Monsieur Laby de St-Aumont
Mazous-Laguian.

____________________________
IMPRIMERIE DE DONDEY-DUPRÉ,
Rue St.-Louis, n° 46, au Marais.

ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME QUATRIÈME.


Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.


1830.

HEURES DE LOISIR,

POÈMES COMPOSÉS OU TRADUITS

PAR LORD BYRON, MINEUR.

Μήτ᾿ ἄρ µε µάλ᾿ αἴνεε, µήτε τι νείκει.
(Hom. Il. κ, 249.)
He whistled as he went for want of thought.
(Dryden)
Il sifflait, en marchant, à défaut de pensées.

AU TRÈS-HONORABL

FRÉDÉRIC, COMTE DE CARLISLE,

CHEVALIER DE LA JARRETIÈRE, ETC., ETC.

SON PUPILLE RECONNAISSANT ET PARENT AFFECTIONNÉ,

L'AUTEUR.

HEURES DE LOISIR.


I.

DÉPART DE NEWSTEAD-ABBEY (1803).


Why dost thou build the hall? son of the
winged days! Thou lookest from thy tower
to-day; yet a few years, and the blast of the
desert comes; it howls in thy empty court
.
(Ossian.)
Pourquoi bâtis-tu ce palais? fils du tems à
l'aile rapide! Aujourd'hui tu regardes du haut
de ta tour: quelques années encore, et le vent
du désert arrive; il murmure dans ta cour solitaire.

1. A travers tes créneaux, Newstead, frémit le sourd murmure des vents: ô demeure de mes pères, ton heure est venue; dans ton jardin jadis riant, la ciguë et le chardon ont étouffé la rose qui en ornait les allées.

2. De ces barons couverts de maille, qui, fiers et belliqueux, conduisaient leurs vassaux des confins de l'Europe aux plaines de la Palestine, que reste-t-il aujourd'hui? un bouclier, un écusson, qui retentissent à chaque souffle des airs: voilà l'unique et triste vestige de leur grandeur!

3. Le vieux Robert n'accompagne plus des sons de sa harpe ces vers qui allument dans les cœurs l'amour de la guerre et des lauriers: près des tours d'Ascalon, John de Horistan [1] sommeille, la mort a paralysé la main de son ménestrel.

[Note 1: ][ (retour) ] Le château d'Horistan, dans le Derbyshire, est une ancienne habitation de la famille Byron.

4. Paul et Hubert dorment dans la vallée de Crécy: ils succombèrent pour la cause d'Édouard et de l'Angleterre. O mes pères! les larmes de votre patrie vous récompensent. Quel fut votre courage! quelle mort fut la vôtre! nos annales peuvent encore le dire.

5. A Marston Moor [2], quatre frères, réunis à Rupert [3] pour combattre les traîtres, enrichirent de leur sang le sombre champ de bataille: ils défendaient les droits du monarque; c'était encore défendre la patrie: la mort vint mettre le sceau à leur royalisme fidèle.

[Note 2: ][ (retour) ] Bataille de Marston Moor, où les partisans de Charles Ier furent défaits.

[Note 3: ][ (retour) ] Fils de l'électeur Palatin et parent de Charles Ier. Il commanda ensuite l'armée navale sous le règne de Charles II.

6. Ombres des héros, salut! Votre descendant vous dit adieu, en quittant le séjour de ses ancêtres. Sous un ciel étranger ou dans sa patrie, votre souvenir lui inspirera une nouvelle ardeur; il ne songera qu'à la gloire et à vous.

7. Une larme obscurcit ses yeux à l'heure de cette triste séparation; mais c'est la nature, non la crainte, qui excite ses regrets: il va bien loin, animé de la même émulation; jamais il n'oubliera la renommée de ses pères.

8. Cette renommée, ce souvenir, voilà ce qu'il chérira toujours; il fait vœu de ne jamais ternir l'éclat de votre nom; il vivra comme vous, ou comme vous il périra; après sa mort, puisse-t-il mêler sa cendre à la vôtre!

II.

ÉPITAPHE D'UN AMI (1803).

Ἀστὴρ πρὶν µὲν ἔλκµπες ἐνὶ ζώοισιν ἑῷος.
(Laertius.)

Oh! mon ami, toi que toujours j'aimerai, que je regretterai toujours, combien d'inutiles larmes ont baigné ton cercueil honoré! Combien de sanglots ont répondu à ton dernier soupir, quand tu te débattais dans les angoisses de l'agonie! Si les larmes pouvaient arrêter la mort dans sa course, les soupirs s'opposer à l'invincible force de son dard tyrannique, la jeunesse et la vertu réclamer quelques instans de délai, la beauté charmer le spectre et le distraire de sa proie, ah! tu vivrais encore pour réjouir mes yeux désolés, pour faire la gloire de ton camarade et les délices de ton ami. Si pourtant l'esprit aimable qui t'animait plane autour du lieu où ton corps maintenant se résout en poussière, ici tu liras le deuil imprimé dans mon cœur, deuil trop profond pour être confié à l'art du sculpteur. Nul marbre n'indique la couche de ton humble sommeil, mais on y voit des statues vivantes fondre en pleurs; le simulacre de l'affliction ne s'incline pas sur ta tombe, mais l'affliction elle-même déplore l'arrêt qui condamna ton jeune âge. Hélas! quoique ton père pleure le coup qui frappe ainsi sa race, la douleur paternelle ne peut égaler la mienne! Nul, aussi bien que toi, n'adoucira sa dernière heure; toutefois, d'autres enfans calmeront alors son angoisse. Mais auprès de moi, qui te remplacera? ton image que ne saurait effacer une amitié nouvelle? non jamais! Les larmes d'un père cesseront de couler, le tems apaisera les regrets d'un frère enfant: à tous, hormis un seul, la consolation est connue, tandis que l'amitié gémit dans la solitude.

III.

FRAGMENT (1803)

Quand la voix de mes pères appellera dans leur aérien séjour mon ame joyeuse de leur choix, quand mon ombre voltigera au gré de la brise; ou que, visible à peine au milieu du brouillard, elle descendra le flanc de la montagne, oh! puisse cette ombre ne voir aucune urne sculptée qui marque la place où la terre retourne à la terre, aucune pierre funéraire qui soit encombrée de louanges! Que mon nom seul soit mon épitaphe! Si ce nom n'entoure point mon argile d'une auréole de gloire, oh! nul autre honneur n'est dû à ma vie. Ce nom, ce nom seul, distinguera ma place, immortalisée par lui, ou avec lui à jamais oubliée.

IV.

LES LARMES (1806).

O lacrymarum fons, tenero sacros
Ducentium ortus ex animo; quater
Félix! in imo qui scatentem
Pectore te, pia Nympha, sensit
.
(Gray.)

1. Lorsque l'amitié ou l'amour éveille notre sympathie, lorsque la vérité devrait paraître dans le regard, ces lèvres qui s'entr'ouvent ou sourient, peuvent être trompeuses; mais la preuve, fidèle de notre émotion est une larme.

2. Trop souvent un sourire n'est qu'un piége de l'hypocrite pour masquer la haine ou la crainte: donnez-moi le doux soupir, tandis que l'œil, miroir de l'ame, est terni un instant par une larme.

3. La tendre charité, en embrasant l'ame de ses ardeurs, la purifie ici-bas de toute souillure de barbarie: la compassion inondera le cœur où cette vertu est sentie, et répandra sur les yeux une bien douce rosée, une larme.

4. L'homme condamné à mettre à la voile, au premier souffle d'un vent favorable, pour traverser les flots de l'Atlantique, se penche sur l'abîme qui, bientôt peut-être, deviendra son tombeau, et les flammes de son regard ne brillent plus qu'à travers une larme.

5. Le soldat brave la mort, pour une couronne imaginaire, dans la romantique carrière de la gloire; mais il relève l'ennemi une fois terrassé, et arrose chaque blessure d'une larme.

6. Retourne-t-il, enflé d'orgueil, auprès de sa fiancée, après avoir renoncé au glaive rougi de sang humain? toutes ses peines sont récompensées, lorsque, embrassant la jeune fille, il baise sur sa paupière une larme.

7. Heureux théâtre de ma jeunesse, séjour de l'amitié et de la franchise; où l'amour faisait fuir mes rapides années, je te quittai à regret, l'ame en deuil; je me tournai pour te voir une dernière fois: mais le clocher m'apparut à peine à travers une larme.

8. Je ne puis plus adresser mes sermens à ma Marie, ma Marie jadis si chère! mais je me rappelle l'heure où, sous l'ombrage de son berceau favori, elle récompensait mes sermens avec une larme.

9. Possédée par un autre, puisse-t-elle vivre toujours heureuse! Mon cœur doit toujours révérer son nom: en soupirant, je me résigne à perdre ce que je crus autrefois mon bien, et je pardonne son infidélité en versant une larme.

10. O vous, amis de mon cœur, je vais vous quitter; mais je n'ai pas banni l'espoir du retour: peut-être nous nous reverrons dans cette retraite champêtre; alors revoyons-nous comme nous nous séparons, avec une larme.

11. Quand mon ame aura pris son vol vers les régions de la nuit, et que mon cadavre sera gisant dans une bière, si vous passez près de la tombe où se consumeront mes cendres, ah! mouillez ma poussière d'une larme.

12. Que le marbre pour moi ne se change point en un splendide monument, élevé par les enfans de la vanité; que nul éloge mensonger ne célèbre mon nom: je ne demande, je ne désire qu'une larme.

V.

PROLOGUE DE CIRCONSTANCE

PRONONCÉ AVANT LA REPRÉSENTATION DE: «THE WHEEL OF FORTUNE (LA ROUE DE LA FORTUNE [4]),» SUR UN THÉÂTRE DE SOCIÉTÉ.

[Note 4: ][ (retour) ] Pièce de Richard Cumberland.
(N. du Tr.)

Aujourd'hui que la politesse raffinée du siècle a chassé du théâtre la raillerie immorale, et que le goût a stigmatisé cet esprit de licence qui imprimait la honte sur les écrits de tout auteur, aujourd'hui que nous cherchons à plaire par des scènes plus pures, et que nous n'osons appeler la rougeur sur la joue de la beauté, ah! permettez à une muse modeste de réclamer quelque pitié, et de rencontrer l'indulgence où elle ne peut trouver la gloire; mais ce n'est pas pour elle seule que nous désirons des égards: d'autres personnages paraîtront, plus convaincus encore de leur peu de talent: vous n'aurez point ce soir des Roscius vieillis dans les secrets de l'action scénique: nul Cooke, nul Kemble ne peut ici vous saluer [5]; nulle Siddons [6] arracher une larme à votre sympathie: vous êtes rassemblés pour voir, dans le drame nouveau, le début d'acteurs encore en germe. Ici nous faisons l'essai de nos ailes à peine garnies de plumes; ne rognez pas les ailerons avant que les oiseaux puissent voler. Si nous succombons dans ce premier essor, hélas! faibles que nous sommes, nous tombons pour ne plus nous relever. Il n'y a pas qu'un seul malheureux qui, trahi par la peur, espère et presque aussi redoute vos éloges: mais tous nos personnages attendent dans une poignante incertitude la crise de leur destinée. Aucune pensée vénale ne peut retarder nos progrès: vos généreux applaudissemens sont notre unique récompense; pour les mériter, le héros déploie toutes ses forces, l'héroïne baisse son œil timide devant votre regard: celle-ci au moins doit avoir des protecteurs; on ne peut refuser sa bienveillance au sexe le plus aimable; quand la jeunesse et la beauté forment l'égide d'une femme, le plus grave censeur doit céder à tant d'attraits. Mais si nos faibles tentatives n'ont aucun succès, si nos plus grands efforts, après tout, sont stériles; que, du moins, la pitié inspire vos ames, et qu'à défaut de bravos, elle nous accorde grâce et merci.

[Note 5: ][ (retour) ] Un acteur anglais en paraissant sur la scène, fait toujours un salut au public.

(Note du Tr.)

[Note 6: ][ (retour) ] Célèbre actrice, sœur des deux Kemble.

(N. du Tr.)

VI.

SUR LA MORT DE M. FOX.

Un journal avait publié l'impromptu anti-libéral suivant:

«Les ennemis de notre nation pleurent la mort de Fox, mais ils bénissent l'heure où Pitt rendit le dernier soupir: que le bon sens et la vérité expliquent ces sentimens opposés, nous donnerons la palme à qui en est vraiment digne.»

L'auteur de ces poèmes envoya la réponse suivante:

O factieuse vipère! dont la dent empoisonnée voudrait encore déchirer les morts, en corrompant la vérité: Quoi! parce que les ennemis de notre nation, animés d'un généreux sentiment, pleurent la mort de l'homme de bien et du grand homme, faudra-t-il que des langues infâmes essaient de ternir le nom de celui dont la digne récompense est une renommée éternelle? Quand Pitt expira à l'apogée du pouvoir, ah! malgré les revers qui obscurcirent sa dernière heure, la pitié étendit au-devant de lui ses ailes humides de larmes: car les ames nobles ne font pas la guerre aux morts; ses amis en pleurs lui donnèrent une dernière prière, quand toutes ses erreurs s'endormirent dans le tombeau; il plia comme Atlas sous le poids de tant de soins, de tant de luttes qui fatiguaient notre patrie. Mais, en Fox, apparut aussitôt un Hercule qui releva, pour un moment, la machine ébranlée: hélas! lui aussi, il est tombé, lui qui réparait le malheur de la Bretagne: nos espérances, si rapides à renaître, sont mortes avec lui; il n'y a pas qu'un grand peuple qui élève une urne en son honneur: toutes les contrées de l'immense Europe sont en deuil. «Que le bon sens et la vérité expliquent ces sentimens opposés, pour qu'on donne la palme à celui qui en est vraiment digne.» Mais ne laissons pas l'impure calomnie assaillir notre homme d'état ou envelopper sa gloire d'un voile ténébreux. Fox, dont le corps inanimé reçoit les pleurs du monde en deuil, dont les restes chéris dorment sous un marbre honoré, sur qui les nations armées contre nous gémissent elles-mêmes, dont tous, amis ou ennemis, reconnaissent le génie: Fox brillera à jamais dans les annales de la Bretagne, et ne cédera pas même à Pitt la palme du patriotisme, palme que l'envie, cachée sous le masque sacré de la candeur, a osé réclamer pour Pitt, et pour Pitt seul.

VII.

STANCES A UNE LADY,

EN LUI DONNANT LES POÈMES DE CAMOENS.

1. Peut-être, ô vierge chérie! apprécieras-tu en ma faveur ce gage sacré d'une tendre estime: ce livre dit les rêves enchanteurs de l'amour, sujet que nous ne pouvons point mépriser.

2. Qui blâme l'amour? c'est la sottise envieuse; c'est là vieille fille désappointée, ou l'élève d'une école de prudes, condamnée à se faner dans un ennui solitaire.

3. Lis donc, vierge chérie; lis avec abandon: car tu ne seras jamais au nombre de telles femmes: ce n'est point en vain que je réclamerai de toi quelque pitié pour les maux du poète.

4. C'était un barde vraiment inspiré; son feu ne fut ni faible ni mensonger: puisse l'amour qui fut sa récompense être aussi la tienne! Mais puisse ta destinée n'être point aussi cruelle [7]!

[Note 7: ][ (retour) ] Allusions aux malheureuses amours de Camoëns avec Alayde.

VIII.

A M*** (1806).

1. Oh! si ces yeux brillaient, non d'une flamme ardente, mais d'une tendre émotion, peut-être exciteraient-ils de moins vifs désirs, mais tu serais aimée plus qu'une mortelle.

2. Malgré les rayons sauvages de ces astres, tes angéliques attraits nous obligent à l'admiration, qui bientôt fait place au désespoir: car ce coup d'œil fatal nous défend l'estime.

3. Quand la nature t'introduisit si belle en cette vie, elle craignit que la terre ne fût indigne de la divine perfection de tes charmes, et que le ciel ne t'appelât parmi ses habitans:

4. Aussi, pour garder son plus cher ouvrage, pour empêcher les anges de lui en disputer la possession, elle cacha, dans ces yeux naguère célestes, un éclair terrible toujours prêt à étinceler.

5. Ces yeux pourraient faire pâlir le plus hardi des sylphes, quand ils rayonnent comme le soleil en son midi; ta beauté doit nous enflammer tous; mais qui peut affronter le feu de ton regard?

6. On dit que la chevelure de Bérénice, métamorphosée en étoiles, orne la voûte de l'Empyrée; mais toi, tu n'y seras jamais admise: tu éclipserais trop les sept planètes.

7. Car si tes yeux brillaient dans l'espace, à peine laisserais-tu paraître la lumière des planètes, dont tu serais devenue la sœur: les soleils eux-mêmes qui régissent les divers mondes, ne jetteraient qu'une sombre lueur dans leur propre sphère.

IX.

A LA FEMME.

O femme! l'expérience a pu me dire que tous ceux qui te regardent doivent t'aimer: sans doute, l'expérience a pu m'apprendre que tes plus solides promesses ne sont rien; quand tu es placée devant moi dans tout l'éclat de tes charmes, je ne songe plus qu'à t'adorer. O souvenir! bien délicieux, quand l'espoir l'accompagne, quand nous possédons encore l'objet de notre amour! Mais comme il est maudit par les amans, quand l'espoir s'est envolé, quand la passion est éteinte. O femme! belle et tendre enchanteresse! comme les jeunes hommes sont prompts à te croire! comme le cœur palpite, quand pour la première fois nous voyons cet œil qui roule dans un éclatant azur, ou resplendit tout noir, ou lance ses doux rayons de dessous un sourcil châtain! Comme nous nous hâtons de croire à tes sermens, de t'entendre engager ta foi de plein gré; dans notre ravissement, nous espérons que ta fidélité sera éternelle, et voilà que tu changes en un jour! Donc il sera toujours vrai de dire: «Femme, tes sermens sont écrits sur le sable [8]

[Note 8: ][ (retour) ] Cette dernière pensée est la traduction presque littérale d'un proverbe espagnol.

X.

A. M. S. G.

1. Quand je rêve que vous m'aimez, vous me le pardonnez sans doute, et vous n'étendez pas votre colère jusque sur mon sommeil; car ce n'est que dans mes songes qu'existe votre amour: je me lève, et il ne me reste qu'à pleurer.

2. O Morphée! empare-toi donc vite de mes facultés; répands sur moi ta bienfaisante langueur; si je dois avoir un songe semblable à celui de la nuit dernière, quelle divine extase m'est réservée!

3. On nous dit que le Sommeil, frère de la Mort, est l'image de notre sort futur: oh! comme je désire rendre à la Parque le frêle souffle qui m'anime, si c'est là un avant-goût des célestes félicités!

4. Ah! cessez, douce dame, de froncer votre aimable sourcil, et ne me croyez point en cela trop heureux; si je pèche dans mon rêve, j'expie mon péché maintenant, condamné que je suis à voir le bonheur sans l'atteindre.

5. Quoique dans mes songes, douce dame, vous puissiez quelquefois sourire, ne croyez pas ma pénitence insuffisante: quand votre présence imaginaire abuse mon esprit qui sommeille, le réveil seul sera un assez grand supplice.

XI.

CHANT DE REGRET.

1. Quand je rôdais, jeune highlander [9], sur la bruyère sombre, et que je gravissais ton sommet escarpé, ô Morven, mont de neige [10]! afin de contempler le torrent qui grondait au-dessous comme un tonnerre, ou le brouillard de la tempête qui se grossissait sous mes pieds: alors j'errais, libre de la tutelle de la science, étranger à la crainte, aussi âpre que les rocs où grandissait mon enfance; un sentiment unique était cher à mon cœur: ai-je besoin de vous dire, ô ma douce Marie! qu'il était concentré en vous seule?

[Note 9: ][ (retour) ] Mot consacré à la désignation des montagnards écossais: nous avons cru devoir le conserver, comme tous ceux qui donnent une couleur locale à la poésie.

(N. du Tr.)

[Note 10: ][ (retour) ] Morven, haute montagne dans l'Aberdeenshire: «Gormal, mont de neige (Gormal of snow),» est une expression qu'on rencontre souvent chez Ossian.

2. Cependant, ce ne pouvait être l'amour, car je n'en savais pas le nom; quelle passion peut habiter dans le sein d'un enfant? Mais j'éprouve encore une vive émotion, la même que je ressentais dans mon jeune âge sur les cimes des montagnes désertes: une seule image était gravée dans mon cœur: j'aimais mon froid pays, je ne soupirais pas après de nouvelles contrés: j'avais peu de besoins, car mes désirs étaient comblés; mes pensées étaient pures, car mon ame était avec vous.

3. Je me levais avec l'aurore; et je bondissais, avec mon chien pour guide, de montagne en montagne; je luttais contre les ondes du Dee[11] ballottées par la marée, et j'écoutais de loin le chant du highlander: le soir, je me couchais sur un lit de bruyères; mes songes ne présentaient que Marie à ma vue; avec quelle brûlante ardeur mes dévotions s'élevaient au ciel, car ma première prière était de vous bénir!

[Note 11: ][ (retour) ] Le Dee est une belle rivière qui prend sa source près de Mar Lodge, et se jette dans la mer à New-Aberdeen.

4. Je quittai ma froide demeure, et mes rêves ont fui: les montagnes se sont évanouies et ma jeunesse n'est plus: dernier rejeton de ma race, je dois me flétrir dans la solitude, et ne trouver la joie que dans le souvenir des jours passés: ah! la grandeur, en élevant ma destinée, l'a rendue amère; plus douces furent les scènes que connut mon enfance; quoique mes espérances aient été déçues, je ne les ai point oubliées; quoique mon cœur soit froid, il languit encore près de vous.

5. Quand je vois quelque noire montagne dresser sa crête vers le ciel, je songe aux rochers qui couvrent Colbleen [12] de leur ombre; quand je vois le doux azur d'un œil qui exprime l'amour, je songe à ces yeux qui me faisaient chérir un sauvage séjour; quand, par hasard, je vois une chevelure ondoyante, dont la teinte soit un peu semblable à celle de vos blondes tresses, je songe à cette longue chevelure d'or, apanage sacré de la beauté et de Marie.

[Note 12: ][ (retour) ] Colbleen est une montagne à l'extrémité des Highlands, non loin des ruines de Dee-Castle.

6. Toutefois le jour peut venir, où les montagnes, encore une fois, m'apparaîtront vêtues de leur manteau de neige: mais tandis qu'elles seront ainsi suspendues au-dessus de moi, et telles qu'elles furent toujours, Marie sera-t-elle là pour me recevoir? Hélas! non. Adieu donc, ô collines où mon enfance fut nourrie! et toi aussi, Dee, dont les eaux s'écoulent si paisibles, je te dis adieu! Nulle demeure n'abritera ma tête dans la forêt: ah! Marie, quelle demeure pourrait être habitée sans vous?

XII.

A.....

1. Oh! oui, j'avouerai que nous étions chers l'un à l'autre; les amitiés de l'enfance quoique légères sont vraies; l'amour que vous sentiez était un amour de frère, et moi je nourrissais pour vous la même tendresse.

2. Mais l'amitié peut renoncer à ses douces lois: une affection de plusieurs années en un moment expire. Comme l'amour, l'amitié a aussi des ailes rapides; mais elle ne brûle pas, comme l'amour, de flammes inextinguibles.

3. Bien souvent nous avons erré ensemble sur l'Ida [13]: heureuses furent les scènes de notre jeunesse! Je l'avoue. Au printems de notre vie, comme le ciel est serein! Mais aujourd'hui s'amoncellent les rudes tempêtes de l'hiver.

[Note 13: ][ (retour) ] Nom poétique de Harrow-on-the-hill, où Lord Byron fut élevé. Voir la Vie de Byron.

(N. du Tr.)

4. La mémoire, cessant de s'unir à l'affection, ne nous retracera plus les plaisirs accoutumés de notre enfance: quand l'orgueil couvre le sein d'acier, le cœur est inflexible, et ce qui serait justice ne semble plus que honte.

5. Cependant; cher S***, car je dois encore vous estimer, je ne puis jamais adresser un reproche à ceux que j'aime, et ceux-là sont en petit nombre; le hasard qui vous a perdu peut un jour racheter vos torts, le repentir effacera le serment que vous avez fait.

6. Je ne me plaindrai pas, et, quoique notre affection soit glacée, aucun secret ressentiment ne vivra dans mon cœur: mes esprits sont calmés par une réflexion simple; c'est que tous deux nous pouvons avoir tort, et que tous deux nous devrions pardonner.

7. Vous saviez que mon ame, mon cœur, mon existence vous appartenaient, si le danger l'eût demandé; vous saviez que ni les ans, ni l'éloignement ne pouvaient me changer, que j'étais dévoué tout entier à l'amour et à l'amitié.

8. Vous saviez..., mais arrière cette vaine image du passé! Les liens de l'affection sont désormais brisés: trop tard peut-être vous retrouverez ces tendres souvenirs qui vous accableront, et vous soupirerez sur la perte de votre ancien ami.

9. Pour le moment, nous nous séparons: j'espère que ce n'est point pour toujours; car le tems et le regret vous rendront enfin à l'amitié. Nous devons tous deux tâcher d'oublier nos dissentimens: je ne demande pas d'autre expiation que des jours semblables aux jours passés.

XIII.

A MARIE,

EN RECEVANT SON PORTRAIT.

1. Cette image de tes charmes, imparfaite il est vrai, mais aussi ressemblante que l'art des mortels pouvait la faire, délivre de la crainte mon cœur fidèle, réveille mes espérances, et m'ordonne de vivre.

2. Je puis retrouver ici ces boucles d'or qui flottent sur ton front de neige, ces joues qui sortirent du moule de la beauté elle-même, ces lèvres qui me firent esclave de la beauté.

3. Ici, je puis retrouver..., mais non! cet œil dont l'azur nage dans un feu liquide, doit défier le peintre et le forcer d'abandonner sa tâche.

4. J'y vois bien ce beau bleu qui le colore: mais où donc le rayon si pur qui s'en échappait, qui donnait un nouveau lustre à son azur, comme fait à l'océan la tremblante lumière de la lune?

5. Douce copie! tout inanimée, tout insensible que tu es, tu m'es cent fois plus chère que ne le pourraient être toutes les beautés vivantes, hors celle qui te plaça sur mon cœur.

6. Elle l'y plaça, mais avec tristesse, avec la vaine crainte que le tems pourrait ébranler mon ame inconstante, sans savoir que son image retient et enchaîne à jamais tous mes sens.

7. Cette image embellira pour moi les heures, les années, le cours entier du tems; elle relèvera mon espoir dans les momens de sombre inquiétude, m'apparaîtra dans la dernière lutte de la vie, et rencontrera l'amour dans mon regard expirant.

XIV.

DAMÈTE.

Enfant [14] par la loi, adolescent par son âge, et, par son ame, esclave de toute joie vicieuse; sevré de tout sentiment de honte et de vertu, adepte en fait de mensonge, démon en fait de ruse; versé dans l'hypocrisie, lorsqu'il n'est encore qu'un enfant; capricieux comme le vent, plein d'inclinations sauvages; faisant de la femme sa dupe, de son imprudent ami un instrument; vieux dans le monde, quoique à peine échappé des bancs, Damète a parcouru tout le labyrinthe du péché; et il est arrivé au bout, à l'âge où les autres commencent; encore aujourd'hui des passions tumultueuses ébranlent son ame, et lui commandent de vider jusqu'à la lie la coupe du plaisir; mais, dégoûté du vice, il rompt sa chaîne, et ce qui était jadis ambroisie céleste, ne lui semble plus qu'infernal poison.

[Note 14: ][ (retour) ] C'est-à-dire, mineur.

(N. du Tr.)

XV.

A MARION.

Marion! pourquoi ce front pensif? quel dégoût as-tu pour la vie? Change cette mine mécontente; ces traits froncés ne conviennent pas à une personne si belle. Ce n'est pas l'amour qui trouble ton repos; l'amour est étranger à ton ame; il paraît dans la bouche qui s'entr'ouvre au sourire, il répand sa douleur en larmes douces et timides, ou abaisse une paupière languissante; mais il évite cet air sombre et repoussant. Reprends donc le feu qui animait ton regard: quelques-uns t'aimeront, tous t'admireront; tant que ce froid aspect nous glace, nous ne pouvons que rester dans la froideur de l'indifférence. Si tu veux surprendre les cœurs errans, souris au moins, ou feins de sourire; des yeux comme les tiens ne furent pas faits pour cacher leur éclat sous de sombres nuages; en dépit de tout ce que tu voudrais dire, ils se jouent en regards fripons. Tes lèvres,--mais ici ma modeste et chaste muse refuse d'obéir à mon impulsion; elle rougit, fait la révérence et fronce le sourcil,--bref, elle craint que le sujet ne me transporte; et, s'enfuyant pour chercher la raison, elle ramène à tems la prudence.--Tout ce que je dirai (car ce que je pense n'est exprimé ni plus haut, ni plus bas), c'est que de telles lèvres, dont la vue nous enchante, étaient formées pour quelque chose de mieux qu'un sourire moqueur; cet avis, dépouillé de complimens qui l'adoucissent, est au moins désintéressé; tels sont les vers que je t'adresse, naïfs et libres de tout mélange de flatterie; un conseil comme le mien est le conseil d'un frère; mon cœur est donné à d'autres, c'est-à-dire qu'inhabile à tromper il se partage entre une douzaine de maîtresses. Marion! adieu! oh! je t'en prie, ne méprise pas cet avertissement, quelque désagréable qu'il puisse être; et afin que mes préceptes ne déplaisent point à ceux qui regardent la remontrance comme chose importune, je te donnerai enfin notre opinion concernant le doux empire de la femme; quoique nous contemplions avec admiration des yeux d'azur, ou des lèvres brillantes de vie, quoique les tresses ondoyantes nous attirent, quoique ces beautés puissent nous distraire; papillons légers, nous sommes toujours prêts à voltiger; tout cela ne peut encore fixer nos ames à l'amour. Ce n'est point une censure trop sévère que de dire que cela forme un joli portrait; mais si tu veux savoir la chaîne secrète qui nous attache humbles esclaves à votre suite, et vous fait saluer reines de la création, apprends-le en un mot, c'est l'animation.

XVI.

OSCAR D'ALVA.

BALLADE.

1. Comme, à travers la voûte azurée, le flambeau nocturne des cieux brille d'un doux éclat sur le rivage de Lora, où s'élèvent les blanches tourelles d'Alva qui n'entendent plus le fracas des armes!

2. Et cependant la lune qui parcourt cet horizon fit souvent jouer ses rayons sur les casques d'argent, et aperçut, au milieu de la nuit silencieuse, les guerriers d'Alva revêtus de leurs étincelantes cottes de mailles.

3. Et sur les rocs ensanglantés que le château domine, et qui semblent menacer les sombres flots de l'Océan, elle vit, jetant sa pâle lueur parmi les rangs clair-semés de la mort, maint brave étendu par terre dans le râle de l'agonie.

4. Plus d'un regard, qui ne devait pas revoir le lever de l'astre des jours, se détourna languissamment de la plaine sanglante, et se fixa, mourant, sur la lumière mourante de l'astre des nuits.

5. Pour ces yeux défaillans, c'était naguère un flambeau d'amour, dont ils bénissaient la propice lueur; mais maintenant elle flamboyait d'en haut, comme une torche sombre et funèbre.

6. La noble race d'Alva s'est éteinte, et l'on voit encore au loin ses tours grises; ses héros ne pressent plus la chasse, ne soulèvent plus les rouges vagues de la guerre.

7. Mais quel fut le dernier rejeton du clan d'Alva? pourquoi la mousse croît-elle sur la pierre d'Alva? ces tours ne retentissent plus du pas des hommes, l'écho n'y répond qu'au bruit du vent.

8. Et lorsque ce vent est violent et fort, on entend dans ce château un murmure qui surgit sourdement dans les airs, et vibre sur les murailles vermoulues.

9. Oui, lorsque gémit l'ouragan, il ébranle le bouclier du brave Oscar; mais on ne voit plus s'élever ses bannières, ni flotter son panache noir.

10. Le soleil éclaira des feux brillans de son lever la naissance d'Oscar; Angus bénit son premier-né; et les vassaux accoururent en foule autour du foyer de leur chef, pour applaudir à cette heureuse matinée.

11. Ils savourent, sur la montagne, la chair du daim sauvage; le pibroch perce l'air de ses accens aigus; pour égayer davantage ce festin de highlanders, les sons de l'instrument se succèdent en mélodie martiale.

12. Et ceux qui entendirent cette musique âpre et guerrière espérèrent qu'un jour les accords du pibroch précéderaient cet enfant du héros, lorsqu'il guiderait les braves qui se revêtent du tartan.

13. Une autre année a passé vite; déjà Angus bénit un autre fils; cette naissance est célébrée comme la première, et cette fête joyeuse ne fut pas courte.

14. Instruits par leur père à bander l'arc sur les sombres et orageuses montagnes d'Alva, les deux frères, dans leur enfance, chassaient le chevreuil agile, et dépassaient leurs lévriers dans leur course.

15. Puis, avant que les années de la jeunesse soient passées, ils se mêlent aux rangs des guerriers; ils manient, avec légèreté la brillante claymore, et envoient au loin la flèche sifflante.

16. Les cheveux d'Oscar étaient noirs; c'était avec une majesté sauvage qu'ils flottaient au gré de la brise. Mais la chevelure d'Allan était brillante et blonde; sa joue était pensive et pâle.

17. Oscar avait l'ame d'un héros; les rayons de la vérité étincelaient dans son œil noir. Allan avait de bonne heure appris à se maîtriser, et ses paroles avaient été douces dès sa jeunesse.

18. Tous deux, oui, tous deux étaient vaillans: la lance du Saxon se brisa plus d'une fois sous leur acier. Le cœur d'Oscar méprisait la crainte, mais le cœur d'Oscar savait sentir.

19. L'ame d'Allan, au contraire, ne répondait pas à ses traits, indigne qu'elle était d'une aussi belle enveloppe: rapide comme l'éclair de la tempête, sa vengeance mortelle frappait ses ennemis.

20. De la tour lointaine du haut Southannon, vint une jeune et noble dame; avec les terres de Kenneth pour dot, vint une vierge aux yeux bleus, la fille de Glenalvon.

21. Oscar réclama cette belle épouse, et Angus sourit à son Oscar: l'orgueil féodal du père était flatté d'obtenir ainsi la fille de Glenalvon.

22. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent en accens joyeux, et prolongent encore le chœur bruyant.

23. Voyez comme les plumes couleur de sang des héros assemblés flottent dans le château d'Alva. Les jeunes montagnards prennent leurs plaids bariolés, et attendent l'appel de leurs chefs.

24. Ce n'est pas la guerre que leurs regards demandent; le pibroch joue le chant de la paix; les clans se pressent aux noces d'Oscar, et les sons du plaisir ne cessent pas.

25. Mais où est Oscar? certes, il est tard; est-ce bien là l'ardente flamme d'un fiancé? tandis que les hôtes en foule, que les dames attendent, ni Oscar ni son frère n'arrivent.

26. Enfin Allan joignit la fiancée. «Pourquoi Oscar ne vient-il pas? dit Angus.--Est-ce qu'il n'est pas ici? répliqua le jeune homme. Il n'était pas venu se promener avec moi dans la clairière.

27. «Peut-être, dans l'oubli de ce jour solennel, il chasse le chevreuil bondissant, ou les flots de l'Océan prolongent son absence; cependant la barque d'Oscar est rarement retardée par les flots.

28.--Oh! non, non! répliqua le père, alarmé, ni la chasse, ni les flots ne retiennent mon enfant; voudrait-il faire un tel affront à Mora? quel obstacle l'empêcherait d'accourir auprès d'elle?

29. «Oh! cherchez, vous tous, amis! oh! cherchez tout à l'entour! Allan, vole avec eux et parcours les domaines d'Alva! Trouvez Oscar, trouvez mon fils; faites hâte, et n'osez pas répliquer.»

30. Tout est confusion... Le nom d'Oscar résonne en cris sourds dans la vallée; il s'élève sur la brise qui murmure, jusqu'à l'heure où la nuit étend ses ailes noires.

31. Ce nom interrompt le calme de la nuit; mais c'est en vain que les échos le répètent à travers les ténèbres. Il retentit dans le brouillard du matin; mais Oscar ne vient pas dans la plaine.

32. Durant trois jours, durant trois nuits sans sommeil, le chef du clan d'Alva parcourut, à la recherche d'Oscar, toutes les cavernes de la montagne: donc l'espoir est perdu. Abîmé dans la douleur, ce malheureux père déchire les boucles flottantes de ses cheveux gris.

33. «Oscar! mon fils!... Toi, Dieu du ciel! rends-moi l'appui de mes années chancelantes, ou, si cet espoir m'est désormais refusé, livre son assassin à ma rage.

34. «Oui, sur quelque rivage désert et hérissé de rocs, les os de mon Oscar doivent blanchir. Accorde-moi donc, ô grand Dieu! une seule grâce; qu'auprès de lui périsse son père égaré par la fureur.

35. «Mais peut-être il vit encore..... Arrière, désespoir! Ah! sois calme, mon ame, peut-être il vit encore... Cesse, ô ma voix, d'accuser mon destin. Grand Dieu! pardonne-moi une prière impie.

36. «Quoi! si je l'ai perdu, je tombe oublié dans la poussière de la mort; l'espoir des vieux jours d'Alva n'est plus. Hélas! de pareils coups sont-ils justes?»

37. Ainsi pleura ce père infortuné, jusqu'à ce que le tems, qui adoucit le plus cruel malheur, eût ramené le calme dans son esprit et tari la source des larmes.

38. Car toujours survivait en son cœur un secret espoir qu'Oscar pouvait un jour reparaître. Son espoir tour-à-tour s'affaiblit ou se réveilla, tandis que le tems compta les heures d'une année allongée par l'ennui.

39. Les jours se suivirent; l'astre de lumière avait déjà terminé une seconde fois sa course accoutumée; Oscar n'était point venu réjouir la vue de son père, et le chagrin laissait une plus faible trace.

40. Car il restait encore le jeune Allan, maintenant unique joie de son père; et le cœur de Mora fut vite gagné, car la beauté couronnait le front de ce jeune homme à la blonde chevelure.

41. Mora songeait qu'Oscar était descendu dans la tombe, et que le visage d'Allan était d'une merveilleuse beauté; que si Oscar vivait encore, quelque autre femme avait subjugué son cœur infidèle.

42. Et Angus leur disait que si une année encore s'écoulait dans une vaine espérance, ses plus tendres scrupules cesseraient, et qu'il fixerait le jour de leur hyménée.

43. Les mois se succédèrent à pas lents; mais enfin, mille fois bénie, arriva la matinée au bonheur consacrée; cette année d'anxiété et de crainte une fois passée, quels sourires embellissent le visage des amans!

44. Écoutez! les accords du pibroch sont gais. Écoutez! l'hymne nuptial s'élève: les voix se répandent en accens joyeux et prolongent encore le chœur bruyant.

45. De nouveau le clan, foule vive et gaie, se presse à la porte du château d'Alva; des bruits de fête frappent au loin les échos et rappellent la joie d'autrefois.

46. Mais quel est celui dont le noir sourcil reste sombre au milieu de la gaîté générale? Devant les farouches éclairs de ses yeux languissent les flammes bleues du foyer.

47. Noir est le manteau qui l'enveloppe; son haut panache est d'un rouge de sang; sa voix est comme l'ouragan qui s'élève; mais sa marche est légère et ne laisse aucune trace.

48. Il est minuit: on porte les toasts à la ronde; on boit à grands traits à la santé du fiancé; les voûtes retentissent de mille cris, et tous les convives unissent leurs voix pour célébrer cette heureuse journée.

49. Tout-à-coup l'étranger se leva, et la foule bruyante fit silence, et le front d'Angus exprima la surprise, et la joue délicate de Mora rougit soudainement.

50. «Vieillard, s'écria-t-il, ce toast est fini; tu m'as vu boire moi-même et célébrer les noces de ton fils: maintenant je réclamerai de toi un autre toast.

51. «Tout ici n'est que fête et que joie pour bénir le destin fortuné de ton Allan; mais, dis-moi, n'as-tu jamais eu d'autre enfant? Dis, pourquoi donc Oscar serait-il oublié?

52.--Hélas! répondit le malheureux père, laissant échapper de grosses larmes à mesure qu'il parlait, quand Oscar quitta mon château ou mourut, ce cœur vieilli fut presque brisé.

53. «Trois fois la terre a renouvelé sa course, sans que l'aspect d'Oscar vînt réjouir mes yeux: Allan est ma dernière espérance, depuis la mort ou la fuite du vaillant Oscar.

54.--C'est bien, répliqua le grave étranger, et son œil, roulant dans son orbite, lançait de farouches éclairs; j'apprendrais volontiers le destin de ton Oscar; peut-être le héros n'a pas péri.

55. «Peut-être, si ceux qu'il a tant aimés l'appelaient, ton Oscar reviendrait: peut-être le guerrier n'a fait qu'errer au loin; et pour lui ton beltane [15] peut encore brûler.

[Note 15: ][ (retour) ] Beltane tree: arbre qu'on plante au premier mai (jour de fête dans les Highlands), et autour duquel on allume des feux brillans.

56. «Remplis le bowl tout entier, et qu'il fasse le tour de la table. Nous ne réclamerons pas ce toast par surprise: que chacun ait sa coupe pleine de vin. Bois avec moi à la santé d'Oscar absent.

57.--De tout mon cœur, dit le vieil Angus, et il remplit son gobelet jusqu'aux bords: je bois à la mémoire de mon enfant, mort ou en vie; je ne retrouverai jamais un fils comme lui.

58.--Tu as bravement porté ce toast, vieillard; mais pourquoi Allan est-il là tout tremblant? Viens, bois à la mémoire du mort, et lève ta coupe d'une main plus ferme.»

59. La rougeur éclatante du visage d'Allan fit soudain place au teint d'un fantôme; la sueur de la mort tombait en rosée glaciale.

60. Trois fois il éleva son gobelet, et trois fois ses lèvres refusèrent d'y goûter; car trois fois il surprit l'œil de l'étranger fixé sur le sien avec une mortelle indignation.

61. «Et c'est ainsi qu'un frère célèbre ici la mémoire chérie d'un frère? Si la force de l'amitié a un tel effet, qu'attendrions-nous donc de la crainte?»

62. Excité par l'ironie, il éleva le gobelet: «Plût à Dieu qu'Oscar partageât aujourd'hui notre joie!» Une terreur intime glaça son ame; il dit, et jeta la coupe à terre.

63. «C'est lui, j'entends la voix de mon meurtrier!» s'écrie un sombre spectre de feu. «La voix d'un meurtrier!» répondent les voûtes du château, et l'ouragan qui éclate grossit de plus en plus.

64. Les flambeaux pâlissent, les guerriers frissonnent, l'étranger s'en est allé.--Au milieu de la foule, on voit un spectre en tartan vert, ombre terrible, qui grandit de moment en moment.

65. Un large ceinturon attachait ses vêtemens, son panache noir ondoyait sur sa tête; mais sa poitrine était nue, avec de rouges blessures, et morne était l'éclat de son œil, comme s'il eût été de verre.

66. Et trois fois, de son sinistre regard, il sourit à Angus, en pliant le genou; et trois fois il lança un sombre coup-d'œil sur un guerrier tombé à terre, que la foule ne regarde plus qu'en tremblant d'horreur.

67. On entend crier les verroux d'un bout du château à l'autre; les tonnerres mugissent dans les airs, et le fantôme, au milieu des nuages, est emporté en haut sur l'aile de la tempête.

68. La fête fut glacée, le repas interrompu.--Qui est là étendu sur la dalle? L'ame oppressée du vieil Angus avait tout oublié; enfin son pouls bat de nouveau et le rend à la vie.

69. «Arrière, arrière! que l'art essaie de rouvrir les yeux d'Allan à la lumière.» C'en est fait de son argile, sa course est achevée; ah! jamais Allan ne se relèvera!

70. La poitrine d'Oscar est froide comme la poussière; ses cheveux sont soulevés par la brise; la flèche empennée d'Allan est restée dans son sein: il gît dans la noire vallée de Glentanar.

71. Et d'où vient le terrible étranger? Ou qui était-il? Aucun être mortel ne peut le dire; mais on ne peut douter de la forme que revêtit le spectre de feu, car les fils d'Alva connaissaient bien Oscar.

72. L'ambition donna la force au bras d'Allan: son dard vola sur l'aile d'un démon triomphant de joie, quand l'envie agita ses brûlans tisons et répandit son venin dans le cœur du jeune homme.

73. Rapide fut le trait qui, parti de l'arc d'Allan, se souilla d'un sang abominable: le panache noir du brun Oscar est tombé; le dard fatal a tari en lui les sources de la vie.

74. C'est Mora dont le regard rendit Allan coupable; c'est elle qui fit révolter son orgueil blessé. Hélas! ces yeux qui étincelaient des rayons de l'amour devaient pousser une ame à un crime infernal.

75. Regarde, ne vois-tu pas un tombeau solitaire qui s'élève sur la cendre d'un guerrier? il brille d'un éclat sombre à travers le crépuscule: c'est le lit de noces d'Allan.

76. C'est loin, bien loin du noble sépulcre qui renferme les mânes illustres de son clan. Nulle bannière ne flotte au-dessus de ses restes, car elle serait souillée du sang fraternel.

77. Quel ménestrel aux cheveux gris, quel barde aux blancs cheveux célébrera, sur la harpe, les exploits d'Allan? Le chant du poète est la plus belle récompense de la gloire; mais qui peut chanter les louanges d'un meurtrier?

78. La harpe doit rester immobile, insonore: nul ménestrel n'ose réveiller cette histoire; sa main paralysée se glacerait en punition de sa faute, et les cordes de sa harpe se briseraient.

79. Aucune lyre illustre, aucun hymne solennel ne répandra sa gloire dans le monde. Quel en serait l'écho? la malédiction amère d'un père expirant, le gémissement d'un frère assassiné!

XVII.

AU DUC DE DORSET.

AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.

En faisant la revue de mes papiers, afin d'y choisir quelques nouveaux poèmes pour cette seconde édition, je trouvai les vers suivans, que j'avais totalement oublies. Je les avais composés dans l'été de 1805, peu de tems avant mon départ de Harrow-on-the-Hill. C'est une pièce adressée à un jeune condisciple de haut rang, qui m'avait souvent accompagné dans les courses que je faisais dans le voisinage: il n'a cependant jamais vu ces vers, et très-probablement ne les verra jamais. Comme, en les relisant, je ne les ai pas trouvés pires que quelques autres pièces de ce recueil, je les publie aujourd'hui pour la première fois, après de fort légères corrections.


D.r..t! dont le jeune âge unit ses pas aux miens pour explorer les sentiers de la clairière de l'Ida [16]; toi, que l'affection m'apprit à protéger toujours, et te fit de moi un ami plutôt qu'un tyran, quoique les usages sévères de notre école t'eussent prescrit l'obéissance et m'eussent donné le commandement [17]; toi, sur qui vont pleuvoir, dans quelques années, les richesses et les honneurs, aujourd'hui même tu possèdes un nom illustre, placé haut dans le monde et non loin du trône. Cependant, D.r..t, ne laisse pas séduire ton ame, au point de fuir les beautés de la science ou de secouer toute espèce de joug, bien que des maîtres faibles [18], craignant de blâmer l'enfant titré qui, un jour, distribuera des grâces, regardent les erreurs du duc avec trop d'indulgence, et ferment les yeux sur des fautes qu'ils tremblent de châtier.

[Note 16: ][ (retour) ] Le nom d'Ida est donné, par antonomase, à Harrow-on-the-Hill; où Byron s'était trouvé dans la même école que le duc de Dorset.

(N. du Tr.)

[Note 17: ][ (retour) ] Dans les écoles publiques, les jeunes gens sont entièrement subordonnés aux classes supérieures, jusqu'à ce qu'ils y aient pris place eux-mêmes: nul rang social n'exempte de cette espèce de noviciat.

[Note 18: ][ (retour) ] Je déclare n'avoir eu en vue aucune allusion personnelle, même la plus éloignée. Je mentionne simplement, d'une manière générale, ce qui n'est que trop souvent vrai, la faiblesse des précepteurs.

Quand de jeunes parasites qui fléchissent le genou devant la richesse, leur idole dorée, et non pas devant toi, car un enfant même, à l'aurore de sa grandeur, trouve des esclaves qui le flattent et le cajolent; quand ils te diront «que la pompe devrait seule environner le jeune homme prédestiné par sa naissance à être si grand; que les livres ne sont faits que pour de pauvres diables; que les nobles esprits méprisent les règles communes,» ne les crois point,--ils te marquent le chemin de la honte, et cherchent à ternir l'honneur de ton nom; reviens vers ce petit nombre d'écoliers de l'Ida, dont les ames ne dédaignent pas de condamner ce qui est mal; ou si, parmi les camarades de ta jeunesse, aucun n'ose élever la voix sévère de la vérité, interroge ton propre cœur! il te dira: «Jeune homme, abstiens-toi,» car je sais bien que la vertu y demeure.

Oui, je t'ai observé dans plus d'une journée; mais, aujourd'hui, de nouveaux objets m'appellent ailleurs. Oui, j'ai observé, dans cet esprit généreux, des sentimens qui, mûris avec soin, feront le bonheur de tes semblables. Ah! quoique la nature m'ait fait moi-même altier et sauvage, que l'indiscrétion m'ait nommé son enfant favori; quoique toute erreur me marque de son sceau et me condamne à tomber, cependant je voudrais bien tomber seul: quoique nul précepte ne puisse aujourd'hui dompter mon cœur hautain, j'aime encore les vertus dont je ne puis me faire honneur à moi-même.

Ce n'est point assez de briller avec les autres fils du pouvoir, comme le folâtre météore d'une heure, de remplir, ô faible orgueil! une page des annales de la pairie avec de longs titres, qui ne figurent plus loin dans aucune autre page; partage donc la commune destinée de la foule titrée, admiré durant ta vie, oublié dans le sépulcre, lorsque rien ne te distinguera des morts vulgaires, sinon la lourde et froide pierre qui couvrira ta tête, l'écusson tombant en poudre, ou le chef-d'œuvre de l'art héraldique, ce blason bien armorié mais négligé, où les lords, que rien n'a illustrés, trouvent, dans la tombe, tout juste assez de place pour laisser après eux un nom sans gloire. Ils dorment là, ignorés comme les sombres voûtes qui cachent leur poussière, leurs folies et leurs fautes: race dont les vieilles armoiries, les vieux titres sont couchés dans des registres destinés à n'être jamais lus. Oh! que je voudrais, d'un regard prophétique, te voir prendre une place élevée parmi les bons et les sages, poursuivre une glorieuse et longue carrière, le premier en talent comme en rang, fouler aux pieds tous les vices, fuir toute basse action; enfin, n'être plus le mignon de la fortune, mais son plus noble fils.

Parcours les annales des anciens jours, lis les faits éclatans de tes premiers aïeux. Un d'eux [19], tout courtisan qu'il était, fut un homme de rare mérite, et eut la gloire de donner le jour au drame anglais. Un autre [20] non moins renommé pour son esprit, n'est déplacé ni à la cour, ni dans les camps, ni dans le sénat; vaillant sur le champ de bataille, favori des neuf sœurs, destiné à briller dans toute haute sphère; distingué de la foule dorée, il fut l'orgueil des princes et l'honneur de la poésie. Tels furent tes pères; porte donc ainsi leur nom, héritier non-seulement de leurs titres, mais encore de leur gloire. L'heure approche; quelques jours encore, et ce petit théâtre de joies et de douleurs sera fermé pour moi. Chaque moment m'avertit de renoncer à ces ombrages, où l'espérance, la paix et l'amitié faisaient tout mon bien; l'espérance qui variait comme les couleurs de l'arc-en-ciel, et qui dorait les ailes rapides du tems; la paix, que n'éloigna jamais la sombre réflexion, en rêvant les orages des jours à venir; l'amitié, dont l'enfance connaît seule le sincère langage. Hélas! ils n'aiment point assez long-tems ceux qui aiment si bien. Adieu donc, séjour de mon jeune âge! Et n'adressons pas à ce théâtre chéri un long et pénible adieu, comme fait l'exilé à son rivage natal, dont il s'écarte lentement sur la surface de l'abîme azuré, et qu'il regarde d'un œil attristé, mais incapable de pleurer.

[Note 19: ][ (retour) ] «Thomas Sackville, lord Buckurst, créé comte de Dorset par Jacques Ier, fut une des premières et des plus brillantes gloires de la poésie nationale, et, le premier, il donna un drame régulier.»

(Anderson's British poets.)

[Note 20: ][ (retour) ] Charles Sackville, comte de Dorset, regardé comme l'homme le plus accompli de son tems, se distingua également à la cour si voluptueuse de Charles II, et à la cour si sombre de Guillaume III. Il se comporta en brave au combat naval livré, en 1665, contre les Hollandais, un jour avant qu'il composât son célèbre poème. Son caractère a été peint avec les plus vives couleurs par Dryden, Pope, Prior et Congrève.

(Voy. Anderson, British poets.)

D.r..t! adieu! Je ne demanderai point d'un si jeune cœur un sentiment de triste souvenance; la matinée de demain chassera mon nom de ta jeune mémoire, et n'en laissera aucune trace. Et néanmoins, peut-être, dans un âge plus mûr, puisque le hasard nous a jetés dans la même sphère, puisque le même sénat, la même cause peut réclamer un jour notre suffrage pour l'état, nous nous rencontrerons là, et passerons l'un à coté de l'autre avec un œil indifférent, avec un regard froid et lointain. Pour moi, à l'avenir, ni ennemi ni ami, étranger à toi, à ton bonheur ou à ton infortune, je n'espère plus repasser en souvenir avec toi le cours de nos premières années; je n'aurai plus, comme naguère, la joie de passer mes heures dans ta compagnie; je n'entendrai plus, que dans la foule; ta voix si familière à mon oreille. Cependant, si les vœux d'un cœur inhabile à déguiser ses sentimens, que peut-être il aurait dû renfermer, si ces vœux..... (mais il faut finir cette longue épître). Ah! si ces vœux ne sont point exprimés en vain, le séraphin, gardien et guide de ta destinée, te laissera aussi illustre qu'il te trouva grand.

TRADUCTIONS ET IMITATIONS.

Il est évident que nous n'avons pas dû traduire cette partie des Heures de loisirs; voici seulement la liste des diverses pièces traduites par Lord Byron:

1° Apostrophe d'Adrien à son ame, sur son lit de mort:

Animula! vagula, blandula, etc.

2° Traduction d'une épître de Catulle: Ad Lesbiam.

3° Traduction de l'Épitaphe de Virgile et de Tibulle, par Domitius Marsus.

4° Traduction de Catulle: Luctus de morte passeris.

5° Imitation de Catulle: Les Baisers.

6º Traduction d'Anacréon: A sa lyre; ϑέλω λἐγειν Ἀτρείδας.

7° Ode III du même: L'Amour mouillé.

8° Fragmens d'exercices classiques, traduits du Prométhée enchaîné d'Eschyle. (Harrow-on-the-Hill, Dec. i, 1804.)

9° Paraphrase de l'épisode de Nisus et Euryale, Énéid. liv. ix.

10º Traduction d'un chœur de la Médée d'Euripide.

PIÈCES FUGITIVES.


I.

PENSÉES

SUGGÉRÉES PAR UN EXAMEN DE COLLÉGE (1806).

Au milieu de l'assemblée, entouré de sa cour des pairs, Magnus [21] élève son front ample et sublime; placé sur le fauteuil de président, il semble un dieu qui, d'un signe, fait trembler les vétérans et les nouveaux [22]. Lorsque tous, autour de lui, observent sur leurs siéges le plus sombre silence, sa voix de tonnerre ébranle le dôme retentissant, en adressant de sévères reproches aux misérables peu habiles à s'évertuer aux mystères mathématiques. Heureux le jeune homme versé dans les axiomes d'Euclide, quoique faible d'ailleurs dans tout autre art! Heureux celui qui, sachant à peine écrire un vers anglais, scande les mètres attiques avec le coup-d'œil d'un critique! Comment donc? Il ne sait pas comment périrent ses aïeux, lorsque nos discordes civiles entassaient les morts dans les champs, lorsqu'Édouard guidait ses troupes conquérantes, ou que Henri foulait aux pieds l'orgueil de la France; il s'étonne au nom de la Grande Charte; mais il récapitule fort bien les lois de Sparte; il peut dire quels édits fit le sage Lycurgue, tandis qu'il a laissé sur la planche de sa bibliothèque le livre de Blackstone; il vante la gloire immortelle des drames grecs, lorsqu'il se rappelle à peine le nom du barde de l'Avon.

[Note 21: ][ (retour) ] Je n'entends donner lieu à aucune réflexion défavorable à celui que je mentionne sous le nom de Magnus: il est simplement représenté comme accomplissant une fonction indispensable de sa charge. D'ailleurs le ridicule retomberait sur moi, puisque ce gentleman est aujourd'hui aussi distingué par son éloquence et par la dignité avec laquelle il remplit sa place, qu'il l'était dans ses jeunes années par son esprit et sa bonne humeur.

[Note 22: ][ (retour) ] Sophs and freshmen: les sages et les nouveaux, termes consacrés, à Cambridge, pour désigner les étudians de première et de seconde année.

(N. du Tr.)

Tel est le jeune homme, dont le cerveau scientifique obtiendra les honneurs scholaires, les médailles, les bourses, ou peut-être même le prix de déclamation, s'il élève ses regards jusques à ce faîte glorieux. Mais ce n'est point un talent ordinaire qui peut espérer d'atteindre à cette coupe d'argent si enviée: non pas que nos esprits exigent beaucoup d'éloquence, le style brûlant de l'orateur athénien ou le feu de Cicéron; une matière claire ou animée est inutile, puisque nous n'essayons pas de convaincre par la parole. Que d'autres orateurs soient fiers du talent de plaire, nous parlons pour nous plaire à nous-mêmes, et non pour émouvoir la multitude: notre gravité préfère, le ton du murmure, un mélange approprié du cri et du gémissement; aucune grâce ne doit être empruntée de l'action; le geste le plus léger déplairait au doyen, et tous les gradués ébahis clabauderaient contre ce qu'ils ne pourraient jamais imiter.

L'homme qui espère obtenir la coupe promise doit se tenir toujours dans la même posture, et ne jamais lever les yeux, ni s'arrêter, mais manger chaque mot, peu importe qu'on n'entende rien. Qu'il se presse donc sans songer au repos; qui parle le plus vite est certain de parler le mieux; qui prononce le plus de mots dans le plus court espace de tems, peut espérer à coup sûr de gagner le prix à cette course de paroles.

Voilà donc les enfans de la science, ceux qui, récompensés ainsi, vieillissent à l'aise sous les tranquilles ombrages de Granta [23]! Là, sur les bords marécageux du Cam [24], ils demeurent oisifs, vivent sans réputation, sans honneur,--meurent sans être pleurés. Sourds comme les portraits qui ornent leurs salles, ils croient que tout savoir est renfermé dans leurs murs. Grossiers dans leurs mœurs, exacts à de sottes formalités, ils affectent de dédaigner tous les arts modernes; mais ils prisent les notes de Bentley, de Brunck [25] ou de Porson [26], beaucoup plus que le vers commenté par le critique. Vains comme leurs honneurs, lourds comme leur ale, tristes comme leur esprit, et ennuyeux comme leurs récits; morts à l'amitié, quoiqu'ils sachent encore être sensibles, alors que leur intérêt ou celui de l'église requiert un zèle fanatique. Ils vont en grande hâte faire leur cour au maître du pouvoir, soit que Pitt ou Petty règle l'heure des audiences [27]. Ils inclinent leurs têtes devant lui, avec un sourire suppliant, lorsque les mitres sont étalées en perspective à leurs yeux; mais s'il était renversé par l'orage de la disgrâce, ces hommes voleraient à la rencontre de son successeur. Tels sont ceux qui gardent les trésors du savoir; telle est leur coutume, telle est leur récompense. Au moins pouvons-nous nous hasarder à dire que la prime ne peut excéder leur déboursé.

[Note 23: ][ (retour) ] Nom poétique de Cambridge.

(N. du Tr.)

[Note 24: ][ (retour) ] Le Cam, rivière de Cambridge.

(N. du Tr.)

[Note 25: ][ (retour) ] Critiques célèbres.

[Note 26: ][ (retour) ] Professeur actuel de langue grecque au collége de la Trinité, à Cambridge; homme dont les hautes facultés et les écrits justifient peut-être une pareille préférence.

[Note 27: ][ (retour) ] Depuis que ces vers ont été écrits, lord H. Petty (aujourd'hui marquis de Lansdown) a perdu sa place, et subséquemment, j'allais dire conséquemment, l'honneur de représenter l'université: un fait si clair n'a pas besoin de commentaire.

II.

AU COMTE DE ***.

Tu semper amoris

Sis memor, et cari comitis ne abscedat imago.

(Valérius Flaccus.)

1. Ami de ma jeunesse! Quand nous errions ensemble, écoliers l'un de l'autre aimés, embrasés de l'amitié la plus pure; le bonheur qui emportait sur son aile ces heures de roses était une pluie de délices, telle qu'il en tombe rarement sur les mortels d'ici-bas.

2. Le souvenir seul m'est plus cher que toutes les joies que j'aie jamais connues. Loin de vous, c'est une peine; mais c'est encore une peine agréable que de repasser en mémoire ces jours et ces heures, et de soupirer encore le mot d'adieu!

3. Ma pensée mélancolique se nourrit de ces scènes dont je ne jouirai plus, de ces scènes que je regretterai toujours; la mesure de notre jeunesse est comblée, le rêve du soir de la vie est sombre et noir. Nous rencontrerons-nous?... Ah! jamais!

4. Comme deux fleuves, enfans d'une même fontaine, en vain sortent ensemble d'une commune source, bientôt, divergeant de cette unique origine, suivent chacun, en murmurant, une route diverse, jusqu'à ce qu'ils se confondent dans l'Océan:

5. Ainsi, nos vies désormais couleront séparées; leurs ondes, heureuses ou funestes, quoique voisines, hélas! ne se mêleront plus comme naguère; rapides ou lentes, noires ou limpides, elles arriveront au gouffre sans fond de la mort, pour quitter à jamais le rivage.

6. Nos ames, ô mon ami! qu'animait auparavant un seul désir, qui vivaient de la même pensée, sont aujourd'hui entraînées dans des sphères différentes. Dédaignant les humbles amusemens de la campagne, c'est votre destin de vous mêler à une cour élégante, et de briller dans les annales de la mode.

7. Le mien est de perdre mon tems à l'amour, ou d'exhaler mes rêveries en rimes, sans le secours de la raison; car le bon sens et la raison, au su et au vu des critiques, ont abandonné tout poète amoureux, et ne se sont laissés saisir par aucune de ses pensées.

8. Pauvre Little [28]! barde à la voix douce et mélodieuse! On vient de traiter tes sublimes chants comme œuvres monstrueuses: celui qui dévoila les secrets de l'amour devait être stigmatisé par les terribles Reviewers, comme un être sans esprit et sans mœurs [29].

[Note 28: ][ (retour) ] Little (petit, enfant), nom sous lequel Thomas Moore publia ses poésies érotiques.

(N. du Tr.)

[Note 29: ][ (retour) ] Ces stances furent écrites peu de tems après qu'une Revue du nord eût inséré une critique sévère sur une nouvelle publication de l'Anacréon anglais, Thomas Moore.

9. Et cependant, lorsque tu as en partage les éloges de la beauté, ne te plains pas de ton lot, harmonieux favori des neuf sœurs: on lira encore tes lays délicieux, quand le bras de la persécution sera mort et que les critiques seront oubliés.

10. Pourtant, je dois accorder quelque mérite à ces dignes personnages qui châtient avec une implacable ardeur les mauvais vers et ceux qui les composent; et quoique je puisse moi-même être le premier en proie aux sarcasmes des critiques, certes je ne me battrai point avec eux [30].

[Note 30: ][ (retour) ] Un poète (horresco referens) défia son reviewer à un combat à mort. Si cet exemple prévalait, nos censeurs périodiques devraient se plonger dans le Styx; car comment se sauveraient-ils autrement de la nombreuse armée de leurs assaillans furieux?

11. Peut-être feraient-ils tout aussi bien d'écraser la lyre d'un tel commençant, cette lyre aux sons âpres et rudes: celui qui offense si impertinemment à dix-neuf ans, avant trente deviendra, je gage, un pécheur endurci.

12. Maintenant, je reviens à vous, et certes, je vous dois des excuses. Recevez donc mon apologie: en vérité, cher--, dans l'essor de mon imagination, je vole à droite et à gauche; ma muse aime la digression.

13. Je vous disais, ce me semble, que votre destin serait d'ajouter une étoile au royal empyrée; puisse un royal sourire vous accueillir! Sous le règne d'un noble monarque, vous ne chercheriez pas en vain ce sourire, si le mérite vous sert de recommandation.

14. Mais la cour abonde en périls; de perfides rivaux y étalent un éclat trompeur. Puissent les saints vous garantir de leurs piéges! Puisse votre amour ou votre amitié ne demander une tendre affection qu'à ceux qui seront le plus dignes de vous.

15. Puissiez-vous ne pas vous écarter un moment du sûr et droit chemin de la vérité; n'être jamais leurré par l'appât des plaisirs! Puissent vos pas imprimer leur trace sur les roses; vos sourires être toujours des sourires d'amour; vos larmes, des larmes de joie!

16. Oh! si vous souhaitez que le bonheur charme vos jours et vos années à venir, et que les vertus couronnent votre front, soyez toujours ce que vous étiez, aussi pur que je vous ai connu; soyez toujours ce que vous êtes aujourd'hui.

17. Une part légère de gloire, qui viendrait réjouir mes ans à leur déclin, me serait alors doublement chère; mais lorsque je bénis votre nom chéri, je renoncerais à la renommée du poète pour être au moins ici un prophète.

III.

GRANTA, MACÉDOINE (1806).

Ἀργυρέαις λόγχαισι µάχου καὶ πάντα κρατήσαις.

1. Oh! si le miracle du démon de Lesage [31] pouvait se réaliser à mon gré, Asmodée, cette nuit, soulèverait mon corps tremblant dans les airs, et irait le placer sur le clocher de Sainte-Marie.

[Note 31: ][ (retour) ] Le Diable Boiteux de Lesage; le démon Asmodée place Don Cléophas sur un lieu élevé, et découvre à ses regards l'intérieur des maisons.

2. Là, il me montrerait les salles de l'antique Granta, dont les toits découverts n'arrêteraient plus mes regards, pleines d'habitans pédantesques, gens rêvant le surplis de linon ou la stalle d'honneur qui doivent être la proie de leur vote vénal.

3. Là, je verrais les concurrens rivaux, Petty et Palmerston aux aguets, cabaler de toute leur puissance pour le prochain jour d'élection.

4. Quoi? candidats et votans; troupe sainte, tous sont dans les bras du sommeil; c'est une race renommée pour sa piété, et dont les remords ne troublent jamais le repos.

5. Lord Henri [32] ne peut avoir un doute; les votans sont personnes sages et réfléchies; ils savent bien que les promotions ne peuvent arriver que rarement et de tems en tems.

[Note 32: ][ (retour) ] Henri Petty.

(N. du Tr.)

6. Ils savent que le chancelier a maintenant quelques jolis bénéfices à sa disposition; chacun d'eux espère en avoir un en partage, et sourit par conséquent à ses offres.

7. Maintenant que la nuit s'avance, je détourne mes yeux de cette scène soporifique pour voir, sans être le moins du monde aperçu, les studieux enfans de l'Alma mater [33].

[Note 33: ][ (retour) ] Alma mater (mère bienfaisante), mot consacré pour designer l'université.

(N. du Tr.)

8. Là, dans une chambre étroite et humide, le candidat pour les prix de collége travaille, le nez sur ses cahiers, à la clarté d'une lampe nocturne, se couche tard et se lève matin.

9. Certes, il mérite bien de gagner ces prix avec tous les honneurs de son collége, celui qui, faisant de si pénibles efforts pour les obtenir, court ainsi après un stérile savoir;

10. Celui qui sacrifie ses heures de repos pour scander avec précision les mètres attiques, ou fatigue sa cervelle agitée à résoudre des problèmes mathématiques;

11. Celui qui lit des fautes de quantité dans Sele [34], ou qui se met la tête à la torture sur un triangle énigmatique; qui, privé souvent d'un repas salutaire, est condamné à disputer dans un latin barbare [35],

[Note 34: ][ (retour) ] L'ouvrage de Sele sur les mètres grecs fait preuve d'un talent et d'une sagacité rares; mais, comme on doit s'y attendre dans un genre de travail si difficile, n'est pas remarquable pour l'exactitude.

[Note 35: ][ (retour) ] Le latin des écoles est de l'espèce canine (canina species), et fort peu intelligible.

12. Qui renonce aux pages agréables et utiles des écrivains historiques, et préfère à la littérature le carré de l'hypoténuse [36].

[Note 36: ][ (retour) ] Théorème découvert par Pythagore: le carré de l'hypoténuse du triangle rectangle est égal à la somme des carrés des deux autres côtés.

13. Mais du moins ces occupations, sont innocentes, et ne font de mal qu'au pauvre étudiant; elles sont louables en comparaison d'autres récréations qui rassemblent la troupe imprudente.

14. Comme la vue est choquée de leurs débauches désordonnées, lorsqu'ils unissent le vice et l'infamie, lorsque l'ivresse et les dés les entraînent, lorsque tous leurs sens sont noyés dans le vin!

15. Telle n'est pas la bande des méthodistes, qui méditent des plans de réforme: ceux-ci invoquent le Seigneur dans une humble attitude, et prient pour les péchés d'autrui.

16. Mais ils oublient que leur esprit d'orgueil, leur triomphante fierté dans cette vie d'épreuves, diminue grandement le mérite de cette abnégation dont ils se targuent si fort.

17. C'est le matin.--Je détourne ma vue de ce spectacle.--Que rencontre alors mon regard? Une foule nombreuse, vêtue de blanc [37], traverse la pelouse à pas mesurés.

[Note 37: ][ (retour) ] Le jour de la fête d'un saint, les étudians portent des surplis dans la chapelle.

18. La cloche de la chapelle retentit à grand bruit dans les airs; elle se tait:--quels sons entends-je alors? Les accords doux et célestes de l'orgue pénètrent mon oreille attentive.

19. A cela se joint l'hymne sacré, le chant solennel du roi poète; et toutefois, lorsqu'on entend long-tems cette musique, on ne désire pas l'entendre une seconde fois.

20. Nos chœurs seraient à peine excusables, même comme troupe de commençans novices: tout pardon, maintenant, doit être refusé à un tel synode de pécheurs croassans.

21. Si David, après avoir achevé sa tâche sublime, eût entendu ces lourdauds chanter en sa présence, jamais ses psaumes ne seraient descendus jusqu'à nous: il les eût déchirés tout en fureur.

22. Les malheureux Israélites, dans leur captivité, étaient, par l'ordre d'un tyran inhumain, obligés de chanter, le cœur plein d'amertume, sur les bords du fleuve de Babylone.

23. Oh! s'ils eussent chanté sur un ton semblable, soit par ruse, soit par crainte, ils auraient pu rassurer leurs esprits; du diable si une ame eût voulu les entendre!

24. Mais si je griffonne le papier encore davantage, au diable si une ame voudra me lire: ma plume est émoussée, mon encre à sec; il est en vérité tems de m'arrêter.

25. Adieu donc, Granta aux vieux clochers! Je ne voltige plus comme Cléophas; tes scènes n'inspirent plus ma muse; le lecteur est fatigué, et moi aussi.

IV.

LACHIN Y GAIR.


AVANT-PROPOS DE L'AUTEUR.

Lachin y Gair, ou, comme on le prononce en langue erse, Loch na Garr, s'élève comme une orgueilleuse tour dans les Highlands du nord, près d'Invercauld. Un de nos modernes tourists en parle comme de la plus haute montagne de la Grande-Bretagne; quoi qu'il en soit, c'est à coup sûr une des plus aériennes et des plus pittoresques de nos Alpes calédoniennes. L'aspect en est d'une teinte sombre, mais le sommet est le siége de neiges éternelles. Je passai près de Lachin y Gair une partie de mes premières années, et c'est le souvenir de ce tems qui a donné naissance aux stances suivantes.


1. Arrière, gais paysages, et vous, jardins de roses! Que les mignons du luxe se promènent au milieu de vous. Qu'on me rende ces rocs où l'avalanche repose, séjour sacré de la liberté et de l'amour. Oui, Calédonie, tes montagnes me sont chères, quoique les élémens se livrent la guerre autour de leurs blanches cimes; oui, quoique au lieu de sources paisibles mugissent les cataractes écumantes, je soupire après la vallée du sombre Loch na Garr.

2. Ah! c'est là que mes pas errèrent dans mon enfance; j'avais la toque pour coiffure, et pour manteau le plaid [38]. Pendant que je faisais ma course quotidienne sous l'ombrage des pins, ma pensée contemplait ces chefs de clans, morts autrefois sur le champ de bataille; je ne regagnais le foyer domestique qu'après que l'éclat mourant du jour eut fait place aux rayons de la brillante étoile polaire: car mon imagination se complaisait dans les traditions que me racontaient les habitans indigènes du sombre Loch na Garr.

[Note 38: ][ (retour) ] Ce mot est vicieusement prononcé plad: la vraie prononciation, conforme à celle d'Écosse, est connue par l'orthographe.

(Note de Lord Byron.)

--Byron fait cette remarque, juste d'ailleurs, parce qu'il fait rimer plaid avec glade (ombraqe).

(N. du Tr.)

3. Ombres des morts! n'ai-je pas entendu vos voix s'élever avec le souffle de la brise murmurante du soir? Certes, l'ame heureuse du héros parcourt, sur l'aile du vent, la vallée qui fut son domaine; autour de Loch na Garr, tandis que les vapeurs de l'ouragan s'amoncellent, l'hiver préside dans son char de glaces; les nuages y environnent les ombres de mes pères, qui séjournent dans les tempêtes du sombre Loch na Garr.

4. Hommes vaillans, nés sous une étoile funeste [39], des visions prophétiques ne vous annoncèrent-elles pas que le destin avait abandonné votre cause? Hélas! destinés à mourir à Culloden [40], la victoire n'entoura point votre mort d'applaudissemens! mais vous êtes heureux, tout ensevelis que vous êtes dans le sommeil de la mort. Vous reposez avec votre clan dans les cavernes de Braemar [41]. Vos hauts faits, célébrés au son du pibroch [42], par la voix grave du chanteur montagnard, frappent les échos du sombre Loch na Garr.

[Note 39: ][ (retour) ] Je fais ici allusion à mes ancêtres maternels, les Gordon, dont plusieurs combattirent pour l'infortuné prince Charles, plus connu sous le nom de Prétendant. Cette branche était presque alliée aux Stuarts par le sang comme par l'affection. Georges, second comte de Huntley, épousa la princesse Annabella Stuart, fille de Jacques Ier d'Écosse; il laissa d'elle quatre fils, dont j'ai l'honneur de compter le troisième, sir William Gordon, au nombre de mes ancêtres.

[Note 40: ][ (retour) ] Je ne suis pas certain si quelqu'un d'eux périt à la bataille de Culloden; mais comme plusieurs succombèrent dans l'insurrection, j'ai usé du nom de la principale action, pars pro toto.

[Note 41: ][ (retour) ] Région des Highlands ainsi appelée: il y a aussi un château de Braemar.

[Note 42: ][ (retour) ] Nom de la cornemuse écossaise. (Note de Lord Byron.)

--Erreur de Byron, amèrement relevée par la Revue d'Édimbourg. Le pibroch est proprement un air de cornemuse.

(N. du Tr.)

5. Que d'années ont fui, Loch na Garr, depuis que je t'ai quitté! Que d'années s'écouleront encore avant que tu reçoives la trace de mes pas! La nature t'a déshérité de verdure et de fleurs: mais qu'importe? tu m'es encore plus cher que les plaines d'Albion. Angleterre! tes beautés sont fades et bourgeoises aux yeux de celui qui erra au loin sur les montagnes. Oh! gloire aux cimes sauvages et majestueuses! Gloire aux rocs escarpés et sourcilleux du sombre Loch na Garr.

V.

AU ROMAN.

1. Mère des rêves dorés, ô muse du roman! reine sacrée des joies enfantines! toi qui guides au milieu de danses aériennes ton fidèle cortége de jouvencelles et de jeunes garçons; enfin, tes charmes ne me retiennent plus, je brise les fers de mon premier àge, je ne prends plus part à ta ronde mystérieuse; mais j'abandonne tes royaumes pour ceux de la vérité.

2. Et pourtant il est pénible de laisser les rêves qui habitent l'ame libre de toute défiance, qui nous font voir chaque nymphe comme une déesse dont les yeux rayonnent d'immortelles flammes, lorsque l'imagination tient son sceptre tout-puissant, et qu'elle embellit tout de mille couleurs variées, lorsque les vierges ne semblent plus une chimère, que tout est vrai, jusques aux sourires de la femme.

3. Mais devons-nous avouer que tu n'es qu'un nom; et descendus de ton palais de nuées, ne plus trouver une Sylphide dans chaque dame, un Pylade [43] dans chaque ami? laisser tes royaumes aériens à la troupe des fées; avouer enfin que la femme est aussi fausse que belle, et que les amis ont de la sensibilité--pour eux seuls?

[Note 43: ][ (retour) ] Il est à peine nécessaire d'annoter que Pylade fut le compagnon d'Oreste et un héros de ces amitiés célèbres qui, avec celles d'Achille et Patrocle, Nisus et Euryale, Damon et Pythias, ont été transmises à la postérité, comme des exemples remarquables d'un attachement qui, suivant toute probabilité, n'a jamais existé hors de l'imagination du poète et de la page d'un historien ou d'un romancier moderne.

4. Je l'avoue avec honte, j'ai senti ta puissance: je me repens aujourd'hui, ton règne est passé, je n'obéirai plus à tes préceptes, je ne m'élancerai plus sur les ailes de l'imagination. Pauvre sot! aimer un œil étincelant, et croire cet œil cher à la vérité; se confier à la première coquette qui soupire, et mollir devant la coquette qui pleure.

5. O muse trompeuse! Dégoûté de tes illusions, je fuis loin de ta cour bigarrée, où siégent l'affectation et la languissante sensibilité, dont les sottes larmes ne peuvent jamais couler pour d'autres douleurs que pour les tiennes; qui se détourne des maux réels pour baigner de pleurs tes pompeuses idoles.

6. Unis-toi maintenant à la sympathie, vêtue de noir, couronnée de cyprès, qui niaisement soupire avec toi, dont le cœur saigne pour toutes les ames: appelle ta cour féminine et champêtre pour pleurer un adorateur perdu à jamais, qui jadis put brûler d'une ardeur égale, mais ne s'incline plus aujourd'hui devant ton trône.

7. Et vous, tendres nymphes, dont les larmes sont prêtes à couler à grands flots en toute occasion, dont les cœurs gémissent sous le poids de craintes imaginaires, et brûlent d'imaginaires délires: dites, pleurerez-vous mon nom absent, pleurerez-vous un apostat de votre aimable cortége? Un barde enfant peut du moins réclamer de vous quelques accens de sympathie.

8. Adieu, troupe folâtre; adieu pour toujours! L'heure du destin approche; déjà paraît le gouffre où vous devez être englouties sans causer de regrets: je vois le lac noir de l'oubli, agité par des vents que vous ne sauriez apaiser, abîme où vous et votre gracieuse souveraine devez, hélas! périr ensemble.

VI.

ÉLÉGIE SUR L'ABBAYE DE NEWSTEAD [44].

[Note 44: ][ (retour) ] Comme un poème sur ce sujet est imprimé au commencement du recueil, l'auteur n'eut pas primitivement l'intention d'y insérer celui-ci: en l'y ajoutant aujourd'hui, il cède au désir de quelques amis.

It is the voice of years that are gone! They
roll before me with all their deeds
.
(Ossian.)
C'est la voix des ans qui sont passés! Ils roulent
devant moi avec tous leurs événemens.

1. Newstead! que le tems dévore si vite! séjour autrefois si brillant! asile de la religion, gloire de Henri repentant [45]! Cloître, qui renfermes les tombes de tant de guerriers, de moines et de nobles dames, dont les ombres mélancoliques rôdent autour de tes ruines!

[Note 45: ][ (retour) ] Henri II fonda Newstead peu après l'assassinat de Thomas Becket.

2. Salut! édifice plus honoré dans ta décadence que nos modernes demeures encore debout sur leurs colonnes! L'orgueil majestueux de tes voûtes porte un sombre défi aux orages de la destinée.

3. Je ne chante pas les serfs [46] qui, revêtus de leurs cottes de mailles, pour obéir à leur suzerain, demandent, dans un sombre appareil, la croix d'écarlate [47], ou s'assemblent pleins d'allégresse autour de la table du festin, fidèles soldats de leur chef, bande vaillante et immortelle.

[Note 46: ][ (retour) ] Ce mot est employé par Walter-Scott dans son poème: The wild Huntsman (le Chasseur sauvage), comme synonyme de vassal.

(Note de Lord Byron.)

--Les mots anglais sont comme en français: serf, vassal! Tous nos lecteurs en connaissent la différence.

(N. du Tr.)

[Note 47: ][ (retour) ] La croix de drap rouge était le signe des croisés.

4. Autrement, le magique regard de l'imagination pourrait suivre leur marche à travers le cours du tems, et contempler toute cette ardente jeunesse, destinée à mourir sous le ciel de la Judée, pour accomplir le pélerinage dont elle fit vœu.

5. Mais ce n'est pas de tes noires murailles, ô Newstead! que le baron part pour la guerre; son domaine féodal est dans d'autres contrées. Dans ton enceinte, la conscience déchirée cherche le repos et fuit l'éclat importun du jour.

6. Oui, dans tes obscures cellules et sous tes ombrages profonds, le moine abjura un monde qu'il ne pouvait plus revoir;--le crime, taché de sang, vint, en son repentir, chercher la consolation, et l'innocence échappa à la tyrannie de ses oppresseurs.

7. Un monarque ordonna que tu t'élevasses près de ces bois déserts, où jadis les bannis de Sherwood avaient coutume de rôder; et les crimes de la superstition, à couleurs si diverses, trouvèrent un abri sous le froc protecteur du prêtre.

8. Où maintenant croît l'herbe mouillée de rosée, humide vêtement de l'argile dont la vie s'est éteinte, là jadis les révérends pères vivaient en odeur de sainteté, et n'élevaient leurs voix pieuses que pour prier.

9. Où maintenant la chauve-souris agite ses larges ailes, aussitôt que le crépuscule [48] étend son ombre sur le jour qui s'évanouit; là jadis le chœur unit ses chants pour les vêpres, ou paya le tribut des matines à la Sainte-Vierge Marie [49].

[Note 48: ][ (retour) ] Byron, pour dire crépuscule, s'est servi du mot écossais gloaming; il fait à ce sujet la remarque suivante:--Comme gloaming, mot écossais pour twilight, est plus poétique, et a été recommandé par plusieurs littérateurs éminens, particulièrement par le docteur Moore, dans ses Lettres à Burns, je me suis hasardé à l'employer en raison de son harmonie.

[Note 49: ][ (retour) ] Le prieuré était dédié à la Vierge.

10. Les ans suivent les ans: les siècles chassent les siècles; les abbés se succèdent l'un à l'autre sans interruption: la charte de la religion est leur égide, jusqu'à ce qu'un royal sacrilége ait décrété leur condamnation.

11. Un Henri [50], de pieuse mémoire, éleva ces gothiques murailles, et donna à leurs saints habitans le repos et la paix; un autre Henri révoque ce généreux bienfait, et fait taire les sacrés accens de la dévotion.

[Note 50: ][ (retour) ] A l'époque de la suppression des monastères, Henri VIII conféra l'abbaye de Newstead à sir John Byron.

12. Vaine est la menace ou la suppliante prière! Il les chasse de leur fortuné séjour; les condamne à errer dans un monde odieux, proscrits, désespérés, sans ami, sans asile, sans refuge, hormis leur Dieu.

13. Écoutez! Les échos répondent aux nouveaux bruits de cette musique martiale qui les ébranle! Les hérauts d'un seigneur belliqueux et hautain agitent les hautes bannières dans l'enceinte de ces murs.

14. Les cris lointains échangés par les sentinelles, le bruit des fêtes, le cliquetis des armes éclatantes, les hennissemens de la trompette et les sons graves du tambour s'unissent de concert et accroissent l'alarme.

15. Antique abbaye, te voilà devenue une forteresse royale [51]! entourée d'une armée rebelle qui t'insulte! La guerre dirige ses redoutables machines contre ton front menaçant, et lance sur toi la destruction en pluie de soufre.

[Note 51: ][ (retour) ] Newstead soutint un siége considérable durant la guerre de Charles Ier contre son parlement.

16. Vaine défense! Un traître ennemi, quoique vingt fois repoussé dans ses assauts, triomphe enfin de la bravoure par la ruse. Les assaillans à flots pressés écrasent le vassal fidèle; les étendards fumans de la rébellion flottent au-dessus de sa tête.

17. Le baron furieux ne cède pas la place sans vengeance; il engraisse du sang des traîtres la plaine couleur de pourpre. Toujours invaincu, il demeure armé de son sabre, et les jours de la gloire luisent encore pour lui.

18. En ce moment le guerrier souhaitait de s'ouvrir à lui-même une tombe au milieu des lauriers qu'il cueillait; mais sans doute une fée, protectrice de Charles, vint sauver l'ami et l'espoir du monarque.

19. Tremblante, elle le retira de cette lutte inégale, pour l'opposer au torrent sur d'autres champs de bataille; elle réservait sa vie pour de plus nobles combats [52]: il devait conduire les rangs où tomba le divin Falkland [53].

[Note 52: ][ (retour) ] Lord Byron et son frère sir William occupèrent des postes éminens dans l'armée royale; le premier fut général en chef en Irlande, lieutenant de la Tour et gouverneur de Jacques, duc d'Yorck, depuis Jacques II; le second prit une part active à plusieurs batailles. Voir Clarendon, Hume, etc.

[Note 53: ][ (retour) ] Lucius Cary, lord vicomte Falkland, l'homme le plus accompli de son tems, fut tué au combat de Newberry, en chargeant dans les rangs du régiment de cavalerie de lord Byron.

20. Et toi, pauvre abbaye, livrée au plus effréné pillage, tandis que les mourans soupirent leur dernière prière, combien est changé l'encens que tu fais monter vers le ciel! Que de victimes se débattent sur ton sol ensanglanté!

21. Plus d'un brigand farouche souille ton gazon sacré de son cadavre horrible et pâle: sur les hommes et les chevaux entassés, amas d'impure corruption, court une bande sauvage de pillards.

22. Les sépulcres rangés en longues allées, et couverts des tristes insignes du deuil, sont eux-mêmes saccagés, et rendent par force à la lumière la poussière mortelle. Les morts n'échappent pas aux griffes de ces bandits, qui troublent le repos de la tombe pour chercher l'or enseveli.

23. La harpe se tait; la lyre guerrière est silencieuse; la mort a glacé la main du ménestrel, qui attaquait avec tant de feu les cordes frémissantes, et chantait la gloire de la palme martiale.

24. Enfin, les meurtriers, rassasiés de sang et gorgés de butin, se retirent.--On n'entend plus le bruit des combats. Le silence rentre dans son auguste empire, et l'horreur, noir fantôme, garde la porte massive.

25. C'est là que la désolation établit sa redoutable cour. Quels satellites annoncent son funeste avènement? Des oiseaux de sinistre augure accourent avec des cris funèbres pour veiller dans le temple sacré.

26. Bientôt les rayons réparateurs d'une nouvelle aurore chassent du ciel de la Bretagne les nuages de l'anarchie; le fier usurpateur redescend dans l'enfer, sa patrie: la nature triomphe de joie à la mort du tyran.

27. La tempête salue les gémissemens de son agonie: la voix des orages répond à ses derniers soupirs: la terre tremble en recevant ses ossemens; elle accueille à regret l'offrande d'une si sombre mort [54].

[Note 54: ][ (retour) ] C'est un fait historique. Une tempête violente arriva immédiatement après la mort ou l'enterrement de Cromwell: ce qui occasiona mainte dispute entre ses partisans et les cavaliers. Les deux partis s'accordèrent à y voir une manifestation de la pensée divine; mais était-ce approbation ou improbation? c'est ce que nous laissons à décider aux casuistes de ce siècle. J'ai tiré parti de cette circonstance comme il convenait au sujet de mon poème.

28. Le pilote légitime [55] reprend le gouvernail; il guide le navire de l'état à travers de paisibles mers. L'espérance, comme jadis, réjouit de son sourire le tranquille royaume, et guérit les blessures saignantes de la haine lassée.

[Note 55: ][ (retour) ] Charles II.

29. Alors, Newstead! les mornes habitans de tes cellules abandonnent en hurlant leurs nids violés; le suzerain reprend possession de son fief, dont, après tant d'absence, il jouit avec enthousiasme.

30. Les vassaux, dans ton enceinte hospitalière, bénissent à grands cris, et le verre en main, le retour de leur seigneur; la culture embellit de nouveau la joyeuse vallée, et les femmes, naguère en deuil, cessent de se lamenter.

31. Mille chants frappent les échos mélodieux; les arbres se vêtissent d'un feuillage inaccoutumé. Écoutez! le cor résonne sur un ton suave; le cri du chasseur se prolonge dans le souffle de la brise.

32. Les vallées s'ébranlent sous les pas des coursiers. Que de craintes, que d'inquiètes espérances accompagnent la chasse! Le cerf expirant cherche un refuge dans le lac; de cris de triomphe annoncent que tout est fini.

33. Jours heureux! trop heureux pour durer! Voilà les plaisirs simples que connaissaient nos vertueux ancêtres. Aucun vice brillant ne les leurrait de son éclat trompeur: leurs joies étaient nombreuses, et rares étaient leurs soucis.

34. Durant un long espace, les fils succèdent aux pères; le tems emporte les années, et la mort lance son dard. Un autre baron presse le cheval écumant: une autre bande poursuit le cerf haletant.

35. Newstead! quel triste changement de spectacle! Ta nef qui s'entr'ouvre présage les progrès d'une lente décadence. Le dernier et le plus jeune d'une noble race tient aujourd'hui sous son empire tes tourelles tombant en poudre.

36. Il escalade tes vieilles tours grises, maintenant si désertes; il regarde tes voûtes, à l'abri desquelles dorment les morts des âges féodaux, tes dortoirs ouverts aux pluies de la froide saison: il regarde, il regarde et pleure.

37. Pourtant ses larmes ne sont point l'emblème du regret; c'est une affection bien chère qui leur commande de couler: la fierté, l'espérance et l'amour lui défendent de t'oublier, et allument dans son sein une flamme brûlante.

38. Oui, il te préfère aux dômes brillans d'or, ou aux mesquines grottes que la vanité des grands décore d'ornemens bizarres: oui, il soupire au milieu de tes tombes humides et moussues, sans exhaler un murmure contre la volonté du sort.

39. Peut-être ton soleil encore se lèvera, et t'éclairera des éblouissans rayons de son midi; peut-être les heures redeviendront pour toi aussi brillantes que jadis, et tes jours à venir n'envieront rien à tes jours passés.

VII.

A. E. N. L. Esq.

Nil ego contulerim jucundo sanus amico.
(Hor. Epist.)

Cher L***, dans cette retraite isolée, quand tout autour de moi est plongé dans le sommeil, les jours heureux de notre vie passée renaissent et se déroulent au regard de l'imagination. Ainsi, lorsque au milieu de l'orage, et malgré les nuages amoncelés qui obscurcissent le jour, je vois une bande étincelante de couleurs variées se dessiner sur l'horizon, alors je salue l'arc céleste qui répand le signal de la paix future, et qui commande aux élémens de cesser leur guerre. Ah! quoique le présent n'apporte que des peines, je songe que ces jours d'autrefois peuvent revenir; ou si, dans un moment de noire mélancolie, une crainte, envieuse de mon bonheur, se glisse par surprise en mon sein, combat ma plus chère pensée et interrompt mon songe doré,--j'exorcise le malin esprit, et je m'abandonne encore à ma rêverie accoutumée. Quoique nous ne devions plus désormais répéter dans la vallée de Granta la leçon du pédant, ni poursuivre à travers les bocages de l'Ida nos délicieuses visions; quoique la jeunesse ait fui sur ses ailes de rose, et que l'âge mûr fasse valoir ses droits sévères, le tems ne détruira pas toute espérance, et nous accordera quelques heures d'une joie modérée.

Oui, j'espère que l'aile vaste du tems versera autour de nous quelques rosées printanières; mais si la fatale faux doit moissonner toutes les fleurs de ces bosquets magiques, où la riante jeunesse se plaît à demeurer, où les cœurs palpitent d'un naïf enthousiasme; si l'âge mûr, au front sombre, aux froides contraintes, arrête l'entraînement de l'ame, glace dans l'œil les larmes de la pitié, ou comprime le soupir de la sympathie, s'il entend sans émotion le gémissement de l'infortune, et qu'il m'ordonne de n'avoir plus de sensibilité que pour moi seul, oh! puisse mon cœur n'apprendre jamais à étouffer ses naïfs et généreux instincts! puisse-t-il toujours mépriser un sévère censeur, et n'oublier jamais le malheur d'autrui! Oui, tel que vous m'avez connu dans ces jours sur lesquels mon souvenir s'arrête encore, puisse-je errer toujours sans guide, sans sociales entraves, et jusques au déclin de l'âge, rester enfant par le cœur! Quoique emportée aujourd'hui par d'aériennes visions, mon ame est toujours la même pour vous; ç'a été souvent mon destin de pleurer, et toutes mes anciennes joies sont refroidies. Mais; loin de moi, heures aux couleurs noires! votre sombre empire est passé, mon chagrin n'est déjà plus; j'en jure par toutes les félicités que connut mon enfance; ma pensée ne se fixera plus sur votre ombre. Ainsi, quand la colère de l'ouragan est tombée, et que les cavernes de la montagne ne laissent plus échapper leurs tristes mugissemens, nous ne songeons plus à la bise d'hiver, invités au repos par la douce haleine du zéphir. Trop souvent ma muse enfantine mit au ton de l'amour sa lyre languissante; mais aujourd'hui, sans objet aucun que je puisse choisir, mes chants expirent en soupirs à demi formés. Hélas! mes jeunes nymphes ont fui; E--est épouse, C--est mère, Caroline soupire solitaire, Marie s'est donnée à un autre, et Cora, dont le regard se promenait naguère sur moi, ne saurait plus aujourd'hui ranimer mon amour. En vérité, cher L***, il est tems de fuir, car le regard de Cora brille pour tous. Et quoique le soleil dispense également à tous la lumière de ses rayons bienfaisans, et que l'œil d'une femme soit un soleil, ce dernier ne devrait luire que pour un seul. Le méridien de l'ame ne convient pas à celles dont le soleil dispense un universel été. Ainsi, toutes mes anciennes flammes sont éteintes; et l'amour, pour moi, n'est plus qu'un nom. Quand les flammes de l'incendie s'affaissent, ce qui naguères en accroissait la lumière et la dévorante ardeur, en disperse maintenant dans l'ombre toutes les étincelles: ainsi fait le feu des passions, lorsque le jeune garçon ou la jeune fille se souviennent encore, mais que toute la force de l'amour expire et s'éteint sur une braise mourante. Mais aujourd'hui, cher L***, il est minuit, et les nuages obscurcissent la lune vaporeuse, dont je ne redirai pas les beautés, décrites dans les vers de tous les écoliers; car pourquoi marcherai-je dans le sentier que tout barde a foulé avant moi? Toutefois, avant que ce flambeau argenté des nuits ait trois fois parcouru son cercle accoutumé, trois fois renouvelé sa course de lumière et chassé les ténèbres profondes, je compte, ô mon aimable ami, que nous verrons son disque errant au-dessus du séjour paisible et chèrement aimé qui servit naguère d'asile à notre premier âge. Là, nous nous mêlerons à la bande joyeuse de ceux que connut notre enfance; maint récit des jours passés emportera les heures riantes, et nos ames s'inonderont de la rosée sacrée des plaisirs intellectuels, jusqu'à ce que le croissant de Diane pâlisse et luise à peine à travers le brouillard du matin.

VIII.

A *** [56].

[Note 56: ][ (retour) ] Il est aisé de voir que ces vers sont adressés à Marie Chaworth. Voir la Vie de Byron.

(N. du Tr.)

1. Oh! si ma destinée eût été jointe à la tienne comme jadis ce don en semblait le gage, jamais tant de folies ne m'eussent entraîné: car alors ma paix n'eût point été troublée.

2. A toi, je dois ces fautes de mon jeune âge; à toi, la censure des sages et des vieillards: car ils savent mes péchés, et ils ne savent pas que le tien fut de rompre les liens de l'amour.

3. Naguère mon ame était pure comme la tienne, et pouvait étouffer toutes ses flammes naissantes. Mais où sont aujourd'hui tes sermens? c'est un autre qui les a reçus.

4. Peut-être je pourrais détruire la paix de mon rival, lui ravir le bonheur qui l'attend: mais que la joie lui sourie toujours: en mémoire de toi, je ne puis le haïr.

5. Ah! depuis que je t'ai perdue, ange de beauté! mon cœur ne peut rester fidèle à aucune femme. Ce qu'il cherchait en toi seule, il tente, hélas! de le trouver en plusieurs maîtresses.

6. Adieu donc, õ fille perfide! Te regretter serait vain et stérile. Ni l'espérance ni le souvenir ne me prêtent leur aide, mais l'orgueil seul peut m'apprendre à t'oublier.

7. Et pourtant toute cette folle dépense d'années, cercle fatigant de plaisirs éventés, ces mille et mille amours, ces craintes d'une matrone, ces chants de délire inspirés par la passion,

8. Si tu avais été à moi, tout cela ne serait pas:--ces joues, que les désordres de mon jeune âge ont pâlies, n'auraient jamais été colorées par la fièvre des passions, mais auraient fleuri dans le calme du bonheur domestique.

9. Oui, naguère les scènes champêtres m'étaient douces, car la nature semblait sourire devant toi: naguère mon cœur abhorrait l'illusion, car il ne battait que pour t'adorer.

10. Mais aujourd'hui je cours après d'autres joies: la réflexion jetterait mon ame dans la démence; au milieu d'une foule irréfléchie et d'un bruit vide de pensées, je triomphe à demi de ma profonde tristesse.

11. Cependant une idée funeste se glisse encore dans mon sein, en dépit de mes vains efforts; et des démons eux-mêmes plaindraient ce que je sens à penser que tu es perdue pour jamais.

IX.

STANCES.

1. Plût à Dieu que je fusse encore un enfant étourdi, séjournant encore dans ma caverne des Highlands, errant dans la sombre forêt ou jouant sur la vague bleuâtre! La pompe incommode de l'orgueil saxon [57] ne va pas à une ame libre qui aime les flancs escarpés de la montagne et cherche les rocs où se brisent les ondes.

[Note 57: ][ (retour) ] Sassenagh ou Saxon, mot de la langue erse, signifiant ou Lowlander (habitant de la partie basse de l'Écosse), ou Anglais.

2. Fortune! reprends ces plaines cultivées, reprends ce nom éclatant! Je hais l'attouchement des mains serviles; je hais les esclaves qui rampent autour de moi: place-moi sur les rochers que j'aime, qui répondent aux rugissemens sauvages de l'océan. Je ne te demande qu'une faveur,--celle d'errer encore au milieu des scènes que ma jeunesse a connues.

3. J'ai vécu peu d'années, et je sens déjà que le monde n'est pas fait pour moi.--Ah! pourquoi d'épaisses ténèbres cachent-elles l'heure où l'homme doit cesser d'être? Autrefois j'avais devant les yeux un rêve éblouissant, une scène imaginaire de bonheur. O vérité!--pourquoi tes odieux rayons éclairèrent-ils à mon réveil un monde tel que celui-ci?

4. J'aimais;--mais ceux que j'aimais ne sont plus; j'avais des amis,--mes jeunes amis ont disparu. Ah! quelle tristesse pèse sur un cœur solitaire, quand toutes ses espérances sont mortes! Quoique de gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du malheur; quoique le plaisir agite l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur est toujours vide.

5. Quel ennui! Entendre la voix de ceux que le rang ou le hasard, que la richesse ou le pouvoir associent sans amitié ou inimitié à nos heures de fête. Rendez-moi quelques amis fidèles, dont l'âge et les sentimens soient les miens, et je fuirai la réunion nocturne et bruyante où la joie n'est pourtant qu'un nom.

6. Et toi, femme! être adorable! mon espoir, ma consolation, mon tout! Combien mon sang doit être refroidi, puisque je commence à me blâser de tes sourires! J'abandonnerais sans soupirer cette scène agitée de maux brillans, pour posséder ce contentement calme que la vertu connaît ou semble connaître.

7. Je fuirais volontiers les demeures des hommes. Je veux fuir, et non haïr le genre humain; mon cœur soupire après la sombre vallée dont l'obscurité convient aux sombres pensers. Oh! que n'ai-je les ailes qui portent la tourterelle à son nid! je m'élancerais vers la voûte des cieux, pour m'enfuir et m'aller reposer [58].

[Note 58: ][ (retour) ] Psaume LV, vers. 6.--«Et je dis, Oh! que n'ai-je des ailes comme la colombe, alors je m'enfuirais et m'irais reposer.» Ce verset fait partie de la plus belle antienne de notre langue.

X.

VERS ÉCRITS SOUS UN ORME

DANS LE CIMETIÈRE DE HARROW-ON-THE-HILL.

Septembre 2, 1807.

Asile de ma jeunesse! toi dont les vieux arbres soupirent agités par la brise qui rafraîchit ton ciel serein, tu me vois rêver solitaire, moi qui souvent ai foulé ton doux et verdoyant gazon avec ceux que j'aimais, avec ceux qui, dispersés au loin, déplorent peut-être comme moi les heureuses scènes de leurs jours passés. En suivant de nouveau les contours de la colline, mes yeux t'admirent, mon cœur t'adore encore, toi, vieil ormeau, dont l'ombrage m'abrita tant de fois pendant ces rêveries qui emportaient rapidement les heures du crépuscule. Je viens encore reposer mes membres au même lieu; mais, hélas! mes pensées ne sont plus les mêmes. Oh! comme tes branches, gémissant sous l'effort du vent, invitent mon cœur à rappeler le passé, et semblent dire dans leur aimable murmure: «Jouis, quand tu le peux encore, d'un long et dernier adieu.»

Quand le sort, enfin, glacera ce sein brûlant de fièvre, et en calmera pour jamais les soucis et les passions... Souvent j'ai pensé qu'il serait doux à ma dernière heure (si quelque chose peut être doux à l'instant où la vie résigne sa puissance) de savoir qu'une humble tombe, une cellule étroite, renfermerait mon cœur là où il aima demeurer. Oui, je le crois, il y aurait un charme à mourir dans ce rêve: ici battit mon cœur; ici puisse-t-il reposer! Puissé-je dormir où naquirent toutes mes espérances! dans ce lieu, théâtre de mon jeune âge, et asile de mon éternel sommeil; puissé-je rester à jamais étendu sous ce dais de feuillage, caché par le gazon sur lequel joua mon enfance, couvert par le sol qui revêt un lieu bien aimé, confondu avec la terre que foulèrent mes pas; béni par les voix qui charmèrent ma jeune oreille, pleuré du petit nombre d'amis que mon ame reconnaissait ici, regretté par ceux qui furent mes compagnons à l'aurore de mes jours, et oublié de tout le reste du monde.

LA MORT DE CALMAR

ET D'ORLA,

IMITATION D'OSSIAN MACPHERSON [59].

[Note 59: ][ (retour) ] Il est peut-être nécessaire de remarquer que cette histoire, quoique la catastrophe soit fort différente, est tirée de l'épisode de Nisus et Euryale, dont nous avons déjà donne une traduction dans ce volume.

(Note de Lord Byron.)

Voir la liste des pièces classiques traduites ou imitées par Byron. Il est à peine besoin d'avertir que cette histoire est écrite en prose dans l'original.

(N. du Tr.)


LA MORT DE CALMAR

ET D'ORLA.


Chers sont les jours de la jeunesse! La vieillesse arrête son regard sur leurs souvenirs à travers le brouillard du tems. Elle rappelle, au crépuscule de la vie, les heures éclairées par le soleil du matin. Elle lève sa lance d'une main tremblante. «C'est avec un bras moins faible, s'écrie-t-elle, que je maniai le fer devant mes pères!» La race des héros n'est plus! mais leur renommée retentit sur la harpe; leurs ames volent sur les ailes du vent! Ils entendent le chant de gloire à travers les soupirs de la tempête, et se réjouissent dans leurs palais de nuages! Tel est Calmar: la pierre grise marque l'étroite demeure de sa cendre; il regarde la terre du haut des orages; il roule son ombre dans le tourbillon de l'ouragan, et plane sur la brise de la montagne.

Morven [60] était la patrie de ce chef, foudre de guerre en l'armée de Fingal [61]. Ses pas, sur le champ de bataille, laissaient leurs traces dans le sang; les enfans de Lochlin [62] avaient fui devant sa lance irritée. Mais doux était l'œil de Calmar: douces étaient les ondes de sa jaune chevelure, qui brillait comme le météore de la nuit. Aucune vierge ne fit soupirer son cœur; ses pensées étaient toutes données à l'amitié, à Orla, dont les cheveux sont noirs, à Orla, destructeur des héros! Leurs épées étaient égales dans le combat: Orla avait un orgueil farouche qui ne s'adoucissait que pour Calmar. Tous deux ils demeuraient dans la caverne d'Oïthona.

[Note 60: ][ (retour) ] Montagne élevée de l'Aberdeenshire.

(N. du Tr.)

[Note 61: ][ (retour) ] Fingal, chef suprême du clan de Morven.

(Note du Tr.)

[Note 62: ][ (retour) ] Lochlin, clan rival de celui de Morven: Swaran en était le roi.

(N. du Tr.)

De Lochlin, le roi Swaran s'élança sur les flots bleus. Les enfans d'Erin [63] tombèrent sous sa puissance. Fingal excita ses chefs au combat: leurs vaisseaux couvrent l'océan. Leurs troupes se pressent sur les vertes collines. Ils accourent au secours d'Érin.

[Note 63: ][ (retour) ] Les enfans d'Érin, c'est-à-dire les Irlandais: Érin est le nom erse de l'Irlande. (Ireland vient lui-même d'Erin et land, terre, pays.)

(N. du Tr.)

La nuit s'éleva dans les nues. Les ténèbres couvrent les armées; mais les chênes qui flambent brillent dans la vallée. Les enfans de Lochlin dormaient; leurs rêves étaient de sang. Ils brandissent en pensée leurs lances, et Fingal s'enfuit... Autre est l'armée de Morven. Veiller fut le poste d'Orla. Calmar se tenait à son côté. Leurs lances étaient dans leurs mains. Fingal appela ses chefs: ils s'assemblèrent autour de lui. Le roi était dans le milieu; ses cheveux étaient gris; mais redoutable encore était le bras du roi. Les ans n'avaient point flétri ses forces. «Enfans de Morven, dit le héros, demain nous attaquons l'ennemi; mais où donc est Cuthullin, ce bouclier d'Érin? Il se repose dans les palais de Tura; il ne sait pas notre venue. Qui volera vers le héros à travers le camp de Lochlin, et appellera aux armes le chef vaillant? La route est au milieu des épées ennemies; mais nombreux sont mes héros: ce sont tous des foudres de guerre. Parlez, chefs! qui se lèvera?

--Fils de Trenmor! que cet exploit me soit accordé, dit le noir Orla, et accordé à moi seul. Qu'est-ce que la mort pour moi? J'aime le sommeil des forts, mais le danger est petit. Les enfans de Lochlin rêvent à cette heure. J'irai chercher Cuthullin dont le char est si rapide. Si je tombe, commandez le chant des bardes, et placez-moi sur les bords des ondes du Lubar.--Et tomberas-tu seul? dit le blond Calmar. Laisseras-tu ton ami loin de toi? chef d'Oïthona! Mon bras n'est pas faible dans la bataille. Te verrais-je mourir sans lever ma lance? Non, Orla! nous avons ensemble chassé le chevreuil et pris place au festin, ensemble parcouru le chemin du péril, ensemble habité la caverne d'Oïthona: ensemble donc dormons dans une place étroite sur les bords du Lubar.--Calmar, dit le chef d'Oïthona, pourquoi ta jaune chevelure se ternirait-elle dans la poussière d'Érin? Laisse-moi tomber seul. Mon père habite son palais aérien; il se réjouira d'accueillir son fils: mais Mora, aux yeux bleus, prépare le festin pour son fils sur le Morven. Elle prête l'oreille aux pas du chasseur sur la bruyère, et croit reconnaître la marche de Calmar. Je ne veux pas que l'on dise: Calmar est tombé sous le fer de Lochlin; il est mort avec le sombre Orla, le chef au noir sourcil. Pourquoi les larmes obscurciraient-elles l'œil azuré de Mora? Pourquoi la forcer à maudire Orla, qui guida Calmar à la mort? Vis donc, Calmar! vis, pour élever sur ma cendre une pierre que couvrira la mousse: vis pour me venger dans le sang de Lochlin. Joins-toi au chant des bardes sur ma tombe. La voix de Calmar rendra le chant de mort bien doux à Orla. Mon ombre sourira au bruit des éloges.--Orla, dit le fils de Mora, pourrais-je unir ma voix au chant de mort de mon ami? pourrais-je livrer aux vents sa renommée? Non, mon cœur ne parlerait qu'en soupirs: faibles et brisés sont les accens du chagrin. Orla! nos ames entendront ensemble le chant funèbre. Une seule urne nous enfermera tous deux là-haut: les bardes mêleront les noms d'Orla et de Calmar.

Ils quittent le cercle des chefs. Leurs pas se dirigent vers le camp de Lochlin. La mourante flamme du chêne ne répand plus qu'une sombre lueur dans les ténèbres. L'étoile du nord dirige leur course vers Tura. Swaran repose sur sa colline solitaire. Là, les troupes sont confondues; le sommeil fronce leurs paupières. Les soldats ont mis leurs boucliers sous leurs têtes. Leurs épées brillent au loin, réunies en faisceaux. Les feux sont expirans; les tisons s'en vont en fumée. Tout se tait; mais la brise gémit sur les rochers au-dessus du camp. D'un pas léger, nos héros se coulent à travers l'armée endormie. Déjà la moitié du voyage est faite, quand Mathon, reposant sur son bouclier, frappe le regard d'Orla. Soudain l'œil du guerrier darde, au milieu des ténèbres, d'étincelans éclairs: la lance est en arrêt: «Pourquoi froncer ce sourcil furieux, chef d'Oïthona? dit le blond Calmar, nous sommes au milieu des ennemis. Est-il tems de s'arrêter!--Il est tems de me venger, dit Orla, chef aux noirs sourcils, Mathon de Lochlin dort: vois-tu sa lance? c'est le sang de mon père qui en rouille la pointe. Le sang de Mathon fumera sur le mien; mais le tuerai-je endormi, fils de Mora? Non, il sentira sa blessure; ma renommée ne s'élevera pas sur le sang du sommeil. Debout, Mathon! debout! le fils de Connal t'appelle, ta vie lui appartient; debout! au combat!» Mathon se réveille en sursaut, mais se leva-t-il seul? non: les chefs se lèvent en foule dans la plaine: «Fuis! Calmar! fuis! dit le noir Orla, Mathon est à moi, je mourrai avec joie; mais Lochlin s'amasse à l'entour; fuis à travers l'ombre de la nuit.» Orla se retourne, le heaume de Mathon est fendu, son bouclier tombe de son bras, Mathon frissonne baigné dans son sang; il roule à terre près du chêne enflamme: Strumon le voit tomber: sa colère s'allume; son arme flamboie sur la tête d'Orla; mais une lance a percé son œil, sa cervelle s'échappe à travers la blessure; elle écume sur la lance de Calmar. Comme roulent les vagues de l'océan contre deux puissans navires du nord, ainsi se jettent les hommes de Lochlin sur les deux chefs. Comme, en brisant la houle écumante, naviguent fièrement les navires du nord, ainsi s'élèvent les chefs de Morven sur les casques dispersés de Lochlin. Le cliquetis des armes est venu à l'oreille de Fingal. Il frappe son bouclier; ses enfans se pressent à l'entour; les soldats foulent aux pieds la bruyère; Ryno bondit de joie. Ossian accourt en armes. Oscar brandit sa lance. Les plumes d'aigle de Fillan flottent au gré des vents. Terrible est le bruit de la mort! Nombreuses sont les veuves de Lochlin. La force de Morven a prévalu.

L'aurore éclaire les collines; on ne voit aucun ennemi vivant; mais ceux qui dorment sont en grand nombre; ils sont gisans, l'air farouche, sur le sol d'Erin. La brise de l'océan soulève leurs cheveux; cependant ils ne s'éveillent point. Les éperviers poussent des cris aigus au-dessus de leur proie.

Quelle est cette jaune chevelure qui ondoie sur la poitrine d'un chef? Brillante comme l'or de l'étranger, elle se mêle à la noire chevelure de son ami. C'est Calmar; il gît sur le sein d'Orla. Il n'y a qu'un seul ruisseau de sang. Farouche est le regard du noir Orla. Ce héros ne respire plus; mais son œil est encore une flamme; il brille dans la mort à travers sa paupière ouverte. La main d'Orla est fortement serrée dans celle de Calmar; mais Calmar vit encore! Il vit, quoique d'un souffle bien faible: «Lève-toi, dit le roi; lève-toi, fils de Mora; c'est à moi de panser les blessures des héros. Calmar peut encore courir sur les collines de Morven.

--Calmar ne chassera plus le daim de Morven avec Orla, dit le héros: qu'est pour moi la chasse sans mon ami? Qui partagerait les dépouilles du combat avec Calmar? Orla repose pour toujours. Ton ame était âpre, Orla! mais elle m'était douce comme la rosée du matin. C'était pour les autres l'éclair de la foudre: pour moi, le rayon argenté du jour. Portez mon épée à Mora aux yeux bleus: qu'on la suspende en ma salle déserte; elle n'est pas pure de sang, mais elle n'a pu sauver Orla. Placez-moi avec mon ami: commandez le chant des bardes, quand je ne serai plus.»

Ils sont ensevelis près des ondes du Lubar. Quatre pierres grises marquent la demeure d'Orla et de Calmar.

Quand Swaran eût été soumis, nos voiles s'élevèrent sur les flots bleus. Les vents rendirent nos navires à Morven. Les bardes commencèrent leur chant.

«Quelle ombre s'élève sur le rugissement des mers? quel sombre fantôme paraît sur le torrent rouge de feu des tempêtes? sa voix roule dans le tonnerre: c'est Orla, le chef d'Oïthona, dont les cheveux étaient noirs. Il était sans pareil dans la guerre. Paix à ton ame, Orla! ta renommée ne périra pas. Ni la tienne, ô Calmar! Qu'aimable était ta grâce, fils de Mora aux yeux bleus: mais ton épée n'était pas inactive. Elle pend aujourd'hui dans ta caverne. Les fantômes de Lochlin gémissent autour de ce fer. Entends ta louange, Calmar! Elle habite dans la voix des forts. Ton nom ébranle les échos de Morven. Lève donc ta blonde chevelure, fils de Mora: étends-la sur l'arc-en-ciel, et souris à travers les pleurs de la tempête [64]

[Note 64: ][ (retour) ] Je crains que la dernière édition de Laing n'ait tout-à-fait renversé l'espérance que l'Ossian de Macpherson fût une traduction d'un recueil de poèmes complets en eux-mêmes; mais, l'imposture une fois découverte, le mérite de l'ouvrage demeure incontesté, quoiqu'il y ait des fautes, et particulièrement, en quelques passages, des formes de style fort ampoulées.--L'humble imitation qu'on vient de lire trouvera grâce devant les admirateurs de l'ouvrage original; c'est un essai, bien inférieur, il est vrai; mais qui fait preuve d'attachement pour leur auteur favori.

FIN DES HEURES DE LOISIR.

LA PROPHÉTIE

DU DANTE.

'Tis the sunset of life gives me mystical lore.
And coming events cast their shadows before.
(Campbell.)
C'est le soir de la vie qui me donne une mystérieuse
leçon; et l'avenir projette son ombre devant moi.


DÉDICACE.


Femme adorée [65]! Si pour le froid et nuageux climat où je suis né, mais où je ne voudrais pas mourir, j'ose imiter le patriarche de la poésie italienne, et bâtir en rimes dures une copie runique [66] des sublimes chants du sud, c'est toi seule qui en es la cause; et quoique je demeure au-dessous de son immortelle harmonie, ton cœur aimant me pardonnera mon crime. Oui, fière de beauté et de jeunesse, tu parlas: et pour toi, parler, être obéie, c'est même chose; mais ce n'est que sous le soleil du sud que de tels sons se prononcent, que de tels charmes se déploient, qu'un si doux langage sort d'une si jolie bouche.--Ah! quels efforts ta parole ne pourrait-elle inspirer?

Ravenne, juin 21, 1819 [67].

[Note 65: ][ (retour) ] M.A.P. traduit lady par belle Ausonienne.

(N. du Tr.)

[Note 66: ][ (retour) ] Nom donné à la langue, aux caractères alphabétiques, aux poésies, aux monumens des anciens Scandinaves ou peuples du nord.

(N. du. Tr.)

[Note 67: ][ (retour) ] La date seule nous apprendrait que cette dédicace est adressée à la comtesse Guiccioli, alors maîtresse de Byron.

(N. du Tr.)


PRÉFACE.


Pendant le cours d'une visite à la cité de Ravenne, on fit entendre à l'auteur qu'ayant composé quelque chose sur l'emprisonnement du Tasse, il devrait en faire autant sur l'exil du Dante:--le tombeau du poète étant un des objets les plus intéressans de cette ville, tant pour les habitans eux-mêmes que pour les étrangers.

«Sur cet avis, je parlai;» et il en est résulté les quatre chants in terza rima [68] que j'offre aujourd'hui au lecteur. S'ils sont compris et approuvés, c'est mon dessein de continuer le poème en divers autres chants jusques à sa conclusion naturelle, c'est-à-dire jusqu'au siècle présent. Le lecteur est prié de supposer que le Dante s'adresse à lui, durant l'intervalle qui sépare l'achèvement de la Divine Comédie et l'époque de sa mort, et que c'est même peu de tems avant ce dernier événement qu'il prophétise d'une manière générale les destinées de l'Italie dans les siècles suivans. En adoptant ce plan, j'ai eu dans l'esprit la Cassandre de Lycophron et la Prophétie de Nérée d'Horace, aussi bien que les prophéties de l'Écriture-Sainte. Le rhythme adopté est le tercet du Dante, rhythme que je ne sais pas avoir été, jusqu'à ce jour, employé dans notre langue, si ce n'est peut-être par M. Hayley, de la traduction duquel je n'ai jamais vu qu'un extrait, cité dans les notes de Caliph Vathek. Ainsi donc,--si je ne me trompe,--ce poème peut être considéré comme une expérience de métrique. Les chants sont courts, et à peu près de la même longueur que ceux du poète dont j'ai emprunté le nom, et très-probablement emprunté en vain.

[Note 68: ][ (retour) ] Terza rima. On nomme ainsi, dans la métrique italienne, un mode de versification dans lequel trois vers de même rime se croisent toujours avec trois autres vers également de même rime, de telle sorte que le poème entier est disposé en tercets, dont le dernier vers reproduit la rime pour la troisième et dernière fois. Citons, pour exemple, les six premiers vers de la Prophétie:

Once more in man's frail world! which I had left

So long that 't was forgotten; and I feel

The weight of clay again,--too soon bereft

Of the immortal vision which could heal

My earthly sorrows, and to God's own skies

Lift me from that deep gulf without repeal, etc.

(N. du Tr.)

Entre autres inconvéniens qu'éprouvent les auteurs dans ce siècle-ci; il est difficile à quelqu'un qui s'est fait une réputation, bonne ou mauvaise, d'échapper à la traduction. J'ai eu l'occasion de voir le quatrième chant de Childe-Harold traduit en ce que les Italiens nomment versi sciolti,--c'est-à-dire, un poème écrit en vers blancs, suivant le mode de la stance spensérienne, sans aucun égard aux divisions naturelles de la stance ou du sens. Si le présent poème, roulant sur un sujet national, éprouve le même sort, je prierai le lecteur italien de se rappeler qu'en échouant dans l'imitation de son grand Padre Alighieri, j'ai échoué à imiter ce que tous étudient et ce que peu comprennent, puisque, jusqu'à ce jour, on n'a pas encore déterminé le sens de l'allégorie du premier chant de l'Enfer, à moins que l'ingénieuse et probable conjecture du comte Marchetti ne soit considérée comme ayant décidé la question.

Mais j'obtiendrai d'autant mieux le pardon de mon insuccès, que je ne suis pas du tout sûr que mon succès fasse plaisir, puisque les Italiens, par un sentiment excusable de nationalité, sont particulièrement jaloux de tout ce qui leur reste de national--de leur littérature, et puisque, dans l'amertume de la guerre actuelle entre le classicisme et le romantisme, ils sont fort peu disposés à permettre à un étranger de les approuver ou de les imiter, et à ne pas trouver quelque blâme dans sa présomption ultramontaine [69]. Je le conçois aisément, sachant ce qu'on penserait en Angleterre d'un Italien qui imiterait Milton, ou bien encore si une traduction de Monti, de Pindemonte ou d'Arici était présentée, à la génération qui s'élève, comme un modèle pour leurs essais poétiques à venir. Mais je m'aperçois que ma préface dégénère en adresse aux lecteurs italiens, lorsque réellement je n'ai affaire qu'aux lecteurs anglais: et d'ailleurs, que le nombre en soit petit ou grand, je dois prendre congé des uns et des autres.

[Note 69: ][ (retour) ] En français, ultramontain signifie le plus ordinairement ce qui existe en Italie. Cela est simple; le mot, dans son étymologie, veut dire: qui est au-delà des monts. Pour un Français, un Italien est un ultramontain; mais pour un Italien, c'est l'Anglais, le Français, l'Allemand, etc., qui sont ultramontains. Ici, Lord Byron a employé le mot dans le dernier sens. (N. du Tr.)


Chant Premier.


Me voici encore une fois dans le frêle monde de l'homme! j'en avais été si long-tems absent, que je l'avais oublié: mais je sens de nouveau le poids de mon argile,--trop tôt privé de l'immortelle vision, qui, guérissant mes terrestres chagrins, m'enleva jusqu'au céleste séjour de Dieu, du fond même de cet immense gouffre où il n'y a plus d'espérance, où naguère mes oreilles avaient retenti des hurlemens des esprits à jamais damnés:--m'enleva de ce lieu de moindres tourmens, d'où les hommes peuvent s'élever, purifiés par le feu, pour se joindre à la race angélique, parmi laquelle la brillante lumière de ma Béatrix [70] éclaira mon ame ravie;--m'enleva jusqu'aux pieds de l'éternelle Trinité; du Dieu grand, origine et fin de toutes choses, très-bon, mystérieux, triple, unique, infini, ame universelle:--enfin, conduisit d'étoile en étoile le voyageur mortel, que tant de gloire ne foudroyait pas, jusqu'au trône de la toute-puissance. O Béatrix! dont le beau corps est si long-tems demeuré sous le gazon et sous la froide pierre de marbre! toi qui fus seule à mes jeunes années un pur ange d'amour!--amour ineffable, qui s'empara de mon cœur tout entier; car rien autre que toi sur la terre ne fit dès-lors palpiter mon sein; car te rencontrer dans le ciel, c'était rencontrer ce que cherchait mon ame errante, semblable à la colombe de l'arche, qui ne reposa son aile qu'après avoir trouvé le rameau d'heureux présage;--oui, Béatrix, sans ta lumière, mon paradis eût toujours été incomplet [71]. Dès que le soleil eut réjoui ma vue de mon dixième été, tu fus ma vie, tu fus l'essence de ma pensée; je t'aimai avant de connaître le nom d'amour; tu brilles encore dans les yeux ternes du vieillard, tout affaiblis qu'ils sont par la persécution, par les ans, par le bannissement, par les larmes pour toi versées, et que d'autres douleurs n'auraient pu m'arracher: car ce n'est point ma nature de fléchir sous la tyrannie d'une faction, ou devant les criailleries de la multitude. Après une lutte longue et vaine, je fus chassé: jamais, si ce n'est quand le regard de mon esprit perce les nuages suspendus sur l'Apennin, et s'étend jusqu'à Florence, jadis si fière de moi; non, jamais je ne puis retourner sur mon sol natal, même pour y mourir: n'importe, ils n'ont pas encore dompté l'ame sévère et haute du vieil exilé. Mais le soleil, quoique brillant encore sur l'horizon, doit enfin se coucher; la nuit vient; je suis vieux en jours, en actions et en méditations; j'ai rencontré la destruction face à face dans toutes les voies. Le monde m'a laissé aussi pur qu'il m'a trouvé; et si je n'en ai pas encore obtenu les louanges, je ne les ai point recherchées à l'aide de vils artifices. L'homme outrage, le tems venge; mon nom formera peut-être un monument entouré de quelque clarté: et certes, ce n'eût point été le but, la fin suprême de mon ambition, que de grossir la vaine liste de ceux qui naviguent dans la basse mer de la renommée, et font enfler leurs voiles par l'inconstante haleine des hommes; que d'obtenir la fausse gloire d'être classé, avec les conquérans et les autres ennemis de la vertu, dans les sanglantes chroniques des âges passés. J'aurais voulu voir ma Florence grande et libre [72]: ô Florence! Florence! Tu fus pour moi comme cette Jérusalem sur laquelle le Tout-Puissant a pleuré; mais tu ne voulus pas: comme l'oiseau cache sa tendre couvée, je t'aurais cachée sous une aile paternelle si tu avais écouté ma voix: mais sourde et farouche, comme la couleuvre, tu dirigeas ton venin contre le sein qui te chérissait; tu confisquas mes biens, et condamnas au feu ma personne maudite. Hélas! combien sont amères les imprécations de la patrie, à celui qui pour elle aurait expiré, mais ne méritait pas d'expirer par elle; à celui qui l'aime, oui, l'aime encore malgré son injuste colère. Le jour viendra peut-être, où elle cessera de fermer les yeux à la vérité; le jour viendra peut-être, où elle serait fière de posséder la poussière qu'elle condamne à être le jouet des vents [73], et de transférer dans son enceinte le tombeau de celui à qui elle a refusé une demeure. Mais cela ne lui sera point accordé; il faut que ma poussière dorme où je serai tombé; non, le pays où je respirai pour la première fois, mais qui, dans un accès de furie, m'envoya respirer l'air d'un ciel étranger, ne reprendra pas mes ossemens indignés, parce qu'en son caprice il oublie son courroux et révoque sa sentence; non,--il m'a refusé ce qui était à moi,--mon toit; il n'aura pas ce qui n'est pas à lui,--ma tombe! Trop long-tems ses armes irritées ont maintenu loin de lui le sein qui pour lui aurait saigné, le cœur qui pour lui a battu, l'ame qui fut à l'épreuve de la tentation, l'homme qui combattit, fatigua, voyagea, remplit enfin tous les devoirs d'un fidèle citoyen, et vit, pour récompense, les artifices triomphans des Guelfes [74] faire passer sa proscription en loi. Ces choses ne sont point faites pour l'oubli; Florence sera plutôt oubliée. Trop profonde est la blessure, l'injure trop cruelle, la durée d'une telle misère trop prolongée, pour que j'accorde un pardon plus complet, pour que l'injustice soit moindre après un tardif repentir: et pourtant,--je sens pour ma patrie une tendre sympathie, et pour toi aussi, ma Béatrix: c'est avec peine que tomberait ma vengeance sur la terre, qui jadis fut la mienne, et m'est encore sacrée comme asile de tes cendres; oui, ces cendres, comme un saint reliquaire, protégeraient la ville meurtrière, et l'urne seule qui les renferme sauverait dix mille de mes ennemis. Quelquefois, il est vrai, mon cœur solitaire, comme celui du vieux Marius, dans le marais de Minturnes; [75] ou sur les ruines de Carthage, peut se gonfler de mauvais sentimens, de passions brûlantes et terribles: quelquefois, un rêve m'offre un vieil ennemi se débattant dans les angoisses de l'agonie, et mon sourcil s'épanouit dans l'espoir du triomphe:--arrière, telles pensées! Voilà les dernières faiblesses de ceux qui long-tems ont souffert une misère plus qu'humaine, et qui néanmoins étant hommes, n'ont de repos que sur la couche de la vengeance,--la vengeance, qui, dans le sommeil, ne rêve que de sang, et, durant la veille, brûle du désir inextinguible, et souvent déçu, d'un changement qui nous remonte sur le faîte, qui mette sous nos pieds ceux dont les pas nous foulaient, après que la Mort et Até [76] auront couru sur les fronts humiliés et sur les têtes tranchées.--Grand Dieu! éloigne de moi ces idées;--je remets dans tes mains mes injures nombreuses, et ta verge toute-puissante tombera sur ceux qui me frappèrent:--sois mon égide! comme tu l'as été dans les périls, dans les peines, dans les cités turbulentes, et au milieu des tentes guerrières,--dans les fatigues, dans les travaux sans nombre que j'ai supportés en vain pour Florence.--J'en appelle d'elle à toi! à toi, que j'ai vu dans ton sublime empire! vision glorieuse! jusqu'à ce jour il n'avait point été donné d'en jouir et de vivre, et cependant, tu me l'as permis. Hélas! avec quelle lourdeur je tombe sur ma tête le sentiment de la terre et des choses terrestres: passions dévorantes, affections tristes et basses, rapides palpitations du cœur répondant aux tortures de l'esprit, longues journées, nuits cruelles, souvenirs d'un demi-siècle sanglant et sombre, et le peu d'années que je peux encore attendre, brisées par la vieillesse, abandonnées de l'espérance,--mais moins pénibles à supporter; car trop long-tems a duré mon horrible naufrage sur le roc solitaire du morne désespoir, pour que je porte dorénavant mes yeux vers le navire qui passe, et qui fuit cet écueil si affreux et si nu, pour que j'élève la voix;--qui donc ferait attention à ma plainte? Je ne suis pas de ce peuple, ni de cet âge: et cependant, mes chants dérouleront un tableau qui éternisera la mémoire de ces tems, lorsque pas une page de leurs annales semées de troubles n'attirerait un regard sur la rage des discordes civiles, si mes vers, comme un parfum préservateur, n'eussent pas conservé maintes actions aussi indignes que ceux qui les firent. C'est le destin des esprits de ma trempe, que d'être tourmentés dans la vie, d'user leurs cœurs, de consumer leurs jours dans une lutte sans fin, et de mourir dans l'abandon; puis les générations futures se pressent autour de leur tombe: mille et mille pélerins arrivent des climats divers, où ils ont appris le nom de cet homme,--qui n'est plus qu'un nom; et, prodiguant leurs hommages sur la pierre funèbre, ils répandent au loin la renommée de qui n'entend plus ce bruit, de qui n'en est plus touché. La mienne au moins m'a coûté cher: mourir n'est rien, mais languir ainsi,--étouffer l'ardeur immense de mon esprit,--vivre à l'étroit avec de petits hommes, en vulgaire spectacle à tout regard vulgaire; errer à l'aventure, lorsque les loups eux-mêmes trouvent une tanière; sans famille, sans foyers, sans rien de ce qui rend la société douce et allège la peine;--me sentir dans la même solitude que les rois, avec le pouvoir et la couronne de moins;--envier au ramier son nid, et les ailes qui le transportent jusqu'aux lieux où l'Apennin voit l'Arno couler à ses pieds, jusqu'à son perchoir qu'il choisit peut-être dans l'enceinte de mon inexorable patrie, où sont encore mes enfans, et cette femme funeste [77], leur mère, froide compagne, qui m'apporta la ruine en douaire;--à voir et sentir tous ces maux, à les savoir irréparables, j'ai reçu une amère leçon; mais je suis resté libre: j'ai subi mon sort sans déshonneur, comme je me l'étais attiré sans bassesse: ils ont fait de moi un exilé,--non un esclave.

[Note 70: ][ (retour) ] Le lecteur est prié d'adopter pour le mot de Beatrice (Béatrix) la prononciation italienne, où aucune syllabe ne reste muette.

(Note de Lord Byron.)

--Byron fit cette remarque afin que les Anglais ne prononçassent pas Beatrice en trois syllabes, mais en quatre, sans quoi son vers se fût trouvé faux.

(N. du Tr.)

[Note 71: ][ (retour) ]

Che sol per le belle opre

Che fanno in cielo il sole e l' altre stelle

Dentro di lui si crede il paradiso,

Così se guardi fiso

Pensar ben dei ch' agni terren' piacere.

Canzone, où Dante décrit la personne de Béatrix, strophe 3.

[Note 72: ][ (retour)]

L'Esilio che m' è dato onor mi tegno.

...........................................

Cader tra' buoni è pur di lode degno.

Sonnet de Dante, dans lequel il représente la justice, la générosité et la tempérance comme bannies de chez les hommes, et cherchant un refuge dans l'amour qui habite en son cœur.

[Note 73: ][ (retour) ] «Ut si quis prædictorum ullo tempore in fortiam dicti communis pervenerit, talis perveniens igne comburatur, sic quod moriatur.» Deuxième sentence de Florence contre le Dante et les quatorze co-accusés.--Le latin est digne de la sentence.

[Note 74: ][ (retour) ] Dante appartenait au parti des Gibelins ou des Blancs, toujours opposé en Italie à celui des Guelfes ou des Noirs. Voir Sismondi, Hist. des républiques ital.

(N. du Tr.)

[Note 75: ][ (retour) ] Marius, fuyant de Rome pour échapper à Sylla, s'enfonça jusqu'au cou dans un marais près Minturnes: il en fut retiré, et conduit dans cette prison où il effraya par son regard le soldat cimbre envoyé pour le tuer.

(N. du Tr.)

[Note 76: ][ (retour) ] Déesse du mal. Ἄτη, misère: souvent personnifiée dans Homère.

(N. du Tr.)

[Note 77: ][ (retour) ] Cette femme, dont le nom était Gemma, appartenait à une des plus puissantes familles du parti guelfe, à la famille Donati. Corso Donati fut le principal adversaire des Gibelins. Gemma est représentée comme étant admodum morosa, ut de Xantippe Socratis philosophi conjuge scriptum esse legimus, suivant Giannozzo Manetti. Mais Lionardo Aretino, dans sa Vie du Dante, s'irrite contre Boccace, qui a dit que les hommes de lettres ne devraient pas se marier: Qui il Boccacio non ha pazienza, e dice, le mogli esser contrarie agli studi; e non si ricorda che Socrate il più nobile filosofo che mai fusse ebbe moglie, e figliuoli e uffici della republica nella sua città; e Aristotele che, etc., ebbe due mogli in vari tempi, ed ebbe figliuoli, e ricchezze assai.--E Marco Tullio--e Catone--e Varrone, e Seneca--ebbero moglie, etc. Il est bizarre que les exemples de l'honnête Lionardo, à l'exception de Sénèque et peut-être d'Aristote, ne soient pas les plus heureux. La Terentia de Cicéron, et la Xantippe de Socrate ne contribuèrent nullement au bonheur de leurs époux; si toutefois elles contribuèrent à leur philosophie.--Caton répudia sa femme:--nous ne savons rien de celle de Varron;--quant à celle de Sénèque, nous savons seulement qu'elle était disposée à mourir avec lui, mais qu'elle se ravisa, et vécut encore plusieurs années. Mais, dit Lionardo: L'uomo è animale civile, secondo piace a tutti i filosofi; et il conclut de là que la plus grande preuve du civisme de l'animal est la prima congiunzione dalla quale multiplicata nasce la città.


Chant Deuxième.


L'esprit des anciens jours de ferveur, alors que la parole était chose révérée, et que, l'avenir se dévoilant à la pensée, elle commandait aux hommes de lire le destin des enfans de leurs enfans dans l'abîme ouvert du tems qui doit être, et de contempler le chaos des événemens, où gisent, à demi formés, les êtres qui subiront un jour l'humaine condition;--cet esprit, que les illustres voyans d'Israël portaient dans leur sein, est aujourd'hui en moi comme jadis en eux: et, si j'ai le sort de Cassandre, si, au milieu du bruit des factions, personne n'entend ou n'écoute cette voix qui crie du désert, la faute en soit à eux! et que ma conscience me donne la seule récompense que j'aie jamais connue! N'as-tu pas versé ton sang? et dois-tu le verser encore, Italie? Ah! un tel avenir, que me dévoile une lumière sombre et sépulcrale, m'ordonne d'oublier, dans les maux irréparables qui te frappent, ceux qui m'ont frappé moi-même. Nous ne pouvons avoir qu'une patrie, et tu es encore la mienne;--mes ossemens seront dans ton sein, mon ame dans ton langage, qui régna jadis avec notre vieil empire romain dans toute l'étendue de l'Occident; mais je ferai surgir une autre langue, aussi sublime et plus douce, dans laquelle l'ardeur du héros, où les soupirs de l'amant, tout sujet enfin trouvera pour son expression de tels accens, que chaque mot, aussi brillant que ton ciel, réalisera le plus beau rêve d'un poète, et te fera proclamer reine du chant par l'Europe entière; ainsi, toute parole, comparée à la tienne, semblera ce qu'est à la voix du rossignol celle des autres oiseaux, et toute langue, devant la tienne, confessera sa barbarie; et cet honneur, tu le devras à celui que tu as tant outragé, à ton barde toscan, au Gibelin banni. Malheur! malheur! le voile des siècles futurs est déchiré;--mille années, qui restent encore immobiles, comme les vagues de l'Océan, tant que les vents ne se lèvent pas, s'avancent, balancées d'une sombre et morne ondulation, du fond de l'éternité jusques à mon regard; les orages dorment encore, les nuages se maintiennent toujours en leur place, le volcan souterrain qui ébranlera le sol n'est pas encore allumé, le sanglant chaos attend encore la création; mais tout est disposé pour l'exécution de ta sentence, les élémens n'ont besoin que d'un mot: «Que les ténèbres soient [78]!» et soudain, tu deviens un tombeau! Oui, toi, contrée si belle, tu sentiras le glaive! toi, Italie, lieu charmant, paradis ressuscité, où l'homme retrouve sa félicité primitive! Ah! les fils d'Adam doivent-ils donc perdre deux fois leur heureuse demeure? Italie! dont les plaines fécondes pourraient, sans la charrue, et par le seul bienfait du soleil, suffire à nourrir le monde; toi, où le ciel se dore d'étoiles plus brillantes, se revêt d'un bleu plus foncé; toi, où l'été bâtit son palais en maint endroit délicieux; berceau de cet empire, qui orna la ville éternelle de la dépouille des rois, vaincus par les hommes libres: patrie des héros, asile des saints, où d'abord la gloire terrestre, puis la gloire céleste a fixé son séjour; toi, qui nous reproduis tout ce qu'a rêvé l'imagination la plus vive, et dont l'aspect efface les faibles couleurs du portrait que nous nous en étions figuré, aussitôt que notre regard,--du haut des Alpes, au milieu des neiges affreuses, des rochers, et de l'ombrage sombre du pin, ami des déserts, dont la cime d'émeraude obéit à l'orage,--s'étend avec complaisance sur toi, et, pour ainsi dire, appelle avec ardeur à son aide la vue de tes campagnes dorées par le soleil, de tes campagnes qui, devenant de plus en plus proches, deviennent de plus en plus chères, et le deviendraient encore davantage si elles étaient libres; c'est donc toi, mon Italie,--c'est toi qui dois te flétrir au gré de tous les tyrans! Le Goth à été,--le Germain, le Franc et le Hun sont encore à venir,--et du haut de l'impériale colline, la destruction, déjà fière des œuvres accomplies par les anciens barbares, attend ceux des âges nouveaux; assise, au mont Palatin, sur un trône, elle voit, à ses pieds, Rome, vaincue et prisonnière, nager dans le sang de ses enfans; tant de victimes humaines, tant de Romains massacrés, répandent une teinte sanglante dans l'air naguère si bleu, et colorent en rouge les eaux safranées du Tibre comblé de cadavres; le faible prêtre, et la vierge, encore plus faible et non moins sainte, qui avaient voué leur vie à Dieu, se sont enfuis en criant, et ont cessé leur ministère; les nations saisissent leur proie; voici venir Ibériens, Allemands, Lombards; voici venir aussi bêtes féroces et oiseaux dévorans, loups, vautours, plus humains que ces hommes: car la brute mange la chair et boit le sang des morts, puis passe son chemin; mais ces sauvages à face humaine épuisent tous les genres de tourmens, et cherchent toujours un nouvel aliment à leur rage aussi insatiable que la faim d'Ugolin. La lune neuf fois se lèvera, neuf fois se couchera durant ces horribles scènes [79]; l'armée; qui se rassembla sous la bannière d'un prince félon; a perdu son chef, et en a laissé les restes inanimés aux portes de la ville; si le royal rebelle eût vécu, tu aurais peut-être été épargnée; mais sa destinée a entraîné la tienne, ô Rome, qui tour à tour pillas la France, ou fus pillée par elle, depuis Brennus jusqu'à Bourbon [80]; jamais, non jamais l'étendard étranger ne s'avancera contre tes murs, sans que le Tibre ne devienne une rivière de deuil. Oh! quand les étrangers franchissent les Alpes et le Pô, écrasez-les, ô rochers! et vous, flots, abîmez-les, et pour toujours. Pourquoi sommeillent ainsi les avalanches oisives, qui fondront ensuite sur la tête du pélerin solitaire? Pourquoi l'Éridan [81] ne sort-il de son lit turbulent que pour engloutir la moisson du laboureur? Les hordes barbares ne seraient-elles pas une plus noble proie? Le désert répandit son océan de sable sur l'armée de Cambyse; l'empire des ondes amères ensevelit Pharaon et ses mille et mille soldats,--pourquoi donc, montagnes et rivières, ne faites-vous point ainsi! Et vous, Romains, qui n'osez mourir, vous, fils des conquérans qui vainquirent ceux qui avaient vaincu le fier Xerxès aux lieux où gisent encore les guerriers dont la tombe ne connut jamais l'oubli, les Alpes sont-elles donc plus faibles que les Thermopyles? leurs passages plus propices à l'invasion? N'est-ce pas vous plutôt qui ouvrez la porte à toute armée, qui laissez les envahisseurs marcher librement et en paix à travers vos montagnes? Quoi donc! la nature elle-même arrête le char du vainqueur, et rend votre pays imprenable, autant du moins que cela est possible: car la terre, toute seule, ne se défendra pas [82], mais elle aide le guerrier digne d'être né sur un sol où les mères donnent le jour à des hommes. Il n'en est pas de même pour ceux dont les ames n'ont que peu de valeur; nulle forteresse ne peut leur servir;--la retraite du pauvre reptile qui conserve son dard est plus sûre que des murailles de diamant, quand il n'y a dans leur enceinte que des cœurs tremblans. N'êtes-vous pas braves? Oui, le sol de l'Ausonie a encore des cœurs, des bras, des armes, des soldats à opposer à l'oppression; mais tout effort sera vain, tant que la dissension sèmera les germes du malheur et de la faiblesse; et toujours l'étranger viendra remporter nos dépouilles. O ma belle patrie! si long-tems humiliée, si long-tems le tombeau des espérances de tes propres enfans, quand il n'est besoin que d'un seul coup pour briser la chaîne; mais--le vengeur hésite; le doute et la discorde se placent entre toi et les tiens; et joignent leur force (à) qui vient t'assaillir. Que faut-il pour t'assurer la liberté, et pour montrer ta beauté dans son plus grand éclat? Il faut rendre les Alpes impénétrables; et nous, tes fils, nous pouvons le faire en accomplissant un seul devoir:--celui de nous unir.

[Note 78: ][ (retour) ] Allusion au mot fameux de la Genèse: «Que la lumière soit.» M.A.P. traduit: «Que tout soit dans les ténèbres.»

(N. du Tr.)

[Note 79: ][ (retour) ] Voir Sacco di Roma, généralement attribué à Guichardin. Il y a un autre récit composé par un Jacopo Buonaparte, gentiluomo samminiatese che vi si trovò presente.

[Note 80: ][ (retour) ] Charles de Bourbon, connétable, qui mourut en 1537, en donnant l'assaut à Rome: c'est le grand-père de Henri IV.

(N. du Tr.)

[Note 81: ][ (retour) ] Nom poétique du Pô.

Fluviorum rex Eridanus.

Virg.

(N. du Tr.)

[Note 82: ][ (retour) ] M.A.P. traduit: «Le sol ne combattra pas seul

(N. du Tr.)


Chant Troisième.


Que vois-je sortir de l'inépuisable océan du mal? pestes, princes, étrangers et glaives, vases de colère ne se vidant que pour se remplir et déborder de nouveau; je ne puis dire tout ce qui s'offre en foule à mon œil prophétique: la terre et la mer ne fourniraient pas assez d'espace pour écrire cette histoire, et pourtant elle s'accomplira; oui, tout a été gravé, mais non par le burin de l'homme, là où prennent naissance les soleils et les astres les plus lointains. Déployée comme une bannière, à la porte des cieux, flotte la sanglante page de nos mille années de misère; et l'écho de nos gémissemens se prolonge à travers les sons du chant des archanges. Italie, nation martyre, la vapeur de ton sang ne montera pas en vain jusqu'au trône éternel de la toute-puissance et de la miséricorde: comme le vent frappe les cordes de la harpe, ainsi le bruit de tes lamentations s'élèvera sur les voix des séraphins, et ira toucher le Très-Haut. Pour moi, le plus humble de tes enfans, limon terrestre éveillé par l'immortalité au sentiment et à la souffrance; oui, quelles que puissent être les railleries des superbes, et les menaces des tyrans, quoique de plus faibles victimes puissent se courber devant l'orage dont le souffle est si rude; c'est à toi, ma patrie, terre jadis aimée, encore aimée aujourd'hui, c'est à toi que je dévoue ma lyre en deuil, et le triste privilége que j'ai de lire dans l'avenir! Si ma verve n'est pas ce que tu la vis autrefois, pardonne! Je ne peux que prédire tes destins--puis expirer! Ne crois pas que, après un tel spectacle, je puisse vivre encore. L'esprit me force de voir et de parler, et m'accorde pour récompense de ne pas y survivre: mon cœur sera brisé et se fondra en larmes sur toi. Mais avant que je déroule de nouveau le noir tissu de tes infortunes, je veux, parmi les éclairs qui étincellent dans tes ténèbres, saisir un rayon de douce lumière; dans ta nuit même brillent quelques astres et plusieurs météores; sur ta tombe se penche une statue dont la beauté défie la mort; de tes cendres s'élèvent maints esprits puissans qui feront ta gloire; et le charme du monde; ton sol sera toujours fertile en hommes sages, gais, savans, généreux ou braves: tu es leur patrie naturelle, comme tes cieux le sont de l'été. Tes fils font des conquêtes sur les rivages étrangers et sur les mers lointaines [83]; découvrent des mondes nouveaux qui prennent leur nom [84]; c'est pour toi seule que leur bras est impuissant; et toute ta récompense est dans leur renommée, noble il est vrai pour eux, mais non pour toi.--Ils seront donc illustres, et toi tu resteras la même? Oh! bien plus grande que la leur sera la gloire du grand homme--qui peut-être est déjà né;--du sauveur mortel qui te rendra libre, qui replacera sur ton front ce diadème tant usé et déformé par les modernes barbares; qui verra le soleil bienfaisant éclairer tout ton horizon, ton horizon moral, trop long-tems obscurci par les nuages et par ces infectes vapeurs de l'Averne, faites pour n'être respirées que par ceux qui sont avilis par la servitude et qui ont leur ame en prison. Cependant, au milieu de cette éclipse millénaire de ta prospérité, quelques voix se feront entendre, et la terre prêtera l'oreille; maints poètes me suivront dans la route que j'ouvre, et la rendront plus large; ce même ciel dont l'éclat anime le chant des oiseaux, enflammera leur verve, et leur inspirera des accens aussi naturels et aussi beaux; harmonieux seront leurs vers: beaucoup chanteront l'amour; quelques-uns la liberté; mais peu prendront l'essor de l'aigle, et jetteront un regard d'aigle sur le soleil avec l'aisance et l'intrépidité du roi des airs: leur vol sera plus près de la terre. Combien de phrases sublimes seront prodiguées à quelque petit prince avec une profusion adulatrice! Le langage, éloquemment faux, trahira l'avilissement du génie, qui, comme la beauté, oublie trop souvent le respect qu'il se doit à lui-même, et regarde la prostitution comme un devoir. Celui qui entre comme hôte dans le palais d'un tyran [85], devient aussitôt un esclave; ses pensées sont la proie d'autrui; et le jour qui voit le captif attaché à la chaîne [86], le voit soudain moitié moins homme;--la castration de l'ame éteint toute son ardeur: ainsi le barde, trop voisin du trône, perd sa verve, obligée à plaire.--Quelle tâche servile, que de ne travailler qu'à plaire! Polir ses vers pour les rendre agréables aux heures d'aise et de loisir de son souverain; ne s'étendre trop long-tems sur rien, sauf l'éloge du prince; trouver et saisir, par force ou ruse [87], quelque sujet heureux! Ainsi entravé, ainsi condamné aux accens de la flatterie, le poète fatigue, tremblant toujours de faillir: comme il craint qu'une noble pensée, par une rébellion céleste, ne s'élève dans son cerveau coupable de haute trahison, il chante, comme parlait l'orateur athénien, avec des cailloux dans la bouche, afin que la vérité ne puisse bégayer dans son style. Mais dans la longue file des faiseurs de sonnets, il y en aura qui ne chanteront pas en vain: et l'un d'eux [88], prince de la troupe, prendra rang parmi mes pairs; l'amour sera son tourment, mais sa douleur produira une immortalité de larmes; l'Italie le saluera comme le chef des poètes-amans, et le chant de liberté, qu'un plus sublime enthousiasme lui aura inspiré, lui vaudra encore une couronne de lauriers non moins verts. Mais plus tard naîtront, sur les bords du Pô, deux hommes encore plus grands que lui: le monde lui avait souri; mais eux, ils seront persécutés jusqu'à ce qu'ils ne soient plus que poussière, et qu'ils soient venus reposer avec moi. Le premier [89] créera une époque avec sa lyre, et remplira l'univers des exploits de la chevalerie: son imagination ressemble à l'arc-en-ciel; le feu de son génie est immortel comme celui du ciel; sa pensée est emportée d'un vol infatigable; le plaisir, comme le papillon qu'un enfant vient de saisir, agitera sur le poème ses charmantes ailes; et l'art lui-même semblera devenir nature, tant le rêve brillant du poète aura de transparence!--Le second [90], sur un ton plus tendre et plus triste, épanchera son ame sur Jérusalem; lui aussi, il chantera les armes, et le sang chrétien versé aux lieux où le Christ versa le sien pour l'homme; sa harpe sublime renouvellera le chant de Sion près des saules du Jourdain: combats opiniâtres, triomphe complet des guerriers braves et pieux, efforts variés de l'enfer pour détourner ces héros de leur grand dessein, bannières à croix rouge flottant enfin où la première croix fut rouge du sang des veines de notre sauveur, voilà l'argument sacré du poète. La perte de ses années, de sa faveur, de sa liberté, même de sa gloire qu'on lui conteste quelque tems, lorsque le langage poli des cours glisse sur son nom oublié, et nomme sa captivité un bienfait qui le protège contre la folie ou la honte; voilà quel sera son salaire, à lui qui fut envoyé pour être le poète-lauréat du Christ!--Les hommes le récompensent bien! Florence ne me condamne qu'à la mort ou au bannissement; Ferrare le condamne à la ration et au cachot du criminel, sort plus dur et moins mérité; car, moi, j'ai attaqué les factions que je m'efforçai de dompter: mais cet homme doux, qui regardera la terre et le ciel avec l'œil d'un amant, qui daignera immortaliser de sa céleste flatterie le plus pauvre être qui ait jamais été mis au monde pour régner,--que fera-t-il pour mériter un tel sort? Peut-être il aimera.--Quoi donc! aimer en vain, n'est-ce pas là une torture suffisante? Faut-il donc encore être enseveli vivant dans une tombe? Cependant telle est la loi du destin.--Lui, et son émule le barde de la chevalerie, consumeront tous deux de nombreuses années dans la pénurie et dans la peine; mourant dans le désespoir, ils légueront au monde entier, qui leur accordera à peine une larme, un héritage fait pour enrichir tous ceux qui vivent des trésors de l'ame d'un vrai poète,--et à leur patrie une double couronne, sans égale dans le cours des âges: non, la Grèce même ne peut, dans les annales de ses olympiades, montrer deux noms tels que les leurs, quoiqu'un de ses enfans soit puissant;--et c'est là toute la destinée de tels hommes ici-bas! Les plus belles pensées, l'esprit le plus vif, le sang électrique qui coule dans leurs artères, leur corps devenu lui-même une ame par le sentiment profond de ce qui est, et par la conception de ce qui devrait être, tout cela doit-il donc conduire à une telle récompense? Leur brillant plumage sera-t-il jeté ça et là par l'orage cruel? Oui, et il en doit être ainsi; formés d'une trop subtile matière, ces oiseaux du paradis ne songent qu'à retourner à leur séjour natal; ils trouvent bientôt que les brouillards de la terre ne conviennent pas à leurs ailes si pures: ils meurent ou se dégradent, car l'esprit succombe à une longue infection et au désespoir; mille passions ennemies suivent de près leurs pas, comme des vautours qui attendent le moment d'assaillir et de déchirer leurs victimes; et, lorsqu'enfin leur aile fatiguée les laisse choir, c'est alors le triomphe de l'oiseau de proie; c'est alors que les ravisseurs partagent la dépouille des malheureux écrasés au premier choc de cette horrible attaque. Toutefois, quelques esprits ont été hors d'atteinte; ce sont ceux qui apprirent à supporter la vie, qu'aucune puissance ne put jamais abattre, qui purent résister à eux-mêmes, tâche pénible et désespérée par-dessus toutes! Mais enfin, quelques esprits ont eu ce privilége; et si mon nom était inscrit parmi eux, il serait plus fier de cette destinée austère et néanmoins sereine que d'une gloire plus éclatante, mais si funeste. Les Alpes ont leurs cimes de neige plus voisines du ciel, que ne l'est le cratère du redoutable volcan, dont la splendeur émane du noir abîme; la montagne brûlée, dont le sein bouillant vomit avec effort une flamme éphémère, ne luit que pour une nuit de terreur, puis renvoie ses torrens de feu à l'enfer d'où ils sortirent, à l'enfer qui siége toujours dans ses entrailles.

[Note 83: ][ (retour) ] Alexandre de Parme, Spinola, Pescaire, Eugène de Savoie, Montecuculli.

[Note 84: ][ (retour) ] Christophe Colomb, Améric Vespuce, Sébastien Cabot.

[Note 85: ][ (retour) ] Vers d'une tragédie grecque, que Pompée prononça en prenant congé de Cornélie, lorsqu'il entrait dans la barque où il fut tué.

[Note 86: ][ (retour) ] Le vers et la pensée se trouvent dans Homère.

[Note 87: ][ (retour) ] Il y a dans le texte un jeu de mots, une paronomase intraduisible: or force, or forge.

(N. du Tr.)

[Note 88: ][ (retour) ] Pétrarque.

[Note 89: ][ (retour) ] L'Arioste.

(N. du Tr.)

[Note 90: ][ (retour) ] Le Tasse.

(N. du Tr.)


Chant Quatrième.


Il est plusieurs poètes qui n'ont jamais tracé sur le papier leurs inspirations, et peut-être sont-ce les meilleurs: ils sentirent, ils aimèrent, ils moururent; mais ne voulurent pas communiquer leurs pensées à des êtres inférieurs. Ils renfermèrent le dieu dans leur sein, et rejoignirent l'empyrée sans avoir ceint leur front du terrestre laurier; mais cent fois plus heureux que ceux qui, dégradés par le trouble des passions et par les faiblesses attachées à la gloire, ne conquièrent une haute renommée qu'au prix de mille cicatrices. Il est plusieurs poètes qui n'en portent pas le nom; mais, où réside la poésie, sinon dans ce génie créateur qui sent le bien et le mal plus vivement que le vulgaire; qui tend à vivre par delà sa mort; qui, nouveau Prométhée d'une race nouvelle, apporte le feu du ciel, et voit trop tard qu'un horrible supplice est le salaire des plaisirs donnés aux hommes? Les vautours dévorent les entrailles de celui qui a vainement rendu à la terre un sublime bienfait, et qui gît enchaîné sur un roc solitaire sans cesse battu par les flots. Ainsi soit le destin: nous saurons le souffrir.--Donc, tous ceux dont l'intelligence est un pouvoir dominateur qui se dégage des entraves de l'argile corporelle ou la transforme presque en esprit, ceux-là, quelle que soit la forme que revêtent leurs créations, sont tous de véritables bardes. Le buste de marbre que le ciseau anima peut, sur son front éloquent, dévoiler autant de poésie que toutes les pages d'Homère. Un noble coup de pinceau peut douer de la vie, ou déifier cette toile qui brille d'une beauté tellement surhumaine que ceux qui fléchissent le genou devant une idole si divine ne violent pas le sacré commandement; car le ciel même est là transporté, transfiguré. Les accens de poésie qui ne peuplent que l'air de notre pensée et des êtres réfléchis par elle, ne peuvent rien faire de plus. Laissons donc l'artiste partager la palme, il partage le péril, et, consterné, se meurt sur son travail dédaigné.--Hélas! le désespoir et le génie sont trop souvent liés ensemble. Durant les âges qui passent devant moi, l'art ressaisira son sceptre, tout aussi glorieux que le lui firent Apelle et le vieux Phidias dans les jours immortels de la Grèce. Vous serez instruits par les ruines à ressusciter du moins les formes grecques du sein de leur décadence; enfin, les ames des Romains revivront dans des statues romaines taillées par les mains italiennes. Des temples, plus élevés que les temples antiques, donneront de nouvelles merveilles au monde, et tandis que l'austère Panthéon est encore debout, un dôme [91], son image, s'élancera jusqu'aux cieux [92]; dôme dont la base est une église immense qui surpasse tout ce qui fut auparavant, et où les vivans viendront en foule s'agenouiller. Jamais pareil spectacle ne fut offert par un portique tel que celui-ci, où toutes les nations viennent déposer et racheter leurs péchés comme à la vaste entrée du ciel; et cet architecte hardi à qui sera confié le soin téméraire d'élever ce monument, cet homme, que tous les arts reconnaîtront comme leur maître, soit que du chaos de marbre où il plongera son ciseau, renaisse cet Hébreu [93] dont la voix entraîne Israël hors d'Égypte, et tient suspendus les flots de pierre, soit que son pinceau étende sur les damnés les couleurs de l'enfer devant le trône du suprême juge [94], et qu'il rende ce spectacle tel que je l'ai vu, tel que tous le verront, soit enfin qu'il bâtisse des temples de grandeur jusqu'alors inconnue, eh bien, cet homme aura pris de moi le germe de ses grandes pensées, oui, de moi, le Gibelin [95], qui ai traversé les trois royaumes de l'empire de l'éternité. Au milieu du cliquetis des épées et du choc retentissant des heaumes, l'âge que je prévois n'en sera pas moins l'âge des beaux arts; et, tandis que les nations gémissent sous le faix du malheur, le génie de ma patrie s'élèvera, tel qu'un cèdre sublime, au sein du désert, charme les yeux par l'aspect de ses rameaux, et, reconnu de loin, répand dans les airs son parfum non moins suave que son apparence est belle. Les souverains s'arrêteront au milieu de leurs joutes guerrières, se sévreront de sang une heure ou deux, pour tourner et fixer leur regard sur la toile ou sur la pierre; et ceux qui gâtent tout ce que la terre a de beau, forcés à l'éloge, sentiront le pouvoir de ce qu'ils détruisent. L'art, abusé dans sa reconnaissance, élèvera des emblèmes et des monumens en l'honneur des tyrans qui ne font de lui qu'un hochet, et prostituera ses charmes aux pontifes orgueilleux [96] qui n'emploient l'homme de génie que comme la plus vile brute condamnée à porter les fardeaux, et à servir nos besoins: vendre ses travaux, c'est vendre aussi son ame. Celui qui travaille pour les nations sera pauvre, peut-être, mais libre; celui qui fatigue pour les monarques n'est rien de plus que le laquais doré qui, habillé et nourri aux frais de son maître, garde, à sa porte, une posture humble et servile. Oh! puissance suprême qui règles toute chose et inspires tout esprit! comment se fait-il que ceux dont le pouvoir sur la terre se manifeste de la manière la plus semblable au tien dans le ciel, soient eux-mêmes si loin de tes divers attributs, foulent aux pieds les têtes humiliées devant eux, et nous assurent ensuite que leurs droits sont les tiens? Comment se fait-il que les enfans de la renommée, ceux à qui l'inspiration semble luire d'en haut, ceux dont les peuples répètent le nom, doivent passer leurs jours dans la pénurie ou dans la peine, ou bien marcher à la grandeur par les chemins de la honte, porter un stigmate plus profond, une chaîne plus fastueuse; ou bien, si leur destinée les a fait naître loin de la classe pauvre, ou, en les y laissant, leur a fait éprouver de vaines tentations, soutenir au fond de leurs ames une plus rude épreuve, le combat intérieur de passions profondes et intraitables? O Florence, quand ta sentence cruelle rasa ma maison, je t'aimais! cependant la vengeresse colère de mes vers, et la haine de tes injustices, grossie, d'année en année, par de nouvelles malédictions, survivront à tout ce qui t'est le plus cher, à ton orgueil, à tes richesses, à ta liberté, et même, au plus infernal de tous les maux d'ici-bas, au despotisme des petits tyrans de l'état; car le despotisme n'est pas exclusif aux rois: les démagogues ne le cèdent à ceux-ci qu'en date; ils disparaissent plus tôt; d'ailleurs, dans tout ce qui force les hommes à se haïr eux-mêmes ou les uns les autres, en discorde, en couardise, en cruauté, dans toutes les horreurs nées de l'incestueux commerce de la mort et du péché [97], dans l'art de l'oppression sous sa plus rude forme, un chef de faction n'est que le frère du sultan, et le singe, cent fois moins humain, du pire des despotes. Florence! long-tems mon esprit solitaire a vainement soupiré, comme le captif qui travaille à son évasion, pour te revoir en dépit de tes outrages; je restai dans l'exil, la plus triste de toutes les prisons; errer dans le monde entier comme dans un donjon sans issue! les mers, les montagnes, ou plutôt, l'horizon pour barrière qui ferme à l'homme le seul petit coin de terre dans lequel--quel que fût son destin--il serait encore l'enfant de son pays, et pourrait mourir où il naquit!--Florence, quand mon esprit solitaire retournera dans le monde des esprits, tu sentiras alors ce que je valais, tu chercheras à honorer, avec une urne vide, les cendres que tu n'obtiendras jamais!--Hélas! «Que t'ai-je fait; mon peuple [98]?» Tous tes châtimens sont sévères; mais ceci passe les limites communes de la malice humaine; car tout ce qu'un citoyen peut être, je le fus: élevé par ta volonté, tout à toi dans la paix comme dans la guerre, et c'est pour cela que tu as dirigé tes armes contre moi.--C'en est fait, je ne puis franchir l'éternelle barrière élevée entre nous; je mourrai seul, regardant, avec l'œil sombre d'un prophète, ces jours de malheur révélés aux ames privilégiées, et prédisant ces jours à des hommes qui n'entendront pas plus que dans les anciens âges, jusqu'à ce que l'heure soit venue où la vérité frappera leurs yeux couverts de larmes, et forcera leur bouche à reconnaître le prophète dans sa tombe.

[Note 91: ][ (retour) ] La coupole de Saint-Pierre.

[Note 92: ][ (retour) ] M.A.P. traduit: «Posé sur l'austère Panthéon, un dôme, son image, s'élancera jusqu'au ciel.» C'est un contre-sens qui prête à Byron une lourde erreur, celle de croire que l'église Saint-Pierre ait été bâtie sur les restes du Panthéon.

(N. du Tr.)

[Note 93: ][ (retour) ] La statue de Moïse sur le monument de Jules II.

SONNETTO


di Giovanni Battista Zappi.


Chi è costui, che in dura pietra scolto,

Siede gigante; e le più illustre, e conte

Prove dell' arte avvanza, e ha vive, e pronte

Le labbia sì, che le parole ascolto?


Quest' è Mosè; ben me'l diceva il folto

Onor del mento, e' l doppio raggio in fronte,

Quest' è Mosè, quando scendea del monte,

E gran parte del Nume avea nel volto.


Tal era allor, che le sonanti, e vaste

Acque ei sospese a sè d'intorno, e tale

Quando il mar chiuse, e ne fè tomba altrui.


E voi, sue turbe, un rio vitello alzate?

Alzata aveste imago a questa eguale!

Ch' era men fallo l' adorar costui.

[Note 94: ][ (retour) ] Le tableau du Jugement dernier, dans la chapelle Sixtine.

[Note 95: ][ (retour) ] J'ai lu quelque part (si je ne me trompe, car je ne puis me rappeler où) que le Dante était l'auteur favori de Michel-Ange, à tel point que celui-ci avait dessiné tous les sujets de la Divine Comédie; mais que le volume contenant ces études se perdit dans la mer.

[Note 96: ][ (retour) ] On sait comment Michel-Ange fut traité par Jules II, et combien il fut négligé par Léon X.

[Note 97: ][ (retour) ] Voir Milton, Paradis perdu, ch. II. Le péché, démon féminin, sorti de la tête de Satan, comme Minerve de celle de Jupiter, fut soudain aimé par Satan lui-même et en eut un fils, la Mort, qui, aussitôt après sa naissance, viola sa mère.

(Note de Lord Byron.)

Les Anglais donnent à la mort (death) le sexe masculin, et au péché (sin) le sexe féminin.

(N. du Tr.)

[Note 98: ][ (retour) ] «E scrisse più volte non solamente a particulari cittadin del reggimento, ma ancora al popolo, e intra l' altre un epistola assai lunga che conuncia:--«Popule mi, quid feci tibi

(Vita di Dante, scritta da Lionardo Aretino.)

FIN DE LA PROPHÉTIE DU DANTE.

MISCELLANÉES.

I.

LE RÊVE.

1. Notre vie est double: le sommeil a son empire, c'est un intermédiaire à ces deux choses qu'on désigne si mal sous les noms de Mort et d'Existence: le sommeil à son empire, monde immense de triste réalité. Les rêves, dans leur entier développement, ont de la vie, des larmes; des tourmens et des joies: ils laissent, après le réveil, un poids sur nos pensées, ils allègent les fatigues de la veille, ils divisent notre être: ils deviennent une portion de nous-mêmes, tout aussi bien que de notre tems, et semblent être les hérauts de l'éternité: ils passent comme les esprits du passé,--ils parlent, comme des sybilles, de l'avenir: ils ont un pouvoir tyrannique,--imposent le plaisir et la peine; ils nous font ce que nous n'étions pas,--ce qu'ils veulent nous faire; ils nous frappent de la vision qui a disparu; de la crainte d'ombres évanouies.--Est-il vrai? Le passé tout entier n'est-il pas une ombre? Que sont les rêves? sinon des créations de l'esprit.--L'esprit a le pouvoir de créer,--de peupler sa sphère d'êtres plus brillans que ceux du monde réel, et de donner la vie à des formes qui peuvent survivre à toute matière. Je voudrais rappeler une vision que j'ai rêvée, par hasard, durant mon sommeil;--car une pensée, oui, une pensée de l'homme endormi, peut en soi embrasser des années, et condenser une longue vie en une seule heure.

2. Je vis deux êtres parés des couleurs de la jeunesse, debout sur une colline,--une colline charmante, verte, de pente douce, semblable à un cap qui termine une longue chaîne de coteaux, hormis qu'à ses pieds il n'y avait pas de mer qui la baignât, mais un paysage vivant, des forêts et des moissons ondoyantes, les demeures des hommes éparses çà et là, et une auréole de fumée s'élevant de ces toits rustiques;--la colline était couronnée d'un diadême d'arbres disposés en cercle, non par le jeu de la nature, mais par l'homme. Oui, tous deux étaient là;--la jeune fille regardait ce paysage aussi aimable qu'elle-même,--mais le jeune homme ne regardait qu'elle; tous deux étaient jeunes, et cette fille était belle; tous deux étaient jeunes,--mais non de la même jeunesse [99]. Elle, comme la douce lune au bord de l'horizon, elle était à la veille d'être tout-à-fait femme: lui, il avait vu moins de printems, mais son cœur avait devancé de beaucoup ses années: à ses yeux, il n'y avait sur terre qu'un visage digne d'amour, et ce visage alors brillait sur lui; il avait contemplé cet astre tant que cet astre ne s'éclipsa point; il ne respirait, n'existait qu'en elle; la voix de cette vierge était sa voix; il ne lui parlait pas, mais il tremblait aux paroles qu'elle prononçait: la vue de cette vierge était sa vue, car il ne voyait plus que par ces beaux yeux, qui prêtaient leur éclat à tous les objets:--il avait cessé de vivre en lui-même; la vie de cette vierge était sa vie: l'océan où venait aboutir le fleuve de ses pensées, c'était elle: lui disait-elle un mot, le touchait-elle du doigt? soudain le sang du jeune homme hâtait ou retardait son cours, ses joues changeaient de couleur,--et pourtant son cœur ignorait la cause de cette orageuse agonie. Elle, au contraire, ne prenait aucune part en ces tendres sentimens: elle ne poussa jamais aucun soupir pour lui; elle le traitait comme un frère,--mais pas davantage; c'était beaucoup, car elle n'avait point de frère, hors celui à qui la naïveté enfantine de son amitié en avait donné le nom; elle était l'unique rejeton d'une race antique et honorée.--Quant à lui, le nom de frère lui plaisait, et pourtant lui déplaisait aussi,--et pourquoi? le tems lui fit une réponse profonde--quand elle en aima un autre; même alors elle en aimait un autre, et, du sommet de la colline, elle regardait au loin si le courrier de son amant égalait en ardeur sa propre impatience, et volait auprès d'elle.

3. L'esprit de mon rêve changea. Je vis un vieux château, et; au devant de ses murs, un cheval tout harnaché: dans un oratoire antique était le jeune garçon dont je parlais tout-à-l'heure;--il était seul, et pâle; et se promenait à grands pas; il s'assit; saisit une plume, traça des mots que je ne pus deviner; puis il pencha sa tête entre ses mains, et la secoua comme par un mouvement convulsif,--puis il se releva, et avec ses dents et ses mains frémissantes il déchira ce qu'il avait écrit, mais sans verser une larme. Enfin il se remit, et donna à son front une sorte de calme: là-dessus, la dame de ses pensées rentra; elle avait un air serein et riant, et pourtant elle savait qu'elle était aimée de lui,--elle savait (car un tel savoir vient vite) que ce cœur était plein de son image; elle voyait que ce jeune homme était malheureux, mais elle ne voyait pas tout. Il se leva, et, d'une étreinte froide et polie, il serra la main de cette fille: un moment sur son visage se peignit une page de pensées indicibles, puis tout cela s'évanouit encore plus vite; il laissa tomber la main qu'il tenait, et se retira à pas lents, mais non comme s'il lui eût dit adieu; car tous deux se quittèrent avec de mutuels sourires: il franchit la porte massive du vieux château, monta à cheval, se mit en chemin, et désormais ne repassa plus ce seuil antique.

4. L'esprit de mon rêve changea. Le jeune garçon était un homme. Dans les déserts d'un climat de feu, il s'était fait une demeure, et son ame savourait à longs traits les rayons du soleil; il était environné de spectacles étrangers et sombres; il n'était plus lui-même ce qu'il avait été jadis; c'était un voyageur errant sur la mer et sur ses rivages. Je voyais devant moi mille et mille images s'accumuler en masse comme des ondes; et lui, faire partie de toutes. Enfin, je l'aperçus se reposant de l'accablante chaleur du milieu du jour, couché parmi les colonnes tombées, à l'ombre de murailles ruinées, qui survivent aux noms de ceux qui les ont élevées: pendant son sommeil, les chameaux broutaient l'herbe à son coté, quelques chevaux, de belle apparence, étaient attachés près d'une fontaine: un homme vêtu d'une robe flottante faisait la garde, tandis que plusieurs gens de sa tribu dormaient à l'entour: ils n'avaient, pour pavillon [100], au-dessus de leurs têtes, que le ciel bleu, si serein, si clair, si pur, que Dieu seul eût pu être aperçu dans l'empyrée.

5. L'esprit de mon rêve changea. La jeune dame, naguère aimée en vain, était unie à un époux dont, à son tour; elle n'était point aimée:--en sa demeure, à mille lieues de celle de son malheureux amant,--en sa demeure natale, elle regardait grandir autour d'elle ses enfans; filles et fils de la beauté:--mais voyez! elle avait la douleur peinte sur son visage, qu'obscurcissait l'ombre d'une lutte intérieure; l'inquiète langueur de son œil semblait dire que sa paupière était chargée de larmes long-tems retenues. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle avait ce qu'elle aima, et celui qui l'avait tant aimée n'était point là pour troubler d'une espérance impure, ou de criminels désirs ou d'une affliction mal réprimée, la paix d'une ame innocente. Quelle pouvait être sa douleur?--Elle ne l'avait point aimé, ni ne lui avait donné motif de se croire aimé: ce n'était pas lui qui pouvait être ce qui la tourmentait,--un spectre du passé.

6. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était de retour.--Je le vis debout devant un autel--avec une aimable fiancée; oui, l'épouse était belle, mais pas comme l'astre qui avait lui à l'enfance de l'époux;--même au pied de l'autel, le front de cet homme prit le même aspect, son sein palpita du même frisson, que jadis dans la solitude de l'oratoire antique; et puis,--comme autrefois,--un moment sur son visage se peignit une page de pensées indicibles,--puis tout cela s'évanouit encore plus vite. Il resta calme et paisible; il prononça les vœux d'usage, mais n'entendit pas ses propres paroles: autour de lui tout chancelait; il ne put voir ni ce qui se faisait ni ce qui avait dû être fait:--mais le vieux manoir, le château, la chambre, le lieu, le jour, l'heure, le même soleil, les mêmes ombres, enfin, toutes les circonstances de ce lieu et de cette heure, et cette femme de qui dépendit sa destinée, tout cela revint et se glissa entre lui et la lumière: qu'avaient à faire tous ces souvenirs en un pareil instant?

7. L'esprit de mon rêve changea. Je vis la jeune dame naguère aimée en vain;--oh! elle était bien changée; et par quoi? par la maladie de l'ame. Son esprit l'avait abandonnée; ses yeux n'avaient plus leur éclat ordinaire, mais un regard qui n'est pas de ce monde; elle était devenue la souveraine d'un royaume fantastique; ses pensées étaient des combinaisons de choses discordantes; des formes impalpables et inaperçues à la vue des autres étaient familières à la sienne; et le monde nomme cela démence; mais les sages ont une folie encore plus profonde. Le coup d'œil de la mélancolie est un don funeste: qu'est-ce, sinon le télescope de la vérité, qui détruit les illusions de la distance, qui nous montre la vie de près dans toute sa nudité, et rend la froide réalité trop réelle?

8. L'esprit de mon rêve changea.--Le voyageur errant était seul comme auparavant; les êtres qui l'avaient entouré n'étaient plus là, ou étaient en guerre avec lui; il était marqué d'un signe de ruine et de désolation, environné de haines et de discordes; la peine était mêlée à tout ce qu'on lui offrait; jusqu'à ce qu'enfin, devenu semblable à l'ancien monarque du Pont [101], il savourât impunément les poisons, qui n'avaient plus de force, mais qui étaient pour lui une sorte d'aliment: il vivait de ce qui aurait donné la mort à la plupart des hommes. Il devint ainsi l'ami des esprits des montagnes; il conversait avec les étoiles et avec l'ame subtile de l'univers; il apprit dans ces conférences les magiques mystères de la création: le livre de la nuit parut tout ouvert à ses yeux, et des voix du noir abîme lui révélèrent une merveille et un secret.--Ainsi soit.

9. Mon rêve s'évanouit: il ne m'offrit plus d'autre tableau. C'était vraiment fort étrange que le sort de ces deux êtres eût été tracé presque comme une réalité,--eût abouti pour l'un à la folie,--pour tous les deux à l'infortune.

[Note 99: ][ (retour) ] Ce prétendu rêve de Lord Byron n'est, comme on le voit, que le souvenir de son premier amour. Ce jeune homme et cette jeune fille, c'est lui-même et Marie Chaworth. Tous les autres tableaux de ce rêve représenteront pareillement les principales circonstances de la vie de l'auteur.

(N. du Tr.)

[Note 100: ][ (retour) ] They were canopied by the blue sky.

Gilbert a dit:

Ciel, pavillon de l'homme, etc.

(N. du Tr.)

[Note 101: ][ (retour) ] Mithridate, roi de Pont.

II.

LES TÉNÈBRES.

J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du jour était éteint; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel; et la terre refroidie roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. Le matin venait et s'en allait,--venait sans ramener le jour: les hommes oublièrent leurs passions dans la terreur d'un pareil désastre; et tous les cœurs, glacés par l'égoïsme, n'avaient d'ardeur que pour implorer le retour de la lumière. On vivait près du feu:--les trônes, les palais des rois couronnés,--les huttes, les habitations de tous les êtres animés, tout était brûlé pour devenir fanal. Les villes étaient consumées, et les hommes se rassemblaient autour de leurs demeures enflammées pour s'entre-regarder encore une fois. Heureux ceux qui habitaient sous l'œil des volcans, et qu'éclairait la torche du cratère! Il n'y avait plus dans le monde entier qu'une attente terrible. Les forêts étaient incendiées;--mais, d'heure en heure, elles tombaient et s'évanouissaient;--les troncs qui craquaient s'éteignaient avec fracas [102];--et tout était noir. Les figures des hommes, près de ces feux désespérés, n'avaient plus une apparence humaine, quand par hasard un éclair de lumière y tombait. Les uns, étendus par terre, cachaient leurs yeux et pleuraient; les autres reposaient leurs mentons sur leurs mains entrelacées, et souriaient; d'autres, enfin, couraient çà et là, alimentaient leurs funèbres bûchers, et levaient les yeux avec une inquiétude délirante vers le ciel, sombre dais d'un monde anéanti; puis, avec d'horribles blasphêmes, ils se laissaient rouler par terre, grinçaient des dents et hurlaient. Les oiseaux de proie criaient aussi, et, frappés d'épouvante, agitaient dans la poussière leurs ailes inutiles. Les bêtes les plus farouches étaient devenues douces et craintives. Les vipères rampaient, et se glissaient parmi la foule; elles sifflaient encore, mais leur dard ne blessait plus:--on tuait ces animaux pour s'en nourrir, et la guerre qui, pour un moment, avait cessé, dévorait de nouveau maintes victimes.--Un repas ne s'achetait qu'au prix du sang, et chacun, assis à l'écart, se rassasiait dans les ténèbres avec une morne gloutonnerie. Il n'y avait plus d'amour: la terre entière n'avait plus qu'une pensée,--et c'était la pensée de la mort, de la mort sans délai et sans gloire. Les angoisses de la famine dévoraient toutes les entrailles;--les hommes mouraient et leurs ossemens n'avaient pas de tombeau; ceux qui restaient encore, faibles et amaigris, se mangeaient les uns les autres; les chiens eux-mêmes attaquaient leurs maîtres, hormis pourtant un seul qui veillait près d'un cadavre, et tenait à distance les animaux et les hommes affamés, jusqu'à ce qu'ils tombassent d'inanition, ou qu'au bruit de la chute d'un nouveau mort, ils courussent déchirer de leurs mâchoires décharnées les chairs encore palpitantes: quant à ce chien fidèle, il ne cherchait point de nourriture; mais, avec un gémissement pitoyable et non interrompu, avec un cri aigu de désespoir, léchant la main qui ne répondait pas à sa caresse,--il mourut. La famine réduisit par degrés le nombre des vivans: enfin deux habitans d'une cité immense survivaient seuls, et ils étaient ennemis: ils se rencontrèrent près des tisons expirans d'un autel consumé où l'on avait entassé, pour un objet profane, un monceau d'objets sacrés: de leurs mains froides et sèches, comme celles d'un squelette, ils remuèrent et grattèrent, tout en frissonnant, les faibles cendres du foyer; leur faible poitrine exhala un léger souffle de vie, et produisit une flamme qui était une vraie dérision: puis la clarté devenant plus grande, ils levèrent les yeux, et s'entre-regardèrent,--se virent, poussèrent un cri, et moururent;--ils moururent du hideux aspect qu'ils s'offrirent l'un à l'autre, ignorant chacun qui était celui sur le front duquel la famine avait écrit démon. Le monde était vide: là où furent des villes populeuses et puissantes, plus de saison, plus d'herbe, plus d'arbres, plus d'hommes, plus de vie; rien qu'un monceau de morts,--un chaos de misérable argile. Les rivières, les lacs, l'océan, étaient calmes, et rien ne remuait dans leurs silencieuses profondeurs; les navires, sans matelots, pourrissaient sur la mer; leurs mâts tombaient pièce à pièce; chaque fragment, après sa chute, dormait sur la surface de l'abîme immobile:--les vagues étaient mortes, le flux et reflux anéanti, car la lune qui le règle avait péri; les vents avaient expiré dans l'atmosphère stagnante, et les nuages n'étaient plus; les ténèbres n'avaient pas besoin de leur aide,--elles étaient l'univers lui-même.

[Note 102: ][ (retour) ] Nous avons essayé de rendre l'harmonie imitative du texte:

The crackling trunks.

Exstinguished with a crash.

(N. du Tr.)

III.

TOMBEAU DE CHURCHILL [103],

FAIT EXACT A LA LETTRE.

J'étais près du tombeau de celui qui brilla comme une comète dans son âge, et je vis le plus humble de tous les sépulcres: je contemplai, non sans un vif chagrin et un profond respect, ce gazon négligé; et cette pierre paisible, marquée d'un nom aussi effacé que les noms inconnus d'alentour dont personne ne tente la lecture: puis je demandai au gardien du jardin pourquoi les étrangers interrogeaient sa mémoire sur ce monument, à travers les morts amoncelés d'un demi-siècle; et il me répondit:--«Ma foi! je ne sais pas du tout pourquoi tant de voyageurs viennent en pélerinage à cette tombe: ce mort est ici arrivé avant que je fusse concierge, et ce n'est pas moi qui fis creuser cette fosse.».--Est-ce là tout? me dis-je en moi-même;--déchirons-nous le voile de l'immortalité; voulons-nous je ne sais quel honneur et quelle gloire dans les âges encore à naître, pour endurer un tel outrage, si tôt et si malheureusement?--Comme je me parlais ainsi, l'architecte de tous ceux que nous foulons aux pieds (car la terre n'est qu'un vaste tombeau) essaya de débrouiller les souvenirs de cette argile dont la combinaison confondrait la pensée d'un Newton, s'il n'était pas vrai que la vie terrestre dût aboutir à une autre dont elle n'est que le rêve;--enfin le gardien, saisissant, pour ainsi dire, le crépuscule d'un soleil couché, me dit ces mots:--«Je crois que l'homme dont vous vous informez, et qui gît dans cette tombe choisie, fut un très-fameux écrivain de son tems: et les voyageurs s'écartent de leur route pour lui payer un tribut d'hommages,--et payer ma peine de ce qu'il plaira à votre honneur.»--Alors, tout content, je tirai du coin avare de ma poche quelques pièces d'argent, que je donnai, presque par force, à cet homme, quoiqu'il eût été fort inconvenant d'épargner cette dépense:--vous souriez, je le vois, hommes profanes! pendant tout mon récit, parce que ma plume grossière vous peint la vérité toute nue. C'est de vous qu'il faut rire, et non de moi;--car je restai, avec une pensée profonde et avec un œil attendri, sur la phrase du vieux concierge, sur cette homélie naturelle où contrastaient l'obscurité et la gloire, l'éclat et le néant d'un nom.

[Note 103: ][ (retour) ] Charles Churchill, poète satirique, né en 1731, mort en 1764. Il publia plusieurs poèmes, remarquables par une raillerie fine et mordante: entr'autres, la Rosciade, la Nuit, l'Esprit, etc.

(N. du. Tr.)

IV.

PROMÉTHÉE.

1. Titan! dont les immortels regards ne virent pas les souffrances de la race mortelle dans leur affreuse réalité avec le froid mépris des dieux: quelle fut la récompense de ta pitié? un horrible supplice, en silence souffert; un rocher, un vautour, une chaîne, tout ce que les ames fières sentent de peine; l'agonie qu'elles ne veulent pas montrer; cet accablant sentiment de misère qui renferme sa voix en lui-même, qui craint de rencontrer dans les airs quelque oreille attentive à sa plainte, qui retient ses soupirs tant qu'un écho pourrait y répondre.

2. Titan! à toi fut donné de soutenir un combat cruel entre la souffrance et la volonté; véritable torture de l'être qu'il ne peut tuer! Le ciel inexorable, la sourde tyrannie du destin, ce souverain principe de haine, qui crée pour son plaisir ce qu'il pourrait anéantir, te refusa jusqu'à la faveur de mourir. Le don fatal d'éternité fut ton lot,--et tu l'as bien supporté. Tout ce que le maître du tonnerre t'arracha, ce fut la menace qui rejeta sur lui les tourmens de ton supplice; tu prévoyais la destinée, mais tu ne voulus pas dire un mot pour apaiser ton persécuteur; dans ton silence fut son arrêt; dans son ame un vain repentir et une crainte funeste qu'il sut si mal dissimuler, que les foudres en sa main tremblèrent.

3. Ton divin crime fut d'être bon, de diminuer par tes enseignemens la somme de l'humaine misère, de faire puiser à l'homme sa force dans son esprit. Mais, puni d'en haut comme tu le fus, c'est encore toi qui, par ton énergie patiente, par ta constance, par les refus de ton ame inflexible que la terre et le ciel ne purent ébranler, nous as légué une leçon puissante. Tu es aux mortels un symbole et un signe de leur destin et de leur force: comme toi, l'homme est en partie divin, une onde troublée, descendue d'une source pure; l'homme peut en partie prévoir sa funèbre destinée, sa misère, sa résistance, son existence triste et isolée;--mais son ame peut opposer sa force à tous les maux;--peut opposer une volonté ferme et une intelligence profonde qui, même au sein des tortures, découvrent leur propre récompense en elles-mêmes: son ame triomphe dès qu'elle ose porter le défi, et soudain elle fait de la mort une victoire.

V.

MONODIE

SUR LA MORT DU TRES-HONORABLE R. BRINSLEY SHÉRIDAN,
PRONONCÉE AU THÉÂTRE DE DRURY-LANE.

Quand les derniers rayons du soleil couchant se perdent dans les ombres d'un crépuscule d'été, quel homme n'a pas senti le doux charme de cette heure se répandre dans le cœur, comme la rosée sur les fleurs? Qui n'a été absorbé d'un sentiment pur et auguste, tandis que la nature fait cette pause mélancolique, et qu'elle exhale son dernier soupir sur cette arche sublime que le tems a jetée entre la lumière et les ténèbres? Qui n'a partagé ce calme si paisible et si profond, la muette pensée qui ne peut s'exprimer qu'en pleurs, une sainte harmonie,--un vif regret, une sympathie glorieuse avec l'astre qui s'évanouit? Ce n'est pas un deuil cruel,--mais une peine douce, sans nom, chère aux cœurs bien nés d'ici bas, sentie sans amertume,--un attendrissement complet et candide, une heureuse tristesse,--une larme transparente, pure des chagrins du monde ou des souillures de l'égoïsme, larme versée sans honte, larme secrète sans douleur cuisante.

Semblable à l'attendrissement que nous inspire un jour d'été s'évanouissant derrière les collines, une douce mélancolie remplit notre cœur et fait couler nos larmes, lorsque la mort frappe le génie et anéantit tout ce qui en lui était mortel. Un esprit puissant s'est éclipsé,--un astre a passé du jour dans les ténèbres,--astre qui, à son heure de lumière, fut sans égal,--sans nom digne de lui,--foyer universel de tous les rayons de la gloire! éclairs d'esprit, splendeur d'intelligence, flammes de poésie, feux d'éloquence, tout a disparu avec le soleil qui en était la source;--mais il nous reste encore les durables productions d'un génie immortel, les fruits d'une joyeuse aurore et d'un midi glorieux, impérissable portion de celui qui périt trop tôt. Mais ce n'est qu'une petite partie d'un tout merveilleux, ce ne sont que des segmens du disque étincelant de cette ame qui embrâsait tout,--éclairait tout pour égayer,--toucher,--plaire--ou épouvanter. Du conseil que sa raison charmait, à la table qu'animait sa gaîté, c'était le souverain maître des cœurs: les voix les plus illustres l'applaudissaient à l'envi; les hommes comblés de louanges,--les hommes remplis d'orgueil--s'enorgueillissaient à le louer. Lorsque l'Hindostan opprimé poussa un cri aigu pour en appeler de l'homme au ciel [104], c'est lui qui fut le tonnerre,--la verge vengeresse,--la colère,--la voix de Dieu lui-même, qui ébranla les nations par la bouche de ce mandataire choisi,--et tonna jusqu'à ce que les sénats tremblans eussent obéi en admirant; et ici même, ici, dans cette salle, les riantes créations de son génie vous charmeront, encore tout échauffées du feu de la jeunesse: ce dialogue incomparable,--ces saillies immortelles qui ne savaient pas tarir; ces étincelans portraits, frais de vie, qui portent dans notre cœur la vérité où ils ont pris leur source; ces êtres merveilleux, enfans de son imagination, éclos du néant à une soudaine perfection par la volonté créatrice de sa pensée [105]; c'est ici qu'est leur première patrie; c'est ici que vous pouvez les revoir animés encore de la chaleur vitale que leur donna ce nouveau Prométhée. Lumineuse auréole qui trahit la splendeur du disque éclipsé!

[Note 104: ][ (retour) ] Voir Fox, Burke, Pitt, unanimes à louer le discours de Shéridan sur les chefs d'accusation articulés contre M. Hastings dans la Chambre des Communes. M. Pitt pria la Chambre d'ajourner l'affaire, afin de considérer la question avec plus de calme que ne le permettait l'effet immédiat de ce discours.

[Note 105: ][ (retour) ] Il y a dans le texte: «By the fiat of his thought,» mot à mot, par le fiat de sa pensée. C'est une allusion au fiat lux de la Genèse. Avons-nous eu tort de reculer devant la version littérale?

(N. du Tr.)

Mais, s'il est des hommes à qui l'échec fatal de la sagesse entraînée par l'erreur doive procurer une basse jouissance; s'il est des hommes qui triomphent de joie lorsqu'une voix céleste détonne au milieu du chœur pour lequel elle est née, je leur commande le silence.--Ah! combien ils savent peu que ce qui leur semblait vice m'était peut-être que malheur! Dure est la destinée de celui sur qui les regards publics sont à jamais fixés pour le blâme ou pour la louange! Le repos se refuse à son nom, et le vulgaire se plaît au spectacle du martyre d'une grande renommée. L'ennemi secret, dont l'œil ne s'endort jamais, et qui se fait sentinelle,--accusateur,--juge,--espion; le rival,--le sot,--le jaloux--et le vaniteux; l'envieux enfin, qui ne respire librement que dans la peine d'autrui: voilà une armée de détracteurs, qui poursuit la gloire jusques au tombeau; qui guette les fautes dont un génie hardi doit la moitié à son ardeur native; qui défigure la vérité, amasse le mensonge, et bâtit la pyramide de la calomnie! Tel est le partage de l'homme public;--mais si, par surcroît d'infortune, la maigre pauvreté se ligue à la maladie dévorante, si le génie doit oublier son vol élevé, et descendre à terre pour combattre la misère qui assiége sa porte, pour adoucir d'indignes fureurs,--rencontrer face à face une rage sordide, et lutter contre la disgrâce, pour ne trouver dans l'espérance que les caresses, les embrassemens nouveaux d'un serpent qui lui réserve de nouvelles perfidies; si tels peuvent être les maux qui assaillent les hommes, est-ce donc chose merveilleuse qu'enfin les plus puissans succombent? Les êtres à qui fut départie toute la force du sentiment, portent un cœur électrique,--surchargé du feu céleste, noir de rudes froissemens, intérieurement déchiré, environné de nuages, entraîné par l'ouragan, porté sur la nébuleuse atmosphère, source de ces pensées qui tonnent,--éclairent--et foudroient. Mais, loin de nous et de notre scène comique doivent être de telles images,--si toutefois elles ont eu quelque réalité. Accomplissons ici un plus tendre désir, une tâche plus douce; payons à la gloire le tribut qu'elle n'a pas besoin de réclamer; pleurons l'astre évanoui,--et apportons notre grain d'encens pour prix d'un long plaisir. Vous, orateurs! que nos conseils possèdent encore, pleurez le héros vétéran de vos champs de bataille! le digne rival de l'admirable Trinité [106]! l'homme, dont les paroles étaient des étincelles d'immortalité! Vous, poètes! à qui la muse du drame est chère, il était votre maître,--rivalisez ici avec lui! Vous, hommes d'esprit et de conversation éloquente! il était votre frère;--emportez ses cendres d'ici! Tant que nous admirerons ces talens d'immense portée, aussi parfaits que variés; tant que nous sentirons l'éloquence,--l'esprit,--la poésie--et la bonne humeur, dont l'harmonie plus humble charme les ennuis d'ici-bas; tant que nous serons fiers de la noble prééminence du mérite, nous chercherons long-tems un génie pareil,--et chercherons en vain; nous nous tournerons vers tout ce qui nous reste de lui, en regrettant que la nature n'ait formé qu'un seul homme de cette trempe, et qu'elle ait brisé son moule.--en y jetant Shéridan!

[Note 106: ][ (retour) ] Fox--Pitt--Burke.

VI.

ADRESSE

PRONONCÉE A L'OUVERTURE DU THÉATRE DE DRURY-LANE,
samedi, 10 octobre 1812.

Dans une nuit horrible, notre cité vit et pleura le palais de la muse du drame, réduit de fond en comble en cendres; en moins d'une heure, les flammes dévorèrent le temple, Apollon tomba, et Shakspeare cessa de régner.

Vous qui contemplâtes ce spectacle admirable et triste, dont l'éclat insultait à la ruine qui en fut illuminée; vous qui vîtes les fragmens massifs du monument, au milieu des nuages de feu, chasser du ciel la nuit, comme autrefois la colonne d'Israël [107]; qui vîtes la longue pyramide des flammes tournoyantes agiter son ombre rougeâtre sur la Tamise, épouvantée, la foule pressée autour de l'incendie, frissonner d'effroi et trembler pour ses propres demeures, à mesure que le désastre s'accroissait et répandait dans les airs la lumière funèbre d'éclairs aussi terribles que ceux de la foudre; qui vîtes enfin les cendres noires et un mur solitaire occuper le royaume des muses et en signaler la chute: dites,--cet édifice nouveau, et non moins ambitieux, construit où fut naguère l'édifice le plus puissant de notre île, jouira-t-il de la même faveur que le premier? ce temple voué à Shakspeare--sera-t-il digne de lui et de vous?

[Note 107: ][ (retour) ] La colonne de feu qui guidait, pendant la nuit, le peuple israélite à sa sortie d'Égypte.

(N. du Tr.)

Oui,--il le sera:--la magie d'un pareil nom défie la faux du tems, la torche de l'incendie; dédie encore le même lieu aux jeux de la scène, et commande au drame, d'être là où il a déjà été. La naissance de ce monument atteste la puissance du charme:--favorisez notre honorable orgueil? et dites: c'est très-bien! [108]

[Note 108: ][ (retour) ] How well! combien bien! c'est le cri d'acclamation correspondant à notre bravo.

(N. du Tr.)

Ainsi que ce temple s'élève pour égaler l'ancien, ainsi puissions-nous du passé tirer nos présages! puisse une heure propice à nos prières s'enorgueillir de noms tels que ceux qui consacrent à jamais le souvenir du théâtre détruit! C'est à l'ancien Drury que l'art touchant de votre Siddons [109] foudroya les cœurs sensibles, agita les cœurs les plus sévères; c'est à Drury que grandirent les derniers lauriers de Garrick; c'est ici que le moderne Roscius fit couler vos larmes pour la dernière fois, soupira ses derniers remerciemens, et vous adressa, l'œil en pleurs, ses derniers adieux. Mais pour les talens vivans peuvent encore fleurir ces couronnes, dont les parfums s'exhalent en pure perte sur une tombe. Ce que Drury réclama jadis; il le réclame encore;--ne refusez pas le tribut nécessaire à la résurrection de sa muse qui sommeille. Ornez de guirlandes la tête de votre Ménandre! et n'allez pas inutilement réserver tous vos honneurs pour les morts!

[Note 109: ][ (retour) ] Célèbre actrice, sœur des Kemble.

(N. du Tr.)

Bien chers nous sont les jours qui donnèrent tant de lustre à nos annales, avant que Garrick disparût, ou que Brinsley [110] cessât d'écrire! Héritiers de leurs travaux; nous sommes aussi vains de nos ancêtres, que le sont des leurs les héritiers d'un noble sang. Tandis qu'ainsi le souvenir emprunte le miroir de Banquo [111], pour réclamer ces ombres couronnées à mesure qu'elles passent; tandis que nous tenons cette glace magique, qui représente les noms immortels, gravés sur notre arbre généalogique; hésitez,--avant de condamner leurs faibles descendans; songez combien il est difficile d'égaler de tels rivaux.

[Note 110: ][ (retour) ] Shéridan.

(N. du Tr.)

[Note 111: ][ (retour) ] Voir le Macbeth de Shakspeare.

(N. du Tr.)

Amis du théâtre! vous, de qui comédiens et comédies doivent solliciter un pardon ou un éloge; juges suprêmes, dont la voix et le regard usent du pouvoir illimité d'applaudir ou de rejeter: si jamais la licence conduisit à la renommée, et nous mit dans le cas de rougir de ce que vous aviez cessé de blâmer; si jamais le théâtre dégradé put s'abaisser à flatter un goût dépravé qu'il n'osait corriger: puissent les scènes présentes répondre à tous les reproches passés, et réduire à un juste silence les clameurs d'une sage censure! Oh! puisque vous mettez le dernier sceau aux lois du drame, ne vous jouez plus de nous, en applaudissant mal à propos: alors une noble fierté doublera les forces de l'acteur, et la voix de la raison aura un écho dans la nôtre.

Après cette adresse solennelle, après l'accomplissement de l'antique règle, après ce tribut d'usage que la muse du drame a payé par la bouche de son héraut, recevez aussi nos complimens de bienvenue, complimens qui partent de nos cœurs, et voudraient bien gagner les vôtres. Le rideau se lève;--puisse notre théâtre vous offrir des scènes dignes des anciens jours de Drury-Lane! Puissions-nous toujours être agréés, et des Bretons, nos juges, et de la nature, notre guide!--et vous, puissiez-vous long-tems présider à nos fêtes!

VII

ODE A VENISE [112].

[Note 112: ][ (retour) ] On entend ordinairement par ode un poème divisé en strophes ou stances de même nombre de vers et de même rythme. Cette apostrophe à Venise n'est donc pas une ode, sous le rapport de la versification; mais elle en mérite bien le nom, si l'on a égard à la magnificence de poésie qui s'y déploie.

(N. du Tr.)

O Venise! Venise! lorsque tes murs de marbre seront de niveau avec les ondes, alors les nations pousseront un cri sur tes palais submergés, et une lamentation bruyante se prolongera sur les flots qui t'engloutiront! Si moi, voyageur du nord, je pleure pour toi, que devraient faire tes enfans?--Ne devraient-ils que pleurer?--et pourtant ils ne murmurent que dans leur sommeil. Qu'ils ressemblent peu à leurs pères!--Ce que la vase, le sable verdâtre laissé à nu par la retraite de la mer, est aux vagues écumantes de la haute marée qui jette le matelot naufragé jusqu'au bord de sa demeure, voilà ce que les hommes d'aujourd'hui sont aux hommes d'autrefois: ils se traînent, en rampant comme le crabe, à travers les ruines de leurs antiques rues. Oh désespoir!--tant de siècles ne pas recueillir de meilleurs fruits! Treize cents ans de richesse et de gloire ont abouti à la poussière et aux larmes: tous les monumens que l'étranger rencontre, églises, palais, colonnes, l'accueillent avec un air de deuil le lion lui-même paraît tout abattu; et le tambour barbare, aux sons âpres et discords, répète chaque jour, comme un sombre écho la voix de ton tyran, le long de ces ondes paisibles, charmées jadis du chant harmonieux qui s'élevait, au clair de la lune, de mille et mille gondoles,--charmées de l'actif bourdonnement d'êtres joyeux, dont les plus coupables actions n'étaient que la fièvre du cœur et le débordement d'un bonheur trop grand, qui a besoin du secours de l'âge pour isoler son cours de ce voluptueux torrent de douces sensations, luttant sans cesse avec le sang. Mais cela vaut mieux que les mornes orgies, le deuil des nations à leur déclin: alors le vice promène partout ses irrémédiables terreurs; la gaîté n'est que rage, et ne sourit que pour tuer; l'espoir n'est rien qu'un délai trompeur, éclair de l'homme malade, une demi-heure avant le trépas. Ainsi la défaillance, dernière source des peines mortelles et la torpeur des membres, sombre début de la mort dans sa froide et vacillante carrière, se glissent de veine en veine et s'avancent à chaque battement du pouls; néanmoins c'est un tel soulagement pour l'argile épuisée de souffrances, que le moribond y voit le renouvellement de ses esprits, et se croit libre lorsqu'il n'est qu'engourdi par le poids de sa chaîne;--lors il se met à parler de vie,--de ses forces qu'il sent revenir--peu à peu, et de l'air plus frais dont il voudrait jouie; mais, comme il murmure ces mots, il ne sait pas qu'il respire à peine, que son doigt effilé ne sent plus ce qu'il touche; cependant, un voile tombe sur ses yeux,--la chambre chancelante tourne, tourne, autour de lui;--des ombres rapides, que sa main veut en vain arrêter, paraissent et disparaissent;--enfin, le dernier râle étouffe sa voix suffoquée; tout est glace et ténèbres,--et la terre, ce qu'elle fut avant l'heure de notre naissance.

Nul espoir pour les nations!--Interrogez les chroniques de mille et mille années.--Que nous ont appris ces scènes journalières, ce flux et reflux d'événemens ramenés par chaque siècle, cet éternel retour de ce qui a été? rien ou peu. Toujours nous nous appuyons sur choses qui pourrissent sous notre pied, et nous usons notre force en luttant contre l'air; car c'est notre propre nature qui nous fait choir; les brutes, à toute heure immolées pour nos fêtes, sont d'un ordre aussi élevé,--elles vont partout où les pousse l'aiguillon de leur guide, même à la sanglante hécatombe: et vous, hommes, qui pour les rois versez votre sang comme l'eau, qu'est-ce que vos enfans ont reçu en revanche? un héritage de servitude et de misères, un esclavage aveugle dont les coups sont l'unique paiement. Quoi donc, ne vois je pas les socs de vos charrues rougir d'une chaleur brûlante? N'y chancelez-vous pas dans une épreuve perfide, vous qui croyez cela une preuve réelle de la loyauté, baisez la main qui vous guide aux tortures, vous faites gloire de marcher sur les barres en feu? Tout ce que vos pères vous ont laissé, tout ce que le tems vous lègue de liberté, et l'histoire de sublime, sort d'une source différente!--Vous regardez et lisez, vous admirez et gémissez, puis vous succombez et perdez votre sang! Sauf ces esprits, en petit nombre, qui, en dépit de tous les obstacles réels et imaginables engendrèrent soudain les crimes; en foudroyant les murs de la prison; qui voulurent boire à longs traits les douces ondes offertes par la liberté,--alors que la multitude, dont les siècles ont changé la soif en rage, se soulève en criant, alors que les hommes s'écrasent les uns les autres pour obtenir la coupe où ils puissent trouver l'oubli de la chaîne lourde et douloureuse--qui long-tems les attacha au joug de la charrue, sur un sol dont les jaunes épis n'étaient pas pour eux; (car leurs têtes étaient trop courbées, et leurs palais inanimés ne ruminaient que la douleur):--oui, sauf ces esprits, en petit nombre, qui, en dépit des forfaits qu'ils abhorrent, ne confondent pas la sainteté de leur cause avec ces bouleversemens momentanés des lois de la nature, bouleversemens qui, comme la peste et les volcans, ne frappent que pour un tems, puis s'éteignent, et laissent le cours ordinaire des saisons réparer, en quelques étés, les dommages de la terre, la repeupler de villes et de générations,--belles quand elles sont libres:--car sous toi, ô tyrannie, rien ne peut jamais fleurir!

Gloire, empire, liberté!--ô trinité divine!--ces tours furent jadis votre siége! A l'heure où Venise fut un objet d'envie, la ligue des plus puissantes nations put abaisser son noble orgueil, mais non l'anéantir:--tout fut entraîné dans sa ruine: les monarques invités à ses fêtes connaissaient et aimaient leur magnifique hôtesse; ils ne pouvaient s'apprendre à la haïr, quelque humiliés qu'ils fussent:--la foule des humains pensait comme les rois; Venise recevait les hommages du voyageur de tous les jours et de tous les climats;--ses crimes eux-mêmes naissaient de la source la plus douce,--de l'amour; elle ne buvait point le sang, ne s'engraissait point de cadavres, mais portait la joie partout où s'étendaient ses innocentes conquêtes; car elle relevait la croix, gui d'en haut sanctifiait les bannières protectrices, incessamment flottantes entre la Terre et le Croissant profane: si ce croissant a pâli et décliné, le monde peut en rendre grâces à la cité qu'il a chargée de chaînes dont maintenant le bruit retentit aux oreilles des peuples qui doivent le nom de liberté à tant de glorieux efforts: cependant Venise partage avec eux une misère commune: elle se nomme «le royaume» d'un conquérant ennemi; elle sait ce que tous,--ce que nous, plus que tous les autres; ne savons que trop bien; avec quels termes dorés un tyran amuse ses esclaves.

Le nom de république a disparu sur les trois parties du globe gémissant. Venise est abattue: la Hollande daigne reconnaître un sceptre, et souffre le manteau de pourpre. Si la Suisse seule est libre encore, et jouit sans entraves de ses montagnes, ce n'est que pour un tems: car, de nos jours, la tyrannie est devenue fine; et, dans ses heures de triomphe, étouffe sous ses pieds les étincelles de nos cendres. Une grande contrée, séparée de nous par l'Océan, nourrit une race vigoureuse dans l'amour de la liberté; pour laquelle leurs pères ont combattu, et qu'ils leur ont léguée;--héritage d'orgueil et de bravoure! noble distinction d'avec toute autre terre, dont les enfans doivent fléchir le genou au gré d'un monarque, comme si son sceptre insensible fût une baguette douée du magique pouvoir de la science occulte!--Oui, une grande contrée, bravant le despotisme, lève encore ses drapeaux invaincus et sublimes par delà l'Atlantique!--Elle a montré à une nation, trop fière de son droit d'aînesse, que le pavillon hautain d'Albion peut baisser devant ceux dont les épées ont conquis des franchises que le sang ne paie pas trop cher. Oui, certes, mieux vaudrait le sang de tout homme, fût-il une rivière, mieux vaudrait qu'il coulât à pleins bords et même débordât, que de languir dans nos veines oisives, de stagner comme dans un canal fermé de verroux et de chaînes, d'avancer, comme un malade endormi, trois pas, puis s'arrêter:--mieux vaut être là où les Spartiates massacrés sont encore libres, dans le noble charnier des Thermopyles, que de croupir dans nos marais,--ou bien il faut fuir sur l'abîme azuré, et ajouter un courant à l'Océan, une ame aux ames de nos pères; et à toi, Amérique, un homme libre de plus!

VIII.

ODE A NAPOLÉON BUONAPARTE [113].

[Note 113: ][ (retour) ] L'empereur Népos fut reconnu par le sénat, par les Italiens et par les provinces de la Gaule: ses qualités morales et ses talens militaires furent hautement célébrés: et ceux qui tiraient de son gouvernement quelque avantage particulier annoncèrent, en chants prophétiques, la restauration de la félicité publique..............................

Par cette honteuse abdication, il prolongea sa vie de quelques années, dans une position équivoque, tout à la fois empereur et exilé, jusqu'à ce que--»

(Gibbon, Décadence et chute, etc.)

«Expende Annibalem:--quot libras in duce summo
Invenies
?--»
(Juvén. Sat. X.)

1. C'en est fait:--mais hier encore tu étais roi, et, les armes en main, tu combattais contre les rois:--maintenant, il n'y a pas de nom qui te convienne; te voilà si bas,--et tu vis encore! Est-ce là l'homme aux mille trônes, qui jonchait notre terre d'ossemens ennemis? et peut-il ainsi se survivre à lui-même? Depuis celui que nous appelons, sans raison, du nom de l'étoile du matin [114], nul mortel, nul démon n'est tombé de si haut.

[Note 114: ][ (retour) ] Lucifer, nom du chef des démons, est dans la mythologie païenne et d'après son etymologie (Lucem fero) l'étoile de Venus, quand elle précède et annonce le lever du soleil.

(N. du. Tr.)

2. Homme mal inspiré! pourquoi te fis-tu le fléau de tes semblables, qui s'agenouillaient devant toi? Devenu aveugle à force de te contempler toi-même, tu appris à voir au reste du monde. Maître souverain du pouvoir,--tu n'as laissé pour don unique que le tombeau à ceux qui t'adoraient; et, jusqu'à l'heure de ta chute, les humains ne purent deviner combien l'ambition a de bassesse.

3. Rendons grâces au ciel pour une telle leçon;--elle instruira les guerriers à venir plus que tous les discours de la haute philosophie, discours si vains jusqu'à ce jour. Le charme qui fascinait l'esprit des hommes est désormais rompu pour ne plus renaître; charme qui forçait d'adorer ces idoles de l'empire du sabre, ces colosses au front d'airain et aux pieds d'argile.

4. Le triomphe et la vanité, l'enivrement du combat [115], la victoire dont la voix ébranle la terre, et qui pour toi était le souffle de vie: l'épée, le sceptre, et ce pouvoir, sous le joug duquel l'homme ne semblait fait que pour obéir, et avec lequel la renommée fut liguée;--tout est anéanti!--Esprit de ténèbres, quelle doit être la rage de ton souvenir!

[Note 115: ][ (retour) ] Certaminis gaudia, expression d'Attila dans sa harangue à son armée, avant la bataille de Châlons, harangue donnée par Cassiodore.

5. Le désolateur est enfin désolé! le vainqueur, renversé! l'arbitre de la destinée d'autrui supplie pour la sienne propre! Y a-t-il encore quelque espérance impériale qui puisse lutter avec calme contre un tel changement? ou bien, est-ce la seule crainte de la mort? Mourir prince,--ou vivre esclave,--ton choix est lâchement courageux.

6. Cet athlète [116], qui jadis voulut rompre un chêne, ne songea pas au redressement élastique des fragmens: saisi par l'arbre qu'il avait en vain brisé,--solitaire,--quels regards jetait-il alentour? Toi, dans l'orgueil de ta force, tu as fait enfin une imprudence égale, et tu as rencontré un destin plus sombre: lui, il fut la proie des hôtes farouches des forêts; mais toi, tu devras dévorer ton cœur!

[Note 116: ][ (retour) ] Milon.

7. Un Romain [117], dont le cœur brûlant s'était désaltéré dans le sang de Rome, jeta loin de lui le poignard,--osa, par une grandeur sauvage, quitter l'empire pour ses foyers domestiques. Il osa quitter l'empire avec un suprême dédain des hommes qui avaient supporté un tel joug, et qui le laissèrent toutefois jouir en paix de son sort. Sa seule gloire fut cette heure où il abandonna de plein gré le pouvoir dont il s'était emparé.

[Note 117: ][ (retour) ] Sylla.

8. Le monarque espagnol [118], quand le plaisir de la puissance eut perdu la vivacité de son charme, rejeta ses couronnes pour des rosaires, son empire pour une cellule: calculateur exact des grains de son chapelet, subtil argumentateur sur des articles de foi, il amusa bien sa folie; pourtant, il eût mieux fait de ne jamais connaître, ni le reliquaire du bigot, ni le trône du despote.

[Note 118: ][ (retour) ] Charles-Quint.

9. Mais toi,--c'est malgré tes efforts que la foudre a été arrachée de tes mains;--trop tard tu quittes la haute puissance à laquelle s'accola ta faiblesse. Quoique tu sois un ange de malheur, c'est assez pour nâvrer notre cœur que de voir le tien sans nerf; que de songer que le monde, chef-d'œuvre de Dieu, a servi de marchepied à un être si vil.

10. Et la terre a prodigué son sang pour celui qui peut ainsi ménager le sien! Et les monarques, devant lui, ont fléchi leurs genoux tremblans, lui ont rendu grâces pour un trône! Céleste liberté! combien nous devons te chérir, lorsque tes plus puissans ennemis ont ainsi témoigné leur crainte dans la plus humble attitude! Oh! puisse aucun tyran ne laisser jamais un nom plus brillant, qui éblouisse le genre humain!

11. Tes forfaits sont écrits dans le sang, et non écrits en vain;--tes triomphes ne parlent plus de gloire, ou plutôt ils grossissent la tache de ton honneur.--Si tu étais mort comme meurt le courage, peut-être un nouveau Napoléon viendrait-il encore une fois déshonorer le monde;--mais qui voudrait s'élancer jusqu'à la hauteur du soleil pour tomber ensuite dans une nuit si noire?

12. Mise dans la balance, la poussière du héros n'a pas plus de valeur que l'argile vulgaire. L'équilibre, ô humanité! est le même pour tous les trépassés. Mais pourtant je croyais que le grand homme vivant était animé de quelques étincelles plus nobles pour éblouir et pour épouvanter, et je n'imaginais pas que le mépris pût ainsi se jouer de ces conquérans de la terre.

13. Et ta fiancée, triste fleur de l'orgueilleuse Autriche, princesse encore impériale, comment son cœur supporte-t-il l'heure de tourment? Attache-t-elle ses pas à ton coté? Doit-elle aussi courber la tête, partager le repentir tardif et le long désespoir de l'homicide détrôné? Ah! si elle t'aime toujours, conserve avec soin ce diamant, qui vaut bien ta couronne évanouie!

14. Hâte maintenant ta course vers ton île maudite, et fixe ton regard sur la mer: cet élément peut rencontrer ton sourire, il ne fut jamais gouverné par toi! Ou bien, de ta main oisive, trace nonchalamment sur le sable que la terre est à présent aussi libre que l'océan, et que le pédagogue de Corinthe [119] t'a désormais transféré son proverbe.

[Note 119: ][ (retour) ] Denis le jeune, après avoir été chassé de Syracuse par Timoléon, passe pour s'être fait maître d'école à Corinthe. Il fut toujours cité comme un exemple mémorable de l'instabilité des choses humaines. «Tantâ mutatione majores natu, ne quis nimis fortunæ crederet, magister ludi factus ex tyranno docuit.» (Valer. Max. VI, 9.) Philippe ayant écrit d'un ton menaçant aux Lacédémoniens, ceux-ci ne lui firent d'autre réponse que cette phrase passée en proverbe: Denis à Corinthe.

(N. du Tr.)

15. Timour! te voilà donc à ton tour dans la cage de ton prisonnier [120]! Quels pensers seront les tiens? Dans ta rage captive, tu ne nourriras qu'une idée, une seule:--«Le monde fut à moi!» A moins pourtant que tu n'aies le sort du souverain de Babylone [121], que tu ne perdes tout sentiment avec le sceptre, que les liens de la vie ne retiennent pas plus long-tems cet esprit si ambitieux,--si long-tems obéi,--de si peu de valeur!

[Note 120: ][ (retour) ] Cage où Bajazet fut enfermé par l'ordre de Tamerlan--ou Timour.

[Note 121: ][ (retour) ] Nabuchodonosor changé en bœuf.....

16. Ou comme celui [122] qui déroba le feu du ciel, feras-tu tête au choc? partageras-tu avec ce misérable, qui n'obtint jamais de pardon, son vautour et son rocher? Damné déjà par Dieu,--maudit par l'homme, la dernière scène de ton drame, sans être la plus coupable, a été l'archi-risée [123] du démon: Satan, dans sa chute, garda sa fierté, et s'il eût été mortel, c'est avec la même fierté qu'il serait mort!

[Note 122: ][ (retour) ] Prométhée.

[Note 123: ][ (retour) ] Arch mock..... Allusion aux vers de Shakspeare:

«The fiend's arch mock--

To tip a wanton, and suppose her chaste.--»

IX.

ODE TRADUITE DU FRANÇAIS [124].

[Note 124: ][ (retour) ] Voir la première note de l'Ode à Venise.

Nous ne connaissons pas le texte original de cette prétendue traduction.

(N. du Tr.)

Nous ne te maudissons pas, Waterloo! quoique le sang de la liberté ait arrosé tes plaines; ce sang fut versé sur un sol où il ne s'abîma pas: il jaillit de chaque blessure, comme la trombe s'élève de l'océan; et, d'un mouvement vigoureux et de plus en plus rapide, il s'élance, et se mêle dans l'air avec celui de l'infortuné Labédoyère:--avec celui du guerrier dont la tombe honorée renferme le plus brave entre les braves [125]. Il s'amoncelle en nuages rouges de feu; mais il retombera sur la terre dont il s'est élevé: quand la mesure sera comble, l'orage éclatera:--jamais n'aura été entendu tonnerre pareil au tonnerre qui alors frappera le monde de surprise;--jamais n'aura été vu éclair pareil à l'éclair qui alors brillera sur la voûte céleste! Telle, l'étoile d'absinthe, prédite par le saint prophète des anciens jours, fera pleuvoir sur la terre un déluge de feu, et changera les rivières en sang [126]!

[Note 125: ][ (retour) ] Le maréchal Ney, prince de la Moskowa.

(N. du Tr.)

[Note 126: ][ (retour) ] Voir l'Apocalypse, ch. VII, verset 7, etc. «Le premier ange sonna de la trompette, et il s'ensuivit de la grêle et des flammes mêlées à du sang, etc.»

Verset 8. «Et le second ange sonna de la trompette, et il sembla qu'une grande montagne de feu fût jetée dans la mer; et le tiers de la mer devint sang, etc.»

Verset 10. «Et le troisième ange sonna de la trompette, et il tomba du ciel une grande étoile, brûlant comme une torche, et elle tomba sur le tiers des rivières et sur les sources des eaux.»

Verset 11. «Et le nom de l'étoile est Absinthe; et le tiers des eaux devint absinthe; et plusieurs hommes moururent des eaux qui étaient devenues amères.»

Le héros est tombé; mais non par vous, vainqueurs de Waterloo! Tant que le soldat citoyen ne commanda à ses concitoyens--que pour les guider sur les champs de bataille, où la gloire souriait au fils de la liberté,--qui donc, parmi tous les despotes ligués, lutta contre le jeune héros? qui put se vanter d'avoir vaincu la France, avant que la tyrannie n'eût usurpé tous les droits? avant que le grand homme, leurré par les attraits de l'ambition, ne fût plus devenu qu'un roi? Alors il tomba:--ainsi périssent tous ceux qui voudraient asservir les hommes à l'homme!

Et toi aussi, guerrier au panache de neige, toi, à qui ton royaume a refusé même un tombeau [127], mieux aurait valu pour toi continuer à conduire la France contre des armées mercenaires, que te vendre toi-même à l'infamie et à la mort pour un vil nom de roi, tel que celui du monarque de Naples, qui porte aujourd'hui le titre que tu achetas au prix de ton sang. Tu songeais peu, lorsque, sur ton cheval de bataille, tu te précipitais, comme un fleuve qui déborde, à travers les rangs armés, lorsque les casques fendus et les sabres entrechoqués étincelaient et tombaient en éclats autour de toi:--tu songeais peu à la destinée que tu trouvas au bout de la carrière! Ton panache hautain fut mis à bas par le coup déshonorant qu'y porta un esclave! Jadis,--semblable à la lune qui commande au flux et reflux de la mer, il parcourait les airs et guidait le guerrier; au milieu de la nuit créée par la noire et sulfureuse fumée du combat, le soldat cherchait des yeux ce superbe cimier, et, comme il le voyait toujours marcher en avant, ainsi marchait-il lui-même contre nos ennemis. Là où les traits rapides de la mort immolaient le plus de victimes, où la guerre entassait le plus de débris sous la bannière triomphante de l'aigle à l'aigrette flamboyante,--de l'aigle qui volait au sein des orages et des tonnerres, dont rien ne pouvait arrêter l'aile impétueuse, et qui lançait les foudres de la victoire:--oui, lorsque la ligne des ennemis se brisait, que la mort éclaircissait les rangs, ou que la fuite les dispersait dans la plaine, là, soyez-en sûrs, Murat chargeait! Hélas! il ne chargera plus désormais!

[Note 127: ][ (retour) ] Les restes de Murat ont été, dit-on, exhumés et livrés aux flammes.

Les envahisseurs foulent nos gloires passées: la victoire pleure sur les ruines de ses arcs de triomphe.--Mais que la liberté se réjouisse, que sa voix révèle son cœur! Sa main appuyée sur son épée, elle recevra un double hommage. La France a reçu deux fois une leçon morale chèrement achetée:--son salut ne gît point dans un trône, sur lequel siége Capet ou Napoléon [128]; mais dans l'égalité des droits et des lois; mais dans l'union des cœurs et des bras pour une grande cause,--la liberté, telle que Dieu l'a donnée à tous ceux qui vivent sous le soleil, avec le souffle vital, et dès l'heure de la naissance;--la liberté, que le crime veut en vain chasser du monde, en dispersant, d'une main farouche et prodigue, les richesses des nations comme les grains du sable, en versant, comme l'eau, le sang des nations dans un impérial océan de carnage!

[Note 128: ][ (retour) ] Il paraîtrait que M.A.P. n'a pas osé traduire cela; il dit: «Son bonheur ne dépend point du trône, il dépend de l'égalité, etc.» Sa traduction serait donc aussi timide sous le rapport politique que sous le rapport poétique.

(N. du Tr.)

Mais les mortels uniront leurs cœurs, leurs esprits et leurs voix: qui donc fera tête à cette noble ligue? Le tems n'est plus où le glaive soumettait les peuples. L'homme peut mourir;--les idées renaissent. Même ici bas, dans ce monde de misères, la liberté ne peut manquer d'avoir un héritier. Des millions d'hommes ne respirent que pour recueillir ce précieux héritage. La liberté a pris un essor que rien ne peut dompter: si elle assemble encore une fois ses armées, les tyrans seront forcés de croire et de trembler:--sourient-ils de cette simple menace? Des larmes de sang couleront encore.

X.

ODE A L'ILE DE SAINTE-HÉLÈNE.

1. Paix à toi, île de l'Océan! Salut à tes brises et à tes vagues! Salut à tes rochers contre lesquels le perpétuel retour des marées fait écumer le flot blanchâtre! Riche sera la guirlande que l'histoire tressera pour toi! Immortelle en sera la verdure! Quand les nations, qui te laissent aujourd'hui dans l'obscurité, fléchiront tour à tour le genou devant la baguette de l'oubli, ta gloire ne sera pas changée,--ta renommée ne sera pas ternie:--l'hommage des siècles rendra ton nom sacré.

2. Salut au guerrier qui repose sur ton sol le riche fardeau de sa gloire [129]! Quand la mesure de ses jours sera comble, et que la chronique de sa vie sera close, ses exploits seront consacrés dans les annales de Clio! Sa valeur le rangera parmi les plus illustres preux de tous les âges, et les monarques futurs s'inclineront devant son génie:--les chants des poètes,--les leçons des sages--le diront la merveille et l'ornement du monde. Devant toi, ô météore de la Gaule, les autres météores de l'histoire s'évanouiront éclipsés par ta splendeur.

[Note 129: ][ (retour) ] Cette strophe seule devra réconcilier le lecteur avec Lord Byron, qui l'aura sans doute indisposé comme nous par l'amertume plus que sévère avec laquelle il reprochait à Napoléon (Ode VIII) de ne s'être pas tué après Waterloo.

(N. du Tr.)

3. De salutaires zéphirs rafraîchiront ton atmosphère, île éblouissante de gloire! Des contrées les plus éloignées, il te viendra un peuple de pélerins, tribu aussi indépendante que tes vagues! Ta grève, au loin resplendissante, arrêtera le voyageur qui voudra jeter un rapide coup-d'œil sur un lieu si renommé:--chaque touffe de gazon, chaque pierre, chaque roc, retardera son séjour sur ce sol qu'auront sanctifié les pas de l'exilé! car c'est de lui que tu recevras un lustre divin: le déclin de son soleil a été le lever du tien.

4. Et quels bras l'ont enchaîné? les bras qui avaient lutté faiblement contre le sien:--les nations qui l'avaient souvent bravé, mais n'avaient pu le dompter jusqu'à ce jour! les monarques qui maintes fois courbèrent la tête devant sa clémence, et reçurent de sa main les couronnes que leur avait ravies la guerre!--Le vainqueur, aujourd'hui vaincu, l'aigle aujourd'hui frappé à mort, laisserait-il leur vengeance sévère éteindre les rayons de son étoile! Non: la gloire apparaît, vêtue d'une splendeur nouvelle, et l'astre des siècles revient à l'ascendant.

5. Pure à jamais soit la bruyère de tes montagnes! riche la verdure de tes pâturages! limpides et intarissables les eaux de tes fontaines! Puissent tes annales n'être souillées d'aucuns désastres! Élève-toi sur la surface de l'Océan, comme un magnifique autel, comme un saint reliquaire cher aux prières du genre humain!--Vienne se briser contre les rochers de ton rivage la rage de la tempête,--la lutte dévastatrice des vagues et des vents!--Qu'au haut de tes créneaux déploie long-tems ses ailes l'aigle, ton ornement; l'aigle, orgueil de l'univers.

6. Il se flétrira, le lis qui fleurit à cette heure! Où est la main qui peut le nourrir? Les nations qui le relevèrent le regarderont dépérir: les rosées froides jetteront sur lui une malédiction précoce. Alors la violette qui fleurit dans les vallées chargera la brise de son vivifiant parfum: alors, aussitôt que l'esprit de liberté ralliera les peuples pour chanter une antienne funèbre sur la tombe de la tyrannie, la vaste Europe craindra que ton étoile ne paraisse soudain sur l'horizon, et n'éclipse les astres pestifères du septentrion.

XI.

A NAPOLÉON.

(Traduit du français.)

«Tout le monde pleurait, mais surtout Savary, et un
officier polonais qui devait son élévation à Bonaparte. Il
s'attachait aux genoux de son maître; il écrivit à lord
Keith, pour demander la permission d'accompagner
Napoléon, même en qualité de domestique: demande
qui ne put être accordée.»

1. Dois-tu partir, ô mon illustre chef, séparé du petit nombre des braves qui te sont restés fidèles? Qui peut dire la douleur de ton soldat, dont la raison s'égare à ce long adieu? J'ai connu les feux de l'amour, les ardeurs de l'amitié; mais qu'est-ce que tout cela auprès de ce que je sens pour toi, auprès du zèle d'un guerrier fidèle?

2. Idole du soldat! Grand dans les combats; mais plus grand encore aujourd'hui: plusieurs purent gouverner un monde, toi seul ne courbas pas la tête sous l'arrêt du destin. Que d'années j'ai bravé la mort à tes côtés! et j'enviais ceux qui succombaient, lorsque leur cri de mort était encore une bénédiction pour le maître qu'ils servaient si bien [130].

[Note 130: ][ (retour) ] «A Waterloo, on vit un homme, dont le bras gauche avait été cassé par un boulet de canon, s'arracher ce bras avec la main droite, le lancer en l'air, et crier à ses camarades: «Vive l'Empereur, jusqu'à la mort!» Il y a plusieurs autres exemples de la sorte: celui que je vous rapporte, vous pouvez le regarder comme authentique.»

(Lettre particulière de Bruxelles.)

3. Que ne suis-je, comme eux, une froide poussière, puisque je vis pour voir cette heure fatale, où tes timides ennemis hésitent de laisser un homme en tes mains, de peur que tes compagnons d'exil ne deviennent, pour toi, autant d'instrumens de liberté! Oh! dans le fond des cachots, toutes leurs chaînes me seraient légères; tant que je pourrais contempler ton ame invaincue.

4. Les flatteurs de cet homme, aujourd'hui si sourd à la prière d'un serviteur fidèle, voudraient-ils, si sa gloire empruntée venait à pâlir, partager avec lui obscurité dans laquelle il naquit? Si ce monde, que tu résignes avec tant de calme, devenait, à cette heure; son domaine, pourrait-il acheter, au prix de ce trône, des cœurs comme ceux qui te sont encore tout dévoués?

5. Mon chef, mon roi, mon ami, adieu! Jamais je ne m'étais encore agenouillé; jamais je ne suppliai mon souverain, comme j'implore aujourd'hui ses ennemis; et tout ce que je demande, c'est de participer à tous les périls qu'il va braver, c'est de partager à côté du héros sa chute, son exil et sa tombe.

XII.

SUR L'ÉTOILE DE LA LÉGION
D'HONNEUR.

(Traduit du français.)

1. Étoile des braves!--toi, dont les rayons ont répandu tant de gloire sur les morts et sur les vivans,--enchanteresse brillante et adorée! pour te rendre hommage, des millions de soldats couraient aux armes;--redoutable météore d'immortelle origine! pourquoi naître dans le ciel pour t'éteindre sur la terre?

2. Les ames des héros moissonnés par la guerre formaient tes rayons; l'immortalité étincelait dans tes éclairs; l'harmonie de ta sphère martiale était: «Gloire là-haut, et honneur ici-bas;» et ta lumière éblouissait les yeux des hommes, comme un volcan de la voûte azurée.

3. Ton fleuve de sang roulait comme la brûlante lave, et entraînait les empires dans ses ondes. La terre tremblait sous toi jusqu'en ses fondemens, alors que tu éclairais tout l'espace; en ta présence, le soleil cessait de rayonner, devenait sombre, et quittait l'horizon.

4. Avant toi s'éleva, et avec toi s'agrandit un arc-en-ciel du plus doux éclat, de trois brillantes couleurs [131], toutes divines, et faites pour ce signe céleste; car la main de la liberté les avait alliées, comme les nuances d'une gemme immortelle.

[Note 131: ][ (retour) ] Le drapeau tricolore.

5. Une de ces couleurs était un rayon d'écarlate dérobé au soleil; une autre, le bleu foncé de l'œil d'un séraphin; une autre, le voile blanc de radieuse lumière, dont s'enveloppe un pur esprit; les trois couleurs, ainsi assorties, semblaient le tissu d'un rêve céleste.

6. Étoile des braves! tes rayons pâlissent, et les ténèbres vont de nouveau prévaloir! Toutefois, noble arc-en-ciel de liberté, nos larmes et notre sang doivent couler pour toi. Quand ta brillante promesse s'évanouit, notre vie n'est qu'un fardeau d'argile.

7. Les pas de la liberté sanctifient les silencieuses cités des morts; les guerriers qui succombent sous ses drapeaux sont beaux et fiers dans la mort. Ainsi, puissions-nous bientôt, ô déesse, être pour toujours avec eux ou avec toi!

XIII.

ODE.

1. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère; et, sur tes ruines, retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes railleries du monde!

2. Oh! où donc est l'esprit de tes anciens jours, l'esprit qui animait tes fils, alors que l'étoile de la bravoure était leur fanal, et que la passion de l'honneur les guidait à la mort? Tes orages ont troublé leur sommeil. Entends-tu les gémissemens qui s'élèvent du fond des tombeaux. Ces dignes preux murmurent de colère, pleurent de désespoir, à voir la tache impure imprimée sur ton sein; car, où est la gloire qu'ils te remirent en dépôt? elle est perdue dans les ténèbres, foulée dans la poussière.

3. Va, parcours de ton regard tous les royaumes de la terre, depuis l'Indus jusques au pôle; quelque peu de bonté, d'honneur et de vertu mêlera son éclat aux ténèbres du péché. Mais toi, tu n'as rien que ta honte; le monde ne peut offrir rien de pareil à toi; l'horreur et le vice ont défiguré ton nom au-delà de toute comparaison; étonnante de forfaits, tu nous fourniras, à l'avenir, un modèle, un proverbe, pour la perfidie et le crime.

4. Tant que le triomphe couvrit de gloire le glaive de ton maître; tant que le héros fut debout, tes éloges suivirent partout ses pas, et applaudirent à l'effusion du fleuve de sang. Et cependant la tyrannie siégeait sur l'impériale couronne, et flétrissait au loin les nations; mais, à tes yeux, le despote mérita un renom brillant, jusqu'à l'heure où la fortune abandonna son char; alors tu te dérobas à ton chef,--tu t'empressas de l'outrager, tu fus la première à le trahir.

5. Tu oublias ses exploits, les travaux qu'il avait supportés pour ta cause; tu tournas tes hommages vers le nouveau soleil qui se levait, et entonnas d'autres hymnes de gloire. Mais l'orage se mit à gronder, l'adversité obscurcit l'astre de lumière; l'honneur et la foi furent la fanfaronnade d'une heure, et la loyauté elle-même, rien qu'un rêve.--Celui que tu avais banni reçut de nouveau tes sermens; et qui avait été le premier à l'insulter, fut aussi le premier à l'adorer.

6. Quel tumulte ébranle ainsi les airs? quelle foule environne son trône? C'est un cri d'enthousiasme, ce sont des millions de sujets qui jurent de n'obéir qu'à son sceptre. Les revers feront éclater leur zèle; l'infortune rendra sacré le nom de l'empereur. Le monde, qui le persécute, va sentir avec douleur quel esprit, quelle ardeur inextinguible anime les Français, dès que leurs cœurs sont embrasés; car ils ont le héros qu'ils aiment, ils ont le chef qu'ils admirent.

7. Leur héros s'est précipité au combat: une ombre couvre ses lauriers.--Où est le zèle qui ne devait jamais céder, la loyauté qui ne devait jamais s'évanouir? En un moment, la désertion et la perfidie abandonnèrent le vaincu à ses ennemis: les lâches, à qui son sourire avait donné les honneurs et la puissance, le délaissèrent et le renièrent dans son adversité; et les millions de Français qui avaient juré de périr pour le sauver, le virent fugitif, captif, esclave!

8. O terre de la Gaule! les contrées les plus sauvages, les plus désertes, sont plus nobles et meilleures que toi! Tu es pour les hommes un objet de surprise et d'horreur, tant la perfidie te défigure! Si tu étais le lieu où je fusse né, je m'arracherais soudain de tes bras, je fuirais aux extrémités du monde, et te quitterais pour toujours; oui, pour toujours. Si jamais je pensais à toi après longues années, cette pensée appellerait encore la rougeur sur mon front, et les larmes sur ma paupière.

9. Oh! honte à toi, terre de la Gaule! honte à tes enfans et à toi! Imprudente dans ta gloire, et vile dans ta chute, combien ton partage est misérable! Dans ton abandon, tu seras en butte aux coups de l'ironie, d'une ironie qui ne mourra jamais: les malédictions de la haine et les sifflemens du mépris chargeront ton atmosphère, et sur tes ruines retentiront à jamais les rires du triomphe, les insultantes railleries du monde [132]!

[Note 132: ][ (retour) ] La révolution de juillet vient de donner un glorieux démenti aux anathèmes que semblait mériter, en 1815, la France humiliée par le second retour des Bourbons. Nous voilà redevenus la grande nation!

(N. du Tr.)

XIV.

ADIEUX DE NAPOLÉON.

(Traduit du français.)

1. Adieu, terre où le nuage de ma gloire s'éleva pour couvrir de son ombre l'univers entier!--Tu m'abandonnes aujourd'hui;--mais mon nom remplit les pages les plus brillantes ou les plus sombres de ton histoire. J'ai combattu contre un monde qui ne m'a vaincu qu'après que le météore trompeur de la conquête m'eut entraîné trop loin: j'ai tenu tête aux nations qui me craignent encore dans mon abandon solitaire, moi, dernier captif de plus d'un million de guerriers!

2. Adieu, France!--Quand ton diadême ceignait mon front, j'en fis la perle et la merveille du monde;--mais ta faiblesse ordonne que je te laisse comme je t'ai trouvée, dans la décadence de ta gloire et le déclin de ta vertu. Oh! que n'ai-je encore ces vétérans de la bravoure, qui gagnèrent toutes leurs batailles et ne furent moissonnés qu'en luttant contre les tempêtes:--avec eux, l'aigle, dont le regard perdit en ce moment sa force, avait toujours, dans son essor, fixé ses yeux sur le soleil de la victoire!

3. Adieu, France!--Mais quand la liberté ralliera encore une fois ses bannières dans tes provinces, aie souvenir de moi:--la violette croît toujours dans le fond de tes vallées; elle est flétrie, mais tes larmes épanouiront encore sa fleur.--Oui, je puis encore confondre les armées qui nous environnent: ton cœur peut encore tressaillir et se réveiller à ma voix.--Il est des anneaux qui doivent rompre, dans la chaîne qui nous a liés: alors, tourne-toi vers Napoléon, appelle à ton aide le chef de ton choix.

XV.

MADAME LAVALETTE.

1. Laissons les critiques d'Édimbourg écraser de leurs éloges leur Mme de Staël, et leur célèbre Mlle l'Épinasse; l'orgueilleuse philosophie luit, tout au plus, comme un météore, et la gloire d'un bel esprit est aussi frêle que le verre. Mais pleins de vie sont les rayons, éternelle est la splendeur de ton flambeau, noble amour conjugal! et jamais tu n'as répandu un éclat plus saint, plus pur ou plus tendre que sur le nom de la belle Lavalette.

2. Allons, remplissez la coupe jusques aux bords: la vertu même la bénira, et consacrera la liqueur qui mousse en l'honneur de ce nom: les lèvres ardentes de la beauté presseront pieusement le verre, et l'hymen portera un honorable toast. Nous acquitterons une dette légitime envers cette femme, qui a risqué, pour son mari, sa liberté et sa vie, et nous saluerons de nos applaudissemens l'épouse héroïne, la fidèle, la noble, la belle Lavalette!

3. De cruels ennemis, dans leur impuissante malice, ont prononcé, contre le captif sauvé, un arrêt que l'Europe entière abhorre: oui, l'Europe entière se détourne des esclaves de ce palais peuplé de prêtres, et ceux qui les ont replacés rougissent aujourd'hui pour eux. Mais, dans les âges à venir, quand la gloire ensanglantée des ducs et des maréchaux se sera évanouie dans les ténèbres, tous les cœurs palpiteront encore, tous les yeux étincelleront, au récit du sublime dévouement de la belle Lavalette.

XVI.

ADIEU [133].

[Note 133: ][ (retour) ] Ce sont les adieux de Lord Byron à sa femme.

(N. du Tr.)

Adieu! et si c'est pour toujours, encore une fois, adieu! Quoique tu sois inexorable, mon cœur ne se révoltera pas contre toi. Plût au Ciel qu'à tes regards s'ouvrît ce sein où ta tête a si souvent reposé, lorsque tes sens cédaient à ce paisible sommeil que tu ne connaîtras plus! Que ne peux-tu lire en ce sein les pensées les plus secrètes? tu connaîtrais enfin que ce ne fut pas bien de le blesser ainsi. Il est vrai que le monde t'en loue,--qu'il sourit au coup que tu me portas; mais ces éloges doivent te choquer, ils sont fondés sur le malheur d'autrui. Certes, plus d'une faute me souilla: mais n'y avait-il, pour m'infliger une incurable blessure, d'autres bras que ceux qui venaient de m'embrasser? Oh! ne t'abuse pas toi-même: l'amour peut s'évanouir par un lent dépérissement; mais ne crois pas qu'une violence soudaine puisse séparer ainsi les cœurs. Le tien conserve encore sa vie: le mien, quoique saignant, palpite encore, et l'éternelle pensée qui le tourmente, c'est--que nous ne devons peut-être plus nous revoir. Ce sont paroles de douleur plus profonde que les lamentations sur la tombe des morts. Nous vivrons tous les deux; mais chaque matin nous éveillera dans une couche veuve; et, lorsque tu pourrais goûter quelque consolation, lorsque notre fille balbutiera ses premiers mots, lui apprendras-tu à dire «mon père!» quoique les caresses de son père doivent lui être inconnues? Quand ses petites mains te caresseront, quand sa lèvre se pressera contre la tienne, souviens-toi de l'homme dont la prière te bénira; souviens-toi de l'homme que ton amour a béni! Si les traits de l'enfant ressemblent à ceux que tu ne verras peut-être plus, alors un doux tremblement agitera ton cœur, encore fidèle à ton époux. Tu connais peut-être toutes mes fautes: personne ne connaît tout mon délire; toutes mes espérances, partout où tu vas, s'en vont se flétrir, et pourtant elles s'en vont toujours avec toi. Pas un de mes sentimens qui n'ait été ébranlé: mon orgueil, qu'un monde n'aurait pu plier, plie devant toi;--par toi délaissée, mon ame me délaisse moi-même. Mais c'en est fait;--toutes paroles sont vaines, les miennes surtout sont stériles: mais nous ne pouvons retenir nos pensées, qui se font jour malgré nous:--Adieu!--Ainsi séparé de toi, arraché à tout lien de tendresse, le cœur consumé, solitaire, malade,--pour comble de maux, je puis à peine mourir.

XVII.

ESQUISSE [134].

[Note 134: ][ (retour) ] Cette pièce fut faite par Lord Byron contre une ancienne domestique de la mère de sa femme.

(N. du Tr.)

«Honest--honest Iago!
If that thou be'st a devil,
I cannot kill thee

(Shakspeare.)
Honnête--honnête Iago!
Si tu es un diable,
je ne puis te tuer.

Née dans le grenier, élevée dans la cuisine, promue de là au maniement de la chevelure de sa maîtresse, enfin,--pour quelque gracieux service dont on n'a jamais parlé, et que le salaire seul fait deviner,--elle parvint du cabinet de toilette à la salle à manger,--où les laquais qui valent mieux qu'elle s'étonnent d'attendre ses ordres derrière sa chaise. D'un oeil ferme et d'un front éhonté, elle prend son dîner dans le plat qu'elle lavait naguère. Alerte pour la médisance, prête au mensonge, confidente favorite, espionne de la maison,--qui pourrait, grands dieux! deviner ses dernières fonctions? Elle fut la gouvernante d'une fille unique, dès l'âge le plus tendre. Elle enseigna la lecture à l'enfant, et l'enseigna si bien, qu'elle-même, en enseignant apprit à épeler. Puis elle devient adepte dans l'art de l'écriture, comme le prouve mainte calomnie anonyme. Personne ne sait ce que fût devenue sa pupille,--sans cet esprit élevé qui conserva la pureté du cœur, qui soupira toujours après la vérité qu'on lui cachait, et qui ferma l'oreille à l'erreur. La perversité échoua devant cette ame jeune, qui ne fut ni dupée par la flatterie,--ni aveuglée par la bassesse,--ni infectée par la fraude,--ni corrompue par un voisinage contagieux,--ni amollie par l'indulgence,--ni gâtée par l'exemple,--ni tentée de regarder en pitié les talens inférieurs à son haut savoir,--ni enorgueillie par le génie,--ni rendue vaine par la beauté,--ni poussée par l'envie à rendre le mal pour le mal,--ni changée par la fortune,--ni haussée par la fierté ou courbée par la passion:--ame à qui la vertu n'inspira une inflexible sévérité,--que dans ces jours derniers! Oh! c'était la plus pure, la plus parfaite des créatures vivantes de son sexe; mais il lui manquait une douce faiblesse,--il lui manquait de savoir pardonner. Trop choquée des fautes que son ame ne peut connaître, elle croit que tout ici-bas pourrait être comme elle. Ennemie du vice, est-elle vraiment l'amie de la vertu? car la vertu pardonne ceux qu'elle veut amender. Mais je reviens à mon sujet,--que j'ai laissé trop long-tems de côté,--à l'héroïne infâme qui fatigue mon honnête plume. Or, quoiqu'elle n'ait plus ses anciennes fonctions, elle régit le cercle qu'elle servait auparavant. Si les mères,--on ne sait pourquoi,--tremblent devant elle; si les filles la craignent à cause de leurs mères; si l'habitude,--chaîne perfide, qui finit par enlacer les plus forts esprits comme les plus faibles,--lui a donné le pouvoir d'instiller au fond des ames l'essence empoisonnée de ses désirs cruels; si, comme une couleuvre, elle se glisse inaperçue dans votre maison, jusqu'à ce qu'elle soit trahie par la ligne noire et glaireuse qu'elle trace en rampant; si, comme une vipère, elle enlace le cœur et y laisse le venin qu'elle n'y trouva pas, pourquoi s'étonner que cette méchante sorcière guette sans cesse l'occasion d'accomplir ses œuvres de haine, afin de faire du lieu qu'elle habite un vrai Pandemonium [135], et de devenir elle-même la souveraine, l'Hécate [136] de l'enfer domestique? Qu'elle est habile à charger, d'un seul coup de pinceau, les teintes du scandale, avec toute l'honnête perfidie des demi-mots! Comme elle sait alors mêler le vrai au faux,--le ris moqueur au franc sourire,--un fil de candeur à un tissu de fraudes! Combien elle affecte de réticences apparentes, afin de cacher les inhumains projets de son ame endurcie! Lèvres de mensonges!--visage né pour dissimuler, pour être insensible et se railler de quiconque sait sentir! Masque vil que la Gorgone [137] même désavouerait!--Joue de parchemin et œil de pierre! Voyez quel sang jaunâtre coule dans les veines de sa peau, et y demeure stagnant comme une eau bourbeuse! Tel s'offre à nos regards le cloporte, dans sa cuirasse couleur de safran: tel le vert encore plus sombre des écailles du scorpion;--(car ce n'est qu'aux teintes des reptiles que nous pouvons comparer cette ame ou ce visage.)--Regardez la physionomie de cette femme, et voyez ses sentimens s'y peindre comme dans un miroir. Regardez le portrait; ne pensez pas qu'il soit chargé; il n'y a aucun trait qui ne pût encore être grossi. En vérité, ce sont «les journaliers de la nature», qui, durant le repos de leur maîtresse, firent ce monstre, cette étoile caniculaire d'un petit ciel, où, sous son influence, tout se flétrit ou meurt.

[Note 135: ][ (retour) ] Le Pandemonium est l'édifice construit par les démons pour y tenir conseil. Voir Paradis perdu, chant Ier.

(N. du Tr.)

[Note 136: ][ (retour) ] Nom de Proserpine, suivant quelques mythologues.

(N. du Tr.)

[Note 137: ][ (retour) ] Les Gorgones, filles de Phoreus, dieu marin, étaient au nombre de trois: elles étaient si hideuses qu'elles changeaient en pierre ceux qui les regardaient.

(N. du Tr.)

Oh! créature misérable!--sans larmes,--sans autre pensée que la joie du triomphe sur la ruine, qui est ton œuvre:--un jour viendra, et viendra bientôt, où tu souffriras beaucoup plus que tu ne fais souffrir aujourd'hui; où tu souffriras pour ce vil égoïsme, qui dès-lors te sera chose vaine; où tu te débattras en hurlant au milieu d'angoisses qui n'exciteront point de pitié. Puissent les malédictions échappées à l'affection blessée, redescendre sur ton sein, avec la force de la pierre qui retombe, et rendre la lèpre de ton ame aussi horrible à toi-même qu'au genre humain! jusqu'à ce que toutes tes pensées se condensent en haine de toi-même,--en haine aussi noire que ton désir voudrait la créer pour les autres; jusqu'à ce que ton cœur si dur ait été calciné et réduit en cendres, et que ton ame ait quitté son enveloppe hideuse! Oh! puisse ta tombe n'avoir pas plus de sommeil que ton lit!--puisse-t-elle être une couche de feu, comme la couche veuve que tu nous as préparée! Alors, s'il te vient à l'esprit de fatiguer le ciel de tes prières, tourne ton regard sur les victimes que tu fis ici-bas,--et désespère! Mort à toi!--et quand tu pourriras, les vers eux-mêmes expireront sur ton argile empoisonnée. Ah! sans l'amour que je sentis, et que je dois encore sentir pour celle que ta malice arracha aux liens les plus sacrés,--ton nom,--ton nom humain--serait exposé à tous les yeux comme type de tout vice;--exalté au-dessus de tes pareils moins odieux que toi,--et donné en proie à l'ulcère d'une immortelle infamie.

XVIII.

ADIEUX A L'ANGLETERRE.

1. Angleterre! patrie de mes aïeux et la mienne! ô la plus noble des contrées, la meilleure, la plus féconde en bravoure! Je pars le cœur brisé; je pars délaissé: je résigne toutes les joies et toutes les espérances que tu me donnas.

2. Terre chérie, mère de la liberté, adieu! La liberté elle-même me fatigue. Calme tes battemens, ô mon cœur, et ne te révolte pas contre un arrêt que la raison approuve.

3. Avais-je de l'amour?--Je te prends à témoin, Ciel puissant, qui vis toutes mes faiblesses et mes craintes; j'adorais,--mais le charme est rompu: puissent mes larmes en effacer la mémoire!

4. Combien il est brillant, le moment d'enthousiasme! qu'il est éblouissant; mais que son éclat est passager! c'est une comète flamboyante, et prompte à s'enfuir: c'est le héraut précurseur des ténèbres et des ennuis.

5. Souvenirs des tendresses passées, des plaisirs perdus sans retour, laissez-moi,--moi, proscrit, errant et solitaire,--laissez-moi dans le deuil, sans me torturer l'ame.

6. Où donc--où mon cœur trouvera-t-il le repos? un refuge contre la mémoire et la douleur? La gangrène qui le dévore; en quelque lieu que j'aille, dédaigne un remède trompeur.

7. Si je pouvais découvrir ce fleuve fabuleux qui noie le souvenir dans ses ondes, peut-être de nouveau luirait l'œil de l'espérance, l'aurore d'un jour plus heureux.

8. Le vin a-t-il la vertu de l'oubli? peut-il ôter de la cervelle le trait qui l'a blessée? La bouteille nous abuse peut-être une heure, mais elle laisse toujours après elle régner le chagrin.

9. L'éloignement ou le tems guérissent-ils le cœur qui saigne d'une blessure si profonde? L'intempérance en diminue-t-elle les douleurs? Peut-on appliquer quelque baume à ce mal?

10. Si je cours aux confins du pôle, j'y verrai l'ombre que j'adore, le fantôme qui tourmente mon ame, et se joue de mon stérile désespoir!

11. Le zephir du soir m'apportera le murmure de sa voix, me semblera humide de ses pleurs et de ses soupirs, et me demandera une larme pour l'autel dé l'amour.

12. Dans les rêves de la journée, dans les visions de la nuit, mon imagination étalera tous les attraits de cette femme à ma vue abusée, égarée!

13. Arrière, vaines et passagères images! Arrière, sombres fantômes qui troublez mon cerveau, pures illusions de l'esprit et des sens, engendrées par la douleur et le délire!

14. N'ai-je pas, sur l'autel de la divinité, juré fidélité à celle que j'adorais? Ne prononça-t-elle pas les sermens que j'avais prononcés, et n'échangea-t-elle pas avec son époux un gage solennel?

15. Si mon amour faillit un instant, je m'empressai de réparer ma faute, de baiser le cœur que j'avais blessé, de tout faire pour l'adoucir avant qu'il ne se prît à soupirer.

16. N'ai-je pas courbé cette tête qui ne s'était jamais courbée? N'ai-je pas prié, moi, qui avais coutume de commander? L'amour me força de pleurer et de supplier, et l'orgueil fut trop faible pour résister.

17. Puis, une faiblesse comme la mienne, lavée dans les larmes de mon repentir, devait-elle donc effacer les impressions divines, la foi et l'affection de plusieurs années?

18. A-t-il été bien que l'orgueil, arbitre sévère, se soit interposé entre la colère et l'amour, et qu'un cœur, jusqu'alors si clément, n'ait commencé à prouver son inflexibilité que sur moi?

19. Hélas! a-t-il été bien, quand je m'agenouillai, de céler ta tendresse à tel point, qu'en présence de tout ce que je sentais, ta sévérité t'interdît toute expression de sensibilité?

20. Et, lorsque la fille chérie, gage de notre amour, regardait sa mère et souriait, dis, n'y eut-il rien qui te sollicitât à répondre à cet appel de l'enfance?

21. Ce cœur, si dur et si glacé, si traître à l'amour et à moi, ne s'est-il pas senti percer d'un trait déchirant, en repoussant la supplique de cette innocente créature?

22. Cette oreille, qui était ouverte à tout le monde, fut impitoyablement fermée à l'époux, ton seigneur; cette voix, qui asservirait les démons, refusa une douce parole de paix.

23. Et penses-tu, ô ma bien aimée,--car toi seule es toujours la vie de mon cœur, et, en dépit de mon orgueil et de ma volonté, je te bénis, oui, je t'aime, ô mon épouse!

24. Penses-tu que l'absence te verse le baume qui portera remède à tes maux, ou que le tems, en entraînant la vie sur son aile rapide, accorde jamais un antidote à ta douleur.

25. Tes espérances sont frêles comme le rêve qui trompe les longues heures de la nuit, mais se dissipe à la lueur du premier rayon échappé des portes de l'orient.

26. Car lorsque, sur le visage heureux de ta petite fille, l'imagination suivra du doigt mes traits entrelacés aux tiens, un charme irrésistible t'enchaînera.

27. La fossette riante qui siége sur sa joue, les éclairs qui rayonnent de ses yeux, les paroles qu'elle essaiera de bégayer, tout enfin mêlera un soupir à tes sourires.

28. Alors, quoique les mers aient pu mettre entre nous leurs barrières orageuses, c'est moi qui triompherai; loin de toi, hors de ton regard, à mon insu, et sans être appelé, c'est moi, pourtant, qui sera là.

29. Ce n'est pas toi qui lanças contre moi le trait cruel (la cruauté était étrangère et odieuse à ton cœur); ce n'est pas toi qui m'infligeas une incurable blessure.

30. Hélas! oui, ce fut une autre main que la tienne qui troubla mon repos; cette main frappa,--et, par un sort trop funeste, c'est moi qui souffris le coup et toutes les misères qu'il engendra.

31. Ceux-là nous haïssaient tous deux, qui détruisirent les fleurs et les promesses du printems. Qui donc, pour combler notre vide, nous donnera de nouveaux liens, de nouvelles affections?

32. Ah! quels moyens peuvent rendre au cœur déchiré sa force première, ou à l'arc une fois trop tendu le ressort qu'il possédait auparavant?

33. Le cœur déchiré saignera, s'ulcèrera, et se fanera comme la feuille au souffle de la bise; l'if éclaté ne reviendra pas sur lui-même, quoique vigoureux et dur jusqu'à la fin.

34. Je vais errer,--n'importe où; nul climat ne me rendra la paix, ni ne déridera mon front, chargé de désespoir, par quelque lueur de joie passagère.

35. Oh! avec quelle lenteur les heures s'écouleront! de quel ennui sera la marche des années, alors que la vallée, la montagne et le bocage ne feront que changer le théâtre de mes larmes!

36. Les monumens classiques qui sommeillent, le lieu cher à la science et aux arts, le sarcophage, le temple, le gazon sacré, rien enfin ne m'excite ni ne me ravit plus.

37. La cigogne, sur sa muraille en ruines, est cent fois plus heureuse que moi; contente d'habiter au milieu des lierres, elle suspend sa demeure dans les airs.

38. Moi, j'erre sans asile, le sein nu et en proie aux orages; victime de l'orgueil et de l'amour, je cherche,--hélas! ce que je ne puis trouver.

39. Je cherche ce qu'aucune peuplade ne me donnera; je demande ce que nul climat ne m'accordera, un charme qui neutralise ma misère et sèche les larmes de mon cœur.

40. Je le demande,--je le cherche,--mais en vain,--depuis l'Indus jusques au pôle du nord; nulle attention,--nulle pitié--pour les plaintes où s'exhale la douleur de mon ame.

41. Quel sein soupirera quand je sangloterai? quels pleurs répondront à mes pleurs? quelles lamentations feront écho à mes lamentations? quel œil remarquera les veilles de mes yeux?

42. Toi-même, ô chère enfant, en apprenant à babiller,--tandis que j'erre au loin,--tu compteras au nombre de tes devoirs, de haïr celui que la nature te commande d'aimer.

43. La langue impure de la malice va carillonner à ton oreille mes vices et mes fautes, et t'enseigner, avec un zèle diabolique, à craindre l'affection d'un père.

44. Hélas! si, quelque jour; ton oreille est jamais frappée des sons de ma lyre, si la voix sincère de la nature s'écrie jamais: «Ce peut être, ce doit être mon père.»

45. Peut-être, qu'à ton œil prévenu, mes traits paraîtront odieux; la nature, elle-même, sera sourde à mes soupirs, et le devoir me refusera une larme.

46. Mais certes, dans cette île où mes chants ont retenti de la montagne à la vallée, toutes les bouches ne rediront pas le triste récit de mes torts, sans aucune émotion de reconnaissance.

47. Quelques jeunes ames, qui auront apprécié mes vers et se seront enflammées à mes récits, se hasarderont peut-être à dire: «Ses faiblesses furent celles d'un homme.»

48. Oui, ces faiblesses étaient humaines; mais l'envie, la malice et le mépris les grossirent; alors tous les sentimens naturels se soulevèrent et repoussèrent avec haine le masque sous lequel on les cachait.

49. La faute fut d'un homme:--et pourtant, combien fut sévère, combien fut cruelle la condamnation prononcée! L'orgueil lui-même laissa tomber quelques gouttes de pleurs, en maudissant mon amour.

50. C'est fini: la grande lutte est passée; le combat s'est apaisé dans mon sein; le terrible flux et reflux de la passion n'y précipite plus ses impétueux courans.

51. C'est fini: mes affections s'en vont, les liens de la nature sont brisés pour moi, je n'obéis plus qu'aux inspirations de l'orgueil, et je romps le joug humiliant de l'amour.

52. Je m'envole, comme un oiseau des airs, à la recherche d'une demeure et d'un lieu de repos, d'un baume contre les souffrances de l'inquiétude, d'une consolation pour un cœur désolé.

53. Rapide comme l'hirondelle qui plane, hardi comme l'aigle qui s'élance, et pourtant, sombre comme la chouette, dont les accens font peine au noir démon de la nuit:

54. Je vais où brillent les splendeurs joyeuses de l'Orient, les danses et les riches festins: je m'emmène aux fêtes du luxe pour exiler de mon esprit la beauté que j'adorais.

55. Dans le verre empli jusqu'aux bords, je boirai les douces ondes du Léthé: je m'unirai au rire des bacchanales, et sauterai dans la ronde des fées.

56. Partout où le plaisir m'invitera, je courrai pour étouffer le sombre souvenir de mes ennuis, moi, exilé, sans espérance et sans patrie, moi, fugitif chassé par le désespoir.

57. Adieu donc, terre des braves! Adieu, terre de ma naissance! Quand les tempêtes séviront autour de toi,--puissent-elles toujours respecter tes vertus!

58. Femme, enfant, patrie, amis, vous n'amuserez plus mon imagination: je fuis loin de vos prestiges et je cours pleurer sur quelque rivage meilleur.

59. Le hideux démon de l'orage qui gronde dans ce cœur agonisant, élèvera toujours, devant mon regard, son ombre pestifère, jusqu'à ce que la mort calme ce tumulte à jamais.

XIX.

A MA FILLE,

LE MATIN DE SA NAISSANCE.

1. Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas! Salut, aimable miniature vivante! pélerine vouée à mille ennuis inconnus! agneau du vaste bercail du monde! source d'espérances, de doutes, et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!

2. C'est le culte naturel,--culte senti,--avoué, partout où le feu de la vie anime les êtres. Dans ces forêts sans routes, dans ces plaines sans bornes, où règne une éternelle férocité, le stupide sauvage, image brute de l'humanité, confesse l'émotion paisible,--le secret tressaillement,--le battement caché de son cœur.

3. Chère enfant! avant que les impuretés des vices humains n'envahissent tes années, avant que les passions ne troublent ton visage et ne t'inspirent ce que tu n'oseras dire, avant que ces lèvres ne soient pâlies par les ennuis, ou que ces yeux ne rayonnent d'un désespoir farouche: puissé-je le premier donner l'éveil à ton oreille, et la charmer des accens de la prière paternelle!

4. Mais tu songes peu, ô ma fille! aux travaux, aux dangers, aux misères qui attendent ta marche chancelante à travers les ronces du désert de la vie! Ah! tu songes peu à ce théâtre d'œuvres si sombres, étendu entre toutes les petites choses que nous pouvons trouver ici-bas, et la noire et mystérieuse sphère, qui se cache derrière.

5. Tu songes peu, ô toi que la première j'aurai nommée mon enfant, aux nuages qui s'amoncellent autour de ton aurore, aux illusions qui pourront égarer ton ame, aux piéges qui entrecoupent ta route, aux secrets ennemis, aux amis faux, aux démons qui poignardent les cœurs en leur souriant:--tu songes peu à ce triste cortége:--puisses-tu n'y jamais songer davantage!

6. Mais tu sortiras de ce passager sommeil, et tu t'éveilleras, mon enfant, pour pleurer. Habitante d'un frêle séjour, tes larmes couleront comme les miennes ont coulé. Abusée, chaque jour, par mille folies, le chagrin seul lavera tes fautes; et peut-être ne t'éveilleras-tu que pour éprouver les angoisses d'un amour non partagé.

7. Enfant, aujourd'hui à toi-même ignorée! quoique la misère ne repose point encore sur ton front ses ailes à demi déplumées, cependant tes lèvres paisibles charmeront à peine d'un sourire la tendresse de ta mère, avant qu'une rosée de larmes n'y ait imprimé ses traces humides; et n'ait prématurément frayé la voie aux chagrins d'un âge plus mûr.

8. Oh! Plût à Dieu que la prière d'un père repoussât de tes yeux la douleur, de ton sein les soupirs! Plût à Dieu qu'un père eût l'espérance de supporter le lot d'ennuis destiné à un enfant chéri! Alors, ô ma fille, tu dormirais tranquille, exempte de tous les maux de l'humanité: le père qui t'aime assurerait ta paix, et demanderait à souffrir pour toi les blessures qu'il a déjà souffertes.

9. Dors, ma fille! ce court sommeil s'évanouira trop tôt pour céder la place au chagrin: trop tôt l'aurore du malheur se lèvera, et la rosée salée [138] ruissellera sur ta joue; trop tôt la tristesse éteindra ces yeux; ce sein se gonflera de soupirs, et le désespoir éclipsera les rayons de ton midi sous le nuage des douleurs,--hélas! beaucoup trop tôt.

[Note 138: ][ (retour) ] «Briny rills bedew that cheek.» Rien de plus fréquent chez les poètes latins que, lacrymæ salsæ, ros salsus. Pourquoi donc ne pas ajouter en français cette épithète aux larmes?

(N. du Tr.)

10. Bientôt tu éprouveras mille soucis ignorés, mille besoins et chagrins, notre partage commun; maintes angoisses, maintes infortunes qui ne sont connues que du sexe que j'adore;--maintes misères qui ne trouveront,--ne peuvent trouver une bouche pour les chanter ou pour les dire; mais qui demeurent cachées au fond de l'ame, hors de tout contrôle, et la rongent comme ferait un horrible cancer.

11. Toutefois, puisse ton destin, mon enfant, être plus heureux! puisse la joie animer toujours ton sein, et, dans tes plus sombres jours, verser sur toi sa riche et inspiratrice lumière! Un père mêlera chaque jour ton nom à sa secrète prière, et, lorsqu'il descendra dans l'éternel repos, ton image adoucira pour lui les tortures de l'agonie.

12. Aussi, je te salue, douce miniature vivante! Salut à cette scène féconde en luttes qui s'ouvre à tes pas [139]! Salut, pélerine vouée à mille ennemis inconnus! agneau de la vaste bergerie du monde! source d'espérance, de doutes et de craintes! douce promesse d'années ravissantes! Comme je fléchirais le genou de plein gré, et deviendrais idolâtre devant toi!

[Note 139: ][ (retour) ] Les deux premiers vers de cette strophe sont seuls un peu différens de ceux de la première. Nous avons cru devoir conserver cette différence dans la traduction.

(N. du Tr.)

XX

VERS ADRESSÉS PAR LORD BYRON A SA FEMME,

QUELQUES MOIS AVANT LEUR SÉPARATION.

1. Il y a une mystérieuse destinée qui entrelace si tendrement avec le fil de ma vie le fil d'une autre vue, que l'inflexible ciseau de la Parque doit les couper tous deux à la fois, ou n'en couper aucun.

2. Il y a une forme sur laquelle mes yeux ont souvent fixé leur regard avec une délicieuse extase: le jour, l'aspect de cette forme fait leur joie; la nuit, les songes leur en reproduisent l'image.

3. Il y a une voix dont les accens excitent dans mon sein une telle fièvre de ravissement, que je refuserais d'entendre un chœur de séraphins si cette voix ne devait point s'y joindre.

4. Il y a un visage dont la joue en rougissant parle d'amour: mais quand il pâlit lors d'un tendre adieu, il révèle plus de passion que les mots n'en peuvent exprimer.

5. Il y a une bouche qui a pressé la mienne, et que nulle autre n'avait pressée auparavant: elle a juré de me combler de douces félicités, et la mienne,--la mienne seule a juré de la presser encore davantage.

6. Il y a un sein,--qui tout entier m'appartient,--où je reposai souvent ma tête souffrante, une lèvre qui ne sourit qu'à moi seul, un œil dont les larmes coulent avec les miennes.

7. Il y a deux cœurs dont les battemens frappent de mesure avec un si parfait accord; dont les pulsations se répondent si bien l'une à l'autre, qu'ils doivent continuer ensemble leurs mouvemens,--ou cesser tous deux de vivre.

8. Il y a deux ames, si semblables à deux fleuves dont les ondes aimables et paisibles se confondent en un cours égal que, lorsqu'elles se quitteront,--se quitter!--oh! non! c'est impossible:--ces deux ames n'en font qu'une.

XXI.

A *****.

Lorsque tout, autour de moi, devint sombre et noir, que la raison éteignit à demi son flambeau,--et que l'espérance ne lança plus qu'une mourante étincelle qui égara davantage mes pas solitaires; au milieu de cette profonde nuit de l'ame, et de ces luttes intérieures du cœur, alors que, dans la crainte de paraître trop bons,--les faibles se désespèrent et les hommes froids s'enfuient; à l'heure où la fortune changea,--où l'amour s'envola, où les traits de la haine tombèrent en pluie serrée et rapide: tu fus l'étoile solitaire qui se leva sur mon horizon pour ne l'abandonner jamais. Oh! bénie soit ta lumière invaincue, qui veilla sur moi comme l'œil d'un séraphin, et maintint sans cesse entre la nuit et moi sa gracieuse et voisine lueur! Et quand sur nous fondirent les nuages qui tentèrent d'obscurcir tes rayons,--alors tes douces flammes s'épandirent avec un éclat plus pur encore, et chassèrent au loin les ténèbres. Puisse toujours ton esprit inspirer le mien, et m'apprendre ce qu'il faut braver ou souffrir!--Une seule de tes tendres paroles est plus pour moi que les vaines censures du monde. Tu m'apparus comme un arbre aimable, dont la branche non rompue, mais heureusement courbée, balance, avec un zèle fidèle, ses rameaux au-dessus d'une tombe: dussent les vents te briser,--dût le ciel se fondre tout en eau sur toi, tu fus--et tu serais encore, aux heures de la tempête, prêt à étendre sur moi ton feuillage humide de pleurs. Mais tu ne connaîtras aucun revers, quelle que soit ma destinée: car la divinité récompensera, en plein jour, les gens de bien,--et toi par-dessus tous. Laisse donc rompre le lien d'un amour abusé:--le lien ne se rompra jamais. Ton cœur est sensible,--mais non pas irritable: ton ame, toute tendre qu'elle est, ne sera jamais ébranlée. Voilà, quand tout le reste fut perdu, ce que je trouvai en toi, ce que j'y trouverais toujours;--et, tant que battra un cœur si éprouvé, la terre ne sera point déserte,--même pour moi.

XXII.

STANCES A *****

1. Quoique les jours de mon bonheur ne soient plus, et que l'étoile de ma destinée ait marché vers son déclin, cependant ton tendre cœur a refusé de découvrir en moi les fautes que tant d'autres hommes pouvaient trouver. Quoique ton ame n'ignorât point ma douleur, elle n'a pas frémi de la partager avec moi. Ah! l'amour que mon esprit s'était peint, je ne l'ai jamais trouvé qu'en toi.

2. Si la nature autour de moi sourit, ce seul sourire, qui désormais réponde au mien, je ne le crois pas trompeur, parce qu'il me rappelle le tien. Si les vents sont en guerre avec l'Océan, comme le sont, avec moi, les cœurs en qui je m'étais confié, les vagues soulevées n'excitent en moi quelque émotion, que parce qu'elles m'emportent loin de toi.

3. Quoique le roc où se réfugia ma dernière espérance soit aujourd'hui brisé, et que les débris s'en soient abîmés dans les flots; quoique je sente que mon ame soit livrée à la douleur:--pourtant, mon ame ne sera pas l'esclave de la douleur. Je suis en butte à maintes angoisses: on peut m'accabler, mais non me mépriser,--me torturer, mais non me soumettre:--c'est à toi que je songe,--non pas à mes ennemis.

4. Humaine créature, tu ne me trompas point; femme, tu ne me fus pas infidèle: aimée, tu ne te plus pas à m'attrister; calomniée, tu ne fus jamais abattue;--je t'offris ma confiance, et tu ne la désavouas point; tu me quittas, mais non pour t'enfuir: tu veillas sur moi, mais non pour me diffamer; quand tu gardas le silence, ce ne fut pas devant les mensonges du monde.

5. Toutefois, je ne blâme ni ne méprise le monde, ni la guerre de tant d'ennemis ligués contre un seul:--si mon ame n'était pas faite pour le priser, ce monde,--c'était folie de ne pas le fuir plus tôt; et, si cette erreur m'a coûté cher, et plus que je ne pus jamais le prévoir, j'ai trouvé que, quelle que fût ma perte, il a été impossible de me priver de toi.

6. De ce naufrage de mes biens passés, il me reste encore beaucoup: j'ai appris par là que ce que je chérissais le plus méritait, en effet, d'être l'objet le plus cher à mon cœur. Dans le désert, jaillit encore une fontaine; dans cette immense désolation, un arbre est encore debout; et, dans la solitude, chante encore un oiseau qui me parle de toi.

XXIII.

A UN JEUNE AMI [140].

[Note 140: ][ (retour) ]et Ce poème et le suivant ont été composés avant le mariage de Lord Byron.

1. Il y a peu d'années, toi et moi étions intimes amis, au moins de nom: et la joyeuse sincérité de l'enfance fit long-tems durer nos tendres sentimens.

2. Mais aujourd'hui tu sais trop bien, comme moi, quels riens le cœur nous rappelle souvent; et que ceux qui ont le plus aimé autrefois oublient trop tôt qu'ils aient aimé le moins du monde.

3. Et tels sont les changemens qu'offre le cœur, si frêle est le règne de l'amitié du premier âge, que le court espace d'un mois, d'un jour, peut-être, verra ton ame me redevenir étrangère.

4. S'il en est ainsi, ce n'est, certes, pas moi qui déplorerai jamais la perte d'un tel ami: la faute n'en serait pas à toi, mais à la nature qui te fit volage.

5. Comme on voit osciller les ondes inconstantes de l'Océan, ainsi va le flux et reflux des sentimens humains. Qui donc se fierait à ce cœur toujours embrâsé de passions orageuses?

6. Peu importe qu'élevés ensemble, nous ayons, aux jours de notre enfance, goûté des joies communes; le printems de ma vie a fui rapidement, et toi aussi, tu as cessé d'être un enfant.

7. Et quand nous disons adieu au jeune âge, devenus esclaves d'un monde trompeur, nous soupirons un long adieu à la vérité: ce monde corrompt l'ame la plus noble.

8. Oh! joyeuse saison, où l'esprit ose tout hardiment, sauf le mensonge; où la pensée s'échappe avant la parole, et brille dans un œil paisible!

9. Il n'en est plus ainsi, dans un âge plus mûr, où l'homme n'est qu'un instrument; où l'intérêt gouverne nos espérances et nos craintes; où tous doivent aimer et haïr suivant la règle.

10. Nous apprenons enfin à cacher nos fautes avec les fous que la parenté du vice nous unit; et ceux-là, oui, ceux-là seuls peuvent réclamer le nom d'ami, nom désormais prostitué.

11. Tel est le lot commun de la condition humaine. Pouvons-nous donc échapper au joug de la folie? pouvons-nous renverser l'ordre général, et n'être pas ce que tous nous devons être tour à tour?

12. Quant à moi, chaque période de la vie m'a porté une destinée si noire, j'ai tant de haine pour l'homme et pour le monde, que je me soucie peu de l'heure où je quitterai ce théâtre.

13. Mais toi, esprit frêle et léger, tu brilleras un instant, et puis tu passeras: ainsi le ver-luisant [141] étincelle dans la nuit, mais n'ose soutenir l'épreuve du jour.

[Note 141: ][ (retour) ] M.A.P., au lieu de ver-luisant, dit: le lampyris. C'est très savant: c'est comme qui dirait, au lieu d'écrevisse, un astacus.

(N. du Tr.)

14. Hélas! tu te rends toujours à l'appel de la folie, toutes les fois qu'elle t'invite aux cercles de parasites et de princes, (car, choyés d'abord dans les palais des rois, les vices nous y attirent par un accueil gracieux.)

15. Chaque soir, tu viens ajouter un insecte à la foule bourdonnante, et toujours ton cœur frivole est heureux de se joindre aux ames vaines, de courtiser les ames orgueilleuses.

16. Là, tu voles de belle en belle, et promènes partout tes rapides sourires, comme le long d'un riant parterre le papillon gâte les fleurs qu'il goûte à peine.

17. Mais, dis-moi, quelle nymphe prisera cette flamme, qui semble, comme fait une vapeur marécageuse, s'enfuir de dame en dame? cette flamme, véritable feu follet d'amour?

18. Quel ami daignera, pour toi, malgré le plus tendre penchant, avouer une fraternelle tendresse? Qui abaissera son cœur d'homme à une amitié que le premier sot peut partager?

19. Arrête, il en est tems encore: cesse de paraître si basse créature au milieu de la foule; cesse de passer tes jours dans une vie si oiseuse: sois quelque chose, autre chose du moins--qu'un être vil.

XXIV.

A MARIE [142].

[Note 142: ][ (retour) ] Miss Chaworth, la Marie des Heures de loisir, qui épousa un gentilhomme d'ancienne famille, mais dont le mariage fut loin d'être heureux.

(N. du Tr.)

1. C'est bien! tu es heureuse, et moi je sens que je devrais être heureux aussi; car mon cœur prend encore un intérêt ardent à ton bonheur, comme il eut toujours coutume de faire.

2. Que ton époux est fortuné!--Ah! j'éprouverai bien quelques peines à la vue de la félicité que le destin lui accorde à mon préjudice; mais je les bannirai.--Oh! combien mon cœur le haïrait, cet homme-là, s'il allait ne pas t'aimer!

3. Naguère, quand je vis ton enfant chéri, je crus que mon cœur jaloux se briserait; mais quand cette innocente créature m'eut souri, je l'embrassai par amour de sa mère.

4. Je l'embrassai, et j'étouffai mes soupirs, à voir sur son visage les traits de son père; mais ses yeux étaient ceux de sa mère, ils appartiennent donc à l'amour et à moi.

5. Marie, adieu! Je dois m'éloigner. Tant que tu seras heureuse, je ne m'affligerai pas; mais je ne puis demeurer près de toi. Mon cœur bientôt retomberait dans tes fers.

6. Je pensais que le tems,--je pensais que l'orgueil avait enfin éteint les flammes de l'enfance, et je ne sus qu'après m'être assis à ton côté que mon cœur nourrissait encore les mêmes sentimens, hors l'espoir.

7. Cependant, j'étais calme: j'ai connu le tems où mon sein se serait déchiré devant ton regard, mais aujourd'hui, trembler serait un crime:--nous nous sommes rencontrés, et pas un nerf n'a tressailli.

8. Je t'ai vu arrêter tes regards sur mon visage sans y surprendre aucun trouble: tu n'y pus découvrir qu'un seul sentiment, le sombre calme du désespoir.

9. Arrière! arrière! rêve de mes premiers ans! Le souvenir ne doit plus se réveiller. Oh! où trouver l'onde fabuleuse du Léthé? Cœur insensé, sois paisible, ou brise-toi.

XXV.

A THYRZA.

1. Sans pierre qui marque la place de ta cendre, et dise ce que la vérité elle-même aurait dit, ce que tout le monde, hors un seul homme, a déjà peut-être oublié; hélas! pourquoi gis-tu dans la tombe? Séparé par tant de rivages, par tant de mers, je t'ai toujours aimée,--mais en vain! Le passé,--l'avenir a fui pour toi, en nous condamnant à ne nous revoir jamais,--non!--jamais! Si du moins--un mot, un regard m'eût dit tendrement: «Je te quitte en t'aimant,» mon cœur eût appris à pleurer, avec de plus faibles sanglots, le coup qui enleva l'ame de ton corps; et puisque la mort préparait un dard léger pour te frapper soudain et sans douleurs, ne soupiras-tu pas après celui que tu ne verras plus, qui garde et garda encore ton image dans son sein? Oh! qui aurait veillé, comme lui, sur toi? ou, comme lui, observé avec désespoir ton œil se glacer à cette heure redoutée qui précède la mort, alors que la douleur muette craint de pousser un soupir, jusqu'à ce que tout soit fini? Mais dès que tu aurais cessé d'avoir affaire aux misères humaines, mon cœur déchiré n'aurait plus retenu les torrens qui auraient ruisselé de mes yeux avec autant d'abondance qu'aujourd'hui. Ah! comment ne fondrais-je pas en pleurs à la vue de ces tours, maintenant désertes pour moi, ou, avant de te quitter pour quelque tems, nous avons souvent confondu nos douces larmes! Dirai-je tout notre bonheur? Ces regards que personne ne voyait, les sourires que personne ne pouvait comprendre, la pensée à voix basse exhalée de deux cœurs étroitement unis, l'étreinte électrique des mains, les baisers si innocens, si purs, que l'amour se défendait tout désir plus ardent? Tes beaux yeux révélaient une ame si chaste, que la passion elle-même eût rougi de réclamer davantage. Tes accens m'instruisaient à me réjouir, lorsqu'oubliant ton exemple j'étais prêt à m'affliger: dans ta voix, le chant me semblait une harmonie céleste; mais il ne m'était doux que dans ta voix. Dirai-je les gages sacrés que nous échangeâmes?--je porte encore le mien; mais où est le tien?--hélas! où es-tu toi-même? J'ai souvent soutenu le fardeau du malheur; mais je n'avais pas encore plié sous lui jusqu'à ce jour! Tu m'as laissé, à la fleur de la vie, la coupe de misère à épuiser. La tombe ne fût-elle qu'un lieu de repos, je ne souhaiterais pas de te revoir ici-bas. Mais si, dans des mondes plus heureux que le nôtre, tes vertus cherchent une sphère digne d'elles-mêmes, répands sur moi une portion de ton bonheur pour me délivrer de mes angoisses d'ici-bas. Instruis-moi; devais-je l'être sitôt par toi à porter la vie, à donner et recevoir un pardon! Sur la terre, ton amour fut d'un tel prix pour moi que je ne voudrais avoir rien de plus à espérer dans le ciel.

2. Arrière, arrière, accens de douleur! silence, chants autrefois doux à mon cœur! ou je fuis d'ici; car, hélas! je n'ose de nouveau abandonner mon oreille à ces sons, qui me parlent de jours plus brillans; sommeillez, cordes de la lyre: ah! je ne dois plus songer, je ne puis plus arrêter mon regard à ce que je suis,--à ce que je fus. La voix qui donnait à ces sons tant de douceur est aujourd'hui muette, et tous leurs charmes s'en sont envolés; leur plus tendre mélodie n'est plus qu'un psaume funèbre, une antienne de mort! Oui, Thyrza! oui, ces chants ne respirent que toi, poussière bien aimée, puisque tu es poussière: ce qui fut naguère harmonie, est pour moi pis que bruit discord! Tout est silencieux!--mais un écho trop connu retentit en mon oreille; j'entends une voix que je voudrais n'entendre pas, une voix qui maintenant, pourrait bien se taire: cependant, maintes fois elle ébranle mon ame déçue par l'illusion. Ces gracieux accens enchantent mon sommeil jusqu'à l'instant où mes sens s'éveillent, où vainement j'écoute encore, après la fuite du rêve. Douce Thyrza! dans le sommeil ou dans la veille, tu n'es plus pour moi qu'un songe aimable; une étoile qui jeta un moment sur les flots sa tremblante lumière, puis détourna de la terre ses délicats rayons. Cependant, celui qui doit achever l'odieux voyage de la vie sous les nuages de colère dont le ciel s'est voilé,--celui-là déplorera long-tems l'éclipse de l'astre qui répandait l'allégresse sur la route.

3. Encore un effort, et je suis délivré des angoisses qui déchirent mon cœur: encore un long soupir, pour la dernière fois, à l'amour et à toi; puis rentrons dans le tourbillon de la vie. Il me convient fort de me mêler maintenant aux choses qui m'avaient toujours déplu auparavant: quoique toute joie ait été ensevelie avec toi, quel chagrin désormais peut me toucher? Allons, servez-moi du vin, servez le banquet, l'homme n'est pas fait pour vivre seul: je serai cette légère et incompréhensible créature qui sourit avec tous, et ne pleure avec personne. Il n'en fut point ainsi dans des jours plus chers à mon cœur, il n'en aurait jamais été ainsi; mais tu m'as quitté, et m'as laissé seul ici-bas: tu n'es plus rien, tout n'est rien désormais pour moi. En vain mon luth voudrait produire un léger murmure! Le sourire que la douleur essaiera de feindre ne fait qu'insulter à la misère qui gémit à côté, comme ferait une guirlande de roses sur un sépulcre. Quoique de gais compagnons, le verre en main, chassent un instant le sentiment du malheur; quoique le plaisir embrase l'ame délirante, ah! le cœur--le cœur est toujours vide [143]! Maintes fois, dans la solitude d'une belle nuit, il me fut doux de fixer mon regard sur la voûte étoilée; car alors je songeais que la lumière céleste brillait d'un gracieux éclat à ton œil mélancolique. Souvent, lorsqu'à la clarté des rayons de Diane [144] je naviguais sur les ondes de la mer Égée, je pensais en moi-même: «A présent Thyrza contemple cette lune.»--Hélas! cette lune éclairait la tombe de Thyrza! Étendu sur le lit sans sommeil de la fièvre, tandis que le frisson parcourait mes veines palpitantes: «C'est du moins une consolation, disais-je d'une voix faible, que Thyrza ne sache pas mes souffrances.» Comme la liberté à l'esclave usé par les ans n'est plus qu'un présent stérile, ainsi la nature me rendit en vain à la vie quand Thyrza eut cessé de vivre. Gage d'amour, que je reçus de ma Thyrza dans des jours meilleurs, alors que j'étais également neuf dans l'amour et dans la vie, comme mon regard te trouve aujourd'hui changé! comme le tems a jeté sur toi une teinte de douleur! Le cœur qui se donna avec toi est muet.--Ah! pourquoi le mien ne jouit-il pas du même repos? aussi glacé qu'un cœur mort le peut être, il sent encore, il souffre de ce froid. Et toi, gage amer! emblême de deuil! je te bénis malgré tes pénibles souvenirs! reste à jamais sur mon sein! veille, veille à jamais sur mon amour, ou brise le cœur que tu presses! L'amour est apaisé par le tems, mais non détruit: il devient plus sacré quand toutes ses espérances sont envolées. Oh! que sont les amours de mille beautés vivantes à l'amour qui ne peut délaisser une cendre!

[Note 143: ][ (retour) ] Ces quatre vers:

Though gay companions o' er the bowl

Dispel awhile the sense of ill;

Though plesure fires the maddening soul,

The heart--the heart is lonely still.

sont un plagiat de Byron sur lui-même, à l'exception d'un seul mot. Voir Heures de loisir, pièces fugit. IX, st. 4. Le seul mot différent est ici fires (embrase), au lieu de stirs (agite).

(N. du Tr.)

[Note 144: ][ (retour) ] Le texte anglais désigne la lune sous un nom encore plus classique, celui de Cynthia (Diane est née sur le mont Cynthus à Délos).

(N. du Tr.)

XXVI.

EUTHANASIA [145].

[Note 145: ][ (retour) ] Euthanasia est un mot tout grec: Εὐθανασία, composé de εὐ, bien, et de ϑάνατος, mort. Il signifie donc: le bien mourir, la bonne ou belle mort, etc.

(N. du Tr.)

Lorsque le tems, tôt ou tard, amènera le sommeil sans rêves où s'endorment les morts, Oubli! puisse ton aile languissante se balancer gracieusement sur mon lit de mort! Loin de moi, cette troupe d'amis ou d'héritiers qui pleure ou souhaite le coup suspendu sur ma tête! Loin de moi, femme échevelée qui ressente ou feigne un désespoir bienséant! Mais je voudrais descendre en silence dans la terre, sans officieux pleureurs à mon côté; je voudrais ne pas corrompre une heure de plaisir, n'inspirer pas une crainte à l'amitié. Toutefois l'amour, s'il avait, à une heure pareille, la noble force de dompter ses inutiles soupirs,--l'amour pourrait alors manifester, pour la dernière fois, sa puissance, et sur l'amante en vie, et sur l'amant expirant. Il me serait doux, ma Psyché! de voir, jusqu'au dernier instant, tes traits toujours sereins; dans l'oubli des transes passées, la douleur elle-même sourirait. Vain désir!--la beauté frissonnera toujours à la vue du frisson de l'agonie; et les larmes que la femme verse à son gré nous trompent durant la vie, nous efféminent à l'instant de la mort. Donc, puissé-je être seul à ma dernière heure, sans cortége de regrets et de gémissemens! Pour des milliers d'hommes, la mort a cessé d'être un sombre fantôme; et la douleur a été passagère ou tout-à-fait inconnue. «Oui, ce n'est que mourir et s'en aller,» hélas! où tous s'en sont allés déjà, où tous doivent aller encore! être dans le néant où j'étais, avant de naître à la vie et à ses misères! Compte les joies que tes heures ont vues; compte les jours où tu fus sans souffrance, et sache, quel qu'ait été ton sort, que le néant est quelque chose de mieux!

XXVII.

STANCES.

«Heu! quantò minus est cum reliquis
versari quam tuí meminisse.»

1. Donc [146] tu es morte, à la fleur de la jeunesse, aussi belle que le fut jamais une beauté mortelle! Un corps si charmant et des attraits si rares sont retournés trop tôt dans la terre! Ah! quoique la terre t'ait reçue dans son sein; quoique tu reposes en un lieu que pressent les pas d'une foule indifférente ou joyeuse, il y a un œil qui ne pourrait avoir la force de regarder un instant ce tombeau.

[Note 146: ][ (retour) ] Malherbe a commencé une ode par cette strophe:

Donc un nouveau labeur à tes armes s'apprête, etc.

Cette forme de style, encore très-employée par Corneille, paraît avoir répugné à Racine et à tous ceux qui l'ont adoré comme type unique de la belle élocution. La nouvelle école a eu raison de remettre en vigueur ce tour, à notre sens fort énergique. M.V. Hugo a fait dire à Charles-Quint, dans Hernani:

Donc je suis, c'est un titre à n'en pas vouloir d'autres,

Fils de pères qui font choir la tête des vôtres.

(N. du Tr.)

2. Je ne demanderai pas où gît ta cendre, et n'irai pas contempler ta place funéraire; l'herbe et les fleurs y croîtront à leur gré; certes, je ne viendrai pas les voir: c'est assez pour moi de connaître que ce que j'aimai, et dus encore long-tems aimer, se pourrit comme l'argile commune; pas n'ai besoin qu'aucune pierre me dise que ce que j'aimai tant n'est plus rien.

3. Je t'aimai jusqu'au dernier moment avec autant d'ardeur que tu m'aimas toi-même, d'une ardeur qui ne s'est jamais affaiblie, et qui ne peut plus s'altérer. L'amour où la mort a mis son sceau, ni les ans ne peuvent le glacer, ni un rival le dérober, ni la perfidie l'abjurer: et, ce qui serait le pire des maux, tu ne peux plus voir en moi ni faute, ni inconstance, ni torts.

4. Les meilleurs jours de la vie, nous en avons joui tous deux; les mauvais jours me sont restés à moi seul! Ni le soleil riant, ni la sombre tempête, ne sont plus rien pour toi. Le silence de ce sommeil sans rêves, je l'envie trop maintenant pour pleurer; et je n'ai pas à m'affliger d'avoir vu tous ces attraits, qui ont disparu soudain, se consumer peu à peu dans un long dépérissement.

5. La fleur, dans l'éclat non pareil de sa maturité, doit tomber victime précoce: sa corolle, sans être avant le tems arrachée par la main de l'homme, doit se séparer de la tige; et pourtant, ce serait douleur plus grande de la regarder se flétrir feuille à feuille, que de la voir dépouillée en un jour: car l'œil mortel souffre à suivre le passage de la beauté à la laideur.

6. Je ne sais si j'aurais supporté la lente éclipse de tes charmes; la nuit qui aurait suivi une si belle aurore eût jeté une ombre trop profonde. Ta journée s'est passée sans nuage, et tu fus digne d'amour jusqu'au dernier instant: tu disparus, tu ne dépéris pas; ainsi; les étoiles qui traversent les cieux brillent d'autant plus qu'elles tombent de plus haut.

7. Si je pouvais pleurer comme je pleurais jadis, certes mes larmes se répandraient à penser que je ne fus pas là pour veiller au moins une nuit près de ton lit, pour contempler ton visage avec tendresse; pour te serrer dans mes bras languissans, relever ta tête expirante, et montrer cet amour, hélas! trop vain dans ses efforts, que ni toi ni moi ne ressentirons plus.

8. Ah! tu me laisses libre!--Mais comme il me serait moins doux de posséder toutes les beautés qui restent encore sur la terre, que de me repaître ainsi de ton souvenir. Tout ce qui de toi ne peut périr, revient à moi du sein de la sombre et terrible éternité: et notre amour enserré dans la tombe est encore ce que j'ai de plus cher, hormis ses années de vie.

XXVIII.

STANCES.

14 mars 1812.

1. Si quelquefois dans les demeures des hommes ton image peut s'évanouir en mon sein, l'heure de la solitude m'offre de nouveau les traits enchanteurs de ton ombre: cette heure triste et silencieuse peut ainsi me rendre encore beaucoup de ce que je trouvais en toi, et la douleur sans témoin peut alors exhaler la plainte qu'elle n'osait exprimer aux yeux du monde.

2. Oh! pardonne si dans la foule je dissipe parfois une pensée qui t'est due, et si, tout en me condamnant moi-même, je souris et parais infidèle à ta mémoire! Ne crois pas que cette mémoire me soit moins chère, parce qu'alors je ne semble pas affligé; ah! je ne voudrais pas que les cœurs frivoles entendissent un soupir que j'adresse tout entier à toi.

3. Si je ne laisse point passer le verre sans le vider, ce n'est pas que je boive pour bannir le chagrin; il faut qu'elle contienne un breuvage de mort, la coupe qui sera le Léthé du désespoir! Si l'oubli pouvait délivrer mon ame des visions qui la troublent, je briserais contre terre, quelque douce que fût la liqueur, le vase où se noierait une seule des pensées que je garde de toi.

4. Si tu disparaissais de ma mémoire, où mon cœur vide se tournerait-il? Qui donc resterait après moi pour honorer ton urne abandonnée? Non, non,--ma douleur s'enorgueillit de remplir ce dernier et si doux devoir; tout le monde peut t'oublier, mais moi, je dois me souvenir toujours.

5. Car, je le sais, tels auraient été les regrets de ton sensible cœur pour le mortel qui maintenant quittera sans être pleuré ce théâtre d'ici-bas, où il n'intéressait que toi. Oh! je sens trop que c'était une félicité qui n'était pas faite pour moi; tu ressemblais trop à un rêve du ciel pour que tout amour terrestre ne fût pas indigne de toi.

XXIX.

A UNE DAME.

Septembre, 1809.

Oh! madame! quand je quittai le lointain rivage où je reçus la naissance, à peine pensais-je qu'il me serait encore douloureux d'abandonner une autre contrée du globe: et pourtant, ici, dans cette île stérile, où la nature languit à demi expirante, où vous seule souriez, je vois avec crainte l'heure de mon départ. Quoique aujourd'hui je sois loin des bords escarpés d'Albion, dont me sépare l'abîme azuré des flots; peut-être après le court période de quelques saisons je reverrai les rochers de la patrie: mais, en quelque lieu que j'erre, sous un ciel brûlant et sur des mers diverses, quoique le tems puisse enfin me rendre à mes foyers domestiques, jamais je ne reposerai mes yeux sur vous,--sur vous, en qui brillent à la fois tous les charmes où se prennent, les cœurs imprudens, vous qu'on ne peut voir sans admiration, et, même; ah! pardonnez-moi le mot,--sans amour. Pardonnez ce mot à celui qui n'en offensera plus votre oreille; et puisque je ne peux avoir une place dans votre cœur, croyez-moi ce que je suis en effet, votre ami. Qui donc serait assez froid pour te voir, aimable voyageuse, et sentir pour toi moins de zèle, et n'être pas; ce que l'homme devrait toujours être, l'ami de la beauté dans l'infortune? Hélas! qui croirait qu'une femme telle que toi à parcouru la route des périls destructeurs, a bravé les coups de l'ouragan, ministre ailé de la mort, a échappé à la rage encore plus terrible d'un tyran? Oui, madame! quand je verrai les murs où jadis s'éleva la libre Byzance, quand je verrai Stamboul et ses palais orientaux où maintenant les tyrans turcs se renferment; quoique cette puissante cité occupe toujours un rang glorieux dans les annales de la renommée, elle aura sur mon esprit un droit encore plus cher, comme lieu de votre naissance. Aujourd'hui je vous dis adieu: mais lorsque je serai sur ce merveilleux théâtre, il sera doux pour moi qui ne puis demeurer où vous êtes,--il sera doux d'être où vous avez été.

XXX.

STANCES

Composées le 11 octobre 1809, la nuit, durant un orage, au milieu du tonnerre et des éclairs, lorsque les guides eurent perdu la route qui mène à Zitza, près la chaîne de montagnes connues autrefois sous le nom de Pinde, dans l'Albanie.

1. Au pied des montagnes du Pinde, l'ouragan nocturne nous glace de froid, et les nuages irrités versent à grands flots la vengeance des cieux.

2. Nos guides sont partis, notre espoir est perdu, et les éclairs, qui jouent sur l'horizon, ne servent qu'à nous montrer les rocs qui ont entravé notre route, et à dorer l'écume du torrent.

3. N'ai-je pas aperçu là-bas une cabane, fort petite il est vrai? Lorsque l'éclair dissipera pour un instant les ténèbres,--combien je bénirai l'ombre de la petite cabane!--Mais hélas! ce n'est qu'un tombeau turc.

4. Au milieu du bruit des ondes qui tombent en cascades écumantes, j'entends le cri d'une voix humaine;--c'est mon compatriote, épuisé de fatigue, qui invoque de cette contrée lointaine le nom de l'Angleterre.

5. Un coup de fusil vient de partir:--est-ce un ennemi ou un ami qui l'a tiré? Encore un autre;--c'est pour avertir les paysans de la montagne de descendre et de nous conduire à leurs demeures.

6. Oh! qui, dans une nuit pareille, osera se hasarder dans le désert? Qui, durant les roulemens du tonnerre, peut entendre notre signal de détresse?

7. Qui, après avoir même entendu nos cris, se lèvera pour s'engager dans un chemin si périlleux? Qui ne nous prendra, à nos vociférations nocturnes, pour des brigands qui battent le pays?

8. Les nuages crèvent, les airs étincellent: oh! quelle heure terrible! L'orage tombe avec plus de fureur! Pourtant une pensée a encore la force de maintenir la chaleur en mon sein.

9. Tandis que j'erre dans ces sentiers sans issue, sur cette cime hérissée de rocs et de ronces; tandis que les élémens épuisent leur rage, douce Florence [147], où es-tu?

[Note 147: ][ (retour) ] Ce n'est pas le nom de la capitale de la Toscane, mais celui d'une femme espagnole que Byron paraît avoir eue pour maîtresse dans l'île de Malte.

(N. du Tr.)

10. Ah! sans doute tu n'es plus sur la mer,--sur la mer que ta barque a si long-tems parcourue. Oh! puisse l'orage qui fond sur moi, ne frapper que ma tête!

11. Le rapide siroc [148] enflait ta voile de toute la puissance de son souffle, quand je pressai tes lèvres pour la dernière fois: il aura, depuis long-tems, à travers l'onde écumante, poussé ton brave navire jusqu'au rivage.

[Note 148: ][ (retour) ] Vent de sud-est, dans la Méditerranée.

(N. du Tr.)

12. Maintenant tu es hors de péril: oui, depuis long-tems tu as foulé la grève espagnole. Ce serait chose cruelle qu'une femme aussi belle que toi fût retenue sur les flots.

13. Et puisque je songe maintenant à toi au milieu des ténèbres et des terreurs, comme dans ces heures de réjouissances où régnaient le plaisir et la musique;

14. Toi, au milieu des belles et blanches murailles de Cadix, si pourtant Cadix est encore libre [149], jette parfois un regard au travers de tes jalousies, sur l'abîme azuré de la mer.

[Note 149: ][ (retour) ] A cette époque, comme on sait, les Français étaient en Espagne.

(N. du Tr.)

15. Puis souviens-toi des îles de Calypso [150], devenues chères à nos cœurs depuis les jours que nous y avons passés ensemble: donne aux autres tes sourires par milliers, à moi un seul soupir.

[Note 150: ][ (retour) ] Malte et Gozzo: les géographes signalent ces deux îles comme pouvant être l'île Ogygie, demeure de Calypso.

(N. du Tr.)

16. Et quand le cercle de tes admirateurs remarquera la pâleur de ta face, une larme à demi formée, un nuage passager de gracieuse mélancolie,

17. De nouveau tu souriras; tu éviteras, en rougissant, la raillerie de quelque fat, et n'avoueras pas que tu penses une fois à un amant qui pense toujours à toi.

18. Quoique les sourires et les soupirs soient également vains, alors que deux cœurs gémissent l'un de l'autre séparés, mon ame en deuil franchit mers et montagnes à la poursuite de la tienne.

XXXI.

STANCES

ÉCRITES EN PASSANT LE GOLFE D'AMERACIE [151].

[Note 151: ][ (retour) ] Aujourd'hui golfe d'Arta, dans la Basse-Albanie (ancienne Épire): ce fut le théâtre de la bataille d'Actium.

(N. du Tr.)

14 novembre 1809.

1. A travers un ciel sans nuages, le disque argenté de la lune lance à plein ses rayons sur la côte d'Actium: c'est sur ces ondes que jadis la reine d'Égypte gagna et perdit l'ancien monde.

2. Sur la scène que je contemple aujourd'hui, l'abîme azuré fut le tombeau de plus d'un Romain: c'est là que l'ambition farouche abandonna sa chancelante couronne pour suivre une femme.

3. Florence! toi que j'aimerai autant que fut jamais aimée mortelle célébrée en prose ou en vers, depuis l'épouse qu'Orphée ramena des enfers; toi que j'aimerai tant que tu seras belle et que je serai jeune;

4. Douce Florence! c'étaient d'heureux tems que ceux où le monde était mis en jeu pour les yeux des belles! Oh! si les poètes avaient sous leur empire autant de royaumes que de rimes, tes charmes feraient de nouveaux Antoines.

5. Le destin ne permet pas qu'il en soit ainsi; mais j'en jure par tes yeux, par les boucles de ta chevelure, si je ne puis perdre un monde pour toi, point ne voudrais te perdre pour un monde!

XXXII.

VERS

COMPOSÉS APRÈS AVOIR FRANCHI A LA NAGE LE DÉTROIT DES
DARDANELLES, DE SESTOS A ABYDOS [152].

[Note 152: ][ (retour) ]Le 3 mai 1810, tandis que la frégate la Salsette (capitaine Bathurst) était en panne dans le détroit des Dardanelles, le lieutenant Ekenhead et l'auteur de ces vers passèrent à la nage d'Europe en Asie--ou, plus exactement, d'Abydos à Sestos. La distance parcourue, depuis l'endroit dont nous partîmes jusqu'à celui où nous prîmes terre sur la côte opposée, y compris le trajet oblique que nous fûmes obligés de faire en raison du courant, fut évaluée, par l'équipage de la frégate, à plus de quatre milles anglais, quoique la largeur réelle du détroit soit à peine d'un mille entier. La rapidité du courant est telle qu'aucune barque ne peut le traverser directement à force de rames, et elle peut, jusqu'à un certain point, être appréciée d'après le tems employé à franchir la distance entière (une heure cinq minutes par l'un des nageurs, une heure dix minutes par l'autre). L'eau avait été excessivement refroidie par la fonte des neiges. Environ trois semaines auparavant, au mois d'avril, nous avions fait un premier essai; mais comme nous étions, le matin du même jour, venus à cheval de la Troade, et que l'eau était d'un froid glacial, nous jugeâmes à propos de différer la partie complète jusqu'à ce que la frégate eût mis à l'ancre sous les châteaux des Dardanelles: c'est seulement alors que nous franchîmes le détroit, comme je viens de le dire; nous étant mis en mer beaucoup au-dessus du fort de la côte d'Eurupe, nous n'abordâmes qu'en dessous du fort de la côte d'Asie. Chevalier dit qu'un jeune juif traversa à la nage la même distance pour sa maîtresse, et Olivier parle d'un Napolitain qui aurait fait le même trajet; mais notre consul, Tarragora, qui ne se rappelait ni l'une ni l'autre de ces histoires, essaya de nous dissuader de notre entreprise. Plusieurs hommes de l'équipage de la Salsette étaient connus pour avoir franchi à la nage de plus grandes distances; et la seule chose qui m'étonna, c'est que les doutes élevés sur la vérité de l'histoire de Léandre n'eussent engagé aucun voyageur à tâcher de s'assurer par expérience de la possibilité du fait.

9 mai 1810.

1. Si, dans le sombre mois de décembre, Léandre, selon l'histoire connue de toute jeune fille, avait coutume, ô large Hellespont, de traverser ton onde rapide:

2. Si, malgré les orages d'hiver qui rugissaient sur sa tête, il se rendait en hâte près d'Héro; et si jadis ton courant était aussi fort qu'aujourd'hui, ô Vénus! je plains bien les deux amans!

3. Car moi, homme dégénéré des tems modernes, même dans le doux mois de mai, je meus avec peine mes membres languissans où la sueur ruisselle, et je crois avoir fait une prouesse aujourd'hui.

4. Quand Léandre traversait l'impétueux torrent, c'était, si l'on en croit toujours une histoire douteuse, pour courtiser sa belle,--et faire--Dieu sait quoi encore; il nagea pour l'amour, comme moi pour la gloire.

5. Mais il serait difficile de dire qui de nous deux a été le mieux traité. Pauvres humains! ainsi les dieux vous frappent-ils toujours! Mal lui réussirent ses périls, et à moi ma partie de plaisir: lui se noya, et moi j'ai la fièvre.

XXXIII.

SUR LA MORT DE SIR PETER PARKER, BARONET.

1. Il y a des larmes pour tous ceux qui meurent, un cri de deuil sur la plus humble tombe: mais, au trépas des héros, les nations entières chantent l'hymne funèbre, et la victoire elle-même verse des larmes.

2. C'est pour eux que la douleur envoie le plus pur de ses soupirs sur le sein ondoyant de l'océan: en vain leurs ossemens gisent sans sépulture, toute la terre devient leur monument!

3. Leur sépulture est dans les pages de l'histoire; leur épitaphe, dans toutes les bouches. L'âge présent, les siècles futurs, gémissent sur eux, et leur appartiennent...

4. C'est pour eux que se taisent les joyeux devis du festin, leur nom est le seul son qui règne, tandis qu'à la ronde le souvenir reconnaissant paie à leur vertu le tribut des toasts.

5. Ils font parler d'eux à la foule qui ne les connut pas; ils sont pleurés des ennemis qui les admirèrent. Qui donc ne voudrait partager leur lot glorieux? Qui ne voudrait mourir de la mort qu'ils ont choisie?

6. Ainsi, brave Parker! à jamais sera sacrée ta vie, ta chute, ta renommée! et les jeunes guerriers, enflammés de courage, trouveront un modèle dans ta mémoire.

7. Mais il est des cœurs qui, en te perdant, ont reçu une blessure que la gloire ne saurait cicatriser, et ce n'est qu'en frémissant qu'ils entendent célébrer une victoire où succomba un ami si cher, si intrépide.

8. Que feront-ils pour adoucir leur chagrin? Quand n'entendront-ils plus retentir ton nom? Le tems ne peut nous instruire à l'oubli, quand le regret qui remplit l'ame est nourri par la voix de la renommée.

9. Hélas! ils ne peuvent que pleurer davantage sur leur sort, sinon sur le tien. Ah! combien doit être profond le deuil que nous inspire la mort de celui qui jamais auparavant ne nous donna sujet d'affliction!

XXXIV.

PÉNIBLE SOUVENANCE (1808).

1. Quand nous nous séparâmes l'un de l'autre, dans le silence et dans les larmes, le cœur déchiré et mourant à demi, pour une absence de longues années; pâle et froide devint ta joue; et plus froid ton baiser. En vérité, cette heure du passé prédit les chagrins à l'heure d'aujourd'hui.

2. La rosée du matin tomba glacée sur mon front;--elle me donna comme un pressentiment de ce que je sens aujourd'hui. Tes sermens sont tous rompus, et ta renommée sans honneur. J'entends prononcer ton nom, et j'ai part à la honte qui s'y attache.

3. On te nomme devant moi,--oh! supplice pour mon oreille! Un frisson me parcourt:--pourquoi me fus-tu si chère? On ne sait pas que je t'ai connue; moi qui, hélas, t'ai connue trop bien:--long-tems, ah! long-tems, je te maudirai,--trop profondément pour parler.

4. En secret, nous nous sommes vus:--en silence, je m'afflige que ton cœur ait pu oublier, et ton esprit s'abaisser à la perfidie. Si je te revoyais jamais après longues années, comment t'accueillerais-je?--Avec le silence et les larmes.

XXXV.

INSCRIPTION

SUR LE MONUMENT D'UN CHIEN DE TERRE-NEUVE.

Newstead-Abbey, 30 octobre 1808.

La terre reçoit-elle en son sein la dépouille mortelle de quelque orgueilleux fils des hommes, inconnu à la gloire, mais placé haut par sa naissance? l'art du sculpteur épuise les pompes du deuil, et des urnes, chargées d'inscriptions, disent qui gît sous cette tombe. Quand tout est fini, on lit sur la tombe, non ce que l'homme fut, mais ce qu'il aurait dû être. Mais le pauvre chien qui, tant qu'il vit, est le plus sûr ami de son maître, le premier à l'accueillir, le plus prompt à le défendre, qui lui dévoue, sans réserve, son cœur fidèle, qui travaille, combat, vit, respire pour son maître seul,--le chien succombe sans honneurs funéraires, frustré des éloges qu'ont mérités ses vertus, et par nous déshérité là-haut de l'ame qu'il a eue sur la terre. Et cependant l'homme, vain insecte, espère le pardon, et réclame pour lui seul un ciel tout entier. O homme! faible et éphémère habitant de ce globe, être dégradé par l'esclavage ou corrompu par le pouvoir! quiconque te connaît bien doit te quitter avec dégoût, masse méprisable de poussière animée! Ton amour n'est que luxure; ton amitié, imposture; tes sourires, hypocrisie; tes paroles, mensonges! Vil par nature, tu n'es noble que de nom: chacune de ces brutes, qui forment avec toi la grande famille des animaux, pourrait te faire rougir de honte.--Passans qui, par hasard, verrez cette urne modeste, poursuivez votre chemin:--ce monument n'honore personne que vous désiriez pleurer. Ces pierres marquent la place où gisent les restes d'un ami: je n'en connus jamais qu'un seul, et il est ici.

XXXVI.

VERS

ÉCRITS SUR UNE COUPE FAITE AVEC UN CRANE D'HOMME.

Newstead-Abbey, 1808.

1. Point d'effroi:--ne crois pas mon esprit envolé: en moi, vois seulement un crâne qui, par un privilége refusé aux têtes vivantes, ne répand jamais au dehors rien que d'excellent.

2. Comme toi, je vécus, j'aimai, je m'enivrai,--je mourus;--la terre t'a cédé mes os pour en faire un vase à boire; va, emplis-le jusqu'aux bords,--tu ne peux m'outrager: les vers ont une lèvre plus hideuse que la tienne.

3. Mieux vaut enserrer le jus pétillant de la grappe, que de nourrir la gent glaireuse des vers de terre [153]; mieux vaut, en forme de coupe, porter à la ronde la boisson des dieux, que de pourrir en proie aux reptiles.

[Note 153: ][ (retour) ] Nurse the earth-worm's slimy brood. M.A.P. traduit: «Nourrir les vers dévorans de la tombe.» A-t-il eu raison de substituer un lieu commun à une image forte et neuve? Avons-nous eu tort d'être moins délicats et plus fidèles? Le lecteur en jugera. Cela d'ailleurs soit dit pour maint autre passage où nous avons eu, où nous aurons le même tort, si toutefois c'en est un.

(N. du Tr.)

4. Là, où jadis mon esprit a peut-être brillé, brillons encore en inspirant les autres. Lorsque, hélas! nos cerveaux ne sont plus, peut-on mettre en leur place chose plus noble que le vin?

5. Bois toujours, tant que tu le peux faire;--lorsque toi et les tiens vous aurez passé comme moi, une autre race t'enlèvera, peut-être, aux embrassemens de la terre, et festinera, rimera avec des ossemens.

6. Pourquoi non? Puisque, durant les jours de notre courte vie, nos têtes produisent de si tristes effets; arrachées aux vers et aux débris de notre argile, elles courent la chance d'être de quelque usage.

XXXVII.

SOUVIENS-TOI DE CELUI, ETC.

Souviens-toi de celui sur qui l'amour fit de sa puissance une épreuve cruelle, profonde, et pourtant vaine; souviens-toi de cette heure dangereuse où ni l'un ni l'autre nous ne succombâmes, malgré une passion mutuelle. L'abandon de ton sein, la langueur de tes yeux humides, m'invitaient trop bien au suprême bonheur; mais ta douce prière, tes soupirs supplians, réprouvaient un farouche désir que je sus réprimer. Oh! laisse-moi penser que tout ce que je perdis te sauva, du moins, ce qui fait la terreur de la conscience; laisse-moi rougir des regrets qu'il m'en coûta pour nous épargner les vains remords de l'avenir. Cependant, songe à mon sacrifice, toutes les fois qu'une langue méchante, empressée à répandre des paroles de blâme, outragera le cœur qui t'aima; et diffamera mon nom, hélas! presque maudit; songe, quoi que disent les autres, que tu m'as vu étouffer toute pensée d'égoïsme. Maintenant encore, je bénis ton ame pure; oui, maintenant, dans la solitude de la nuit. Oh Dieu! pourquoi ne nous sommes-nous pas rencontrés plus tôt? nos cœurs eussent été aussi passionnés, et ta main, plus libre; tu m'aurais aimé sans crime, et j'aurais, moi-même, été moins indigne de toi. Puissent tes jours, comme jadis, s'écouler loin des pompes de ce monde! et, après ce moment de trop vive amertume, puisses-tu n'avoir plus à subir une pareille épreuve! Mon cœur, depuis long-tems perverti, mon cœur, damné lui-même, damnerait peut-être le tien; te rencontrer dans la foule brillante, éveillerait en moi un présomptueux transport d'espérance. Laisse donc ce monde à ces créatures, dont le destin, heureux ou malheureux, n'est, comme le mien, qu'une sorte de vie sauvage et indigne;--abandonne ce théâtre où les êtres sensibles doivent sûrement succomber. Vois ta jeunesse, tes charmes, ta tendresse, ton ame, dont une longue solitude a conservé la pureté; et, d'après ce qui s'est passé au sein de ta retraite, juge ce que devrait endurer ton cœur parmi ce monde. Oh! pardonne-moi tes larmes suppliantes, puisque la vertu ne les a pas répandues en vain, et que mon délire avait pris sa source dans ces yeux adorés, que désormais je ne ferai plus pleurer. Certes, c'est un deuil long et cruel que de penser que nous ne nous reverrons peut-être plus; mais je mérite cet arrêt sévère, et peu s'en faut que je ne regarde cette sentence comme douce. Toutefois, si je t'avais moins aimée, mon cœur n'eût pas fait au tien un si grand sacrifice; il n'eût pas senti, à te quitter, moitié moins de douleur que si son crime t'eût mise en mes bras.

XXXVIII.

STANCES TRADUITES DU TURC.

1. La chaîne que je donnai était belle à voir; le luth que j'y ajoutai, riche en douce mélodie: le cœur qui offrit ces deux gages d'amour était sincère, et méritait mal la destinée qu'il rencontra.

2. Ces dons avaient reçu d'un charme secret la vertu de révéler ta fidélité durant l'absence: ils ont fait leur devoir; hélas! ils n'ont pu t'apprendre le tien.

3. Cette chaîne fut inébranlable dans chacun de ses anneaux, tant qu'elle ne dut pas subir le contact d'une main étrangère; ce luth fut doux,--tant que tu ne pensas pas qu'il pût, sous les doigts d'un autre, rendre les mêmes sons.

4. Que celui qui vit se rompre en sa main la chaîne qu'il ôtait de ton cou, qui vit ce luth lui refuser les plus faibles accords, essaie désormais de remonter l'instrument et de rattacher le collier.

5. Quand tu changeas, le collier et le luth changèrent aussi; l'un se brisa, l'autre devint muet: c'est fini,--je leur dis adieu, ainsi qu'à toi:--adieu, cœur perfide, chaîne fragile, luth silencieux!

XXXIX.

AU TEMS.

Tems! dont l'aile capricieuse entraîne, d'un vol lent ou rapide, les heures inconstantes, dont le tardif crépuscule ou l'aurore passagère ne fait que nous mener plus ou moins vîte à la mort,--salut! toi qui répandis sur mon berceau ces dons connus, hélas! de tous les êtres qui te connaissent! Toutefois, je soutiens mieux ton fardeau; car aujourd'hui je suis seul à en supporter le poids. Je ne voudrais pas qu'un cœur trop tendre partageât les momens amers que tu m'as départis: je te pardonne; depuis que tu laissas tout ce que j'aimai jouir de la paix ou du ciel. Joie ou repos à ces êtres chéris! les maux que tu m'apporteras pèseront en vain sur moi. Je n'ai reçu de toi que des années; c'est là tout ce que je te dois, dette déjà payée en douleur. Mais la douleur elle-même nous porte secours contre toi; elle s'empare du cœur, mais lui fait oublier ta puissance: la vive agonie du désespoir retarde, mais ne compte jamais les heures. Dans la joie, j'ai souvent gémi de penser que ta fuite rapide allait bientôt se changer en une lente marche. Tes nuages purent éclipser la lumière, mais non pas ajouter une nuit de plus à ma misère: quelque odieux et sombre que fût ton horizon, il convenait à mon ame: d'une seule étoile partait une étincelle qui prouvait que tu n'étais point--l'éternité. Ce rayon s'est éteint, et tu n'es plus qu'un vide pour moi,--un mouvement monotone dont l'on compte et l'on maudit la mesure dans ce vain et stupide rôle que tout mortel gémit de jouer ici-bas. Enfin, il y a une scène que tu ne peux altérer, terme de ta course paresseuse ou diligente, alors que l'homme, parvenu au bout de la carrière, dort d'un sommeil trop profond pour entendre l'orage qui gronde sur sa tête. Oui, je puis sourire de songer quelle sera bientôt la faiblesse de tes efforts, quand toute la vengeance que tu peux déployer tombera sur une pierre sans nom.

XL.

LE DÉPART.

Vierge chérie! le baiser que ta lèvre a imprimé sur la mienne y laissera une trace fidèle, jusqu'à ce qu'en des jours plus heureux je puisse te le rendre aussi pur que tu me le donnas. Ton œil, en répandant sur moi si doux regards d'adieu, peut lire dans le mien une tendresse égale: les larmes qui coulent de ta paupière ne peuvent pleurer mon inconstance [154]. Je ne demande aucun gage d'amour dont la vue seule me rende heureux dans l'absence, aucun souvenir pour ce sein dont toutes les pensées sont à toi. Ai-je besoin d'écrire?--Non:--pour conter mon ardeur, ma plume serait deux fois trop faible. Oh! à quoi bon de vains mots, si le cœur ne peut parler? Jour et nuit, dans la bonne ou mauvaise fortune, ce cœur, qui n'est plus libre, nourrira l'amour qu'il ne peut montrer, et souffrira en silence pour toi.

[Note 154: ][ (retour) ] M.A.P. traduit: «La larme qui mouille ta paupière ne saurait rien effacer de mon cœur,» ce qui est à coup sûr un contre-sens, et me semble même un non-sens.

XLI.

VERS COMPOSÉS A ATHÈNES,

le 16 janvier 1810.

Le charme est brisé, l'enchantement n'est plus! Telle est la vie avec ses accès de fièvre: nous sourions en délire alors que nous devrions soupirer; la folie est la meilleure de nos illusions. Chaque intervalle lucide, laissé à la pensée, rappelle les misères à nous imposées par la charte de la nature; et celui qui agit en homme sage, vit comme sont morts les saints,--en martyr.

XLII.

VERS

ÉCRITS SUR UN FEUILLET BLANC DES «PLAISIRS DE LA MÉMOIRE [155]

[Note 155: ][ (retour) ] Recueil de poésies de Samuel Rogers.

19 avril 1812.

Absent ou présent, ô mon ami, de quel pouvoir magique es-tu doué! Ceux-là peuvent le proclamer, qui, comme moi, jouissent tour à tour de tes entretiens et de tes chants. Mais lorsque viendra l'heure terrible que toujours l'amitié juge trop hâtive; lorsque «la Mémoire»; pleurant sur la tombe de son druide, se plaindra qu'il y ait eu en lui quelque chose de périssable, avec quelle reconnaissance elle paiera les hommages que tu offris à ses autels, et mêlera son nom au tien durant le cours éternel des âges!

XLIII.

SUR UN COEUR DE CORNALINE

QUI S'ÉTAIT BRISÉ PAR ACCIDENT.

Malheureux cœur! faut-il donc que tu te sois ainsi rompu en deux moitiés? Tant d'années de soucis pour toi comme pour ton maître ont donc été pareillement employées en vain? Néanmoins, chacune de tes parties me semble précieuse, chaque morceau m'est devenu plus cher; car celui qui te porte sent que tu es aujourd'hui un plus fidèle emblême de son propre cœur.

XLIV.

VERS ÉCRITS SOUS UN PORTRAIT.

Cher objet d'une ardeur malheureuse! Quoique je sois aujourd'hui privé d'amour et de toi, il me reste, pour me réconcilier avec le désespoir, ton image et mes larmes. On dit que le chagrin cède au tems: mais cela, je le sens, n'est point vrai; car le coup de mort qui frappa mon espérance a rendu mon souvenir impérissable.

XLV.

RÉPONSE A CETTE QUESTION:

«QUELLE EST l'ORIGINE DE L'AMOUR?»

«L'origine de l'amour!»--Ah! pourquoi m'adresser cette question cruelle, quand tu peux lire dans tant de regards que l'amour naît à ton aspect?--Veux-tu savoir aussi quelle est sa fin?--Hélas! voici ce que présage mon cœur, ce que mes craintes prévoient: il languira long-tems dans une misère muette; mais vivra--jusqu'à ce que je cesse de vivre.

XLVI.