’une des portes de la ville par laquelle les Franks entrèrent[108]. La capitale prise, le reste du pays ne tarda pas à se soumettre au roi Hildebert, mais de cette soumission vague dont se contentaient les rois de la première race, et qui consistait à promettre fidélité et à livrer quelques otages.
[108] … Incisa Arcadius sera unius portæ, eum civitati intromisit. (Greg. Turon. Hist. franc., lib. III, cap. IX, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.)
Pendant que ces arrangements se faisaient, l’on apprit que Theoderik était revenu vainqueur de la guerre contre les Thuringiens. A cette nouvelle, Hildebert, comme s’il eût craint d’être pris sur le fait ou de voir ses possessions attaquées, partit en grande hâte et se rendit à Paris, laissant une faible garnison dans la capitale de l’Auvergne. Deux ans se passèrent, durant lesquels le roi des Franks orientaux ne fit aucune tentative pour reprendre les villes qui avaient cessé de le reconnaître pour seigneur. Le pays était nominalement soumis au roi Hildebert, mais gouverné sous son nom par des indigènes, par la faction d’Arcadius, qui jouit probablement alors des honneurs dont l’acquisition était le but de ses intrigues. Mais l’orage qu’il avait imprudemment amassé sur son pays ne tarda pas à éclater, et cet orage fut terrible.
Le royaume des Burgondes, rendu tributaire par Chlodowig, avait continué, après sa mort, d’exciter l’ambition des rois franks. Une première expédition, entreprise, en 523, par les rois Hildebert, Chlodomir et Chlother, fut d’abord heureuse ; mais bientôt les Burgondes reprirent l’avantage : Chlodomir fut tué dans un combat, et les Franks évacuèrent le pays. Neuf ans après cette défaite, en l’année 532, l’ambition des rois se réveilla, excitée, à ce qu’il paraît, par la haine nationale des Franks contre les conquérants des bords du Rhône. Une seconde invasion fut résolue entre Chlother et Hildebert : ils firent inviter leur frère Theoderik à se joindre à eux, lui promettant de tout partager en commun. Dans son message, le roi Hildebert ne disait rien de l’occupation de l’Auvergne ; Theoderik n’en parla pas non plus, et s’excusa simplement de prendre part à la guerre entreprise par ses deux frères, ne laissant rien voir de son mécontentement ni de ses projets. Les deux rois partirent ; et, dès que la nouvelle de leur entrée sur le territoire des Burgondes fut connue des Franks orientaux, ils commencèrent à murmurer contre leur roi, de ce qu’il les privait des immenses profits que promettait cette guerre. Ils se rassemblèrent en tumulte autour de la demeure royale, et dirent à Theoderik : « Si tu ne veux pas aller en Burgondie avec tes frères, nous te quittons et les suivons au lieu de toi[109]. »
[109] « Si cum fratribus tuis in Burgundiam ire despexeris, te relinquimus, et illos satius sequi præoptamus. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.)
Le roi, sachant que la cause de la révolte était le regret de n’avoir point part au butin qui allait se faire, ne s’en émut pas, et dit aux Franks : « Suivez-moi vers la cité des Arvernes, et je vous ferai entrer dans un pays où vous prendrez de l’or et de l’argent autant que vous en pourrez désirer, où vous enlèverez des troupeaux, des esclaves, des vêtements en abondance : seulement ne suivez pas ceux-là[110]. » Cette proposition eut un plein succès, et les Franks promirent de faire en tout point la volonté du roi Theoderik. Pour mieux s’assurer de leur foi, il leur répéta encore qu’il serait permis à chacun d’emporter avec lui tout ce qu’il pourrait, et de faire esclave qui il voudrait parmi les gens du pays. L’armée, toute joyeuse, courut aux armes ; et, pendant que les Franks occidentaux passaient la Saône, les Franks orientaux partirent de Metz, résidence de leur roi, pour le long voyage qui devait les conduire en Auvergne.
[110] « Ad Arvernos, inquit, me sequamini, et ego vos inducam in patriam, ubi aurum et argentum accipiatis, quantum vestra potest desiderare cupiditas, de qua pecora, de qua mancipia, de qua vestimenta in abundantiam adsumatis ; tantum hos ne sequamini. » (Greg. Turon. Hist. Franc., lib. III, cap. XI, apud Script. rer. gallic. et francic., t. II, p. 191.)
Dès que les soldats du roi Theoderik eurent mis le pied sur les riches plaines de la basse Auvergne, ils commencèrent à ravager et à détruire, sans épargner ni les églises, ni les autres lieux saints[111]. Les arbres à fruit étaient coupés et les maisons dépouillées de fond en comble. Ceux des habitants que leur âge et leur force rendaient propres à être vendus comme esclaves, attachés deux à deux par le cou, suivaient à pied les chariots de bagages, où leurs meubles étaient amoncelés. Les Franks mirent le siége devant Clermont, dont la population, voyant du haut de ses murs le pillage et l’incendie des campagnes, résista aussi longtemps qu’elle put. L’évêque de la ville, Quintianus, partageait les fatigues et soutenait le courage des citoyens. « Pendant toute la durée du siége, dit un ancien auteur, on le vit de nuit faire le tour des murailles, chantant des psaumes et implorant par le jeûne et les veilles l’aide et la protection du Seigneur[112]. »
[111] … Arvernis ingressus, monasteria et ecclesias solo tenus, ut jam prælibavimus, coæquans… (Vita S. Austremonii primi Arvernorum episcopi, apud ibid., t. III, p. 407.)
[112] … Sanctus Dei muros ejus per noctem psallendo circuiret… in jejuniis atque vigiliis instanter orabat. (Vita S. Quintiani, episcopi Arvernensis, auct. Greg. Turon., apud Script. rer. gallic. et francic., t. III, p. 408.)
Malgré leurs prières et leurs efforts, les habitants de Clermont ne purent tenir longtemps contre une armée nombreuse et animée par la soif du pillage : la ville fut prise et saccagée. Le roi, dans sa colère, voulait en raser les murailles ; mais les hommes qu’il chargea de l’exécution de cet ordre furent arrêtés par des terreurs religieuses, seule garantie qu’eussent les indigènes de la Gaule contre la furie des Barbares. Sur les remparts de Clermont s’élevaient de distance en distance un grand nombre d’églises et de chapelles qu’il était impossible d’épargner en démolissant les murs. La vue de ces édifices effraya les chefs des Franks, qui reculèrent devant un sacrilége commis de sang-froid et sans profit. L’un d’eux, nommé Hilping, vint dire à Theoderik : « Écoute, glorieux roi, les conseils de ma petitesse : les murailles de cette ville sont très-fortes, elles sont flanquées de redoutables défenses ; je veux parler des basiliques des saints qui en garnissent le pourtour ; et en outre l’évêque de ce lieu passe pour grand devant le Seigneur. N’exécute pas ce que tu médites ; ne détruis pas la ville et ne maltraite pas l’évêque[113]. » La nuit suivante le roi eut dans son sommeil une attaque de somnambulisme : il se leva de son lit, et, courant sans savoir où, fut arrêté par ses gardes, qui l’exhortèrent à se munir du signe de la croix. Il ne fallut pas moins que cet accident pour le disposer à la clémence : il épargna la ville et interdit même le pillage dans un rayon de huit mille pas ; mais lorsque cette défense fut prononcée, il ne restait plus rien à piller.