ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
Traduction Nouvelle
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME PREMIER.
PARIS
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, Nº 46,
ET RUE RICHELIEU, Nº 47 bis.
1830.
Préface des Éditeurs.
Lord Byron et Walter Scott tiennent aujourd'hui dans la littérature la même place que l'on assignait, dans le siècle dernier, à Voltaire et à J. J. Rousseau. Ces deux écrivains, d'un génie si divers, mais d'un talent peut-être égal, ont été traduits dans toutes les langues de l'Europe, sans que l'empressement des lecteurs ait rien perdu de son activité. La récente réimpression de l'auteur de Waverley, dans deux éditions rivales, devait être naturellement suivie de celle de Byron, et désormais les œuvres de ces grands littérateurs seront, pour ainsi dire, inséparables.
Sans prétendre rabaisser, au profit de la nôtre, le mérite d'une traduction publiée il y a plusieurs années, et dont le prix d'ailleurs est fort élevé, nous ne craignons pas de dire que celle-ci est digne, en tous points, de figurer à côté du travail de l'heureux traducteur de Walter Scott (M. Defauconpret). Nommer Mr P. Paris qui déjà a fait passer dans une traduction de Don Juan la verve admirable et la capricieuse malice de ce poème original, comme ayant bien voulu se charger d'accomplir cette grande tâche, c'en est assez, sans doute, pour justifier notre assertion. Toutefois le mérite de la traduction ne recommande pas seul notre édition, et nous avons fait tous nos efforts pour qu'elle fût aussi correcte et aussi soigneusement imprimée que possible. Ajoutons qu'elle est aussi la plus complète, puisqu'elle doit contenir, outre les pièces inédites promises par MM. Galignani[1], les Mémoires de Lord Byron, confiés par l'illustre auteur à son ami Thomas Moore, et dont la publication a déjà rempli en partie l'attente générale[2].
[1] M. Galignani, éditeurs célèbres par leur belle collection des poètes modernes de la Grande-Bretagne, préparent une édition originale des œuvres du poète anglais: c'est dans cette édition que doivent entrer les pièces inédites dont il est ici question.
[2] Deux volumes seulement ont paru; les deux autres sont attendus incessamment.
Ce n'est pas sans de mûres réflexions que nous avons adopté pour notre édition l'ordre dans lequel sont placés les divers ouvrages de Byron, et si nous avons commencé par le Don Juan, c'est que ce poème nous a paru le mieux fait pour donner une idée complète du prodigieux génie de son auteur. Scènes pathétiques et bouffonnes, détails grotesques, réflexions morales, caractères passionnés, critiques piquantes et tableaux satiriques, tout se réunit dans ce poème extraordinaire, pour en faire un sujet continuel d'étude et de surprise.
Après ce que nous avons dit, il serait superflu de faire ici l'éloge des nombreuses productions d'un poète dont le nom est inscrit parmi les plus grands noms. Cette tâche, d'ailleurs, est réservée au jeune écrivain qui s'est plu à tracer l'histoire d'une vie aussi glorieuse qu'elle fut de courte durée. Usant avec délicatesse et talent du droit d'une saine critique, il a su distinguer, dans de judicieux commentaires, les véritables beautés des défauts qui parfois déparent son modèle, et souvent il a rétabli avec bonheur certains passages qui, avant lui, n'avaient été qu'imparfaitement compris.
Terminons par dire que lord Byron, si dédaigneux des honneurs, est peut-être le seul grand poète qui n'ait pas cru, du moins en apparence, à son immortalité. Sans doute son incrédulité ne fut pas, dans cette circonstance, d'accord avec son amour-propre. Que de poésie et quel sentiment d'ironie raffinée renferment ces deux strophes si belles dans l'original, et qui, dans l'heureuse version de M. Paris, n'ont presque rien perdu de leur beauté.—Citons-les comme un spécimen de son talent comme écrivain et de sa fidélité comme traducteur.
218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament, que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.
219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant vous ou moi quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de poussière.
What is the end of fame? 'tis but to fill
A certain portion of uncertain paper:
Some liken it to climbing up a hill
Whose summit, like all hills, is lost in vapour;
For this men write, speak, preach, and heroes kill,
And bards burn what they call their «midnight taper,»
To have, when the original is dust,
A name, a wretched picture, and worse bust.
What are the hopes of man? Old Egypt's king
Cheops erected the first pyramid
And largest, thinking it was just the thing
To keep his memory whole, and mummy hid,
But somebody or other rummaging,
Burglariously broke his coffin's lid:
Let not a monument give you or me hopes
Since not a pinch of dust remains of Cheops.
Don Juan, C. I.
VIE DE BYRON.
Il est certains hommes qui jouissent du dangereux privilége de pouvoir tenir leur imagination presque toujours distraite des intérêts de la vie privée, et qui, dévorés de passions, trouvent partout de nouveaux alimens à l'activité naturelle de leur ame. Génies indépendans, ils ne savent pas transiger avec les nécessités de l'état social; toute espèce d'entrave ou d'injustice les révolte. Surtout, ils sont tourmentés du désir de pénétrer les profonds mystères de la nature humaine; et, ne pouvant se contenter des joies de l'ambition, de la richesse ou de l'amour-propre, ils demandent à l'univers entier des jouissances plus solides, ou des croyances métaphysiques plus satisfaisantes. Mais, comme si la voix de la raison se joignait à celle de toutes les religions positives, pour nous interdire la recherche des vérités d'un ordre élevé, il est rare qu'ils ne retirent pas de leurs sublimes contemplations de plus grands doutes et de plus vives inquiétudes.
De tels hommes seraient bien à plaindre s'ils n'avaient aucun moyen de soulager leur cœur de toutes les pensées qui l'oppressent: mais le talent de peindre avec vérité leurs sentimens est, pour ainsi dire, la conséquence de leur caractère; et si leur passage sur la terre est ordinairement douloureux, du moins naissent-ils pour recueillir l'admiration et faire les délices de leurs semblables.
Si jamais quelqu'un avait reçu en partage le génie poétique, c'était sans doute l'auteur de Childe Harold et de Don Juan. Non-seulement Byron était né poète, il vécut encore en poète: jamais il ne contempla l'univers qu'à travers le radieux prisme de la poésie; et tandis que les esprits les plus heureusement nés laissent souvent flétrir dans les intérêts mesquins de la société leurs plus fraîches inspirations, Lord Byron alla jusqu'à sacrifier à sa vocation (et qui maintenant oserait le lui reprocher?) tous les liens de famille et de patrie. Ainsi, la vie la plus orageuse et la plus indépendante alimentant sans cesse le feu divin qui l'embrasait, il en résulta que, pour donner à la poésie le plus sublime essor, il n'eut besoin que de recueillir les sensations que tout ce qui l'environnait semblait, comme à l'envi, lui offrir.
Il faut remonter au-delà des Normands pour arriver à la source de l'illustration des Byron. Déjà puissante dans le XIIe siècle, cette famille est originaire de la province du Périgord[3]. En France, ses branches diverses s'éteignirent vers le milieu du XIIIe siècle dans la personne d'une fille qui, en épousant un Gontaut, transporta dans cette dernière maison l'héritage et le surnom des Byron. Mais une autre branche avait suivi la fortune de Guillaume-le-Bâtard, et, dès les premiers tems de la conquête, on la trouve en possession de vastes domaines dans le duché de Lancastre et dans les comtés d'York, de Nottingham et de Derby: on les voit sur les champs de bataille de Créci, de Poitiers, de Bosworth; et, à l'époque des guerres civiles, on les compte parmi les plus ardens défenseurs de la cause royale. Notre poète aimait à rappeler la gloire de ses premiers ancêtres; son respect pour leur mémoire est même consigné dans les premières stances des Heures de loisirs[4].
[3] Une circonstance singulière, c'est que les ancêtres maternels de Byron sont également originaires du Périgord: et, bien plus, c'est que les ruines du château de Gourdon ou Gordon subsistent encore aujourd'hui près de celles du château de Byron.
[4] Il avait à peine quinze ans quand elles furent composées.
L'élévation des Byron à la pairie date de 1652. William, cinquième Lord Byron, ayant, en 1765, à la suite d'une querelle, tué M. Chaworth, l'un de ses proches parens, fut enfermé à la Tour de Londres, et peu de tems après déclaré, dans la chambre haute, coupable d'homicide; mais ayant réclamé son privilége de pair, le jugement n'intervint pas. Il était si loin de rougir d'avoir tué ce M. Chaworth, spadassin de profession, qu'il porta toujours une sorte de culte à l'épée dont il s'était servi pour le frapper. C'était, au reste, un de ces hommes singuliers plus communs en Angleterre que dans aucun autre pays. Il consuma les longues années de sa vieillesse dans le château de Newstead, ancienne abbaye de chanoines réguliers de saint Augustin, devenue, depuis Henri VIII, la principale résidence des Byron; et c'est là qu'ayant pris en horreur tous les hommes (particulièrement tous les membres de sa famille), son occupation favorite était d'apprivoiser plusieurs grillots: il était parvenu à les habituer à recevoir ses caresses ou ses châtimens; quand leur familiarité devenait excessive, il les fouettait avec des brins de paille réunis. William mourut en 1798, sans laisser ou ressentir, en quittant la vie, le moindre regret.
Il n'avait pas d'enfans, et son frère, le célèbre commodore Byron, malheureux dans sa famille comme dans ses voyages, n'avait laissé qu'un fils, dont les intrigues galantes avaient été le scandale des trois royaumes. John Byron épousa d'abord lady Carmarthen, quand la publicité de ses coupables liaisons avec cette dame eut amené un divorce entre elle et son premier mari. Après sa mort[5], il avait aimé, enlevé et épousé miss Catherine Gordon, riche héritière du duché d'Aberdeen, et descendue en ligne droite du roi d'Écosse, Jacques II. Mais en quelques années il eut dévoré le patrimoine de sa nouvelle femme: obligé de quitter l'Angleterre, il était mort à Valenciennes en 1791, n'ayant plus conservé, depuis sa fuite, les moindres rapports avec sa femme et le fils unique qu'il avait eu d'elle.
[5] Elle mourut en mettant au monde miss Maria Byron, qui épousa, par la suite, sir H. Leigh.
Ce dernier était notre poète. Georges Byron Gordon naquit le 22 janvier 1788, à Londres suivant les uns, à Marlodge, près d'Aberdeen, suivant les autres, et enfin à Douvres suivant M. Dallas. C'est aux Anglais qu'il appartient de rechercher le lieu qui peut réellement se glorifier d'avoir vu naître Lord Byron. Nous remarquerons seulement qu'on ne doit pas s'étonner de lire dans les écrivains de l'antiquité que plusieurs villes se soient disputé l'honneur d'avoir été la patrie d'Homère, puisque la même incertitude enveloppe, à nos yeux, le berceau du plus illustre barde contemporain.
Ce qu'il y a de certain, et ce qu'il est plus important de mentionner, c'est que les premières années du jeune Gordon se passèrent dans une campagne située à quelques milles d'Aberdeen. Demeuré la seule consolation de sa mère, il en devint bientôt l'idole; et, grâce à de nombreux signes d'une constitution délicate, madame Gordon, au lieu de lui faire apprendre à lire, le laissa jusqu'à neuf ans gravir à son gré, du matin au soir, les monts neigeux, hérissés et pittoresques, qui font de l'Écosse le pays le plus inspirateur de l'Europe. Bien qu'il eût un léger défaut de conformation dans l'un de ses pieds, c'était le plus infatigable, le plus agile de tous les enfans de son âge; et sa mère, en le voyant chaque soir revenir les habits en lambeaux et les membres déchirés, ne pouvait s'empêcher, comme la mère de Duguesclin et de Henri IV, de se plaindre au ciel de lui avoir donné un si méchant et si remuant enfant. «Ah! mon fils, s'écriait-elle dans sa douleur, vous serez bien un jour un vrai Byron!»
Ainsi, comme Walter Scott et Campbell, Lord Byron fit ses premières études (celles peut-être qui ont sur le reste de la vie la plus ineffaçable influence) au milieu des montagnards de l'Écosse. Chaque jour sa jeune imagination ruminait des chants mélancoliques, de vieux et héroïques récits, et des superstitions pleines de poésie. On respire d'ailleurs, sur les montagnes, je ne sais quel air de liberté, dont il serait également impossible d'expliquer la raison, ou de contester l'influence. Dans la suite, Byron se rappela toujours, avec délices, les montagnes de l'Écosse; il est peu de ses poèmes dans lesquels il ne se soit plu à chanter quelque montagne, et les plus belles stances des Heures de loisir sont adressées aux rochers de Loch-na-Garr.
Quand la santé de Gordon, ainsi fortifiée par une première éducation généreuse, eut cessé d'inspirer des alarmes à sa mère, on lui fit suivre les leçons des pédagogues d'Aberdeen. Il se fit alors plus remarquer par son caractère indomptable que par une profonde aptitude aux exercices classiques.
En 1798, quand, par la mort du vieux Lord Byron, ses droits à la pairie eurent été définitivement reconnus, le censeur de l'école d'Aberdeen avait effacé de la liste des collégiens son ancien nom de Georgius Byron Gordon pour y substituer celui de Dominus de Byron. Georges avait alors dix ans, et précisément la veille, il avait reçu (non sans résistance) le fouet, à l'occasion de la faute d'un autre écolier. L'un de ses amis, étonné, et peut-être jaloux de ce nouveau titre, lui en demanda la raison. «Elle ne vient pas de moi, répondit fièrement Byron; le hasard a voulu que je fusse fouetté hier pour ce qu'un autre avait fait, il me donne aujourd'hui le titre de Lord pour ce qu'un autre a cessé de faire. Je n'ai rien dont je puisse le remercier; je ne lui avais rien demandé.»
Quelque tems après, le comte de Carlisle, époux d'Isabelle, sœur du défunt Lord Byron, et désigné, en cette qualité, pour servir de tuteur à son jeune neveu, l'appela à Londres auprès de lui, afin de le mettre en état, disait-il, de recevoir une éducation vraiment libérale et digne de son rang. À douze ans, Byron fut envoyé à Harrow, pension située à dix milles de Londres, où sont, en général, élevés les enfans de la haute société anglaise. Dans cette pension, son esprit reçut de nouveaux développemens; tour à tour on le vit se livrer aux plus violens exercices, à la gaîté la plus franche, à la plus profonde tristesse: quelquefois ardent à l'étude, ordinairement distrait de tous les travaux universitaires; lisant Ossian et négligeant les classiques; dédaignant de faire les moindres efforts pour obtenir les palmes de collége; toujours fier, dédaigneux et inquiet; objet de la haine de la plupart de ses maîtres, et, comme à Aberdeen, de l'admiration de ses condisciples.
Un jour, à sa voix, les élèves de Harrow se révoltèrent. Dans leur rage, ils voulaient mettre le feu à leurs salles d'étude: Byron les apaisa comme il les avait d'abord enflammés, avec quelques mots. Montrant les noms de leurs pères écrits sur les murailles, il leur demanda s'ils auraient bien le courage d'effacer ces chers vestiges. Tous les enfans se turent, et le mouvement fut arrêté.
Chaque année il allait passer le tems des vacances dans le château de Newstead-Abbey, devenu mille fois plus célèbre pour avoir été la résidence d'un poète que pour avoir vu les exploits des meilleurs chevaliers du moyen âge. On peut en lire la magnifique description dans le quinzième chant de Don Juan.—C'est alors qu'il vit Maria Chaworth, et que, pour la première fois, il devint amoureux. Les deux familles de Chaworth et de Byron étaient alliées; mais, depuis la mort de l'un des oncles de Maria, tué, comme nous l'avons dit, par le dernier Lord Byron, elles avaient cessé de se voir. En dépit de tous les calculs de famille, le jeune Byron trouva moyen de déclarer son naissant amour à la belle Maria. Celle-ci, plus âgée que lui de quelques années, n'attacha pas d'abord un grand prix à la passion d'un enfant de quinze ans; elle le désola: elle fit pis encore, elle le trompa. Long-tems son adroite coquetterie, sans renoncer à de plus vulgaires conquêtes, eût voulu s'attacher Lord Byron; mais enfin, cessant de dissimuler, elle disparut un jour avec l'un des plus ridicules dandys des trois royaumes. Byron la regretta comme jadis Gallus avait regretté Lycoris, et les larmes qu'il répandit révélèrent l'ardente sensibilité de son ame; mais cette première passion eut sur toute sa vie la plus heureuse influence. C'est à miss Chaworth qu'il n'hésita pas d'attribuer son génie poétique, et du moins elle lui donna, la première, le désir de bégayer des vers. Depuis ce tems le nom de Maria eut toujours sur son imagination un pouvoir presque magique.
De Harrow il fut envoyé à Cambridge pour y finir ses études. On a beaucoup parlé d'un jeune ours qu'il y avait choisi pour son ami et son compagnon de chambre; Byron eut, toute sa vie, une grande tendresse pour les animaux: en Italie, il traînait après lui plusieurs singes, un boule-dogue, un mâtin anglais, deux chats, trois paons et quelques poules. Il n'est donc pas surprenant qu'il essayât, à Cambridge, d'apprivoiser un ours, tâche difficile, et par cela même attrayante pour lui. À ceux de ses condisciples qui, jaloux peut-être de l'intérêt presque exclusif qu'il portait à ce grossier animal, lui demandèrent ce qu'il prétendait en faire, Lord Byron avait répondu: «Un docteur de l'université de Cambridge.» Ce mot fit fortune, et plus tard on y trouva la preuve de son caractère misanthrope: on n'aurait dû y voir qu'une saillie de gaîté satirique. Quand il quitta Cambridge, il y laissa son ours, de l'éducation duquel il désespérait sans doute.
À dix-neuf ans, il disait adieu au collége, sans avoir été revêtu d'un seul degré universitaire; mais il s'était déjà créé des titres plus honorables. Les souvenirs religieux des montagnes écossaises et des hauts faits d'armes de ses ancêtres, les regrets et les transports d'un premier amour; Ossian et les poètes classiques; telles furent les premières inspirations de Byron. Les Heures d'oisiveté, livrées à l'impression six mois après sa sortie de Cambridge, firent d'abord une vive sensation. Un jeune homme, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, déjà maître de ses actions, et qui cependant dévouait les plus beaux jours de sa vie au culte des muses; bien plus, dans le volume qu'il publiait, des vers charmans, des idées nobles et grandes, des preuves nombreuses de sensibilité, de délicatesse et de goût, voilà ce qui d'abord excita une véritable admiration: mais le premier des oracles périodiques de l'opinion, la Revue d'Édimbourg, avait encore gardé le silence; elle le rompit en 1808. Jamais satire plus accablante n'avait peut-être rempli les colonnes d'une gazette; celles dont l'auteur des Martyrs était l'objet en France, justement à la même époque, sont des modèles d'urbanité quand on les compare à ce fameux article. Bientôt (tant il est facile aux critiques de frapper de ridicule les poésies graves!) le public parut rougir d'avoir admiré ce que la Grand'mère d'Édimbourg avait dénigré. Les Heures d'oisiveté devinrent le sujet de toutes les plaisanteries de bon ton; on alla jusqu'à refuser à l'auteur la moindre étincelle d'imagination, et le comte de Carlisle se joignit même à la foule des aveugles dépréciateurs du beau génie de son jeune parent.
Cependant Byron attendait, à Newstead, l'instant de sa majorité, en s'abandonnant à toutes les violentes passions de son âge. Lui-même nous apprend que chaque jour de nouvelles et séduisantes maîtresses se disputaient son cœur, et qu'une foule d'amis, attirés auprès de son inexpérience par l'appât des voluptés, ou d'autres motifs moins excusables, ne cessaient de faire retentir les échos de la vieille abbaye d'accens de joie oubliés depuis long-tems.
Mais, tout en s'abandonnant avec une espèce de fureur aux plaisirs des sens, Byron n'était pas leur esclave. Il semblait, dans ces jours de délire, vouloir analyser chaque sensation voluptueuse, afin d'apprécier lui-même la nature du bonheur qu'il était possible d'en attendre: il en eut donc bientôt reconnu tout le vide. Les tendres coquetteries de ses indignes maîtresses n'effleuraient plus son cœur; ses anciens amis, impatiens du fier et mâle génie d'un homme auquel ils se comparaient jadis, devinrent moins nombreux de jour en jour. Enfin, après l'expérience d'une année, l'être qu'il chérissait le plus était un grand chien de Terre-Neuve, avec lequel il se baignait ordinairement. Souvent, pour éprouver son intelligente sollicitude, il disparaissait quelque tems sous les flots, et le chien, à la grande joie de son maître, ne manquait pas de se précipiter à sa recherche et de le ramener sur le rivage. Byron fit graver, en 1808, une inscription sur la pierre qui recouvrait ses os; elle finit par ces mots: «Ce monument indique la demeure d'un ami; je n'en ai encore connu qu'un seul, et c'est ici qu'il repose.»
On raconte aussi que, dans le même tems, Byron fit arranger et monter en coupe un crâne d'une énorme capacité; il appartenait à l'un des moines qui jadis avaient habité Newstead. Dans les jours de réceptions bachiques, le crâne faisait le tour de la table, et, comme aux festins d'Anacréon et d'Horace, chacun des convives, ne trouvant plus qu'un aiguillon d'enjouement dans ces souvenirs de la mort, se livrait à l'envi aux plus folles saillies. Byron fit même, sur cette coupe, des vers qui rappellent la grâce philosophique du chantre du Falerne et de Lydie.
Mais l'article de la Revue d'Édimbourg vint bien autrement aiguillonner sa muse, et le généreux désir de se venger lui fit oublier la promesse qu'il avait faite, en publiant les Heures d'oisiveté, de ne plus rien livrer à l'impression. Toute la république littéraire avait méconnu son génie! tous les prétendus oracles du goût, les Southey, les Scott, les Wordsworth, les Jeffery, avaient affecté de ne voir en lui qu'un méprisable rival: il saura les désabuser. Dès ce jour, il renonce aux éloges, aux flatteries d'indignes Aristarques; il dédaigne l'approbation de cette Angleterre, qui ne rappelle à son cœur que ses propres égaremens ou les injustices des autres, et quand il aura dignement relevé le gant qu'on lui a jeté, il ira, loin de sa patrie, chercher des inspirations plus grandes encore.
Les Bardes anglais et les Reviseurs écossais firent toute la sensation que Lord Byron en avait espérée: les journaux, épouvantés, n'osèrent même rentrer en lice contre un si rude jouteur. Le lendemain de la publication de cette satire, le poète, ayant atteint sa majorité, vint prendre sa place dans la chambre des pairs. À peine eut-il prononcé, à haute voix, le serment d'usage devant la balle de laine qui sert de siége au chancelier, que celui-ci (Lord Eldon) vint à lui, et, d'un air riant, lui tendit cordialement la main; mais Byron ne répondit à ces avances qu'en s'inclinant légèrement et en posant l'extrémité de deux doigts dans la large main du chancelier: puis il chercha des yeux les bancs de l'opposition, et alla nonchalamment s'y étendre. Comme il sortait quelques minutes après, l'un de ses amis lui demanda pourquoi il avait si mal répondu aux avances de Lord Eldon. «Si je lui avais serré la main, répondit-il, il m'aurait cru de son parti; je ne veux rien avoir à démêler ni avec lui ni avec l'autre côté de la chambre: j'ai pris mon siége, et maintenant je vais voyager en pays étranger.»
Il s'éloigna de l'Angleterre au mois de juin 1809, après avoir mis quelque ordre dans ses affaires, acquitté complètement ses nombreuses dettes, fait un testament, appelé sa mère à Newstead et l'avoir embrassée. Un ancien ami de collége, John Cam Hobhouse, déjà connu par plusieurs ouvrages de poésie et de politique, mais devenu, depuis, plus célèbre par le courage et la franchise de son opposition parlementaire, offrit à Lord Byron de l'accompagner dans ses voyages; et, sans en avoir précisément arrêté le plan, les deux amis mirent à la voile, de Falmouth, le 2 juillet 1809. Leur suite consistait en deux domestiques, dont l'un (Fletcher) avait instamment sollicité la faveur d'abandonner sa femme pour suivre la fortune de Lord Byron. C'était un personnage qui rappelait assez bien le Sganarelle du Don Juan de Molière; présomptueux, craintif et superstitieux à l'excès; aimant tendrement son maître, et redoutant toute espèce de fatigues ou de dangers.
Nos deux poètes débarquèrent à Lisbonne, visitèrent avec empressement Cintra, endroit, dit Lord Byron, le plus délicieux de l'Europe, et le château de Mafra, orgueil du Portugal. Peu satisfaits du patriotisme et du caractère des Portugais, ils s'empressèrent d'arriver à Séville. C'est là que Byron dépouilla ses premières impressions sauvages. Le ciel de l'Andalousie, les cris de liberté qui, de toutes parts, y retentissaient, les scènes pittoresques d'une nature ravissante, et, plus que tout cela encore, les grâces et la beauté des dames de Séville, eurent bientôt fait évanouir ses sermens de haine à la société, de calme et de continence philosophiques. Son départ de Séville fit même verser des larmes d'amour, que l'incertitude de son retour eut sans doute bientôt taries. À Cadix, de nouveaux liens aussi tendres et aussi passagers l'attendaient encore.
Il est peu de personnes (même celles qui n'ont jamais lu ses vers) qui n'aient vu, et par conséquent admiré quelques portraits de Lord Byron: ils rappellent, en général, l'expression de ses traits. Cette expression est tellement remarquable qu'elle est venue offrir aux artistes, si j'ose le dire, un nouveau type de physionomie, en même tems que le Childe Harold, le Corsaire et le Don Juan ouvraient aux littérateurs un autre magnifique horizon poétique. Le dessin qui précède cette édition reproduit exactement la tête de Lord Byron à vingt-cinq ans. Plus tard, ses traits perdirent quelque chose de leur grâce et de leur pureté, mais sa physionomie n'en fut pas altérée; comme celle de tous les hommes de génie, elle était indépendante des formes matérielles; elle exprimait l'habitude des passions et des pensées sublimes, le dédain et presque l'ignorance des tracasseries vulgaires, le sentiment du beau sous toutes ses formes: en un mot, elle était l'image fidèle de son ame.
Le 16 août, le vaisseau qui devait transporter en Grèce nos deux voyageurs mit à la voile de Gibraltar et mouilla successivement à Cagliari en Sardaigne, à Girgenti en Sicile, à Malte; et enfin, le 29 septembre, à Prévesa sur la côte d'Albanie.
Leur plan était enfin arrêté avec précision: ils devaient traverser la Grèce et la Morée, passer l'hiver à Athènes, et, de là, se rendre à Constantinople; mais, pour avoir les moyens de voyager en sûreté, il leur fallait capter la bienveillance du redoutable visir qui gouvernait alors toutes ces contrées. Aly-Pacha, surnommé le Bonaparte musulman, assiégeait alors son ennemi, Ibrahim, dans le château de Bérat en Illyrie. Byron se rendit à Tépalène, quartier-général du visir, et éloigné de deux journées de Bérat. Aly, de son côté, ayant appris l'arrivée, dans ses états, d'un seigneur anglais, avait ordonné que toutes les commodités de voyage lui fussent gratuitement prodiguées. Lui-même le reçut avec la plus haute distinction. Ses petites mains blanches, ses petites oreilles et sa chevelure bouclée attiraient surtout l'attention d'Aly, qui croyait y voir les signes irrécusables d'une haute naissance et d'une éducation distinguée. À chaque heure de la journée il envoyait à nos voyageurs des fruits, des confitures et des sorbets, et, quand ils demandèrent à prendre congé, Sa Hautesse leur donna une garde de cinquante braves Souliotes, en les recommandant spécialement à son fils, Vely-Pacha, alors gouverneur de la Morée.
L'aspect d'une cour orientale et la physionomie de ce peuple albanais, mélange de maraudeurs chrétiens et musulmans, firent une vive impression sur l'imagination de Lord Byron. Dans les notes de Childe Harold il a tracé une peinture détaillée de la beauté et de la gracieuse démarche des femmes; du courage, de l'hospitalité et du caractère vindicatif des hommes.—De retour à Prévesa, ils ne tardèrent pas à s'embarquer, dans l'espoir d'aborder à Patras sur la côte de la Morée; mais, par suite de l'ignorance des matelots turcs, leur bâtiment, emporté par le vent, alla échouer sur les rochers de Souli, et ils ne durent leur salut qu'au généreux secours des villageois albanais qui habitaient derrière ces rochers. Pendant la crise, «Fletcher jetait les hauts cris et appelait sa femme; les Grecs invoquaient tous les saints, et les Musulmans Alla. Le capitaine fondait en larmes, en nous disant de nous recommander à Dieu. Les mâts étaient fendus, la grande vergue en pièces; le vent redoublait de force, la nuit approchait, et nous n'avions d'autre chance (comme le disait Fletcher) que de nous voir ensevelis dans les flots.» (Lettre de Lord Byron à sa mère.) Tel fut l'événement qui, sans doute, fournit plus tard au poète les terribles couleurs du deuxième chant de Don Juan.
De Souli, nos voyageurs revinrent encore à Prévesa, et, renonçant au trajet de mer, se dirigèrent vers Patras, à travers les forêts de l'Acarnanie et de l'Étolie: ils firent une halte de quelques jours à Missolonghi et à Smyrne; ils parcoururent la plus grande partie de la Grèce, et s'arrêtèrent le reste de l'hiver à Athènes, comme ils en avaient formé, depuis long-tems, le projet.
Ce n'était pas assez qu'Athènes expiât sous le cimeterre des barbares son ancienne gloire; des étrangers, et surtout des Anglais, venaient à l'envi disputer aux rivages de Grèce les débris de statues, de colonnes et d'inscriptions qui faisaient, seuls encore, sa richesse. Les monumens ont en eux-mêmes peu de valeur: transportez sous le ciel de la Grèce les arceaux et les ogives de nos châteaux gothiques, l'ame les considérera sans émotion, sans enthousiasme. On a donc de la peine à comprendre la rage qui porte les Anglais à encombrer leur île des monumens enlevés à la religion des autres peuples; et certes, il est déplorable que le gouvernement applaudisse à de pareilles profanations. Bas-reliefs, chapiteaux, inscriptions, statues, tous les débris des siècles passés viennent chaque jour se presser dans les tristes galeries britanniques. Cependant une seule inscription, échappée aux outrages du tems, rappelle aux Grecs, mieux que toutes les déclamations modernes, quelle a été et quelle doit être leur patrie, et l'on ne peut trop les louer d'avoir regardé les vols de l'Écossais Elgin comme le plus grand des outrages. Il appartenait à Lord Byron et à M. de Châteaubriand de se rendre les échos de l'exécration à laquelle ils vouèrent les spoliateurs du Parthenon. Mais Byron ne se contenta pas de flétrir, dans le Childe Harold et dans la Malédiction de Minerve, la conduite de Lord Elgin; il alla lui-même, au péril de sa vie, effacer le nom du moderne Verrès, inscrit sur le frontispice du temple d'Érichtée, et il le remplaça par ces deux lignes:
Quod non fecerunt Gothi
Hoc fecerunt Scoti.
De retour dans sa patrie, Lord Elgin n'en a pas moins reçu de son gouvernement d'énormes sommes pour prix de la dépouille des temples d'Athènes.—Nos voyageurs s'éloignèrent de la Grèce au commencement du printems. Avant de gagner Constantinople, ils visitèrent les ruines d'Éphèse. Le 15 avril 1809, la frégate la Salsette, qui les transportait, jeta l'ancre sur les côtes de la Troade, non loin des fameux tombeaux que l'on aime à croire ceux des héros grecs morts au siége d'Ilion. Comme ils attendaient le firman du Grand-Seigneur à l'embouchure des Dardanelles, et justement à quelques centaines de pas du château d'Abydos, il prit envie à Byron de vérifier par lui-même si les savans avaient eu raison de révoquer en doute le récit des tendres traversées de Léandre. Dans le dernier siècle, notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres avait aussi, après de longues dissertations, reconnu que l'histoire d'Héro et Léandre était nécessairement une fable, attendu l'impossibilité du trajet de l'Hellespont à la nage. La tentative de Byron fit évanouir tout d'un coup l'autorité de tant de doctes recherches. Un lieutenant de la frégate (M. Ekenhead) offrit de partager la gloire et les dangers de cette épreuve: les deux nageurs partirent en même tems et firent le trajet en une heure et quelques minutes. Ekenhead eut à peine atteint le rivage de Sestos, qu'il se hâta de regagner, sur une barque, l'autre bord, où le rappelaient ses fonctions; mais Lord Byron, épuisé de fatigue et grelottant de fièvre, se traîna, demi-nu, dans une cabane voisine, et reçut l'hospitalité d'un pauvre pêcheur turc, qui, pendant cinq jours, lui prodigua les soins les plus assidus. À peine revenu sur le rivage d'Abydos, Byron envoya au pêcheur, par l'un des hommes de sa suite, un assortiment de filets, un fusil de chasse, une paire de pistolets et douze pièces de soie pour sa femme. Surpris de ce présent, le pauvre Turc voulut, le lendemain, traverser l'Hellespont, afin de remercier sa seigneurie. Hélas! à peine éloigné de son rivage, une rafale s'éleva, fit submerger sa barque et l'engloutit dans les flots. Qu'on juge du désespoir de Lord Byron! Il s'empressa d'aller lui-même consoler la veuve; la pria de le regarder à l'avenir comme son ami, et lui laissa une bourse de cinquante dollars. Cette anecdote est peu connue; elle honore trop le caractère de Lord Byron pour que lui-même pensât jamais à la divulguer: mais les officiers alors employés sur la Salsette en ont tous attesté l'exacte vérité.
À Constantinople, il se sépara de Cam Hobhouse, qui brûlait déjà de revoir l'Angleterre, Byron le vit partir sans beaucoup de regret: son projet était de retourner en Grèce, et voulant, dans cette seconde excursion, s'arrêter à loisir dans les lieux les plus poétiques de cette terre de poésie, la société d'un ami, tel que Hobhouse lui-même, dérangeait, jusqu'à un certain point, son plan de rêverie. Il écrivit Childe Harold en Grèce; il en composa même un grand nombre de strophes sur le Parnasse. C'était, il faut l'avouer, une heureuse et grande idée que celle d'aller puiser des inspirations à une pareille source, et quand on songe, en lisant Childe Harold, que ces vers ont été tracés sur les sommets sacrés de l'Hélicon, je ne sais quelle vénération religieuse se joint naturellement à l'admiration que produit une aussi magnifique création.
Il choisit Athènes pour sa principale résidence. C'est là qu'une jeune Grecque devint éperdument éprise de lui: elle était belle; elle ne tarda pas à toucher son cœur. Mais les jours du Ramasan arrivèrent, et, pendant ce carême, tout commerce entre les deux sexes était puni de mort. Une aussi longue interruption parut un siècle à Lord Byron: dans son impatience, il avait formé un plan de rendez-vous, et l'avait fait parvenir à sa maîtresse; la trame fut découverte, et la jeune fille condamnée à être sur-le-champ enfermée dans un sac et jetée à la mer. Byron n'était prévenu de rien, quand un soir, en côtoyant à cheval le rivage de la mer avec deux Albanais qu'il avait pris à son service, il voit plusieurs soldats s'avancer de son côté. Il apprend qu'ils ont la mission de noyer une femme; dès-lors il ne pouvait plus hésiter: au risque de s'attirer une mauvaise affaire, il court à l'officier du détachement, parvient à l'intimider, et se fait remettre l'infortunée, dans laquelle il reconnaît son amante. Grâce à son intervention, et à une forte somme d'argent, le magistrat consentit à rétracter son arrêt, mais la jeune fille fut obligée de quitter Athènes, et, quelques mois après, elle mourut de regrets et à la suite d'une fièvre lente. Tel fut l'événement qui offrit à Lord Byron la première inspiration du Giaour.
Pour se distraire de cette mort douloureuse, il s'éloigna d'Athènes, et résolut de parcourir le Péloponèse. Il n'emmena pas avec lui Fletcher; le pauvre diable, las de vivre loin de sa femme, de la bière et du pudding, avait obtenu la permission de retourner en Angleterre. Pour Byron, à peine arrivé à Patras, il fut saisi d'une fièvre violente, qui mit de nouveau ses jours en danger. Un médecin ignorant était chargé de le soigner, et les deux Albanais dont nous avons déjà parlé s'étaient engagés, par serment, à couper la tête au tremblant Esculape, s'il n'opérait pas avant quinze jours une cure complète. Or, ils n'étaient pas hommes à se parjurer; aussi, quand Byron recouvra la santé, le médecin se livra-t-il aux plus extravagantes démonstrations de joie.
Les embarras de sa fortune le rappelaient lui-même en Angleterre. On peut lire dans le Childe Harold le récit touchant de la douleur des deux braves Albanais en se séparant de lui. Le 2 juillet 1811, après deux années de pélerinage, Byron débarqua au port de Falmouth. Il était dit que sa patrie ne lui offrirait jamais que de pénibles impressions ou des illusions funestes. À peine arrivé à Londres, un courrier parti de Newstead lui apprend que sa mère est à l'extrémité. Byron quitte tout pour accourir auprès d'elle; mais il était trop tard, et il ne put recueillir son dernier soupir.
Le besoin de combattre sa profonde mélancolie le ramena à Londres. Il était d'ailleurs assez curieux d'y publier une nouvelle satire composée, pendant les derniers jours de sa traversée maritime, sur le modèle de l'Art poétique d'Horace. Il avait aussi terminé les deux premiers chants de Childe Harold; mais il voyait d'avance tous les reviseurs plaisanter sur la tournure romanesque de ses idées, et il tremblait de publier ce chef-d'œuvre de la littérature contemporaine. Un ami, parvint à le détromper: «Votre imitation d'Horace, lui dit courageusement M. Dallas, est au-dessous de vous, tandis que Childe Harold est un ouvrage délicieux, admirable, enchanteur.—Vous vous trompez, répondit Byron; mais tels qu'ils sont, je vous abandonne mes vers: s'ils ont du succès, que le profit vous en revienne.» Ainsi furent publiés les deux premiers chants de Childe Harold.
Ce Roman (c'est le titre que lui donna l'auteur) ne se recommande pas à l'attention de nos classiques par une régularité symétrique; vous croyez, en le lisant, glisser rapidement en mer, à quelques pieds d'un rivage toujours varié, et constamment enrichi des plus ravissantes beautés. Sous vos yeux se succèdent le Portugal, devenu la proie des Anglais; l'Espagne, sur laquelle s'abat le vautour gaulois; la Troade, sépulcre des anciens héros; Constantinople, calme séjour du despotisme; l'Albanie, déjà préludant à secouer les chaînes du croissant; la Grèce, enfin, dont toutes nos ames ont plus d'une fois rêvé les doux rivages; la Grèce, dont les malheureux enfans fléchissent sans murmurer sous le bâton barbare, tandis qu'ils pleurent de rage en voyant s'écrouler, à la voix de Lord Elgin, les colonnes de Sunium ou du Parthenon. Quelle chaleur pénétrante! et partout quel sentiment exquis de la beauté! quel dédain pour les favoris de la fortune! quel enthousiasme pour la liberté!
Le Pélerinage de Childe Harold (dont plusieurs de nos littérateurs n'ont jamais essayé de lire même la traduction française) fit proclamer Lord Byron, dans sa patrie, le premier des poètes vivans: il avait alors vingt-quatre ans. Ses ennemis les plus implacables rendirent hommage à l'évidente supériorité de son génie: mais, en se déclarant douloureusement ses admirateurs, on pense bien qu'ils n'oublièrent pas de relever dans ses vers les propositions impies, déistes, athéistes et séditieuses, cortége ordinaire des ouvrages qui n'ont pas été composés sous l'influence immédiate d'une secte, d'une cour ou d'une coterie. Leurs sourdes protestations ne l'empêchèrent pas d'obtenir, dans ces premiers momens, toute la justice qu'il n'était en droit d'attendre que de la postérité.
Ce fut sous de pareils auspices qu'il fit sa première entrée dans le monde. Les dames, bien que jalouses de la préférence donnée sur elles, par Childe Harold, aux beautés de l'Orient et de l'Espagne, caressaient l'espoir de ramener le jeune poète à de plus tendres sentimens: elles l'accueillirent donc avec émotion et coquetterie. Byron n'était pas de ces hommes dont la prestigieuse réputation ne supporte pas l'épreuve de l'intimité: vu de près, il parut grandir encore. On ne se lassait pas d'admirer cette belle physionomie, également faite pour exprimer l'enthousiasme, le dédain, l'amour ou la haine. Mais le caractère de ses pensées comportait une dignité sérieuse dont il lui était presque impossible de se dépouiller: si quelquefois il se livrait à une bruyante gaîté, ces éclats étaient rapidement remplacés par une teinte de tristesse importune. Il tombait fréquemment dans une grande préoccupation mélancolique, et même, au milieu des cercles les plus avides de recueillir ses moindres paroles, il semblait faiblement combattre ce penchant à la distraction. Lui arrivait-il de le vaincre? on admirait aussitôt une conversation d'autant plus étonnante, qu'il cherchait moins à exciter l'étonnement: les saillies les plus vives se pressaient sur ses lèvres; ses yeux, dit-on, lançaient des éclairs, et nul homme ne se vantait d'avoir pu l'écouter sans émotion, sans une sorte de respect. Il n'en était pas ainsi des femmes qui, ne rougissant pas auprès de lui de leur infériorité intellectuelle, laissaient ordinairement parler en sa présence leur imagination ravie.
Toutefois cet universel engouement ne fut pas de longue durée: pour le prolonger, il eût fallu faire preuve d'affectation, et ce défaut général de la société anglaise était justement celui dont Lord Byron était le moins susceptible; il eût fallu caresser l'amour-propre des automates qui se pressaient autour de lui, et Byron ne savait jamais dissimuler ses impressions dédaigneuses. D'abord les dandys, espèce de fats qui, dans la grande société anglaise, forme une majorité compacte (comme en France nos merveilleux et nos petits-maîtres), briguèrent long-tems sa bienveillance, en composant sur son extérieur leur maintien et leur costume. Une foule de fades et languissantes beautés essayèrent à l'envi sur son cœur la puissance de leurs charmes; Byron accueillit du même silence les grimaces des uns et les vaporeuses œillades des autres. Dès-lors une cabale sourde se ligua contre lui; un plan de calomnie fut organisé, et le succès dépassa bientôt toutes les espérances que ses auteurs en avaient pu concevoir.
Fatigué des cercles de la capitale, il fit, dans le Westmoreland, une course vers ces lacs devenus célèbres par les mélancoliques et monotones élucubrations des Wordsworth, des Coleridge et des Southey. Ce voyage augmenta encore le nombre de ses ennemis; les poètes lakistes se montrèrent humiliés de l'indépendance de ses opinions, et furieux des épigrammes dont il accablait leur politique bigoterie. L'apparition presque simultanée du Giaour, de la Fiancée d'Abydos, du Corsaire et de Lara, leur offrait une occasion d'attaquer ses principes et de noircir sa vie. «Qui peut, s'écrièrent-ils, fournir à Lord Byron les couleurs dont il se sert pour peindre tous ces héros dévorés de passions et de remords? qui l'initia aux mystères des plus horribles angoisses de la vie? qui lui apprit à revêtir de formes séduisantes les plus odieux scélérats? Ah! sans doute, la source de son génie est empoisonnée; elle n'a pu naître que de la perversité de son caractère. Rien dans sa conduite, il est vrai, ne justifie d'injurieux soupçons; mais l'a-t-on suivi dans ses courses lointaines? Qui sait si quelque crime secret ne trouble pas le repos de sa vie? Trop de rapports sensibles existent entre Childe Harold, Conrad et lui pour que l'on puisse encore douter de l'identité de l'auteur et de ses personnages. Et quel insensé pourrait envier un talent qu'il faudrait acheter à pareil prix?...»
Lord Byron jugeait indigne de lui de repousser d'aussi infâmes soupçons: cependant, il suivait avec assez d'assiduité les séances de la chambre des Lords. Toujours étranger aux ambitieuses intrigues qui se trament jusque dans les conseils de l'opposition populaire, il prononça à la chambre haute trois discours assez remarquables, dans lesquels il peignit de couleurs énergiques la détresse des ouvriers et l'asservissement des catholiques. Mais l'inutilité de ses efforts refroidit bientôt sa ferveur parlementaire, et il sentit qu'il servirait plus efficacement la cause de la justice et de la liberté, du haut de la tribune poétique que s'était élevée son génie. Il acheta, à la même époque, une action au théâtre de Drury-Lane, et quelques jours après il fut nommé directeur du jury chargé d'y recevoir les ouvrages dramatiques.
La mobilité de son imagination, sa passion pour les voyages, et les souvenirs de plusieurs beautés qu'il avait peintes dans le Giaour et le Corsaire, tout aurait dû le détourner du mariage, et surtout de l'idée d'en former les redoutables nœuds avec une Anglaise: il n'en fut rien. Anne-Isabelle, seule fille de sir Ralph Milbank Noël, fut celle sur laquelle il fit tomber son choix: elle était belle; mais, sous l'apparence d'une bienveillante douceur, elle cachait un caractère inflexible et un orgueil de pruderie qui devait faire le malheur du plus pacifique des époux; à plus forte raison celui de Lord Byron. Elle apprit avec une sorte de transport que le jeune Lord songeait à demander sa main, et quand on lui rappela les défauts de Byron, dans les cercles de bas bleus (blue stockings), dont elle était l'un des ornemens, elle répondit qu'elle espérait ramener son époux à force de douceur, de leçons et d'exemples. Le mariage fut célébré le 2 janvier 1815.
Bien que formé sous de funestes auspices, il eût peut-être été fortuné sans l'intervention, presque toujours fâcheuse, d'une belle-mère. Les Milbank conservaient dans leur famille la tradition du vieil esprit d'austérité et d'intolérance qui distinguait les puritains; aussi l'honorable miss Milbank avait-elle consenti avec répugnance à l'union de sa fille avec Byron. Elle ne tarda pas à devenir une mortelle ennemie: la lune de miel même ne fut pas exempte d'orage. Byron eût voulu en passer le cours loin du tumulte de Londres; il craignait les folles dépenses, et surtout les insipides distractions du grand monde: il fut obligé de renoncer à son projet. Partout recherchés avec empressement, recevant à leur tour avec grandeur, la dot de la nouvelle lady fut bientôt dissipée en prodigalités, et Byron prévit de nouveaux embarras pécuniaires. D'un autre côté, son amour de l'étude et des méditations solitaires s'accommodait mal de visites fréquentes et de la présence continuelle d'une épouse soupçonneuse; parfois il accueillait avec fatigue les tendres expansions de lady Byron, et cette femme altière, se croyant alors dédaignée, revenait prêter une crédule oreille aux suggestions de sa mère et d'une ancienne nourrice. Ce n'était pas tout: plusieurs espions féminins venaient nourrir les défiances de ces trois femmes et suivaient sans relâche toutes les démarches de Lord Byron. Dans un secrétaire que lady Byron fit enfoncer, on avait trouvé des lettres amoureuses: par malheur, le nom de l'ancienne maîtresse n'y était pas tracé; il fallut recourir aux conjectures. Une actrice de Drury-Lane (mistress Mardyne) est soupçonnée: sur-le-champ elle est reconnue pour l'indigne cause des froideurs conjugales de Byron. Des pieux salons de la famille Milbank, la nouvelle se fut bientôt répandue dans tous ceux de la capitale, et (voyez la retenue de la haute société anglaise!) quand la pauvre Mardyne reparut sur le théâtre, les dames se couvrirent modestement de leurs éventails ou de leurs mouchoirs; les jeunes dandys sifflèrent, et l'actrice fut obligée de se retirer, en protestant de son innocence. Il fut prouvé, plus tard, qu'elle n'avait jamais dit un seul mot, ni même vu une seule fois Lord Byron.
Lady Byron avait un caractère fort excentrique. Elle s'imagina un autre jour que la froideur de son mari pour ses charmes et surtout pour ses conseils dénotait un certain dérangement de sensorium commune. Par ses ordres, plusieurs inconnus pénétrèrent dans le cabinet d'étude de Byron (il composait alors le Siége de Corinthe); on l'accabla de questions inintelligibles pour lui, et auxquelles sa fierté lui permit à peine de faire quelques réponses. Plus tard, il apprit qu'il avait reçu la visite de docteurs en médecine, chargés d'examiner ses droits au séjour de Bedlam. Il est inutile de dire que ces docteurs ne répondirent pas à l'attente de lady Byron.
Il semblait que la naissance d'une fille, arrivée le 10 décembre 1815, dût mettre un terme à la soucieuse mésintelligence des deux époux; mais, dans le même tems, de nombreux créanciers ayant demandé la garantie de leurs créances, Byron se vit forcé de vendre les somptueuses propriétés qu'il avait, en se mariant, achetées à Londres, à la sollicitation de lady Byron. Les poursuites judiciaires cessèrent: mais, sous prétexte de les prévenir, ils se décidèrent, d'assez bonne grâce, à vivre, pendant deux ou trois mois, éloignés l'un de l'autre. Lady Byron retourna donc chez son père; et quelques jours après, à l'instigation de sa famille, elle écrivit à Lord Byron que jamais elle ne consentirait à le revoir.
Tel est le récit exact de cette séparation, qui a fourni matière à tant d'invectives et de calomnies contre la conduite de notre grand poète. Si le public devint le confident de ses ennuis domestiques, il faut en accuser les indiscrétions ridicules de lady Byron. Écoutons Byron lui-même:
«Il existe dans le mariage une foule de causes inappréciables de dégoûts mutuels et de griefs, dont nos plus intimes amis, ou nos plus proches parens, ne sauraient estimer la juste valeur. Les époux seuls peuvent s'en former une véritable idée; eux seuls ont le droit d'en parler. Tant que le mari n'a pas de torts scandaleux à l'égard de sa femme; tant qu'il ne commet aucune action préjudiciable à la communauté, de quel droit vient-on le blâmer, s'il juge à propos de vivre éloigné d'une femme qu'il connaît mieux, sans doute, que ceux qui prennent sa défense? N'est-il pas absurde de vouloir contraindre deux individus qui se détestent à rester unis, quand ils soupirent tous deux après l'instant de leur séparation? Telle est du moins l'intention de ceux qui, se targuant d'une ancienne liaison, interviennent dans les débats domestiques.»
Quoi qu'il en soit, la séparation de Lord et de lady Byron fit revivre tous les anciens contes dont les précieuses de Londres (les bas bleus) avaient les premières répandu le bruit: tous les écrits périodiques, à l'exception d'un seul (l'Examinateur), les répétèrent à l'envi: une mistress Lee composa un roman dont le héros (Lord Byron) était, sous le nom de Glenarvon, accusé de plusieurs assassinats. On alla jusqu'à imprimer qu'étranger à tous les sentimens de bienveillance et d'humanité il n'était pas même susceptible d'être captivé par les attraits ou les vertus d'une femme; et les stances ravissantes qu'il avait adressées à Thirza, à Maria, à Janthé, ne lui avaient été inspirées que par son attachement pour un ours et le chien de Terre-Neuve dont il avait composé l'épitaphe. Il ne paraissait plus à Drury-Lane sans être accueilli par des huées; les dames le désignaient du doigt, les enfans poursuivaient sa voiture quand il se rendait à la chambre des pairs, et sa vertueuse femme écoutait avec une merveilleuse sérénité le récit des calomnies dont il était abreuvé.
Cependant, cet homme était Lord Byron, le chantre de Childe Harold et du Giaour! celui qui avait défendu de toutes ses forces les catholiques d'Irlande et les chrétiens de l'Orient! Ah! si, pour l'honneur de la France, un aussi puissant génie, une aussi grande ame, eût reçu le jour dans son sein, lui eût-on décerné les mêmes récompenses? Les clameurs de misérables et ridicules coteries auraient-elles ainsi aveuglé l'opinion publique? Nous avons l'orgueil d'en douter.
Il ne faut pas s'étonner si, depuis ce moment, Byron conserva contre l'Angleterre une haine profonde: elle n'était plus digne de ses hommages. Pour comble de disgrâces, il se vit obligé de vendre l'abbaye de Newstead, demeure de ses ancêtres, afin de restituer aux Milbank la dot de lady Byron. Newstead seule le retenait en Angleterre; quand il s'en fut dépouillé, il s'éloigna une seconde fois d'une ingrate patrie, avec la résolution de n'y jamais revenir.
Quelques jours avant son départ, une jeune dame, que ses talens n'avaient pu tirer de la misère, se présente chez lui, et le prie d'honorer de sa protection un recueil de vers qui formait son unique ressource. Elle était belle, ses parens étaient éloignés, et ceux qui d'abord l'avaient encouragée à se dévouer au culte des muses lui avaient retiré leur protection, avant d'avoir pu apprécier si réellement elle en était digne. Byron l'écouta avec attention. Quand elle eut fini de parler: «Puissiez-vous, madame, répondit-il en lui présentant un billet plié, être plus heureuse que moi; puissent vos talens, vos vertus et votre beauté désarmer l'envie! Voici ma souscription. Mais tous deux nous sommes jeunes, et le monde est pervers; je ne veux donc pas avoir l'air de m'intéresser à vos succès: ce serait vous faire plus de tort que de bien.» La jeune dame prit alors congé de lui, et sa surprise fut grande, en rentrant chez elle, de voir que le poète lui avait remis un bon de cinquante louis sur son banquier. Avant qu'elle songeât à publier ce trait de générosité, Byron touchait au rivage de la France.
C'était au printems de 1816. Il emmenait avec lui une bibliothèque composée de poètes grecs, latins et italiens; l'assortiment d'animaux dont nous avons déjà parlé, et le bon et fidèle Fletcher, dont la destinée, assez conforme à celle de son maître, était d'abandonner, de maudire et de regretter sans cesse sa patrie, sa femme et ses enfans. Lord Byron traversa rapidement la France: sa première halte fut le champ de Waterloo. Il parcourut plusieurs fois cette plaine désormais célèbre, et qui lui rendait les impressions de Salamine et de Marathon. Après avoir visité successivement Bruxelles, Coblentz et Bâle, il s'arrêta, pendant l'été, à la campagne Diodati, sur les bords du lac de Genève.
Depuis son départ d'Angleterre, la violence des tourmens intérieurs avait influé sur sa santé: mais Clarence et les rochers de Meillerie, en rappelant à son cœur les sublimes rêveries de Rousseau; les montagnes du Jura, en l'attendrissant à la pensée de sa chère Écosse; l'aspect du lac de Genève enfin, tout contribuait à calmer ses ennuis et à ranimer ses forces physiques. Tous les soirs, comme si le lac eût pu verser dans son ame la tranquillité de sa limpide surface, il aimait à voguer sur les flots, dans un frêle bateau. Ces courses n'étaient pas sans danger: quelquefois l'onde s'agitait subitement avec violence, et notre poète, un jour, fut sur le point de périr à l'endroit même où Saint-Preux avait caressé l'idée de précipiter dans les flots madame de Volmar. C'est ainsi que, dans la nature, tout, jusqu'aux élémens, semblait destiné à nourrir son ame de grandes et poétiques inspirations.
Il retrouva, dans les environs de Genève, ses anciens amis; Cam Hobhouse, Monk Lewis, auteur du plus fantastique des romans, et Shelley, dont les habitudes austères et les opinions indépendantes lui plaisaient, jusque dans leur exagération. Mais, de toutes les personnes dont il cultiva la société, nulle ne l'intéressa plus que madame de Staël, alors retirée à Coppet: c'était, en effet, deux ames dignes de s'entendre. On se rappelle la prédilection de Corinne pour la littérature, les opinions et les lois de l'Angleterre; elle semblait remercier chaque citoyen de Londres de la naissance de Shakspeare et de la chute de Napoléon. En ce moment, comme elle avait au nombre de ses hôtes plusieurs Anglaises, de celles dont Byron avait flétri les doctes prétentions, il était naturel qu'elle fût encore la dupe des calomnies débitées contre l'auteur de Childe Harold. Quand on annonçait la visite de Byron, ces dames quittaient le salon, et frémissaient à l'idée de regarder en face un semblable monstre. Pour madame de Staël, à peine l'eut-elle entendu, qu'elle déposa ses anciens préjugés. Un jour, après avoir lu les stances que Byron avait adressées à sa femme en quittant l'Angleterre, elle s'écria: «Mesdames, je ne sais quel est le coupable, mais je me consolerais d'avoir été malheureuse comme lady Byron, si j'avais inspiré à mon époux de semblables adieux.» En effet, pour ceux qui ne sont pas dépourvus de sensibilité, ces vers seront toujours, à défaut d'autres Mémoires, la condamnation de lady Byron.
C'est à la campagne Diodati qu'il composa Manfred, la première et la plus grande de ses compositions dramatiques, et le Prisonnier de Chillon, dans lequel il semble, comme en se jouant, avoir réuni à l'imagination de Dante celle de Châteaubriand. De la Suisse il descendit en Italie, accompagné de Shelley et du docteur Polidori, son secrétaire, le même qui publia quelques mois plus tard, à Londres, la fameuse histoire du Vampire. Arrivés à Montanvers, le prieur des bénédictins les pria de mettre leurs noms sur l'album du couvent. Shelley répondit à cette invitation en y inscrivant le mot Αθεος. Mais Byron, jetant à son tour un regard sur le livret, se hâta de passer un trait sur le mot que Shelley avait eu la ridicule hardiesse de tracer. Telle fut pourtant la seule preuve qu'osa plus tard donner le poète Southey de l'athéisme de Lord Byron. Les ouvrages de l'illustre poète se chargent à l'envi de démentir cette odieuse imputation: Byron fut, au contraire, et toute sa vie, tourmenté de ces doutes métaphysiques, nobles et sûrs indices d'une ame profondément religieuse; et quant à Shelley lui-même, auteur d'un poème satirique, la Reine mob, dans lequel les opinions dogmatiques sont peu respectées, il est certain qu'il avait sur l'immortalité de l'ame, et sur l'indépendante dignité de son essence, les idées les plus respectables. Nous ajouterons toutefois qu'elles offraient quelques rapports visibles avec celles de Spinosa, si souvent accusées, si rarement approfondies.
La première résidence de Lord Byron, en Italie, fut Milan. Il y passa l'automne et une partie de l'hiver de 1816; il allait, presque tous les soirs, entendre, à l'opéra de la Scala, ces belles partitions dont la France commence à préférer la large mélodie aux ariettes de sa lourde, maigre, et vieille musique. Des premiers jours de l'année 1817 aux derniers de 1819, il vécut à Venise: il y composa Mazeppa, les deux drames de Marino Faliero et des Deux Foscari et le quatrième chant de son cher Childe Harold. Dans les derniers vers de cet immortel poème on sent l'influence des impressions du ciel vénitien sur son cœur; les ruines de l'ancienne reine du monde glissent, moins désolantes, devant ses yeux: il sourit même à la vue des danses et de la guitare adriatique, et l'Italie, semblable aux jardins d'Armide, entremêle sans cesse, à ses mélancoliques méditations, de suaves accens de mollesse et d'amour. Au coucher du soleil, qui n'est nulle part aussi magnifique qu'à Venise, il parcourait la ville dans une élégante gondole, tandis que, pour quelques pièces d'argent, deux bateliers reproduisaient, dans leurs chants alternatifs, les octaves d'Arioste et de Tasse. Le jour, il allait sur les sables du Lido exercer ses chevaux ou se baigner dans la mer. Il parcourait les campagnes, et, pénétrant dans les plus humbles cabanes, il prodiguait aux malheureux des secours et des consolations. Le feu prit un jour à la boutique d'un cordonnier: chargé d'une nombreuse famille, ce malheureux se voyait privé de toutes ressources. Byron l'apprend; lui fait passer la valeur de tous les objets que les flammes avaient dévorés, et quelques jours après il l'invite à retourner chez lui. Sa maison était reconstruite, plus commode, plus élégante qu'auparavant. Le hasard fit découvrir aux Vénitiens étonnés plusieurs semblables traits de générosité.
Mais un penchant invincible l'entraînait en même tems au plaisir: gardons-nous de le lui reprocher: cette passion pour les femmes, dont on lui fit un si grand crime dans son immorale patrie, fut sans doute l'une des sources de son génie. À Venise, il fréquenta les brillantes réunions, les bals masqués, les concerts et les théâtres: mais les faciles enchanteresses de Venise entourèrent vainement sa tête de fleurs; les souvenirs de l'injustice de ses compatriotes, de son premier amour et de sa fille, ne cessèrent de l'y poursuivre. Il demandait et recevait fréquemment, par l'entremise de sa sœur, des nouvelles de sa chère Ada; et quand ses lettres éprouvaient quelque retard, il tombait dans de profonds accès de mélancolie.
Tandis que son tems semblait ainsi consacré à de frivoles distractions, il faisait paraître une succession de nouveaux chefs-d'œuvre. Las de ne présenter que les inspirations d'un noble enthousiasme à un monde qu'il avait appris à mépriser en le connaissant mieux, il parut se repentir d'avoir pris au sérieux les malheurs et les turpitudes humaines, et il forma le plan d'un ouvrage dans lequel il reproduirait, sous un nouveau point de vue, la grande scène de la société. Dans ce poème extraordinaire de Don Juan, vers, octaves, chants, conception, tout d'abord paraît improvisé; mais ce désordre apparent est un heureux effet de l'art. L'intention profondément calculée de Byron fut de peindre le monde tel qu'il était, avec ses courtes joies et ses souffrances inénarrables; il voulut fatiguer les ames capables de réfléchir, en les obligeant à considérer à quel degré d'abaissement, de honte, leurs préjugés les faisaient descendre. Jamais projet ne fut mieux exécuté. Vices de l'éducation, malheurs de l'humanité, innocens plaisirs, honteuse débauche, horreurs de la guerre, intrigues et vanités des cours, peinture d'une nation parvenue au dernier degré de corruption, tel est le vaste et instructif tableau que déroule à nos yeux le Don Juan. On pourrait lui appliquer ces vers charmans du second chant:
I can't describe it, though so much is strike;
Nor liken it,—I never saw the like.
«Je ne puis le décrire, quoiqu'il m'ait fait une vive impression, ni le comparer à quelque chose.—Je n'ai jamais rien vu de pareil.»
On a pourtant comparé Don Juan à la Pucelle; c'était juger d'un arbre d'après son écorce. Voltaire, dans son poème, s'empare de toutes les idées nobles que notre imagination aime à nourrir: il lutte contre elles, il ne les quitte qu'après les avoir imprégnées de ridicule. Du reste, il ne démêle rien avec les turpitudes de la vie: elles sont, au contraire, son point de départ et le niveau auquel il s'efforce de ramener toutes choses. Que s'il s'arrête avec complaisance sur des scènes d'amour, son pinceau ne produit encore qu'un tableau infernal dont, fort heureusement, on chercherait en vain, dans la nature, le modèle. Les deux poèmes ont pourtant cela de commun, qu'ils sont tous deux l'effet d'une débauche d'esprit. Mais la Pucelle fut premièrement destinée à égayer[6] les loisirs de Frédéric-le-Grand, tandis que le Don Juan fut composé pour une génération qui avait lu avec enthousiasme Werther, René, Childe Harold et Manfred. La verve de gaîté ne pouvait donc être de la même espèce dans les deux ouvrages. Dans Juan on aperçoit l'ironie, mais jamais cette ironie ne flétrit une ame, une action, une idée, nobles ou grandes. Byron y développe nos sociales misères avec un calme qui est loin de son cœur; à chaque instant il trahit son émotion, et quelquefois, en s'y abandonnant avec franchise, il nous fait fondre en larmes. Enfin, pour me servir des belles expressions de madame Belloc[7], son but bien évident est «d'obliger les hommes à se relever à force de mépris. Les saillies de Don Juan ressemblent à des fleurs dont on aurait entouré une couronne d'épines; on devine que le front qui la porte en est ensanglanté.»
[6] Ou, comme disait Voltaire, pour le régaillardir.
[7] Lord Byron, par madame L. Sw. Belloc, 1824.
Lord Byron quitta Venise en 1819, et vint s'établir à Ravenne. De tous les séjours qu'il essaya, Ravenne fut celui qui lui plut davantage. Dante, son poète favori, y avait passé plusieurs années d'exil: à quelques milles de la ville s'élevait la forêt de pins plusieurs fois mentionnée dans le Décameron de Boccace. C'est là qu'il composa la Prophétie du Dante, les troisième, quatrième et cinquième chants de Don Juan; Sardanapale, Caïn et le Ciel et la Terre. Juan et Caïn offrirent, en Angleterre, un nouvel aliment aux ennemis du noble poète. Lord Byron ne répondit aux injures qu'en citant, pour justifier Caïn, l'exemple péremptoire de Milton. Le parti des hypocrites, s'emparant alors de sa vie privée, lui reprocha une avarice sordide: à les entendre, il ne prodiguait le scandale que pour mieux trouver à vendre ses poèmes. Comme il gardait un dédaigneux silence, ses amis répondirent pour lui que jusqu'alors le noble Lord n'avait rien touché pour ses ouvrages, et qu'il leur en avait constamment abandonné le profit. Cependant le directeur du théâtre de Drury-Lane faisait représenter sa tragédie de Marino Faliero, qui n'avait pas été destinée à être jamais jouée; elle n'eut pas, au théâtre, le même succès qu'à la lecture, et, après trois représentations, le libraire de Lord Byron réclama et obtint, de l'autorité, le droit de la retirer.
Lord Byron fut moins sensible à tous ces désagrémens qu'à la mort du commandant militaire de Ravenne. Cet homme, vétéran de Napoléon, avait fini par s'attacher à la maison d'Autriche; mais, à cette époque où l'Espagne était en feu, où l'Italie préludait à sa passagère révolution, la haute police germanique vint à le soupçonner de carbonarisme. Il fut assassiné, en plein jour, dans la ville de Ravenne, à une portée de fusil de la demeure de Lord Byron. Celui-ci entendant une détonnation, accourt, met vainement ses gens à la recherche des meurtriers, et transporte la victime dans son palais; mais à peine déposé sur les escaliers intérieurs, le pauvre commandant n'existait plus. Cet événement fit sur lui une impression qu'il a fidèlement consignée dans le cinquième chant de Don Juan. Les coupables de ce meurtre ne furent nullement poursuivis.
Quelque tems après éclata l'insurrection du Piémont. Byron ne prit aucune part directe à tous ces mouvemens tumultueux qui s'étendaient jusqu'à Pise; seulement il ouvrit un asile à ceux qui, au moment de la réaction, cherchèrent à se dérober aux vengeances de la police. Il avait réuni dans son palais une centaine d'armures complètes, dont il avait l'intention arrêtée de faire usage si les révoltés voulaient sérieusement se défendre; mais il n'en fut rien. Étouffée aussi facilement qu'elle avait été exécutée, la conspiration carbonarienne échoua en Allemagne, en Italie, en Espagne, en France; en un mot, sur tous les points de l'Europe.
Dès ce moment il ne fut plus en sûreté à Ravenne: chaque jour il recevait des lettres menaçantes, mais rien ne pouvait le décider à interrompre le cours de ses promenades. Enfin, la voix de l'amour fut plus puissante que celle de la crainte sur cette ame passionnée. Depuis quelques années, il était l'amant heureux de la comtesse Guiccioli: Theresa Gamba, mariée à seize ans au vieux comte Guiccioli, douée d'une beauté merveilleuse et de tous les dons qui peuvent ajouter à celui de la beauté, devint facilement éprise du plus grand poète, et de l'un des plus beaux cavaliers de son tems. Le vieux mari se plaignit, non pas d'avoir un rival, mais d'avoir un rival hérétique et soupçonné de libéralisme. Bientôt, demande en séparation simultanément faite par les deux époux: le pape, juge de l'affaire, consent à rompre des nœuds mal assortis, mais à condition que la jeune comtesse sera reléguée dans un couvent. Byron ne trouva qu'un moyen de rendre vaine la décision du souverain pontife; du consentement du père et du frère de la comtesse, il disparut de Ravenne avec elle, en 1821, au commencement de l'automne, et alla poser sa tente dans la ville de Pise.
Il y loua, pour une année, le vieux et magnifique palais Lanfranchi, au nom duquel se rattachaient plusieurs grands souvenirs poétiques et légendaires. Il semblait trouver des inspirations dans les murs d'un vieux et gothique édifice comme dans l'aspect des montagnes ou de la mer. Les petites ames de sa patrie prétendirent qu'il recherchait le voisinage de ces imposantes ruines pour exciter la curiosité; mais l'auteur de Childe Harold connaissait, par expérience, de plus sûrs moyens de faire naître l'admiration de ses contemporains; et, à vrai dire, ce n'est pas comprendre l'homme de génie que de le supposer, un instant, capable de calculs aussi misérables.
Tandis qu'il était à Pise, il reçut la nouvelle de la mort de lady Noël, mère de sa femme. Il écrivit aussitôt à cette dernière une lettre de condoléance dans laquelle, revenant sur les motifs de leur séparation, il lui témoignait l'ardent désir de la revoir et d'embrasser sa fille. La mort de sa plus ardente ennemie lui faisait espérer que lady Byron consentirait avec joie à ce rapprochement: il se trompa encore. Il ne reçut d'Angleterre aucune réponse.
Quelques jours après le départ de cette lettre, un anonyme lui fit parvenir un médaillon renfermant une boucle des cheveux de sa chère Ada. Rien ne peut donner une idée de la joie qu'il montra dans cette occasion: il baisait ces cheveux, les touchait, les contemplait avec des yeux passionnés. Il pendit le précieux médaillon autour de son cou, et ne s'en sépara plus qu'à la mort.
Les journaux anglais lui apprirent alors que Leight Hunt était persécuté dans sa patrie; c'était l'éditeur de l'Examiner, le seul journal qui eût pris à cœur sa défense, à l'époque de ses démêlés matrimoniaux: Byron lui écrivit pour lui demander en grâce de venir habiter l'Italie, et lui offrit pour asile le palais Lanfranchi. Hunt accepta sans délai, et à peine arrivé à Pise il fit goûter à Lord Byron le plan d'un journal qui, assurait-il, ne pouvait manquer d'intéresser vivement l'Europe. Il parut trois numéros du Libéral: mais les rédacteurs, et Byron le premier, se lassèrent bientôt de coopérer à cette entreprise, pour laquelle ils n'avaient peut-être pas une vocation merveilleuse. Dans le Libéral fut publiée la Vision du jugement, excellente satire d'un poème louangeur du lauréat Southey.
Lord Byron, Shelley et les deux Gamba se promenaient un jour à cheval, à quelques pas de la ville, quand un sous-officier, passant au grand galop au milieu d'eux, renverse l'un des domestiques et continue sa route sans articuler la moindre excuse. Byron s'élance à sa poursuite, lui demande raison d'une pareille insolence et reçoit pour réponse de grossières injures: d'autres soldats viennent alors soutenir leur camarade; une rixe s'engage entre eux et les gens de la suite de Lord Byron, et au nombre des blessés se trouve le sous-officier provocateur. L'affaire s'instruisit devant les tribunaux. Lord Byron ne fut pas compromis dans les débats; mais les juges condamnèrent le comte Gamba, son fils et plusieurs des gens de Byron à s'éloigner de Pise. Comme la belle comtesse suivait le sort de son père, Lord Byron se décida à les accompagner à Livourne. Mais de nouvelles persécutions y attendaient les Gamba: obligés de quitter la Toscane, ils choisirent Gênes pour leur nouvelle résidence, et cependant, la comtesse demandait à Byron un asile et revenait avec lui à Pise, au palais Lanfranchi.
À quelque tems de là mourut son meilleur ami, Bishe Shelley, âgé seulement de vingt-neuf ans. Ce fut un grand malheur pour la littérature; car, après la mort de Byron il eût pu donner au public, sur lui, des détails qui ne se trouvèrent plus que dans les mains craintives de Thomas Moore. Les tristes impressions que cet événement laissa dans l'esprit de Byron le décidèrent à s'éloigner une seconde fois de Pise. Il se retira dans une maison charmante située à une demi-lieue de Gênes, sur une hauteur qui dominait le golfe et le vaste horizon qui s'étend autour de la ville. On remarqua, dès ce moment, qu'il devenait plus sédentaire, qu'il négligeait ses courses à cheval et tous les divertissemens auxquels il se livrait précédemment. Il avait laissé à Pise la belle comtesse Guiccioli; il refusait de voir la société: enfin, il mettait dans ses dépenses une économie qui surprenait tous ceux qui avaient été témoins de ses prodigalités antérieures. On sut bientôt le secret de cette énigme: au mois de juillet 1823, un officier westphalien, nommé Det Striitz, aborda à Gênes à son retour de Grèce, où il avait combattu sous les drapeaux des insurgés, depuis 1821. À peine Lord Byron l'eut-il appris, qu'il descendit à Gênes, et n'ayant pu l'y rencontrer, il lui écrivit pour l'inviter à se rendre à sa maison de campagne. Ici nous laisserons raconter madame Belloc qui entendit tous les détails de l'entrevue, de la bouche même de M. Det Striitz.
«M. Det Striitz y alla le lendemain, et trouva Lord Byron devant une table, examinant une carte de la Grèce. Il se leva et lui fit l'accueil le plus favorable..... Il adressa à cet officier plusieurs questions sur la situation des Grecs. «Il parlait avec tant de feu, me dit le colonel, que j'avais quelquefois de la peine à suivre le cours de ses idées; je m'efforçai cependant de le mettre au fait de tout ce qu'il désirait savoir.» Après être entré dans une foule de particularités, il retint à dîner le colonel, et en sortant de table il prit son bras et le conduisit dans le parc qui entourait la maison. «Tout d'un coup, au détour d'une allée, il s'arrête brusquement et me dit: Pensez-vous que ma présence pût être utile aux Grecs? me verraient-ils avec plaisir? Je ne pouvais croire qu'il voulût échanger l'existence agréable qu'il menait pour une vie de privations, d'inquiétudes et de dangers. Je n'hésitai pourtant pas à répondre que sa présence serait pour les Grecs un bienfait, et qu'il était digne de travailler à une régénération que ses écrits avaient en partie commencée. Je le voudrais de grand cœur, répondit-il; mais je crains que mes moyens ne soient en disproportion avec ma tâche. Enfin, je ferai ce que je pourrai. Mon projet d'aller en Grèce ne date pas d'aujourd'hui; je le nourris depuis long-tems. Je ne suis plus indécis sur mon voyage; mais ce qui m'importe, c'est de le rendre utile. Et le lendemain matin, en me revoyant, il me dit encore: «Je n'ai pu dormir cette nuit que d'un sommeil agité. Je me voyais toujours à la tête des braves Souliotes, ou à côté d'un de leurs intrépides chefs, combattant les Turcs sans vouloir leur faire grâce, et il se pourrait que mon rêve se réalisât un jour; car je n'irai pas en Grèce pour y être oisif. Je veux me faire faire des armes avant de partir.»
Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis cette entrevue, quand il s'embarqua à Livourne accompagné du comte de Gamba et de ses compatriotes sir Edouard Trelawney, Hamilton Browne, etc. Dans les derniers jours d'août le vaisseau jeta l'ancre dans un des ports de Céphalonie.
Céphalonie est l'une des îles ioniennes laissées sous la protection du gouvernement anglais, depuis le traité de paix de 1814. Lord Byron qui n'ignorait pas, en se dévouant désormais à la cause des Grecs, les dissentions déplorables qui régnaient parmi eux, craignit, s'il descendait de prime abord sur le théâtre de l'insurrection, de ne servir qu'un parti en voulant soutenir la cause commune. Il connaissait les Grecs, leur turbulence, leur jalouse indépendance, leur misère et leur avidité; il n'ignorait pas que déjà ces défauts, suite naturelle du genre de vie des Arnautes, avaient fait retourner sur leurs pas un grand nombre d'Européens accourus en Grèce dans l'espoir chimérique d'avoir pour compagnons des milliers d'Aristides ou de Périclès. Ces dissentions, ces motifs de découragemens, voilà ce que Byron voulait essayer de détruire en se rendant en Grèce; mais il fallait avant tout qu'il connût l'exacte situation des choses.
Les Grecs venaient de commencer la troisième campagne sous d'heureux auspices. Tandis que l'armée des deux pachas Yussuf et Mustapha était taillée en pièces dans les défilés des Thermopyles par le brave Odysseus, l'ancien Péloponèse était presque entièrement affranchi du joug des Turcs; mais, du côté de l'Étolie, une nouvelle armée, commandée par le pacha de Scutari, s'avançait jusqu'aux murs de Missolonghi, et cette ville importante et tous les ports de la Grèce occidentale étaient déjà bloqués par les armées de terre et de mer des Turcs.
Byron commença par envoyer sur le continent MM. Trelawney et Browne, avec la mission d'explorer l'état de tous les partis. En attendant leur retour, il fixa son séjour dans la petite ville de Metaxata, qui devint aussitôt, pour ainsi dire, le point central du gouvernement grec, tant était grande la réputation qui le précédait.
Elle grandissait encore tous les jours; ceux qui l'approchaient, Anglais, Français, Allemands et Grecs, ne se lassaient pas d'admirer la profondeur de ses plans et la magnanimité de ses intentions. Sans cesse appliqué à rechercher des instructions positives, il écoutait avec attention les rapports les plus contradictoires: il répandait l'or à pleines mains, mais avec discernement.
Voici la source de tout l'argent qu'il prodiguait: «J'ai écrit, dit-il dans une lettre du 13 octobre 1823, à notre ami D. Kinnaird, le priant de m'envoyer tous les crédits qu'il pourra réunir. De plus, j'ai en avance une année de revenu et la vente d'une terre par-devers moi.—Jusqu'à ce que les Grecs trouvent un emprunt, il est probable que je serai leur meilleur banquier, c'est-à-dire tant que ma signature aura cours. Répétez-lui cela, et dites-lui que je vais tirer, d'une manière effrayante sur M. R***. Je ne lésine pas quand nos braves se décident à reprendre les armes; et s'ils persévèrent ils seront encore mieux venus. Ils ont eu hors de ma poche, et d'un seul coup, quatre mille livres sterlings (outre quelques distributions partielles), et le prochain déboursé sera au moins aussi considérable. Et comment pourrais-je, dites-moi, leur refuser s'ils se battent? et si je suis avec eux? etc.»
Cependant il reçut des nouvelles de M. Trelawney. Ce loyal ambassadeur avait assisté au congrès de Salamis, et l'on y avait décidé qu'Odysseus marcherait sur Négrepont, Colocotroni sur Patras, et que Mavrocordato serait chargé de défendre Missolonghi. «Si cette ville tombe, écrivait Trelawney, Athènes et des milliers de têtes sont en péril. Il faut que la flotte secoure cette ville. Je donnerais ma tête à monnayer pour sauver cette clef de la Grèce.» Byron comprit ce langage; il fit équiper deux navires ioniens et quitta Céphalonie le 29 décembre, faisant voile pour Missolonghi. Le 31, à la hauteur de Zante, ils furent rencontrés par un corsaire turc. Le premier navire, sur lequel il était, parvint à l'éviter; le second, qui transportait le comte Gamba et plusieurs domestiques de Lord Byron, fut moins heureux: les captifs furent conduits à Patras, devant Yussouf-Pacha. Grâces au sang-froid de Gamba qui, en réclamant hautement le privilége des pavillons anglais, parvint à intimider le chef musulman, il leur fut permis de se rendre à Missolonghi; mais, à leur grand étonnement, ils n'y trouvèrent pas Lord Byron. Les vents contraires l'avaient forcé de s'arrêter sur des rochers situés à quelques milles de Missolonghi; et en se remettant en mer, son navire avait touché un bas-fond. Heureusement, Mavrocordato envoya bientôt à sa rencontre plusieurs bateaux qui le prirent à bord, avec sa suite, et le conduisirent à Missolonghi.
Lord Byron fut reçu, par les Grecs, au milieu des transports de joie et de reconnaissance. Il profita de ces premiers instans d'enivrement pour servir la cause de l'humanité. Le jour de son arrivée, un Turc, tombé entre les mains de quelques bateliers, allait expirer dans les tourmens: Byron le fait venir et s'empresse de réclamer sa grâce; mais il avait affaire à des hommes peu accoutumés à de semblables rémissions, et sa demande ne fut pas accueillie. Alors il soustrait à toutes les recherches le prisonnier, et quand les Grecs furieux viennent le réclamer à grands cris: «Vous me tuerez, leur dit-il, avant de me forcer à vous livrer cet homme. Barbares que vous êtes, comment osez-vous agir ainsi, et vous dire chrétiens?» Il garda chez lui, pendant quelque tems, le Turc que la frayeur avait rendu malade, puis il profita de la première occasion pour le renvoyer, guéri, à Patras où demeurait sa famille.
Ce n'est pas tout. À quelques jours de là il obtint encore du prince Mavrocordato la délivrance de plusieurs autres prisonniers, qu'il fit habiller à ses frais et reconduire au pacha de Scutari. Ces Turcs remirent, de sa part, à leur maître une lettre dont nous citerons les dernières phrases: «Si cette circonstance trouve place dans votre souvenir, j'ose prier Votre Hautesse de traiter les Grecs qui pourraient, par la suite, tomber en votre pouvoir, avec humanité: j'insiste d'autant plus sur ce point, que les horreurs de la guerre sont déjà assez grandes sans les aggraver, des deux côtés, par des cruautés inutiles.—Missolonghi, 23 janvier 1834.» C'est, je crois, la première et la seule fois que la plume de Lord Byron ait tracé l'expression de formes obséquieuses et suppliantes.
Je passe sous silence d'autres traits nombreux du même genre. Il eut, d'ailleurs, moins de peine à ramener à des sentimens généreux les Grecs altérés de vengeance, que les officiers européens, à des plans sages et raisonnables. Certes, il ne fallait pas une grande profondeur de jugement pour sentir que, dans les circonstances présentes, les premiers besoins des Grecs étaient des canons, des vaisseaux, des munitions de guerre de toute espèce, et peut-être encore avant tout cela, de l'argent monnayé. «Nous avons assez d'hommes, criaient les Grecs aux Européens; envoyez-nous des armes, du fer et de l'or, nous sommes sauvés.» Cependant, les comités, organisés dans toute l'Europe, cédaient à d'autres influences. Le brave Stanhope et quelques autres aveugles Philellènes les pressaient, quand l'insurrection était déclarée, de s'occuper, avant tout, de rendre les Grecs dignes de la liberté, de la liberté constitutionnelle, et, je crois même, représentative! À les entendre, il fallait transformer les aumônes de toutes les ames généreuses en imprimeries, en livres, en cartes géographiques, en mappes, etc. On sent que ces recommandations étaient accueillies avec ardeur; le commerce européen saluait l'aurore d'une liberté qui s'alliait si bien avec l'intérêt industriel, et les pauvres Grecs, sans artillerie, sans solde, perdaient chaque jour quelque chose de leur enthousiasme.
«J'avoue, disait Lord Byron, que je ne puis comprendre l'usage des presses d'imprimerie pour un peuple qui ne sait pas lire. Le comité nous envoie des mappemondes; mais il suppose donc qu'en venant en Grèce j'ai l'intention d'ouvrir un cours de géographie? On donne des livres à des gens qui manquent de fusils; ils implorent des sabres, et le comité leur adresse des caractères typographiques! Son secrétaire, M. Bowring, m'écrit une longue lettre sur la terre classique de la liberté, le berceau des arts, la source du génie, le séjour des dieux, le ciel de la poésie, et je ne sais quelle centaine d'autres belles choses. Je lui ai répondu de manière à le dissuader de m'écrire une seconde fois sur le même ton. Assez de bavardage, lui dis-je, mais au fait, au fait. Depuis ce tems, je n'entends plus parler de lui[8].»
[8] Consultez les lettres de Stanhope à Bowring. Dans une d'elles, rapportée par madame Belloc, il dit: «Odysseus, à ma prière, a changé en musée un ancien temple de Minerve: le docteur Psyas est nommé directeur. On assemblera le peuple, et on lui adressera un discours à ce sujet. La société des Philomuses surveillera cet établissement. Cette société n'a aucun caractère politique; son seul but est de conserver les antiquités, etc.»
Rien ne donnait plus d'humeur à Byron que ce déplorable aveuglement; mais il ne faut pas croire que tous ces démêlés fissent naître aucun refroidissement entre lui et les autres défenseurs de la Grèce. La liberté de la presse ayant été votée par le gouvernement, Lord Byron contribua à la formation des imprimeries pour plus de cinq cents louis; mais il profita de l'occasion pour se plaindre avec force de l'inaction dans laquelle on laissait languir les guerriers. Il avait, en arrivant à Missolonghi, après avoir payé les arrérages de la flotte, pris à sa solde cinq cents Souliotes d'élite, dans l'espoir de bientôt employer ces braves gens à quelque entreprise périlleuse; mais le gouvernement, qui lui supposait des trésors inépuisables comme sa générosité, tremblait de lui voir exposer sa vie et faisait, avec une lenteur condamnable, les préparatifs de la campagne. Mavrocordato ne put toujours résister, et il fut décidé qu'aussitôt l'arrivée de l'artillerie sous les ordres du capitaine Parry, Lord Byron s'avancerait contre le château de Lépante, à la tête de trois mille Souliotes.
Malheureusement, le capitaine Parry et son artillerie se firent long-tems attendre: tandis qu'on laissait ainsi perdre un tems précieux, les Souliotes, guerriers sauvages et indomptables, se livraient, dans les rues de Missolonghi, à toutes sortes d'excès. Habitués à une guerre d'escarmouches, ils accusaient Lord Byron de vouloir les mener au combat contre des pierres; et quand le capitaine Parry arriva, leur mécontentement était à son comble. Byron menaça de les licencier; mais, de leur côté, les soldats de l'artillerie, nouvellement arrivés, refusaient de marcher avant de recevoir une partie de leur solde. Il fallut remettre le siége de Lépante à un tems plus favorable.
L'irritation continuelle que lui causaient tant de contre-tems, fut la première cause du dérangement de sa santé, naturellement assez délicate. Le 15 février, il se trouvait chez le colonel Stanhope, quand tout à coup on remarqua une violente altération dans ses traits. Il voulut faire quelques pas, ses jambes refusèrent de se mouvoir; on le transporta sur un lit: il y resta, pendant quelques minutes, en proie à une effrayante attaque de nerfs, qu'il faisait des efforts inouïs pour surmonter. Enfin, il revint à lui; mais le même accident se renouvela quatre fois dans l'espace d'un mois. Il ne put remonter à cheval, et reprendre ses travaux habituels, que dans les derniers jours de mars. Comme le climat de Missolonghi était trop humide pour lui, un habitant de Zante le conjura de venir habiter durant quelque tems sa maison de campagne. Byron lui répondit: «Je ne puis quitter la Grèce tant qu'il y aura une chance, même douteuse, de mon utilité. Il y va d'un enjeu qui vaut des millions d'hommes tels que moi,—et tant que je pourrai me soutenir le moins du monde, je soutiendrai la cause. Tout en parlant ainsi, je suis parfaitement averti des dissensions et des défauts des Grecs, mais tous les gens raisonnables doivent les comprendre et les excuser.»
Le siége de Lépante avait été remis après la tenue d'un nouveau congrès à Salone, auquel devaient assister Mavrocordato, Byron, Stanhope et Odysseus. Malgré tant de chagrins et de désappointemens, le cœur de Byron était toujours le même. On lit dans une de ses dernières lettres adressées à M. Bowring, secrétaire du comité grec de Londres: «Moi (Lord Byron), prie M. B. de presser l'honorable D. Kinnaird d'envoyer des crédits pour le montant de toutes les ressources de Lord Byron. Il y a ici, pour le moment, les plus grands embarras de toute espèce, mais nous conservons l'espérance, et nous en viendrons à bout.» Hélas, cette espérance ne devait pas se réaliser. Le 9 avril, à la suite d'une longue course à cheval, il rentra chez lui avec une fièvre qui ne l'empêcha pas de donner son attention et de répondre à plusieurs lettres. Le lendemain, l'indisposition offrit des symptômes plus graves; il toussait beaucoup, il dormait péniblement, il éprouvait de vives douleurs dans tous les membres. Mais les deux médecins, Bruno et Millingen, ayant déclaré avec assurance que la maladie n'avait rien d'alarmant, on retarda pendant plusieurs jours la saignée: leur sécurité ne se démentit qu'à la dernière extrémité. «Ce n'est rien, disaient-ils; il serait ridicule de consulter d'autres médecins pour une si légère indisposition.» Lord Byron, de son côté, s'obstinait à dire que son mal était d'une espèce sérieuse. Enfin, on le saigna le 16, et on recommença le 17 avril; son sang était enflammé, et chaque fois le malade éprouva un évanouissement. La crainte de devenir fou s'empara de sa grande ame: «Je ne peux pas dormir, disait-il au fidèle Fletcher; je sais qu'un homme ne peut être sans dormir qu'un certain tems, après quoi il devient nécessairement fou, sans qu'on puisse y trouver le moindre remède; or, j'aimerais mieux dix fois me brûler la cervelle que d'être fou.»
Cependant, il s'affaiblissait d'heure en heure, et le désordre de ses expressions annonçait même des accès de délire. À la fin d'un de ces accès: «Écoutez, Fletcher, dit-il; je commence à croire que je suis sérieusement malade, et si je mourais subitement, je veux que vous ayez quelques instructions que vous aurez, j'espère, soin de faire exécuter.» Ses paroles étaient rapides. Le valet ayant dit qu'il espérait le voir assez vivre pour exécuter lui-même ses volontés: «Non, répondit-il avec la même volubilité; c'en est fait, il faut tout vous dire sans perdre un moment.—Irai-je, milord, chercher une plume, de l'encre et du papier[9]?—Oh! mon Dieu, non; vous perdriez trop de tems, et je n'en ai pas à perdre.—Faites attention.—O mon enfant! ma chère fille, ma chère Ada; mon Dieu! si j'avais pu la voir! donnez-lui ma bénédiction, donnez-la à ma sœur Augusta[10]. Vous irez chez lady Byron;—dites-lui tout.—Vous êtes bien dans son esprit.....»
[9] Cette question de Fletcher était bien intempestive: c'est peut-être ce qui dérangea le plus la suite d'idées de son bon maître.
[10] Augusta miss Leight.
Ici sa voix s'affaiblit; il parlait entre ses dents, il agitait ses lèvres sans rien exprimer; son visage avait quelque chose de solennel, et parfois il élevait la voix pour s'écrier: «Fletcher, si vous n'exécutez pas les ordres que je vous donne, je vous tourmenterai plus tard, si je puis.—Milord, dit Fletcher, je n'ai pas entendu un mot de ce que vous m'avez dit.—Oh! Dieu! reprit Byron, tout est fini. Se peut-il que vous ne m'ayez pas entendu!» Il essaya encore de parler, mais il ne prononçait distinctement que les noms de Grèce et de ma fille, le reste était inintelligible. Sur ces entrefaites arriva le capitaine Parry qui l'engagea à se tranquilliser. Byron fit de nouveaux efforts pour exprimer ses pensées, mais vainement, et il répandit un torrent de larmes. À peine M. Parry était-il sorti, qu'il parut vouloir sommeiller. «Il faut que je dorme maintenant,» dit-il. Il laissa tomber sa tête, et ce fut le commencement de l'agonie; elle se prolongea pendant vingt-quatre heures: le 19, à six heures du soir, Byron ouvrit les yeux et les referma aussitôt: ce fut l'instant de son dernier soupir.
La terrible nouvelle parcourut aussitôt toutes les rues de Missolonghi. C'était le jour de Pâques: les exercices religieux sont interrompus; les hymnes d'allégresse se changent en cris, en sanglots, en hurlemens de désespoir. Tous les citoyens, se pressant à l'envi autour de ce qui restait de Lord Byron, accusent le ciel, et maudissent le coup qui, au lieu de frapper chacun d'eux, vient d'atteindre leur ami, leur protecteur, leur père. Ils veulent tous, pour la dernière fois, le contempler. Ses traits conservaient le sceau d'une beauté sublime et solennelle: car la mort n'est pas toujours hideuse, et souvent l'ame, après avoir violemment brisé ses liens, dépose sur le corps qu'elle abandonne une trace presque sensible d'immortalité.
Mais les compatriotes de Byron réclament son corps au nom d'une ingrate patrie: heureusement, on se rappelle que le poète avait souvent exprimé le désir de laisser son cœur au milieu de ses chers Hellènes, et ce souvenir semble adoucir la douleur générale. Le gouvernement, organe de tout un peuple, prescrit aussitôt la forme des funérailles. Trente-sept coups de canon seront tirés en mémoire des années de Byron; toutes les occupations, toutes les séances judiciaires ou administratives seront interrompues; la célébration des solennités pascales est ajournée; un deuil universel sera porté pendant vingt et un jours; enfin, dans toutes les paroisses, un service et une oraison funèbre seront faits sur la tombe de Byron.
Ce fut le 22 avril que le plus précieux reste de sa dépouille mortelle fut transporté, sur les épaules des officiers du régiment soldé par lui, dans l'église où déjà reposaient les corps de Botzaris et de Normann. De distance en distance, le fardeau était repris par des jeunes citoyens grecs: le cercueil, formé de quatre planches assez mal jointes, était recouvert d'un drap noir; au-dessus étaient déposés un sabre, un casque et une couronne de lauriers: Un orateur, Spiridion Tricoupi, fut alors l'organe de ses concitoyens; ses paroles redoublèrent les sanglots et ranimèrent l'espoir de liberté que pouvait éteindre une si grande catastrophe. Nous citerons la fin de son discours:
«Je m'étais peint à moi-même tout ce que mon cœur désire. J'avais imaginé les bénédictions de nos évêques, les hymnes, les couronnes de lauriers et les danses des vierges de la Grèce, autour de la tombe du bienfaiteur de la Grèce; mais cette tombe ne contiendra pas ses précieux restes: le tombeau restera vide; encore quelques jours, et son corps disparaîtra de la surface de notre terre,—de la nouvelle patrie qu'il s'était choisie. Il faut qu'il soit porté dans la contrée qui fut honorée de sa naissance.
«Ô toi! sa fille, tendrement chérie de lui, tes bras le recevront; tes larmes baigneront la tombe qui recouvrait son corps, et les pleurs des orphelines de la Grèce tomberont sur l'urne qui renferme son cœur précieux. Comme dans le dernier moment de sa vie, toi et la Grèce fûtes seules dans son cœur et sur ses lèvres, il est juste qu'elle garde aussi une portion de ses précieux restes. Apprends, noble dame, que des chefs le portèrent, sur leurs épaules, jusqu'à l'église. Des milliers de soldats grecs bordaient le chemin à travers lequel il passait; leurs fusils, qui avaient détruit tant de tyrans, s'abaissaient devant lui: une foule de soldats entourèrent la couche funèbre; ils jurèrent de ne jamais oublier les sacrifices faits par ton père pour nous, et de ne jamais souffrir que le lieu où son cœur restera fût profané par les pieds des barbares ou des tyrans.»
Le 2 mai, le corps de Lord Byron, confié aux soins du colonel Stanhope, s'éloigna de la Grèce. Il prit la route de la Grande-Bretagne, et aborda à Stangate-Crew, le 1er juillet, pour y subir la quarantaine d'usage. Cam Hobhouse et John Hanson, exécuteurs testamentaires de Lord Byron, s'empressèrent de réclamer le corps, et s'occupèrent du soin d'entourer les funérailles de l'illustre poète de toute la pompe demandée par son titre de pair d'Angleterre. Tout ce que la nation renfermait d'opulent et d'élevé alla jeter un coup-d'œil sur les pièces destinées à briller dans cette occasion; mais quand le convoi sortit de Londres pour se rendre à Newstead, on ne vit qu'un petit groupe d'amis intimes accompagner le convoi. Une multitude de voitures, traînées par des chevaux noirs, et conduites par des laquais en deuil, suivait lentement le char funéraire; mais ces équipages étaient vides, au nombre des premiers étaient les carrosses de lady Byron et du comte de Carlisle, et dans ceux-là on ne vit ni Carlisle ni lady Byron, et, faut-il le dire? ni la pauvre petite Ada! Un seul homme suivit à pied le catafalque, depuis Londres jusqu'à Newstead; c'était un marin qui avait servi sur la frégate la Salsette, lors du premier voyage de Byron en Grèce. Enfin, le 16 juillet 1824, le corps de ce dernier fut déposé, suivant ses intentions, auprès de la tombe de sa mère, dans le village de Hucknall, à deux milles de Newstead. Une inscription fut placée dans le chœur de l'église, par les soins de miss Leight; nous la rapporterons telle qu'elle est:
SOUS CETTE VOÛTE
OÙ BEAUCOUP DE SES ANCÊTRES ET SA MÈRE SONT
ENSEVELIS,
REPOSENT LES RESTES DE
GEORGES GORDON NOËL BYRON,
LORD BYRON DE ROCHDALE,
DANS LE COMTÉ DE LANCASTRE,
AUTEUR DU PÈLERINAGE DE CHILDE HAROLD.
IL NAQUIT À LONDRES LE
22 JANVIER 1788,
IL MOURUT À MISSOLONGHI, DANS LA GRÈCE
OCCIDENTALE,
LE 19 AVRIL 1824,
ENGAGÉ DANS LE GLORIEUX PROJET DE RENDRE À
CETTE CONTRÉE SES ANCIENNES LIBERTÉ
ET GLOIRE.
Telle fut donc la mort de Lord Byron, tels les honneurs rendus à sa mémoire. En lisant ses œuvres poétiques on sentira que le récit de sa vie en était l'introduction indispensable. Simple narrateur, je n'essaierai pas maintenant de diriger le jugement que les lecteurs porteront de son caractère. Ils reconnaîtront, sans doute, que Byron eut des égaremens et quelques torts à se reprocher; mais peut-être conviendront-ils que ces contrastes d'une si belle vie étaient la condition nécessaire de tant de nobles facultés, et regarderont-ils ce puissant génie comme l'un des hommes destinés à montrer tout ce que le Créateur peut faire de sa créature. Ils apprécieront aussi, sans doute, la conduite de Walter Scott qui, sous prétexte d'honorer la mémoire de son illustre ami, n'a pas craint, lorsque son corps était à peine refroidi, de s'appesantir sur quelques prétendus torts de sa vie privée[11]. Enfin, ils déverseront le blâme le plus juste sur Thomas Moore, dont le premier soin, en apprenant la mort de Byron, fut de livrer aux flammes des Mémoires destinés à justifier l'illustre défunt contre les calomnies de sa femme et de la plupart de ses compatriotes; des Mémoires qu'il avait reçus de Byron lui-même, comme un religieux dépôt[12]. Honte éternelle à ceux qui trahirent l'amitié dont un aussi grand homme les avait honorés: et puisse la postérité, qui peut-être admirera les ouvrages de Scott et de Moore, ne jamais oublier la déloyauté de leur conduite dans une circonstance aussi solennelle!
[11] Voyez la singulière oraison funèbre insérée dans un journal anglais, et signée W. Scott, dans laquelle le romancier écossais s'arrête, avec une visible complaisance, sur les blâmables opinions politiques de Lord Byron, etc., etc. M. A. Pichot, en traduisant cette apologie, a cru devoir admirer la magnanimité de sir W. Scott. Nous ne partageons nullement son avis. Scott était l'homme que Lord Byron aimait, vantait et admirait le plus; lui appartenait-il d'être, dans un pareil moment, plus sévère que le reste du monde?
Le même M. A. Pichot, dans un Essai sur le génie de Lord Byron, n'a pas craint de comparer, et même de préférer, les poèmes de sir Walter à ceux de l'auteur de Don Juan et de Childe Harold: c'était trop compter sur l'ineptie du lecteur. Scott est un admirable romancier, mais c'est un poète singulièrement médiocre. En Angleterre il plaît assez, parce que ses vers sont hérissés d'expressions et de traditions locales; mais en France, je défie un seul homme de lire, sans un mortel ennui, la Dame du Lac, Marmion, le Roi des Îles, la Bataille de Waterloo, etc. Figurez-vous le docte Scaliger essayant de mettre en vers la prose grecque de Pausanias ou de Strabon, et vous aurez une idée exacte de la manière de Walter Scott. C'est plutôt mille fois un émule de Ducange qu'un rival de Lord Byron.
[12] On voit que ce morceau fut composé avant que Moore essayât de justifier sa conduite. Les Mémoires qu'il vient de publier semblent devoir aujourd'hui lever tous les soupçons qu'on fut, trop long-tems peut-être, en droit de former contre lui.
Au reste, les calomnies et les injustices dont Lord Byron eut trop souvent à se plaindre dans sa patrie, n'ont pas trouvé d'écho en Europe. Les membres de la Sainte-Alliance n'ont pas même essayé d'interdire, dans leurs états, la publication de ses audacieuses poésies; et, si quelques Anglais, organes d'une envieuse hypocrisie, ont désigné fréquemment le défenseur des chrétiens de l'Orient comme le chef d'une école satanique, le reste de l'Europe proteste aujourd'hui en masse contre ce titre odieux, tous ceux chez qui n'est pas entièrement étouffé l'amour des arts, du génie et de la liberté, tressaillent et s'attendrissent encore au seul nom de Byron.
A.-P. Paris.
Janvier 1827.
DON JUAN.
Difficile est propriè communia dicere.
(Horace, Epist. ad Pison.)
Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il n'y aura plus n'y ale ni galettes?—Oui, par sainte Anne! et que le gingembre nous brûlera la bouche.
(Shakspeare, la Douzième Nuit, ou Ce que vous voudrez.)
Chant Premier.
1. J'ai besoin d'un héros.—Besoin singulier quand chaque année, chaque mois nous en apporte un nouveau, qui, après avoir fatigué le bavardage des gazettes, cesse bientôt d'être l'objet de l'admiration du siècle désabusé. De cette espèce-là, je ne me soucie guère d'en parler; j'aime mieux choisir notre ancien ami Don Juan, que nous avons tous vu un peu trop tôt envoyé au diable sur le théâtre.
2. Vernon, Cumberland-le-Boucher[13], Wolfe, Hawke, le prince Ferdinand, Gramby, Burgoyne, Keppel, Howe ont, bons ou mauvais, obtenu la dîme des conversations; ils ont rempli les dépêches de la poste, comme aujourd'hui Wellesley. Mais courant tous après la gloire (neuf marcassins d'une seule laie[14]), ils ont défilé à leur tour, comme les rois du sang de Banquo. La France eut aussi Dumourier et Bonaparte que vantaient le Moniteur et le Courrier.
[13] Le duc de Cumberland a mérité cet exécrable surnom par les froides cruautés qu'il exerça sur les Jacobites désarmés, après la bataille de Culloden.
[14] Allusion à ce que dit la sorcière, dans Macbeth, acte IV, scène 1re: «Versons le sang d'une laie qui ait dévoré ses neuf marcassins.»
3. Barnave, Brissot, Condorcet, Mirabeau, Péthion, Clootz, Danton, Marat, Lafayette, ont encore été fameux chez les Français. Ils ont Joubert, Hoche, Marceau, Lannes, Dessaix, Moreau et bien d'autres guerriers dont l'ancienne et prodigieuse renommée n'est pas même entièrement oubliée; mais mes rimes ne s'arrangent pas de leurs noms.
4. Il y eut un tems où Nelson était le dieu de la guerre des Anglais, il devrait l'être encore; mais le vent a changé. On ne dit plus un mot de Trafalgar, son souvenir repose dans l'urne de notre héros. L'armée de terre est devenue l'objet de la faveur publique; ce qui donne de l'humeur à nos gens de mer. D'ailleurs le prince est tout pour le service de terre, il ne se rappelle plus Duncan, Nelson, Howe et Jervis.
5. Il y eut des braves avant Agamemnon[15]; et depuis, il s'est rencontré une foule de gens sages et hardis comme lui, bien qu'ils ne lui ressemblassent pas en tout. Mais comme ils n'ont pas brillé sous la plume du poète, ils ont été oubliés. Moi, je ne condamne personne: mais pour mon nouveau poème, je ne vois personne aujourd'hui qui me convienne. Je prends donc, comme je l'ai dit, mon ami Don Juan.
[15] Vixere fortes ante Agamemnona, etc.
(Horace.)
6. Bien des poètes héroïques se lancent in medias res (Horace prescrit même cette route à l'Épopée): alors, quand vous le jugez à propos, votre héros raconte par forme d'épisode ce qui lui est advenu précédemment, tandis qu'il est assis à son aise, après dîner, aux côtés de sa maîtresse, dans quelque agréable asile, palais, jardin, grotte ou paradis, dont l'heureux couple fait bientôt une taverne.
7. C'est la méthode ordinaire, mais non la mienne. Je veux commencer par le commencement, et la régularité de mon plan m'interdit comme une énorme faute, toute espèce d'écarts. Je débuterai donc par un fil (dussé-je mettre une demi-heure à l'étendre) qui vous apprendra quelque chose du père de Don Juan, et de sa mère, si vous l'aimez mieux.
8. Il naquit à Séville, agréable cité, fameuse par ses oranges et ses femmes.—Qui ne l'a pas vue est bien à plaindre; le proverbe le dit, et je suis de son avis. De toutes les villes d'Espagne, c'est la plus jolie, si ce n'est Cadix;—mais vous verrez bientôt. Les parens de Don Juan vivaient près de la rivière dont le noble cours s'appelle Guadalquivir.
9. Son père avait nom José,—Don de race, véritable hidalgo, franc de toute souillure de sang maure ou hébreu, et traçant sa généalogie à travers les gentilshommes les plus Visigoths de l'Espagne. Jamais cavalier ne monta à cheval, ou une fois monté ne redescendit à terre comme José, qui engendra notre héros, qui engendra—mais c'est encore dans l'avenir.—Bon, pour mémoire[16].
[16] Ici, comme dans la plupart de ses ouvrages, Lord Byron, sous des noms supposés, rappelle l'histoire de sa vie. Nous renvoyons les lecteurs aux passages des Mémoires du capitaine Medwine, dans lesquels Lord Byron parle de sa femme et de leur séparation. On trouve ici, dans Inès, le portrait de Lady Byron, et dans les chagrins de José tous ceux que le mariage fit éprouver à Byron lui-même.
10. Sa mère était une dame savante, fameuse par ses connaissances dans toutes les branches de sciences qui ont un nom dans les idiomes chrétiens. Ses vertus seules pouvaient égaler son esprit; elle surprenait les plus habiles, et les gens de bien eux-mêmes ressentaient une secrète envie en voyant ses bonnes œuvres surpasser en tout genre les leurs.
11. Sa mémoire était une mine; elle savait par cœur tout Caldéron, et la plus grande partie de Lopez: si quelque acteur eût oublié son rôle, elle aurait pu lui tenir lieu du livre du souffleur. Pour elle l'art de Feinaigle[17] aurait été inutile, et elle l'eût obligé de fermer sa classe.—Il n'eût jamais formé une mémoire aussi belle que celle qui ornait le cerveau de Donna Inès.
[17] Inventeur de la mnémotechnique.
12. Sa science favorite était celle des mathématiques; sa plus belle vertu était la magnanimité: son esprit (elle visait quelquefois à l'esprit) était tout attique, ses paroles graves se perdaient dans le sublime; enfin, sur tous les points, c'était bien ce que j'appelle un prodige.—Sa robe du matin était de basin, celle du soir était de soie, ou en été de mousseline, et autres tissus desquels je ne veux pas m'embarrasser davantage.
13. Elle savait le latin, c'est-à-dire l'oraison dominicale; et de la langue grecque—l'alphabet, j'en suis presque sûr: par-ci, par-là, elle lisait quelques romans français, bien qu'elle ne parlât pas purement cette langue. Quant à l'espagnol qui lui était naturel, elle y mettait peu de soin, au moins sa conversation était-elle obscure. Ses pensées étaient des théorèmes et ses paroles de vrais problèmes, comme si elle eût cru que le mystère devait les ennoblir[18].
[18] «Lady Byron, disait Lord Byron, avait de bonnes idées, mais ne pouvait les exprimer. Ses lettres étaient toujours énigmatiques, souvent inintelligibles; elle avait des principes classés mathématiquement.»
(Les Conversations.)
14. Elle aimait les langues anglaise et hébraïque, et elle disait qu'il y avait entre elles de l'analogie; elle le prouvait en citant quelque chose des Saintes-Écritures: mais je laisse les preuves à ceux qui les ont vues. Je lui entendis dire, et on ne peut le révoquer en doute, chacun en pensera ce qu'il lui plaira: «Il est étrange que le nom hébreu, qui signifie God, soit toujours employé en anglais pour gouverner Damne[19].
[19] Je suis, en hébreu, signifie aussi, Dieu, God. Il est probable que le poète a eu surtout en vue de se moquer d'une célèbre blue (peut-être Lady Byron), en rappelant ici une de ses singulières réflexions.
15 . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
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16. Enfin, c'était un système ambulant,—les Nouvelles de miss Edgeworth, ou les livres sur l'éducation de mistress Trimmer, échappés de leur reliure: ou bien, «la femme de Celebs[20]» partie à la recherche des amans. C'était la morale pour la première fois personnifiée, et chez laquelle l'envie n'aurait pu découvrir une seule paille. Les autres pouvaient se partager les défauts féminins; pour elle, elle n'en avait pas un seul,—le pire de tous.
[20] Titre d'un roman moral de Miss Anna More.
17. Oh! elle était parfaite, au-dessus de tout parallèle,—de toute comparaison, avec la plus sainte des femmes de ce tems. Elle prévalait tellement sur les puissances de l'enfer que son ange-gardien s'était dispensé de la surveiller. Même ses plus légers mouvemens étaient aussi réguliers que celui des meilleures montres de Harrison. Rien sur la terre ne pouvait la surpasser en vertus, excepté, «ô Macassar, ton huile incomparable[21]!!!»
[21] Voyez la Notice qui accompagne ordinairement la bouteille de l'huile incomparable de Macassar.
(Note de Byron.)
18. Elle était parfaite: mais comme la perfection est insipide dans ce monde corrompu, dans lequel nos grands parens n'apprirent à se caresser qu'après avoir été exilés de leurs premiers bosquets, où tout était paix, innocence et bénédiction (j'admire ce qu'ils faisaient pendant douze heures), Don José, en digne enfant d'Ève, allait souvent ravir çà et là différens fruits sans la permission de sa femme.
19. C'était un mortel d'un naturel insouciant, peu curieux du savoir et des savans, allant toujours où l'appelait son inclination, et ne songeant pas que sa dame pût s'en inquiéter. Le monde, comme c'est l'usage, toujours méchamment disposé à voir un royaume ou un ménage bouleversés, murmurait qu'il avait une maîtresse; quelques-uns en comptaient deux: mais pour les querelles domestiques une seule pouvait suffire.
20. Or, Donna Inès, avec tout son mérite, avait une haute opinion de tout ce qu'elle valait; et certes, pour supporter l'abandon, il faudrait une sainte. Inès l'était bien dans son système de conduite, mais elle avait un diable d'esprit: quelquefois elle mêlait à la réalité ses propres illusions, et elle laissa passer peu d'occasions de faire tomber dans le piége son légitime seigneur.
21. C'était une chose facile avec un homme souvent dans son tort et jamais sur ses gardes: même les plus sages, quelle que soit leur vertu, ont des momens, des heures, des jours si malencontreux, que vous pourriez les abattre avec l'éventail de leurs femmes; souvent aussi les dames frappent trop fort, et l'éventail, sous leurs jolies mains, s'effile en lame de couteau. Comment et pourquoi? on ne le sait jamais bien.
22. C'est pitié que des doctes vierges se marient avec des personnes sans instruction, ou qui, malgré leur bonne famille et leur éducation, restent au-dessous des conversations scientifiques. Je ne puis en dire beaucoup sur ce sujet, moi brave homme et de plus célibataire. Mais vous, époux de dames beaux-esprits, informez-vous au juste si elles ne vous ont pas toutes menés par le nez?
23. Don José et sa femme se querellèrent.—Pourquoi? Pas un ne le devinait, bien que plusieurs milliers de curieux essayassent de l'apprendre, ce qui sûrement leur importait aussi peu qu'à moi. Je déteste le vice ignoble de la curiosité: mais si j'ai quelque talent remarquable, c'est celui d'arranger les affaires de tous mes amis, n'ayant pour mon compte aucun embarras domestique.
24. J'intervins donc, et avec les meilleures intentions; mais leur procédé ne fut pas affectueux. Je pense qu'ils avaient le diable au corps, car je ne pus dans la maison découvrir l'un ou l'autre. Il est vrai que par la suite leur portier m'avoua—mais ceci importe peu; le pire de l'aventure, c'est que le petit Juan, sans m'en prévenir, jeta du haut des escaliers sur moi le seau d'eau de la chambrière.
25. C'était un petit vaurien, aux cheveux bouclés, singe malfaisant depuis le jour de sa naissance. Ses parens ne tombèrent jamais d'accord qu'en raffolant du plus turbulent diablotin de la terre. Au lieu de quereller, s'ils eussent eu leur bon sens, ils auraient envoyé ce jeune docteur à l'école, ou l'auraient fouetté d'importance à la maison, pour lui apprendre à réformer ses manières à l'avenir.
26. Pendant quelque tems, Don José et Donna Inès menèrent un triste genre de vie, se souhaitant mutuellement non le divorce, mais la mort. Comme époux et femme, ils sauvaient les apparences; leur conduite était excessivement mesurée, et nul signe extérieur n'attestait les débats intérieurs, jusqu'à ce qu'enfin le feu cessa de couver, et toute l'affaire fut mise hors de doute.
27. Inès appela quelques droguistes et médecins, et voulut faire déclarer fou son cher mari; mais comme il avait quelques intervalles lucides, elle finit par décider qu'il n'était que mauvais époux. Encore, lorsqu'on voulut recueillir ses dépositions, ne donna-t-elle aucun éclaircissement, si ce n'est que ses devoirs envers Dieu et les hommes exigeaient d'elle cette conduite: ce qui parut fort singulier[22].
[22] «Je fus surpris de voir entrer chez moi, un jour, un médecin et un procureur qui avaient forcé ma porte... Si j'avais pu soupçonner qu'on les avait envoyés pour constater que j'étais devenu fou...»
(Les Conversations.)
28. Elle tint un journal où furent notées toutes ses fautes; elle ouvrit certains coffres de livres et de lettres, toutes choses que l'on pouvait avoir occasion de citer: alors elle se fit des partisans de tout Séville, sans compter sa bonne vieille grand'mère (qui radotait)[23]. Les auditeurs de son histoire en devinrent ensuite les échos; puis accoururent avocats, inquisiteurs et juges, quelques-uns pour s'en amuser, les autres par un vieil esprit de rancune.
[23] «Sa mère m'a toujours détesté.»
(Ibid.)
29. Alors, cette femme, des femmes la meilleure et la plus douce[24], supporta les chagrins de son mari avec une sérénité toute comparable à celle des dames de Sparte, quand, apprenant la mort de leurs époux, elles prirent le noble parti de ne jamais parler d'eux à l'avenir.—Elle écouta avec calme toutes les calomnies qui s'élevèrent, et telle fut la sublime froideur avec laquelle elle vit son agonie, que tout le monde s'écria: «Quelle magnanimité!»
[24] «On me regardait comme le plus mauvais mari qui fût sur la terre, le plus méchant, le dernier des hommes, et ma femme était un ange.»
(Les Conversations.)
30. Cette patience de nos meilleurs amis, quand le monde nous condamne, est sans doute bien philosophique; il est doux aussi de paraître magnanime, surtout quand c'est un moyen d'arriver à nos fins; et ce que les juristes appellent malus animus ne peut avoir ici d'application: car sans doute il n'est pas bien de se venger soi-même, mais ce n'est pas ma faute si les autres vous accablent.
31. Et si nos querelles ont ressuscité de vieux contes, et les ont surchargés d'un ou deux nouveaux mensonges, on ne peut, comme vous le savez, m'en blâmer ni quelqu'autre. Ils étaient devenus traditionnels; leur renaissance est d'ailleurs utile à notre gloire par un contraste que tous deux nous sommes également curieux d'établir; de plus elle tourne au profit de la science.—Les scandales morts sont de bons sujets à disséquer.
32. Leurs amis cherchèrent à les réconcilier, puis leurs parens; ils empirèrent l'affaire (dans un cas semblable il est difficile de décider à qui l'on doit plutôt avoir recours, je suis faiblement porté pour les amis ou les parens). Les avocats firent tout pour obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José vint à mourir.
33. Il mourut, et bien mal à propos, car d'après ce que m'en ont rapporté les avocats au fait de ces sortes de lois (malgré la circonspection et l'obscurité ordinaire de leur langage), sa mort arriva pour prévenir la plus belle des causes; il faut aussi plaindre la sensibilité publique qui dans cette occasion fut singulièrement émue.
34. Mais hélas! il mourut. Avec lui furent ensevelis la sensibilité publique et les frais de justice. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit l'une de ses maîtresses, un prêtre l'autre.—Au moins l'a-t-on raconté. J'interrogeai les médecins après son décès; il mourut de la fièvre lente appelée tierce, et il laissa sa femme en proie à sa haine.
35. Cependant José était un homme d'honneur: je l'ai assez connu pour le dire: je ne m'occuperai donc plus de ses faiblesses. D'ailleurs on ne pourrait guère lui en trouver d'autres; si quelquefois ses passions excédèrent la juste convenance, et ne furent pas aussi paisibles que celles de Numa (qu'on nommait encore Pompilius), c'est qu'il avait été mal élevé, c'est qu'il était né bilieux.
36. Quoi qu'on puisse dire de ses qualités ou de ses défauts, il avait, le pauvre homme! bien des sujets de douleur. Ce fut un cruel moment pour lui que de se trouver seul auprès de son triste foyer, autour de ses dieux domestiques brisés en morceaux. Sa sensibilité ou sa fierté ne pouvaient choisir qu'entre la mort ou les Doctors Commons.—Il mourut donc[25].
[25] Les doctors commons sont les juges qui connaissent des divorces, en Angleterre.
«J'étais à la merci de mes créanciers. Je fus obligé de vendre Newstead, ce que je n'aurais pas osé faire du vivant de ma mère... La nécessité la plus impérieuse m'a seule décidé à ce sacrifice. Il fallait rembourser ce que j'avais reçu de Lady Byron... Du moment que j'eus mis mes affaires en règle, je quittai l'Angleterre, mais avec l'intention de n'y jamais revenir.»
(Medwine, Convers. de L. Byron.)
37. Étant mort intestat, Juan demeura l'unique héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres qui, à l'aide de soins et d'une longue minorité, promettaient de bien tourner entre ses mains. Inès devint seule sa tutrice, ce qui était sagement fait et conforme aux justes vœux de la nature. Un fils unique, confié à une mère veuve, est élevé bien mieux que tout autre.
38. En sa qualité de la plus sage des épouses et même des veuves, elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de sa très-noble race (son père était de Castille, sa mère de l'Aragon). Et pour qu'il se montrât un chevalier accompli, dans le cas où notre sire roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, celui de faire des armes, de dresser l'artillerie, et d'escalader une forteresse—ou un couvent.
39. Mais ce que désirait le plus Donna Inès, ce dont elle s'assurait par elle-même chaque jour avant tous les savans maîtres qu'elle réunissait autour de son fils, c'était que la plus stricte morale présidât à son éducation: elle s'informait avec soin de ses sujets d'études, et l'on commençait d'abord par les lui soumettre tous; aucune branche dans les arts ou dans les sciences n'était dérobée aux regards de Juan, à l'exception de l'histoire naturelle.
40. Il était profondément versé dans les langues,—surtout les mortes; dans les sciences, les plus abstraites de préférence; dans les arts, ceux au moins dont on ne faisait plus communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un ouvrage licencieux, ou qui traitât de la reproduction des espèces; on eût craint de le rendre vicieux.
41. Ses études classiques donnèrent quelque inquiétude, à cause des indécens amours des dieux et des déesses, qui, dans le premier âge, occupaient vivement l'attention, mais qui ne mirent jamais de corsets ou de pantalons. Ses révérends tuteurs encouraient quelquefois le blâme, et se voyaient forcés de demander une espèce de grâce pour leur Énéide, leur Iliade et leur Odyssée, car Donna Inès redoutait la mythologie.
42. Ovide est un vaurien, comme l'attestent la moitié de ses vers; Anacréon offre une morale encore plus relâchée; on trouve à peine dans Catulle une pièce de vers qui soit décente, et pour Sapho, son ode ne me semble pas d'un bon exemple, en dépit de ce que dit Longin, qu'il n'y a pas d'hymne où le sublime se fasse mieux sentir[26]. Cependant, les chants de Virgile sont chastes, si l'on excepte cette horrible églogue commençant par Formosam pastor Corydon.
[26] Ινα μη εν τι περι αυτην παθος φοπνεται, παθων δε συνοδος.
(Longin, Section X.)
43. L'impiété hardie de Lucrèce est une nourriture indigeste pour de jeunes estomacs, et je ne puis pardonner à Juvénal, malgré la droiture de ses intentions, d'avoir, dans ses vers, poussé la franchise jusqu'à la grossièreté. Quant à Martial, quel est l'homme bien élevé qui aimerait ses dégoûtantes épigrammes?
44. Juan étudiait sur la meilleure édition expurgée par des hommes instruits, qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les endroits les plus obcènes. Seulement, dans la crainte de défigurer par ces rognures leur modeste poète et par pitié pour ses membres mutilés, ils les avaient tous ajoutés dans un appendice[27], ce qui réellement évite la peine de faire un index.
[27] Historique. Il y a, ou il y avait une édition comme celle-ci, avec toutes les épigrammes licencieuses de Martial rejetées à la fin.
(Note de Byron.)
45. Car, au lieu d'être éparpillés dans toutes les pages, nous les voyons réunis en une seule masse. Ils forment un charmant ordre de bataille pour lutter contre l'ingénuité de la jeunesse future, jusqu'à ce que quelque éditeur moins rigide les desserre pour les replacer dans leurs cases respectives, au lieu de les laisser en face l'un de l'autre comme de nouveaux dieux des jardins, et plus indécemment encore.
46. Le missel (c'était le missel de famille) était aussi orné d'espèces de grotesques enluminés, tels qu'on en trouve dans beaucoup de vieux livres de messe. D'expliquer comment, après avoir jeté les yeux sur ces figures qui se caressent toujours, il est possible de les reporter sur le texte et les prières, c'est plus que je ne saurais faire.—Au reste, la mère de Don Juan garda ce livre pour elle, et en donna un autre à son fils.
47. Il lisait des sermons, et supportait des lectures d'homélies et des vies de tous les saints. Endurci à Chrysostôme et à Jérôme, il ne trouvait pas ces études trop rigoureuses: mais pour acquérir et fortifier la foi, rien, dans ce que nous venons de désigner, n'est comparable à saint Augustin qui, dans ses belles Confessions, fait envier au lecteur ses égaremens.
48. Ce fut encore pour le petit Juan un livre défendu.—Je ne puis qu'approuver en cela sa maman, s'il est vrai que ce système d'éducation soit le seul convenable. Elle le quittait à peine des yeux; ses femmes étaient vieilles, ou si elle en prenait une jeune, c'était, soyez-en sûr, un véritable épouvantail. Elle en agissait déjà ainsi du vivant de son mari, et je le recommande à toutes les épouses.
49. Le jeune Juan croissait en grâces et en vertus; charmant à six ans, il promettait à onze d'avoir les plus beaux traits que pût désirer un adolescent. Il étudiait avec ardeur, apprenait facilement, et semblait être en tout sur le chemin du Paradis, car il passait la moitié de son tems à l'église, l'autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.
50. J'ai dit qu'à six ans c'était un enfant charmant; à douze il était aussi beau, mais plus calme: dans sa première enfance il avait été un peu sauvage, mais il s'était adouci au milieu d'eux, et leurs efforts pour étouffer son premier naturel avaient été couronnés de succès; du moins tout portait à le croire. Le bonheur de sa mère, c'était de vanter la sagesse, la douceur et l'assurance de son jeune philosophe.
51. J'avais bien mes doutes, et peut-être les ai-je encore; mais ce que je dis n'est pas fondé. Je connaissais son père, et je juge assez bien les caractères;—mais il ne convient pas d'augurer bien ou mal du fils par le père; lui et sa femme étaient un couple mal assorti,—mais le scandale m'est odieux;—je me déclare contre tous ceux qui médisent, même en riant.
52. Pour ma part, je ne dis rien.—Rien;—mais je pourrais dire,—telle est ma manière de voir,—que, si j'avais un fils unique à élever (grâces à Dieu, je n'en ai pas), ce n'est pas avec Donna Inès que je le renfermerais pour apprendre son catéchisme.—Non,—non,—je l'enverrais au collége, car c'est là que j'ai appris ce que je sais.
53. C'est là qu'on apprend—je n'ai pas sujet de m'en glorifier, quoi que j'y aie acquis,—mais passons sur cela, comme sur tout le grec que depuis j'ai perdu; c'est donc le lieu, dis-je,—mais. Verbum sat. Je crois que je me suis trop livré comme bien d'autres à cette espèce d'étude.—N'importe laquelle. Je ne fus jamais marié;—mais il me semble que ce n'est pas ainsi qu'il faut élever les enfans.
54. Le jeune Juan, à l'âge de seize ans, était grand, beau, svelte; mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde, excepté sa mère, le prenait pour un homme; mais Inès devenait furieuse, et se mordait les lèvres pour ne pas éclater avec violence, si quelqu'un venait à le lui dire. Car elle ne pouvait s'empêcher de voir dans la précocité quelque chose d'atroce.
55. Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se trouvait Donna Julia. En disant qu'elle était jolie, j'offrirais l'idée bien faible d'une foule de charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à l'Océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon (mais, cette dernière comparaison est fade et usée).
56. Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque (son sang n'était pas purement espagnol, et vous savez que dans ce pays c'est une espèce de crime). Lorsque tomba la fière Grenade, et que Boabdil gémit d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son archi-grand'mère préféra ce dernier parti.
57. Alors elle épousa (j'oubliais sa généalogie) un hidalgo qui, par cette union, altéra le noble sang qu'il transmit à ses enfans. Ses pères auraient frémi de cette alliance; car, sur ce point, tels étaient leurs scrupules qu'ils se reproduisaient ordinairement en famille, et qu'on les voyait, à chaque degré, épouser leurs cousins, leurs oncles ou leurs nièces; épuisant ainsi leur sang à mesure qu'ils en étendaient les rameaux.
58. Cette païenne conjonction renouvela la vie et embellit les traits de ceux dont elle flétrissait le sang. De la souche la plus laide de l'Espagne sortit tout-à-coup une génération pleine de charmes et de fraîcheur. Les fils n'étaient plus rabougris, ni les filles plates: mais la rumeur publique (j'espère bien la faire cesser) assure que la grand'mère de Donna Julia dut à l'amour plutôt qu'à l'hyménée les héritiers de son mari.
59. Quoi qu'il en puisse être, cette famille alla toujours en embellissant jusqu'à ce qu'elle se concentra dans un seul fils qui laissa une fille unique. Mon récit sans doute a déjà fait deviner que cette fille unique ne peut être que Julia (dont je vais avoir l'occasion de parler long-tems). Elle était mariée, charmante, chaste, et âgée de vingt-trois ans.
60. Ses yeux (je suis fou des beaux yeux) étaient grands et noirs: elle en adoucissait la vivacité lorsqu'elle était silencieuse; mais quand elle parlait il y avait dans leur expression, en dépit de ses charmans efforts, plus de noblesse que de courroux et plus d'amour que de tout autre chose. On découvrait sous ses paupières un sentiment qui n'était pas le désir, mais peut-être le serait-il devenu si son ame, en se peignant dans ses yeux, ne les eût ainsi rendus le siége de la chasteté.
61. Ses cheveux polis étaient rassemblés sur un front brillant de génie, de douceur et de beauté; l'arc de ses sourcils semblait modelé sur celui d'Iris; ses joues, colorées par les rayons de la jeunesse, avaient quelquefois un éclat transparent, comme si dans ses veines eût circulé un fluide lumineux. En un mot, elle était douée d'une figure et d'une grâce vraiment singulières. Sa taille était élevée.—Je hais les femmes exiguës.
62. Elle était mariée depuis quelques années, et à un homme de cinquante ans: de tels maris il en est à foison. Pourtant, à mon avis, au lieu d'un semblable, il serait mieux d'en avoir deux de vingt-cinq, surtout dans les contrées plus rapprochées du soleil; et, maintenant que j'y pense, mi viene in mente, les femmes, même de la plus farouche vertu, préfèrent toujours un mari qui n'a pas atteint trente ans.
63. Il est bien déplorable, je ne puis le dissimuler (et c'est entièrement la faute de ce soleil libertin, qui s'attache à notre faible matière, et la fait brûler, rôtir et bouillir), qu'en dépit des jeûnes et des prières, la chair soit fragile, et l'ame si facile à abuser. Dans les climats brûlans il y a bien plus d'exemples de ce que les hommes appellent galanterie, et les dieux adultère.
64. Heureux les peuples du moral septentrion! Là, tout est vertu, et la saison des frimas n'y montre le péché que sous un vêtement de glace. (C'était la neige qui mettait saint Antoine à la raison.) Là, les jurys calculent le prix d'une femme, fixent comme ils l'entendent le montant de l'amende que doit payer son amant; car c'est là un vice évaluable[28].
[28] On sait qu'en Angleterre les délits contre la pudeur, les adultères et les viols, sont soumis à des amendes pécuniaires, énormes il est vrai, mais qui entraînent la prison dans les cas seulement où le coupable se trouve dans l'impossibilité de les acquitter.
65. Alphonso, c'était le nom du mari de Julia, était un homme encore de bonne mine, et qui, sans être fort chéri, n'était pas non plus détesté. Ils vivaient ensemble comme le plus grand nombre, supportant d'un commun accord leurs mutuels défauts, et n'étant exactement ni un ni deux. Cependant, Alphonso était jaloux, mais il se gardait de le paraître; car la jalousie tremble toujours qu'on ne la reconnaisse.
66. Julia était,—je n'ai jamais su pourquoi,—l'amie intime de Donna Inès. Il y avait peu de rapports dans leurs goûts, car Julia n'avait jamais écrit une ligne. Aucuns disent (sans doute ils mentent, car la méchanceté veut tout expliquer) qu'Inès, avant le mariage de Don Alphonse, avait oublié avec lui quelque chose de sa vertu habituelle;
67. Et que, conservant cette ancienne connaissance, dont le tems avait bien purifié les sentimens, elle avait témoigné la même affection à l'épouse d'Alphonso: certainement elle ne pouvait mieux faire. Elle flattait Julia en lui accordant sa sage protection, et elle faisait l'éloge du bon goût d'Alphonso. De cette manière, si elle ne faisait pas taire la médisance (chose impossible), au moins rendait-elle ses coups moins redoutables.
68. Je ne raconterai pas comment Julia vit l'affaire, par les yeux du monde ou par les siens propres: on ne peut le deviner; du moins elle ne le laissa pas soupçonner: peut-être ne sut-elle rien, ou ne s'en embarrassa-t-elle pas, soit par indifférence ou par habitude. Je ne sais vraiment qu'en dire et penser, tant ses sentimens furent secrets dans cette occasion.
69. Elle vit Don Juan, et, comme un bel enfant, souvent elle le caressait; c'était une chose bien naturelle et nullement inquiétante, quand elle avait vingt ans et lui treize; mais je ne sais pas si j'en aurais également souri quand elle eut vingt-trois ans et lui seize. Ce léger surcroît d'années opère de singuliers changemens, surtout chez les peuples brûlés du soleil.
70. Quelle qu'en fût la cause, il est sûr qu'ils étaient changés. La jeune dame restait à quelque distance, et le jeune homme était devenu timide. Leurs regards étaient baissés, leurs salutations presque muettes, leurs yeux singulièrement embarrassés. Sans doute bien des gens croiront que Julia devinait bien ce que signifiait tout cela; pour Juan, il n'en avait pas plus l'idée que de l'Océan ceux qui ne l'ont jamais vu.
71. Cependant, il y avait quelque chose de tendre dans la froideur de Julia; quand sa jolie main tremblante s'éloignait de celle de Juan, elle y laissait un demi-serrement vif, caressant et léger, si léger, que l'esprit hésitait encore à le croire; mais il n'est pas de magicien qui ait opéré, avec la baguette et tout le savoir d'Armide, un changement comparable à celui que ce léger toucher produisait sur le cœur de Juan.
72. Le rencontrait-elle? elle ne lui souriait plus, et son regard avait une tristesse bien plus douce que son sourire; il semblait dire que son ame brûlante nourrissait mille pensées qu'elle ne pouvait avouer, mais qu'elle chérissait à mesure qu'elles y étaient plus comprimées. L'innocence elle-même a ses ruses; elle n'ose mettre dans ses aveux une entière franchise, et le premier maître de l'amour c'est l'hypocrisie.
73. Mais c'est en vain que la passion s'entoure d'obscurité, elle finit par se trahir. Semblable aux sombres nuages qui présagent une tempête affreuse, la discrétion de ses yeux signale ses sentimens intimes. On aperçoit de l'hypocrisie dans tous ses mouvemens; et la froideur, la colère, le dédain ou la haine, sont des masques dont elle se couvre bien souvent, et cependant toujours trop tard.
74. Ils en vinrent bientôt aux soupirs, et la résistance les rendit plus profonds; aux œillades, plus délicieuses parce qu'elles étaient dérobées. Leurs joues brûlantes se colorèrent quand leur cœur ne pouvait rien se reprocher encore. À son arrivée on éprouvait de l'émotion; à son départ, de l'inquiétude, et tout cela était autant de légers préludes à la possession, que les jeunes amans ne peuvent éviter, et qui servent seulement à prouver que l'amour est fort embarrassé pour s'introduire chez un novice.
75. Pauvre Julia! son cœur était dans une situation désespérée; elle sentit qu'il s'en allait, et résolut de faire la plus noble résistance pour son bien et celui de son époux, de son honneur, de sa gloire, de sa religion, de sa vertu. Il y avait vraiment de la grandeur d'ame dans ces projets, et ils auraient attendri un Tarquin. Elle implora les grâces de la vierge Marie, comme de celle qui se connaissait le mieux aux cas féminins.
76. Elle fit vœu de ne plus voir Juan, et le jour suivant elle rendit à sa mère une visite. Ses regards se portèrent vivement sur la porte quand elle s'ouvrit; grâces à la Vierge, c'était un autre qui entrait. Elle en remercia Marie, non pourtant sans quelque tristesse.—On ouvre encore, ce ne peut être que lui; c'est sans doute Juan?—Non! J'ai peur que la nuit suivante on ait oublié de prier la sainte Vierge.
77. Maintenant elle trouve plus convenable à une femme vertueuse de lutter en face contre les tentations; la fuite lui semble un expédient honteux et inutile. Nul ne pourra jamais produire la moindre sensation sur son cœur; c'est-à-dire quelque chose au-delà de ce sentiment de préférence ordinaire, qu'inspirent toujours certaines personnes plus aimables que les autres; mais alors on suppose qu'ils sont simplement des frères.
78. Et si, même par hasard (que sait-on? le diable est bien fin), elle découvrait que tout en elle n'est pas absolument calme; si, libre encore, tel ou tel amant venait à lui plaire, une femme vertueuse réprime de telles idées, il est plus beau pour elle de savoir les gouverner. Mais si l'on demande? il suffit de refuser. Je conseille aux jeunes dames d'en faire l'épreuve.
79. D'ailleurs, il est des sentimens semblables à l'amour divin, ravissans, immaculés, purs et sans mélange, aussi déliés que la pensée des anges, et des matrones qui les prennent le plus pour modèles. Il existe un amour platonique, parfait, «tel enfin que le mien.» Ainsi parlait Julia; ainsi vraiment pensait-elle, et ainsi l'aurais-je pensé, si j'eusse été l'objet de ses célestes rêveries.
80. Un tel amour est innocent; il peut unir un jeune couple sans danger. On peut baiser une main, puis même une lèvre: pour moi, je suis étranger à ces procédés-là; mais écoutez! Ces libertés sont les dernières qu'un amour semblable puisse permettre; si l'on va plus loin, on commet un crime. Ce ne sera pas ma faute, je les en avertis bien à tems.
81. L'innocent projet de Julia fut donc de conserver l'amour, mais l'amour dans ses bornes convenables, en faveur du jeune Don Juan. Celui-ci, dans l'occasion, pourrait en faire son profit; nourri d'une flamme trop pure pour jamais perdre de sa divine ardeur, avec quelle douce persuasion l'amour et elle-même lui apprendraient—je ne sais vraiment quoi, et Julia non plus.
82. Forte de ces belles intentions, et ayant armé contre toutes les épreuves la pureté de son ame, persuadée qu'à l'avenir elle serait invincible, et que son honneur était un rocher ou une digue inattaquable, Julia, dès cette heure, eut l'extrême sagesse de déposer toute espèce d'inquiétans remords; mais si elle fut toujours maîtresse d'elle-même, c'est ce que nous ferons voir par la suite.
83. Son plan lui paraissait aussi facile qu'innocent. Il est certain qu'un jouvenceau de seize ans ne pouvait guère appeler les griffes du scandale, et dans ce cas-là même, satisfaite de n'avoir rien fait de blâmable, son cœur était tranquille. Le repos de la conscience donne tant de sérénité! Les chrétiens se sont mutuellement rôtis, bien persuadés que les apôtres en eussent fait autant qu'eux.
84. Et si, pendant ce tems, son mari venait à mourir, mais le ciel la préserve d'en avoir pu concevoir l'idée, même en songe (et alors elle soupirait). Jamais elle n'aurait la force de soutenir une telle perte; mais enfin, supposé que ce moment pût arriver. Je dis seulement supposons,—inter nos (c'est-à-dire entre nous, car Julia pensait en français; mais alors il aurait fallu compter la rime pour rien).
85. Je dis donc supposé cette supposition: Juan, ayant alors l'importance d'un homme fait, conviendrait parfaitement à une dame de condition; dans sept ans il ne serait pas encore trop tard, et, en attendant (pour continuer le songe), le mal ne serait pas après tout bien grand, quand il apprendrait les élémens de l'amour; j'entends les élémens séraphiques des habitans du ciel.
86. Assez pour Julia. Revenons maintenant à Don Juan. Pauvre enfant! il n'avait nulle idée de ce qu'il éprouvait; il ne pouvait en deviner la cause. Ardent dans ses sentimens, comme la miss Medea d'Ovide, il se jetait avidement sur une chose toute nouvelle pour lui, mais il n'imaginait pas qu'elle fût naturelle, et que, loin d'être redoutable, elle pût, avec un peu de patience, devenir ravissante.
87. Silencieux et pensif, languissant, inquiet, accablé, il quittait sa demeure pour la solitude des bois: tourmenté d'une blessure qu'il n'apercevait pas, il recherchait, comme tous les chagrins profonds, les plus noires solitudes. Et moi aussi j'aime la solitude, mais alors il faut que vous m'entendiez bien; je veux parler de la solitude d'un sultan dans son harem, et non de celle d'un ermite dans sa grotte.
88. «Oh! amour, c'est dans un tel désert où s'entrelacent le transport et la sécurité, que ton empire est vraiment enchanteur, et que tu es un dieu vraiment divin.» Les vers du poète, que je cite[29] ne sont pas mauvais, à l'exception du second, où l'entrelacement du transport et de la sécurité s'entrelace à une phrase de quelque obscurité.
[29] Campbell (Gertrude de Wyomyng).
89. Le poète, sans doute, et c'est ainsi qu'il en appelle au bon sens et aux sens de tout le monde, voulait parler d'une chose que chacun a, ou pourra dans l'occasion éprouver, savoir que l'on n'aime pas à être dérangé à la table ni au lit.—Je n'en dirai pas davantage sur l'entrelacement ou le transport, nous les connaissons suffisamment; mais je désire ici fermer la porte par la sécurité[30].
[30] C'est-à-dire: «Je désire terminer cette digression par le mot sécurité.» M. A. P. n'a pas entendu ce jeu de mots.
90. Errant sur les bords de frais ruisseaux, le jeune Juan se livrait à des pensées inénarrables; ensuite il se perdait dans les sombres réduits où se croisent les énormes rameaux du liége. C'est là que les poètes trouvent des sujets pour leurs chants; c'est là que nous tous nous allons les relire, et juger du mérite de nos sujets et de nos vers, à moins que, comme ceux de Wordsworth, ils ne soient inintelligibles.
91. Il continuait ainsi (Juan, et non pas Wordsworth) à s'entretenir avec sa belle ame, afin d'adoucir, sinon de surmonter entièrement les peines de son cœur. Il avait recours, autant qu'il le pouvait, à des idées qui n'offraient aucune prise aux remords, et comme Coleridge, il devenait métaphysicien avant de s'être lui-même sondé.
92. Il jetait les yeux sur lui, sur toute la terre, sur la merveille de l'homme et du firmament; il se demandait comment tous deux avaient été créés; il songeait aux tremblemens de terre et à la guerre, au nombre de milles qui pouvaient former la circonférence de la lune; aux ballons, aux obstacles nombreux qui s'opposent à la connaissance exacte des cieux, et après tout cela, il revenait aux yeux de Donna Julia.
93. La vraie sagesse peut voir, dans les pensées de cette espèce, une noble curiosité et une avidité sublime dont quelques-uns apportent le germe en naissant; mais la plupart ont appris à s'en troubler l'esprit, on ne sait pourquoi. Il était étonnant qu'une si jeune tête pût se soucier de la marche du firmament; mais si, selon vous, la philosophie l'inspirait alors, elle fut bientôt, selon moi, secondée par la voix de la puberté.
94. Il s'occupait des feuilles et des fleurs. Il entendait une voix dans tous les vents; alors il pensait aux nymphes des bois, aux ombrages sacrés, au tems où les déesses se montraient aux hommes. Il oubliait son chemin aussi bien que les heures, et quand il interrogeait sa montre, il s'apercevait que le vieux Saturne avait beaucoup gagné,—et que pour lui, il avait perdu son dîner.
95. Quelquefois il revenait à ses livres, Boscan ou Garcilasso.—Mais comme le vent fait parfois trembler les pages que nous lisons, ainsi, l'imagination venait agiter son ame au milieu de sa lecture mystique: on eût dit que les magiciens dirigeaient sur lui leurs enchantemens, et qu'ils chargeaient le vent de les lui porter, comme dans quelques contes de bonnes vieilles femmes.
96. C'est ainsi qu'il passait les heures dans la solitude; toujours triste et toujours ignorant ce qui lui manquait. Les tendres rêveries, les chants des poètes, ne pouvaient lui offrir ce dont il avait réellement besoin: un sein sur lequel il pût reposer sa tête..., entendre un cœur battre d'amour; et—bien d'autres choses que j'ai oubliées, ou que, du moins, je n'ai pas besoin de mentionner.
97. Ces promenades solitaires, ces rêveries profondes, ne pouvaient échapper aux yeux de l'aimable Julia: elle vit bien que Juan n'était pas à son aise; mais ce qui peut et doit surprendre avant tout, c'est que Donna Inès ne fatigua pas son fils de ses questions ou de ses soupçons: soit qu'elle n'eût vu, ou n'eût voulu rien voir, ou soit, comme les plus habiles, qu'elle ne l'eût pas pu.
98. Ceci peut paraître singulier, et pourtant, rien de plus commun. Par exemple:—Les maris dont les femmes outrepassent les droits écrits des épouses, et violent le....—Quel est donc ce commandement qu'elles violent? (Je l'ai oublié, et, selon moi, il ne faut pas citer au hasard, de crainte de se tromper.) Enfin, quand ces mêmes maris sont jaloux, ils font toujours quelque bévue que leurs dames viennent nous raconter.
99. Un véritable époux est toujours soupçonneux; mais il n'en est pas plus clairvoyant. Jaloux de celui qui ne pensait à rien, il devient l'artisan de sa propre disgrâce, en accueillant un intime ami rempli de vices; l'accident est dès-lors inévitable, et quand l'épouse et l'ami ont ensemble disparu, il demeure stupéfait de leur corruption, et non pas de sa propre sottise.
100. Ainsi, quelquefois, s'aveuglent les parens; malgré toute leur vigilance de lynx, ils ne savent pas que le public malin s'amuse de l'histoire de la maîtresse du jeune Hopeful, ou de l'amant de miss Fanny. Enfin, quelque escapade scandaleuse vient déranger le plan de vingt années; tout est perdu: alors la mère crie, le père jure et demande pourquoi diable il a des héritiers.
101. Mais Inès était si soupçonneuse et si clairvoyante, que je suis forcé de penser qu'en cette occasion elle avait quelque motif secret d'abandonner Juan à cette nouvelle tentation. Quel était ce motif? c'est ce que je ne pourrais dire. Peut-être voulait-elle ainsi couronner son éducation, ou bien encore ouvrir les yeux de Don Alphonso, dans le cas où il aurait eu de la vertu de sa femme une opinion exagérée.
102. Un jour, c'était un jour d'été,—c'est vraiment une saison dangereuse que l'été, et même le printems, depuis les derniers jours de mai. Nul doute que le soleil n'en soit la cause efficace; mais en tout cas, on peut dire et demeurer convaincu, non pas de trahison, mais bien de véracité, qu'il est des mois dans lesquels la nature se plaît à répandre les plaisirs. Si celui de mars a ses lièvres, mai doit avoir son héroïne[31].
[31] M. A. P. a traduit: «Il est des mois où la nature se complaît dans certains caprices: mars est renommé pour ses lièvres, mai veut qu'on parle de ses héroïnes.» Byron semble avoir employé l'expression héroïne, parce qu'elle forme un jeu de mots avec celle de hare, lièvre, qu'on prononce hère.
103. C'était donc un jour d'été,—le 6 juin:—J'aime l'exactitude dans les dates; j'en mets non-seulement dans celle des siècles et des années, mais encore dans celle des mois. Les mois sont des espèces de maisons de poste où les destins changent de chevaux, et font changer de ton à l'histoire. Ensuite ils traversent, à bride abattue, les empires et les républiques, et ne laissent guère après eux que la chronologie, si vous en exceptez les post-obits théologiques[32].
[32] C'est-à-dire les messes et recommandises fondées à perpétuité par les moribonds, pour le repos de leur ame.
104. C'était le 6 juin, vers six heures et demie, peut-être même plus près de sept, que Julia s'assit dans un aussi joli berceau que ceux destinés aux houris, dans les profanes cieux décrits par Mahomet et par Anacréon Moore,—Moore, à qui furent accordés la lyre, les lauriers et tous les trophées de la victoire poétique. Il était digne de les obtenir; puisse-t-il les conserver long-tems encore[33]!
[33] C'était à cette époque que Moore recevait en dépôt les Mémoires de Byron, et qu'il jurait de les publier après la mort de son confiant ami.
105. Elle s'y assit, mais elle n'était pas seule. Je ne sais pas au juste comment s'était ménagée une pareille entrevue; je le saurais, d'ailleurs, que je ne le dirais pas.—Il faut toujours savoir se taire. Qu'importe les moyens dont ils se servirent? il suffit d'être sûr que c'est Julia et Juan qui se trouvent là, face à face.—Quand deux semblables visages sont dans cette situation, il serait sage à chacun d'eux, mais aussi bien difficile de fermer les yeux.
106. Qu'elle était belle en le regardant! L'émotion de son cœur avait coloré ses joues, et cependant elle ne se reprochait rien. O amour, quelle est donc la mystérieuse perfection de ton art? il donne au faible des forces, il foule aux pieds le fort. Comme ils s'abusent eux-mêmes ces sages mortels que tu as enveloppés de tes filets!—Le précipice ouvert sous les pas de Julia était immense; mais la confiance que lui donnait sa vertu l'était également.
107. Elle pensa à ses propres forces, à la jeunesse de Juan, au ridicule de la pruderie, aux triomphes de la vertu, de la foi conjugale, et alors aux cinquante ans de Don Alphonso. À dire vrai, je n'aime pas que cette idée lui soit venue; car c'est un nombre rarement propre à donner du cœur; et dans tous les climats, sur la neige ou sous l'équateur, il sonne aussi mal en amour que bien en finance.
108. Quand quelqu'un dit: «Je vous ai répété cinquante fois,» il veut chercher querelle, et souvent il y réussit. Quand les poètes disent: «J'ai fait cinquante vers;» ils vous font craindre de les leur entendre réciter. C'est par troupes de cinquante que les voleurs font leurs coups; c'est à cinquante ans qu'il est vraiment rare d'inspirer amour pour amour; mais alors il est facile de beaucoup obtenir avec cinquante louis.
109. Julia avait de l'honneur, de la vertu, de la fidélité; elle aimait Don Alphonso; elle formait intérieurement tous les sermens qu'on adresse d'ici-bas aux divinités de là-haut, de ne jamais souiller l'anneau qu'elle portait, et de ne former aucun souhait qui fût contraire à la sagesse: tout en mûrissant ces résolutions, et d'autres encore plus vertueuses, l'une de ses mains était appuyée languissamment sur celle de Juan: uniquement par erreur; elle croyait ne toucher que la sienne propre.
110. Insensiblement elle s'appuya sur l'autre main de Juan, qui jouait dans les tresses de ses cheveux; son attitude distraite semblait indiquer qu'elle luttait avec des pensées qu'elle ne pouvait étouffer. Certainement, la mère de Juan avait bien tort, après avoir tant surveillé son fils pendant plusieurs années, de laisser ensemble ce couple imprudent. Je suis sûr que ma mère en eût agi tout autrement[34].
[34] M. A. P. a oublié de traduire cette jolie strophe.
111. Peu à peu la main qui tenait encore celle de Juan confirma doucement, mais d'une manière sensible, la pression qu'elle recevait; elle semblait dire: «Retenez-moi si vous voulez.» Cependant elle ne voulait presser les doigts de Juan que d'une étreinte platonique; elle les eût lâchés comme une couleuvre ou un crapaud, si elle eût imaginé qu'un semblable mouvement pouvait faire naître des sentimens dangereux pour une épouse prudente.
112. Je ne sais pas ce qu'en pensait Juan, mais il fit ce que tous vous voudriez faire: ses jeunes lèvres remercièrent la main par un reconnaissant baiser; et aussitôt, confus de son ivresse, il la quitta avec l'air du désespoir, comme s'il eût commis un crime. Combien l'amour est timide la première fois! Julia rougit, mais ne se courrouça pas: elle chercha à parler, mais elle retint sa langue, tant sa voix était affaiblie.
113. Le soleil disparaît, et la jaune Phœbé se lève[35]: mais, par malheur, le diable est dans la lune. Ceux qui ont donné à cet astre le surnom de Chaste l'avaient, je crois, observé de trop bonne heure. Les plus longs jours, même le 24 de juin, ne voient jamais autant d'actes licencieux que le bienveillant regard de la lune n'en éclaire en trois heures seulement,—et c'est ainsi que toute l'année elle atteste sa modestie[36]?
[35] Les traducteurs ont substitué l'épithète pâle à celle de jaune; mais ce n'est pas par distraction que Byron, le plus grand poète descriptif qui ait jamais été, s'est servi ici de l'adjectif yellow. Ce sont les rayons de la lune qui sont pâles, et non pas elle.
[36] M. A. P. traduit: «Pourtant on admire son aspect modeste pendant qu'elle parcourt les cieux.» Byron veut dire ici que toutes les nuits éclairées par la lune sont aussi indécentes que les trois heures auxquelles il vient de comparer les plus longs jours.
114. Il y a du danger dans le silence de cette heure: c'est un calme qui permet à l'ame oppressée de se mettre à l'aise, sans lui donner la liberté d'appeler la conscience à son secours. La lumière argentée qui inonde cet arbre et cette tour, et les couvre d'une beauté, d'un charme si profond, pénètre aussi notre cœur, et le jette dans une tendre langueur, bien éloignée d'être le repos[37].
[37] J'ai traduit mot à mot. M. A. P. a cru devoir paraphraser ainsi l'idée de Byron: «Cette lumière pénètre dans le cœur, et y répand une amoureuse langueur qui n'est pas le calme de l'indifférence.»
115. Julia était assise près de Juan, à demi embrassée, et écartant à demi ses bras amoureux, qui tremblaient comme le sein sur lequel ils reposaient: cependant elle pouvait croire encore qu'il n'y avait pas de danger, et qu'il était facile de débarrasser sa taille; mais alors la position avait ses charmes, alors,—Dieu sait le reste; je ne m'y arrêterai pas; je suis même presque fâché d'en avoir commencé le récit.
116. O Platon! Platon! c'est avec tes suppositions erronées, c'est par cet empire imaginaire que ton système nous accorde sur les penchans les plus impétueux du cœur, que tu as ouvert une route plus immorale que ne le firent jamais poètes ou romanciers.—Tu es un niais, un sot, un charlatan,—et l'on ne doit tout au plus te prendre que pour un entremetteur[38].
[38] M. A. P. traduit ce dernier vers: «Pendant ta vie tu as été tout au plus un entremetteur d'intrigues amoureuses.» Il ne s'agit pas ici de la conduite de Platon, mais de l'influence de ses écrits.
117. La voix de Julia s'éteignit ou se perdit en soupirs, jusqu'au moment où tous les discours auraient été inutiles; ses beaux yeux étaient noyés dans les larmes. Pourquoi ne coulaient-elles pas sans cause? Mais, hélas! qui peut aimer et conserver la sagesse? Les remords, cependant, luttaient contre ses désirs: elle résistait encore un peu, elle se repentait beaucoup. «Jamais, jamais!» murmurait-elle, et elle consentait à tout.
118. On dit que Xercès offrait une récompense à ceux qui pourraient lui trouver un nouveau plaisir. Cette découverte était, selon moi, bien difficile, et sa majesté n'aurait pu la payer trop cher. Pour moi, poète rempli de modération, je suis heureux d'un peu d'amour (ce que je nomme mon passe-tems), et je n'aspire pas après de nouveaux plaisirs. Les anciens me suffisent, puissent-ils seulement durer!
119. O plaisir! réellement tu es une douce chose, bien que nous devions tous être damnés pour toi. Chaque printems je jure de réformer ma vie avant la fin de l'année, et mes vœux de chasteté finissent toujours par s'envoler. Cependant cette année, je pense, il serait encore possible de les tenir. J'en suis vraiment désolé, j'en rougis de honte: mais c'est à l'autre hiver que je remets ma conversion.
120. Ici ma chaste muse va se permettre une liberté.—Ne tremblez pas, lecteur plus chaste encore,—elle ne cessera plus d'être pudique, et vous n'avez pas sujet de vous effrayer. Cette liberté est une licence poétique qui peut donner à mon plan quelque irrégularité; et, comme je suis hautement pénétré des règles d'Aristote, il est convenable de demander pardon quand je viens à les violer.
121. Cette liberté consiste à espérer que le lecteur voudra bien, du 6 juin (jour fatal sans lequel le défaut d'action aurait rendu inutile tout mon talent poétique), se transporter à plusieurs mois de distance, sans perdre de vue Julia et Don Juan. Je sais bien que c'était en novembre, mais je n'ai pas bien retenu le jour précis.—Cette date est un peu obscure.
122. Nous causerons de ceci tout à l'heure.—Il est doux d'entendre, au milieu de la nuit, sur les flots bleus et argentés de l'Adriatique, la voix et la rame du gondolier qui, dans un lointain affaiblissant, fend le sein des eaux. Il est doux de voir l'étoile du soir se lever; il est doux d'écouter les vents de la nuit murmurer de feuille en feuille; il est doux de voir Iris mesurer le ciel en s'élevant du sein de l'Océan sur le sommet des montagnes.
123. Il est doux d'entendre les fidèles aboiemens du chien de garde accueillir vivement notre approche du toit domestique; il est doux de savoir qu'il y a dans cet endroit un œil qui remarquera notre venue, et brillera de plaisir en nous revoyant; il est doux d'être éveillé par l'alouette, ou bercé par la chute des eaux; doux est le bourdonnement des abeilles, la voix des vierges, le chant des oiseaux, le bégaiement et les premiers mots d'un enfant.
124. Douce est la vendange quand les grappes humides roulent par milliers sur la terre qu'elles rougissent. Il est doux d'échapper au tumulte des villes, pour jouir des plaisirs de la campagne. Doux sont pour l'avare les monceaux d'or, et pour un père la naissance de son premier né. Douce est la vengeance,—surtout pour les femmes; le pillage, pour les soldats, les prises d'argent pour les gens de mer.
125. Doux est un legs, douce surtout la mort imprévue d'une vieille dame ou d'un personnage de soixante-dix ans accomplis qui nous faisait, «nous jeunes», attendre mille fois trop long-tems son train, son or, ou ses propriétés. Il se plaignait toujours, mais son corps était si robuste que tous les Israélites furieux voulaient mettre en pièces ses héritiers pour leurs maudites créances après décès.
126. Il est doux de cueillir des lauriers, soit avec l'épée, soit avec la plume. Il est doux de terminer une dispute; il est doux d'en faire naître une avec un ami ennuyeux. Doux est le vin vieux en bouteille, et l'ale en barrique; douce est pour nous la créature faible que nous défendons contre tout le monde; doux enfin le collége que nous n'oublions jamais, et qui nous oublie si promptement.
127. Mais mille fois plus doux encore que tout cela, est le premier et brûlant amour.—Seul il reste gravé dans notre ame, comme dans celle d'Adam le souvenir du Paradis terrestre. Quand l'arbre de la science a été ébranlé et que tout est connu, la vie n'offre plus rien de comparable à cette ambroisiale faute, que sans doute la fable a voulu peindre par le feu ravi des cieux par le téméraire Prométhée.
128. L'homme est un étrange animal, et il fait un singulier usage de ses facultés et des différens arts. Avant tout il aime à essayer mille espèces d'épreuves pour attirer l'attention sur lui. Dans ce siècle qui est celui des bizarreries, tous les talens ont leurs tréteaux. Mieux vaudrait rechercher d'abord la vérité, au risque de spéculer sur l'imposture, après avoir perdu son tems.
129. Combien n'avons-nous pas vu de découvertes opposées (signes d'un génie véritable et de poches vides)? L'un fait de nouveaux nez, l'autre une guillotine; celui-ci nous brise les os, celui-là nous les replace; pour la vaccine, elle fut sans doute la compensation des fusées Congrèves[39].
. . . . . . . . . . . . . . . . . . .
[39] Ces fusées, inventées par sir W. Congrève, sont de petites bombes dont l'effet est plus sûr et beaucoup plus meurtrier que celui de l'obus; elles portent une mèche inextinguible. Elles furent employées, avec un succès trop meurtrier, à Waterloo.
130. On a fait, avec les pommes de terre, du pain aussi bon que l'autre; le galvanisme a fait grimacer quelques cadavres, mais il n'a pas satisfait autant que l'appareil inventé dans les premières séances de la société des amis des hommes, par le moyen duquel on désasphyxie gratuitement. Combien de merveilleuses machines depuis peu de tems!...
131. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
132. Ce siècle est encore celui de découvertes pour tuer les corps et sauver les ames; elles sont propagées dans les meilleures intentions. Par la lanterne de sir Humphrey Davy[40], l'extraction du charbon de terre n'est plus dangereuse, et les voyages à Tombuctoo, les excursions vers les pôles peuvent servir au bonheur des hommes autant que Waterloo à leur malheur.
[40] Célèbre chimiste anglais.
133. L'homme est un phénomène, un je ne sais quoi, une merveille au-delà de toute merveilleuse expression; c'est pourtant une pitié sur cette sublime terre, que le plaisir soit un crime, et que parfois le crime soit un plaisir. Peu de mortels savent bien ce qu'ils désirent, mais que ce soit la gloire, la puissance, l'amour ou la richesse, ils en trouvent la route semée d'écueils, et quand le but est atteint nous mourons; vous le savez,—et alors—
134. Quoi alors?—Je ne le sais pas plus que vous.—Ainsi bonne nuit;—et revenons à notre histoire. C'était en novembre, quand les beaux jours sont devenus rares, quand les montagnes lointaines paraissent chenues et jettent un chapeau éclatant de blancheur sur leurs manteaux azurés; quand la mer vient mugir autour des promontoires et les flots se briser contre les rochers: quand enfin le soleil moins ardent disparaît sur les cinq heures.
135. C'était, comme disent les Watchmen[41], une nuit grise, pas de lune, pas une étoile; un vent doux ou furieux par intervalles, et dans beaucoup de foyers une flamme brillante de bois menu que toute une famille entourait. Il y a dans cette espèce de flamme quelque chose de gai, même quand le soleil d'été n'est obscurci d'aucun nuage. J'aime singulièrement le feu et les grillots, aussi bien que les homars, la salade, le champagne et les causeries.
[41] Watchmen, les gens qui font, à Londres, la garde urbaine; ce qu'étaient autrefois, en France, les chevaliers du guet.
136. Il était minuit.—Donna Julia dans son lit dormait probablement—lorsqu'à sa porte s'éleva un bruit capable de réveiller les morts, s'ils l'eussent jamais été auparavant; car nous avons tous lu que les morts furent, et seront encore, au moins une fois, réveillés. La porte était fermée, mais une voix et des doigts donnèrent la première alarme; on entendit: «Madame!—Madame!—Chut!
137. «Au nom de Dieu, Madame,—Madame—voici mon maître, avec la moitié de la ville à sa suite.—Vit-on jamais une chose plus affreuse? Ce n'est pas ma faute.—Je faisais bonne garde.—Hélas, retirez donc plus vite le verrou, je vous prie.—Ils montent maintenant l'escalier, dans une seconde ils seront ici; il pourrait peut-être s'échapper.—La fenêtre n'est certainement pas si haute!»
138. Cependant arrivait Don Alphonso, avec des torches, des amis et des valets, en grand nombre; la plupart, depuis long-tems mariés, étaient ravis de troubler le sommeil de la femme coupable qui voulait outrager à la dérobée le front d'un époux: une pareille conduite était trop contagieuse, et si l'on n'en punissait pas une, toutes les femmes suivraient bientôt son exemple.
139. Je ne puis dire comment, pourquoi et de quel genre étaient les soupçons de Don Alphonso: mais pour un cavalier de son rang, il y avait bien de la grossièreté à lever ainsi une armée autour du lit nuptial, avant d'avoir le moins du monde averti sa femme, et à prendre des laquais armés d'épées et de flambeaux pour attester l'affront qu'il craignait le plus de recevoir.
140. La pauvre Julia, sortant comme d'un profond sommeil (remarquez bien que je ne dis pas qu'elle n'eût pas dormi), se mit en même tems à crier, bâiller et verser des larmes. Pour sa suivante Antonia, qui était au fait de tout, elle se hâtait de rejeter la couverture du lit en morceau pour donner à penser qu'elle-même venait d'en sortir. Je ne sais pas vraiment pourquoi elle se donnait tant de peine pour prouver que sa maîtresse n'avait pas couché seule:
141. Mais il était à croire que la dame et sa suivante étaient deux pauvres petites femmes tremblantes qui, par crainte des farfadets, et plus encore des hommes, avaient cru pouvoir mieux résister à un homme si elles restaient deux. Elles s'étaient donc innocemment couchées côte à côte, en attendant que les heures d'absence fussent écoulées, et que l'infâme mari eût reparu en disant: «Chère amie, c'est moi qui ai le premier songé à repartir.»
142. Julia retrouva enfin la parole et s'écria: «Au nom du ciel, Don Alphonso, que prétendez-vous faire? êtes-vous devenu fou? Dieu! que ne suis-je morte avant d'être sacrifiée à un monstre semblable! quel est le motif de cette violence nocturne, l'ivrognerie ou le spleen! pouvez-vous bien me soupçonner d'une conduite dont l'idée seule me ferait mourir! Cherchez alors dans cette chambre.—C'est mon intention,» répondit Alphonso.
143. Il chercha, ils cherchèrent, tout fut retourné, cabinet, gardes-robes, armoires, embrasures de fenêtres. Ils trouvèrent beaucoup de linge et de dentelles, des paires de bas, des mules, des brosses, des peignes, des nécessaires, et les autres articles à l'usage des jolies femmes, propres à conserver la beauté et entretenir la propreté. Ils percèrent de leurs épées des rideaux et des tapisseries, ils arrachèrent des volets, ils brisèrent des tables.
144. Ils cherchèrent sous le lit, et y trouvèrent,—peu importe,—ce n'était pas ce qu'ils désiraient; ils ouvrirent les fenêtres pour découvrir si la terre ne portait pas l'empreinte de quelque semelle, la terre était muette. Alors ils se regardèrent les uns les autres. Il est étrange, et cela me semble même une bévue, que nul d'entre eux n'ait songé à regarder dans le lit aussi bien que dessous.
145. Pendant cette perquisition, la voix de Julia ne dormait pas. «Oui, cherchez et recherchez, s'écriait-elle; accumulez insultes sur insultes, outrages sur outrages. Était-ce pour cela que j'ai pris le nom d'épouse! pour cela que j'ai si long-tems sans me plaindre souffert à mes côtés un époux comme Alphonso! Mais je ne le souffrirai plus, je quitterai cette maison; s'il y a des lois et un seul légiste en Espagne.
146. «Oui, Don Alphonso, vous n'êtes plus mon époux, si jamais toutefois vous avez mérité ce titre. Est-il digne de votre âge?—Vous êtes à votre dixième lustre; cinquante ou soixante ans—c'est bien la même chose. Est-il sage, est-il décent de faire de pareilles recherches pour déshonorer une femme vertueuse? Don Alphonso! homme ingrat, parjure, barbare; osez-vous bien concevoir de pareils soupçons sur votre épouse?
147. «Est-ce pour cela que j'ai dédaigné ce que l'on permet ordinairement à mon sexe? que j'ai fait choix d'un confesseur si vieux et si lourd qu'il eût été insupportable à toute autre? Hélas! jamais il n'a eu l'occasion de me faire un reproche; au contraire, il me voyait tellement inquiète de mon innocence,—qu'il a toujours douté que je fusse mariée.—Oh! combien il sera désolé de voir comme je suis traitée!
148. «Était-ce pour cela que je n'ai pas encore choisi de cortejo[42] parmi la jeunesse de Séville? Est-ce pour cela que j'évite la plupart des réunions, si ce n'est pour assister aux combats de taureaux, à la messe, au théâtre, aux bals et aux festins? Est-ce pour cela que, quels que fussent mes adorateurs, je les ai tous éconduits (j'y mettais même de l'impolitesse)? Est-ce pour cela que le général comte O'Reilly, celui-là même qui prit Alger[43], a prétendu que je l'avais traité indignement?
[42] Ce mot répond à celui de sigisbé en Italie.
[43] Donna Julia se trompe. Le comte O'Reilly ne prit pas Alger, mais ce fut Alger qui fut sur le point de le prendre; lui, son armée et sa flotte levèrent le siége de la ville en 1774, après avoir éprouvé de grandes pertes.
(Note de Byron.)
149. «Mon cœur n'a-t-il pas été sourd pendant six mois aux soupirs et aux accords du musico italien Cazzani? N'est-ce pas moi que son compatriote le comte Corniani appelait la seule femme vertueuse d'Espagne? N'ai-je pas vu à mes pieds une foule de Russes et d'Anglais? J'ai désolé le comte Strongstroganof, et lord Mount Coffee-House, ce pair d'Irlande qui s'est tué l'année dernière par excès d'amour (et de vin).
150. «N'ai-je pas eu deux évêques à mes pieds? Le duc d'Ichar, Don Fernand Nunès? et c'est une femme de ma sorte que vous traitez ainsi? Je ne sais pas dans quelle phase de la lune nous nous trouvons: je vous sais gré vraiment d'avoir l'extrême indulgence de ne pas encore me battre, quand le tems est si favorable:—Oh! vaillant héros! avec votre épée au vent, et votre pistolet armé, ne faites-vous pas là, dites-moi, une jolie figure?
151. «Voilà donc le motif de ce voyage imprévu, de cette affaire indispensable avec votre procureur, ce modèle de bassesse qui se tient droit là-bas comme s'il commençait à sentir qu'il a joué le rôle d'un fou. Je vous méprise tous les deux, mais l'infamie de sa conduite est encore plus inexcusable; puisqu'il n'a certainement agi que pour percevoir ses amendes odieuses, et nullement par un sentiment d'intérêt pour vous et pour moi.
152. «S'il est ici pour dresser un acte, n'empêchez pas ce brave monsieur de procéder; vous avez mis cet appartement dans un bel état;—il s'y trouve de l'encre et une plume pour vous, quand vous le désirerez.—Ayez soin de tout mentionner avec précision, je ne veux pas que vous receviez pour rien des honoraires.—Mais comme ma femme de chambre est déshabillée, veuillez mettre à la porte vos espions.—Oh! dit en sanglotant Antonia: je veux leur arracher les yeux.
153. «C'est ici le cabinet, là la toilette, de ce côté l'antichambre.—Cherchez dessus, dessous: voilà le sopha, le grand fauteuil, la cheminée;—on pourrait bien y cacher un amant, mais je voudrais dormir; faites, je vous prie, moins de bruit, jusqu'à ce que vous ayez découvert le trou secret qui renferme ce cher trésor. Alors veuillez m'en donner aussi le plaisir.
154. «Et vous, hidalgo, qui venez de faire planer des soupçons sur moi, et de la honte sur tous ces visages, ayez la complaisance de me faire connaître—quel est celui que vous cherchez! Comment le nommez-vous? de quelle famille? Montrez-le-moi?—Sans doute il est jeune et agréable?—Il est grand? Parlez et prouvez que vous avez eu de justes motifs pour ternir ainsi ma réputation.
155. «Au moins peut-être, il n'a pas soixante ans; il serait à cet âge trop vieux pour être mis à mort, ou pour éveiller la jalousie d'un mari aussi jeune que vous.—(Antonia! donnez-moi un verre d'eau.) Je rougis d'avoir répandu des larmes, elles sont indignes de la fille de mon père; ma mère pouvait-elle prévoir en me mettant au monde que je tomberais au pouvoir d'un monstre!
156. «Mais c'est peut-être d'Antonia que vous êtes jaloux? Vous avez vu qu'elle dormait à mes côtés quand vous frappâtes à la porte avec votre suite. Regardez où vous voudrez, nous n'avons rien à vous cacher, monsieur: une autre fois seulement, je l'espère, vous nous avertirez; ou, par égard pour la pudeur, vous attendrez un instant à la porte, afin de nous permettre de nous habiller pour recevoir une aussi bonne compagnie.
157. «J'ai fini, monsieur, je cesse de parler. Le peu que j'ai dit doit assez vous apprendre qu'une ame pure sait dévorer en silence des torts dont elle ne pourrait parler sans rougir.—Je vous livre comme auparavant à votre conscience; un jour elle vous demandera raison de vos procédés à mon égard. Dieu veuille que vous ne vous en tourmentiez pas plus qu'aujourd'hui! Antonia, où est mon mouchoir de poche?»
158. Elle s'arrête et retombe sur son oreiller. Elle est pâle et ses yeux noirs abîmés dans les pleurs rappellent un ciel obscurci par la pluie et les éclairs; ses cheveux ondoyans sont comme un voile jeté sur ses joues décolorées: en vain leurs noires boucles cherchent-elles à couvrir ses épaules charmantes; leur neige se faisait encore jour à travers.—Ses lèvres de rose sont entr'ouvertes, et son cœur bat plus fort que sa respiration.
159. Le senor Don Alphonso restait confondu. Antonia remuait sans cesse dans la chambre bouleversée; puis, tout d'un coup tournant la tête, elle intriguait par ses malignes œillades le maître et ses mirmidons, qui ne paraissaient pas s'amuser beaucoup, à l'exception du procureur. Mais celui-ci, fidèle jusqu'au tombeau, comme un autre Achates, s'embarrassait peu de la cause des querelles, pourvu qu'il y en eût; car elles devaient toujours être apaisées en justice.
160. Comme un chien en arrêt[44], il suivait de ses petits yeux, et sans remuer, chacun des mouvemens d'Antonia; son attitude exprimait les plus vifs soupçons. Du scandale il s'en embarrassait peu; et s'il trouvait à justifier une poursuite ou une action judiciaire, la jeunesse, la beauté ne le touchaient que faiblement: quant aux dénégations, il lui fallait des témoignages faux, mais juridiques, pour qu'il y ajoutât foi.
[44] Avec un nez flairant inquiet (with prying snubnose).
161. Cependant Don Alphonso, les yeux baissés, faisait, il faut le dire, une triste figure; après avoir cherché de cent côtés, et traité si durement une jeune femme, il n'en était pas plus avancé; seulement il sentait des reproches intérieurs se joindre à ceux que son épouse venait de lui prodiguer pendant une demi-heure, aussi vifs, aussi serrés, aussi cuisans qu'une pluie d'orage.
162. D'abord il essaya de bégayer une excuse; on ne lui répondit que par des pleurs, des sanglots et les préludes d'une attaque de nerfs, lesquels sont toujours certaines douleurs, des palpitations, des étouffemens, et ce que les patientes choisissent de préférence. Alphonso vit sa femme et se rappela celle de Job; il vit encore en perspective tous les parens de Julia indignés, et il jugea plus à propos de ne pas perdre patience.
163. Il fit mine de vouloir parler, ou plutôt balbutier; mais avant de s'être exposé à servir encore d'enclume au marteau de sa femme, la sage Antonia vint l'arrêter, en lui disant: «Monsieur, je vous en prie, quittez cette chambre, et ne dites pas mot, ou madame va mourir.—Qu'elle aille au diable!» murmura Alphonso; mais rien de plus: le moment de parler était passé. Il lança un ou deux regards menaçans, et sans savoir comment, il fit ce qu'on lui ordonnait.
164. Avec lui s'éloigna son posse comitatus, le procureur à l'arrière-garde s'arrêtant auprès de la porte et se retournant toujours jusqu'à ce qu'Antonia l'eût poussé dehors.—Il était vraiment fâché de l'inexprimable extravagance d'Alphonso qui, dans ce moment-là même, semblait avoir perdu le sens; mais, comme il y rêvait, la porte se ferma sur sa face magistrale.
165. Dès qu'elle fut bien fermée.—Oh! honte, oh! crime, oh! douleur, et oh! sexe féminin! comment feriez-vous de semblables choses sans perdre l'honneur!—si ce monde, et même si l'autre n'étaient pas aveugles? Combien il est rare de trouver des réputations non usurpées! mais continuons.—Car je ne suis pas à la moitié de ma tâche, et il faut le dire, non sans grande répugnance; à demi suffoqué, le jeune Juan s'élança hors du lit.
166. Il s'était caché,—je ne prétends pas dire comment, ni expliquer dans quelle position.—Jeune, svelte et flexible, il s'était tapi sans doute dans un mince espace rond ou carré. Mais de le plaindre d'avoir été étouffé sous deux aussi jolis corps, c'est ce que je ne dois ni ne veux faire; il eût mieux valu sans doute mourir ainsi, que d'être comme le buveur Clarence, plongé dans une tonne de Malvoisie[45].
[45] Georges, duc de Clarence, condamné a mort, en 1478, par son frère Édouard IV. Pour toute faveur, il obtint d'être noyé dans un tonneau de Malvoisie, choix qui suppose, dit Hume, une violente passion pour cette liqueur. (Voyez le Richard III de Shakspeare.)
167. En second lieu je ne le plains pas, parce qu'il n'avait pas besoin de commettre un péché défendu par le ciel et taxé par les lois humaines: ou du moins il s'y prenait de trop bonne heure. Mais à seize ans, la conscience n'est pas timorée comme à soixante, lorsque rappelant nos anciennes dettes, et calculant tous les à-comptes donnés en fautes, nous voyons que le diable emporte déjà les deux côtés de la balance.
168. Je ne dirai rien de la position qu'il avait gardée: on voit dans les chroniques juives comment, lorsque le sang du vieux roi David était devenu pesant, les médecins, laissant pillules et potions, lui avaient conseillé de se servir d'une jeune et jolie fille en guise de cataplasme, et comment le remède eut les meilleurs effets[46]. On le lui avait peut-être appliqué différemment, car David en fut guéri, et Juan fut près d'en mourir.
[46] «Et le roi David avait vieilli..., et quand on le couvrait d'habillemens il n'était pas réchauffé. Ses serviteurs cherchèrent donc une belle jeune fille dans toute l'étendue d'Israël, et lui trouvèrent Abisag, la Sunamite; elle était singulièrement belle, et elle dormait avec le roi... Or, le roi ne la connut pas.»
(III. Livre des Rois, ch. Ier.)
169. Que faire maintenant? Alphonso va revenir aussitôt qu'il aura congédié ses misérables: Antonia met son esprit à la torture, mais elle ne peut concevoir aucun expédient:—comment pourra-t-on soutenir une nouvelle attaque? Ajoutez que le jour allait paraître dans peu d'heures; Antonia ne savait qu'imaginer, Julia ne parlait pas, mais elle pressait de ses lèvres décolorées les joues de Don Juan.
170. Il rapprocha ses lèvres des siennes, et de sa main, il rejeta en arrière les boucles de ses cheveux épars; même alors, ils ne pouvaient faire entièrement taire leur amour, ils oubliaient à demi leurs dangers, leur désespoir. La patience d'Antonia ne put se contenir. «Comment, s'écria-t-elle en fureur, est-ce là le moment de vous amuser encore? il faut que je mette ce beau monsieur dans le cabinet.
171. «Remettez à une autre plus heureuse nuit vos caresses.—Qui peut avoir mis mon maître dans le secret? Que va-t-il résulter de cela? Je suis dans une frayeur, et ce vilain enfant a le diable au corps; est-ce le moment de faire des folies? En avons-nous le tems? Comment oubliez-vous que cela peut finir par du sang? Vous y perdrez la vie, moi ma place, ma maîtresse tout, et cela pour ce petit visage de fille.
172. «Si, du moins, c'était un brave cavalier de vingt-cinq ou trente ans (allons, hâtez-vous)! Mais un enfant, quel beau chef-d'œuvre! (En vérité, madame, je ne conçois pas votre goût;—allons! monsieur, là-dedans!)—Mon maître ne doit pas être loin.—Au moins le voilà pour le moment renfermé. Et si nous pouvons tenir conseil avant le jour—(Juan, souvenez-vous de ne pas dormir).»
173. L'arrivée de Don Alphonso, qui cette fois était seul, interrompit la fidèle suivante. Elle faisait mine de demeurer, mais il lui donna l'ordre de sortir, ce qu'elle fit de mauvaise grâce. Au reste, il n'y avait rien à faire, et sa présence ne pouvait être d'un grand secours. En ce moment elle les regarda donc tous deux lentement et avec un soupir, moucha la chandelle, s'inclina et partit.
174. Alphonso s'arrêta une minute;—ensuite il commença quelques excuses singulières de sa conduite précédente, non qu'il voulût justifier ce qu'il avait fait, et, à dire vrai, il s'était montré extrêmement impoli; mais il avait eu pour cela de fortes raisons qu'il ne spécifia pas dans son plaidoyer: à tout prendre, son discours offrit un bel exemple de cette figure que les savans appellent Rigmarole[47].
[47] Nous n'avons découvert nulle part l'emploi de ce mot. Si ce n'est pas la faute de notre ignorance, il se peut que Byron l'ait forgé pour mystifier ses lecteurs.
175. Julia ne dit rien: cependant elle avait sur tous les points une de ces bonnes réponses qui donnent, aux dames instruites du faible de leurs époux, le pouvoir de tout changer en quelques paroles. Si par ce moyen elles n'imposent pas un parfait silence, elles amènent du moins un repos, même quand elles ne disent pas un mot de vrai. Il s'agit de rétorquer avec fermeté, et s'il vous soupçonne d'une faiblesse, de lui en reprocher trois.
176. Au fait, Julia avait des motifs d'excuse, car les amours d'Alphonso avec Inès étaient connues du public: ce fut donc le sentiment de sa faute qui la rendit confuse; mais, comme on l'a souvent démontré, cela ne peut pas être: une dame a toujours des raisons justificatives; elle se tut peut-être par égard pour l'oreille de Juan qui avait fort à cœur, comme elle ne l'ignorait pas, la réputation de sa mère.
177. Un second motif encore, c'est qu'Alphonso n'avait jamais paru s'inquiéter de Juan; il montrait de la jalousie, mais il ne parlait pas de l'heureux amant qui la faisait naître, et laissait ainsi ses prémisses sans conclusion. Cependant son esprit travaillait à éclaircir ce mystère, et l'on peut dire qu'en parlant d'Inès c'était le mettre à la piste de Juan.
178. Il suffit d'un rien dans les affaires délicates, et mieux vaut alors se taire, D'ailleurs il est un tact (cette expression moderne me semble d'une mauvaise fabrique, mais elle me fournit une fin de vers) qui avertit une dame pressée de questions trop inciviles, de se tenir toujours à une certaine distance de la vérité.—Le mensonge donne aux dames une grâce singulière, et convient mieux à leur charmante physionomie que tout autre chose.
179. Elles rougissent et nous les croyons; au moins l'ai-je toujours fait: il est à peu près inutile d'essayer une réplique, car leur éloquence devient alors de la profusion; et quand elles sont épuisées, elles soupirent, laissent tomber leurs yeux languissant, répandent une larme ou deux, et nous voilà désarmés; alors,—et alors,—et alors,—nous nous asseyons et soupons.
180. Alphonso termina son discours en implorant un pardon que Julia à demi refusait, et à demi accordait; elle y mettait des conditions qui lui semblaient bien dures, et rejetait plusieurs petites demandes qu'il lui faisait. Tel qu'Adam à la porte de son jardin, Alphonso gémissait d'une pénitence trop rigoureuse. Il la conjurait de ne pas le refuser plus long-tems, quand il trébucha sur une paire de souliers.
181. Une paire de souliers!—Quoi donc? Peu de chose s'ils semblent aller au pied de madame, mais sans douleur je ne puis le dire, la forme en était masculine. Les voir et les prendre fut l'affaire d'un moment.—Ah! grand Dieu! mes dents commencent à se heurter, mes veines frissonnent.—D'abord Alphonso examine bien leur tournure, puis sa passion prend un tout autre caractère.
182. Il quitte la chambre pour aller ressaisir son épée, et sur-le-champ Julia se précipite dans le cabinet. «Fuis, Juan, fuis!—Au nom du ciel.—«Pas un mot.—La porte est ouverte.—Tu peux disparaître par le passage que tu as parcouru tant de fois.—Voici la clef du jardin.—Fuis.—Fuis.—Adieu! vite, vite! J'entends Alphonso furieux.—Il n'est pas encore jour.—Il n'y a personne dans la rue.»
183. On ne dira pas que cet avertissement ne fût pas bon, le mal est qu'il arriva trop tard. C'est ainsi qu'on acquiert l'expérience, et c'est une sorte de péage que nous impose la destinée. En un saut, Juan avait quitté l'appartement, en un second il allait être à la porte du jardin, mais il rencontra Alphonso en robe de chambre qui le menaça de le tuer.—Juan se précipita sur lui.
184. Le combat fut terrible, et la lumière s'éteignit. Antonia criait: «Au voleur!» et Julia: «Au feu!» Nul valet ne s'empressa de venir prendre part à l'action. Alphonso, battu autant qu'il le désirait, jurait horriblement que dès cette nuit il serait vengé, et Juan blasphémait une octave plus haut. Son sang était vif: quoique jeune, c'était un vrai Tartare, qui ne se sentait aucun entraînement pour le martyre.
185. L'épée d'Alphonso était tombée avant qu'il eût pu la tirer du fourreau; et ils se battirent toujours corps à corps: fort heureusement Juan ne la vit pas, car ayant peu l'habitude de retenir ses mouvemens, il eût pu envoyer Alphonso dans l'autre monde, s'il fût venu à l'apercevoir. O femmes! songez donc à la vie de vos époux et de vos amans! et voyez comment vous pouvez doublement devenir veuves!
186. Alphonso se roidissait pour retenir son adversaire, et Juan l'étranglait pour l'obliger à quitter prise. Le sang (il sortait du nez) commença à couler; enfin, dans un moment où l'ardeur du combat était un peu ralentie, Juan essaie de donner un coup décisif et parvient à s'échapper, à l'exception de son vêtement qui reste aux mains d'Alphonso. Il s'enfuit comme Joseph, en l'abandonnant; mais là finit, je pense, entre les deux héros, toute espèce de parité.
187. Enfin les lumières arrivent, les valets et servantes viennent contempler un effrayant tableau. Antonia dans une attaque de nerfs, Julia évanouie, Alphonso à travers la porte, étendu sans mouvement; sur la terre, auprès de lui, quelques draperies à demi déchirées, du sang, des traces de pas, et rien de plus. Juan cependant gagnait la porte, ouvrait la serrure; et, peu curieux de cette scène intérieure, se hâtait de la refermer sur lui.
188. Là se termine mon chant. Ai-je besoin de chanter ou de dire comment, à la faveur de la nuit (qui favorise toujours mal à propos), Juan parvint, dans un étrange costume, à suivre son chemin, et à regagner son logis? Quant au scandale amusant que vit naître le lendemain, au bruyant étonnement qu'on manifesta durant plus de huit jours, aux sollicitations d'Alphonso pour obtenir un divorce, les papiers anglais en ont sans doute assez parlé.
189. Si vous voulez connaître toutes les procédures, les dépositions, le nom des témoins; les plaidoiries aux fins de non-recevoir ou d'annuler, il en existe plus d'une édition, et les relations en sont diverses, mais toutes intéressantes. La meilleure est celle que publia, en abrégé, Gurney, qui fit dans cette vue le voyage de Madrid.
190. Mais Donna Inès pour divertir l'attention de l'un des plus violens scandales que l'on eût vus en Espagne depuis des siècles, au moins depuis l'expulsion des Vandales, Donna Inès fit à la vierge Marie le vœu (et jamais elle n'avait voué en vain) de plusieurs livres de chandelles. Puis, d'après le conseil de quelques vieilles dames, elle envoya son fils à Cadix pour qu'il s'y embarquât.
191. Son intention était, pour corriger ses premières dispositions et lui en donner de meilleures, de le faire voyager par terre ou par mer, chez tous les peuples de l'Europe, et surtout en France et en Italie (du moins est-ce l'usage le plus ordinaire). Julia fut mise dans un couvent; elle gémissait, mais peut-être on sentira mieux ce qu'elle éprouvait par la suivante copie de sa lettre à Juan:
192. «Ils me disent que c'est une chose décidée; vous vous éloignez: c'est un parti sage, convenable, mais ce n'en est pas moins une peine; je n'ai plus rien à réclamer de votre jeune cœur: le mien a été la victime, il voudrait l'être encore. Beaucoup aimer, tel a été tout mon artifice.—J'écris à la hâte; et s'il se trouve quelque tache sur cette feuille, ce n'est pas ce qu'elle semblerait être; mes prunelles brûlent, mais elles n'ont pas de larmes.
193. «Je vous ai aimé, je vous aime; et pour cet amour, rang, condition, le ciel, le genre humain, ma propre estime, j'ai tout perdu: cependant je ne regrette pas ce qu'il m'a coûté, le souvenir de ce songe est encore trop doux. Mais si je parle de ma faute, ce n'est pas pour en tirer vanité, nul ne peut me croire aussi abjecte que je le semble à mes propres yeux. Je trace ces lignes parce que je ne puis reposer.—Je n'ai rien à reprocher, rien à demander encore.
194. «L'amour d'un homme n'est qu'un épisode de sa vie; celui d'une femme est toute son existence. L'homme a le choix entre la cour, les camps, l'église, la mer et le commerce: l'épée, la robe, la fortune et la gloire, lui offrent en échange de l'orgueil, de l'éclat, de l'ambition pour remplir son cœur. Il en est peu qui ne trouvent à se distraire au milieu de tant de soins; mais il n'est pour nous qu'une ressource: aimer encore et se perdre une seconde fois.
195. «Vous allez vous livrer aux plaisirs, à l'éclat; vous serez aimé, vous aimerez beaucoup; tout est fini pour moi sur la terre, sauf quelques années pour ensevelir ma honte et mes chagrins au fond de mon cœur. Je puis les supporter; mais je ne pourrai éloigner la passion qui me dévore encore autant qu'autrefois. Ainsi, adieu;—pardonnez-moi,—aimez-moi.—Non, ce mot est désormais inutile,—pourtant je le laisse.
196. «J'ai été et suis encore bien faible; cependant je crois pouvoir reprendre mes forces. Mon sang, tel que les vagues poussées par un vent régulier, se porte toujours vers le siége de mes pensées[48]; mon cœur est celui d'une femme, il ne peut oublier.—Il ne voit plus rien au monde, rien qu'une image; et, comme l'aiguille est sans cesse dirigée vers le pôle immobile, ainsi mon pauvre cœur s'élance-t-il toujours vers mon ame abîmée dans une seule idée.
My blood still rushes where my spirit's set,
As roll the waves before the settled wind;
M. A. P. traduit: «Je sens circuler mon sang avec vitesse, et renaître mon courage; ainsi coulent les ondes dociles, lorsque le souffle des vents est réglé.»
197. «Je n'ai plus rien à ajouter, et je tarde encore: je n'ose cacheter ce papier. Cependant, pourquoi craindrais-je de vous l'adresser? mon malheur ne peut plus guère augmenter. Si je n'avais pas vécu jusqu'à ce moment, le chagrin pourrait me faire mourir; mais la mort évite le coupable qui n'espère que dans ses coups; et je dois survivre à ce dernier adieu. Je dois soutenir l'existence pour soupirer, pour prier pour vous.»
198. Cette lettre, sur une feuille dorée sur tranche, fut écrite avec une mince et neuve plume de corneille. La petite main blanche de Julia eut de la peine à échauffer la cire; elle tremblait comme l'aiguille aimantée, et pourtant elle ne laissa pas tomber une seule larme. Le cachet était une blanche cornaline sur laquelle était gravé un héliotrope avec cette devise en français: «Elle vous suit partout.» Quant à la cire, elle était superfine et de couleur vermeille.
199. Telle fut la première intrigue de Don Juan. Suivrai-je le cours de ses autres aventures? c'est au lecteur à le décider. Voyons cependant ce qu'il dira de celle-ci; car sa faveur est un véritable plumet sur le chapeau d'un auteur, et ses dédains ne lui font pas grand mal. Mais si nous obtenons son approbation, nous pourrons bien avoir dans un an quelque chose à lui offrir.
200. Cet ouvrage est une épopée, et j'ai l'intention de la diviser en douze chants. Chacun d'eux présentera de l'amour, des combats, une tempête sur mer, un dénombrement de vaisseaux, de capitaines et de princes régnans, de nouveaux caractères, et trois épisodes: je travaille maintenant à un panorama de l'enfer dans le style d'Homère et de Virgile. On ne peut donc m'accuser d'avoir usurpé le nom de poète épique.
201. Tout cela se présentera à propos, et rappellera toujours les règles d'Aristote, ce vade mecum du véritable sublime, qui a tant produit de poètes, et si peu de fous. Les poètes en prose aiment les vers blancs, moi je préfère les rimes; jamais les bons ouvriers ne se plaignent de leurs ustensiles. J'ai trouvé de nouvelles machines mythologiques, et des décorations miraculeuses vraiment superbes.
202. Une seule et légère différence existe entre mes anciens confrères en épopée, et moi; et elle me donne sur tous un avantage bien réel (non que je n'en aie encore plusieurs autres; mais on jugera plus facilement de celui-ci). Ils embellissent tellement leur sujet, qu'il devient sous leurs mains le fondement d'un labyrinthe de fables, tandis que j'expose dans cette histoire des vérités incontestables.
203. Si quelqu'un en doute, j'en appelle à l'histoire, à la tradition et aux faits; aux journaux, dont on connaît et apprécie la véracité, aux drames en cinq actes et aux opéras en trois. Tout confirme fortement ce que j'avance; mais une circonstance doit lever tous les doutes, c'est que plusieurs personnes, et moi-même à Séville, avons vu la dernière fuite de Juan avec le diable.
204. Si jamais je descends jusqu'à la prose, j'écrirai des commandemens poétiques, bien supérieurs à ceux qui les auront précédés. J'enrichirai mon texte d'une foule de choses ignorées: et je donnerai des préceptes de la plus haute élévation. Je prendrai pour titre: Longin en bouteille, ou chaque poète est son Aristote.
205. Tu croiras en Milton, en Dryden, en Pope. Tu n'édifieras plus à Wordsworth, à Coleridge et à Southey. Le premier est usé sans retour, le second est un ivrogne, et le troisième l'imite dans sa délicatesse et dans ses goûts. Pour Crabbe il serait pénible de marcher avec lui, et l'Hippocrène de Campbell est quelquefois à sec.
Tu ne déroberas pas à Samuel Rogers.
Tu ne commettras pas—d'offenses envers la muse de Moore[49].
[49] Il faut se rappeler le commandement de Dieu que le poète parodie ici: Tu ne commettras pas d'adultère.
206. Tu ne désireras pas la muse de M. Sotheby, ni son Pégase, ni rien qui lui appartienne.
Tu ne porteras pas de faux témoignages, comme les bas bleus (l'une d'elles au moins en a l'habitude[50]).
Enfin, tu n'écriras que d'après mes préceptes. Tel est l'esprit d'une vraie critique: humiliez-vous ou ne vous humiliez pas devant ma verge, comme bon vous semblera; mais, dans ce dernier cas, je la laisse, de par Dieu, tomber sur vous.
[50] Les précieuses savantes de Londres. Lord Byron semble avoir ici en vue Mistress Charlement, la femme qui était chargée par Lady Byron de l'espionner, et qui fut ainsi cause de la rupture des deux époux.
207. Si quelqu'un ose prétendre que cette histoire n'est pas édifiante, je le prierai d'abord de ne pas crier avant d'être heurté; puis de la lire une seconde fois; alors il pourra dire (mais sans doute personne n'en aura l'impertinence) si mon poème bien qu'enjoué n'est pas hautement moral. De plus, je dois, dans le douzième chant, parler de l'endroit où vont tous les méchans.
208. Mais après tout, si quelqu'un est assez sourd à son propre intérêt pour mépriser cet avis; si, poussé par un esprit mal fait et ne croyant ni mes vers ni ses propres yeux, il s'écrie encore qu'on ne découvre dans cet ouvrage aucun but moral, je lui dirai, s'il est prêtre, qu'il est un menteur, et s'il est officier ou critique, qu'il est également—dans l'erreur.
209. J'attends l'approbation du public et je le conjure de prendre pour lui les préceptes que j'ai eu soin de mêler ici à l'agréable (ainsi l'on donne un morceau de corail aux enfans quand ils font leurs dents). Cependant, comme ils voudront sans doute rassembler mes titres à la couronne épique, et dans la crainte de la malveillance de quelques farouches lecteurs, j'ai déjà suborné le journal de ma grand-mère, la Revue Britannique.
210. J'envoyai mon offre dans une lettre adressée à l'éditeur, et il m'en remercia par le suivant courrier.—Je suis donc son créancier pour un bel article. Cependant, s'il juge à propos de rebuter ma tendre muse, s'il rompt tout d'un coup ses engagemens, s'il proteste qu'il n'a pas reçu ce qu'elle m'a coûté, et trempe sa plume dans le fiel et non dans le miel, tout ce que je puis dire,—c'est qu'il a mon argent.
211. Grâce à cette seconde sainte-alliance, je puis, je l'espère, compter sur le public et défier tous les autres magasins de sciences et arts, quotidiens, mensuels ou trimestriels. Je n'ai pas essayé d'augmenter le nombre de leurs cliens parce qu'on m'assura que mes efforts seraient superflus, et que l'Édimburg et la Quarterly Review faisaient souffrir le martyre aux auteurs qui différaient avec eux de sentimens.
212. «Non ego hoc ferrem calida juventa, consule Planco,» disent Horace et moi. Je fais cette citation pour assurer qu'il y a six ou sept bonnes années (long-tems avant de songer à dater mes lettres de la Brenta), j'étais plus disposé à répondre à tous les coups, et que je n'aurais jamais souffert des choses de ce genre, dans mon ardente jeunesse, Georges III étant roi.
213. Mais aujourd'hui, à trente ans, mes cheveux sont devenus gris (que seront-ils à quarante ans? je pensais l'autre jour à une perruque), et mon cœur n'a pas conservé beaucoup plus de jeunesse. En un mot, j'ai consumé mon été dans les jours du mois de mai, et je n'ai plus le goût des représailles. J'ai dépensé ma vie, intérêts et principal, et j'ai cessé de croire comme autrefois que mon ame fût invincible.
214. Jamais,—jamais,—non jamais à l'avenir ne descendra plus dans mon cœur cette rosée de jeunesse qui nous fait éprouver, à la vue de tous les objets agréables, des émotions ravissantes et nouvelles; semblable à la ruche des abeilles, notre sein les tenait renfermées. Penses-tu que ce miel naissait de ces objets? non, ils n'étaient pas en eux, mais dans cette puissance de ton ame qui doublait jusqu'au parfum des fleurs.
215. Jamais,—jamais à l'avenir, ô mon cœur, tu ne seras mon seul monde, mon univers! Autrefois je n'existais que par toi, aujourd'hui tu formes un être à part, et tu ne peux plus être mon paradis ou mon enfer. Les illusions ont disparu, tu es devenu insensible, mais ce n'est pas un malheur; j'ai pris à ta place une dose de jugement, quoique Dieu seul connaisse comment il a pu entrer chez moi.
216. Mes jours de tendresse sont passés; jamais les charmes d'une vierge[51], d'une épouse et moins encore d'une veuve ne me feront délirer comme autrefois. Il faut, en un mot, changer mon train de vie. Je n'ai plus l'espoir d'une mutuelle sympathie; l'usage fréquent du vin m'est défendu; ainsi, me résignant à quelque vice de vieille tête, je suis d'avis de me jeter dans l'avarice.
Me nec femina, nec puer,
Jam nec spes animi credula mutui,
Nec certare juval mero;
Nec vincire novis tempora floribus.
217. L'ambition était mon idole, mais elle fut brisée sur l'autel de la douleur et du plaisir; ceux-ci ont laissé chez moi des traces qui peuvent donner matière à amples réflexions. Aujourd'hui, comme la tête de bronze de frère Bacon, je m'écrie: «Le tems est, le tems fut, le tems n'est plus.» La brillante jeunesse est un trésor chimique que j'ai de trop bonne heure éventé en fatiguant mon cœur de passions, et ma tête de rimes.
218. À quoi se réduit la gloire? à tenir une certaine place sur un léger papier. Quelques gens la comparent à l'action de gravir une hauteur dont le sommet, comme celui de toutes les montagnes, s'évanouit en vapeur. C'est pour elle que les hommes écrivent, parlent, déclament; que les héros massacrent, que les poètes consument ce qu'ils appellent leur «lampe nocturne.» C'est afin d'obtenir, quand ils seront poussière, un nom, un misérable portrait, un buste pire encore.
219. Quel est l'espoir des mortels? Un ancien roi d'Égypte, Chéops, érigea la première et la plus haute des pyramides, dans la ferme espérance qu'elle conserverait le souvenir de sa vie et qu'elle déroberait à tous les yeux son cadavre; mais un inconnu en fouillant brisa le couvercle de son tombeau. Fondez maintenant, vous ou moi, quelque espérance sur un sépulcre, quand il ne reste pas de Chéops un grain de poussière!
220. Pour moi, amant de la vraie philosophie, je me dis bien souvent à moi-même: «Hélas! tout ce qui est né naquit pour mourir: la chair est une herbe que la mort vient convertir en foin. Votre jeunesse n'a pas été sans attraits, et si vous l'aviez encore—elle s'écoulerait.—Ainsi rendez grâces à votre étoile de n'avoir pas à vous plaindre davantage; lisez votre Bible, monsieur, et songez à votre bourse.»
221. Mais, en ce moment, ami lecteur, et vous, acheteur plus aimable encore, le poète,—c'est-à-dire moi,—vous demande la permission de vous serrer la main; et puis, votre humble serviteur, bonjour. Nous nous reverrons si cela nous arrange l'un et l'autre. Autrement je ne donnerai à votre patience que cette courte épreuve.—Heureux si tant d'autres suivaient mon exemple!
222. «Va, petit livre, loin de ma solitude! Je te dépose sur les eaux, suis ton chemin; et si, comme je le pense, ton sort est heureux, le monde te retrouvera après plusieurs siècles.» Lorsqu'on lit Southey, et que Wordsworth est compris, je ne puis m'empêcher de prétendre aussi à la gloire.—Les quatre premières rimes sont des vers de Southey; pour Dieu, lecteur, n'allez pas les prendre pour les miennes.
Chant Deuxième.
1. Ô vous qui êtes appelés à former la brillante jeunesse, en Hollande, en France, en Angleterre ou en Germanie, fouettez bien vos élèves en toute occasion, je vous en conjure; car c'est en oubliant leurs souffrances qu'on corrige leurs mœurs. En vain Juan avait-il reçu la plus douce des mères et des éducations, il finit, et de la manière du monde la plus vilaine, par perdre sa première innocence.
2. S'il eût été mis dans une école publique de troisième ou de quatrième classe, ou du moins s'il eût été élevé dans le Nord, ses occupations de chaque jour eussent empêché son imagination de prendre feu.—L'Espagne offre peut-être une exception, mais cette exception confirme la règle,—et dans tous les cas, un enfant de seize ans occasionant un divorce, devait bien confondre l'habileté de ses précepteurs.
3. Pour moi, cela ne me confond nullement, les choses bien considérées. D'abord sa mère n'avait en tête que les mathématiques; et tandis qu'il avait pour tuteur un vieux âne, une femme jolie (cela va sans dire, autrement la chose n'aurait sans doute pas eu lieu) avait pour mari un barbon avec lequel elle s'accordait mal.—Puis le tems et l'occasion.
4. Bien,—fort bien. Il faut que le monde tourne sur son axe et que tous les mortels, têtes et jambes, fassent le même tour que lui. Vivons et mourons, faisons l'amour, payons nos taxes, et, suivant la direction du vent, sachons disposer nos voiles.
Le roi nous parle en maître, le médecin en charlatan, le prêtre en docteur, et c'est ainsi que la vie s'exhale. C'est un léger souffle, de l'amour, du vin, de l'ambition; de la guerre, de la dévotion, de la poussière,—un nom peut-être.
5. J'ai dit que Juan fut envoyé à Cadix,—jolie ville dont je me souviens bien.—C'est le centre de tout le commerce colonial (du moins c'était, avant que le Pérou n'eût l'envie de se révolter). On y voit des filles si douces, j'entends des dames si gracieuses, que leur seule démarche enivre le cœur. Je ne pourrais vous la dépeindre bien que j'en sois encore tout ému, ni vous en offrir quelques comparaisons, je ne vis jamais rien de pareil.
6. Un cheval arabe? un cerf élancé? un barbe nouvellement dressé? un caméléopard? une gazelle? Non,—non, rien de tout cela.—Et puis, leur robe, leur voile, leur jupe, hélas! pour s'arrêter sur de pareils objets, il faudrait sacrifier près d'un chant:—ensuite viendrait leur pied et des chevilles—ici, lecteur, rendez grâces au ciel de ce que je ne puis trouver une métaphore...—Eh bien, ma trop lente muse!—Allons, laissez-moi reprendre haleine.
7. Chaste, muse!!—Bien, puisqu'il le faut, il le faut. Je crois apercevoir un voile écarté pour un moment par une main légère, tandis qu'un œil expressif vous fait pâlir et vous perce le cœur.—Terre brûlante, toute d'amour! quand je t'oublierai, puissé-je en venir à—dire mes prières!—non, jamais costume ne prêta tant de charmes aux œillades, excepté les fazzioli de Venise.
8. Mais à notre conte: Donna Inès avait envoyé son fils à Cadix seulement pour qu'il s'y embarquât; il n'entrait pas dans ses vues de l'y laisser séjourner; et la raison?—car nous embarrassons notre lecteur.—C'est qu'il était convenu que le jeune homme voyagerait: comme si un vaisseau espagnol eût dû, semblable à l'arche de Noé, le séparer de la scélératesse mondaine, et le ramener ensuite à la terre tel qu'une colombe d'espérance.
9. Don Juan, après avoir, suivant ses instructions, ordonné à son valet de disposer tout pour son départ, reçut un sermon et quelque argent. Il devait voyager pendant quatre printems; Inès était affligée sans doute (tous les genres de séparation ont leur épine), mais elle espérait,—elle croyait peut-être qu'il amenderait. Elle lui donna de plus une lettre (qu'il ne lut jamais) de bons conseils, et deux ou trois de crédit.
10. Cependant, afin de se distraire, la vertueuse Inès forma pour le dimanche une école de petits mauvais garnemens, qui auraient bien préféré jouer, comme de vilains paresseux, au diable ou au fou. C'étaient des enfans de trois ans qui, ce jour-là, venaient écouter ses leçons. Les indociles étaient fouettés ou mis sur la sellette. Le grand succès de l'éducation de Juan l'encourageait à s'occuper d'une autre génération.
11. Juan quitta le bord, et le vaisseau s'ébranla; les vents étaient bons, l'eau très-agitée. C'est un diable de courant que celui de cette baie, je l'ai assez souvent essuyé pour me le rappeler. Si vous vous asseyez sur le tillac, votre visage ne tarde pas à se couvrir d'écume jaunissante, et à prendre l'apparence d'un cuir tanné. C'est là qu'il se tint pour dire et redire son premier, peut-être son dernier adieu à l'Espagne.
12. Je ne puis m'empêcher de remarquer que c'est un spectacle poignant que celui de la terre natale s'éloignant derrière les flots mugissans.—Il anéantit tout-à-fait, surtout si l'on est encore aux jours de la jeunesse. Je me souviens que les côtes de la Grande-Bretagne paraissent blanches, mais la plupart des autres terres sont bleues; en entrant dans l'humide élément, et trompés par la distance nous reportons nos regards vers elles.
13. Juan au désespoir demeurait assis sur le tillac, et cependant le vent ronflait, les cordages sifflaient, les matelots juraient et le vaisseau craquait; la ville devenait un point dont ils s'éloignaient de plus en plus. Le meilleur de tous les remèdes contre le mal de mer c'est un beefsteak. Vous riez, monsieur? faites-en auparavant l'épreuve. Je vous assure que rien n'est plus vrai, je l'ai essayé; et puisse-t-il vous faire le même effet salutaire!
14. Don Juan, assis, voyait de la poupe sa chère Espagne s'évanouir dans le lointain. On surmonte difficilement le chagrin d'un premier départ: les nations même qui courent aux armes le ressentent. C'est une espèce indicible d'émotion, une sorte de coup qui déchire le cœur. En s'éloignant des gens et des lieux les plus insupportables, les yeux se retournent encore pour en regarder le clocher.
15. Mais Juan avait eu bien des objets à quitter. Une mère, une maîtresse et pas de femme; il avait donc pour s'attrister de bien meilleurs motifs qu'un grand nombre de personnes plus âgées. Et si, dans tous les tems, nous soupirons en perdant de vue ceux mêmes avec lesquels nous sommes en querelle, certainement, quand ces personnes nous sont chères, nous devons sangloter;—c'est-à-dire jusqu'à ce que de plus profonds chagrins viennent sécher nos larmes.
16. Juan pleurait donc, comme pleuraient les juifs captifs en se rappelant Sion, sur les ondes babyloniennes[52]. Je voudrais bien pleurer avec lui, mais ma muse n'est pas larmoyante, et il n'est pas sage de se consumer pour de pareils chagrins. Les jeunes gens ne doivent voyager que pour se divertir; et par la suite peut-être que leurs valets, en attachant leur porte-manteau derrière la voiture, y glisseront ce chant lui-même.
[52] Super flumina Babylonis.
17. Enfin Juan pleurait, soupirait et méditait; ses larmes amères tombaient dans l'amer élément: doux sur le doux (j'aime beaucoup à citer: vous excuserez ce souvenir; c'est lorsque la reine de Danemarck jette des fleurs sur la tombe d'Ophélie[53]); tout en sanglotant, il songeait à sa position, et faisait de sérieux plans de réforme.
[53] «La reine.—Doux sur le doux, adieu! (Jetant des fleurs:) J'espérais que tu serais l'épouse de mon Hamlet; je pensais orner un jour ta couche nuptiale, douce jeune vierge, et non pas couvrir ta tombe de fleurs.»
(Hamlet, act. V, sc. Ire.)
18. «Adieu, mon Espagne! adieu pour longtems, criait-il. Peut-être ne dois-je plus te revoir, et mourrai-je, comme tant d'autres exilés, du désir de revenir encore sur ton rivage. Adieu, bords paisibles du Guadalquivir; adieu, ma mère; et puisque tout est fini, adieu, ma trop chère Julia!» (Ici il tira encore sa lettre et se mit à la relire.)
19. «Et oh! si je devais jamais l'oublier, je jure,—mais cela est impossible et absurde:—cet Océan azuré se joindra au ciel, la terre s'abîmera dans la mer avant que je perde ton souvenir, ô ma belle amie! ou que j'aie une autre idée que la tienne. La médecine n'a pas de remède pour les chagrins de l'ame.»—(Ici le vaisseau fit un bond, et Juan sentit les approches du mal de mer.)
20. «Les cieux toucheraient plutôt la terre.»—(Ici il se sentit plus malade.) «Ô Julia! que me font tous les autres maux?—Au nom du ciel, donnez-moi un verre de liqueur.—Pedro Battista! aidez-moi à redescendre.—Julia, mes amours!—Plus vite donc, drôle de Pedro.—Ô Julia!—Ce maudit vaisseau bondit tellement.—Chère Julia, tu vois que je t'implore encore!» (Ici le vomissement l'empêcha d'articuler.)
21. Il ressentit ce froid malaise de cœur, ou plutôt d'estomac, qui, sans le secours du meilleur apothicaire, suit, hélas! également la perte d'une amante, la perfidie d'un ami, la mort de ceux auxquels nous tenons fortement et qui emportent avec eux une partie de nos espérances: nul doute que dans ce cas Juan ne se fût montré plus sentimental, mais la mer faisait sur lui l'effet d'un violent émétique.
22. L'amour est un maître capricieux. Je l'ai vu résister à des fièvres dont il était la première cause, mais reculer devant un rhume, un refroidissement, et surtout redouter une esquinancie. Toutes les bonnes et nobles maladies ne l'intimident pas, mais les indispositions vulgaires le mettent aux abois. Il ne veut pas qu'un éternuement suspende ses soupirs, ou qu'un échauffement rougisse ses yeux bandés.
23. Mais le pire de tout c'est la nausée, ou bien une douleur dans la région inférieure des entrailles. L'amour, qui aurait le courage héroïque d'ouvrir une veine, tressaillit à l'application des serviettes chaudes; les purgatifs ébranlent son empire, et enfin le mal de mer lui donne la mort. Don Juan était donc bien épris, puisque sa passion résista aux atteintes que lui porta son estomac dans son premier voyage sur mer.
24. Le vaisseau, appelé la très-sainte Trinidada, faisait directement voile pour le port de Livourne, où la famille espagnole des Moncade était établie long-tems avant la naissance du père de Juan[54]. Il existait des liens de parenté entre les deux maisons, et Juan avait pour eux une lettre d'introduction qui lui avait été adressée, le matin de son départ, par ses amis d'Espagne pour ceux de l'Italie.
[54] Depuis le commencement du seizième siècle, quand le fameux capitaine Hugues de Moncade avait été nommé vice-roi de Naples. Voyez Brantôme, Vie des grands capitaines étrangers.
25. Sa suite consistait en trois valets et un gouverneur, le licencié Pédrillo qui savait plusieurs langues; mais, pour le moment, il gisait malade et sans voix sur son matelas, ballotté dans son hamac, soupirant après la terre, et sentant à chaque brisée augmenter son mal de tête. Les vagues qui pénétraient par les sabords remplissaient en même tems sa couche d'humidité, et son ame de frayeur.
26. Ce n'était pas sans quelque raison, car la brise s'éleva vers la nuit, jusqu'à ce qu'elle se convertit en vent frais: c'était peu de chose pour les gens de mer; mais plusieurs passagers pouvaient en ressentir quelque effroi: les matelots sont d'une autre espèce. Au coucher du soleil, ils commencèrent à carguer les voiles, car l'aspect du ciel annonçait que le vent serait violent et pourrait enlever un mât ou quelque chose de semblable.
27. À une heure, le vent, avec une impétuosité soudaine, jette le vaisseau juste dans la vague entr'ouverte: la mer frappe la poupe, lui fait une crevasse diagonale, y brise l'étambord et en entame toutes les parties. Avant d'être sorti de cet imminent danger, le gouvernail était brisé. Il était tems d'appeler aux pompes, le bâtiment contenait quatre pieds d'eau.
28. Une troupe se mit à l'instant aux pompes, et le reste s'empressa de déballer une partie de la cargaison; cependant ils n'avaient pas encore découvert la voie d'eau. À la fin elle parut, mais ils n'en étaient pas plus rassurés; l'eau s'élançait par une ouverture énorme, malgré draps, chemises, vestes, et balles de mousselines qu'ils cherchaient à lui opposer.
29. Mais tous les obstacles eussent été inutiles, et le vaisseau eût coulé à fond en dépit de tous les efforts et expédiens, sans le secours des pompes. Je suis heureux de faire connaître celles-là à tous ceux qui pourraient en avoir besoin, elles tirèrent cinquante tonnes d'eau par heure; ainsi notre équipage eût été perdu sans M. Mann, de Londres, qui en est l'inventeur.
30. Au déclin du jour, le tems parut s'adoucir: ils eurent l'espoir de rester maîtres de l'ouverture et de remettre à flot leur bâtiment; cependant trois pieds d'eau occupaient encore deux pompes à bras et une troisième à chaîne. Le vent redevint frais. Comme il se faisait tard, une bouffée fit détacher quelques armes à feu, et une bourrasque (je voudrais en vain essayer de la décrire) jeta d'un seul coup le vaisseau sur le flanc.
31. Il resta sans mouvement dans cette position, comme s'il eût été attaché. L'eau, quittant le fond de cale pour venir laver les ponts, offrait une de ces scènes que les hommes n'oublient pas de sitôt; car ils gardent la mémoire des batailles, des incendies, des naufrages, en un mot de tout ce qui excita leurs regrets et brisa leur espérance, leur cœur, leur tête ou leur cou: c'est ainsi que l'on voit bien des gens, plongeurs ou autres, rappeler avec complaisance les instans où ils étaient sur le point de se noyer.
32. Sur-le-champ les mâts furent coupés; d'abord celui d'artimon, ensuite le grand mât: mais vain espoir, le vaisseau restait encore aussi immobile qu'une souche. Il fallut rompre le mât de misaine, et enfin (ce que nous n'aurions jamais fait tant qu'il nous serait resté une lueur d'espérance) celui de beaupré. Ainsi débarrassé, le bâtiment se redressa avec violence.
33. On peut facilement supposer que, pendant tout cela, certaines personnes n'étaient pas sans inquiétude; que les passagers trouvaient fort déplacé de sacrifier leur vie en même tems que leurs rations; que même il n'y avait pas jusqu'aux meilleurs marins qui, se voyant si près de leur fin, ne commissent quelque désordre, comme de demander du grogue, et quelquefois d'aller boire le rum à la tonne.
34. Il est vrai que rien au monde ne calme l'esprit comme le rum et la vraie religion. Dans cette circonstance, les uns pillaient, les autres buvaient des liqueurs spiritueuses, et ceux-là chantaient des psaumes, tandis que les vents aigus répondaient en dessus, et que le rugissement rauque des vagues marquait la mesure. L'effroi avait interrompu les vomissemens des passagers attaqués du mal de mer, et les sons des désespérés, des blasphémateurs et des dévots, formaient étrangement chorus avec les mugissemens de l'Océan.
35. Peut-être serait-il survenu plus de mal sans notre Juan qui, avec une raison supérieure à son âge, courut à la chambre aux liqueurs, et, armé d'une paire de pistolets, leur en ferma l'entrée. La crainte qu'il inspira, comme si la mort eût été plus effroyable en sortant de la flamme que de l'eau, tint en respect, malgré leurs jurons et leurs pleurs, tous ces hommes qui, avant de mourir, jugeaient convenable de tomber ivres morts.
36. Donnez-nous du grogue, criaient-ils, et dans une heure il n'en sera rien de plus.—Non, répondit Juan; sans doute la mort nous attend vous et moi, mais il faut mourir en hommes, et non pas tomber comme des brutes.» Ainsi il conserva son poste dangereux, et nul ne fut assez hardi pour braver ses menaces. Le très-révérend Pédrillo lui-même ne put obtenir un seul verre de rum.
37. Le bon vieux citoyen, tout éperdu, poussait de hautes et pieuses lamentations, accusait tous ses péchés, et faisait un dernier et irrévocable vœu de réforme. Rien (une fois ce danger passé) ne le déciderait plus à quitter ses occupations académiques et les cloîtres de la studieuse Salamanque, pour suivre, comme Sancho Pança, les courses de Juan.
38. Mais il survint encore une lueur d'espérance. Le jour parut et le vent s'adoucit; les mâts étaient enlevés, la voie d'eau augmentait; alentour d'eux des bas-fonds, nulle part un rivage; et cependant le vaisseau voguait depuis qu'il s'était relevé. Ils disposèrent encore les pompes, et bien qu'auparavant ils regardassent tous leurs efforts comme inutiles, un faible rayon de soleil les remit à l'ouvrage; les plus forts pompaient, les plus faibles poussaient une voile.
39. Cette voile fut placée sous la quille du vaisseau, et fut d'un effet salutaire pendant un instant. Mais que pouvait-on espérer avec une voie d'eau, et pas une baguette de mât, pas une bribe de toile? Mieux vaut cependant lutter jusqu'au dernier moment; il n'est jamais trop tard pour se noyer: et quoiqu'il soit bien vrai qu'on ne souffre la mort qu'une fois, elle est loin d'être séduisante dans le golfe de Lyon.
40. C'était là en effet que le vent et les vagues les avaient poussés; c'était de là que l'un et l'autre les emportaient sans que personne songeât à modérer leur impulsion: il était fort inutile de tenter de conduire le bâtiment. Ils n'avaient pas eu jusqu'alors un jour assez tranquille pour replacer ou seulement commencer un mât de ressource et un gouvernail, ou pour oser même assurer que dans une heure ils verraient surnager le vaisseau qui, par bonheur, nageait encore—non pas, il est vrai, aussi bien qu'un canard.
41. Le vent peut-être était moins violent, mais le vaisseau était si délabré qu'on pouvait à peine espérer d'avancer un pas de plus. Pour surcroît de détresse, ils n'avaient plus d'eau douce, et les mets solides diminuaient sensiblement; vainement consultaient-ils le télescope.—Nul vaisseau, nul rivage, partout la mer furieuse et la nuit tombante.
42. Une seconde tempête les menaçait.—Un second vent frais souffla, et l'eau entra par les deux extrémités du fond de cale. Mais bien que tout l'équipage pût voir ce qui se passait, le plus grand nombre montra de la patience et quelques-uns de l'intrépidité jusqu'au moment où toutes pompes furent crevées ou rompues. C'était l'annonce d'un abandon complet à la merci des vagues; merci comparable à celle des hommes au sein des guerres civiles.
43. Le charpentier, les yeux éraillés, remplis de larmes, se présenta alors et dit au capitaine qu'il ne pouvait rien de plus. C'était un homme d'âge qui avait long-tems voyagé dans des mers orageuses, et s'il pleurait enfin, ce n'était pas la peur qui mouillait ses paupières comme celles d'une femme; mais c'est qu'il avait, le pauvre diable, une femme et des enfans, deux choses désespérantes pour les moribonds.
44. Cependant le désordre le plus complet régnait dans le vaisseau. Toute distinction entre les particuliers disparut: plusieurs recommencèrent leurs prières, et promirent des chandelles à leurs saints.—Mais nul ne survécut pour accomplir son vœu. Ceux-ci regardaient le ciel; d'autres redressaient les chaloupes; il y en eut un qui se jeta aux pieds de Pédrillo pour lui demander l'absolution, et celui-ci dans son trouble lui accorda la damnation.
45. Quelques-uns se fouettaient dans leurs hamacs, d'autres mettaient leurs plus beaux habits comme pour aller à la foire. L'un maudissait le jour qui l'avait vu naître, grinçait les dents, hurlait, ou s'arrachait les cheveux. Ceux-là essayaient encore de retenir les chaloupes, bien convaincus qu'une barque étroitement attachée se maintiendrait sur une mer furieuse, si le vent ne tombait directement sur elle.
46. Mais ce qu'il y avait de pis, après plusieurs jours de transes mortelles, c'est qu'il leur était difficile de conserver assez de victuailles pour les soutenir maintenant dans leur détresse. Les hommes, même à leurs derniers momens, redoutent l'inanition; le mauvais tems endommageait leurs provisions, ils n'avaient que deux caisses de biscuits et une barrique de beurre susceptibles d'être transportées dans le cutter[55].
[55] Espèce de canot.
47. Ils parvinrent à transporter dans la grande chaloupe quelques livres de pain gâté par l'humidité; un tonneau d'eau d'environ vingt gallons[56] et six flasques de vin[57]. Ils remontèrent une partie de leur bœuf qu'ils réunirent à un morceau de jambon, mais le tout n'eût pas fait une bouchée pour chacun d'eux.—Ajoutez un tonneau qui renfermait encore huit gallons de rum.
[56] Le gallon contient près d'un litre.
[57] Muid florentin, fiasco.
48. Les autres barques, l'esquif et la pinasse, avaient été coulés dans le commencement du vent. La grande chaloupe n'en valait guère mieux, ayant pour voiles deux couvertures, et pour mât un aviron que par bonheur un petit mousse avait jeté sur l'avant du vaisseau. Deux barques seules n'auraient pu sauver la moitié de l'équipage, comment auraient-elles contenu assez de provisions?
49. On était au crépuscule; le jour sans soleil s'abaissait sur le gouffre des eaux. Semblable à un voile qui, s'il était détaché, ne découvrirait que le front d'un ennemi implacable, la nuit s'étendait autour d'eux et brunissait hideusement leurs pâles traits, et leurs yeux attachés sans espoir sur l'immensité profonde. Depuis douze jours la terreur était à leur côté, maintenant c'est la mort.
50. Quelques-uns avaient essayé de faire un radeau, sans en espérer beaucoup sur une mer aussi agitée. C'était une tentative dont on n'aurait pas manqué de rire si l'on avait pu concevoir alors d'autres éclats que ceux de gens qui s'étourdissent et ont une espèce de gaîté horrible et sauvage, moitié épileptique, moitié hystérique.—Il fallait un miracle pour les sauver.
51. À huit heures et demie, poutres, planches, poulaillers, tout, dans l'attente d'un accident, avait été distribué aux courageux matelots, pour les soutenir sur les vagues, et leur donner les moyens de lutter encore quoique assez inutilement: il n'y avait nulle autre lumière que celle de quelques étoiles dans le ciel, quand ils détachèrent les barques surchargées de monde. Le vaisseau se courba, fit un saut, et retombant la tête la première—s'engouffra.
52. C'est alors que de la mer au ciel retentit le terrible cri d'adieu; alors les timides hurlèrent et les braves conservèrent leur maintien tranquille. Plusieurs, en poussant d'affreux gémissemens, s'étaient déjà précipités dans les flots, avides de devancer l'instant de leur mort. Cependant, comme une bouche infernale, la mer restait entr'ouverte sur sa proie, et le vaisseau, en attirant encore après lui les vagues tournoyantes, ressemblait au lutteur acharné qui essaye d'étrangler son ennemi avant d'expirer lui-même.
53. D'abord, un cri universel s'était élevé, plus bruyant que le bruyant Océan, et semblable au fracas de la foudre répété par les échos. Tout ensuite rentra dans le silence, excepté le vent cruel et la mer impitoyable. Seulement par intervalles et au milieu d'un tourbillon convulsif, une voix solitaire retentissait encore; c'était le dernier cri d'un fort nageur à l'agonie.
54. Les barques, comme nous l'avons dit, étaient allées en avant, transportant plusieurs personnes de l'équipage. Mais leurs espérances n'étaient guère plus hautes qu'auparavant: le vent était trop violent pour leur laisser l'espoir de gagner quelque rivage; et d'ailleurs, bien que peu nombreux, ils l'étaient encore beaucoup trop. En se séparant du vaisseau on en comptait neuf dans le cutter et trente dans la chaloupe.
55. Tout le reste avait péri: environ deux cents ames avaient quitté leur corps; mais hélas! voici bien le pire. Quand l'Océan roule sur la dépouille des catholiques, il leur faut attendre des semaines avant qu'une messe vienne blanchir leurs taches purgatoriales; car, tant qu'on ignorera le nom précis du trépassé, on n'ira pas hasarder de l'argent à son intention: il en coûte trois francs pour faire dire une messe.
56. Juan était entré dans la grande chaloupe, et était même parvenu à placer Pédrillo. On eût alors dit qu'ils avaient changé de condition: Juan avait cet extérieur imposant que donne le courage, tandis que les yeux du pauvre Pédrillo s'apitoyaient sur le sort de celui auquel ils appartenaient. Battista (ou plus brièvement Tita) était mort en buvant un peu d'eau-de-vie.
57. Juan voulut sauver son autre valet, mais l'ivresse lui fut également funeste. Car Pedro était si bien hors de lui, qu'en croyant toucher le cutter, il mit le pied dans la mer, et resta de cette manière enseveli dans un tombeau d'eau et de vin. Quoiqu'il eût glissé près d'eux, les autres n'essayèrent pas de le remonter; la mer grossissait de minute en minute: et quant à la chaloupe, chacun songeait avant tout à s'y ménager une place.
58. Juan avait encore un petit vieux épagneul qui venait de son père Don José, et qu'il affectionnait comme vous pouvez croire; car on aime à s'arrêter sur de tels souvenirs.—Il jappait douloureusement sur le pont, sans doute parce qu'il prévoyait (les chiens ont un si bon nez) que le vaisseau allait couler à fond. Juan le prit, le jeta dans la barque et y sauta lui-même après lui.
59. Il plaça son argent comme il put sur sa personne et sur celle de Pédrillo, qui réellement ne s'y opposa pas, et ne pensait guère à parler ou à agir, tandis que chaque vague venait renouveler sa frayeur. Il croyait trouver un remède à tout, et en réembarquant son précepteur et son épagneul, il n'avait pas perdu l'espérance de leur sauver la vie.
60. La nuit fut orageuse, et le vent était si violent encore, que le bâtiment fut mis à l'abri entre les vagues. Pendant tout le tems que dura la brise ils n'osèrent pas quitter ce sillon, bien que la chaloupe fût trop chargée pour monter au sommet élevé des flots. Chaque vague s'élevait en boucle derrière eux, les inondait et les obligeait à balayer sans interruption[58]. Le pauvre petit cutter ne tarda pas à être submergé.
[58] So that themselves as well as hopes were damp'd. De sorte qu'eux-mêmes étaient submergés comme leurs espérances. Il y a ici un jeu de mot que nous n'avons pas essayé de traduire; il consiste dans le mot damp'd, qui se prend également pour mouillé et pour découragé.
61. Neuf ames partirent en même tems que lui: la grande chaloupe était encore à fleur d'eau, avec un aviron pour mât et deux couvertures cousues ensemble, remplaçant la voile fort mal à la vérité, tandis que chaque vague menaçait de les engloutir, et que le péril présent était plus grand que jamais. Cependant ils répandirent des larmes sur le sort de leurs compagnons noyés dans le cutter, et bien aussi sur celui des caisses de beurre et de biscuit.
62. Le soleil se leva rouge et enflammé, présage certain de la continuation du vent. Suivre le cours des flots jusqu'à ce qu'il se montrât plus beau, c'était pour le moment tout ce qu'ils avaient à faire. On servit toutefois quelques petites cuillerées de rum et de vin à chacun d'eux; car ils commençaient à perdre leurs forces. L'eau avait percé les sacs de pain moisi, et la plupart d'entre eux n'avaient conservé de leurs culottes que quelques lambeaux.
63. Ils étaient trente, contenus dans un espace qui leur permettait à peine de faire un pas ou le moindre mouvement. Ils adoucirent leur situation comme ils purent, moitié d'entre eux se levant quoique engourdis par l'humidité, les autres s'asseyant à leur place, et se relevant d'un moment à l'autre. C'est ainsi qu'ils parvenaient à se tenir tous dans la barque; tremblans comme dans le frisson d'une fièvre tierce, et sans autres vêtemens que la grande enveloppe des cieux.
64. Il est certain que le désir de la vie peut la prolonger. Les médecins en ont l'expérience, quand ils voient les patiens que ne tourmentent ni leurs femmes ni leurs amis, résister à des maladies mortelles. C'est qu'alors l'espoir leur reste, et que leur imagination ne réfléchit pas le couteau ni les ciseaux d'Atropos. Il n'y a que le désespoir de la guérison qui mette obstacle à la vieillesse, et qui donne aux misères de l'homme une rapidité alarmante[59].
[59] M. P. n'a pas rendu l'épithète sublime alarming; il l'a regardée comme oisive. En récompense il a inventé, dans cette strophe, la faux du trépas, les amis qui viennent assommer de leur douleur le malade; lesquels aiment mieux se flatter, etc.
65. Ceux qui possèdent des rentes viagères vivent, dit-on, plus long-tems que les autres.—Dieu sait pourquoi, sinon pour tourmenter leurs débiteurs.—Cela est même si vrai qu'il en est quelques-uns, j'en suis persuadé, qui ne meurent jamais. De tous les créanciers, le plus redoutable est un juif, et ces gens-là ne vous prêtent que sous de telles conditions. Ils m'ont avancé, dans ma jeunesse, une somme que je trouve fort insupportable de rembourser encore.
66. Il en est de même des hommes qui naviguent dans une barque à découvert; ils vivent par amour de la vie, supportant plus de maux qu'on ne pourrait le croire ou le penser, et résistant comme un rocher à tous les efforts de la tempête. La témérité a toujours été le partage du marin, depuis que l'arche de Noé s'est imaginé de voguer çà et là.—Elle devait contenir un équipage et un assortiment curieux[60], ainsi que l'Argo, premier vaisseau corsaire des Grecs.
[60] Voici la disposition toute simple de cette arche, comme on peut le lire dans une traduction d'Orose, du quinzième siècle.
«En ceste arche, dist Nostre Seigneur, tu feras six mansions; la celle d'en bas sera comme celle d'ung navire; au-dessus il aura ung sollier couvert, et sur le sollier seront cinq chambres. L'une servira pour mettre le mengier et viande de ceulx qui seront en l'arche; l'autre servira de chambre secrette pour faire ses nécessités. Des troys antres, qui seront ung peu plus hault, la celle du parmi sera où les hommes et les femmes feront leur résidence; en l'autre seront les bestes domestiques et privées, et en la tierce les bestes cruelles, indomables et sauvages.»
67. Mais l'homme est une créature carnivore; il lui faut de la nourriture, au moins une fois le jour. Il ne vit pas en suçant comme les bécasses; et comme les tigres et les requins, il a besoin de proie. Quoiqu'il puisse bien, tout en murmurant, se nourrir de végétaux dont sa construction anatomique lui permet l'usage, il trouvera toujours le bœuf, le veau et le mouton d'une digestion moins laborieuse.
68. Ainsi pensait notre troupe désolée. Le troisième jour, il survint un calme qui d'abord ranima leurs forces, et s'étendit comme un baume sur leur fatigue; ils s'endormirent, balancés comme les tortues sur l'azur de l'Océan; mais quand ils se réveillèrent, ils éprouvèrent une défaillance de cœur, et tombèrent sur leurs provisions avec voracité, au lieu de mettre tous leurs soins à les conserver.
69. On en prévoit aisément la conséquence.—Ils mangèrent tout ce qu'ils avaient; ils burent leur vin en dépit de toutes les remontrances, puis le lendemain de quoi se nourriront-ils, les insensés! Ils comptaient que le vent se lèverait et les conduirait à bord. Belles espérances sans doute; mais comme ils n'avaient plus qu'une rame, et si fragile encore, ils eussent fait plus sagement de conserver leurs provisions.
70. Le quatrième jour vint, mais non pas un souffle d'air. L'Océan dormait encore comme un enfant non sevré. Le cinquième jour trouva encore leur barque sur les flots; la mer, le ciel, tout était bleu, clair et serein.—Que faire avec une seule rame (je voudrais au moins qu'ils en eussent deux)? La rage de la faim se fit sentir: et en dépit de ses prières, Juan vit son chien tué et partagé pour satisfaire au présent appétit.
71. Le sixième jour, ils en mangèrent la peau; et Juan qui avait d'abord refusé sa part, parce que la bête morte venait de son père, Juan, ayant maintenant les dents d'un vautour, reçut comme une grande faveur, et non sans quelque remords, l'une des pattes de devant du pauvre animal. Il en donna la moitié à Pédrillo, que celui-ci dévora, en soupirant après le reste.
71. Le septième jour, pas de vent encore.—Le soleil ardent les suçait et les rôtissait. Immobiles sur la mer, on les eût pris pour des carcasses inanimées; ils n'espéraient que dans la brise, et la brise ne venait pas.—Ils se regardaient l'un l'autre d'un air sauvage.—Ils n'avaient plus d'eau, plus de vin, plus de nourriture.—Dans leurs regards avides (bien qu'ils ne parlent pas), vous concevez déjà les désirs de cannibale qu'ils éprouvent.
73. À la fin, l'un deux parla bas à son voisin, celui-ci parla bas à un autre, et le mot fit ainsi le tour de la barque. Bientôt il se convertit en un sourd murmure, puis en un son sinistre d'horreur et de désespoir: chacun, dans la pensée de son compagnon, découvrit celle qu'il avait réprimée jusqu'alors: ils parlèrent de sort pour viande et sang, et de qui mourrait pour repaître les autres.
74. Mais avant d'en venir là, ils se partagèrent pour ce jour quelques bonnets de peau, et ce qui leur restait de souliers; alors ils regardèrent autour d'eux, au désespoir, mais nul ne s'offrait en sacrifice. À la fin on roula, et on disposa des billets que ma muse ne peut voir sans frémir; car faute de papier et n'ayant rien de mieux, ils avaient arraché à Juan la lettre de Julia.
75. Les lots furent faits, inscrits, mêlés et distribués dans un horrible silence. Pendant qu'on les tirait, la faim qui, semblable au vautour de Prométhée, avait demandé cette abomination, se taisait elle-même. Nul n'y avait songé le premier, la nature seule les y avait entraînés, et il n'en était pas un qui fût sourd à sa voix.—Le sort tomba sur le malheureux précepteur de Juan.
76. Il demanda seulement qu'on le saignât pour le mettre à mort. Le chirurgien avait ses instrumens, il piqua Pédrillo, et sa respiration s'anéantit si suavement que vous auriez eu de la peine à déterminer quand il cessa de vivre. Il mourut en fidèle catholique, et comme la plupart des hommes, dans la religion qui l'avait vu naître. D'abord il colla ses lèvres sur un petit crucifix, puis il tendit la gorge et les bras.
77. À défaut d'autre profit, le chirurgien eut, pour salaire, le premier choix des morceaux. Mais comme il éprouvait alors une soif violente, il aima mieux boire une coupe du sang chaud qui jaillissait. Une partie du corps fut divisée, et une autre, telle que la cervelle et les entrailles, ayant été jetée à la mer, régala deux goulus qui escortaient la barque. Le reste du pauvre Pédrillo fut mangé par les gens de l'équipage.
78. Tous en mangèrent, à l'exception de trois ou quatre qui n'étaient pas si avides de chair humaine. Il faut y ajouter Juan, qui, ayant auparavant refusé sa part d'épagneul, ne ressentait pas à la vue de Pédrillo un appétit beaucoup plus vif. On ne devait pas s'attendre que dans la dernière détresse il pût jamais se joindre à eux pour dîner de son ancien maître et pasteur.
79. Il ne l'eût d'ailleurs pas fait impunément; car les suites de ce repas furent bien funestes. Ceux qui l'avaient fait avec le plus de voracité tombèrent dans un délire de rage.—Dieu! comme ils blasphémèrent; ils se roulèrent couverts d'écume et en proie aux plus étranges convulsions; ils avalèrent l'eau marine comme celle d'une fontaine limpide; ils pleurèrent, grincèrent les dents, hurlèrent, jurèrent, mugirent; enfin, avec un rire d'hyène ils expirèrent en désespérés.
80. Leur nombre fut bien aminci par cette affliction; et, quant à ceux qui restèrent, Dieu sait s'ils étaient gras! Quelques-uns, plus heureux que les autres, avaient perdu la mémoire; les autres pensaient à une nouvelle dissection, comme s'ils n'avaient pas été assez éprouvés par la mort affreuse de ceux qui avaient assouvi leur faim de la même manière.
81. Bientôt ils songèrent au contre-maître comme le plus gras d'entre eux: mais indépendamment de ce qu'il avait peu d'entraînement à cette destinée, il fit valoir quelques autres indispositions. La première c'est qu'il sortait de maladie: mais ce qui lui donna gain de cause, fut un léger présent que, par voie de souscription générale, lui avaient fait les dames de Cadix.
82. Il restait encore quelque chose du pauvre Pédrillo, on en usa avec discrétion.—Quelques-uns s'en effrayaient, d'autres imposaient silence à leur appétit, ou n'en prenaient qu'une bouchée de tems en tems. Il n'y eut que Juan qui ne cessa de s'en abstenir, et se mit à mâcher un morceau de bambou ou un peu de plomb. Enfin ils attrapèrent deux boobis[61] et un noddi[62], qui les décida à abandonner le corps mort.
[61] Le nom que M. A. P. a traduit par celui de butor est plutôt une espèce d'oiseau de tempête, ou de pétrel. Le butor se tient ordinairement près des étangs, et jamais sur les mers.
[62] Le noddi est un animal assez semblable à l'hirondelle de mer. «Nous avons, dit Buffon, adopté le nom de noddi (sot), qui se lit fréquemment dans les relations des voyageurs anglais, parce qu'il exprime l'étourderie ou l'assurance folle avec laquelle cet oiseau vient se poser sur les mâts et sur les vergues des navires, et même sur la main que les matelots lui tendent.»
(Hist. naturelle du Noddi.)
83. Au reste, si le sort de Pédrillo vous semble révoltant, souvenez-vous d'Ugolin qui se décide à manger le crâne de son grand ennemi, après avoir poliment terminé son récit[63]. Si dans l'enfer on dévore ses ennemis, on peut certainement, sans être beaucoup plus horrible que Dante, se nourrir en pleine mer de ses amis, quand le léger agrément d'un naufrage se fait trop attendre.
Quand' ebbe detto cio, con gli occhi torti
Riprese 'l teschio misero co' denti
Che furo all' osso come d' un can forti.
(Dante, Inferno, canto XXXIII.)
Lord Byron était trop pénétré de la lecture de Dante, son modèle, pour n'avoir pas mis quelque intention dans le mot qu'il emploie ici: politely (poliment). C'est qu'en effet Ugolin laisse entendre, plutôt qu'il n'exprime à la fin de son récit, le repas qu'il a fait de ses enfans.
Poscia piu che 'l dolor pote 'l digiuno.
84. Dans la même nuit, il tomba une ondée de pluie que leurs bouches attendaient comme la surface de la terre, quand la poussière de l'été en a desséché les crevasses. On ne sait pas ce que vaut une bonne eau, quand on n'en a pas senti la privation; il faut avoir été en Espagne ou en Turquie, s'être trouvé dans une chaloupe remplie d'affamés, ou bien avoir dans le désert entendu la sonnette des chameaux pour désirer sincèrement de rejoindre la vérité—dans un puits.
85. La pluie tombait par torrens, mais ils n'en étaient pas plus désaltérés, jusqu'au moment où ils trouvèrent un lambeau de toile dont ils se servirent comme d'un réservoir spongieux, et qu'ils tordirent quand ils le crurent suffisamment humecté. Un fossoyeur altéré aurait préféré à leur courte boisson un pot rempli de porter, mais pour eux, ils ne croyaient pas avoir jamais auparavant senti la volupté de boire.
86. Leurs lèvres avides et rougies de crevasses s'attachaient au linge qu'ils suçaient comme s'il eût été inondé de nectar. Leurs gosiers étaient des fours, et leurs langues enflées étaient noires comme celle du riche de l'enfer qui vainement implorait du mendiant la faveur d'une goutte de rosée, comparable alors pour lui à toutes les joies du ciel[64].—Si cela est vrai, quelques chrétiens peuvent trouver des consolations dans leur foi.
[64] «Le riche, en criant, disait: «Père Abraham, envoie Lazare pour qu'il trempe le bout de son doigt dans l'eau, afin qu'il en rafraîchisse ma langue, car je suis crucifié dans cette flamme.» Et Abraham lui dit: «Mon fils, souviens-toi que tu as reçu les biens pendant ta vie, et de même Lazare les maux. Maintenant celui-ci est consolé, et toi tu es tourmenté.»
(Luc, ch. XVI.)
87. Dans cette déplorable troupe il y avait deux pères et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le père, qui dit en jetant les yeux sur lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite.» Et sans une larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit contre sa destinée, avec une patiente tranquillité d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il souriait, pour alléger le poids des mortelles pensées, qui oppressaient d'autant plus le cœur de son père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de l'enfant déjà demi-voilés d'une membrane épaisse vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante.—Ce fut en vain.
90. L'enfant mourut.—Le père demeura long-tems attaché sur son corps: mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne donnant plus d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.
91. Maintenant un arc-en-ciel perçant les nuages diaphanes vint mesurer la sombre mer, et poser sa base lumineuse sur la mobilité des flots. Tout dans le cercle qu'il embrassait contrastait, par sa clarté, avec le reste de l'étendue; mais sa vaste lumière s'élargit bientôt, et devint ondoyante comme une bannière déployée, puis elle prit la forme d'un arc tendu, et finit par disparaître aux yeux de nos pauvres naufragés.
92. Il changeait ainsi naturellement. Ce fils aérien de l'onde et du soleil, véritable caméléon céleste, naît dans la pourpre, est bercé dans le vermillon, baptisé dans l'or liquide et emmailloté dans une enveloppe obscure. Il brille comme le croissant sur les pavillons turcs, et réunit toutes les couleurs en une seule, précisément comme un œil noirci dans une lutte (car on est obligé quelquefois de boxer sans masque).
93. Nos marins naufragés le prirent pour un bon présage.—Autant vaut le croire ainsi, maintenant comme alors; cette vieille habitude des Grecs et des Romains peut être d'un grand service quand les gens sont découragés. Et certes nul n'avait plus qu'eux besoin d'un antidote contre le désespoir. Cet arc-en-ciel parut donc à leurs yeux comme l'espérance,—et, pour tout dire, un céleste kaléidoscope[65].
[65] Καλου ειδεος σκοπη, qu'on peut traduire: beau point de vue.
94. Au même instant un bel oiseau blanc, à la patte large et assez semblable à la colombe pour la forme et le plumage, s'offrit à leurs yeux (sans doute il s'était égaré dans sa course); il essaya de se percher sur la chaloupe, bien qu'il eût vu et entendu ceux qui étaient dedans. Dans cette intention il alla, vint et voltigea autour d'eux jusqu'à la nuit tombante.—Cela leur parut d'un plus heureux présage encore.
95. Mais ici je suis forcé de remarquer que bien en prit à cet oiseau de promesse de ne pas se percher, car la pointe de notre chaloupe délabrée n'était pas aussi sûre pour lui que celle d'une église: quand c'eût été la colombe de l'arche de Noé, revenant de son heureux voyage, ils l'auraient volontiers dévorée, elle et sa branche d'olivier.
96. Avec le crépuscule reparut le vent, mais sans violence. Les étoiles brillaient, et la barque faisait du chemin. Mais ils étaient tellement anéantis qu'ils ne savaient en quel état, ni comment ils vivaient encore. Quelques-uns s'imaginaient voir la terre. «Non, disaient les autres.» Les bancs de vapeurs les mettaient dans un doute continuel.—Les uns juraient avoir entendu des brisans, d'autres une détonnation, et tous enfin tombèrent dans cette dernière erreur.
97. Au matin, le vent venait de cesser quand celui qui était de garde se retourna et jura que, si ce n'était pas la terre qui se levait avec les rayons du soleil, il voulait ne plus revoir de terre de sa vie. Les autres frottèrent leurs yeux, aperçurent une baie ou quelque chose de semblable, et se disposèrent à avancer vers le rivage. C'en était un en effet, et par degrés il parut distinct, élevé et palpable à la vue.
98. Alors quelques-uns fondirent en larmes; d'autres, regardant stupidement, ne pouvaient pas encore séparer leurs espérances de leurs craintes et semblaient n'avoir rien vu de nouveau. Un autre priait (la première fois depuis longues années), et trois autres étaient tranquilles au fond de la barque. On les remua par la main et par la tête afin de les éveiller, mais on les trouva morts.
99. La veille ils avaient aperçu une tortue, de l'espèce des becs-à-faucon[66], endormie sur les eaux, et en avançant doucement ils s'en étaient emparés. Elle leur sauva une journée de vie, et nourrit encore mieux leurs esprits en leur inspirant un nouveau courage. Dans un si grand péril ils ne croyaient pas que le hasard seul leur envoyât ce moyen de salut.
[66] Hawks-bill; c'est celle que Buffon et tous les naturalistes français désignent sous le nom de caret. M. A. P. traduit toujours turtle, de quelque espèce qu'elle soit, par tourterelle.
100. La terre leur offrait une côte élevée et rocailleuse, et les montagnes grandissaient à mesure qu'entraînés par un courant ils s'avançaient vers elles. Ils se perdaient dans une infinité de conjectures; car telle avait été l'inconstance des vents qui les avaient ballottés qu'ils ne pouvaient décider dans quelle partie de la terre ils se trouvaient. Les uns croyaient voir le mont Etna, d'autres les montagnes de Candie, de Chypre, de Rhodes, ou bien quelques autres îles.
101. Cependant le courant et une brise naissante poussaient directement vers ce rivage salutaire ces figures pâles et décharnées comme des spectres de la barque de Caron. Leur vivante cargaison était maintenant réduite à quatre individus; plus, trois morts que leurs efforts réunis n'avaient pu jeter à la mer avec les autres. Les deux goulus les suivaient toujours, et faisaient parfois jaillir l'écume des flots sur leur visage.
102. La famine, le désespoir, le froid, la soif et la chaleur les avaient tour à tour retournés et maigris au point qu'une mère au milieu de ces squelettes n'aurait pu reconnaître son fils. Glacés par la nuit, grillés par le jour, ils expirèrent l'un après l'autre jusqu'à ce qu'ils fussent réduits à ce petit nombre. Mais il faut accuser avant tout l'espèce de suicide qu'ils commirent en nettoyant Pédrillo dans de l'eau salée.
103. Comme ils approchaient de la terre, dont l'aspect leur semblait inégal, ils sentirent la fraîcheur de la verdure naissante qui se balançait dans les forêts élevées, et tempérait l'ardeur de l'air. C'était pour leurs yeux fatigués une espèce d'écran qui leur cachait les vagues étincelantes et les cieux si clairs et ardens.—Ils trouvaient délicieux tout ce qui pouvait les distraire du vaste, effroyable et éternel abîme de l'Océan.
104. Le rivage se montrait aride, inhabité et pressé de vagues redoutables; mais ils étaient devenus fous de la terre, et ils pressèrent leur course, en dépit des brisans qui mugissaient justement devant eux. Bientôt même un rescif leur présenta sa tête entourée d'une écume bouillonnante; n'apercevant pas de direction plus commode pour gagner terre, ils avancèrent encore et la barque fut submergée.
105. Mais Juan avait l'habitude de baigner ses jeunes membres dans les eaux natales du Guadalquivir; il avait même souvent mis à profit le talent de nager qu'il avait acquis dans ce beau fleuve. Vous auriez difficilement trouvé un meilleur nageur, et peut-être aurait-il pu passer l'Hellespont comme une fois (ce qui nous rendit assez fiers) Léandre, M. Ekenhead et moi, l'avons fait[67].
[67] Voyez la Vie de Lord Byron.
106. Ainsi, tout faible et tout maigre qu'il était, il souleva ses jeunes membres et tenta de suivre la vague rapide pour gagner avant la nuit la plage aride qui s'élevait devant lui. Le plus grand danger pour lui venait d'un goulu qui saisit par la jambe un de ses compagnons. Quant aux deux autres, ils ne savaient pas nager. Lui donc fut le seul qui atteignit au rivage.
107. Il n'y serait pourtant pas arrivé sans la rame qui, pour son bonheur, se détacha et vint toucher sa main, justement quand ses faibles bras étaient épuisés et que la mer allait l'engloutir. Il s'y cramponna; les vagues battirent avec violence, et à force de nager, plonger et reparaître, il vint enfin rouler sur la plage, presque sans vie.
108. C'est là que, sans pouvoir respirer, il enfonça dans le sable ses ongles aigus, de crainte qu'en revenant la vague furieuse à laquelle il venait d'arracher sa proie ne le rejetât dans son insatiable sépulcre. Il demeura tout de son long où il avait été déposé, à l'entrée d'une caverne creusée dans le roc, conservant justement assez de vie pour sentir son malheur, et apercevoir qu'il s'était peut-être vainement sauvé.
109. Après un effort lent et douloureux, il se leva, mais il retomba aussitôt sur son genou ensanglanté et sur sa main chancelante. Il jeta alors les yeux autour de lui pour reconnaître ceux avec lesquels il avait voyagé; mais nul ne s'offrit pour partager ses peines, à l'exception d'un seul, c'était le cadavre de l'un des trois affamés, morts deux jours auparavant, qui trouvait maintenant une tombe sur un rivage stérile et inconnu.
110. Tout en levant ainsi les yeux, sa faible tête s'égara et le fit retomber; le sable parut tourner autour de lui, il s'évanouit. Étendu sur le côté, sa main alongée reposait dégouttante de sang sur la rame (leur mât de secours), et comme un lis séparé de sa tige, ses formes sveltes et ses pâles traits conservaient encore autant de beauté qu'en eut jamais figure terrestre.
111. Il ne sut pas combien de tems dura cet état de faiblesse; son cœur glacé, ses sensations anéanties, l'emportaient loin de la terre: le tems n'avait plus de jours et de nuits pour lui. Il ne connut même le terme de cet évanouissement qu'à l'instant où il éprouva de la peine dans le pouls et dans les membres, et qu'il entendit ses veines palpiter avec force; car, bien que vaincue, la mort luttait encore en s'éloignant.
112. Il ouvrait les yeux et les refermait sans avoir rien vu. Tout lui semblait douteux et confus. Il imaginait être encore dans la barque, sortir d'un léger sommeil, et alors son désespoir le reprenait: il appelait la mort dans laquelle il venait de reposer. Enfin, il revint un peu à lui, et ses faibles yeux crurent entrevoir une charmante figure de femme de dix-sept ans.
113. Elle était penchée sur lui, et sa petite bouche paraissait chercher dans la sienne s'il respirait encore. À force de le toucher, la douce chaleur de ses mains ranima ses sens dociles; elle mouilla ses tempes glacées, afin d'inviter le pouls à circuler plus aisément: enfin ses soins inquiets obtinrent leur récompense, et un soupir de Juan répondit à son tact délicieux.
114. Alors elle lui donna une liqueur cordiale, et enveloppa dans un manteau ses membres presque nus. Son beau bras souleva la tête languissante du jeune naufragé dont elle appuya le pâle front sur ses joues si belles, si fraîches, si transparentes! Puis elle tordit ses cheveux dont la tempête avait humecté les boucles, épiant toujours avec inquiétude chaque mouvement que faisait le malade en poussant un soupir—en même tems qu'elle.
115. La caverne fut l'endroit où le déposèrent cette aimable fille et sa suivante;—jeune aussi, bien que son aînée, d'une figure moins grave et de traits moins délicats.—Ensuite elles se mirent à allumer du feu, et quand le rocher que le soleil n'avait jamais visité fut éclairé de flammes, la demoiselle, ou la dame, laissa distinguer l'élégance de ses formes et la perfection de sa beauté.
116. Son front était orné de lames d'or qui brillaient sur ses bruns cheveux, ses cheveux dont les ondes, roulées sur son dos en tresses, descendaient presque jusqu'à ses pieds, en dépit de l'élévation remarquable de sa taille. Il y avait en elle je ne sais quoi d'impérieux qui pouvait la faire prendre pour une lady de cette île.
117. Ses cheveux, ai-je dit, étaient d'un brun foncé. Mais ses yeux étaient noirs comme la mort, et ses longs cils étaient de la même couleur. Il y a dans ces paupières, quand elles sont baissées, une puissance d'attraction inévitable. Le trait le plus rapide n'a pas la force d'un regard subit, quand il jaillit de ces franges d'ébène. C'est comme le serpent qui tout d'un coup se déroule, s'étend et déploie sa force et son venin.
118. Son front était blanc et petit, et les pures nuances de ses joues se fondaient entre elles comme les roses du crépuscule avec le soleil couchant. Sa lèvre supérieure était petite.—Lèvres charmantes! Je soupire en me rappelant que j'en ai vu de semblables; elles eussent pu servir de modèle à un statuaire (race d'imposteurs après tout; j'ai vu un grand nombre de femmes réelles qui surpassaient bien la beauté de toutes leurs absurdes pierres idéales).
119. Je veux bien vous dire pourquoi je parle ainsi, car il est juste de ne pas railler sans cause plausible: il existe une dame irlandaise dont je n'ai jamais vu reproduire le buste tel qu'il était, en dépit de tous les essais qu'on en avait fait; et si jamais elle doit subir les coups du tems et de la nature, ils détruiront le type d'une figure que l'imagination de l'homme n'a jamais devancée, et que les ciseaux mortels n'auront pu atteindre.
120. Telle était encore la dame de la grotte. Son costume, bien différent de celui des Espagnoles, était plus simple et de couleurs moins sévères. Car, vous le savez, les dames espagnoles ne portent jamais hors de chez elles des robes brillantes; et pourtant quand la basquina et la mantilla flottent autour d'elles (puissent-elles ne jamais les quitter!), cet habillement inspire en même tems quelque chose de folâtre et de mystique.
121. Mais il n'en était pas ainsi de notre demoiselle. Sa robe du plus beau tissu, était de couleurs variées, et ses cheveux qui tombaient négligemment en boucles sur son visage étaient semés de nœuds d'or et de pierreries. Sa ceinture était étincelante; la plus rare dentelle embellissait son voile, et les plus riches diamans jaillissaient de ses charmantes petites mains. Mais ce qui vous paraîtra sans doute choquant, c'est que ses jolis pieds de neige étaient, sans bas, posés dans des pantoufles.
122. L'autre femme avait un costume de la même forme, quoique moins riche; les ornemens en étaient plus simples, ses cheveux n'étaient semés que de nœuds d'argent, destinés à lui servir de dot, et son voile de la même longueur était beaucoup moins beau. Son maintien, quoique assuré, avait quelque chose de plus humble; ses cheveux plus épais étaient moins longs, et ses yeux également noirs étaient plus sémillans et plus petits.
123. Ces deux créatures prodiguaient à Juan leurs soins, et le réconfortaient de nourriture, d'habits, et de ces douces attentions que les femmes seules (je dois l'avouer) devinent bien et savent varier sous mille formes délicates. Elles lui présentèrent une assiette de bouillon, excellent comestible dont parlent rarement les poètes, mais le meilleur qu'on ait inventé depuis le festin que l'Achille d'Homère prépara pour ses hôtes[68].
[68] «Sur le feu ardent, Patrocle place trois échines de porc, de mouton et de chèvre, dans un vase d'airain tenu par Automédon. Achille préside à la fête; c'est lui qui fait les parts et les divise avec adresse.»
(Iliade, ch. IX.)
124. Pour que vous n'alliez pas voir dans notre couple féminin des princesses déguisées, je vous dirai ce qu'elles étaient. Je hais d'ailleurs tout mystère, et tous ces coups de trape si chers à vos poètes modernes. Ces jeunes filles étaient donc réellement ce que vous auriez deviné en les voyant, une dame et sa suivante: seulement la première était fille d'un vieillard qui passait sa vie en pleine mer.
125. Dans sa jeunesse il avait été pêcheur, et même il n'avait pas absolument renoncé à la pêche; mais ses courses sur mer le portaient à s'occuper d'autres spéculations, non pas peut-être aussi recommandables. Un peu de contrebande, quelque piraterie lui assuraient maintenant, sur un million de piastres, les droits de plusieurs possesseurs précédens.
126. C'était donc un pêcheur,—mais un pêcheur d'hommes, à l'exemple de Pierre l'apôtre.—Il allait de tems en tems à la pêche des vaisseaux marchands égarés, et quelquefois il en prenait autant qu'il voulait. Il confisquait la cargaison, ne négligeait rien de ce qu'il espérait débiter dans le marché aux esclaves, et souvent étalait de beaux morceaux dans ce bazar turc, auquel rien n'empêche de s'adonner en pleine sécurité.
127. Il était né Grec; et sur son île déserte (l'une des plus petites Cyclades) il avait élevé, à l'aide de ses rapines, une fort belle maison, dans laquelle il vivait extrêmement heureux. Le ciel pourrait dire combien d'or il avait volé, combien de sang il avait répandu, car c'était, s'il vous plaît, un triste et vieux bonhomme; mais ce que je sais, c'est que sa maison était spacieuse et ornée de ciselures, de peintures et de dorures dans le goût des barbares.
128. Il avait une fille unique appelée Haidée, la plus riche héritière des îles orientales, et, de plus, d'une si rare beauté que son douaire n'était rien auprès de son sourire. Elle ne touchait pas encore à sa vingtième année, et elle était élevée comme une charmante plante, dans la maison de son père: de tems en tems elle éconduisait des amans, précisément pour rester libre d'en accepter plus tard un plus aimable.
129. Ce jour-là, elle se promenait au soleil couchant sur le rivage et au bas des rochers, lorsqu'elle aperçut,—non pas mort, mais bien près de l'être,—l'insensible Don Juan, affamé et à demi noyé. Comme il était nu, vous sentez qu'elle dut être choquée; mais enfin elle se crut obligée par humanité, et autant qu'il dépendait d'elle, de secourir un étranger qui expirait dans une si blanche peau.
130. Mais le conduire dans la maison de son père, ce n'était pas exactement le meilleur moyen de le sauver: c'était plutôt mettre la souris dans les griffes du chat, ou jeter dans la tombe des hommes tremblans de peur; car le vieux bonhomme avait tant de νους[69] et si peu de ressemblance avec les braves voleurs arabes, qu'il eût d'abord secourablement réconforté l'étranger, mais aussitôt sa guérison il l'eût exposé en vente.
[69] Νους, νους, prudence, sagesse, jugement.
131. Elle aima donc mieux, aidée des conseils de sa suivante (une jeune fille a toujours confiance dans sa suivante), le placer dans la grotte pour qu'il s'y reposât. Quand il ouvrit enfin ses yeux noirs, leur charité devint plus vive, et elle prit même assez d'intensité pour entr'ouvrir les portes du firmament.—(C'est le droit de péage qu'on demande en ce lieu, suivant saint Paul.)
132. Elles firent un feu, mais un feu alimenté par les premiers objets qu'elles trouvèrent sur le rivage. C'étaient quelques planches brisées, des avirons qu'au toucher l'on aurait volontiers pris pour de l'amadou, tant ils étaient là depuis long-tems; il y avait un mât qu'elles trouvèrent réduit à la grosseur d'une béquille: mais, grâce à Dieu! les naufrages étaient tellement fréquens en cet endroit, qu'on y pouvait trouver de quoi entretenir vingt feux.
133. Juan était sur un lit de fourrure et dans une pelisse, car Haidée avait ôté ses zibelines pour disposer sa couche, et même, pour qu'il se trouvât mieux et fût à l'abri du froid en se réveillant, elles lui laissèrent toutes deux une jupe, et se promirent bien de revenir au point du jour avec un plat d'œufs, du café, du poisson et du pain, pour son déjeuner.
134. C'est ainsi qu'elles le laissèrent reposer tranquillement. Juan dormit comme une souche, ou plutôt comme les morts, qui dorment pour jamais, ou peut-être (Dieu le sait) pour le moment présent. Son cerveau calmé ne reçut aucune impression de ses premiers malheurs; il fut délivré de ces rêves maudits qui nous rappellent, sous un aspect sinistre, nos premières années, jusqu'à ce que l'œil troublé se rouvre humecté de pleurs.
135. Le jeune Juan dormit donc sans rêver;—mais la jeune fille qui avait disposé ses coussins ne put se tenir, en quittant la grotte, de jeter sur lui un dernier regard. Un instant elle s'arrêta, puis revint sur ses pas, croyant qu'il l'avait rappelée. Juan était assoupi; cependant elle pensa, ou du moins elle dit (le cœur échappe comme la langue ou la plume), que Juan avait prononcé son nom.—Elle oubliait que Juan ne le connaissait pas encore.
136. Rêveuse, elle regagna la maison de son père, en recommandant le silence le plus absolu à Zoé qui, d'une ou de deux années plus sage, devinait mieux qu'elle ses véritables sentimens. Un ou deux ans forment un siècle quand on sait les employer, et Zoé les avait passés, comme la plupart des femmes, à acquérir toutes ces utiles connaissances que l'on reçoit dans le bon vieux collége de la nature.
137. Le matin reparut, et trouva Juan dormant encore dans la grotte, sans que rien eût troublé son repos. Le murmure d'une source voisine, et les rayons naissans d'un soleil retenu à l'extérieur, ne le fatiguaient pas; il put sommeiller à son aise. Il faut avouer qu'il en avait bien besoin, car nul n'avait été plus exposé; ses souffrances étaient comparables à celles qu'on trouve dans la narration de mon grand-père[70].
[70] Le commodore John Byron, qui accompagna Georges Anson dans son voyage autour du monde, et fit naufrage au nord du détroit de Magellan. Le récit qu'il a fait de ce naufrage est populaire en Angleterre; mais, n'en déplaise à son petit-fils, celui de Don Juan est encore plus effroyable et plus touchant.
138. Il n'en était pas ainsi d'Haidée: elle s'agitait péniblement, tombait de son lit; puis, s'éveillant en sursaut, elle se retournait, rêvait de mille infortunés qu'elle venait à rencontrer, et de beaux corps étendus sans vie sur le rivage. Elle éveilla sa suivante de si bonne heure, que celle-ci ne put s'empêcher de murmurer: elle appela les vieux esclaves de son père, qui répondirent par des jurons en grec, en turc, en arménien,—et qui ne concevaient rien à semblable fantaisie.
139. Mais elle se leva, et les fit tous lever en leur alléguant le soleil qui embellit tant les cieux quand il se lève, ou qu'il se couche. Réellement il est beau de voir s'élancer le brillant Phébus, quand la rosée humecte encore les montagnes, quand les oiseaux se réveillent avec lui, et quand la nuit est rejetée comme un vêtement de deuil porté pour un mari, ou quelqu'autre brute.
140. Je le répète, il n'y a rien de beau comme l'aspect du soleil; j'ai souvent assisté à son lever, et dernièrement encore, pour ne pas le manquer, je suis resté debout toute la nuit; ce qui, si l'on en croit les médecins, avance beaucoup nos jours. Voulez-vous donc conserver en bon état votre santé et votre bourse? levez-vous à la pointe du jour, et quand on ensevelira vos quatre-vingts ans, faites graver sur votre monument, que vous vous leviez à quatre heures.
141. Haidée put donc contempler le matin face à face; la sienne était la plus fraîche, et pourtant une émotion fébrile la colorait, et faisait jaillir de son cœur sur ses joues un large sillon de pourpre. C'est ainsi qu'un torrent descendant des Alpes gonfle quelques rivières, puis s'étend en cercle et prend la forme d'un lac; c'est ainsi que la mer Rouge..., mais cette mer—n'est pas rouge.
142. La vierge de l'île descendit sur le rivage et dirigea vers la grotte sa course vive et légère. Le soleil souriait en l'entourant de ses naissantes flammes, et la jeune Aurore, la prenant pour une sœur, humectait ses lèvres de rosée. Vous-même, en les voyant toutes deux, auriez commis la même erreur; mais la jeune mortelle, aussi belle, aussi fraîche, avait sur l'Aurore l'avantage de n'être pas uniquement aérienne.
143. Quand elle eut rapidement, quoique avec timidité, pénétré dans la grotte, elle vit Juan dormant aussi tranquillement qu'un enfant. Elle s'arrêta comme frappée de respect (car le sommeil inspire la vénération), puis s'avança sur la pointe des pieds et le couvrit plus chaudement, afin que l'air trop vif ne pénétrât pas ses veines. Alors elle se tint suspendue au-dessus de ses lèvres, recueillant avec délices sa respiration insensible.
144. On l'eût prise pour un ange incliné sur un mourant qui vient de remplir ses derniers devoirs: le jeune naufragé, environné d'un air calme et paisible, demeurait toujours assoupi. Zoé cependant faisait frire quelques œufs, jugeant bien après tout que le jeune couple finirait par songer à déjeuner, et pour prévenir leurs désirs, elle sortit les provisions de la corbeille qui les contenait.
145. Elle savait que les sentimens les plus purs ne peuvent suppléer à la nourriture, et qu'un jeune homme naufragé devait avoir besoin de manger. D'ailleurs, moins passionnée, elle bâillait un peu et se sentait déjà refroidie par le voisinage de la mer. Elle fit donc cuire aussitôt le déjeuner. Je ne dirai pas qu'elle disposa du thé, mais du moins il s'y trouva des œufs, des fruits, du café, du poisson, du miel et du pain, ajoutez-y le vin de Scio,—et le tout par amour, sans aucune rétribution.
146. Une fois les œufs cuits et le café préparé, Zoé eût bien voulu réveiller Juan; mais Haidée la retint de sa petite main empressée, et, sans dire une parole, lui mit un doigt sur les lèvres, ce que sans doute entendit fort bien Zoé. Le premier déjeuner étant perdu, il fallut en préparer un nouveau, puisque sa maîtresse ne lui permettait pas de secouer celui qui semblait ne jamais vouloir se réveiller.
147. Juan ne remuait pas: une rougeur étique glissait sur ses joues comme les derniers feux du jour sur la neige d'une montagne lointaine. Son front conservait encore l'empreinte de la souffrance; les veines bleuâtres en étaient brunies et presque disparues, les boucles de ses noirs cheveux étaient encore surchargées d'une écume épaisse qui se confondait avec les vapeurs émanées des pierres de la grotte.
148. Elle restait à contempler Juan dans cette position, paisible comme le poupon sur le sein de sa mère; humecté comme le saule non agité par le vent; assoupi comme l'Océan dans un tems de calme; beau comme le nœud de roses d'une couronne; doux comme le cygne nouveau né dans son nid; enfin réellement joli garçon, quoique la souffrance eût un peu jauni ses traits.
149. Il s'éveilla, ouvrit les yeux, et les eût encore volontiers refermés: mais ils s'arrêtèrent sur une charmante figure, et ne purent une seconde fois s'appesantir. Un sommeil plus long lui eût fait un plus long bien, mais jamais figure de femme ne fut créée en vain pour Juan. Même quand il priait, il ne manquait pas de passer les saints vieux et les martyrs barbus, pour arriver aux doux portraits de la Vierge Marie.
150. Il se leva sur son coude et regarda la dame sur les joues de laquelle il vit la pâleur lutter avec la pourpre quand elle essaya de prononcer quelques mots. Ses yeux étaient éloquens: mais ses paroles furent embarrassantes; elle s'exprimait pourtant en bon grec moderne, avec un doux et lent accent ionien, et elle se contentait de lui dire qu'il était bien faible, qu'il devait se taire et prendre quelque nourriture.
151. Juan ne comprenait pas un mot, puisqu'il n'était pas Grec; mais il avait de l'oreille, et la voix de la jeune fille était le chant d'un oiseau; si tendre, si douce, si délicate et si pure que jamais l'on n'entendit de plus belle, de plus simple musique. C'était une de ces voix qui arrachent des larmes sans qu'on en devine la cause;—un de ces accens d'où la mélodie semble descendre comme d'un trône.
152. Juan ouvrait de grands yeux; semblable à celui qu'éveille le son d'un orgue lointain, et qui croit rêver encore jusqu'au moment où le charme est rompu par la voix d'une sentinelle, ou quelqu'autre objet réel, ou bien encore par les pas maudits d'un valet matinal. Ce dernier bruit est vraiment insupportable, du moins pour moi qui me couche volontiers le matin.—Je trouve que la nuit relève autant l'éclat des dames que celui des astres.
153. C'est encore ainsi que Juan fut tiré de sa rêverie ou bien de son sommeil, par le sentiment d'un furieux appétit. La fumée de la cuisine de Zoé pénétra sans doute ses sens, et la vue de la flamme qu'elle entretenait en surveillant à genoux les plats, l'arracha de sa léthargie et lui donna un violent désir de prendre quelque nourriture; surtout un beefsteak.
154. Mais le beefsteak est une chose rare dans ces îles dépourvues de bœufs. On peut y manger facilement du bouc, du chevreau, du mouton; quand un jour de fête vient à luire pour eux, ils savent bien mettre un gigot à leurs broches barbares, mais cela n'arrive que rarement et dans certains lieux, une partie de ces îles n'offrant que des rochers inhabités. Pour les autres elles sont belles et fertiles, et l'une des plus riches, quoique des moins étendues, était celle dans laquelle Juan se trouvait.
155. J'ai dit que le bœuf y était rare, et je ne puis m'empêcher de croire que la vieille fable du Minotaure—à l'occasion de laquelle nos moralistes modernes, sagement discrets, taxent de mauvais goût une certaine princesse parce qu'elle choisit, pour se masquer, le déguisement d'une génisse[71],—nous apprend simplement (si l'on écarte le voile allégorique) que Pasiphaé, pour doubler le courage des Crétois, favorisa la propagation des bestiaux.
Quæ torvum ligno decepit adultera taurum,
Dissortemque utero fetum tulit.
(Ovide, liv. VIII.)
Mais les diffamateurs de la vertu de Pasiphaé se gardent bien de parler des torts de son mari. Cependant l'indulgent Ovide dit aussi de lui:
Jamjam Pasiphaën non est mirabile taurum
Præposuisse tibi: tu plus feritatis habebas.
156. Car nous savons tous que les Anglais se nourrissent de bœuf;—quant à la bière, j'en dirai peu de chose, parce que c'est simplement une liqueur, et qu'ayant peu de rapport avec mon sujet, elle n'a que faire ici. Ils aiment encore la guerre, nous ne l'ignorons pas;—plaisir qui, comme tous les plaisirs,—est un peu cher. Tels étaient les Crétois,—d'où je conclus que le bœuf et les combats sont tous deux dus à Pasiphaé.
157. Mais reprenons. Le débile Juan, en se soulevant sur son coude, aperçut, non sans en rendre grâces à Dieu, trois ou quatre objets avec lesquels il n'était plus familier depuis long-tems: car les derniers mets qu'il avait mangés étaient entièrement crus. Et comme il était encore rongé par le vautour de la faim, il se jeta sur tout ce qui lui fut offert avec l'avidité d'un prêtre, d'un goulu, d'un alderman ou d'un loup marin.
158. Il mangea et fut parfaitement servi. Haidée, qui avait pour lui les soins d'une mère, riait en voyant l'extrême appétit de celui qu'elle avait la veille trouvé presque mort; elle l'eût même laissé manger avec excès, sans Zoé qui, plus âgée qu'Haidée, savait (par tradition, car elle n'avait jamais ouvert un livre) que les hommes affamés ont besoin d'une grande retenue, et doivent être nourris de quelques cuillerées, s'ils ne veulent pas infailliblement crever.
159. Elle prit donc la liberté de faire entendre, et vu l'urgence, par ses gestes plutôt que par ses paroles, la nécessité d'arracher les plats au jeune homme qui avait déterminé sa maîtresse à sortir de son lit pour venir à cette heure sur le rivage.—Elle les ôta de sa portée, et lui refusa un morceau de plus, en disant qu'il avait mangé de quoi rendre un cheval malade.
160. Ensuite,—comme il était nu, à l'exception d'un caleçon à peine décent,—elles se mirent à l'ouvrage, jetèrent au feu ses précédentes guenilles, et à l'instant même lui donnèrent le costume d'un Turc ou d'un Grec,—sans pourtant trop le surcharger, et en omettant le turban, les pantoufles, la dague et les pistolets.—Sauf quelques points d'aiguille, il se trouva parfaitement habillé avec une chemise blanche et de larges hauts-de-chausses.
161. Alors la belle Haidée crut devoir faire usage de sa langue. Juan n'entendait rien, mais il paraissait si attentif que la jeune Grecque, n'étant pas interrompue, ne songeait pas à s'arrêter, et mettait toujours au contraire plus de vivacité dans les paroles qu'elle adressait à son protégé, à son ami. Enfin elle fit une pose pour reprendre haleine, et s'aperçut qu'il ne comprenait pas le romaïque.
162. Elle eut recours aux signes et à la pantomime; elle sourit, elle fit parler ses yeux; enfin elle lut les lignes de son charmant visage (le seul livre qu'elle pût comprendre), et la sympathie lui fit trouver éloquente cette expression qui met l'ame à découvert et présente dans un rapide regard une réponse satisfaisante. Un seul coup-d'œil lui disait un univers de paroles et de choses qu'elle ne manquait pas d'interpréter.
163. Bientôt, par le mouvement des doigts et des yeux, et à l'aide des paroles qu'il répétait après elle, Haidée lui donna une première leçon dans sa langue. Mais il étudiait moins les expressions que les yeux de son maître; et de même que les fervens disciples d'Uranie contemplent plus souvent les astres que leur livre, Juan apprenait mieux son alpha-beta dans les regards d'Haidée, qu'il ne l'eût fait dans aucune grammaire.
164. Il est doux d'être initié dans une langue étrangère par la bouche, par les yeux d'une femme.—J'entends quand tous deux sont jeunes, le disciple et le maître, ainsi que du moins j'en ai fait l'expérience. On sourit en répétant bien; quand on se trompe on sourit encore, et alors un serrement de main, peut-être même, un chaste baiser.—Le peu que je sais c'est ainsi que je l'ai appris.
165. C'est-à-dire quelques mots d'espagnol, de turc et de grec; d'italien pas un seul, n'ayant pu jusqu'ici trouver quelqu'un qui voulût me l'enseigner[72]. Je ne me vante guère de parler anglais, ayant surtout étudié cette langue dans les sermons de Barrow[73], de South[74], de Tillotson[75] et de Blair[76], que je relis encore chaque semaine, et qui forment la liste de leurs plus éloquens discoureurs en prose et en dévotion.—Vos poètes, je les hais, et je n'en ai jamais lu un seul.
[72] Lord Byron ne connaissait pas encore la belle comtesse Guiccioli.
[73] Barrow (Isaac), fameux théologien et mathématicien, maître de Newton, né en 1630, mort en 1677. Tillotson a donné une édition de ses œuvres théologiques, morales et poétiques, en trois volumes, qu'on connaît seulement en Angleterre.
[74] Les sermons du docteur South sont remarquables par une énergie qui les rapproche de ceux de notre Bourdaloue.
[75] Tillotson, archevêque de Cantorbéry, l'un des prélats et des écrivains ascétiques qui honorent le plus l'Angleterre. Ses sermons jouissent d'une grande réputation sous le rapport du style et des pensées. Ils ont été traduits en français.
[76] Hugues Blair, si connu, même en France, par ses sermons et son cours de littérature, né à Edimbourg, en 1718, mort en 1800.
166. Quant aux ladies, je n'en dirai rien. J'ai fait mes adieux au beau monde de la Grande-Bretagne, dans lequel j'ai bien eu (comme certains chiens ma curée[77]), peut-être comme d'autres hommes, ma passion;—mais de cela, comme du reste, je ne m'en souviens plus; tous les sots anglais que je pourrais toucher de ma verge, ennemis, amis, hommes, femmes, ne s'offrent plus à moi que comme des rêves du passé qui ne doivent pas revenir.
[77] Cette parenthèse est une citation.
167. Retournons à Don Juan. Il entendait des mots nouveaux et les répétait; mais il existe des sentimens universels comme le soleil, et auxquels son cœur et celui d'une religieuse étaient également incapables de résister. Il eut de l'amour comme vous en auriez pour une jeune bienfaitrice.—Elle en eut aussi, comme cela se voit fort souvent.
168. Et chaque jour, au lever du soleil,—trop tôt pour Juan qui aimait assez à dormir,—elle venait dans la grotte, mais seulement pour voir son oiseau reposer dans son nid; elle écartait doucement les boucles de ses cheveux, et, sans troubler son repos, elle respirait délicieusement sur ses joues et sur sa bouche, comme le vent du midi sur un lit de roses.
169. Et chaque matin donnait au teint de Juan plus de fraîcheur; chaque jour avançait sa convalescence. C'était pour le mieux, car la santé donne un grand charme à la figure humaine, et c'est l'aliment du véritable amour; la santé, l'oisiveté font sur la flamme des passions l'effet de l'huile et de la poudre. N'oublions pas quelques bonnes recettes qu'on peut apprendre de Cérès et de Bacchus, et sans lesquelles Vénus ne nous attaquerait pas long-tems.
170. Tandis que nous livrons notre cœur à Vénus (sans le cœur, l'amour, quoique toujours agréable, perd cependant de son prix), il est bon que Cérès nous présente un plat de vermicelle; car les amans, étant de chair et de sang, ont besoin d'être soutenus: pour Bacchus; il emplira de vin notre coupe, ou nous présentera quelque gelée succulente. L'amour compte encore parmi ses alimens les œufs et les huîtres, mais j'ignore quel est au ciel celui qui se charge de les envoyer;—c'est Neptune, Pan ou Jupiter peut-être.
171. Lorsque Juan se réveillait, il trouvait toujours devant lui quelques bonnes choses; un bain, un déjeuner et les plus beaux yeux qui firent jamais palpiter un jeune cœur; de plus ceux de la suivante, fort jolis dans leur genre: mais j'ai déjà parlé de tout cela,—et les répétitions sont ennuyeuses.—Eh bien, Juan, après s'être baigné dans la mer, revenait toujours fidèlement au café et à Haidée.
172. L'une avait tant d'innocence, l'une et l'autre tant de jeunesse, que le bain ne les faisait pas rougir. Juan, aux yeux d'Haidée, était l'un de ces êtres qu'elle voyait la nuit dans ses rêves depuis deux ans; une certaine chose destinée à être aimée, un objet fait pour la rendre heureuse et pour recevoir d'elle son bonheur; pour sentir la félicité il faut trouver à la partager, et les plaisirs sont nés jumeaux.
173. Il y avait tant de charme à le regarder, tant d'extension de vie à tout partager avec lui, à frémir sous son toucher, à le voir endormi, à le contempler à son réveil! Vivre toujours avec lui, c'est à quoi elle n'osait penser, mais l'idée d'une séparation la faisait frissonner: car c'était son bien, un océan de trésors tombé entre ses mains par l'effet d'un naufrage;—son premier amour, hélas! et son dernier.
174. Ainsi s'écoulait un mois, et la belle Haidée rendait chaque jour visite à son protégé. Elle usa de tant de sages précautions que personne ne l'avait découvert dans la grotte qu'il habitait. À la fin, les bâtimens du père mirent à la voile; non pas dans l'intention d'enlever quelque nouvelle Io, mais bien trois vaisseaux marchands, allant de Raguse à Scio.
175. Ainsi, Haidée se trouvait libre, car elle n'avait pas de mère, et son père étant en voyage, la laissait jouir de la liberté d'une femme mariée ou de telle femme qui peut sans obstacle aimer qui lui plaît. N'ayant pas même l'embarras d'un frère, elle était la plus libre de toutes celles qui jamais jetèrent les yeux sur une glace. J'entends ici parler des pays chrétiens, où les femmes du moins sont rarement mises en surveillance.
176. Elle prolongea ses visites et ses entretiens (ils étaient parvenus à s'entendre), et il en savait même assez pour proposer une promenade.—Il avait peu marché depuis le jour où, tel qu'une jeune fleur arrachée de sa tige, il avait été jeté sur la baie, mouillé et évanoui.—Ils se promenèrent dans l'après-midi, tandis que le soleil disparaissait, et que la lune s'élançait à l'extrémité opposée.
177. C'était une côte aride et rompue qui, d'un côté, offrait des montagnes escarpées, et de l'autre, un rivage couvert de sable et gardé comme par une armée, par des rochers et des bas-fonds; on apercevait çà et là quelques langues de terre dont l'aspect était moins redoutable pour les malheureux battus des tempêtes. Rarement cessaient de mugir les flots agités, si ce n'est dans la mortelle longueur des jours d'été, quand l'immense Océan devient aussi limpide que les eaux d'un lac.
178. La légère écume répandue sur la plage ne différait guère de la crême de votre champagne, quand elle déborde une pétillante rasade. Rosée du cœur, source des piquantes saillies! Combien il existe peu de choses préférables au bon vin! Laissons prêcher tant qu'on voudra, et cela, parce que nous nous soucions peu des sermons,—mais vivent le vin et les femmes, les plaisirs et la gaîté! à demain les avis et le soda-water.
179. L'homme, étant un animal raisonnable, doit s'appliquer à boire; car les plus beaux momens de la vie sont ceux de l'ivresse. La gloire, le raisin, l'amour et l'or, tels sont les fondemens des espérances de tous les hommes et de tous les peuples; sans leur sève, l'arbre étrange de la vie, souvent si fécond, serait au contraire aride et stérile. Mais revenons.—Buvez à votre aise, et quand vous vous réveillerez avec un mal de tête, vous verrez ce qu'il faudra faire.
180. Vous sonnerez votre valet, vous lui direz d'apporter sur-le-champ un peu de hock[78] et de soda-water, et vous sentirez un plaisir digne de Xerxès le grand roi. Ni le délicieux sorbet rafraîchi dans la glace, ni le premier jet d'un vin de dessert, ni le bourgogne avec son coloris vermeil, ne pourraient valoir après un long voyage, de l'ennui, de l'amour, ou une bataille, ce verre de hock et de soda-water.
[78] Hock, espèce de vin d'Allemagne.
181. La côte,—je crois que c'était la côte que je décrivais,—oui, c'était bien elle,—était alors aussi calme que les cieux; les sables—semblaient dormir, les vagues azurées étaient déroulées; tout enfin était arrêté, sauf le cri de l'oiseau de mer, les élans du dauphin, et le bruit de quelques flots légers qui, retenus par un roc ou un rescif, se rejetaient sur le rivage qu'ils mouillaient à peine.
182. Ils se promenaient donc maintenant à leur aise, attendu, comme je l'ai déjà dit, que le père était en course, et qu'ils n'avaient ni mère, ni frère, ni d'autre surveillante que Zoé. Celle-ci, tout en se tenant avec exactitude, dès la pointe du jour, auprès de sa maîtresse, croyait que tout son devoir se bornait à la servir, à lui présenter de l'eau tiède, à tresser sa longue chevelure, et à demander de tems en tems les robes qu'Haidée ne portait plus.
183. C'était l'heure de la fraîcheur; quand le globe rougi du soleil se perd derrière les montagnes azurées qu'on prendrait alors pour les bornes de la terre. La nature silencieuse, obscure et tranquille, formait un cercle retenu d'un côté par le lointain amphithéâtre des montagnes, et de l'autre par l'immensité calme et froide de l'Océan; le ciel était teint en rose, et de son sein, comme un œil étincelant, jaillissait une seule étoile.
184. C'est donc alors qu'ils se promenaient les mains l'une dans l'autre, au milieu des brillans cailloux et des coquillages dont le sable était parsemé. Ils pénétrèrent dans les vieux et sauvages enfoncemens creusés par les tempêtes, et qui semblaient dessinés en salles profondes, avec des voûtes et des cellules de spatz. Puis ils revinrent se reposer, et, les bras entrelacés, ils se laissèrent aller au charme profond qu'inspire le crépuscule.
185. Ils contemplaient le ciel dont les flottantes couleurs rosées semblaient former un vaste et brillant océan; ils abaissaient leurs yeux sur la mer limpide qui reproduisait dans son gouffre le large disque de la lune. Ils écoutaient murmurer les vagues et bruire les vents; puis ils virent que leurs yeux noirs se renvoyaient mutuellement une lumière brûlante;—alors leurs lèvres se rapprochèrent, et se collèrent en un baiser.
186. Un long, long baiser, baiser de jeunesse, d'amour et de beauté, qui semblait concentrer tous les rayons de leur existence dans un foyer allumé dans les cieux; baiser tel que ceux des premières années, lorsque le cœur, l'ame et les sens s'ébranlent de concert, que le sang est une lave, le pouls un feu, et chaque baiser un crève-cœur.—Quant à la vivacité des baisers, il faut, je pense, l'estimer d'après leur longueur.
187. Par longueur, j'entends la durée; les leurs durèrent Dieu sait combien!—Ils ne les comptèrent jamais, et s'ils l'avaient essayé, ils n'eussent pas donné à la somme de leurs sensations l'étendue d'une seconde. Ils n'avaient pas dit un mot, mais ils s'étaient sentis entraînés comme si leur ame et leurs lèvres se fussent mutuellement appelées: une fois réunies, elles se pressèrent comme font les abeilles;—leur cœur étant la fleur dont ils aspiraient le miel.
188. Ils étaient seuls, mais non pas comme ceux qui, renfermés dans leur chambre, croient jouir de la solitude. L'Océan silencieux, la voûte étoilée, les nuances du crépuscule qui se perdaient peu à peu, les sables immobiles, et les grottes humides formées autour d'eux, leur inspiraient le désir de se presser davantage, comme s'ils eussent été les seuls êtres vivans sous les cieux, et comme si leur vie n'eût jamais dû s'évanouir[79].
[79] On demandera peut-être au poète ce qui pouvait ici donner à ses deux amans l'idée d'une vie éternelle? Justement l'immobilité de toute la nature, qui semblait attester son éternité, et par conséquent celle de l'univers, celle de leur ame, celle de leur corps lui-même.
189. Ils ne redoutaient d'autres oreilles, d'autres yeux que ceux du rivage désert; la nuit ne leur inspirait pas de terreur, ils étaient tout dans l'univers l'un pour l'autre[80]. Leurs phrases étaient formées de mots rompus, et cependant ils pensaient un même langage;—toutes les brûlantes expressions que la passion inspire trouvaient dans un soupir le meilleur interprète d'un premier amour,—cet oracle de la nature,—le seul bien qu'Ève, après sa chute, ait conservé à ses filles.
Soyez-vous l'un à l'autre un monde toujours beau,
Toujours divers, toujours nouveau:
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
J'ai quelquefois aimé.
(La Fontaine.)
190. Haidée ne parla pas de scrupules, elle ne demanda pas de sermens, elle n'en donna pas. Jamais elle n'avait ouï parler de gage et de promesses à exiger d'un époux, et des dangers auxquels une jeune amante est exposée: elle fit tout ce que lui inspirait sa naïve innocence, et se jeta comme un tendre oiseau dans le sein de son jeune ami. Comme elle n'avait jamais rêvé d'infidélité, elle n'eut pas l'idée de prononcer le mot de constance.
191. Elle aimait et elle était aimée; elle adorait et elle était idolâtrée. D'après les lois de la nature leurs ames, en passant l'une dans l'autre, eussent péri dans ce moment d'ivresse si les ames pouvaient jamais périr.—Mais peu à peu ils reprirent leurs sens, pour les reperdre et les abîmer encore: le cœur d'Haidée, palpitant sur le sein de Juan, semblait ne pouvoir battre séparé de celui de son amant.
192. Hélas! ils étaient si jeunes, si beaux, si aimables, si solitaires! Puis c'était l'heure où le cœur est le plus ému, et, ne conservant pas assez d'empire sur lui-même, commet des actions que l'éternité ne fait pas oublier, mais dont elle récompense les instans avec la pluie inextinguible des flammes de l'enfer;—car tel sera le sort de tous ceux qui font à leurs semblables quelque peine ou quelque plaisir.
193. Juan, Haidée! hélas! ils s'aimaient tant, ils étaient si aimables! Jamais jusqu'alors, à l'exception de nos premiers parens, un tel couple n'avait couru le risque d'être damné pour toujours. Mais Haidée, pieuse autant que belle, avait certainement ouï parler du fleuve Stygien, de l'enfer, du purgatoire,—et dans l'instant de la crise elle eût dû s'en souvenir.
194. Ils se regardent, et un rayon de lune éclaire l'expressive vivacité de leurs yeux. Haidée presse la tête de son amant dans l'un de ses bras charmans, tandis que celui-ci passe autour d'elle le sien qui disparaît à demi dans les cheveux que sa main caresse. Elle est sur ses genoux; elle s'enivre de son haleine, et lui de la sienne jusqu'aux momens où l'on n'entend plus que des soupirs entrecoupés. On les prendrait pour un groupe antique, demi-nu, gracieux, pur, en un mot entièrement grec.
195. Quand ces momens d'émotion et d'embrasement furent passés, et que Juan se laissa tomber les yeux fermés dans ses bras, elle ne s'endormit pas, mais elle appuya tendrement la tête de son amant sur les trésors de son sein: tantôt elle lève au ciel ses yeux humides, tantôt elle les reporte sur ses pâles joues qu'elle réchauffe de son souffle, et son cœur palpite en pensant à ce qu'elle a accordé et à ce qu'elle accorde encore.
196. Un enfant qui aperçoit de la lumière, un poupon qui mouille le sein de sa nourrice, un dévot au moment de l'élévation de l'hostie, un Arabe qui accueille un étranger, un marin qui s'empare d'une forte prise dans un combat, un avare qui contemple sa caisse remplie jusqu'aux bords, tous éprouvent du ravissement; mais leur bonheur n'est rien auprès de celui de regarder dormir l'objet que l'on aime.
197. Pendant qu'il repose tranquille et adoré, il conserve le souffle de vie qui nous anime avec lui. Gracieux, immobile et silencieux, il ne devine pas le charme qu'il nous inspire. La source des émotions qu'il a éprouvées, ou qu'il nous a communiquées, semble concentrée dans son sein; c'est lui qui repose; c'est la chose que nous aimons, environnée d'illusions et de charmes, telle que la mort, mais dépouillée de ses terreurs[81].
[81] M. A. P. n'a pas traduit cette strophe.
198. Haidée veillait son amant,—et cette heure de nuit et d'amour, cette solitude de l'Océan pénétraient son cœur de leur influence réunie. Parmi des sables arides, sous des roches sauvages, ils avaient trouvé un berceau où rien sur la terre ne pouvait venir les distraire; et de toutes les étoiles qui peuplaient la voûte azurée, il n'en était pas une qui vît dans sa course plus de bonheur que sur ses joues brûlantes.
199. Hélas! l'amour des femmes! on le sait, c'est une chose délicieuse et redoutable. Elles mettent tout ce qu'elles ont sur ce dé; et s'il tourne contre elles, la vie ne leur rappelle plus que la perfidie qui les a déçues; leur vengeance, semblable à l'élan du tigre, est rapide, implacable et mortelle. Cependant elles ne souffrent pas moins que leurs victimes, et tous les maux qu'elles infligent, elles les ressentent.
200. Elles ont raison; car l'homme, si souvent injuste envers l'homme, l'est toujours envers les femmes. Le même sort les attend toutes; elles ne peuvent compter que sur la trahison. Instruites à dissimuler sans cesse, elles désespèrent celui que leur cœur brûlant idolâtre, jusqu'à ce qu'un plus riche aspirant les achète en mariage;—alors, que reste-t-il? un mari insouciant, puis un amant infidèle, et enfin le soin de s'habiller, de se nourrir et de dire ses prières.
201. L'une prend un amant, une autre tombe dans la boisson ou dans la dévotion. Celle-là pense à son ménage, celle-ci aux moyens de se distraire. Il en est qui essaient de voyager; mais, en perdant les avantages d'une vertueuse retraite, elles ne font que changer d'ennuis. Il n'est pas d'incident qui puisse les rendre plus heureuses, et leur situation est aussi pénible dans un palais insipide que dans une ignoble chaumière: quelques-unes aussi font le diable, ensuite elles écrivent une nouvelle[82].
[82] Ce dernier trait, omis par M. A. P., est une épigramme lancée contre une célèbre blue-stocking d'Angleterre. On voit bien que Lord Byron n'avait jamais entendu parler de la conduite exemplaire de nos Saphos françaises, mesdames de Genlis, Gay, Gail, Cottin, Dufresnois, etc.
202. Pour Haidée, c'était la fiancée de la nature; elle ne savait pas tout cela. Fille des passions, elle avait reçu le jour dans une contrée que le soleil inondait d'une triple et dévorante lumière[83]. Elle était uniquement faite pour aimer et pour sentir qu'elle était le choix de celui qu'elle avait choisi; tout ce qu'on pouvait dire ou faire ailleurs n'était rien pour elle.—Que pouvait-elle en craindre? elle n'y nourrissait ni espérance, ni inquiétude, ni amour; son cœur battait dans ce lieu seul.
[83] Il y a ici une image poétique que nous n'avons pas osé rendre:
Born when the sun
Showers triple light, and scorches even the kiss
Of his gazelle-eyed daughters.
«Née où le soleil fait pleuvoir une triple lumière, et rend brûlant le baiser de ses filles aux yeux de gazelle.»
203. Oh! combien nous coûte ce rapide battement de cœur! et pourtant chaque palpitation a dans sa source, comme dans son effet, tant de douceur que la sagesse, en dépit de sa haine pour le plaisir et de son amour pour la vérité, que la conscience elle-même ont une peine infinie à nous faire préférer leurs bonnes vieilles maximes à son ravissant transport.—Je suis surpris que Castlereagh ne l'ait pas encore taxé[84].
[84] M. A. P. n'a pas traduit cette strophe. Il ne faut pas oublier, en lisant le trait qui la termine et la quatorzième strophe du troisième chant, que l'année 1816 fut celle dans laquelle Lord Castlereagh proposa et fit adopter le plus de taxes.
204. Et maintenant c'en était fait.—Sur le rivage désert ils venaient d'engager leur cœur: les astres, flambeaux de leur hymen, versaient un nouveau charme sur leur beauté; l'Océan était leur garant, et la grotte leur couche nuptiale: unis et sanctifiés par leurs propres sentimens, la solitude leur tenait lieu de prêtre: ils furent unis, et ils étaient heureux, car chacun d'eux regardait naïvement l'autre comme un ange, et la terre comme un paradis.
205. Amour! ô toi dont le grand César fut le courtisan, Titus le vainqueur, Antoine l'esclave, Horace et Catulle les professeurs, Ovide le directeur, et Sapho, la sage Blue-Stocking, (de laquelle puisse le tombeau engloutir tous ceux qui restent indifférens!—le rocher de Leucade domine toujours les vagues).—Amour, tu es vraiment le dieu du mal, car après tout nous ne pouvons t'en appeler le démon.
206. C'est toi qui rends si précaire le chaste état du mariage, et qui insultes chaque jour le front des plus grands hommes. César, Pompée, Mahomet et Bélisaire ont fatigué la plume héroïque de l'histoire: leur destinée, leurs actions ont été tout-à-fait différentes, et jamais ne reviendront des siècles aussi féconds en merveilles; cependant ces quatre grands hommes ont eu trois qualités communes, ils ont tous été héros, conquérans et cocus.
207. Tu fais les philosophes; tu as formé le troupeau matérialiste d'Épicure et d'Aristippe, qui tente de nous pousser dans une direction immorale avec des théories réellement assez praticables. Ah! s'ils voulaient nous préserver du diable, comme il serait agréable de répéter cette maxime (qui n'est pas fort nouvelle): «Bois, mange et fais l'amour, que t'importe le reste?» Ainsi parlait le sage roi Sardanapalus.
208. Mais Juan! avait-il donc oublié Julia? devait-il sitôt l'oublier? Je ne sais que répondre, la question en elle-même n'est pas facile à résoudre. Mais sans doute, c'est la lune qui dans ce cas fait tout sans notre participation; et toutes les fois qu'on éprouve de nouvelles palpitations, c'est elle qui les excite. En effet, comment diable se ferait-il que les formes fraîches eussent tant d'empire sur nous, pauvres humaines créatures?
209. Je hais l'inconstance;—je repousse, je déteste, j'abhorre, condamne et renie le corps pétri de vif-argent qui ne peut conserver en lui le souvenir permanent d'aucune impression. L'amour, l'amour constant a toujours été mon hôte; mais pourtant la dernière nuit, dans un bal masqué, je vis une jolie petite créature, fraîchement arrivée de Milan, devant laquelle, comme un vilain, j'éprouvai quelques désirs.
210. Mais bientôt la Philosophie vint à mon aide: «Songe, m'insinua-t-elle, aux liens sacrés qui t'engagent.—Volontiers, répondis-je, ma chère Philosophie. Mais regarde ses dents! O ciel! Et ses yeux! Je veux savoir ce qu'elle est, femme, fille, ou ni l'une ni l'autre; c'est une curiosité.—Arrête!» s'écria la Philosophie, avec le plus bel air grec (elle était cependant déguisée, en Vénitienne[85]).
[85] Cette parenthèse indique assez que, sous le nom de la Philosophie, le poète met ici en scène la belle comtesse Guiccioli, sa maîtresse, avec laquelle il vécut pendant les dernières années de son séjour en Italie, et tandis qu'il composait et retouchait Don Juan. M. A. P. a supprimé ce dernier vers. Voici comme un témoin oculaire a tracé le portrait de la Guiccioli, en 1821:
«La comtesse a vingt-trois ans, quoiqu'elle n'ait pas l'air d'en avoir plus de dix-sept ou dix-huit. Bien différente de la plupart des Italiennes, sa complexion est de la plus délicate beauté; ses yeux longs, grands et languissans, sont bordés par les plus longues paupières du monde, et ses cheveux, à peine retenus sur sa tête, tombent sur ses épaules en larges boucles du noir le plus poli. Sa figure a peut-être un peu trop d'embonpoint pour sa hauteur, mais son buste est parfait. Ses formes atteignent presque la régularité grecque, et elle a la bouche et les dents les plus belles qu'on puisse imaginer. Il est impossible de voir la Guiccioli sans l'admirer, de l'entendre sans être ravi. Son amabilité se déploie dans les moindres accens de sa voix, et celle-ci, jointe aux avantages de la mélodie italienne, donne un charme particulier à tout ce qu'elle dit. La grâce et l'élégance semblent inhérentes à sa nature. Elle adore Lord Byron, et pourtant l'exil et la pauvreté de son vieux père affectent sensiblement ses traits, et répandent sur son visage une teinte de mélancolie qui ajoute encore à l'intérêt qu'inspire cette femme charmante. Sa conversation est agréable, sans être savante; elle connaît les meilleurs auteurs italiens et français, mais souvent elle craint de montrer ce qu'elle sait, sans doute parce qu'elle connaît l'aversion de Lord Byron pour les blue.»
211. «Arrête!» et je me suis arrêté.—Mais revenons. Ce que les hommes appellent inconstance n'est autre chose qu'une admiration méritée pour l'objet charmant des heureuses prédilections de la nature; et comme nous sommes tentés souvent d'adorer une belle statue dans sa niche, ainsi, quand nous accordons la même sorte d'idolâtrie à quelque objet réel, ce n'est encore qu'un hommage rendu au beau idéal.
212. Ce n'est que la perception de la beauté, le développement noble de nos facultés, un mouvement platonique, universel, admirable, tombé des étoiles, filtré du haut des cieux, sans lequel la vie ne serait pas supportable: en un mot, c'est l'usage de nos propres yeux, et, de plus, celui d'un petit sens ou deux, qui témoignent assez que notre chair est pétrie d'une brûlante poussière.
213. C'est pourtant un sentiment pénible et involontaire; car, si nous pouvions toujours trouver dans une seule femme les grâces séduisantes qui nous enchantèrent quand elle se présenta la première fois à nous, comme une autre Ève, nous aurions certainement moins de tourmens et plus de schellings (puisqu'il faut vaincre leurs rigueurs, ou bien souffrir). D'ailleurs, si l'on pouvait toujours aimer une seule dame, quelles délices pour le cœur, en même tems que pour le foie.
214. Le cœur est, comme le firmament, une partie des cieux; mais aussi, comme le firmament, il change nuit et jour: il peut être surchargé d'orages et d'éclairs, et ne présenter que l'image de la destruction et de l'horreur; mais quand il a bien été déchiré, rongé, brisé, sa tourmente expire en gouttes d'eau; car les larmes qui s'échappent des yeux ne sont autre chose que le sang du cœur, et voilà ce qui forme le climat anglais de nos années.
215. Quant au foie, c'est le lazaret de la bile, mais il s'acquitte rarement de ses fonctions; la première passion y séjourne si long-tems, que toutes les autres se concentrent et s'y réunissent comme un nœud de vipères sur un fumier. Rage, terreur, haine, jalousie, vengeance et remords, tous les maux jaillissent de cet abîme, semblables aux tremblemens de terre produits par le feu occulte appelé central.
216. En attendant, et sans avoir besoin de mieux approfondir cette anatomie, je viens d'achever, comme auparavant, deux cents et quelques stances. Tel est le nombre que je fixe à chacun de mes douze ou vingt-quatre chants. Je laisse donc tomber ma plume, je m'incline, et j'abandonne à Haidée et à Don Juan le soin de défendre leur cause auprès de tous ceux qui daigneront me lire.
Chant Troisième.
1. Muse, salut! et cœtera.—Nous avons laissé Juan endormi sur un sein charmant et heureux, veillé par des yeux qui jamais n'avaient pleuré, adoré par une jeune fille trop enivrée de bonheur pour sentir le poison qui glissait dans son ame. Cependant, un ennemi de son repos avait souillé le cours de ses innocentes années, et devait bientôt transformer en larmes le plus pur sang de son cœur.
2. Amour! hélas! pourquoi dans ce monde est-il si fatal d'être aimé? pourquoi entourer les berceaux que tu formes de branches de cyprès, et choisir un soupir pour ton meilleur interprète? Comme ceux qui recherchent les parfums arrachent souvent une fleur et la placent sur leur sein,—la placent pour y mourir,—ainsi nous portons dans notre cœur le fragile objet de notre amour; mais c'est pour l'y voir bientôt périr.
3. La première fois, une femme n'aime que son amant; ensuite elle n'aime plus que l'amour: c'est un vêtement qu'elle ne peut plus quitter, et qui prête à peu près aussi facilement qu'un gant large. Quiconque voudra l'éprouver en demeurera convaincu. D'abord, un homme seul touchera son cœur; mais bientôt, redoutant moins l'embarras des additions, on verra l'homme, au nombre pluriel, devenir l'objet de ses préférences.
4. Je ne sais si la faute en est aux hommes ou bien à elles; mais une chose du moins est certaine: c'est qu'une femme formée (si toutefois elle ne se jette pas dans la dévotion pour la vie) a besoin d'être courtisée après un intervalle exigé par la décence. Ce n'est pas que, dans sa première affaire d'amour, elle n'eût entièrement engagé son cœur, bien que même alors aucunes prétendent être restées libres; mais pour celles qui ont aimé, soyez sûr qu'elles aimeront encore.
5. Il est triste, et c'est une cruelle preuve de la fragilité, de la folie, de la scélératesse humaine, que l'amour et le mariage, tous deux venus de même lieu, soient pourtant si rarement d'accord. Le mariage est né de l'amour, comme le vinaigre du vin;—c'est un breuvage estimable, mais acide et rebutant;—le tems en a transformé le parfum céleste en une saveur commune et singulièrement plate.
6. Il existe quelque chose d'antipathique entre la conduite présente des amans et celle qui devra la suivre: ils sont la dupe d'un certain jargon de flatterie, jusqu'au moment où la vérité tardive leur apparaît.—Mais alors que reste-t-il, sinon le désespoir? Aussitôt les mêmes choses changent de nom: par exemple,—l'amant faisait de sa flamme un de ses titres de gloire; le mari la regardera comme une faiblesse ridicule.
7. Les hommes finissent par rougir d'être si fortement épris. Il en est aussi (mais l'exemple en est rare) dont l'amour s'affaiblit, et que la force abandonne. On ne peut toujours admirer la même chose, et pourtant il est bien entendu «de convention expresse» que les deux époux seront unis jusqu'au décès de l'un d'entre eux. Désolante pensée! perdre l'épouse qui embellissait nos jours, et faire en outre pour tous nos gens la dépense d'un deuil!
8. Au fait, il y a dans les détails domestiques quelque chose qui forme l'antithèse parfaite de l'amour. Les romans peignent sous toutes leurs formes le tems des soupirs de leurs personnages, mais ils offrent en buste le mariage qui les termine. Nul ne s'attendrirait au récit des soucis matrimoniaux, et il n'y a rien de bien audacieux dans les demandes conjugales. Croyez-vous que Pétrarque eût fait des sonnets toute sa vie, si Laure avait été sa femme?
9. Toutes les tragédies finissent par une mort, et toutes les comédies par un mariage: les auteurs, dans l'un et l'autre cas, abandonnent le surplus à la foi des spectateurs, dans la crainte que leurs descriptions ne donnent une fausse idée, ou ne restent au-dessous de ces deux mondes nouveaux; et quand ils ont mis l'un et l'autre héros entre les mains d'un prêtre, ils se gardent bien d'ajouter un mot relatif à la mort ou à la dame.
10. Les deux seuls auteurs qui aient jamais, si je m'en souviens bien, chanté le ciel, l'enfer ou le mariage, sont Dante et Milton. Tous deux virent dans le mariage leur tendresse déçue; soit par leur faute, soit par l'effet de quelque différence de tempérament (pour troubler une union il faut si peu de chose!): mais vous pensez bien que la Béatrice de Dante et l'Ève de Milton n'étaient nullement dessinées d'après leurs femmes.
11. Quelques personnes disent que Dante a désigné sous le nom de Béatrice la théologie, et non pas une maîtresse.—Pour moi, tout en demandant l'approbation des autres, il me semble que c'est là une rêverie de commentateur, qui a besoin d'être prouvée par des faits irrécusables, et je crois que les abstractions les plus extatiques de Dante ne tendent à autre chose qu'à personnifier les mathématiques[86].
[86] Ce qui paraît le plus probable, pour parler sérieusement, c'est que Dante, après avoir aimé long-tems Bice ou Béatrice Portinari, se servit d'un nom dont le souvenir lui était cher, pour peindre, dans ses chants, l'amour divin et la sagesse.
12. Haidée et Juan n'étaient pas mariés, mais aussi le péché les regarde, non pas moi; et vous auriez, chaste lecteur, mauvaise grâce à m'en blâmer, si réellement vous ne souhaitiez pas qu'ils le fussent. Si vous les voulez mariés, je vous conseille de fermer le livre consacré à ce couple égaré, avant que les conséquences de leur faute ne deviennent plus graves. Il ne faut jamais lire l'histoire d'un attachement illicite.
13. Toutefois, ils étaient heureux—heureux dans la jouissance criminelle de leurs innocens désirs; mais bientôt, devenue plus imprudente à chaque nouvelle visite, Haidée oublia que son père était maître de l'île. Quand nous avons ce que nous souhaitions, nous le quittons avec peine, surtout dans les premiers tems; elle revenait donc souvent près de Juan, sans perdre une seule minute, tandis que son bon écumeur de père était en course.
14. Bien qu'il s'adressât également à tous les pavillons, ne vous scandalisez pas de sa manière de trouver des fonds; changez son nom en celui de premier ministre, elle ne sera plus qu'une sorte d'imposition. Mais plus modeste, notre homme élevait moins haut ses espérances; il suivait à travers les mers une plus estimable vocation, et y remplissait à peu près la charge de commissaire de marine.
15. Le bon vieux gentilhomme[87] avait été retenu par les vents, les vagues et quelques prises importantes; et, dans l'espoir d'augmenter son butin, il était resté en pleine mer, malgré les rafales qui mouillaient et endommageaient ses captures. Il avait mis ses prisonniers à la chaîne; il les avait étiquetés comme les chapitres d'un livre; et garnis de colliers et de manchettes, ils valaient à ses yeux, l'un dans l'autre, de dix à cent dollars.
[87] Gentleman a tout-à-fait la signification de notre mot gentilhomme; mais comme les Anglais prennent tous ce titre, les Français craignent de le traduire littéralement: il répond au quirites des Romains. Ici, je n'ai trouvé que ce mot-là qui pût indiquer la légère ironie qui était dans l'intention du poète.
16. Il disposa de quelques-uns d'entre eux sur le cap Matapan, en faveur de ses amis les Maynottes[88]. Il en vendit d'autres à ses correspondans de Tunis, à l'exception d'un seul qu'il laissa couché à bord sans penser à le vendre (attendu sa vieillesse). Le reste,—sauf çà et là quelque riche personnage qu'il mit à fond de cale pour demander plus tard sa rançon,—fut laissé sous la même chaîne; étant, à l'égard des gens d'une classe ordinaire, porteur d'une large commission pour le dey de Tripoli.
[88] Le cap Matapan est l'ancien promontoire de Ténare, à l'extrémité de la presqu'île du Peloponèse. Les Magnottes, ou Maynottes, ont remplacé les Lacons.
17. Les marchandises furent également séparées et distribuées pour différens marchés du Levant, à l'exception de certains articles d'une utilité classique pour les femmes, comme des toiles, des dentelles, des pinces, des cure-dents, et une théière, venus de France; des guitares et des castagnettes d'Alicante, tous objets mis à l'écart par l'excellent père qui venait de les voler pour sa fille.
18. Une guenon, un mâtin de Hollande, un magot, deux perroquets, une chatte de Perse et ses petits, avaient attiré son choix au milieu d'une foule d'animaux; il prit aussi un chien terrier qui jadis avait appartenu à un Anglais; mais celui-ci, étant mort sur la côte d'Ithaque, les paysans avaient pris soin de la pitance de la pauvre bête. Afin de les assurer contre les flots qui ballottaient le bâtiment, il enferma le tout dans une énorme cage d'osier.
19. Ayant ainsi mis ordre à ses affaires maritimes, et son vaisseau ayant besoin de quelques réparations, il envoya çà et là quelques simples croisières, et dirigea sa course vers les lieux où sa charmante fille continuait à remplir tous les devoirs de l'hospitalité. Mais comme l'abord rude et garni de rescifs de la côte sur laquelle elle se tenait était dangereux à plusieurs milles de distance, il avait placé son havre sur le côté opposé de l'île.
20. Il gagna sans délai le rivage, n'ayant rencontré aucun lieu d'octrois ni de quarantaine où il fût obligé d'indiquer les lieux qu'il avait parcourus et le tems qu'il y avait employé. Il fit le lendemain démanteler son vaisseau, avec ordre à ses gens de le radouber aussitôt. On se hâta donc de jeter à toutes mains, sur la rive, les marchandises, les ballots, les munitions et les caisses d'argent.
21. Quand il eut atteint le sommet d'une montagne d'où l'on apercevait les blanches murailles de sa maison, il s'arrêta.—Combien d'étranges émotions remplissent l'ame de ceux qui se sont laissés aller à voyager! Combien de doutes inquiétans sur le bon ou mauvais état de leur intérieur!—Quels transports d'amour chez les uns, quels mouvemens de crainte chez les autres! tous les sentimens que les années avaient fait évanouir viennent alors en foule sur nos cœurs reprendre leur ancienne place.
22. Mais c'est surtout aux pères et aux maris que l'approche de la maison, après une longue traversée sur terre ou sur mer, doit naturellement présenter des sujets d'inquiétudes.—Une famille de dames n'est pas une petite affaire (personne plus que moi n'estime ou n'admire le beau sexe; mais il hait la flatterie, et je ne l'emploierai pas): quelquefois les filles, en l'absence du père, descendent avec le sommelier à la cave, tandis que les épouses montent de leur côté au grenier.
23. Le plus honnête gentilhomme du monde peut fort bien n'avoir pas à son retour le bonheur d'Ulysse; toutes les matrones isolées ne regrettent pas leurs maris, toutes n'ont pas la même répugnance pour les baisers des prétendans: le pis, c'est quand il retrouve une belle urne consacrée à sa mémoire; deux ou trois jouvencelles, enfans d'un ami qui retient sa femme et sa fortune, et Argus, son chien lui-même, qui vient lui mordre—les jambes.
24. S'il est encore célibataire, il retrouvera sa belle fiancée devenue pendant son absence l'épouse de quelque riche avare; mais alors rien de mieux. L'heureux couple ne sera pas toujours d'accord, et la dame, devenant plus sage, pourra lui permettre, sous le titre de cavalier sirvente, de reprendre ses fonctions galantes; peut-être aimera-t-il mieux mépriser celle qui l'aura trahi; et, pour que son chagrin ne soit pas perdu, il écrira des odes sur l'inconstance de la femme.
25. Ainsi donc, vous qui avez déjà quelque chaste liaison de cette espèce,—j'entends une honnête intimité avec une femme mariée,—la seule qui soit susceptible de durée,—la plus solide de toutes les connexions, le véritable hymen en un mot (l'autre ne pouvant servir que d'écran),—n'allez pas pour cela faire de trop longues courses, j'ai connu des absens que l'on trompait quatre fois par jour.
26. Lambro, notre solliciteur maritime, qui devinait mieux ce qu'on faisait sur l'Océan que ce qu'on pouvait faire sur terre, ressentait un vif plaisir à la vue de la fumée de ses foyers. Mais il ne savait pas pourquoi il n'était pas triste, ou pourquoi il éprouvait toute autre émotion; il ne connaissait pas la métaphysique: il aimait son enfant, il en aurait pleuré la perte; mais il ne fallait pas lui en demander la cause, plus qu'à un philosophe.
27. Il voyait ses blanches murailles que le soleil rendait éclatantes, et la verdure ombragée des arbres de son jardin; il entendait le doux bourdonnement de son petit ruisseau, et les aboiemens éloignés de son chien de garde. À travers les ombres d'un bois frais et touffu, il apercevait des figures en mouvement, des armes étincelantes (tout le monde est en armes dans l'Orient), et diverses nuances de costumes, légers et brillans comme des ailes de papillon.
28. Comme il approchait davantage, et qu'il s'étonnait de ces signes inaccoutumés d'allégresse, il entendit,—non pas, hélas! la musique des sphères, mais les sons profanes et terrestres d'un violon; ces accords lui firent douter de la fidélité de ses oreilles, ils confondaient toutes ses conjectures; puis il distingua une flûte, un tambour, et bientôt après les éclats de rire les moins orientaux.
29. Il avança plus près encore, et comme il descendait la pente à la hâte, il remarqua à travers les branches agitées, et parmi d'autres indices de fête, une troupe de ses gens qui dansaient sur le gazon, et qui, semblables à des derviches, tournaient sur eux-mêmes comme sur un pivot. Ils exécutaient la Pyrrique, cette danse guerrière, objet de la préférence des Levantins.
30. Plus loin, en groupe, des jeunes filles grecques, dont la première et la plus grande laissait flotter un long voile blanc, se tenaient toutes ensemble comme un collier de perles; les mains entrelacées, elles dansaient en laissant flotter sur un blanc cou de longues et noires boucles de cheveux—(dont la moindre eût rendu fous dix poètes). Celle qui les conduisait chantait, et la virginale et attentive réunion lui répondait en chœur des pieds et de la voix.
31. Là, réunies à l'écart, et les jambes croisées autour de leurs plats, quelques autres sociétés commençaient à dîner: la vue était délectée par des pilaus[89] et des mets de toute espèce, des flacons de vins de Samos et de Chio, des sorbets tenus au frais dans des vases poreux. Au-dessus d'eux se montraient sur leurs tiges les fruits de dessert; les oranges parfumées et les succulentes grenades, balancées au-dessus de leurs fronts, n'attendaient que le plus léger toucher pour descendre sur leurs genoux.
[89] Le pilau est un plat de riz que les orientaux mangent avec leurs mets: il remplace à peu près, chez eux, notre pain.
32. Ici, une bande d'enfans se pressait autour d'un bélier blanc comme la neige, et couronnait de fleurs ses vénérables cornes; paisible comme l'agneau qui vient de naître, le patriarche du troupeau courbe obligeamment sa tête grave et apprivoisée. Tantôt il accepte les palmes qu'on lui présente à manger, tantôt il baisse en jouant son front comme pour frapper ceux qui l'entourent, puis aussitôt il recule comme dompté par leurs faibles mains.
33. Un profil d'une pureté classique, des vêtemens pleins d'éclat, de grands yeux noirs, des joues d'une fraîcheur angélique et rosées comme des grenades entr'ouvertes, des cheveux longs, des gestes enchanteurs, des yeux parlans, et cette innocence, apanage heureux de l'enfance, tel était le tableau exact que formaient ces petits Grecs: à cette vue le philosophe ne pouvait s'empêcher de soupirer, en pensant qu'un jour ils deviendraient des hommes.
34. Plus loin, un bouffon d'une taille de nain racontait devant un cercle paisible de vieux fumeurs maintes histoires sur les trésors secrets trouvés dans un vallon écarté; les merveilleuses reparties des jongleurs arabes; les charmes nécessaires pour faire l'or pur et guérir les morsures venimeuses; les rochers enchantés qui s'ouvrent quand on les touche; et enfin (mais cela était bien réel) les dames magiciennes qui, d'un seul coup, changent leurs époux en bêtes.
35. Il ne manquait aucun des plaisirs innocens qui peuvent flatter l'imagination ou les sens. Le chant, la danse, le vin, la musique, les histoires persanes, tout offrait d'agréables et inoffensifs passe-tems: mais Lambro ne put sans déplaisir voir ces choses; il songeait aux dépenses qu'on avait faites pendant son absence, et prévoyait le comble de tous les malheurs, l'inutilité de ses dispositions testamentaires.
36. Hélas! qu'est-ce que l'homme! à quels périls sont encore exposés les plus heureux mortels, même après leur dîner!—Un jour d'or pour un siècle de fer, voilà tout ce que le mieux partagé des réprouvés peut espérer dans cette vie; le plaisir (du moins quand il chante) est une sirène qui séduit les jeunes imprudens, pour ensuite les écorcher tout vivans. En accueillant Lambro au milieu d'eux, les convives s'exposaient au sort de la flamme que vient toucher une couverture mouillée.
37. Lui qui n'avait guère l'habitude de prodiguer ses paroles, et qui voulait procurer une surprise agréable à sa fille (il surprenait en général les hommes avec l'épée),—n'avait envoyé personne pour avertir de son arrivée; personne ne se remua donc: long-tems il s'arrêta pour bien convaincre ses yeux de ce qu'il voyait; et réellement il était plutôt surpris qu'enchanté de trouver une si belle compagnie invitée.
38. Il ne savait pas (oh! que les hommes sont menteurs) qu'un rapport (et surtout les Grecs) avait garanti la certitude de sa mort (comme si ces gens-là mouraient jamais), et répandu pendant plusieurs semaines le deuil dans sa maison. Mais depuis ce tems leurs paupières et même leurs lèvres s'étaient desséchées; les roses étaient revenues sur les joues d'Haidée; ses pleurs étaient remontés à leur source, et elle conduisait pour elle-même les affaires de la maison.
39. De là tous ces mets, ces danses, ce vin et ce violon qui faisaient de l'île un séjour de plaisirs; les valets étaient tous à boire ou les bras croisés, passe-tems qui les rend les plus heureuses gens du monde. L'hospitalité du père semblait sordide, comparée à l'usage que faisait Haidée de ses trésors; et l'on ne peut assez dire combien on approuvait sa noble conduite, quand elle n'avait pas une heure qu'elle ne consacrât à l'amour.
40. Vous croyez peut-être qu'en tombant au milieu de ces divertissemens il ne pourra se contenir, et, à vrai dire, il n'était pas obligé d'en être fort satisfait; peut-être vous vous attendez à de promptes exécutions, qui apprendront mieux à ses gens leur devoir; au fouet, à la question ou à la prison pour le moins; vous ne doutez pas qu'en faisant quelques exemples mémorables, il ne développe les inclinations royales d'un pirate!
41. Vous êtes dans l'erreur;—c'était l'homme le plus doux et le mieux élevé qui jamais eût coupé une gorge ou conduit un vaisseau. Il était si familier avec tous les usages du monde, que jamais on n'aurait pu deviner sa véritable pensée. Il ne le cédait pas sous ce rapport à un courtisan; et c'est à peine si une femme même eût pu cacher plus de fourberie sous ses jupes. Quel dommage qu'un tel homme eût tant de goût pour les courses d'aventures! c'eût été une excellente acquisition pour la bonne société.
42. Il s'avance près du premier groupe de convives, et, frappant sur l'épaule de l'un de ceux-ci, il demande avec un sourire singulier qui, dans tous les cas, n'annonçait rien de bon, quelle était la cause de cette fête? Trop ivre pour faire attention à ses paroles, le Grec auquel il s'adressait versa du vin dans un verre.
43. Et sans prendre la peine de tourner sa tête joyeuse, il tendit le rouge-bord par-dessus son épaule, et d'un ton de voix peu ferme: «Les paroles altèrent, je n'ai pas de tems à perdre.» Un second ajouta en laissant échapper un hoquet: «Notre vieux maître est mort; vous feriez mieux de vous adresser à son héritière, notre maîtresse.—Notre maîtresse, ajouta un troisième, ah! ah! notre maîtresse! c'est-à-dire, notre maître,—pas le vieux, mais le jeune.»
44. Ces drôles étant de nouveaux venus, ne connaissaient pas celui auquel ils parlaient.—Lambro changea de couleur,—un nuage couvrit un instant ses yeux, mais il fit un effort pour reprendre son premier air de sérénité, et cherchant même à rappeler son sourire, il pria l'un d'entre eux de lui dire le nom, la qualité du nouveau maître qui, suivant toutes les apparences, avait donné à Haidée le titre d'épouse.
45. «Je ne sais pas, répondit le garçon, qui, ou ce qu'il est, ni d'où il vient,—et je ne m'en soucie pas beaucoup; ce que je sais bien, c'est que ce chapon rôti est délicieux, et que cet excellent vin n'a jamais été servi pour un meilleur dîner: et si vous avez à demander quelque chose de plus, adressez vos questions à mon voisin de ce côté; il vous répondra sur tout, bien ou mal, car personne n'aime plus à s'écouter parler[90].»
[90] Imitation de Morgante Maggiore, poème trop peu connu en France:
Rispose allor' Margatte, a dir tel tosto
Io non credo più al nero ch' all' azzurro;
Ma nel cappone o lesso o vuogli arrosto,
E credo alcuna volta anco nel burro!
Nella cervigia e quando io n' ho nel mosto,
E molto più nel espro che il mangurro
Ma sopra tutto nel buon vino ho fede
E credo che sia salvo che gli crede.
«Marguet répondit alors: «À dire de suite ce que j'en pense, je ne crois ni noir ni bleu, mais bien au chapon bouilli, ou, si tu l'aimes mieux, rôti; je crois aussi, par fois, au beurre, à la cervoise, au moust quand j'en ai, et bien plus dans les menaces que dans coups: mais, avant tout, j'ai foi dans le bon vin, et je pense que celui qui croit en lui sera sauvé.»
(Ch. XVIII, st. CLI.)
46. Je disais que Lambro était un homme patient, et certes il montra dans cette occasion un respect des convenances digne de l'homme le mieux élevé de la France, ce parangon des nations. Malgré les railleries lancées contre les siens même, il sut dissimuler et ses inquiétudes et les plaies de son cœur, et les insultes de cette valetaille gourmande—et acharnée sur son propre mouton.
47. Maintenant, dans un homme aussi habitué à commander,—à faire aller et venir ses gens,—à voir ses désirs exécutés en un tour de main,—soit que sa voix demandât une mort ou des fers,—on peut s'étonner de trouver d'aussi bonnes manières; la chose est cependant bien réelle, quoique je ne sache comment l'expliquer; et dans tous les cas celui qui peut ainsi se commander, peut être aussi capable de gouverner—qu'un Guelfe[91].
[91] Un Hanovrien. Les électeurs de Hanovre prétendent être descendus du fameux Guelfe qui donna son nom à l'une des deux grandes factions d'Italie, au treizième et au quatorzième siècle.
48. Non qu'il ne montrât jamais de colère, mais c'est quand il n'était pas sérieusement irrité; dans ce dernier cas il restait calme, concentré, lent et silencieux, il se repliait sur lui-même comme le boa; jamais il ne parlait et frappait en même tems; s'il menaçait, c'est qu'il ne voulait pas de sang: mais son silence était bien plus redoutable, et son premier coup rendait ordinairement un second inutile.
49. Il ne poussa pas ses questions plus loin et continua d'avancer vers la maison, mais par un chemin détourné. Ceux qu'il vint à rencontrer par hasard ne firent pas attention à lui, tant on s'attendait peu à le revoir. Si l'amour paternel plaidait en ce moment dans son cœur pour Haidée, c'est plus que je ne puis dire; en tous cas, pour un père arrivant quand on le croyait mort, ces fêtes devaient paraître un singulier genre de deuil.
50. Si tous les morts (Dieu nous en préserve) revenaient maintenant à la vie, ou seulement quelques-uns, tel qu'un époux ou bien sa femme (autant citer un exemple conjugal que tout autre), ne doutez pas, quelle qu'eût été la violence de leurs anciennes querelles, que cet incident imprévu n'en occasionât de plus vives encore, et que les pleurs répandus sur l'époux expirant ne coulassent avec plus d'abondance sur l'époux ressuscité.
51. Lambro entra dans la maison, mais non plus chez lui; pensée vraiment—insupportable, et tout au plus comparable aux angoisses mentales du trépas: trouver la pierre de notre foyer transformée en pierre funéraire, voir éparses autour d'un âtre jadis étincelant, les pâles cendres de nos espérances, c'est un tourment profond que ne concevra jamais un célibataire.
52. Il entra dans la maison, mais non plus chez lui, car, sans affections, il n'est pas de chez soi.—Il sentit les amertumes de la solitude, en passant le seuil de sa porte sans être accueilli par un salut. C'était pourtant là que le tems lui avait filé des jours paisibles, que son cœur et ses yeux avaient suivi avec tant de délices les jeux innocens d'une fille chérie, seul vertueux objet de ses sentimens ordinaires.
53. C'était un homme d'un caractère singulier: doux dans ses habitudes, quoique d'une humeur sauvage; modéré dans sa conduite, ennemi de tout excès dans les plaisirs et dans la nourriture, d'une perception facile, d'un courage à toute épreuve, en un mot capable de mener une vie plus honorable, sinon sans reproche. Les malheurs de sa patrie et son désespoir de l'affranchir l'avaient déterminé à faire des esclaves, au lieu de rester esclave lui-même.
54. L'amour du pouvoir et le rapide accroissement de ses richesses; la dureté, fruit d'une longue habitude; la vie périlleuse dans laquelle il avait vieilli; l'abus qu'on avait fait de sa clémence; les soupirs qu'il avait si souvent entendus; les mers implacables et les hommes grossiers qui lui servaient de compagnons ordinaires, tout avait contribué à le rendre terrible pour ses ennemis, et du reste bon ami et mauvaise rencontre.
55. Mais un reste de l'ancien esprit de la Grèce répandait encore quelques rayons héroïques dans son ame, comme jadis dans celle des conquérans de la toison d'or, au tems de la Colchide. Il est vrai que sa passion pour la paix n'était pas très-ardente;—mais hélas! sa patrie n'offrait aucun espoir d'illustration, et c'était la rage de la voir asservie qui l'avait porté à haïr l'univers et à combattre toutes les nations.
56. L'influence du climat avait aussi donné à son esprit une certaine élégance ionienne dont souvent, sans qu'il s'en doutât, il laissait deviner l'influence.—Le meilleur goût avait présidé au choix de sa résidence; il aimait la musique, il admirait les scènes sublimes de la nature, et c'était en entendant un petit ruisseau tomber devant lui en nappes de cristal, c'était en contemplant la beauté des fleurs, qu'il charmait son esprit dans les heures de calme.
57. Mais tout ce qu'il avait de tendresse reposait sur sa fille; elle seule, au milieu des scènes furieuses dont il avait été l'auteur ou le spectateur, avait conservé de l'empire sur son cœur. L'affection qu'il avait pour elle était pure, isolée et sans partage. En perdant ce sentiment, il eût perdu ce qui lui restait encore de tendresse pour l'humanité, et le nouveau Cyclope serait tombé dans le plus furieux aveuglement.
58. La tigresse à laquelle on a ravi ses petits, épouvante, dans sa furie, le berger et le troupeau; l'Océan, quand il soulève ses vagues irritées, brise souvent le vaisseau que des rochers avoisinent; mais une fois leur rage épuisée, le tigre et l'Océan se calmeront avant le ressentiment silencieux, grave, austère et profond d'une ame vigoureuse, et surtout quand c'est celle d'un père.
59. C'est une chose commune, et pourtant bien douloureuse, que l'ingratitude de nos enfans.—Eux qui devaient nous rappeler nos beaux jours, eux qui semblaient d'autres petits nous-mêmes, composés toutefois d'une matière plus fine, ils nous quittent tendrement dès que la vieillesse nous saisit, et que des nuages obscurcissent le soir de notre vie; à la vérité ils nous laissent une compagnie excellente,—la goutte et la pierre.
60. Une belle famille est pourtant une jolie chose (quand elle ne se présente pas après dîner[92]). Il est agréable de voir une mère nourrir elle-même ses enfans (quand elle n'en est pas devenue plus maigre). Semblables à des chérubins placés aux angles d'un autel, ils se groupent autour du foyer (et ce tableau est capable d'attendrir un pécheur). Une dame, environnée de ses filles et de ses nièces, brille comme une guinée au milieu de pièces de sept schellings.
[92] On sait qu'en Angleterre l'usage ordonne aux femmes et aux enfans de sortir de table avant les hommes, et de laisser ensemble ces derniers, pendant la première partie de la soirée.
61. Inaperçu, le vieux Lambro prit une porte secrète et entra dans sa maison, à la nuit tombante. Cependant la dame et son amant présidaient au festin, dans tout l'éclat de leur beauté: une table incrustée d'ivoire était placée devant eux et entourée d'une foule de beaux esclaves. Les pierreries, l'or et l'argent formaient la matière de la vaisselle, les vases les moins précieux étaient de nacre et de corail.
62. Cent plats environ composaient le dîner: de l'agneau aux noix de pistaches,—en un mot toute espèce de mets; des soupes au safran, des friandises, des poissons les plus beaux qu'eussent jamais renfermés des filets; le tout accommodé au-delà des vœux du plus délicat sibarite: les boissons consistaient en sorbets variés de raisin, d'orange et de jus de grenade exprimé à travers les pores de l'écorce, ce qui ajoute encore à leur saveur.
63. Ces rafraîchissemens étaient disposés autour de la salle, dans leurs carafons de cristal: des fruits, des gâteaux de datte terminèrent le repas, qui fut aussitôt remplacé par la fève du plus pur moka, servie dans de petites coupes de la Chine; sous elles, et pour empêcher la main de se brûler, étaient des tasses en filigrane d'or; dans le café on avait fait bouillir des clous de girofle, de la canelle et du safran; mais (à mon goût) cela lui enlevait de sa qualité.
64. Les tentures de la salle étaient une tapisserie formée de pans de velours diversement peints, et brochés en fleurs de soie damassée; une bordure jaune les enveloppait, et celle du haut, richement travaillée, déployait en lettres-lilas, brodées délicatement en bleu, de belles sentences persanes, tirées des poètes et des moralistes les plus estimés.
65. Ces inscriptions orientales, placées si communément dans ces contrées sur les murs, sont une espèce de moniteurs chargés de rappeler à l'esprit, comme les crânes des banquets de Memphis, les mots qui déconcertèrent Balthasar dans son palais, et qui lui enlevèrent son royaume[93]. Mais les sages auront beau prodiguer les trésors de leurs sentences, vous sentirez toujours qu'il est un moraliste plus sévère encore: c'est le plaisir.
[93] «Balthasar donnait à ses grands, au nombre de mille, un grand festin, et chacun buvait suivant son âge... Le roi, les seigneurs, les femmes et les concubines buvaient le vin, et louaient leurs dieux d'or, d'argent, d'airain, de fer, de bois et de pierre.
«Soudain apparurent des doigts... écrivant contre le candélabre, sur la surface du mur de la salle royale, et le roi regardait les mouvemens de la main qui écrivait; sa face changea, et ses pensées la troublèrent, etc.»
(Daniel, ch. V.)
66. Une beauté devenue étique à la fin de l'hiver; un grand génie qui trouve la mort au fond d'un verre; un roué transformé tout d'un coup en méthodistique ou éclectique—(c'est le nom sous lequel ils aiment maintenant à dire des prières), mais surtout un alderman frappé d'apoplexie, sont des exemples qui réellement confondent l'esprit, et prouvent bien que les trop longues veilles, le vin et l'amour, ont des résultats aussi funestes que les excès de table.
67. Haidée et Juan posaient leurs pieds sur un tapis de satin cramoisi, bordé d'un bleu pâle. Leur sopha occupait trois parties complètes de l'appartement,—et semblait de la dernière fraîcheur. Le velours des coussins—(plutôt faits pour garnir un trône) était écarlate; du milieu jaillissait un brillant soleil broché en or, dont les rayons tissus rappelaient le vif éclat de ceux qui remplissent les cieux vers le milieu du jour.
68. Quant à la splendeur, on en avait confié le soin au cristal, au marbre, à la porcelaine et à l'argenterie; sur les carreaux étaient jetés des nattes indiennes et des tapis de Perse que le cœur eût tremblé de salir. Des gazelles, des chats, des nains et des noirs, et telles autres gens habitués à gagner leur pain en qualité de ministres et favoris (c'est-à-dire par dégradation) étaient là réunis en foule comme à la cour ou à la foire.
69. On n'avait pas épargné les belles glaces et les tables, la plupart en ébène incrustées de nacre ou d'ivoire, celles-ci en écaille de tortue; et celles-là en bois précieux, garnies d'or ou d'argent.—On avait pourvu à ce que la plus grande partie d'entre elles fût chargée de viandes, de sorbets glacés—et de vins—à la disposition de tous ceux qui arrivaient d'heure en heure pour dîner.
70. Entre tous les costumes, je choisis pour le peindre celui d'Haidée: elle portait deux jelicks[94],—dont le premier était jaune-pâle; l'azur, le violet et le blanc formaient la couleur de sa chemise,—et l'on suivait au travers de son léger tissu les mouvemens de son sein, tels que ceux d'une faible vague; son deuxième jelick, tout brillant d'or et de pourpre, était fermé avec des boutons de perle larges comme des pois; une blanche gaze rayée de bouracan flottait autour de son beau corps, semblable à des flocons de nuages groupés autour de la lune.
[94] Ou plutôt tchelek: c'est une ceinture de soie. (Voyez le Dictionnaire turc de Meninsky.)
71. Un large bracelet pressait chacun de ses bras charmans; il n'avait pas d'attache,—l'or pur en étant assez flexible pour que la main le contournât sans peine, et que la forme du bras devînt aussitôt la sienne. C'était admirable, mais sa forme seule eût charmé les yeux, tant il semblait craindre de laisser échapper les contours qu'il pressait. Ainsi, l'or le plus fin entourait la peau la plus blanche que métal précieux eût jamais entourée[95].
[95] Ce costume est moresque; les bracelets et l'anneau y sont portés de la manière indiquée. Le lecteur s'apercevra par la suite que la mère d'Haidée étant de Bez, sa fille suivait les modes de sa patrie.
(Note de Byron.)
72. Comme princesse des domaines de son père, une semblable plaque d'or roulée au-dessus de son coude-pied annonçait son haut rang. Douze anneaux brillaient autour de ses doigts; ses cheveux rayonnans de pierreries; les plis gracieux de son voile étaient comprimés au-dessous de son sein par une bande de perles d'une valeur presque inestimable; et la soie orangée de son pantalon turc venait se terminer autour de la plus jolie cheville du monde.
73. Les ondes de ses longs et bruns cheveux tombaient jusqu'à ses pieds, semblables au torrent des Alpes sur lequel vient glisser la lumière matinale du soleil;—s'ils n'avaient pas été enfermés, ils auraient pu voiler entièrement sa personne; on eût dit qu'ils s'indignaient de se sentir comprimés dans la courbe soyeuse d'un filet, et dès qu'un zéphir venait offrir à Haidée son aile pour éventail, ils tentaient de rompre leur transparente étreinte.
74. Elle répandait autour d'elle une atmosphère de vie, et ses yeux semblaient donner à l'air lui-même plus de légèreté. Ils étaient si doux! si beaux! ils justifiaient tout ce que nous pourrions jamais imaginer des cieux; purs comme ceux de Psyché, avant qu'elle n'eût perdu sa virginité,—trop purs même pour les nœuds terrestres les plus purs. En la voyant, on ne pouvait croire qu'il y eût de l'idolâtrie à s'agenouiller devant elle.
75. Ses cils, noirs comme la nuit, étaient cependant teints, mais c'était vainement; car les franges de ses grands yeux noirs n'en conservaient pas moins leur beauté naturelle, et même opposaient leur éclat primitif au jais artificiel qui les recouvrait. Ses ongles avaient été touchés avec l'henna[96]; mais encore ici, les efforts de l'art étaient inutiles, il ne pouvait rien ajouter à leur nuance rosée.
[96] «Les femmes turques et grecques couvrent ordinairement leurs yeux d'une teinture noire qui, à quelque distance, ou bien aux lumières, ajoute beaucoup à leur vivacité. Je pense même que nos dames seraient enchantées de connaître ce secret; mais, dans le jour, l'artifice est trop visible. Elles colorent aussi en rose leurs ongles; mais j'avoue que je ne suis pas assez faite à cette mode pour la trouver gracieuse.»
(Lettre de Lady Montague à la comtesse de Mare.)
76. L'henna aurait eu en effet une teinte merveilleuse, si elle eût encore embelli la belle peau qu'elle avait touchée. Haidée n'en avait aucun besoin: jamais le jour ne lança sur les montagnes des rayons d'une blancheur plus céleste que la sienne; l'œil en la contemplant ne pouvait se croire bien éveillé, il la prenait pour une vision:—peut-être me trompé-je, mais Shakspeare dit aussi:
...Est fol, à mon avis,
Qui prétend dorer l'or ou reblanchir le lis[97].
[97] Le roi Jean, acte IV, sc. 2.
77. Juan n'avait, sur un châle noir et or, qu'un vêtement blanc bouracan[98], encore si transparent que l'on apercevait, à travers le tissu, des pierreries scintillantes comme les petites étoiles de la voie lactée. Son turban formait une foule de plis gracieux, et une aigrette d'émeraude chargée d'un nœud de cheveux, présent d'Haidée, surmontait un croissant radieux dont la lumière, toujours tremblante, ne s'affaiblissait jamais.
[98] Il faut bien se garder de confondre ce bouracan avec celui dont on fait un vulgaire usage en France. C'est un tissu assez semblable à celui des châles en bourre de soie ou de cachemire.
78. En ce moment ils étaient divertis par leur suite; des nains, des jeunes danseuses, des eunuques noirs et un poète: ce qui complétait leur nouveau train de maison. Ce dernier avait une grande réputation et il aimait à la justifier. Ses vers allaient rarement sans leurs justes pieds;—quant aux sujets, rarement restait-il au-dessous d'eux, car on le payait pour satiriser ou applaudir; et comme dit le psaume: «il demandait un gros intérêt.»
79. Contre la louable habitude des anciens jours, il vantait le présent et décriait le passé. Il avait fini par devenir une espèce d'anti-jacobin oriental, et il aimait mieux louer que de s'exposer à manquer de pudding.—Pendant quelques années il avait compromis sa destinée en mettant dans ses chants un certain air d'indépendance; mais à présent, il chantait le sultan et le pacha avec la véracité de Southey et le talent poétique de Crashaw.
80. C'était un homme qui avait été témoin de nombreux changemens, et lui-même il avait varié avec la fidélité de l'aiguille; mais l'astre polaire auquel il obéissait n'étant pas l'une des étoiles fixes,—il avait pris l'habitude des courbes et des lignes rétrogrades: sa bassesse le mettait à l'abri des représailles, et il était si fécond (à moins qu'on ne l'eût mal payé), il mentait avec une telle expansion de verve,—qu'il avait certes les plus beaux droits à la pension de poète lauréat.
81. Mais il avait du génie.—Quand un renégat, vates irritabilis, en possède, il ne laisse guère passer de pleine lune sans l'exercer; il n'y a pas même jusqu'aux honnêtes gens qui n'aiment à capter l'attention publique:—mais à mon sujet.—Voyons,—de quoi s'agissait-il? Ah!—le chant troisième,—le charmant couple,—leurs amours, leurs fêtes, leur maison, leur costume, en un mot, le genre de vie qu'ils menaient dans leur île.
82. Leur poète, pauvre diable, mais du reste fort amusant en compagnie, avait été jadis le favori de plus d'une coterie; quand il était à moitié ivre il haranguait ses auditeurs, et bien qu'ils fussent rarement en état d'apprécier ses paroles, ils ne manquaient pas de lui accorder, en vomissant et en mugissant, ces applaudissemens populaires dont jamais la première ne connaît la seconde cause[99].
[99] C'est-à-dire, dont celui qui les excite ne connaît jamais celui qui les donne.
83. Mais en ce moment, hissé dans la haute société, et ayant recueilli de ses voyages quelques bribes éparses çà et là de pensées libérales, il calculait si, pour varier un peu, il ne pourrait pas, dans une île isolée, au milieu de ses amis, et sans avoir à craindre d'exciter à la sédition, abjurer pour un instant ses mensonges prolongés, et conclure avec la vérité un léger armistice, en chantant comme il avait chanté dans son ardente jeunesse.
84. Il avait voyagé parmi les Arabes, les Turcs et les Francs, et connaissait le point d'honneur des nations diverses; comme il avait fréquenté toutes les classes d'hommes, nulle occasion ne trouvait sa verve en défaut:—ce qui lui valut quelques présens et quelques remerciemens. Il savait habilement varier ses flatteries; «faire à Rome comme les Romains,» tel était son principe de conduite en Grèce.
85. Ainsi, d'ordinaire, quand on lui demandait une chanson, il rappelait aux différens peuples quelque chose de leur pays; le God save the King, ou le Ça ira, peu lui importait, il ne s'occupait que de l'à-propos. Sa muse trouvait partout des inspirations, depuis le sujet le plus sublime jusqu'aux plus prosaïques raisonnemens. Pindare avait bien chanté les chevaux de race, pourquoi lui aurait-on reproché de montrer la même flexibilité de talent?
86. Par exemple, en France, il eût écrit une chanson; en Angleterre, un récit de six chants in-4º; en Espagne, il eût fait une ballade ou une romance sur la dernière guerre;—autant en Portugal; en Allemagne, il eût grimpé sur le Pégase du vieux Goëthe.—(Voyez ce qu'en dit de Staël.) En Italie, il eût imité les Trecentisti[100], et, en Grèce, il eût chanté quelque hymne dans le genre de celle-ci:
[100] Les poètes du treizième siècle.
I
O des arts le premier séjour,
Iles de Grèce, îles de Grèce!
Où Sapho chanta son ivresse,
Où naquit le père du jour!
Un été constant vous colore:
Mais Phébus seul vous reste encore.
II.
Au nom des pères glorieux
Dont la mémoire les accuse,
Aux chants de leur antique muse
Vos fils restent silencieux:
Et quand l'univers les admire,
Seuls, ils n'osent plus les redire!
III.
Marathon domine les mers
Et s'étend au bas des montagnes.
Hier, rêvant dans ces campagnes,
J'oubliais nos cruels revers;
Car, foulant aux pieds tant de braves,
Je ne pouvais nous croire esclaves.
IV.
Un roi s'assit sur les rochers
D'où l'on aperçoit Salamine:
Là, méditant notre ruine,
Il suivait ses flots de guerriers;
Il les comptait avant l'aurore,
Et le soir étaient-ils encore?
V.
Où sont-ils, où toi-même es-tu,
O ma déplorable patrie?
Pour te rappeler à la vie
Mes accens n'ont pas de vertu.
Oh! pourquoi la lyre d'Alcée
Dans mes mains est-elle tombée?
VI.
Au moins, si j'ai perdu l'honneur
Et si je suis dans l'esclavage,
Je sens courir sur mon visage
Une généreuse rougeur;
Au moins je pleure sur la Grèce
Quand un lâche tyran l'oppresse.
VII.
Mais sur notre honte et nos maux
Ne faut-il verser que des larmes?
Sparte autrefois courait aux armes:
O terre! rends-nous ses héros!
Que trois seuls réveillent nos villes,
Et nous marchons aux Thermopyles!
VIII.
Mais tout reste silencieux!...
Non!—Les morts raniment leur cendre;
Les morts, les morts se font entendre
Comme un torrent impétueux!
«Brisez, disent-ils, vos entraves!
Venez!...» Et vous restez esclaves.
IX.
—«Versez-nous le vin de Samos;
Vous! faites frémir d'autres cordes:
Combattez, musulmanes hordes,
Coulez pour nous, jus de Seos.»
Voyez la soudaine allégresse
Qu'inspirent ces accens d'ivresse!
X.
Comme vos pères, au plaisir
La danse pyrrhique vous porte;
Mais de la pyrrhique cohorte
N'avez-vous plus de souvenir?
Vos accens sont nobles et graves;
Conviennent-ils à des esclaves?
XI.
—«Versez-nous le vin de Samos!
C'est Bacchus seul qui nous inspire.
Bacchus seul conduisait la lyre
Du tendre vieillard de Téos;
Il servait et savait se taire.—»
Ah! du moins il servait un frère!
XII.
—«Ce Miltiade tant vanté
De la couronne fut avide...»
—Mais le tyran de la Tauride
Protégea notre liberté;
Il mit en fuite les barbares;—
Et vous, vous servez des Tartares!
XIII.
—«Versez-nous le vin de Samos!»
De Parga le rocher stérile
Est désormais le seul asile
Des dignes enfans des héros.
Un jour ces guerriers intrépides
Rappelleront les Héraclides.
XIV.
Parga! Souli! craignez les Francs!
Ils ont des rois prêts à tout vendre:
La Grèce ne doit rien attendre
Que de ses généreux enfans.
Craignez les Francs! tous ils fléchissent
Sous des rois qui les avilissent.
XV.
—«Versez-nous le vin de Samos!»
—Nos filles dansent sous l'ombrage:
Je vois à travers le feuillage
Leurs contours si doux et si beaux;
Mais leur sein, digne des plus braves,
N'allaitera que des esclaves.
XVI.
Que l'on me place au bord des flots:
De Sunium je vois la plage,
J'y veux mourir; son nu rivage
Recevra mes derniers sanglots.
Traînez les chaînes que j'abhorre,
Moi je meurs: je suis libre encore!
87. Ainsi chanta, sinon eût pu, dû, ou voulu chanter en vers passables le moderne enfant de la Grèce: sans valoir ceux qu'Orphée récitait quand la Grèce était dans son printems, on aurait pu, dans ces derniers tems, en composer de plus mauvais encore. Ses accens n'étaient pas sans expression—sincère ou factice; et la sensibilité est dans un poète la source de tous les autres sentimens; mais ces gens-là sont des menteurs, et comme la main des teinturiers,—ils revêtent toutes les couleurs.
88. Mais les mots sont des choses, et une légère goutte d'encre, tombant comme la rosée sur une idée, produit ce qui fera penser des milliers et des millions d'hommes. Chose singulière, que la plus petite lettre par laquelle l'homme déposera une pensée au lieu de l'exprimer de vive voix, puisse établir une chaîne durable entre les siècles! À quelle exiguité le tems ne réduit-il pas la fragile nature humaine, tandis que le papier,—un chiffon comme celui-ci, lui survit à lui-même, à sa tombe, à tout ce qui lui était propre.
89. Et quand ses os sont en poussière, et que sa tombe a disparu; quand ses biens, ses enfans, sa nation elle-même ne conservent plus qu'une seule place dans les commémorations chronologiques, quelque lourd manuscrit qui avait dû à l'oubli sa conservation, quelque inscription lapidaire retrouvée à la place d'une barraque, en travaillant aux fondations d'un cabinet, peuvent restaurer son nom et le faire regarder comme un précieux et rare monument.
90. Et la gloire a fait long-tems sourire les sages; c'est quelque chose, un rien, des mots, de l'illusion, du vent,—mieux fondé sur le style de l'historien que sur le souvenir que le héros laisse après lui. Homère a rendu à Troie le service que Hoyle a rendu au Whist; les hommes de nos jours avaient oublié que le grand Marlborough donnait joliment des coups de poings, quand, heureusement, sa vie a été publiée par l'archidiacre Coxe.
91. Milton est le prince des poètes—à notre avis: un peu lourd, mais divin dans tous les cas. C'était un indépendant, de son tems;—un citoyen docte, pieux et continent en amour et à la table. Mais sa vie s'étant offerte sur le chemin de Johnson, nous avons aussitôt lu que ce grand pontife des neuf vierges avait reçu le fouet au collége,—qu'il était colère, et—mauvais époux; la première mistress Milton ayant déserté son logis.
92. Voilà certes des faits bien intéressans; comme le daim volé de Shakspeare[101], les épices de lord Bacon, la jeunesse de Titus et les premières aventures de César; comme les fredaines de Burns (que va retracer fidèlement le docteur Currie) et celles de Cromwell:—mais bien que l'amour de la vérité inspire ordinairement aux historiens ces détails, et qu'ils les jugent fort essentiels à la vie de leur héros, il est rare qu'ils contribuent beaucoup à sa gloire.
[101] Les biographes de Shakspeare ne manquent pas de raconter que ce grand homme, dans sa jeunesse, déroba un daim à un gentilhomme de Straffort, jaloux à l'excès de son privilége de chasse.
93. Tout le monde n'est pas moraliste comme Southey, quand il prêchait dans le monde la Pantisocratie; ou comme Wordsworth, non imposé, non salarié, quand il saupoudrait de démagogie[102] ses poèmes de colporteur; ou comme Coleridge, long-tems avant que sa plume inconstante ne déposât dans le Morning-Post son aristocratie: alors que, lié avec Southey et marchant sur les mêmes traces, ils épousaient les deux sœurs (établies mercières à Bath).
[102] Allusion au titre d'un des personnages de Wordsworth, the Pedlar, dans l'Excursion.
94. De pareils noms sont désormais atteints et convaincus; ils forment dans la géographie morale une véritable Botany-Bay, et leurs plus discrets biographes auront encore bonne grâce à décrire leurs franches trahisons et leurs généreuses apostasies. À ce propos, le dernier in-quarto de Wordsworth est le volume le plus lourd que l'on ait publié depuis la découverte de l'imprimerie: c'est un obscur et grossier poème, ayant nom l'Excursion, rimaillé dans un style que j'ai en aversion.
95. C'est là qu'il érige un pont formidable entre l'intelligence de ses lecteurs et la sienne: malheureusement les poèmes de Wordsworth et de ses imitateurs, comme la Siloe de Joannah Southcote sont des œuvres qui frappent faiblement l'attention publique, tant est petit le nombre des élus, en ce siècle; et d'abord, annoncés comme des divinités, les premiers fruits de leur virginité compromise se sont bientôt métamorphosés en hydropisies périodiques.
96. Mais revenons à mon sujet. Je suis bien forcé d'avouer que si j'ai quelque défaut c'est celui des digressions; je laisse aller seuls mes gens, tandis que je m'amuse à soliloquer sans fin: mais ce sont mes adresses de la couronne, remettant les affaires à la prochaine session. J'ai l'air d'oublier que chacune de mes omissions est une perte pour le public, non pas, il est vrai, aussi grande que l'eussent été celles d'Arioste.
97. Je le sais; ce que nos voisins appellent des longueurs (nous n'avons pas un mot aussi juste; mais nous avons bien la chose dans la parfaite ordonnance des poèmes que Bob Southey met au monde chaque printems); les longueurs, dis-je, ne sont pas un appât bien puissant pour le lecteur; mais il n'est peut-être pas mal à propos de lui présenter quelques beaux morceaux d'épopée, pour mieux lui prouver que l'ennui en est le principal ingrédient.
98. Nous lisons dans Horace qu'il arrive parfois à Homère de s'endormir; nous pourrions même sans lui nous en apercevoir: quand il arrive à Wordsworth de se réveiller, c'est pour nous dire avec quelle complaisance il se traîne autour des lacs, avec ses chers voituriers[103]. Il invoque le secours d'une barque pour franchir les abîmes—de l'Océan?—Nullement, mais de l'air. Ensuite il fait une seconde invocation pour obtenir une chaloupe et se hâte de répandre assez de bave pour la mettre à flot.
[103] Wordsworth est l'un des poètes surnommés lakistes, à cause de leur affectation à peindre des lacs, des étangs et des barques. C'est ainsi qu'on pourrait appeler, en France, M. Lamartine, le lunatique, M. V. Hugo, le cadavéreux, etc. Nous recommandons instamment les strophes suivantes à nos romantiques très-illustres et à nos dramaturges très-précieux.
99. S'il veut absolument fendre les plaines éthérées, bien que Pégase soit rétif à son roulage, que n'emprunte-t-il plutôt les coursiers du char de David? ou que ne sollicite-t-il un seul des dragons de Médée? Ce bidet, trop classique pour son vulgaire cerveau, lui ferait-il craindre de se casser le cou? Pourquoi donc si le sot veut absolument voir la lune de plus près, ne demande-t-il pas le secours d'un ballon?
100. Des colporteurs, des barques, et des roulages! Ombres de Pope et de Dryden, en sommes-nous donc réduits là? ces misérables drogues sont non-seulement à l'abri du mépris, mais surnagent comme l'écume, au lieu de s'engouffrer dans le vaste abîme du pathos. Bien plus, ces Jacques Cades[104] du sens commun et de la poésie viennent siffler sur vos tombeaux.—Le petit batelier et son Peter bell sourient de pitié en parlant de celui qui traça la peinture d'Achitophel[105]!
[104] Ouvrier qui, sous le règne de Henri VI, aspira au trône d'Angleterre. Il prêchait l'égalité, et surtout la haine des juges et des savans. (Voyez, dans Henri VI, deuxième partie, actes IV et V, comment Shakspeare a su le mettre en scène.)
[105] Achitophel et la Fête d'Alexandre sont les deux plus beaux morceaux lyriques de Dryden, de la poésie anglaise et de toutes les poésies modernes.
101. Revenons.—La fête avait cessé: esclaves, nains, danseuses, tout était retiré. Les récits de l'Arabe, les chants du poète, les derniers accens du plaisir, tout venait d'expirer.—La dame et son amant, laissés seuls, contemplaient les flocons rosés de nuages qui accompagnaient le crépuscule.—Je te salue, Marie! sur la terre et sur les mers, la plus céleste heure du jour est la plus digne de toi!
102. Ave Maria! Ah! bénie soit cette heure! bénis le tems, le climat, et le lieu où j'ai vu si souvent avec délice tomber sur la terre ce doux, ce ravissant moment! tandis que se balançait la lourde cloche dans une tour éloignée, et que les derniers accens de l'hymne du soir se faisaient entendre; quand le plus léger souffle ne traversait pas les airs embaumés, et que les feuilles de la forêt semblaient elles-mêmes partager le recueillement universel.
103. Ave Maria, c'est l'heure de la prière! Ave Maria, c'est l'heure de l'amour! Ave Maria, est-ce bien toi que nos esprits contemplent auprès de ton fils? Ave Maria, que ta figure est belle! quel charme dans tes yeux baissés au-dessous de la toute-puissante colombe!—Oui, bien que ce soit devant une peinture que mes genoux fléchissent,—ce tableau n'est pas une idole, c'est une seconde elle-même.
104. Quelques casuistes trop tendres ont bien voulu dire, dans une publication anonyme,—que je n'avais pas de dévotion: mais que l'on mette ces personnes en prières à côté de moi, et l'on pourra décider qui de nous connaît mieux le droit chemin du ciel. Mes autels sont l'Océan et les montagnes, l'air, la terre, les astres,—en un mot, tous les ouvrages du grand tout, qui produisit l'ame et doit un jour la recueillir.
105. Douce heure du crépuscule!—Ah! combien je t'aimais dans l'ombrageuse solitude de pins[106], et sur le silencieux rivage qui borne la forêt de Ravenne; là des racines immémoriales croissent où venaient auparavant se briser les flots de l'Adriatique. Bois toujours verts, où s'élevait la dernière forteresse des Césars, et que les récits de Boccace et les chants de Dryden contribuaient encore à me rendre plus chers!
[106] Ce bois de pins s'appelle, à Ravenne, la Pigneta. (Voyez Boccace.)
106. Les perçantes cigales, citoyennes des pins, qui font de leur existence d'un été une chanson continuelle, étaient, avec mes pas, ceux de mon coursier et la cloche du soir, les seuls échos qui pénétrassent dans les branches; mes yeux alors se reportaient en esprit au spectre chasseur de la race d'Onesti, à sa meute infernale, à leur chasse, et à toutes les belles qui, par cet exemple, apprirent à ne pas rebuter un amant fidèle[107].
[107] Voyez la cinquième journée, nouvelle VIII, du Décaméron. Nastagio degli Onesti, amant de l'une des filles de Paolo Traversaro, avait dépensé toutes ses richesses sans parvenir à se faire aimer. Dans sa douleur il s'éloigna de Ravenne, avec la résolution de se tuer. À trois milles de la ville, il renvoie ses gens, et, tout en rêvant, il entre dans la forêt de pins. Bientôt un grand bruit vient rompre sa rêverie; une belle femme, nue et ensanglantée, est poursuivie par un chevalier noir qui l'atteint, lui arrache le cœur et le donne à dévorer à ses chiens. Nastagio apprend que cette infortunée était, pendant sa vie, une ingrate, et qu'en punition de sa froideur, son ancien amant la poursuit dans ce lieu tous les vendredis. Il s'empresse alors d'inviter à une fête la famille des Traversari pour le vendredi suivant, et tandis qu'ils sont à table sous les pins de la forêt, le bruit de la chasse infernale se fait entendre; le fantôme recommence le même récit, et la tremblante Traversaro, troublée elle-même, s'empresse d'offrir à Nastagio son amour, ses faveurs et sa main. «Cette peur, dit le conteur en terminant, ne fut seulement occasion de ce bien: ains elle fut cause que toutes les femmes de Ravenne en devindrent si paoureuses, qu'elles ont tousjours esté, depuis, plus complaisantes aux voulentés des hommes qu'elles n'avoient esté auparavant.»
(Anc. traduct. de M. Anthoine le Maçon.)
107. O Hespérus[108]! tu donnes toutes les bonnes choses:—à l'homme harassé, sa maison; un repas à celui qui a faim; au jeune oiseau l'aile providente de sa mère; au bœuf chargé son étable désirée. Tout le charme paisible qui se rattache à nos foyers, tout ce que nos dieux domestiques nous rappellent de cher se rassemble autour de nous à ton premier regard: c'est encore toi qui élèves l'enfant jusqu'aux mamelles de sa mère.
Εσπερε, παντα φερεις,
φερεις οινον, φερεις αιγα,
φερεις ματερι παιδα.
(Fragment de Sapho.)
Autrefois nous nous servions du mot vespres pour exprimer cette heure du jour qui précède le soir. On doit regretter que l'usage en soit perdu.
108. Heure suave! qui fais naître les regrets et attendris le cœur de ceux qui traversent les mers, quand ce jour-là ils ont dit adieu à leurs doux amis; ou qui enivres d'amour le pélerin, quand il interrompt sa marche au bruit lointain de la cloche des vêpres, qui semble déplorer le déclin du jour mourant[109]?—Est-ce là une illusion que doive repousser notre raison? Non, non! rien n'expire sans que dans le monde quelque chose ne pleure.
[109] Cette idée admirable n'est pas du siècle de Byron; elle est traduite de Dante: c'est le début du chant VIII, Purgatorio.
Era gia l' ora che volge 'l disio,
A naviganti e' ntenerisce il cuore
Lo di ch' han detto a' dolci amici addio;
E che lo nuovo. Peregrin d' amore
Punge, se ode squilla di lontano
Che paja 'l giorno pianger che si muore.
Avant Byron, Gray avait, mais sans le dire, emprunté à Dante la même idée dans son Cimetière de campagne.
109. Quand Néron périt par la sentence la plus juste qui jamais ait détruit un destructeur, au milieu des acclamations bruyantes de Rome délivrée, des nations affranchies et du monde enchanté, quelques mains cachées allèrent répandre des fleurs sur sa tombe[110]. Peut-être ces derniers honneurs attestaient-ils la reconnaissance d'un bienfait rendu par ce malheureux prince dans le seul instant que le sceptre ne fût pas parvenu à corrompre.
[110] «Et tamen non defuerunt qui per longum tempus vernis œstivisque floribus tumulum ejus ornarent.» (Suétone, Vie de Néron.) Malheureusement l'historien laisse ensuite deviner que ce n'était pas le regret de sa mort qui portait quelques Romains à honorer ainsi sa mémoire; mais la crainte qu'il ne fût pas réellement mort, et qu'il ne revînt un jour se venger de ses ennemis: l'Église elle-même a long-tems partagé cette opinion. Jean Chrysostôme regardait Néron comme l'Anté-christ, et Augustin n'était pas éloigné de se ranger du même avis. Vingt ans après la mort de Néron, on craignait encore son retour. (Voyez Sulpitius Severus, Dialog. II.—Augustinus, de Civit. Dei, lib. XX.)
110. Mais je suis dans les digressions. Quel rapport existe-t-il entre la conduite de mon héros et celle de Néron ou de tout autre bouffon couronné comme lui? le même à peu près qu'avec les hommes de la lune. Certes il faudra réduire mon ouvrage à zéro, et je vais devenir l'une des nombreuses «cuillers de bois» de la poésie (c'est sous ce dernier nom que nous autres collégiens aimions à désigner celui qui venait d'obtenir ses derniers degrés[111]).
[111] À Harrow, et dans plusieurs autres grands colléges d'Angleterre, les écoliers reçoivent chevaliers de la cuiller de bois, les étudians qui viennent de passer leur thèse. Cette cérémonie burlesque est rarement du goût du récipiendaire. L'auteur veut dire ici que son poème aura le sort des thèses de ces chevaliers; qu'il sera oublié dès sa naissance.
111. Mon projet d'ennuyer les lecteurs ne sera jamais fort goûté.—On y trouve quelque chose de trop épique, et je serai forcé (en le recopiant) de diviser ce chant en deux. D'ailleurs, à moins que je n'en avertisse d'avance, personne ne s'en apercevra, si ce n'est quelques habiles gens; et pour ceux-là même, cette résolution passera pour un perfectionnement louable; car je prouverai qu'en cela l'opinion de la critique est celle d'Aristote, passim.—Voyez «Ποιητιχης.»
Chant Quatrième.
1. Rien, en poésie, d'aussi difficile qu'un commencement, si ce n'est peut-être la fin. Souvent, à l'instant même où Pégase va toucher le but, il se démet une aile et nous retombons à terre, semblables à Lucifer qui, pour avoir péché, fut précipité des cieux. Notre commun péché est également difficile à reconnaître; c'est l'orgueil qui flatte notre esprit de l'espoir de monter aussi haut, et le sentiment de notre impuissance peut seul nous révéler ce que nous sommes.
2. Mais le tems qui donne à tous les êtres leur véritable niveau, mais la pénétrante adversité finiront par démontrer à l'homme, et peut-être au Diable—(comme nous en avons l'espérance), que leur raison à tous deux n'est rien moins que vaste: nous nous abusons tant que les brûlans désirs pétillent dans nos veines,—le sang jaillit alors trop rapidement; mais quand le torrent s'élargit en approchant de l'Océan, nous calculons avec mesure la valeur de chaque émotion passée.
3. Dans mon enfance, j'avais de moi-même une haute idée que j'aurais voulu faire partager aux autres: dans un âge moins tendre, j'eus lieu d'être satisfait; les autres esprits reconnurent ma supériorité. Aujourd'hui, mes anciennes illusions tombent en feuilles desséchées; mon imagination reploie ses ailes, et la triste vérité, qui s'abat sur mon pupitre, donne une tournure burlesque à tout ce qu'il y avait autrefois en moi de romantique[112].
[112] Byron revient souvent, dans cet ouvrage, sur le même sujet, et il est bien vrai que toute l'aimable et spirituelle originalité de Don Juan ne sera jamais préférée, par les lecteurs d'un esprit élevé et d'une imagination pure, à la gravité du Childe Harold, du Giaour et de la fiancée d'Abydos. Dans Juan, l'esprit de Byron devient plus vif, à mesure que l'imagination (la plus admirable qui fût jamais) devient moins sublime. On peut remarquer que Voltaire finit de même par la Pucelle, et le chantre passionné d'Éléonore par la Guerre des Dieux. C'est que ces beaux esprits, peu confians dans l'existence d'une ame immatérielle, perdirent de leur essence primitive et de leurs inspirations involontaires, en s'habituant de plus en plus à la vue des objets matériels. Au contraire, les hommes qui sentirent en eux la distinction des deux substances, tels que Platon, Sénèque, Rousseau, Racine, Kant et Socrate, virent leur imagination grandir et s'exalter à mesure que la vieillesse les détacha davantage de toutes les hypothèses des sens et de la raison.
4. Et si je ris de toutes les humaines pensées, c'est que je ne puis pas en pleurer; ou si je pleure, c'est qu'il n'est pas en notre pouvoir de retenir le naturel dans une léthargie absolue; c'est qu'il faut avoir plongé dans le cœur du fleuve Léthé, pour endormir les sentimens que nous redoutons le plus d'éprouver. Thétis baptisa dans le Styx son fils mortel; une mère mortelle aurait choisi le Léthé de préférence.
5. Quelques-uns m'ont accusé d'un projet inouï contre les croyances et les mœurs du pays; ils en ont vu la preuve dans chaque vers de ce poème: je ne dirai pas que je comprenne toujours bien clairement ce que j'écris, lorsque je veux être admirable; mais le fait est que je n'ai rien projeté, si ce n'est d'être un instant joyeux; mot inusité dans mon vocabulaire.
6. Un tel genre d'écrire va sans doute paraître étrange aux honnêtes lecteurs de notre climat sérieux. Le père de la poésie sério-comique fut Pulci; il chanta dans un tems où les chevaliers ressemblaient mieux à Don Quichotte qu'à ceux d'aujourd'hui; il s'amusa des illusions de son tems, des féaux chevaliers, des dames chastes, des énormes géans et des rois despotiques; mais tous ces gens-là, sauf les derniers, étant disparus, j'ai choisi, comme plus convenable, un sujet moderne.
7. Comment je l'ai traité, c'est ce que je ne sais pas; peut-être aussi mal que m'ont traité ceux qui reprochaient à mon plan, non pas ce qu'ils y voyaient, mais ce qu'ils auraient voulu y voir. Si cela les amuse, ainsi soit-il: notre siècle est libéral, et les pensées y sont libres: en attendant, Apollon me tire par l'oreille, et me dit de reprendre ici le fil de mon récit.
8. Le jeune Juan et son amante furent laissés à la délicieuse société de leur propre cœur; l'impitoyable Tems lui-même gémissait, en séparant avec sa cruelle rame d'aussi beaux seins; et bien qu'ennemi de l'amour, il se reprochait de les arracher à leurs heures de plaisir. Encore n'étaient-ils pas destinés à devenir vieux; ils devaient mourir dans leur fortuné printems, avant d'avoir vu s'envoler un seul charme, une seule espérance.
9. Leur figure n'était pas faite pour les rides, ni leur sang pur pour se croupir, et leurs grands cœurs se refroidir. La blanche vieillesse ne devait jamais voiler leurs cheveux; et, semblables à ces contrées exemptes de neiges et de frimas, ils étaient tout printems. La foudre pouvait les atteindre et les réduire en cendre, mais ce n'était pas à eux de traîner une longue et tortueuse décrépitude.—Il y avait en eux trop peu de matière.
10. Ils furent seuls, une fois de plus. C'était pour eux jouir d'un autre Éden; ils ne s'attristaient que dans un seul cas, lorsqu'ils étaient séparés. L'arbre arraché à ses racines séculaires[113],—le courant d'eau séparé de sa source,—l'enfant privé en même tems et pour toujours, des genoux et du sein maternels, se seraient flétris moins promptement que ces deux amans éloignés l'un de l'autre. Hélas! il n'est pas d'instinct comme celui du cœur.
[113] Dans le texte: The tree cut from its forest root of years.—L'arbre coupé de ses forestières racines. Nous avons bien le mot sauvage, qui vient de silvestris, en italien selvaggio; mais il a perdu sa première signification, et n'a pas été remplacé. C'est une grande lacune dans notre langue.
11. Le cœur!—il peut être brisé: heureux, trois fois heureux, ceux qui du premier choc cassent ce fragile organe, porcelaine précieuse de l'argile terrestre! jamais ils ne verront les longues années presser sur leurs têtes jours pénibles sur jours pénibles, et cet amas de souffrances qu'il faut ressentir et dissimuler; car souvent les bizarres liens qui retiennent la vie sont d'autant plus forts qu'on a fait plus de vœux pour les rompre.
12. «Ceux que les dieux chérissent meurent jeunes,» disait-on autrefois[114], et par-là ils évitent plusieurs morts; celle des amis, celle bien plus accablante—de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, de tout ce qui compose notre vie, excepté le souffle de la vie même. Et puisque le silencieux rivage finit toujours par recevoir ceux qui ont le plus long-tems esquivé les flèches du vieil archer[115], il se peut qu'une tombe prématurée, source de tant de regrets, ne soit au contraire qu'un asile salutaire[116].
[114] Voyez Hérodote.
[115] En Angleterre, on représente la mort sous la forme d'un vieil archer. En France, comme on le sait, c'est un squelette armé d'une faux.
[116] Voici comment M. A. P. a cru devoir traduire les six derniers vers de cette strophe. «La mort de ses amis, et de ce qui nous tue plus sûrement encore, la mort de l'amitié, de l'amour, de la jeunesse, toutes choses qui existent sans respirer, puisque les rives du silence attendent toujours ceux que n'atteint pas la flèche du grand archer.»
13. Haidée et Juan ne s'occupaient pas de la mort; les cieux, la terre, les airs, tout semblait à eux; ils ne reprochaient au tems que sa fuite rapide, et vivaient sans connaître le plus léger remords. Chacun d'eux était le miroir de l'autre; la joie seule, comme une escarboucle, brillait sous leurs noires paupières, et ces éclairs, ils ne l'ignoraient pas, n'étaient que la réflexion de leurs mutuels regards de tendresse.
14. Combien de douces étreintes et de caresses entrecoupées! le plus fugitif regard, mieux compris que de longues périodes, et exprimant tout sans jamais trop en dire; puis un langage semblable à celui des oiseaux, compris d'eux seuls, et n'ayant de sens que pour l'oreille des amans: de douces phrases badines qui auraient semblé absurdes à ceux qui avaient cessé de les entendre, ou qui jamais ne les avaient entendues.
15. Tels étaient leurs passe-tems, car ils étaient encore enfans, et même ils n'auraient jamais cessé de l'être. Ils n'étaient pas nés pour jouer d'importans personnages sur la scène triste et désenchantée du monde, mais pour rester inaperçus, et tels que la nymphe et son amant sortis d'un même ruisseau, pour couler leur vie au milieu des fleurs et des fontaines, sans jamais sentir comme les autres hommes le poids des heures.
16. Les lunes changeantes avaient roulé autour d'eux, et n'avaient pas vu changer ceux dont leur lever avait éclairé les plaisirs: ces plaisirs n'étaient pas de l'espèce frivole qui rassasie, ils étaient ressentis par des esprits subtils, que les sens ne pouvaient jamais borner; et ce qui détruit le plus sûrement l'amour, la possession ne faisait pour eux que donner un nouveau prix à chacun de leurs charmes.
17. Oh! que cela est beau, que cela est rare! mais ils ressentaient cet amour, dans lequel l'esprit aime à se perdre quand le vieux monde devient insupportable, quand on ne voit plus qu'avec dégoût ses tumultes et ses spectacles; des intrigues, des aventures monotones, de misérables tendresses, des mariages et des enlèvemens, à la faveur desquels l'hymen allume ses torches pour une prostituée de plus, et pour un mari qui seul ignore que sa nouvelle femme soit une catin.
18. Paroles grossières; vérité dure, vérité que l'on connaît de reste. N'en parlons plus.—Qui donc avait ainsi délivré de tous soins ce couple charmant et fidèle, qui jamais n'avait accusé la lenteur d'une seule heure? C'était cette sensibilité dont tout le monde a eu la conscience, et qui chez les autres périt faute d'aliment, tandis qu'en eux elle était inhérente; sensibilité que nous appelons romanesque, et que, tout en regardant comme ridicule, nous ne cessons pas d'envier.
19. Dans les autres, c'est un état factice, un rêve léthargique produit par un excès de lecture et de jeunesse; mais en eux c'était la conséquence de leur naturel ou de leur destinée. Jamais roman n'avait ému leurs jeunes cœurs: Haidée n'était rien moins que savante, et Juan était un enfant de bonne et pieuse école. Ils n'avaient donc pas meilleure grâce à s'aimer que les colombes et les fauvettes.
20. Ils se plaisaient à voir le coucher du soleil; heure douce à tous les yeux, mais surtout aux leurs. C'était à elle qu'ils devaient ce qu'ils étaient; le crépuscule les avait vus le premier enchaînés des liens de l'amour, et c'était à la faveur des mêmes nuances célestes que la passion était descendue dans leur cœur, et qu'ils s'étaient mutuellement offert le bonheur pour unique douaire: toujours enchantés l'un de l'autre, tout ce qui rappelait le passé leur semblait aussi agréable que la pensée présente.
21. Je ne sais, mais à cette dernière soirée, et tout en suivant les fugitives lueurs du jour, un saisissement subit les prit, et glissa froidement sur leurs doux souvenirs, comme une brise de vent sur les cordes d'une harpe, ou sur la flamme qui gronde et se disperse çà et là: l'espèce de pressentiment qui parcourut leur corps arracha de la poitrine de Juan un douloureux soupir, et des beaux yeux d'Haidée une larme nouvelle et involontaire.
22. Ces prophètes noirs et radieux semblaient se dilater, et suivre tristement le soleil lointain comme si le globe étincelant dût disparaître avec le dernier de ses beaux jours. Juan la regardait comme pour découvrir, dans ses traits, sa propre destinée.—Il éprouvait de la tristesse sans en concevoir la cause, et il eût voulu trouver en elle l'excuse d'un sentiment déraisonnable, ou du moins inconnu.
23. Elle se tourna vers lui; elle sourit, mais de cette manière qui ne fait pas sourire les autres, puis elle se détourna. Quel que fût le sentiment qui l'agitait, il parut fugitif, et sa prudence ou son orgueil l'eurent bientôt dominé. Quand Juan, de son côté, lui rappela,—peut-être en riant,—ce qu'ils venaient tous deux de penser. «S'il en était jamais ainsi, reprit-elle,—mais cela est impossible,—ou du moins je ne vivrai pas pour en être témoin.»
24. Juan voulut ajouter quelque chose; mais en pressant de ses lèvres les siennes, elle le réduisit au silence et parvint même à exhaler, dans un brûlant baiser, le souvenir d'un aussi funeste présage. Il est sûr qu'elle ne pouvait trouver un meilleur moyen; il en est pourtant qui préfèrent, en cas semblable, le jus de la treille.—Ils n'ont pas tort non plus; j'ai tâté de l'un et de l'autre: reste aux parieurs à choisir entre le mal à la tête ou le mal au cœur.
25. Car, décidez-vous ou pour la femme ou pour le vin, vous en aurez également à souffrir, et sur vos plaisirs sera toujours levée la taxe de quelque maladie; mais ce qu'il vaudrait mieux employer, je le sais vraiment à peine, et s'il me fallait porter une voix décisive, je connais tant de bonnes raisons en faveur de tous deux, que je finirais sans doute par déclarer qu'il faudrait plutôt choisir l'un et l'autre que de s'abstenir de tous les deux.
26. Juan et Haidée se regardaient; leurs yeux étaient mouillés par l'effet de cette inexprimable tendresse dans laquelle se confondent tous les sentimens, ceux d'ami, de fils, de frère, d'amant; ce que peuvent en un mot éprouver et révéler de plus vif deux cœurs purs, pressés l'un contre l'autre, aimant beaucoup trop et ne pouvant aimer moins; sanctifiant le doux excès auquel ils se livraient par le désir et la faculté de se rendre mutuellement heureux.
27. Ah! pourquoi ne moururent-ils pas alors dans les bras l'un de l'autre?—Ils avaient trop long-tems vécu si une heure devait sonner qui leur ordonnât de respirer séparément. Ils n'avaient plus à attendre des années que des maux ou des outrages; le monde n'était pas leur sphère; et son art ne pouvait séduire des créatures passionnées comme une ode de Sapho. L'amour était né avec eux, dans eux; il leur était inhérent, il était toute leur ame, et non pas seulement un de leurs sens.
28. Ils auraient dû vivre cachés dans les bois, et invisibles comme le rossignol lorsqu'il chante; mais ils étaient incapables de se perdre dans ces épaisses solitudes appelées la société, où se tiennent réunis tous les vices et toutes les haines. Toutes les créatures nées libres chérissent la solitude; les oiseaux au chant le plus mélodieux se nichent avec une compagne dans des lieux écartés; l'aigle s'élève seul dans les airs; mais les mouettes et les corbeaux fondent en troupe sur la même charogne, à la manière des hommes.
29. En ce moment Haidée et Juan penchèrent leurs joues l'un sur l'autre, et dans cette charmante position commencèrent leur sieste. Mais leur sommeil ne fut pas profond, Juan sentait de tems en tems une émotion soudaine, et une espèce de frisson parcourait son corps. Pour Haidée, ses douces lèvres murmuraient une mélodie sans suite, et les pures couleurs de ses joues, vivement agitées, ressemblaient à une feuille de rose devenue le jouet de l'air;
30. Ou bien au ruisseau limpide situé dans un profond ravin des Alpes, lorsque le vent vient l'agiter: tel était l'effet d'un songe, ce mystérieux usurpateur de l'entendement,—qui nous force à obéir à la volonté indépendante de notre ame. Singulière espèce d'existence (car cela est encore exister), de sentir quoique privé de sens, et de voir bien que les yeux fermés.
31. Elle rêvait qu'étant seule sur le bord de la mer, on l'avait enchaînée à un roc; elle ne savait comment, mais elle ne pouvait se remuer. Cependant les flots grondaient, chaque vague bouillonnait en fureur, et venait la menacer. Elle croyait déjà les sentir sur sa lèvre supérieure quand elle tressaillit pour respirer; l'instant d'après les flots écumèrent sur sa tête, chacun d'eux vint se briser au-dessus d'elle, et pourtant elle ne pouvait mourir[117].
[117] Il y a quelque chose de semblable dans le Richard III de Shakspeare. L'infortuné Clarence raconte un rêve, pendant lequel il se croyait tombé dans la mer.
«O Seigneur! je me souviens encore de la peine qu'on éprouve en se noyant! Quel bruit épouvantable faisait l'eau dans mes oreilles!..... Long-tems je luttai pour abandonner ma dépouille mortelle, mais les flots jaloux retenaient encore mon ame, et l'empêchaient de se frayer une route à travers les vastes airs, etc.»
32. Alors,—elle fut délivrée: elle erra çà et là, les pieds ensanglantés, au travers de lattes aiguës; elle chancelait à chaque pas: quelquefois elle roulait sur un linceul; puis, l'instant d'après, elle se sentait forcée de le poursuivre malgré son effroi; il était blanc et peu distinct; il ne s'arrêtait pas assez pour que l'œil pût le considérer, ou la main le toucher; elle regardait, courait et étendait les bras sans cesse, mais il lui échappait dès qu'elle croyait l'avoir saisi.
33. Le songe a changé: elle est dans une caverne creusée entre des colonnes de marbre glacé; dans les salles battues des eaux est gravée la main des siècles; les vagues peuvent y pénétrer, les veaux marins s'y cacher et y séjourner. Haidée sent alors l'eau tomber de ses cheveux, la prunelle de ses yeux noirs est abîmée dans les larmes; et, à mesure que ces gouttes se forment, les rochers les attirent à eux, et elle croit les voir aussitôt se geler contre le marbre.
34. Inondé, froid et sans vie, pâle comme l'écume qui recouvrait son front mort, et qu'elle essayait en vain de faire disparaître (combien de tels soins lui étaient doux jadis! combien alors ils lui semblaient amers!), Juan était étendu à ses pieds; rien ne pouvait rendre les battemens à son cœur navré; un chant funéraire sortant du milieu des vagues pénétrait dans les oreilles d'Haidée, comme la voix sinistre d'une sirène. Ce songe de quelques instans lui parut une vie trop longue.
35. En regardant le mort avec plus d'attention, elle remarqua que sa figure s'était ridée et altérée d'une manière singulière, qu'elle avait de la ressemblance avec celle de son père; enfin que chaque trait prenait de plus en plus la forme de ceux de Lambro;—elle retrouvait son maintien sévère, et toutes ses formes grecques; elle tressaillit, elle s'éveille: oh! quelle vue! puissances du ciel, quel noir sourcil rencontre les siens! c'est,—c'est celui de son père,—attaché sur son amant et sur elle!
36. Elle fit un cri en se levant, puis elle retomba avec un second; l'aspect de son père la remplissait de joie et de tristesse, de crainte et d'espérance: lui qu'elle croyait enseveli dans le fond des mers, peut-être n'était-il sorti de la mort que pour arracher la vie à celui qu'elle chérissait tant! Haidée aussi avait beaucoup aimé son père; que ce moment dut être terrible!—J'en ai vu de pareils,—mais gardons-nous de nous y arrêter.
37. Au cri d'effroi d'Haidée, Juan se réveille, retient son amante dans sa chute, et aussitôt détache son sabre de la muraille, impatient de tirer vengeance de celui qui causait tout ce trouble. Lambro, qui jusqu'alors avait négligé de parler, sourit dédaigneusement et dit: «À mon premier signal, mille cimeterres sont prêts à se montrer. Laisse, jeune homme, laisse-là ta vaine épée.»
38. En même tems, Haidée se jeta sur lui: «Juan, c'est,—c'est Lambro,—mon père! tombe avec moi à ses genoux,—il nous pardonnera;—oui,—oui le doit. Oh! le plus aimé des pères,—tu vois mon agonie de plaisir et de peine.—Faut-il, quand je baise avec transport le bas de ton manteau, que l'inquiétude vienne empoisonner ma joie filiale? Fais tout ce que tu voudras de moi, mais grâce, grâce pour lui!»
39. Calme dans ses regards et calme dans sa voix, indices peu sûrs de la tranquillité de son ame, l'altier vieillard demeurait impénétrable: il la regarda, mais il ne répondit pas un mot; puis il se tourna vers Juan: le sang montait et disparaissait sur les joues de celui-ci; déterminé à mourir, il conservait toujours son arme, et brûlait de s'élancer sur le premier ennemi que le signal de Lambro appellerait.
40. «Jeune homme, ton épée!» lui dit une seconde fois Lambro. Juan répliqua: «Jamais, tant que ce bras sera libre.» Le visage du vieillard pâlit, mais non de crainte, et tirant un pistolet de sa ceinture: «Que ton sang, dit-il, retombe donc sur ta tête!» Il regarda la pierre avec attention, comme pour s'assurer qu'elle était en bon état;—car il en avait dernièrement lâché le coup;—et il se mit ensuite à l'armer tranquillement.
41. Le son aigu du pistolet que l'on arme est étrange pour nos oreilles, quand notre poitrine doit être visée l'instant d'après, à vingt pas d'intervalle ou environ. C'est, je pense, une distance fort convenable et assez grande, quand c'est un ancien camarade que vous avez à tuer: mais, après que l'on vous a tiré une ou deux fois, l'oreille devient plus irlandaise[118] et moins susceptible.
[118] On sait que les Irlandais sont les Béotiens ou les Périgourdins de la Grande-Bretagne.
42. Lambro visa:—un instant de plus terminait ce chant et la vie de Don Juan, quand Haidée, le regard aussi fier que celui de son père, se jeta entre eux deux: «C'est moi! s'écria-t-elle, que la mort doit frapper.—Je suis la coupable; il a été jeté sur ce rivage,—mais il ne l'a pas cherché.—J'ai donné ma foi, je l'aime.—Je veux mourir avec lui. Je connais votre naturel inflexible,—connaissez celui de votre fille.»
43. L'instant d'auparavant elle fondait en larmes, elle était toute prière, toute enfance; maintenant elle ose seule défier toutes les humaines terreurs.—Pâle, froide et immobile comme une statue, elle demande le dernier coup: sa taille était au-dessus de celle de ses compagnes et de son sexe, elle se grandit encore, comme pour offrir un but plus assuré. Son œil fixe est arrêté sur le visage de son père, mais elle ne songe pas à retenir sa main.
44. Les yeux de Lambro étaient en même tems fixés sur elle,—et l'on ne peut dire combien leurs regards étaient les mêmes; sauvages avec sérénité, la flamme qui étincelait dans leurs grands yeux noirs était à peu près de la même nature; car elle aussi eût brûlé de se venger si elle avait été outragée,—et bien que domptée, c'était encore une lionne. Le sang paternel bouillonnait en elle à la vue de son père et témoignait assez qu'il avait la même origine.
45. Je dis qu'ils se ressemblaient, avec la seule différence que devaient mettre dans leurs traits un autre âge et un autre sexe. Jusque dans la délicatesse de leurs mains, on trouvait ces rapports, indices certains d'un sang non vicié. Maintenant, qu'on se représente leur animosité et leur immobile fureur, quand ils devraient n'éprouver que des sensations douces, et ne verser que des larmes de plaisir; et l'on jugera de l'effet des passions dans leur violence.
46. Le père se retint un instant, baissa son arme, puis la releva. Pourtant il s'arrêtait encore, et regardant sa fille, comme pour pénétrer dans sa pensée: «Ce n'est pas moi, dit-il, qui ai voulu perdre cet étranger. Ce n'est pas moi qui ai ménagé cette scène de désolation. Il en est peu qui souffriraient un pareil outrage ou qui se retiendraient de tuer; mais je ferai mon devoir. Quant à la manière dont tu as rempli le tien, le présent m'est une preuve suffisante du passé.
47. «Qu'il pose son arme, ou, par la tête de mon père, la sienne va rouler comme une balle devant toi.» En parlant ainsi, il pressa dans ses lèvres un sifflet; un autre y répondit, et plus de vingt hommes, armés de la botte au turban, fondent en désordre dans l'appartement, bien placés l'un derrière l'autre. L'ordre de Lambro fut: «Arrêtez ou tuez ce Franc.»
48. Par l'effet d'un mouvement subit il s'empare de sa fille; et tandis qu'il comprime dans ses bras tous ses mouvemens, la troupe se place entre elle et Juan: vainement elle se débat avec son père,—l'étreinte de celui-ci est comme celle d'un serpent. Cependant la file de pirates se jettent sur leur proie avec la rapidité d'un aspic furieux, excepté pourtant le premier qui était tombé avec une épaule à demi séparée du tronc.
49. Le second eut le visage entr'ouvert; mais le troisième, vétéran froid et prudent, para les coups de sabre avec son coutelas, et porta les siens avec tant de justesse, qu'en un clin-d'œil son homme fut étendu sans défense à ses pieds, après avoir reçu deux entailles de sabre qui faisaient couler de son corps deux ruisseaux de sang rouge et épais.—L'un jaillissait du bras, et l'autre de la tête.
50. Ils l'enchaînèrent à l'endroit où il tomba, puis ils le portèrent hors de l'appartement. D'un signe le vieux Lambro leur ordonna de le traîner au rivage, où plusieurs vaisseaux attendaient neuf heures pour s'éloigner. Ils le placèrent dans une barque, et gagnèrent à coups de rames une ligne de galiotes. Ils le déposèrent à bord de l'une d'elles et sous les écoutilles, en le recommandant strictement aux gardiens.
51. Le monde est plein d'étranges vicissitudes, et celle-ci, avouons-le, était singulièrement disgracieuse. Justement quand il le voulait le moins, un homme riche, jeune, bien fait, et doué de tous les avantages de ce monde, est embarqué, blessé, enchaîné, sans pouvoir faire un mouvement; et tout cela parce qu'une dame[119] est tombée amoureuse de lui.
[119] Julia.
52. Mais abandonnons-le ici, je vais devenir pathétique, et déjà je me sens attendri par la nymphe chinoise des larmes, le thé vert. Cassandre avait des inspirations moins infaillibles que les miennes; dès que mes pures libations ont excédé le nombre trois, je sens mon cœur devenir compatissant au point de me forcer à recourir au bou noir[120]. Il est triste que le vin soit si échauffant, car le thé et le café nous donnent des idées beaucoup trop sérieuses.
[120] Thé de couleur noire.
53. Excepté cependant quand on les mélange avec toi, Cognac, douce Naïade des rives Phlégétontiques! Hélas! pourquoi faut-il que tu attaques le foie, et que, semblable aux autres nymphes, tu sois funeste à tes adorateurs? J'aurais bien recours au punch léger, mais quand je prends le soir une rasade de rack[121], je suis sûr de me réveiller le lendemain avec la torture[122].
[121] Espèce de rum.
[122] Dans le texte: «Quand je prends du rack, je suis sûr de me réveiller avec son synonyme.» Rack signifie liqueur forte et torture.
54. Pour le présent, je laisse Don Juan sauvé,—le pauvre garçon n'est pas fort bien portant, il a reçu plusieurs blessures, mais ses souffrances corporelles pouvaient-elles se comparer à la moitié de celles que le cœur de son Haidée éprouvait! Elle n'était pas de celles qui pleurent, crient, se désespèrent, et s'emportent une fois qu'elles ne redoutent plus ceux qui les entouraient. Sa mère était une Moresque, née à Fey, où tout est Éden ou solitude affreuse.
55. Là, le vaste olivier fait pleuvoir sa moisson parfumée dans des bassins de marbre; la graine, la fleur et le fruit jonchent en même tems la terre, jusqu'à ce que la terre les recouvre. Mais là aussi croissent une multitude d'arbres vénéneux; les nuits retentissent du rugissement des lions, et de longs déserts brûlent le pied des chameaux ou engouffrent, en s'entr'ouvrant, d'infortunées caravanes. Tel est le sol de ces climats, et tel aussi y est le cœur de l'homme.
56. L'Afrique est la fille du Soleil. L'humain et la terrestre argile y sont également embrasés; brûlé dès l'enfance et doué d'une force surprenante pour le bien ou pour le mal, le sang moresque est soumis à l'influence du ciel, et produit des fruits semblables à ceux du sol de la patrie. Beauté, amour, tel avait été le douaire de la mère d'Haidée; mais ses grands yeux noirs recélaient les passions les plus profondes; seulement elles y sommeillaient comme un lion aux bords d'une fontaine.
57. Tempérée par de plus doux rayons, et semblable à ces nuages que l'été nous présente argentés, paisibles et gracieux jusqu'à l'instant où, chargés de foudres, ils jettent l'épouvante sur la terre et les tempêtes dans les airs, Haidée avait toujours été jusqu'alors douce et paisible; mais à peine agitée par la passion et le désespoir, le feu s'élança de ses veines humides, tel que le Simoon, quand il se lève sur la plaine brûlante[123].
[123] Le vent du désert, fatal à toutes les créatures vivantes, et auquel les poètes orientaux font de fréquentes allusions.
58. Son dernier regard était tombé sur la blessure de Don Juan, sur sa défaite et sur sa chute. Le sang de son unique ami ruisselait sur les carreaux qu'il traversait naguère avec tant de grâce et de beauté. Un instant lui suffit pour tout voir et sentir, un seul,—sa résistance se termina par un gémissement convulsif. Semblable au cèdre déraciné, elle tomba sur le bras de son père, qui jusqu'alors avait eu peine à dompter sa résistance.
59. Une veine s'était rompue dans son sein[124]; les pures couleurs de ses lèvres charmantes étaient déjà voilées par un sang noir qui jaillissait de son gosier: sa tête penchée ressemblait au lis que la pluie a surchargé. Ses femmes, appelées aussitôt, portèrent en sanglotant leur jeune maîtresse sur sa couche; mais en vain eurent-elles recours à leurs herbes et à leurs cordiaux, Haidée défiait tous leurs procédés, comme s'il n'avait pas été donné à un seul d'entre eux de retenir sa vie ou d'éloigner sa mort.
[124] Cet effet de la lutte violente de différentes passions n'est pas très-rare. Le doge Francis Foscari ayant été déposé en 1457, et entendant les cloches de Saint-Marc annoncer l'élection de son successeur, «mourut subitement d'une hémorragie causée par une veine qui se rompit dans sa poitrine (voyez Sismondi et Daru, tom. I et II) à l'âge de quatre-vingts ans[A]; quand personne n'eût pensé que ce vieillard avait encore tant de sang[B].» Je n'avais pas seize ans lorsque je fus témoin d'un effet aussi triste du mélange des passions dans le cœur d'une jeune personne, qui pourtant ne mourut pas alors des suites de cet accident, mais fut victime de son retour, quelques années après, à la suite d'une vive émotion.
(Note de Lord Byron.)
[A] Sismondi dit même quatre-vingt-quatre. (Biog. univers.)
[B] Shakspeare (Macbeth, acte V, scène Ire).
60. Elle resta plusieurs jours, sans changer, dans cet état: quoique glacés, ses traits n'avaient rien de livide, et ses lèvres ne perdaient pas leur coloris; son pouls était arrêté, mais la mort ne paraissait pas; nulle hideuse marque ne proclamait sa victoire, et la corruption ne venait pas ravir l'espoir à ceux qui l'entouraient: la vue de sa charmante figure révélait même de nouvelles pensées de vie; je ne sais quel souffle immatériel l'enveloppait, mais on sentait que toute sa dépouille ne devait pas être la proie de la terre.
61. On y retrouvait la passion dominante de son cœur, telle que l'exprime le marbre quand il est parfaitement travaillé; immobile et permanente comme l'image de la belle, mais toujours belle Vénus, celle des souffrances éternellement réunies du Laocoon, ou celle de l'éternelle agonie du gladiateur. L'énergie avec laquelle ces marbres expriment la vie est toute leur beauté; mais ils ne semblent pourtant pas vivre, puisqu'ils sont toujours les mêmes.
62. À la fin elle s'éveilla, non pas comme d'un sommeil, mais plutôt comme de la mort: la vie lui semblait une chose toute nouvelle, une sensation étrange qu'elle éprouvait de force. Tout ce qui s'offrait à ses regards ne frappait pas sa mémoire; un certain malaise oppressait son cœur, mais le premier retour de ses battemens lui causa une vive douleur, sans qu'elle s'en rappelât l'origine, car les furies qui la possédaient avaient aussi fait une pause.
63. D'un œil vague, elle regarda plusieurs figures et plusieurs objets, sans rien reconnaître; elle vit veiller autour d'elle, sans en demander la raison; elle ne compta pas le nombre de ceux qui entouraient son oreiller. Elle n'était pas devenue muette, bien qu'elle ne parlât pas, nul soupir ne vint soulager ses pensées; vainement celles qui la servaient gardèrent un long silence, ou parlèrent avec mystère; le souffle de sa respiration put seul indiquer qu'elle avait quitté le tombeau.
64. Ses femmes lui offraient leurs soins, elle ne les remarquait pas: son père veilla près de son chevet, elle détourna les yeux, elle ne reconnut personne, ni les lieux qui auparavant lui avaient été chers ou agréables. On la transporta de salle en salle: elle s'y arrêtait sans résistance, elle avait tout oublié; et pourtant ces yeux, que l'on voulait croire fermés à toutes les anciennes pensées, semblaient pleins de funestes résolutions.
65. À la fin, une esclave prononça le mot de harpe; le harpiste vint et accorda son instrument. Dès les premières notes irrégulières et rapides, Haidée fixa sur lui des yeux ardens, qu'elle reporta bientôt vers la muraille, comme pour distraire sa pensée d'un souvenir désolant. L'artiste commença une chanson lente et plaintive, composée avant les tems de tyrannie, par quelque insulaire des anciens jours.
66. Aussitôt les doigts maigres et défaits de l'infortunée marquent sur la muraille la mesure de ce vieil air. Il changea de ton et se mit à chanter l'Amour. Ce nom cruel met en mouvement tous ses souvenirs; sur elle vient planer un instant le songe de ce qu'elle fut et de ce qu'elle est aujourd'hui, si l'on peut appeler existence une telle vie. Deux ruisseaux de larmes s'échappent de ses paupières oppressées, semblables aux nuages rassemblés sur les monts quand ils se résolvent en pluie.
67. Vaine consolation, inutile soulagement.—Ces pensées, trop rapidement soulevées, troublèrent sa tête; la folie s'empara d'elle, elle se leva comme si jamais on ne l'eût cru malade, et se jeta sur tous ceux qui s'offrirent à elle comme sur un ennemi. Mais personne ne l'entendit parler ou pousser des cris, quand elle atteignit le paroxisme de son accès. Sa frénésie dédaignait d'extravaguer, même quand on en vint à la frapper dans l'espoir de la sauver.
68. Par momens encore elle montrait une lueur d'entendement. Bien qu'elle jetât de longs regards sur chaque objet, sans pouvoir s'en rappeler aucun, rien ne put lui faire regarder la figure de son père; elle repoussait toute nourriture et tout habillement; tous les moyens de vaincre sa répugnance sur ces deux points furent inutiles; le changement de place, le tems propice, les soins ou les remèdes, rien ne put rendre le sommeil à ses sens;—il semblait avoir pour jamais perdu tout empire sur elle.
69. Elle languit ainsi douze jours et douze nuits. Au bout de ce tems, sans gémissement, un soupir ou un regard qui pût indiquer les dernières angoisses, l'esprit s'échappa de son enveloppe. Ceux qui veillaient tout auprès d'elle, ne purent s'en apercevoir qu'au moment où le voile sombre et épais qui couvrait son gracieux visage s'étendit jusque sur ses yeux—ses beaux, ses noirs yeux!—posséder tant d'éclat, hélas! et se flétrir!
70. Elle mourut mais non pas seule; car elle portait dans son sein un second principe de vie: cet enfant du crime aurait pu naître innocent et plein de charmes; mais il termina sa fragile existence sans voir le jour; et, avant de naître, il entra dans le tombeau qui se ferma dans le même instant sur la fleur et sur le bouton: vainement la rosée du ciel descendit sur cette tige flétrie et sur ce déplorable fruit de l'amour.
71. C'est ainsi qu'elle vécut, qu'elle mourut. La honte ou le chagrin ne s'arrêteront plus sur elle. Elle n'était pas faite pour traîner à travers les années ou les mois ce fardeau pénible que portent les cœurs froids jusqu'à ce que la vieillesse les rappelle sous la terre; elle eut des jours et des plaisirs courts, mais ils furent délicieux,—tels, qu'ils n'auraient pu se prolonger pour elle davantage. Maintenant elle dort en paix sur le rivage de la mer, où elle aimait tant à venir.
72. Et maintenant cette île est déserte et stérile, ses édifices sont détruits, et ses habitans passés. Il n'y reste que la tombe d'Haidée et celle de son père; mais rien n'indique qu'un seul corps mortel y soit déposé. Tous n'y découvririez pas l'endroit où dorment des formes aussi belles, nulle pierre ne les recouvre, nulle langue ne rappelle leur souvenir; et la beauté de la fille des Cyclades n'a trouvé d'autre chant funéraire que celui de la mer furieuse.
73. Mais plus d'une jeune Grecque accompagne encore son nom d'un mélancolique chant d'amour; et plus d'un insulaire abrège la longueur des nuits en racontant l'histoire de son père. La valeur était son partage; la beauté, fut celui de sa fille;—si elle aima sans réfléchir, elle paya de sa vie une telle faute;—ainsi reçoit toujours un châtiment quiconque s'égare de même: nul ne doit espérer de fuir le danger, et tôt ou tard l'amour lui-même devient son propre vengeur.
74. Mais changeons de sujet, ce feuillet est trop triste, je le laisse sur les tablettes de l'imprimeur. Je n'aime pas à peindre des fous dans la crainte de paraître avoir voulu me retracer moi-même.—D'ailleurs je n'ai plus rien à dire sur ce point, et comme ma muse est un lutin capricieux, nous allons retrouver et accompagner Juan, que nous avons laissé à demi mort quelques stances plus haut.
75. Blessé et chargé de fers, «casé, criblé, confiné,» quelques jours se passèrent avant qu'il pût rappeler le passé à son esprit, et quand il reprit ses sens il se vit en pleine mer, faisant six nœuds par heure avec le vent en proue. Les rivages d'Ilion parurent devant lui:—dans un autre tems il eût été ravi de les voir, mais alors il se souciait fort peu du cap Sigée.
76. Là, sur une verte colline, garnie de cabanes et flanquée d'un côté par l'Hellespont, de l'autre par la mer, le brave des braves, Achille est enseveli, à ce qu'on rapporte (Bryant dit le contraire[125]), et plus loin sur la pente, encore grand et pyramidal, on remarque le tumulus—de qui? le ciel le sait; peut-être de Patrocle, d'Ajax ou de Protésilas, tous héros qui, s'ils étaient encore en vie, n'auraient rien de plus à cœur que de nous arracher la nôtre.
[125] Voyez «Dissertation sur la guerre de Troie, montrant que cette expédition n'a jamais été entreprise, et que cette prétendue ville n'a jamais existé,» par Jacques Bryant. Londres, 1796.
77. De hauts tertres sans marbre et sans inscriptions, de vastes plaines incultes et bordées de montagnes; à quelque distance le mont Ida toujours le même, et le vieux Scamandre (si toutefois c'est bien lui), voilà tout ce qui subsiste. La situation semble pourtant encore destinée à des faits glorieux.—Cent mille hommes pourraient y combattre aisément; mais aux lieux où l'on demande les murs d'Ilion, on voit brouter les brebis et se traîner les tortues.
78. J'ai trouvé là des troupeaux de chevaux non gardés; çà et là quelques petits hameaux dont les noms sont nouveaux et rudes; quelques bergers (peu semblables à Paris) s'arrêtant un instant à considérer les jeunes Européens que leurs souvenirs classiques conduisent sur le rivage, un Turc enfin, plein de vénération pour sa religion, ayant un chapelet à la main et une pipe à la bouche;—mais le diable si j'y ai vu un seul Phrygien.
79. Ici, l'on permit à don Juan de sortir de son étroite prison; il sentit qu'il était esclave, privé de tout secours, et en présence d'une mer ombragée de tems en tems par la tombe des héros. Encore affaibli par la perte de son sang, il put à peine faire entendre quelques courtes questions, et les réponses qu'il obtint furent loin de lui donner une explication satisfaisante de son état présent et passé.
80. Il remarqua quelques compagnons de captivité, qui semblaient être, et qui effectivement étaient des Italiens. Il apprit du moins par eux leur destinée, qui était fort singulière. Ils formaient une troupe engagée pour la Sicile,—tous chanteurs, fort capables de remplir leurs rôles: ayant mis à la voile de Livourne, ils ne furent pas attaqués par le pirate, mais réellement vendus à bon marché par l'Impresario[126].
[126] Nom du directeur ou entrepreneur de théâtre, en Italie.—Cela est un fait. Il y a quelques années, une troupe d'acteurs fut engagée pour un théâtre étranger, par un certain personnage qui les embarqua dans un port d'Italie, les conduisit à Alger, et là les vendit tous. Par l'effet d'un hasard singulier, j'entendis chanter à Venise, en 1817, et dans l'opéra de Rossini, l'Italiana in Algieri, l'une des femmes de cette compagnie, revenue de captivité.
(Note de Byron.)
81. Ce fut l'un d'entre eux, le bouffon de la troupe qui apprit à Juan cette curieuse aventure. Car bien que destiné au marché turc, il conservait son caractère,—ou du moins son masque; c'était un petit homme d'un extérieur fort résolu; supportant sa fortune avec un air d'enjouement et de grâce, et montrant beaucoup plus de résignation que la prima donna et le ténor.
82. Voici comme en peu de mots il fit son tragique récit: «Notre impresario machiavélique ayant fait un signal vis-à-vis certain promontoire, appela à nous un brick étranger. Corpo di Caio Mario! nous y fûmes transportés à bord avec précipitation, sans un seul scudo de salario; mais, pourvu que le Sultan aime le chant, nous ne serons pas long-tems sans rétablir nos affaires.
83. «La prima donna, quoique un peu vieille, et fatiguée par une vie désordonnée, a quelques bonnes notes; mais, quand la salle est peu garnie, elle est sujette au rhume, et alors on entend avec plaisir la femme du tenor, qui cependant n'a pas beaucoup de voix. Elle a fait beaucoup de bruit à Bologna le carnaval dernier, en prenant le comte César Cicogna à une vieille princesse romaine.
84. «Nous avons aussi des danseuses; la Nini qui a plus d'une corde à son arc; la grosse rieuse de Pelegrini, qui eut bien sujet de se louer du dernier carnaval: elle y rassembla plus de cinq cents bons sequins; mais elle est si peu rangée qu'elle n'en a plus maintenant le dernier Paul. Puis la Grotesca, c'est là une danseuse! Elle pourra dire un jour ce qu'elle fait des ames (ou des corps) de tant d'hommes.
85. «Quant aux figuranti, ils sont comme tous ceux de leur espèce. Par-ci, par-là, une jolie créature qui pourra frapper les regards; les autres, à peine bons pour la foire. Il en est une grande et droite comme un I qui pourtant avec son air sentimental pourra aller loin, mais elle n'a pas de vigueur dans les jambes. Après tout, c'est fâcheux, avec une tête et une figure comme la sienne.
86. «Quant aux hommes, ils sont tous assez médiocres. Le musico n'est qu'un vieux bassin fêlé; toutefois, il a un autre avantage qui pourra lui ouvrir les portes du sérail, et lui donner en ces lieux un emploi lucratif; mais en tout cas il ne le devra pas à son chant. Parmi tous ceux du troisième sexe que le pape forme annuellement, on aurait de la peine à réunir trois voix parfaites[127].
[127] Il est singulier que le pape et le sultan soient les principaux patrons de cette branche de commerce,—les femmes étant exclues de l'Église Saint-Pierre, en qualité de cantatrices, et n'étant pas jugées dignes de garder les avenues du harem.
(Note de Byron.)
87. «Celle du tenor est gâtée à force d'affectation, et dans les cordes basses le bœuf ne sait plus que beugler. C'est dans le fait un homme qui jamais n'apprit à chanter, un ignorant incapable de sentir une note, un tems ou une mesure; mais il était proche parent de la prima donna, et celle-ci se chargea de garantir la richesse et la flexibilité de sa voix; il fut donc reçu, bien qu'en l'entendant on le prendrait pour un âne étudiant du récitatif.
88. «Il ne serait pas convenable que je m'arrêtasse sur mon propre mérite; et—je vois, monsieur,—malgré votre jeunesse,—que vous paraissez un voyageur auquel l'opéra n'est rien moins qu'étranger; vous avez entendu parler de Raucocanti?—C'est moi-même. Le tems pourra venir où vous m'entendrez vous-même. Vous n'étiez pas l'année dernière à la foire de Lugo[128]; venez-y l'année prochaine, on m'a invité à y chanter.
[128] Lucques.
89. «Mais j'oubliais notre baryton. C'est un joli garçon, mais gonflé d'amour-propre. Avec de gracieux gestes, la plus entière ignorance, une voix dépourvue d'agrément et d'étendue, il est toujours mécontent de son lot, quand il est à peine bon pour chanter des ballades au coin des rues. Dans les rôles d'amoureux, et pour mieux exprimer sa passion, comme il ne saurait parler du cœur, il se contente de parler des dents.»