Monsieur Laby de St-Aumont
Mazous-Laguian.

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IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME DEUXIÈME.


Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.


1830.

DON JUAN.

Difficile est proprie communia dicere.
(Horace, Epist. ad Pison.)
Crois-tu, parce que tu es vertueux, qu'il
n'y aura plus ni ale ni galettes?--Oui,
par sainte Anne! et le gingembre aussi nous
brûlera la bouche.
(Shakspeare, la Douzième nuit, ou Ce que vous voudrez.)


Chant Neuvième.


1. O Wellington! (ou Vilainton, car la renommée a deux manières de prononcer ces héroïques syllabes; et la France qui, battante ou battue, rira toujours, n'ayant pu dompter votre beau nom, s'est imaginé d'en faire l'occasion d'une pointe ridicule) vous avez obtenu de fortes pensions et de grands éloges: si quelqu'un aujourd'hui osait contester une gloire comme la vôtre, l'humanité se lèverait en masse et ferait retentir le mot: Nay [1].

2. Ce n'est pas que je prétende excuser votre conduite à l'égard de Kinnaird, dans l'affaire Marinet [2]. --elle fut réellement infâme, et on se gardera bien (comme de quelques autres anecdotes) d'en rappeler les circonstances sur la tombe qui vous attend dans la vieille abbaye de Westminster. Quant au reste, il serait inconvenant de nous y arrêter ici; ce sont des histoires bonnes à conter à table, au moment du thé [3]; et d'ailleurs, bien que vos années offrent déjà une imposante succession de zéros, Votre Grâce est encore un jeune héros [4].

[Note 1: ][ (retour) ] «Ne faut-il pas lire Ney?--Question de l'imprimeur.» (Note de Lord Byron.)

Le poète joue ici sur le mot nay (non), et sur le nom du maréchal Ney. M: de Las-Cases, dans son Mémorial de Sainte-Hélène, rapporte les paroles suivantes de Napoléon: «On m'assure que c'est par Wellington que je suis ici, et je le crois. Cela est digne de celui qui, au mépris d'une capitulation solennelle, a laissé périr Ney, avec lequel il s'était vu souvent sur le champ de bataille.» Il est certain qu'un mot de Wellington eût alors suffi pour sauver la vie de cet infortuné guerrier: mais, loin de le prononcer, Wellington ne songea pas même à démentir le procureur-général qui déclara, à l'ouverture des débats, que la mise en accusation du maréchal Ney avait été sollicitée par l'Europé entière, alors représentée par l'Angleterre

[Note 2: ][ (retour) ] Marinet était un partisan du gouvernement impérial, qui, aux termes de l'amnistie-Labourdonnaie, avait été proscrit en 1815. Dans l'espoir d'esquiver ses nombreux créanciers, il révéla, en 1817, à lord Kinnaird, ami de Wellington, et alors retiré comme lui à Bruxelles, le secret d'une prétendue conspiration contre la vie du général anglais: il promit en même tems d'en nommer tous les auteurs, si le duc de Wellington, alors à Paris, voulait lui faire accorder un sauf-conduit pour la France. Kinnaird, effrayé, demande et obtient ce sauf-conduit du duc lui-même. Marinet part pour Paris; mais, à peine arrivé, il est saisi et retenu en prison pendant plus d'une année. En vain lord Kinnaird fit-il imprimer les réclamations les plus violentes contre un semblable manque de foi, lord Wellington ne fit aucune réponse à son ancien ami, et laissa lentement instruire un procès contre Marinet, qui finit par être complètement acquitté.

[Note 3: ][ (retour) ] C'est-à-dire quand les dames sont retirées. De ce nombre sont les anecdotes piquantes racontées par mistress H. Wilson dans ses Mémoires.

[Note 4: ][ (retour) ] Arthur Wellesley (lord Wellington) est né en 1769, et avait par conséquent, en 1822, près de cinquante-trois ans.

3. Sans doute l'Angleterre vous doit (et vous paie) beaucoup; mais l'Europe vous doit encore bien davantage. C'est vous qui avez raccommodé la béquille de la légitimité, qui de nos jours était devenue bien chancelante. L'Espagne, la France et la Hollande ont vu et senti la force de vos restaurations, et depuis Waterloo, le monde entier est devenu votre débiteur. (A ce propos, je voudrais que vos poètes missent plus de talent à célébrer cette victoire [5].)

[Note 5: ][ (retour) ] Il semble que Byron ait en vue ici Southey et Walter-Scott, les deux grands admirateurs de Wellington, et qui tous deux ont chanté la bataille de Waterloo.

4. Oui, vous êtes le premier des coupe-gorges.--Ne vous emportez pas; la phrase est de Shakspeare, et son application n'a rien d'injuste.--La guerre est un métier d'assassin et d'égorgeur, quand la justice n'en purifie pas la cause: c'est au monde, non pas aux maîtres du monde, à décider si vous avez jamais rempli un noble rôle, et pour moi je serais ravi de connaître quels sont ceux qui, sauf vous et les vôtres, ont à se féliciter de Waterloo.

5. Je ne suis pas flatteur.--On vous a rassasié de flatterie: on dit même que vous y prenez goût.--Je n'en suis pas étonné: l'homme dont la vie a été tout assauts et batailles, doit naturellement finir par se lasser de la foudre, et dès-lors, avalant l'éloge plus fréquemment que la satire, il peut aimer à recevoir les félicitations de ses heureuses bévues, et à s'entendre appeler le sauveur des nations non encore sauvées, et le libérateur de l'Europe encore asservie.

6. J'ai fini. Allez maintenant dîner dans la vaisselle plate dont vous a fait présent le prince du Brésil [6]; faites porter à la sentinelle qui garde votre porte [7] une ou deux tranches de vos viandes succulentes: elle a combattu long-tems, mais elle n'a pas toujours trouvé d'aussi bonnes choses à manger. On dit bien aussi que le peuple a tant soit peu faim....--Vous méritez votre ration, on le sait; mais, de grâce, laissez-en tomber quelques miettes en faveur de la nation.

[Note 6: ][ (retour) ] En 1812, après la bataille de Vittoria, gagnée par Wellington.

[Note 7: ][ (retour) ] «Je fus, à cette époque, placé à un poste, en considération de mes fatigues. On nous occupa à rompre du biscuit et à faire la pâtée aux chiens de lord Wellington. J'étais alors affamé, et je regardai cette occupation comme une bonne fortune, parce que nous pouvions, en cassant les biscuits, satisfaire notre propre appétit,--ce qui ne m'était pas arrivé depuis plusieurs jours. En remplissant cette fonction, l'histoire de l'Enfant prodigue ne me sortit pas de la tête, et, en regardant ces chiens, je ne pouvais m'empêcher de soupirer sur mon humble situation et sur la chute de mes espérances.» (Journal d'un soldat du 71e régiment, durant la guerre d'Espagne.)

7. Je ne veux pas vous blâmer,--un grand homme comme vous, monseigneur le duc, est au-dessus du blâme; mais les altières habitudes du romain Cincinnatus n'ont aucune espèce de rapport avec l'histoire moderne, et bien qu'en votre qualité d'Irlandais [8] vous soyez amateur de pommes de terre, vous n'étiez pas obligé de prendre leur culture sous votre direction: je puis donc,--sans vous déplaire,--remarquer qu'un demi-million de guinées pour votre ferme Sabine [9] c'est un peu trop cher!

[Note 8: ][ (retour) ] L'Irlande est le pays classique des pommes de terre.

[Note 9: ][ (retour) ] Allusion à la ferme Sabine de Cincinnatus.

8. Les grands hommes ont toujours méprisé de grandes récompenses. Épaminondas sauva sa chère Thèbes, et ne laissa pas, en mourant, de quoi payer la dépense de ses funérailles. Georges Washington obtint des actions de grâces et rien de plus, si ce n'est une gloire sans nuages (gloire rarement méritée), pour avoir affranchi son pays. Pitt eut aussi son désintéressement, et s'il est encore aujourd'hui renommé comme un ministre d'état magnanime, c'est pour avoir ruiné sa patrie gratis.

9. Jamais mortel n'eut, excepté Napoléon, une occasion aussi belle; jamais mortel n'en abusa davantage. Vous pouviez affranchir l'Europe avilie de l'unité de ses tyrans; vous pouviez faire retentir votre nom de rivages en rivages. Et maintenant--de quelle sorte est votre gloire? les muses peuvent-elles la chanter? Maintenant, que les premiers et vains transports de la canaille sont apaisés, venez l'apprécier dans les cris de faim de vos compatriotes! Écoutez le monde, et apprenez à maudire vos victoires!

10. Comme ces nouveaux chants traitent d'actions guerrières, c'est à vous qu'une muse sincère daigne dédier des vérités que vous ne trouverez pas dans les gazettes, et qu'il est tems de mettre (sans exiger de gratification) à l'usage de cette tribu mercenaire, grasse du sang et des dettes de la patrie. Oui, vous avez fait de grandes choses; mais, n'ayant pas une ame grande, vous avez laissé les plus-grandes à faire--et perdu le genre humain.

11. La mort--(allez méditer sur le squelette, image de cette chose inconnue qui enveloppe le monde passé, semblable à un soleil couchant, qui peut-être enfante ailleurs une plus radieuse aurore), la mort, dis-je, rit de ce que vous déplorez.--Envisagez cet objet d'une continuelle terreur, dont la pointe menaçante, même alors qu'elle est dans le fourreau, glace toutes les heures de la vie. Remarquez-vous comme sa bouche, sans lèvres et sans souffle, grince encore les dents!

12. Remarquez avec quel rire insultant elle vous regarde! cependant elle fut ce que vous êtes.--Elle ne rit pas d'une oreille à l'autre,--car ses mouvemens ne rencontrent plus la moindre charnelle entrave; la vieille n'entend même plus depuis long-tems, mais elle sourit encore, et toutes les fois qu'elle dépouille un homme de sa peau (manteau rouge, blanc, noir ou basané, plus précieux que n'en vendit jamais tailleur), ses os desséchés tressaillent;

13. Et tel est le rire de la mort.--C'est une triste joie, mais enfin c'est de la joie. Pourquoi donc la vie ne profite-t-elle pas d'un pareil exemple? pourquoi, comme sa supérieure, n'accueille-t-elle pas avec un dédaigneux sourire tous les riens éphémères qui flottent comme des bulles sur un océan bien borné, quand on le compare au déluge éternel qui dévore les rayons et les soleils,--les atomes et les mondes,--les heures et les années?

14. Être ou ne pas être! voilà ce dont il s'agit, dit Shakspeare, qui précisément est aujourd'hui en vogue. Je ne suis pas de la trempe d'Alexandre ou d'Éphestion; jamais je n'eus une passion violente pour les abstractions de la gloire, et je préfère de beaucoup une digestion facile au cancer de Bonaparte [10]. En vain j'arriverais, à travers cinquante victoires, à l'infamie ou à la gloire, qu'ai-je besoin d'un beau nom avec un mauvais estomac?

[Note 10: ][ (retour) ] Martial dit à peu près de même:

Si post fata venit gloria, non propero.

15. O dura ilia messorum! «ô robustes entrailles des moissonneurs!»--Je traduis ce passage au bénéfice de ceux qui ont l'expérience des indigestions,--fatalité intérieure qui précipite tous les flots du Styx dans un seul petit foie. La sueur du paysan vaut la fortune de son seigneur: que le premier se fatigue pour gagner son pain,--et que l'autre se mette à la torture pour toucher ses rentes, le plus heureux des deux sera toujours celui qui dormira le mieux.

16. Être ou ne pas être? Avant de décider, je voudrais bien savoir ce que c'est que l'existence! Nous rêvons tous à perte de vue, et puis nous croyons que tout le monde doit naturellement voir ce que seuls nous avons vu en songe; mais, pour ma part, je ne me rangerai d'aucun parti, tant qu'ils ne seront pas entièrement d'accord. Quelquefois seulement je me figure que la vie est la mort, plutôt qu'une pure affaire de respiration [11].

[Note 11: ][ (retour) ] C'est-à-dire: Si la seule chose qui distingue la vie de la mort c'est que la vie jouit de la respiration, ce n'était pas la peine de les distinguer.

17. Que sais-je? était la devise de Montaigne et des premiers philosophes de l'académie. Un de leurs principes favoris était que toutes les connaissances que l'homme pouvait acquérir étaient douteuses. Il n'est rien qui mérite le nom de certitude, voilà ce qu'offre de plus clair la condition humaine; mais nous savons si peu ce que nous faisons dans ce monde, que je doute même si le doute est vraiment l'action de douter.

18. C'est peut-être un voyage agréable de flotter, comme Pirrhon, sur une mer de spéculations; mais que faire, si la voile qui vous conduit fait submerger le bateau? Vos philosophes ne sont pas de fort habiles pilotes, et d'ailleurs on peut enfin se lasser de voguer long-tems dans un abîme de contemplations. Un asile assuré auprès du rivage d'où l'on puisse, en se baissant, recueillir quelques jolies coquilles, voilà ce qui convient le mieux aux baigneurs modérés.

19. «Mais le ciel, comme dit Cassio, est au-dessus de tout,--ne parlons plus de cela,--faisons nos prières [12].» Nous avons des ames à sauver depuis que le faux pas d'Ève et la chute d'Adam ont voué à la tombe tout le genre humain, et, de plus, les poissons, les oiseaux et les quadrupèdes. La chute du moineau est l'effet d'une providence spéciale. Il est vrai que nous ignorons quel a été son crime, mais tout porte à croire qu'il se percha sur l'arbre qui avait pour Ève tant d'attraits.

[Note 12: ][ (retour) ] Cassio, ivre. «Le ciel est au-dessus de tout, et il y a des ames qui seront sauvées et des ames qui ne seront pas sauvées.--Pour ma part, sauf le respect du général, j'espère être sauvé.--Iago. Et moi aussi, lieutenant.--Cassio. Oui, mais à votre tour. Le lieutenant doit être sauvé avant l'enseigne.--Ne parlons plus de cela; faisons notre devoir: (disant ses prières)--pardonnez-nous nos offenses!...» (Shakspeare, Othello, acte II, scène 3.)

20. Je vous le demande à vous, dieux immortels! qu'est-ce que la théogonie? à vous, hommes malheureusement trop mortels! qu'est-ce que la philanthropie? à toi, monde présent et passé! qu'est-ce que la cosmogonie? Quelques-uns m'ont accusé de misanthropie, mais je ne sais pas mieux ce qu'ils veulent dire par-là, que l'acajou qui recouvre mon pupitre. Je conçois bien la lycanthropie, car, sans la moindre métamorphose, et à la plus légère occasion, on voit les hommes devenir des loups,

21. Mais moi, le plus doux, le plus indulgent des hommes; moi qui, comme Moïse ou Mélanchton, n'ai jamais rien fait d'excessivement cruel, et qui même (tout en me laissant quelquefois aveugler par l'impulsion de mon cœur ou de mon corps) ai toujours eu une grande tendance à pardonner, pourquoi m'appellent-ils misanthrope? Parce qu'ils me haïssent, non parce que je les hais, et--ici nous ferons une pause.

22. Il est tems de continuer notre bon poème, car j'en maintiens réellement bons, non-seulement le corps, mais encore les réflexions préliminaires. L'un et l'autre pourtant ne sont pas, jusqu'à présent, très-clairs;--mais la vérité finira par s'y révéler dans la plus sublime attitude, et, en attendant, il faut me résigner de bonne grâce à jouir de sa beauté et de son exil.

23. Nous avons laissé notre héros (et j'espère le vôtre, ami lecteur) sur le chemin de la capitale des peuples grossiers qu'a civilisés l'immortel Pierre, et qui jusqu'à présent ont fait briller plutôt leur bravoure que leur finesse d'esprit. Je sais que leur puissant empire est devenu l'objet de grandes flatteries,--de celles de Voltaire lui-même, et c'est pitié. Mais un autocrate absolu est, à mes yeux, non pas un barbare, mais quelque chose de bien au-dessous d'un barbare.

24. Et je ferai la guerre, au moins en paroles (et, si j'en trouve l'occasion,--en action), à tous ceux qui font la guerre à la pensée [13].--Or, de tous les ennemis de l'intelligence, les plus acharnés, sans contredit, sont les tyrans et leurs vils adulateurs. J'ignore qui sortira vainqueur de la lutte, mais j'aurais une telle prescience, que je ne modifierais en rien ma profonde, mortelle et franche haine pour tous ceux qui font peser le despotisme sur les peuples.

[Note 13: ][ (retour) ] Lord Byron a tenu sa promesse.--Il existe une sainte alliance de rois; pourquoi n'en formerait-on pas une de littérateurs? Eux seuls ont besoin de s'entendre d'un bout de l'univers à l'autre; et, du moins, quand la guerre est déclarée par les hommes les plus ineptes à la publicité des pensées (bonnes et dangereuses), tout littérateur devrait regarder comme le plus saint de ses devoirs l'action de relever le gant qu'on lui jette, en accablant de flétrissures celui qui, nouvel Erostrate, et pour se faire un nom, veut incendier le sanctuaire des dieux.

Cette note fut écrite en 1827, sous l'inspiration d'opinions déclamatoires dont je rougis aujourd'hui. Je la laisse toutefois pour mémoire.

25. Ce n'est pas que je sois l'adulateur du peuple: sans moi, assez de démagogues et de mécréans se chargeraient de renverser tous les clochers pour mettre à leur place quelques plus extravagans édifices de leur façon. S'ils sèment maintenant le scepticisme pour recueillir l'enfer, comme le déclare le dogme un peu sévère des chrétiens, je l'ignore;--je ne souhaite qu'une chose: que les hommes soient libres de la populace comme des rois;--de vous comme de moi.

26. Comme je ne suis d'aucun parti, je vais nécessairement offenser tous les partis.--Peu m'importe. Au moins mes paroles sont-elles plus sincères et mieux senties que si j'avais entrepris de suivre l'impulsion du vent. L'art est peu nécessaire à celui qui ne prétend rien gagner; et quiconque ne veut donner ni recevoir des fers, peut librement se donner carrière. C'est ainsi que j'en userai: jamais je ne joindrai ma voix au cri de chackal des esclaves.

27. Ce mot chackal est d'une parfaite justesse. J'ai entendu ces animaux mugir la nuit au milieu des ruines d'Éphèse, comme le fait cette bande de mercenaires, vils pourvoyeurs du pouvoir, qui rapinent afin d'obtenir leur part dans les épluchures, et qui se chargent de flairer au loin la proie qu'il plaît à leurs maîtres d'attaquer. Encore les pauvres chackals sont-ils moins ignobles en offrant le secours de leur odorat aux courageux lions, que les insectes humains, en consentant à butiner pour des araignées.

28. Levez un seul bras, vous aurez fait disparaître leur toile, et sans toile, leur venin, leurs pattes cesseraient d'être redoutables. Peuples, ou plutôt tous les peuples! écoutez mon conseil:--il faut, sans délai, courir sus: la trame de ces Tarantules s'étendra chaque jour jusqu'à ce que vous fassiez cause commune; mais de vous tous la mouche espagnole et l'abeille attique ont seules jusqu'à présent fait usage de leurs aiguillons pour se rendre libres.

29. Nous avons laissé Don Juan (qui, lors de la dernière tuerie, s'était fait distinguer) en chemin et chargé d'une dépêche dans laquelle on parlait de sang répandu, aussi légèrement que nous parlerions d'eau. Les cadavres amoncelés comme des tas de chaume sur la ville silencieuse amusaient merveilleusement les loisirs de la belle Catherine:--elle considérait une bataille entre deux nations simplement comme un combat de coqs; mais elle tenait beaucoup à ce que les siens soutinssent vigoureusement le choc.

30. Il voyageait dans un kibitka (maudite espèce de voiture sans ressorts qui, dans les chemins durs, vous disloque tous les os), méditant sur la gloire, la chevalerie, les rois, les décorations, et enfin sur tout ce qu'il avait fait.--Il souhaitait en même tems que les chevaux de poste eussent les ailes de Pégase,--ou du moins que les chaises de poste fussent rembourrées de plume, quand elles passaient sur de mauvaises routes.

31. A chaque cahot,--et il y en avait beaucoup,--il regardait avec inquiétude sa petite compagne, comme s'il eût voulu qu'elle se trouvât moins mal que lui sur ces routes pénibles livrées aux ornières, aux cailloux et à la bienveillance de la nature. Cette dernière ne fournit guère les routes de pavés ou les canaux de barques, et dans ces climats Dieu prend la mer, la terre, la pêche et les fermes sous sa direction immédiate.

32. Mais au moins ne paie-t-il aucune redevance, et doit-il sans contredit être regardé comme le premier de ceux que nous nommons gentilshommes fermiers [14],--race entièrement usée depuis qu'il n'y a plus de rentes à recueillir. Pour les autres gentilshommes, ils sont actuellement dans un piteux état; et pour les autres fermiers, ils ne peuvent relever Cérès de sa chute,--car la déesse est tombée avec Bonaparte:--quelles bizarres pensées ne nous frappent pas en voyant disparaître en même tems l'avoine et les empereurs [15].

[Note 14: ][ (retour) ] «Les avantages de la paix générale commençaient déjà à paraître illusoires en Angleterre. Le commerce, s'il ne tomba pas entièrement, déclina d'une manière sensible; l'Europe n'avait plus besoin de ces innombrables fournitures militaires qu'elle tirait des provinces anglaises: chaque nation, épuisée par de longs désastres, cherchait à réparer, à force d'industrie et d'activité, les maux de la précédente inertie commerciale. Le prix des denrées, plusieurs fois doublé depuis les vingt dernières années, diminua tout d'un coup, et les fermiers dont les baux, contractés avant la conclusion de la paix, avaient été extrêmement élevés, se virent ruinés par l'effet de cette diminution. Il en résulta qu'un grand nombre de familles, heureuses jusqu'alors, quitta l'Angleterre.» (Histoire d'Angleterre, inédite, année 1816.)

[Note 15: ][ (retour) ] Les propriétaires qui, en Angleterre, font valoir eux-mêmes leurs terres.

33. Pour Juan, il arrêtait ses yeux sur l'aimable enfant qu'il avait sauvée du massacre;--et quel trophée comparable à celui-là? vous qui construisez des monumens souillés de sang comme Nadir-Shah [16] ce constipé Sophi qui, après avoir laissé un désert à la place de l'Indoustan, et à peine une tasse de café au Mogol, pour le consoler, fut tué, le malheureux pécheur! parce qu'il ne pouvait plus digérer son dîner [17].

[Note 16: ][ (retour) ] Ou Thamas Kouly-Khan. «Il faisait élever, sous ses yeux, des colonnes et des pyramides de têtes humaines.» (Audiffret, Biog. univers.)

[Note 17: ][ (retour) ] Il fut tué par suite d'un complot, comme la constipation avait exaspéré son caractère jusqu'à la folie. (Note de Lord Byron).

34. O vous, nous, lui ou elle! souvenez-vous qu'une seule vie sauvée, surtout celle d'une jeune ou jolie créature, fait naître des souvenirs préférables à ceux des plus verts lauriers dont la tige fut engraissée par une terre humaine. En vain obtiendriez-vous tous les éloges qu'on eût jamais dits ou chantés, si votre cœur ne répond pas aux hymnes de la harpe mélodieuse, votre gloire n'est réellement qu'un bruit frivole.

35. Et vous, grands, lumineux et volumineux auteurs! vous, milliers de scribes quotidiens dont les pamphlets, les tomes et les journaux nous éclairent! soit que, payés par le gouvernement, vous nous prouviez que la dette publique ne nous épuise pas;--ou soit que, marchant lourdement et d'un pied grossier sur les cors du courtisan [18], vous viviez du produit de votre circulation populaire, en imprimant le demi-récit de la famine qui dévore le royaume.

[Note 18: ][ (retour) ] Citation

36. O vous donc, grands auteurs!... mais, à propos de bottes, j'ai oublié ce que je voulais dire, comme cela quelquefois est arrivé à de plus sages que moi.--Je me rappelle seulement que je voulais essayer de calmer l'irritation que l'on rencontre dans les casernes, les palais et les chaumières. Mais sans doute j'aurais perdu mon tems, et cela me console d'avoir oublié mon allocution, bien que la perte en soit inappréciable.

37. Laissons-la donc; sans doute on la retrouvera un jour avec d'autres débris d'un précédent monde; quand ce monde, devenu lui-même précédent, sera englouti sous une nouvelle terre, et déposé sens dessus dessous, froissé, brisé, rompu, rôti, frit, tordu ou submergé, comme tous les mondes antérieurs au nôtre, d'abord tirés, puis replongés dans le chaos, cette enveloppe dont il est impossible de sortir.

38. Ainsi l'a dit Cuvier.--Puis dans les fondemens d'une nouvelle création et sous les débris de nos ossemens l'on retrouvera quelques vieilles organisations mystérieuses détruites, et dès-lors devenues l'objet de conjectures insolubles. C'est ainsi que nous gardons le souvenir des Titans, des géans, et d'autres bons compagnons de la même espèce, hauts de quelque cent pieds (pour ne pas dire mille), comme les mammoths et les ailés crocodiles [19].

[Note 19: ][ (retour) ] Delille a dit, en parlant des savantes recherches de M. Cuvier:

«Souvent, dans le grand livre, à ses yeux sont offerts

Les annales du globe et les fastes des mers:

Et des corps enterrés dans leur couche profonde

Le tombeau le ramène au vieux berceau du monde.»

(Les Trois Règnes de la Nature, ch. iv.)

«Ce grand animal à dents hérissées de pointes émoussées, si commun dans l'Amérique septentrionale, et auquel les Anglo-Américains ont transporté mal à propos le nom de mamouth, qui appartient proprement à l'éléphant fossile de Sibérie, n'a aujourd'hui aucun analogue connu, même pour le genre; mais on trouve sous terre, tant en Europe qu'en Amérique, les ossemens de cinq ou six espèces qui lui ressemblent plus ou moins.» (Note de M. Cuvier sur le poème des Trois Règnes.)

39. Imaginons que, dans ce tems, l'on vienne à déterrer Georges IV; jamais les nouveaux habitans de ce nouvel Orient ne pourront concevoir comment de si grands animaux pouvaient chaque jour souper! (Car les hommes seront alors d'une taille bien inférieure. Le monde a toujours tort de tant multiplier: chaque nouvelle procréation, en divisant trop les substances vitales, avance la dégénération de l'espèce,--et c'est ainsi que nous ne sommes déjà plus aujourd'hui que les magots du vaste tombeau terrestre.)

40. Et comment voudriez-vous--que ces jeunes populations, tout récemment exilées de quelque frais paradis et réduites à labourer, bêcher, suer, fatiguer, planter, moissonner, filer, moudre et semer, jusqu'à ce que tous les arts aient atteint leur dernier point de perfection (surtout ceux de la guerre et des taxes), comment, dis-je, voudriez-vous qu'en découvrant d'aussi imposantes reliques, ils pussent les confondre avec les monstres contemporains de leurs musées?

41. Mais j'ai trop de dispositions à la métaphysique. Le tems est disjoint [20], et je le suis comme lui. J'oublie que ce poème est d'un genre tout-à-fait exquis, et je m'égare dans des routes trop rebutantes. Jamais je ne médite ce que j'ai à dire, et cela vraiment est par trop poétique. Il faut savoir pourquoi et dans quel but on écrit: mais, notes ou texte, j'ignore toujours quel mot suivra celui que je trace.

[Note 20: ][ (retour) ] Citation.

42. Aussi, je m'égare sans cesse dans mes récits ou mes réflexions.--Il est tems à présent de raconter. J'ai laissé Don Juan avec ses chevaux débridés--nous allons le remettre sur les chemins. Je ne donnerai pas de grands détails sur son voyage, nous avons déjà bien assez de tours. Supposez-le donc arrivé à Pétersbourg, et faites-vous une idée de cette agréable capitale de neiges peintes.

43. Supposez-le dans un bel uniforme: habit rouge, revers noirs, un long plumet flottant, comme la voile déchirée par la tempête, sur un chapeau dont les longs bords sont retroussés; de brillantes culottes, sans doute en casimir jaune; des bas blancs unis comme du lait frais et collés sur des jambes dont leur soie fait encore ressortir l'élégance, et la beauté.

44. Supposez-lui l'épée au côté, le chapeau à la main, paré des mains de la jeunesse, de la gloire et d'un tailleur militaire,--puissant enchanteur dont la verge enfante la beauté (quand elle ne nous torture pas comme un geôlier dans nos habillemens), et fait pâlir la nature effrayée de voir l'art surpasser ses œuvres les plus remarquables.--Voyons-le se présenter comme sur un piédestal; ne dirait-on pas que l'Amour a pris la forme d'un lieutenant d'artillerie?

45. Son bandeau est descendu de ses yeux sur son cou en cravate; ses ailes ont cédé aux épaulettes; son carquois s'est rétréci en fourreau; ses flèches se sont groupées à son côté en glaive élégant et sans perdre leur pointe acérée; son arc enfin est devenu un chapeau à claque; mais tel qu'il est encore, Psyché serait plus clairvoyante que certaines de nos femmes (accoutumées à commettre d'aussi lourdes bévues) si elle ne le prenait pas pour son Cupidon.

46. Les courtisans restèrent frappés de surprise, les dames se parlèrent bas, et l'impératrice sourit. Quant au régnant favori, il fronça le sourcil.--J'ai entièrement oublié quel était celui de ce jour-là: tant, depuis le couronnement isolé de sa présente majesté, se succédaient rapidement les officiers chargés de cette fonction délicate. Mais c'était ordinairement un garçon vigoureux et haut de six pieds, capable de rendre jaloux un Patagon.

47. Juan ne leur ressemblait pas; il était svelte, délicat, frais et sans barbe. Mais, dans l'ensemble de ses formes, et plus encore dans ses yeux, je ne sais quoi semblait présager que, malgré son extérieur séraphique, il réunissait aux proportions d'un ange quelque chose d'un homme. De plus, l'impératrice aimait quelquefois des adolescens, et justement alors elle venait d'inhumer le beau visage de Lanskoï [21].

[Note 21: ][ (retour) ] Lanskoï fut la grande passion de la grande Catherine. (Note de Lord Byron.)

Lanskoï mourut en 1784, à l'âge de vingt-sept ans, épuisé par trois années de faveur. Il laissa, en mourant, une succession de sept millions de roubles.

48. Il ne serait donc pas fort étonnant que Yermoloff, Momonoff, Scherbatoff, ou quelqu'autre off ou on craignît alors que sa majesté n'eût le cœur assez large pour y placer une nouvelle flamme. Or, cette pensée était assez pénible pour obscurcir le visage doux ou rebutant de celui qui, suivant le langage de son poste, occupait cette haute position officielle.

49. Ô gentilles dames! si vous voulez pénétrer la signification diplomatique de cette phrase, il faut prier l'Irlandais, marquis de Londonderry, de vous initier dans les parties de discours qu'il cherche à mettre à la mode: peut-être parmi tous ces mots baroquement accouplés à la suite les uns des autres, que personne ne comprend et auxquels tant de gens obéissent, peut-être, dis-je, saisirez-vous un malin non-sens, et c'est là tout ce qu'on peut glaner dans cette moisson maigre et verbeuse.

50. Mais j'espère, au reste, pouvoir satisfaire votre curiosité sans le secours de cette triste et inexplicable bête de proie,--de ce sphinx, dont les énigmes ne seraient jamais résolues si sa conduite ne prenait chaque jour le soin de les expliquer,--de cet hiéroglyphe monstrueux,--de ce repoussant égout de sang et d'eau; pour tout dire en un mot, de ce Castlereagh de plomb!--Ici je vous dirai un conte, mais il ne sera heureusement ni trop long ni trop lourd [22].

[Note 22: ][ (retour) ] Ces deux strophes furent composées avant le suicide de ce personnage. (Note de Lord Byron.)

51. Une dame anglaise pressait une Italienne de lui apprendre quelles étaient les fonctions actives et officielles d'un être singulier, dont quelques femmes font le plus haut cas; qui voltige sans cesse autour de certaines dames mariées; que l'on appelle cavalier servante;--et qui enfin, semblable à Pygmalion (je crains, hélas! que cela ne soit trop vrai), sait animer les statues qu'il se plaît à contempler. La dame, ainsi sollicitée, se contenta de répondre: «--Madame, je vous prie de les supposer

52. Je vous supplie de même de faire la supposition la plus austère et la plus chaste sur l'emploi de l'impérial favori. C'était une place élevée, et même de fait, sinon de droit, la plus élevée de l'empire. Il est donc permis de penser que le personnage alors en jouissance de ce poste redoutait facilement qu'on ne le supplantât, lorsqu'il suffisait d'une paire d'épaules plus larges que les siennes pour l'obliger aussitôt à lever les talons.

53. Juan, ai-je dit, était un jouvenceau de grande beauté; il avait conservé un air d'adolescence en dépit de la saison hérissée qui, en couvrant un visage de barbe et de favoris, lui enlève la grâce Parissienne qui renversa Troie et fonda les doctors-commons.--A ce propos, j'ai compulsé les Annales du divorce, et j'y ai vu que la ville d'Ilion offrait le premier exemple de dommages-intérêts exigés en pareille matière.

54. Catherine, qui s'arrangeait de tout (à l'exception de son mari retourné à sa place éternelle), et qui passait pour admirer singulièrement ces gigantesques messieurs (effroi de nos petites-maîtresses), avait cependant une certaine touche de sentiment. L'homme qu'elle adora le plus fut Lanskoï, dont la perte lui avait tant coûté de regrets et de pleurs. Il n'était cependant qu'un grenadier fort ordinaire.

55. O toi, teterrima causa de toutes les belli [23]!--toi, porte de la vie et de la mort!--toi, objet non encore décrit, par où nous entrons et nous sortons tous!--On me permettra bien de m'arrêter ici, en songeant comment toutes les âmes sont obligées de plonger dans ta fontaine perpétuelle.--J'ignore comment l'homme est autrefois tombé, puisque l'arbre de la science s'est dépouillé de ses premiers fruits; mais comment, depuis ce tems, il tombe et se relève; c'est ce que tu as irrévocablement déterminé.

[Note 23: ][ (retour) ]

Nam fuit ante Helenam cunnus teterrima belli

Causa............................

(Horat. Satir. lib. I, s. 3.)

56. Quelques-uns t'ont surnommé la pire cause de la guerre; moi, je soutiens que tu en es la meilleure: car, après tout, n'est-ce pas de toi que nous venons, et à toi que nous allons? Pourquoi donc, en allant à toi, nous ferions-nous scrupule de battre une muraille ou de ravager un monde? On convient que tu pourrais repeupler tous les mondes, grands ou petits; et bien plus, avec ou sans toi, ô mer de la terre aride de la vie, tout ne cesserait-il pas d'être?

57. Catherine, qui était le grand épitome de cette grande cause de guerre, de paix, ou de ce qu'il vous plaira (c'est la cause de tout ce qui est; ainsi, vous n'avez qu'à choisir); Catherine, dis-je, fut vraiment ravie en voyant le beau messager qui portait sur son panache l'annonce d'une victoire; et telle fut l'attention qu'elle mit à le voir s'agenouiller, qu'elle oublia de rompre le sceau de la dépêche.

58. Mais, rappelant tout d'un coup l'impératrice, sans éloigner entièrement la femme (c'est-à-dire les trois quarts au moins de ce grand tout), elle ouvrit la lettre et la parcourut d'un air qui suspendit les idées de la cour, attentive à chaque nuance d'expression qui glissait sur l'impérial visage: enfin, un sourire vint mettre le tems au beau pour toute la journée. Sa face, quoiqu'un peu large, était noble, ses yeux beaux et sa bouche gracieuse.

59. Sa joie était grande, ou plutôt ses joies. D'abord, une ville prise--et trente mille hommes égorgés. L'orgueil et le triomphe se peignaient dans ses traits comme sur les eaux un rayon du soleil levant des Indes. Pour un moment, elle sentit soulagée sa soif de conquêtes;--ainsi les déserts de l'Arabie s'abreuvent-ils d'une pluie d'été: mais c'est en vain!--La rosée n'étanche pas les sables arides, et le sang humecte seulement la main des ambitieux.

60. Sa seconde joie fut plus idéale. Elle donna un sourire aux vers de ce fou de Suwarow, qui avait fait, dans un couplet russe assez mauvais, toute la gazette des milliers d'hommes qu'il avait tués. Sa troisième joie fut assez féminine pour apaiser, en quelque sorte, le frisson qui parcourt nos veines naturellement, quand les êtres appelés souverains applaudissent au meurtre, et que les généraux en font un sujet de plaisanterie.

61. Elle laissa paraître dans tout leur cours les deux premiers sentimens; la joie brilla d'abord dans ses yeux, puis sur ses lèvres, et tous les courtisans, comme les fleurs arrosées après une longue sécheresse, prirent aussitôt un aspect plus serein.--Mais quand le lieutenant agenouillé attira à son tour les bienveillans regards de sa majesté (elle qui regardait tout aussi volontiers sur la jeunesse que sur les dépêches), tout le monde rentra aussitôt dans l'indécision..-..'....

62. Catherine avait bien dans la figure quelque chose de large, de gras et même de féroce, quand elle était en colère; cependant elle plaisait, et ceux qui aiment les fruits roses, mûrs et succulens, pouvaient éprouver des désirs à son aspect, surtout tant qu'ils jouissaient d'une santé vigoureuse. Au reste, elle était toujours disposée à payer de retour le bien qu'on lui voulait; mais en revanche elle exigeait, avec la dernière rigueur, le montant des billets de Cupidon, et elle ne souffrait pas qu'on sollicitât, au jour d'échéance, le plus léger rabais.

63. Il est vrai qu'avec elle les rabais, bien que souvent très-justes, ne paraissaient pas rigoureusement nécessaires: on dit qu'elle était belle, et que, malgré sa cruauté, elle avait le regard tendre et en usait toujours fort bien avec ses favoris. Quand une fois vous aviez parcouru les compartimens de son boudoir, la fortune, comme dit Gilles, était en bon train de vous bouffir [24]. Elle songeait bien à réduire toutes les nations en veuvage, mais elle n'en aimait pas moins l'homme en qualité d'individu.

[Note 24: ][ (retour) ] Sir Gilles Overreach.--«Sa fortune le bouffit; il est dur; il est marié.»--(Voyez le Théâtre de Ph. Massinger, Nouveau moyen de payer de vieilles dettes.) (Note de Lord Byron.)

64. Étrange chose que l'homme! étrange chose que la femme! quel tourbillon que sa tête, quel abîme obscur et dangereux que tout le reste de sa personne! Épouse, veuve, vierge ou mère, elle aura toujours l'esprit aussi mobile que le vent: tout ce qu'elle a pu dire ou faire n'expliquera jamais ce qu'elle dira ou fera par la suite.--C'est une créature depuis bien long-tems éprouvée et toujours aussi inexplicable.

65. Oh! Catherine! (car c'est à toi qu'il est juste d'adresser, en fait d'amour ou de guerre, toutes les interjections en oh! et en ah!) combien diffèrent souvent entre eux les objets d'une seule pensée! Il faut maintenant couper la tienne en diverses sections. Dans la première, ton imagination reproduit la prise d'Ismaïl; dans la seconde, tu vois une nouvelle fournée de chevaliers, et la troisième enfin t'offre les traits de celui qui apporta la dépêche!

66. Shakspeare nous parle du héraut Mercure, qui s'élevait vers une montagne baisant le ciel; sa majesté russe, tout en regardant le jeune héraut incliné devant elle, rêvait à quelque chose de pareil. La montagne, il est vrai, était un peu haute pour un simple lieutenant; mais quoi! les roches du Simplon se sont elles-mêmes inclinées devant le génie, et les baisers, quand c'est la jeunesse et la santé qui les donnent, ne sont-ils pas toujours des baisers célestes [25]?

[Note 25: ][ (retour) ]

The herald Mercury

New lighted on a Heaven-Kissing hill.

M.A.P., après avoir platement travesti cette octave, accuse, dans ses notes, Lord Byron de platitude.--Traduttore, traditore, dit le proverbe italien.

67. Sa majesté baissa les yeux, le jouvenceau leva les siens,--et c'est ainsi qu'ils se prirent d'amour;--elle, pour sa figure, ses grâces, son je ne sais quoi; car la coupe de Cupidon enivre dès le premier coup: c'est une espèce de laudanum dont on prend la quintessence sans avoir besoin de l'approcher de ses lèvres. En amour, l'œil suffit pour aspirer et tarir toutes les sources de la vie (excepté les larmes).

68. Lui, d'un autre côté, ressentit sinon de l'amour, du moins une autre passion non moins impérieuse, celle de l'amour-propre. Assez volontiers, quand une créature élevée au-dessus de nous; une cantatrice, une danseuse à la mode, une duchesse, princesse ou impératrice, daigne (c'est l'expression de Pope) se prendre d'une grande passion, fût-elle même inconsidérée, pour un être qu'elle a distingué dans la foule, ce choix donne à croire à celui qui en est l'objet qu'il a tout autant de mérite qu'un autre.

69. Juan était d'ailleurs à cet âge heureux où toutes les femmes sont également belles, où l'on s'engage en aveugle et avec un courage comparable à celui de Daniel dans la fosse aux lions. De même que Phébus produit le crépuscule en se plongeant tantôt dans le sein de l'onde amère, tantôt dans celui de Thétis, ainsi le plus voisin océan est-il toujours celui qui amortit les feux de notre jeune soleil.

70. Et Catherine (nous devons lui rendre cette justice), quoique cruelle et hautaine, était une créature dont la tendresse éphémère présentait quelque chose d'extrêmement flatteur. Chacun de ses amans devenait une sorte de roi taillé sur un seul patron amoureux. Il avait tous les droits d'un mari, sauf l'anneau; et, comme c'est là le point le plus désagréable de l'union conjugale, il s'ensuivait que le fruit avait perdu son épine et conservé tout son miel.

71. Ajoutons à cela ses formes parfaitement conservées, ses yeux bleus ou gris,--ces derniers, quand ils sont animés, valent tout autant ou mieux que les autres, comme l'attestent les plus graves exemples. Napoléon et Marie (la reine d'Écosse) donnent à cette couleur un lustre transcendant; Pallas elle-même, trop sage pour regarder sous un prisme noir ou bleu, se charge pleinement de la justifier.

72. Son doux sourire et sa figure imposante, son embonpoint, sa condescendance impériale, la préférence qu'elle donnait à un adolescent sur des hommes bien autrement vigoureux (et que Messaline n'aurait pas autrefois manqué de pensionner), son air de vie, de santé appétissante, et d'autres avantages encore qu'il est inutile de dire,--tout cela, ou seulement quelque chose de cela, suffisait pour rendre bien fier un jouvenceau.

73. Et il n'en faut pas davantage: car l'amour n'est que vanité et égoïsme dans son origine et dans ses fins,--lorsqu'il n'est pas un véritable délire, un esprit de vertige qui nous porte à associer notre sort à celui d'une beauté passagère, bien que cette passion ne lui survive jamais.--Voilà pourquoi plusieurs philosophes païens avaient fait de l'amour le principe de l'univers.

74. Mais, indépendamment de l'amour platonique, de l'amour divin, de l'amour sentimental et du chaste amour conjugal (ici je me vois forcé d'employer, pour ma rime, le mot colombe [26], je définis la rime un vieux bateau à vapeur, qui fait marcher les vers en dépit de la raison: pour cette dernière, elle songe toujours moins à satisfaire l'oreille que l'esprit); indépendamment, dis-je, de tous ces genres d'amour, il y a de plus, en nous, une certaine chose appelée les sens.

[Note 26: ][ (retour) ] Dove, nécessaire pour rimer avec love.

75. Des mouvemens, des impulsions, qui nous entraînent hors du cercle aride de nos jouissances ordinaires pour nous rapprocher de quelque déesse (et dans le premier âge toutes les femmes sont des déesses). Oh! quel charme dans ces premiers momens! N'est-ce pas une étrange fièvre que celle qui précède la langueur de nos sensations? n'est-ce pas une singulière opération que celle d'envelopper dans un corps une ame immortelle?

76. La plus noble espèce d'amour est l'amour platonique; c'est par lui qu'il faut commencer ou finir. Nous placerons immédiatement au-dessous l'amour canonique, parce que c'est celui du clergé. La troisième espèce à mentionner dans notre histoire est en vogue chez toutes les nations chrétiennes; c'est celui dont les chastes matrones écoutent la voix quand elles joignent à leurs autres liens ceux d'un mariage simulé.

77. Bien, nous ferons trève d'analyse;--c'est à notre histoire à se justifier. La souveraine fut séduite, et Juan se sentit flatté d'avoir éveillé son amour ou sa luxure.--Je ne saurais biffer les mots que j'ai une fois écrits, et d'ailleurs ces deux passions sont tellement inhérentes à la poussière humaine, qu'en prononçant le nom de l'une on risque fort de réveiller le souvenir de l'autre. En tout cas, la sublime impératrice de Russie n'eut pas d'autres sentimens que ceux de la grisette la plus vulgaire.

78. Toute la cour n'était plus qu'un chuchotement prolongé, et toutes les lèvres étaient penchées vers toutes les oreilles. Les plus vieilles dames, en recevant la confidence du jour, ajoutaient quelques nouvelles sinuosités aux rides de leurs fronts; les plus jeunes échangeaient entre elles force œillades et laissaient percer les plus malins sourires, et cependant des larmes de jalousie obscurcissaient les yeux de l'armée de rivaux qui encombraient les appartemens.

79. Les ambassadeurs de toutes les puissances s'enquirent du nom du nouvel adolescent, qui promettait d'arriver en quelques heures au faîte des honneurs. Déjà l'on voyait tomber dans son cabinet la pluie argentine des roubles, les dons d'un certain nombre de rubans et de plusieurs milliers de paysans.

80. Catherine était généreuse; c'est la vertu de toutes les dames de son caractère. L'amour, qui sait si bien ouvrir le cœur et tous les chemins qui, de près ou de loin, de haut ou de bas, y conduisent, l'amour--(il faut pourtant convenir qu'elle avait une maudite passion pour la guerre et qu'elle n'était pas la plus accomplie des épouses, à moins que Clytemnestre n'ait mérité le même éloge; mais peut-être était-il plus juste de se défaire de l'un, que de traîner tous les deux une vie misérable),

81. L'amour portait Catherine à faire la fortune de tous ses favoris. Telle n'avait pas été notre semi-vierge Élisabeth, dont l'avarice répugnait à tous les déboursemens, si l'on peut s'en rapporter à ces insignes menteurs d'historiens. Bien que le chagrin d'avoir fait mourir un amant ait abrégé sa vieillesse, elle n'en a pas moins déshonoré son sexe et son rang par son système d'avarice et de coquetterie indécise.

82. Mais, après le lever, quand les courtisans furent congédiés, les ambassadeurs de toutes les nations se pressèrent en foule autour de notre jeune ami pour lui exprimer leurs félicitations. Maintes jolies dames aussi coururent lui présenter leur soyeuse toilette; car elles aiment à fonder leurs espérances sur les beaux hommes, sur ceux surtout qui peuvent conduire à de hautes places.

83. Juan, qui, sans trop savoir comment, se trouvait l'objet de l'attention générale, répondit à tous les complimens avec une gracieuse inclination, comme s'il fût né pour jouer le rôle de ministre. Malgré sa modestie, la nature avait écrit sur son front serein le mot gentilhomme. Il parlait peu, mais à propos, et l'écharpe des Grâces semblait servir de bannière à tous ses mouvemens.

84. Un ordre de sa majesté avait recommandé, au soin spécial des premiers officiers de l'empire, notre jeune lieutenant. Tout le monde lui voulait du bien (le jouvenceau ne devrait pas oublier que tout le monde aurait fait le même accueil au premier étourneau): il n'y eut pas jusqu'à miss Protasoff qui ne l'assurât de son dévouement. On surnommait cette dernière, à cause de son mystérieux emploi, l'Éprouveuse [27], mais c'est un terme qu'il est impossible à ma muse d'interpréter.

[Note 27: ][ (retour) ] Ce mot est en français dans le texte.

85. Ce fut donc avec elle que Don Juan, suivant la nature de ses devoirs, se retira:--et moi je vais l'imiter, jusqu'à ce que Pégase se décide à quitter de nouveau la terre. Nous venons justement de nous arrêter sur une montagne baisant le ciel; déjà je sens quo les idées poétiques m'abandonnent et que toutes les rêveries fantastiques tournent, comme les ailes d'un moulin, autour de ma tête. C'est, pour mes nerfs et mon cerveau, un avis d'achever paisiblement ma route sur quelque côte moins ardue.


Chant Dixième.


1. Newton, ayant été distrait de ses méditations par la chute d'une pomme, dut à ce léger hasard,--on le dit du moins (car je ne veux pas garantir les motifs de l'opinion ou des calculs d'un philosophe), la découverte du mouvement le plus naturel qu'exécute la terre, et que l'on nomme gravitation. C'est donc, depuis Adam, le seul homme qui ait eu raison de s'en prendre à une chute [28] ou à une pomme.

[Note 28: ][ (retour) ] Il y a, je crois, ici un jeu de mots sur fall, chute, qui se prend aussi pour torrent.

2. Si cela est vrai, l'homme est tombé par une pomme, et par une pomme s'est relevé. Nul doute que la découverte faite par sir Isaac Newton d'une route circulaire au travers d'étoiles, jusqu'alors non frayée, ne doive compenser, à nos yeux, tous les maux de l'humanité. Dès-lors, en effet, l'homme immortel s'est passionné pour tous les genres de mécaniques, et, grâces aux machines à vapeur, il ne peut guère tarder à s'envoler dans la lune.

3. Mais pourquoi cet exorde?--Parce que, justement à cette heure, et comme je prenais ce chétif morceau de papier, mon cœur s'est enflé d'une glorieuse flamme, et mon esprit s'est permis une intérieure cabriole. Bien que fort loin de me comparer à ceux qui, à l'aide des lunettes ou de la vapeur, franchissent la distance des astres ou bravent les vents contraires, je vais essayer, avec le secours de la poésie, d'aller tout aussi loin qu'eux.

4. Déjà j'ai vogué et je vogue encore contre le vent: quant aux étoiles, mon télescope est, je l'avoue, tant soit peu terne; mais enfin j'ai su esquiver les rivages vulgaires, et, laissant la terre bien au-delà de ma vue, j'ai tenté d'effleurer l'océan de l'éternité. Le rugissement des brisans n'a pas épouvanté mon esquif frêle et léger, mais toutefois capable de supporter la mer; et j'ai franchi des abîmes où se sont engloutis des vaisseaux et plus d'une barque [29].

[Note 29: ][ (retour) ] Allusion aux poèmes des lakistes, et surtout à ceux de Wordsworth. (Voyez le ch. iii de Don Juan.)

5. Nous laissâmes notre héros Juan dans la fleur, mais non dans les expansions du favoritisme: loin de mes muses (car j'en ai plusieurs sous la main) l'intention de le suivre au-delà de la salle de réception! Il suffit que la fortune l'ait trouvé brillant de jeunesse, de force, de beauté, de tous les dons, en un mot, qui peuvent rogner pour un tems les ailes du plaisir.

6. Mais ces ailes renaissent bientôt et s'échappent de leur nid. «Oh! dit le Psalmiste, que n'ai-je les ailes de la colombe pour m'envoler et trouver le repos [30]!» Et qui, se rappelant les jours de jeunesse et d'amour,--en dépit même d'une tête chauve, d'une poitrine ruinée, d'une imagination incapable d'errer au-delà de la sphère d'un languissant regard,--ne désirerait plutôt soupirer encore comme son fils que tousser comme son grand-père?

[Note 30: ][ (retour) ] «Formido mortis cecidit super me... et dixi: Quis dabit mihi pennas sicut columbœ, et volabo et requiescam.»--(Psalm. liv.)

7. Les soupirs s'arrêtent, et les ruisseaux de larmes (des veuves elles-mêmes) se réduisent enfin, comme l'Arno durant l'été, à un sillon assez étroit pour faire honte aux flots jaunes et profonds qui menaçaient, en hiver, d'inonder les campagnes. Telle est la différence qu'apportent quelques mois. Vous regardiez le chagrin comme un fertile champ qu'on ne laisse jamais en friche; vous aviez raison: seulement la charrue y change de mains, et les ouvriers la quittent alternativement pour aller sur une autre terre semer quelques plaisirs.

8. Mais la toux arrive quand s'arrêtent les soupirs,--ou même avant que les soupirs ne s'apaisent; car souvent les uns amènent l'autre avant que le front, tel que la surface d'un lac, ne soit sillonné d'une seule ride et que le soleil de la vie ait franchi la dixième heure. Une rougeur étique, et prompte comme la naissance d'un jour d'été, s'étend sur des joues dont la céleste pureté semble démentir l'argile qui les forme; cependant mille autres créatures désirent, aiment, espèrent, meurent:--combien ne sont-elles pas plus heureuses!

9. Pour Juan, il n'était pas destiné à mourir sitôt. Nous l'avons laissé dans le foyer de toute la gloire qu'on peut attendre de la faveur de la lune ou du caprice des dames:--gloire peut-être éphémère; mais qui s'avisera de mépriser le mois de juin parce que décembre au souffle glacé, doit venir plus tard? Il est bien plus sage de sourire aux rayons du soleil, pour se munir de feux contre les jours d'hiver.

10. Il avait d'ailleurs certaines qualités essentielles que les dames d'un moyen âge apprécient mieux encore que les jeunes demoiselles; car les premières connaissent le fond des choses, tandis que les tendres poulettes ne savent de l'amour que ce qu'on en chante en vers, ou ce que l'on en rêve (l'imagination est une grande trompeuse) à ces heures nocturnes que choisit l'amour pour descendre des cieux.--On juge volontiers les femmes d'après le nombre des soleils ou des années; mais il serait plus juste, je pense, d'estimer ces chères créatures d'après celui des lunes.

11. Pourquoi cela? parce qu'elle est chaste et inconstante.--Je n'y vois pas d'autre raison, en dépit de ce que les gens soupçonneux et toujours prêts à accuser les autres viendraient à alléguer contre moi,--ce qui, du reste, ne ferait honneur ni à leur caractère ni à leur goût, comme l'a dit, avec autant de malice qu'eux, mon ami Jeffery; mais je lui pardonne, et j'ai l'espoir qu'il me pardonnera aussi:--autrement, je l'en excuse encore.

12. Une fois réconciliés, d'anciens amis ne devraient plus jamais se désunir [31]:--il y va de leur honneur, et je ne vois même rien qui puisse justifier un retour à la haine. Pour moi, en pareil cas, je l'évite à l'égal de l'ail; et, étendît-elle à l'infini ses cent bras et jambes [32], j'essaierais encore de la devancer. Que d'anciennes amantes, que de nouvelles épouses nous vouent une haine mortelle,--des ennemis convertis doivent refuser de se liguer avec elles.

[Note 31: ][ (retour) ] Jeffery, l'un des meilleurs critiques de la Revue d'Edimbourg, avait long-tems encouru et mérité la haine vigoureuse de Byron, par le fameux article publié contre les Heures d'oisiveté; mais quand parut le Childe Harold, il fut l'un des premiers à reconnaître les beautés de cet ouvrage. Depuis ce tems, Byron ne cessa de parler avec affection de Jeffery, quoiqu'il ne l'eût jamais vu.

[Note 32: ][ (retour) ] C'est l'expression anglaise. Her hundred arms and legs.--Cette strophe rappelle la pensée de M. de Châteaubriant: «Le grand esprit a quelquefois rendu amer le souvenir des bienfaits, et toujours doux celui des persécutions. On aime facilement son ennemi, surtout s'il nous a donné occasion de vertu ou de renommée.»

13. Leur désertion serait la plus odieuse de toutes;--car un renégat, l'éhonté Southey lui-même, ce mensonge incarné, rougirait de faire une seconde fois cause commune avec les reformados [33], desquels il s'est détaché pour occuper le chenil [34] de Lauréat. Et quant aux gens honnêtes, Écossais, Italiens, et de l'Islande aux Barbades, ils ne pirouettent pas au moindre souffle de vent, et ne saisissent pas, pour dauber sur vous, l'instant où vous cessez d'être en faveur.

[Note 33: ][ (retour) ] Réformateurs, ou plutôt réformés. Le baron de Bradwardine, dans Waverley, peut me servir d'autorité pour l'expression. (Note de Lord Byron.)

Byron désigne ici les membres de l'Association constitutionnelle pour la défense des mœurs, fondée sous le règne de la reine Anne, et toujours demeurée sous l'influence spéciale des torys exagérés.

[Note 34: ][ (retour) ] Le texte porte: The Laureate's sty, le renc à porc du Lauréat; mais l'expression renc, bien que très-française, et généralement usitée dans les provinces, est peu connue à Paris, et j'ai cru devoir la remplacer par celle de chenil.--Toutes les éditions faites par le libraire Ladvocat de la première traduction, portent la loge de Laurent au lieu de la loge de Lauréat. Cette faute rend la phrase inintelligible.

14. Le légiste et le critique [35] ne scrutent que les plus sales côtés de la vie et de la littérature: rien ne demeure inaperçu, mais tout n'est pas redit par ceux qui balayent ces deux vallées de disputes. Tandis que le commun des hommes vieillit dans l'ignorance, le résumé du légiste est comme le scalpel du chirurgien; il dissèque le fond des sujets et ne s'arrête pas même au résidu de la digestion.

[Note 35: ][ (retour) ] Byron fait ici allusion, en même tems, aux querelles que lui ont suscitées les avocats lors de la rupture de son mariage, et aux critiques des Heures d'oisiveté.

15. Le légiste, armé d'une verge, ressemble à un moral balayeur de cheminée; ils ne peuvent, ni l'un ni l'autre, esquiver toutes les taches; et la suie qu'ils éveillent sans cesse autour d'eux [36] résiste à tous les changement de chemise. Ainsi, les habits de l'un, les habitudes de l'autre retiennent également une sale empreinte de ramoneur; du moins peut-on le dire de vingt-neuf sur trente.--Quant à vous, je l'avouerai avec franchise, vous portez votre robe comme César portait sa toge.

[Note 36: ][ (retour) ] Ne faut-il pas lire poursuites?--Question de l'imprimeur. (Note de Lord Byron.)

Il y a ici un jeu de mots. Soot (suie), suit (procès, poursuite).

16. Voilà donc; cher Jeffery, jadis mon très-redouté adversaire (autant toutefois que des rimes et des critiques peuvent blesser des poupées de notre espèce), voilà donc toutes nos anciennes querelles terminées. Buvons ici a auld lang syne [37]! Je ne vous connais pas; peut-être ne vous ai-je même jamais vu;--mais vous avez en tout agi très-noblement, et j'ai le plus grand plaisir à le confesser.

[Note 37: ][ (retour) ] Mot à mot: Aux lieux autrefois vus; c'est un toast cher aux Écossais.

17. Et quand j'emploie la phrase auld lang syne, ce n'est pas à vous que je l'adresse (à mon grand regret, car, excepté W. Scott, il n'est personne dans votre ville hautaine avec lequel je trinquerais aussi volontiers qu'avec vous); c'est à tout ce qu'il vous plaira.--On peut croire que c'est un souvenir d'écolier: je ne cherche pas à faire de la magnanimité ou de l'esprit; je suis, d'ailleurs, à moitié Écossais par la naissance; je le suis entièrement par mon éducation, et mon cœur suit l'impulsion de ma tête.--

18. Maintenant, de dire comment auld lang syne évoque devant moi l'Écosse, en masse et dans tous ses détails; les plaids écossais, les snoods [38] écossais, les montagnes bleues, les eaux claires, la Dée, le Don, le mur noir du pont de Balgounie [39] mes premiers souvenirs, en un mot, tous les doux songes de ce qui me faisait alors rêver, enveloppés, comme les fils de Banquo [40], dans leurs manteaux funéraires.--D'expliquer ces illusions enfantines qui ramènent sous mes yeux ma douce enfance, je ne m'en soucie pas;--c'est un effet de auld lang syne.

[Note 38: ][ (retour) ] Snood, ruban, ceinture, écharpe.

[Note 39: ][ (retour) ] Le pont du Don, près de la vieille ville d'Aberdeen, avec son arche unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, sont encore présens à ma mémoire comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien que peut-être je le cite mal, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, me faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais fils unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en souviens, bien que je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans:

«Brig of Balgounie, blak's your wa'

Wi' a wife's ae son, and a mear's ae foal

Doun ye shall fa

«Pont de Balgounie, ton mur est noir; tu tomberas avec le fils unique d'une femme et le poulain unique d'une cavale. (Note de Lord Byron.)

[Note 40: ][ (retour) ] Allusion à la scène de sorcières de Macbeth, acte iv.

19. Et bien que, dans un furieux et poétique accès, alors que j'étais jeune et susceptible, j'aie, comme vous vous le rappelez, raillé les Écossais pour faire preuve de rage et de verve maligne (ce qui, je l'avoue, n'était ni sensé ni modéré); cependant, en dépit de toutes ces saillies, j'ai conservé la fraîcheur primitive de mes sentimens d'enfance; dans mon emportement, j'ai fouetté [41] l'Écossais, mais je n'ai pas voulu le tuer, et j'ai toujours aimé la terre des monts et des torrens [42].

[Note 41: ][ (retour) ] Le texte anglais, I scotched the Scotchman, présente un jeu de mots.

[Note 42: ][ (retour) ] Land of mountain and of flood. Voyez le Lai du dernier ménestrel, de W. Scott, ch. vi, str. 2.

20. Don Juan, être réel ou idéal,--car c'est tout un, puisque la pensée existe encore quand les penseurs ont conservé moins de réalité que ce qu'ils pensèrent: l'ame, en effet, ne peut jamais être détruite, et elle ne cesse de lutter contre le corps; mais, quoi qu'il en soit, il est pénible, quand on touche à ce qu'on appelle éternité, de regarder et de ne voir rien de plus clair sur une rive que sur l'autre.--

21. Don Juan devint un Russe parfaitement poli.--Comment? nous ne le mentionnerons pas. Pourquoi? nous n'avons pas besoin de le dire; peu de jeunes têtes seraient capables de supporter le choc de la première tentation, et celle qu'éprouvait Juan s'offrait à lui comme un coussin disposé sous un trône pour les pieds d'un monarque. De folâtres demoiselles, des danses, des fêtés, de l'argent à discrétion, voilà ce qui lui faisait prendre la terre des glaces pour un paradis et l'hiver pour un beau jour d'été.

22. La faveur de l'impératrice avait ses charmes; les fonctions de Juan auprès d'elle étaient fatigantes, il est vrai, mais les jeunes gens doivent se piquer de remplir avec honneur de pareils devoirs. Il s'élevait donc comme un arbre dont les rameaux commencent à verdir, également propre à l'amour, à l'ambition ou à la guerre, passions qui récompensent leurs plus heureux amans, jusqu'à ce que les dégoûts de la vieillesse fassent préférer à tous leurs dons celui d'une indépendante médiocrité.

23. Dans ce tems-là, comme on l'a peut-être supposé, je crains bien qu'entraîné par de jeunes et dangereux exemples, Don Juan ne soit devenu un peu dissipé: c'est un triste défaut; non-seulement il ravit à nos sentimens leur fraîcheur, mais,--en nous initiant dans tous les secrets d'une humaine et incorrigible fragilité,--il nous rend égoïstes, et force nos ames à rentrer dans leurs coquilles comme des huîtres.

24. Passons là-dessus. Nous ne nous arrêterons pas davantage sur le progrès rapide et ordinaire des intrigues formées entre des couples d'inégale condition, comme, par exemple, hélas! entre un jeune lieutenant et une reine, non pas vieille, mais déjà éloignée de la royale fraîcheur de ses dix-sept premières années. Les souverains peuvent imposer des lois aux matériaux, mais non à la matière, et les rides (infernales démocrates) ne savent guère flatter.

25. La mort, ce roi des souverains, en même tems que le colossal Gracchus de tous les empires, la mort est aussi, tout le monde en conviendra, un grand réformateur. Ses lois agraires réduisent les somptueux palais de ceux qui ordonnaient des fêtes, des combats, des applaudissemens et des festins, au niveau du plus humble gazon (seulement engraissé de putrides débris), et elle accolle ces hommes, jadis puissans, aux pauvres diables qui n'eurent jamais en propre un seul pouce de terre.--

26. Il vivait donc (non pas la mort, mais Juan [43]) au milieu d'un déluge de prodigalités, d'empressemens et d'objets brillans et scintillans, dans ce charmant pays des noires et fourrées peaux d'ours,--qui (je hais pourtant les paroles désobligeantes) se laissent encore entrevoir dans les momens d'oubli, à travers les robes de lin et de pourpre [44],--moins faites pour la royale prostituée de Russie que pour celle de Babylone,--et parviennent à tempérer l'effet de tous ces dehors écarlates.

[Note 43: ][ (retour) ] Nous avons déjà fait remarquer qu'en anglais mort est masculin.

[Note 44: ][ (retour) ] Allusion à l'admirable passage de l'Apocalypse, ch. xvii, verset 4. Et mulier erat circumdata purpurâ et coccino, et inaurata auro et lapide pretioso et margaritis, habens poculum aureum in manu suâ, plenum abominatione et immunditiâ fornicationis ejus. Et in fronte ejus scriptum: mysterium. Babylon, magna mater fornicationum, etc.

27. Nous ne décrirons pas non plus ce train de vie: peut-être le pourrions-nous en recueillant les ouï-dires et nos propres souvenirs;--mais nous approchons de l'obscure forêt du sombre Dante, de cet horrible équinoxe, de cette odieuse section des années humaines, hôtellerie à demi-route, abri désolant d'où les sages voyageurs ne tirent plus qu'avec circonspection, vers la mortelle limite des âges, les tristes chevaux de la vie, et d'où, reportant leurs yeux vers la jeunesse déjà lointaine, ils ne peuvent retenir une larme;--

28. Je ne décrirai pas,--c'est-à-dire si je puis éviter les descriptions; je ne réfléchirai plus,--c'est-à-dire si je puis éloigner la pensée qui,--comme le petit chien collé à la mamelle maternelle,--s'acharne après moi au milieu de la confusion de tout ce labyrinthe; semblable encore au polype, retenu par un roc, ou au premier baiser imprimé sur les lèvres d'une amante [45];--mais, comme je l'ai dit, je ne veux pas philosopher; je veux qu'on me lise.

[Note 45: ][ (retour) ] Voilà la pensée insurmontable (celle de la mort) qui donnait toujours à Lord Byron, suivant la remarque de M. Beyle, l'air d'un homme qui se trouve avoir à repousser une importunité.

29. Au lieu de courtiser la cour, Juan s'en vit donc courtisé, circonstance assez rare en elle-même. Il en fut redevable en partie à sa jeunesse, en partie à ce qu'on racontait de sa valeur, et en partie à son naturel, bouillant comme celui d'un cheval de race. N'oublions pas aussi l'heureux choix de ses costumes qui, semblables aux franges de vapeurs pourprées qui entourent le soleil, venaient encore ajouter à l'éclat de sa beauté.--Mais il dut, avant tout, remercier de l'empressement universel une vieille femme et les fonctions qu'il remplissait.

30. Il écrivit en Espagne:--et tous ses proches parens considérant qu'il était en bon chemin, non-seulement pour faire fortune, mais aussi pour placer chacun de ses cousins, lui répondirent le même jour. Plusieurs d'entre eux se disposèrent même à émigrer. «Avec le secours d'une légère pelisse, disaient-ils en mangeant des glaces, on ne trouve pas la moindre différence entre le climat de Moscou et celui de Madrid.»

31. Sa mère aussi, Dona Inès, remarquant qu'au lieu de tirer sur son banquier, où les fonds qui lui étaient assignés diminuaient sensiblement, il avait mis à ses dépenses une ancre fortunée;--sa mère répondit «qu'elle était ravie de le voir revenu des frivoles plaisirs que poursuit la jeunesse, attendu que la seule preuve qu'un homme puisse donner de son bon sens, c'est d'apprendre à réduire ses anciennes dépenses.

32. «Ensuite elle le recommandait à Dieu, au fils de Dieu et à sa sainte mère; elle le mettait en garde contre le culte grec, qui sonne toujours mal à l'oreille d'un catholique; mais elle l'exhortait à ne pas trop laisser percer la répugnance qu'il lui inspirait: en pays étranger, cela pouvait blesser. Elle l'informait qu'il avait un petit frère, né d'un second mariage; mais, ayant tout, elle portait aux nues l'amour maternel de l'impératrice.

33. «Elle ne pouvait assez exprimer son admiration pour une impératrice qui jetait toujours les yeux de préférence sur des jeunes gens dont l'âge, et mieux encore, dont la nation et le climat ne pouvaient (sous aucun rapport) donner au scandale la moindre prise.--En Espagne, elle aurait peut-être conçu quelques inquiétudes; mais, sous un ciel où le thermomètre descend à dix, à cinq, à un, et même à zéro, elle ne pouvait supposer que la vertu y pût fondre avant la rivière.»

34. O hypocrisie! que n'ai-je, pour te chanter, une force de quarante desservans [46]! que ne puis-je entonner à ta louange un hymne aussi bruyant que toutes les vertus dont tu te pares et que tu ne pratiques pas! que n'ai-je la trompe des chérubins! ou du moins le cornet de ma bonne vieille grand'mère quand, ayant laissé ternir le verre de ses lunettes et ne pouvant plus recourir à son livre de piété, elle n'avait pour toute consolation que les sons qu'il transmettait à ses oreilles.

[Note 46: ][ (retour) ] Métaphore empruntée de la force de quarante chevaux des machines à vapeur. C'est cet original de révérend S*** qui, se trouvant un jour à table à côté d'un confrère ecclésiastique, remarqua que son pesant voisin avait pour la conversation une force de douze ministres. (Parsons.) (Note de Lord Byron.)

35. Mais, du moins, la bonne ame n'était-elle pas hypocrite; elle monta au ciel par la route la plus droite qu'ait jamais prise membre de la liste des élus, liste qui contient la répartition des domaines célestes à donner au jour du jugement, et assez semblable, en cela, au dooms day-book dans lequel Guillaume-le-Conquérant, pour récompenser le zèle de ses chevaliers, divisa la propriété des autres en quelque soixante mille nouvelles seigneuries [47].

[Note 47: ][ (retour) ] Le dooms day-book, conservé jusqu'à nos jours, est devenu, pour les familles normandes qui ne sont pas éteintes, le titre de noblesse le plus authentique. Il contient le nombre d'arpens de terre concédé à chaque particulier lors de la conquête, le nombre de chevaux, de bêtes à cornes, de brebis, et même d'argent, possédé par chaque famille. On l'appela Dooms day-book, c'est-à-dire Livre du jour du jugement, sans doute pour signifier que les recherches qu'on y avait inscrites avaient l'exactitude de celles que ferait le Dieu du ciel lors du jugement dernier. «Il fut placé, dit Polydore Virgile, dans l'Échiquier, pour y être consulté quand on pourrait en avoir besoin, c'est-à-dire quand on voudrait savoir combien de laine on pourrait encore ôter aux brebis anglaises.»

36. J'aurais mauvaise grâce à m'en plaindre, moi dont les ancêtres, Erneis, Radulphus y ont trouvé place.--Quarante-huit manoirs (si ma mémoire n'est pas trop en défaut) furent le prix de leurs services sous les bannières de Billy [48]: et bien que je sois forcé d'avouer qu'il était tout au plus juste d'arracher aux Saxons leurs hydes [49], comme l'eussent fait des tanneurs, cependant, eu égard à ce qu'ils en employèrent le revenu à fonder des églises, vous ne pouvez nier qu'ils n'en aient su tirer le meilleur parti du monde.

[Note 48: ][ (retour) ] Variété du mot William, Guillaume.

[Note 49: ][ (retour) ] Hyde s'emploie le plus communément pour cuir, peau.--Mais il se prend aussi fort correctement pour mesure de terre, et, comme tel, j'ai cru pouvoir le soumettre à la taxe d'un calembourg. (Note de Lord Byron.)

37. Ainsi donc fleurissait le gentil Juan, bien que de tems en tems, ainsi que les plantes appelées sensitives, il redoutât le plus délicat toucher, autant que les monarques redoutent la poésie quand elle ne leur est pas préparée par Southey. Peut-être, dans les jours les plus rigoureux, soupirait-il après un climat qui permît aux glaces de la Néva de se fondre avant le mois de mai. Peut-être fatigué de son office, et jusque dans les grands bras de la royauté, regrettait-il de n'y pas trouver la beauté.

38. Peut-être,--mais, sans recourir à peut-être, nous n'avons pas besoin de chercher quelques jeunes ou vieilles causes; le chagrin rongeur s'attachera aux plus belles, aux plus fraîches joues, comme il achèvera de sillonner les formes déjà flétries. Semblable à l'aubergiste, l'ennui, chaque semaine, présente sa note; libre à nous de faire la grimace, mais il faut finir par l'acquitter, et quand six jours se sont paisiblement écoulés, il faut que le septième amène des vapeurs ou un créancier [50].

[Note 50: ][ (retour) ] Mot à mot: des diables bleus ou bruns. Diable bleu, bluedevils, se prend aussi pour vapeur, et dun, brun, pour créancier. De là le jeu de mots.

39. J'ignore comment la chose arriva, mais il tomba malade. L'impératrice s'en alarma, et son médecin (le même qui avait médeciné Pierre) trouva que le mouvement de son pouls, bien qu'il dénotât une disposition fébrile et fût singulièrement vif, offrait de terribles présages de mort; sur quoi toute la cour, fut extrêmement troublée, l'impératrice consternée et toutes les médecines doublées.

40. Mystérieux furent les chuchotemens, diverses les rumeurs: quelques-uns disaient qu'il avait été empoisonné par Potemkin, d'autres parlaient sciemment de certaines tumeurs, d'épuisement et de dérangemens de la même espèce. Ceux-ci prétendaient qu'il y avait en lui confusion des principes digestifs avec le sang; et ceux-là persistaient à soutenir qu'il fallait accuser simplement les fatigues de la dernière campagne.

41. Mais ici nous rapporterons une des nombreuses ordonnances qu'on lui prescrivit: Sodœ sulphat. 3. vi. 3. s.; Mannœ optim. Aq. fervent. F. 3. iss. 3. ij. tinct. Sennœ haustus (et alors le médecin arriva et lui appliqua les ventouses). R. Pulv. Com. gr. iii. Ipecacuanhae (et bien d'autres, si Juan n'avait pas voulu s'arrêter) Bolus potassœ sulfureœ sumendus, et haustus ter in die capiendus.

42. Voilà la manière de guérir ou de périr, secundum artem. En santé, nous narguons les médecins,--mais, à peine indisposés, nous perdons toute envie de railler et nous implorons leur secours. Cependant se forme le trou, hiatus maximè deflendus [51], que doit combler la bêche et la pioche, et au lieu de sourire de bonne grâce au Léthé, nous nous cramponnons après le tranquille Baillie ou le doux Abernethy [52].

[Note 51: ][ (retour) ] Horace.

[Note 52: ][ (retour) ] Baillie, célèbre chirurgien; Abernethy, célèbre médecin de Londres.

43. Juan résista à ce premier ordre de départ, et sa jeunesse et sa constitution, en rendant vaines toutes les menaces de la mort, envoyèrent les docteurs dans une nouvelle direction. Mais son état donnait encore des inquiétudes, les couleurs de la santé ne glissaient encore que légèrement sur ses joues amaigries: il embarrassait la faculté,--qui crut devoir lui conseiller de faire un voyage.

44. Le climat, dirent-ils, était trop froid pour qu'une plante méridionale pût y fleurir. Cette déclaration fut assez mal reçue de la chaste Catherine qui, dans le premier moment, ne pouvait supporter l'idée de perdre son mignon; mais, quand elle s'aperçut que ses yeux brillans devenaient lourds et ternes comme ceux d'un aigle auquel on a rogné les ailes, elle se détermina à lui confier une mission dont l'éclat fût en tout digne de son rang.

45. Il y avait justement alors, entre les cabinets russe et britannique, une espèce de discussion relative à un traité, observé avec toutes les prévarications rigoureuses que peuvent se permettre de grands états en pareille circonstance. Il s'agissait de quelque chose relatif à la navigation de la Baltique, au commerce des fourrures, de l'huile de baleine, du suif, et à tous les autres droits maritimes que les Anglais regardent comme leur uti possidetis.

46. Catherine, qui avait les plus belles occasions de placer ses favoris, conféra donc cette charge secrète à Juan, dans la double vue de déployer son impériale splendeur et de récompenser d'anciens services. Admis le lendemain à baiser les mains de sa souveraine, il reçut ses instructions sur la manière de tenir les cartes, et partit enfin comblé de bienfaits et de toutes sortes d'honneurs qui attestaient le merveilleux discernement de la bienfaitrice.

47. Après tout, elle eut du bonheur; or, le bonheur est le grand point. Vos reines, en général, gouvernent heureusement, et c'est là ce qui atteste la providence de la fortune. Mais je continue. Sur le déclin de l'âge, Catherine alors était tourmentée par sa climatérique année [53] autant qu'autrefois par sa quatorzième! et bien que le soin de sa dignité lui interdît toute plainte, le départ de Juan l'affligeait au point que, dans le premier moment, elle ne put se résoudre à lui donner un successeur.

[Note 53: ][ (retour) ] La plus dangereuse des années climatériques, ou climactériques, est, suivant les astrologues et philosophes empiriques, la quarante-neuvième, parce qu'elle est le produit de 7 multiplié par 7.--Byron a fait Catherine plus jeune d'une douzaine d'années environ. A l'époque du siége d'Ismaïl elle avait près de soixante ans.

48. Enfin, le tems apporta son ordinaire reconfort; vingt-quatre heures, et deux fois le même nombre de candidats à la place vacante, rendirent à Catherine un paisible sommeil pour la seconde nuit,--non pourtant qu'elle voulût se hâter de fixer son choix ou qu'elle fût effrayée de la quantité des postulans: elle ne les choisissait jamais sans raisons plausibles et sans long-tems donner carrière à leur émulation.

49. Tandis que ce haut poste demeure en expectative, pour un ou deux jours, nous vous prierons, lecteur, de monter avec notre jeune héros dans la voiture qui l'emmène de Pétersbourg: l'excellente barouche [54], qui jadis avait eu la gloire de porter le cimier autocratique de la belle Czarine (alors que, nouvelle Iphigénie, elle se rendit en Tauride [55]), avait été donnée à Juan son favori qui, de son côté, y portait les siens;

[Note 54: ][ (retour) ] Léger carrosse fort à la mode en Russie et à Londres.

[Note 55: ][ (retour) ] L'impératrice fit le voyage de Crimée avec l'empereur Joseph, en..... J'ai oublié l'année. (Note de Lord Byron.)

50. C'est-à-dire un boul-dogue, un bouvreuil et une hermine, tous ses intimes amis [56]; car (je laisse à de plus sages le soin d'en chercher les causes) il avait une sorte d'inclination ou de faiblesse pour ce que la plupart des hommes traitent de sale engeance,--les animaux vivans. Une vierge de soixante ans ne montra jamais, pour les chats et les oiseaux, une plus vive sympathie, et cependant il n'était ni vieux ni même vierge.--

[Note 56: ][ (retour) ] Ajoutons: Et ceux de Lord Byron. (Voyez sa Vie.)

51. Les animaux susdits avaient donc une place réservée: Dans d'autres véhicules étaient des valets, des secrétaires; mais aux côtés de Juan était assise la petite Leila, celle même que, dans le massacre d'Ismaïl, il avait défendue des sabres cosaques. Quoique ma muse déréglée varie ses notes, elle n'a pas oublié que son héros avait sauvé une jeune enfant--véritable perle vivante.

52. Pauvre petite créature! elle était docile autant que belle, et, de plus, douée de ce tendre et sérieux caractère aussi rare parmi les mortels, qu'un homme fossile parmi tes crystallisés mamouths, ô grand Cuvier [57]! son ignorance était peu propre à se reconnaître dans le tourbillon d'un monde où il faut que chacun se perde; mais, heureusement, elle n'avait encore que dix ans, et elle était tranquille, sans toutefois savoir comment ni pourquoi.

[Note 57: ][ (retour) ] Voyez la note du ch. ix, oct. 37-38.

53. Don Juan l'aimait et il en était aimé comme n'aiment pas un frère, un père, une sœur ou une fille. Je ne puis dire au juste ce que c'était. Il n'était pas assez vieux pour ressentir des émotions de père; et, quant à celles qu'on désigne sous le nom de tendresse fraternelle, il ne pouvait les connaître,--car il n'avait jamais eu de sœur. Ah! s'il en avait eu une, combien de fois ne l'eût-il pas regrettée [58]!

[Note 58: ][ (retour) ] Byron se souvient ici de sa sœur, miss Maria Leigh; et sans doute, en traçant ce dernier vers, il fondait en larmes.

54. Encore moins cet amour était-il sensuel; Juan n'était pas un de ces vieux débauchés qui recherchent les fruits verts pour fouetter leur sang épais (de même que les acides servent à réveiller un alcali dormant); sa jeunesse, il est vrai (la faute en était à son étoile), n'avait pas été de la plus irreprochable chasteté, mais ses sentimens avaient toujours été imprégnés du plus pur platonisme;--seulement il lui arrivait quelquefois de les oublier.

55. Ici, il n'avait pas à redouter la tentation: il aimait la jeune orpheline qu'il avait sauvée, de l'amour que les patriotes (de tems à autre) portent à leur pays; comme eux il se glorifiait de l'avoir préservée de l'esclavage--et, de plus, de la damnation, si ses efforts et ceux de l'Église étaient couronnés de succès. Mais, chose singulière, et qu'il faut ici consigner, la petite musulmane refusait de se convertir.

56. Il était assez étonnant qu'elle eût retenu ses premières impressions, malgré les scènes de bouleversement, de terreur et de massacre qu'elle avait vues. Vainement trois évêques lui apprirent-ils la désobéissance de nos premiers parens, elle conserva toujours pour l'eau sainte une certaine aversion; elle ne se sentait d'ailleurs; vers la confession, aucun entraînement;--c'est que peut-être elle n'avait rien à confesser!--Peu importe, l'Église ne va pas rechercher les causes:--en outre, elle tenait toujours Mahomet pour un prophète.

57. Dans le fait, Juan était le seul chrétien qu'elle pût souffrir: elle semblait l'avoir choisi pour tenir la place de ce qui jadis avait été sa famille [59] et ses amis. Pour lui, il aimait naturellement l'objet qu'il défendait; ils formaient donc un couple singulier: d'un côté, un tuteur brillant de jeunesse; de l'autre, une pupille que ni l'âge, ni la patrie, ni le sang n'unissaient à son protecteur; et enfin, ce défaut de tous liens naturels contribuant encore à resserrer les leurs.

[Note 59: ][ (retour) ] Her home.--Les Anglais et tous les peuples du monde ont un mot particulier pour exprimer la maison de famille. Le mot home rappelle en même tems tous les souvenirs de bonheur domestique. En France, nous n'avons que la barbare expression chez moi, chez soi, pour rendre la même idée.

58. Ils voyagèrent à travers la Pologne et par Varsovie, que des mines de sel et son joug de fer rendent célèbres; puis à travers la Courlande, qui naguère avait vu la farce dont le résultat fut de donner à son duc le désagréable nom de Biron [60]. Ces campagnes, que Juan parcourait, ont depuis contemplé le moderne Mars, quand la gloire, cette perfide sirène, le faisait marcher vers Moscou pour y perdre, par un mois de gelée, vingt années de conquêtes et les grenadiers de sa garde.

[Note 60: ][ (retour) ] Sous le règne de l'impératrice Anne, Byren, son favori (fils d'un palefrenier), prit le nom et les armes des Biron de France, dont la famille a la même source que celle des Byron d'Angleterre. Il existe encore en Courlande des héritiers de ce duc Biron. Je me souviens que dans la sainte année des alliés, la duchesse de L.....t me présenta, en Angleterre, la duchesse de S..... comme étant mon homonyme. (Note de Lord Byron.)

59. Il n'y a pas ici d'anti-gradation. «O ma garde! ma vieille garde!» s'écriait alors le dieu de la terre [61]. Qui pensait que ce Jupiter tonnant dût être terrassé par le coupe-artère-carotide Castlereagh [62]! Faut-il, hélas! que la neige puisse ainsi glacer la gloire! Au reste, si nous voulons réchauffer en Pologne nos membres engourdis, nous y trouverons le nom de Kosciusko qui, semblable au volcan d'Hécla, pourrait faire jaillir des charbons sur des plaines glacées [63].

[Note 61: ][ (retour) ] Tous ceux qui revinrent de Russie attestent que Napoléon, au milieu des désastres qui déjà ébranlaient les fondemens du grand empire, semblait plus accablé des souffrances de sa vieille garde que de la chute de toutes ses espérances.

[Note 62: ][ (retour) ] M. A. P. fait ici la remarque suivante: «A moins que Lord Byron n'ait prophétisé, voici un vers qui est en contradiction avec sa préface.» M. A. P. se trompe. Dans cette préface le poète nous dit qu'il avait composé les chants vi, vii et viii avant la mort de Castlereagh; mais nous sommes au dixième chant.

[Note 63: ][ (retour) ] Kosciusko est mort en France en 1817. Tanto nomini nullum par elogium.

60. De la Pologne ils passèrent dans la Prusse proprement dite, et à Kœnigsberg, capitale qui s'enorgueillit (indépendamment de quelques veines de fer, de plomb et de cuivre) de la naissance de l'illustre professeur Kant [64]. Juan se souciait de la philosophie comme d'une prise de tabac: il poursuivit donc sa route par la Germanie, dont les innombrables et flegmatiques habitans ont des princes qui jouent de l'éperon [65] plus rudement que leurs postillons.

[Note 64: ][ (retour) ] Le Platon moderne, si l'on adopte aveuglément l'opinion de ses enthousiastes. En tout cas, les livres de Platon ont l'avantage d'être intelligibles.

[Note 65: ][ (retour) ] To spur, éperonner, s'entend plus naturellement en anglais qu'en français, pour blesser, piquer, fatiguer.

61. Puis, à travers Berlin, Dresde et autres villes, ils gagnèrent les bords castellés [66] du Rhin.--Glorieux monumens gothiques! quelle puissance n'avez-vous pas sur toutes les imaginations, sans même en excepter la mienne! Un mur noirci, une ruine grise, une lance rouillée transportent mon ame vers la ligne qui sépare les mondes présent et passé, et leur aspect suffit pour la faire planer en suspens sur ces limites aériennes.

[Note 66: ][ (retour) ] Couverts de châteaux. Ce mot n'est pas français, mais l'expression de Byron, castellated, n'est pas non plus usitée en Angleterre.

62. Mais Juan parcourut en poste Manheim et Bonn; sur cette dernière on voit froncer Drachenfeld, semblable au spectre des bons tems féodaux, pour jamais disparus, et dont je n'ai pas le loisir de m'occuper en ce moment. De là il entra dans les murs de Cologne, ville qui présente aux curieux onze mille virginités osseuses, la plus grande quantité que la chair ait jamais en même tems renfermée [67].

[Note 67: ][ (retour) ] Sainte Ursule et ses onze mille compagnes existaient encore en 1816, et peut-être aussi réellement que jamais. (Note de Lord Byron.)

63. De là il visita La Haye et Helvoetsluys en Hollande, cette terre mariné des Bataves et des bâtardeaux, où le genièvre, exprimant son meilleur jus, offre aux malheureux, une pétillante compensation de la richesse. Les sénats et les savans en proscrivent l'usage,--mais il semble cruel d'enlever au peuple le seul cordial qui lui tienne lieu (grâce à la sollicitude de ses bons princes) de vêtemens, de feu et de nourriture.

64. C'est là qu'il s'embarqua et qu'il se dirigea vers l'île des hommes libres, sur un rapide vaisseau dont un vent tempéré favorisait l'impatience. L'écume jaillissait dans l'air, la proue creusait les flots, et les passagers malades pâlissaient de crainte. Pour Juan, habitué à ces effets par ses premiers voyages, il demeurait sur le tillac pour regarder les bâtimens qui passaient et pour être le premier à découvrir les rochers.

65. A la fin ils s'élevèrent comme une muraille blanche aux limites de la mer azurée; et Don Juan éprouva--le sentiment que les jeunes étrangers eux-mêmes éprouvent au premier aspect de la blanchâtre ceinture d'Albion,--une sorte d'orgueil de se trouver parmi ces fiers trafiquans qui, tranquillement, portent, d'un pole à l'autre pole, leur or et leurs édits, et soumettent à des taxes jusqu'aux vagues elles-mêmes.

66. Je n'ai pas de puissantes raisons d'aimer ce coin de terre, qui renferme ce qui pouvait composer la plus noble des nations; mais bien que je ne lui doive guère que la naissance, j'éprouve un mélange de regrets et de vénération en pensant à son ancienne dignité et à sa gloire flétrie. Sept années d'absence (c'est le terme ordinaire des émigrations) suffisent bien pour amortir nos vieux ressentimens, quand, d'ailleurs, nous voyons notre patrie se donner elle-même au diable.

67. Ah! si elle pouvait pleinement, exactement connaître, combien son grand nom est partout abhorré! combien est impatiente toute la terre du coup qui la livrera sans défense à la fureur du glaive! comme toutes les nations s'accordent à la regarder comme leur plus odieuse ennemie; et, quelque chose de plus odieux encore, leur ancienne et perfide amie, celle qu'ils adoraient, celle qui tenait entre ses mains la liberté du monde et qui maintenant voudrait donner des chaînes à l'intelligence elle-même!--

68. Ose-t-elle bien être fière et se vanter d'être libre, elle qui n'est que la première des esclaves? Les nations sont captives,--mais le geôlier, quel est-il? Un esclave des bâillons et des verrous. Prend-elle pour la liberté le misérable privilége de tourner la clef sur un prisonnier? comme si la jouissance de la terre et des airs n'était pas interdite également à qui garde ou à qui porte des chaînes [68].

[Note 68: ][ (retour) ] Je ne puis m'empêcher de citer, après cette belle apostrophe à l'Angleterre, l'imprécation peut-être plus belle encore de Dante contre l'Italie: la Divina Comedia est si peu connue en France, qu'on me pardonnera, je l'espère, cette longue citation. Je n'ai pas eu le courage de la traduire en mauvaise prose française. Dans le poète Florentin on voit l'animosité d'un Gibelin contre les ennemis de l'ordre, et dans Lord Byron, la haine d'un amant de la liberté contre les oppresseurs du monde; mais dans les deux poètes on retrouve la même indignation bilieuse et la même sublime portée de conception.

Ahi! serva Italia, di dolore ostello,

Nave senza nocchiero in gran tempesta,

Non donna di provincie, ma bordello!...

...Ora in te non stanno senza guerra

Li vivi tuoi, e l' un l' altro si rode

Di quei ch' un muro ed una fossa serra:

Cerca, misera, intorno dalle prode

Le tue marine, e poi ti guarda in seno

S' alcuna parte in te di pace gode.

Ahi! Gente che dovresti esser devota,

E lasciar seder Cesar nella sella,

Se bene intendi ciò che Dio ti nota...

O Alberto Tedesco, ch' abbandoni

Costei ch' è fatta indomita e selvaggia,

E dovresti inforcar li suoi arcioni,

Vieni a veder Montecchi e Cappelletti,

Monaldi e Filippeschi, uom' senza cura,

Color già tristi, e costor con sospetti.

Vien, crudel, vieni, e vedi la pressura

De' tuoi gentili e cura lor magagne,

E vedrai Santa-Fior' com' è sicura.

Vieni a veder la tua Roma che piagne,

Vedova, sola, e dì e notte chiama:

Cesare mio, perchè non m' accompagne?

Vieni a veder la gente quanto s' ama:

E se nulla di noi pietà ti muove,

A vergognarti vien della tua fama.

Je m'arrête à ce dernier trait; il faudrait citer cent cinquante vers de suite.--Qu'avait-on besoin, pour désigner l'école de Lord Byron, du mot Romantique? il fallait dire Dantesque. Dante, en effet, offre des exemples de toutes les qualités qui distinguent la littérature moderne de celle des anciens. On aurait, par ce moyen, évité bien des querelles de mots.

69. Don Juan voyait déjà les premières beautés d'Albion; tes rochers, chère cité de Douvres, ton havre et ton hôtel; ta douane et ses délicates perceptions, tes valets courant éperdus à chaque coup de cloche, tes paquebots, dont les passagers sont tour à tour la dupe des gens de terre et de ceux de mer; enfin, et ce qui n'est pas sans importance pour les voyageurs novices, tes longues cartes de dépense, dans lesquelles sont toujours négligées les déductions les plus légères.

70. Juan était insouciant, jeune et magnifique; il était riche en roubles, en diamans, en billets; il avait un crédit qui ne l'obligeait pas à restreindre ses dépenses hebdomadaires: cependant, il montra quelque surprise en payant ses cartes,--(son maggiordomo, Grec adroit et subtil, l'additionnait devant lui et la lui lisait), mais il finit par concevoir que l'air, tout épais qu'il était ordinairement, étant cependant libre, on en vendait, sans doute, la respiration.

71. Allons! des chevaux pour Cantorbéry! Au galop, au galop! sur les cailloux! au milieu de la boue! hurrah! quel plaisir de voyager aussi légèrement en poste! Ce n'est plus ici la lourde Germanie, où les cochers barbottent sur les routes comme s'ils conduisaient leurs voyageurs à leur dernier gîte: puis, combien de pauses pour se gorger de schnapps!--vilains drôles, qui s'embarrassent autant de hundsfot et de verfluchter qu'un paratonnerre de la foudre [69].

[Note 69: ][ (retour) ] Hundsfot en allemand, coquin; et verfluchter, maudit, pendard! Le texte porte:

.....«Sad dods! whom hundsfot or verfluchter

Affect no more than lightning a conductor

M. A. P. a rendu conductor par un de nos cochers; mais il ne fallait que du bon sens pour voir que ce mot ne peut signifier que le conducteur du fluide électrique.

72. Avouons que rien autant qu'une course rapide ne ranime nos sens (en gonflant nos veines comme le Cayenne gonfle le cuir).--Qu'importe où les chevaux vous conduisent, pourvu que, pour l'acquit de votre conscience, ils soient à franc étrier. Moins vous aurez de raisons de faire diligence et mieux vous atteindrez ce grand but des voyages,--le plaisir de voyager.

73. A Cantorbéry, ils visitèrent la cathédrale: suivant l'usage, un bedeau, leur fit remarquer, du même ton d'insouciance et de cérémonie, le heaume du noir Édouard [70] et la pierre rougie du sang de Becket [71].--C'est encore là de la gloire, bon lecteur! un casque rouillé, un ossement douteux, demi-dissous dans la soude ou la magnésie, voilà l'expression définitive de ce qui forme cette excellente substance,--l'espèce humaine.

[Note 70: ][ (retour) ] Le prince noir, qui gagna ses éperons à la bataille de Créci, et fit prisonnier, à Poitiers, le roi Jean.

[Note 71: ][ (retour) ] Thomas Becket, archevêque de Cantorbéry, que les philosophes auraient mis au rang des plus généreux patriotes, si l'Église n'en eût fait un saint.

74. L'effet que cette vue produisit sur Juan fut cependant sublime: il se représenta mille champs de Créci, à l'aspect de ce casque qui ne s'était arrêté que devant le tems. Il éprouva même un sentiment de respect pour la tombe de cet homme d'église, audacieuse et noble victime de sa résistance aux rois qui, du moins aujourd'hui, sont obligés d'articuler le mot lois, avant de commander un assassinat.--La petite Leila contemplait cet édifice et demandait dans quel but on l'avait élevé.

75. On lui apprit que c'était la maison de Dieu: elle trouva qu'il était bien logé; mais elle s'étonna qu'il souffrît dans son propre logis ces cruels et mécréans Nazaréens qui avaient renversé ses saints temples, dans les terres données aux vrais croyans.--Le chagrin déposa même son empreinte sur son jeune front, quand elle vint à penser que cette belle mosquée, négligée par Mahomet, était abandonnée comme une perle à des pourceaux.

76. Mais reprenons notre course à travers ces prairies cultivées comme autant de jardins, véritables paradis de houblon, et de productions solides: après plusieurs années de voyage dans des climats plus ardens, mais moins fertiles, le poète, en revoyant ces vertes campagnes, leur pardonne de ne pas lui offrir ces plus sublimes tableaux, dans lesquels se confondent la vigne, l'olivier, les glacières, les précipices, les volcans, les oranges et les glaces.

77. Et quand je pense à un pot de bière:--mais je ne veux pas pleurer.--Ainsi fouettez, postillons! Pendant que les infatigables piqueurs se donnent carrière, Juan admire les grandes routes de ce pays habité par des millions d'hommes libres; pays, en tout sens, le plus cher pour les étrangers et pour ceux qui y sont nés, excepté cependant pour quelques mauvaises têtes qui s'avisent de regimber sous les coups, et qui ne gagnent à cela que de nouvelles blessures.

78. Quelle agréable chose qu'une route à barrières! A peine si l'aigle, avec le secours de ses larges ailes, peut fendre les vastes champs de l'air aussi légèrement que l'on y rase la terre. Que ne les connaissait-on du tems de Phaéton! le dieu eût conseillé à son fils de satisfaire son envie par la malle d'York;--mais en avançant davantage, surgit amari aliquid,--le droit de péage.

79. Hélas! combien toute espèce de paiement est pénible! Prenez notre vie, nos femmes, tout enfin, excepté notre bourse; car, ainsi que le prescrit Machiavel à ceux qui affectent la pourpre, ce serait le plus court chemin de gagner la haine générale. L'homme déteste un meurtrier bien moins qu'un prétendant à cet or précieux qui fait marcher le monde.--Il pourra vous pardonner d'avoir égorgé sa famille, mais à condition que vous n'essaierez pas de glisser votre main dans ses poches.

80. C'est le Florentin [72] qui l'a dit; et c'est à vous, ô rois, d'écouter votre instituteur.--Pour Juan, au moment où le jour commençait à baisser et à s'obscurcir, il se trouva sur la haute montagne qui regarde avec orgueil ou en pitié la grande ville.--Souriez ou tempêtez, si vous l'entendez mieux, vous tous qui avez dans les veines une parcelle du grand cœur des cockneys [73].--Généreux Bretons, nous voilà donc sur Shooter-Hill [74]!

[Note 72: ][ (retour) ] Machiavel, le Prince.

[Note 73: ][ (retour) ] Cockney, gobe-mouche, sobriquet particulier aux bourgeois de Londres, comme celui de badaud aux bourgeois de Paris.

[Note 74: ][ (retour) ] Shooter-Hill (mont du Tireur) est situé à huit milles de Londres.

81. Le soleil descendit et la fumée s'éleva, comme d'un volcan à demi éteint, sur une étendue qu'on pouvait prendre pour la salle de réception du diable, comme quelqu'un a déjà désigné cet endroit merveilleux. Juan n'approchait pas du toit de ses pères, mais, quoique étranger, il ressentit un véritable respect pour le sol, père de ces pieux mortels qui ont parcouru en bouchers la moitié de la terre, et menacé l'autre en fanfarons [75].

[Note 75: ][ (retour) ] L'Inde.--L'Amérique. (Note de Lord Byron.)

82. Un énorme amas de briques, de fumée et de bâtimens maritimes sales, obscurs, mais s'étendant aussi loin que la plus longue vue; çà et là quelque voile voltigeant, puis revenant se confondre dans une forêt de mâts; un désert de clochers [76] dont les pointes entr'ouvraient un dais de charbon de terre; une vaste et sombre coupole [77], semblable à une calotte de papier gris sur la tête d'un fou,--voilà quelle est la ville de Londres.

[Note 76: ][ (retour) ] Il y a dans Londres près de deux cents clochers.

[Note 77: ][ (retour) ] Sans doute l'église Saint-Paul.

83. Mais Juan ne la voyait pas ainsi: chaque guirlande de fumée lui semblait la magique vapeur d'une fournaise philosophale où s'élaboraient les richesses du monde (richesses de taxes et de papier). Les épais brouillards qui lui sont imposés comme un joug, et qui éteignent le soleil comme un cierge, n'étaient à ses yeux qu'une atmosphère naturelle et singulièrement salubre,--quoique, à vrai dire, rarement lucide.

84. Il s'arrêta,--et moi je vais l'imiter, comme fait un équipage avant de lancer sa bordée. Encore quelques instans, mes aimables compatriotes, et nous renouvellerons notre vieille connaissance; j'ai du moins l'intention de vous soumettre certaines vérités que, justement comme telles, vous ne manquerez pas de prendre pour des mensonges.--Je veux, mistress Fry masculin [78], promener dans vos salons un moelleux balai, et enlever mainte toile d'araignée qui en salit les lambris.

[Note 78: ][ (retour) ] Le nom de mistress Fry est vénéré à Londres comme celui du duc de Liancourt l'était en France. Elle a déjà sollicité et fait adopter une foule d'améliorations dans le système des prisons. Tous ses instans sont employés à consoler les prisonniers, et surtout à leur offrir les plus douces et les plus pénétrantes exhortations morales.

85. O mistress Fry! quel besoin d'aller à New-Gate [79]? Pourquoi vouloir ramener à la vertu de pauvres coquins, et ne pas d'abord commencer par Carlton-House et autres hôtels [80]? C'est contre l'endurcissement de l'impérial [81] pécheur qu'il faudrait essayer votre main. Réformer le peuple, c'est une absurdité, un jargon, un verbiage philanthropique, à moins qu'on ne commence par rendre les excellences meilleures.--Fi donc, mistress Fry! je vous supposais plus de religion.

[Note 79: ][ (retour) ] Porte et prison de Londres.

[Note 80: ][ (retour) ] Carlton-House est le palais habité par Georges IV.

[Note 81: ][ (retour) ] La couronne britannique est dite impériale, depuis la réunion de l'Écosse à l'Angleterre. On dit également le parlement impérial.

86. Apprenez-leur comment doivent se comporter des sexagénaires; défaites-les de leur manie de tours et de costumes hussards et montagnards [82]; dites-leur que la jeunesse une fois passée ne revient plus, et que des huzzas [83] soldés ne font pas évanouir la commune détresse; dites-leur que sir W--II--mC--t--s [84] est un fangeux animal, trop grossier même pour les plus grossiers excès, le stupide Falstaff d'un Hal [85] en cheveux blancs, un fou dont les clochettes ne sonnent plus depuis long-tems.

[Note 82: ][ (retour) ] Allusion aux courses fastueuses de Georges IV dans son nouveau royaume de Hanovre et dans les montagnes d'Écosse.

[Note 83: ][ (retour) ] Des vivat!

[Note 84: ][ (retour) ] William Curtis, riche banquier qui passe pour confident de toutes les faiblesses du roi.

[Note 85: ][ (retour) ] Hal, diminutif de Henri, ou plutôt de Harry, d'après la manière de prononcer des enfans. Voyez dans le Henry IV de Shakspeare l'excellent personnage de Falstaff, qu'avait choisi pour compagnon de débauches et de vols le jeune prince de Galles Henri, plus tard Henri V.

87. Dites-leur, bien que trop tard peut-être, sur le déclin d'une vie épuisée, blasée et cassée, que le propre d'un bon roi n'est pas d'affecter une vaine grandeur, et que les meilleurs princes ont toujours été ceux qui faisaient le plus d'économies: dites-leur enfin,--mais vous ne direz rien, et j'ai maintenant assez bavardé. Avant peu, je ferai entendre ma voix comme le cor de Roland à Roncevaux.


Chant Onzième.


1. Quand l'évêque Berkeley dit que la matière n'existait pas [86], et qu'il le prouva,--on ne l'écouta pas discuter cette matière; car il était, dit-on, inutile de combattre un système trop subtil même pour les têtes humaines les plus aériennes. Cependant, le croirait-on? je briserais volontiers toute espèce de matière, même le plomb, les pierres ou le diamant, pour me persuader que le monde est tout esprit, et pour porter ma tête en niant que je la porte.

[Note 86: ][ (retour) ] Georges Berkeley, évêque de Cloyne en Irlande, publia, en 1770, un livre intitulé: Principe des connaissances humaines; devenu fameux par la force des argumens qu'il contenait en faveur du spiritualisme et contre la réalité de la matière. Buffon, dans ses premiers volumes de l'Histoire naturelle, n'a même fait que les répéter. Hume regarde le systématique Berkeley comme celui de tous les philosophes, sans excepter Bayle, le plus propre à conduire au scepticisme. Rien, en effet, n'est plus facile à combattre que l'existence de la matière, et rien n'est plus difficile à croire que sa non-existence.

2. N'était-ce pas réellement une découverte sublime de faire de l'univers un égoïsme universel [87]! et de ce tout idéal,--un tout nous-mêmes. Je gagerais le monde (quel qu'il soit) que cela n'était pas une hérésie. Maintenant donc, ô doute!--Si toutefois, comme quelques-uns le pensent, tu es un doute, ce dont je doute très-fort,--ô toi le seul prisme des rayons de la vérité, ne va pas me ravir ma potion de spiritualisme! ce brandevin céleste, que pourtant notre tête a de la peine à supporter.

[Note 87: ][ (retour) ] C'est-à-dire une seule substance.

3. Car, de tems en tems, survient dame indigestion (et non le plus suave ariel [88]), qui arrête notre noble essor par une autre sorte de difficulté. Ce qui, d'ailleurs, s'oppose à mon enthousiasme [89], c'est que je ne trouve pas d'endroit où le regard de l'homme puisse tomber sans y apercevoir la confusion des races, des sexes, des espèces, des astres, et de cet univers, miracle énigmatique qui, du moins, est une illustre extravagance,--

[Note 88: ][ (retour) ] Dainty Ariel, expression de Shakspeare; la Tempête, acte v.

[Note 89: ][ (retour) ] C'est-à-dire ce qui me fait douter du système de Berkeley.

4. S'il est l'effet du hasard; et, à plus forte raison, s'il fut créé comme l'explique l'ancien texte [90]:--mais pour ne pas le renverser, nous n'attaquerons pas ici l'Écriture; ce serait, au dire d'une foule de personnes, une guerre trop hasardeuse, et ils ont raison: la vie est trop courte pour que nous en perdions une partie sur des questions que personne ne peut de lui-même résoudre; tandis qu'un jour, chacun de nous les verra éclaircies,--ou, du moins, n'aura pas encore cessé de dormir.

[Note 90: ][ (retour) ] La Bible.

5. Ainsi, je ferai trêve à toute discussion métaphysique, à ce qui n'est ni ceci ni cela; je consens même que ce qui est, soit; et c'est, j'ose le dire, faire assez preuve de clarté et de vertu. La vérité est que depuis peu je suis devenu plus phthisique; j'en ignore la cause:--peut-être l'air. Mais quand j'éprouve des accès de souffrances, je me sens mieux disposé à l'orthodoxie.

6. La première attaque me prouva, d'un seul coup, l'existence de Dieu (mais je n'en avais jamais douté ni de celle du diable); la suivante me fit concevoir la mystique virginité de la Vierge; la troisième, l'origine commune du mal; la quatrième me démontra toute la Trinité d'une manière tellement inébranlable que, dans ma dévotion, j'eusse désiré que trois fissent quatre, afin de trouver l'occasion d'en croire davantage.

7. A notre sujet. L'homme qui, du haut de l'Acropolis, a abaissé ses regards sur l'Attique; celui qui a vogué dans le bassin qui borde la pittoresque Constantinople: celui qui a vu Tombuctou; celui qui a pris du thé dans la métropole en porcelaine de la Chine aux petits yeux; enfin celui qui s'est assis sur les briques de Nïnive, ne sera pas émerveillé à la première vue de Londres;--mais au bout d'une année, demandez-lui ce qu'il en pense?

8. Don Juan descendait de Shooter-Hill; le crépuscule commençait; la descente aboutissait à cette vallée de bien et de mal où fermentent les rues de Londres. Autour de lui cependant tout était calme et immobile, si ce n'est le craquement des roues qui tournaient sur leurs pivots [91]--et l'écho, le murmure, le bourdonnement affaire, qui bouillonne et écume toujours au-dessus des villes.

[Note 91: ][ (retour) ] Tous ceux qui sont entrés à Paris, au lever ou au coucher du soleil, se rappelleront sans doute que le craquement monotone et presque continu des roues est aussi le seul bruit qu'on entende à trois ou quatre lieues de la grande ville.

9. J'ai dit que Don Juan, dans un ravissement contemplatif, se promenait derrière sa voiture, sur la hauteur. Ne pouvant contenir son admiration pour un si grand peuple: «C'est là, s'écriait-il, que la liberté a choisi sa résidence. C'est là que tonne la voix du peuple, et que ne peuvent la faire expirer ni les chaînes, ni les tortures, ni l'inquisition. Car pour lui rendre toute sa force, il suffit d'une réunion ou d'une élection nouvelle.

10. «C'est là que les femmes sont chastes et les vies pures; c'est là que le peuple ne paie que ce qui lui plaît, et s'il paie beaucoup, c'est uniquement parce qu'il aime à prodiguer son argent, et à faire voir tout ce qu'il a de revenu. C'est là que les lois sont toutes inviolées; que personne ne tend des pièges aux voyageurs, que toutes les routes sont sûres; c'est là.»--Il fut interrompu par un couteau et un damn your eyes [92]! la bourse ou la vie!

[Note 92: ][ (retour) ] Ou God damn your eyes (maudits soient vos yeux).

11. Ces mots, dépouillés d'artifice, étaient prononcés par quatre bandits placés en embuscade, et qui l'avaient aperçu lambinant derrière son équipage; ils avaient, en gens habiles, attendu pour le reconnaître l'heure favorable où le voyageur isolé chemine, l'ame remplie d'une funeste confiance, bien que toujours exposé, dans cette île de richesses, à soutenir un combat pour conserver la vie et les culottes.

12. Juan, qui ne comprenait pas un mot d'anglais, sauf leur sibboleth: God damn! encore l'avait-il si rarement entendu, qu'il le prenait pour leur salaam [93], ou leur Dieu vous bénisse!--et il ne faut pas se moquer de lui, car tout demi-anglais que je suis (pour mon malheur), je puis assurer que jamais je n'ai entendu un seul de mes compatriotes vous dire adieu, sans prononcer ce mot de God damn.

[Note 93: ][ (retour) ] Salam aleïkoum! la paix soit avec vous! C'est le salut que les Orientaux font aux vrais croyans. Aux chrétiens, ils disent: Urlarala, bon voyage, ou saban hiresem, bonjour; saban serula, bonsoir. (Voyez le Giaour.)

13. Don Juan comprit parfaitement leurs gestes, et comme il était tant soit peu irascible, il tira un pistolet de poche et le déchargea dans le pudding de l'un des agresseurs;--celui-ci tomba comme un bœuf se roule dans sa pâture, et en se débattant dans sa fange naturelle, il mugit ces paroles adressées à son camarade ou valet le plus proche: «Oh! Jack! je suis renversé par ce scélérat de Français!»

14. Sur quoi Jack et sa bande s'empressèrent de fuir: les gens de Juan, qui se tenaient à quelque distance, accoururent alors, et, en admirant un si bel exploit, offrirent leur aide, comme c'est l'usage, pour ce qui restait à faire. Juan, qui voyait le sang du mignon de la lune [94] couler comme si sa vie eût dû s'exhaler avec lui, ne demandait que des bandages et de la charpie, et se reprochait d'avoir été trop pressé de lâcher son coup.

[Note 94: ][ (retour) ] Expression de Shakspeare, Henri IV, acte I er, scène II. Falstaff.--«Parbleu! donc, mon cher luron, quand tu seras roi, ne nous laisse pas appeler voleurs....., nous qui sommes les gardes du corps de la nuit.--Il faut qu'on nous regarde comme les forestiers de Diane, les gentilshommes de l'ombre, les mignons de la lune, etc.»

15. «Peut-être, pensait-il, est-ce la mode en ce pays d'accueillir les étrangers de cette façon: maintenant je me rappelle certains maîtres-d'hôtel qui ne diffèrent de ces gens-ci qu'en volant avec des salutations au lieu de voler avec l'épée nue ou le front menaçant. Mais que faire à présent? Je ne puis laisser cet homme hurler sur la route: ainsi, prenez-le; je vais vous aider à le transporter.»

16. Mais avant qu'ils pussent accomplir ce devoir pieux, «Arrêtez! s'écria le moribond: j'ai gagné mon gruau! Oh! que ne puis-je avoir un verre de max [96]! Nous avons mal choisi notre homme; laissez-moi mourir où je suis!» Et comme le feu de la vie s'exhalait de son cœur, comme des gouttes noires et épaisses coulaient de sa blessure, et qu'il rendait péniblement son avant-dernier soupir, il détacha de sa gorge enflée un mouchoir, en s'écriant: Remettez-le à Sal [97]; puis il mourut.

[Note 96: ][ (retour) ] Espèce d'eau-de-vie de genièvre et de grain, dont les boxeurs sont, en général, friands.

[Note 97: ][ (retour) ] Sal, Sally, diminutifs de Sarah.

17. Don Juan vit tomber à ses pieds la cravate rougie de sang, mais il ne devinait pas pourquoi le défunt l'avait retirée, et ce que signifiait son dernier adieu. Jadis le pauvre Tom avait d'abord été un des incroyables de la ville, un élégant plein de grâces, de sentiment et de délicatesse; mais ensuite ses poches s'étaient trouées, et quelque tems après--son corps.

18. Don Juan ayant fait du mieux qu'il pouvait, en pareille circonstance, poursuivit, dès que l'enquête du coroner le lui permit, sa route paisible vers la capitale.--Tout en avançant, il se sentait légèrement affligé d'avoir, il n'y avait pas encore douze heures, et en moins de rien, tué un citoyen libre, pour défendre sa propre vie. Cela même le rendit méditatif.

19. Il venait de priver le monde d'un homme qui, pendant certain tems, y avait fait une héroïque figure. Qui savait, en effet, mieux que Tom faire les honneurs d'une partie, boire sec et toujours rire? qui empaumait mieux un nigaud? qui (en dépit des héros de Bowstreet) pouvait, comme lui, tenir le museau sur l'hypocras épicé? et qui, près de sa maîtresse, la brave et joyeuse Sally, était plus ardent, plus vif, plus complaisant, plus infatigable [98]?

[Note 98: ][ (retour) ] Les progrès de la science et du langage me dispensent d'expliquer les bonnes et pures expressions anglaises de cette strophe; elles sont usitées dans toute leur simplicité originale par la canaille de distinction et par ses patrons. Voici une stance d'une chanson extrêmement populaire, du moins au tems de ma première jeunesse:

On the high Toby-Spice flash the muzzle,

In spite of each gallows old scout;

If you at the spellken can't hustle,

You'll be hobbled in making clout.

Then your blowing will wax gallows haughty,

When she hears of your scaly mistake,

She'll surely turn snitch for the forty--

That her Jack may be regular weight.

S'il se trouve quelque merveilleux assez ignorant pour en demander la traduction, je le renvoie à mon vieil ami et corporel pasteur et maître, John Jackson, esq. professeur de pugilisme, qui, je l'espère, conserve encore la force et les belles proportions de ses membres, ainsi que la bonne humeur et les qualités athlétiques et intellectuelles qui le distinguaient. (Note de Lord Byron.)

20. Mais Tom n'est plus;--ainsi laissons en paix Tom. Il faut bien que les héros meurent, et, avec la grâce de Dieu, la plupart d'entre eux ne mettent pas à s'en aller beaucoup de tems.--Salut, Tamise, salut! Maintenant le char de Juan, roulant comme un tonnerre continu sur tes bords, traverse Kennington et tous les autres ton [99] qui font soupirer avec tant d'impatience après la véritable ville.

[Note 99: ][ (retour) ] Ton, désinence de lieux aussi commune en Angleterre que celle de ville en France, et qui a à peu près la même signification primitive. Après Kennington on passe à Newington, Clayton, Penton, Hampton, Brighton, etc.

21. C'est à travers Groves [100], ainsi nommé parce qu'il manque d'arbres (comme lucus pour l'absence de lumière); à travers une perspective nommée Mont-Plaisant, parce qu'il n'offre pas le moindre agrément, et fort peu d'élévation; à travers de petits réduits, proclamant un à louer sur leurs portes, et fermés de briques, pour qu'on y puisse savourer tranquillement la poussière; à travers des avenues modestement appelées Paradis, et qu'Ève aurait abandonnées sans un trop douloureux sacrifice;

[Note 100: ][ (retour) ] Groves, nom de lieu presque aussi commun en France qu'en Angleterre, et qui signifie bosquet, petit bois.

22. A travers coches, charrettes, barrières encombrées, tourbillon de roues, confusion et mélange de voix rauques; tavernes amorçant les passans avec une pinte de purle [101]; malles passant avec la rapidité de l'éclair; têtes de bois garnies de perruques bouclées, à la fenêtre des barbiers; lampistes versant lentement leur infusion huileuse dans le réservoir diaphane (car alors nous n'avions pas encore de gaz).

[Note 101: ][ (retour) ] Sans doute en forme d'enseigne. Le purle est une bière d'absinthe.

23. C'est à travers tout cela, et bien d'autres choses, que les voyageurs s'ont introduits dans la superbe Babylone: qu'ils arrivent à cheval, en chaise ou en coche, toutes les routes, à quelques légères exceptions près, leur offriront les mêmes scènes. Je pourrais fournir de plus longs détails, mais je ne veux pas usurper les droits du Livre-guide. Le soleil était disparu depuis quelques instant, et la nuit franchissait déjà la limite du crépuscule, quand notre société traversa le pont.

24. Ce qui leur parut plus agréable, ce fut le doux murmure de la Tamise--qui semblait vouloir un instant demander grâce pour ses ondes [102];--mais à peine l'entendait-on au milieu des damn qui retentissaient de tous côtés. La lumière plus régulière des lampes de Westminster, la largeur des paves, et ce temple [103] où réside la gloire sous la forme d'un spectre, dont le pâle reflet se confond sur le faîte de l'édifice avec ceux de la lune;--tout fait de cet endroit la partie sacrée de l'île d'Albion.

[Note 102: ][ (retour) ] Les eaux de la Tamise sont toujours surchargées de vapeurs épaisses.

[Note 103: ][ (retour) ] L'église de Westminster, sépulture des princes et des grands hommes.

25. Les forêts druidiques sont abattues, et c'est pour le mieux [104]!--Stone-Henge est debout,--mais que diable est-il [105]?--Bedlam existe encore avec ses prudentes grilles, qui empêchent les fous de mordre ceux qui leur rendent visite. Le Banc du Roi [106] siége, ou plutôt assiége encore la foule des débiteurs; la Mansion-House [107] (en dépit de critiques nombreuses) me semble un édifice, sinon gracieux, du moins imposant. Mais l'abbaye de Westminster seule vaut tout ce que je viens de nommer.

[Note 104: ][ (retour) ] Westminster était autrefois consacré spécialement au dieu celtique Thor, et, par conséquent, environné de forêts.

[Note 105: ][ (retour) ] Masse énorme de pierres carrées dans la plaine de Salisbury, qui semblent avoir servi au culte des dieux celtiques.

[Note 106: ][ (retour) ] Le tribunal du banc du roi connaît en dernier ressort de toutes les affaires civiles. Il rend ordinairement ses arrêts à Westminster.

[Note 107: ][ (retour) ] Demeure du lord-maire.

26. La ligne des lumières jusqu'à Charing-Cross, Pall-Mall et encore au-delà, répand une clarté dont l'effet est celui de l'or à côté de la boue, quand on le compare à l'illumination des villes du continent, où jamais la nuit n'emprunte le secours du moindre fard: les Français n'étaient pas encore une nation éclairée de lampes, et quand ils voulurent l'être,--ils suspendirent, au lieu de mèches, de méchans [108] patriotes à leurs lanternes.

[Note 108: ][ (retour) ] Le jeu de mots existe dans le texte anglais.

Instead of wicks they made a wicked man turn.

Au lieu de lumignon ils firent tourner un méchant homme.

27. Une raie de gentilshommes suspendus au milieu des rues et des feux de joie faits de maisons aristocratiques peuvent sans doute éclairer le monde, mais l'ancienne méthode est plus à la portée des gens à courte vue. L'autre brille comme le phosphore sur la toile; c'est une espèce d'ignis fatuus qui, bien qu'assuré de produire la terreur et l'effroi, a besoin, pour éclairer, de jeter une lumière plus tranquille.

28. Quant à Londres, elle est si bien illuminée, que si Diogène, venant à recommencer sa chasse à l'honnéte homme, ne le trouvait pas au milieu des variétés d'espèces qui pullulent journellement dans cette énorme cité, ce ne serait pas le défaut de lanternes qui lui déroberait la découverte de cet introuvable trésor. Ce que je puis dire, c'est qu'ayant tenté la même recherche dans le voyage de la vie, le monde m'a toujours semblé un véritable accusateur public [109].

[Note 109: ][ (retour) ] One attorney.

29. Sur les pavés encore bruissans de Pall-Mall; à travers des foules et des équipages dont cependant le nombre diminue à mesure que le marteau, fortement ébranlé, rompt le charme qui défendait aux importuns l'entrée des portes, et qu'il laisse pénétrer ceux qui, vers la nuit tombante, se présentent pour dîner,--don Juan, notre jeune espion diplomatique, poursuivait sa marche; laissant derrière lui plusieurs hôtels, le palais de Saint-James et les enfers [110] de Saint-James.

[Note 110: ][ (retour) ] Hells, maisons de jeu. A combien s'élève leur nombre dans cette ville? je l'ignore; avant d'être majeur je les connaissais toutes parfaitement, ceux d'or comme ceux d'argent. Je fus un jour sur le point de me battre avec une de mes connaissances, parce que m'ayant demandé où je supposais que son ame irait au sortir du monde, je lui avais répondu: dans l'enfer d'argent. (Note de Lord Byron.)

30. Enfin ils arrivèrent à l'hôtel: aussitôt, de la porte principale, déborda une marée de valets bien vêtus; la populace fit cerclé autour des équipages, et l'on put, comme c'est l'ordinaire, remarquer dans le nombre, quelques vingtaines de ces pédestres filles de Paphos qui se répandent dans les rues de la pudique Londres, dès que le jour cesse de luire. Leur métier, immoral sans doute, est pourtant aussi utile que Malthus [111] à la propagation des mariages.--Mais déjà Juan; en descendant de voiture,

[Note 111: ][ (retour) ] Économiste célèbre, qui a essayé de prouver qu'un gouvernement sage doit s'opposer efficacement à la multiplicité des mariages.

31. Se trouve dans un des plus beaux hôtels du monde, surtout pour les étrangers,--et pour ceux qui, bouffis de faveurs ou de richesses, s'embarrassent peu d'acquitter les légers items de la carte. C'est dans cet hôtel (antre réservé aux menteurs perdus de la diplomatie) que séjourne ou a séjourné maint envoyé, jusqu'au moment où il lui est permis d'habiter quelques square [112] fastueux, et de surcharger ses portes du bronze armorié de ses noms.

[Note 112: ][ (retour) ] Square, carré; c'est ainsi que sont désignées les places de Londres: la plupart des hôtels d'ambassadeurs sont bâtis sur des squares.

32. Chargé d'une commission délicate et intime, bien que d'intérêt public, Juan n'avait pas de titre qui expliquât précisément l'affaire pour laquelle il arrivait. Seulement on savait qu'un étranger de distinction avait favorisé nos rivages de sa présence; qu'il avait une mission secrète; qu'il était jeune, beau, accompli, qu'enfin (ajoutait-on à l'oreille), il passait pour avoir tourné la tête de sa souveraine.

33. Une rumeur, de je ne sais quelles étranges aventures, de ses combats et de ses amours, s'était aussi répandue devant lui; et comme les têtes romanesques voient toujours tout en beau [113], comme surtout les dames anglaises sont sujettes aux excursions imaginaires, et ne savent guère dans leurs caprices respecter les bornes de la raison, Juan devint tout d'un coup extrêmement à là mode; or la mode tient, à nos citoyens penseurs, lieu des passions.

[Note 113: ][ (retour) ] Le lecteur se rappellera souvent, en lisant ces strophes, les circonstances de la vie de Lord Byron. A son retour de l'Orient, 1812, il trouva, comme Juan, tous les salons de Londres curieux et fiers de le posséder; malheureusement, il ne sut pas imiter la réserve de Juan avec les blues.

34. Non que je prétende qu'ils n'aient pas de passions, bien au contraire; mais elles partent chez eux de la tête. Au reste, comme les conséquences de ces passions sont les mêmes que si elles venaient du cœur, peu nous importe de savoir le siége des impulsions féminines; pourvu qu'elles vous permettent d'arriver sain et sauf au but où vous tendez, quel besoin de vous inquiéter du chemin qui vous y mène?

35. Juan présenta, en tems utile, aux employés chargés de les vérifier, ses lettres russes de créance. Ceux qui gouvernent au mode impératif [114] l'accueillirent avec toute la grimace de rigueur; en voyant un jouvenceau au visage doux et agréable, ils espérèrent (chose fort essentielle dans les affaires d'état) qu'ils n'auraient pas de peine à faire l'innocent écervelé; ainsi l'épervier couve des yeux, avant de le saisir, le tendre musicien des bois.

[Note 114: ][ (retour) ] Manière de parler ridiculement mise en usage par ceux que Rabelais appelle rapetasseurs de vieilles ferrailles latines. Ainsi, par exemple, pour se mettre à la portée des enfans, ils disent que «le Que retranché gouverne le mode infinitif.»

36. Ils se trompaient dans leurs présomptions; c'est l'ordinaire des vieillards. Mais nous en reparlerons, ou si nous y manquons, c'est par suite de la mauvaise opinion que nous avons de ces doubles politiques, qui vivent de mensonges et pourtant n'osent tromper avec hardiesse.--Oh! que j'aime bien mieux les femmes! elles ne peuvent ou ne veulent jamais se défendre de mentir; mais leurs mensonges sont si parfaitement arrangés, qu'auprès d'eux la vérité elle-même a l'air de la fraude.

37. Et après tout, qu'est-ce que le mensonge? Rien que la vérité en mascarade. Je défie héros, historiens, prêtres ou légistes, de raconter un fait sans y ajouter quelque levain de mensonge. L'ombre seule de la vraie vérité anéantirait annales, révélations, poésies et prophéties,--à moins; pour ces dernières, que leur date ne devançât de plusieurs années les événemens qu'elles exposent [115].

[Note 115: ][ (retour) ] En effet, les prophètes, ceux même dont l'événement ne réalise pas les prédictions, ne méritent pas la qualification de menteurs. Peut-on mentir en narrant des faits non encore advenus?

38. Gloire à tous les menteurs et à tous les mensonges! Viendra-t-on encore maintenant taxer de misanthropie ma complaisante muse? Elle entonne le Te Deum du monde, et son front rougit pour ceux qui ne rougissent plus.--En gémir serait véritable niaiserie; songeons plutôt, comme le plus grand nombre, à nous courber, à baiser les mains, les pieds, ou toute autre partie du corps de quelque majesté; nous avons le bon exemple de la Verte Erine qui maintenant trouve son shamrock [116] trop vieux pour le porter encore.

[Note 116: ][ (retour) ] C'est le court manteau national des Irlandais, ainsi désigné par le poète, à cause de sa ressemblance avec la forme d'un trèfle. Byron fait ici allusion aux acclamations achetées ou franches, avec lesquelles les Irlandais venaient d'accueillir Georges IV.--On se rappelle ici involontairement la belle chanson des Adieux à la gloire, de Béranger.

39. Don Juan fut présenté: son costume et son maintien excitèrent une admiration générale.--Je ne sais ce qui lui mérita le plus ou le moins d'éloge; mais une chose qui long-tems attira les regards, ce fut un diamant énorme que, dans un moment d'ivresse (alors que fermentaient dans son sein l'amour ou quelque liqueur forte), lui avait donné Catherine, comme personne ne l'ignorait; et, à vrai dire, il l'avait on ne peut mieux gagné.

40. Outre les ministres et leurs confidens, qui par état sont obligés d'être courtois, même à l'égard des diplomates accrédités par les plus chancelans monarques, jusqu'à ce que leur royale énigme ait été débrouillée; les commis eux-mêmes,--ces excrémens de bureau, semblables aux moucherons engendrés dans la fange par une dégoûtante corruption [117], --les commis furent à peine insolens en demandant leurs gratifications.

[Note 117: ][ (retour) ] Ne pouvant traduire littéralement ce passage, j'ai cherché à rendre fidèlement l'idée de mon modèle. Voici le texte:

The very clarks--those somewhat dirty springs

Of office, or the house of office, fed

By foul corruption into streams, etc.

On sait ce que nos voisins entendent par la chambre d'office (the house of office).

41. Et pourtant l'insolence est le principal objet de leur emploi, puisqu'elle forme leur constante occupation dans les coûteuses divisions de la paix et de la guerre. Si vous en doutez, demandez, je vous prie, au premier venu si, quand il a eu besoin d'un passeport, ou de quelque autre entrave à la liberté, il n'a pas trouvé que cette engeance de riches stipendiés étaient, comme les roquets, les moins civils animaux de leur espèce [118].

[Note 118: ][ (retour) ] «Like Lap dogs, the least civil sons of b----s

42. Mais Juan fut reçu avec beaucoup d'empressement [119].--Je suis forcé d'emprunter les expressions raffinées à nos plus proches voisins, chez lesquels, comme pour les pièces du jeu d'échecs, on suit une marche obligée pour la joie ou pour la douleur, non-seulement dans la conversation, mais aussi dans les livres. Dans les îles, il semble que l'homme soit plus franc et plus ingénu que sur le continent,--comme si la mer (témoin Billingsgate [120]) contribuait à mieux délier la langue.

[Note 119: ][ (retour) ] Ce mot est en français dans le texte.

[Note 120: ][ (retour) ] Billingsgate, quartier de Londres situé sur le bord de la Tamise, et rendez-vous des poissardes et des mariniers.

43. Cependant, il y a quelque chose d'attique dans le damm britannique; tandis qu'au contraire les jurons du continent sont on ne peut plus incontinens. Ils roulent tous sur des idées que rougirait de prononcer une bouche aristocratique; je me garderai donc de rien citer anent [121] ce sujet; je ne veux pas me faire déclarer hérétique en politesse, en articulant des sons trop incongrus. Pour damm, c'est un mot qui, malgré son audace, est vraiment aérien;--c'est un blasphème tout-à-fait platonique, c'est le juron spiritualisé [122].

[Note 121: ][ (retour) ] Anent est un mot écossais qui signifie relativement à; les nouvelles écossaises l'ont introduit dans notre langage, et comme disent les Français, s'il n'est pas anglais, il faudra qu'il le devienne. (Note de Lord Byron.)

[Note 122: ][ (retour) ] Je remarquerai (à la justification de la France) que l'interjection sacramentelle Damme ou Dame est depuis long-tems française. Nous l'introduisons, à Paris comme à Londres, dans la plupart de nos phrases, aux halles, dans les salons. C'est, je crois, une ellipse de l'ancien juron par notre dame (By our damme!)

44. Voulez-vous une franche grossièreté? demeurez chez vous, mes compatriotes; de la vraie ou fausse politesse (et celle-ci même, assez rarement aujourd'hui)? croisez l'abîmé azuré et la blanche écume. Le premier est l'emblème de ce que vous quittez [123]; la seconde, de ce que vous allez avant tout retrouver. Quoi qu'il en soit, ce n'est pas le moment de bavarder sur des sujets généraux. Les poèmes doivent se proposer pour seul but l'unité, et c'est aussi là le but du mien.

[Note 123: ][ (retour) ] Byron fait sans doute ici allusion aux dangers réels qui menacent l'Angleterre, malgré son apparence de prospérité.

45. Dans le grand monde,--c'est-à-dire, à proprement parler, la partie d'une ville la plus occidentale ou la plus méprisable [124], abandonnée à deux fois deux mille individus, dont les habitudes ne sont rien moins que sages ou spirituelles, mais dont le constant usage est de se lever quand les autres se mettent au lit, et de contempler en pitié l'univers;--dans ce grand monde, Juan, tenant à une ancienne famille, ne manqua pas d'être bien accueilli par toutes les personnes de condition.

[Note 124: ][ (retour) ] Il y a dans le texte anglais un jeu de mots entre occidentale et méprisable. The west or worst end of a city. C'est à l'ouest qu'est situé le beau quartier de Londres.

46. C'était d'ailleurs un jeune bachelier, point important pour la vierge et l'épouse; la première voit aussitôt réalisées ses espérances d'hymen, la seconde (à moins que l'amour ou l'orgueil ne la retiennent) jugé, en le voyant, convenable de se mettre en garde; car, pour une femme sentimentale, un jouvenceau est un vif aiguillon. Il exige un certain décorum; et il peut offrir en perspective l'horrible occasion et qui pis est les suites--d'une nouvelle faute [125].

[Note 125: ][ (retour) ] Les cinq derniers vers de cette octave sont pleins de malice, mais aussi d'obscurité. Je crois être entré dans l'intention du poète en n'éclaircissant pas trop ses idées. Voici les vers originaux:

«And (should she not hold fast by love or pride)

Tis also of some moment to the latter:

A rib's a thorn in a wed Gallant's side,

Requires decorum, and is apt to double

The horrid suit--and what's still worse, the trouble.»

47. Mais Juan était un bachelier--ès-arts, ès-talens, ès-cœurs [126]. Il savait danser et chanter, sa physionomie avait quelque chose de sentimental, comme les plus suaves mélodies de Mozart. Il pouvait sans affectation, sans minauderie, être triste ou de bonne humeur quand il le fallait; et, malgré sa jeunesse, il avait vu le monde;--tableau curieux et bien différent de ce que les livres en racontent.

[Note 126: ][ (retour) ] Le texte anglais offre encore ici un jen de mots impossible à traduire.

But Juan was a bachelor--of arts

And parts, and hearts.

48. Les tendres vierges rougissaient en sa présence; et les dames s'embellissaient de teintes un peu moins passagères; car sur les bords de la Tamise on a le double avantage de trouver du fard et des personnes fardées; la jeunesse et la céruse réclamèrent à l'envi sur son cœur ces droits d'usage que ne peuvent guère s'empêcher de reconnaître les hommes bien élevés. Les demoiselles admiraient son costume, et les compatissantes mères s'informaient s'il avait un riche patrimoine, et s'il n'avait pas de frères.

49. Les modistes qui entretiennent les misses-drapées [127] pendant l'hiver, dans l'espoir d'être couvertes de leurs avances, avant que les derniers baisers de la lune de miel n'aient expiré à la lueur d'un soudain croissant, songèrent à ne pas laisser échapper l'occasion des débuts d'un riche étranger.--Elles accordèrent tant de crédits que les futurs époux en jurèrent, en gémirent, et finirent par payer.

[Note 127: ][ (retour) ] Les drapery-misses. Cette expression n'est sans doute aujourd'hui rien moins qu'un mystère; c'en était pourtant un pour moi à mon premier retour du Levant, en 1811--1812: elle signifie une jeune demoiselle, jolie, bien née, lancée dans le monde, et bien instruite par ceux qui lui veulent du bien; à laquelle sa modiste fournit à crédit une garde-robe qu'elle s'engage à faire payer, aussitôt son mariage, par le futur époux. Cette énigme me fut expliquée par une jeune et belle héritière à laquelle je vantais la draperie d'une intacte, mais jolie virginité [127a] (comme mistress Anne Page) du jour, lequel jour était celui d'hier; il y a déjà plusieurs années.--Elle m'assura que rien n'était plus commun à Londres; et comme elle semblait entièrement désintéressée dans la question par sa fortune, sa fraîcheur et la riche simplicité de ses vêtemens, je ne pus m'empêcher d'ajouter foi à ses allégations. S'il fallait donner des autorités, je pourrais nommer les draperies et celle qui les portait. Espérons toutefois que cela est passé de mode. (Note de Lord Byron.)

[Note 127a: ][ (retour) ] Expression de Shakspeare. «Il y a une certaine Anne Page, la fille de maître Georges Page, qui est une jolie virginité.» (Les joyeuses femmes de Windsor, act. ier. sc. ire.)

50. Les Bleues, ces ames sensibles qui tressaillent à la vue d'un sonnet, et qui tapissent l'intérieur de leurs têtes ou bonnets, des pages de la dernière revue, s'avancèrent dans toute la hauteur de leur teinte azurée; elles lui parlèrent en mauvais français des Espagnols; elles lui firent sur les derniers auteurs une ou deux questions; elles demandèrent quelle était la plus douce, de la langue russe ou de la castillane; et enfin, s'il avait vu la ville de Troie dans ses voyages?

51. A cet examen, subi devant un docte et spécial jury de matrones, Juan qui était un peu superficiel, et ne se piquait pas d'être, en littérature, un grand sire, ne savait vraiment que répondre. Ses travaux guerriers, amoureux et officiels, l'étude approfondie qu'il avait faite de la danse, l'avaient tenu jusqu'alors à une grande distance de la source d'Hippocrène; et il s'étonnait d'en trouver les ondes bleues, et non pas vertes, comme il le supposait.

52. Cependant, au hasard, il répondit avec une modeste confiance et une assurance calme, qui donnèrent le change sur son érudition, et tinrent lieu d'argumens solides. Miss Araminta Smith, ce prodige (qui traduisit, à seize ans, Hercules furens en aussi furibond anglais), mit la meilleure volonté du monde à intercaler ses réponses parmi les lieux communs de son album.

53. Juan savait plusieurs langues,--il pouvait donc,--et il sut en effet habilement soutenir sa réputation auprès de chacune de ces belles créatures accomplies, qui pourtant regrettaient qu'il ne fît pas de vers. Il ne lui manquait que ce talent pour donner à tous ceux qu'il possédait (à leurs yeux du moins) le cachet du sublime. Lady Fitz-Frisky et miss Maria Manish avaient surtout un grand désir d'être chantées en espagnol.

54. Cependant, il s'en tira fort bien auprès d'elles; on l'admit en qualité d'adepte à toutes les coteries, et dans les grandes assemblées, ou dans les petits comités, il vit, comme dans le miroir de Banquo [128], passer devant lui les dix mille auteurs vivans: c'est là, je crois, leur valeur numérique; et, de plus, les quatre-vingts plus grands poètes modernes, attendu qu'il n'est pas de misérable magasin qui n'ait le sien.

[Note 128: ][ (retour) ] Shakspeare, Macbeth.

55. Pendant deux fois cinq années, il faut que le plus grand poète vivant, semblable au héros d'un cercle de boxeurs, soutienne ou présente ses titres à cette suprématie, tout imaginaire qu'elle soit;--et moi-même,--bien que, certes, je n'aie jamais pu ni voulu être roi d'une tribu de lunatiques, je fus pendant long-tems considéré comme le grand Napoléon de l'empire des rimes.

56. Mais Juan fut mon Moscou, Faliero mon Leipsick, et Caïn semble devoir être mon Waterloo. Que maintenant les sots relèvent leur belle alliance, long-tems réduite au-dessous de zéro: le lion est tombé; mais, du moins, je veux succomber comme a succombé mon héros; ou je régnerai en monarque, ou je ne régnerai pas, et je m'en irai dans quelque île solitaire avec Southey tourne-casaque, pour être mon Lowe tourne-clef [129].

[Note 129: ][ (retour) ] Guichetier. Cet homme a recueilli en Angleterre encore plus de mépris et d'exécration qu'en France.

57. Sir Walter régnait avant moi [130], Moore et Campbell avant et après; mais à présent, devenues plus saintes, les muses vont folâtrer sur les hauteurs de Sion, avec des favoris à moitié ou tout-à-fait prêtres [131].............................................
.......................................................

[Note 130: ][ (retour) ] Il est possible que cette différence, mise entre sir Walter Scott, Moore et Campbell, ait vivement piqué l'amour-propre du premier.

[Note 131: ][ (retour) ] Je soupçonne encore ici les libraires anglais, plutôt que Lord Byron, d'avoir laissé cette lacune.

58....................................................
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59. Vient ensuite mon gentil Euphues [132] qui, dit-on, passe pour une espèce de moi moral; peut-être un jour ne lui sera-t-il pas facile de soutenir l'un, ou l'un et l'autre côté de mon caractère. Quelques gens accordent la palme à Coleridge: Wordsworth lui-même a deux ou trois louangeurs, et il n'est pas jusqu'à la plume du dégoûtant oison Southey qui n'ait été prise pour celle d'un cygne par ce braillard Béotien, le Sauvage-Landore [133].

[Note 132: ][ (retour) ] Le poète veut sans doute ici parler de James Hogg, qui avait essayé assez heureusement d'imiter son style dans le Mirror of the Poets. Hogg est celui que Byron appelle souvent le berger d'Ettrich.

[Note 133: ][ (retour) ] Sans doute un critique de la Bristih,--ou Quarterly-Review.

60. John Keats donnait l'espérance de quelque chose de grand, sinon d'intelligible, quand une critique trop amère le fit descendre au tombeau [134].--Sans savoir un mot de grec, il avait essayé de parler des dieux anciens, en grande partie comme on peut supposer qu'ils auraient parlé eux-mêmes. Le pauvre diable! sa destinée fut vraiment malheureuse; et il est étrange; qu'un article ait eu la propriété d'étouffer en lui cette particule ignée qu'on appelle l'ame [135].

[Note 134: ][ (retour) ] Auteur du poème d'Endymion; il mourut à Rome, du chagrin que lui causa, dit-on, un article de la Quarterly-Review.

[Note 135: ][ (retour) ] «Divinæ particulam auræ.» (Note de Lord Byron.)

61. Tous les jours grossit la liste des morts ou vifs aspirans à un prix que personne n'obtiendra,--ou dont personne, du moins, ne connaîtra le vainqueur; ce dernier même, quand le tems rendra son arrêt définitif, portera de longues herbes, sur sa tête fêlée et ses cendres sèches; mais du reste, autant que je puis conjecturer, je n'ai pas une grande opinion de leurs droits: ils sont en trop grand nombre; semblables à ces trente tyrans postiches qui se disputèrent Rome, quand les annales de l'empire étaient avilies.

62. Nous sommes arrivés au bas-empire littéraire; de nouvelles bandes prétoriennes [136] y décident de tout.--«Cruel métier, comme de recueillir le fenouil de mer [137],» de fléchir et de caresser cette insolente soldatesque avec les sentimens que l'on éprouverait en conjurant un vampire. Ah! si j'étais encore dans mon pays; je rédigerais, dans une bonne satire, mes conclusions contre ces janissaires, et je leur apprendrais, comment on soutient une guerre intellectuelle.

[Note 136: ][ (retour) ] Les journalistes.

[Note 137: ][ (retour) ] Shakspeare, Roi Lear, acte iv, scène vi.--Edgar (sur la cime de Douvres): «Venez, sire, voici l'endroit:--arrêtez-vous.--Oh! comme il est terrible et étourdissant de plonger, les yeux si bas! les corbeaux et les milans, qui planent au milieu de l'espace, semblent gros comme des belettes. A mi-côte est suspendu celui qui recueille le fenouil marin, métier dangereux! etc.»

63. Je crois savoir un tour ou deux qui leur feraient bien exposer le flanc;--mais, plutôt, il est indigne de moi de prendre le moindre souci de pareilles balivernes; je n'ai pas la bile nécessaire. Mon naturel n'est vraiment rien moins que fâcheux; ma muse ne manifeste sa plus violente indignation que par un sourire; puis, tirant une courte et modeste révérence, elle glisse ailleurs, certaine de ne pas vous avoir chagriné.

64. J'ai laissé mon Juan dans le plus imminent danger, au milieu des poètes vivans et des ladies bleues: il sut passer à travers ce champ stérile, et non pas même sans en tirer quelque léger profit. Bientôt fatigué, il l'abandonna avant d'avoir eu trop à s'en plaindre; et, depuis ce moment, il se trouva fort agréablement reconnu pour l'un des plus forts esprits du jour, pour le légitime fils du Soleil; non la vapeur, mais le lumineux rayon.

65. Il passait ses matinées en affaires;--ce qui, bien analysé, ne signifie pas le travail, mais une laborieuse inertie qui provoque la lassitude, cette tunique de Nessus, la plus infecte de toutes les robes humaines, qui nous fait retomber sur nos sophas, en exprimant notre horreur de toute espèce de peine, sauf celles que réclamerait l'intérêt de la patrie:--mais, bien qu'il en soit tems, Dieu merci! cette patrie n'en va pas mieux encore!

66. Ses après-midi se passaient à rendre des visites, à goûter, flâner ou boxer. A la chute du jour, il faisait à cheval le tour de ces tonnes végétales appelées parcs, dont tous les fruits ou fleurs réunis ne justifieraient pas la plus légère piqûre d'abeille. Mais, après tout, ces berceaux (comme les appelle Moore) sont les seuls qui puissent donner aux belles fashionables quelque idée d'un air libre et frais [138].

[Note 138: ][ (retour) ] Green-Park, Saint-James-Park et Hyde-Park sont à peu près contigus; ils ressemblent assez, pour la variété et l'étendue, aux Tuileries, aux Champs-Élysées et au bois de Boulogne; mais on n'y trouve pas un seul bosquet de fleurs comme dans nos Tuileries ou notre Luxembourg.

67. Puis, venait l'heure de la toilette, du dîner et du réveil général. Les lampes s'allumaient, les roues s'ébranlaient, les chariots étincelans, et lancés comme des météores harnachés, retentissaient dans les rues et dans les squares. Les parquets se couvraient de peintures crayeuses [139], les guirlandes se déployaient; les portes, en faisant retentir leur tonnerre bronzé, ouvraient à mille élus rares et fortunés un paradis terrestre d'or moulu.

[Note 139: ][ (retour) ] C'est l'usage, à Londres, de dessiner sur le parquet des salles de bal des arabesques avec de la craie.

68. Là se place la noble dame de la maison, que trois mille révérences n'empêchent pas de se tenir debout. Là commence la valse, seule danse qui apprenne les filles à penser, et que, malgré ses défauts, l'on ne peut s'empêcher d'aimer. Salon, première salle, antichambre, tout regorge de monde, et, pendant long-tems, les derniers arrivés font halte au milieu de royales altesses, également forcées de franchir l'escalier de vice force, et d'emporter de tems en tems un pouce sur les degrés.

69. Trois fois heureux celui qui, après une revue de la bonne compagnie, a su gagner un coin, une porte, un boudoir justement placé près de la sortie, où, fixé comme un petit «Jack Horner,» il puisse voir tourner Babel devant lui; satisfaire son envie de gémir, de fronder, d'approuver, ou simplement de regarder, et bâiller quelque peu, à mesure que la soirée se prolonge.

70. Mais on ne peut que rarement espérer tant de bonheur; et celui qui prend comme Juan, dans le monde, une part active, doit avoir soin de s'abandonner à cette mer mobile de pierreries, de plumes, de perles et de soieries, où semble toujours marquée sa place; tantôt s'élançant au mélodieux signal de la valse, tantôt tenant ferme, avec une science vraiment aérienne, à l'endroit où les merveilleux danseurs ont établi leur quadrille.

71. Ou, s'il ne danse pas et qu'il ait de hautes vues sur une héritière ou sur la femme de son voisin, je lui conseille de bien étudier, auparavant, les sentimens de celle dont il recherche les préférences: combien d'amans empressés ne se sont-ils pas repentis de leur brusquerie? l'impatience est un méchant guide chez un peuple cité pour son habitude de réfléchir: il ne faut jamais s'y permettre une folie qu'avec circonspection [140].

[Note 140: ][ (retour) ] Le poète fait allusion à son malheureux mariage.

72. Si donc vous voulez observer, asseyez-vous à ses côtés pendant le souper, ou, si quelqu'un vous a prévenu, emparez-vous d'une place vis-à-vis, et arrêtez sur elle vos regards.--O vous, doux et ambroisials momens toujours présens à l'esprit! sorte de poids sentimental dont la mémoire est oppressée! ombre des ravissans plaisirs évanouis! les ames tendres savent bien mal exprimer tout ce qu'un jour de bal fait naître où détruit d'espérances!

73. Au reste, ces conseils prudens ne s'adressent qu'à la foule ordinaire de ceux qui ont besoin de persévérer, de surveiller et de se tenir en garde, dont un mot peut bouleverser tous les plans; et non pas au petit ou grand nombre (car il varie beaucoup) de ceux qu'une bonne mine, surtout quand elle est singulière, un nom ou une célébrité d'esprit, de bravoure, de raison ou de déraison autorisent, du moins il en était naguère ainsi, à se permettre tout ce qu'ils veulent.

74. Notre héros, en sa qualité de héros et de jeune, beau, noble, riche et célèbre étranger, doit, comme les autres esclaves de son espèce, acquitter la rançon au prix de laquelle il échappera au danger dont tout homme remarquable est environné. Quelques gens regardent indistinctement comme une source de malheurs et de tourmens la poésie, la laideur et la faim;--je voudrais qu'ils connussent la vie des jeunes seigneurs.

75. Ils sont jeunes, sans avoir de jeunesse:--elle est déjà anticipée. Ils sont beaux, mais épuisés; riches, mais sans avoir un sou: leur vigueur s'est dissipée successivement dans mille bras; ils doivent leur bourse, ils rendront leur opulence à un juif. Les deux sénats voient leurs votes nocturnes partagés entre la bande du tyran et celle des tribuns. Enfin, après avoir voté, dîné, bu, joué et entretenu des catins, un lord de plus descend dans les voûtes sépulcrales de ses ancêtres.

76. «Où est, à quatre-vingts ans, s'écrie Young, où est le monde au milieu duquel on est né?» Hélas! où est seulement le monde de huit années? Il était là;--je regarde,--il n'y est plus. Véritable globe de verre, il est cassé, brisé et disparu, sans qu'à peine on l'ait remarqué! Un changement silencieux est venu dissoudre sa brillante masse; politiques, grands, orateurs, reines, patriotes, rois, et dandys, tout s'est envolé sur les ailes du vent.

77. Où est le grand Napoléon? Dieu le sait; où est le petit Castlereagh? le diable peut nous l'apprendre; où sont Grattan, Curran [141], Shéridan, tous ceux dont la voix magique tenait en suspens le barreau et le sénat? où est la reine infortunée avec tous ses malheurs? et sa fille, que chérissaient tant les îles? où sont les saints martyrs cinq pour cent? et où sont;--où diable sont les rentes?

[Note 141: ][ (retour) ] Fameux avocat de Londres, mort depuis quelques années.

78. Où est Brummel [142]? abattu; le long Pole Wellesley [143]? disparu; Whitbread? Romilly [144]? où est Georges III et son testament (lequel n'est pas près d'être expliqué)? où est enfin Fum IV, notre royal oiseau? on le croit parti pour l'Écosse, où va le chanter Sawney [145] sur son violon. Étrille-moi, je t'étrillerai!--voilà six mois qu'on arrange cette scène de royale démangeaison et de loyal [146] grattement.

[Note 142: ][ (retour) ] Brummel était le Lovelace moderne; personne, à Londres, ne boxait, ne buvait et ne s'habillait mieux que lui. Il régna sur les dandys jusqu'au moment du retour de Lord Byron, en 1811. Il achève aujourd'hui sa vie à Calais.

[Note 143: ][ (retour) ] Neveu du duc de Wellington.

[Note 144: ][ (retour) ] Sir Samuel Romilly, l'un des patriotes les plus illustres de l'Angleterre.

[Note 145: ][ (retour) ] Sawney, sobriquet des Écossais.

[Note 146: ][ (retour) ] Loyal, loyauté, se prend spécialement, en anglais, pour fidèle, fidélité au roi.

79. Où est lord celui-ci? où milady celle-là, et telles et telles honorables miss ou mistress? Plusieurs sont, comme un vieux chapeau d'opéra, mises à la réforme, mariées, démariées, remariées (évolutions souvent exécutées de notre tems). Où sont les acclamations de Dublin [147]?--les huées de Londres? Que sont les Grenville? toujours éconduits: et mes amis les whigs? exactement comme ils étaient.

[Note 147: ][ (retour) ] Lors du voyage en Irlande de Georges IV: à son retour à Londres, le prince reçut le plus froid accueil. Ce furent même ces démonstrations défavorables qui décidèrent Georges IV à renoncer au système politique de l'infâme Castlereagh.

80. Que sont les ladies Carolines et Franceses? divorcées ou sur le point de l'être. O vous, brillantes annales qui recueillez la liste des routs [148] et des bals,--et toi, Morning-Post [149], seul moniteur des selles à dos brisé et de tous les caprices de la mode,--dites quels flots remplissent aujourd'hui ces canaux. Les uns sont morts, les autres sont en fuite; ceux-ci végètent en terre ferme, attendu que le malheur des tems leur laisse à peine un fermier.

[Note 148: ][ (retour) ] Les grandes soirées anglaises, dans lesquelles la moitié des invités est forcée de faire acte de présence dans l'antichambre et sur les escaliers. Rout répond à notre mot cohue.

[Note 149: ][ (retour) ] Journal dont plusieurs colonnes sont dédiées aux fashionables.

81. Ceux-là, qui jadis faisaient la révérence à de prudens lords-ducs, s'inclinent maintenant devant leurs plus jeunes frères: quelques héritières ont mordu à l'hameçon d'un adroit pêcheur; quelques vierges sont devenues épouses; d'autres, mères tout simplement, et plusieurs ont perdu la fraîcheur et le charme de leurs regards. En un mot, la liste des changemens est infinie, ce qui n'a rien d'extraordinaire; mais ce qui ne laisse pas de l'être, c'est la rapidité inouie de ces altérations communes.

82. Ne parlez pas de septante années; seulement en sept j'ai vu assez de changemens, depuis les monarques jusqu'aux plus humbles individus d'ici-bas, pour remplir honnêtement la période d'un siècle. Je sais bien que rien n'est fait pour durer, mais enfin les changemens sont trop continus et ne sont pas assez nouveaux. Tout, en ce monde, change à chaque instant de place, excepté les whigs, qui n'en obtiennent jamais.

83. J'ai vu Napoléon, qui semblait un Jupiter, subir la destinée d'un Saturne. J'ai vu un duc (n'importe lequel) montrer, comme politique, plus de stupidité, s'il est possible, que n'en indiquait sa plate physionomie. Mais il est tems de hisser un autre mât et de faire voile dans une autre direction.--J'ai vu, et frémi de le voir,--le roi couvert de huées, puis d'applaudissemens; mais je ne prétends pas décider, de ces deux accueils, lequel était le plus juste.

84. J'ai vu les possesseurs de terres sans un denier;--j'ai vu Johanna Southcote [150];--j'ai vu la chambre des communes transformée en piège à taxes [151];--j'ai vu la malheureuse affaire de la dernière reine;--j'ai vu des couronnes tenir la place de bonnets de fous [152];--j'ai vu un congrès résoudre tout ce qu'il y a de plus ignoble;--j'ai vu quelques nations, semblables à des ânes trop chargés, se câbrer contre leurs fardeaux,--c'est-à-dire les hautes classes;

[Note 150: ][ (retour) ] Femme qui croyait avoir des révélations, et qui fut admirée par les dévots de la Grande-Bretagne pendant plusieurs mois.

[Note 151: ][ (retour) ] Ou comme disait Courrier de celle d'un pays voisin: En marmite représentative.

[Note 152: ][ (retour) ] Par exemple, sur la tête de Georges III.

85. J'ai vu des petits poètes, des grands prosateurs, d'interminables--bien que non éternels--orateurs;--j'ai vu les fonds en guerre avec les maisons et les terres;--j'ai vu les gentilshommes-fermiers réduits aux abois;--j'ai vu le peuple foulé aux pieds comme du sable par des valets à cheval;--j'ai vu John Bull échanger de généreuses liqueurs contre de l'eau claire;--j'ai vu ledit John à moitié convenir qu'il était vraiment fou.

86. Mais, carpe diem; Juan, carpe, carpe! demain tu verras une autre race également folâtre, également passagère, également victime de la même harpie. «La vie est une pauvre comédie. Ainsi, remplissez votre rôle, misérables [153]!» et surtout songez bien à être moins scrupuleux sur vos actions que sur vos paroles [154], soyez hypocrites, défians; en un mot, non ce qu'on vous verra, mais ce que vous verrez.

[Note 153: ][ (retour) ] Citation.

[Note 154: ][ (retour) ] «Le fait est que, de nos jours, le grand primum mobile de l'Angleterre est la phraserie: phraserie politique, phraserie poétique, phraserie religieuse, phraserie morale; mais toujours de la phraserie; et j'emploie cette expression, parce que c'est purement une affaire de mots sans la plus légère influence sur les actions humaines. Les Anglais n'en sont pour cela ni plus sages ni meilleurs; mais beaucoup plus pauvres, plus divisés entre eux, et plus immoraux qu'ils ne l'étaient avant l'introduction de ce verbal decorum.»--(Lord Byron, Lettre sur M. Bowle.)

87. Mais comment vais-je raconter, dans les autres chants, ce qu'il advint de mon héros dans un pays qu'un bruit et un mensonge uniformes vantent comme la patrie des mœurs? Je retiens ma plume, --et je dédaigne de décrire une Atlantide; mais du moins il faut tenir pour bien entendu que vous n'êtes pas un peuple moral; d'ailleurs, vous le savez bien; sans le memento trop sincère du poète.

88. Ce que vit et fit Juan; voilà mon thème, avec les restrictions que me recommande une naturelle courtoisie. Surtout ne perdez pas de vue que cet ouvrage est une pure fiction, et que je ne chante rien qui offre quelque rapport à moi ou aux miens, en dépit des allusions que chaque scribe, en détournant la disposition des phrases, pourra laisser entendre contre mon intention. Sachez bien que quand je parle je ne laisse rien à deviner; je m'exprime toujours franchement.

89. S'il se maria avec la troisième ou quatrième fille de quelque sage comtesse à la piste d'un mari; ou si quelque vierge mieux partagée (j'entends des matrimoniales faveurs de la fortune) le fit concourir à la multiplication de l'espèce, sous la condition d'un légitime et redoutable hyménée,--ou s'il fut soumis à des dommages-intérêts,--pour avoir donné trop d'extension à ses tendres hommages.

90. C'est ce qu'il reste à savoir au lecteur. Marche donc en avant, toi, mon poème, que je me propose de soutenir par autant de vers encore [155]. Tu vas devenir l'objet d'aussi vives attaques qu'en ait jamais supporté tout autre sublime ouvrage de la part de ceux qui se plaisent à signaler comme noir ce qui est blanc. Rien de mieux!--Je puis marcher seul, mais je ne sacrifierais pas, pour un trône, l'indépendance de mes pensées.

[Note 155: ][ (retour) ] Byron avait l'intention de faire vingt-deux ou vingt-quatre chants de Don Juan.


Chant Douzième.


1. De tous les barbares moyens âges, le plus barbare, sans contredit, est le moyen âge de l'homme, celui,--je le sais vraiment à peine, mais enfin où nous planons entre les fous et les sages, sans connaître au juste ce que nous sommes:--cette période offre quelque ressemblance avec une page imprimée; lettres noires sur papier gris: nos cheveux grisonnent, et nos idées ne sont plus celles d'autrefois;--

2. Trop vieux pour les plaisirs de la jeunesse;--trop jeunes,--à trente-cinq ans, pour morigéner les enfans ou thésauriser avec les bons sexagénaires,--je ne conçois pas pourquoi l'on nous laisse sur la terre. Cette époque à peine arrivée, les ennuis se présentent en foule; l'amour balbutie encore, et l'heure de prendre femme est passée. Quant à l'autre amour, les illusions en sont évanouies. Ainsi, l'argent, cette plus pure de nos imaginations, brille seul à travers le prisme radieux que lui-même enfante [156].

[Note 156: ][ (retour) ] L'avarice, c'est-à-dire la passion de la propriété, est peut-être aussi naturelle aux jeunes gens qu'aux vieillards; mais les premiers en sont détournés par l'appât des plaisirs et la variété des illusions de la vie, tandis que les vieillards, n'attendant plus rien des voluptés et n'entrevoyant plus rien sur la terre qui flatte leur pensée, ne peuvent que difficilement résister à ses séductions. Cette passion, du reste, a tous les caractères des autres. «Je voudrais être libre, dit l'un, non pour user de la liberté, mais pour avoir le droit d'en user.--Je voudrais, dit l'autre, avoir un sérail, non pour caresser mille beautés, mais afin d'avoir la liberté de les caresser.--Je voudrais être roi, non pour tout me permettre, mais pour avoir le droit de tout me permettre.»--Ainsi l'avare: «Je voudrais être riche, non pour me procurer une foule d'objets commodes ou agréables, mais pour pouvoir penser qu'il ne tiendrait qu'à moi de me les procurer.» Le véritable avare ne songe pas plus que le prodigue au lendemain. Il est, pour cela, trop abîmé dans son bonheur présent, et ce présent appartient aux octogénaires comme aux adolescens.

3. Divin or! pourquoi donc appeler misérables les avares [157]? Leur volupté est à l'abri de la satiété: c'est la meilleure ancre et la véritable chaîne de toutes les autres voluptés, grandes ou petites. Vous qui ne voyez l'homme économe qu'à table, qui méprisez ses frugales habitudes et ne pouvez concevoir comment la richesse peut s'allier à la parcimonie, vous ignorez de quelles joies indicibles une rognure de fromage épargnée peut être la source!

[Note 157: ][ (retour) ] Why call we misers miserables?

4. L'amour, la débauche nous épuisent, et le vin bien plus encore; l'ambition nous ronge, le jeu nous procure--des pertes; mais le thésauriser, d'abord lent, puis plus rapide; le plaisir de toujours accumuler en dépit des accidens publics (qui menacent toutes choses), voilà ce qui bat en ruine l'amour, le vin, le jeton du joueur et les fumées de l'homme d'état. Divin or! je te préfère pourtant sous la forme du papier, et quand la vertu de la banque t'a donné la rapidité d'un bateau à vapeur,

5. Qui tient la balance du monde? qui domine les congrès, royalistes ou libéraux? qui soulève en Espagne les patriotes sans chemise (qui font eux-mêmes tant hurler et baragouiner les journaux de la vieille Europe)? qui dispense sur les mondes, ancien ou nouveau, la peine et le plaisir? qui décide les politiques à se montrer plus accommodans? qui semble encore l'ombre de la sublime audace de Bonaparte? Roschild le juif, et son confrère Baring [158] le chrétien.

[Note 158: ][ (retour) ] Baring et compagnie, l'une des plus fortes maisons de banque de l'Europe, et l'un des soutiens de la légitimité européenne.

6. Eux et le vraiment libéral Lafitte sont les vrais lords de l'Europe. Chaque emprunt n'est pas seulement une affaire de spéculation, il peut constituer une nation ou relever un trône. Les républiques elles-mêmes sont sujettes aux embarras; les fonds colombiens ont des assureurs connus à la bourse, et il n'est pas, ô Pérou! jusqu'à ton sol d'argent qui n'ait besoin de l'escompte d'un juif.

7. Pourquoi appeler l'avare misérable? disais-je tout à l'heure. Sa vie a cette frugalité que l'on a toujours vantée chez les saints et les cyniques: jamais ermite n'obtint la canonisation en se mortifiant davantage. D'où vient donc que l'on dénigre les austérités de l'opulence? Rien, dites-vous, ne l'oblige à cette retenue?--Elle n'en a que plus de mérite.

8. L'avare est votre seul poète;--une exaltation pure, et toujours renouvelée de monceaux en monceaux, le saisit à la vue de cet or qu'il possède, tandis que le seul espoir de le posséder entraîne les peuples au-delà des mers. De sa mine obscure jaillissent en lingots des rayons d'or: sur lui réfléchissent les brillans éclairs du diamant, et cependant les nuances de la tendre émeraude se chargent de neutraliser l'effet des autres pierres, dont le trop vif éclat fatiguerait ses yeux enchantés.

9. Sur l'un et l'autre continent, la terre est à lui; les vaisseaux lui rapportent les odorans produits de Ceylan, de l'Inde et du Cathay; à sa voix les chars de Cérès surchargent les routes, et les celliers rougissent comme les lèvres de l'Aurore. Ses caves même seraient un séjour digne des rois, tandis que lui, dédaignant toutes les tentations, et maître intellectuel de l'univers, vit heureux dans la contemplation de son pouvoir.

10. Il peut nourrir dans son cœur de grands projets; la construction d'un collége, la fondation d'un haras, d'un hôpital, d'une église; il peut songer à ériger un dôme surmonté de sa maigre figure. Peut-être veut-il affranchir le genre humain avec l'or même qui l'a asservi, ou devenir le plus riche citoyen de sa patrie, ou s'abandonner enfin au doux plaisir de calculer.

11. Que l'avare ait chacun, un seul, ou nul de ces motifs d'accumuler, le fou n'en traitera pas moins de faiblesse sa manie:--mais voyons la sienne;--examinons chacune de ses habitudes: des combats, des festins, des amours?--Mais tout cela procure-t-il vraiment plus de bonheur que le tranquille soin de méditer sur les plus minimes fractions? tout cela est-il plus utile au genre humain? Ah! maigre avare, laisse les héritiers du prodigue demander aux tiens--lequel de vous deux fut le plus sage [159]!

[Note 159: ][ (retour) ] Les économistes demandent: Quel est le plus utile à la société, du prodigue ou de l'avare? et résolvent tous cette question en faveur du dernier.--Il ne faut pas oublier qu'en traçant ce séduisant éloge de l'avarice, Byron s'occupait lui-même de thésauriser; mais c'était au profit des Grecs. Ses ennemis ne devinèrent pas le sens de la strophe précédente. (Voyez Vie de Byron, page 54.)

12. Qu'ils sont beaux, qu'ils sont ravissans les rouleaux, les coffres de lingots, les sacs de dollars, les coins, non de ces vieux conquérans dont la tête et le casque ne valent pas le peu d'or qui colore leur effigie [160], mais d'or fin et intact, où lourdement repose, dans un large cercle radieux, quelque moderne, régnante et stupide effigie.--Oui, la monnaie courante, voilà la lampe d'Aladin!

[Note 160: ][ (retour) ] Les monnaies d'or anciennes, surtout celles de Darius, de Philippe et d'Alexandre, sont, en général, fort petites et de la forme d'un centime ou d'un franc.

13.

L'amour commande au camp, au bocage, à la cour;

Car l'amour est le ciel, et le ciel est amour [161].

Voilà ce que dit le barde, et ce qu'il serait fort difficile de prouver. (La poésie et la logique vont, au reste, assez mal ensemble.) Peut-être se trouve-t-il quelque rapport, ne fût-ce que de rime, entre grove et love [162]; mais je n'ose garantir (plus qu'un propriétaire ses rentes) que la cour et les camps aient un aspect aussi sentimental.

[Note 161: ][ (retour) ]

Love rule the court, the camp, the grove,

And men below, and saints above;

For love is heaven, and heaven is love.

(W. Scott, Lay of last ministrel, ch. iii.)

[Note 162: ][ (retour) ] L'amour et le bocage.

14. Mais ce que l'amour ne fait pas, l'argent, et l'argent seul, le fait. L'argent gouverne et souvent met à bas les bocages; sans argent, les camps se désertent et les cours s'évanouissent; sans argent, Malthus vous crie: Ne vous mariez pas [163]. Ainsi, l'argent maîtrise l'amour, ce souverain maître (et sur son propre terrain), aussi impérieusement que la vierge Cynthia [164] maîtrise les marées, et si le ciel est amour, c'est à condition que la cire sera le miel; car ce n'est pas l'amour, c'est le mariage qu'on trouve dans le ciel.

[Note 163: ][ (retour) ] Voyez la strophe 30 du chant xi (note).

[Note 164: ][ (retour) ] La lune. Diane était surnommée Cynthia, de la montagne de Cynthia, où elle était née, dans l'île de Délos.

15. L'amour n'est-il pas réprouvé partout ailleurs que dans le mariage? Sous un certain point de vue, ce dernier est encore de l'amour, mais peu de personnes appliquent le même sens aux deux mots. L'amour peut, et même doit toujours exister avec le mariage; mais il peut arriver aussi que le mariage se passe de lui, et l'amour, sans publications de bans; est un péché; une infamie: il devrait être flétri d'un tout autre nom.

16. Partant, si le camp, le bocage, et la cour ne se recrutent pas d'époux constans et toujours éloignés de convoiter la moitié de leurs voisins, je dis que ce vers [165] est un lapsus de plume--étrange, dans mon buon Camerado Scott, si vanté pour sa morale; Scott, que mon ami Jeffery me recommande pour modèle;--et voilà pourtant un exemple de ses principes [166].

[Note 165: ][ (retour) ] Celui de W. Scott, cité strophe 13.

[Note 166: ][ (retour) ] Les critiques anglais, entre autres ceux de l'Edinburgh et de la Quarterly-Review, tout en reconnaissant les grandes beautés des ouvrages de Byron, lui reprochaient d'avoir une teinte d'immoralité, et, citant l'exemple du tory anglican W. Scott, déclaraient que le seul moyen d'aller à la postérité était de respecter la morale, c'est-à-dire--(dans leur langage)--les institutions et préjugés de la mère-patrie. Voilà les reproches tant soit peu hypocrites sur lesquels le poète s'égaie à plusieurs reprises.

17. Eh bien, moi, si je ne réussis plus, j'ai du moins réussi; cela me suffit: j'ai réussi dans ma jeunesse, le seul tems où l'on ait sujet de le désirer. Le succès m'a procuré ce dont j'étais surtout avide; je n'ai plus besoin de plaider ma cause:--quelle qu'elle fût, le résultat m'en a été favorable. J'ai reçu, il est vrai, dernièrement la peine de mon triomphe; mais je n'ai pas appris à regretter ce que j'avais fait.

18. Cette sorte de chancellerie [167], à laquelle tant de gens ont recours; cet appel aux non-nés, que, dans notre confiance procréative, nous baptisons du nom de postérité (ou limon futur),--me semble un roseau trop flexible pour que je vienne jamais à compter sur son appui. Il en est trop que la postérité ne connaîtra pas mieux qu'ils ne la connaissent eux-mêmes.

[Note 167: ][ (retour) ] La haute cour de chancellerie a, en Angleterre, les attributions de notre Cour royale et de notre Conseil d'État. Elle a le droit de réformer les jugemens des autres cours et tribunaux; elle peut même donner aux lois des interprétations toutes nouvelles. Voilà pourquoi Byron appelle procès en chancellerie les appels des vivans aux âges futurs.

19. Je suis la postérité,--et vous aussi. Eh bien, que nous rappelons-nous? pas une centaine de noms; et si de chacune de nos mémoires on éliminait tous les noms chimériques, il ne resterait pas un dixième ou un vingtième de véridiques souvenirs. Les Vies de Plutarque n'avaient tiré de l'oubli qu'un petit nombre de personnages; nos modernes historiens foudroient leur authenticité, et, dans le dix-neuvième siècle, voilà que Mitfort, avec une vérité grecque [168], s'imagine de taxer le bon vieux Grec de mensonge [169].

[Note 168: ][ (retour) ] Byron fait ici allusion au titre de l'ouvrage de Mitfort, Grœcia verax, et en même tems il indique le peu de cas que l'on doit faire des démentis de cet historien.

[Note 169: ][ (retour) ] Voyez la Grèce de Mitfort. Son grand plaisir est de louer les tyrans, de quereller Plutarque, d'orthographier bizarrement et d'écrire élégamment. Après cela, ce qu'il y a d'étrange, c'est que son ouvrage est l'histoire de la Grèce la meilleure que nous possédions en aucune langue moderne, et lui-même est peut-être le meilleur de tous les modernes historiens. J'ai cité ses défauts, je ne puis taire ses qualités: la science, le travail, les profondes recherches, la passion--et la partialité.--J'appelle celles-ci des qualités, parce qu'elles donnent de la chaleur au style de l'écrivain. (Note de Lord Byron.)

20. Or, sachez, bonnes gens de toutes les classes, agréables lecteurs, et désagréables auteurs, que dans ce douzième chant je me propose d'être grave comme si ma plume se trouvait entre les doigts de Malthus ou de Wilberforce [170]. Ce dernier a rendu la liberté aux nègres; il vaut mieux qu'un million de batailleurs: cependant, Wellington a forgé des chaînes aux blancs, et Malthus a fait tout le contraire de ce qu'il a écrit [171].

[Note 170: ][ (retour) ] Voyez la note de la page 297, tome i.

[Note 171: ][ (retour) ] Sans doute il est devenu époux, ou du moins père.

21. Me voilà sérieux:--sur le papier, il n'est personne qui ne le soit. Pourquoi donc ne tenterais-je pas aussi ma spéculation, et n'éléverais-je pas mon petit flambeau au soleil? Justement, à cette heure, le genre humain est dans une rage méditative à propos de constitutions et de bateaux à vapeur; de leur côté, les sages écrivent contre tout homme qui s'expose à procréer, avant de calculer s'il peut entretenir, après le sevrage, un futur marmot.

22. Que cela est noble! que cela est romanesque! Pour ma part, je pense que la philogénésie (voilà bien un mot selon mon cœur! il en est bien un plus court, mais la décence me l'interdit; je suis déterminé à ne jamais la blesser); il me semble, dis-je, que la philogénésie avait droit à plus d'indulgence de la part des hommes.

23. Maintenant à l'ouvrage.--Te voilà donc à Londres, mon gentil Juan? dans cet agréable séjour où sont brassées toutes les infamies que peut craindre l'ardente jeunesse dans sa course fougueuse. Tu t'entres pas, il est vrai, dans la carrière pour la première fois, et tu ne suis pas en novice la périlleuse route de la jeunesse; mais tu es dans un lieu dont les étrangers ne pourront jamais se former une juste idée.

24. En ayant tant soit peu égard à la différence de climat, chaud ou froid, brûlant ou tempéré, je pourrais, comme un primat, lancer un manifeste contre chacune des autres sociétés européennes; mais tu es, ô Grande-Bretagne, la véritable pierre de touche de la poésie. Tous les pays, sans doute, ont leurs lions, mais chez toi l'on ne voit qu'une magnifique ménagerie [172].

[Note 172: ][ (retour) ] C'est-à-dire, je crois: «Il y a des bêtes curieuses dans tous les pays, mais en Angleterre il n'y a que des bêtes curieuses.» J'ai déjà remarqué que le titre de lion se donne, en Angleterre, aux plus illustres dandys de la haute société. Le poète joue ici sur ce mot. Le premier traducteur, M.A.P. semble croire, dans une note, que Lord Byron veut ici se moquer de la ménagerie de Londres, qui, dit-il, vaut à peine une ménagerie ambulante à enseignes peintes. Ce n'est pas là l'idée que les voyageurs modernes nous donnent de la grande royale ménagerie nationale (the royal Grand National menagerie). «C'est, dit également Britton, la plus vaste et la plus curieuse collection d'animaux vivans de l'univers. Elle renferme un éléphant mâle, de dix pieds de haut; plusieurs lions et lionnes, une tigresse royale du Bengale, des panthères, etc.» (Picture of London, 1826.)

25. Mais je suis las de la politique. Commençons paulo majora. Juan, toujours indécis, glissait sur la voie des égarés avec la rapidité d'un patineur sur la glace; et quand il était las de ce jeu, il allait innocemment badiner auprès de ces beautés qui se font un point d'honneur d'être tantalisées, et qui ne recherchent du vice que sa réputation [173].

[Note 173: ][ (retour) ] C'est-à-dire «qui détestent le vice, mais qui aiment les hommes devenus fameux par leurs vices.»

26. Mais il en est peu de cette espèce, et elles-mêmes finissent par quelque diabolique escapade, ou conversion, qui nous montre bien que les plus pures créatures peuvent s'égarer jusque dans les candides et primitifs sentiers de la vertu: alors, les gens s'étonnent; il semble qu'un autre âne vient de parler à Balaam, et bientôt de la langue se glisse jusqu'à l'oreille un léger frémissement argentin qui (remarquez-le bien) finit toujours par ce charitable Ainsi-soit-il: «Dieu! qui jamais l'aurait pu croire!»

27. La petite Leila, ses yeux orientaux et ses taciturnes dispositions asiatiques (qui lui faisaient regarder tous les objets d'Occident sans surprise, à la grande surprise de ces gens de naissance, toujours persuadés que la nouveauté est un papillon qu'il faut poursuivre comme le plus naturel aliment de la nullité), sa ravissante figure et ses aventures romanesques, tout l'entourait d'une sorte de mystère, et contribuait à lui donner la vogue.

28. Les femmes n'étaient pas d'accord,--c'est l'ordinaire entre personnes du sexe, sur les grands ou minimes sujets. Mais, ô belles créatures! n'allez pas penser que je veuille vous diffamer.--Non; je vous ai toujours mieux aimées que je ne l'ai dit: seulement, puisqu'il me faut faire de la morale, je suis bien obligé de vous reprocher quelques dispositions à l'incontinence de langue, et justement alors, l'éducation de Leila faisait, parmi vous, une sensation générale.

29. Vos avis furent unanimes sur un seul point,--et vous aviez raison: c'est que cette jeune fille des grâces; belle comme sa délicieuse terre natale, et, qui plus est, le dernier rejeton de sa famille, serait bien mieux élevée (quand même notre ami Don Juan pourrait commander à ses désirs pendant cinq, trois ou deux années) sous l'œil des pairesses, dont l'âge avait fait éclore la sagesse.

30. Il s'éleva donc une généreuse émulation, puis une commune envie de concourir à l'éducation de l'orpheline. Mais comme Juan était une personne de rang, on aurait craint de l'insulter en émettant l'avis d'une supplique ou d'une souscription. Il fut décidé que seize douairières et dix sages virginités (dont l'histoire appartenait au moyen âge d'Hallam [174]),

[Note 174: ][ (retour) ] L'Histoire du moyen âge, par Hallam, a été traduite en français, 4 vol.

31. Ajoutons, une ou deux dolentes épouses, séparées avant qu'un bouton eût ranimé leurs tiges flétries,--demanderaient la permission de former la jeune enfant et de la présenter dans le monde.--Aujourd'hui, on arrange tout avec ce dernier mot; il désigne l'instant où, pour la première fois, une vierge vient rougir dans un rout, et déployer savamment toutes ses perfections. Les femmes ont vraiment, à leur première saison [175], un délicieux miel de virginité (surtout quand elles ont de la fortune).

[Note 175: ][ (retour) ] C'est-à-dire l'hiver dans lequel les jeunes personnes sont présentés dans le monde.

32. Voyez-vous tous les honorables misters [176] dans le besoin; les pairs, dont les coudes sont à jour; les dandys sans réssource; les mères vigilantes et les sœurs attentives (avec un peu d'adresse ces dernières sont plus à même que leurs fils ou frères d'arranger un mariage, quand c'est l'or qui le fait désirer); les voyez-vous, comme des mouches autour d'un morceau de candi, bourdonner autour de la fortune, et disposer leurs meilleures batteries de manière à lui tourner la tête à force de valses et de flagorneries?

[Note 176: ][ (retour) ] Masculin de mistress. On appelle ainsi les nobles qui n'ont pas de coronets.

33. Chaque tante, chaque cousine a ses vues particulières; les femmes mariées elles-mêmes montrent tant de désintéressement dans leurs amitiés, que j'en ai vu courtiser une héritière au profit de leurs propres amans. Tantœne! Voilà jusqu'où vont les vertus de la haute société dans l'île regrettable que bornent les murs de Douvres! et cependant la pauvre riche héritière, objet de tous ces empressemens, aurait sujet de reprocher à ses parens de ne pas lui avoir donné de frères.

34. Quelques-unes sont bientôt embauchées, mais d'autres en éconduisent plus de trente: il est alors amusant de les voir distribuant les refus et les dures confidences à chacun des cousins (amis du prétendu) qui, dans leur indignation, se mettent aussitôt à débiter leurs plaintes. «Si miss (en blanc) ne voulait pas donner sa main au pauvre Frédéric, pourquoi donc recevait-elle ses billets? pourquoi valsait-elle avec lui? pourquoi, s'il vous plaît, semblait-elle, la nuit dernière, accorder un oui, et a-t-elle aujourd'hui dit non?

35. «Pourquoi? pourquoi? Frédéric d'ailleurs lui était réellement attaché, non pour sa fortune,--il n'en a pas besoin. Un jour viendra, sans doute, qu'elle se reprochera de n'avoir pas saisi une si belle occasion;--mais elle est dupe des intrigues de la vieille marquise, comme je le dirai à Aurea au rout de ce soir: et, après tout, le pauvre Frédéric n'est pas en peine de trouver mieux.--Savez-vous ce qu'elle a répondu à sa lettre?»

36. De présomptueux uniformes, et de sémillans coronets [177] sont tour à tour repoussés, jusqu'à ce que l'heure de la victime ait sonné, après une triste perte de tems, d'affections et de gageures, en faveur de quelque rafleur de femmes substantielles; et quand le choix de la jolie créature est ainsi tombé sur un militaire, un auteur ou un trafiquant, le dolent escadron des éconduits trouve toujours un motif de consolation dans le mauvais choix qu'elle n'a pas manqué de faire.

[Note 177: ][ (retour) ] Les coronets sont les couronnes de comte, de duc, de marquis ou de baron.

37. En effet, fatiguée d'importunités, elle accepte un ancien prétendant, ou bien elle tombe (les exemples de cette espèce sont plus rares peut-être) dans le lot d'un homme qui l'avait à peine recherchée. Et pour citer quelque trait, un veuf grisonnant n'a quitté les quarante [178] que dans l'espoir de faire une bonne prise; mais bien qu'il soit agréé, je n'y trouve rien de plus extraordinaire qu'à l'autre loterie.

[Note 178: ][ (retour) ] Cet endroit embarrassera les commentateurs plutôt que les contemporains. (Note de Lord Byron.)

38. Moi-même, pour ma part (encore un exemple moderne, vraiment cela est fâcheux, véritablement fâcheux [179]), je fus choisi parmi une vingtaine de poursuivans, dans un âge, il est vrai, plus ordinairement consacré aux folies qu'à la discrétion. Bien que j'eusse appelé la réforme à mon secours, quand nous devînmes un quelque tems avant de redevenir deux, je ne démentirai pas la généreuse opinion publique: la jeune lady avait fait un choix monstrueux [180].

[Note 179: ][ (retour) ] Citation.

[Note 180: ][ (retour) ] Voyez la Vie de Lord Byron.

39. Oh! pardonnez-moi les digressions,--ou du moins lisez-les, car je ne disserte jamais que dans un but moral; ce sont mes grâces avant le repas [181]. Telle qu'une vieille grand'mère, un fâcheux ami, un tuteur rigide ou un prêtre zélé, ma muse, à toute heure et en tout lieu, voudrait, à force d'exhortations, réformer les hommes; voilà ce qui jette mon Pégase dans d'aussi tristes routes.

[Note 181: ][ (retour) ] Les Anglais nomment également les Grâces la courte prière qui précède et celle qui suit le repas.

40. Mais à présent je vais devenir immoral: je prétends peindre les choses exactement comme elles sont, non comme elles devraient être; car, j'en conviens, tant que nous n'aurons pas observé les lieux par nous-mêmes, c'est en vain que nous pousserons notre vertueuse charrue; elle n'effleurera que la surface, et elle sillonnera à peine la noire argile que le vice prépare depuis long-tems à recevoir le mauvais grain.

41. D'abord, nous allons nous défaire de la petite Leila, car elle est jeune et pure comme le premier rayon du jour, ou, pour me servir d'une vieille comparaison, comme la neige, cette substance aussi pure que déplaisante, ainsi qu'on pourrait le dire de bien des personnes connues [182]. Don Juan était ravi de ménager une bonne sauvegarde à sa jeune pupille, la vertu de celle-ci ne pouvant s'arranger d'une liberté sans bornes.

[Note 182: ][ (retour) ] Le poète semble ici vouloir rappeler le caractère de sa vertueuse femme.

42. D'ailleurs, il reconnaissait qu'il n'était pas né tuteur (pourquoi faut-il que certains autres [183] n'aient pas été du même avis!); il désirait rester neutre en pareille affaire, attendu que les gardiens répondent toujours des sottises de leurs pupilles. Ainsi, quand il vit chaque vieille dame s'offrir à l'envi pour adoucir la rudesse de sa petite Asiatique, il laissa tomber son choix (après avoir dûment consulté la société pour la suppression du vice [184]) sur lady Pinchbeck [185].

[Note 183: ][ (retour) ] C'est-à-dire le comte de Carlisle et sa femme, qui se chargeaient alors d'élever la petite Ada.

[Note 184: ][ (retour) ] La société pour la suppression du vice fut fondée en 1802, sous l'influence des torys et des anglicans exagérés. Son objet est de poursuivre les vendeurs de livres obscènes et impies, et tous ceux qui portent atteinte à la religion et à la décence.

[Note 185: ][ (retour) ] Le mot pinchbeck, en français pimbêche (étymologie pince-bec), s'emploie, en Angleterre; pour désigner, du nom de l'inventeur, le métal composé que nous appelons similor.

43. Elle était vieille,--mais elle avait été fort jeune; elle était vertueuse,--et je suis persuadé qu'elle l'avait toujours été, bien que le monde eût la méchanceté de dire que,--mais à Dieu ne plaise que ma chaste oreille reçoive le plus léger écho de médisance! Rien, en vérité, ne me cause de douleur comme ces caquetages, détestable pâture ruminée par les troupeaux d'hommes.

44. En outre, j'ai remarqué (et cependant j'étais autrefois un observateur fort superficiel), ainsi chacun, à moins d'être un sot, peut également le faire, qu'indépendamment de leur expérience du monde et des suites d'un égarement, les damés, dont la jeunesse n'a pas été sans plaisirs, savent mieux inspirer l'horreur des passions que celles dont l'ame froide n'en a jamais connu le danger.

45. Tandis que la prude rigide, pour indemniser sa vertu, accable de railleries une passion enviée et inconnue; tandis qu'elle songe bien moins à nous sauver qu'à nous insulter, et ce qu'il y a de pis, à nous faire passer de mode;--celle-là, vétéran de l'amour, se concilie notre cœur en usant de douces paroles, en nous exhortant à prévenir le moment d'éclat, en nous donnant le mot de l'énigme et en nous exposant le début, le milieu et la conclusion de l'amoureuse épopée.

46. Mais, soit qu'elles aient plus de talent, ou que, sachant mieux ce qu'il est à propos de faire, elles montrent plus de vigilance, je n'en reste pas moins convaincu que si vous examinez la plupart des familles et les filles de celles qui connaissent le monde plutôt par expérience que par lecture, vous trouverez que les dernières font bien plus d'effet parmi les vestales destinées à garnir le marché aux épouses, que les élèves de ces prudes auxquelles la nature oublia de donner un cœur [186].

[Note 186: ][ (retour) ] Il faut ici citer le texte:

You'll find, from many a family picture,

That daughters of such mothers as may know

The world by experience rather than by lecture,

Turn out much better for the Smithfield Show

Of Vestals brought into the marriage mart,

Than those bred up by prudes without a heart.

Le marché de Smithfield, auquel le poète fait ici allusion, est l'un des plus considérables de Londres. On y vend presque continuellement, mais surtout le lundi, toute espèce de bestiaux.

47. J'ai dit que lady Pinchbeck avait exercé les langues; et de quelle femme, jeune, jolie, ne parle-t-on pas? maintenant, elle n'éveillait plus la moindre ombre de scandale; on la regardait simplement comme une personne aimable et spirituelle, et l'on colportait de maison en maison ses meilleurs bons mots: maintenant, elle se consacrait aux devoirs de la charité et de la commisération, et passait (dans ces dernières années de sa vie) pour mener la vie la plus exemplaire.

48. Altière dans les cercles de haut ton, affable dans le sien, il n'était pas un jeune homme qu'elle ne censurât doucement toutes les fois,--c'est-à-dire tous les jours,--qu'il montrait quelque funeste inclination au mal. On ne connaissait pas tout le bien qu'elle faisait, ou du moins le détail en rendrait trop longs mes chants. Bref, la petite orpheline orientale lui avait inspiré un intérêt toujours croissant.

49. Juan aussi était en quelque sorte son favori; elle lui croyait le cœur bon, un peu vicié, il est vrai, mais pur dans le fond: et c'était une chose merveilleuse, si l'on songeait bien à toutes ses aventures et aux épreuves inouïes par lesquelles il avait passé. Elles en eussent corrompu mille autres, il n'en avait été qu'effleuré;--car sa jeunesse avait vu trop de changemens pour qu'il pût se laisser aveugler par quelque chose.

50. Ces vicissitudes sont, pour les jeunes gens, la meilleure des écoles; mais dans un âge plus avancé, les hommes sont enclins à accuser la destinée et la sagesse de la Providence. L'adversité est la première route de la vérité: ayez dix-huit ou quatre-vingts hivers, si vous avez fait la guerre, ou supporté la fureur des élémens ou des femmes, vous aurez la même dose de cette expérience regardée comme si précieuse.

51. A quoi sert-elle? c'est une autre question.--Notre héros déposa avec plaisir sa petite charge entre les mains sûres d'une lady dont la dernière fille était depuis long-tems mariée, et dont, par conséquent, les mille perfections pouvaient se transmettre à une nouvelle-venue, comme la barque du lord maire [187], ou,--pour parler, plus poétiquement,--comme la conque de Cythérée.

[Note 187: ][ (retour) ] La barque d'honneur (the state-barge) dans laquelle le lord maire gagne le rivage de Westminster, le jour de son élection, doit servir à chacun de ceux qui le remplaceront, comme elle avait servi à chacun de ses prédécesseurs.

52. J'ai parlé de transmission: il existe, en effet, une certaine balance flottante de belles qualités qui, dans les familles, passent de miss en miss, et varient suivant la tournure des esprits et des corps. Les unes valsent, les autres dessinent; celles-ci plongent dans l'abîme de la métaphysique, celles-là se contentent d'être musiciennes. Les moins exigeantes sont citées pour leur esprit, les autres ont le génie des vapeurs.

53. Mais que l'esprit, les vapeurs, la harpe, la théologie, les arts ou les adroits corsets soient, avec une naissance illustre, l'hameçon qui devra prendre les gentlemen ou les lords; ce sont les vieilles vies qui transmettent ces agrémens aux plus nouvelles; c'est toujours la même élégance restaurée qu'offrent aux regards des hommes les jeunes vestales,--créatures toutes incomparables, et qui pourtant désirent toutes de s'apparier [188].

[Note 188: ][ (retour) ] All matchless creatures and yet bent on matches.

Ce jeu de mots, détestable en français, est fort piquant en anglais, à cause des différentes significations de matches.

54. A présent je commence mon poème. Peut-être est-il inusité, ou même entièrement nouveau de ne l'avoir pas encore fait depuis le premier chant jusqu'à celui-ci. Ces douze premiers livres ne sont que des accords et des préludes pour essayer une ou deux cordes de ma lyre, ou pour mieux en affermir les chevilles. Cela fait, nous vous ferons entendre l'ouverture.

55. Mes muses se soucient, comme d'une pincée de résine, de ce que l'on appelle succès ou non-succès; car de telles pensées sont au-dessous du ton qu'elles ont adopté: elles ne veulent que débiter une grande leçon morale. Je croyais, en commençant, pouvoir m'arrêter après deux douzaines de chants; mais, à la prière d'Apollon et si mon Pégase n'est pas trop affaissé, je pourrai gracieusement aller jusqu'à la centaine.

56. Don Juan vit ce microcosme [189] sur échasses; appelé le grand-monde, et le moins important, bien que le plus élevé; mais de même que les glaives ont des gardes qui en augmentent la puissance homicide dans les duels ou les batailles; ainsi, du nord au sud et de l'est à l'ouest, il faut que le bas-monde reçoive l'impulsion du plus élevé; c'est là sa poignée, son soleil, sa lune, son gaz, son lumignon.

[Note 189: ][ (retour) ] Petit monde.

57. Juan avait maints amis qui avaient maintes femmes: il était bien accueilli des deux côtés; et il donnait et recevait tous ces témoignages d'amitié qui n'entraînent pas de graves conséquences. Il ne faut que se tenir toujours disposé à diriger sa voiture vers les grands hôtels, et à la mettre la nuit en mouvement quand on a reçu quelque billet d'invitation. Durant le premier hiver, à peine si, en dépit des bals, des fêtes et des mascarades, on s'est aperçu qu'une telle vie était fort ennuyeuse.

58. Un jeune homme à marier, possesseur d'un beau nom et d'une grande fortune, n'a pas un rôle facile à jouer; car la bonne société n'est qu'un jeu, un royal jeu de l'oie, dirais-je, où chacun à une intention, une marche, une position séparées.--Les demoiselles travaillent à secouer le joug du célibat, et les dames mariées à servir les intérêts des demoiselles [190].

[Note 190: ][ (retour) ] Toutes ces peintures de mœurs n'ont rien d'exagéré sous leur point de vue satirique. En Angleterre, les demoiselles des hautes classes usent de la liberté, de l'abandon que l'on ne pardonne, en France, qu'aux dames mariées. Elles étalent dans le monde avec affectation tous leurs avantages, et leurs regards semblent toujours dire aux célibataires: Demandez ma main. C'est ce qu'il ne faut pas oublier en lisant ces derniers chants.

59. Je ne prétends pas que cela soit général; mais on pourrait en citer quelques exemples particuliers; on trouve des dames qui maintiennent leur perpendiculaire, comme des peupliers dont la tige aurait pour racines de bons principes. Il en est aussi dont la méthode est plus réticulaire [191],--et qui, semblables aux sirènes, avec leurs lyres suaves, vont à la pêche des hommes. Essayez de parler six fois de suite à une dame à marier, et je vous conseille de commander vos habits de noces.

[Note 191: ][ (retour) ] Captieuse, de retis, piége, filet.

60. Peut-être aurez-vous reçu une lettre de la mère, qui vous déclarera que les sentimens de sa fille ont été surpris. Peut-être aurez-vous la visite d'un frère bien pincé, à la démarche et aux moustaches imposantes, qui voudra savoir quelles sont vos intentions.--D'une ou d'autre manière, le tendre cœur de la vierge n'attend que votre main, et dans votre compassion pour ses tourmens et pour les vôtres, vous consentez à augmenter la liste des matrimonicures.

61. J'ai vu une douzaine d'unions ainsi formées, quelques-unes même dans le plus grand monde. Je connais aussi des jeunes gens,--malgré la peine qu'ils éprouvaient à contester des prétentions auxquelles ils n'avaient jamais rêvé,--que n'effrayèrent ni les féminines protestations ni les fraternelles moustaches, et qui, restés célibataires, vécurent, ainsi que leurs belles trop sensibles, plus heureux que s'ils avaient accouplé leurs destinées.

62. Il est encore, la nuit, un autre péril pour les non-initiés,--moins grand sans doute que l'amour ou le mariage, mais loin cependant d'être à mépriser. C'est,--il m'en coûte d'arracher le voile de vertu que prend même le vice,--car il lui donne du moins une grâce extérieure,--mais il faut que je dénonce cette espèce amphibie de prostituées couleur de rose [192] qu'il est si difficile de définir.

[Note 192: ][ (retour) ] En français.

63. Telle est cette froide coquette qui ne peut dire non, et ne veut pas se résoudre à dire oui; qui, vous retenant sans défense à une légère distance du rivage, jusqu'au moment où l'orage vient à souffler, contemple ensuite le naufrage de votre cœur avec une secrète joie. Oh! c'est ainsi qu'elle ouvre un abîme d'infortunes sentimentales, et fait descendre au tombeau de nouveaux Werthers: pourtant ce n'était qu'un innocent badinage; non pas un adultère, mais une adultération [193].

[Note 193: ][ (retour) ] Une conduite remplie de duplicité.

64. «Dieux! je deviens bavard [194]!» Continuons cependant; le dernier, et pourtant le plus redoutable des dangers, c'est quand, en dépit de l'Église et du monde, une femme mariée fait ou se laisse faire l'amour dans toute sa violence. Partout ailleurs il est peu de femmes pour lesquelles cela serait une affaire (c'est là, ô voyageur, une des vérités que tu t'empresses de nous apprendre); mais, dans la vieille Angleterre, une jeune femme s'égare-t-elle? pauvre créature! la honte d'Ève est une bagatelle, comparée à celle qui la menace,

[Note 194: ][ (retour) ] Citation.

65. Car c'est le pays des bassesses, des journaux, des niaiseries et des procès; il n'est pas un seul couple de même âge qui puisse éprouver quelque réciprocité de tendresse, sans que le monde ne s'en irrite. Bientôt intervient le lourd et maudit expédient des dommages-intérêts; un verdict,--redoutable fléau de ceux qui l'occasionèrent,--forme le triste contre-poids des romanesques déclarations; sans parler des concilians discours des avocats et des preuves palpables dont on régale les lecteurs.

66. Mais ceux qui subissent de pareils affronts ne sont que de pauvres novices, car la moindre étincelle d'hypocrisie naturelle garantit de toute atteinte l'honneur d'un millier de brillans pécheurs, aimables oligarques de notre gynocratie [195]. Vous les voyez à tous les bals, à tous les dîners; parmi nos plus robustes vertus aristocratiques, on les cite pour leurs grâces, leur amabilité, leur indulgence, leur chasteté,--et tout cela, parce qu'ils ont toujours agi avec autant de prudence que de licence [196].

[Note 195: ][ (retour) ] Aréopage féminin.

[Note 196: ][ (retour) ] And all by having tact as well as tast.

67. Juan, qui n'était plus dans la catégorie des novices, avait encore une autre sauvegarde: il était malade,--non, ce n'est pas malade que je voulais dire, mais il avait précédemment ressenti trop d'amour pour être capable de tant de faiblesse.--Mais n'appuyons pas trop sur ce point, afin de ne pas déprécier les rivages des montagnes et des épaules blanches, des yeux bleus, des bas plus bleus encore, des dîmes, des taxes, des créanciers et des portes à doubles marteaux.

68. Après avoir vu des contrées et des mœurs romanesques, où l'on risque sa vie et non des procès par amour, où l'amour lui-même est une espèce de frénésie, Juan, arrivé dans un pays où l'amour semblait à peine une affaire de mode, le trouvait à demi mercantil et demi-pédantesque; mais il n'en estimait pas moins la moralité nationale: ajoutons (il faut, hélas! plaindre et excuser son mauvais goût) que d'abord il ne trouva pas les femmes jolies.

69. Je dis d'abord,--car il finit, mais par degrés, par les trouver bien préférables aux radieuses beautés que le destin a soumises à l'influence des étoiles orientales. Raison de plus pour ne jamais se hâter de juger. Cependant on n'accusera pas de son mauvais goût son inexpérience:--la vérité, si les hommes voulaient être de bonne foi, c'est que les choses nouvelles plaisent toujours moins qu'elles ne frappent.

70. J'ai voyagé, et pourtant je n'ai pas eu le bonheur de visiter ces nègres rusés qui séjournent sur les bords du Nil ou Niger, et dans cette inabordable ville de Timbuctou [197], dont personne ne peut rendre le service aux géographes de déterminer précisément la position.--En effet, l'Europe ne pénètre dans l'Afrique que comme le bos piger [198]. Mais si j'avais été à Timbuctou, j'aurais dit certainement que le noir était le vrai beau.

[Note 197: ][ (retour) ] Ou Tumbut, ou Tombouctou.

[Note 198: ][ (retour) ] Le bœuf paresseux.

71. Et cela est effectivement; non que je veuille jurer que le noir est le blanc, mais je soupçonne fort que, dans le fond, le blanc est noir, et que toute l'erreur vient de notre coup d'œil. Interrogez un aveugle, c'est le meilleur juge. Mais peut-être attaquerez-vous ma proposition?--J'ai cependant raison, ou, si j'ai tort, je ne me rendrai pas sans combat.--Il n'y a pour lui ni soir ni matin, et tout lui semble évidemment ténébreux. Vous, que prétendez-vous voir? seulement une lueur incertaine.

72. Mais je reviens à la métaphysique, labyrinthe dont le fil conducteur est aussi sûr que les remèdes contre la phthisie, ce brillant insecte qui toujours escorte une flamme mourante; et cette réflexion me ramène à la simple physique et à la beauté des dames étrangères, comparée à celle de nos blanches et précieuses perles, véritables étés polaires, les unes tout soleil, et quelques autres tout glace.

73. Si vous l'aimez mieux, ce sont de vertueuses sirènes dont la tête est belle, et les parties inférieures celles d'un poisson [199],--non pas qu'elles n'aient, en général, pour leurs propres désirs, tous les égards convenables; mais, de même que les Russes se jettent dans la neige en sortant d'un bain chaud [200], ces créatures, vertueuses dans le fond, même alors qu'elles se montrent vicieuses, s'abandonnent avec ardeur aux plus grands écarts, puis tiennent en réserve le remords, pour s'y plonger ensuite.

[Note 199: ][ (retour) ]

Desinit in piscem mulier formosa supernè. (Horace, De Arte poet.)

[Note 200: ][ (retour) ] On sait que les Russes se jettent dans la Néva en quittant leurs bains chauds; singulière antithèse d'habitudes, qui ne paraît leur faire aucun mal. (Note de Lord Byron.)

74. Au reste, cela n'a rien de commun avec leur extérieur. J'ai dit que d'abord Juan ne les avait pas trouvées jolies; une belle Anglaise en effet dissimule, --sans doute par charité,--la moitié de ses appas. Elle aime mieux insensiblement glisser dans les cœurs que violemment y pénétrer, comme un ennemi dans une ville ennemie; mais, sauf le premier instant (si vous en doutez, faites-en l'épreuve), elle ne manque pas de se conduire, à votre égard, en alliée sincère.

75. Elle n'a pas la démarche du cheval arabe ou de la jeune Andalousienne quand elle revient de la messe; elle n'a pas, dans son costume, la grâce d'une Française, ou dans ses regards la flamme des filles d'Ausonie; sa voix, bien que douce, n'est pas faite pour moduler ces airs de bravoure (dont je suis encore à concevoir le charme, et pourtant j'habite l'Italie depuis sept ans, et j'ai ou j'ai eu une oreille capable d'apprécier toute espèce de sons [201].)

[Note 201: ][ (retour) ] Voyez la note du poète sur la strophe 46 du chant xvi.

76. Elle ne peut faire ces choses, et une ou deux autres, avec l'aisance et la vivacité qui nous séduisent et servent si bien la cause du diable; elle n'a pas un sourire fripon; elle ne sait pas trancher en une seule entrevue toutes les incertitudes (talent précieux pour sauver le tems et les peines); mais, en dépit des longueurs et des ennuis qu'elle vous donne à supporter, soignez-la, et vous serez payé au centuple de vos avances.

77. Et si réellement elle se prend d'une grande passion, c'est vraiment bien alors pour tout de bon. Neuf fois sur dix, c'est affaire de mode, de caprice ou de coquetterie; c'est pur désir de se mettre en vue; ravissement d'un enfant qui se voit paré d'une nouvelle ceinture, ou espérance de faire saigner le cœur d'une rivale; mais la dixième fois sera un ouragan: on ne peut prédire ce qu'elle fera ou songera à faire.

78. La raison en est simple.--Si le scandale intervient, elle se voit déshéritée de sa caste, comme un autre Paria; et quand la susceptibilité des lois a rempli les papiers publics d'un millier de commentaires, la société, cette porcelaine sans défaut, s'empresse (l'odieuse hypocrite!) de la bannir et de la reléguer, comme Marius, parmi les ruines de sa vertu; car l'honneur est une Carthage qu'on ne reconstruit pas de sitôt.

79. Peut-être cela est-il pour le mieux,--peut-être est-ce l'interprétation du texte de l'Évangile: Ne péchez plus, vos péchés vous sont remis.--Mais laissons aux dévots le soin de faire eux-mêmes leurs comptes. Dans les autres pays, bien que sans doute fort à tort, la femme qui s'est égarée trouve toujours ouverte--la porte qui peut la ramener à la vertu.--Ainsi nomme-t-on la dame qui ne devrait jamais quitter le logis de personne.

80. Pour moi, je laisse la question au point où je l'ai trouvée; seulement je sais que, grâces à la rigueur de notre morale, les gens oublient dix fois plus volontiers ses préceptes, et ne redoutent plus --le crime, mais le scandale du crime. Quant à la chasteté, ce ne sont pas toutes les lois que rappellent vos plus sévères légistes, qui pourront la comprimer. Vous n'avez pu prévenir le délit, et voilà que vous l'aggravez en ne laissant que le désespoir à ceux qui voudraient se repentir.

81. Mais Juan n'était pas casuiste; il s'était peu appliqué à l'étude morale du genre humain: d'ailleurs, sur plusieurs centaines de dames, il n'en trouvait pas une seule à son goût, un peu blasé, il est vrai. Il ne faut pas être étonné de l'écorce tant soit peu dure de son cœur: ses succès passés, sans lui donner trop d'orgueil, avaient cependant émoussé sa sensibilité.

82. Son attention était aussi distraite par le parlement et toutes les autres houses [202]; souvent il venait s'asseoir, de nuit, sous la galerie [203], pour entendre les mémorables débats qui appelaient alors (et non plus, appellent) l'attention du monde: véritable tonnerre septentrional, dont les carreaux éclairaient jusqu'aux lieux où paissent les musk-bulls [204]. Juan s'était arrêté un instant derrière le trône,--mais Grey ne l'avait pas encore approché, et Chatham venait de le quitter [205].

[Note 202: ][ (retour) ] Le parlement se compose de the house of lords (la chambre des lords), et the house of commons (la chambre des communes). Il y a de plus, à Londres, une foule d'édifices qui portent le nom de house, comme Carlton-House, Mansion-House, etc.

[Note 203: ][ (retour) ] La galerie où se placent les étrangers qui veulent assister aux séances de la chambre des communes peut contenir cent trente à cent quarante personnes: elle est placée en face du fauteuil de l'orateur (le président). Elle n'est ouverte que de nuit à ceux qui ont obtenu des billets de faveur. Les réglemens de la chambre défendent, même rigoureusement, à tout étranger de pénétrer dans le lieu des séances, mais ce réglement n'a jamais été bien exécuté.

[Note 204: ][ (retour) ] Le musk-bull, taureau à musc, habite les régions polaires et les natives contrées des aurores boréales. On peut en voir la description et la figure dans le Voyage de Parry à la recherche d'un passage nord-ouest. (Note de Lord Byron.)

[Note 205: ][ (retour) ] A l'époque du voyage de Don Juan, la tribune anglaise jetait, en effet, le plus vif éclat. A lord Chatham, l'illustre père de Pitt, venaient de succéder les Burke, les Sheridan, les Fox, les Wilberforce, etc.

Lord Grey, l'un des plus eloquens défenseurs des libertés anglaises, mais que l'on soupçonne de politique apostasie, depuis la mort de Castlereagh.

83. Cependant, à la fin de la session, il vit ce noble spectacle (quand une nation est réellement libre) d'un roi élevé sur un trône constitutionnel, trône le plus glorieux de tous, en dépit de la terreur de ces despotes--dont l'éducation ne sera jamais complétée que par les conquêtes de la liberté. Ce n'est pas la splendeur seule qui pénètre de respect les yeux et le cœur,--c'est la sécurité publique.

84. Il vit aussi (n'importe ce qu'il est aujourd'hui) un prince [206], le prince des princes, riche d'espérances comme les premiers jours du printems, et dont le regard seul avait un charme magique. Le seing de la royauté était imprimé sur son front, et cependant il avait alors, et sans aucun alliage de fatuité ou d'affectation; la grâce, si rare en tout pays, d'un cavalier accompli de la tête aux pieds.

[Note 206: ][ (retour) ] Le prince de Galles, aujourd'hui Georges IV.

85. Comme nous l'avons dit, Juan fut donc admis dans la meilleure société. Là, je crains bien que, malgré son éducation et son bon naturel, il ne lui soit arrivé ce qu'on voit arriver le plus souvent;--car son esprit, son enjouement et son air distingué l'exposaient aux plus fréquentes tentations, en dépit de ses efforts pour les éviter.

86. Mais auxquelles, où, avec qui, quand, et comment? voilà ce que je me garderai d'exposer à la hâte. Mon but (en dépit de tout ce qu'on peut dire) est uniquement la morale; je ne sais si le moment n'est pas arrivé d'humecter les paupières de mes lecteurs et d'épuiser tout ce qu'ils ont de sensibilité; je voudrais édifier au pathétique un monument aussi colossal que la statue que le fils de Philippe pensait faire avec le mont Athos [207].

[Note 207: ][ (retour) ] Un sculpteur avait formé le projet de transformer le mont Athos en une statue d'Alexandre, avec une ville dans une main, un fleuve, je crois, dans son gousset, et divers autres attributs du même genre. Alexandre n'est plus, mais l'Athos subsiste encore pour contempler avant peu, je l'espère, une nouvelle génération d'hommes libres. (Note de Lord Byron.)

87. Ici finit le douzième chant de notre introduction. Quand nous en serons au corps de l'ouvrage, vous le verrez tout autre que ce qu'en conjecturent déjà certaines gens. Le plan n'est encore qu'en fermentation; il m'est donc impossible, lecteur, de commencer à l'étendre: c'est votre affaire et non la mienne. Le vrai talent ne doit rechercher ni craindre vos dédains.

88. Et si mon tonnerre ne gronde pas toujours, rappelez-vous, du moins, que je vous ai déjà donné la plus horrible tempête et la plus belle bataille qu'on ait jamais obtenues des élémens ou des glaives: ajoutez le plus sublime des--ma foi je ne sais quoi.--Qu'exigerait de plus un usurier? et pourtant, mon plus beau chant, après celui qui traitera de l'astronomie, est celui que je consacrerai à l'économie politique.

89. Ce sujet est la condition de la popularité. Aujourd'hui, quand il reste à peine une seule barrière à la liberté publique, il est d'un bon patriote d'indiquer le meilleur moyen de la briser. Ainsi, mon plan (à moins que par singularité je ne le mette en réserve) ne peut manquer d'être adopté. En attendant, lisez tous les amortisseurs de la dette nationale, et venez me dire ce que vous pensez de nos fameux penseurs.


Chant Treizième.


1. Maintenant, j'entends être sérieux:--il le faut, puisque le rire lui-même devient une affaire sérieuse, et que maintenant la vertu juge criminel, et la critique dangereux, de tourner le vice en ridicule. D'ailleurs, la tristesse est une source de sublime (un peu fatigante, il est vrai, quand elle se prolonge), et telle qu'un vieux temple appuyé sur une seule colonne, ma lyre ne va plus moduler que des accords graves et solennels.

2. Lady Adeline Amundeville (vieux nom normand que peuvent retrouver dans les généalogies ceux qui aiment encore à consulter ces derniers restes de la puissance féodale) avait une haute naissance; elle était riche par la grâce dernière de son père, et belle, même dans un pays où les beautés sont extrêmement communes;--la Grande-Bretagne (c'est du moins l'avis des véritables patriotes) étant le sol le mieux partagé en corps et en ames.

3. Je ne leur riposterai pas, ce n'est pas là ma reprise [208]; je leur laisse leur goût, sans doute excellent. Un œil est un œil; qu'il soit bleu ou noir, peu importe; commençons donc par déclarer absurde toute dispute sûr les couleurs:--il ne faut s'inquiéter que des bonnes qualités; car le beau sexe ne peut pas cesser d'être beau, et nul homme, avant trente ans, ne devrait supposer qu'il existât une seule femme ordinaire.

[Note 208: ][ (retour) ] Dernier mot que prononce un acteur, et qu'attend l'interlocuteur pour reprendre.

4. Mais une fois arrivée l'époque calme et tant soit peu insipide où notre lune cesse d'être dans son plein, et où commence pour nous une série de jours plus paisibles, nous acquérons le droit de critique et de louange. L'indifférence a déjà assoupi nos passions; nous entrons dans les voies de la sagesse, puis notre visage et toute notre figure nous avertissent qu'il est tems de céder la place à de plus jeunes.

5. Je sais bien que plusieurs, mécontens, comme un homme en place, d'abandonner leur poste, emploient tous les moyens pour éloigner cette ère nouvelle. Efforts chimériques; pour toujours ils ont passé la ligne équinoxiale de la vie; mais il leur reste le Bordeaux et le Madère pour humecter l'aride déclin de leurs années. Les réunions de comté, le parlement, la dette publique; et je ne sais quoi encore, peuvent aussi leur apporter des consolations.

6. Et n'ont-ils pas la religion, la réforme législative, la paix, la guerre, les taxes, ce qu'on appelle la nation, et enfin l'espoir de devenir le pilote du vaisseau en tems d'orage? N'ont-ils pas les spéculations immobilières et financières? Au lieu des joies de l'amour, illusion trop frivole, celles d'une haine mutuelle ne peuvent-elles entretenir la chaleur de leur sang? La haine est, sans contredit, le plus durable des plaisirs: on aime pour un jour, et c'est à loisir qu'on déteste.

7. L'austère Johnson, ce grand moraliste, faisait un aveu sincère: c'est qu'il aimait un homme sincèrement vindicatif [209]: Voilà, depuis mille ans ou plus, la seule vérité qu'on ait eu le courage de professer; mais peut-être le vieux malin bonhomme la disait-il en plaisantant.--Pour moi, simple spectateur, je regarde les palais ou les chaumières, à peu près de l'œil du Méphistophélès de Goethe [210].

[Note 209: ][ (retour) ] «Monsieur, j'aime un homme qui hait franchement.» (Voyez la Vie du docteur Johnson, etc.) (Note de Lord Byron.)

[Note 210: ][ (retour) ] Bien des personnes feront un crime à Lord Byron de cet aveu: dans le monde, il n'y a que les dupes ou les victimes des injustices sociales qui pardonnent à ceux qui témoignent leur mépris pour la société.

8. Mais je n'aime ni ne hais avec beaucoup d'excès: autrefois, il en était autrement. Si de tems en tems il m'arrive de ricaner, c'est que je ne puis faire moins, ou c'est que l'épigramme est utile à mes rimes. J'aurais été fort enclin à redresser les erreurs humaines et à prêcher le monde au lieu de le fustiger; mais Cervantes, dans son trop véridique roman de Don Quichotte, m'a trop bien montré l'extravagance de pareilles tentatives.

9. De tous les romans c'est le plus désolant;-- d'autant plus désolant, qu'il nous fait sourire. Son héros est honnête: il ne cesse de poursuivre la justice.--Terrasser les félons, voilà son but; combattre les méchans, telle est sa récompense: c'est la vertu seule qui cause sa folie.--Mais que ses aventures sont douloureuses à suivre!--Plus douloureuse encore est la grande leçon morale que tirent ceux qui réfléchissent de ce véritable poème épique.

10. Redresser les torts, venger les opprimés, secourir les dames et détruire les méchans, affronter seul les puissances réunies, et délivrer ses concitoyens asservis du joug de l'étranger:--faut-il, hélas! reléguer tous ces nobles projets parmi les rêves illusoires de notre imagination? Serait-il ridicule de courir après la gloire en dépit de tous les obstacles? Et Socrate lui-même ne serait-il donc que le Don Quichotte de la sagesse [211]?

[Note 211: ][ (retour) ] On pourrait soutenir avec avantage que les livres les plus pernicieux et les plus immoraux sont ceux qui, sous prétexte de châtier un ridicule, s'attaquent à l'excès même de la vertu; car cet excès lui-même est encore respectable. Le Misanthrope de Molière, le Don Quichotte de Cervantes, le Candide de Voltaire, ont peut-être puissamment contribué à réduire le monde à cette habitude d'égoïsme et d'insouciance que l'on ne saurait trop déplorer aujourd'hui; et du moins conviendra-t-on que l'effet de ces trois désolans chefs-d'œuvre n'est pas celui que produisent les Satires de Juvénal, Tartuffe, Turcaret, les Lettres persanes, ou même le Don Juan.

11. Un sourire de Cervantes anéantit la chevalerie espagnole: d'une simple épigramme il rompit le bras droit de sa patrie.--L'Espagne, à compter de ce jour, n'enfanta plus que rarement des héros; mais quand les romans la charmaient, le monde entier s'ouvrait devant ses brillans guerriers; tel fut l'effet du génie de Cervantes, et toute sa gloire, comme écrivain, devait être le prix de la ruine de sa patrie.

12. Je reprends mes vieilles lunes [212], les digressions, et j'oublie lady Adeline Amundeville: de toutes les beautés que Juan avait vues, elle fut la plus fatale à son repos, et cependant elle n'était pas coupable et ne cherchait pas à lui nuire. Mais l'amour, mais la destinée (cette dernière est la meilleure excuse de nos sentimens intimes), tendirent un filet sous leurs pas, et finirent par les y prendre.--Je voudrais bien les empêcher d'y tomber, mais la vie est un sphinx, et je ne suis pas un Œdipe.

[Note 212: ][ (retour) ] Citation.

13. Je dis l'histoire telle qu'elle est, et je ne puis hasarder une autre solution: Davus sum [213]. J'arrive maintenant au couple. Dans la ruche du beau monde, l'aimable Adeline était la reine-abeille et le miroir de tout ce qu'il renfermait de beau. Ses charmes obligeaient tous les hommes à parler, toutes les femmes à se taire. Or, c'était bien un miracle que ce dernier effet; ainsi le jugea-t-on dans le tems, et depuis, oncques ne s'est-il reproduit.

[Note 213: ][ (retour) ] Horace, satire vii, liv. ii.

14. Elle était chaste, au désespoir de la médisance, et elle avait épousé celui qu'elle aimait le mieux,--un homme connu dans les conseils publics de sa patrie, froid, véritable Anglais, imperturbable, et pourtant capable d'agir avec feu dans l'occasion; fier de lui-même autant que d'elle; l'un et l'autre défiant la critique du monde, et paraissant se confier entièrement, elle dans sa vertu, lui dans sa hauteur.

15. Il advint que des questions diplomatiques relatives aux affaires publiques devinrent l'occasion de plusieurs conférences, dans leurs hôtels respectifs, entre lui et Don Juan. Malgré sa réserve et son habituelle défiance des spécieux dehors, il ne tarda pas à remarquer la grande jeunesse, la patience et les talens de Juan; ces qualités devinrent, dans son esprit altier, la base d'une véritable estime, et donnèrent naissance à ce sentiment mutuel qu'en style de cour on décore du nom d'amitié.

16. Ainsi, lord Henry était défiant autant qu'on pouvait l'attendre de sa réserve et de sa fierté habituelles; il ne se hâtait pas de juger un homme,--mais une fois qu'il avait arrêté son jugement, bon ou mauvais, avantageux ou défavorable, il le maintenait avec cette opiniâtreté orgueilleuse dont le flux impérieux n'admet pas de décroissance. Dans ses haines ou ses affections, il eût rougi de prendre un guide, parce que c'était à son bon plaisir qu'il appartenait d'en décider.

17. Voilà pourquoi ses amitiés et ses répugnances, quoique souvent bien fondées (et cela ne faisait que confirmer ses préjugés), ressemblaient aux lois des Mèdes et des Perses: elles ne pouvaient abroger ce qu'elles avaient précédemment résolu. Ses sentimens n'avaient pas les accès étranges et, pour ainsi dire, intermittens des volontés ordinaires; il ne se chagrinait pas de ce qui aurait dû l'égayer;--il laissait aux autres hommes cette inconsistance, véritable alternative de frisson et de transpiration brûlante.

18. «Il n'est pas au pouvoir des mortels de commander le succès; mais fais mieux, Sempronius, ne le mérite pas [214].» Et que l'on suive mon conseil, on ne s'en trouvera pas plus mal. Soyez circonspect, ayez égard au tems et sachez toujours vous en servir. Éloignez-vous de bonne grâce, si la presse est trop forte, et, quant à votre conscience, songez à la corroborer.--Semblable au maître d'équitation ou de pugilisme, elle fera, si vous l'y habituez, les exercices les plus difficiles, sans la moindre gêne.

[Note 214: ][ (retour) ] Citation.

19. Lord Henry aimait aussi à faire sentir sa supériorité; grands ou petits, c'est la passion de tous les hommes: le plus humble trouve encore, du moins le croit-il, un plus humble qu'il soumet à son ascendant. Il n'est rien peut-être de plus insupportable que le fardeau d'un amour-propre solitaire, et les hommes se montrent toujours généreux dans sa répartition: quand ils se courbent, ils voudraient voir d'autres se traîner.

20. Juan, son égal en naissance, en fortune et en rang, ne lui permettait d'exiger aucune espèce de distinction. Mais il avait sur lui le désavantage des années, et celui non moins grand, à son avis, de la patrie;--car les fiers Bretons ont cette liberté de langue et de plume que réclament vainement aujourd'hui toutes les autres nations modernes. Lord Henry était d'ailleurs un orateur infatigable, et peu de membres du parlement quittaient la salle des séances plus tard que lui.

21. C'était bien là des supériorités, et alors il se disait,--c'était son faible, mais nullement son malheur,--que personne mieux que lui n'était peut-être au fait des secrets de la cour, attendu que lui-même avait été ministre. Il se plaisait à faire part de son expérience; surtout il brillait dans les momens de troubles. En un mot, il cumulait les qualités qui procurent le plus de faveur: il n'avait pas cessé d'être patriote, et avait été quelquefois en place.

22. Le gentil Espagnol lui plaisait à cause de sa gravité: il considérait aussi beaucoup en lui l'air docile et gracieux avec lequel, malgré sa jeunesse, il se rendait à ses raisonnemens, ou la fière humilité qu'en d'autres cas il montrait en le contredisant. Henry connaissait le monde; il ne voyait pas de dépravation dans des fautes qui souvent, comme des herbes parasites, attestent la fertilité d'un terrain: il faut pourtant que la première moisson les fasse à jamais disparaître;--autrement elles deviennent trop difficiles à extirper.

23. Ils parlaient donc ensemble de Madrid, de Constantinople et d'autres semblables lieux éloignés, où les peuples suivent toujours les ordres qu'on leur donne, ou bien ont besoin de l'intervention étrangère pour s'en dispenser. Ils causaient aussi chevaux: Henry était un bon écuyer, comme la plupart des Anglais; il aimait les coursiers de race, et Juan, en digne fils de l'Andalousie, conduisait un cheval aussi facilement que les despotes conduisent un Russe.

24. Leur intimité se fortifiait dans les routs de grand ton, dans les dîners diplomatiques et ailleurs encore;--car Juan, comme un des premiers frères de la franc-maçonnerie, se trouvait partout à sa place. Henry avait la plus haute idée de ses talens, et ses manières annonçaient assez la noblesse d'extraction de sa mère. Or, tout le monde accueille avec empressement celui dont l'éducation n'est pas inférieure à la naissance.

25. Blank-Blank [215] Square,--car je ne veux pas, en désignant les rues, mettre sur la voie du square; les hommes; médisans comme ils sont, et toujours prêts à mêler leur ivraie au froment des auteurs, pourraient m'accuser d'avoir fait de scandaleuses allusions (auxquelles je n'ai jamais songé) à des aventures amoureuses divulguées, ou qui doivent bientôt l'être.--Je commence donc par déclarer que Blank-Blank est le square où se trouvait l'hôtel de lord Henry.

[Note 215: ][ (retour) ] C'est-à-dire tel et tel, anonyme. Le premier blank remplace le nom de la rue, le second, celui du square.

26. Il est encore un autre charitable motif [216] pour conserver l'anonyme aux squares et aux rues. Dans la capitale il se passe rarement une saison sans que l'honneur de quelque illustre maison ne reçoive de graves et intestines atteintes;--dont la médisance s'empresse de faire son profit. Je pourrais trébucher, sans le savoir, sur une de ces maisons, à moins de m'être provisoirement enquis des squares les plus chastes.

[Note 216: ][ (retour) ] Byron emploie ici le vieux mot bin, troisième personne du présent du verbe to be (être), qu'on retrouve dans un charmant couplet du Cymbeline de Shakspeare, acte ii, scène 3. «Écoutez! écoutez! L'alouette chante aux portes du ciel, et Phébus se lève pour rafraîchir ses coursiers dans les sources qu'épanche le calice des fleurs. La marguerite commence à montrer ses yeux d'or; éveillez-vous, ma douce lady, avec tout ce qui est beau dans le monde. Éveillez-vous, éveillez-vous!»

With every thing that pretty bin

My lady sweet, arise.

27. Il est vrai que je pourrais choisir Piccadilly [217], endroit où l'on ne connaît pas les peccadilles; mais, bons ou mauvais, j'ai des motifs pour me tenir éloigné de ce chaste sanctuaire. Ainsi, je ne veux nommer rue, place ou square, tant que je n'en aurai pas découvert une à laquelle on ne puisse rien reprocher; en un mot; un temple virginal de l'innocence de cœur. Telle est--Ma foi j'ai perdu mon plan de Londres.

[Note 217: ][ (retour) ] Piccadilly est l'une des plus longues rues de Londres, et par conséquent de celles où les allusions indirectes seraient le plus équivoques.

28. Dans cet hôtel de lord Henry, à Blank-Blank Square, Juan était un hôte recherché [218] et toujours bienvenu; le même accueil se faisait à plusieurs autres jeunes gens de famille, à quelques-uns qui n'avaient pour armoiries que leur mérite ou leurs richesses, passeport toujours excellent. D'autres encore devaient leur recommandation (la meilleure de toutes,) à la mode. Souvent il suffit d'un habit bien fait pour obtenir la préférence sur tous les autres.

[Note 218: ][ (retour) ] En français.

29. Puisque le salut est dans la multitude des conseillers, comme l'a dit Salomon, ou quelqu'un pour lui, dans un moment de sagesse et de gravité,--et chaque jour nous en fournit bien la preuve dans le parlement, le barreau, les discussions verbales; en un mot, partout où se peut déployer la sagesse collective. C'est même la seule cause qu'on puisse donner de l'opulence et de la félicité actuelle de la Grande-Bretagne.--

30. Mais de même que, pour les hommes, le salut est enté sur le nombre des conseillers,--pour les dames, une société nombreuse est la sauvegarde de la vertu; ou si, du moins, elles viennent à chanceler, l'embarras du choix augmente alors leur indécision;--la variété même leur présente un obstacle. L'aspect d'une multitude de rochers nous met plus en garde contre les naufrages: il en est ainsi des femmes; et dussent quelques personnages s'en irriter, une réunion de sots est la mère de la sûreté.

31. Mais Adeline n'avait pas besoin d'un pareil bouclier, qui réellement ne laisse plus rien à faire à la pure vertu ou à la bonne éducation. Sa principale ressource était dans la force de son ame, qui lui faisait toujours apprécier la juste valeur de chaque homme. Quant à la coquetterie, elle dédaignait d'en faire usage; sûre d'être admirée, elle écoutait avec indifférence les éloges: c'était pour elle un tribut de tous les jours.

32. Pour tous, elle se montrait polie sans ostentation; pour quelques-uns, elle témoignait cette sorte d'attention, flatteuse il est vrai, mais dont la flatterie ne peut porter la moindre atteinte à la dignité de l'épouse ou de la jeune fille.--C'était une aimable, une naturelle et expressive déférence pour ceux qui étaient ou passaient pour être des esprits supérieurs,--et qui n'avait d'autre but que de consoler ces soucieuses illustrations d'être illustres [219].

[Note 219: ][ (retour) ] Je ne puis m'empêcher de relever ici M.A.P. Il traduit ce vers

Just to console sad glory for being glorious

par: «Courtoisie suffisante pour consoler de la triste gloire d'être glorieuse,» ce qui est inintelligible. Puis, en note, il prétend qu'il y a une intention ironique dans ce pléonasme. Il n'y a, dans ce vers, ni ironie ni même pléonasme: il n'y a qu'une belle pensée.

33. C'est, à dire vrai, sous tous les rapports et à quelques exceptions près, un pénible et redoutable apanage. Examinez le maintien de ces personnages distingués qui furent ou sont aujourd'hui le point de mire des louanges, louanges de persécution; examinez le plus vanté lui-même: dans le cercle lumineux qui éclaire ce vivant laurier; que reconnaissez-vous?--un sombre nuage recouvert d'or.

34. Adeline possédait encore cette sérénité patricienne, polie dans ses formes, et qui ne dépasse jamais la ligne des expressions naturelles. C'est ainsi qu'un mandarin ne semble jamais trouver rien de beau;--du moins se garde-t-il toujours de paraître agréablement surpris de quelque chose.--Et il se peut faire que nous ayons pris ce genre des Chinois,--

35. Ou peut-être bien d'Horace: son nil admirari était ce qu'il appelait l'Art du bonheur, art sur lequel ne sont pas d'accord les artistes, et qu'ils n'ont pas encore exploité avec grand succès. Quoi qu'il en soit, il faut user de circonspection: on n'a rien, certes, à redouter de l'indifférence, tandis que dans la bonne société un naïf enthousiasme est vraiment une morale ivrognerie [220].

[Note 220: ][ (retour) ] A moral imbriety. Notre mot ivresse, se prenant plus souvent sous un point de vue moral, n'aurait pas complètement rendu l'idée originale.

36. Mais Adeline n'était pas indifférente, car (employons un lieu commun), de même que la lave d'un volcan recouvert de neige est plus brûlante,--et cœtera. Continuerai-je?--Non; je déteste de suivre à la piste une métaphore usée, et j'abandonne celle d'un volcan, trop fréquemment employée. Pauvres volcans! combien ne vous avons-nous pas, moi et d'autres, réveillés, jusqu'au point de nous perdre entièrement dans vos fumées!

37. Un moment! et je vous offrirai une autre figure.--Une bouteille de Champagne; qu'en dites-vous? Refroidie en glace vineuse, il ne reste plus dans le centre que quelques gouttes, un verre à peu près, d'une immortelle rosée; mais cette rosée est au-dessus de tout prix, et c'est la plus généreuse qu'on ait jamais exprimée de grappes généreuses.

38. C'est toute la matière spiritueuse réduite elle-même en quintessence. Ainsi que les plus froids dehors peuvent concentrer dans leur glace apparente un secret nectar, et tels sont bien des gens--quoique pour le moment j'aie seulement en vue celle qui va offrir à ma muse l'occasion toujours désirée de débiter ses leçons de morale,--vos gens froids sont inappréciables une fois que vous avez rompu leur maudite glace.

39. Mais, après tout, cette apparente froideur est le passage nord-ouest qui conduit aux brûlantes Indes de l'ame [221]. Tant que les bons vaisseaux chargés de le découvrir n'auront pas exactement reconnu le pole, il en résultera (malgré les favorables présages que fournissent les efforts de Parry) que les explorateurs pourront fort bien échouer sur un banc; et si le pole, au lieu de s'ouvrir devant eux, est entièrement fermé de glaces (chance fort possible), c'est un voyage ou un équipage perdus.

[Note 221: ][ (retour) ] Les fameux voyages du capitaine Parry à la recherche de ce passage fixent, depuis plusieurs années, l'attention de l'Europe. Jusqu'à présent le succès est loin d'en être incontestable.

40. Et tandis que les jeunes novices feraient mieux (ainsi que ces navigateurs) de croiser d'abord paisiblement sur l'océan féminin: ceux qui n'en sont plus à leur début devraient avoir assez de bon sens pour rentrer au port avant que le tems n'ait arboré, devant leurs yeux, le signal de son grisonnant pavillon. Il faut savoir décliner le passé, le terrible fuimus de toutes les choses humaines, quand le dernier fil de la trame de la vie est prêt à se rompre entre l'héritier et la goutte dévorante.

41. Mais il faut bien que le ciel s'amuse: ses amusemens sont parfois, il est vrai, assez inhumains.--Il n'y faut pas réfléchir.--Le monde, après tout, justifie parfaitement (ne serait-ce que pour nous rendre courage) l'assertion que tout est bien comme il est; et d'ailleurs cette doctrine diabolique des Persans sur les deux principes, enfante autant de doutes que toute autre doctrine qui jamais ait plaidé pour ou contre la foi.

42. L'hiver anglais,--finissant en juillet pour recommencer en août,--était maintenant écoulé. C'est le paradis des postillons: les roues s'ébranlent; on les voit voler sur toutes les routes, à l'est, au sud, à l'ouest ou au nord. Mais qui s'intéresse le moins du monde aux pauvres chevaux de poste? L'homme réserve sa sensibilité pour lui-même ou pour son fils, si toutefois ledit fils n'a pas augmenté, au collége, ses dettes plus que ses connaissances.

43. L'hiver de Londres [222] finit en juillet,--un peu plus tard quelquefois. Ici, vous pouvez m'en croire, mettez-moi sur le dos toutes les bévues qu'il vous plaira, je soutiendrai toujours qu'en ce moment ma muse a l'infaillibilité d'un tuyau thermométrique [223]. Notre baromètre, en effet, n'est-il pas le parlement? Laissons les radicaux attaquer chacun de ses actes, les sessions n'en sont pas moins notre seul almanach.

[Note 222: ][ (retour) ] C'est-à-dire les sessions du parlement. Le grand monde ne quitte la capitale qu'après la fin des débats parlementaires.

[Note 223: ][ (retour) ] A glass of Weatherology.

44. A peine son mercure est-il descendu à zéro,--allons! coches, chariots, suite, bagage, équipages! les roues tourbillonnent de Carlton-Palace à Soho [224]; heureux ceux qui ont pu trouver des chevaux à louer! Les chemins à barrière sont déjà surchargés de poussière, les parcs jaunissans respirent soulagés de notre chevaleresque et brillante génération. Pour les industriels aux longs mémoires, et aux figures plus longues encore, ils soupirent--en voyant les postillons atteler les chevaux.

[Note 224: ][ (retour) ] Soho Square, environ à un demi-mille du palais de Carlton.

45. Eux et leurs mémoires, Arcadiens tous deux [225], sont remis aux calendes grecques d'une autre session. Privés d'argent comptant, quelle espérance, hélas! leur reste-t-il? eh! bien, la jouissance entière de l'espérance, ou quelque généreux bon, accordé comme une faveur, à longue date,--époque où ils pourront le renouveler--et le passer, moyennant un grave ou léger escompte.--Ils peuvent encore se consoler au moyen de quelque surcharge.

[Note 225: ][ (retour) ] Arcades ambo.

46. Mais ce ne sont que des niaiseries. Déjà milord, assis les yeux fermés en face de milady, donne de la tête à droite et à gauche. «Allez! allez! des chevaux!» Tels sont les mots que l'on prononce, et les coursiers sont changés aussi vite qu'après le mariage nos sentimens: déjà l'aubergiste, complaisant a rendu de la monnaie; les postillons n'ont pas à se plaindre du pour-boire; seulement, avant que les roues graissées ne recommencent leurs révolutions, le garçon d'écurie sollicite un léger souvenir.

47. On le lui accorde, et le valet de chambre, ce gentilhomme des gentilshommes et des lords [226], monte sur le coussin de derrière avec la gentilfemme de milady, adroitement mais plus modestement parée que la plume d'un poète ne pourrait le peindre. Cosi viaggiano i ricchi [227]. (Excusez, par-ci, par-là, un petit salmigondis étranger; je veux vous rappeler seulement que j'ai voyagé; car à quoi bon voyager si ce n'est pour apprendre à critiquer et à citer?)

[Note 226: ][ (retour) ] La première fois, gentilhomme, gentleman, doit se prendre pour maître; la seconde, pour citoyen anglais. Tout le monde s'intitule, en Angleterre, gentleman.

[Note 227: ][ (retour) ] Ainsi voyagent les riches.

48. L'hiver de Londres et l'été de campagne touchaient à leur terme. Il est fâcheux, peut-être, quand la nature revêt la mieux faite de ses robes, de passer dans une assommante ville les plus beaux mois de l'année: il est fâcheux que le rossignol gazouille ses derniers chants avant que les patriotes, attentifs à d'ennuyeux et pénibles débats, puissent songer à leur véritable contrée [228];--mais aussi pourquoi ne peut-on chasser (si ce n'est aux alouettes) avant septembre?

[Note 228: ][ (retour) ] Country, campagne et patrie.

49. J'ai fini ma tirade. Tout le monde est parti; les deux fois deux mille individus pour qui la terre a été faite ont disparu, afin de pouvoir, comme ils disent, être seuls,--c'est-à-dire, avec une trentaine de domestiques, pour l'étiquette, et autant ou plus encore de visiteurs attendus journellement par autant de couverts bien servis. Gardons-nous d'accuser la vieille Angleterre de manquer aux lois de l'hospitalité! chacun s'y trouve bien accueilli, pourvu seulement qu'il soit homme de qualité.

50. Ainsi que le reste de leurs compères (ceux de la pairie [229]); lord Henry et lady Adeline quittèrent Londres: ils se rendirent à un superbe manoir, gothique Babel d'un millier d'années [230]. Nul ne pouvait plus qu'eux se glorifier d'une ancienne origine; le tems avait marché à travers les héros et les beautés de leur race; des chênes aussi vieux que leur généalogie rendaient encore témoignage de leurs ancêtres, et chacun de ces arbres signalait une tombe refermée.

[Note 229: ][ (retour) ]

Like the rest of theirs compeers

The Peerage.

[Note 230: ][ (retour) ] C'est-à-dire monument gothique qui rappelait l'histoire variée de mille ans.

51. Chaque journal fit sur leur départ un alinéa, et voilà la gloire de nos jours: il est triste qu'elle ne puisse rien obtenir de plus qu'un avertissement ou chose semblable [231]. Le bruit en est apaisé avant que l'encre n'en soit desséchée.--Le Morning-Post [232] en fit le premier l'annonce: «Aujourd'hui, départ de lord H. Amundeville et de lady A. pour leur résidence de campagne.»

[Note 231: ][ (retour) ] Je défie un Français ou un Anglais, quel qu'il soit, d'obtenir, à Paris ou à Londres, une réputation de vertu, de science ou de mérite littéraire, sans l'assistance préalable des journaux: je le défie encore d'obtenir, dans ces feuilles, la moindre mention honorable, si lui, ses amis ou ses cliens, ne l'ont long-tems, humblement et assidûment sollicitée. Voilà la gloire de nos jours. Such is modern fame.

[Note 232: ][ (retour) ] Le Courrier du matin, journal favori des salons.

52. «Nous entendons dire que les illustres hôtes se disposent à recevoir, cet automne, une partie nombreuse et choisie de leurs nobles amis. Nous savons même de bonne source que dans ce nombre devront être le duc de D., qui y passera le tems des chasses; plusieurs autres personnages favoris de la mode et de la fortune; et, de plus, l'envoyé secret de la cour de Russie, étranger de la plus haute distinction.»

53. Nous voyons donc,--comment, en effet, douter du Morning-Post? (dont les paragraphes ressemblent aux trente-neuf articles de foi toujours solennellement jurés à ceux qui y croient le plus [233]);--nous voyons que notre aimable Hispano-Russe devait briller parmi ceux qui allaient réfléchir les rayons lumineux de lord Henry, et qui, suivant l'expression de Pope, avaient le courage de grandement dîner [234], expression bizarre, mais juste.--Durant la dernière guerre, les papiers citaient plutôt les dîners de cette espèce que les tués ou les blessés.--

[Note 233: ][ (retour) ] La différence essentielle qui existe entre les diverses communions protestantes et la communion catholique, c'est que les premières ne reconnaissent aucune humaine autorité en matière de foi: mais, par une contradiction bizarre, l'église anglicane exige des luthériens, des calvinistes, etc., un serment de croyance aveugle à trente-neuf articles de foi, et ceux qui refusent de jurer sont dépouillés de la jouissance de tous les droits civiques.

[Note 234: ][ (retour) ] Greatly daring dine. (Pope, Satire.)

54. Ainsi, par exemple: «Jeudi il y eut un grand repas auquel assistèrent lords A. B. C.»--(Ici chaque comte ou duc se trouve désigné par ses noms, aussi pompeusement que s'il avait remporté quelque victoire.) Et plus bas, dans la même colonne, date de Falmouth: «Nous avons eu dernièrement le régiment Slap-Dash [235], si bien connu de la renommée. Il a fait, dans la dernière action, des pertes que nous regrettons. Les places vacantes sont remplies.--Voyez la Gazette

[Note 235: ][ (retour) ] Ce nom revient assez bien, ici, à celui de brise-tout, frappe-partout, etc.

55. Le noble couple se dirigeait vers Norman-Abbey [236], vieux, très-vieux monastère autrefois, et maintenant manoir plus vieux encore. Son architecture offrait un rare et pompeux mélange de gothique, et tous les artistes trouvaient fort peu de monumens qui lui fussent comparables. Peut-être était-il situé sur un terrain trop bas, mais les moines aimaient mieux se placer devant que sur une montagne, afin de mieux mettre à l'abri des vents leur dévotion.

[Note 236: ][ (retour) ] Sous ce nom, le poète va décrire l'Abbaye de Newsteadt.

56. Il s'élevait au sein d'une vallée heureuse, couronnée par de hautes forêts où, semblable à Caractacus ralliant son armée [237], le chêne druidique dressait contre les éclats de la foudre ses grands bras étendus. De ces ombrages on voyait s'élancer les divers habitans des bois,--et, au lever du jour, le cerf aux rameaux altiers descendait, suivi de toute sa famille, et venait se désaltérer dans une source dont le murmure ressemblait au gazouillement des oiseaux.

[Note 237: ][ (retour) ] Voyez Tacite, Annales, liv. xii, 23-24.

57. Devant le manoir reposait un lac profond, vaste, limpide et sans cesse renouvelé par un ruisseau qui doucement se frayait un chemin à travers l'onde endormie. L'oiseau sauvage y cachait son nid dans les joncs et les fougères; il venait confier sa couvée à ce lit humide, et des taillis inclinés sur les bords tenaient leurs vertes figures fixées sur le liquide cristal.

58. Le ruisseau se précipitait ensuite en cascade prolongée, et faisait jaillir des flocons d'écume, jusqu'à ce que, calmant ses plus bruyans échos,--semblable à l'enfant qu'on apaise,--il se perdît en chutes moins violentes, et enfin en paisible filet. Ainsi tempéré, il poursuivait son cours tantôt à découvert et tantôt cachant à travers les bois ses sinuosités: là, son onde était diaphane; ici, elle semblait azurée, suivant la manière dont le ciel projetait les ombres.

59. Une haute voûte qui jadis (au tems de l'Église romaine) recouvrait la plus grande partie d'une aile, présentait, maintenant à l'écart, un imposant débris d'architecture gothique. Malheureusement pour l'art, l'aile n'était plus debout et cette voûté s'inclinait déjà, mais sans rien perdre de son orgueil, vers la terre. En contemplant cette ruine vénérable, le cœur le plus dur se sentait ému et déplorait involontairement le pouvoir du tems et des tempêtes.

60. Dans une niche, non loin du faîte; étaient jadis douze saints en pierre sainte; mais ils étaient tombés, non pas quand tombèrent les moines, mais plus tard, durant la guerre qui précipita Charles de son trône. Alors, chaque maison était une forteresse,--comme nous l'apprennent les annales de tant de familles éteintes dans la personne de ces braves cavaliers [238] qui combattirent vainement pour ceux qui ne savaient abdiquer ni régner.

[Note 238: ][ (retour) ] Cavaliers était, sous Charles Ier, le sobriquet des royalistes, et têtes rondes celui des indépendans.

61. Mais dans une niche plus haute encore, isolée, mais défendue par une couronne; la Vierge, mère du Fils de Dieu, regardait à l'entour, en tenant dans ses bras bénis son divin enfant. Je ne sais par quel hasard elle s'était maintenue quand tous les autres simulacres avaient été renversés, mais elle semblait métamorphoser en terre sainte le sol qu'elle dominait. C'est là peut-être une superstition vaine ou grossière; mais les derniers vestiges du temple, quel qu'en soit le dieu, inspirent toujours je ne sais quelles pensées religieuses.

62. Creusée dans le centre; une immense fenêtre bâillait maintenant désolée, et dépouillée des vitraux de mille couleurs qui jadis n'ouvraient passage qu'à ces larges éclats de lumière directement émanés du soleil, comme les ailes brillantes des séraphins. A travers ses ciselures, gémissaient les vents, tantôt furieux, tantôt caressans [239]; et souvent le hibou venait chanter son antienne à la place où le chœur entonnait des alleluias, maintenant étouffés comme la flamme sous les cendres.

[Note 239: ][ (retour) ] Byron consacrait ces derniers accens de sa muse au souvenir inspirateur de sa chère abbaye de Newsteadt. Si l'on vient à comparer la première pièce des Heures d'oisiveté à ces admirables strophes, on trouvera que le talent du poète s'était perfectionné, mais que son ame était restée la même.

63. Mais quand la lune était à la moitié de son cours, et que le vent traversait les cieux dans une seule direction, un murmure étranger à la terre,--un accent mélodieux,--un son mourant glissait à travers l'énorme voûte, se ranimait, puis expirait encore. Quelques-uns le prenaient pour l'écho lointain de la cascade, réveillé par la nuit et accordé par les murailles de l'ancien chœur;

64. D'autres pensaient qu'il fallait attribuer à quelque artifice d'architecture, ou bien aux accidens de la destruction, le don fait à cette ruine grise d'une voix mélodieuse: elle n'était pas comparable à celle qui sortait de la statue de Memnon, dès qu'elle était échauffée par les rayons du soleil égyptien; mais triste, et cependant sereine, elle se prolongeait sur les arbres et sur la tour. Moi, j'en ignore la cause, je ne veux pas même là chercher; tel est le fait:--je l'ai, jadis,--et peut-être, hélas! trop entendue.

65. Au milieu de la cour murmurait une fontaine gothique, régulière, mais ornée de curieuses découpures;--c'étaient des figures bizarres comme celles d'hommes masqués: ici, une espèce de monstre, et là, un personnage canonisé. L'eau sortait de bouches grimacières faites en granit, et ce petit torrent soulevait, en tombant dans un bassin, un millier de bulles semblables à notre gloire frivole et à nos chagrins plus frivoles encore.

66. Quant au manoir lui-même, il était vaste, imposant, et offrait plus de traces monacales qu'ailleurs on n'en a su maintenir. Les cloîtres [240], les cellules et, je pense, le réfectoire, étaient encore debout. Une petite chapelle parfaitement conservée, et d'un goût exquis, n'avait pas été jugée indigne d'embellir l'ensemble: quant au reste, il avait été réformé, détruit ou reconstruit, et il parlait maintenant des barons plutôt que des moines.

[Note 240: ][ (retour) ] Toutes les éditions de la traduction de M.A.P. mettent cloches au lieu de cloîtres. C'est évidemment une faute d'impression, mais les éditeurs auraient dû la corriger dès la seconde édition.

67. De hautes salles, de longues galeries et des chambres spacieuses, dont l'art n'avait pas toujours légitimé la réunion, pouvaient, sans doute, choquer le goût d'un connaisseur; mais quand l'œil les examinait réunies, cet ensemble, malgré l'irrégularité de toutes ses parties, faisait la plus forte impression, du moins sur l'esprit de ceux dont les yeux adhèrent au cœur. Un géant nous émerveille par sa taille, et nous ne songeons pas, du premier abord, à examiner s'il a bien toutes les proportions de la nature.

68. Parfaitement conservés, on voyait briller sur les murs des barons de fer transformés, à la génération suivante, en rangs soyeux de comtes galans et parés de la jarretière. Des lady Mary, aux tendres et pudiques couleurs, aux beaux et longs cheveux, conservaient aussi leurs siéges auprès de comtesses plus âgées et plus richement vêtues, et non loin de quelques beautés de sir Peter Lely [241], dont les draperies justifient du moins une admiration désintéressée.

[Note 241: ][ (retour) ] Sir Peter Lely, peintre du dix-septième siècle, a fait les portraits de toutes les dames de la cour de Charles II.

69. On y voyait encore des juges en hermine formidable, et dont le front ne semblait pas fortement inviter les accusés à espérer autant de leur justice que de leur pouvoir; des évêques qui n'avaient pas laissé un seul sermon; des avocats généraux au regard sévère, et plus amis, si j'en crois mon jugement, de la chambre étoilée que de l'habeas corpus;

70. Des généraux armés de pied en cap, qui combattaient dans ces vieux siècles de fer, où le plomb n'était pas encore le souverain arbitre; d'autres, avec la perruque des braves compagnons de Marlborough, épaisse comme douze de celles de nos tems dégénérés; des courtisans avec une baguette blanche ou une clef d'or; de nouveaux Nemrodes [242], dont la toile avait à peine pu retracer les coursiers; et, çà et là, quelque patriote intègre et austère, n'ayant pu obtenir la charge qu'il avait péniblement sollicitée.

[Note 242: ][ (retour) ] De violens chasseurs.

71. Mais, pour distraire la vue, fatiguée de tant de gloire héréditaire, on trouvait ça et là un Carlo Dolce, un Titien ou un groupe heurté du sauvage Salvator Rosa: là folâtraient les enfans de l'Albane; ici la mer brillait des lumières océaniques de Vernet, et, plus loin, l'histoire des martyrs vous glaçait d'effroi, comme si, pour les peindre, L'Espagnollet eût plongé sa brosse dans tout le sang de tous les béatifiés.

72. De ce côté s'étendait délicieusement un paysage de Claude Lorrain; de cet autre, l'obscurité de Rembrandt luttait contre la lumière elle-même, sans désavantage; ou la couleur sombre du sombre Caravage venait brunir quelque maigre et stoïque anachorète.--Mais que vois-je? c'est un Teniers qui essaie d'offrir à nos yeux des tableaux plus séduisans: son gobelet au large bord m'a vraiment rendu aussi altéré qu'un Danois [243] ou un Hollandais.--Holà! qu'on m'apporte un flacon de vin du Rhin.

[Note 243: ][ (retour) ] Si je ne me trompe, vos Danois sont un des peuples cites, par Iago, pour exceller dans l'art de boire. [243a] (Note de Lord Byron.)

[Note 243a: ][ (retour) ] Voyez Othello, act ii, sc. 3, non pas dans la traduction de Letourneur, qui a décidé que le passage auquel Lord Byron fait allusion n'avait aucun sens, et en conséquence n'a pas jugé à propos de le traduire, mais dans le texte original.--Cassio (après avoir entendu chanter Iago): «Par le ciel, voilà une excellente chanson.--Iago: Je l'ai apprise en Angleterre, où vraiment sont les plus forts buveurs du monde. Vos Danois, vos Allemands et vos gros ventres de Hollandais (à boire donc!) ne sont rien près des Anglais.--Cassio: Comment! les Anglais sont si bons buveurs?--Iago: Ils vous avaleraient avec facilité les Danois ivres-morts; ils mettraient à bas les Allemands en un tour de main, et ils feraient rendre gorge aux Hollandais avant qu'on n'eût rempli une quatrième pinte..... Oh! le bon pays que l'Angleterre!»

On sent que de pareilles tirades devaient exciter les gros éclats de rire de John Bull.

73. Oh! lecteur, si tu as bien voulu lire,--et si tu sais qu'il ne suffit pas d'épeler, ou même lire; pour mériter le nom de lecteur, mais qu'il est d'autres vertus dont nous avons tous deux également besoin: la première, c'est de commencer par le commencement,--condition fort dure à la vérité; la seconde, c'est de continuer; la troisième, c'est de ne pas commencer par la fin,--ou, dans ce dernier cas, de finir au moins par le commencement.--

74. Lecteur! tu viens de montrer bien de la patience, pendant que, sans les moindres remords de rime ou de crainte, j'ai construit un édifice et l'ai si minutieusement détaillé, que Phébus doit me prendre pour un véritable crieur d'enchères. Que dans les tems les plus reculés les poètes aient eu la même habitude, c'est ce dont on peut se convaincre par le Catalogue de vaisseaux que nous a donné Homère; mais il faut à un simple moderne plus de modération,--ainsi je vous fais grâce des meubles et de la vaisselle.

75. Le mûrissant automne arriva; avec lui, et pour jouir de ses douceurs, arrivèrent les hôtes attendus. Les épis sont tranchés, les domaines sont pleins de gibier. Déjà le chien d'arrêt furète et le chasseur en veste rousse bat les champs;--son œil a la précision de celui du lynx; sa carnassière se gonfle; il fait des coups magnifiques. Ah! perdrix grises! ah! glorieux faisans! ah! surtout vous, méchans braconniers!--ignorez-vous donc qu'il n'est pas de chasse [244]pour les paysans?

[Note 244: ][ (retour) ] 'Tis no sport for peasants. Sport signifie en même tems chasse, et toute espèce de plaisirs.

76. L'automne anglais n'offre pas, il est vrai, des sentiers bordés de vignes et de ces longues guirlandes chères à Bacchus, où s'entrelacent des grappes vermeilles comme dans les pays chéris du dieu de la poésie et de la lumière; mais il présente un choix des vins les plus choisis et les plus chèrement payés, tels que le Bordeaux léger ou le vigoureux Madère. Si la Grande-Bretagne se plaignait de ses frimas, nous pourrions donc lui dire qu'après tout la meilleure des vignes est la cave.

77. D'ailleurs, si elle n'a pas cet aspect serein qui, dans le midi, donne aux derniers jours d'automne l'air d'annoncer un second printems, et non un hiver refrogné,--l'Angleterre est du moins alors une mine de jouissances intérieures:--elle a l'avantage de brûler les premiers charbons de mer [245] de l'année, et, à l'extérieur, ses fruits parviennent à une complète maturité; ils gagnent même en jaune tout ce qu'ils perdent en vert.

[Note 245: ][ (retour) ] Le charbon de terre, ainsi appelé parce que l'Angleterre le reçoit du continent.

78. Et pour ce qui regarde la villeggiatura [246] efféminée,--plus peuplée d'animaux encornés [247] que de chiens courans, elle a les plaisirs de la chasse, plaisirs si vifs, qu'ils seraient capables de décider un saint à jeter là son rosaire pour se joindre à la joyeuse troupe des chasseurs. Nembrod lui-même eût quitté les plaines de Dura [248] pour venir endosser nos vestes d'automne.--En un mot, si l'on n'y voit pas de sangliers, on y trouve, en revanche, une réserve de porcs [249] apprivoisés, auxquels on devrait bien donner la chasse.

[Note 246: ][ (retour) ] Les campagnes. Le poète leur donne ici l'épithète d'efféminées, parce qu'il n'y voit que les châteaux des nobles propriétaires et les plaisirs dont ils deviennent le centre pendant l'automne.

[Note 247: ][ (retour) ] Non-seulement les bestiaux ruminans, mais surtout les cerfs, les chevreuils, etc.

[Note 248: ][ (retour) ] Ou Dara, plaine d'Assyrie, où plus tard Nabuchodonosor fit placer la statue d'or que ne voulurent pas adorer les trois jeunes Hébreux. (Voyez Daniel, ch. iii, v. i.)

[Note 249: ][ (retour) ] Le mot bore, porc, sert à désigner, en Angleterre, ceux qu'en France nous appelons plus volontiers ânes.

79. Les nobles hôtes rassemblés à l'abbaye étaient (le beau sexe d'abord) la duchesse de Fitz-Fulke, la comtesse Crabby, les ladies Scilly et Busey,--miss Eclat, miss Bombazeen, miss Mackstay, miss O'Tabby et mistress Rabbi, la femme du riche banquier:--ajoutons l'honorable mistress Sleep, qu'on eût prise pour un agneau blanc, et qui n'était qu'une brebis noire;

80. Et d'autres comtesses de... néant,--mais de rang [250], en même tems la lie et l'élite des sociétés: elles s'y glissaient, comme l'eau filtrée dans une citerne, entièrement pure et déchargée de ses ordures primitives; ou comme le papier converti en argent par la banque. N'importe comment ni pourquoi, le même passeport garantissait les passées et le passé; car le beau monde n'est pas moins cité pour sa tolérance que pour sa piété;

[Note 250: ][ (retour) ] Of blank,--but rank.

81. C'est-à-dire, jusqu'à un certain point, et ce point est de la plus difficile ponctuation. Il semble que les apparences forment le gond sur lequel roule la haute société. Jamais on n'y entend l'explosion: Sors d'ici, sorcière [251]! Chaque Médée a, pour la défendre, un Jason; et pour revenir au point, avec Horace et le chantre de Morgante: Omne tulit punctum quæ miscuit utile dulci [252].

[Note 251: ][ (retour) ] Witch, sorcière, se prend aussi pour trompeuse, femme qui en impose.

[Note 252: ][ (retour) ] Celle-là réussit de tout point, qui mêle l'utile à l'agréable.

82. Je ne puis tracer avec exactitude leur système de justice, mais il offre certainement quelques rapports avec la loterie. J'ai vu une femme vertueuse écrasée par le pur effet des intrigues d'une coterie [253], et, dans une autre occasion, une matrone telle quelle [254] défendre hardiment et heureusement sa place honorable dans le monde, y briller comme la Siria [255] de cette sphère, et échapper, avec un peu d'adresse, aux plus légères railleries.

[Note 253: ][ (retour) ] Toutes les éditions de la première traduction portent loterie au lieu de coterie. (Voyez la note de ce chant, str. 66.)

[Note 254: ][ (retour) ] A so-so matron.

[Note 255: ][ (retour) ] Féminin forgé de Sirius, ou le Grand chien, la plus brillante des constellations.

83. Et j'en ai vu plus que je n'en dis:--mais voyons ce que va devenir notre villeggiatura. La réunion peut se composer de trente-trois personnes de la plus haute classe,--les véritables bramins du ton. J'en ai déjà cité un petit nombre, non pas dans l'ordre de leur rang, mais suivant les inspirations du hasard ou de la rime. Dans le nombre se trouvaient, par voie de contraste, quelques Irlandais absens [256].

[Note 256: ][ (retour) ] Absentees. Ce mot s'applique spécialement aux personnes qui négligent de paraître dans les réunions où les appellent leurs fonctions. Byron ici fait allusion aux lords qui quittèrent l'Irlande en assez grand nombre, pendant le dernier voyage de Georges IV dans cette île, afin de se dispenser de lui faire leur cour.

84. Là se trouvait encore Parolles [257], duelliste légal, qui borne le théâtre de ses exploits au sénat et au barreau: si vous l'appelez dans une autre lice, vous le trouverez beaucoup plus friand des débats que des combats. Il y avait le jeune poète Bach Rhyme, dont le nom était récemment célèbre, et qui brillait comme une étoile de six semaines. Il y avait lord Pyrrhon, ce fameux indépendant, et sir John Pottle-Deep, cet excellent buveur.

[Note 257: ][ (retour) ] Byron semble vouloir ici désigner le fameux Brougham, membre du parlement, rédacteur de la Revue d'Édimbourg, à l'époque des démêlés du poète avec ce journal. (Voyez aussi la strophe 15 du ch. x.)

85. Le duc de Dash, qui était un duc bien complètement duc [258]:--douze pairs, comme à la cour de Charlemagne,--si bien pairs de corps et d'esprit, qu'il n'y avait pas d'œil ou d'oreille qui pût les prendre pour des commoners [259]; les six misses Rawbolds, --chères et jolies créatures, tout gosier et sentiment, dont le cœur aspirait moins après un couvent qu'après quelque coronet;

[Note 258: ][ (retour) ] Duke ou duche répond aussi, en anglais, à notre mot canard; c'est cette double signification que le poète applique ici à milord Dash.

[Note 259: ][ (retour) ] Le mot commoner se dit quelquefois de tous les citoyens qui ne sont pas pairs de la Grande-Bretagne, mais plus spécialement des membres de la chambre des communes. On sait que Pitt, avant de consentir à recevoir le titre de lord Chatham, se glorifiait de celui de grand commoner, et qu'il se repentit bien amèrement, par la suite, de l'avoir perdu.

86. Quatre honorables misters dont l'honneur précédait beaucoup plus qu'il ne suivait les noms [260]; le chevalier de la Ruse, que la France et la fortune avaient daigné jeter sur nos rivages, et qui avait, pour amuser la société, un talent incomparable; mais les clubs trouvaient trop que sa gaîté était son affaire sérieuse, car,--telle était la magie de son amabilité,--les dés eux-mêmes semblaient charmés par l'effet de ses reparties:

[Note 260: ][ (retour) ] C'est-à-dire plus honorables de nom que d'effet.--Le titre de mister, immédiatement au-dessous de celui de sir, répond assez bien à notre vieux messire.

87. Dick [261] Dubious, ce métaphysicien, amant de la sagesse et de la bonne chère; Angle, le soi-disant géomètre; sir Henry Sylver-Cup, le grand vainqueur aux courses de chevaux; le révérend Rodomont Précisien, moins ennemi des péchés que des pécheurs; et lord Auguste Fitz-Plantagenet, capable de tout, et surtout de faire des gageures:

[Note 261: ][ (retour) ] Pour Rich, Richard, comme prononcent les enfans.

88. Puis Jack Jargon, le gigantesque officier aux gardes; le général Fire-Face, célèbre dans les camps, grand tacticien, et non moins grand homme de guerre, le même qui, dans la dernière guerre, avait tué moins d'yankees [262] qu'il n'en avait mangé; cet amusant juge de Galles, Jefferies Hardsman, si profondément pénétré de la gravité de son office, que jamais, lorsqu'un accusé venait recevoir sa condamnation, il ne manquait de lui dire, pour le consoler, le petit mot pour rire [263].

[Note 262: ][ (retour) ] Quand les Anglais abordèrent pour la première fois en Amérique, les Indiens prononçaient leur nom Yonguish au lieu de English. De là vient le sobriquet Yankees, donné aux Anglo-Américains.

[Note 263: ][ (retour) ] Le fameux Jefferies, dont le nom est devenu une cruelle injure, avait la même habitude, et les accusés n'eurent jamais un juge plus plaisant que lui.

89. La bonne compagnie est vraiment un échiquier:--on y voit des rois, des reines, des évêques [264], des cavaliers, des filous [265] et des usuriers [266]. Le monde lui-même est un jeu, et n'était que les marionnettes y dansent avec les fils de leur choix, je lui trouverais beaucoup de rapports avec les tours du joyeux Polichinelle. Vous voyez que ma muse est un léger papillon sans dard et sans dessein de nuire: elle voltige dans les airs, et ne se pose que rarement.--Si elle était un frélon, elle verrait peut-être des vices qui l'irriteraient.

[Note 264: ][ (retour) ] La pièce que nous appelons fou, les Anglais l'appellent bishop, évêque.

[Note 265: ][ (retour) ] Rook signifie un fripon et une tour. C'est un vieux mot français qu'on trouve encore dans Brantôme.

[Note 266: ][ (retour) ] Pawns, chez nous les pions.

90. J'oubliais,--mais j'avais tort,--un orateur, le dernier de la session [267], qui avait convenablement débité un beau discours d'apparat, sa première, sa virginale tentative de discussion. Les journaux retentissaient encore de ce début [268]; il avait fait une vive impression; on le comparait à tous ceux qui, chaque jour, sont considérés comme le meilleur premier discours qu'on ait jamais fait.

[Note 267: ][ (retour) ] C'est-à-dire celui qui avait prononcé le dernier discours de la session.

[Note 268: ][ (retour) ] Toutes les éditions de la première traduction portent débat au lieu de début; c'est encore une faute d'impression. Nous ne remarquons quelques-unes de ces grossières négligences typographiques que pour apprendre au lecteur à ne pas trop se fier aux pompeuses annonces des gazettes.

91. Fier de ses écoutez! fier de son vote et de la perte de sa virginité oratoire; fier de son savoir (justement assez étendu pour lui fournir des citations), il se complaisait dans sa gloire cicéronienne. Il avait, pour apprendre des mots, une mémoire excellente; il possédait tout l'esprit nécessaire pour tramer un calembourg ou conter une histoire: doué, d'ailleurs, d'un léger mérite et d'une énorme effronterie, il venait maintenant, orgueil de sa contrée, visiter lui-même la contrée [269].

[Note 269: ][ (retour) ] Jeu de mots sur country, campagne et patrie.

92. Il y avait encore deux beaux-esprits d'une réputation universelle; c'était Longbow d'Irlande, et Strongbow de Tweed [270], tous deux légistes et tous deux ayant reçu une excellente éducation. L'esprit de Strongbow était plus raffiné; Longbow était doué d'une imagination riche, belle et fougueuse comme un coursier indompté, mais quelquefois trébuchant sur une pomme de terre [271];--mais les excellentes productions de Strongbow n'auraient pas été indignes de Caton.

[Note 270: ][ (retour) ] Grande rivière d'Écosse. Lord Byron veut évidemment peindre ici, sous le nom de Longbow et de Strongbow, Thomas Moore et Walter Scott.

[Note 271: ][ (retour) ] C'est-à-dire se laissant égarer par les préjugés de son pays (voyez la note de la strophe 7, chant ix). Moore a fait beaucoup de prose et de vers à la gloire de l'Irlande: on l'accuse d'avoir trop peu respecté les lois de la décence, si rigoureuses en Angleterre.

93. Strongbow ressemblait à un clavecin nouvellement accordé; Longbow avait les caprices d'une harpe éolienne qui, touchée par les vents du ciel, fait entendre une mélodie, tantôt vulgaire et tantôt ravissante. Jamais vous n'auriez voulu changer un mot aux conversations de Strongbow; vous pourriez, au contraire, critiquer quelques phrases de Longbow: mais tous deux avaient un esprit supérieur;--l'un par sa nature, l'autre par son éducation; celui-ci par son ame,--et son rival par sa tête.

94. Si cette masse vous semble trop hétérogène pour l'agrément de la même maison de campagne, n'oubliez pas du moins qu'une réunion d'originaux vaut bien mieux qu'un monotone et ennuyeux tête à tête. Ils ne sont plus, hélas! ces beaux jours de la comédie, qui réunissaient les fous de Congrève aux bêtes de Molière [272]. La société s'est perfectionnée au point de ne pas laisser plus de variété dans les mœurs que dans les costumes.

[Note 272: ][ (retour) ] Les travers dont Congrève s'est moqué dans ses comédies ne sont pas généraux et de tous les tems, comme la plupart des ridicules exploités par Molière. Congrève, aujourd'hui surtout, ne semble s'être mogué que des fous; mais Molière a mis en scène, de préférence, de bons et crédules personnages toujours dupés par les fripons. M. Auger n'a pas manqué d'indiquer cette différence entre le premier auteur comique de l'Angleterre et le premier auteur comique du monde. (Voyez l'excellent Discours sur la comédie, qu'il a placé en tête de sa grande édition de Molière.)

95. Les ridicules sont maintenant laissés en paix,--non qu'ils aient disparu, mais parce qu'ils sont trop insipides: les professions ne sont plus caractéristiques; on ne trouve plus rien à exprimer du fruit de la folie, et bien qu'il y ait abondance de sottises, elles sont si fades qu'elles ne valent pas la peine d'être relevées. La société est devenue une horde policée divisée en deux grandes tribus, les ennuyeux et les ennuyés [273].

[Note 273: ][ (retour) ] The bores and bored. La signification spéciale du mot bore répond, comme je l'ai déjà remarqué, à celle de porc; mais il se dit aussi fort bien des sots, des lourdauds et des fâcheux. Quant à l'adjectif bored, il signifie aussi percé de part en part, et peut servir à designer ceux que nous appelons des paniers percés: dans cette dernière intention, les bores seraient les gros propriétaires, et les bored le reste du peuple.

96. Mais nous voici, de fermiers, devenus glaneurs, et ce sont les épis rares, mais parfaitement cultivés, de la vérité que nous glanons. Puissiez-vous, dans ce cas, gentil lecteur, être l'opulent Booz, et moi--la modeste Ruth. Je pousserais plus loin mes citations, si l'Écriture ne me le défendait. Dans ma jeunesse, je fus fortement frappé de cette sentence de mistress Adams: «Hors de l'église on ne peut, sans blasphème, citer l'Écriture [274]

[Note 274: ][ (retour) ] Mrs. Adams répliqua à M. Adams que c'était un blasphème de parler de l'Écriture hors de l'Église (Joseph Andrews, derniers chapitres). Ce dogme était enseigné à un homme--le meilleur chrétien d'aucun livre. (Note de Lord Byron.)

97. Mais, dans ce vil siècle de paille, nous glanons ce que nous trouvons, quand même nous ne pourrions espérer de le moudre.--Il ne faut pas oublier ici l'aimable bavard, le fameux discoureur Kit-Cat qui, dans son livre de lieux communs, préparait chaque matin ce qu'il devait dire le soir. De grâce, écoutez, ô écoutez-le--pauvre ombre, hélas [275]! A combien de contre-tems ne sont pas sujets ceux qui étudient leurs bons mots!

[Note 275: ][ (retour) ] Ici Byron, se représentant tous les accidens qui peuvent assaillir les conteurs de bons mots et de calembourgs, commence par citer plaisamment deux vers de la scène v d'Hamlet, premier acte. Nous sommes obligés de reproduire ici ce passage pour l'éclaircissement de notre texte.

L'Ombre.--«Regarde-moi.

Hamlet.--J'obéis.

L'Ombre.--L'heure va sonner où je serai forcé de retourner au milieu des flammes sulfureuses et dévorantes.

Hamlet.--Pauvre ombre, hélas!

L'Ombre.--Ne me plains pas, mais prête une oreille attentive à ce que je vais te révéler..... Je suis l'esprit de ton père, condamné à errer pendant un certain tems de la nuit, et le jour à être la proie des flammes. S'il ne m'était pas défendu de raconter les secrets de ma prison, je te ferais un récit dont le moindre mot déchirerait ton ame, glacerait ton jeune sang, ferait que tes yeux, semblables à des étoiles, sortiraient de leur orbite, et que les tresses bouclées et arrangées de ta chevelure se hérisseraient sur ton front comme les dards du porc-épic; mais ces éternelles souffrances ne doivent pas être portées à des oreilles de chair et de sang. Écoute, écoute, ô écoute! Si jamais tu as été l'amour de ton cher père, etc.»--Cette scène est si belle, que je suis fâché de ne pouvoir justifier une plus longue citation.

98. D'abord il faut, à force de détours, qu'ils amènent la conversation à leur calembourg; secondement, ils doivent être sans cesse à la piste de l'occasion, ne jamais laisser passer un seul pouce sans prendre aussitôt une aune [276],--et, s'il est possible, faire une grande sensation; troisièmement, ils doivent craindre de reculer devant les malins causeurs qui veulent se mesurer avec eux, et toujours avoir soin de saisir le dernier mot, qui certainement est le plus important.

[Note 276: ][ (retour) ]

Nor bate (abate) theirs hearers of an inch

But take an ell.--

Byron donne ici un exemple de calembourg. Inch exprime plutôt ici la plus petite chose, le plus petit mot; mais il fallait conserver le jeu de mots.

99. Les hôtes étaient donc lord Henry et sa dame; les conviés, ceux que nous venons de dépeindre. Leur table aurait engagé les ombres à passer le fleuve du Styx pour venir assister à des repas plus substantiels; mais je ne veux pas m'endormir sur les rôtis ou les ragoûts, bien que toutes les histoires du monde attestent que pour l'homme,--ce dévorant pécheur,--le vrai bonheur, depuis qu'Ève s'est avisée de manger une pomme, dépend beaucoup du dîner.

100. Témoin la terre où coulaient des ruisseaux de lait et de miel, et qui fut accordée aux faméliques Hébreux. Depuis, à cette passion nous avons ajouté celle de l'or, seul plaisir qui satisfasse notre attente. La jeunesse s'évanouit et emporte avec elle le soleil de nos jours; maîtresses et parasites, tout cesse bientôt de plaire; mais ô toi! coffre-fort ambrosial, qui jamais consentirait à te perdre, à l'âge où nous ne pouvons plus user ni même abuser de toi?

101. Les hommes partaient de bonne heure pour la chasse; les jeunes gens, parce qu'un fusil est, après le jeu et les fruits, la première chose que les enfans aiment, et les hommes d'un âge mûr, pour abréger la longueur du jour, car l'ennui [277], quoique sans nom dans notre idiome, est une plante d'origine anglaise.--Au lieu du mot nous avons la chose, et nous laissons aux Français le soin de désigner ce redoutable bâillement qu'il n'appartient pas au sommeil de détruire.

[Note 277: ][ (retour) ] En français.

102. Les vieillards se promenaient dans la bibliothèque, feuilletaient les livres et discutaient le mérite des tableaux; ils faisaient piteusement un tour de jardin et donnaient divers avis sur la disposition des serres; ils montaient les bidets dont le trot leur semblait le moins dur; ils lisaient les papiers du matin; ils attachaient sur leur montre un regard impatient, et, à soixante ans, soupiraient, chaque jour, après le retour de la sixième heure [278].

[Note 278: ][ (retour) ] Jeu de mots entre sixti, soixante, et six, six.

103. Mais personne n'était gêné [279]. La grande heure de la réunion était sonnée par la cloche du dîner: jusqu'à ce moment, tous étaient maîtres de leur tems.--Ils pouvaient, en commun ou dans la solitude, essayer, à leur guise, de tromper les ennuis du jour, secret connu de bien peu de monde. Chacun se levait, s'habillait quand il le jugeait à propos, et déjeunait quand, où et comment il l'entendait.

[Note 279: ][ (retour) ] En français.

104. Les dames,--les unes rougies, les autres un peu pâles, disposaient toutes de l'emploi des matinées. S'il faisait beau, elles caracolaient ou se promenaient; si le tems était contraire, elles lisaient, contaient des histoires, chantaient ou répétaient la dernière contre-danse parvenue du continent, raisonnaient de la mode qui devait le plus probablement venir et de la meilleure manière de porter les bonnets; ou bien encore, elles exprimaient d'un griffonnage de douze pages une petite lettre, qui allait rejeter sur chacun de leurs correspondans le fardeau de la première dette à acquitter.

105. Quelques-unes avaient des amans, toutes des amis, dont elles étaient éloignées. Il n'est rien sur la terre, et presque dans le ciel,--attendu qu'il est infini; de comparable aux épîtres des dames: j'aime beaucoup, je l'avoue, les mystères du missel féminin; tel qu'un credo, jamais il ne développe ce qu'il expose, et il est fertile en ruses comme le sifflet d'Ulysse, quand il égara le pauvre Dolon.--C'est à vous de bien peser vos réponses à de pareilles lettres [280].

[Note 280: ][ (retour) ] Voyez, au dixième livre de l'Iliade, comment Ulysse parvient à arracher à Dolon le secret des projets d'Hector.

106. On trouvait aussi des billards, des cartes, mais pas de dés,--les gens d'honneur ne jouant que dans les clubs;--des barques quand l'eau n'était pas emprisonnée, des patins quand la glace la recouvrait et que la rigueur du froid faisait perdre la piste du gibier. On pouvait encore goûter les plaisirs de la pêche à la ligne [281], ce vice solitaire, quoi qu'en ait dit ou chanté Isaac Walton. Je voudrais qu'à son tour le vieux, cruel et raffiné maraud eût eu dans la mâchoire un hameçon tiré par quelque pauvre petite truite [282].

[Note 281: ][ (retour) ] M.A.P. a négligé de traduire le mot angling (à la ligne).

[Note 282: ][ (retour) ] Au moins cela lui aurait donné une leçon d'humanité. Cet impitoyable sentimental, qu'il est aujourd'hui de bon ton de citer (dans les romans), afin de faire preuve de véritable goût pour les innocens plaisirs et les vieilles ballades, nous apprend à coudre des grenouilles et à leur casser les os, comme des moyens de perfectionner l'art de la ligne, le plus cruel, le plus insipide et le plus stupide de tous les prétendus plaisirs. Ils nous parlent des charmes de la nature, mais le pêcheur de cette espèce n'a en vue que son plat de poisson: il n'a pas le loisir de perdre un instant de vue la surface de l'eau, et une seule morsure vaut mieux pour lui que le plus beau paysage du monde; d'ailleurs, il y a plusieurs sortes de poissons qui ne mordent que pendant les tems de pluie. La pêche de la baleine, du requin et du thon offre en elle-même quelque chose de noble et de hasardeux; celles du filet et de la nasse sont plus humaines et plus utiles;--mais la ligne! Un pêcheur à la ligne ne saurait être un bon homme.

«Un des meilleurs hommes que j'aie connu,--d'un esprit aussi humain, aussi délicat, généreux et excellent qu'homme du monde, était pêcheur à la ligne; mais il faut ajouter qu'il pêchait avec des mouches peintes, et qu'il était incapable d'adopter les extravagantes idées d'I. Walton

Cette note est d'un de mes amis auquel j'avais donné à lire mon manuscrit.--Audi alteram partem. Je la laisse pour modifier ma propre observation. (Note de Lord Byron.)

107. Avec le soir arrivaient le banquet et le vin, la conversation, les duos, modulés par des voix plus ou moins divines (ce souvenir fait encore aujourd'hui tressaillir mon cœur ou ma tête). Quatre miss Rawbolds brillaient dans les allégros; les deux plus jeunes couraient, de préférence, à la harpe,--parce qu'au charme de la musique elles joignaient celui de la pose gracieuse de leurs cous, de leurs bras et de leurs mains ravissantes.

108. De tems en tems (mais rarement les jours de sortie, les hommes étant alors trop fatigués) la danse faisait voltiger quelques jolies sylphides. On se pressait d'échanger de petits mots; on raillait,--mais sans oublier les convenances; on applaudissait avec mesure à des charmes qu'il était impossible ou possible de ne pas admirer, et cependant les chasseurs poursuivaient encore, dans leurs récits, le fin renard; puis discrètement se retiraient--à dix heures.

109. Dans un coin écarté, les politiques raisonnaient de l'univers et fixaient la marche de toutes les sphères: les plaisans guettaient l'instant de montrer leur savoir-faire et de glisser adroitement leur bon mot. Ils ont vraiment bien peu de repos, les faiseurs d'esprit; souvent ils gardent une simple malice des années entières avant de trouver l'occasion de la placer, et même alors il suffit d'un lourdaud pour la leur ôter [283].

[Note 283: ][ (retour) ] Ou bien encore, comme nous disons en France, elle va mourir dans l'oreille d'un sot.

110. Mais, dans notre société, tout était aristocratique et de bon ton; tout était civil, froid, inanimé comme une figure de Phidias, tirée d'un marbre antique. Nous n'avons plus de ces squire Western [284] du bon vieux tems, mais nos Sophie, si elles sont moins romanesques, sont aussi belles ou même plus belles à voir. Nous n'avons plus des lurons [285] aussi accomplis que Tom-Jones, mais en revanche, des gentlemen à corsets, droits comme des pieux.

[Note 284: ][ (retour) ] Squire, écuyer.--Nous connaissons tous le bon Western et l'aimable Sophie de Tom-Jones.

[Note 285: ][ (retour) ] Black-guard (mot à mot noire-garde) répond assez bien à notre mot luron ou polisson. Je crois que c'est de lui que vient le mot blagueur, fort usité dans la dernière classe du peuple.

111. On ne se séparait jamais tard, c'est-à-dire jamais après minuit,--le midi de Londres. A la campagne, les dames gagnent leur lit avant que la lune ne commence à pâlir. Paix et sommeil à chaque fleur refermée!--et puisse bientôt la rose retrouver au fond d'une alcove ses véritables couleurs; le long repos sait le mieux nuancer les belles joues, et--du moins, pour quelques hivers, il peut ôter au fard de son prix.


Chant Quatorzième.


1. Seulement, si, de l'immense abîme de la nature ou de nos pensées, nous pouvions tirer une seule certitude, le genre humain peut-être découvrirait le fil qui le fuit sans cesse;--mais alors il bouleverserait plus d'une excellente philosophie, car les systèmes se dévorent les uns les autres. Ils ressemblent au vieux Saturne,--qui digérait même des pierres quand, au lieu de ses enfans, sa pieuse moitié lui en présentait à ses repas.

2. Mais tout système offre l'inverse des déjeuners de Titan; il dévore ses grands parens, malgré la difficulté d'une pareille digestion. Et, je vous prie, après toutes les recherches nécessaires, avez-vous jamais arrêté, sur un seul point, votre conviction? Revenez donc sur l'histoire du passé, avant de prendre fait et cause pour une démonstration, ayant de la déclarer la meilleure de toutes. L'une des plus évidentes vérités, c'est qu'il ne faut pas se confier au témoignage de nos sens: or, quels sont vos autres moyens de certitude [286]?

[Note 286: ][ (retour) ] L'autorité, répond M. de La Mennais; cette doctrine, si révoltante au premier abord, est pourtant susceptible de la même démonstration que celle qui voit tous les caractères de la vérité dans le témoignage des sens réunis. Chaque sens ou chaque homme est également trompeur, mais tous les sens ou tous les hommes proclament la vérité, enarrant Deum; ce qui revient à peu près à cette autre proposition: chaque homme est bavard, mais tous les hommes réunis sont muets; chaque femme est laide (c'est une supposition), mais toutes les femmes réunies composent ce qu'on appelle le beau sexe. Pourquoi faut-il que Pilate, après avoir demandé quid est veritas? n'ait pas attendu la réponse de l'Homme-Dieu! (Voyez Évangile saint Jean, ch. xviii.)

3. Pour moi, je ne sais rien; mais aussi je ne nie, n'admets, ne rejette ou ne méprise rien. Vous, dites ce que vous savez, si ce n'est peut-être que vous êtes né pour mourir? et même, après tout, l'un et l'autre peuvent cesser d'être vrais: un âge peut venir, source d'éternité, où rien ne distinguera plus la vieillesse de la jeunesse. Quant à la mort, du moins ce qu'on appelle ainsi, elle fait trembler tous les hommes, et cependant le sommeil emporte toujours un tiers de la vie.

4. Un sommeil sans rêves, après un long jour de fatigue, est ce que nous désirons le plus au monde; cependant, quel effroi n'inspire pas à la chair la vue d'une chair mieux assoupie [287]! Le suicide lui-même, qui s'acquitte de sa créance avant qu'on ne la réclame de lui (vieille manière de payer ses dettes, fort regrettée des créanciers), rend avec impatience le dernier soupir, moins par ennui de la vie que par crainte de la mort.

[Note 287: ][ (retour) ] C'est-à-dire combien les vivans ont peur des morts.

5. Il la voit autour et près de lui; ici, là, partout: c'est avec un courage né de la crainte, et de tous peut-être le plus désespéré, qu'il fait, pour la connaître, la dernière tentative:--Quand les montagnes hérissent leurs pointes au-dessous de vos pieds mortels, que de là vous plongez sur un abîme et voyez bâiller entre les rochers un gouffre terrible,--vous sentez bientôt naître le violent désir de vous y précipiter [288].

[Note 288: ][ (retour) ] Une chose remarquable encore, c'est que le seul désir constant et par conséquent raisonné des malheureux aliénés, est de se précipiter au fond d'un puits ou du haut des fenêtres. Chose singulière, que le premier mouvement des hommes raisonnables, à l'aspect d'un précipice, soit celui qui domine continuellement les fous. Je définis la folie: le désespoir de se sentir vivant, et je pense que la véritable inhumanité est d'empêcher de mourir ceux qui en sont atteints.

6. Vous ne le faites pas, il est vrai;--vous reculez, pâle et rempli de terreur: mais réfléchissez sur vos impressions et vous y trouverez (non sans frissonner au souvenir de vos propres idées) un entraînement involontaire, et salutaire ou trompeur, vers l'inconnu; une secrète envie de vous jeter, malgré toutes vos craintes....--mais où? vous l'ignorez, et voilà pourquoi vous le faites (ou ne le faites pas).

7. Mais à quoi tend ce discours, direz-vous, ami lecteur? A rien. C'est une simple méditation que je ne puis justifier qu'en disant: Telle est mon allure. Tantôt à propos et tantôt hors de propos, j'écris sans délai tout ce qui me vient en tête; car je n'ai pas entrepris ce récit dans le but de vous faire un récit; c'est une base purement aérienne et fantastique, destinée à supporter, à l'aide de lieux communs, des idées communes.

8. Vous savez, ou vous ne savez pas, ce que disait l'illustre Bacon: Jetez dans l'air une paille, et vous pourrez voir d'où vient le vent. Comme cette paille, la poésie, fille de l'esprit humain, suit toujours l'impulsion du souffle intellectuel. C'est un cerf-volant qui voltige entre la vie et la mort; une ombre qui suit les pas des ames sublimes [289]: mais, pour la mienne, c'est une bulle que l'envie de plaire n'a pas enflée. Je ne la forme que pour jouer un instant, comme les enfans, avec elle.

[Note 289: ][ (retour) ] «A shadow which the outward soul behind throws.» M.A.P. traduit: «Une ombre que l'ombre laisse après elle,» ce qui est du pur galimatias. Plus haut il rend a paper-kite par «un cerf-volant de papier.» C'est un pléonasme ridicule. L'ame, un cerf-volant de papier!

9. Tout le monde est là devant moi,--ou derrière, car j'en ai déjà vu une partie, et bien assez pour en garder mémoire.--Pour ce qui est des passions, j'en ai assez éprouvé pour recueillir beaucoup de blâme, à la grande satisfaction de mon ami le genre humain, toujours ravi de mêler quelque alliage à la gloire; car je fus célèbre dans mon pays, jusqu'au moment où je vins à le fatiguer de mes vers.

10. J'ai soulevé contre moi ce monde et même l'autre, c'est-à-dire les gens d'église,--qui ont lancé toutes leurs foudres sur ma tête, dans de pieux et nullement rares libelles. Mais enfin je ne puis me tenir de griffonner une fois par semaine; j'ennuie mes vieux lecteurs, et je n'en gagne plus de nouveaux. Jeune, j'écrivais par surabondance d'idées; maintenant c'est parce que je sens que je deviens lourd.

11. «Mais alors pourquoi publier? Quand on ennuie le monde, on ne peut guère espérer de recueillir gloire ou profit.» A mon tour je demanderai: Pourquoi jouez-vous aux cartes, buvez-vous, lisez-vous?--sans doute pour abréger l'ennui du tems. Eh bien, moi, je me distrais à reporter mes regards sur ce que j'ai vu ou médité de triste ou d'agréable, et je livre au courant les vers que j'écris; ils surnagent ou s'engouffrent:--ils n'ont pas moins fait le sujet d'un de mes rêves.

12. Je ne sais si, même étant assuré du succès, je pourrais maintenant me résoudre à changer de manière [290]: j'ai tellement l'habitude du combat, qu'une seule défaite ne me déciderait pas à rompre avec les muses. Peut-être est-il malaisé d'exprimer ce sentiment, mais je proteste qu'il n'est nullement affecté; quand vous jouez, vous avez l'alternative de deux plaisirs;--c'en est un de gagner, c'en est un autre de perdre [291].

[Note 290: ][ (retour) ] M. West, dans le journal qu'il a publié de son séjour auprès de Lord Byron en Italie, raconte que le poète répondait souvent à la Guiccioli, quand elle l'engageait à s'occuper d'un autre poème que Don Juan: «Je ne sais ce que je ferais sans mon cher Don Juan; je ne puis plus faire autre chose

[Note 291: ][ (retour) ] Les véritables joueurs ne quitteraient pas la partie quand même ils auraient quatre-vingt-dix-neuf chances sur cent contre eux.

13. Et d'ailleurs ma muse n'est pas à la piste des fictions; elle recueille un répertoire de faits et (quelquefois avec des réserves et de légères restrictions) elle ne chante que les objets et les événemens qui peuvent intéresser l'homme.--C'est même la cause des contradictions qu'elle souffre, car, du premier abord, la vérité n'offre rien d'attrayant. Mais si ma muse se proposait pour but ce qu'on appelle la gloire, elle vous ferait avec moins de peine une toute autre narration.

14. Des amours, de la guerre, une tempête,--voilà pourtant de la variété. Ajoutez-y un assaisonnement de légères rêveries, une vue rapide de ce désert appelé la société, un coup d'œil jeté sur les hommes de toutes les conditions; que si vous ne voyez rien de plus, au moins devez-vous avouer que vous avez la satiété en réalité et en perspective, et, quoique ces dernières feuilles ne soient bonnes qu'à bourrer des valises, elles se vendront tout aussi bien que celles des premiers chants.

15. La fraction de ce monde que j'ai prise pour sujet du présent sermon est une de celles dont nous n'avons pas de description récente; il est facile d'en déterminer la raison: malgré l'éclat et la séduction des dehors, ses pierreries, ses hermines, ont une uniformité fatigante, et tous les individus qui la composent offrent une lourde et héréditaire identité vraiment peu favorable à l'inspiration poétique.

16. Ils ont tout pour tenter, peu de chose pour exalter, et rien de ce qui parle à tous les hommes de tous les tems. Une sorte de vernis recouvre chacun de leurs défauts; leurs crimes eux-mêmes sont des espèces de lieux communs. Passions factices, esprit faux, absence totale de cette naïveté naturelle qui donne à la vérité une expression sublime, insipide monotonie de caractère (chez ceux du moins qui en ont un), telles sont les qualités distinctives de la haute société.

17. Quelquefois, il est vrai, semblables aux soldats après la parade, ils rompent leurs rangs et mettent avec joie de côté la discipline; mais bientôt le rappel les force à revenir effrayés: il faut que de nouveau ils reprennent ou paraissent reprendre leurs entraves. Je conviens que c'est une mascarade brillante; mais, quand vous avez bien à votre aise promené sur eux vos regards, vous vous fatiguez,--du moins a-t-il produit sur moi cet effet,--de ce paradis de plaisirs et d'ennui.

18. Quand une fois nous avons fait notre cour, joué notre jeu, mis notre habit, voté, brillé, et peut-être quelque chose de plus, dîné avec les dandys, entendu les pairs déclamer, vu des beautés livrées par vingtaines au plus offrant, et de pitoyables roués devenus de chastes maris plus pitoyables, nous n'avons plus, croyez-moi, d'autre alternative que d'être assommés ou assommons: témoins ces ci-devant jeunes hommes [292] qui luttent contre le courant, et ne savent pas quitter un monde qui les quitte.

[Note 292: ][ (retour) ] En français.

19. On dit,--on se plaint même généralement,--que personne n'a trouvé l'art de peindre le monde exactement tel qu'il devait être peint. Ce n'est, ajoute-t-on, que par l'indiscrétion des portiers que les auteurs ont pu soupçonner quelques légers scandales bien singuliers, bien élégans, qui ont fait le sujet de leurs railleries morales: leur style d'ailleurs est du plus mauvais ton; c'est le langage de milady, surpris dans la bouche de sa femme de chambre.

20. Mais aujourd'hui cela ne peut plus être vrai: les écrivains sont devenus une partie prépondérante du beau monde; je les ai vus balancer le crédit des militaires quand surtout, point fort essentiel, ils étaient jeunes. Comment donc se fait-il qu'ils aient également échoué dans ce qu'ils jugent eux-mêmes l'article d'importance, c'est-à-dire le vrai portrait de la classe supérieure? En vérité, c'est qu'il y avait à en retracer trop peu de chose.

21. «Haud ignara loquor [293];» ce ne sont que des «nugœ quarum pars parva fui [294],» mais pourtant vive et active. Maintenant j'esquisserais beaucoup plus aisément un harem, une bataille, un naufrage ou une histoire attendrissante que de pareils objets. Aussi bien, je désire pouvoir m'en dispenser, pour des raisons que je ne veux pas dire. Vitabo Cereris sacrum qui vulgaret [295], c'est-à-dire le vulgaire ne doit pas être initié dans ces mystères.

[Note 293: ][ (retour) ] Je ne dis rien que je ne sache

[Note 294: ][ (retour) ] Bagatelles auxquelles j'ai moi-même pris une courte part, il est vrai, mais, etc.

[Note 295: ][ (retour) ] Je fuirai celui qui divulguerait les mystères de Cérès.

22. Ce que j'en vais dire sera donc imaginaire,--gâté, dénaturé, comme ces histoires de franc-maçonnerie, qui ont autant de rapports avec la réalité que les voyages du capitaine Parry avec ceux de l'argonaute Jason. Il n'appartient pas à tous les hommes de voir le grand arcanum: ma musique aura donc quelques diapasons mystiques, et elle présentera un grand nombre de sons que ne pourra jamais apprécier l'oreille d'un profane.

23. Hélas! les mondes se perdent,--et la femme, depuis qu'elle a perdu le monde (tradition plus vraie que galante, mais strictement conservée), n'a pu s'affranchir de la tyrannie des formes. Pauvre esclave de l'usage! subjuguée, oppressée, victime dès qu'elle a tort, martyr quand souvent elle a raison, condamnée aux douleurs de l'enfantement,--de même que, pour leurs péchés, les hommes sont forcés de promener le rasoir sur leurs mentons;

24. Tourment quotidien qui, dans son ensemble, compense celui de la délivrance. Mais, du reste, qui peut concevoir les véritables souffrances des femmes? Si l'homme prend à leur sort quelque intérêt, c'est surtout par défiance et par égoïsme; et leur amour, leur vertu, leur éducation, leur beauté ne servent qu'à former de bonnes femmes de ménage et des nourrices [296].

[Note 296: ][ (retour) ] Les dames anglaises vivent beaucoup plus retirées que nos Françaises.

25. Tout cela est fort bien, et ne peut même être mieux; mais cela même est, Dieu le sait, fort difficile: dès sa naissance elle est assiégée de tant d'inquiétudes! il lui est si difficile de distinguer ses ennemis de ses amis, et ses fers perdent sitôt la dorure qui les recouvre que,--mais seulement, demandez à la première femme venue (c'est-à-dire prenez-la à trente ans) ce qu'elle aurait préféré, de naître femme ou homme, écolier ou reine?

26. L'influence du cotillon est une grande injure, et ceux même qui s'y soumettent voudraient passer pour la fuir comme la carpe fuit le vorace brochet. Mais enfin c'est sous lui que nous sommes tous jetés sur la terre par les différens cahots du fiacre de la vie [297]. Je porte donc, pour ma part, une grande vénération au cotillon.--Quel qu'il soit, de bure, de soie ou de basin, c'est un vêtement mystérieux et céleste.

[Note 297: ][ (retour) ] Il y a ici un peu d'obscurité; les dames me pardonneront de ne pas la faire disparaître. M.A.P. n'a pas entendu ce passage.

27. Je respecte beaucoup, et dans ma jeunesse j'ai souvent adoré ce voile chaste et divin qui, semblable au coffre de l'avare, renferme un trésor, et qui surtout nous enchante par ce qu'il dérobe à nos regards.--Fourreau d'or, qui recouvre une épée de damas; lettre d'amour, dont le cachet est mystérieux; préservatif de la douleur,--car quels ennuis seraient à l'épreuve d'un jupon court et d'une transparente cheville?

28. Et quand le jour est lourd et nébuleux, quand, par exemple, on sent glisser le souffle du siroco [298], que la mer fait jaillir au loin son écume d'un air menaçant, et que la rivière coule avec un rauque murmure, et que les cieux nous présentent cette vieille teinte grise, chaste et triste antipode des brûlans désirs,--eh bien, il est doux (s'il y a quelque chose de doux encore) d'entrevoir même une jolie paysanne.

[Note 298: ][ (retour) ] Vent du sud-est qui, sur les bords de la Méditerranée, est le présage des orages.

29. Nous avons laissé nos héros et nos héroïnes dans ce pays dont la beauté, peu poétique il est vrai, ne vient pas du climat [299], et est entièrement indépendante des signes du zodiaque: son soleil, ses étoiles et tout ce qui pourrait y jeter de l'éclat, ses montagnes et tout ce qui s'y élève, offrent, en effet, la monotonie et l'aspect sombre d'un créancier.--Ciel ou industriel gris, c'est tout un [300].

[Note 299: ][ (retour) ] M.A.P. traduit; Dans cette charmante atmosphère qui ne dépend pas du climat, et le reste de la strophe d'une manière aussi intelligible.

[Note 300: ][ (retour) ] Jeu de mots sur dun, qui se dit pour gris et pour créancier.

30. Les détails de la vie intérieure sont moins inspirateurs; mais, en plein air, ma muse se trouverait assiégée de pluies; de brouillards et de giboulées, qui contrarieraient singulièrement un plan pastoral. Quoi qu'il en soit, c'est au poète à vaincre toutes les difficultés, grandes ou légères; à gâter ou à perfectionner ses plans, et à pénétrer hardiment au milieu de la matière, bien que souvent embarrassé, comme les esprits, par le contact du feu et de l'eau.

31. Juan,--semblable aux saints, du moins sous ce rapport,--prenait toutes les habitudes des gens divers avec lesquels il vivait: il était également heureux dans les camps, les vaisseaux, les chaumières ou les cours.--Doué de cet heureux caractère qui rarement se plaint et se décourage, et prenant toujours avec retenue sa part des plaisirs ou des peines, il pouvait réussir auprès des dames, sans tomber dans l'insipide fatuité de certains damerets [301].

32. La chasse au renard est un exercice peu familier aux étrangers, et c'est de plus pour eux l'occasion d'un double péril; le premier, de tomber, et le second, de prêter à rire aux mauvais plaisans. Mais Juan sut bientôt parcourir les lieux sauvages aussi rapidement qu'un Arabe sait se venger, et son cheval, quel qu'il fût, bête de somme, de chasse ou de louage, sentait toujours qu'il avait un maître sur le dos.

[Note 301: ][ (retour) ] Without the coxcombry of certain she--men.

33. Dans cette nouvelle lice le voilà maintenant, et non sans gloire, franchissant haies, fossés, pieux et doubles barrières, ne tâtant [302] jamais, faisant rarement des faux pas, ne s'irritant que lorsqu'on perdait la trace du gibier. Il est vrai qu'il ne respecta pas tous les statuts du code des chasseurs,--la jeunesse la plus sage est fragile; il lui arriva quelquefois de courir sur les chiens, et même sur maint gentleman de campagne;

[Note 302: ][ (retour) ] Craning, to crane (faire la grue), est une expression employée pour peindre un homme qui avance le cou sur une haie afin de mesurer la distance avant de la franchir: cette courte halte dans sa voltigeante ardeur ne manque pas de faire tarder et pester ceux qui suivent immédiatement le temporiseur cavalier. «Monsieur, disent-ils alors, si vous ne vous décidez, cédez-moi le pas:» et l'apostrophe produit ordinairement l'effet attendu. Quand même le cavalier culbuterait, il n'en fraie pas moins le chemin, et les autres peuvent, sans danger, passer outre sur son cheval et sur lui-même. (Note de Lord Byron.)

34. Mais, à tout prendre, lui et son cheval remplirent leur tâche à l'admiration générale. Les squires s'émerveillaient qu'un étranger pût avoir tant de mérite; les ganaches s'écriaient: «Diable! qui l'aurait jamais pensé!»--Sires les Nestors de la génération chasseresse prodiguaient les jurons louangeurs, et prenaient de lui occasion de rappeler leurs anciens coups; il n'y avait pas jusqu'au conducteur de la meute qui ne lui accordât une grimace favorable et ne le jugeât presque digne d'être piqueur.

35. Tels étaient ses trophées:--non des lances ou des boucliers, mais des fossés, des ornières franchies, et de tems en tems des queues de renard. Cependant, je l'avouerai,--il le faut, et je ne puis ici me défendre, en bon citoyen anglais, d'une rougeur patriotique,--il était, au fond, de l'avis de l'élégant Chesterfield qui, après avoir ardemment suivi une longue chasse à travers monts, plaines, bruyères, et je ne sais quoi encore, demandait le lendemain «s'il y avait des hommes qui pussent chasser deux fois

36. Juan avait d'ailleurs une autre qualité peu commune chez ceux qui veulent, après une longue chasse de décembre, se lever le lendemain avant que le coq ait forcé le jour à commencer sa lourde carrière,--qualité fort agréable aux dames qui, en versant le torrent de leurs douces paroles, ne sont pas fâchées d'avoir un saint ou un démon, peu importe, pour les écouter.--Juan ne s'endormait pas aussitôt le dîner;

37. Mais, folâtre et léger, il restait sur l'alerte et faisait une grande partie des frais de la conversation, souriant toujours à ce qu'elles avançaient, prêtant surtout son attention aux points de discussion le plus en vogue: tantôt grave, tantôt badin, jamais maussade ou impertinent, et ne ricanant, l'adroit fripon! qu'entre ses lèvres. Il se gardait bien surtout de relever la moindre erreur.--En un mot, c'était l'auditeur le plus précieux du monde.

38. Et puis il savait danser:--tous les étrangers surpassent les sérieux Anglais dans la pantomime.--Il savait, dis-je, danser parfaitement, avec vigueur, avec bon sens même,--point indispensable dans l'art des battemens. Il n'avait pas la moindre prétention, théâtrale ou la tournure d'un maître de ballets instruisant ses élèves, mais celle d'un homme véritablement de bonne maison.

39. Ses mouvemens étaient chastes et parfaitement retenus; toute sa personne offrait la plus gracieuse élégance: tel que la rapide Camilla [303], il effleurait à peine la terre, et semblait toujours retenir plutôt que déployer sa vigueur. Il avait, pour sentir la musique, une oreille qui eût défié la rigoureuse critique de M. Double-croche, et ses pas étaient tellement précis, tellement classiques, qu'on eût vraiment pu le prendre pour un Boléro personnifié,

[Note 303: ][ (retour) ] Virgile, Énéide.

40. Ou pour une des Heures fuyant devant l'Aurore, dans cette fameuse fresque du Guide qui suffirait pour justifier le voyage de Rome, quand cette ville n'offrirait plus la moindre trace du seul trône de l'ancien monde. Tout l'ensemble [304] de ses mouvemens avait une délicieuse grâce idéale bien rarement réalisée, et qu'on ne saura jamais décrire; car, au désespoir des poètes et des prosateurs, les paroles sont privées de coloris.

[Note 304: ][ (retour) ] En français.

41. Il n'est donc pas étonnant qu'il devînt à la mode et qu'on l'admirât comme un Cupidon plus qu'adolescent. Il avait, il est vrai, déjà perdu quelques avantages, mais on s'en apercevait à peine, et du moins il n'avait plus le moindre grain de vanité: tel était son tact délicat, qu'il savait également plaire aux beautés chastes et à celles qui suivent de moins bonnes inspirations. La duchesse de Fitz-Fulk, entre autres, qui aimait les tracasseries, ne tarda guère à lui faire quelques agaceries [305] légères.

[Note 305: ][ (retour) ] Ces deux mois français fournissent ici une rime à notre poète.

42. C'était une blonde déjà légèrement épanouie, belle, séduisante, d'un excellent ton, et qui, pendant plusieurs hivers, avait déjà brillé dans le grand monde [306]. J'aime mieux ne rien dire ici de ses exploits, c'est un sujet trop chatouilleux: ce qu'on en a d'ailleurs raconté peut fort bien n'être pas exact. En tout cas, ses dernières œillades à Don Juan donnèrent le coup mortel à lord Auguste Fitz-Plantagenet.

[Note 306: ][ (retour) ] En français.

43. D'abord le visage du noble personnage se rembrunit visiblement; mais les amans feraient mieux de donner les mains à toutes ces licences,--véritables franchises de la corporation féminine. Malheur à l'homme qui hasarde, en pareil cas, les reproches! il ne fera que précipiter un dénouement fort pénible il est vrai, mais inévitable pour tous ceux qui fondent sur les femmes le moindre calcul.

44. Le cercle sourit, chuchota, et puis critiqua. Les miss se redressèrent et les matrones sourcillèrent; les unes espéraient bien que les choses n'iraient pas aussi loin qu'on devait s'y attendre; les autres ne concevaient pas qu'il y eût de semblables femmes: celles-ci ne pouvaient croire moitié de ce qu'elles entendaient dire; celles-là montraient de l'inquiétude, d'autres de la préoccupation; et plusieurs, enfin, plaignaient bien sincèrement le pauvre lord Auguste Fitz-Plantagenet.

45. Mais ce qu'il y a de singulier, c'est que personne ne s'avisa de prononcer le nom du duc de Fitz-Fulk, qui était bien cependant, on peut le croire, pour quelque chose dans cette affaire. Il est vrai qu'il était absent; il passait même pour prendre peu de souci de ce que jugeait à propos de faire son aimable moitié: et s'il consentait à ses plaisirs, personne n'avait droit de le trouver mauvais. Leurs nœuds étaient d'ailleurs les plus indissolubles du monde: ils ne se voyaient jamais, afin d'éviter les ennuis d'une séparation.

46. Mais, ô Dieu! comment ai-je pu tracer un pareil vers?--Pour lady Adeline, ma Diane éphésienne, toujours également embrasée d'un amour abstrait pour la vertu, elle remarqua bientôt ce qu'il y avait de libre dans la conduite de la duchesse: elle s'affligea de lui voir prendre une si mauvaise route; elle mit dans ses politesses plus de froideur; elle frémit, elle pâlit en lui reconnaissant cette fragilité qui, seule, a le privilège d'affecter vivement le plus grand nombre de nos amis.

47. Rien, dans ce triste monde, n'est tel que la sympathie; elle met dans un aimable accord notre ame et notre visage: c'est un harmonieux soupir au milieu d'une musique suave; c'est une délicate dentelle jetée sur la robe précieuse de l'amitié. Eh! que deviendrait l'humanité sans un ami? Qui saurait, de bonne grâce, nous faire toucher du doigt nos fautes? nous consoler avec un «il fallait y regarder à deux fois!--Ah! si vous aviez seulement voulu m'écouter

48. Tu avais, ô Job! deux amis; mais un seul peut nous suffire, surtout quand nous sommes mal à notre aise. Dès que le tems se couvre de nuages, ils sont mauvais pilotes, et ce sont des médecins moins célèbres pour l'importance de leurs cures que pour celle de leurs honoraires. Gardez-vous donc de grogner quand vos amis vous abandonnent: tels que la feuille des arbres, ils ont cédé à la première brise de vent. Quand vous aurez, d'une manière ou de l'autre, rétabli vos affaires, allez au café, vous en retrouverez de nouveaux. [307]

[Note 307: ][ (retour) ] On lit, je crois, dans les Lettres de Swift ou d'Horace Walpole, qu'un jour quelqu'un regrettant la perte de son ami reçut d'un Pilade universel cette réponse: «Moi, quand j'en perds un, je vais au café Saint James en reprendre un autre.»

Je me rappelle une anecdote du même genre. Sir W.D. était grand joueur: un jour on remarqua, dans le club dont il faisait partie, qu'il avait un air mélancolique. «Qu'avez-vous donc, sir William? s'écria Hare, de facétieuse mémoire.--Hélas! reprit celui-ci, je viens de perdre lady D...--Perdu! et à quel jeu? au quinze ou aux dés?» Telle fut la réponse consolante du questionneur. (Note de Lord Byron.)

49. Au reste, telle n'a pas été ma maxime; si elle l'eût été, je me serais sauvé de bien cruels tourmens.--Mais n'y pensons plus;--jamais je ne me résoudrai à m'enfermer, comme la tortue, dans une coquille impénétrable aux vagues et aux tempêtes. Mieux vaut, après tout, voir et sentir tout ce que peut ou non supporter la nature humaine. Cela donne aux personnes sensibles du discernement, et leur montre à ne pas mettre dans un crible les flots de leur affection.

50. Plus sinistre que le cri des hibous, le sifflement des vents nocturnes, ou la plus triste des hideuses notes qui accompagnent le malheur, est le je vous l'avais bien dit que nos amis marmottent à nos oreilles. Ces prophètes du passé, au lieu de nous indiquer ce qui reste de mieux à faire, se contentent toujours de nous dire qu'ils avaient prédit ce qui nous arrive, et c'est en nous remémorant de longues et vieilles histoires qu'ils nous consolent de la faible brèche que nous avons faite aux bonos mores.

51. Adeline, dans sa douce sévérité, ne se borna pas à plaindre une amie dont elle n'aurait pas contesté l'ancienne vertu, si sa conduite présente eût pu le lui permettre; elle s'intéressa également à Juan, mais elle tempéra son austérité d'une aimable pitié, la plus pure qu'on ait jamais décrite. Elle ne pouvait guère, en effet, s'empêcher de compatir à son inexpérience et (comme elle était son aînée de six semaines) à sa jeunesse.

52. Ces quarante jours, privilége de son âge (et elle ne craignait pas qu'on vînt à le vérifier sur le registre de la pairie et des nobles naissances), la mettaient en droit de ressentir certaines inquiétudes maternelles sur l'éducation de notre jeune gentleman, bien qu'elle fût encore loin de cette année bissextile dont le tems frappe toujours en faisceau la longue surcharge (dans les computs féminins).

53. Cette année si longue peut être fixée un peu auparavant trente ans;--disons à vingt-sept; car je ne connais pas une seule dame, quel que soit le rigorisme de sa vertu, qui ait pu se décider à l'outrepasser, tant qu'il lui restait quelques traces de jeunesse. O tems! pourquoi donc ne pas t'arrêter? ta faux sans doute est chargée de rouille, bientôt elle sera incapable de trancher et d'abattre. Repasse-la; coupe plus doucement, plus lentement, ne serait-ce que pour conserver ta réputation de bon moissonneur!

54. Mais Adeline était loin de cet âge dont la maturité la plus succulente est encore pleine d'amertume: si elle était sage, c'était l'effet de son expérience, car elle avait vu et éprouvé le monde, comme je l'ai dit, dans--j'ai oublié quelle page, et vous savez que ma muse est ennemie de tous les renvois.--Au reste, de vingt-sept ôtez six, et vous aurez justement le nombre de ses années.

55. Elle parut dans les cercles à seize ans; présentée, vantée, elle mit facilement en commotion tous les coronets; à dix-sept, le monde était encore enchanté de la Vénus que le brillant Océan venait de produire. A dix-huit, bien qu'elle vît à ses pieds palpiter une hécatombe de dévoués courtisans, elle avait consenti à combler les vœux d'un nouvel Adam, regardé comme le plus heureux des hommes.

56. Depuis, elle avait embelli trois brillans hivers, toujours admirée, adorée, mais aussi tellement sage, que, sans affecter la moindre circonspection, elle avait dérouté la médisance la plus habile. Comment espérer, en effet, de recueillir d'un marbre sans défaut la plus légère esquille? Ajoutons qu'elle s'était ménagé, depuis son mariage, un moment pour accoucher d'un fils,--et avorter d'un autre.

57. Autour d'elle venaient amoureusement bourdonner les vers luisans ailés qui étincellent dans la nuit de Londres; mais nul n'avait un aiguillon redoutable pour elle;--elle n'était pas à la faible portée d'un fat. Peut-être elle eût voulu quelque plus digne adorateur; mais, en tout cas, il est certain qu'elle était irréprochable: et qu'une femme soit redevable de sa dignité à sa froideur, à son amour-propre ou à sa vertu, qu'est-ce que cela fait, pourvu qu'en effet elle se conduise bien?

58. Je hais tous les motifs, autant qu'une bouteille arrêtée entre les mains tardives d'un hôte, qui laisse à nos gosiers impatiens tout le tems de se dessécher (surtout quand des politiques sont aux prises). Je les hais autant qu'un troupeau de moutons quand il soulève la poussière comme le Simoon soulève le sable. Je les hais comme je hais un syllogisme, une ode du Lauréat [308] ou le content [309] d'un pair servile.

[Note 308: ][ (retour) ] Southey. Cet homme, de l'avis de tous ses compatriotes, a perdu tout son talent poétique en devenant le flatteur intéressé de Castlereagh. Puisse, maintenant que M. Canning est ministre, une nouvelle apostasie lui rendre les belles inspirations de sa jeunesse!

[Note 309: ][ (retour) ] Les membres de la chambre-haute, en donnant leur vote, disent content ou non content.

59. Il est triste de mettre au jour les racines de toutes choses; elles sont trop profondément enfoncées dans la terre. Quand un arbre m'offre un charmant abri de verdure, pourquoi viendrai-je à me plaindre de ce qu'un gland lui donna naissance? En remontant à la cause de toutes nos actions, on s'expose trop à changer en tristesse la joie la plus pure: mais ce n'est pas, à présent, mon affaire, et je vous renvoie au sage Oxenstiern [310].

[Note 310: ][ (retour) ] Le fameux chancelier Oxenstiern disait à son fils qu'il trouvait étonné des grands effets produits en politique par les plus petites causes: «Vous voyez, mon fils, pour combien peu de chose la sagesse entre dans le conseil des royaumes de ce monde.» (Note de Lord Byron.)

60. Pour lady Adeline, dès qu'elle n'attendit plus rien de la vertueuse résistance de Don Juan, elle forma le charitable projet de sauver un éclat à la duchesse et à notre diplomate.--(Les étrangers, en effet,--se trompent quand ils supposent qu'on peut, en Angleterre, se permettre des faux pas [311] comme chez les peuples non favorisés d'un jury et de verdicts [312] pour remédier infailliblement à de pareils maux.)

[Note 311: ][ (retour) ] En français.

[Note 312: ][ (retour) ] On sait que le verdict est la déclaration affirmative ou négative des membres du jury.

61. Lady Adeline résolut donc de recourir à des mesures capables selon elle,--de prévenir les conséquences de ce triste aveuglement. Il faut avouer qu'il y avait dans ces calculs un peu de simplicité; mais l'innocence est toujours prête à tout risquer: dans un monde qui n'a pu lui ravir sa candeur, elle néglige toutes ces palissades érigées par les dames dont la vertu a besoin de n'être jamais exposée trop à découvert.

62. Non qu'elle craignît les dernières extrémités: elle savait que sa grâce, le duc de Fitz-Fulk, était un mari indulgent, peu jaloux d'occasionner une scène scandaleuse et d'enfler la clientelle des doctors commons [313]; mais, premièrement, elle redoutait le magique talisman de sa grâce, la duchesse, et, en second lieu, une querelle avec lord Auguste Fitz-Plantagenet (qui déjà semblait témoigner quelque impatience).

[Note 313: ][ (retour) ] Ou docteurs ecclésiastiques, ainsi désignés parce qu'ils tiennent leurs audiences au collége de jurisconsultes appelé doctors commons. Ce tribunal est sous la juridiction de l'archevêque de Cantorbéry et de l'évêque de Londres; il connaît et décide, suivant les lois civiles et ecclésiastiques, des délits de blasphème, apostasie, hérésie, simonie, inceste, fornication, adultère, etc.; des contestations pour mariage, divorce, séparation, enlèvemens, etc. La plupart des affaires portées dans cette cour sont autant d'alimens au scandale et à la malignité publique.

63. Sa grâce passait aussi pour être une femme intrigante et tant soit peu méchante [314] dans le cercle de ses amours. C'était l'une de ces jolies et précieuses pestes qui se font un tendre plaisir de désoler leurs adorateurs à force de caprices; qui aiment à préparer une nouvelle querelle chaque jour de la délicieuse année, vous ensorcelant, vous torturant par leurs accès de passion ou de froideur, et,--ce qu'il y a de pis,--ne vous laissant jamais un moment de repos [315];

[Note 314: ][ (retour) ] En français.

[Note 315: ][ (retour) ] Voyez la strophe 63 du chant xii.

64. En un mot, l'un de ces êtres capables de tourner la tête d'un jeune homme et de le transformer en Werther. Ne nous étonnons donc pas que cette chaste liaison [316] présentât des sujets de crainte à l'ame pure d'une amie; autant vaudrait être mort ou marié que de donner son cœur à une femme qui se plairait à le déchirer sans cesse. Le plus sage, en pareil cas, est de faire une pause et de bien calculer, avant de s'exposer de nouveau, si la bonne fortune qui se présente--est vraiment bonne [317].

[Note 316: ][ (retour) ] En français.

[Note 317: ][ (retour) ] En français.

65. Mais d'abord, dans l'effusion d'un cœur qui réellement n'avait ou ne croyait avoir rien à se reprocher, elle prit à part son mari et l'engagea à gratifier Juan de ses conseils. Lord Henry accueillit d'un sourire ses plans ingénieusement artificieux pour préserver Don Juan des filets de la sirène, et, comme un prophète ou un homme d'état, il répondit de manière à me rien dire du tout.

66. D'abord: «son usage était de ne jamais intervenir que dans les affaires du roi.» Ensuite: «jamais il ne s'en rapportait aux apparences, en pareille matière, qu'après de fortes preuves.» En troisième lieu: «Juan avait plus de cervelle que de barbe au menton, et n'était pas homme à avoir besoin de lisières;» et quatrièmement (ce qui mérite à peine d'être répété): «il est rare qu'on obtienne d'un bon avis de bons résultats.»

67. En conséquence, et sans doute pour confirmer la vérité du dernier axiome, il conseilla à sa femme de laisser les parties à elles-mêmes, autant, du moins, que le permettrait la bienséance [318]. «Le tems, ajoute-t-il, corrigera les fautes de jeunesse de Juan;--on ne voit pas souvent les jeunes gens former des vœux monastiques;--les obstacles ne font qu'irriter leurs désirs, et...»--Ici parut un messager porteur de dépêches:

[Note 318: ][ (retour) ] En français.

68. Elles venaient du conseil surnommé le Privé. Lord Henry, en les prenant, se retira dans son cabinet, afin de donner aux futurs Tites-Lives une ample occasion de parler de ses plans pour la réduction de la dette nationale. Que si je ne vous dis pas le contenu de ces dépêches, c'est parce que je l'ignore encore; mais je les introduirai dans le court appendice qui devra séparer mon épopée de la table des matières.

69. Avant de s'en aller, il ajouta quelques nouveaux avis et un ou deux de ces aimables lieux communs que l'on fait circuler dans la conversation, et que, malgré leur forme usée, on emploie à défaut de mieux; puis il se mit en devoir d'ouvrir le paquet; mais ayant, avant de l'avoir développé, entrevu ce qu'il pouvait contenir, c'est alors qu'il s'était retiré, et avait, en s'en allant, tranquillement embrassé Adeline, moins comme une jeune et charmante épouse que comme une laide et vieille sœur.

70. C'était un bon, froid et honorable personnage, fier de sa naissance et de tout au monde; une tête excellente pour un sublime divan, une figure faite pour précéder une tête couronnée. Sa taille, haute et imposante, aurait parfaitement dirigé les flots de courtisans qui se pressent un jour d'anniversaire; il tirait vanité de son étoile et de ses cordons: c'était, en un mot, le vrai type d'un chambellan,--si bien que je prétends en faire un de lui, quand je serai roi.

71. Mais pourtant il y avait quelque chose qui lui manquait;--c'était, je ne le sais vraiment, et je ne puis le dire;--mais ce que les jolies femmes,--les bonnes ames,--appellent l'ame.--Ce n'était pas, certes, le corps; il avait les proportions d'un cèdre ou d'un mât de vaisseau: c'était un parfaitement bel homme, cette humaine merveille; et partout, à la guerre comme en amour, il avait toujours su conserver sa perpendiculaire.

72. Encore lui manquait-il, ai-je dit, quelque chose,--cet indéfinissable je ne sais quoi, qui peut-être, selon moi, conduisit à l'Iliade d'Homère, puisqu'il avait persuadé à l'Ève [319] des Grecs d'échanger le lit spartiate contre celui d'un Troyen. Et pourtant, à tout bien considérer, le fils de Priam était bien inférieur au roi Ménélas;--mais ainsi nous trompent quelquefois certaines femmes.

[Note 319: ][ (retour) ] On peut trouver quelques similitudes entre l'histoire du siége de Troie et celle de nos premiers parens. Hélène fut l'occasion de la chute de Troie, Ève celle de la chute de l'homme, et une pomme la première cause de l'un et de l'autre malheur.

73. Il est un maudit point qui nous causera toujours beaucoup d'embarras, à moins que, comme Tirésias, nous n'ayons fait l'expérience de ce en quoi différent les deux sexes entre eux. Ni l'homme ni la femme ne peuvent désigner quel amour leur plairait davantage. La volupté cesse bientôt d'être à notre disposition, le sentiment s'enorgueillit de sa permanence; mais tous les deux forment une sorte de centaure, sur le dos duquel il vaut mieux ne pas s'aventurer.

74. Ce que les deux sexes rechercheront toujours, c'est une certaine chose capable de satisfaire le cœur; mais le moyen de bien remplir la capacité de ce vide? telle est la difficulté--que peu d'entre eux surmontent. Fragiles marins embarqués sans carte, ils suivent, à travers les mers, l'impulsion du vent; et quand, après mille secousses, ils atteignent un rivage, ce dernier peut malheureusement encore se transformer, sous leurs yeux, en roc inaccessible.

75. Il est une fleur appelée amour dans l'oisiveté [320]; on peut la voir dans le jardin toujours fleuri de Shakspeare.--Je ne veux pas ici affaiblir sa grande description, et je demande même humblement pardon à sa bretonne déité d'avoir, dans ma disette de rimes, touché une seule feuille de son vaste parterre;--mais, avec le français ou helvétien Rousseau, bien que la fleur soit différente, je m'écrie: «Voilà la pervenche

[Note 320: ][ (retour) ] Love in idleness. Letourneur et ses prétendus correcteurs, MM. Guizot, Amédée Pichot, etc., etc., ont traduit le nom de cette fleur par celui de pensée; je crois qu'ils se trompent. La pensée ne présente aucune nuance rouge, et Shakspeare dit que l'amour dans l'oisiveté est écarlate. Je crois plutôt qu'il s'agit ici du pavot des champs, le joli coquelicot. Voici la charmante description de Shakspeare: Songe d'une nuit d'été, acte 2, scène ii:

Obéron.--«...Dans le même tems, je vis Cupidon, tout armé, s'élancer entre la froide lune et la terre. Il arrêta ses yeux perçans sur une belle vierge, reine d'une contrée occidentale; et, tirant aussitôt de son carquois une flèche acérée, il la lança avec une force qui eût suffi pour percer cent mille autres cœurs; mais je pus voir le trait enflammé du jeune Cupidon se glacer dans les chastes rayons de la lune, et la vestale, couronnée, suivre, sans avoir été atteinte, le cours de ses libres et virginales méditations. Cependant, je remarquai où tombait le dard de Cupidon. Il alla toucher une petite fleur du couchant,--auparavant blanche comme le lait,--mais, depuis cette blessure de l'amour, devenue purpurine. Les jeunes filles l'appellent amour dans l'oisiveté. Cherche-moi cette fleur; je te l'ai déjà montrée: son jus, exprimé sur les paupières d'une créature endormie, la rend follement amoureuse de la première personne qu'elle vient ensuite à rencontrer...»

Shakspeare, en faisant cette tirade, pensait à la reine Élisabeth.

76. Eurêka! je l'ai trouvée [321]! ce qui signifie, non pas que l'amour soit une sorte d'oisiveté, mais seulement que l'oisiveté est une condition de l'amour, comme j'en ai fait l'épreuve. Le travail est un pauvre entremetteur, et vos gens d'affaires savent assez mal parler le langage des passions, depuis le jour où le premier vaisseau marchand, l'Argo, transporta Médée en qualité de supercargue [322].

[Note 321: ][ (retour) ] C'est-à-dire j'ai trouvé l'amour dans l'oisiveté. Eurêka, prétérit du verbe grec Ενρισκω, trouver, découvrir.

[Note 322: ][ (retour) ] Jeu de mots. Supercargo peut se dire pour surcharge, et désigne ordinairement l'employé chargé, sur les vaisseaux marchands, de tenir note des affaires commerciales.

77. Beatus ille procul des negotiis, a dit Horace, et ici le grand petit poète a tort. Son autre sévère maxime, noscitur a sociis, bien plus convenable au but qu'il se propose, est pourtant uniquement applicable à ceux qui ont trop long-tems fréquenté la bonne compagnie [323]. Mais trois fois heureux, m'écrierais-je à sa barbe, les gens de tout état et de tout rang, qui ont une occupation.

[Note 323: ][ (retour) ] M.A.P. n'a pas compris cette ironie; il traduit: «A moins qu'on ne fréquentât trop long-tems la mauvaise société

78. Adam échangea son paradis contre une charrue; Ève, avec les feuilles du figuier, inventa la science de la toilette,--la première, si je ne me trompe, que l'Église ait due à l'arbre de toute science: et, depuis ce tems, il serait facile de prouver que la plupart des maux dont sont affligés les hommes et surtout les femmes, viennent de ne pas savoir employer quelques heures de la journée au profit de toutes les autres.

79. Voilà pourquoi la vie des grands, en nous offrant un vide et une insupportable persécution de plaisirs, nous fait une loi de chercher quelque aliment de contrariété. Que les poètes chantent comme ils voudront les douceurs du parfait contentement; c'est par satiété qu'il faut le traduire, et de là proviennent toutes les épreuves du sentiment, les diables bleus [324], les bas bleus et ces romans mis en œuvre et exécutés comme des contredanses.

[Note 324: ][ (retour) ] Blue-devils, vapeurs, attaques de nerfs.

80. Je certifie, et au besoin je jure, que jamais je n'ai lu de romans comparables à ce que j'ai moi-même vu. Il est certaines circonstances qu'on refuserait peut-être de croire si je venais à les publier; mais je n'ai pas, je n'eus jamais cette intention. Il est des vérités qu'il convient de tenir cachées, quand surtout elles pourraient passer pour des mensonges. Je m'en tiendrai donc aux généralités.

81. «Une huître peut ressentir les tourmens de l'amour [325],» et pourquoi? parce qu'elle est oisive dans son écaille. Peut-être y pousse-t-elle de solitaires et souterrains soupirs, comme en exhale souvent un moine dans sa cellule. Et à propos de moines, il est certain que leur dévotion s'arrange fort mal d'une complète inertie, et que ces végétaux de la communion catholique sont excessivement aptes à monter en graine.

[Note 325: ][ (retour) ] Citation.

82. O Wilberforce! homme de noir renom, moral Washington de l'Afrique, dont la vertu ne peut être assez vantée, vous avez renversé un colosse immense; mais il vous reste une légère tâche dont vous pourriez, en un beau jour d'été, venir à bout, c'est de mettre à la raison l'autre moitié de la terre. Vous avez affranchi les noirs,--maintenant, de grâce, enfermez les blancs.

83. Enfermez Alexandre, cette tête niaise et fêlée, et déportez au Sénégal le saint triumvirat [326]. Apprenez-leur que la sauce des canes est la sauce des canards [327], et demandez-leur comment ils se trouvent des verrous. Enfermez tous ces fiers et héroïques salamandres, qui se précipitent au milieu du feu, gratis (leur paie est trop mince pour qu'on en parle). Enfermez--non, n'enfermez pas le roi, mais fermez le pavillon [328]; autrement, il nous coûtera encore plus d'un million.

[Note 326: ][ (retour) ] Sans doute Alexandre Ier, François II et Guillaume III.

[Note 327: ][ (retour) ] Proverbe anglais, c'est-à-dire les rois peuvent subir le sort du plus malheureux de tous leurs sujets.

[Note 328: ][ (retour) ] Le pavillon de Brighton, où Georges IV a donné plusieurs fêtes splendides.

84. Enfermez le monde en masse, et lâchez tous les hôtes de Bedlam: vous serez peut-être surpris, alors, de voir aller les choses absolument comme elles vont aujourd'hui avec nos soi-disant esprits sains. Et ce que j'avance ici, je le prouverais jusqu'à l'évidence, s'il restait au genre humain une once de bon sens; mais, hélas! à défaut de ce point d'appui, je laisse, nouvel Archimède, la terre absolument comme je l'ai trouvée [329].

[Note 329: ][ (retour) ] Tout le monde connaît le mot d'Archimède: «Qu'on me donne un point d'appui, et je soulèverai la terre.»

85. Notre aimable Adeline avait un défaut:--son cœur, maison délicieuse, était cependant vacant, et tant que rien n'avait paru digne de son expansion [330], elle avait eu une conduite irréprochable. Sans doute un esprit frivole est plus incapable de résistance qu'un esprit sérieux; mais quand ce dernier devient l'artisan de sa propre ruine, le choc intérieur qu'il éprouve est comparable aux terribles effets d'un tremblement de terre.

[Note 330: ][ (retour) ] Il semble que Byron ait connu le système universel de M. Azaïs.

86. Elle aimait son mari; elle le pensait, du moins; mais cet amour lui coûtait un effort; et si une fois nos sentimens sont poussés dans la direction inverse de leur pente naturelle, l'effort devient une tâche pénible, une véritable pierre de Sisyphe. Elle n'avait rien à blâmer ou à contredire; jamais entre eux de querelles ou de matrimoniales discussions. On pourrait même citer leur union pour modèle: elle était calme, sereine, conjugale,--mais vraiment froide.

87. Il y avait moins de disparité dans leurs années que dans leur caractère, et pourtant jamais ils ne se disputaient. Ils marchaient comme deux astres retenus dans la même sphère, ou comme le Rhône, quand il vient se baigner dans le Léman: bien que réunis, le fleuve et le lac semblent toujours séparés, et le premier soulève encore ses ondes azurées au milieu de l'Océan calme et transparent qui, comme une nourrice, semble le bercer afin de l'endormir peu à peu.

88. Quand Adeline avait pris une chose à cœur,--et, en dépit de leur extrême pureté, les intentions profondes sont toujours difficiles à gouverner,--ses impressions tout-à-coup devenaient plus vives qu'elle ne l'avait d'abord prévu, et elles oppressaient, elles envahissaient son ame avec d'autant plus de violence qu'elle y était, pour l'ordinaire, moins accessible.

89. Une fois prévenue, elle avait ce démon secret dont la nature est double comme le nom,--la fermeté, louable dans les héros, les rois et les navigateurs (bien entendu, quand ils réussissent), et l'obstination, blâmable dans les hommes et les femmes, aussitôt que leur fortune pâlit ou que leur étoile file.--Et nos casuistes en matière de morale seraient bien embarrassés de déterminer la borne assurée qui sépare ces deux qualités dangereuses.

90. Si Bonaparte avait triomphé à Waterloo, il eût montré de la fermeté. Aujourd'hui, c'est de l'obstination. Est-ce donc l'événement qui seul peut les distinguer? mais je laisse à vos gens habiles le soin de tirer une ligne entre le faux et le vrai, si toutefois un homme en peut jamais être capable. Je dois me soucier uniquement de lady Adeline, qui était bien aussi une héroïne dans son espèce.

91. Elle-même ne connaissait pas son cœur; comment donc, moi, le connaîtrais-je? Cependant je ne pense pas qu'elle ressentît alors de l'amour pour Juan: elle eût eu la force de s'arracher à cette funeste sensation qui, pour elle, était encore nouvelle. Seulement, elle éprouvait un commun mouvement de sympathie pour lui (trompeur ou sincère, c'est ce que je ne dirai pas), parce qu'elle le supposait en danger,--lui, l'ami de son mari, le sien, étranger, un jeune homme enfin.

92. Elle avait ou pensait avoir pour lui de l'amitié,--non pas cette amitié ridicule, romanesque ou platonique, qui, si souvent, égare les dames qui ont étudié l'amitié en France et en Allemagne,--pays où l'on s'embrasse toujours purement.--Adeline n'aurait jamais voulu aller jusque-là; mais pour ce qui est de cette amitié qui peut s'établir entre deux hommes, elle en était aussi capable que jamais femme du monde.

93. Sans doute l'influence du sexe se fait toujours innocemment sentir dans les liens de cette espèce ou dans ceux de la consanguinité: elle revêt même l'harmonie de nos sentimens d'une expression plus suave et plus expressive. Quand elle est libre de cette passion qui donne à toute amitié le coup mortel, quand elle ne s'abuse pas sur la nature de ses affections, une femme est le meilleur ami qu'il soit possible de rencontrer sur la terre, pourvu que vous n'ayez pas été ou ne vouliez jamais être son amant.

94. L'amour porte dans son sein le germe du changement; et comment n'en serait-il pas ainsi? Toutes les analogies de la nature démontrant que les choses violentes ont, par cela même, une courte durée, la plus violente de toutes n'en pouvait pas être la plus stable. Voudriez-vous que la foudre partageât éternellement les champs de l'air? Il me semble que la définition de l'amour en dit assez: c'est la passion tendre par excellence: comment serait-elle toujours inoffensée?

95. Hélas! d'après la plus complète expérience (ici je me contente de citer ce que j'ai maintes fois entendu dire), les amans ont presque toujours quelques raisons de maudire la passion qui fit de Salomon un véritable Jeannot. Et (pour ne pas oublier le mariage, le meilleur ou le pire des états) j'ai aussi vu certaines femmes, véritable modèle des épouses, faire au moins le malheur de deux personnes [331].

[Note 331: ][ (retour) ] Nouvelle allusion à son triste mariage. Ces deux personnes, sans doute, sont miss Chaworth et lui.

96. J'ai vu encore quelques féminins amis (chose singulière, mais vraie,--et au besoin je puis en offrir la preuve) qui, dans toutes mes fortunes, de loin comme de près, me sont restés bien autrement fidèles que ne le fut jamais l'amour;--qui ne purent se résoudre à m'abandonner quand la persécution s'attacha à mes pas; dont la médisance ne surprit jamais les sentimens; qui combattirent et combattent encore, en mon absence, pour moi, en dépit des bruyantes sonnettes que le serpent de la société agite [332].

[Note 332: ][ (retour) ] Byron semble vouloir ici parler de lady Jersey, qui ne cessa jamais de prendre son parti dans les cercles de Londres.

97. Si Don Juan et la chaste Adeline devinrent des amis de cette espèce ou de toute autre, c'est bien ce que j'espère discuter plus tard. En ce moment je suis ravi d'avoir un prétexte pour les laisser indécis et tenir en même tems le lecteur avide en suspens. C'est pour les dames et pour les livres le meilleur appât dont ils puissent garnir leur hameçon.

98. S'ils allèrent à cheval, se promenèrent à pied ou étudièrent l'espagnol, afin de lire Don Quichotte dans l'original, plaisir qui rend insensible à tous les autres; si leurs conversations étaient de l'espèce appelée légère, ou de l'espèce sérieuse, tels seront les sujets qu'il me faudra traiter au chant suivant. Là, peut-être, dirai-je quelque chose de relatif à mon sujet, et déploierai-je dans l'exécution un talent vraiment distingué.

99. Mais avant tout, je vous conjure de ne rien anticiper sur la matière: vous vous exposeriez trop à mal préjuger de la belle Adeline, et surtout de Don Juan. Je vais prendre, à compter de ce moment, un ton plus grave que je ne l'ai fait encore dans cette satirique épopée. Il n'est pas sûr qu'Adeline et Juan succombent; mais s'il en est ainsi, malheur à eux!

100. Les grands effets naissent des petites causes.--Par exemple: Auriez-vous cru que dans notre jeunesse une passion aussi dangereuse, aussi funeste qu'en aient jamais nourrie homme et femme, fût la suite d'une circonstance frivole, trop frivole même pour faire supposer qu'il en pût résulter la moindre émotion sentimentale? Vous ne devinerez jamais (je le parie des millions et des milliards) que c'est une innocente partie de billard qui la fit naître.

101. Cela est étrange,--mais cela est vrai; car la vérité, plus encore que la fiction, a quelque chose d'étrange. Ah! s'il était possible de la dire, combien les romans gagneraient au change et comme nous verrions tout l'univers avec d'autres yeux! Le Nouveau-Monde lui-même n'étonnerait plus l'ancien, si quelque nouveau Colomb venait à explorer l'océan moral et à montrer au genre humain ses antipodes intellectuels.

102. Quels antres profonds, quels vastes abîmes [333] ne seraient pas alors reconnus dans l'ame humaine! et dans le cœur des puissans, quelles montagnes de glaces, groupées autour d'une solitaire vanité comme autour de leur pole naturel! Alors se découvriraient neuf anthropophages sur dix de ceux qui gouvernent les empires; alors les choses reprendraient leurs noms propres, et César lui-même rougirait de sa célébrité.

[Note 333: ][ (retour) ] Citations.


Chant Quinzième.


1. Ah...!--Ma foi! j'ai oublié ce qui devait suivre cette exclamation. Heureusement, quoique détourné, le cours de mes réflexions n'en roulera pas moins sur des espérances ou des souvenirs; et, quant au présent, je le définis une longue interjection: c'est un oh! un ah! de plaisir ou de douleur; un ah! ah! un bah! un bâillement, un pouah! et ce dernier est peut-être, de tous, le plus sincère.

2. Mais qu'il le soit plus ou moins, tous ces soupirs ou syncopes sont autant d'emblêmes de l'émotion et la grande antithèse de l'immense ennui qui vient crever chacune des bulles que nous formons sur l'océan de la vie;--l'océan, image de l'éternité, ou du moins (autant que je puis le savoir) sa parfaite miniature; l'océan, qui nous fait découvrir, au gré de notre ame, tant d'objets que l'œil ne peut apercevoir [334].

[Note 334: ][ (retour) ] C'est en effet l'océan, et non pas le tems, que J.-B. Rousseau aurait dû appeler:

L'image mobile
De l'immobile éternité.

3. Mais toutes les exclamations valent mieux que ces soupirs rentrés qui minent les cavernes du cœur, laissent à la physionomie le masque de la sérénité et mettent l'art à la place de la nature humaine. C'est ainsi que peu d'hommes osent franchement découvrir leurs meilleures ou leurs plus mauvaises pensées, et que toujours la dissimulation se réserve, chez eux, un asile particulier: ainsi la fiction est-elle toujours ce qui rencontre le moins de contradicteurs.

4. Et qui peut dire, hélas! ou plutôt qui peut se rappeler, sans le dire, toutes les erreurs des passions? Le prédestiné de l'oubli, le sot lui-même a, le matin, des vapeurs en se regardant dans la glace; bien qu'il semble déjà flotter sur le fleuve Léthé, il ne peut y noyer ses trembleurs et son effroi, et les rubis du verre qu'il porte à ses lèvres, d'une main chancelante, laissent toujours après eux, sur son visage, des traces anticipées du cruel passage du tems.

5. Et quant à l'amour,--oh! l'amour!--Mais je continue. Lady Adeline Amundeville..., ce nom, le plus joli qu'on puisse imaginer, doit se placer mélodieusement sous ma plume harmonieuse. Il y a de la musique dans les soupirs d'un roseau; il y a de la musique dans les paisibles jets d'un ruisseau; il y a de la musique partout, quand les hommes ont des oreilles, et la terre elle-même n'est que l'écho de l'harmonie des sphères.

6. La right honorable [335] lady Adeline courait donc, en ce moment, le risque de perdre quelque chose de son honneur. Il est en effet bien rare, et je suis désolé de le dire, que les dames prennent de constantes résolutions.--J'oserai même supposer, mais non pas jurer, que souvent elles diffèrent autant d'elles-mêmes qu'un vin diffère de son étiquette, quand on a eu la maladresse de le dépoter; et que, jusqu'à leur vieillesse, les unes et l'autre sont également susceptibles, au premier accident, de subir une adultération [336].

[Note 335: ][ (retour) ] Le nom des lords et des ladies est toujours précédé de cette épithète.

[Note 336: ][ (retour) ] Le poète semble ici vouloir jouer sur la ressemblance du mot adultère avec celui d'adultération ou altération.

7. Mais Adeline était la plus fine fleur de la vendange et l'essence la plus pure de la grappe; elle avait l'éclat d'un napoléon nouvellement frappé et le prix d'une pierre précieuse richement enchâssée. C'était une page où le tems hésitait d'imprimer les caractères de l'âge; elle semblait capable de fléchir la nature même,--ce créancier, le seul qui ait le talent de faire toujours payer chacun de ses débiteurs.

8. O mort! toi, le plus exigeant de tous les créanciers, chaque jour tu viens frapper à notre porte, mais d'abord d'une main discrète, semblable au complaisant ouvrier quand il demande avec timidité l'opulent débiteur qu'il voudrait circonvenir: long-tems on le rebute, mais enfin la patience lui échappe; il heurte à coups redoublés et (s'il parvient à se faire ouvrir) il exige, en termes grossiers, de l'argent comptant ou du moins un billet sur Ransom [337].

[Note 337: ][ (retour) ] Ransom et compagnie, forte maison de banque de Londres, dans Pall-mall.

9. O mort! prends ce que tu voudras, mais épargne la pauvre beauté. Elle est si rare! et tu as d'ailleurs tant d'autres proies! Si parfois elle vient à glisser légèrement hors des sentiers du devoir, c'est une raison de plus pour avoir quelque pitié d'elle. Gourmand décharné, dont toutes les nations sont l'immense pâture, ne peux-tu montrer un peu de patience dans ce cas unique? Affranchis donc au moins les femmes de quelques incommodités, et prends, à ton aise, autant de héros qu'il te conviendra.

10. Nous avons dit (et nous n'avons plus besoin de nous arrêter sur ce point) que la belle Adeline, par cela même qu'elle n'était pas ordinairement trop tendre aux impressions de l'amour ou qu'elle était trop fière pour le laisser deviner,--s'abandonnait, corps et ame, et avec toute la candeur et l'ingénuité du monde, aux sentimens qu'elle croyait purs, et que lui inspiraient des objets vraiment dignes d'estime.

11. La rumeur publique, cette vivante gazette qui ne répand les nouvelles qu'en les défigurant, lui avait bien appris quelques circonstances de la vie de Juan; mais les femmes ont, pour les égaremens de ce genre, plus de bienveillance que nous autres gens austères. D'ailleurs, depuis son arrivée en Angleterre, sa conduite était plus régulière et son caractère offrait quelque chose de plus viril; Juan avait, en effet, comme Alcibiade, l'art de s'accommoder avec la même aisance à tous les climats du monde.

12. Peut-être ses manières n'étaient-elles si séduisantes que parce qu'il ne semblait jamais songer à séduire: rien en lui d'affecté, d'étudié ou qui décelât le fat ou le tyran des cœurs. Jamais il ne s'exposait à perdre le fruit de tous ses avantages en s'en occupant trop lui-même; il n'avait pas l'air d'un Cupidon fourvoyé; il ne semblait pas dire: Résistez-moi si vous en avez la force. C'est ainsi qu'on devient dandy et qu'on cesse d'être homme.

13. Les dandys ont tort;--ce chemin-là ne mène à rien, et s'ils étaient sincères ils seraient les premiers à l'avouer. Mais, bon ou mauvais, Don Juan ne le suivait pas: ses manières étaient réellement à lui. Il était sincère,--du moins vous ne pouviez en douter, après avoir seulement remarqué le son de sa voix; car, dans tout son carquois, le diable n'a pas une flèche qui pénètre le cœur aussi profondément qu'un touchant organe.

14. Naturellement doux, l'ensemble de sa personne écartait toute espèce de défiance: il n'était pas timide, et pourtant la discrétion de ses regards semblait vouloir plutôt se dérober aux vôtres que vous avertir de vous tenir en garde. Peut-être lui manquait-il un peu d'assurance; mais la modestie trouve souvent, comme la vertu, sa récompense en elle-même, et il n'est pas besoin de remarquer que le défaut de prétention est le meilleur moyen d'arriver à tout.

15. Calme, accompli, enjoué sans pétulance, insinuant [338] sans insinuation, fin observateur des ridicules et ne paraissant jamais, dans la conversation, les avoir remarqués; fier avec les gens fiers, dans ce cas-là même sa fierté polie n'avait d'autre but que de rappeler leurs positions respectives,--il n'exigeait de personne la moindre déférence, et jamais il ne lui arrivait d'accorder ou de réclamer la plus légère marque de supériorité;

[Note 338: ][ (retour) ] Je ne sais pourquoi M.A.P. a cru devoir ici forger le mot barbare insinuatif. Insinuating, celui qu'emploie Byron, est du bon anglais.

16. C'est-à-dire avec les hommes: avec les femmes il était tout ce qu'elles voulaient trouver ou voir en lui, et on peut s'en rapporter là-dessus, à leur imagination. Pourvu que le dessin soit assez agréable, elles se chargent de colorer la toile et--verbum sat. Une fois que leur tête brode sur un sujet, qu'il soit heureux ou déplaisant, elles sont capables de le mieux transfigurer [339] que Raphaël.

[Note 339: ][ (retour) ] Allusion au tableau de la Transfiguration.

17. Adeline, qui n'était pas un juge profond des caractères, avait une merveilleuse disposition à les revêtir de ses propres couleurs. Ainsi les bons cœurs et, comme on l'a souvent remarqué, les sages aiment-ils à s'égarer. L'expérience est la première, mais aussi la plus décourageante des philosophies si l'on se pénètre bien de ses leçons, et les sages persécutés ont fait eux-mêmes preuve d'une grande folie en cherchant à endoctriner des fous.

18. N'est-il pas vrai, grand Locke et plus grand Bacon, grand Socrate, et toi, plus divin encore [340], dont le destin fut d'être méconnu par les hommes; et celui de ta pure morale, de devenir la sanction de tous les crimes? Immolé par des hypocrites, pour avoir voulu sauver le monde, dis-nous quelle fut la récompense de tes travaux.--Et nous pourrions former des volumes de pareils exemples, mais nous les laissons à la conscience des peuples.

[Note 340: ][ (retour) ] Comme il est, de nos jours, devenu nécessaire d'éviter toute espèce d'ambiguïté, je déclare entendre ici, par plus divin encore, le Christ. Si jamais Dieu fut homme ou homme fut Dieu, Jésus fut l'un et l'autre. Je n'ai jamais rejeté sa morale, mais l'usage--où l'abus--qu'on en a fait. Un jour, M. Canning cita le christianisme pour sanctionner la traite des nègres, et M. Wilberforce ne sut trop que lui répondre. Si le Christ fut crucifié pour que les hommes de sang noir fussent roués de coups, il eût mieux fait de naître mulâtre, pour donner aux hommes des deux couleurs une chance égale de liberté ou au moins de salut. (Note de Lord Byron.)

19. Le promontoire où je grimpe est plus modeste; il comprend les variétés infinies de la vie. Peu soucieux de ce qu'on nomme faussement la gloire, je raisonne sur tout ce qui se présente à mes yeux, qu'il ait ou qu'il n'ait pas de rapport avec mon sujet. Loin de moi tout effort pénible pour rencontrer une rime; je trace des vers avec autant d'abandon que si je causais, en suivant le pas de quelqu'un, soit à pied, soit à cheval.

20. Cette sorte de poésie saccadée n'exige pas, je le sais, une grande habileté; mais elle à l'agrément d'une conversation facile, et elle peut faire insensiblement écouler les heures. Ce que je puis attester, du moins, c'est que la servilité n'a pas la moindre part à mon irrégulier carillon; vieux ou nouveaux, je sonne tous les sujets, comme ils se présentent à mon esprit; ainsi fait l'Improvisatore.

21.

Omnia vis belle, Matho, dicere:--dic aliquando

Et bene, dic neutrum, dic aliquando male [341].

Le premier point n'est pas au pouvoir des mortels; le second peut être facilement ou péniblement obtenu; il n'est pas aisé de s'en tenir au troisième, et quant au quatrième, nos yeux, nos oreilles et notre bouche en reçoivent ou en offrent l'exemple: or, c'est avec le tout que je voudrais composer mon salmigondis.

[Note 341: ][ (retour) ] «Tu veux, Matho, toujours heureusement parler: parle plutôt quelquefois bien, quelquefois pas du tout et quelquefois mal.» (Martial, livre x, épig. 46.)

22. Espérance modeste,--mais la modestie est mon fort et l'amour-propre mon faible:--laissez-moi donc divaguer. Je voulais d'abord faire un très-court poème, à présent je ne saurais dire où je le terminerai. Si je faisais ma cour aux critiques, ou si je pensais à saluer le soleil couchant [342] de tous les genres de tyrannie, je ferais en sorte d'être plus concis;--mais je suis né pour l'opposition [343].

[Note 342: ][ (retour) ] The setting sun. M. Pichot traduit librement le soleil levant de la tyrannie. Cette correction n'est pas heureuse.

[Note 343: ][ (retour) ] Toutes les ames généreuses semblent de même nées pour l'opposition, car toutes éprouvent la même antipathie pour les heureux, les forts et les oppresseurs. Quoi qu'il arrive, le malheur sera toujours notre plus fort lien de fraternité, et la religion elle-même n'est devenue une loi d'amour qu'à compter de l'instant où Dieu consentit à partager nos souffrances. On craint Dieu le père; on aime, on idolâtre Dieu le fils.

Qu'on nous pardonne une autre réflexion: les esprits les plus singuliers n'ont un cachet d'originalité que pour avoir conservé l'habitude des sentimens les plus naturels à tous les hommes. J.-J. Rousseau, Sterne, Montaigne et Byron étaient sans doute des caractères excentriques; mais étudiez-les, vous retrouverez, dans tout ce que chacun d'eux offrira d'étrange, l'histoire de vos plus naturelles impressions.

23. Et pourtant je suis toujours du parti le plus faible. Si ceux qui maintenant se pavanent dans toute la sublimité de leur fortune étaient mis à bas, et que les dogues eussent aussi leur tour [344], je pourrais bien d'abord insulter à leur chute; mais enfin je finirais par prendre leur parti et par égaler en dévouement les ultra-royalistes; car j'ai en horreur toute espèce de royauté, même celle de la démocratie.

[Note 344: ][ (retour) ] Citation. C'est-à-dire si ceux qui les attaquent arrivaient au pouvoir.

24. J'aurais été, je pense, un bon époux, si je n'eusse jamais fait l'expérience de cette heureuse condition. J'aurais, je pense, prononcé volontiers des vœux monastiques, mais dans l'intérêt de mes superstitieuses et particulières croyances. Jamais je ne me serais cassé la tête à trouver des rimes, ni n'aurais porté l'habit d'un arlequin poétique, si l'on ne s'était avisé de me le défendre:

25. Mais laissez aller [345]. Je chante les chevaliers et les dames que le tems présente à mes regards. Pour un tel essor, qu'ai-je besoin d'une aile légère, emplumée par Longin ou le stagyrite [346]? Le point difficile est (tout en gardant les proportions convenables) de donner un coloris naturel à des objets artificiels et d'empreindre d'une physionomie commune ce qu'il y a de plus spécial dans le monde [347].

[Note 345: ][ (retour) ] En français.

[Note 346: ][ (retour) ] Aristote.

[Note 347: ][ (retour) ] Byron exprime ici la pensée d'Horace, qu'il a choisie pour épigraphe: Difficile est proprie communia dicere.

26. La différence, c'est que dans les anciens jours les hommes faisaient les manières, et qu'aujourd'hui ce sont les manières qui moulent les hommes.--Entassés comme des troupeaux, ils se laissent, du moins neuf et neuf dixièmes sur dix, tondre dans leurs parcs, et de pareils tableaux sont bien capables de glacer la verve des écrivains. Il leur faut ou retracer les anciennes histoires, mieux racontées déjà qu'ils ne peuvent espérer de le faire; ou s'emparer du présent avec tous les lieux communs qui l'enveloppent.

27. Eh bien, nous ferons de notre mieux pour exposer au mieux ce sujet.--Marchez, marchez, ma muse! Si vous ne pouvez voler, contentez-vous de voltiger, et quand vous désespérez d'atteindre le sublime, soyez impertinente et boursouflée comme les édits que proclament nos hommes d'état. Nous ferons, soyez-en sûre, quelque bonne découverte. Colomb n'a-t-il pas trouvé un nouveau monde avec un cutter, un brigantin ou une flûte de quelques tonneaux, alors que l'Amérique était encore dans son enfance?

28. Une fois qu'Adeline, passionnément convaincue du mérite et de la situation critique de Don Juan, eut voué le plus vif intérêt à l'un et à l'autre,--soit par l'effet d'une impression encore toute fraîche, soit parce qu'il avait cet air d'innocence que l'innocence elle-même devrait redouter avant tout, elle ne songea plus, car les femmes détestent les demi-mesures, qu'aux moyens de sauver l'ame de notre jeune diplomate.

29. Elle avait une haute opinion des conseils, comme tous ceux qui en donnent, ou qui en reçoivent gratuitement, c'est-à-dire en les payant (tout au plus) avec la monnaie courante de quelques faibles actions de grâces. Elle réfléchit donc sur ce point, à deux ou trois reprises, puis elle finit par moralement conclure que l'état le plus en harmonie avec la morale était le mariage; et une fois la question décidée, elle engagea sérieusement notre héros à se marier.

30. Juan, avec toute la déférence possible, répondit qu'il avait pour les nœuds de l'hymen une grande prédilection; mais que, malheureusement, il y voyait en ce moment quelques obstacles résultant immédiatement de sa position et de la difficulté de satisfaire son inclination et celle de la personne qui l'aurait fait naître. Il aurait pourtant, ajouta-t-il, épousé volontiers telle et telle lady, si elles n'eussent été déjà mariées.

31. Après le plaisir de faire des mariages pour elles-mêmes, pour leurs filles, leurs frères, leurs sœurs et leurs cousins (ce qu'elles disposent comme des livres sur le même rayon), il n'est rien que les femmes arrangent avec autant d'empressement que des mariages en général. Il n'y a là, certes, aucun mal, mais, au contraire, un moyen de le prévenir; et c'est même, on ne peut en douter, la seule raison du zèle qu'elles y apportent.

32. Jamais (à l'exception peut-être, d'une miss non mariée, d'une mistress qui n'a pas l'espoir de l'être ou qui l'a jadis été) il n'a existé de dame dont la chaste tête n'ait composé quelque drame d'unités [348] conjugales, observées, à la table et au lit, aussi scrupuleusement que celles d'Aristote, bien que souvent il se termine en pantomime ou en mélodrame.

[Note 348: ][ (retour) ] Jeu de mots sur unity, qui se prend souvent, comme son correspondant unité, pour union, accord.

33. Elles ont toujours sous la main un fils unique, un héritier de grande fortune, un ami d'une famille excellente, un aimable sir John ou bien un sage lord Georges, qui peut-être seront les derniers rejetons de leur race, et déshériteront la postérité, si le mariage ne sauve cette perspective et leurs mœurs. Elles ont, d'ailleurs, une délicieuse surabondance de jeunes personnes.

34. Et elles mettront tout le zèle possible à choisir pour l'un une héritière, pour l'autre une beauté; pour celui-ci une cantatrice irréprochable, pour celui-là une jeune et docile créature, ou bien encore une dame qu'il soit impossible de refuser, parce que ses perfections valent seules un trésor; une seconde, parce qu'elle a la plus honorable famille du monde; une troisième, parce qu'on n'y voit pas le moindre obstacle.

35. Quand Rapp, l'harmoniste [349], mit sur le mariage un embargo, dans son harmonieuse colonie (qui cependant est toujours florissante, parce qu'elle ne forme pas plus de bouches qu'elle n'en peut nourrir, et qu'elle n'a pas ce triste surcroît qui gâte ce que la nature nous engage le plus à faire),--pourquoi nomma-t-il harmonie une cité sans mariage? Je crois bien, avec cette question, tenir notre prédicateur à la gorge.

[Note 349: ][ (retour) ] Cette florissante et singulière colonie allemande n'exclut pas entièrement le mariage comme les trembleurs; mais elle y apporte de nombreuses restrictions dans la vue de limiter la quantité possible des naissances dans un espace de tems donné, et, comme l'observe M. Hulme, «ces naissances sont aussi peu nombreuses que celles des agneaux dans une ferme, et elles arrivent presque toutes dans le même mois.» On nous représente ces harmonistes (ainsi nommés du nom de leur colonie) comme un peuple extrêmement florissant, pieux et paisible. Voyez les divers historiens modernes de l'Amérique. (Note de Lord Byron.)

36. Certes, il prétendait tourner en ridicule ou l'harmonie ou le mariage, en les séparant d'une manière aussi bizarre. Mais que le révérend Rapp soit ou non redevable à la Germanie de cette idée, on n'en assure pas moins que sa secte a plus d'opulence, de vertus et de pureté qu'on n'en pourrait trouver parmi nous, bien que nous ayons l'habitude de peupler davantage. Je critique le nom qu'elle s'est donné et non pas ses usages, tout en ne concevant pas comment ils se maintiennent.

37. Rapp est le revers de ces matrones zélées qui, en dépit de Malthus, favorisent la propagation,--et qui, professeurs dans cette science vraiment créatrice, se déclarent les patrones de tout ce qui, dans l'acte de la génération, ne compromet pas la modestie. Après tout, cependant, cet acte se renouvelle dans une progression tellement effrayante, que nous voyons la moitié de ses résultats obligés de recourir à l'émigration. Voilà où nous conduisent les passions et les pommes de terre, deux sortes d'herbes qui embarrassent beaucoup nos Catons économiques [350].

[Note 350: ][ (retour) ] Les médecins attribuent à la pomme de terre une vertu extrêmement prolifique. Le poète désigne encore ici, par ce mot, les malheureux Irlandais, toujours mourans de faim et toujours inquiétans pour l'Angleterre.

38. Adeline avait-elle lu Malthus? Je l'ignore, mais je le voudrais; car son livre est le onzième commandement: «Tu ne te marieras pas, nous dit-il, si ce n'est avantageusement;» et tel est à quoi se réduit, selon moi, tout son système. Ici, je ne ferai pas une pause sur ses plans et je me garderai bien d'éplucher ce qu'a voulu dire une aussi éminente main [351]; mais elle tend, certes, à nous ramener à la vie ascétique ou à faire du mariage une règle d'arithmétique.