ŒUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
Traduction Nouvelle
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME NEUVIÈME.
Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR., ÉDITEURS,
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.
1830.
LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
Par Thomas MOORE.
Préface du Traducteur.
Depuis la publication des deux premiers volumes de ces Mémoires, les journaux de la Grande-Bretagne ont ouvert leurs colonnes aux interminables réclamations des amis de lady Noël Byron, à lès en croire, injustement traitée dans le cours de cet ouvrage. La veuve de l'illustre poète a fait elle-même retentir ces organes insoucians du mensonge et de la vérité, des plaintes que semblaient lui arracher l'indiscrétion de l'éditeur, la perfidie de ses demi-confidences, et surtout le rôle affreux qu'il prêtait aux personnes dont elle était entourée à l'époque de la déplorable affaire de son divorce. Certes le public a dû voir avec étonnement les récriminations de lady Byron. Jusqu'alors, il accusait M. Moore d'une partialité peu généreuse en faveur des adversaires de l'illustre poète qui lui avait remis l'honorable soin de le défendre; et le dépositaire, peut-être infidèle, semblait avoir assez fait, sinon pour sa considération personnelle, du moins pour celle d'une famille à laquelle Lord Byron avait toujours attribué ses chagrins les plus cuisans. Voici la première lettre de lady Byron, publiée dans la Litterary Gazette, et reproduite quelques jours après dans le Times:
«Déjà, une multitude d'écrits remplis de faits notoirement faux ont été livrés au public; j'ai dédaigné d'y répondre. Mais aujourd'hui il s'agit d'un ouvrage publié par un homme regardé comme l'ami, le confident de Lord Byron, et par conséquent comme un personnage dont les révélations sont fondées sur la meilleure autorité. Cependant les faits contenus dans cet ouvrage n'en sont pas moins erronés. On ne devrait jamais attirer l'attention du public sur les détails de la vie privée; mais quand cela arrive, les personnes victimes d'une telle indiscrétion ont le droit de repousser d'injurieuses attaques. M. Moore a donné au public ses propres impressions sur des événemens particuliers qui me touchent de fort près; et il en a parlé comme s'il eût eu la connaissance la plus parfaite de ce dont il parlait. La mort de Lord Byron me rend plus pénible encore l'obligation de revenir sur des circonstances qui me reportent à l'époque de mon mariage. Mon intention est donc de ne les faire connaître qu'autant qu'il le faudra pour parvenir au but que je me propose dans cette déclaration. Nul motif de justification personnelle ne m'anime, et je n'accuserai personne: mais la conduite de mes parens étant représentée sous un jour odieux dans certains passages extraits des lettres de Lord Byron et dans les remarques de son biographe, je me crois obligée de les défendre d'imputations que je sais être fausses.
Voici les divers passages des lettres de Lord Byron dont je veux parler:
Dans le second volume on a outragé la réputation de ma mère en disant:
«Mon enfant est dans un état de santé florissant et prospère à ce qu'on me dit; mais je veux y voir par moi-même; je ne me sens nullement disposé à l'abandonner à la contagion de la société de sa grand'mère.»
C'est à tort qu'on l'a accusée de s'être abaissée à employer des espions: «Une dame C. (espèce de factotum et espion de lady Noël) est regardée par des gens bien instruits comme la cause occulte de toutes nos dissensions domestiques.»
Je cite aussi le passage où, après avoir voulu m'excuser moi-même, on ajoute immédiatement après: «Ses plus proches parens sont.......» Ici le mot laissé en blanc indique que l'expression était trop offensante pour être publiée.
Ces passages tendent évidemment à jeter quelque défaveur sur mes parens, et peuvent faire croire que ce sont eux qui ont personnellement causé notre séparation, ou qu'ils l'ont provoquée par les espions officieux qu'ils ont employés.
On peut induire aussi des passages suivans de la biographie, que mes parens ont du moins exercé une influence qui ne leur appartenait pas, afin de parvenir à leur but. «Ce fut peu de semaines après notre dernière entrevue (Lord Byron et M. Moore) que lady Byron prit la résolution de se séparer de son époux. Elle avait quitté Londres dans les derniers jours de janvier pour aller voir son père dans le comté de Leicester, et Lord Byron devait l'y rejoindre peu de tems après. Ils s'étaient quittés dans une union parfaite: en route, elle lui écrivit encore une lettre pleine de tendresse et de gaîté; mais à peine arrivée à Kirkby-Mallory, le père écrivit à Lord Byron pour lui apprendre que jamais il ne la reverrait.»
En répondant à ce passage, j'éviterai autant qu'il me sera possible de parler de choses personnelles soit à Lord Byron, soit à moi-même. Je me borne à rétablir les faits. Je quittai Londres le 15 janvier 1816 pour me rendre à Kirkby-Mallory, résidence de mon père et de ma mère. Lord Byron m'avait signifié formellement dans sa lettre du 6 du même mois, qu'il désirait que je quittasse Londres aussitôt qu'il me paraîtrait convenable de le faire. Mais je ne pouvais me risquer à entreprendre ce voyage fatigant plus tôt que le 15. Avant mon départ, j'avais été vivement frappée de cette idée que Lord Byron était atteint de folie. Ce qui surtout m'avait donné cette opinion, c'étaient les confidences de ses plus proches amis, et de ses domestiques qui avaient eu plus que moi le loisir de l'observer pendant la dernière partie de notre séjour en ville. On avait même été jusqu'à me dire qu'il était à redouter qu'il ne se détruisit lui-même. D'accord avec sa famille, j'avais consulté le 8 janvier le docteur Baillie, notre ami, sur cette maladie qu'on soupçonnait. Je lui racontai toutes les particularités venues à ma connaissance, et j'ajoutai que Lord Byron m'avait témoigné le désir de me voir quitter Londres. Le docteur saisît aussitôt cette idée, et pensa qu'en cas de quelque dérangement d'esprit, mon éloignement pouvait être fort utilement mis à profit. Le docteur Baillie ne pouvait avoir, à cet égard, d'opinion arrêtée, puisqu'il n'avait point approché personnellement Lord Byron. Il me recommanda d'éviter avec soin dans ma correspondance tout sujet de déplaisir ou de tristesse.
Telles étaient donc mes pensées quand je quittai Londres, bien résolue de suivre les avis du médecin. Quelle qu'eût été la conduite de Lord Byron à mon égard depuis mon mariage, c'eût été une véritable inhumanité de montrer dans cette circonstance le moindre ressentiment. Le jour de mon départ, et encore à mon arrivée à Kirkby, le 16 janvier, j'écrivis à Lord Byron une lettre fort affectueuse, ainsi que j'en étais convenue avec M. Baillie. On a plus tard répandu ma dernière lettre, et on a voulu trouver là des preuves que j'avais cédé à des influences étrangères, quand ensuite j'abandonnai mon mari. On en a tiré la conséquence que j'avais quitté Lord Byron dans le plus parfait accord; que des sentimens incompatibles avec la moindre idée d'outrage m'avaient dicté ma dernière lettre, et que ma résolution n'avait subitement changé que quand je m'étais trouvée sous l'influence de mes parens. Ces assertions sont absolument dénuées de fondement: il n'y a point eu la moindre intervention étrangère.
A mon arrivée à Kirkby-Mallery, mes parens ne se doutaient en rien des circonstances qui détruisaient toutes mes espérances de félicité; et quand je leur fis part de l'état d'esprit dans lequel se trouvait Lord Byron, ils firent tous leurs efforts pour me dissuader et le défendre. Ils assurèrent en outre à ceux de nos parens qui étaient avec lui à Londres qu'ils feraient tout ce qui dépendrait d'eux pour guérir sa maladie par les soins les plus attentifs, et qu'ils espéraient, si on pouvait le décider à venir les voir, obtenir les meilleurs résultats de leurs efforts. C'est dans ces intentions que ma mère écrivit le 17 à Lord Byron, en l'engageant à se rendre à Kirkby-Mallory. Elle l'avait toujours traité avec la plus affectueuse considération: son indulgence pour lui s'étendait jusqu'à ses moindres sentimens. Jamais, tant qu'elle vécut avec lui, il ne lui échappa une parole qui pût le blesser [1].
[Note 1: ][ (retour) ] On peut, afin d'apprécier la véracité de lady Byron, consulter, sur la bienveillance de sa mère pour notre poète, le premier chant de Don Juan et les Mémoires du capitaine Medwin.
Après notre séparation, les détails que me donnèrent des personnes qui vivaient dans son intimité ne firent que fortifier les doutes qui déjà s'étaient élevés dans mon esprit sur la réalité de son mal; les rapports des médecins étaient d'ailleurs loin d'établir le fait de l'aliénation mentale. Dans ces circonstances, je crus devoir déclarer à mes parens que, si je devais considérer la conduite passée de Lord Byron comme celle d'un homme dans son bon sens, rien ne pourrait m'engager à retourner auprès de lui. Mes parens et moi jugeâmes convenable de consulter les gens les plus capables de nous éclairer à cet égard. Ma mère se détermina donc à se rendre à Londres, pour cet objet, et afin d'y recueillir de plus amples informations sur ce qui avait pu faire supposer un dérangement d'esprit. Je lui avais donné procuration pour recueillir les opinions d'hommes de lois sur un mémoire que j'avais fait moi-même, bien que j'eusse alors des motifs de cacher une partie de l'affaire, même à mon père et à ma mère.
Convaincue par ces recherches et par toute la conduite de Lord Byron, que les soupçons de folie conçus contre lui étaient tout-à-fait faux, je n'hésitai point à autoriser les mesures qui devaient lui ôter tout pouvoir sur moi. C'est d'après ma résolution, que mon père lui écrivit le 2 février pour lui proposer de nous séparer à l'amiable. Lord Byron repoussa d'abord cette proposition; mais quand on lui eut assuré que, s'il persistait dans son refus, il faudrait en venir aux lois, il consentit à signer l'acte de séparation. Je m'adressai au docteur Lushington, qui avait parfaitement connu tous les détails de cette affaire, pour qu'il voulût bien écrire tous ses souvenirs, et voici la lettre qu'il me répondit à ce sujet. Elle prouvera que ma mère ne put jamais avoir contre Lord Byron le moindre sentiment d'inimitié:
Ma chère lady Byron,
«Voici tout ce que ma mémoire peut me fournir sur le sujet dont vous m'entretenez dans votre lettre.
«Lady Noël me consulta d'abord pour votre affaire pendant que vous étiez encore à la campagne. Ce qu'elle me dit alors suffisait pour justifier une séparation; mais cependant les choses ne me parurent pas tellement graves, qu'il fût indispensable d'en venir à ce point. Je crus même qu'une réconciliation avec Lord Byron n'était pas impossible, et je m'y serais très-volontiers employé. Je ne vis dans le récit de lady Noël, ni la moindre exagération, ni le plus léger désir d'empêcher un rapprochement: elle ne fit aucune objection quand j'en parlai. Lorsque vous revîntes en ville, quinze jours ou peut-être plus après ma première entrevue avec lady Noël, vous fûtes la première à m'informer de faits qui, je n'en doute pas, n'étaient à la connaissance ni de sir Ralph ni de lady Noël. Ces nouveaux renseignemens changèrent tout-à-fait mon opinion; la réconciliation me parut dès-lors impossible; je déclarai ce que je pensais, et j'ajoutai que, si jamais on revenait à cette idée de rapprochement, je ne m'en mêlerais absolument en rien, soit en restant dans les devoirs de ma profession, soit autrement.
«Croyez-moi toujours votre très-affectionné,»
Étienne LUSHINGTON.
Je dois seulement ajouter ici que, si les informations sur lesquelles mes conseils légaux (feu sir Samuel Romilly et le docteur Lushington) ont formé leur opinion étaient fausses, c'est sur moi seule que devraient retomber tout l'odieux et toute la responsabilité.
J'espère que les faits que je viens d'exposer ici suffiront pour disculper mon père et ma mère de toute participation à mon divorce. Ils ne l'ont ni causé, ni provoqué, ni conseillé; l'on ne peut les condamner pour avoir donné à leur fille l'abri et l'assistance qu'elle réclamait d'eux. Comme il n'y a point d'autres personnes de ma famille qui puissent défendre leur mémoire de l'insulte, je me vois forcée de rompre un silence que j'espérais garder toujours, et je demande à ceux qui liront la vie de Byron qu'ils pèsent avec impartialité le témoignage qu'on vient de m'arracher.
Hanger-Hill, 19 février.
A.J. Noël BYRON.
Le lecteur, avide de détails sur les circonstances et les causes de cette fameuse séparation, n'en trouve que de bien insignifians dans la lettre que nous venons de citer. Que lady Byron ait demandé de sa propre inspiration, ou d'après les conseils de sa mère, l'acte du fatal divorce, c'est une circonstance assez peu intéressante en elle-même. La seule chose que l'on doit ici remarquer, c'est que lady Byron avait le malheur de méconnaître non-seulement le génie sublime, mais le bon sens et la raison de son mari. Elle l'avoue naïvement: il lui fallu le témoignage de tous ceux qui approchaient Lord Byron; il fallut la sentence formelle des médecins pour lui persuader que l'auteur de Childe Harold n'était pas un fou. Avouons-le: ce premier motif de divorce ne doit pas nous prévenir en faveur du second.
La longue lettre de M. Campbell, insérée dans le New Monthly Magazine (avril 1830), offre moins d'intérêt encore que la précédente. Son étendue ne nous permet pas de la traduire en entier; ce ne serait pas, d'ailleurs, chose facile: jamais on n'a tant abusé de la facilité malheureuse qu'offre la langue anglaise de multiplier les mots et les phrases sonores sans exprimer d'idées et sans en suggérer au lecteur.
L'illustre auteur des Plaisirs de la Mémoire [2], au mérite duquel Byron a rendu si amplement justice, M. Campbell, commence par nous apprendre qu'il avait consenti, le mois précédent, à l'insertion, dans la Revue qu'il dirige, d'un article louangeur, sur les mémoires; que même, il en avait fait disparaître certains passages, où le critique reprochait à M. Moore une partialité coupable envers lady Byron. «Mais, ajoute-t-il, j'avais agi ainsi par suite de ma répugnance à blâmer mon ami M. Moore, et parce que je n'avais pas assez approfondi les passages du livre incriminés. En outre, je ne croyais pas alors, comme je le sais aujourd'hui, que lady Byron fût entièrement irréprochable dans l'affaire de la séparation.»
[Note 2: ][ (retour) ] Voyez dans les Poètes anglais et les Journalistes écossais, page 373 du deuxième vol. des œuvres complètes.
Comment! cette fameuse séparation date de quatorze ans, et voilà enfin la conviction de M. Campbell tout-à-coup formée, arrêtée, ou plutôt changée du tout au tout! que s'est-il donc passé pendant ce mois de mars? Le voici: M. Campbell a écrit à lady Byron, lui demandant pour son instruction particulière une appréciation de l'exactitude ou de l'inexactitude des faits avancés par M. Moore, et il en reçut la réponse qu'il publie à ses périls, parce qu'elle lui a paru importante, et sans avoir eu le tems d'en demander la permission à cette dame:
Mon cher M. Campbell,
«En prenant la plume dans l'intention de vous indiquer, pour votre instruction particulière, les passages du livre de M. Moore qui me concernent et que je crois susceptibles de contradiction, je les trouve encore bien plus nombreux que je n'avais d'abord supposé. Nier une assertion çà et là, ce serait implicitement reconnaître la vérité du reste. Si, au contraire, j'entreprenais de prouver toute la fausseté du point de vue sous lequel M. Moore présente les choses, je me verrais obligée à de certains détails, que dans les circonstances actuelles je ne puis dévoiler, d'après mes principes et mes sentimens. Peut-être, par un exemple, vous convaincrai-je mieux de la difficulté du cas: il n'est pas vrai que des embarras pécuniaires furent les causes qui troublèrent l'esprit [3] de Lord Byron, et la principale raison des arrangemens qu'il prit à cette époque. Mais puis-je raisonnablement m'attendre que vous ou d'autres le croirez, à moins que je ne vous montre quelles ont été les causes en question?... et c'est ce que je ne puis faire.
Je suis, etc.»
E. Noël BYRON.
[Note 3: ][ (retour) ] Encore l'esprit de Lord Byron troublé! mais vous avez avoué que c'était une de vos chimères.
Là-dessus M. Campbell de s'écrier: «Excellente femme! honorée de tous ceux qui la connaissent, attaquée seulement par ceux qui ne la connaissent pas, je l'en croirai certainement sur son seul témoignage!»
Certes, si une pareille lettre a suffi pour déterminer la conviction de M. Campbell, il est au moins douteux qu'elle produise le même effet sur l'esprit des lecteurs. Il ajoute, il est vrai, qu'il a recueilli un petit nombre de faits à d'autres sources authentiques, qui lui prouvent jusqu'à l'évidence l'innocence de cette dame, mais qu'il ne nous répétera pas pour ne pas offenser notre délicatesse. Or, n'est-ce pas se jouer un peu trop du public que de lui dire chaque jour: voilà la vérité, je la tiens enfin, la voilà... mais vous ne la saurez pas!
M. Campbell nous représente ensuite lady Byron comme la femme forte, qui trouve dans sa propre conscience la sanction de sa conduite, et s'occupe peu de l'opinion du monde; à la bonne heure, mais alors pourquoi donc importuner de nouveau le public? pourquoi lui écrire par la voie des journaux, uniquement pour lui dire qu'on ne lui dira rien?
L'esprit de Byron était essentiellement versatile; il n'est donc pas étonnant qu'il ait quelquefois cherché à excuser sa femme et à s'attribuer tous les torts d'une rupture qui fit le malheur de sa vie. M. Campbell reproche à M. Moore d'avoir affaibli l'effet de ces prétendus aveux, en y ajoutant ses propres réflexions, et en y opposant les passages de sa correspondance où son noble ami parle dans un sens tout-à-fait contraire. Il cite à cet égard la lettre CCXXXV du recueil: elle passera sous les yeux de nos lecteurs, et, nous sommes fâchés de le dire, ils pourront voir que M. Campbell en a singulièrement altéré et amplifié les termes.
C'est un singulier argument en faveur de lady Byron que de dire: si elle n'avait pas eu de justes sujets de désirer une séparation, le docteur Lushington ne se serait pas chargé de sa cause. Dans une affaire, il y a toujours au moins un avocat de chaque côté: souvent tous les deux sont des hommes de talent; et nous devons en outre les supposer tous deux des hommes d'honneur et de bonne foi. Alors, que devient l'argument? Un peu plus loin se trouve un passage que je traduirai textuellement, parce qu'il est d'une naïveté qui ne serait pas déplacée dans une comédie: «C'est encore une erreur de M. Moore, et je pourrais le prouver au besoin, que de représenter miss Millbank comme engagée avec son futur époux dans un commerce épistolaire, au moment où il venait de solliciter inutilement sa main. Jamais elle ne proposa de correspondance; au contraire, ce fut lui qui, après avoir éprouvé un premier échec, lui écrivit qu'il allait quitter l'Angleterre et voyager pendant quelques années en Orient; qu'il partait le cœur plein de douleur, mais sans entretenir aucun ressentiment, et qu'il s'estimerait heureux qu'elle daignât lui faire dire verbalement qu'elle s'intéressait encore à son bonheur. Une personne aussi bien élevée que miss Millbank pouvait-elle faire autrement que de répondre poliment à un pareil message? Elle lui envoya donc une réponse pleine de confiance et d'affection, ce qui ne signifiait nullement qu'elle voulût l'encourager à renouveler ses offres de mariage. Il lui écrivit, depuis, une lettre extrêmement intéressante sur lui-même, sur ses vues personnelles, morales et religieuses, à laquelle c'eût été manquer de charité que de ne point répondre. Il s'en suivit une correspondance insensiblement plus fréquente, et bientôt elle s'attacha passionnément à lui. .............................................»
Puisqu'après quatorze ans, passés dans l'attente, il paraît que nous sommes condamnés à ne rien savoir de certain sur cette fameuse affaire de la séparation, il faut bien en prendre notre parti et nous contenter de simples conjectures. Les adversaires les plus acharnés du noble poète sont obligés de convenir qu'il se montra toujours généreux, aimant et aimable; les partisans les plus ardens de sa veuve ne contestent ni sa fierté, ni sa froideur glaciale, ni ses prétentions ridicules à l'esprit et aux connaissances scientifiques. Lord Byron, qu'elle accuse, après sa mort, de torts qu'elle refuse de spécifier, et dont personne ne peut, en conséquence, justifier sa glorieuse mémoire, Lord Byron n'a jamais perdu un ami pendant la durée trop courte de son existence, il est au contraire parvenu à s'attacher sincèrement des hommes qui d'abord s'étaient déclarés ses ennemis; il fut un fils, sinon tendre, du moins attentif et respectueux envers une assez mauvaise mère; nous pouvons donc en conclure qu'il se fût montré bon mari, si l'épouse n'eût été encore plus insupportable que la mère.
Les Mémoires que nous donnons aujourd'hui au public ne sont pas, au moins quant à cette première partie, ce que le monde littéraire avait droit d'attendre, et attendait en effet de M. Moore, écrivant la vie et publiant la correspondance de Lord Byron. Cependant ils ne laissent pas d'offrir le plus vif intérêt. Il en est du chantre de Childe Harold, comme de tous les hommes véritablement grands: sa mort nous a fait mieux apprécier son mérite, et le temps, loin de diminuer sa gloire, n'a fait qu'ajouter à la popularité de ses ouvrages immortels. On voudra connaître la vie d'un homme si étonnant, on voudra assister au développement graduel de ce puissant génie; et des détails qui, partout ailleurs, pourraient sembler puérils, prendront de l'intérêt à cause de celui auquel ils se rapportent. Il eût été à désirer sans doute que la position sociale de M. Moore, en lui imposant moins de ménagemens envers les vivans, lui eût permis de rendre plus de justice à l'illustre mort. Lié avec tous ceux qui tiennent le premier rang dans l'aristocratie et dans la littérature de la Grande-Bretagne, non seulement M. Moore n'a pas osé tout dire, mais encore il a souvent gauchi devant la vérité. Sa prose, toujours maniérée, devient presque inintelligible précisément dans les passages où nous aurions le plus désiré qu'il nous donnât une idée précise des hommes et des choses. Ceux qui ont lu, je ne dis pas ses œuvres poétiques, mais ses ouvrages en prose, seront fort étonnés du mince talent qu'il a déployé dans celui-ci; et personne ne reconnaîtra dans le pâle compilateur des Mémoires de Lord Byron, l'auteur si ingénieux, si léger et si profond à la fois des Mémoires du célèbre chef irlandais, le capitaine Rock.
Au moment où nous songions à donner cette traduction, d'autres libraires en faisaient paraître une autre que recommandait le nom de son auteur. Madame Belloc l'avait, en effet, commencée avec le talent que tout le monde lui reconnaît; mais bientôt, pressée sans doute par son éditeur, elle a plutôt résumé que traduit le texte anglais, et son style s'est beaucoup ressenti de la précipitation de son travail. Ajoutons qu'elle n'a pas eu plus d'égards pour les lettres de Lord Byron que pour les commentaires un peu longs de son biographe; en sorte que l'on peut dire avec vérité qu'elle n'a réellement donné au public, ni la vie, ni la correspondance de Lord Byron.
Pour nous, nous avons religieusement tout traduit, et nous nous sommes appliqué à rendre notre auteur dans les termes dont il se serait servi, s'il eût écrit en français. A peine nous sommes-nous permis de retrancher dans ce premier volume une ou deux notes absolument étrangères au sujet. Dans le second, nous serons forcé de supprimer près d'une demi-feuille d'impression, c'est-à-dire quelques lettres où le noble poète consulte un de ses amis sur la coupe de certains vers, sur le choix de certaines expressions anglaises; le lecteur sentira facilement que ces lettres eussent été presque impossibles à traduire, et que la lecture ne lui eût offert aucune espèce d'intérêt.
PRÉFACE
DE L'ÉDITEUR ANGLAIS.
En publiant cet ouvrage, je n'aurais pu, je l'avoue, me défendre d'une grande défiance, en songeant à tout ce qui me manquait pour accomplir une pareille tâche, si je n'étais persuadé que le sujet lui-même et la variété des matériaux qu'il comporte doivent conserver une grande partie de leur intérêt, même dans les mains les plus inhabiles. Les motifs qui portèrent Lord Byron à fuir son pays sont bien déplorables sans doute, mais c'est à son éloignement de l'Angleterre, alors que son génie brillait du plus vif éclat, que nous devons toutes les lettres qui formeront la plus grande partie du troisième et du quatrième volume de cet ouvrage, et qui, nous n'en doutons pas, seront jugées pour l'intérêt, l'énergie et la variété, comparables à ce qui honore le plus notre littérature dans le même genre.
On a dit de Pétrarque que sa correspondance et ses vers offraient «l'intérêt progressif d'un récit dans lequel le poète s'identifie toujours avec l'homme.» On peut appliquer, et plus justement encore, les mêmes expressions à Lord Byron, tant sa physionomie littéraire et son caractère personnel sont intimement liés. C'est même au point que priver ses ouvrages du commentaire instructif qu'en offrent sa correspondance et l'histoire de sa vie, ce serait commettre une égale injustice envers lui-même et envers le monde.
MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.
On a dit de Lord Byron qu'il était plus fier de descendre de ces Byron qui accompagnèrent Guillaume-le-Conquérant en Angleterre, que d'avoir composé Childe-Harold et Manfred. Cette remarque n'est pas dénuée de tout fondement, l'orgueil de la naissance était certainement l'un des traits caractéristiques du noble poète; et d'ailleurs toute l'illustration que les années donnent à une famille, il pouvait justement la réclamer pour la sienne. Le nom de Ralph de Burun occupe, dès le tems de Guillaume-le-Conquérant, un rang distingué dans le Doomsday-Book, parmi les tenanciers du Nottinghamshire; et pendant les règnes suivans, nous voyons les descendans de ce Ralph, sous le titre de lords de Horestan-Castle [4], posséder, dans le Derbyshire, des propriétés considérables, auxquelles la terre de Rochdale, dans le duché de Lancastre, fut ajoutée au tems d'Édouard Ier. Telle était, dans ces premiers tems, la richesse territoriale de la famille, que le partage de ses biens, dans le seul Nottinghamshire, avait suffi pour fonder quelques-unes des premières maisons de la province.
[Note 4: ][ (retour) ] Il y avait, dit Thoroton, dans le parc de Horseley, un château dont on peut voir encore quelques ruines; il s'appelait Horestan-Castle, et était le principal manoir des successeurs de Ralphe de Burun. (Note de Moore.)
Mais son antiquité n'était pas la seule distinction qui recommandât à ses héritiers le nom de Byron; le mérite personnel et les hauts faits qui doivent former le premier ornement d'une généalogie, semblent avoir été le partage fréquent de ses ancêtres. Dans l'un de ses premiers poèmes, il fait allusion à la gloire de ses aïeux, et rappelle avec une vive satisfaction «ces fiers barons bardés de fer, qui brillaient parmi ceux qui conduisirent leurs vassaux européens dans les plaines de Palestine;» puis il ajoute: «Sous les remparts d'Ascalon périt John de Horiston; la mort a glacé la main de son ménestrel.» Cependant comme, autant que je l'ai pu découvrir, il n'est fait mention nulle part de quelqu'un de ses ancêtres qui se fût croisé, il est possible que sa seule autorité, en composant ces vers, fut la tradition qui se rapportait à certains groupes des vieilles boiseries de Newsteadt. Dans l'un de ces groupes profondément sculptés et se détachant du panneau, on peut reconnaître facilement un Sarrasin, ou un Maure avec une femme européenne, d'un côté, et de l'autre un soldat chrétien. Un deuxième groupe, placé dans l'une des chambres à coucher, représente une femme au centre, et de chaque côté la tête d'un Sarrasin, dont les yeux sont fixés avec intérêt sur elle. On ne sait rien de bien exact sur ces sculptures; mais la tradition est, m'a-t-on dit, qu'elles se rapportent à quelque aventure d'amour dans laquelle se trouvait engagé l'un des chevaliers croisés dont parle le jeune poète. Quant aux exploits les mieux prouvés, ou du moins les plus connus des Byron, il suffira de dire que sous Édouard III, au siége de Calais et dans les plaines mémorables, à diverses époques, de Créci, de Bosworth et de Marston Moor, leur nom se montre revêtu de la double illustration de rang et de mérite, dont se glorifiait leur plus jeune descendant, dans les vers que nous venons de citer.
Ce fut sous le règne de Henri VIII, à l'époque de la suppression des monastères, que l'église et le prieuré de Newsteadt furent, avec les terres contiguës, ajoutés, par un don royal, aux autres domaines de la famille Byron [5]. Le favori à qui furent données les dépouilles du monastère, était le petit neveu du vaillant guerrier qui combattit à Bosworth, aux côtés de Richemond, et que l'on distingue des chevaliers du même nom par le titre de sir John Byron le Court, à la grande barbe: son portrait était du petit nombre de ceux qui décoraient les murs de l'abbaye, quand elle appartenait au noble poète.
[Note 5: ][ (retour) ] Le prieuré de Newsteadt avait été fondé et dédie à Dieu et à la Vierge, par Henri II; ses moines, chanoines réguliers de l'ordre de St.-Augustin, étaient, à ce qu'il paraît, les objets particuliers de la faveur royale, dans leurs doubles intérêts spirituels et temporels. Pendant la vie du cinquième Lord Byron, on trouva dans le lac de Newsteadt, où l'on supposait que les moines avaient tenté de le cacher, un grand aigle de cuivre; on le fit ouvrir, et l'on découvrit dans l'intérieur une case secrète qui recelait plusieurs vieilles chartes relatives aux droits et aux privilèges de la fondation. A la vente des effets du vieux Lord Byron, en 1776-1777, cet aigle avec trois candélabres, trouvés à la même époque, furent achetés par un horloger de Nottingham (celui-même qui avait trouvé les pièces dont nous venons de parler), et ayant de ses mains passé dans celles de sir Richard Kaye, prébendier de Southwell, ils forment à présent un des ornemens les plus remarquables de la cathédrale de cette ville. Un document curieux, trouvé, dit-on, dans l'aigle, appartient aujourd'hui au colonel Wildman; c'est un plein pardon, accordé par Henri II, de tous les crimes possibles (et l'on en trouve désigné un assez long catalogue) que les moines peuvent avoir commis avant le huit décembre précédent. «Murdris per ipsos post decimum nonum diem novembris ultimo præteritum perpetratis, si quæ fuerint, exceptis.»
Au couronnement de Jacques Ier, nous trouvons un autre représentant de cette famille, le petit-fils de sir John Byron le Court, devenu l'objet de nouvelles faveurs royales et créé chevalier du Bain (Knight of the Bath). Une lettre de ce personnage, conservée dans les Illustrations de Lodge, nous apprend, que, malgré l'ostentation d'une apparente prospérité, cette ancienne famille avait déjà l'expérience des embarras pécuniaires. Dans cette pièce, après avoir parlé à son héritier du meilleur moyen de payer ses dettes, «je vous conseille donc, continue-t-il [6], aussitôt que vous aurez terminé, comme vous le devez, les funérailles de votre père, de régler et de réduire ce grand train de maison, et de ne garder de tous vos domestiques que quarante ou cinquante au plus. Dans mon opinion, vous feriez beaucoup mieux de vivre quelque tems dans le comté de Lancastre que dans celui de Nottingham; et cela, pour plusieurs raisons excellentes, qu'au lieu de vous écrire, je vous dirai à notre première entrevue.»
[Note 6: ][ (retour) ] Le comte de Shrewsbury. (Note de Moore.)
C'est du règne suivant, celui de Charles Ier, que date l'origine de la noblesse de la famille. En 1643, sir John Byron, arrière-petit-fils de celui qui avait obtenu le riche domaine de Newsteadt, fut créé baron Byron de Rochdale, dans le comté de Lancastre; et rarement de pareils titres furent concédés pour des services aussi réels et aussi honorables que ceux auxquels ce gentilhomme dut le sien. Presque à chaque page de l'histoire de nos guerres civiles, son nom se trouve lié aux diverses fortunes de son roi; toujours fidèle, persévérant et désintéressé dans sa conduite. «Sir John Byron, dit l'auteur des Mémoires du colonel Hutchinson, plus tard Lord Byron, et tous ses frères, hommes d'armes, actifs et vaillans de leurs personnes, étaient tous acquis passionnément au roi.» Dans une réponse que le colonel Hutchinson eut l'occasion de faire, étant gouverneur de Nottingham, à son cousin germain, sir Richard Byron, il accorde un glorieux tribut à la valeur et à la fidélité de la famille. Sir Richard ayant envoyé quelqu'un vers son parent pour l'engager à rendre le château, reçut pour réponse «que, sauf le cas où il trouverait dans son cœur quelque disposition à une trahison semblable, il devait se rappeler qu'il coulait dans ses veines assez du sang des Byron, pour qu'il eût horreur de trahir ou d'abandonner ce qu'il avait entrepris de défendre.»
Tels sont quelques-uns des personnages distingués qui ont transmis à Byron leur nom illustré.
Du côté maternel notre poète pouvait vanter ses ancêtres, à la noblesse desquels l'Écosse ne pouvait rien préférer, sa mère étant de la famille des Gordon de Gight, descendans de sir William Gordon, troisième fils du comte de Huntley, par la fille de Jacques Ier.
Après les tems agités des guerres civiles, où se distinguèrent aussi plusieurs Byron, puisqu'à la fameuse bataille d'Edgehill on vit jusqu'à sept frères de ce nom, leur renommée semble assoupie pendant près d'un siècle. Mais vers l'année 1750, le naufrage et les souffrances du grand-père de notre poète, M. Byron, plus tard amiral, réveillèrent à un haut degré l'attention et l'intérêt du public. Quelque tems après, une autre sorte de célébrité, moins glorieuse il est vrai, devint le partage de deux autres membres de la famille: l'un grand-oncle, l'autre père de Lord Byron. Le premier, en 1765, subit un jugement devant la Chambre des Pairs, pour avoir tué en duel, ou plutôt au milieu d'une querelle, son parent et son voisin, M. Chaworth; le second ayant enlevé et conduit sur le continent la femme de lord Carmarthen, l'épousa dès que le marquis eut réussi à obtenir un divorce. Une fille fut le seul fruit de cette courte union: ce fut l'honorable Augusta Byron, aujourd'hui femme du colonel Leigh.
En parcourant ainsi rapidement les premiers et les derniers ancêtres de Lord Byron, on ne peut s'empêcher de remarquer à quel point ce dernier réunissait en lui une partie des grandes et peut-être des mauvaises qualités remarquables dans plusieurs de ses aïeux! La générosité, la hardiesse, la grandeur d'ame des plus illustres; mais aussi les passions déréglées, la bizarrerie, le mépris de l'opinion publique, qui caractérisaient les autres.
M. Byron, le père du poète, ayant perdu sa première femme en 1784, se remaria l'année suivante à miss Catherine Gordon, fille et unique héritière de George Gordon de Gight. Outre le domaine de Gight, qui pourtant était dans l'origine bien plus important qu'aujourd'hui, cette dame possédait en valeur pécuniaire, actions, etc., une fortune considérable; et l'opinion commune était que M. Byron ne lui avait fait la cour que pour s'affranchir de ses dettes.
Un trait bien singulier que l'on raconte de miss Gordon, surtout si jusqu'alors elle n'avait jamais vu le capitaine Byron, prouve en même tems l'extrême vivacité et la véhémence des sentimens qu'elle avait déjà pour lui. Elle était au théâtre d'Edimbourg, un soir que le rôle d'Isabella était rempli par Mrs. Siddons; l'illusion que faisait cette grand actrice l'affecta au point de la faire tomber, avant la fin de la pièce, dans de violentes attaques de nerf. On l'emporta hors du théâtre, tandis qu'elle s'écriait à haute voix: «Oh! mon Byron, mon Byron!»
A l'occasion de son mariage, un rimeur écossais fit paraître une ballade que l'on a dernièrement réimprimée dans une collection d'anciennes chansons et ballades du nord de l'Écosse.
Comme elle porte la preuve de la réputation de fortune qu'avait la nouvelle épouse et de l'inconduite extravagante de son époux, on en pourra lire volontiers l'extrait suivant:
MISS GORDON DE GIGHT.
Oh! où êtes-vous allée, jolie miss Gordon? où êtes-vous allée si gentille et si parée? Vous avez épousé, vous avez épousé John Byron, pour dissiper les terres de Gight.
Ce jouvenceau est un mauvais sujet venu d'Angleterre; les Écossais ne connaissent pas sa famille; il entretient des maîtresses; son hôte l'importune et ne peut s'en faire payer. Oh! ce sera bientôt fait des terres de Gight.
Oh! où êtes-vous allée, etc.
Entendez-vous les coups de fusil, le bruit du tambourin, celui du cor dans les bois, de la cornemuse sous le vestibule, les aboiemens des chiens courans et des chiens d'arrêt. Avec tout ce bruit-là, ce sera bientôt fait des terres de Gight.
Oh! où êtes-vous allée, etc.
Bientôt après le mariage, qui eut lieu, je crois, à Bath, M. Byron et sa femme se retirèrent dans leur terre d'Écosse, et il se passa peu de tems avant que les pronostics du faiseur de ballades ne se réalisassent. La malheureuse héritière mesura alors des yeux l'abîme de dettes qui devait engloutir sa fortune. Les créanciers de M. Byron se présentèrent sans perdre de tems. Argent comptant, actions de la Banque, droits de pêche, tout fut sacrifié pour les satisfaire; tout cela ne suffisant pas, il fallut grever la propriété d'une hypothèque assez considérable.
Dans l'été de 1786, elle et son mari quittèrent l'Écosse pour la France; et l'année suivante il fallut vendre le domaine de Gight, toujours pour payer des dettes. La totalité du prix de la vente y passa, à l'exception d'une petite somme remise en main tierce, pour l'usage particulier de mistress Byron, qui se vit ainsi, dans le court espace de deux ans, réduite d'un état d'opulence à un revenu modique de 150 livres sterling [7].
[Note 7: ][ (retour) ] Les détails que je joins ici sur la fortune de mistress Byron (la mère), avant son mariage, et la rapidité avec laquelle cette même fortune fut dissipée bientôt après, sont de la plus grande exactitude; j'ai tout lieu de le croire, d'après l'authenticité de la source où je les ai puisés.
«A l'époque de son mariage, miss Gordon possédait à peu près 3,000 liv. st. en espèces, deux actions de la banque d'Aberdeen, les domaines de Gight et de Monkshill, et le privilège de deux pêcheries de saumons sur la Dee. Peu après l'arrivée de M. et de mistress Byron en Écosse, il fut évident que le premier avait contracté des dettes considérables, et ses créanciers commencèrent des poursuites légales pour arriver au recouvrement de leurs créances. L'argent comptant fut immédiatement sacrifié pour les satisfaire, les actions de la banque furent vendues à raison de 600 liv. st. (elles en valent actuellement 5,000); on abattit sur la terre de Gight et l'on vendit du bois, au montant de 1,500 liv. st. On disposa de la ferme de Monkshill et des pêcheries, formant un franc-fief, pour 480 liv. st. Ce n'est pas tout, dans l'année même du mariage, on emprunta une somme de 8,000 liv. st., pour laquelle mistress Byron donna hypothèque sur son domaine de Gight.
«En mars 1786, un contrat de mariage fut dressé selon la coutume d'Écosse et signé par les parties. Dans le cours de l'été de la même année, M. et mistress Byron quittèrent Gight pour n'y plus revenir; le domaine fut vendu l'année suivante à Lord Haddo moyennant 17,850 liv. st. La totalité de cette somme fut employée à payer les dettes de M. Byron, excepté une rente de 55 liv. sterl. 17 schellings 1 penny, douaire de la grand'mère de mistress Byron, représentant un capital de 1,128 liv. st., qui devait revenir à cette dernière à la mort de son aïeule, et 3,000 qui devaient être déposées en mains tierces pour l'usage particulier de mistress Byron, et qui furent depuis placées chez M. Carsewell de Ratharllet, dans le comté de Fife.»
Une autre personne, bien informée, m'a raconté une particularité singulière qui eut lieu avant la vente de la terre, c'est que tous les ramiers de la maison de Gight s'envolèrent de concert et se rendirent au colombier de Lord Haddo; leur exemple fut suivi par une troupe de hérons qui avaient fait leur nid depuis maintes années dans un bois voisin d'un grand lac, appelé le Hagberry-Pot. On vint en avertir Lord Haddo. «Laissez venir les oiseaux, répondit-il, ne les effarouchez pas, la terre ne manquera pas de les suivre.» Ce qui arriva effectivement. (Note de Moore.)
Mistress Byron revint en Angleterre à la fin de 1787, et le 22 janvier suivant elle mit au monde à Londres, dans Holle-street, son premier et unique enfant, George Gordon Byron. Le nom de Gordon lui fut donné par suite d'une condition testamentaire imposée à quiconque épouserait l'héritière de Gight; l'enfant, à son baptême, eut pour parrains le duc de Gordon et le colonel Duff de Fetteresso.
A propos de sa qualité de fils unique, Lord Byron, dans une des feuilles de son journal, rapporte quelques coïncidences curieuses du même fait dans sa famille, qui, pour un esprit disposé comme le sien à trouver partout du merveilleux dans tout ce qui avait rapport à lui-même, devaient paraître plus singulières et plus frappantes qu'elles ne le sont en effet: «J'ai pensé, dit-il, à une chose bizarre; ma fille, ma femme, ma sœur de père, ma mère, ma tante maternelle, la mère de ma sœur, ma fille naturelle et moi-même sommes ou étions tous fils ou filles uniques; la mère de ma sœur, lady Conyers, n'eut que ma sœur de son second mariage; elle-même était fille unique; mon père n'eut que moi de son second mariage avec ma mère, également fille unique. Une telle complication dans une seule famille est bien singulière, elle semble vraiment l'effet de la fatalité.» Ensuite il ajoute ces paroles caractéristiques: «Mais les plus fiers animaux ont le moins de petits, tels que les lions, les tigres et jusqu'aux éléphans, qui sont doux en comparaison des premiers.»
De Londres mistress Byron se rendit avec son enfant en Écosse; et, en 1790, elle fixa son séjour à Aberdeen, où le capitaine Byron vint bientôt la rejoindre. C'est là qu'ils vécurent ensemble quelque tems, logés en garni chez un nommé Anderson, dans Queen-street; mais leur union étant loin d'être parfaite, une séparation fut bientôt jugée nécessaire, et mistress Byron prit le parti d'aller loger, toujours en garni, à l'extrémité de la même rue [8]. Malgré cette désunion, ils n'en continuèrent pas moins à se visiter de tems en tems, et même à prendre le thé l'un chez l'autre; mais les élémens de discorde se multiplièrent et finirent par amener leur séparation complète et définitive. Il arrivait toutefois fréquemment au mari, d'accoster la bonne et son fils dans leur promenade et d'exprimer un vif désir d'avoir l'enfant chez lui pour un ou deux jours. Mistress Byron était d'abord peu disposée à céder à ce vœu; mais la bonne lui représenta que si le père avait l'enfant une seule nuit, il n'en voudrait pas davantage, et cette réflexion la décida enfin à y consentir. L'événement justifia la prédiction de la bonne; quand elle vint le lendemain s'informer de son enfant, le capitaine Byron lui déclara qu'il avait assez de son jeune hôte, et qu'elle pouvait le reprendre tout de suite.
[Note 8: ][ (retour) ] Il semble que plusieurs fois elle changea de domicile à Aberdeen; on désigne encore deux maisons où elle aurait quelque tems logé, l'une dans Virginia-street, et l'autre chez un M. Leslie, je crois, dans Broad-street. (Note de Moore.)
Il faut observer qu'à cette époque la fortune de mistress Byron ne lui permettait pas d'avoir plus d'une domestique; il n'est donc pas étonnant que l'enfant envoyé affronter l'épreuve d'une visite, sans la surveillance ordinaire de sa bonne, se soit montré un hôte difficile à gouverner.
Du reste, que dès l'enfance son caractère fût violent, sournois et colère, il est impossible d'en douter; jusque dans ses petites jupes, il manifestait avec sa bonne ce même esprit d'impatience dont il donna dans la suite tant de preuves à ses critiques. Un jour elle le réprimanda vivement d'avoir sali ou déchiré un fourreau qu'on venait de lui mettre: ces reproches le firent entrer dans une de ces rages silencieuses, comme il les nomme lui-même; il prit le fourreau de ses deux mains, le mit en pièces, puis revint à une soudaine immobilité, défiant et son censeur et son ressentiment.
Mais malgré cette petite scène et d'autres emportemens semblables, auxquels ne l'encourageait que trop l'exemple de sa mère (qui en agissait, dit-on, fréquemment de même avec ses bonnets et ses robes), il y avait dans ses inclinations, et le témoignage de ses bonnes, de ses maîtres et de tous ceux qui eurent alors des rapports avec lui est ici conforme, un mélange de douceur affectueuse et d'enjouement qui lui gagnait nécessairement les cœurs, et qui plus tard, comme dans ses plus tendres années, rendait son commerce facile pour ceux qui l'aimaient et le connaissaient assez pour user toujours à son égard de douceur et de fermeté. La gouvernante, dont nous avons déjà parlé, et la sœur de cette femme, May-Gray, qui la remplaça, prirent sur son esprit une influence à laquelle il ne résistait que bien rarement; tandis que sa mère, dont les caprices et les accès de tendresse et d'emportement diminuaient également le respect et l'affection de son enfant, ne dut jamais qu'à l'autorité de son titre de mère le faible pouvoir qu'elle eut sur lui.
Par l'effet d'un accident qui, dit-on, arriva au moment de sa naissance, l'un de ses pieds fut détourné de sa position naturelle. Ce défaut, grâce surtout aux efforts que l'on fit pour y remédier, fut pour lui, pendant sa jeunesse, la source d'une foule de douleurs et d'ennuis. On voulut redresser ce membre d'après les expédiens alors en vogue, et sous la direction du célèbre John Hunter, qui même entretint à ce sujet une correspondance avec le docteur Livingstone d'Aberdeen. C'était à sa gouvernante qu'était confié le soin de lui mettre le soir ses machines-bandages; souvent alors, comme elle l'a raconté depuis, elle lui chantait ou lui racontait, pour mieux l'endormir, des histoires et des légendes auxquelles, comme la plupart des enfans, il prenait un grand plaisir. Elle lui apprit encore, dans cet âge si tendre, à répéter un grand nombre de psaumes, et le premier et le vingt-troisième furent ceux qu'il confia d'abord à sa mémoire. C'est un fait vraiment remarquable que, par les soins de cette respectable et pieuse personne, il acquit une connaissance plus parfaite des saintes Écritures, que ne l'ont en général les jeunes gens. Dans une lettre qu'il écrivit d'Italie à M. Murray, en 1821, après lui avoir demandé, par la première occasion, l'envoi d'une bible, il ajoute: «N'oubliez pas cela, car je suis un grand lecteur et admirateur de ces livres; je les avais parcourus tous avant l'âge de huit ans,--c'est-à-dire les livres de l'Ancien-Testament; quant au Nouveau, sa lecture me semblait une tâche, et celle de l'autre un plaisir. J'en parle d'après mes idées d'enfant, telles que je me les rappelle, et comme se présente encore à ma mémoire ce tems que je passai à Aberdeen en 1796.»
La difformité de son pied était dès-lors un sujet qui l'affligeait beaucoup et sur lequel il se montrait très-irascible. Une personne de Glascow m'a rapporté que la gouvernante de sa femme et celle de Byron se voyaient souvent quand elles sortaient pour promener les enfans qui leur étaient confiés, et qu'un jour elle lui avait dit: «Quel bel enfant que ce Byron! et quel malheur qu'il ait un pareil pied!» L'enfant l'entendit, et soudain, outré de colère, il la frappa d'un petit fouet qu'il avait à la main, en s'écriant avec impatience: Ne parlez pas de cela. Quelquefois cependant, comme plus tard, il parlait avec indifférence et même plaisantait de son infirmité. Dans le voisinage se trouvait un autre enfant qui avait dans l'un de ses pieds un défaut semblable; Byron disait alors à cette occasion en riant: Venez voir les deux petits garçons qui s'en vont dans Brood-street avec leurs deux pieds bots.
Parmi une foule d'exemples de vivacité et d'énergie, sa gouvernante citait le suivant. Un soir, elle l'avait conduit au théâtre, à la représentation de la Femme colère corrigée (the taming of the Shrew); il avait suivi la pièce pendant quelque tems avec un intérêt silencieux, mais à la scène entre Catherine et Pétruchio, quand les acteurs en furent à ces deux vers:
Catherine. Je sais que c'est la lune.
Pétruchio. Non, vous mentez, c'est le soleil bienfaisant.
Le petit Geordie (ainsi l'appelait-on), se levant de son siége, se mit à crier vivement: Mais je vous dis, moi, que c'est la lune, monsieur.
Nous avons déjà parlé du séjour du capitaine Byron à Aberdeen; il revint encore y passer deux ou trois mois avant son départ définitif pour la France. Chaque fois, le principal objet de sa visite était de tirer encore, s'il le pouvait, quelque argent de la malheureuse femme qu'il avait réduite à la misère; et il y réussit si bien, que la dernière fois cette dame, gênée comme elle l'était, parvint à lui procurer les moyens de se rendre à Valenciennes [9], où il mourut l'année suivante (1791). Bien que sur la fin Mrs. Byron refusât de le voir, elle lui conserva toujours, dit-on, une vive affection; et à cette époque, quand la gouvernante venait à le rencontrer, elle ne manquait pas de s'informer auprès d'elle, avec la plus tendre sollicitude, de sa santé et de l'air de son visage. Quand elle apprit sa mort, sa douleur, suivant le récit de la même personne, tenait du désespoir, et ses cris perçans furent entendus jusque dans la rue. C'était vraiment une femme extrême dans toutes ses passions; sa douleur et sa tendresse partaient de son tempérament autant que d'une sensibilité réelle. Quoi qu'il en soit, déplorer la mort d'un pareil mari était, il faut l'avouer, faire preuve d'une générosité bien gratuite; d'autant plus que ne l'ayant épousée, comme il le disait tout haut, que pour sa fortune, et ayant bientôt dissipé le seul charme qu'elle eût à ses yeux, il avait la cruauté de lui reprocher fréquemment les inconvéniens de la pénurie, fruit de son extravagante prodigalité.
[Note 9: ][ (retour) ] Mrs. Byron, dit quelqu'un que j'ai déjà cité, s'était endettée de trois cents liv. st., par suite des avances d'argent faites à M. Byron lors de ses deux visites à Aberdeen, et par les frais d'ameublement de la chambre qu'elle occupa après la mort de son mari, dans Brood-street. Les intérêts de cette somme réduisirent son revenu à 139 liv.; toutefois elle sut vivre sans augmenter ses dettes, et à la mort de sa grand'mère, ayant hérité des 1,122 liv. réservées pour le douaire de cette dame, elle les acquitta entièrement.
Le jeune Byron n'avait pas cinq ans accomplis quand on l'envoya à une école primaire, tenue à Aberdeen par M. Bowers [10]. Il y resta, sauf quelques interruptions, durant l'espace de douze mois, comme l'atteste l'extrait suivant du registre journalier de l'école:
georges gordon byron,
19 novembre 1792.
19 novembre 1793, reçu une guinée.
[Note 10: ][ (retour) ] Dans Long-acre, l'instituteur actuel de cette école est M. Davie Gronta, l'ingénieux éditeur d'une collection de batailles et monumens militaires, et d'un ouvrage fort utile intitulé: Livre classique des poèmes modernes.
Le prix de cette école, pour la lecture seulement, n'était que de 5 shillings par quartier; et ce fut certainement moins dans le but de hâter ses progrès que pour mieux échapper à sa turbulence que sa mère l'y envoya. Quant au résultat de ces premières études à Aberdeen, tant sous M. Bowers que sous différens autres instituteurs, il nous en offre lui-même le curieux document dans une sorte de journal commencé sous le titre de mon Dictionnaire, et qu'on retrouve dans l'un de ses manuscrits:
«J'ai vécu dans cette ville plusieurs années de ma première jeunesse; mais depuis l'âge de dix ans je n'y suis pas retourné. A cinq ans, ou plus tôt même, on m'envoyait à l'école tenue par un M. Bowers, que l'on surnommait Bodsy, à cause de son air vif et éveillé. C'était une école à l'usage des deux sexes; j'y appris peu de chose, si ce n'est à répéter par cœur, à force de l'entendre, mais sans en retenir une lettre, la première leçon monosyllabique: Dieu fit l'homme, il faut l'aimer. La seule preuve que je donnais de mes progrès à la maison, c'était de répéter ces mots avec la plus grande volubilité; mais un jour, ayant tourné le feuillet, j'eus le malheur de redire encore la même chose, et cela fit découvrir les bornes étroites de mes jeunes talens: on me tira les oreilles (criante injustice, attendu que c'était par elles que j'avais appris ce que je savais), et l'on confia mes dispositions aux soins d'un nouveau précepteur; c'était un pieux et habile petit prêtre, nommé Ross, devenu plus tard, ministre de l'une des églises d'Écosse (celle d'East, je pense). Je fis sous lui d'étonnans progrès, et je me rappelle encore aujourd'hui ses manières douces et sa généreuse sollicitude. Dès que je pus lire, ma grande passion fut l'histoire, et surtout je me passionnai, pourquoi? je l'ignore, pour la bataille donnée près du lac Régille, dans l'histoire romaine, que l'on m'avait d'abord mise entre les mains. Il y a quatre ans, me trouvant sur les hauteurs de Tusculum, mes regards s'arrêtèrent sur le petit lac circulaire, jadis de Régille, et qui n'est plus qu'un point dans la perspective; alors je me souvins de mon jeune enthousiasme et de mon vieux instituteur. Plus tard j'eus pour maître un nommé Paterson, honnête jeune homme, mais très-sérieux et taciturne: c'était le fils de mon cordonnier; du reste fort instruit, comme le sont généralement les Écossais; c'était de plus un presbytérien rigide. Je commençai avec lui le latin, dans la grammaire de Ruddeman, et je continuai jusqu'au moment où l'on me mit à l'école de grammaire. Là je fis toutes mes classes jusqu'à la quatrième forme [11], époque de mon rappel en Angleterre, ma patrie, par la mort de mon oncle.
[Note 11: ][ (retour) ] Un collége régulier anglais se divise généralement en six formes, quoiqu'un même professeur puisse être chargé de deux à la fois. L'ordre des formes est inverse du nôtre; ainsi (la rhétorique et la philosophie faisant partie de l'enseignement spécial des universités), la sixièmes forme correspondra à notre classe de seconde, et la première forme à notre septième ou aux classes plus élémentaires encore. (Note du Traducteur.)
C'est à Aberdeen, et sur les belles exemples de M. Duncan, que j'acquis le beau point d'écriture que je ne lis pas moi-même sans difficulté. Je ne pense pas qu'il se mît beaucoup en peine de mes progrès. J'écrivais mieux alors que je n'ai jamais fait depuis; la hâte et l'agitation d'une et d'autre espèce ont fait de moi le plus parfait griffonneur qui jamais ait tenu une plume. Il pouvait y avoir à cette école de grammaire cent cinquante enfans de tout âge; elle était divisée en cinq classes, tenues par quatre maîtres, le principal se chargeant de la quatrième et de la cinquième forme, comme en Angleterre la cinquième et la sixième forme et les moniteurs ont toujours pour professeur le chef de l'école.»
Parmi ses compagnons de classe, il en est de vivans qui se souviendront encore de lui [12], et l'impression qu'ils en ont conservée est que c'était un enfant vif et passionné, emporté, rancunier, mais affectueux et sociable à l'égard de ses camarades; hardi, singulièrement aventureux et toujours, comme l'un d'eux le répétait heureusement, toujours plus prêt à donner qu'à recevoir des coups. Entr'autres anecdotes à l'appui de ce caractère, on cite qu'une fois, revenant de l'école, il se trouva de compagnie avec un enfant qui l'avait auparavant insulté, sans en avoir été puni. Le petit Byron avait juré qu'il le lui paierait à la première occasion; en conséquence cette fois-ci, bien que plusieurs autres enfans prissent le parti de son adversaire, il parvint à lui donner une volée complète; et quand il arriva chez sa mère, tout essoufflé, la servante lui demanda ce qu'il avait fait. Il répondit, avec un mélange de rage et d'enjouement, qu'il venait d'acquitter une dette en rossant un enfant auquel il l'avait promis; qu'il était un Byron, et que jamais il ne fausserait sa devise: Croys Byron.
[Note 12: ][ (retour) ] Le vieux portier du collége aussi se rappelle bien le petit garçon à la jaquette rouge et au pantalon de nankin, qu'il a si souvent chassé de la cour du collége.
Il est certain qu'il cherchait bien plus à se distinguer parmi ses camarades par sa supériorité dans tous les jeux et exercices violens, que par ses progrès à l'étude [13]. Cependant il était plein d'ardeur dès qu'on parvenait à fixer son attention, ou qu'un genre d'étude venait à lui plaire. Il était en général parmi les derniers de sa classe, et ne semblait guère ambitieux de places plus honorables. Il est d'usage, je crois, dans cette pension, d'intervertir de tems en tems l'ordre des places et de mettre les plus faibles écoliers sur les bancs ordinairement réservés aux plus forts, sans doute dans la vue de mieux stimuler l'ardeur des uns et des autres. Dans ces occasions, et seulement alors, Byron était parfois à la tête de ses condisciples, et son professeur disait en le raillant; Allons, George, vous ne tarderez pas à retourner à la queue [14].
[Note 13: ][ (retour) ] C'était, dit l'un de ceux que j'ai consultés, un bon joueur de billes, il les lançait plus loin que la plupart des enfans; il excellait aussi aux barres, jeu qui exige une grande agilité de jambes.
[Note 14: ][ (retour) ] Il paraît, d'après la liste trimestrielle tenue a l'école de grammaire d'Aberdeen, dans laquelle le nom des enfans se trouve placé suivant le rang qu'ils tenaient dans leur classe; il paraît, dis-je, qu'en avril 1794, le nom de Byron se trouvait le vingt-troisième sur une liste de trente-huit enfans, dans la seconde forme. En avril 1798, il lui arriva d'être le cinquième dans la quatrième classe, composée de vingt-sept enfans, et de dépasser plusieurs de ses condisciples qui l'avaient toujours devancé jusque-là.
Durant cette période, sa mère et lui eurent l'occasion de faire visite à plusieurs de leurs amis: ils passèrent quelque tems à Fetteresso, demeure de son parrain le colonel Duff (on s'y rappelle encore le plaisir que prenait l'enfant à jouer avec un vieux sommelier, bon vivant, nommé Ernest Fiddler). Ils s'arrêtèrent aussi à Banff, où résidaient quelques proches parens de mistress Byron.
Il eut en 1796 une attaque de fièvre scarlatine, après laquelle sa mère l'envoya, pour changer d'air, dans les montagnes de l'Écosse (highlands); et ce fut alors, ou l'année suivante, qu'ils choisirent pour résidence une ferme dans le voisinage de Ballater. C'est un séjour recherché pendant l'été par ceux qui veulent reprendre leur santé ou leur enjouement; il est situé sur la rivière, à quarante milles environ d'Aberdeen. Bien que cette maison, où l'on montre encore avec orgueil le lit du jeune Byron, soit naturellement devenue un but de pélerinage pour les admirateurs du génie, elle est, ainsi que la vallée étroite et aride dans laquelle elle est bâtie, bien indigne de s'associer au souvenir d'un poète. A peu de distance de là, on peut vanter avec raison un paysage où se retrouvent tous les genres de beautés sauvages qui suivent le cours de la Dée à travers les montagnes. C'est là que les noirs sommets de Lachin-y-Gair s'élançaient en forme de tourelles aux yeux du poète futur; les vers qu'il consacra, plusieurs années après, au tableau de ces objets sublimes, montrent que déjà, malgré sa tendre jeunesse, il connaissait tous les genres de gloire sourcilleuse qui s'y rattachaient [15].
[Note 15: ][ (retour) ] Les souvenirs exprimés dans cette pièce sont charmans, mais il n'en est pas moins certain, d'après le témoignage de sa gouvernante, qu'il alla tout au plus deux fois sur cette montagne, située à quelques milles de leur résidence ordinaire.
Ah! c'est là que mes pas s'égarèrent souvent dans mon enfance; mon chapeau était le bonnet à carreaux, mon manteau le plaid des montagnards; les souvenirs des chefs de clans, morts depuis long-tems, venaient s'offrir à mon esprit, quand, chaque jour, j'errais dans les clairières couvertes de pins. Je ne songeais pas à retourner au château, avant que la gloire du jour mourant n'eût fait place aux rayons brillans de l'étoile polaire, car mon imagination charmée aimait à se nourrir des traditions glorieuses que je recueillais de la bouche des habitans de la sombre Loch-na-Gar.
On a plusieurs fois attribué la première étincelle de son génie poétique à la sévérité grandiose des scènes au milieu desquelles s'écoula son enfance; mais on pourrait se demander si jamais pareilles facultés furent l'effet d'un pareil accident. Que les charmes d'une nature pittoresque, nés principalement de notre imagination et de nos souvenirs, soient profondément sentis à un âge où l'imagination est à peine née, où les souvenirs sont rares, c'est ce qu'on concevra difficilement, tout en faisant la part d'un génie prématuré. L'éclat que le poète voit dans les aspects de la nature n'est pas autant dans les objets eux-mêmes que dans l'œil qui les contemple; et l'imagination doit entourer ses tableaux d'une sorte d'auréole avant de pouvoir leur emprunter quelque inspiration.
A la vérité, comme matériaux susceptibles d'être mis en œuvre par la faculté poétique quand elle sera développée, ces merveilleuses impressions, recueillies dès l'enfance avec toute la vivacité, conservées avec toute la puissance de souvenir qui appartient au génie, peuvent bien former l'un des plus purs et des plus précieux alimens dont il se nourrira par la suite; mais cependant la source de ce charme est dans le sentiment poétique qui existait en lui et qui s'éveille alors. C'est l'imagination seule qui, agissant sur ses souvenirs, imprégnera pour lui, dans la suite, tout le passé de poésie.
Il faut donc classer les impressions que Lord Byron reçut dans son enfance des scènes de la nature, avec les divers autres souvenirs qu'il conserva de la même période, comme de son innocence, de ses jeux, de ses espérances et de ses affections premières, tous souvenirs que le poète sait convertir à son usage, mais dont aucun ne fait le poète; pas plus que le miel (pour employer une comparaison de Byron lui-même) ne fait l'abeille qui le butine.
Quand il arrive, comme ce fut le cas en Grèce pour Lord Byron, que les mêmes accidens de nature, sur lesquels la mémoire a réfléchi son charme, se reproduisent devant les yeux, entourés de circonstances nouvelles et inspiratrices, et de tous les accessoires qu'une imagination riche et vigoureuse peut leur prêter; alors, et le passé, et le présent, tout contribue à rendre l'enchantement complet. Or, jamais cœur ne fut mieux né pour réunir ces divers sentimens que celui de Lord Byron. Dans un poème écrit un ou deux ans avant sa mort [16], il fait honneur de sa passion pour les montagnes aux impressions de son séjour dans les highlands; et il attribue même le plaisir que lui fit éprouver l'aspect de l'Ida et du Parnasse, bien moins aux traditions classiques qu'aux souvenirs profonds que lui fournissaient son enfance et Lachin-y-gair.
[Note 16: ][ (retour) ] L'Ile.
Celui dont les premiers regards se sont arrêtés sur les montagnes de l'Écosse, couronnées d'un bleu céleste, aimera à contempler toutes les cimes qui lui offriront une couleur analogue; il saluera, dans chaque mamelon, le visage connu d'un ami; à la vue d'une montagne, son ame s'épanouira, comme pour l'embrasser. Long-tems j'ai parcouru des pays qui n'étaient pas mon pays; j'ai adoré les Alpes, aimé les Apennins, révéré le Parnasse, admiré l'Ida cher à Jupiter, et l'Olympe qui s'élève majestueusement au-dessus de la mer. Mais ce n'était point le souvenir de leur gloire antique, ce n'était point la vue de leur beauté présente qui m'imposaient ces impressions profondes de respect et d'amour. Les ravissemens que l'enfant avait éprouvés survivaient à l'âge de l'enfance. Loch-na-Gar dominait avec l'Ida sur les champs de la Troade. Les souvenirs celtiques entouraient le mont Phrygien, et les eaux des cascades des highlands se mêlaient à la claire fontaine de Castalie.
Dans une note jointe à ce morceau, nous le voyons faire le même anachronisme dans l'histoire de ses propres sentimens, et rapporter à son enfance elle-même cet amour des montagnes, qui n'était autre chose que le résultat du travail de son imagination se reportant au passé. «C'est, dit-il, de cette époque (celle de son séjour dans les highlands) que date mon amour des pays montagneux. Je n'oublierai jamais l'effet que produisit sur moi, quelques années plus tard, en Angleterre, la seule chose que j'eusse vue depuis long-tems qui ressemblât à des montagnes, quoiqu'en miniature; je veux parler des Malvern-hills. Lorsque je retournai à Cheltenham, je les regardais chaque soir, au coucher du soleil, avec une émotion que je ne pourrais décrire.» Son amour pour les courses solitaires et pour les excursions de toutes espèces [17], le conduisait souvent assez loin pour donner sur lui des inquiétudes sérieuses. Il lui arrivait à Aberdeen, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, de s'esquiver, inaperçu, de la maison. Quelquefois il se dirigeait du côté de la mer; et un jour, après de longues et pénibles recherches, on trouva le petit aventurier se débattant au milieu d'une fondrière ou mare, d'où il n'aurait pu se tirer de lui-même.
[Note 17: ][ (retour) ] Cette phrase rend fort douteuse l'assurance donnée par sa gouvernante (au rapport de Thomas Moore), que Byron n'avait jamais vu que deux fois la montagne de Lachin-y-gair, si voisine de l'habitation de sa mère. (N. du Tr.)
Dans le cours de l'une de ces excursions d'été le long de la Dée, il eut l'occasion de voir les sauvages beautés des highlands, mieux encore que dans les environs de leur résidence à Ballatrech. Sa mère l'avait conduit sur la route romantique d'Invercauld, jusqu'à la petite chute d'eau appelée la vigne de la Dée; sa passion pour les aventures fut alors sur le point de lui coûter la vie: comme il grimpait le long d'une pente inclinée sur cette cascade, une bruyère arrêta son pied bot et il tomba. Déjà même il roulait vers le précipice, quand la gouvernante eut la force et la présence d'esprit de le retenir, et de le ravir ainsi à une mort certaine.
Il n'avait encore que huit ans: ce fut alors qu'un sentiment plus près de l'amour qu'on ne le supposerait possible dans un âge si tendre, prit, de son propre aveu, sur ses pensées, une puissance absolue, et prouva ainsi, de bonne heure, combien il était facile d'éveiller sa sensibilité sur ce point comme sur tous les autres [18]. L'objet de son attachement était Marie Duff; et les passages d'un journal, tenu par lui en 1813, montrent avec quelle fraîcheur, après un intervalle de dix-sept ans, il se rappelait toutes les circonstances de cette première passion:
[Note 18: ][ (retour) ] On sait que Dante n'avait que neuf ans quand, à la fête du Mai, il vit pour la première fois Béatrix et en devint amoureux. Alfieri lui-même, amant précoce, considère une telle sensibilité prématurée comme le signe incontestable d'une ame née pour les beaux-arts. «Effetti, dit-il en décrivant ce qu'il éprouva lui-même lors de son premier amour, che poche persone intendono, e pochissime provano: ma a quei soli pochissimi è concesso l' uscir della folla volgare in tutte le umane arti.» Canova disait ordinairement qu'il se rappelait fort bien avoir été amoureux dès l'âge de cinq ans.
«J'ai dernièrement, dit-il, beaucoup pensé à Marie Duff; il est bien étrange que j'aie pu me passionner aussi profondément pour cette jeune fille, à un âge où je ne pouvais connaître l'amour, ni ce que ce mot signifiait: et pourtant c'était bien de l'amour. Ma mère me raillait d'habitude sur cet attachement puéril; et plusieurs années après (j'avais alors seize ans), elle me dit un jour: Byron, je reçois une lettre d'Edimbourg; miss Abercromby me mande que votre ancienne passion, Marie Duff, est mariée à un M. Co..... Et quelle fut ma réponse? En vérité, je ne sais comment expliquer ce que je ressentis en ce moment; mais je faillis entrer en convulsion. Ma mère en fut tellement alarmée, que plus tard elle évita toujours de revenir sur ce sujet avec moi,--se contentant de le redire volontiers à chacune de ses connaissances. Maintenant que signifiait tout cela? Je ne l'avais pas vue depuis que, par suite d'un faux pas de sa mère, à Aberdeen, elle fut ramenée à Banff, auprès de son aïeule: nous étions tous deux de véritables enfans; j'avais dès-lors, et j'ai depuis éprouvé cinquante fois, d'autres sentimens tendres; cependant je me rappelle encore tout ce que nous nous disions l'un à l'autre, toutes nos caresses, ses traits, mon inquiétude, mes insomnies, mes instances auprès de la servante de ma mère pour qu'elle lui écrivît de ma part; ce qu'elle fit à la fin pour me tranquilliser. La pauvre Nancy pensait que j'étais fou; et comme je ne pouvais écrire une lettre moi-même, elle devint mon secrétaire. Je me rappelle aussi nos promenades, mon bonheur quand j'étais assis près de Marie dans l'appartement des enfans, à leur maison proche des Plainstones à Aberdeen. Alors, tandis que sa petite sœur jouait à la poupée, nous faisions l'amour à notre manière.
«Comment diable tout cela arriva-t-il à un pareil âge? d'où cela provenait-il? Certainement, plusieurs années après, je n'avais pas encore l'idée de la distinction des sexes; et cependant mes tourmens et mon amour furent si violens, que je doute quelquefois si j'ai jamais été depuis réellement amoureux.
«Qu'il en soit ce qu'on voudra, l'annonce de son mariage, plusieurs années après, fut pour moi un coup de foudre et fut sur le point de m'étouffer, au grand effroi de ma mère et à l'étonnement de tous les spectateurs qui refusaient d'y croire. C'est dans ma vie un phénomène (puisque je n'avais alors que huit ans), qui m'a souvent tourmenté et qui me tourmentera jusqu'à ma dernière heure; et récemment encore, je ne sais pas pourquoi, son souvenir (non pas l'amour lui-même) s'est représenté avec plus de force que jamais. Je serais bien étonné qu'elle eût gardé de moi la moindre souvenance, et qu'elle se rappelât comme elle plaignait sa petite sœur Hélène de ne pas avoir aussi un amoureux! Il est incroyable comme j'ai gardé d'elle une parfaite et charmante idée; de son front, de ses cheveux noirs, de ses yeux d'un brun clair, de ses vêtemens même: je serais vraiment fâché de la voir aujourd'hui; la réalité, toute belle qu'elle serait, détruirait ou du moins obscurcirait les traits de la charmante Péri que je contemplais alors en elle, et qui vit encore dans mon imagination après plus de seize années. J'ai maintenant vingt-cinq ans et quelques mois.....
«Ma mère, je le suppose, raconta cette circonstance (l'effet qu'avait produit son mariage sur moi) aux Parkynses et certainement à la famille Pigot; elle le mentionna sans doute également à miss Abercromby, qui connaissait mon ancien penchant, et qui sans doute n'avait donné cette nouvelle qu'à mon intention..... Je l'en remercie! Comme ses commencemens, le terme de cette passion m'a souvent fait réfléchir; quant à l'exactitude des faits, d'autres les connaissent aussi bien que moi, et le souvenir que j'en conserve est encore plein de vie. Mais plus j'y songe, et plus je suis embarrassé d'assigner quelques causes à cette précocité d'affection.»
Les chances qu'il avait de succéder au titre de ses ancêtres furent quelque tems tout-à-fait incertaines; car; en 1794, le cinquième lord Byron vivant avait encore un petit-fils. Sa mère cependant, dès sa naissance, avait caressé l'espoir qu'il serait non-seulement un lord, mais encore un grand homme. Une circonstance bizarre sur laquelle elle fondait cette espérance, c'est qu'il était boiteux; pourquoi? il serait difficile de le dire, si ce n'est peut-être qu'ayant un esprit des plus superstitieux, elle avait consulté quelque diseur de bonne aventure, qui, pour anoblir aux yeux d'une mère cette infirmité, l'avait rattachée à la destinée future de l'enfant.
La mort du petit-fils du vieux lord, arrivée en Corse en 1794, brisa le seul obstacle qui se trouvait jusqu'alors placé entre le petit George et l'héritage immédiat de la pairie: l'importance sensible que cet événement leur donna fut sentie non-seulement par Mrs. Byron, mais aussi par le jeune baron futur de Newsteadt. Pendant l'hiver de 1797, sa mère lisait un jour par hasard un discours prononcé à la Chambre des Communes; un ami se trouvait présent, qui dit à l'enfant: «Nous aurons un jour ou l'autre le plaisir de lire aussi vos discours à la Chambre des Communes.» J'espère que non, répondit-il; si vous en lisez quelqu'un de moi, ce sera à la Chambre des Lords.
Le titre dont il se félicitait ainsi ne lui fut que trop tôt dévolu. S'il avait pu demeurer encore pendant dix ans tout simplement George Byron, on ne peut douter que son caractère n'y eût gagné sous beaucoup de rapports. L'année suivante, son grand oncle, le cinquième lord Byron, mourut à l'abbaye de Newsteadt, ayant consommé les dernières années de sa vie dans un état d'isolement austère et presque sauvage.
Le lendemain de l'accession du petit Byron à la pairie, on dit qu'il courut à sa mère et lui demanda si elle apercevait quelque changement en lui depuis qu'il était lord, car il n'en trouvait lui-même aucun. Réflexion ingénieuse et naturelle; l'enfant ne songeait pas encore que la simple addition d'une syllabe au-devant de son nom avait suffi pour opérer un changement complet et magique dans toutes ses relations futures avec la société.
On peut se faire une idée de l'effet que produisit dès-lors sur lui cet événement, d'après l'agitation que, dit-on, il manifesta en s'entendant, pour la première fois, appeler dans l'école avec l'addition du titre de dominus. Incapable de faire la réponse habituelle, adsum, il resta silencieux au milieu de la surprise générale de ses camarades, et finit enfin par fondre en larmes.
Le nuage qu'avait jeté, et sans cause, à plusieurs égards, sur le caractère du dernier lord Byron, sa malheureuse affaire avec M. Chaworth, avait encore été, dans la suite, obscurci par les effets naturels d'une vie insociable et bizarre. On fait encore dans le voisinage les récits les plus exagérés de sa cruauté envers lady Byron, avant leur séparation mutuelle, et l'on croit même que, dans l'un de ses accès de fureur, il avait été jusqu'à la précipiter dans l'étang de Newsteadt. Une autre fois, dit-on, ayant tué son cocher pour quelque désobéissance, il avait jeté le cadavre dans la voiture où se trouvait lady Byron, et montant aussitôt sur le siége, il avait lui-même conduit les chevaux. Ces histoires sont, à n'en pas douter, des fables grossières, comme la plupart de celles dont son illustre héritier fut plus tard la victime. Une femme au service du vieux lord, encore vivante, contredit ces deux récits comme autant d'inventions de la calomnie; elle suppose pourtant que la première est fondée sur les circonstances suivantes. Une jeune dame du nom de Booth se trouvait à Newsteadt en visite; un soir, on fit une partie de plaisir devant la façade de l'abbaye, et lord Byron, par accident, l'avait poussée dans le bassin qui reçoit la cascade: de là, sans doute, le conte dont nous avons parlé.
Une fois séparé de lady Byron, l'isolement complet dans lequel il vécut réveilla toute la puissance d'imagination des habitans de l'endroit; nul fait atroce ou désespéré que les commères du village ne fussent disposées à lui imputer. Il y avait dans son triste jardin deux images grimaçantes de satyres, que bientôt l'effroi de ceux qui les entrevirent décora du nom de diables du vieux lord. On sait qu'il marchait toujours armé, et l'on rapporte que le dernier sir John Warren, son voisin, ayant été admis à dîner un jour avec lui, trouva sur la table une boîte à pistolets placée là comme partie ordinaire du service.
Dans ses dernières années, les seuls compagnons de sa solitude, outre cette colonie de grillons qu'il s'amusait, dit-on, lui-même, à nourrir et à dresser [19], étaient le vieux Murray, plus tard valet favori de son successeur, et la domestique dont je viens de citer l'autorité. Cette dernière, d'après les fonctions auxquelles on suppose qu'elle avait été promue auprès de son noble maître, avait reçu généralement dans le pays le nom de Lady Betty.
[Note 19: ][ (retour) ] Lord Byron avait l'habitude d'ajouter à ceci, sur l'autorité de vieux domestiques, que le jour de la mort de leur patron, ces grillons laissèrent tous de concert la maison, et en si grand nombre, qu'il était impossible de faire un pas dans le vestibule sans en écraser quelques-uns.
Quoiqu'il vécût dans sa solitude d'une manière sordide, il paraît qu'il éprouvait souvent le besoin d'argent; et l'un des torts les plus sérieux qu'il fit à sa propriété, fut la vente du domaine de Rochdale, dans le duché de Lancastre, dont le produit minéralogique passait pour très-important. Il savait bien, dit-on, à l'époque de la vente, qu'il n'avait pas le droit de donner un titre légal de possession, et il n'est pas croyable que ceux qui rachetèrent ignorassent l'irrégularité de la transaction; mais ils prévirent sans doute, comme en effet cela arriva, qu'avant d'être dépossédés de la propriété ils seraient à peu près indemnisés par le produit qu'ils en tireraient.
On tenta, pendant la minorité du jeune lord, de rentrer dans le domaine de Rochdale, et, comme on le lira bientôt, ce fut avec un plein succès. Pour Newsteadt, les bâtimens et les dépendances menaçaient une ruine prochaine, et parmi les rares témoignages de la sollicitude ou de la dépense de son propriétaire, se trouvaient quelques masses de pierres réunies à grands frais, et quelques bâtimens, crénelés, élevés sur le bord du lac et dans l'épaisseur du bois. Les forts bâtis sur le lac étaient destinés à donner un aspect naval à ses ondes: souvent, quand il était en bonne humeur, il se plaisait à des combats simulés; ses bâtimens attaquaient la forteresse, qui à son tour les canonnait. Le plus grand de ses vaisseaux avait été construit pour lui dans l'un des ports de mer de l'est: on l'avait dirigé sur des roues vers la forêt de Newsteadt, comme pour accomplir l'une des prophéties de la mère Shipton, que quand un vaisseau chargé de ling traverserait la forêt de Shervood, le domaine de Newsteadt sortirait de la famille Byron. Dans le duché de Nottingham, ling répond au mot bruyère; et afin de justifier la mère Shipton et de dépiter le vieux lord, on dit que les paysans escortaient le vaisseau en y jetant sans cesse des touffes de bruyère.
Cet homme singulier prenait évidemment fort peu de soin du sort de ses descendans; il n'avait entretenu aucun rapport avec son jeune héritier d'Écosse, et s'il lui arrivait d'en parler, ce qui était fort rare, ce n'était jamais que sous le nom du petit enfant qui est à Aberdeen.
La mort de son grand oncle faisait de Lord Byron le pupille de la chancellerie, et le comte de Carlisle fut désigné pour être son tuteur. Il avait avec la famille quelques rapports de parenté, comme fils de la sœur du défunt lord. En 1798, pendant l'automne, Mrs. Byron et son fils, escortés de leur fidèle May Gray, quittèrent Aberdeen pour Newsteadt. Avant leur départ, ils avaient vendu le mobilier de l'humble appartement qu'ils occupaient, et le produit, à l'exception du linge et de la vaisselle que Mrs. Byron emporta, fut de 74 livres sterling 17 shillings 7 pence.
Le tems que Byron passa en Écosse, où sa mère avait d'ailleurs pris naissance, lui permettait de se considérer lui-même, comme il s'en est glorifié dans Don Juan, à moitié Écossais par sa naissance, et entièrement par son éducation.
Nous avons déjà vu avec quelle vivacité il gardait le souvenir des montagnes qui, dans l'origine, avaient frappé ses yeux; les allusions qu'il y fait, dans le passage de Don Juan que je viens de citer, au pont romantique du Don et aux autres localités d'Aberdeen, montrent la même fidélité et le même entraînement de souvenir.
De dire comment Auld-Lang-Syne évoque devant moi l'Écosse en masse et dans tous ses détails, les Plaids écossais, les Snoods écossais, les montagnes bleues, les ondes claires, la Dee, le Don, le mur noir du pont de Balgounie, mes souvenirs d'enfant, en un mot le plus doux songe de ce qui me faisait alors rêver, enveloppé, comme les fils de Banco, de leurs manteaux funéraires;--d'expliquer ces allusions enfantines qui ramènent sous mes yeux ma douce enfance,--je ne m'en soucie pas, c'est un effet de Auld-Lang-Syne.
Puis il ajoute en note:
Le pont du Don, près de la vieille ville d'Aberdeen, avec son arche unique et ses eaux noirâtres et poissonneuses, me sont encore présens, comme si je les avais vus hier. Je me rappelle également, bien que je le cite mal peut-être, le terrible proverbe qui, dans ma jeunesse, me faisait craindre et pourtant désirer de le passer, parce que j'étais fils unique, au moins du côté de ma mère. Le voici tel que je m'en souviens, quoique je ne l'aie entendu ni lu depuis l'âge de neuf ans:
Brig of Balgounie, black's your wa'
Wi a wife's ae son, and a mear's ae foal
Down ye shall fa'.....
Pont de Balgounie, ton mur est noir, tu tomberas avec le fils unique d'une femme et le poulain unique d'une cavale.
Il eut toujours un véritable plaisir à rencontrer une personne d'Aberdeen: quand feu M. Scott, qui était né dans cette ville, lui rendit une visite à Venise, en 1819, il lui désigna surtout, en rappelant leurs habitudes d'enfance, une place nommée la niche de Wallace, où se trouve encore aujourd'hui une grossière statue de ce guerrier écossais. Cette sorte de souvenir ne le trouvait jamais insensible. A son premier voyage en Grèce, non-seulement l'aspect des montagnes, mais le jupon court des Albanais, tout, dit-il, le reportait à Morven. Dans sa dernière et fatale expédition, l'habit qu'il portait de préférence, à Céphalonie, était une veste de tartane.
Mais quelque sincères et profondément senties que fussent les impressions qu'il gardait de l'Écosse, il lui arrivait quelquefois, comme pour toutes ses affections les plus aimables, de donner un démenti à son bon naturel; et lorsque la colère ou l'ironie l'excitait, de persuader et les autres et lui-même que toutes ses affections se portaient vers des objets directement opposés.
Le fiel qu'il répandit à l'occasion de sa querelle avec la Revue d'Édimbourg, sur tout ce qu'il y avait d'Écossais, offre l'exemple de ce triomphe temporaire de ses passions. Dans tous les tems, le moindre soupçon de ridicule jeté sur l'Écosse ou ses habitans suffisait pour faire taire ses affectueux sentimens. Un de ses amis me raconta l'amusante colère dans laquelle le mit un jour une innocente jeune fille, pour avoir remarqué qu'il avait quelque chose de l'accent écossais: «Bon dieu! s'écria-t-il, j'espère bien que non; j'aimerais mieux voir tomber la maudite Écosse dans la mer que d'avoir l'accent écossais.»
Mais on ajoutera peu de foi aux saillies de ce genre répandues dans ses écrits ou sa conversation, quand on les comparera aux preuves décisives qu'il a laissées de son attachement pour le pays où il passa son enfance. Et si, pour lui, ces impressions étaient ineffaçables, de l'autre il y a chez les citoyens d'Aberdeen, qui le regardent comme leur compatriote, une correspondance chaleureuse d'affection pour sa mémoire et pour son nom. Ils montrent encore aux voyageurs les diverses maisons où il résidait dans sa jeunesse; l'avoir vu seulement une fois, réveille en eux un souvenir d'orgueil, et le pont du Don, déjà beau en lui-même, est désormais revêtu, grâce à la mention qu'il en a faite dans son Don Juan, d'un nouveau charme. Il y a deux ou trois ans qu'on offrit une somme de cinq liv. st. à une personne d'Aberdeen en échange d'une lettre écrite par le capitaine Byron quelques jours avant sa mort; et au nombre des souvenirs du jeune poète, devenus autant de trésors pour ceux qui les possèdent, il en est un dont il n'aurait pu sans rire entendre parler, c'est tout simplement une vieille soucoupe de porcelaine dont il avait une fois mordu un large morceau dans un accès de colère.
Ce fut dans l'été de 1798 que Lord Byron, alors dans sa onzième année, quitta l'Écosse avec sa mère et sa bonne, pour prendre possession de l'ancien domaine de ses ancêtres. Voici comme il parle de ce voyage dans une de ses dernières lettres:
«Je me souviens de Loch-Leven comme si c'était d'hier; ce fut pourtant à l'époque de mon voyage d'Angleterre, en 1798, que je le vis.»
Déjà ils touchaient à la barrière de Newsteadt, ils voyaient les bois de l'abbaye s'élancer comme pour les recevoir, quand Mrs. Byron, affectant de méconnaître l'endroit, demanda à la femme de la barrière à qui appartenait cette propriété. On lui répondit que le possesseur, Lord Byron, était mort depuis quelques mois. «Et quel est l'héritier? demanda la mère avec un orgueil satisfait.--On dit, répondit la femme, que c'est un petit enfant qui vit à Aberdeen.--Et le voici, dieu le bénisse!» s'écria la gouvernante, incapable de se contenir, et couvrant de baisers le jeune lord assis sur ses genoux.
Une élévation si soudaine aurait eu sans doute, même dans des circonstances plus favorables pour lui, une influence dangereuse sur son caractère; le guide qui désormais allait conduire les pas du jeune Byron dans le monde ne pouvait être plus inhabile à lui en montrer les écueils. Sa mère, dépourvue de jugement et d'empire sur elle-même, employait à son égard, avec la même maladresse, et l'indulgence, et ce qui était pire encore, une violence dont l'enfant s'amusait. Ce sentiment exquis du ridicule qui, plus tard, le rendit si remarquable, et que dès-lors il possédait, l'emportait toujours sur la crainte que pouvait lui inspirer sa mère. Quand Mrs. Byron, femme petite et dont l'embonpoint embarrassait la marche, essayait, dans ses accès de colère, de l'atteindre afin de le punir, le petit diable, glorieux de sa légèreté, se plaisait à lui échapper sans cesse, courant autour de la chambre en dépit de sa jambe boiteuse, et riant à gorge déployée d'avoir pu rendre inutiles toutes ses menaces. Dans ses Memoranda, il a consigné quelques anecdotes de ces premiers tems, et bien qu'il n'y nomme jamais sa mère qu'avec respect, il est facile de voir que l'idée qu'il en avait conservée, du moins la plus caractéristique, était d'une nature pénible. L'un des passages les plus frappans de ces Mémoires se rapporte au chagrin profond qu'il ressentait de son infirmité; il décrit l'impression d'horreur et d'humiliation qui s'empara de lui quand sa mère, dans un accès de colère, l'appela, vilain boiteux. Comme il reproduit dans sa poésie, sous une forme ou l'autre, tous les sentimens profonds de sa vie, il ne faut pas être surpris d'y retrouver une expression de ce genre; nous voyons donc à l'ouverture de son drame, le Difforme transformé:
Berta. Va-t'en, vilain bossu.
Arnold. Ma mère, je suis né ainsi.
On peut se demander si l'origine du drame entier ne serait pas due à cet unique souvenir.
Avec un pareil caractère dans la personne qui devait seule diriger ses premières années, on conçoit qu'il dut perdre tout le fruit des soins et de la sollicitude qu'un tuteur éclairé eût pu avoir pour lui. D'ailleurs Lord Carlisle, peu lié avec la famille, et n'ayant jamais eu l'occasion de connaître l'enfant, n'avait accepté qu'avec répugnance cette charge pénible; et comme ce titre le mettait surtout en rapport avec Mrs. Byron, il ne faut pas s'étonner qu'il ne désirât jamais pénétrer dans les détails de l'éducation de son pupille, plus qu'il n'y était rigoureusement obligé: ce qui l'en éloignait était la crainte de se trouver en opposition avec les habitudes violentes et capricieuses de la mère.
D'un autre côté, si la réputation du dernier Lord eût été assez populaire pour piquer d'émulation son jeune successeur, peut-être l'envie salutaire de rivaliser avec les morts eût suppléé aux bons exemples des survivans, et nul esprit ne se serait plus facilement ouvert à cette louable émulation que celui de Byron. Mais malheureusement, comme nous venons de le dire, les circonstances étaient autres, et à la place d'un aussi désirable stimulant fut substituée une rivalité d'une espèce contraire. Les étranges anecdotes qui circulaient sur le feu Lord dans le pays où ses rudes et solitaires habitudes avaient laissé une trace d'effroi; ces anecdotes, dis-je, avaient frappé son imagination poétique, et réveillé dans son jeune esprit une espèce d'admiration pour des bizarreries qui lui semblaient un motif d'étonnement et de souvenir. On a même quelquefois supposé que ce fut le récit des bizarreries de son oncle, qui nourrit son imagination de ces sombres peintures et de ces figures idéales, qu'il sut par la suite revêtir de formes diverses et anoblies par son génie [20]. Mais, quoi qu'il en soit, on peut conjecturer que, dans sa pénurie de meilleurs modèles, les singularités de son prédécesseur immédiat eurent une grande influence sur ses goûts et son imagination. Une habitude, entre autres, qu'il semblait devoir à cet esprit d'imitation, et qu'il conserva toute sa vie, fut celle d'avoir ordinairement auprès de lui une arme d'une espèce quelconque; même encore enfant, il portait toujours de petits pistolets chargés dans la poche de sa veste.
[Note 20: ][ (retour) ] Pourquoi donc accuser ces impressions, si les effets en furent si admirables? (N. du Tr.)
La querelle du dernier Lord avec M. Chaworth avait pu d'ailleurs, dès l'origine, lier d'une sorte de connexité, dans son esprit, le nom de sa famille et l'habitude des duels; peut-être aussi les mortifications que lui faisait dévorer, ou du moins craindre, à l'école, son infirmité physique, trouvèrent une sorte de consolation dans l'espoir qu'un jour les lois du combat singulier lui permettraient de lutter avec le plus fort, à armes égales.
Aussitôt après leur départ d'Écosse, Mrs. Byron, dans l'espoir d'obtenir sa guérison, avait confié son fils aux soins d'un individu de Nottingham qui se chargeait de ces sortes de cures: cet homme, charlatan de son métier, se nommait Lavender; son procédé était de frotter d'abord d'huile pendant long-tems le pied malade, puis de le tordre violemment et de le tenir comprimé dans une machine de bois. Pour que l'enfant ne fût pas, durant cet intervalle, retardé dans ses études, un respectable professeur venait lui donner des leçons de latin. M. Rogers, c'était son nom, lisait avec lui des morceaux de Virgile et de Cicéron, et ses progrès lui parurent alors, malgré sa jeunesse, extrêmement sensibles: toutefois, dans le cours de ses leçons, il éprouvait fréquemment de violentes douleurs, à cause de la position de son pied; un jour, M. Rogers lui dit: «Milord, je ne puis vous voir en proie à une douleur comme celle que vous souffrez.--N'y songez pas, M. Rogers, répondit l'enfant, vous ne vous en apercevrez plus.»
Cet homme distingué, qui ne parle jamais de son élève que dans les termes les plus affectueux, se souvient de plusieurs exemples de la plaisante malice avec laquelle il aimait à se venger de son bourreau, en mettant à découvert sa fastueuse ignorance. Un jour il avait placé au hasard, sur une feuille de papier, toutes les lettres de l'alphabet, mais toutefois en les disposant de manière à simuler des mots et des phrases; il mit le papier sous les yeux du docte personnage en lui demandant quelle langue c'était: «De l'italien,» répondit notre homme, incapable d'avouer de bonne foi son ignorance. On conçoit que cette réponse fut accueillie par la joie immodérée et les insultans éclats de rire de notre jeune satirique, charmé du succès de ce premier piége tendu au charlatanisme.
C'est par une suite de la profonde impression qu'il conservait de tout ce qui l'entourait dans sa jeunesse, et qui semblait un des traits distinctifs de son caractère, que plusieurs années après, se trouvant dans les environs de Nottingham, il envoya une lettre à son vieux précepteur, remplie de sentimens affectueux. Il avait même chargé celui qui la portait de dire à M. Rogers, qu'à compter d'un certain endroit de Virgile, qu'il désignait, il pouvait encore réciter une vingtaine de vers qu'il se souvenait fort bien d'avoir expliqués avec lui tandis qu'il souffrait le plus.
C'est dans ce tems, au rapport de sa gouvernante May Gray, que se manifestèrent en lui les premiers indices de dispositions poétiques. Voici à quel propos: une dame âgée, qui faisait de fréquentes visites à sa mère, s'était servie à son égard d'expressions fort insultantes; et ces affronts, il en conservait ordinairement un ressentiment implacable. Cette dame s'était formé des idées singulières relativement à notre ame: elle s'imaginait qu'elle s'arrêtait dans la lune comme pour y subir une épreuve préliminaire avant d'aller plus loin. Un jour, Byron ayant reçu, comme il paraît, une seconde injure du même genre, se présente en fureur devant sa gouvernante: «Eh bien, mon petit héros, lui dit-elle, qu'avez-vous donc?» L'enfant répondit que cette vieille l'avait mis dans une affreuse colère, qu'il ne pouvait plus la supporter, etc., etc.; puis soudain il répéta plusieurs fois les mauvais vers suivans, charmé d'avoir trouvé un moyen d'exhaler sa bile:
Dans le comté de Nott, demeure à Swan-Green une vieille maudite, si jamais il en fut, et quand elle mourra (promptement je l'espère) elle croit sur-le-champ qu'elle ira dans la lune.
Ces vers ont peut-être été rajustés après coup; et lui-même, comme on va le voir, date d'une année plus tard son premier essai poétique, mais l'anecdote n'en fait pas moins connaître son caractère; c'est ce qui m'a décidé à la conserver.
Dans le même tems les faibles revenus de Mrs. Byron reçurent une augmentation fort opportune sans doute, mais dont j'ignore le motif. Ce fut une pension sur la liste civile de 300 liv. st. de rente; la lettre suivante est une copie de l'ordonnance royale rendue à ce sujet:
GEORGES ROI.
Il nous a plu accorder à Catherine Gordon, veuve Byron, une rente annuelle de 300 livres, à commencer au 5 juillet 1799, pour continuer durant notre plaisir. Nous voulons et il nous plaît, qu'en vertu de notre lettre générale du sceau privé, sous la date du 5 novembre 1760, des fonds de notre trésor ou de l'échiquier applicables au service de notre liste civile, vous payiez à ladite Catherine Gordon, veuve Byron, ou à son ordre, ladite rente, à commencer du 5 juillet 1799, pour lui être servie par quartier ou autrement, dès que l'échéance sera arrivée; la présente sera votre garantie.
Le 2 octobre 1799; de notre règne la 39me.
Par ordre de sa majesté,
Signé W. Pitt,
S. Douglas.
Peu satisfaite de l'opérateur de Nottingham, Mrs. Byron, pendant l'été de 1799, jugea convenable de conduire son enfant à Londres, où, d'après l'avis de Lord Carlisle, on le confia aux soins du docteur Baillie. Il était important de le placer dans une école paisible où l'on pût facilement lui faire suivre le régime que l'on adopterait pour sa guérison: on choisit à cet effet la maison de feu le docteur Glennie à Dulwich; et comme en outre on jugea à propos de lui donner une chambre à coucher séparée, le docteur Glennie avait fait placer un lit dans son propre cabinet pour son nouvel élève. Mrs. Byron, à son arrivée dans la ville après être restée peu de tems après lui à Newsteadt, prit un appartement à Sloane-terrace, et, sous la direction du docteur Baillie, on chargea l'un de messieurs Sheldrake de la construction d'une machine propre à redresser peu à peu la jambe de l'enfant [21]. On lui prescrivit de la modération dans tous les exercices du corps, mais le docteur Glennie trouvait le précepte plus facile à donner qu'à faire exécuter, et bien que l'enfant fût assez tranquille dans les heures d'étude, dès que celle des jeux sonnait, il ne montrait pas moins d'émulation dans tous les exercices athlétiques que les enfans les plus robustes de l'école: «émulation,» ajoute le docteur Glennie, avec lequel j'ai eu quelques entretiens peu de tems avant sa mort, «que j'ai en général remarquée dans les jeunes enfans affectés de semblables défauts naturels [22].»
[Note 21: ][ (retour) ] Dans une lettre adressée dernièrement par M. Sheldrake à l'éditeur d'un journal médical, on établit que la personne du même nom qui fut appelée à Dulwich auprès de Lord Byron doit à une méprise cet honneur, et ne fit rien pour sa guérison. L'auteur de la lettre ajoute qu'il fut lui-même consulté par Lord Byron, quatre ou cinq années plus tard, et bien qu'il n'ait pu alors entreprendre la guérison du pied à cause du peu de docilité de son noble patient, il parvint cependant à lui construire une sorte de soulier qui allégea l'inconvénient de son infirmité.
[Note 22: ][ (retour) ] «Quoique, dit Alfieri en parlant de son tems d'étude, je fusse le plus petit de tous les grands qui se trouvaient au second appartement où j'étais descendu, c'était précisément mon infériorité de taille, d'âge et de force, qui m'engageait à me distinguer.
Comme le jeune écolier avait reçu les élémens de la langue latine suivant le système d'enseignement adopté à Aberdeen, il eut de la peine à revenir sur ses pas, et se trouva, comme cela arrive souvent, retardé dans ses études et embarrassé dans ses souvenirs, par la nécessité de se soumettre au mode d'enseignement suivi dans les écoles anglaises. «Je m'aperçus, dit le docteur Glennie, qu'il montra d'abord de l'ardeur et obtint des succès: il était gai, toujours de bonne humeur et chéri de ses camarades; il connaissait nos poètes et nos historiens bien mieux que les enfans de son âge, et dans mon cabinet il trouvait à sa disposition une foule de livres capables de flatter son goût et de satisfaire sa curiosité, entre autres une collection de poètes, depuis Chaucer jusqu'à Churchill, que je serais tenté de croire qu'il parcourut depuis le commencement jusqu'à la fin. Il avait encore à cet âge une connaissance étendue de la partie historique des saintes écritures; il aimait à m'en entretenir, surtout après nos exercices pieux du dimanche soir, et quand il lui arrivait de raisonner sur les faits racontés dans nos livres sacrés, il le faisait avec l'air d'être persuadé des vérités divines qu'ils renferment. Que les impressions de son enfance, dit encore la même personne, se soient conservées plus tard dans sa mémoire, malgré ses habitudes d'une vie irrégulière, c'est ce qu'on ne peut guère révoquer en doute après avoir lu ses ouvrages sans prévention, et je n'ai jamais pu m'ôter de la tête que, dans les étranges désordres qui malheureusement marquèrent sa carrière, il n'ait dû souvent trouver bien difficile de violer les excellens principes qu'il avait d'abord adoptés.»
J'aurais dû mentionner, parmi les traits caractéristiques de sa jeunesse, et d'après le récit du mari de sa première gouvernante, qu'il montrait dès-lors, et dans toutes les occasions, un esprit investigateur en matières religieuses.
Le docteur Glennie ne fut pas long-tems sans s'apercevoir que la mère était beaucoup plus difficile à conduire que l'enfant. Tout en professant la plus entière déférence pour les représentations de l'habile instituteur, quant à la nécessité de ne pas interrompre les études de son fils, Mrs. Byron n'avait ni assez de raison, ni assez d'empire sur elle-même, pour confirmer ses paroles par ses actions; en dépit des remontrances du docteur et des injonctions de Lord Carlisle, elle ne laissa pas d'intervenir dans les détails de l'instruction de son fils, et comme on pouvait l'attendre d'une mère tendre, impérieuse et passionnée. En vain lui représentait-on que dans toutes les connaissances élémentaires exigées d'un jeune homme que l'on destinait à l'une des grandes écoles publiques, Lord Byron était fort en arrière, et que pour suppléer à ce défaut il n'avait pas trop de tous ses instans; Mrs. Byron paraissait bien comprendre la justice de ces observations, mais elle s'embarrassait peu d'en profiter, et n'en continuait pas moins à déranger sans cesse le professeur et l'enfant. Peu satisfaite d'emmener son fils du samedi au lundi à Sloane-terrace, contre la volonté du docteur Glennie, elle le retenait fréquemment chez elle une semaine de plus; et pour ajouter encore à la distraction née de ces interruptions, elle réunissait autour de lui un cercle nombreux de jeunes amis, sans mettre dans ses choix beaucoup de sagacité. En pouvait-il être autrement? se demande le docteur Glennie. «Mrs. Byron était totalement étrangère à la société et aux manières anglaises; avec un extérieur peu prévenant, une intelligence assez bornée et un esprit singulièrement peu cultivé, elle avait conservé tous les préjugés nés des opinions et des habitudes du nord. Je ne pense donc pas faire la moindre injure à sa mémoire en déclarant que Mrs. Byron n'était pas précisément une Mrs. Lambert, ornée des facultés capables de redresser les torts de la fortune, et de former l'esprit et le caractère d'un jeune homme de bonne famille.»
Plus d'une fois l'intervention de Lord Carlisle, dont il fallut alors invoquer l'autorité, avait mis quelque obstacle à cette indulgence inopportune. Grâce à un tel soutien, le docteur Glennie osa bien s'opposer à la sortie du samedi, dont on avait tant abusé; mais les scènes violentes auxquelles il était en butte à chaque nouveau refus auraient pu lasser la patience de tout autre professeur moins consciencieux et moins zélé. Mrs. Byron, dont les accès d'emportement n'étaient pas comme ceux de son fils, des silencieuses rages, se laissait souvent entraîner à des cris dont les écoliers et les valets recevaient la confidence. C'est au point que le docteur Glennie eut un jour le chagrin d'entendre un camarade de son noble élève lui dire: «Byron, ta mère est une sotte;» à quoi l'autre répondit gravement: «Je le sais bien.» Par suite de toutes ces violences et de ces incompatibilités de mœurs, Lord Carlisle finit par ne plus se mêler de son pupille, et l'instituteur ayant sollicité une autre fois le bénéfice de son intervention, il répondit: «Je ne veux plus rien avoir à démêler avec Mrs. Byron, tirez-vous-en comme vous pourrez avec elle.»
Parmi les livres que l'enfant pouvait consulter dans le cabinet du docteur Glennie, était une brochure écrite par le frère d'un de ses meilleurs amis, et intitulée: Relation du naufrage de la Junon sur la côte d'Arracan, en l'année 1795; l'auteur avait été officier en second du vaisseau, et le récit qu'il avait envoyé à ses amis des souffrances de leur équipage leur avait paru assez touchant et assez extraordinaire pour être publié. La brochure ne flatta que faiblement, à ce qu'il paraît, l'opinion publique; mais elle était à Dulwich la lecture favorite des jeunes élèves, et l'impression qu'elle laissa sur l'esprit observateur de Byron contribua peut-être à lui suggérer le désir d'étudier toutes les relations de naufrages, afin de mieux retracer la grande et magnifique scène du même genre que l'on trouve dans Don Juan. Les passages suivans de la brochure ont été adoptés, comme on va le voir, avec de faibles changemens, par notre poète, sauf quelques incidens:
«De ceux qui n'étaient pas immédiatement auprès de moi, je ne sais rien, si ce n'est par leurs cris. Quelques-uns résistaient long-tems et mouraient dans une agonie complète, mais ce n'était pas toujours ceux dont la faiblesse était plus sensible qui succombaient avec moins de peine, quoiqu'il en arrivât quelquefois ainsi. Je me rappelle particulièrement les exemples suivans: le valet de M. Wade, garçon fort et robuste, mourut instantanément et presque sans murmurer, tandis qu'un autre jeune homme du même âge, mais d'un extérieur moins robuste, résista beaucoup plus long-tems. La destinée de ces malheureux jeunes gens fut encore différente sous un autre rapport mémorable. Leurs pères à tous deux étaient dans les hunes à l'instant où leurs enfans commencèrent à être malades; le père du valet de M. Wade apprit avec indifférence l'état de son fils, il ne pouvait rien faire pour lui, il l'abandonnait à son sort. L'autre, quand il reçut la même nouvelle, descendit à la hâte, et, saisissant le moment favorable, se traîna le long du plat-bord jusqu'à son fils qui était dans les agrès de mizaine; cependant il ne restait plus que trois ou quatre planches du gaillard d'arrière, justement sur la galerie contiguë à l'autre; c'est là que le père infortuné transporta son fils et l'attacha à la rampe pour l'empêcher d'être emporté par les flots: quand le jeune homme était saisi d'un accès de vomissement, le père le soulevait et essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres; s'il survenait une pluie d'orage, il lui ouvrait la bouche pour qu'il pût en recevoir les gouttes, ou bien les exprimait d'un linge où il les avait recueillies. C'est dans cette situation douloureuse qu'ils restèrent tous deux quatre ou cinq jours, après lesquels l'enfant expira. Le malheureux père, comme s'il n'eût pu croire à ce qu'il voyait, se mit à soulever le corps, à le regarder attentivement; et quand enfin il ne conserva plus aucun doute, il le regarda en silence jusqu'au moment où la mer l'emporta; alors, s'enveloppant dans une pièce de toile, il tomba à terre et ne se releva plus. Il doit cependant avoir vécu deux ou trois jours au-delà, comme nous le jugeâmes d'après les tremblemens convulsifs de ses jambes, quand une vague venait à le couvrir [23].»
[Note 23: ][ (retour) ] Le passage suivant est la traduction qu'a tentée Lord Byron de ce touchant récit, et tous les lecteurs jugeront que c'est un des exemples dans lesquels la poésie est forcée de céder la palme à la prose. Il y a dans la dernière phrase de la relation originale un sublime que les artifices de la mesure et de la rime affaiblissent nécessairement, et que nuls vers, quelles que soient leurs beautés, ne sauraient exprimer avec moitié autant de force et de naturel.
87. Dans cette déplorable troupe, il y avait deux pères et avec eux les deux fils. L'un de ceux-ci paraissait le plus robuste et le mieux portant; il mourut des premiers. À l'instant de sa mort, son plus proche voisin en avertit le père, qui dit, en jetant les yeux sur lui: «Je n'y puis rien, la volonté de Dieu soit faite!» Et sans une larme ou soupir, il vit jeter son corps à la mer.
88. Le second père avait un fils plus faible, aux joues décolorées, au maintien délicat. Ce jeune homme résista long-tems, et se roidit contre sa destinée avec une patiente tranquillité d'esprit. Il parlait peu, et de tems en tems il souriait pour alléger le poids des mortelles pensées qui oppressaient d'autant plus le cœur de son père, qu'il voyait son fils les supporter comme lui.
89. Penché sur son corps, le père ne levait pas les yeux de dessus son visage; il essuyait l'écume qui couvrait ses lèvres, et n'avait d'attention que pour lui. Quand la pluie tant désirée vint enfin à tomber, et que les yeux de l'enfant, déjà demi-voilés d'une membrane épaisse, vinrent à briller et à remuer pour un instant, il exprima quelques gouttes de pluie dans sa bouche expirante:--ce fut en vain.
90. L'enfant mourut.--Le père demeura long-tems attaché sur son corps; mais enfin, quand la mort se montra à découvert, et que le poids insensible pressé contre son cœur ne lui donna plus de mouvement ni d'espérance, il ne le perdit pas des yeux, jusqu'au moment où une vague impitoyable éloigna le corps du lieu d'où il avait été jeté. Alors il tomba lui-même roide et glacé, ne donnant d'autre signe de vie que l'agitation convulsive de ses jambes.
Le lecteur trouvera le récit de la perte de la Junon dans la Collection des naufrages et désastres maritimes, à laquelle Lord Byron eut habilement recours, pour y puiser les connaissances techniques et les circonstances de sa belle description.
Ce fut sans doute pendant les vacances de cette année que sa jeune cousine, miss Parker, en faisant naître en lui une passion enfantine, eut la gloire de lui inspirer ses premiers essais poétiques; c'est à elle du moins qu'il attribué cet heureux effet. «Mes premiers essais poétiques, dit-il, remontent à 1800, c'était l'ébullition d'une belle passion pour ma cousine germaine, Marguerite Parker, fille et petite-fille des deux amiraux Parker, l'une des plus belles de ces jeunes filles qui, comme des fleurs, périssent dans leur printems. J'ai oublié depuis long-tems les vers; mais elle, il me serait difficile de l'oublier; ses yeux noirs, ses longs cils, son profil d'un style tout-à-fait grec! J'avais alors douze ans, elle était un peu plus âgée, peut-être d'un an. Elle mourut, un ou deux ans après, des suites d'une chute; elle s'était brisé l'épine du dos, et cet accident amena la consomption. Sa soeur Augusta, que quelques-uns regardaient comme plus belle encore, périt de la même maladie, et c'est même en lui prodiguant ses soins que Marguerite éprouva l'accident qui occasionna sa propre mort. Ma sœur m'a dit que quand elle alla la voir peu de tems avant sa fin, mon nom ayant été cité par hasard, le rouge monta à la figure de Marguerite, quoique la mort fut déjà dans ses yeux, au grand étonnement de ma sœur, qui, vivant avec sa grand'mère lady Holderness, et ne me voyant que rarement, pour raisons de famille, ne savait rien de notre attachement, et ne pouvait concevoir comment mon nom faisait un tel effet sur elle dans un tel moment. Je ne sus rien de sa maladie qu'après sa mort; j'étais à cette époque à Harrow ou dans la campagne. Quelques années après, j'essayai une élégie; elle était bien plate [24].
[Note 24: ][ (retour) ] Cette élégie est la première de son volume non publié.
«Je ne me rappelle rien d'égal à la beauté transparente de ma cousine, ou à la douceur de son caractère, pendant la courte période de notre intimité. On l'eût dite faite d'un arc-en-ciel: tout en elle était paix et beauté.
«Ma passion eut sur moi ses effets habituels: je ne pouvais ni dormir, ni manger, ni reposer, bien que j'eusse toutes les raisons de croire qu'elle m'aimât. Mon tourment de chaque jour était de penser au tems qui devait s'écouler avant que je la revisse: c'était ordinairement douze heures. J'étais alors bien fou, et maintenant je ne suis guère plus sage.»
Il y avait deux ans qu'il était sous la garde du docteur Glennie, quand sa mère, mécontente de la lenteur de ses progrès, lenteur dont elle pouvait, comme nous l'avons vu, s'accuser avant tous les autres, pressa tellement lord Carlisle de le faire passer dans une école publique, que celui-ci finit par accéder à ses vœux. «En conséquence, dit le docteur Glennie, il entra à Harrow aussi mal préparé qu'il est naturel de le supposer, après deux années d'instruction élémentaire, et continuellement dérangé par tout ce qui pouvait distraire son jeune esprit de l'école et de toute étude sérieuse.»
Ce sage instituteur ne vit plus que rarement Lord Byron à compter de ce moment; mais à en juger par ce qu'en disent Mrs. Glennie et lui, il est clair qu'ils le suivirent toujours avec intérêt dans le reste de sa carrière; ils virent ses déviations, mais à travers le prisme flatteur d'une affection réelle; et dans ses aberrations les plus étranges, ils conservèrent la trace des belles qualités qu'ils avaient chéries et admirées dans son enfance. Au reste les affectueux sentimens du docteur Glennie furent mis à une rude épreuve, quand en 1817 il visita Genève, peu de tems après le départ de Lord Byron de cette ville, et au moment où sa réputation personnelle était frappée de la plus grande impopularité; ceux qui voyaient dans le docteur Glennie son ancien maître, ne manquaient pas d'accuser ce dernier de l'avoir mal élevé, ou, pour employer leurs propres expressions, de n'en avoir pas fait un meilleur sujet.
Tandis que Lord Byron venait continuer à Londres son éducation, sa gouvernante May Gray quittait le service de sa mère et retournait dans son pays natal, où elle mourut il y a trois ans environ. Elle s'était mariée convenablement; et dans l'une de ses dernières maladies elle recevait les soins du docteur Ewing d'Aberdeen, qui, ayant toujours été admirateur enthousiaste de Lord Byron, éprouva autant de joie que de surprise de trouver une ancienne servante de son poète favori, dans une femme qu'il avait soignée plusieurs années. Comme on peut le supposer, il recueillait avec avidité de la bouche de sa malade toutes les particularités qu'elle pouvait se rappeler des premiers jours de sa seigneurie. Toutes ces communications, M. Ewing nous en a fait la confidence; c'est à lui que nous devons une partie des anecdotes que nous avons citées.
Byron, au départ de May Gray, voulut lui donner un témoignage de sa reconnaissance pour les soins qu'elle avait eus de lui; il lui donna sa montre, la première qu'il eût eue en sa possession. La fidèle gouvernante conserva ce précieux souvenir jusqu'à sa mort, comme une sorte de trésor; et aussitôt après, son mari la donna au docteur Ewing, qui l'apprécia également comme une relique du génie. L'affectueux enfant lui avait aussi donné son portrait, grande miniature en pied peinte par Kay d'Édimbourg, en 1795. Il s'y trouve représenté tenant à la main un arc et des flèches, avec les plus beaux cheveux du monde tombant sur ses épaules. Ce morceau curieux est également passé dans la possession du docteur Ewing.
Byron étendit les effets de sa reconnaissance à la sœur de cette femme, qui avait été sa première gouvernante. Il lui écrivit quelques années après son départ d'Écosse, et dans les termes les plus aimables; il s'informait de sa santé, et lui apprenait avec joie que son pied s'était assez bien redressé pour lui permettre de se servir de bottes ordinaires; «événement qu'il avait si long-tems désiré, et qui lui ferait sans doute à elle-même le plus vif plaisir.» Il accompagna sa mère à Cheltenham durant l'été de 1801, et le récit qu'il fait de ses propres sensations à cette époque nous montre à quel âge prématuré il était familier avec les impressions poétiques. Un enfant qui contemple avec émotion le soleil couchant sur les hauteurs, parce qu'il lui rappelle les montagnes où il a passé sa jeunesse, a déjà sans doute le cœur et l'imagination d'un poète. Ce fut pendant ce voyage à Cheltenham qu'une diseuse de bonne aventure, consultée par sa mère, fit sur lui une prédiction à laquelle il pensa quelque tems avec inquiétude. Mrs. Byron, dans sa première visite à cette femme (c'était, si je ne me trompe, la fameuse Mrs. Williams), s'était donnée pour une demoiselle; la sibylle toutefois ne s'y trompa point: elle déclara que celle qui la consultait était non-seulement mariée, mais la mère d'un fils boiteux; que ce fils était prédestiné, entre autres événemens qu'elle lisait dans les astres, à courir les dangers d'un empoisonnement avant sa majorité; qu'il serait deux fois marié, et la seconde fois à une étrangère.
Après deux ans, le jeune Byron raconta ces particularités à la personne dont je tiens cette histoire, et il disait que l'idée de la première partie de la prédiction s'était souvent présentée à lui. Cependant la dernière partie semble avoir été plus près de se réaliser.
Si on fait attention au caractère réservé de Byron dans sa jeunesse, et même jusqu'à un certain point dans toute sa vie, la transition d'un établissement paisible comme celui de Dulwich au fracas d'une grande école publique était assez difficile. Aussi trouvons-nous, d'après son propre témoignage, que, pendant les premiers dix-huit mois, il haïssait Harrow. Cependant son esprit actif et social finit par vaincre sa répugnance, et après avoir été, comme il le dit lui-même, enfant fort impopulaire, il parvint à se montrer le boute-en-train de tous les plaisirs et de toutes les espiégleries de l'école. Pour bien connaître ses dispositions et ses habitudes de ce tems-là, nous ne pouvons mieux faire que de nous en rapporter à la digne et respectable autorité du docteur Drury, qui était alors à la tête de l'école, et auquel Lord Byron a payé un tribut d'affection qui, semblable aux respectueux sentimens de Dryden pour le docteur Belly, uniront à jamais les deux noms du poète et de l'instituteur. Ce savant vénérable m'a fait passer le morceau suivant qui, malgré sa brièveté, présente d'importans détails sur l'impression que le jeune Lord fit alors sur lui.
«Lord Byron avait treize ans et demi quand M. Hanson, son guide, vint le confier à mes soins. Il me fit remarquer que son éducation avait été négligée, et ajouta qu'il était mal préparé pour les études d'une école publique; mais qu'après tout il croyait à l'enfant de véritables dispositions. Aussitôt son départ, je pris dans mon cabinet le nouvel élève, et j'essayai de le faire parler, en m'informant de ses plaisirs, de ses habitudes, de ses amis dans son autre pension; mais je perdis presque entièrement mon tems, et je compris bientôt qu'on m'avait confié un jeune faon sauvage. Cependant il y avait de l'esprit dans ses yeux, et il fallait d'abord le lier d'amitié avec un enfant plus âgé, qui pût le familiariser avec les nouveaux objets qui l'entouraient et avec le système de la maison dont il allait faire partie. Mais ce qu'il apprit dans la conversation de son conducteur lui causa de la peine quand il sut que des élèves beaucoup plus jeunes que lui étaient bien plus avancés, et il se crut humilié de ne pouvoir rivaliser avec eux. Je m'en aperçus et m'empressai de le confier aux soins spéciaux de l'un des maîtres, comme répétiteur, en assurant l'enfant qu'il ne prendrait rang dans la classe qu'au moment où son travail lui permettrait de marcher avec ceux de son âge. Cette promesse lui plut, et dès-lors il fut plus à son aise avec ses camarades, car pendant un certain tems il gardait une sorte de timidité. Ses manières et son caractère me firent bientôt juger qu'il était plus facile de le conduire avec un fil de soie qu'avec un câble; et je me réglai sur ce principe. Après quelque séjour à Harrow, et comme son esprit commençait à se développer, lord Carlisle, son parent, exprima le désir de me voir; j'allai trouver sa seigneurie. Son but était de m'apprendre quels étaient les biens à venir de Byron; il me représenta ses espérances de fortune comme bornées, et voulut savoir quelle était sa capacité. Je ne fis pas d'observation sur ses premières confidences, et je répondis à sa question: Il a des talens, milord, qui ajouteront de l'éclat à son rang. En vérité!!! répondit sa seigneurie, avec un air de surprise qui n'indiquait pas, à mon avis, toute la satisfaction que j'en attendais. Quant à son talent pour l'art oratoire, voici la circonstance à laquelle vous faisiez allusion. Les hautes classes de l'école avaient composé de ces sortes de déclamations qui, après avoir été corrigées par les répétiteurs, étaient portées au professeur; alors ceux qui les avaient faites les répétaient, afin qu'on pût réformer leurs gestes et leur accent, avant qu'ils les prononçassent en public. Je fus, en cette occasion, enchanté de l'attitude, de la prononciation et des gestes de Lord Byron, non moins que de son travail en lui-même. Tous les jeunes orateurs ne manquaient pas de suivre à la lettre leur composition écrite: Lord Byron fit de même dans la première partie de son travail; mais à ma surprise, il s'écarta tout d'un coup de son manuscrit, et avec assez de hardiesse et de rapidité pour me faire craindre de le voir manquer de mémoire pour la conclusion. Mes alarmes n'étaient pas fondées, il fournit sa carrière sans hésitation et sans le moindre embarras. Je lui demandai, pourquoi il avait ainsi altéré sa composition; il me répondit qu'il n'y avait rien changé, et qu'il ne s'était pas aperçu qu'il s'en fût écarté le moins du monde. Je le crus, et d'après l'expérience que j'avais de sa manière d'être, je compris qu'étant plein de son sujet, il avait involontairement substitué des expressions et des couleurs plus vives à celles que sa plume avait tracées.»
Le docteur Drury, en me communiquant ces détails, ajoute un fait qui atteste tout le cas que Lord Byron fit toujours des opinions de son vieux maître, même quand il fut au faîte de sa gloire.
«Après ma retraite d'Harrow, je reçus de lui deux lettres pleines d'affection, et dans mes visites à Londres, à l'époque où ses ouvrages fascinaient les yeux du public, je lui demandai pourquoi il n'avait pas pensé à m'en faire tenir un seul, comme c'était son devoir. C'est, me dit-il, parce que vous êtes le seul homme auquel je crains de les voir lire. Puis, après un court intervalle, il ajouta: Que pensez-vous du Corsaire?»
Maintenant je vais mettre sous les yeux du lecteur les diverses notes sur sa vie au collége, qu'il a consignées lui-même dans plusieurs livres de souvenirs. Il n'est pas besoin de dire qu'étant son ouvrage, elles présenteront sur ce tems les particularités les plus fidèles et les plus curieuses.
«J'avais dix-huit ans, tout singulier que cela puisse paraître, avant d'avoir jamais lu une revue; mais étant à Harrow, mes connaissances, sur toute sorte de sujets nouveaux, étaient assez grandes pour faire supposer que je devais aux revues toute ma science, attendu qu'on ne me voyait jamais lisant, mais toujours badinant, jouant, ou occupé à quelque méchanceté. La vérité est que je lisais en mangeant, au lit et partout où nul ne lisait; et avant d'avoir cinq ans j'avais lu toutes sortes de livres, à l'exception d'une revue: cette exception est ce qui me l'a fait remarquer. Je me souviens qu'en 1804, Hunter et Curzon m'ayant confié l'idée qu'on avait de moi au collége à ce sujet, je les fis bien rire en leur demandant d'un air surpris: et qu'est-ce donc qu'une revue? Au reste, elles étaient alors moins répandues. Trois années plus tard je les connus beaucoup mieux: mais enfin j'en lus une pour la première fois en 1806.
«J'ai déjà dit qu'on remarquait à l'école l'étendue et la variété de mes connaissances générales; mais n'ayant aucune activité sous les autres rapports, je pouvais bien faire d'une haleine trente ou quarante hexamètres grecs fidèles à la prosodie, Dieu sait comme! mais d'un travail soutenu j'en étais incapable. Mes dispositions étaient plutôt celles de l'orateur ou du guerrier que celles du poète; et c'était l'opinion du docteur Drury, mon grand patron et le principal du collége, d'après ma faconde, ma turbulence, mon organe, mon talent de gestes et de déclamation, que je deviendrais un jour grand orateur [25]. Je me souviens que ma première déclamation le surprit, et qu'il m'en fit devant mes rivaux les plus vifs complimens à la première répétition, ce qui était étonnant, car il en était fort économe. Mes premiers vers de Harrow (j'entends vers anglais) furent la traduction d'un chœur du Prométhée d'Eschyles. M. Drury les reçut froidement; et personne ne prévoyait en moi, d'après eux, la moindre disposition poétique.
[Note 25: ][ (retour) ] Pour mieux développer son talent dans ce genre, Byron ne manquait pas de choisir pour les jours de discours les passages les plus véhémens, comme le discours de Zanga sur le corps d'Alonzo et le monologue de Léar. Dans l'une de ces occasions publiques, il était convenu qu'il prendrait le rôle de Drancès, et le jeune Peel celui de Turnus; mais Lord Byron changea tout d'un coup d'idée et préféra le rôle de Latinus, craignant, comme on le supposa, d'inspirer quelque allusion ridicule avec cette raillerie de Turnus: Ventosa in lingua, pedibusque fugacibus istis.
«Peel, cet orateur et cet homme d'état (car il l'était, l'est et le sera), était de la même forme que moi; nous en tenions la tête tous deux, suivant l'expression reçue. Nous étions bien ensemble; mais son frère était mon ami intime. Maîtres et écoliers nous avions conçu de Peel les plus grandes espérances, et il ne les trompa pas.
«Pour les connaissances classiques, il était de beaucoup au-dessus de moi; comme orateur et acteur; on m'estimait au moins son égal. Hors de l'école j'étais toujours en partie et lui jamais, tandis qu'en classe il savait toujours ses leçons et moi rarement; mais quand une fois je les savais, je les savais presque aussi bien. Du reste, en instruction générale, en histoire, etc., etc., je pense que je lui étais supérieur, aussi bien qu'à la plupart des enfans de mon âge.
«La merveille du collége, de notre tems, était George Sinclair, fils de sir John; il faisait, à la lettre, les exercices de la moitié des écoliers, des vers à volonté et des amplifications presque malgré lui..... Il était de mes amis; comme nous nous trouvions dans la même division, il me demandait souvent de le laisser faire mes devoirs, faveur que je lui accordais toujours avec empressement quand ils étaient difficiles, ou quand j'avais à faire quelqu'autre chose, ce qui m'arrivait au moins une fois par heure. Du reste, son humeur était douce et la mienne querelleuse. Il m'arrivait souvent de me battre pour lui, ou de battre les autres à son intention, ou bien encore de le battre lui-même pour le forcer à battre les autres quand je jugeais qu'il le devait pour l'honneur de sa taille. D'autres fois nous parlions politique, sujet sur lequel il était très-fort. Nous nous aimions beaucoup, et je conserve encore des lettres qu'il m'a écrites de l'école [26].
[Note 26: ][ (retour) ] Malheureusement ses réponses à M. Sinclair sont perdues. Je tiens de ce dernier qu'il y en avait une, entre autres, où Lord Byron développait toute l'ombrageuse sensibilité de son caractère. Elle exprimait le ressentiment d'une insulte imaginaire, et commençait par l'apostrophe boudeuse de monsieur!
«Un autre prodige effrayant de savoir, de talent et d'espérance était Clayton; j'ignore ce qu'il est devenu, mais c'était réellement un génie. Les amitiés de collége, étaient pour moi de véritables passions [27] (car je n'ai jamais senti à demi), et je ne pense pas que j'en aie conservé une seule; mais il faut dire que plusieurs de ceux qui me les inspirèrent n'existent plus. Ma liaison avec lord Clare fut l'une des premières et des plus durables dont je me souvienne, l'éloignement ayant pu seul la refroidir. Jamais je n'entendis prononcer le nom de Clare sans un vif battement de cœur, et remarquez-le, j'écris encore aujourd'hui sous le charme de mes impressions de 1803, 1804 et 1805, etc., etc.»
[Note 27: ][ (retour) ] Dans l'un de ses journaux, et sous la date de 1808, je trouve le passage suivant de Marmontel, qui sans doute l'avait frappé comme s'appliquant à l'enthousiasme de ses premières liaisons. «L'amitié, qui dans le monde est à peine un sentiment, est une passion dans les cloîtres.» (Contes moraux.)
J'emprunte l'extrait suivant à un autre de ses Souvenirs.
«À Harrow, je tenais bien ma place au coup de poing [28]. Je crois me rappeler que je ne fus battu qu'une fois sur sept, et c'était avec H..... encore le drôle ne me battit que par l'intervention déloyale des gens de la maison où il mangeait, et où la scène se passait; je n'avais pas même de second. Je ne lui pardonnerai jamais, et je serais fâché de le rencontrer aujourd'hui, car certainement nous nous querellerions. Mes combats les plus mémorables furent avec Morgan, Rice, Raiesford et lord Jocelyn, mais nous restâmes toujours bons amis par la suite. J'étais un des enfans les moins aimés, cependant je finis par me faire respecter. J'ai gardé toutes mes amitiés de collége et toutes mes haines, si ce n'est relativement au docteur Butler, contre lequel je me révoltais, ce dont plus tard j'ai été fâché. Le docteur Drury, que je tourmentais aussi passablement, fut de tous mes amis le meilleur, le plus tendre, et j'ajouterai le plus sévère; je le regarde encore aujourd'hui comme un père.
[Note 28: ][ (retour) ] M. d'Israeli, dans son livre ingénieux sur le caractère des gens de lettres, a émis l'opinion que l'un des indices du génie dans les jeunes gens est le dégoût des jeux et des exercices du corps. Il cite en preuve Beattie, qui peint ainsi son ménestrel idéal:
«Il avait toujours fui le bruit, les réunions, les fatigues, et ne se souciait pas de paraître dans la tumultueuse mêlée des écoliers; mais les forêts avaient pour lui le plus grand charme.»
Son autorité la plus imposante est Milton, qui dit aussi de lui-même:
«Étant enfant, nul jeu d'enfant ne m'était agréable.»
On ne peut appliquer ces règles générales, ni aux dispositions ni au mérite des hommes de génie, si dans les personnages cités par M. d'Israeli on reconnaît quelque infirmité corporelle, et si dans plusieurs autres on peut remarquer des goûts directement opposés. Une foule d'autres poètes, comme Eschyles, Dante, Camoëns, se sont distingués à la guerre, le plus turbulent des exercices; et si l'on est obligé d'avouer qu'Horace fut mauvais cavalier, et que Virgile ne savait pas jouer à la paume, on trouve d'un autre côté que Dante fut aussi habile à la chasse qu'à l'escrime, que Tasse sut également bien danser et manier le fleuret, qu'Alfieri était bon cavalier, Klopstock bon patineur, Cowper renommé dans sa jeunesse à la crosse et au ballon, et qu'enfin Lord Byron excellait dans tous les exercices du corps.
«P. Hunter, Curzon, Long et Tatersant furent les principaux objets de mon affection; je m'attachai encore à Clare, Dorset, C. Gordon, Debath, Claridge et J. Wingfield; ils étaient plus jeunes que moi, et je les gâtais par mon indulgence. Peut-être n'ai-je jamais aimé quelqu'un autant que le pauvre Wingfield, qui mourut à Coimbre en 1811, avant mon retour en Angleterre.»
Un des plus frappans résultats de l'éducation en Angleterre c'est qu'on ne retrouve dans aucun pays autant d'exemples d'amitié vigoureuse formée dès l'enfance et conservée dans l'âge mûr, et que dans nulle autre contrée peut-être les sentimens d'affection pour la maison paternelle ne sont aussi rares ou du moins aussi faibles. Éloignés, comme ils le sont, des cercles de famille, dans un tems où leur cœur est le plus accessible aux sentimens affectueux, les enfans substituent naturellement aux liens de parenté ces amitiés de collége, qui, s'unissant ensuite aux scènes et aux événemens qui charmèrent leur jeunesse, conservent toujours sur eux la plus grande force. On peut observer des résultats tout-à-fait différens en Irlande, et je crois aussi en France, où le système d'éducation se lie mieux aux souvenirs domestiques. Là, la maison paternelle obtient une sorte de partage naturel et légitime dans le cœur des enfans; mais aussi les amitiés hors de ce cercle domestique sont en proportion moins vives et moins durables [29].
[Note 29: ][ (retour) ] À huit ou neuf ans, on met l'enfant à l'école, et dès-lors il dévient étranger dans la maison où il est né; l'affection de son père est interrompue pour lui, et les sourires de sa mère, ses tendres avis, la sollicitude de ses parens, ne sont plus devant ses yeux. D'année en année, il se sent vers eux moins d'entraînement, et il finit par perdre ses premiers sentimens au point de se trouver plus heureux partout ailleurs que dans sa famille. (Lettres de Cowper.)
Pour un jeune homme comme Byron, rempli des sentimens les plus passionnés, et ne trouvant dans la maison maternelle de sympathie qu'avec la portion la moins noble de sa nature, le petit univers de l'école devait nécessairement mettre en jeu ses affections, et leur donner une extension extrême. Voilà pourquoi les amitiés qu'il contracta au collége se ressentirent beaucoup de ce qu'il désigne lui-même comme des passions. C'est le vide de pareilles affections dans ses foyers, et leur vivacité parmi la sociale réunion d'Ida, qu'il décrit ainsi dans l'un de ses premiers poèmes [30].
[Note 30: ][ (retour) ] Même avant ses liaisons de collége, il avait montré la même sorte d'attachement romanesque pour un enfant de son âge, fils d'un de ses fermiers de Newsteadt. Dans deux ou trois de ses premiers poèmes il ne s'arrête pas moins sur l'inégalité que sur la chaleur de cette amitié.
«Que la folie sourie, en voyant ton nom et le mien unis par l'amitié; la vertu roturière a plus de droit à ce sentiment que le vice anobli.
«Bien que ton sort ne soit pas égal au mien, puisque ma naissance m'appelle aux honneurs de la pairie, ne m'envie pas cet éclat pompeux, un mérite modeste fait ton orgueil.
«Nos ames du moins se rencontrent égales, ton humble condition n'est point une disgrâce pour ma position élevée; notre commerce n'en sera pas moins doux, puisque le mérite remplace en toi la naissance.»
N'y a-t-il point quelqu'autre cause qui rende ce mot d'enfance si cher à tout le monde? Ah! sûrement il y a une voix secrète qui nous dit tout bas que l'amitié sera doublement douce à celui qui est obligé de chercher des cœurs aimans, de les chercher hors du sein de sa famille, quand il ne peut les y trouver. Ces cœurs, chère Ida [31], je les ai trouvés dans ton sein, tu as été pour moi une famille, un monde, un paradis.
[Note 31: ][ (retour) ] Ida, nom poétique de l'école d'Harrow. (N. du Tr.)
Cette première publication est remplie des témoignages les plus touchans de ses amitiés de collége; il n'est pas jusqu'aux reproches qu'il adresse à l'un d'eux, à propos de quelques griefs, qui ne portent un caractère de tendresse.
Vous saviez que mon ame, que mon cœur, que ma vie étaient à vous en cas de danger; vous saviez que les années et la distance ne m'avaient pas changé, que je n'existais que pour l'amour et l'amitié.
Vous saviez... mais pourquoi revenir en vain sur le passé? les liens qui nous unissaient sont rompus. Peut-être ce souvenir vous arrachera-t-il un jour des larmes tardives; vous soupirerez alors en songeant à celui qui fut votre ami!
La description suivante de ce qu'il éprouvait après avoir quitté Harrow, quand il retrouvait dans le monde quelqu'un de ses anciens camarades, se rapproche beaucoup de la scène qui eut lieu en Italie, quelques années seulement avant sa mort, quand à la vue de son cher lord Clare, après une longue séparation, il se sentit touché jusqu'aux larmes par les souvenirs qu'il réveillait en lui.
..... Si par hasard quelque figure que je me rappelle bien, quelque ancien camarade de mon enfance vient, une honnête joie peinte sur la figure, réclamer en moi son ami; mes yeux, mon cœur, tout montre que je suis encore un enfant: la scène éblouissante, les groupes bruyans qui m'entourent disparaissent devant l'ami que je viens de retrouver.
On a vu par les extraits de son journal que M. Peel était l'un de ses condisciples d'Harrow. La curieuse anecdote suivante, qui les concerne tous deux, m'a été rapportée par un ami de ce dernier, et je tâcherai de me rapprocher autant que possible des propres expressions du narrateur.
Tandis que Lord Byron et M. Peel étaient à Harrow, un tyran [32], plus vieux de quelques années, réclama le droit de basculer le petit Peel, droit que Peel, à tort ou à raison, ne voulut pas reconnaître. Mais sa résistance fut vaine: le tyran non-seulement le fit fléchir, mais il résolut d'infliger une punition à l'esclave réfractaire. Il se mit donc en devoir de lui administrer une espèce de bastonnade sur la partie interne du bras, que durant l'opération il avait comprimé de deux cordes, avec un talent cruel, pour rendre la douleur plus vive. Tandis que les coups se succédaient rapidement et que le pauvre Peel n'en pouvait déjà plus, Byron aperçut et comprit de suite les tourmens de son ami; il savait bien qu'il n'était pas assez fort pour chercher querelle au tyran et que d'ailleurs il était dangereux de l'approcher; toutefois il s'avance vers la scène de l'action, et le visage rouge de colère, les yeux pleins de larmes et une voix que l'indignation et la terreur rendaient incertaine, il lui demanda humblement qu'il voulût bien lui dire combien de coups il entendait infliger. «Et que t'importe? petit drôle! répondit l'exécuteur.--C'est que si vous y consentiez, repartit Byron, en présentant son bras, j'en prendrais la moitié.» Il y a dans ce petit trait un mélange de simplicité et de grandeur vraiment héroïque; nous pouvons sourire à notre aise des amitiés d'enfance, mais il est rare que celles de l'âge mûr soient capables d'une générosité comparable à celle-ci.
[Note 32: ][ (retour) ] On appelle ainsi, dans les grands colléges d'Angleterre, les élèves les plus anciens; ceux des dernières classes sont désignés sous le nom d'esclaves. Il en était de même à l'école polytechnique, il y a quelques années, et la bascule était également une servitude qu'imposaient les élèves de deuxième année à ceux de la première. (N. du Tr.)
Parmi ses favoris d'école, on peut remarquer qu'un grand nombre étaient nobles, ou de familles nobles, tels que les lords Clare et Delaware, le duc de Dorset, et le jeune Wingfield. Une circonstance peut laisser croire que leur rang avait eu quelque part dans les motifs qui attirèrent Byron vers eux: un jour, celui de ses condisciples qui me raconta le fait, avait, en sa qualité de moniteur, mis lord Delaware sur sa liste de punition; Byron s'en étant aperçu, s'approcha de lui, en disant: «Wildman, je vois que vous avez mis Delaware sur votre liste; ne le faites pas frapper, je vous prie.--Pourquoi donc?--Je ne sais pas, mais enfin c'est mon collègue à la pairie.» Il est inutile d'ajouter que son intervention en pareil cas n'était rien moins qu'heureuse; car l'un des rares bienfaits de l'éducation publique est de faire tomber en quelque sorte ces distinctions artificielles, et de placer les jeunes plébéiens dans une égalité parfaite avec les pairs, bien que ces derniers puissent avoir leur revanche dans le monde.
Il est vrai que, dans Lord Byron, le sentiment de sa supériorité nobiliaire était alors assez peu déguisé pour lui attirer fréquemment les moqueries de ses camarades; c'est, je crois, à Dulwich que son habitude de tirer orgueil de la prééminence qu'il trouvait dans un vieux baron anglais, sur tous les nouveaux pairs, lui fit donner le surnom de vieux baron anglais. Mais ce serait une erreur de croire que, soit à l'école, soit plus tard, il ait jamais été guidé par d'aristocratiques sympathies dans le choix de ses amis. Tout au contraire, suivant l'usage des hommes d'une extrême fierté, il préférait généralement pour ses intimes, ceux d'un rang inférieur au sien, et tels étaient presque tous ceux qu'il comptait à l'école parmi ses amis. D'un autre côté, ce qui le charmait le plus dans ses autres plus jeunes amis, c'était leur infériorité sous le rapport de l'âge et de la force. Elle lui permettait de se complaire encore dans son généreux orgueil, en prenant quand il le fallait, à leur égard, le rôle de protecteur.
William Harness, qui était entré à Harrow à dix ans, tandis que Byron en avait quatorze, fut l'un de ceux qu'il aima le plus, par ce dernier motif, bien qu'il ait oublié d'en parler. Le jeune Harness, encore boiteux des suites d'un accident d'enfance, et à peine remis d'une maladie grave, était peu capable de surmonter les difficultés d'une école publique; Byron le vit un jour maltraité par un enfant beaucoup plus âgé et plus fort; il se hâta de prendre sa défense. Le lendemain, le petit enfant demeurait seul à l'écart; Byron vint encore à lui, et lui dit: «Harness, si quelqu'un te bat, dis-le-moi, et, si je puis, je le rosserai.» Il tint sa parole, et, dès ce moment, le protecteur et le protégé devinrent, malgré leur différence d'âge, des amis inséparables. Cependant leur amitié subit un refroidissement auquel Lord Byron, dans une lettre écrite après six ans, fait allusion avec tant de sensibilité, de franchise et de délicatesse, que je ne puis m'empêcher d'anticiper la date, et d'en donner ici un extrait.
«Nous paraissons tous deux nous rappeler parfaitement, avec un mélange de plaisir et de regret, les jours que nous passions ensemble; et je vous jure bien sincèrement que je les compte au nombre des plus heureux de mes courts instans de bonheur. Maintenant je touche à ma majorité, c'est-à-dire que j'ai vingt ans et un mois; encore un an, et je parcourrai dans le monde ma carrière de folie. Alors j'avais quatorze ans: vous étiez presque le premier de mes amis d'Harrow, le premier certainement en estime, sinon en date; mais une assez longue absence d'Harrow, et de votre part de nouvelles liaisons, le contraste de votre conduite (décidément tout à votre avantage) et de ces habitudes turbulentes et querelleuses qui m'entraînèrent dans tous les genres de désordres, toutes ces circonstances se réunirent pour détruire une intimité que l'affection me pressait de continuer, et que la mémoire m'obligeait de regretter amèrement. Mais il n'est pas une particularité de cette époque, pas même une seule de nos conversations, qui ne reste encore aujourd'hui gravée dans mon esprit. Je n'en dirai pas davantage: cette assurance seule vous prouvera que si je n'y avais pas attaché de prix, je ne me souviendrais pas aussi bien de tout cela. Comme je me rappelle la lecture de vos premiers essais! Une autre circonstance que vous ignorez, c'est que les premiers vers que j'essayai de faire à Harrow vous étaient adressés, vous deviez les voir; mais Sinclair en avait gardé la copie quand nous allâmes en vacance, et à notre retour nous avions cessé d'être liés; ils furent détruits, et certes ce ne fut pas une grande perte. Par ce fait, vous pouvez juger de mes sentimens à un âge où l'on ne saurait être hypocrite.
«Je me suis arrêté plus que je ne pensais sur ce sujet, et je finirai par où j'aurais dû commencer. Nous étions autrefois amis, nous l'avons même toujours été, car notre séparation fut l'effet du hasard et non du refroidissement. J'ignore où notre destinée doit nous conduire l'un et l'autre; mais si l'occasion et quelque penchant vous décident à jeter une pensée sur un écervelé de mon espèce, vous me trouverez toujours sincère, et jamais assez aveugle sur mes défauts pour envelopper les autres dans leurs conséquences. Voulez-vous m'écrire quelquefois? Je ne dis pas souvent; mais enfin, si nous nous retrouvons, j'espère que nous serons l'un pour l'autre ce que nous devions être et ce que nous étions.»
Une autre preuve aussi forte de la vivacité de ses impressions de jeunesse, c'est, quand ses amis ont gardé un si petit nombre de ses anciennes lettres, le soin avec lequel il conserva toutes celles que lui adressèrent les principaux d'entr'eux, même les plus jeunes. Et si quelquefois ses correspondans oubliaient de dater leurs missives, sa fidèle mémoire, après plusieurs années d'intervalle, suppléait à leur oubli. Parmi ces souvenirs qu'il conservait si précieusement, il en est un qu'il serait injuste de ne pas citer, soit comme monument de l'énergie qui brillait au milieu de son langage enfantin, soit en mémoire des tendres et affectueux sentimens que leur lecture réveillait, comme on le verra plus tard, dans l'ame de Byron.
À LORD BYRON, etc., etc.
Harrow-la-Montagne, 28 juillet 1805.
«Puisque vous avez paru assez peu mon ami pour me dire des noms toutes les fois que vous me rencontriez ces jours derniers, je vous demande une explication, et je désire savoir si vous voulez que nous soyons aussi bons amis qu'auparavant. J'ai bien vu que ce mois-ci vous m'aviez absolument laissé là, sans doute pour vos nouvelles connaissances; mais il ne faut pas croire, parce que vous aurez dans la tête un caprice quelconque, que je reviendrai toujours à vous, comme certains autres le font, pour regagner votre amitié. Ne pensez pas que je sois votre ami par intérêt, et parce que vous êtes plus grand ou plus âgé que moi: non, cela n'est pas, et ne sera jamais. J'étais votre ami, et je ne le suis encore qu'à une condition: c'est qu'en me voyant vous ne me direz plus des noms. Vous avez bien vu, j'en suis sûr, que je n'aimais pas cela; pourquoi donc le faisiez-vous, si ce n'est parce que vous ne voulez plus être mon ami? et pourquoi le resterais-je, si vous me traitez mal? Je ne tiens à rien de pareil; vous pouvez bien laisser les autres m'attaquer, mais si vous vous moquez de moi, je serai bien plus malheureux.
«Je ne suis pas un hypocrite, Byron, et je ne le serai jamais assez pour rester votre ami quand vous me direz des noms. Personne ne dira, j'en suis sûr, que je me sois abaissé pour regagner une amitié dont vous ne voulez plus. Pourquoi le ferais-je? ne suis-je pas votre égal? Quel intérêt y aurais-je? Quand vous me retrouverez dans le monde (c'est-à-dire si vous le voulez), vous ne pourrez m'avancer ou me protéger, ni moi vous. Je vous engage donc et vous demande, si vous tenez à mon amitié (ce qui n'est pas, à en juger par votre conduite), à ne pas me donner les noms que vous faites, ni à vous moquer de moi. Jusqu'alors il me sera impossible de vous nommer mon ami. Je vous serai obligé de me répondre de suite.
«En attendant, je demeure votre...
»Je ne puis dire votre ami.»
Sur le dos de cette lettre était la note suivante, de la main de Byron:
«Cette lettre et une seconde furent écrites à Harrow par mon alors et toujours cher ami Lord de ***, quand nous étions camarades d'études. Il me les adressa à la suite de je ne sais plus quel malentendu, le seul qui s'éleva jamais entre nous; il fut d'ailleurs de courte durée, et je ne conserve cette lettre que pour la lui rappeler quand je le verrai, afin que nous puissions rire au souvenir de l'insignifiance de notre première et dernière querelle.»
BYRON.
On retrouve dans une lettre du même enfant, écrite deux années plus tard [33], ces passages remarquables:
«Votre dernière lettre m'a fait penser que vous étiez extrêmement piqué contre la plupart de vos amis, et même un peu contre moi, si je ne me trompe. Vous dites d'un côté: Il n'est presque pas douteux que peu d'années ou de mois nous rendront aussi indifférens l'un à l'autre, que si nous n'avions pas passé ensemble une partie de notre vie. En vérité, Byron, vous me faites injure, et je n'ai pas de doute, au moins je l'espère, que vous ne vous calomniiez vous-même.»
[Note 33: ][ (retour) ] D'autres lettres encore offrent de curieuses preuves de la sensibilité jalouse et passionnée de Byron. Dans l'une d'elles, par exemple, nous voyons qu'il s'était offensé que son jeune ami lui eût écrit mon cher Byron au lieu de mon très-cher; et dans une autre, qu'il avait eu de la jalousie de quelques expressions échappées à son ami, à l'occasion du départ de Lord John Russell pour l'Espagne. «Vous me dites, lui répond-on, que jamais vous ne me vîtes agité comme quand j'écrivis ma dernière lettre; pensez-vous que j'eusse tort? J'avais reçu une lettre de vous le samedi, où vous me disiez que vous quittiez l'Angleterre au mois de mars pour six ans; et le lundi John Russell partait pour l'Espagne. Mais pouvez-vous imaginer que je fusse plus triste au sujet de Lord Russell, qui s'en va pour quelques mois, et de qui j'aurai constamment des nouvelles, que relativement à vos six années de voyage au bout du monde, pendant lesquelles j'entendrai à peine parler de vous, et qui peut-être m'empêcheront de vous revoir jamais? J'éprouve une véritable peine de ce que vous me dites, que je dois vous excuser si vous êtes jaloux de me voir plus affecté du départ d'un ami qui était près de vous que de celui qui était éloigné. Il est impossible que vous ayez pu croire un moment que l'absence de John m'affectât plus que la vôtre. Je finis donc sur ce sujet.»
Malgré ces habitudes de jeux et de paresse qui semblaient l'indice d'une certaine absence d'idées et de réflexions, il y avait des momens où le jeune poète rentrait profondément en lui-même et se livrait à des méditations incompatibles avec l'enjouement et l'insouciance de son âge. On montre encore dans le cimetière d'Harrow une tombe élevée, d'où la vue plane sur Windsor; c'était l'endroit favori où l'on savait si bien qu'il aimait à s'arrêter, que les enfans l'appelaient la tombe de Byron [34], et c'est là, dit-on, qu'il demeurait des heures entières abîmé dans ses pensées, ruminant dans la solitude ses premières inspirations sublimes et passionnées, et parfois, peut-être, entrevoyant déjà cet avenir de gloire qui lui inspirait, à peine âgé de quinze ans, ces vers remarquables:
Mon nom seul sera mon épitaphe. S'il ne suffit pour honorer ma cendre, qu'aucune autre gloire ne me soit accordée en récompense. On ne doit voir que ce nom, ce nom seul sur mon tombeau; illustré par lui, ou comme lui à jamais oublié.
[Note 34: ][ (retour) ] C'est à cette tombe que se rapporte ce passage des souvenirs d'enfance, qui font partie de ses œuvres inédites:
«Souvent, quand, oppressé de tristes pressentimens, je m'asseyais incliné sur notre tombe favorite.»
Il passa quelque tems à Bath avec sa mère, pendant l'automne de 1802, et, quoique bien jeune, il prit assez de part aux plaisirs de ces lieux. Il parut dans un bal masqué, donné par lady Riddel, sous le costume d'un jeune Turc; modèle anticipé, quant à la beauté et au costume, de son jeune Sélim de la Fiancée d'Abydos. Au moment d'entrer dans la maison, quelqu'un de la foule essaya d'arracher le diamant qui attachait le croissant de son turban, mais l'un de ceux qui l'accompagnaient s'aperçut à tems de cette tentative de vol. La dame qui m'apprit cette anecdote, et qui voyait beaucoup alors Mrs. Byron, a bien voulu ajouter à son récit les remarqués suivantes: «J'ai vu beaucoup Lord Byron à Bath; sa mère m'a invité souvent à prendre le thé avec elle; il était toujours fort plaisant et original; quand la conversation tombait sur ses amis absens, il montrait un léger penchant à la satire, auquel plus tard il s'abandonna, comme chacun sait, avec une liberté entière.»
Nous touchons maintenant à un événement qui, d'après sa profonde conviction, exerça sur sa vie et son caractère une influence vive et durable.
Ce fut en 1803, que son cœur, déjà deux fois éprouvé, comme nous l'avons vu, par d'enfantines impressions d'amour, conçut un attachement qui, jeune comme il était encore, domina ses facultés au point de colorer d'une teinte particulière le reste de ses jours. Que les passions malheureuses soient en général les plus durables, c'est une triste vérité qui, pour être confirmée, n'avait pas besoin de ce nouvel exemple; mais peut-être faut-il attribuer à la même circonstance l'innocence parfaite de cet attachement pour miss Chaworth, qui le distingua, sans jamais l'effacer de son cœur, de tous ceux qui le suivirent. Comme c'est le seul sentiment du même genre dont les détails puissent être suivis sans dangers, ou dont les résultats, bien que douloureux, puissent être racontés, nous pensons qu'on s'y arrêtera avec plaisir.
Mrs. Byron, en partant de Bath, vint séjourner à Nottingham, Newsteadt étant en ce tems-là loué à lord Grey de Ruthen; et pendant les vacances de Harrow, son jeune fils vint l'y rejoindre. Tel était son attachement pour Newsteadt, que c'était même un plaisir pour lui d'être dans son voisinage; aussi, avant d'avoir fait la connaissance de lord Grey, il lui arrivait souvent de passer la nuit dans une petite maison contiguë à la grande porte et qu'on appelle encore à présent la hutte [35]; mais bientôt des rapports d'amitié s'établirent entre son noble locataire et lui, et dès-lors il eut toujours à son service un appartement dans l'abbaye. Comme il avait, peu de tems auparavant, été présenté à Londres à la famille de miss Chaworth, qui, actuellement, résidait à Annesley, dans le voisinage immédiat de Newsteadt, il renouvela bientôt connaissance avec elle. La jeune héritière elle-même joignait à tous les avantages sociaux qui l'environnaient une grande beauté et les dispositions les plus aimables et les plus séduisantes.
[Note 35: ][ (retour) ] Je tiens ce fait de l'un des vieux domestiques de Newsteadt, mais je ne dissimulerai pas que d'autres n'aient révoqué en doute ces haltes nocturnes à la hutte.
Le jeune poète avait déjà remarqué ses charmes; mais ce fut seulement à l'époque où nous sommes arrivés, comme il était dans sa seizième année et miss Chaworth dans sa dix-huitième, qu'il semble en avoir été complètement ébloui. Six courtes semaines d'été, écoulées près d'elle, suffirent pour éveiller une passion qui dura toute sa vie.
D'abord, bien qu'on lui offrît un lit à Annesley, il avait l'habitude de revenir chaque nuit à Newsteadt, et le motif qu'il alléguait était sa frayeur des tableaux de famille des Chaworth, qui, s'imaginait-il, l'avaient pris en grippe en souvenir du duel de son oncle, et se seraient détachés la nuit de leurs cadres pour le tourmenter. À la fin il dit gravement un soir à miss Chaworth et à sa cousine: «La dernière nuit, en m'en retournant, j'ai vu un bogle.» Comme ce dernier mot écossais était complètement inintelligible pour les jeunes dames, il leur fit entendre que c'était un revenant, et qu'il ne voulait pas ce soir-là retourner à Newsteadt. À compter de là, il coucha toujours à Annesley jusqu'à ce que ses visites furent interrompues par une courte excursion à Matlock et à Castleton, dans laquelle il eut le bonheur d'accompagner miss Chaworth et ses parens. Voici la curieuse notice que l'on trouve de ce voyage dans l'un de ses livres-journaux:
«J'avais quinze ans quand il m'arriva, dans une caverne du duché de Derby, de traverser dans une barque, où deux personnes seulement pouvaient rester couchées, un ruisseau qui coulait sous une roche; cette dernière était tellement proche de l'eau, que nous fûmes obligés de faire pousser la barque par un conducteur enfumé, espèce de Caron, qui se tenait derrière, entièrement courbé dans l'eau. J'avais alors pour second M. A. C., dont j'avais été passionnément amoureux sans le lui dire, mais non pas sans qu'elle le découvrît. Je me rappelle mes sensations, mais je ne puis les décrire. Notre société se composait de Mrs. W., des deux miss W...s, de M. et Mrs. Cl...ke, de miss R. et de ma M. A. C. Hélas! pourquoi dire ma? Notre mariage aurait apaisé des haines qui avaient fait couler le sang de nos pères; il aurait réuni des propriétés vastes et riches; au moins aurait-il réuni un seul cœur et deux êtres assez bien assortis pour l'âge (elle avait deux ans de plus que moi), et... et... et... qu'en est-il résulté?»
Miss Chaworth prenait ordinairement part aux danses du soir, à Matlock, tandis que son amant restait à la contempler, solitaire et mécontent. Il est possible que le dégoût qu'il exprima toujours pour ce genre de plaisir soit venu de quelque sentiment amer éprouvé dans sa jeunesse en voyant la dame de son cœur conduite par d'autres à la danse joyeuse dont lui-même était exclu. Un jour que la jeune héritière d'Annesley avait eu pour cavalier une personne qu'elle n'avait jamais vue, Byron lui dit, d'un air de dépit, quand elle vint reprendre sa place: «J'espère que vous aimez votre nouvel ami.» Ces paroles étaient à peine prononcées, qu'il se vit accosté par une dame écossaise, d'une tournure déplaisante, qui vint se recommander à lui comme cousine, et qui, mettant son orgueil à la torture à force de manières et d'expressions vulgaires, décida la belle miss Chaworth à lui dire à son tour à l'oreille: «J'espère que vous aimez votre nouvelle amie.» À Annesley, il passait la plus grande partie de son tems à faire des courses à cheval avec miss Chaworth et sa cousine, ou plongé dans une morne rêverie, les mains occupées de son mouchoir; ou bien tirant contre une porte qui donne sur la terrasse, et qui conserve encore les vestiges de ses balles. Mais son plus grand plaisir était de s'asseoir auprès de miss Chaworth lorsqu'elle faisait de la musique; son air favori était la jolie chanson galloise Maryanne, sans doute principalement à cause de son nom. Pendant tout ce tems, il avait la douleur de voir celle qu'il aimait, entièrement occupée d'un autre amour; et comme il le dit lui-même:
«Ses soupirs n'étaient pas pour lui: pour elle il était un frère, mais rien de plus.»
Il n'est pas même probable, si le cœur de miss Chaworth eût été libre, que Lord Byron eût été choisi par elle comme un objet d'attachement. Deux ans de plus donnent à une jeune fille une avance dans la vie, contre laquelle un homme ne peut pas lutter. Miss Chaworth ne voyait dans Byron qu'un collégien: ses manières étaient d'ailleurs alors dures et peu sociables; elles n'avaient, comme je l'ai entendu répéter vingt fois, rien de flatteur pour les jeunes filles de son âge. Si dans un moment d'illusion il s'était flatté d'inspirer quelque amour à la jeune miss, il dut être bientôt désabusé par une circonstance notée dans ses Mémoires comme l'une des plus douloureuses humiliations auxquelles son infirmité l'eût exposé. Il entendit un jour miss Chaworth dire à sa femme de chambre: «Pouvez-vous croire que je me soucie jamais de ce petit boiteux?» Ces mots, comme il l'a rappelé lui-même, furent un coup de foudre pour lui. Il était nuit fermée quand il les entendit; mais il sortit à l'instant de la maison, et, sans rien voir devant lui, il courut sans s'arrêter jusqu'à Newsteadt.
La peinture qu'il a faite de cet amour, dans l'un de ses plus touchans poèmes, le Songe, montre comment le génie et la sensibilité peuvent élever les réalités de cette vie, et donner un lustre immortel aux objets et aux événemens les plus communs. Sous le nom de l'antique oratoire, la vieille salle d'Annesley rappellera long-tems à l'imagination la vierge et l'adolescent qui s'y trouvèrent une fois réunis; tandis que l'image du coursier de l'amant, bien que le type en ait été la race laborieuse et peu poétique des chevaux de Nottingham, ajoute encore aux charmes généraux de la scène, et jette sur le tableau une portion de la lumière que le génie seul peut à son gré répandre.
Au reste, dès cet âge encore tendre, il paraît avoir eu assez d'expérience de la vie galante pour savoir comment les premiers trophées peuvent conduire en amour à de nouvelles conquêtes; il se glorifiait souvent, auprès de miss Chaworth, d'un nœud de cheveux que lui avait donné quelque beauté sensible (sans doute cette jolie cousine dont il parle avec tant de chaleur dans l'une des notes que nous avons citées). Déjà, et il ne l'ignorait pas, il avait la beauté qui, malgré quelque tendance à l'excessif embonpoint de sa mère, lui promettait cette expression particulière qui donnait à ses traits tant de finesse et tant de charme. Mais avec les fêtes de l'été finit le rêve de sa jeunesse: il ne vit plus qu'une fois miss Chaworth l'année suivante, et il lui dit un dernier adieu, comme il le racontait souvent, sur cette montagne près d'Annesley, qu'il a si bien décrite dans son poème du Songe, comme étant couronnée d'un particulier diadême [36]. Personne, à l'entendre, n'aurait pu deviner tout ce qu'il éprouvait, car sa contenance était calme et ses sentimens comprimés. «La première fois que je vous reverrai, lui dit-il en la quittant, vous serez sans doute Mrs. Chaworth [37]?--Je l'espère;» telle fut sa réponse. C'était avant cette entrevue qu'il avait écrit au crayon, dans un volume des lettres de Mme de Maintenon, qui appartenait à la jeune miss, les vers suivans:
[Note 36: ][ (retour) ] Parmi les vers inédits en ma possession, je trouve les fragmens suivans, écrits quelque tems après cette époque:
«Collines d'Annesley, arides et nues, dans lesquelles s'égara mon enfance imprudente, comme les tempêtes du nord grondent et mugissent au-dessus de vos ombrages touffus! Aujourd'hui les heures ne s'écoulent plus délicieusement dans ces promenades chéries; le sourire de Marie ne fait plus de vous un paradis pour moi.»
[Note 37: ][ (retour) ] Son mari prit en effet, pendant quelque tems, le surnom de Chaworth.
Cesse, ô mémoire! de me tourmenter. Le présent est aujourd'hui décoloré pour moi: l'avenir ne m'offre plus d'espérances; et quant au passé, par pitié, cache-le-moi. Pourquoi ramener devant mes yeux ces images de ce que je ne reverrai pas? pourquoi me représenter ces délicieux instans à jamais évanouis? Le plaisir passé augmente la peine présente; le regret de ce qui n'est plus se joint à la douleur de ce qui est. Espérances, regrets, vous n'êtes plus que de vains mots: je ne demande plus qu'à vous oublier.
L'année suivante, miss Chaworth épousa l'heureux rival de Byron. M. John Muster, l'un de ceux qui se trouvaient présens quand il en reçut la première nouvelle, raconte ainsi ce qui se passa alors en lui: «J'étais présent quand il apprit ce mariage, sa mère lui dit: Byron, j'ai à vous apprendre une nouvelle.--Eh bien, qu'est-ce?--D'abord, tirez votre mouchoir, car vous en aurez besoin.--Quelle absurdité!--Prenez, dis-je, votre mouchoir (il le fit pour lui plaire), miss Chaworth est mariée. À ces mots une expression singulière et impossible à décrire se peignit sur sa pâle figure; il remit violemment son mouchoir dans sa poche, puis, avec une affectation de froideur et de nonchalance: Est-ce là tout? dit-il.--Comment, je m'attendais à vous voir accablé de douleur. Il ne répondit rien, et bientôt après il ouvrit la conversation sur un autre sujet.»
Sa vie d'Harrow présente les mêmes particularités. Pendant toute sa durée, comme il le dit lui-même, il était toujours jouant, se révoltant [38], ramant et se livrant à toute sorte d'espiègleries. L'esprit de révolte dont il parle ici (bien qu'il n'ait jamais été jusqu'à lui inspirer des actes de violence) se manifesta à l'occasion de la retraite du docteur Drury, quand, à la place vacante, se présentèrent les trois candidats, Mark Drury, Evans et Butler. Dans le premier mouvement auquel cette rivalité donna lieu parmi les écoliers, le jeune Wildman se montra à la tête du parti de Mark Drury, tandis que Byron avait commencé par rester neutre. Mais dans l'espérance de l'avoir pour allié, l'un des membres de la faction Drury dit à Wildman: «Byron, je le sais, ne se joindra pas à nous, parce qu'il ne veut jamais de la seconde place; mais vous pourriez, en lui donnant la première, vous l'assurer.» Wildman suivit cet avis, et Byron prit en effet le commandement de la faction.
[Note 38: ][ (retour) ] Gibbon, parlant des écoles publiques, dit: «La scène comique d'une révolte de collége fait connaître, sous leur véritable point de vue, les ministériels et les indépendans de la génération nouvelle.» Mais de pareils pronostics ne sont pas toujours sûrs; ainsi le doux et paisible Addisson fut, étant au collége, chef d'un soulèvement.
La violence qu'il mit dans son opposition au choix que l'on fit de Butler, et surtout la vive affection qui l'unissait au dernier maître, contribuèrent à aigrir les relations qu'il eut avec le nouveau directeur pendant le reste de son séjour à Harrow. Par malheur, Byron résidant dans les appartemens de Butler, les occasions de mésintelligence étaient on ne peut plus fréquentes. Un jour le jeune rebelle, dans un accès de défiance, arracha tous les grillages des fenêtres de la salle; et quand le docteur lui demanda le motif de cette violence, il répondit, avec un grand sang-froid: «Parce qu'ils obscurcissent la salle.» Une autre fois il lui avoua hardiment la haine qu'il avait contre lui. Ce fut long-tems la coutume que le maître, à la fin de chaque terme, invitât à dîner les élèves les plus âgés; et cette faveur, semblable aux invitations royales, était en général regardée comme un ordre. Lord Byron cependant y répondit par un refus; cela surprit beaucoup le docteur Butler, et, à la première occasion, il lui en demanda le motif devant les autres élèves: «Aviez-vous quelque autre engagement?--Non, monsieur.--Mais vous aviez donc une raison, Lord Byron?--J'en avais.--Et laquelle?--Parce que (répliqua le jeune pair avec une fierté composée) s'il vous arrivait de passer dans mon voisinage tandis que je serais à Newsteadt, je ne songerais certainement pas à vous inviter à dîner; en conséquence, je ne dois pas accepter une pareille invitation de votre part.» En général l'idée qu'avaient de lui ses professeurs à Harrow était celle d'un enfant paresseux, qui ne voulait jamais rien apprendre; et si l'on fait attention à ses habitudes ordinaires, on avouera que cette réputation n'était pas dépourvue de fondement. Il est impossible de jeter les yeux sur les livres dont il se servait, et qui sont couverts de translations interlignées, sans être frappé de l'absence de son attention. Les mots grecs les plus ordinaires ont leur traduction anglaise barbouillée à leur côté, et cette circonstance prouve bien qu'il ne les connaissait pas assez pour les traduire de mémoire. Ainsi, dans son Xénophon, nous trouvons νεοι, jeunes, σωμασιν, corps, ανθρωποις τοις αγαθοις, bons hommes, etc., etc.; et même, dans les volumes de pièces grecques qu'il vendit en partant à la bibliothèque du collége, nous remarquons, entre autres exemples, le mot usuel χρυσος flanqué de son synonyme anglais (or).
Mais quelque faibles que fussent ses progrès dans les matières purement scolastiques auxquelles nous consacrons en pure perte une si précieuse portion de la vie [39], il n'en montrait pas moins des dispositions merveilleuses pour tous les genres variés d'instruction qui ne sont utiles que dans le monde. Né avec un esprit trop scrutateur et trop vagabond pour être facilement emprisonné dans des limites déterminées, il s'attachait à des sujets qui déjà intéressaient ses goûts virils, et que ne pouvait comprendre l'esprit purement pédantesque d'une école; mais ses accès irréguliers et violens de travail, dans cette direction, donnaient à son intelligence une impulsion bien plus haute que celle de ses condisciples les plus laborieux. La liste qu'il a faite de tous les ouvrages divers dont il avait à la hâte, et de son propre choix, dévoré les pages, avant d'atteindre sa quinzième année, est tellement considérable, qu'on a de la peine à y ajouter foi; et elle présente une telle masse de recherches, qu'elle pourrait défier les plus vieux helluones librorum.
[Note 39: ][ (retour) ] Il est déplorable de songer à la perte de tems que l'on fait subir aux enfans dans la plupart des colléges, en les occupant pendant six ou sept ans à apprendre seulement des mots, et encore d'une manière fort imparfaite. (Cowley, Essai.)
Si un Chinois entendait parler de notre système d'éducation, ne supposerait-il pas que nous destinons tous nos jeunes gens à professer des langues mortes dans les pays étrangers, et non pas à faire jamais usage de la nôtre? (Locke, sur l'Éducation.)
Il ne faut pourtant pas croire, d'après l'étendue et l'activité de son esprit, que Byron pût de lui-même choisir une direction privilégiée; quel que soit, en effet, le plan d'instruction d'un jeune homme de talent dans les grandes écoles et dans les universités d'Angleterre, il ne suppléera pas complètement à ce qui lui manque sous le rapport intellectuel, et pourra même l'exposer à des écarts embarrassans et dangereux [40]. Dans la difficulté ou même l'impossibilité absolue qu'il trouvera à combiner l'acquisition des connaissances pratiques avec les études de l'antiquité qui lui sont nécessaires pour obtenir les honneurs scolastiques, il devra choisir ou de porter toute son attention et ses vœux vers ce dernier objet, et alors il n'aura aucune idée de tout ce qui doit lui servir le plus dans le monde; ou d'adopter comme Lord Byron et d'autres personnages distingués le système contraire, et consentir à passer à l'école pour un élève incapable et paresseux, afin de se préparer des moyens de supériorité dans le monde.
[Note 40: ][ (retour) ] Un excellent écolier peut quitter les bancs de Westminster ou d'Eton dans une ignorance complète du train de vie et de la conversation du monde anglais, vers la fin du dix-huitième siècle. (Gibbon.)
Les souvenirs inscrits par le jeune poète dans ses livres d'école peuvent nous permettre de croire que dans un âge si tendre il prévoyait déjà vaguement que tout ce qui se rapportait à lui deviendrait par la suite un objet d'intérêt et de curiosité. La date de son entrée à Harrow [41], le nom des enfans qui furent ses moniteurs, la liste des chefs de classe parmi ses condisciples sous le docteur Drury [42], tout y est noté avec la dernière minutie, et comme pour former des points de retour pour l'histoire de sa vie. Un exemple touchant suffira pour montrer qu'il lui arriva plus d'une fois de s'arrêter à ces idées. Nous trouvons sur la première page de ses Scriptores græci la suivante note écrite à la main: «George Gordon Byron, vendredi 26 juin, a. d. 1805, trois heures trois quarts de l'après-midi, classe de troisième, Calvert moniteur, Tem, Wildman à ma gauche et Long à ma droite. Harrow-la-Montagne.» Et sur la même feuille se trouve le commentaire suivant, écrit cinq ans plus tard:
Eheu fugaces, Posthume! Posthume!
Labuntur anni.
B., 9 janvier 1809.
[Note 41: ][ (retour) ] Byron, Harrow-la-Montagne, dans le Middlesex, alumnus scholæ lyonensis privus, in anno domini 1801, Ellison duce.
Moniteur en 1801: Ellison, Royston, Hunxman, Rashleigh, Rokeby, Leigh.
[Note 42: ][ (retour) ] Chefs de classe de Drury, 1804: Byron, Drury, Sinclair, Clare, Bolder, Annesley, Calvert, Strong, Acland, Gordon, Drummond.
«Des quatre personnes dont les noms sont ici mentionnés, l'une est morte, une autre est dans un climat lointain: tous sont séparés: il n'y a pas cinq ans qu'ils étaient ensemble réunis dans la même classe; et nul encore n'aurait atteint sa vingt et unième année.»
Il passa les vacances de 1804 [43] avec sa mère à Southwell: Mrs. Byron était venue s'y fixer pendant l'été de cette année, en quittant Nottingham, et elle avait choisi pour demeure la maison appelée Burgage-Manor. On conserve encore à Southwell, sous la date du 8 août 1804, une note dans laquelle on annonce que le jeu est retenu par Mrs. et Lord Byron. La personne à qui appartenait la maison qu'ils habitaient était un rentier possesseur d'une assez belle bibliothèque; et le premier soin du jeune poète, comme il nous l'apprend, fut de la retourner complètement aussitôt après son arrivée à Southwell. L'un des livres qui l'occupèrent et l'intéressèrent davantage fut, et on le croira sans peine, la Vie de lord Herbert de Cherbury.
[Note 43: ][ (retour) ] Pendant l'une des vacances de Harrow, il demeura quelque tems dans la maison de l'abbé de Rouffigny, dans Took's court, avec l'intention d'y étudier la langue française; mais, au dire de l'abbé, il avait peu de goût pour cette étude, et, au grand dépit du révérend maître, il passait presque tout son tems à faire des armes, à boxer, etc.
Il entra au mois d'octobre 1805 au collége de la Trinité à Cambridge. Voici comme il décrit les sentimens qu'il éprouva en quittant sa chère Ida:
«Mon entrée au collége me fit un effet singulier et pénible. D'abord j'étais tellement affligé de quitter Harrow, bien que le tems en fût arrivé (ayant alors dix-sept ans), que pendant le dernier quartier que j'y passai, j'employais les heures, consacrées au sommeil à compter les jours que j'avais encore à y rester. J'avais toujours détesté Harrow jusqu'aux dix-huit derniers mois, mais dès ce moment je l'aimai. En second lieu je souhaitais d'aller à Oxford et non à Cambridge; troisièmement je me trouvais tellement isolé dans ce nouveau monde que je faillis en perdre la tête. Mes camarades n'étaient pourtant pas insociables: au contraire, ils avaient de la bonté, de la bienveillance, un rang, de la fortune, et une gaîté bien autre que la mienne. Je me joignais à eux, je dînais, je soupais, etc., dans leur compagnie; mais je ne sais comment j'éprouvais un sentiment le plus pénible, le plus mortel de ma vie, en pensant que je n'étais plus un enfant.»
Il fut sans doute quelque tems à Cambridge en proie à cette espèce d'isolement; mais il n'était pas dans sa nature de rester long-tems sans aimer quelque chose, et l'amitié qu'il forma bientôt avec le jeune Eddleston, qui avait deux ans de moins que lui, surpassa même en vivacité romanesque toutes ses autres liaisons de collége. Les dispositions musicales de cet enfant furent l'occasion de leur intimité. Il était alors un des choristes de Cambridge, bien que par la suite il ait suivi une profession mercantile. Cette disconvenance de leur position respective n'était pas sans charme pour Byron: elle flattait en même tems son orgueil et son bon naturel, et établissait entre eux des rapports mutuels de protection d'un côté, de reconnaissance et de dévouement de l'autre; seuls rapports qui, suivant Bacon, soient la base du peu d'amitié qui reste encore sur la terre. Ce fut sur un don que lui avait fait Eddleston qu'il écrivit ces vers, intitulés la Cornaline, qui étaient imprimés dans son premier volume resté inédit; en voici une stance:
Quelques-uns souriant des liens qui nous unissent, m'ont souvent reproché ma faiblesse; ce don léger a cependant le plus grand prix à mes yeux, car, j'en suis sûr, je le tiens de quelqu'un qui m'aime.
Une autre liaison moins vive, commencée à Harrow, et continuée pendant sa première année de Cambridge, est ainsi mentionnée dans l'un de ses journaux:
«Que mes pensées sont étranges! La lecture du chant de Milton, belle Salvina, m'a ramené, je ne sais comment ou pourquoi, aux jours les plus heureux peut-être de ma vie (toujours exceptés, de tems en tems, certains dimanches des deux derniers étés de Harrow). Je me retrouvais à Cambridge avec Edward Noël et Long, qui fut plus tard dans les gardes: Long, après avoir servi avec honneur dans l'expédition de Copenhague (qui laisse encore vivre deux ou trois mille goujats gras et bien payés), fut noyé en 1809, pendant son passage à Lisbonne avec son régiment dans le Saint-George, qui fut heurté la nuit par un autre vaisseau de transport. Nous étions des nageurs rivaux, également passionnés pour les chevaux, la lecture et les festins. Nous avions été ensemble à Harrow, mais là du moins il n'était pas un esprit aussi intraitable que le mien; j'étais toujours alors le premier à la paume, dans les révoltes, les batailles, les parties, et tous les genres de désordres; il était, lui, beaucoup plus calme et mieux civilisé. Mais à Cambridge, soit que mon caractère s'adoucît ou que le sien prît plus de roideur, il est certain que nous devînmes grands amis. La description du siége de Sabrina me rappelle nos mutuels exploits de plongeur. Bien que le Cam n'offre pas une onde vraiment transparente, et que l'endroit où nous nous jetions eût quatorze pieds de profondeur, nous avions toujours soin, afin de mieux prouver nos avantages, de lancer avant nous des œufs, des pièces de vaisselle et même des shillings. Il y avait entre autres, et je m'en souviens bien, dans le lit de la rivière où nous nous baignions le plus ordinairement, une souche d'arbre autour de laquelle j'aimais à me glisser et à m'étonner comment diable je me trouvais là.
«Le soir nous faisions de la musique, car il était musicien et savait tirer un égal parti de la flûte et du violoncelle. Je faisais partie de l'assistance et, si je ne me trompe, notre boisson de prédilection était alors de l'eau de soude. Le jour nous courions à cheval, nous nous baignions, nous causions, ou parfois prenions un livre. Je me rappelle l'avidité avec laquelle nous parcourûmes le nouvel in-quarto de Moore (en 1806); le soir nous le lisions ensemble. Nous ne fûmes réunis qu'un été. Long entra dans les gardes l'année que je passai à Nottingham, au sortir du collége. Son amitié, et de ma part un violent et cependant pur amour, étaient alors le roman de l'époque la plus romanesque de ma vie ....................................................................
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«Je me souviens qu'au printems de 1809 H*** [44] me plaisantait de la tristesse que m'avait causée la mort de Long, et s'amusait à faire des épigrammes sur son nom, qui prêtait aux jeux de mots, tels que long, court, etc.; mais il eut bien le tems de s'en repentir à trois ans de là, quand notre ami mutuel, et surtout le sien, Charles Matthews, se noya également, et qu'il put lui-même sentir combien mon affliction avait été légitime. Pour moi, je ne rétorquai pas ces piquans jeux de mots; je sentais trop tout ce que je perdais dans Matthews, et, ne l'eussé-je pas senti, j'aurais encore respecté sa douleur.
[Note 44: ][ (retour) ] Sans doute Hobhouse.
«Le père de Long m'écrivit pour m'engager à faire l'épitaphe de son fils: je le promis, mais je n'eus pas la force de la composer. Il était de ces êtres bons et aimables qui ne demeurent guère dans ce monde, doué de tous les talens et de tous les avantages qui pouvaient mieux le faire regretter. Cependant, quoique bon compagnon, il avait parfois d'étranges accès de mélancolie; je me souviens qu'un jour, allant chez son oncle, je l'accompagnai jusqu'à la porte, c'était dans le haut ou le bas Grosvenor ou Brook street, je ne sais plus lequel, mais c'était sûrement dans une rue qui faisait suite à quelque place: il me dit que la nuit d'auparavant il avait pris un pistolet sans savoir ou regarder s'il était ou non chargé, et qu'il l'avait dirigé contre sa tête, laissant au hasard le soin de décider s'il partirait ou non. La lettre qu'il m'écrivit en passant du collége aux gardes, était encore aussi mélancolique qu'on pouvait le supposer en pareil cas: mais son maintien naturel ne révélait rien d'une pareille disposition; il était doux et prévenant, il avait même un grand penchant pour la gaîté. Nous étions fort liés à Harrow, et mainte fois nous y sommes retournés de Londres pour nous mieux livrer à nos souvenirs de collége.»
Ces mémoires affectueux sont extraits d'un journal qu'il tenait à Ravenne pendant sa résidence dans cette ville, en 1821. Les circonstances pendant lesquelles ils étaient consignés, doivent nous les rendre encore plus touchans et plus remarquables. Il habitait une terre étrangère; il était même en rapport avec des conspirateurs étrangers, dont il cachait dans sa maison les armes au moment où il écrivait. Cependant il lui était possible de s'éloigner ainsi des scènes qui l'entouraient, et de reporter ses pensées sur le tems ancien, sur les amitiés perdues de son enfance. Un anglais, M. Wathen, qui le vit dans l'une des villes d'Italie, ayant eu l'occasion de mentionner, en lui parlant, qu'il avait eu des rapports d'amitié avec Long, le noble poète, dès ce moment, lui prodigua les témoignages d'une affection marquée. Il lui parlait fréquemment de Long et de ses bonnes qualités, jusqu'à ce que des pleurs, qu'il ne pouvait arrêter, lui couvrissent le visage.
Il rejoignit sa mère à Southwell, suivant son habitude, durant l'été de 1806, et c'est alors qu'il forma dans une société rare, mais choisie, quelques liens d'intimité dont on chérit encore avec orgueil le souvenir. Si l'on excepte le court intervalle qu'il passa, comme nous l'avons vu, dans la société de miss Chaworth, ce ne fut qu'à Southwell qu'il eut jamais l'occasion de profiter de la douce influence de la conversation des femmes et de comprendre que la sphère véritable de leurs vertus c'est leur intérieur. Il fut admis dans le cercle de l'aimable et spirituelle famille Pigot comme s'il en eût fait partie, et le jeune poète ne trouva pas seulement dans le révérend John Becher [45] un critique fin et judicieux, mais un ami sincère. Il eut encore une ou deux autres familles, comme les Leacroft, les Houson, près desquelles ses talens et la vivacité de son esprit furent toujours bienvenus; et la timidité orgueilleuse qui, pendant sa minorité, l'avait éloigné de toute relation avec les gentilshommes du voisinage, semble avoir disparu dans la petite et agréable société de Southwell. L'une de ses amies les plus intimes à cette époque m'a fourni les détails suivans, sur la manière dont elle fit sa connaissance:
[Note 45: ][ (retour) ] Citoyen qui depuis s'est distingué d'une manière honorable par ses plans philanthropiques sur l'important objet de l'amélioration du sort des pauvres.
«La première fois que je le vis, ce fut à une réunion chez sa mère; et telle était sa timidité, qu'il fallut l'envoyer chercher trois fois avant de le décider à venir dans le salon, pour jouer avec les autres jeunes gens. C'était un enfant gras et embarrassé, portant les cheveux peignés sur le front, et ressemblant parfaitement à la miniature que sa mère avait fait peindre par M. de Chambruland. Le lendemain matin, Mrs. Byron l'ayant conduit chez nous, il conserva son extérieur timide et réservé. La conversation tomba sur Chettenham, les amusemens et le théâtre de cette ville, etc. Je rappelai que j'avais vu le rôle de Gabriel Lackbrain parfaitement bien rempli. Quand sa mère partit, il la suivit en nous faisant une grande inclination; pour moi, rappelant encore la pièce dont nous venions de parler, je lui dis: Bonjour, Gaby. Ces mots l'animèrent aussitôt, sa belle bouche s'ouvrit par un éclat de rire, toute sa retenue s'évanouit pour toujours; et quand sa mère lui répéta: Eh bien, Byron, êtes-vous prêt? il répondit que non, qu'elle pouvait s'en aller, et qu'il désirait rester un peu plus long-tems. À compter de là, il venait nous voir à toutes les heures du jour, et se considérait chez nous parfaitement comme chez lui.»
C'est à cette dame que fut adressée la première lettre de lui qui soit tombée entre mes mains; il correspondait en même tems avec plusieurs de ses amis d'Harrow, avec lord Clare, lord Powerscourt, M. William Peel, M. William Bankes, et d'autres encore. Mais on prévoyait peu alors l'intérêt général qui se rattacherait un jour à ces lettres d'écoliers, et en conséquence, comme j'ai déjà eu l'occasion de m'en affliger, il n'en existe plus qu'un très-petit nombre. La lettre dont j'ai parlé, à son amie de Southwell, ne contient rien de remarquable; mais, peut-être, par cette raison-là même, mérite-t-elle d'être insérée, comme servant à montrer, par sa comparaison avec les suivantes, combien son esprit acquit rapidement de la confiance en lui-même. Il y a véritablement dans ses premiers manuscrits un charme pour les yeux de la curiosité, qu'ils perdent nécessairement dans leur forme imprimée; ils attestent évidemment une éducation peu suivie; l'écriture en est informe et enfantine; on trouve même, çà et là, de grosses fautes d'orthographe sous la plume de celui qui, quelques années plus tard, devait s'élancer comme l'un des géans de la littérature anglaise.
LETTRE PREMIÈRE.
À MISS ***.
Burgage-Manor, 29 août 1804.
«J'ai reçu les armes, ma chère miss, et je vous remercie beaucoup de la peine que vous avez prise. Il est impossible que je puisse y trouver le moindre défaut. La vue des peintures me charme pour deux raisons: la première, parce qu'elles serviront à orner mes livres, et la seconde parce qu'elles me prouvent que vous ne m'avez pas encore entièrement oublié. Cependant je suis fâché que vous ne reveniez pas plus tôt. Voilà déjà un siècle que vous êtes partie. Peut-être partirai-je pour Londres avant que vous en sortiez, mais je ne l'espère pas. Vous ne pensez plus à mon cordon de montre, à ma bourse; je désire pourtant bien les avoir. Votre petite lettre me fut remise par Harry, au spectacle, où j'accompagnais miss L*** et le docteur S***, et je reviens à l'instant pour vous répondre avant de me coucher. Si je suis à Southwell quand vous y viendrez, et je désire sincèrement que ce soit bientôt, car je regrette beaucoup votre absence, je me fais une fête de vous entendre chanter mon air favori la vierge de Lodi. Ma mère se joint à moi pour vous prier de nous rappeler à l'affection de Mrs. Pigot, et croyez-moi, ma chère miss, votre affectionné ami: BYRON.
«P. S. Si vous jugiez à propos de me répondre, je m'estimerais extrêmement heureux. Adieu.
«2e P. S. Comme vous êtes, dites-vous, novice dans l'art de tricoter, j'espère que vous ne vous en occupez guère; allez lentement, mais sûrement. Adieu encore une fois.»
Nous aurons souvent occasion de remarquer la constance que Lord Byron, d'ailleurs si versatile, manifesta toujours dans les goûts et les habitudes de sa jeunesse. La lettre que nous venons de citer rappelle deux de ses habitudes, qu'il conserva toute sa vie; savoir, son exactitude à répondre sur-le-champ aux lettres qu'il recevait, et sa passion pour la musique des plus simples ballades. L'un des chants qu'il avait alors le bon goût d'aimer le mieux était celui de la Duenna; et quelques-uns de ses contemporains de Harrow se rappellent encore la gaîté avec laquelle, lorsqu'il dînait au milieu de ses amis chez la fameuse mère Barnard, il entonnait ordinairement: Ce vin est le soleil de notre table. Son séjour à Southwell, pendant cet été, fut interrompu, vers le commencement d'août, par l'un de ces emportemens auxquels, dès son berceau, Mrs. Byron ne l'avait que trop accoutumé, et que lui-même, par son esprit intraitable, contribuait souvent à faire éclater. Dans les portraits qu'il trace de lui-même, le pinceau qu'il emploie est si noir qu'il faut, dans la suivante description de son caractère, extraite de ses Mémoires, faire une large part à l'exagération, comme l'exige son usage de surcharger les ombres elles-mêmes.
«Du reste (il vient de mentionner son amour précoce pour Marie Duff), je ne différais en rien des autres enfans: je n'étais ni grand, ni petit; ni lourd, ni sémillant: j'étais de mon âge; ordinairement fort enjoué, excepté dans mes humeurs noires, car alors j'étais un vrai démon. Un jour, dans l'une de mes rages silencieuses, il fallut m'ôter un couteau que j'avais pris sur la table, pendant le dîner de Mrs. Byron (je dînais toujours avant elle), et dont j'allais me frapper la tête. Mais c'était à trois ou quatre ans de là, et peu de jours avant la mort du dernier lord Byron.
«Mon naturel apparent a certainement gagné dans ces derniers tems; mais je frémis, et je regretterai jusqu'à ma dernière heure les conséquences funestes de ma violence et de mes passions. Un événement... mais peu importe... il en est d'autres auxquels il ne vaut guère mieux s'arrêter, et que pourtant je ferai connaître de préférence.
«Mais je n'aime pas les parenthèses: mon naturel est maintenant plus retenu, rarement brusque; et quand il l'est, les suites n'en sont pas mortelles. C'est quand je me tais, et que je sens pâlir mon front et mes joues, que je ne me connais plus; et alors.... mais, à moins qu'il n'y ait sur le tapis une femme (je ne dis pas quelque, ou toutes femmes), je ne sors pas d'une apathie très-supportable.»
On conçoit qu'avec un caractère de ce genre et les accès violens de Mrs. Byron, le choc devait être formidable. L'âge auquel était parvenu notre poète, alors que l'impatience du frein s'empare de la jeunesse, devait rendre ces occasions plus fréquentes. On rapporte comme une preuve de la conviction qu'ils avaient de leur mutuelle violence, qu'un jour, s'étant quittés à la suite d'une scène du même genre, on sut que tous deux s'étaient rendus en particulier, le soir même, chez l'apothicaire, demandant, avec une inquiétude alternative, si l'autre n'avait pas acheté du poison, et avertissant le droguiste de ne pas en donner dans le cas où il se présenterait.
Toutefois le jeune Lord prenait rarement une part active dans ces orages. Aux éclats de sa mère il opposait un silence poli, et, par cela même, provocateur; s'inclinant avec l'apparence du plus profond respect à mesure que la voix maternelle augmentait d'intensité. Mais en général, quand il prévoyait une tempête, il cherchait son salut dans la fuite; et c'est à ce dernier expédient qu'il avait eu recours à l'époque où nous sommes arrivés. Mais auparavant une scène avait eu lieu entre lui et Mrs. Byron, dans laquelle la violence de cette dernière l'avait portée à des extrémités qui, malgré leur outrageuse inconvenance, n'étaient pas rares avec elle. Le poète Young, décrivant un caractère de cette espèce, dit:
«Les tasses et les soucoupes tourbillonnent dans l'air, pour avertir que la dame est mécontente.»
En pareil cas, Mrs. Byron préférait les pelles et pincettes, et plus d'une fois elle les lança bruyamment sur son enfant fugitif. Cette dernière fois, il n'eut que le tems d'éviter l'atteinte de la première de ces armes, et de se réfugier à la hâte chez un de ses amis dans le voisinage; là, ayant concerté le plus sûr moyen de déjouer les poursuites, il ne tarda pas à s'enfuir à Londres. Les lettres que je vais transcrire furent adressées, immédiatement après son arrivée, à quelques amis de Southwell, dont la bienveillante intervention, dans cette circonstance, nous permet de croire qu'il n'avait pas à se reprocher les torts de cet esclandre. La première est adressée à M. Pigot, jeune homme de son âge, qui venait d'arriver, à l'occasion des vacances, d'Édimbourg, où il suivait alors ses études médicales.
LETTRE II.
À M. PIGOT.
Piccadilly, 9 août 1806.
«Mon cher Pigot,
«Mille remercîmens pour votre piquant récit des derniers procédés de mon aimable Alecto, qui maintenant enfin commence à voir les suites de sa folie. Je viens de recevoir une épître pénitentiaire, à laquelle j'ai répondu modérément, avec une sorte de promesse de revenir dans une quinzaine: ce que toutefois, entre nous, je ne compte pas faire. Son charmant ramage doit avoir ravi ses auditeurs; car ses hautes notes sont parfaitement musicales: elles doivent faire un très-bel effet pendant un beau clair de lune. Si j'avais été l'un des spectateurs, rien ne m'aurait fait plus de plaisir; mais figurer dans la pièce comme l'un des acteurs, saint Dominique m'en préserve! Sérieusement, j'ai de grandes obligations à votre mère; et vous, ainsi que toute votre famille, méritez tous mes remercîmens pour avoir si bien contribué à mon évasion des mains de Mrs. Byron furiosa.
«Oh! que n'ai-je la plume d'Arioste pour reproduire en style d'épopée les cris de cette terrible soirée, ou plutôt laissez-moi invoquer l'ombre du Dante, car il n'y a que l'auteur de l'enfer qui puisse convenablement répondre à un tel projet. Mais peut-être, à défaut de la plume, pouvons-nous recourir au pinceau. Quel groupe! Mrs. Byron, figure principale; vous, emplissant vos oreilles de coton comme le seul remède à une surdité totale; Mrs. *** s'efforçant vainement de calmer la rage de la lionne privée de son nourrisson, et enfin Élisabeth et Wousky, prodigieux à raconter! tous deux spoliés de leur partie de langue, et formant le dernier plan avec leur muette surprise. Comment S. B. a-t-il appris tout cela? Quelles pointes il a dû faire sur un aussi bouffon sujet! Apprenez-moi tout cela dans votre suivante, et comment vous vous êtes excusé auprès de A. Sans doute vous êtes maintenant las de déchiffrer mes caractères hiéroglyphiques, et comme Tony Lumpkil [46], vous me traitez de main maudite et sautillante. Je ne doute pas que tout Southwell ne soit scandalisé. À propos, comment va ma nonne aux yeux bleus, la belle ***? Est-elle enveloppée dans la noire tunique de la douleur? Je resterai ici au moins huit à dix jours, vous recevrez mon adresse avant mon départ; mais je ne sais encore laquelle. Il faut que Mrs. Byron ignore ma retraite; vous pouvez lui offrir mes complimens et lui protester que toutes poursuites seraient inutiles, attendu que je me suis mis en mesure de gagner Portsmouth à la première nouvelle de son départ de Southwell. Vous pouvez ajouter que je suis maintenant à la campagne, chez un ami, où je resterai une quinzaine.
[Note 46: ][ (retour) ] Dans la comédie de la Coquette (She stoops to Conquer.)
«Je viens de barbouiller (je ne dis pas écrire) une feuille de papier double, et j'attends en réponse un énorme budget. Sans doute les dames de Southwell condamnent l'exemple dangereux que j'ai donné; elles tremblent que leurs bambins ne leur obéissent plus et ne quittent au moindre dépit leurs tendres mamans. Adieu. Quand vous commencerez vos lettres, rayez, s'il vous plaît, la seigneurie, et mettez à la place Byron. Croyez-moi votre, etc.» BYRON.
On va voir par la lettre suivante que la lionne n'était pas en arrière de son fils pour l'énergie et la résolution, et qu'aussitôt après la fuite de ce dernier elle avait envoyé après lui.
LETTRE III.
À MISS PIGOT.
Londres, 10 août 1806.
Ma chère Brigitte,
«J'ai déjà ennuyé votre frère de plus de griffonnage qu'il n'en pourra déchiffrer; c'est à vous maintenant que je donne la pénible charge de parcourir cette deuxième épître. Vous avez vu par la première, que je n'avais pas, en l'écrivant, la moindre fâcheuse idée de l'arrivée de Mrs. Byron; il n'en est plus de même: la vue d'un billet de la cause illustre de mon décampement soudain vient d'enlever le rubis naturel de mes joues, et de blanchir subitement ma déplorable figure. Le foudroyant avis de son arrivée (maudite soit son activité!) est cependant moins terrible que vous ne l'imaginez, sans doute, du tempérament volcanique de sa seigneurie. Il se termine par l'assurance flatteuse de l'impossibilité dans laquelle elle se trouve de faire présentement un pas, grâce à la fatigue du voyage, aux mauvaises routes, mille fois bénies, et aux quadrupèdes rétifs de la poste royale. Comme je ne me sens aucun entraînement à recevoir la chasse en plaine, je ferai de nécessité vertu; et puisque, semblable à Macbeth, ils mont lié au poteau, je ne puis fuir, j'imiterai ce courageux tyran, et, comme l'ours, je combattrai de pied ferme. Je puis à présent engager la lutte avec moins de désavantage, ayant tiré l'ennemi de ses retranchemens, bien qu'au hasard de me faire casser la tête, comme le modèle auquel je viens de me comparer. Quoi qu'il en soit, frappe, Macduff, et maudit qui le premier criera: Assez!
»Je resterai dans la ville encore au moins une semaine, et j'espère avant ce tems recevoir de vos nouvelles. Je suppose que l'imprimeur vous a donné les résultats de ma Métromanie. Ayez soin de lire au premier vers: «Les vents soufflent longuement,» au lieu de rondement, comme l'a copié, par méprise, ce butor de Ridge, ce qui rend absurde toute la strophe. Addio. Maintenant je vais me préparer au choc de mon Hydre.
»Tout à vous.»
LETTRE IV.
À M. PIGOT.
Londres, dimanche à minuit, 10 août 1806.
Cher Pigot,
«Cet effrayant paquet va sans doute vous épouvanter; mais ce soir ayant une heure de loisir, je l'ai employé à écrire les stances ci-incluses, que je vous prie d'envoyer à Ridge pour qu'il les imprime à part de mes autres poèmes; car vous sentirez qu'il serait inconvenant de les offrir aux dames, et que par conséquent aucune femme ne doit les voir dans votre famille. Mille pardons de la peine que je vous donne cette fois-ci et tant d'autres.
»Votre dévoué.»
LETTRE V.
À M. PIGOT.
Piccadilly, 16 août 1806.
«Je ne puis pas dire précisément comme César, veni, vidi, vici: pourtant je pourrais m'appliquer la part la plus importante de sa lettre laconique; car bien que Mrs. Byron ait prit la peine de venir et de voir, votre humble serviteur a vaincu. Après un engagement sérieux de quelques heures, dans lequel la vivacité du feu de l'ennemi nous a fait éprouver une perte considérable, nous avons fini par l'obliger à se retirer en désordre, abandonnant son artillerie, son train et quelques prisonniers: cette victoire est décisive pour la campagne actuelle. Parlons maintenant plus clairement: Mrs. Byron va repartir, mais je me dirige moi-même, avec tous mes lauriers, vers Worthing, sur la côte de Sussex; et c'est là que vous m'adresserez (poste restante) votre première lettre. Le deuxième carillon de vers que j'enferme sous cette enveloppe vous donnera sans doute une haute idée des vertus prolifiques de ma muse; mais il y a plusieurs années que je les ai composés, et c'est par hasard que je les ai retrouvés mardi, au milieu de vieux papiers. Je les ai aussitôt recopiés, avec la date qui leur appartient, et je désire qu'on les imprime avec le reste de la famille. Je m'attendais bien à vous voir, sur les derniers venus, les mêmes sentimens que moi; mais comme les faits étaient réels, il était impossible de rien changer à leur allure. Je ne resterai pas à Worthing plus de trois semaines, et il serait possible que vous me vissiez à Southwell vers le milieu de septembre.............................. ....................................................
.............................................................................................................................................................
»Voulez-vous prier Ridge de suspendre l'impression de mes poésies jusqu'à nouvel avis de ma part? j'ai résolu de leur donner une forme entièrement nouvelle: cette suspension ne regarde pas les deux dernières pièces que j'ai jointes à mes lettres pour vous. Excusez le vide de cette lettre, ma tête est dans ce moment-ci un chaos d'idées absurdes, d'affaires, de plans et de préparatifs.
»J'attends une réponse avec impatience; rien, dans ce moment, veuillez le croire, ne me ferait plus de plaisir qu'une lettre de vous.»
LETTRE VI.
À M. PIGOT.
Londres, 18 août 1806.
«Je suis précisément sur le point de partir pour Worthing, et je vous écris uniquement pour vous prier de faire partir sur-le-champ ce paresseux drôle de Charles avec mes chevaux. Dites-lui que je suis fort mécontent de ne l'avoir pas encore vu, ni reçu avis de la cause de son retard, surtout lui ayant fourni l'argent nécessaire pour son voyage. Qu'il ait soin de ne pas remettre d'un jour son départ, sous aucun prétexte; et, si pour obéir aux caprices de Mrs. Byron (qui, je le présume, continue toujours à tourmenter sa petite monarchie), il jugeait à propos de ne pas suivre mes ordres positifs, il ne doit plus à l'avenir se considérer comme à mon service. Il m'apportera la note du chirurgien, et je l'acquitterai dès que je l'aurai reçue. Je ne puis non plus concevoir qu'il n'ait pas averti Frank du triste état de mes chevaux. Cher Pigot, pardonnez-moi ces brusques confidences, vous devez les attribuer à la mauvaise conduite de ce précieux maraud, qui, au lieu de suivre mes ordres, promène sa paresse dans les rues de ce pandémonium politique, Nottingham. Rappelez-moi à votre famille et aux Leacroft, et croyez-moi, etc.
»P. S. Je vous charge du soin désagréable de presser son voyage, en dépit même des ordres de Mrs. Byron: il devra d'abord se rendre à Londres, et de là à Worthing, sans retard: C'est à Londres qu'il faut envoyer tout ce que j'ai laissé; vous y adresserez également mes poésies, sans même en réserver une copie pour vous et votre sœur, attendu que je veux leur donner une tout autre forme. Quand elles seront prêtes, vous en aurez les prémices. Il ne faut pas, sous aucun prétexte, que Mrs. Byron les voie ou les touche. Adieu.»
LETTRE VII.
À M. PIGOT.
Little-Hampton, 26 août 1806.
«J'ai reçu ce matin votre lettre, qu'il m'a fallu envoyer chercher à Worthing, que je viens de quitter pour cet endroit, situé à huit milles du premier, et sur la même côte. Vous serez sans doute content de recevoir cette lettre, quand vous y aurez vu que je suis plus riche de trente mille livres qu'à notre départ: je viens de recevoir de mon avocat l'avis du gain d'une cause aux assises de Lancastre [47], par lequel je me trouve gratifié de cette somme pour le tems de ma majorité. Mrs. Byron est, sans doute, instruite de ce surcroît de propriété, mais elle n'en connaît pas la valeur exacte, et il serait bon qu'elle continuât à l'ignorer, car sa conduite, dès qu'elle reçoit quelque nouvelle favorable, est, s'il est possible, plus ridicule que sa détestable habitude de s'affecter des plus légers contre-tems. Vous lui ferez mes complimens, et lui direz qu'une seule chose peut prolonger mon absence, c'est l'arrêt qu'elle a mis sur les effets de mon domestique: à moins qu'elle ne les fasse immédiatement partir pour Piccadilly, avec ceux qui m'appartiennent, et qu'elle a si long-tems retenus, elle ne verra pas de sitôt ma radieuse figure illuminer son obscure demeure; mais si elle les envoie, je reviendrai probablement avant deux ans, à partir de la date de cette épître.
[Note 47: ][ (retour) ] Dans un procès entrepris pour rentrer dans la propriété de Rochdale.
«Votre compliment poétique est une précieuse récompense de mes préludes; vous êtes du petit nombre des favoris d'Apollon qui cultivent toutes les sciences auxquelles préside votre divinité. Je désire que vous adressiez de suite mes poésies à mon hôtel, à Londres; j'y veux faire plusieurs changemens et quelques additions: il faut envoyer toutes les copies que vous en aurez; décidé, comme je suis, à perfectionner le tout, et à vous les représenter dans toute leur gloire. Vous les avez, je l'espère, retirées des mains de ce triple Upas, de cet antipode des arts, Mrs. Byron. Entre nous, vous pouvez compter me voir bientôt. Adieu. Tout à vous.»
On peut voir par ces lettres que Lord Byron songeait déjà à préparer l'impression de ses poésies. L'idée de les publier s'offrit à lui, pour la première fois, dans une maisonnette qu'il avait adoptée pour demeure pendant ses visites à Southwell. Miss Pigot, qui auparavant ignorait son goût pour la versification, lisait un jour devant lui les poésies de Burns; tout-à-coup le jeune Byron lui dit que lui aussi était parfois poète, et qu'il allait lui écrire quelques vers de ceux qu'il pouvait se rappeler. Aussitôt il écrivit au crayon ceux qui commencent par j'espérais vivement être uni à toi, qui se trouvent imprimés, mais seulement dans le volume qui n'a pas été publié; il lui récita encore les vers dont j'ai déjà parlé, dans la salle, quand la voix de mes pères, etc., pièce si remarquable par la prédiction qu'elle contient de son illustration future.
Depuis ce moment; il fut tout au désir de se voir imprimé; cependant son ambition se bornait encore à faire circuler parmi ses amis un petit volume. Celui qui eut l'honneur de recevoir son premier manuscrit fut Ridge, libraire à Newark; et, durant l'impression, le jeune auteur continuait à lui envoyer de nouvelles pièces avec tout l'empressement et toute la rapidité qu'il mit toujours dans ses autres compositions.
Il ne fut pas long-tems sans revenir à Southwell, comme il l'avait annoncé dans la dernière lettre que nous avons donnée; il en repartit encore au bout d'une ou deux semaines, pour accompagner son jeune ami Pigot jusqu'à Harrowgate. Nous empruntons les extraits suivans à une lettre écrite dans le même tems, par ce dernier, à sa sœur. «Il y a encore beaucoup de monde à Harrowgate, aujourd'hui vendredi; nous avons un bal, je songe à y paraître pendant une heure, bien que je ne sois guère curieux de figures inconnues. Lord Byron, vous le savez, est encore plus timide que moi; cependant je ferai ce soir un effort... Comment vont nos rôles de théâtre? Lord Byron sait tout le sien, et moi la plus grande partie du mien: il est certain qu'il le joue d'une manière inimitable; il poétise en ce moment, et depuis que nous sommes arrivés il a fait quelques vers vraiment jolis [48]. Il a la bonté de tout faire pour m'amuser autant que possible, mais il n'est pas dans mon naturel d'être heureux hors de la société des femmes ou de l'étude... Il y a dans les environs plusieurs promenades agréables; je les ai parcourues avec Boatswain, qui fait, ainsi que Brighton [49], l'admiration universelle. Vous lirez cela à Mrs. Byron, car c'est un peu dans le style de Tony Lumpkin. Lord Byron veut que je lui garde un peu de place; c'est pourquoi, croyez-moi avec le respect dû à tous les comédiens élus, etc., etc.»
[Note 48: ][ (retour) ] La pièce à une belle Quaker, de son premier volume, fut écrite à Harrowgate.
[Note 49: ][ (retour) ] Cheval de Lord Byron; il en avait encore un autre alors appelé Sultan.
À cette note étaient joints les mots suivans de Lord Byron.
«Ma chère Brigitte,
«Je descends un instant de mon Pégase, ce qui m'empêche d'avoir long-tems recours à la vile prose dans l'épître que j'adresse à votre beauté. Vous regrettez, dans une lettre précédente, que mes poésies ne soient pas plus étendues; je vous apprends donc, pour votre satisfaction, qu'elles sont maintenant presque doublées, soit par la découverte de quelques pièces regardées comme perdues, soit par l'effet de nouvelles inspirations. Nous nous reverrons mercredi prochain; jusqu'alors, croyez-moi votre affectionné,
BYRON.
»P. S. Votre frère Jean est possédé d'une manie poétique, il rime maintenant à raison de trois lignes par heure; ce que c'est que l'inspiration! Adieu.»
Grâce à la personne qui était alors le compagnon, l'ami intime de Lord Byron, et qui maintenant exerce sa profession avec tout le succès que méritent ses talens distingués, j'ai été initié dans quelques autres particularités de leur commune visite à Harrowgate: on me permettra d'employer, pour en faire part, ses propres expressions:
«Vous me demandez de rappeler quelques anecdotes du tems que nous passâmes ensemble à Harrowgate, pendant l'été de 1806, et à notre retour du collége, lui de Cambridge, moi d'Édimbourg; mais tant d'années se sont écoulées depuis, que je n'entrevois plus ce voyage que comme un songe lointain. Nous partîmes, je m'en souviens bien, dans la voiture de Lord Byron, traînée par des chevaux de poste: il avait fait partir son groom avec deux chevaux de selle et un superbe et féroce boul-dogue appelé Nelson. Quant à Boatswain [50], il nous suivait, à côté de Frank, sur le coffre de la voiture. Le boul-dogue Nelson portait une muselière; mais cependant quelquefois il entrait dans notre appartement sans cette précaution, à mon grand ennui, bien que lui et son maître fussent enchantés de mettre tout en désordre dans la salle. Il y avait toujours un fonds de jalousie haineuse entre ce Nelson et Boatswain; et chaque fois que celui-ci rencontrait l'autre dans la chambre, ils en venaient aussitôt aux prises. Alors Byron, moi-même, Frank et tous ceux qui se trouvaient là, travaillions de toutes nos forces à les séparer: ce que nous n'obtenions guère qu'en leur jetant dans la gueule la pelle et les pincettes. Mais un jour Nelson s'échappa par malheur de la salle, démuselé; il s'élança dans l'écurie, se jeta au cou d'un cheval, et ce fut inutilement qu'on voulut lui faire lâcher prise. Les valets d'écurie, alarmés, coururent chercher Frank, qui prenant un pistolet de Wogdon, que son maître tenait toujours chargé dans sa chambre, le tira dans la tête du pauvre Nelson. Lord Byron en eut le plus grand regret.
[Note 50: ][ (retour) ] Chien favori pour lequel Lord Byron fit dans la suite la fameuse épitaphe.
«Nous habitions l'hôtel de la Couronne, au bas de Harrowgate. Nous dînions toujours dans la salle commune, mais aussitôt après nous nous retirions, car Byron n'aimait guère à boire plus que moi. Nous vivions retirés et faisions peu de connaissances, car il était vraiment timide, ce qu'on prenait pour de l'orgueil quand on ne le connaissait pas. Nous rencontrâmes par hasard le professeur Hailstone de Cambridge, ce qui parut lui faire grand plaisir. Le professeur habitait le haut Harrowgate; nous allâmes le prendre un soir pour aller au spectacle, et une autre fois Lord Byron lui envoya son équipage pour le conduire à un certain bal de Granby. Cet empressement à faire un accueil à l'un de ses professeurs prouve, en dépit de son penchant à critiquer l'éducation universitaire et à exagérer les défauts de la vieille discipline à laquelle on soumet les sous-gradués, qu'il avait cependant l'habitude de témoigner son respect aux personnes qui l'exerçaient. Je l'ai toujours entendu parler avec les plus grands éloges de Hailstone, aussi bien que de Bishop, Mansel du collége de la Trinité, et d'autres encore dont j'ai oublié le nom.
»Peu de gens appréciaient Lord Byron, mais je sais que son cœur était naturellement bienveillant et sensible, et qu'il n'avait pas le plus petit mélange de méchanceté dans le caractère [51].»
[Note 51: ][ (retour) ] Lord Byron et le docteur Pigot s'écrivirent encore pendant quelque tems, mais ils ne se virent plus jamais à compter de leur départ de Harrowgate, l'automne suivant.
On voit, par ses lettres de Harrowgate, qu'il songeait à organiser un théâtre; il s'en occupa aussitôt après son retour à Southwell, et ce fut pour lui une source infinie de plaisirs. On peut juger, par le fragment d'une lettre adressée à son compagnon, avec quelle impatience toutes les personnes chargées d'un rôle attendaient son retour:
«Dites à Lord Byron, si quelque accident retardait son retour, que sa mère souhaite qu'il lui écrive; et combien elle serait malheureuse s'il ne se montrait pas au jour fixé. M. Wil. Banks a écrit à Mrs. H. pour lui offrir le rôle de Henry Woodville. M. et Mrs. *** n'approuvent pas que leur fils soit l'un des acteurs; mais je crois qu'il ne persistera pas moins. M. G. W. dit que, pour ne pas faire manquer la partie, il prendrait plutôt, pour nous obliger, un emploi, comme de chanter, de danser, ou enfin quelque autre chose. Il n'y a rien à faire jusqu'au retour de Lord Byron, et réellement il ne faut pas qu'il revienne plus tard que mercredi ou jeudi.»
Nous avons déjà vu qu'à Harrow, le seul point qui le distinguât de ses condisciples était son talent pour la déclamation. Il revient avec une évidente satisfaction sur ses succès de collége et sur la part qu'il prenait à ces représentations de Southwell:
«J'étais, dans ma jeunesse, considéré comme un bon acteur, outre les exercices de Harrow, dans lesquels je brillais. Je remplis, en 1806, pendant trois soirées consécutives, sur quelques théâtres particuliers de Southwell, le rôle de Penruddock, dans la Roue de Fortune, et celui de Tristram Fickle dans la farce de la Girouette, par Allingham. J'y recueillis les plus vifs applaudissemens. Le prologue, fait à l'occasion de notre réunion comique, était de ma composition. Quant aux autres acteurs, c'étaient de jeunes dames et des personnes du voisinage. Notre auditoire bienveillant parut complètement satisfait de nous.»
Peut-être ici ne sera-t-il pas inutile de remarquer qu'en remplissant deux rôles opposés avec un égal succès, le jeune poète développait dès-lors cet amour et cette puissance de contraste qui, plus tard, le signalèrent dans le monde et sur un plus grand théâtre sous des aspects si divers. La morosité de Penruddock et la causticité de Tristram sont en effet deux types auxquels semblent se rapporter toutes les singularités de son caractère postérieur.
Ces représentations forment une ère mémorable à Southwell; elles eurent lieu sur la fin de septembre, dans la maison de M. Leacroft, dont l'antichambre fut, pour cet effet, transformée en salle de spectacle, et dont la famille remplissait quelques-uns des plus beaux rôles. Le prologue, que l'on peut lire dans ses Heures d'oisiveté, fut composé par Lord Byron, en voiture et sur la route d'Harrowgate. En montant dans la chaise, à Chesterfield, il dit à son compagnon de voyage: «Pigot, je vais tramer un prologue pour notre représentation,» et avant de gagner Mansfield il avait achevé son travail, n'ayant qu'une seule fois interrompu sa versifiante rêverie pour demander la prononciation précise du mot français début; quand on la lui dit, il s'écria avec l'enthousiasme de Byshe: «Bien! ce sera pour rimer avec new.»
L'épilogue fut dans cette occasion composé par M. Becher; c'était, pour donner à Lord Byron l'occasion de développer ses talens comiques, une réunion de gais portraits de toutes les personnes qui avaient pris part à cette représentation. Mais on avait eu, dans les coulisses, quelque indice de ce projet; soudain la crainte du ridicule répandit l'alarme chez tous les acteurs, et, pour les rassurer, l'auteur se vit obligé de promettre que, si après la répétition ils venaient à en condamner les traits, il le retirerait de bonne grâce. Cependant Lord Byron et lui convinrent de répéter les vers devant leurs camarades, dans un ton aussi innocent et aussi inoffensif que possible, réservant pour le soir de la représentation le jeu de pantomime qui faisait tout le sel de la plaisanterie. L'effet désiré fut produit; tous les acteurs satisfaits témoignèrent leur étonnement de ce qu'on avait pu soupçonner l'inconvenance d'un ouvrage aussi estimable. Mais leur surprise fut d'une nature tout-à-fait différente, quand ils entendirent, le lendemain, les bruyans éclats de rire de l'auditoire; et quand ils virent le tour que leur avait joué Lord Byron, ils n'eurent d'autre ressource que de joindre leurs rires à ceux que l'imitation de leurs traits excitait dans l'assemblée.
Ce fut au mois de novembre que le petit volume de poésies, dont il s'occupait depuis quelque tems, fut lancé dans le cercle étroit auquel il était destiné. M. Becher en reçut le premier exemplaire [52]. L'ascendant que son amour pour la poésie, son esprit juste et sociable, lui donnaient dans ce tems sur Lord Byron, lui permettait fréquemment de diriger le goût de son jeune ami, autant en matière de conduite que de littérature. Je citerai un exemple de la puissance de cet ascendant; il prouvera que le caractère de Byron était loin d'être intraitable, et que s'il avait eu plus souvent le bonheur de tomber dans des mains habiles à toucher cet instrument, elles en eussent tiré une expression douce aussi bien qu'énergique.
[Note 52: ][ (retour) ] Il ne reste de cette édition in quarto, composée d'un petit nombre de feuilles, que deux ou trois copies.
À l'instant de marquer ainsi sa place dans la littérature légère du jour, il était naturel que Lord Byron revînt avec plaisir sur les ouvrages qui semblaient le plus en harmonie avec sa jeunesse et son caractère. On dit que ses livres favoris étaient alors le Camoëns de lord Strangford et les poèmes de Little [53]; souvent son respectable ami lui avait justement reproché ce goût particulier; il lui représentait avec raison (du moins quant au dernier de ces deux auteurs), combien il lui était facile de trouver dans les vieilles illustrations littéraires de l'Angleterre de plus sûrs modèles de pensées et de style. Au lieu de perdre son tems sur les productions éphémères de ses contemporains, que n'étudiait-il les pages de Milton et de Shakspeare, et surtout que ne songeait-il à élever son imagination et son jugement par la contemplation des plus sublimes beautés de la Bible? Mais quant à ce dernier point, M. Becher reconnut que Lord Byron avait prévenu depuis long-tems ses avis, et qu'il avait une profonde connaissance des beautés de l'Écriture sainte. Cette circonstance fortifie encore le compte rendu par son premier maître, le docteur Glennie, de ses grands progrès dans les livres sacrés lorsqu'il n'était encore qu'un enfant.
[Note 53: ][ (retour) ] On sait que Thomas Moore s'était caché sous ce nom dans ses premières poésies érotiques. (Note du Tr.)
M. Becher, comme je l'ai dit, reçut le premier exemplaire de son livre; en le parcourant, et parmi plusieurs pièces dignes d'admiration, d'éloge ou de critique, il trouva un poème dans lequel le jeune auteur avait répandu une indécence de coloris, que ne pouvait pas même rendre excusable sa grande jeunesse. Aussitôt, et pour lui exprimer son opinion d'une manière plus courtoise, il fit et adressa à Lord Byron sur ce sujet une supplique rimée à laquelle le noble poète fit sur-le-champ une réponse également en vers; il y joignit une note en prose pour lui dire qu'il sentait parfaitement la justice de sa critique amicale, et qu'en conséquence plutôt que de laisser circuler le poème en question, il en retirerait toutes les copies qu'il avait pu déjà distribuer, et annullerait l'impression entière. Ce sacrifice fut fait le soir même; Mr Becher vit brûler toutes les copies de cette édition, à l'exception de celle qu'il avait reçue, et une autre qui, envoyée à Édimbourg, ne fut pas rendue.
Ce trait du jeune poète parle assez haut en sa faveur; cette docilité ingénue, cette sensibilité, attestent un naturel capable de respecter et d'aimer tout ce qu'il y a de respectable au monde. Les sentimens qui lui dictèrent, vers ce tems, la lettre suivante, ne portent pas un caractère moins aimable; il est impossible de la parcourir sans reconnaître dans l'écrivain une noble candeur et une véritable sincérité.
LETTRE VIII.
AU COMTE DE CLARE.
Southwell Nottes, 6 février 1807.
Mon très-cher Clare,
«Si je voulais justifier ou du moins pallier ma négligence, vous pourriez dire qu'au lieu d'une lettre vous avez reçu un placet surchargé de prières à fin de pardon; j'aime mieux en un seul mot avouer mes crimes, et me confier à votre affection et à votre générosité plutôt qu'à mes protestations. Ma santé n'est pas entièrement rétablie: cependant je suis hors de tout danger, et j'ai repris toutes mes forces, si ce n'est celles de l'esprit fort susceptibles par elles-mêmes d'affaiblissement. Vous serez étonné d'apprendre que j'aie dernièrement écrit à Delaware pour lui expliquer (autant que possible sans compromettre quelques-uns de mes vieux amis) les motifs de ma conduite à son égard pendant ma dernière résidence à Harrow (il y a deux ans de cela), laquelle, si vous vous rappelez, était extrêmement en cavalier [54]. Depuis j'ai découvert qu'il avait été injustement traité et par ceux qui avaient accusé ses procédés et par moi-même qui avais cru leur suggestion. En conséquence, je lui ai fait toutes les réparations possibles en expliquant ma méprise, sans toutefois grande espérance de le persuader: véritablement je n'attendais pas de réponse, tout en désirant qu'elle m'arrivât pour la forme; elle ne l'est pas encore, et sans doute elle ne viendra pas. Mais j'éprouve du bien-aise intérieurement de mon procédé, assez humiliant d'ailleurs pour les gens de ma nature; et je n'aurais pu dormir tranquille avec l'idée d'avoir, même involontairement, fait injure à quelqu'un. J'ai, autant qu'il m'était possible, réparé cette injure, et là doit se terminer l'affaire. Que nous revenions ou non à notre ancienne intimité, c'est une chose d'ailleurs fort secondaire.
[Note 54: ][ (retour) ] On voit que Lord Byron, peu familiarisé avec la langue française, prend ici l'expression en cavalier, pour synonyme de celle de cavalière.
»Je viens de passer le tems au milieu de soins divers; j'ai fait condamner à l'exportation un domestique [55] qui me volait, chose en elle-même fort désagréable; j'ai joué sur un théâtre de société; j'ai publié un volume de poésies (à la demande et à l'unique usage de mes amis); j'ai fait l'amour; j'ai pris médecine. Ces deux derniers amusemens n'ont pas eu dans le monde un excellent effet; d'un côté mes attentions se partagèrent entre tant de belles demoiselles, et de l'autre les drogues qu'on me fit avaler étaient d'une vertu si compliquée, qu'entre Vénus et Esculape je me suis trouvé mortellement harassé. J'ai pourtant assez de loisir pour consacrer quelques heures aux souvenirs du passé, pour regretter l'amitié et en même tems profiter de l'occasion favorable pour vous assurer combien je suis et serai toujours, mon très-cher Clare, votre sincère et parfaitement dévoué, BYRON.
[Note 55: ][ (retour) ] Son valet Frank.
Comme il se croyait obligé de remplacer les exemplaires de son livre qu'il avait redemandés, et en même tems de lever l'espèce de stigmate dont on aurait pu flétrir son talent avorté, il s'occupa promptement de préparer une seconde édition, et ce travail ne fut terminé qu'au bout de six semaines. Mais au commencement de janvier nous le voyons en adresser un exemplaire à son ami d'Édimbourg, le docteur Pigot.
LETTRE IX.
À M. PIGOT.
Southwell, 13 janvier 1807.
«Je devrais commencer par un million d'excuses; mais la variété de mes travaux en vers et en prose servira, je l'espère, à justifier ma négligence. Vous recevrez avec cette lettre un volume de tous mes Juvenilia, publiés depuis votre départ: leur nombre est beaucoup plus grand que dans l'exemplaire en votre possession, lequel je vous supplie d'anéantir, celui que je vous envoie étant beaucoup plus complet. Ces maudits vers à ma pauvre Marie [56] ont été une source de mécontentemens auprès des dames d'un certain âge. Je ne les ai pas insérés dans cette édition, parce que je leur dois d'avoir été traité de pécheur déhonté, enfin d'un nouveau Moore, par votre cher [57]... Je pense qu'on a en général accueilli favorablement ce volume, et sans doute l'âge de son auteur préviendra la sévérité des juges.
[Note 56: ][ (retour) ] Il ne faut pas confondre cette Marie avec miss Chaworth ou Marie d'Aberdeen; tout ce que j'en puis dire, c'est qu'elle avait dans le monde une position humble, sinon équivoque; qu'elle avait de longs, de brillans cheveux blonds, dont Byron aimait à montrer à ses amis une tresse aussi bien que le portrait de celle qui les lui avait donnés; et qu'enfin c'est à elle que furent adressés les vers des Heures d'oisiveté, intitulés: À Marie, en recevant son portrait.
[Note 57: ][ (retour) ] Le respectable M. Becher, sans doute. (N. du Tr.)
»Les aventures de ma vie de seize à dix-neuf ans, et la dissipation au milieu de laquelle je me suis trouvé à Londres, ont donné à mes idées une teinte voluptueuse; mais d'ailleurs les inspirations que j'ai eues ne comportaient guère un autre coloris. Ce volume est singulièrement correct et miraculeusement chaste. À propos, en parlant d'amour....
»Si vous pouvez trouver le tems de répondre à ce pot-pourri indigeste de sottises, vous ne doutez pas du plaisir qu'en recevra votre, etc.»
L'un de ses amis de collége, M. William Bankes, ayant vu, par hasard, un exemplaire du livre, lui avait adressé une lettre où se trouvait exposée l'opinion qu'il s'en formait. Voici la réponse de lord Byron:
LETTRE X.
À M. WILLIAMS BANKES.
Southwell, 6 mars 1807.
Cher Bankes,
«Votre critique m'est précieuse à plusieurs titres: d'abord c'est la seule où la flatterie ait fort peu de part, ensuite je suis affadi par les complimens insipides. J'ai meilleure opinion de votre jugement et de votre mérite que de votre sensibilité. Recevez mes vifs remercîmens pour la sincérité d'un jugement qui, pour être entièrement inattendu, n'en sera pas moins bienvenu. Pour ce qui est d'un examen plus exact, il est inutile de vous rappeler combien peu de nos meilleurs poèmes soutiendraient l'épreuve d'une minutieuse critique de mots. On ne peut donc guère attendre d'un enfant (et la plupart de ces vers furent composés il y a déjà long-tems) une grande perfection de sujet ou de style. Plusieurs pièces furent écrites sous l'influence d'un grand abattement d'esprit, d'une indisposition grave; de là, le tour sombre des idées. Nous sommes d'accord dans l'opinion que les poésies érotiques sont les moins irréprochables; elles n'en furent pas moins agréables aux divinités sur l'autel desquelles je les déposai; c'est tout ce que je voulais.
»Le portrait de Pomposus fut dessiné à Harrow, après une longue séance; cela garantit la ressemblance ou plutôt la caricature. C'est votre ami, il ne fut jamais le mien; il est donc à propos de m'en taire. Les rimes sur le collége ne contiennent pas de personnalités; on peut en voir dans l'une des notes, mais je ne pouvais la supprimer. Je ne doute pas qu'elles ne servent de prétexte au blâme, juste punition de mon impiété filiale envers une alma mater aussi excellente. Je ne vous envoie pas mon livre dans la crainte de nous placer, vous dans la situation de Gilblas, moi dans celle de l'archevêque de Grenade: au risque des chances de l'épreuve, je désire laisser à votre arrêt toute son indépendance. Si je vous avais adressé mon libellus avant votre lettre, j'aurais semblé vouloir acheter un compliment, et je n'hésite pas à dire que j'avais plus d'impatience de voir votre critique malgré sa sévérité, que d'entendre un million de louangeurs. Le même jour je reçus les félicitations de Mackenzie, le célèbre auteur de l'Homme sensible; laquelle, de votre approbation ou de la sienne, me flatta le plus? c'est ce que je ne puis décider. Vous recevrez mes Juvenilia, tous ceux, du moins, qui ont été publiés. J'ai en manuscrit un gros volume que je pourrai, par la suite, donner à part; à présent, je n'ai ni le tems ni la volonté de le livrer à l'impression. Le printems, je retournerai à la Trinité pour enlever mes effets, et vous dire un dernier adieu; mes pleurs, dans cette circonstance, n'augmenteront guère le courant du Cam. Je mettrai à profit désormais vos remarques, malgré leur causticité ou leur amertume pour un palais gâté par les adulations sucrées. Johnson a démontré qu'il n'y avait point de poésies parfaites, mais il faudrait un Hercule pour travailler à corriger les miennes. Franchement, je ne les avais pas revues depuis l'époque où je les composai; et si je les ai publiées, ce n'a été qu'à la prière de mes amis; mais on m'a tant parlé du genus irritabile vatum, que nous n'aurons jamais, sur ce sujet, de querelle, la réputation de poète n'étant nullement le but de mes vœux.
»Adieu. Tout à vous,»
BYRON.
Cette lettre fut suivie d'une autre, au même M. Bankes, sur le même sujet; il n'en reste malheureusement que les fragmens suivans:
«Pour ma part, j'ai bien souffert de la mort de mes deux meilleurs amis, les seuls êtres que j'eusse jamais aimés (les femmes exceptées); me voici réduit à être un animal solitaire, passablement misérable, et je me sens assez cosmopolite pour ne plus me soucier le moins du monde du lieu que j'habiterai, l'Angleterre ou le Kamtschatka. Je ne puis montrer une déférence plus grande pour vos corrections qu'en les adoptant de suite; je les suivrai dans l'édition suivante. Je suis fâché que vos remarques ne soient pas plus fréquentes, convaincu de tout l'avantage que j'en pourrais également retirer. J'ai, depuis ma dernière lettre, reçu d'Édimbourg deux jugemens trop flatteurs tous les deux pour que je puisse les répéter: l'un est de lord Woodhouselee, le premier et le plus volumineux des littérateurs écossais (son dernier ouvrage est une Vie de lord Kaymes); le second est de Mackenzie, qui m'envoyait pour la seconde fois son sentiment, mais plus développé. Je ne les connais personnellement l'un ni l'autre, et je n'ai jamais sollicité leur avis à ce sujet: leurs éloges sont volontaires; c'est un ami chez qui ils avaient lu mes vers qui me les a transmis.
«Contre mes premières intentions, je m'occupe en ce moment de la publication d'une nouvelle édition; les sujets d'amour seront retranchés et remplacés par d'autres; le tout, considérablement augmenté, paraîtra vers la fin de mai. C'est une épreuve hasardeuse; mais le défaut d'occupations plus graves, les encouragemens que j'ai reçus, ma vanité personnelle, tout me porte à la tenter, mais non sans de vives palpitations. Le livre sera lu dans ce pays, du moins par curiosité...» Le reste manque.
Voici la lettre modeste qu'il joignit à l'exemplaire qu'il présenta à M. Falkner, propriétaire de la maison qu'occupait sa mère.
LETTRE XI.
À M. FALKNER.
Monsieur,
«Le volume qui accompagne cette lettre vous aurait déjà été présenté, si l'indisposition de miss Falkner ne m'eût pas fait craindre de rendre inconvenante l'offre de pareilles bagatelles. Vous y verrez quelques fautes d'impression que je n'ai pas eu le tems de corriger: vous avez donc une tâche pénible, celle d'apercevoir et les fautes de l'auteur et celles dont il n'est pas coupable. De pareils juvenilia ne peuvent espérer une approbation sérieuse, mais j'ose espérer, pour la même raison, qu'ils échapperont à la sévérité d'une critique intempestive, quoique peut-être non méritée.
»Ces poésies furent composées dans des tems et des circonstances diverses; elles n'ont été publiées que pour un cercle d'amis bienveillans. Vous pouvez m'en croire, monsieur: si elles procurent le plus léger plaisir à vous et à mes autres familiers lecteurs, j'aurai recueilli tous les lauriers que je souhaite pour la tête de votre tout dévoué,
BYRON.
»P. S. Miss Falkner est, je l'espère, en pleine convalescence.»
Malgré cette déclaration peu ambitieuse du jeune auteur, il avait en lui quelque chose qui l'empêchait de s'arrêter; et la réputation qu'il s'était faite dans un cercle limité l'avait rendu plus avide de courir les chances d'une plus vaste lice. Les cent copies de cette première édition étaient à peine distribuées, qu'il revint avec une nouvelle activité chez son imprimeur, et c'est ainsi que parurent les Heures de loisir; il y joignit plusieurs pièces nouvellement composées, il en retrancha une vingtaine de celles que renfermait son premier volume. Il est difficile d'expliquer cette sévérité, la plupart des vers éliminés étant aussi beaux, sinon meilleurs que les autres.
Il y a dans l'une des pièces réimprimées parmi les Heures de loisir quelques corrections et additions assez curieuses, en ce qu'on peut les attribuer aux sentimens connus du poète sur l'illustration de naissance. L'Épitaphe d'un ami semble, d'après les vers que je vais citer, avoir été d'abord composée pour déplorer la mort de ce même jeune fermier auquel il avait auparavant adressé quelques vers affectueux reproduits plus haut:
Quoique ton lot soit humble, puisque tu es né dans une chaumière; et que ton nom ne soit point orné de titres, ta simple amitié m'était bien plus chère que toutes les joies que peuvent donner la richesse, la réputation et les amis du grand monde.
Dans la nouvelle forme de cette épitaphe, non-seulement il supprima ce passage, mais tous ceux qui rappelaient encore l'humble rang de son jeune ami. Le premier des vers ajoutés:
Et quoique ton père déplore l'extinction de sa race,
semble destiné à rappeler l'idée d'une haute position sociale, toute différente de celle que présentait l'épitaphe primitive. L'autre pièce, évidemment adressée au même enfant, et rappelant en termes équivalens l'obscurité de sa condition, ne se retrouve pas davantage dans les Heures de loisir. Qu'en approchant de l'âge viril il sentît mieux l'élévation de son rang, on peut le supposer, et ne voir qu'une suite de ces sentimens dans le soin qu'il mit à cacher ses premières amitiés de village.
Ses visites à Southwell n'ayant plus été, après ce tems, que rares et passagères, je saisis l'occasion de rappeler quelques traits variés de ses habitudes et de son genre de vie à la même époque. Dans les premiers instans de son séjour, sa timidité était excessive, mais elle disparut à mesure qu'il se lia davantage avec les jeunes gens; il finit même par se trouver à la plupart des assemblées et des festins, et par être mortifié quand il n'était pas invité à quelque rout. Toutefois il conservait encore son horreur des nouvelles figures; et s'il voyait des étrangers approcher de la maison de Mrs. Pigot, quand il s'y trouvait, il eût volontiers, pour les éviter, sauté par la fenêtre. Cette réserve naturelle, jointe à une dose assez forte d'orgueil, l'éloignait des gentilshommes du voisinage, auxquels, plus d'une fois, il lui arriva de ne pas rendre leur visite: à l'égard de quelques-uns, sous prétexte que leurs femmes n'étaient pas allées voir sa mère; de quelques autres, parce qu'ils avaient trop tardé à le voir lui-même: mais la vraie raison de ce dédain, c'est qu'il ne voulait pas faire connaissance avec des voisins plus opulens que lui, et qu'il aimait à les mortifier par la supériorité de son rang, comme il l'était lui-même par celle de leur fortune. Son ami M. Becher lui faisait de fréquens reproches de cet esprit insociable; et un jour Lord Byron lui répondit par des vers qui expriment parfaitement la hauteur avec laquelle son génie volcanique considérait déjà le monde; et comme le volume où se trouvent ces vers est devenu fort rare, je ne puis résister au désir d'en donner les passages suivans:
Mon cher Becher, vous me dites de me mêler à la société des hommes: je ne saurais nier que votre avis ne soit bon; mais la retraite convient mieux à mon caractère, je ne veux pas descendre jusqu'à un monde que je méprise.
Si le sénat ou les camps m'appelaient, l'ambition pourrait me faire sortir de mon heureux repos; et quand la jeunesse, ce tems d'épreuve, sera passé, peut-être je m'efforcerai d'illustrer mon nom.
Le feu caché dans les flancs caverneux de l'Etna couve long-tems et fermente en secret, à la fin un volume effroyable de flammes et de fumée révèle son existence; alors il n'y a point de torrens qui puissent l'éteindre, point de barrières qui puissent l'arrêter.
Oh! tel est le désir de gloire qui dévore mon cœur, qui m'ordonne de vivre pour être loué un jour de la postérité. Oh! si je pouvais comme le phénix prendre mon essor avec des ailes de feu, avec lui je serais content de mourir au milieu des flammes.
Pour une vie comme celle de Fox, pour une mort comme celle de Chatham, quelles censures, quels dangers, quelles haines ne braverais-je pas? Leur vie ne s'est point terminée avec leur dernier souffle, leur gloire anime et vivifie le silence de leur tombeau.
Comme sa mère, il était toujours en retard pour se lever et se mettre au lit; il conserva même toute sa vie cette habitude. La nuit fut toujours aussi son heure favorite de travail, et sa première visite, le jour suivant, était ordinairement pour la belle amie qui lui servait de copiste, et à laquelle il portait les fruits de sa précédente veille; puis il se rendait chez son ami, M. Becher; de là dans une ou deux autres maisons, puis le reste du jour était consacré à ses exercices favoris; le soir, il passait le tems dans la famille Pigot, soit en conversation, soit à entendre miss Pigot toucher le piano et chanter une série d'airs qu'il admirait [58]. La Vierge de Lodi, avec les paroles: Mon cœur palpite d'amour, et cet autre: Quand le tems, qui ravit nos années, étaient, à ce qu'il paraît, ses airs favoris. Il s'était fait dès-lors une douce habitude de cette existence régulière, qui le ramenait périodiquement aux mêmes occupations, et qu'il adopta pendant presque tout le tems de son séjour à l'étranger.
D'un autre côté, les exercices auxquels il demandait quelques distractions, dans de moins heureux jours, lui offraient alors des plaisirs sans mélange. La plus grande partie de son tems se passait à nager, jouer aux barres, tirer au blanc et courir à cheval [59].
[Note 58: ][ (retour) ] Il aima toujours la musique, mais il ne sut jamais bien exécuter. «Il est bien singulier, disait-il un jour à la même dame, que je chante beaucoup mieux avec votre accompagnement qu'avec tout autre.--C'est, répondit-elle, que je joue selon votre manière de chanter.» C'est là en effet tout le secret d'un habile accompagnateur.
[Note 59: ][ (retour) ] Un autre de ses jeux favoris était la balle à crosser; et l'on ne pouvait s'empêcher d'admirer la célérité de sa course à ce dernier exercice, en dépit de son pied boiteux. «Lord Byron, dit miss... dans une lettre à son frère, datée de Southwell, vient de passer devant la fenêtre, la batte sur l'épaule, pour aller crosser suivant sa chère habitude.»
Il n'était pas fort expert dans ce dernier art, et l'on cite comme un exemple de son peu d'habitude des chevaux, qu'en voyant un jour passer deux, sous ses fenêtres, il s'écria: «Les beaux chevaux! je voudrais les acheter.--Comment! ce sont les vôtres, milord,» répondit son valet. Ceux qui l'avaient connu au tems où nous sommes, s'étonnaient beaucoup d'entendre plus tard parler de son adresse à monter à cheval; et la vérité, je suis du moins porté à le croire, est que jamais il ne fut un excellent écuyer.
Nous avons déjà vu, d'après ses propres paroles, qu'il excellait à nager et à plonger. Une dame de Southwell possède, entre autres précieux objets qui lui ont appartenu, un dé qu'il vint un matin lui emprunter au moment d'aller se baigner dans la Greet: en présence du frère de cette dame, il l'avait jeté et retiré trois fois du fond de la rivière. Son habitude de s'exercer au tir fut un jour un sujet d'alarme pour une jeune et fort jolie personne, miss H., qui était du grand nombre des beautés qui enflammaient à Southwell son imagination. On trouve l'introduction suivante à la tête d'une pièce de vers imprimée dans le volume non publié; «L'auteur déchargeant un jour ses pistolets dans un jardin, deux dames, qui passaient près du but, furent alarmées par le bruit d'une balle sifflant à leurs oreilles: c'est à l'une d'elles que furent adressées, le lendemain, les stances suivantes.»
Telle était sa passion pour les armes de toute espèce, qu'il gardait ordinairement près de son lit une petite épée avec laquelle il s'amusait le matin à s'escrimer dans ses rideaux. Ce lit fut, à la vente des meubles de Mrs. Byron, acquis par une personne qui, voulant donner de l'intérêt aux trous des draperies, les supposait percées par l'épée dont le dernier lord Byron avait tué M. Chaworth, et que son héritier gardait toujours près de son lit en souvenir. C'est ainsi que la fiction vient souvent grossir les faits; l'épée en question était une arme innocente et vierge que lord Byron empruntait à l'un de ses voisins durant son séjour à Southwell.
Les détails que nous avons déjà donnés sur son excursion à Harrowgate, peuvent faire juger de sa passion pour les chiens, autre goût qu'il conserva toute sa vie; il a immortalisé dans ses vers Boatswain, son dogue favori, auprès duquel il avait formé le projet solennel d'être enseveli. On raconte de cet animal quelques traits non-seulement d'intelligence, mais encore d'une générosité qui devait nécessairement exciter l'intérêt d'un maître comme Byron; j'en citerai un exemple en me rapprochant autant que possible du récit qui m'en fut fait. Mrs. Byron avait un chien terrier, appelé Gilpin, avec lequel Boatswain était toujours en querelle, saisissant toutes les occasions de l'attaquer et le mordant avec tant de rage qu'on craignait beaucoup qu'il ne finît par le tuer. Pour le soustraire à ce sort, Mrs. Byron envoya Gilpin à un fermier de Newstead, et Boatswain de son côté, quand lord Byron retourna à Cambridge, fut, jusqu'au retour de son maître, confié aux soins d'un valet, ainsi que deux autres dogues. Un matin le domestique conçut une vive alarme de la disparition de Boatswain; il n'en put avoir de nouvelles de la journée. Mais vers le soir, le chien revint accompagné de Gilpin qu'il s'empressa de conduire au feu de la cuisine en l'accablant de toutes les démonstrations de la joie la plus vive. Le fait est qu'il était allé à Newstead pour le découvrir, et qu'il l'avait ramené. Depuis ce tems ils vécurent en bonne intelligence; Boatswain protégeant toujours son nouvel ami contre les insultes des autres chiens (tâche que le naturel querelleur de Gilpin empêchait bien d'être une sinécure) et s'empressant d'accourir à la première voix de détresse du petit terrier.
La tendance à la superstition est assez naturelle aux hommes doués d'un caractère poétique. Lord Byron n'en était pas exempt, et dès son enfance l'exemple de sa mère avait contribué à donner à son esprit cette faiblesse. Mrs. Byron croyait aveuglément aux merveilles de la seconde vue; et les récits étranges qu'elle faisait de cette faculté mystérieuse, étonnèrent mainte fois ses amis anglais doués d'une foi moins robuste. On verra que même bien plus tard, et à la mort de son ami Shelley, l'idée des apparitions dont sa mère l'avait nourri, n'avait pas perdu sur lui tout son empire. On peut citer comme un exemple d'une superstition moins lugubre, une petite anecdote qui me fut racontée par une de ses amies de Southwell. Cette dame avait un grain de collier en agate traversé d'un fil de laiton, et qu'elle gardait toujours dans sa boîte à ouvrage. Un jour, Lord Byron lui ayant dit ce que c'était, elle lui répondit qu'on le lui avait donné comme un talisman, et que le charme la préserverait de l'amour tant qu'il serait en sa possession. «Alors donnez-le-moi, s'écria-t-il vivement, c'est là précisément ce que je cherchais.» La jeune dame refusa; mais bientôt après son agate avait disparu. Elle le taxa d'avoir commis le vol; mais en l'avouant de bonne grâce, il protesta que jamais elle ne reverrait son amulette.
Il laissa derrière lui à Southwell, comme partout où il fit jamais quelque résidence, les preuves les plus affectueuses de bienfaisance et de bonté de cœur... «Jamais, dit une personne qu'il voyait beaucoup à cette époque, ses yeux ne furent frappés d'un seul objet de détresse sans qu'il contribuât à l'adoucir.» Parmi de nombreux traits de cette nature, je choisis le suivant comme une preuve moins de sa générosité que de l'intérêt que présente l'incident en lui-même par sa liaison avec le nom de Byron. Étant encore écolier, il lui arriva de se trouver à Southwell dans une boutique de libraire, quand une pauvre femme vint pour y acheter une Bible; le prix qu'on la lui fit fut de 8 shellings. «Ah! mon cher Monsieur, s'écria-t-elle, je ne puis pas y mettre un pareil prix; je ne croyais pas qu'elle pût m'en coûter la moitié.» La femme alors s'éloigna avec un air désappointé, quand le jeune Byron, la rappelant, lui fit présent de la Bible.
Il eut toujours un grand soin de sa personne et de sa toilette, de l'arrangement de ses cheveux, enfin de tout ce qui pouvait relever la beauté dont la nature l'avait doué. Même dans un âge fort tendre, il témoignait le désir de plaire à ce sexe qui ne devait pas cesser d'être l'étoile polaire de sa destinée. La crainte d'un embonpoint excessif, auquel il avait des dispositions naturelles, l'avait engagé, dès son arrivée à Cambridge, à adopter un système d'abstinence et de violent exercice, et de faire un fréquent usage des bains chauds. Mais un point remplissait sa vie d'amertume, le frappait comme une malédiction au milieu des joies de la jeunesse et de ses espérances de gloire et de bonheur: le croira-t-on? c'était la légère difformité de son pied. Un jour M. Becher, le voyant plus abattu qu'à l'ordinaire, s'efforçait de l'égayer et de le ranimer en lui représentant sous les plus brillantes couleurs, les nombreux avantages dont la Providence l'avait comblé, entre autres celui d'un esprit qui le plaçait au-dessus du reste des hommes. «Ah! mon cher ami, répondit Byron avec une expression douloureuse, si cela (en se frappant le front de la main) m'élève au-dessus des autres hommes, ceci (en indiquant son pied) me ravale bien au-dessous d'eux.»
Quelquefois il semblait que sa susceptibilité lui persuadât qu'il était dans le monde la seule personne affligée d'une pareille infirmité. Quand M. Bailey, qui se faisait alors remarquer comme écolier, aussi bien que plus tard comme voyageur, entra à Cambridge après avoir été le condisciple de Lord Byron à Aberdeen, le jeune Lord avait pris tant d'embonpoint, que M. Bailey eut long-tems de la peine à le reconnaître. «Il est assez singulier, lui dit alors Byron, que vous ne vous souveniez pas de moi; je croyais que la nature m'avait gratifié d'un signe qui devait toujours me faire reconnaître.»
Mais ce défaut était aussi bien un motif d'émulation pour lui qu'une source de regret et de honte. Dans tout ce qui exigeait du courage personnel ou de la vivacité, il semblait animé, par le stigmate que la nature lui avait infligé, d'un désir plus vif de surpasser tous ceux auxquels elle avait accordé de plus parfaites proportions. C'est là, je n'en doute pas, ce qui lui donnait aussi tant d'ardeur dans la poursuite des intrigues amoureuses. Plus d'une fois l'espoir d'étonner quelque jour le monde par les exploits d'un capitaine et d'un héros venait se mêler dans ses rêves à la perspective du laurier poétique. «Tôt ou tard, disait-il souvent quand il était enfant, je lèverai un corps de troupes; les soldats seront habillés de noir, et monteront des chevaux noirs; on les appellera, les Byrons noirs, et vous entendrez parler de leurs prodiges de valeur.»
J'ai déjà parlé de l'ardeur extrême avec laquelle, pendant son séjour à Harrow, il se livrait à tous les genres d'études, à la seule exception de ceux qu'exigeait la discipline de l'école. Les jours de fête ne faisaient pas trêve à la soif de connaissances qui le dévorait, et, pour être le moins possible distrait de ses heures de travail, il avait pris l'habitude chez sa mère de lire tout le tems du dîner [60]. Dans un esprit aussi mobile que le sien, tout ce qui était nouveau, grave ou frivole, lourd ou divertissant, ne manquait jamais de trouver un écho, et je n'ai pas de peine à concevoir la joie qu'il témoignait un jour en montrant à l'une de ses amies qui me l'a raconté, un exemplaire des Contes de ma Mère l'Oie, qu'il avait acheté le matin chez un bouquiniste, et qu'il venait de lire à son dîner.
[Note 60: ][ (retour) ] Burns avait aussi l'habitude de lire à table, comme nous l'apprend M. Lockhart dans la vie de ce poète.
Maintenant nous allons extraire d'un Memorandum, commencé par lui cette année et tracé sans ordre et à la hâte, la liste de tous les livres qu'il avait déjà parcourus dans tous les genres, à une époque où la plupart de ses condisciples n'avaient encore étudié que leurs thèmes et leurs versions. Ce document ne peut manquer d'intéresser; et quand on considère que le lecteur de tant de livres possédait en même tems la mémoire la plus heureuse, on peut douter que parmi les jeunes gens les mieux élevés, parmi les plus brillans émules des honneurs scolastiques, on en trouvât un seul qui eût acquis au même âge une aussi grande variété de connaissances utiles.
LISTE DES HISTORIENS
DONT J'AI PARCOURU LES OUVRAGES EN DIFFÉRENTES LANGUES.
Histoire d'Angleterre.--Hume, Rapin, Henry, Smollet, Tindal, Belsham, Bisset, Adolphus, Holinshed, les Chroniques de Froissart (ces dernières appartiennent proprement à la France).
Écosse.--Buchanan, Hector, Boethius, tous deux en latin.
Irlande.--Gordon.
Rome.--Hooke, chute et décadence par Gibbon; Histoire ancienne de Rollin (renfermant celle des Carthaginois, etc.); de plus, Tite-Live, Tacite, Eutrope, Cornélius Nepos, Cesar, Arrien, Salluste.
Grèce.--La Grèce de Mitford, le Philippe de Leland, Plutarque, Antiquités de Potter, Xenophon, Thucydide, Herodote.
France.--Mezerai, Voltaire.
Espagne.--Je dois ce que je sais de l'ancienne histoire d'Espagne principalement à un livre appelé l'Atlas, maintenant oublié. J'ai pris quelque teinture de son histoire moderne, depuis les intrigues d'Alberoni jusqu'au Prince de la paix, dans les ouvrages qui traitaient de la politique européenne.
Portugal.--Ses révolutions par Vertot, comme aussi, du même historien, la relation du siége de Rhodes: elle est de son invention, les faits réels sont tout-à-fait différens. On en peut dire autant de ses chevaliers de Malte.
Turquie.--J'ai lu Knolles, sir Paul Ricaut et le prince Cantemir; en outre une histoire anonyme plus moderne. Je sais tous les événemens de l'histoire des Ottomans, depuis Tangralopi et Othman Ier jusqu'à la paix de Passarowitz, en 1718; la bataille de Cutzka, en 1739, et le traité de 1790 entre la Russie et la Porte.
Russie.--La vie de Catherine II de Tooke, le czar Pierre de Voltaire.
Suède.--Le Charles XII de Voltaire et celui de Norberg, selon moi le meilleur des deux. Une traduction de la guerre de trente ans de Schiller, qui renferme les exploits de Gustave-Adolphe; puis la vie du même prince par Harte. J'ai lu aussi quelque part un vie de Gustave Vasa, le libérateur de la Suède, mais j'ai oublié le nom de l'auteur.
Prusse.--J'ai vu au moins vingt vies de Frédéric II, le seul prince mémorable dans les annales de la Prusse; ses propres ouvrages, ceux de Gillies et de Thibault sont loin d'être amusans; le dernier est peu estimable, mais circonstancié.
Danemarck.--J'en sais peu de chose; j'ai quelque teinture de l'histoire naturelle de la Norwége, aucune de sa chronologie.
Allemagne.--J'ai lu de longues histoires de la maison de Souabe, de Venceslas, de Rodolphe de Hapsbourg et de ses descendans autrichiens aux grosses lèvres.
Suisse.--Ah! Guillaume-Tell et la bataille de Morgarten, où le duc de Bourgogne fut tué!
Italie.--Davila, Guicciardini, les Guelfes et les Gibelins, la bataille de Pavie, Mazaniello, les révolutions de Naples, etc.
Indostan.--Orme et Cambridge.
Amérique.--Robertson, la guerre d'Amérique par Andrews.
Afrique.--Rien que des voyageurs, comme Mungo-Park, Bruce.
BIOGRAPHIE.
Charles-Quint de Robertson, César, Salluste (Catilina et Jugurtha), les vies de Marlborough, du prince Eugène, de Tékéli, de Bonnard, de Bonaparte, de tous les poètes anglais, par Johnson et Anderson; les Confessions de Rousseau, la vie de Cromwell, le Plutarque anglais, le Nepos anglais, les vies des amiraux par Campbell, de Charles XII, du czar Pierre, de Catherine II, de Henri lord Kaimes, de Marmontel, de sir William Jones, par Teignmouth; la vie de Newton, de Bélisaire, et de mille autres qui ne méritent pas qu'on en fasse mention.
LÉGISLATION.
Blackstone, Montesquieu.
PHILOSOPHIE.
Paley, Locke, Bacon, Hume, Berkeley, Drummond, Beattie et Bolingbroke. Je déteste Hobbes.
GÉOGRAPHIE.
Strabon, Cellarius, Adams, Pinkerton et Guthrie.
POÉSIE.
Tous les classiques anglais et la plupart des poètes vivans, Scott, Southey, etc.; quelques poètes français dans l'original: le Cid est ma pièce favorite. Peu d'italiens; des grecs et des latins sans nombre: à l'avenir je ne m'occuperai plus de ces derniers. J'ai fait de nombreuses traductions de ces deux langues, vers et prose.
ÉLOQUENCE.
Démosthène, Cicéron, Quintilien, Sheridan, la Chironomie d'Austin, et les débats du parlement, depuis la révolution, jusqu'en 1742.
THÉOLOGIE.
Blair, Porteus, Tillotson, Hooker, tous fort ennuyeux. J'abhorre les livres de dévotion, quoique je révère et que j'aime Dieu, sans admettre les idées blasphématrices des sectaires, ni croire à leurs absurdes et damnables hérésies, à leurs mystères et aux trente-neuf articles.
MÉLANGES.
Le spectateur, le rôdeur; le monde, etc., etc., des romans par milliers.
C'est de mémoire que j'ai fait l'énumération de tous ces livres: je me souviens de les avoir lus, et j'en pourrais à l'occasion citer plus d'un passage. J'ai, sans doute, omis quelques noms dans mon catalogue. J'en avais lu la majeure partie avant quinze ans. Depuis que j'ai quitté Harrow, je suis devenu paresseux et fat, en griffonnant des rimes et faisant la cour aux femmes.
B., 30 novembre 1807.
J'ai aussi lu, et je regrette aujourd'hui plus de quatre mille romans, y compris les œuvres de Cervantes, Fielding, Smollet, Richardson, Mackenzie, Sterne, Rabelais, Rousseau, etc., etc. Le livre, à mon avis, le plus utile pour celui qui veut avoir l'air d'être fort instruit sans grande peine, c'est la physiologie de la tristesse par Burton: c'est le recueil de citations et d'anecdotes le plus curieux et le plus amusant que j'aie parcouru; mais le lecteur superficiel doit le lire avec attention, ou bien la confusion des sujets le rebutera facilement. S'il a la patience d'aller jusqu'à la fin, il aura mieux profité pour ses conversations littéraires, que s'il avait parcouru vingt autres ouvrages que j'ai également lus, du moins en anglais.
C'est à cette étude précoce et variée des écrivains anglais que Lord Byron dut la facilité avec laquelle il savait employer toutes les ressources de sa langue maternelle: c'est elle qui, le lançant dans les champs de la littérature, armé de pied en cap, lui permit de revêtir ses poétiques inspirations d'un style parfaitement digne d'elles. En général, ce n'est pas l'absence d'idées ou de coloris qui arrête les premiers pas des écrivains, c'est l'embarras de trouver des expressions pour ce qu'ils conçoivent, c'est l'inexpérience de l'instrument dont se rend maître l'homme de génie; en un mot, de leur langue maternelle. C'est un fait assez singulier, que les trois exemples les plus frappans de précocité littéraire, c'est-à-dire Pope, Congrève et Chatterton, devaient tous trois à eux-mêmes leur éducation [61]; et que c'est par suite de leurs goûts naturels, affranchis des pédantesques directions de l'école, qu'ils découvrirent dans le génie de la langue anglaise ces précieuses beautés dont ils surent faire un si parfait usage [62].
[Note 61: ][ (retour) ] «Je lisais de moi-même, dit Pope, car la lecture était une véritable passion chez moi; j'allais çà et là au gré de mon imagination, et, comme un enfant qui va prendre des fleurs dans les champs, dans les bois, partout où il en voit sur sa route. Je regarde encore aujourd'hui ces cinq ou six années comme les plus heureuses de ma vie.»
Il paraît aussi qu'il n'ignorait pas les avantages de cette manière d'étudier indépendante: «M. Pope, dit Spins, croyait avoir gagné sous quelques rapports à n'avoir pas eu d'éducation régulière. Il avait l'habitude de chercher dans ce qu'il étudiait un sens, quand nous n'y voyons encore que des mots.»
[Note 62: ][ (retour) ] Chatterton écrivit, avant l'âge de douze ans, un catalogue, dans le genre de celui de Byron, de tous les livres qu'il avait déjà lus; ils s'élevaient à soixante-dix, et la plupart roulaient sur des matières d'histoire ou de théologie.
On peut, dans le fond, ajouter à ces trois exemples celui de Lord Byron, puisque, malgré son nom d'écolier, il n'étudia pas sur les bancs de l'école, dans le tems employé par ses camarades, à remuer curieusement la cendre de l'antiquité; il se contentait de remonter à la source fraîche et vive de son propre idiome [63], et d'y puiser cette richesse et cette variété de style qui, dès l'âge de vingt-deux ans, placèrent ses ouvrages parmi les monumens les plus précieux de la force et de la douceur de la langue anglaise.
[Note 63: ][ (retour) ] La pureté que les Grecs mettaient dans leur style a été attribuée peut-être avec justice à leur habitude de n'étudier que leur propre langue. «S'ils devinrent savans, dit Ferguson, ce ne fut qu'en étudiant ce qu'eux-mêmes avaient composé.»
Dans le même livre où l'on retrouve les souvenirs de ses études, que nous venons de citer, Byron avait écrit également de mémoire une liste des divers poètes qui s'étaient distingués dans leur langue respective. Après avoir cité ceux de l'Europe ancienne et moderne, voici comme il poursuit son catalogue pour les autres contrées:
Arabie.--Mahomet, dont le Coran contient des passages d'une poésie bien plus sublime que celle des auteurs européens.
Perse.--Ferdousi, auteur du Shah-Nameh; l'Iliade des Persans; Sadi et Hafiz, l'immortel Hafiz, l'Anacréon de l'Orient. Ce dernier est respecté par les Persans, bien autrement que nous ne respectons aucun poète ancien ou moderne; ils vont en pélerinage à Shiraz pour y honorer sa mémoire sur son tombeau: à ce monument est attaché un magnifique exemplaire de ses œuvres.
Amérique.--Cet hémisphère a déjà produit un poète épique, c'est Barlow, auteur de la Colombiade; il ne faut pas le comparer aux ouvrages des nations plus polies.
Islande, Danemarck, Norwége.--Ces régions étaient fameuses pour leurs Scaldes. Parmi ces derniers on distinguait Lodburg; son chant de mort respire des sentimens féroces, mais c'est un genre de poésie généreuse et passionnée.
L'Indostan n'a pas de grands poètes connus; du moins le sanscrit l'est si mal en Europe, que nous ignorons ce que le tems peut avoir épargné dans leur littérature.
L'empire Birman.--Les habitans aiment passionnément la poésie; mais on ne connaît pas leurs poètes.
Chine.--Je n'ai jamais entendu parler en fait de poète chinois que de l'empereur Kien-Long et de son Ode au thé. Quel malheur que le philosophe Confucius n'ait pas rédigé en vers ses admirables préceptes de morale!
Afrique.--Quelques chants de ce pays sont plaintifs, et leurs paroles simples et touchantes; mais j'ignore s'il faut compter ces informes essais parmi les poèmes, comme les chants des bardes ou des scaldes.
J'ai écrit cette courte liste de poètes entièrement de mémoire, et sans le secours d'aucun livre; il a donc pu s'y glisser quelques erreurs, mais elles doivent être de peu d'importance. J'ai parcouru les ouvrages des Européens et quelques-uns de ceux de l'Asie, soit en original, soit à l'aide de traduction. Je n'ai cité que les meilleurs dans ma liste des poètes anglais; il eût été aussi inutile que fatigant d'énumérer ceux d'un moindre mérite. Peut-être cependant pourrait-on dans un catalogue cosmopolite ajouter encore Gray, Goldsmith et Collins; quant aux autres depuis Chaucer jusqu'à Churchill, ce sont voces prætereaque nihil, quelquefois nommés, rarement lus et jamais avec profit. Je regarde Chaucer, en dépit des éloges qu'on lui a prodigués, comme méprisable et licencieux; il ne doit son renom qu'à son antiquité, et sous ce rapport-là même, on devrait plutôt se rappeler Pierce Plowman ou Thomas d'Ercildoune. Je me suis gardé de citer des poètes vivans de l'Angleterre; il n'en est pas un qui ne survive à ses ouvrages. Le goût est perdu chez nous; encore un siècle, et nous aurons disparu, notre empire, notre littérature et notre nom, des annales du genre humain.
30 novembre 1807, BYRON.
Il se trouve, parmi les papiers que je possède de lui, plusieurs petits poèmes (en tout environ six cents vers) qu'il écrivit en ce tems-là, mais qu'il n'a jamais fait imprimer, parce qu'il les avait composés la plupart après la publication de ses Heures de loisir. Le plus grand nombre d'entre eux ne se recommande guère que par son nom, mais quelques-uns, grâce aux sentimens et aux circonstances qui les inspirent, seront lus ici avec plaisir. La première fois qu'il entra dans Newsteadt, il planta dans un coin de terre un jeune chêne dont il croyait l'existence attachée à la sienne. Après six ou sept ans, quand il revint au même endroit, il trouva le chêne étouffé sous les mauvaises herbes, et presque desséché. C'était au moment où Lord Grey de Ruthen quittait l'abbaye; il fit alors l'un de ces poèmes composés de cinq stances, et dont on pourra juger par les passages suivans:
Jeune chêne, quand je te plantai profondément en terre, j'espérais que tes jours seraient plus longs que les miens, que tes branches jetteraient une ombre noire autour de toi, et que le lierre entourerait ton tronc comme un manteau.
Telles étaient mes espérances dans les années de l'enfance, quand je te plantai avec orgueil sur la terre de mes aïeux. Ces jours sont passés et je t'arrose de mes larmes; les mauvaises herbes qui t'entourent ne peuvent voiler aux yeux ton triste dépérissement.
Je t'ai quitté, mon pauvre chêne, et depuis cette heure fatale un étranger est le maître du château, etc., etc.
Le sujet des vers qui suivent est assez éclairci par la note qu'il a placée en tête. Quoiqu'ils aient un air pénible et affecté, ils me paraissent dignes d'être conservés comme un témoignage des sentimens tendres et romanesques qu'il avait contractés pour ses amis de collége.
«Il y a quelques années, étant à Harrow, un ami de l'auteur avait gravé leurs deux noms dans un endroit écarté; il y avait même ajouté quelques mots de souvenirs. Plus tard, à l'occasion de quelque injure réelle ou imaginaire, l'auteur, avant de laisser Harrow, avait effacé ce fragile souvenir. Voici les stances qu'il écrivit à leur place, quand il revit Harrow, en 1807:
Ici naguère les souvenirs de l'amitié attiraient les yeux de l'étranger; ils étaient simples, ils étaient peu nombreux les mots qui les exprimaient, et cependant la colère les a effacés.
Elle trancha profondément dans l'arbre, mais elle n'effaça pas entièrement les caractères; ils étaient si simples, que l'amitié revenant regarda long-tems, jusqu'à ce qu'aidée de la mémoire, elle rétablit les mots.
Le repentir les traça de nouveau, le pardon y joignit son nom aimable; l'inscription reparut si belle que l'amitié la crut toujours la même.
Le souvenir serait beau encore; mais, hélas! en dépit de l'espérance et des larmes de l'amitié, l'orgueil s'est jeté à la traverse, et a pour toujours effacé et l'inscription et le sentiment qu'elle exprimait.
Les mêmes sentimens d'amitié idéale distinguent un autre de ses poèmes, dans lequel il a pris pour épigraphe cette ingénieuse devise française: l'amitié est l'amour sans ailes. Chacune des neuf stances est terminée par les mêmes mots; nous citerons les trois suivantes:
Pourquoi gémirais-je tristement de ce que ma jeunesse est passée? Je puis encore compter des jours heureux; la faculté d'aimer n'est pas encore morte en moi. En revenant sur mes premières années, un souvenir durable, une vérité éternelle m'apporte une céleste consolation; souffles légers des vents, redites-la aux lieux où mon cœur s'émut pour la première fois!
L'amitié, c'est l'amour sans ailes!
Demeure de mes aïeux, ton clocher lointain me rappelle toutes ces scènes joyeuses; mon sein brûle comme autrefois; je redeviens enfant par la pensée. Ton bouquet d'ormeaux, ta colline verdoyante, chacun de tes sentiers, me ravissent encore. Chaque fleur exhale un double parfum. Il me semble encore, au milieu de nos doux entretiens, entendre chacun de mes compagnons s'écrier:
L'amitié, c'est l'amour sans ailes!
Mon cher Lycus, pourquoi pleures-tu? Retiens tes larmes prêtes à tomber; l'affection peut dormir quelque tems, mais, sois-en sûr, elle se réveillera! Quand nous nous retrouverons, pense, ami, pense combien elle sera douce cette réunion si long-tems désirée! Mon ame bondit de bonheur à cet espoir; quand deux jeunes cœurs sont si pleins d'affection, l'absence, ami, ne peut que redire:
L'amitié, c'est l'amour sans ailes!
Quant aux vers suivans, je ne puis dire positivement qu'ils se rattachent à quelque circonstance réelle. On peut même dire qu'habitué à revenir sur toutes les anecdotes de sa jeunesse, il n'eut pas manqué, dans la suite, de rappeler un fait aussi remarquable, s'il n'eût pas été imaginaire. Or, ni dans sa conversation, ni dans ses écrits, je ne trouve qu'il y ait fait une seule fois allusion [64]. D'un autre côté, toutes ses poésies, sauf les embellissemens dont les entourait son imagination, étaient l'expression si fidèle de ses sentimens et de sa vie, qu'on ne peut guère s'empêcher de supposer une sorte de fondement réel à un poème plein d'une sensibilité aussi pénétrante:
[Note 64: ][ (retour) ] Voici la seule particularité qui puisse, et encore de fort loin, se lier au sujet de ce poème. Un an ou deux avant la date qui s'y trouve placée, il écrivit de Harrow à sa mère (comme je le sais d'une personne qui tenait elle-même le fait de Mrs. Byron), pour lui dire qu'il avait éprouvé dernièrement beaucoup d'ennui à l'occasion d'une jeune femme, maîtresse de son ami Curzon, qui venait de mourir. Cette femme, se trouvant alors sur le point de devenir mère, avait déclaré que Lord Byron était le père de son enfant. Byron assurait positivement sa mère qu'il n'en était rien; mais, persuadé comme il l'était, que l'enfant appartenait à Curzon, il souhaitait qu'on en prît tout le soin possible, et priait en conséquence sa mère d'avoir la bonté de se charger de lui. Une telle demande pouvait fort bien exciter l'humeur d'une femme plus douce que Mrs. Byron; cependant elle répondit à son fils qu'elle accueillerait volontiers l'enfant dès qu'il serait né, et qu'elle ferait pour lui tout ce qu'il désirait. Par bonheur, l'enfant mourut en voyant le jour.
À MON FILS.
Ces tresses blondes, ces yeux bleus, dont l'éclat rappelle ceux de ta mère; ces lèvres de roses, ces joues à fossettes, ce sourire, qui captivent le cœur, retracent d'anciennes scènes de bonheur, et touchent le cœur de ton père, ô mon enfant!
Et tu ne peux prononcer le nom de ton père; ah, William! si son nom était le tien, alors sa conscience ne lui adresserait plus de reproches: mais écartons ces tristes idées; les soins que je prendrai de toi me rendront la paix intérieure; l'ombre de ta mère sourira dans sa joie, et pardonnera le passé, ô mon enfant!
Le gazon a recouvert son humble tombe, et une étrangère t'a présenté son sein. Le préjugé peut rire dédaigneusement de ta naissance, et ne t'accorder qu'à peine un nom sur la terre; mais il ne saurait détruire une seule de tes espérances: le cœur de ton père est à toi, ô mon enfant!
Eh bien! laisse un monde sans entrailles se récrier; dois-je pour lui plaire étouffer la voix puissante de la nature? Non, que les moralistes me désapprouvent s'ils le veulent, tu seras toujours pour moi le bien cher enfant de l'amour, beau chérubin, gage de jeunesse et de joie! un père veille sur ton berceau, ô mon enfant!
Ô quel charme, avant que l'âge n'ait ridé mon front, avant que d'avoir épuisé à moitié la coupe de la vie, de contempler à la fois en toi, un frère et un fils, et d'employer le reste de mes jours à réparer mon injustice envers toi, ô mon enfant!
Quoique ton père imprudent soit bien jeune encore, sa jeunesse n'éteindra pas en lui le feu de l'amour paternel. Et quand même tu me serais moins cher, tant que l'image d'Hélène revivra en toi, ce cœur, plein de son souvenir du bonheur passé, n'en abandonnera jamais le gage, ô mon enfant!
B.--1807 [65].
[Note 65: ][ (retour) ] Dans cet usage de dater ses premiers poèmes, il suivait l'exemple de Milton, qui, dit Johnson, en datant ses premiers ouvrages, comme lui en avait donné l'exemple le savant Politien, semblait recommander à la postérité la précocité de ses inspirations. Le suivant badinage, également écrit en 1807, n'a jamais été imprimé; il est intraduisible; nous le donnerons en anglais:
EPITAPH
ON JOHN ADAMS, OF SOUTHWELL, A CARRIER,
WHO DIED OF DRUNKENNESS.
John Adams lies here, of the parish of Southwell,
A carrier, who carried his can to his mouth well;
He carried so much, and he carried so fast,
For, the liquor he drank being too much for one,
He could not carry off, so he's now carri-on.
B., sept. 1807.
Mais le plus remarquable de ses poèmes est d'une date antérieure à toutes celles que je viens de donner, ayant été écrit en décembre 1806, quand il n'avait pas encore dix-neuf ans. Il contient sa profession de foi religieuse à cette époque, et nous montre combien son esprit lutta de bonne heure entre le doute et la piété:
PRIÈRE DE LA NATURE.
Père de la lumière! grand Dieu du ciel! entends-tu les accens du désespoir? Des fautes comme celles de l'homme peuvent-elles être jamais pardonnées? Le vice peut-il expier des crimes par des prières? Père de la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est noircie de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du péché.
Je ne cherche point de sectes inconnues; oh! montre-moi le sentier de la vérité! Je reconnais ta toute-puissance redoutable, épargne les fautes de ma jeunesse en les corrigeant. Que les dévots élèvent, s'ils le veulent, des temples obscurs; que la superstition en salue humblement les portiques; que, pour étendre et affermir leur empire funeste, les prêtres inventent des rites mystiques et mensongers. L'homme bornera-t-il le domaine de son créateur à ces dômes gothiques qui surmontent des amas de pierres à moitié détruites? Ton temple est la face du jour; la terre, l'océan, le ciel te forment un trône sans limites.
L'homme condamnera-t-il sa propre race aux tourmens de l'enfer, à moins qu'ils ne fléchissent le genou devant de vaines pompes? Nous dira-t-il que, pour un seul qui a failli, tous doivent périr confusément dans la tempête? Chacun prétendra-t-il gagner les cieux, et cependant condamner son frère à la mort éternelle, parce que son ame s'est ouverte à des espérances différentes, ou qu'il a suivi des doctrines moins sévères? Iront-ils, aux moyens de croyances qu'ils ne sauraient expliquer, décider d'avance tes grâces et tes châtimens? Des reptiles rampans sur la terre connaîtront-ils les desseins de leur grand créateur?
Ces hommes qui n'ont vécu que pour eux-mêmes, qui ont passé leurs années dans des crimes renouvelés chaque jour, trouveront-ils dans leur foi une compensation à leurs forfaits, et vivront-ils au-delà des limites du tems?
Ô mon père! je ne cherche les lois d'aucun prophète; tes lois, à toi, apparaissent dans les ouvrages de la nature. Je suis, je l'avoue, faible et corrompu, et cependant je te prierai, car tu m'entendras! Toi qui guides l'étoile errante à travers les royaumes infinis de l'éther, qui calmes la guerre des élémens, et dont j'aperçois la main d'un pôle à l'autre pôle; toi qui, dans ta sagesse, m'as placé ici-bas, et qui peux m'en retirer quand telle sera ta volonté; tant que je serai sur cette terre périssable, étends sur moi ta main protectrice. C'est à toi, à toi, mon Dieu, que j'adresse mes prières; quelque bonheur ou quelque malheur qui m'arrive, qu'à ta volonté je m'élève ou m'abaisse, je me confie en ta protection: si, quand cette poussière sera rendue à la poussière, mon ame parcourt les airs sur des ailes rapides, comme j'adorerai ton nom glorieux! mais si cet esprit passager partage avec le corps le repos éternel de la tombe, tant qu'il me restera un souffle de vie, j'élèverai vers toi ma prière, quoique condamné à ne jamais quitter la demeure des morts. C'est à toi que j'adresse mes dernières inspirations, plein de reconnaissance pour tes bienfaits passés, et espérant, ô mon Dieu, que cette vie errante se réunira enfin à ton essence.
Dans un autre poème, et qu'il écrivit avec la triste conviction qu'il allait bientôt mourir, nous retrouvons une prière exprimant à peu près les mêmes opinions. Après avoir dit adieu à toutes les scènes favorites de sa jeunesse [66], voici comme il continue:
[Note 66: ][ (retour) ] Annesley n'est pas oublié en cette occasion:
«Oublierai-je la scène toujours présente à ma pensée? Les rochers s'élèvent et les rivières serpentent entre moi et les lieux que notre amour embellissait, et cependant, Marie, ta beauté m'apparaît fraîche encore, comme un délicieux songe d'amour, etc., etc.»
Oublie ce monde, ô mon ame agitée, tourne tes pensées vers le ciel; tu y dirigeras bientôt ta course, si tes erreurs sont oubliées. Loin des bigots et des sectaires, incline-toi devant le trône du Tout-Puissant, adresse-lui ta tremblante prière. Il est clément et juste, il ne rejettera pas la prière de l'enfant de la poussière, quoiqu'il soit le moindre objet de ses soins. Père de la lumière, j'élève vers toi mes accens! Tu le vois, mon ame est pleine de souillures; toi qui peux observer la chute du plus petit oiseau, détourne de moi la mort du péché. Toi qui peux guider l'étoile errante, qui calmes la guerre des élémens, qui as pour manteau les cieux immenses, pardonne mes pensées, mes paroles, mes crimes; et puisque je dois bientôt cesser de vivre; apprends-moi comment je dois mourir.
Nous avons vu par une lettre précédente qu'il avait eu à se féliciter de l'issue d'un procès jugé au tribunal de Lancastre, et relatif à la terre de Rochdale. Dans une note que nous allons reproduire, et qu'il écrivit à l'un de ses amis de Southwell à l'occasion d'un second triomphe dans la même cause, on verra qu'il s'en exagérait beaucoup les résultats probables.
9 février 1807.
Mon cher,
«J'ai le plaisir de vous annoncer que j'ai gagné une seconde fois la cause de Rochdale, qui me fait valoir soixante mille livres de plus.
Tout à vous.»
BYRON.
Au mois d'avril suivant il était encore à Southwell, et c'est de là qu'il écrivit au docteur Pigot, alors à Édimbourg [67]:
[Note 67: ][ (retour) ] Il paraît, d'après un passage d'une lettre de miss Pigot à son frère, que Lord Byron chargea ce dernier de remettre une copie de ses poèmes à M. Mackenzie, l'auteur de l'Homme sensible: «Je suis ravie que M. Mackenzie ait vu une copie des poèmes de Lord Byron, et qu'il en ait jugé aussi favorablement. Lord Byron en est enchanté.»
Dans une autre lettre, l'aimable écrivain dit encore: «Lord Byron me charge de vous dire qu'il ne vous écrit pas parce que son édition n'est pas aussi avancée qu'il l'avait espéré. Je lui dis qu'il faut aussi peu de chose pour l'affecter qu'à une femme.»
Southwell, avril 1807.
Mon cher Pigot,
«Permettez-moi de vous féliciter du succès de votre premier examen; courage, mon ami. Le titre de docteur fera merveille auprès des dames. Je serai probablement à Essex ou à Londres quand vous arriverez en ce lieu maudit, où je suis encore retenu par l'impression de mes vers.
«Adieu, croyez-moi toujours bien sincèrement votre
BYRON.
«P. S. Depuis notre séparation, grâce à de violens exercices, la plupart physiques, et aux bains chauds, j'ai réduit mon embonpoint de cent soixante-quatorze livres à cent quarante-un; total vingt-sept livres de perte. Bravo! qu'en dites-vous?»
Je dois à la complaisance de la dame qui correspondait alors avec Byron l'avantage de pouvoir initier le lecteur dans les sentimens et les travaux de notre poète pendant le reste de cette année. Ces lettres ont, sans doute, un caractère enfantin [68], et la plupart des plaisanteries qu'on y trouve naissent plutôt de jeux de mots que de pensées saillantes; mais je les estime cependant fort curieuses, et par la lumière qu'elles répandent sur cette époque de sa vie, et par le tableau animé des craintes et des espérances qu'il avait relativement à sa gloire future. La première de ces lettres ne porte pas de date, elle semble avoir été écrite avant son départ de Southwell; les autres, comme on le verra, sont datées de Cambridge et de Londres.
[Note 68: ][ (retour) ] En effet, il n'était encore qu'un enfant sous tous les rapports dans ce tems-la. «Lundi prochain (dit miss Pigot) est notre grande foire. Lord Byron l'attend avec le même plaisir que le petit Henri, et se promet de paraître à cheval dans la foulée; mais je pense qu'il changera de résolution.»
LETTRE XII.
À MISS PIGOT.
11 juin 1807.
Ma chère reine Bess [69],
«Sauvage doit être immortel; ce n'est pas un généreux boul-dogue, mais c'est le plus joli roquet que j'aie encore vu, et il fera parfaitement l'affaire. Dans ses accès de tendresse, il a déjà mordu les doigts et dérangé la gravité du vieux Boatswain, qui en est encore fort ému. Je désire savoir ce qu'il coûte, les frais qu'il a occasionnés, etc., etc., afin de pouvoir indemniser M. G... Je ne puis que le remercier de la peine qu'il a prise, lui adresser un long discours et conclure avec 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7 [70]; mais je suis hors d'état de faire tout cela par moi-même, ainsi je vous députe en qualité de légat, car il ne faut pas parler d'ambassadeur, relativement au pape, comme c'est le cas ici sans doute, puisque tout ce que je vous ai dit est à propos de bulle [71].
«Tout à vous.
BYRON.
«P. S. Je vous écris de mon lit.»
[Note 69: ][ (retour) ] Diminutif d'Élisabeth. Byron, en l'appelant reine, fait allusion à la reine Élisabeth.
[Note 70: ][ (retour) ] Cette phrase s'explique par son habitude, quand il lui arrivait de ne pas trouver les expressions de la pensée qu'il voulait exprimer, de prononcer les chiffres 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7.
[Note 71: ][ (retour) ] Bull-dog ou boul-dogue. On comprendra facilement le jeu de mois.
LETTRE XIII.
À LA MÊME.
Cambridge, 30 juin 1807.
«Mieux vaut tard que jamais, c'est un proverbe dont vous connaissez l'origine, et, comme son application est ici toute naturelle, vous me pardonnerez de lui avoir donné dans ma lettre une place aussi honorable. Je me trouve ici presque suranné; mes anciens amis, excepté un fort petit nombre, sont tous partis, et je me dispose à les suivre, mais je reste jusqu'à lundi pour assister à trois oratorios, deux concerts, une foire et un bal. Je me trouve non-seulement plus maigre, mais d'un pouce plus grand qu'à mon dernier voyage. Je me suis vu obligé de redire à chacun mon nom, personne n'ayant le moindre souvenir de ma figure ni de ma personne. Il n'est pas jusqu'au héros de ma Cornaline (qui, dans ce moment, se trouve placé vis-à-vis, lisant un volume de mes poésies), qui n'ait passé devant moi dans les promenades du collége sans me reconnaître, et qui n'ait été frappé du changement total qui s'était opéré en moi, etc., etc. Les uns me trouvent mieux, les autres plus mal; mais tous s'accordent à dire que je suis maigri, plus même que je ne le désire. J'ai perdu deux livres d'embonpoint depuis mon départ de votre maudit, détestable et détesté séjour de scandale [72], dont, à l'exception de vous-même et de John Becher, je voudrais voir toute la race consignée dans les gouffres de l'Achéron, lequel fleuve j'aimerais mieux visiter en personne que de salir mes sandales dans la vile poussière de Southwell. À parler sérieusement, si la légèreté de ma bourse ne me force pas à rejoindre Mrs. Byron, vous ne me reverrez plus.
[Note 72: ][ (retour) ] Malgré les injures, d'ailleurs plutôt badines que sérieuses, qu'il lance dans le cours de ses lettres contre Southwell, il apprit plus tard à se convaincre que les heures qu'il y avait passées étaient les plus heureuses de sa vie. Dans une lettre qu'écrivit, il n'y a pas long-tems, à son valet Fletcher, une dame qui l'avait intimement connu à Southwell, on trouve le passage suivant: «Votre bon, votre pauvre maître m'appelait toujours l'antique piété, quand je m'avisais de lui faire des remontrances. Lors de sa dernière visite, il me dit: Eh bien! ma bonne amie, je ne serai jamais aussi heureux qu'à Southwell.» On verra plus loin, dans une lettre à M. Dallas, ce qu'il pensait réellement de cette ville et de ses agrémens comme lieu de résidence.
«Je pars lundi pour Londres; je quitte Cambridge sans beaucoup de peine, notre société étant dispersée, et le musicien que je protégeais ayant quitté sa place dans le chœur pour entrer dans une grande maison de commerce de la capitale. Je vous ai dit, sans doute, qu'il était exactement, et à une heure près, plus jeune que moi de deux années. Je l'ai trouvé fort grandi, et surtout enchanté de revoir son premier patron. Il est presque de ma taille, très-maigre, d'une belle figure, des yeux noirs, des cheveux clairs: vous connaissez déjà l'idée que j'ai de son esprit; j'espère bien n'avoir jamais sujet d'en changer. On me croit ici généralement indisposé: l'université est fort gaie dans ce moment; elle donne des fêtes de tous les genres. Hier j'ai soupé dehors, mais je n'ai rien mangé; satisfait d'une bouteille de Bordeaux, je me suis couché à deux heures pour me lever à huit. J'ai pris le parti de me lever de bonne heure, cette habitude me convient parfaitement. Je reçois beaucoup de politesses des maîtres et des élèves; mais ils me regardent avec un peu de défiance: ils se soucient peu des lardons; le moyen de déplaire c'est de dire la vérité.
«Écrivez-moi, dites-moi comment se partent les habitans de votre ménagerie, si mon édition se place, si mes chiens grognent. À propos, mon boul-dogue est décédé; la chair du chien comme celle de l'homme n'est que de l'herbe. Répondez-moi à Cambridge; si j'en suis parti, on m'enverra votre lettre. Voici de tristes nouvelles qui arrivent: les Russes sont vainqueurs; triste troupe qui ne mange que de l'huile, et par conséquent devait fondre devant un feu soutenu. Je ne suis pas à mon aise dans mon costume universitaire, je n'en ai pas l'usage. Je suis monté sur une fenêtre à Sainte-Marie pour mieux entendre un oratorio; mais au milieu du chant du Messie, je me suis laissé tomber, déchirant ma superbe robe de soie noire, et endommageant une fort belle paire de culottes. Mémoire, prendre garde de ne jamais tomber d'une fenêtre d'église pendant le service. Adieu, ma chère Élisabeth, ne me rappelez à personne, oubliez les gens de Southwell; en être oublié, voilà tout ce que je désire.»
LETTRE XIV.
À MISS PIGOT.
Cambridge, collége de la Trinité, 5 juillet 1807.
«Depuis ma dernière lettre, je me suis décidé à rester encore une année à Granta (Cambridge); mes appartemens y sont meublés dans le dernier style. Plusieurs vieux amis me sont revenus, et leur nombre s'est augmenté de nouvelles connaissances; mon inclination est donc pour le collége, et j'y retournerai en octobre si je vis encore. Ma vie est ici une suite continuelle de plaisirs; je vais dans le même jour à vingt différens endroits; j'ai des invitations pour dîner plus que le tems de mon séjour ne me permet d'en accepter. Je viens de prendre la plume, une bouteille de Bordeaux dans la tête et des larmes dans les yeux, car je viens de quitter ma Cornaline [73] qui était venue passer la soirée avec moi; comme c'était notre dernière entrevue, j'avais manqué aux invitations que l'on m'avait faites pour consacrer à l'amitié les heures du sabbat. Maintenant nous voilà séparés, Edleston et moi: ma tête est un chaos d'ennuis et d'espérances. Demain je partirai pour Londres; vous m'écrirez à Albemarle-street, hôtel Gordon, où j'habiterai pendant mon séjour dans la capitale.
«Je suis ravi d'apprendre que vous vous intéressiez à mon protégé; il a été mon très-constant associé depuis le mois d'octobre 1805, époque de mon entrée au collége Trinité. Sa voix fut la première à me frapper, sa figure m'attacha à lui, ses manières me le firent aimer pour la vie. Il entre dans une maison de commerce en ville vers le mois d'octobre, et tout porte à croire que je ne le reverrai pas avant l'époque de ma majorité, quand je pourrai lui donner à choisir ou d'une place d'associé dans sa maison, ou de venir demeurer avec moi. Je pense que, dans ses idées actuelles, il préférerait le dernier parti; mais d'ici là il pourra bien changer d'avis: dans tous les cas ce sera comme il l'entendra. Il est certain que c'est l'être que j'aime le plus au monde, et que ni le tems ni l'absence ne pourront changer en rien mes sentimens d'ailleurs si mobiles. Bref, nous ferions honte à lady E... Butler et miss Ponsonby, nous étonnerions Oreste et Pilade; et vienne l'occasion d'une catastrophe comme celle de Nisus et Euryale, nous l'emporterons sur David et Jonathan. Peut-être a-t-il pour moi encore plus d'affection que je n'en ai pour lui. Pendant tout mon tems de Cambridge, nous nous sommes vus tous les jours, été et hiver, sans éprouver un moment d'ennui, et nous séparant toujours avec une peine incroyable. Vous nous verrez un jour ensemble, je l'espère; c'est le seul homme que j'estime, bien que ce ne soit pas le seul que j'aime [74].
[Note 73: ][ (retour) ] C'est-à-dire celui auquel il avait donné la fameuse cornaline.
[Note 74: ][ (retour) ] Il faut placer ici les autres détails de cette amitié exaltée. Le jeune Edleston mourut en 1811 de consomption. Voici la lettre que Byron adressa à la mère de miss Pigot; elle prouvera quelle fut alors sa douleur, et quelle fidélité il gardait à la mémoire de cet ami de collége:
Cambridge, 28 octobre 1811.Ma chère dame,
«Je vous écris pour une demande pénible, et cependant il m'est impossible de faire autrement. Vous vous souvenez d'une cornaline que j'avais confiée à miss Élisabeth, il y a quelques années, que réellement je lui avais donnée; maintenant je viens lui faire la plus égoïste et la plus inconvenante prière. Celui qui me l'avait donnée, dans sa première jeunesse, est mort; et bien que je ne l'eusse pas revu depuis long-tems, c'est le seul souvenir qui me reste de cette personne à laquelle je m'intéressais très-vivement. Elle a donc acquis par cet événement une valeur que j'aurais bien souhaité ne jamais lui supposer. Si donc miss Betty l'a conservée jusqu'à présent, elle m'excusera, je l'espère, si je la supplie de me la renvoyer à Londres, à Saint-James-street, n° 8; je la remplacerai par quelque autre souvenir qui lui sera également précieux. Elle eut toujours la bonté de s'intéresser au sort de celui dont je viens de parler; dites-lui que le donneur de la cornaline mourut au mois de mai dernier, à l'âge de vingt-un ans, et que sa mort est la sixième d'amis ou de parens que j'aie eu à supporter dans l'espace de quatre mois.
«Croyez-moi bien sincèrement, ma chère dame,
BYRON.«P. S. Je pars demain pour Londres.»
La cornaline fut aussitôt renvoyée à Lord Byron, qui rappelait encore quelque tems après qu'il l'avait laissée à miss Pigot comme un dépôt et non pas comme un don.
«Le marquis de Tavistock est arrivé hier; j'ai soupé avec lui chez son tuteur, qui est un whig délibéré. L'opposition est ici en nombre, et lord Huntingdon, le duc de Leinster, etc., etc., doivent encore nous joindre en octobre; ainsi tout sera admirable. Le tems de la musique est passé; mais voici un nouvel accident: j'ai renversé une nacelle à beurre sur la robe d'une dame; j'ai changé de couleur; les spectateurs de rire et moi de les maudire. À propos, aveu pénible! je me suis grisé tous les jours, et je n'ai pas encore fini; cependant je ne mange rien que du poisson, du potage et des végétaux; je ne me porte donc pas plus mal. Les sots malins que ces Cantabres [75]! Mémoire. Projet de réforme pour janvier. Cette ville offre une monotonie de distractions continuelles; je l'aime, et déteste Southwell. Ridge a-t-il bien vendu? Quelles dames ont acheté?... J'ai vu à Sainte-Marie une jeune fille, vrai portrait d'Anne... J'ai cru que c'était elle... et pour mon malheur; car la dame s'arrêta, ainsi le fis-je; je rougis, ainsi ne fit-elle pas, ce qui était fort mal; je voudrais dans les femmes plus de modestie. En parlant de femmes, Fanni, mon chien terrier, me revient à l'esprit; comment se porte-t-il? J'ai attrapé un mal de tête, je vais me mettre au lit et demain haut le pied de bonne heure pour me mettre en route. Mon protégé déjeunera avec moi, mais je n'ai pas d'appétit quand je pars, si ce n'est de Southwell. Mémoire. Je hais Southwell.
«Tout à vous.»
[Note 75: ][ (retour) ] Les habitans de Cambridge.
LETTRE XV.
À LA MÊME.
Hôtel Gordon, 13 juillet 1807.
«Vous m'écrivez des lettres parfaites.--Fi des autres correspondans, et de leurs fades excuses de n'avoir rien à vous apprendre! Vous m'avez envoyé une délicieuse brochure; ici je me trouve dans un continuel tourbillon de distractions fort agréables après tout, et, chose singulière, je maigris à vue d'œil, pesant maintenant bien moins de cent trente livres. Je séjournerai ici un mois, peut-être six semaines; je ferai une apparition dans le comté d'Essex, et comme une faveur je viendrai briller à Southwell dans toute ma gloire; mais rien jamais ne pourra me forcer à y résider. Je suis décidé à retourner en octobre à Cambridge; ou nous y serons d'une gaîté folle, ou je décampe de l'université. Il m'est arrivé à Cambridge quelque chose d'extraordinaire. J'ai trouvé une jeune fille qui ressemblait à ***, au point que la plus minutieuse inspection pouvait seule m'empêcher de la prendre pour cette dernière. Je me repens de ne pas lui avoir demandé si elle était jamais allée à Harrow.
«Que diable prétend donc Ridge? cinquante exemplaires en quinze jours, et avant les annonces, n'est-ce pas assez vendre? Je sais que plusieurs libraires de Londres en ont, et que Crosby en a envoyé aux eaux les plus fréquentées. En dit-on à Southwell du bien ou du mal?... J'aurais voulu que Boatswain eût avalé Damon. Comment se porte Bran? Par les dieux, il faut que Bran devienne un comte du saint empire romain...
«Les nouvelles de Londres ne peuvent guère vous intéresser; vous dont toute la vie a été campagnarde vous vous souciez peu des routs, des parties, des bals, des luttes, des cartes, des crim. con. [76], discussions des chambres, politique, bals masqués, industrie, institution d'Argyle-Street, courses nautiques, amourettes et loteries, Brook et Bonaparte, chanteurs d'opéras et oratorios, vins, femmes, figures de cire, girouettes, tout cela ne s'accorde guère avec vos idées rétrécies de décorum et vos autres expressions sucrées qui ne se trouvent plus dans notre vocabulaire.
[Note 76: ][ (retour) ] Abréviation des mots criminelles conversations, qui servent à désigner les actions en adultère, viols, attentats à la pudeur, etc., etc.
«Oh! Southwell! Southwell! combien je me félicite de t'avoir abandonné, et combien je maudis les lourdes heures écoulées plusieurs mois durant, au milieu des Mohawk qui habitent tes kraals! Toutefois une chose me console, c'est, grâce à toi, d'avoir dépouillé assez de mon ancienne graisse pour me permettre de glisser dans une peau d'anguille, et de lutter avec les plus sveltes beaux des tems modernes. Mais je suis fâché de le dire, la mode actuelle semble exiger de l'embonpoint, et l'on m'assure qu'il s'en faut de quatorze livres que je sois à la mode. Il n'en est pas moins vrai qu'au lieu d'engraisser je diminue, ce qui est extraordinaire, attendu qu'à Londres on ne peut songer à des exercices violens. J'attribue ce phénomène à la presse que nous éprouvons dans nos réunions du soir. Je reçois ce matin même 14, une lettre de Ridge; la mienne était commencée d'avant-hier: il m'écrit que mon livre se débite aussi bien qu'on peut le désirer; que les soixante-quinze exemplaires envoyés à Londres sont épuisés, et qu'on lui en demande, le jour même qu'il m'écrivait, cinquante de plus: on n'a pourtant pas encore fait la moitié des annonces. Adieu.
«P. S. Lord Carlisle, en recevant mes œuvres, m'a fait tenir une lettre assez satisfaisante avant d'avoir ouvert le livre: depuis je n'en ai pas entendu parler. Je ne connais pas l'opinion qu'il en a formée, et je m'en soucie fort peu. S'il fait la moindre insolence je l'encadrerai avec Butler [77] et les autres de sa force. Le pauvre homme! il est dans le duché d'York et fort malade; il me dit qu'il n'a pas eu le tems de me lire, mais qu'il a jugé convenable de m'annoncer de suite qu'il avait reçu mon envoi. Peut-être le comte ne veut-il pas souffrir de frère auprès de son trône [78].--S'il en est ainsi, je saurai bien briser le sceptre dans ses mains.--
«Adieu.»
BYRON.
[Note 77: ][ (retour) ] Byron a inséré parmi ses poèmes imprimés, sans avoir été publiés, quelques vers sur le docteur Butler, qu'il n'a pas reproduits dans les Heures d'oisiveté; il y avait ajouté une note moins amère, dans laquelle il expliquait ses motifs de rancune.
[Note 78: ][ (retour) ] Citation qui présente une allusion à la coutume du Grand-Seigneur, de faire étrangler ses frères en montant sur le trône.
LETTRE XVI.
À LA MÊME.
2 août 1807.
«Londres commence à dégorger ce qu'elle contenait.--La ville est déserte,--et mes occupations devenant moins nombreuses, je puis griffonner à loisir. Dans quinze jours je partirai pour répondre à une invitation de campagne, mais j'espère bien recevoir d'ici-là deux lettres de vous. Ridge n'écoule pas rapidement dans Nottes.--Je le crois facilement; mais dans la capitale la chose se passe d'une manière bien plus flatteuse, et sans doute on peut se passer de l'assentiment des littérateurs de province, quand on a d'ailleurs obtenu l'éloge des revues, l'admiration des duchesses et la reconnaissance intéressée des libraires de la capitale. J'ai actuellement sous les yeux une revue intitulée: Récréations littéraires; mes poésies y sont vantées bien au-delà de leur mérite. Je ne connais pas mon juge, mais je lui trouve beaucoup de discernement, et à moi un talent d'enfer. Sa critique me plaît surtout en ce qu'elle est fort longue, et en ce qu'elle a justement la dose de sévérité nécessaire pour donner à ses éloges un agréable relief. Je hais, vous le savez, les complimens communs et insipides. Si vous voulez voir cet article, cherchez le troisième numéro des Récréations littéraires du mois dernier.
«Je n'ai pas, je vous le répète, la plus légère idée de celui qui l'a fait: il est imprimé dans un recueil périodique; et bien qu'on ait inséré dans le même ouvrage un morceau de ma composition (l'Examen de Wordsworth [79]), je ne connais aucun de ceux qui s'intéressent à cette publication, pas même l'éditeur, dont le nom n'est pas parvenu jusqu'à moi. Mon cousin, lord Alexandre Gordon, m'a dit que la Grâce de Gordon, sa mère, l'avait engagé à présenter ma poétique seigneurie à son altesse, attendu qu'elle avait acheté mon livre, qu'elle l'avait prodigieusement admiré, comme le reste de la haute société, et qu'elle voulait faire connaissance avec l'auteur. Malheureusement j'avais une invitation pour quelques jours dans les environs, et la duchesse était à la veille de partir pour l'Écosse; j'ai donc remis à l'hiver prochain ma présentation, et alors je pourrai donner à la dame, dont il ne m'appartient pas de contester l'excellent goût, une idée de ma sublime et très-édifiante conversation. En ce moment elle est dans les hautes terres, et Alexandre lui-même est parti depuis quelques jours pour ce séjour béni des vents noirs et tumultueux.
[Note 79: ][ (retour) ] On ne doit remarquer ce coup d'essai de Lord Byron dans les revues (plus tard, comme on le verra, il reparut une ou deux fois dans la même lice, d'ailleurs si peu poétique), qu'en rappelant l'aisance avec laquelle il sut se plier au ton et à la phraséologie de ces tribunaux infimes de la littérature; par exemple: «Les volumes que nous avons sous les yeux sont de l'auteur des Ballades lyriques, collection à laquelle on a prodigué, et non pas sans raison, de grands éloges. Le caractère du talent de M. Wordsworth est la simplicité unie à l'abondance: les vers pèchent quelquefois du côté de l'harmonie, mais ils ont de la force; ils s'adressent d'une manière irrésistible à l'imagination et à tous nos sentimens naturels. Peut-être ces derniers ouvrages n'égalent-ils pas les premières publications du même auteur; mais on retrouve encore une véritable élégance dans une foule de pièces, etc.» Si dans ce tems-là M. Wordsworth jeta les yeux sur cet article, il ne prévit pas sans doute que l'auteur d'une pareille prose rivaliserait, à quelque tems de là, avec lui-même dans la lice poétique.
«Crosby, mon éditeur de Londres, a placé sa seconde commande. Il en a redemandé, du moins si je l'en crois, une troisième à Ridge. Sur tous les étalages de librairie, je vois mon propre nom; je ne dis rien, mais je jouis en secret de ma célébrité. Le dernier critique qui se soit occupé de moi, m'a engagé avec bienveillance à renoncer à mon projet de ne plus rien écrire; et, en sa qualité d'ami des lettres, il m'a conjuré de gratifier bientôt le public de quelque nouvel ouvrage. Qui diable ne voudrait être poète, c'est-à-dire, si tous les critiques avaient la même politesse? Au reste, je paierai peut-être cher ces aimables faveurs préliminaires; mais, dans ce cas-là, j'aurai mon tour; et, tant bien que mal, je n'en ai pas moins écrit, dans mes instans de loisir et après deux heures du matin, trois cent quatre-vingts vers blancs sur la bataille de Bosworth. J'avais heureusement pu consulter le livre de Hutton. Je ferai huit ou dix chants sur ce sujet, et je l'aurai terminé à la fin de l'année; mais les circonstances décideront si je ferai imprimer ou non ce poème. Voilà bien assez d'égoïsme: mes lauriers m'ont tourné la cervelle; mais sans doute la caustique assiduité des critiques à venir, me ramènera à des sentimens plus modestes.
«Southwell est une place maudite; j'en ai fini avec elle, du moins suivant toutes les probabilités: à l'exception de vous, je ne porte pas la moindre estime à une seule ame de son enceinte; vous étiez la seule compagnie raisonnable, et franchement j'ai toujours eu pour vous plus de considération que pour les grues dont je partageais souvent les ridicules, par bonté d'ame. Vous vous êtes donné pour moi et pour mes manuscrits plus de peine que ne l'eussent fait tous ces mannequins réunis. Croyez-moi, je n'ai pas, dans le cercle de péchés où je vis en ce moment, oublié votre excellent naturel, et un jour j'espère bien vous prouver toute la reconnaissance que j'en conserve. Adieu. Tout à vous, etc.
«P. S. Rappelez-moi au docteur P...»
LETTRE XVII.
À LA MÊME.
Londres, 11 août 1807.
«Je pars lundi pour les hautes terres [80]; un de mes amis m'accompagnera dans ma voiture jusqu'à Édimbourg; c'est là que nous quitterons notre équipage pour prendre un tamdem (sorte de cabriolet), qui nous conduira au milieu des défilés de l'ouest jusqu'à Inverary. Nous achèterons alors des échasses afin de pénétrer dans les endroits défendus aux moyens de transport ordinaires. Quand nous serons sur les côtes, nous entrerons dans un vaisseau pour visiter les lieux les plus remarquables des îles Hebrides, et si le tems nous le permet, nous irons jusqu'en Islande à trois cents milles seulement de l'extrémité septentrionale de l'Écosse afin de saluer l'Hécla. Ne divulguez pas ce dernier projet, ma tendre maman imaginerait que nous voyageons pour découvrir de nouvelles terres, et ferait entendre comme d'habitude un maternel cri d'alarme.
[Note 80: ][ (retour) ] Ce plan, qu'il n'exécuta jamais, avait été résolu avant son départ de Southwell; voici comme il en est parlé dans une lettre de miss Pigot à son frère: «Comment pouvez-vous demander si Lord Byron ira cet été dans les hautes terres (ou Highlands) d'Écosse? Ignorez-vous donc qu'il n'a pas la même idée dix minutes de suite? Je lui dis qu'il est aussi inconstant que les vents et aussi mobile que les vagues.»
«J'ai nagé dans la Tamise la semaine dernière entre les deux ponts de Westminster et de Blackfriars, ce qui fait, en y comprenant les différent détours obligés, une distance de trois milles. Vous voyez que je suis préparé complètement à un naufrage sur mer.
«J'ai l'intention de réunir toutes les traditions Erses, les poèmes, etc., etc., de les traduire ou du moins d'étendre assez le sujet pour faire un volume qui paraîtra au printems prochain sous le titre de la Harpe montagnarde ou quelque autre titre aussi pittoresque. J'ai terminé le premier livre de la bataille de Bosworth; un second est commencé, ce sera l'affaire de trois ou quatre ans, et sans doute il ne sera jamais fini. Que penseriez-vous de quelques stances sur le mont Hecla? Du moins elles seraient écrites sous le feu. Comment va l'immortel Bran? et ce phénix des bêtes canines, le superbe Boatswain? Je viens d'acheter un boul-dogue de race, digne d'être le coadjuteur des précédentes divinités; son nom est Smut. Oh! zéphirs, portez-le sur vos ailes embaumées. Écrivez-moi avant mon départ, je vous en conjure par la cinquième côte de votre grand-père. Ridge est content de la vente, et cela me console du peu de succès du livre en province. La vogue a été complète à Londres: il y a peu de jours que Carpantier, l'éditeur de Moore, m'a dit qu'on avait vendu tout ce qu'on avait envoyé, et qu'on ne pouvait satisfaire aux dernières demandes parce qu'on n'en avait plus. Le duc d'York, la marquise de Headfort, la duchesse de Gordon, etc., se sont trouvés au nombre des acheteurs, et l'opinion de Crosby est que la circulation sera plus rapide encore dans l'hiver. L'été est une saison nulle pour le commerce, tant il y a peu de monde à Londres, et cependant ils sont extrêmement contens. Je passerai tout près de vous dans le cours de mon voyage, mais je ne pourrai aller vous voir. Ne le dites pas à Mrs. Byron, elle croit que je prends une autre route. Si donc vous avez une lettre, mettez-la à la boutique de Ridge, où je m'arrêterai, ou bien adressez-la, poste restante, à Newark, vers six ou huit heures du soir. Si votre frère veut bien se trouver là, je serai diablement ravi de le voir; il pourra repartir le soir même, ou bien souper avec nous, et retourner le lendemain matin. Je loge aux Armes de Kingston.
«Adieu. Tout à vous.»
BYRON.
LETTRE XVIII.
À LA MÊME.
Collége de la Trinité, Cambridge, 25 octobre 1807.
Ma chère Élisabeth,
«Fatigué d'être resté au jeu ces deux derniers jours jusqu'à quatre heures du matin [81], je prends la plume pour m'informer de la santé de votre altesse et de toutes les autres connaissances féminines que j'ai laissées dans votre métropole archiépiscopale. Je mérite, je le sais, de grands reproches pour ma négligence; mais ne faisant que courir à cheval de long en large dans la province depuis trois mois, comment aurais-je pu remplir les devoirs d'une exacte correspondance? Enfin me voilà retenu pour six semaines, et je vous écris aussi maigre que jamais, n'ayant pas depuis ma diminution regagné une once, et n'en étant que de meilleure humeur; mais, quoi qu'il en soit, Southwell était un séjour détestable. J'en suis dehors, grâce à Saint-Dominique. Depuis ce tems, je m'en suis deux fois rapproché de huit milles, mais sans pouvoir me décider à venir étouffer dans sa lourde atmosphère. Cambridge est de son côté assez maudite; c'est un vil chaos de bruit et d'ivrognerie; le jeu, le bourgogne, la chasse, les mathématiques et Newmarket, les orgies et les courses de chevaux, voilà tout ce qu'on y fait et tout ce qu'on y trouve; mais comparé à l'éternelle insipidité de Southwell, c'est un vrai paradis. Est-il rien de plus misérable que de ne faire qu'accroître tous les jours le nombre de ses amours, de ses ennemis et de ses vers?
[Note 81: ][ (retour) ] On trouvera ici, comme dans plusieurs autres lettres de sa jeunesse, cette espèce d'ostentation d'inconduite, travers assez commun à cet âge, alors qu'aspirant à la virilité, nous nous imaginons qu'il peut y avoir de la force à se précipiter dans le désordre. Malheureusement cette ambition puérile de paraître plus mauvais qu'il n'était, demeura invétérée dans l'esprit de Lord Byron long-tems après qu'elle s'est évanouie chez les autres; son esprit ne faisait même que s'en débarrasser lorsqu'il termina ses jours.
Au mois de janvier prochain (mais cela est seulement entre nous, n'en dites rien, je vous prie, car mon persécuteur maternel jetterait bien vite sur mes projets sa tomahawk); je me mettrai en mer pour quatre ou cinq mois avec mon cousin le capitaine Bettesworth, qui commande la Tartare, la plus belle frégate de la marine. J'ai déjà vu bien des scènes, je veux étudier celles de la mer. Tout porte à croire que nous irons dans la Méditerranée ou aux Indes occidentales, ou bien enfin... au diable, et s'il y a quelque possibilité de me faire présenter à ce dernier, Bettesworth le fera; c'est un brave compagnon qui n'a encore reçu que vingt-quatre blessures en différens lieux, et qui possède une lettre du dernier lord Nelson, avouant que Bettesworth est le seul officier de marine qui ait reçu plus de blessures que lui-même.
«J'ai maintenant un nouvel et le plus bel ami du monde, c'est un ours apprivoisé; quand je le montrai pour la première fois, on me demanda ce que je prétendais en faire, et moi de répondre que c'était un nouveau candidat au grade. Sherard vous expliquera ce mot, si vous avez de la peine à le comprendre. Ma réponse ne fit pas fortune. Nous avons ici une foule de réunions; ce soir, par exemple, je soupe avec un assortiment complet d'écuyers, joueurs, boxeurs, auteurs, ecclésiastiques et poètes. C'est, comme vous le voyez, un précieux mélange; mais ils s'accordent bien ensemble, et pour moi je suis un composé de chacun d'eux, à l'exception des écuyers. Hier, j'ai encore été démonté de cheval.
«Remerciez, en mon nom, votre frère pour son traité. J'ai écrit deux cent quatorze pages d'un roman, un poème de trois cent quatre-vingts vers, que l'on publiera dans quelques semaines sans mon nom, et avec des notes; cinq cent soixante vers de la bataille de Bosworth et deux cent cinquante d'un autre poème, sans compter une demi-douzaine de pièces fugitives. Le poème que l'on va publier est une satire [82]. À propos, j'ai été porté dans les cieux par la Revue critique [83] et vivement insulté dans une autre publication [84]. Le tout, me dit-on, est pour le mieux pour la vente du livre; cela occupe l'attention, et empêche mon livre d'être oublié; d'ailleurs, dans tous les tems, n'a-t-on pas censuré les plus grands hommes? pourquoi les derniers seraient-ils plus heureux? Je supporte donc mon sort en philosophe: il est bizarre que deux critiques opposées aient paru le même jour; et que sur cinq pages d'injures, mon censeur, à l'appui de son opinion, ne cite que deux vers de différens poèmes. Maintenant la vraie manière de tuer un homme, est de citer de longs passages et de les faire paraître absurdes, car une simple allégation n'est pas une preuve. D'un autre côté, il y a sept pages d'éloges, et c'est plus que ma modestie ne peut en supporter à ce sujet.
P. S. Écrivez, écrivez, écrivez!!!
[Note 82: ][ (retour) ] Ce poème, qu'il augmenta depuis, était les Bardes anglais et les Reviseurs écossais. Il semblerait d'après cela que l'idée de cette satire lui soit venue quelque tems avant la publication de l'article de la Revue d'Édimbourg.
[Note 83: ][ (retour) ] En septembre 1807. Cette Revue, en prononçant sur la carrière future du jeune auteur, se montra meilleur prophète que le grand oracle du nord. L'écrivain, en citant l'élégie sur l'abbaye de Newsteadt, disait: «Nous ne pouvons que saluer avec une sorte d'enthousiasme prophétique l'espérance renfermée dans la stance suivante:
«Heureusement ton soleil peut encore échauffer ton front de ses rayons les plus brûlans, etc., etc.»
[Note 84: ][ (retour) ] Dans le premier numéro d'un ouvrage mensuel, appelé le Satirique, dans lequel furent insérées, par la suite, quelques invectives contre sa personne.
Ce fut au commencement de l'année suivante que Lord Byron forma une liaison avec M. Dallas, allié de sa famille par les femmes. Ce M. Dallas est l'auteur de quelques romans qui jouirent d'une certaine réputation lorsqu'ils parurent, et aussi d'une sorte de Mémoires du noble poète, publiés immédiatement après sa mort. Comme ils sont principalement fondés sur sa correspondance originale, ce sont aussi les plus authentiques et les plus dignes de foi qui aient encore été publiés. Dans les lettres que Lord Byron adresse à ce gentleman, parmi un grand nombre de détails curieux, sous le point de vue littéraire, nous en trouvons de bien plus importans sous celui qui nous occupe en ce moment; je veux dire quelques détails propres à faire connaître les opinions que Lord Byron professait alors sur la morale et la religion, opinions qui eurent une si grande influence sur sa réputation et sa conduite.
Ce n'est que bien rarement que l'irréligion et le scepticisme trouvent accès dans un jeune cœur. Cette disposition naturelle à se confier en l'avenir, qui fait le charme de cette période de la vie, la rend naturellement la saison de la foi et de l'espérance. Alors sont encore fraîches dans l'esprit ces impressions d'une première éducation religieuse, qui, dans les esprits même les plus prompts à mettre en question la foi de leurs pères, ne cèdent que lentement aux envahissemens du doute, et, en même tems, étendent le bienfait de leur répression morale sur cette partie de la vie où l'on reconnaît qu'elle est le plus nécessaire. Si, comme les incrédules le reconnaissent eux-mêmes, l'absence du frein religieux dégage l'homme d'une responsabilité qui lui serait utile dans tous les tems; il en est surtout ainsi dans la jeunesse, l'âge des tentations, l'âge où les passions sont déjà assez portées par elles-mêmes à se donner toute latitude sans que l'irréligion vienne encore ajouter à leur licence. Il est donc heureux que, par suite des raisons que nous venons d'indiquer, le scepticisme et l'incrédulité ne pénètrent généralement dans les ames qu'à une époque de la vie où le caractère, déjà formé, est moins susceptible d'être détérioré par leur influence funeste. Quand l'incrédulité est le résultat erroné de la pensée et du raisonnement, elle aura quelque chose de la froideur des sources qui l'ont fait naître; elle ne sera qu'un sujet de spéculation; elle n'aura que peu de pouvoir à porter l'homme vers le mal, comme, à la même époque de la vie, la foi la plus orthodoxe n'en a trop souvent que peu pour le conduire vers le bien.
Tandis que, de cette manière, les mœurs de l'incrédule lui-même sont préservées des conséquences funestes que de telles doctrines eussent pu entraîner à un âge plus tendre; par une raison analogue, le danger de la communication de ces mêmes idées à d'autres, se trouve singulièrement diminué. Cette même vanité, cette même audace qui ont dicté les opinions du jeune sceptique, le conduiront aussi probablement à les révéler, à les proclamer tout haut, sans s'occuper de l'effet que son exemple peut avoir sur ceux qui l'entourent, ou de l'odieux qu'une telle confession ne saurait manquer de jeter irréparablement sur lui-même; mais, dans un âge plus avancé, on examine ces conséquences avec plus de réflexion.
L'incrédule, s'il a quelque considération pour le bonheur des autres, y regardera à deux fois, avant de chasser de leur cœur une espérance dont lui-même sent si vivement l'absence et le prix. S'il n'a d'égards que pour lui-même, il hésitera naturellement encore à promulguer des doctrines que, dans aucun siècle, les hommes n'ont impunément professées. Dans l'un ou l'autre cas, il y a donc grande probabilité qu'il gardera le silence; car, en supposant que la philanthropie ne l'éloignât pas du projet de convertir les autres, la prudence du moins pourra l'empêcher de faire de lui-même un martyr.
Malheureusement Lord Byron fut encore en ceci une exception à la règle générale. Chez lui le ver rongeur se montra au matin de la jeunesse, au moment où ses ravages devaient être le plus funestes. Au malheur réel d'être incrédule à quelque âge que ce soit, il ajouta le malheur plus rare d'être incrédule avant d'avoir quitté les bancs de l'école. Et la précocité qui mit, de si bonne heure, en jeu ses passions et son génie, le fit aussi parvenir, avant l'âge, au plus affreux des résultats de la raison humaine. À cette époque de la vie, où un caractère comme le sien avait surtout besoin du frein des croyances religieuses, ce frein lui manquait déjà presque entièrement.
Nous avons vu dans les deux prières à la Divinité que j'ai extraites de ses poésies non publiées, et mieux encore dans le résumé de ses études, à quel âge son esprit ardent avait déjà secoué le joug de tous les systèmes et de toutes les sectes. Toutefois, dans ces prières elles-mêmes, il y a une ferveur d'adoration, au milieu de l'éloignement des croyances reçues, qui peut montrer tout ce qu'il y avait naturellement de piété dans son cœur (et il y en a beaucoup dans le cœur des vrais poètes). S'il avait eu alors pour guides et pour appuis des hommes capables de nourrir et d'entretenir ces heureuses dispositions, il eût évité cette licence, ce dévergondage d'opinions, auxquels il se livra dans la suite. Son scepticisme, s'il n'eût pas été entièrement détruit, eût pu se changer en un doute modeste, qui, loin d'être opposé à l'esprit religieux, le préserve de l'orgueil et lui inspire la charité pour les erreurs des autres. S'il n'avait pas lui-même pris sur les matières religieuses des idées claires et solides, il eût du moins appris à ne pas obscurcir et ébranler celles de ses semblables. Mais il eut le malheur de n'avoir point près de lui un sage mentor. Après avoir quitté Southwell, il ne restait près de lui ni parent ni ami, vers qui il pût lever les yeux avec respect. Il fut jeté seul dans le monde, avec ses passions et son orgueil, pour s'abandonner à l'affreuse découverte qu'il croyait avoir faite de la non-existence d'une vie à venir, et aux droits dès-lors absolus que le présent a sur nous. Par une autre fatalité, celui de ses camarades de collége pour lequel il professa de son vivant le plus d'admiration et d'attachement, et dont il déplora la perte avec la tendresse d'un frère, Matthews se trouva aussi sceptique que lui-même, si ce n'est davantage encore. Les parens de ce jeune homme, dont la carrière, si elle n'eût été sitôt arrêtée par la mort, paraissait, d'après les promesses de sa jeunesse, devoir être si brillante, conçurent l'idée de publier ses Mémoires, et s'adressèrent, en conséquence, à Byron et à ses autres amis, pour en obtenir des matériaux. La lettre suivante, à laquelle cette demande donna lieu, outre qu'elle renferme plusieurs anecdotes amusantes sur son ami, nous donne des détails si intéressans sur sa vie domestique à cette époque, que nous n'hésitons pas à interrompre l'ordre chronologique pour l'insérer ici.
LETTRE XIX.
À M. MURRAY.
Ravenne, 12 novembre 1820.
«Ce que vous me dites de feu Charles Skinner Matthews, a réveillé tous mes anciens souvenirs; mais il m'a été impossible d'approuver l'intention qu'a son frère de donner une notice sur sa vie, quand bien même les événemens qui la remplirent auraient eu assez d'importance pour justifier la publication d'anecdotes d'un intérêt aussi restreint. Néanmoins, c'était un homme bien extraordinaire, et qui aurait acquis une grande illustration. Nul n'obtint jamais de plus brillans succès dans tout ce qu'il voulut essayer. Il était trop indolent sans doute; mais quand il lui arrivait de faire un effort, il dépassait aussitôt de bien loin tous ses rivaux. Ses victoires se trouveront enregistrées à Cambridge, particulièrement celle sur Downing, qui fut aisément remportée, quoique vivement et chaudement contestée. Hobhouse était son intime ami; il vous donnera plus de documens sur lui que personne. William Bankes aussi le connaissait intimement; mais pour moi je me rappelle moins ses grandes facultés académiques que ses bizarreries. Nous nous sommes trouvés réunis à l'une des époques les moins riantes de ma vie. Quand, en 1805, j'entrai au collége de la Trinité, âgé de dix-sept ans et demi, j'étais malheureux et jusqu'à un certain point insociable. Désolé de quitter Harrow, où j'avais fini par me plaire pendant les deux années précédentes; désolé d'aller à Cambridge et non pas à Oxford (parce qu'il ne se trouvait pas de place vacante à Christ-Church); désolé de quelques contrariétés domestiques de différens genres, j'étais en conséquence aussi indomptable qu'un loup dont on a rompu la voie. Aussi, bien que je connusse Matthews, et que je le rencontrasse souvent chez Bankes, mon aumônier, mon professeur et mon patron, chez Rhodes, chez Milness, chez Price, chez Dick, chez Macnamara, Farrell, Galley Knight, et autres connaissances du même tems, cependant je n'étais intime ni avec lui ni avec qui que ce fût, excepté mon ancien camarade d'école Edward Long, avec qui je passais les journées à monter à cheval et à nager, et Williams Bankes, qui avait assez de douceur dans le caractère pour tolérer mes férocités.
Ce fut en 1807 seulement, quand, pour prendre mes degrés je fus retourné à Cambridge, que j'avais auparavant quitté pendant plus d'un an, que je devins l'un des amis intimes de Matthews. Ce fut par l'entremise de M. ***, qui, après m'avoir détesté pendant deux ans, comme il le dit lui-même, parce que je portais un chapeau blanc, une redingote grise, et que je montais un cheval gris, m'avait pris en affection parce que je faisais des vers. J'avais déjà vécu assez long-tems avec eux, et je m'étais assez souvent enivré dans leur compagnie; mais tout-à-coup nous devînmes réellement amis un beau matin; Matthews cependant ne résidait pas à cette époque au collége; je le rencontrais principalement, et de tems en tems, à des époques incertaines, à Cambridge. H... pendant ce tems-là, faisait de grandes choses, et fondait le club des whigs de Cambridge, qu'il paraît avoir oublié, et la société amicale, qui fut dissoute en conséquence des querelles perpétuelles des membres qui la composaient. Il se rendait très-populaire parmi nous autres jeunes gens et très-formidable à tous les maîtres particuliers, à tous les professeurs et principaux de colléges. Williams B... était parti; car tant qu'il avait été là, c'est lui qui dirigeait toute l'université et qui était le protecteur-né de tous les mauvais tours.
«À force de nous rencontrer à Londres et ailleurs, Matthews et moi devînmes grands amis; il n'était pas très-doux de caractère, ni moi non plus; mais avec un peu de tact, il était encore maniable. Je le regardais comme un homme si supérieur, que je ne demandais pas mieux que de sacrifier quelque chose à ses humeurs, qui souvent m'amusaient tout en me mettant en colère. On n'a jamais su ce que sont devenus ses papiers à l'époque de sa mort, et certainement il en avait beaucoup. Je le dis ici par forme de parenthèse, de peur de l'oublier; il écrivait remarquablement bien en latin et en anglais.
«Nous nous rendîmes ensemble à Newsteadt, où j'avais une fameuse cave, et où je m'étais procuré de chez un costumier des habillemens de moines. Nous étions sept ou huit de notre compagnie, sans compter un ou deux voisins qui nous faisaient visite dans l'occasion. Nous restions fort tard dans la nuit, habillés de nos robes de frères, buvant du bourgogne, du bordeaux, du champagne, et que sais-je encore, dans une coupe faite d'un crâne humain, et quelques autres verres de toute espèce; faisant mille bouffonneries dans toute la maison, sans quitter un instant notre attirail monacal. Matthews m'avait baptisé du nom d'Abbé, et quand il était de bonne humeur, il ne m'en donna pas d'autre jusqu'au moment de sa mort. L'harmonie de nos touchantes réunions fut au bout de quelques jours tant soit peu interrompue, par la menace que fit Matthews de jeter l'intrépide V... (nous l'avions appelé ainsi parce qu'il avait gagné deux courses, l'une à pied, d'Ipswich à Londres, l'autre à cheval, de Brighthelmstone à Londres), de jeter, dis-je, l'intrépide V... par la fenêtre, à la suite d'une soirée de plaisanterie, qui se termina par cette épigramme. V... vint à moi, et me dit que le respect et la considération qu'il me devait, comme maître de la maison, ne lui permettaient pas d'appeler en duel aucun de mes hôtes, mais que le lendemain matin il se retirerait. Ce fut en vain que je lui représentai que la fenêtre n'était pas très-élevée et que le gazon au-dessous était d'une douceur toute particulière: il s'en alla.
«Matthews et moi, nous avions fait le voyage de Cambridge à Londres, parlant, pendant toute la route, sur le même sujet. Quand nous fûmes arrivés à Longhborough, je ne sais quel hasard nous en fit écarter un moment; Matthews s'en indigna; non, dit-il, ne quittons pas notre conversation, finissons comme nous avons commencé; continuons jusqu'au bout du voyage, et il se mit en effet à continuer, trouvant le moyen d'être toujours amusant jusqu'au bout. Il avait auparavant, durant mon absence de Cambridge, occupé mes appartemens dans le collége de la Trinité. En l'y installant, mon répétiteur Jones lui avait dit, avec son ton ridicule ordinaire: «M. Matthews, je vous recommande sérieusement de prendre garde d'endommager aucun des meubles, car Lord Byron, monsieur, est un jeune homme de passions tumultueuses.» Matthews fut ravi de cette allocution; et, qui que ce fût qui vînt le visiter, il ne manquait pas de leur recommander de ne toucher la porte elle-même qu'avec une grande précaution, et alors il leur répétait l'exhortation de Jones dans les mêmes termes et absolument du même ton; il y avait une grande glace dans une chambre, ce qui lui suggéra cette remarque, qu'il avait cru d'abord que ses amis devenaient singulièrement assidus à venir le voir; mais qu'il avait bientôt découvert qu'ils ne venaient que pour se voir eux-mêmes. La phrase de Jones de passions tumultueuses et l'ensemble de la scène l'avaient mis de si bonne humeur, que je crois en vérité que c'est à cette circonstance que j'ai dû une partie de ses bonnes grâces.
«Quand nous étions à Newstead, il arriva qu'un jour, avant dîner, quelqu'un lui salit, par mégarde, un de ses bas de soie blancs, et naturellement voulut lui en faire des excuses. Monsieur, répondit Matthews, il peut vous paraître fort agréable, à vous qui avez une grande quantité de bas de soie, de salir ceux d'autrui; mais pour moi qui n'ai que cette seule et unique paire, que j'ai mise pour faire honneur à l'Abbé ici présent, rien ne peut excuser le tort que me fait votre manque d'attention, sans parler des frais de blanchissage. Il avait presqu'en toute occasion le même ton de plaisanterie sardonique. Une espèce de sauvage Irlandais, nommé F**, commençant à dire quelque chose à un grand souper, à Cambridge, Matthews se mit à crier d'une voix de tonnerre: Silence! et alors montrant F** du doigt, il ajouta ces paroles d'oracle: L'ourson est doué de raison. On peut aisément supposer qu'en entendant ce compliment, le pauvre ourson perdit le peu de raison qui pouvait lui être échu en partage. Quand H... publia son premier volume de poésies, intitulé Mélanges, tout ce qu'il put en tirer, c'est que la préface était absolument dans la manière de Walsh. H... crut d'abord que c'était un compliment, mais nous ne sûmes jamais à quoi nous en tenir là-dessus, car tout ce que l'on connaît de Walsh, c'est son ode au roi Williams, et l'épithète que lui donne Pope, le savant Walsh. Quand notre troupe quitta Newstead pour Londres, H... et Matthews qui étaient à cette époque les meilleurs amis du monde, convinrent de faire ensemble la route à pied. Ils se querellèrent à moitié route, et achevèrent ainsi leur voyage, passant et repassant l'un devant l'autre sans se dire un seul mot. Quand Matthews arriva à Highgate, il avait dépensé tout son argent, excepté trois pences et demi (7 sous) qu'il résolut d'employer aussi à une pinte de bière; il la buvait à la porte d'une taverne, quand H... passa devant lui pour la dernière fois, toujours sans lui parler. Ils se réconcilièrent depuis à Londres.
«L'escrime était une des passions de Matthews, il était aussi très-fort au pugilat, mais il avait généralement le dessous dans les combats sérieux et au poing nu; quant à la natation, il nageait bien, mais avec efforts et travail, et se tenant le corps trop hors de l'eau; en sorte que Scrope, Davies et moi-même, qui étions en quelque sorte ses rivaux, nous lui disions souvent qu'il se noierait s'il rencontrait jamais quelque endroit difficile. Il se noya en effet; mais, à coup sûr, Scrope et moi eussions bien désiré que le doyen eût vécu, et que notre prédiction se fût trouvée mensongère.
«Sa tête était extraordinairement belle, et ressemblait beaucoup à celle de Pope dans sa jeunesse.
«Son frère Henry, si Henry est bien le nom de celui de King's college, rappelle fortement sa voix, ses traits et sa manière de rire. Sa passion pour boxer était si grande, qu'il voulait absolument que je le misse aux prises avec Dogherty, pour lequel j'avais parié contre Tom Belcher, et je les vis s'essayer ensemble dans ma chambre avec les gants. Comme il paraissait y tenir opiniâtrement, j'aurais parié, pour lui plaire, en faveur de Dogherty; mais le combat n'eut pas lieu. Bien entendu que c'eût été un combat particulier dans une chambre particulière.
«Un certain jour que le tems ne lui permettait pas de retourner s'habiller chez lui, un ami, M. Basley, je crois, l'équipa d'une chemise et d'une cravate extrêmement à la mode, mais tant soit peu exagérée. Il se rendit à l'opéra, et prit place dans Top's Alley. Pendant l'entr'acte, entre l'opéra et les ballets, une de ses connaissances vint s'asseoir près de lui, et le salua. «Faites le tour, dit Matthews, faites le tour. Pourquoi ferais-je le tour? dit l'autre, vous n'avez qu'à tourner la tête, je suis tout près de vous. C'est précisément ce que je ne peux pas faire, répondit Matthews; ne voyez-vous pas l'état dans lequel je suis?» montrant du doigt son col de chemise savamment empesé, et son inflexible cravate. Et il se tint là pendant tout le spectacle, sa tête conservant toujours la même position perpendiculaire.
«Un soir après avoir dîné ensemble, comme nous allions à l'opéra, je me trouvai avoir un billet disponible, comme souscripteur à une loge, et j'en fis présent à Matthews. «Voilà, dit-il quelque tems après à Hobhouse, un procédé courtois de la part de l'Abbé: un autre ne se serait jamais avisé de penser que je pouvais faire meilleur emploi d'une demi-guinée que de la jeter à un portier de spectacle; mais lui, non-seulement il m'invite à dîner, mais il me donne encore un billet d'opéra.» Ce n'était qu'une de ses singularités, car nul n'était plus libéral, plus grand que lui dans toutes ses manières. Il nous donna, à Hobhouse et moi, avant notre départ pour Constantinople, un festin magnifique, auquel nous fîmes amplement honneur. Une de ses idées était d'aller dîner dans toutes sortes de lieux étranges. Quelqu'un le découvrit un jour dans je ne sais quelle obscure taverne du Strand; et que croyez-vous qui l'y attirait? c'est qu'il payait, je crois, un shilling pour dîner le chapeau sur la tête. Il appelait cela sa maison à chapeau, et de vanter les avantages qu'il avait à prendre ses repas la tête couverte.
«Quand sir Henri Smith fut chassé de Cambridge, à la suite d'une rixe avec un marchand nommé Hiron, Matthews s'en consola en allant chaque soir crier sous la fenêtre de celui-ci: «Hélas! à quel péril s'expose l'homme qui se joue avec hat Hiron [85]!» Il était aussi de cette bande de libertins irréligieux qui se faisaient un plaisir d'aller troubler le sommeil de Lort Mansel (dernièrement évêque de Bristol), qui alors habitait le collége de la Trinité. Quand celui-ci paraissait à sa fenêtre, écumant de colère et s'écriant: «Je vous connais, messieurs, je vous connais,» ils avaient coutume de lui répondre: «Nous t'en conjurons, oh Lort! écoute-nous, bon Lort, délivre-nous [86]!» (Lort était son nom de baptême.) Comme il était très-libre dans ses manières d'envisager toutes sortes de sujets, quoiqu'il ne fût ni dissolu ni déréglé dans sa conduite, et que je n'avais pas moins d'indépendance dans les idées, notre conversation et notre correspondance alarmaient quelquefois vivement Hobhouse...»
[Note 85: ][ (retour) ] Il est impossible de traduire en français le jeu de mots qui se trouve ici dans le texte: hat Hiron signifiant le bouillant Hiron, et hat iron signifiant un fer chaud.
[Note 86: ][ (retour) ] Ces paroles sont extraites textuellement de la liturgie anglicane, et présentent encore un jeu de mots: Lord, délivrez-nous; libera nos, Domine.
Comme déjà avant sa liaison avec M. Matthews, Lord Byron avait commencé à s'enfoncer dans l'abîme du scepticisme, il serait injuste d'attribuer au premier dans les opinions de son ami plus de part qu'il n'a dû en résulter de l'influence naturelle de l'exemple et de la sympathie; influence qui, éprouvée également des deux côtés, rendait en grande partie réciproque la contagion de leurs doctrines. Outre cette communauté de sentimens sur de tels sujets, ils étaient tous deux tourmentés par le goût dangereux de la satire. Les hommes les plus pieux même ne peuvent pas toujours résister à cette disposition d'esprit qui nous entraîne presque malgré nous à déverser du ridicule sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus grave. Il n'est donc pas étonnant que dans une telle société, les opinions du noble poète aient pris avec plus de rapidité une direction vers laquelle elles tendaient naturellement; et quoique l'on ne puisse pas dire qu'il ait eu alors des doctrines bien arrêtées, puisque ni à cette époque ni à aucune autre de sa vie il ne se montra incrédule décidé, il apprit sans doute à sentir moins fortement l'horreur du scepticisme, et à y mêler de la légèreté et de l'amour-propre. Dès le commencement de sa correspondance avec M. Dallas, nous le voyons proclamer ses sentimens sur tous les sujets de cette nature, avec une légèreté et un aplomb bien différens du ton avec lequel il présentait autrefois ses doutes. Cela même forme un contraste frappant avec cette tristesse fiévreuse d'un cœur désolé de perdre ses illusions, qui respire dans chaque vers des prières qu'il avait tracées moins d'un an auparavant.
Il ne faut pas cependant oublier ici sa propension à exagérer tout ce qu'il pouvait y avoir de mauvais en lui. Dans sa première lettre à M. Dallas, nous voyons un exemple de cette étrange ambition, complètement opposée à l'hypocrisie, qui le porta à rechercher plutôt qu'à éviter la réputation de libertin, et à présenter sans cesse sous le jour le plus défavorable son caractère et sa conduite. Son nouveau correspondant lui faisant compliment sur les sentimens de morale et de charité qui respiraient dans l'un de ses poèmes, avait ajouté que cela lui avait rappelé les ouvrages d'un autre noble auteur, qui était non-seulement grand poète, grand orateur et grand historien, mais encore l'un des plus profonds raisonneurs qui aient établi la vérité de cette religion, dont le pardon des offenses est l'un des premiers principes; (le grand et le bon lord Littleton, dont la réputation ne périra jamais.) Son fils, ajoutait M. Dallas, auquel il avait transmis son génie, mais non ses vertus, a brillé un moment pour disparaître bientôt comme un météore passager, et avec lui son titre s'est éteint. C'est à cette lettre que Lord Byron fit la réponse suivante:
LETTRE XX.
À M. DALLAS.
Hôtel Dorant, Albemarle-street, 20 janvier 1808.
Monsieur,
«Votre lettre ne m'est parvenue que ce matin, probablement parce qu'elle m'était adressée à Nottingham, où je n'ai pas résidé depuis le mois de juin dernier; comme elle est datée du 6 courant, je vous prie d'excuser le retard de ma réponse.
«Si, comme vous dites, le petit volume dont vous parlez a fait quelque plaisir à l'auteur de Perceval et d'Aubrey, je suis plus que récompensé par cet éloge. Quoique nos censeurs périodiques se soient montrés d'une indulgence peu commune, je confesse que l'approbation d'un homme d'un génie aussi reconnu est encore bien plus flatteuse pour moi; mais je perdrais, je le crains, tous droits au titre d'homme candide, si je ne refusais pas des éloges que je ne mérite point. Je suis fâché d'ajouter que ce serait ici le cas.
«Mes ouvrages doivent parler pour eux-mêmes; ils doivent se soutenir ou tomber suivant leur mérite ou leur démérite; et sous le rapport littéraire je suis fier de l'opinion favorable que vous voulez bien m'en exprimer. Mais j'ai malheureusement si peu de prétentions au titre d'homme vertueux, que je ne puis accepter les complimens que vous me faites à cet égard, bien que je m'estimasse heureux de les mériter. Un passage de votre lettre m'a singulièrement frappé: vous y parlez des deux lords Littleton comme chacun d'eux le mérite respectivement; vous serez surpris d'apprendre que la personne qui vous écrit en ce moment, a été souvent comparée au second. Je n'ignore pas que par cet aveu, je me perds moi-même dans votre estime; mais c'est une circonstance que votre observation rend si remarquable, que je ne puis m'empêcher de rapporter ce fait. Les événemens de ma courte vie ont été d'une nature si singulière, que bien que cet orgueil que l'on appelle ordinairement honneur, m'ait toujours empêché, et doive, je l'espère, m'empêcher toujours de disgracier mon nom par aucune action lâche ou vile, j'ai déjà été considéré comme un adepte du libertinage et un disciple de l'incrédulité. Jusqu'à quel point la justice peut-elle avoir dicté cette accusation? je ne prétends pas l'examiner ici, mais je dirai que comme le gentleman [87] auquel mes religieux amis, dans la ferveur de leur charité, m'ont déjà dévoué, on me fait plus mauvais que je ne suis en effet. Quoi qu'il en soit, pour me laisser là moi-même, le plus mauvais sujet que je puisse traiter, et pour en revenir à mes poésies, je ne puis assez vous exprimer mes remercîmens, et j'espère avoir quelque jour l'occasion de vous en présenter personnellement l'hommage. Une seconde édition est maintenant sous presse avec quelques additions et des retranchemens considérables; vous me permettrez de vous en offrir un exemplaire. Le Critical, le Monthly et l'Anti-Jacobin Review ont été très-indulgens, mais l'Eclectic a prononcé une furieuse philippique, non contre le livre, mais contre l'auteur, où vous trouverez tout ce que je viens de vous dire avancé par un ecclésiastique qui a écrit cet article.
[Note 87: ][ (retour) ] Le Diable.
«Je connaissais depuis long-tems votre nom et vos rapports avec notre famille; j'espère faire bientôt une connaissance personnelle avec vous: vous trouverez en moi un excellent composé d'un Brainless et d'un Stanhope [88] . Je crains que vous ne puissiez déchiffrer cette lettre, car ma main est presque aussi mauvaise que ma réputation; mais je vais signer, aussi lisiblement qu'il me sera possible, Votre obligé et obéissant serviteur,»
BYRON.
[Note 88: ][ (retour) ] Personnages du roman intitulé: Percival (Perceval). (Note de Moore.)
Il y a ici évidemment une sorte d'orgueil de la part de Byron à s'assimiler au débauché lord Littleton. De peur que ce qu'on connaissait d'irrégulier dans sa vie ne suffit pas pour justifier cette prétention, il fait, avec un air de mystère, suivant sa coutume, allusion à des événemens inconnus qui pourraient lui donner droit à ce paralèle [89]. M. Dallas qui, à ce qu'il paraît, ne s'attendait pas à voir recevoir ainsi ses complimens, se tira de ce mauvais pas en renvoyant à la candeur du jeune Lord les éloges dont celui-ci s'était montré si peu reconnaissant quand ils étaient adressés à ses mœurs, et ajoutait que, d'après l'intention exprimée par Lord Byron dans sa préface, d'abandonner le culte des muses pour suivre une autre carrière, il le croyait en ce moment occupé aux études qui forment le sénateur et l'homme d'état; qu'il se l'était représenté comme membre de quelque université, s'exerçant à l'art de penser et de parler, et amassant un trésor de connaissances en histoire et en droit. C'est dans la réponse à cette lettre que se trouve l'exposition des opinions du noble poète à laquelle j'ai fait allusion plus haut.
[Note 89: ][ (retour) ] Cet appel à l'imagination de son correspondant ne fut pas tout-à-fait sans effet: «Je pensai, dit M. Dallas, que ces lettres, quoique évidemment fondées sur quelques circonstances de sa vie antérieure, étaient plutôt un jeu d'esprit qu'un portrait ressemblant. (Note de Moore.)
LETTRE XXI.
À M. DALLAS.
Hôtel Dorant, 21 janvier 1808.
Monsieur,
«Dans quelque tems que vos loisirs et votre disposition d'esprit vous permettent de me favoriser d'une visite, je serai sensiblement flatté de faire une connaissance personnelle avec quelqu'un dont l'esprit m'était déjà connu depuis long-tems par ses ouvrages.
«Votre conjecture est fondée en ce sens que je suis membre de l'université de Cambridge, où je vais à la fin de ce quartier prendre le grade de Master artium [90]; mais si le raisonnement, l'éloquence, la vertu étaient l'objet que je poursuis, Granta [91] n'est point leur métropole; le pays où elle est située n'est point un Eldorado, bien moins encore une Eutopie. L'intelligence de ses enfans est aussi stagnante que les eaux de sa Cam [92]; ils ont en vue dans leurs travaux non l'église du Christ, mais l'église la plus prochaine qui leur donnerait un bénéfice.
[Note 90: ][ (retour) ] Maître-ès-arts (A. M.), second grade dans les universités anglaises, correspondant exactement à celui de licencié.
Une université anglaise se compose d'étudians non gradués (under graduates), de bacheliers, de maîtres-ès-arts et de docteurs. Ces grades ne correspondent pas absolument aux nôtres, en ce sens qu'il n'y a de bachelier que ès-lettres (artium bachelors, A. B.), bien que pour obtenir ce titre, il faille subir des examens sur les sciences et la théologie.
La licence et le doctorat s'obtiennent par un certain nombre d'années de résidence et le paiement de certains droits qui varient suivant que l'impétrant est noble ou roturier. Il n'y a également que des licenciés-ès-lettres (artium masters).
Quant au doctorat, au contraire, il n'y a point de docteurs-ès-lettres, mais seulement des docteurs en théologie (doctores divinitatis, D. D.), et des docteurs en droit (doctores legis, D. L.). Bien que l'on appelle les médecins du nom de docteur, il n'y a point de grades en médecine, non plus que dans les sciences, et leurs diplômes sont plutôt des permissions d'exercer que des titres universitaires. (N. du Tr.)
[Note 91: ][ (retour) ] Nom poétique de l'université de Cambridge.
[Note 92: ][ (retour) ] Rivière qui passe à Cambridge et lui donne son nom.
«Quant à mes connaissances, je puis dire sans hyperbole qu'elles sont passablement étendues en histoire; peu de nations existent ou ont existé dont je ne connaisse plus ou moins les annales, depuis Hérodote jusqu'à Gibbon. Quant aux auteurs grecs et latins, je les connais autant que la plupart des écoliers qui leur ont consacré treize années d'études. Quant aux lois du pays, je les connais juste assez pour ne pas enfreindre les statuts, pour me servir de l'expression des braconniers. J'avais étudié l'Esprit des lois et le Droit des gens; mais quand je vis celui-ci violé chaque mois, je cessai de m'en occuper comme d'une connaissance sans utilité. Quant à la géographie, j'ai vu plus de pays sur la carte, que je ne désirerais en traverser à pied. J'ai vu assez de mathématiques pour me donner mal à la tête sans éclaircir mes idées. De philosophie, d'astronomie et de métaphysique, j'en ai appris plus que je n'en comprends [93]; pour du sens commun, j'en ai acquis si peu que je me propose de fonder un prix byronnien dans chacune de nos universités pour le premier qui en découvrira quelques traits en moi; quoique l'on craigne bien que la découverte de la quadrature du cercle ne doive précéder celle-là.
[Note 93: ][(retour) ] Byron paraît se rappeler ici la manière spirituelle dont Voltaire nous peint l'érudition de Zadig: «Il savait de la métaphysique ce que l'on en a su dans tous les âges... c'est-à-dire fort peu de chose, etc.»
«Je me suis cru autrefois philosophe. Je débitais avec beaucoup de décorum bon nombre d'absurdités, défiant la douleur et prêchant l'égalité d'humeur. Pendant quelque tems cela réussit fort bien, car personne ne souffrait pour moi que mes amis, et ne perdait patience que mes auditeurs; à la fin une chute de cheval me convainquit que la douleur physique était un mal, et cet argument, le pire de tous, changea à la fois mon système et mon humeur; en sorte que je quittai Zenon pour Aristippe, et m'imaginai que c'est le plaisir qui constitue réellement le καλον [94]. En morale, je préfère Confucius aux dix commandemens, et Socrate à Saint-Paul, quoique les deux derniers s'accordent dans leur opinion du mariage. En religion, je suis pour l'émancipation catholique, mais je ne reconnais pas le pape, et j'ai refusé de recevoir le sacrement parce que je ne comprends pas comment manger du pain et boire du vin de la main du vicaire terrestre peut faire de moi l'héritier du royaume des cieux. Je regarde la vertu en général, et chaque vertu en particulier, comme une disposition de l'ame; chacune d'elles me semble une manière de sentir et non un principe [95]. Je crois que la vérité est le premier attribut de la divinité, et que la mort est un sommeil éternel, au moins pour le corps. Vous avez là un résumé des sentimens de ce libertin de George Lord Byron, et, jusqu'à ce que je me pourvoie d'un nouvel habit, vous voyez que je suis passablement mal vêtu.
[Note 94: ][ (retour) ] Το καλον, le beau.
[Note 95: ][ (retour) ] C'est là la doctrine de Hume, qui résout toute vertu en un sentiment. Voyez son ouvrage intitulé: Recherches sur les principes moraux (Enquiry concerning the principles of morals).
«Je suis, etc.»
Quoique telle fût sans doute à cette époque la tournure générale de ses opinions, il faut se rappeler, avant d'ajouter trop d'importance à cette profession de ses sentimens, d'abord qu'il ne résista jamais à la tentation de montrer son esprit aux dépens de sa réputation, ensuite qu'il écrivait ici à une personne bien intentionnée, sans doute, mais en même tems à l'un de ces officieux, de ces donneurs d'avis, toujours contens d'eux-mêmes, que Byron s'est fait dans tous les tems un plaisir d'étonner et de mystifier. Les tours qu'il joua étant enfant au charlatan du Nottinghamshire, Lavender, n'étaient que les premiers d'une longue série de mystifications qu'il fit toute sa vie aux nombreux charlatans que sa célébrité et son humeur sociable attiraient autour de lui.
Les termes dans lesquels il parle de l'université, dans cette lettre, sont parfaitement d'accord avec plusieurs passages des Heures d'oisiveté et de sa première satire. On voit que s'il se rappelait Harrow avec plus d'affection que de respect peut-être, Cambridge n'avait pu lui inspirer ni l'un ni l'autre de ces deux sentimens. Ce dégoût qu'il avait conservé pour sa mère nourrice, il le partageait en commun avec la plupart des noms les plus illustres de la littérature anglaise. «Si grande était la haine de Milton pour Cambridge, dit Warton, qu'il avait même conçu un dégoût pour l'aspect du pays et pour les campagnes d'alentour.» Voici comme le poète Gray parle de la même université: «Certainement c'est de cette ville, aujourd'hui Cambridge, mais autrefois connue sous le nom de Babylone, que le prophète parle, quand il dit: Les animaux sauvages du désert y habiteront, leurs demeures seront pleines de tristes créatures, les hiboux y bâtiront nids et les satyres y danseront.» Gibbon nous a transmis le souvenir amer qu'il conservait de l'université d'Oxford, et le froid mépris avec lequel Locke se vengea de l'hypocrisie qui régnait dans cet asile de la science, est encore plus remarquable [96].
[Note 96: ][ (retour) ] Voyez sa lettre à Anthony Collins, 1703-4, où il parle de ces fortes têtes qui jetaient feu et flamme contre son livre, parce qu'il était de nature à nuire à l'industrie locale, qu'à cette époque on appelait la tonte de cochon.
On peut penser que les souvenirs pénibles que quelques poètes ont conservés de leur vie de collége ont leur origine dans cette antipathie pour les entraves de la discipline, antipathie que l'on observe assez souvent comme un des traits caractéristiques de génie: c'est comme une sorte d'instinct ou de préservatif, s'il est vrai (comme quelques-uns l'ont dit) qu'une éducation classique nuise à la fraîcheur et à l'élasticité de l'imagination. Un écrivain, membre du clergé, et par conséquent peu suspect de vouloir déprécier les études académiques, non-seulement pose cette question: «Les formes ordinaires de notre système d'éducation ne sont-elles pas plus nuisibles qu'utiles aux vrais poètes?» mais encore il paraît fortement pencher pour une solution affirmative. Pour exemple à l'appui de son opinion, il choisit le classique Addisson qui, dans quelques essais originaux d'un genre sévère ou allégorique, paraît n'avoir pas été dépourvu des talens qui révèlent un esprit supérieur, talens qui furent tellement comprimés et énervés par son étude constante et superstitieuse des classiques anciens, que dans le fait il est demeuré un poète très-ordinaire.
C'est sans doute sous l'impression de l'influence maligne de l'atmosphère scholastique sur le génie, que Milton, en parlant de Cambridge, s'écrie: «C'est un lieu où les disciples de Phébus ne sauraient vivre,» et que Lord Byron, répétant en vers une pensée déjà exprimée dans la lettre à M. Dallas, que nous venons de citer, dit: «Son Hélicon est plus pesant et plus fangeux encore que sa rivière de Cam.»
Dryden, qui, comme Milton, avait reçu quelque châtiment déshonorant [97] à Cambridge, paraît avoir conservé peu de respect pour son alma mater; et les vers dans lesquels il loue l'université d'Oxford aux dépens de la sienne [98], lui ont été probablement dictés moins par une admiration véritable de l'une que par le désir de dénigrer l'autre.
[Note 97: ][ (retour) ] Milton a reçu le fouet à l'université de Cambridge; c'est, dit-on, le dernier qui ait été soumis à cette punition dégoûtante, qui, bien que tombée en désuétude, n'en fait pas moins partie des moyens de répression indiqués dans les réglemens. (N. du. Tr.)
[Note 98: ][ (retour) ] Voyez prologue à l'université d'Oxford.
Ce n'est pas seulement le génie qui se rebelle contre la discipline des écoles; le goût, naturellement moins impérieux, et dont l'objet avoué est de cultiver les études classiques, se montre quelquefois rétif au gouvernement pédantesque qu'on veut lui imposer. Ce ne fut qu'après avoir été déchargé de l'obligation de lire Virgile comme une tâche, que Gray se sentit capable d'apprécier et de goûter les beautés de ce poète. Byron, jusques à la fin, s'efforça de vaincre un préjugé de la même nature contre Horace, dont le nom s'associait toujours dans son esprit au souvenir des ennuis de l'école.
Quoique le tems ait accoutumé mon esprit à méditer sur ce que j'avais appris alors, telle est la force du préjugé né de l'impatience qu'ils m'ont fait éprouver dans mes premiers ans, que, perdant pour moi l'attrait de la nouveauté, les auteurs dont j'aurais peut-être cherché la lecture avec avidité, si j'avais été libre dans mes choix, m'inspirent toujours une sorte de dégoût, et que ce que je détestais alors je l'abhorre encore aujourd'hui. Adieu donc, Horace, que je détestais tant, c'est ma faute et non la tienne. C'est un grand malheur d'entendre les mots dont tu t'es servi pour exprimer tes idées poétiques, sans être en âge d'apprécier ces mêmes idées, et de comprendre tes vers, trop tôt pour pouvoir jamais les aimer. (Childe Harold, chant iv.)
Aux grands poètes qui nous ont laissé un témoignage de leur désapprobation du système anglais d'éducation il faut ajouter les noms distingués de Cowley, Addisson et Cowper. Tandis que parmi les exemples qui, comme ceux de Milton et de Dryden, démontrent l'espèce de raison inverse qui peut exister entre les honneurs du collége et le génie, il ne faut pas oublier ceux de Swift, Goldsmith et Churchill, qui ne furent jugés que de médiocres écoliers dans les universités dont ils honorent aujourd'hui les annales. À la suite de cette longue série de poètes qui ont quitté les universités, entachés d'une note déshonorante et pleins de sentimens haineux contre elles, nous ajoutons des noms tels que ceux de Shakspeare, de Pope, de Gay, de Thomson, de Burns, Chatterton, etc., qui tous ont atteint leur degré de gloire respective sans avoir passé par aucun collége. Nous verrons que le plus grand nombre de nos poètes n'a rien dû à cette influence puissante que les universités sont censées exercer sur le développement du génie, dans les pays qui en sont pourvus.
Les lettres suivantes, écrites à cette époque, contiennent quelques particularités qui peut-être ne seront pas sans intérêt pour le lecteur.
LETTRE XXII.
À M. HENRY DRURY.
Hôtel Dorant, 13 janvier 1808.
Mon cher Monsieur,
«La stupidité de mes domestiques ou du portier, en ne vous disant pas de monter dans mon appartement, où je vous aurais rejoint à l'instant, m'a privé du plaisir de vous voir hier matin. J'espérais vous rencontrer le soir dans quelque lieu public, mon étoile ne l'a pas permis; c'est ainsi qu'elle me refuse les faveurs, et généralement les faveurs qui me seraient le plus agréables. Vous eussiez été, je crois, fort étonné en me revoyant; j'ai perdu 50 liv. depuis notre dernière entrevue; je pesais alors 181 liv., je n'en pèse plus maintenant que 130. Je me suis débarrassé de mon superflu, au moyen de l'exercice violent et de l'abstinence. ............................................................................................................................................. .......................................................................................................................................................
«Si vos occupations à Harrow vous permettaient de venir en ville d'ici au premier février, je m'estimerais heureux de vous recevoir dans Albemarle-street. Si je ne puis pas avoir cet avantage, je tâcherai d'aller vous voir une après-midi à Harrow, tout en tremblant que votre cave ne contribue pas beaucoup à ma guérison. Quant à mon digne précepteur, le docteur Butler, notre rencontre chez vous n'empêcherait pas ces petites douceurs que nous étions dans l'habitude de nous prodiguer mutuellement. Nous ne nous sommes parlé qu'une fois depuis mon départ de Harrow, 1805, et dans cette occasion il dit poliment à Tatersall que je n'étais pas un compagnon convenable pour ses élèves. C'était avant ma première échauffourée poétique; et, en bonne prose, si j'avais été plus vieux de quelques années, j'aurais gardé le silence sur ses perfections; mais j'étais couché sur le dos quand j'écrivis ou plutôt quand je dictai ces folies d'écolier. Je ne m'attendais pas à en revenir jamais; mon médecin avait reçu les honoraires de seizième visite, et moi j'en étais à sa seizième ordonnance; je ne pouvais quitter la terre sans laisser à Butler un souvenir de constant attachement, en retour de tous ses bons offices. J'avais intention de descendre à Harrow en juillet; mais pensant que ma visite, immédiatement après la publication, pourrait être interprétée comme une insulte, je dirigeai mes pas ailleurs; j'avais, de plus, appris que plusieurs des élèves s'étaient procuré mon opuscule, et cela, bien certainement, contre mes intentions; car je n'en ai pas donné une seule copie avant le mois d'octobre, époque à laquelle, cédant à des instances réitérées, je ne pus en refuser une à un jeune homme qui depuis a quitté l'école. Vous me pardonnerez de vous entretenir si longuement sur ce sujet; vous l'aviez abordé, dès-lors une explication devient nécessaire. Je n'essaierai point de me justifier, hic murus aheneus esto, nil conscire sibi, etc., comme lord Baltimor lors de son jugement pour un rapt. Je suis demeuré assez long-tems au collége de la Trinité pour avoir oublié la fin du vers; mais si je ne finis pas ma citation, je finirai du moins ma lettre, en vous priant de me croire, avec autant d'affection que de reconnaissance, votre, etc.
«P. S. Je n'abuserai pas de vos loisirs en sollicitant la faveur d'une réponse, de peur que vous ne disiez, comme dit Butler à Tatersall, auquel j'avais adressé une lettre assez imprudente, à l'occasion du propos dont j'ai parlé plus haut: «Je voudrais l'entraîner dans une correspondance avec moi.»
LETTRE XXIII.
À M. HARNESS.
Hôtel Dorant, Albemarle-street, 11 février 1808.
Mon cher Harness,
«Comme je n'ai pas eu occasion de vous les exprimer verbalement, j'espère que vous voudrez bien recevoir mes remercîmens écrits, pour l'opinion flatteuse que vous avez bien voulu exprimer au mois de novembre dernier, sur quelques-unes des productions de ma pauvre muse. Au plaisir que j'éprouve à me voir loué par un ancien camarade d'école se joint le besoin de vous rendre justice, car j'avais entendu l'histoire avec quelques légères variantes. En vérité, quand nous nous rencontrâmes ce matin, Wingfield ne m'avait pas encore détrompé, mais il vous dira que je n'ai témoigné aucun ressentiment en citant le jugement qu'on vous prêtait, quoique je ne sois pas fâché d'avoir découvert la vérité. Peut-être vous vous rappelez à peine qu'il y a quelques années nous avons été liés d'une amitié trop courte, mais bien vive. Pourquoi cette amitié n'a-t-elle pas duré plus long-tems? je n'en sais rien. J'ai encore en ma possession un souvenir de vous, qui m'empêchera toujours de l'oublier. Je me souviens aussi d'avoir été favorisé de la lecture de plusieurs de vos compositions. Il est plusieurs autres circonstances que je pourrais vous rappeler, si je ne craignais de fatiguer votre mémoire; mais je vous prie de croire à la sincérité de mes regrets quant à la courte durée de mon amitié, et aux espérances que je nourris de la voir se renouveler, etc.»
BYRON.
J'ai déjà parlé de l'amitié qui unit de bonne heure ce gentleman et Lord Byron, aussi bien que de la froideur qui lui succéda. L'extrait suivant d'une lettre dont M. Harness voulut bien m'honorer, en mettant à ma disposition celle de son noble correspondant, expliquera les circonstances qui amenèrent à cette époque leur réconciliation. Le tribut d'éloges qu'il paie dans les dernières phrases à la mémoire de Lord Byron, ne paraîtra pas moins honorable pour lui-même que pour son ami.
«Bientôt après, notre liaison se refroidit, comme le dit Byron dans la première des lettres ci-jointes, et nous ne nous parlâmes plus durant la dernière année qu'il passa à Harrow, ni jusqu'après la publication de ses Heures d'Oisiveté; il était alors à Cambridge, et moi encore à l'école, mais dans une des formes les plus avancées. Il arriva que dans une amplification anglaise je citai quelque chose de son ouvrage, et je le fis avec éloge. On rapporta à Byron que j'avais au contraire parlé en mauvaise part et de l'ouvrage et de l'auteur, pour m'attirer les bonnes grâces de notre maître le docteur Butler, contre lequel un de ses poèmes renfermait une satire. Wingfield, depuis lord Power's court, notre ami commun, le désabusa de son erreur, et ce fut là l'occasion de la première lettre de ce recueil. Notre commerce se renouvela, et continua de ce moment jusqu'à celui où il quitta l'Angleterre; quelques torts que Lord Byron puisse avoir eu envers d'autres, sa conduite envers moi a toujours été uniformément affectueuse. J'ai eu à me reprocher bien des négligences, bien des petites choses envers lui; mais je ne puis me rappeler, pendant tout le cours de notre liaison, aucun exemple de caprice, aucun manque d'amitié de sa part.»
Au printems de cette année 1808, parut, dans la Revue et Édimbourg, la fameuse critique sur les Heures d'Oisiveté. Qu'il eût d'avance quelque idée de ce qui se préparait contre lui de ce côté, c'est ce que rend évident la lettre suivante à son ami M. Becher.
LETTRE XXIV.
À M. BECHER.
Hôtel Dorant, 26 février 1808.
Mon cher Becher,
«... Passons à Apollon: je suis charmé que vous me continuiez votre indulgence, et que le public veuille bien approuver mes essais. Je suis devenu un personnage si important, qu'une violente attaque se prépare contre moi dans le prochain numéro de la Revue d'Édimbourg. Je sais cela d'un ami qui a vu la copie et l'épreuve de cette critique. Vous n'ignorez pas que le système de ces messieurs est de tout désapprouver. Ils ne louent personne, et ni le public ni les auteurs ne s'attendent à trouver dans leur feuille rien qui ressemble à des éloges. Il y a ici cependant quelque chose de remarquable, attendu qu'ils font profession de ne donner de jugement que sur des ouvrages dignes de l'attention publique. Vous verrez cet article quand il paraîtra: il est, m'a-t-on dit, de la plus extrême sévérité; mais pour moi, j'en suis prévenu; et pour vous, j'espère que vous ne vous en offenserez pas.
»Dites à Mrs. Byron de ne pas se chagriner pour cela, et de s'attendre aux plus grandes hostilités de leur part. Cela ne me peut faire aucun tort, ainsi j'espère qu'elle ne s'en tourmentera pas trop. Ces messieurs manquent leur but en injuriant indifféremment tout le monde; ils ne louent jamais que les partisans de Lord Holland et compagnie; ce n'est rien d'être critiqué et insulté, quand Southey, Moore, Lauderdale, Strangford et Payne Knight partagent le même sort.
»J'en suis fâché, mais il faut retrancher les Souvenirs d'Enfance dans la première édition. J'ai changé conformément à vos avis, les allusions trop personnelles dans la sixième stance de ma dernière ode.
»Et maintenant, mon cher Becher, il me reste à vous offrir mes remercîmens pour tout l'intérêt que vous avez bien voulu prendre à moi et à mes mauvaises rimes. Croyez que je ferai toujours grand cas de vous et de vos amis: je suis bien sincèrement, etc., etc.»
Bientôt après cette lettre, parut l'article redouté, article qui, s'il ne renferme pas beaucoup d'esprit en lui-même, eut du moins le mérite incontestable d'exciter l'esprit des autres; jamais en effet article dicté par la plus juste critique n'obtint la célébrité que celui-ci dut à son injustice elle-même. Aussi long-tems qu'on gardera le souvenir de la courte mais glorieuse carrière qu'a parcourue le génie de Byron, on ne saurait oublier l'odieuse critique qui lui donna son premier élan.
Il n'est que juste cependant de remarquer, sans prétendre justifier en rien le ton méprisant qui règne dans cette critique, que les premiers vers de Lord Byron, tout gracieux et tendres qu'ils sont, étaient peu propres à faire attendre ces miracles brillans de poésie dont, par la suite, il enchanta le monde étonné. Si les vers composés dans sa jeunesse ont un charme particulier à nos yeux, c'est que nous les lisons pour ainsi dire à la lueur de la gloire immortelle qu'il acquit dans la suite.
Il est cependant un point de vue sous lequel ces productions offrent un intérêt profond et instructif. Images fidèles de son caractère pendant cette période de sa vie, elles nous permettent de juger ce qu'il était par lui-même avant que des désappointemens eussent jeté de l'amertume dans son esprit ardent, et donné de l'activité aux défauts qui se rencontraient dans son naturel énergique. En le suivant dans toutes ces effusions de son jeune génie, nous le voyons se peindre des mêmes traits dont chaque anecdote de son enfance nous avait déjà fait la confidence: orgueilleux, entreprenant, colère, plein de ressentiment de la moindre injustice, plus encore dans la cause des autres que dans la sienne, et cependant, malgré son impétuosité, doux et facile sous la main de ceux à qui l'affection donnait le droit de le guider. Lui-même n'a que faiblement rendu justice à cette disposition aimante que l'on aperçoit à chaque page de ce volume; sa jeunesse tout entière, dès sa plus tendre enfance, n'est qu'une série d'attachemens les plus passionnés, de ces épanchemens de l'ame dans l'amitié et dans l'amour, que l'on éprouve rarement, et auxquels les autres répondent plus rarement encore, et qui, repoussés et refoulés vers le cœur, ne sauraient manquer de se tourner en amertume.
L'on reconnaît aussi dans quelques-uns de ses poèmes non publiés, même à travers les nuages dont le doute commence à les couvrir, les sentimens de piété auxquels une ame comme la sienne ne pouvait demeurer étrangère, mais qui, détournés de leur canal légitime, trouvent bientôt dans le culte poétique de la nature une sorte de compensation à celui de la religion dont la superstition les éloigne. Quant à tous ces traits de caractère que nous trouvons çà et là répandus dans ses premiers poèmes, nous le voyons jeter dans l'avenir un coup-d'œil tantôt plein d'un noble orgueil, tantôt plein de tristesse, comme s'il sentait déjà en lui les élémens de quelque chose de grand, mais qu'il doutât que la destinée lui permît d'en développer jamais le germe. Il n'est pas étonnant qu'ayant présente à la pensée toute sa noble carrière, nous contemplions ses premiers essais sous l'influence d'une gloire qui ne leur est pas propre, mais qui est comme le reflet de celle qu'il acquit dans la suite; et alors, dans notre indignation contre l'aveuglement stupide du critique, nous oublions qu'il n'a point écrit sous le charme dont se revêt aujourd'hui pour nous tout ce qui se rattache de loin ou de près au poète.
Pour bien comprendre l'effet que cette critique produisit sur lui, il faut d'abord se faire une juste idée de ce que la plupart des poètes éprouveraient en se voyant en butte à une telle attaque, et puis avouer que Byron avec son caractère et sa sensibilité devait en ressentir l'amertume dix fois plus qu'aucun autre. Nous avons vu avec quelle anxiété fiévreuse il attendait le jugement des revues inférieures; et la joie qu'il montra de se voir louer par des journalistes moins connus, peut nous faire juger combien son cœur a dû saigner sous les coups dédaigneux de ceux qui, à cette époque, tenaient le sceptre de la critique. Un ami qu'il trouva dans le premier moment d'émotion, après la lecture de l'article, s'empressa de lui demander s'il venait de recevoir un cartel, ne sachant comment expliquer autrement la colère et l'indignation qui se peignaient dans ses yeux. Il serait en effet difficile pour le sculpteur ou pour le peintre d'imaginer un sujet d'une beauté plus effrayante que la belle figure du jeune poète au moment de cette crise, où toute son énergie se déployait: son orgueil avait été piqué au vif et son ambition humiliée; mais ce sentiment terrible ne dura qu'un moment: la réaction de son esprit, le besoin de repousser l'attaque, lui révélèrent à lui-même tout son génie; et la douleur et la honte de l'injure se turent dans son cœur devant la noble certitude de la vengeance.
Entre autres effets moins poétiques de l'article de la Revue sur son esprit, il disait souvent que le jour qu'il le lut, il but pour sa part après dîner trois bouteilles de vin de Bordeaux, et que rien ne le soulagea jusqu'à ce qu'il eût donné en vers carrière à son imagination; mais qu'après les vingt premiers, il se trouva beaucoup mieux; en effet, son premier soin, après que la satire eut paru, fut, comme avant qu'elle ne vît le jour, d'alléger autant qu'il le pourrait l'effet qu'elle devait produire sur sa mère, qui, n'ayant pas le même génie, le même sentiment d'une prompte et juste vengeance, devait souffrir cruellement de cette attaque contre sa réputation, et s'en indigna, en effet, beaucoup plus que bientôt il ne le fit lui-même. Mais on verra mieux dans la lettre suivante l'état de son esprit dans ce moment critique.
LETTRE XXV.
À M. BECHER.
Hôtel Dorant, 28 mars 1808.
«J'ai reçu dernièrement de Ridge un exemplaire de la nouvelle édition, et il est bien tems que je vous remercie de la peine que vous avez prise de la surveiller: je le fais bien sincèrement, et je regrette seulement que Ridge ne vous ait pas secondé autant que je l'aurais désiré, au moins quant au papier, à la reliure, etc., etc., de mon exemplaire; peut-être ceux destinés au public sont-ils plus satisfaisans sous tous ces rapports.
»Vous avez nécessairement vu la Revue d'Édimbourg. Je regrette que Mrs. Byron ait pris la chose si fort à cœur. Pour ma part, ces petites boulettes de papier m'ont appris à voir le feu en face; et comme, somme toute, j'ai eu assez de bonheur, mon repos ni mon appétit n'en ont point été altérés. Pratt le glaneur, l'auteur, le poète, etc., etc., m'a adressé une longue épître en vers sur ce sujet, en forme de consolation; mais comme elle est assez mal faite, je ne vous l'enverrai pas, quoique son nom eût pu lui mériter cet honneur. Ces messieurs de la Revue d'Édimbourg n'ont pas bien rempli leur tâche, c'est du moins l'avis de plusieurs hommes de lettres; je pense que je pourrais écrire sur moi-même une critique plus mordante que toutes celles qui ont été publiées jusqu'ici. Ainsi, au lieu de la remarque assez méchante, mais sans esprit, sur Macpherson, j'aurais dit si j'avais été à leur place: «Hélas! cette pièce ne fait que prouver la vérité de l'assertion du docteur Johnson, que beaucoup d'hommes, de femmes et d'enfans pourraient écrire des poésies comme celles d'Ossian.»
»Je suis maigre, et prends beaucoup d'exercice. J'espère vous voir ce printems ou cet été. On dit que lord Ruthen quitte Newstead en avril... Aussitôt qu'il l'aura quitté pour toujours, je vous serais infiniment obligé d'y faire un tour à cheval, d'examiner la propriété et de me donner franchement votre opinion sur le meilleur parti à prendre quant à la maison. Entre nous, je suis diablement enfoncé; mes dettes, tout compris, s'élèveront à neuf ou dix mille livres sterling avant l'époque de ma majorité. Mais j'ai des raisons de penser que je me trouverai cependant plus riche que l'on ne le croit généralement. Je n'ai que peu d'espoir de conserver Newstead; mais Hanson, mon agent, me dit que ma propriété dans le Lancashire vaut trois fois plus. Je crois que nous la recouvrerons, et que la partie adverse ne refuse de la rendre, que dans l'espoir de prolonger l'affaire jusqu'à ma majorité; ils veulent sans doute alors proposer quelques arrangemens, supposant que je préférerai alors une somme d'argent comptant à une réversion. Pour Newstead, je puis le vendre, peut-être ne le ferai-je pas; nous aurons le tems d'en parler plus tard. Je viendrai en mai ou en juin...
»Votre bien affectionné.»
Le genre de vie qu'il menait à cette époque, partagé entre les dissipations de Londres et celles de Cambridge, sans maison à lui, sans un seul parent qu'il pût visiter, n'était pas propre à le rendre content de lui-même ou des autres. N'ayant en tout de volonté à consulter que la sienne [99], les plaisirs même auxquels il était le plus naturellement porté, perdirent de bonne heure tout leur charme pour lui, parce qu'ils manquaient de ce qui fait l'assaisonnement de toutes nos jouissances, la rareté et la difficulté. J'ai déjà extrait d'un de ses souvenirs, un passage où il décrit ce qu'il éprouva en se rendant à Cambridge pour la première fois, et dit: «Qu'une des sensations les plus pénibles de sa vie fut de voir qu'il n'était plus un enfant! Depuis ce moment, ajoute-t-il, je commençai à m'estimer vieux, et dans mon estime l'âge n'est pas estimable. Je pris mes degrés dans le vice avec beaucoup de promptitude; mais le vice n'était pas de mon goût, car mes premières passions, quoique extrêmement violentes, étaient concentrées, et n'aimaient point à se répandre au-dehors ni à se partager. J'aurais pu quitter ou perdre le monde entier avec ou pour ce que j'aimais; mais bien que mon tempérament fût de feu, je ne pouvais prendre part au libertinage commun de cette ville à cette époque; et cependant ce dégoût lui-même, qui laissait mon cœur inoccupé, me jeta dans des excès peut-être plus fatals que ceux dont je m'éloignais, en fixant sur une seule personne (à la fois) les passions qui, répandues sur plusieurs, n'eussent fait de mal qu'à moi-même.
[Note 99: ][ (retour) ] Notre vie entière dépend singulièrement des trois ou quatre premières années pendant lesquelles nous n'avons pas eu d'autres maîtres que nous-mêmes. (Cowper.)
D'après les raisons que nous venons d'en donner, les écarts auxquels il se livrait à cette époque étaient bien moins nombreux et bien moins grossiers que ceux de la plupart de ses condisciples; cependant, soit à cause de la véhémence que leur donnait leur concentration, sur un seul objet, ou plutôt de cet étrange orgueil qui l'a toujours porté à afficher ses erreurs, il arrivait qu'une seule de ses folies faisait plus de bruit que mille de celles des autres; nous en avons un exemple à peu près à l'époque dont nous parlons, et à laquelle je serais porté à croire que se rapportent les allusions mystérieuses que nous venons de citer. Un amour, si l'on peut honorer de ce nom une intrigue passagère que d'autres eussent bientôt oubliée ou auraient eu la prudence de cacher, fut changé par lui en une liaison publique et d'une certaine durée. Il fit loger avec lui à Brompton la personne qui le lui avait inspiré, et l'emmena ensuite à Brighton déguisée en homme. Elle se promenait ordinairement à cheval avec lui, et il la présentait comme son jeune frère. Feu P.... qui se trouvait à Brighton à cette époque, et qui soupçonnait la vraie nature de leurs rapports, dit un jour au prétendu cavalier: «Quel joli cheval vous montez!--Oui, répondit celui-ci, en faisant une faute grossière de langue, c'est mon frère qui me l'a donna (it was gave me by my brother).»
Beattie nous dit de son poète idéal: «Il ne trouvait ni plaisir ni orgueil dans les exercices de force ou d'agilité.» Bien différens étaient les goûts de notre poète réel; et parmi les exercices auxquels il se livrait, il faut compter d'abord les moins romantiques de tous peut-être, celui de boxer et de prendre part au combat du coq. Ce goût lui fit rechercher de bonne heure la connaissance du plus célèbre professeur de cet art, M. Jackson, pour lequel il conserva, toute sa vie, la plus grande considération. Un de ses derniers ouvrages contient un tribut affectueux d'éloges, non-seulement pour les talens de cet ornement, de cette gloire du pugilat, mais encore de ses qualités sociales. Pendant le séjour que Byron fit cette année à Brighton, Jackson fut un de ses visiteurs les plus assidus, les frais de la voiture du professeur, pour l'allée et le retour, étant toujours à la charge de son noble élève. Il honora aussi de sa familiarité d'Egville le maître de ballet et Gimaldi; il envoya, dit-on, à ce dernier, le jour de son bénéfice, un présent de cent guinées. M. Jackson ayant eu l'obligeance de me donner copie du petit nombre de lettres qu'il a conservées parmi un bien plus grand nombre que Lord Byron lui avait adressées, j'en insérerai ici une ou deux qui portent la date de cette année. Quoique les sujets dont elles traitent soient de peu d'importance en eux-mêmes, elles donneront peut-être des habitudes et de la vie actuelle du jeune poète une idée plus complète qu'on ne pourrait tirer de correspondances d'un genre plus relevé. Elles montreront au moins combien les premiers goûts et les premiers passe-tems de l'auteur de Childe-Harold étaient peu romanesques. Si nous les rapprochons des occupations et des amusemens moins romantiques encore de la jeunesse de Shakspeare, nous verrons combien le principe vital du génie, peut, sans s'affaiblir, traverser l'atmosphère, même, en apparence, la plus hétérogène et la plus contraire à sa nature.
LETTRE XXVI.
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 18 septembre 1808.
Mon cher Jack,
«Je voudrais que vous me fissiez savoir ce que Jekyll a fait à Snoane-Square, n° 40, concernant le pony que j'ai renvoyé comme vicieux.
«Je désire aussi que vous passiez chez Louch, à Brompton, pour lui demander quelle diable d'idée il a eue de m'envoyer une lettre si insolente à Brighton. Dites-lui bien en même tems que je ne prétends pas du tout accepter le compte ridicule qu'il me présente pour de prétendues détériorations.
«Ambroise a agi de la manière la plus scandaleuse dans l'affaire du pony. Vous pouvez dire à Jekyll que s'il ne me rend pas l'argent, je mettrai l'affaire entre les mains de mon homme de loi. Vingt-cinq guinées sont un fort bon prix pour un pony; et parbleu! dût-il m'en coûter 500 liv. st., je ferai un exemple de M. Jekyll, et cela immédiatement, à moins qu'il ne rende l'argent.
Croyez-moi, mon cher Jack, etc.
LETTRE XXVII
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 4 octobre 1808.
Mon cher Jack,
«Si ce M. Jekyll n'est pas un gentleman, vous ferez avec lui le marché le plus avantageux qu'il vous sera possible; mais si c'est un gentleman, informez-m'en, car alors j'en agirai d'une tout autre manière. S'il ne l'est pas, tirez de lui le plus d'argent que vous pourrez, car j'ai trop d'affaires sur les bras pour commencer un procès. En outre, cet Ambroise devrait rendre l'argent; mais j'en ai fini avec lui. Vous pouvez payer L... avec la balance, et vous disposerez des bidets, etc., pour le mieux.
»J'aurais grand plaisir à vous voir ici; mais la maison est en réparation et pleine d'ouvriers. J'espère toutefois avoir cet avantage avant peu de mois. Si vous voyez Baldwabster, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et dites-lui que j'ai regretté la perte de Sydney, qui a péri, je le crains, dans ma garenne, car nous ne l'avons pas vu depuis quinze jours.
»Adieu, etc.»
LETTRE XXVIII.
À M. JACKSON.
Newstead-Abbey, 12 décembre 1808.
Mon cher Jack,
«Achetez le lévrier à quelque prix que ce soit, et autant d'autres de la même race que vous pourrez vous en procurer, mâles ou femelles.
«Dites à d'Egville que je lui renverrai son costume, et que je lui suis fort obligé du patron. Je suis fâché de vous donner tant de peines; mais je n'avais pas idée qu'il fût si difficile de se procurer les animaux en question; mon manoir sera terminé dans quelques semaines, et si vous pouvez me faire une visite à Noël, je serai charmé de vous voir.
«Croyez-moi votre, etc.»
Le costume dont il s'agit ici était sans doute nécessaire pour un théâtre de société qu'il montait à cette époque à Newstead, et sur lequel nous trouverons d'autres détails dans la lettre suivante, adressée à M. Becher.
LETTRE XXIX.
À M. BECHER.
Newstead-Abbey, 14 septembre 1808.
Mon cher Becher,
«Je vous suis fort obligé des informations que vous me donnez, et j'en ferai mon profit. Je vais monter ici une comédie, le vestibule nous fera une salle admirable. J'ai déjà distribué les rôles, et puis me passer de dames, ayant quelques jeunes amis qui feront d'assez bons substituts, à défaut de femmes. Nous n'avons besoin que de trois hommes, outre M. Hobhouse et moi-même, pour la pièce dont nous avons fait choix. Ce sera la Vengeance (the Revenge). Dites, je vous prie, au charpentier Michalson de venir me parler immédiatement, et faites-moi savoir quel jour vous pourrez venir dîner et passer la soirée avec moi.
»Croyez-moi, etc., etc.»
Ce fut dans l'automne de cette année, comme l'indiquent les lettres précédentes, qu'il fixa pour la première fois sa résidence à l'abbaye de Newstead. La maison, quand il la reçut des mains de lord Grey de Ruthen, était dans le dernier état de dégradation; il se mit aussitôt à réparer et à meubler quelques appartemens pour en rendre l'habitation plus commode, non à lui-même, mais à sa mère. Dans une de ses lettres à Mrs. Byron, publiée par M. Dallas, voici comme il explique ses vues et ses intentions à ce sujet.
LETTRE XXX.
À L'HONORABLE [100] MISTRESS BYRON.
[Note 100: ][ (retour) ] Lord Byron donne toujours le titre d'honorable à sa mère, quoiqu'elle n'y eût aucun droit.
Newstead-Abbey, 7 octobre 1808.
Chère Madame,
«Je n'ai point de lits à présent pour les H... ni pour aucun autre; ils couchent maintenant à Mansfield. Je ne sache point que je ressemble à J.-J. Rousseau. Je n'ai nulle ambition de ressembler à si illustre fou; mais ce que je sais, c'est que je vivrai à ma manière, et le plus solitairement qu'il me sera possible. Dès que mes appartemens seront prêts, je serai charmé de vous voir; jusque-là cela serait inconvenant et incommode pour tous deux; vous ne sauriez vous opposer raisonnablement à ce que je rende mon manoir habitable, malgré mon départ pour la Perse en mars ou au plus tard en mai. Vous serez propriétaire jusqu'à mon retour; et en cas d'accident, car j'ai déjà préparé mon testament pour le moment où j'aurai vingt-un ans, j'ai eu soin que la maison et le manoir vous restassent votre vie durant, outre une pension suffisante. Ainsi vous voyez que ce n'est pas l'égoïsme qui mes porte à faire des réparations et des embellissemens. Comme j'ai un ami ici, nous irons au bal de l'Hôpital. Le 12, nous prendrons le thé avec Mrs. Byron à huit heures, et nous espérons vous voir au bal. Si cette dame a la bonté de nous réserver deux chambres pour nous habiller, elle nous obligera infiniment. Que nous soyons au bal à dix ou onze heures, c'est tout ce qu'il faut, et nous retournerons à Newstead entre trois et quatre.
»Adieu. Je suis bien sincèrement votre, etc.»
L'idée entretenue par Mrs. Byron d'une ressemblance entre son fils et Rousseau était surtout fondée sur ses habitudes solitaires, dans lesquelles il montrait de si bonne heure du penchant à suivre ce philosophe, penchant qui prit de la force à mesure qu'il avança en âge. Dans un de ses souvenirs, auquel j'ai déjà beaucoup emprunté [101], il met en question la justesse de cette comparaison entre Rousseau et lui, et nous donne comme à l'ordinaire, en style très-animé, quelques idées de son caractère et de ses habitudes.
[Note 101: ][ (retour) ] Ce journal est intitulé par lui-même: Pensées détachées.
«Avant que je n'eusse vingt ans, ma mère voulait absolument que je ressemblasse à Rousseau, madame de Staël en disait autant en 1813, et il y a quelque chose de cela dans la Revue d'Édimbourg, dans l'article critique sur le quatrième chant de Childe-Harold. Pour ma part, je ne puis voir aucun point de ressemblance: il écrivait en prose et moi en vers; c'était un homme du peuple, et moi de l'aristocratie; il était philosophe, et je ne le suis point; il publia son premier ouvrage à quarante ans, et moi à seize: son premier essai lui attira les applaudissemens universels, le mien m'attira tout le contraire: il épousa sa gouvernante, je n'ai pas pu vivre avec ma femme [102]: il pensait que tout le monde conspirait contre sa personne, moi c'est mon petit monde qui croit que je conspire contre lui, si j'en peux juger par les injures que me prodiguent la presse et les coteries. Il aimait la botanique, j'aime les fleurs, les herbes et les arbres, mais je ne sais rien de leur histoire. Il a composé de la musique, je n'en connais que ce que l'oreille me permet de saisir. Je n'ai jamais pu rien apprendre par l'étude, pas même une langue: tout ce que je sais, je le dois à la routine, à l'oreille et à la mémoire, qu'il avait mauvaise, et que j'ai ou plutôt j'avais excellente, demandez plutôt au poète Hodgson, bon juge en cette matière, car il en a lui-même une étonnante. Il écrivait avec hésitation et travail, moi j'écris rapidement et presque toujours sans efforts. Il ne sut jamais monter à cheval, nager ni faire des armes, moi je suis un excellent nageur, un décent, si ce n'est un brillant cavalier, m'étant enfoncé une côte au manége à l'âge de dix-huit ans. Je maniais assez bien les armes, particulièrement l'espadon des montagnards; je n'étais pas non plus un mauvais boxeur, quand je pouvais conserver mon sang-froid, ce qui était difficile, mais ce que je me suis toujours efforcé de faire depuis que (avec les gants) je renversai M. Purling, et lui démis la rotule, en 1806, dans la salle d'Angelo et Jackson. J'étais aussi assez fort à la balle crossée et l'un des onze champions de Harrow, qui soutinrent un défi, en 1805, contre Éton. En outre, le genre de vie de Rousseau, son pays, ses mœurs, l'ensemble de son caractère, offrent avec moi de si grandes différences, que je ne puis comprendre comment une telle comparaison a pu être faite trois fois, et toujours d'une manière si remarquable. J'oubliais encore de dire qu'il avait la vue courte, et que jusqu'ici la mienne a été tout le contraire, au point qu'au plus grand théâtre de Bologne, je distinguai certain buste et lus certaines inscriptions sur le bord de la scène, bien que placé dans la loge la plus éloignée et la plus sombre. Quoiqu'il y eût dans cette même loge plusieurs personnes jeunes et y voyant bien, elles ne pouvaient reconnaître une seule lettre, et crurent d'abord que c'était une plaisanterie, quoique je ne fusse jamais entré dans ce théâtre auparavant. Somme toute, je crois avoir raison de trouver la comparaison mal fondée. Je ne le dis pas par humeur, car Rousseau était un grand homme, et la chose, si elle était vraie, serait assez flatteuse; mais je ne trouve point de plaisir dans une pure chimère.»
[Note 102: ][ (retour) ] He married his house-keeper; I could not keep house with my wife.
Dans une autre lettre à sa mère, quelques semaines après la précédente, il développe ses plans sur Newstead et ses voyages projetés.
LETTRE XXXI.
À MRS. BYRON.
Newstead-Abbey, 2 novembre 1808.
Ma chère mère,
«Nous oublierons, s'il vous plaît, ce que vous me dîtes dans votre dernière; je ne désire point me le rappeler. Quand nos chambres seront prêtes, je serai charmé de vous recevoir; et surtout je serais fâché de vous voir douter, en ce moment, de ma sincérité. C'est plus pour vous que pour moi que je meuble la maison; je vous y installerai avant mon départ pour les Indes, qui aura lieu, je crois, dans le courant de mars, s'il ne survient quelque obstacle particulier. Je fais arranger en ce moment le salon vert, la chambre à coucher rouge, et à l'étage au-dessus quelques chambres d'amis. Tout cela sera bientôt prêt, ou du moins je l'espère ainsi.
«Je vous prierais de vous informer auprès du major Watson, qui a résidé long-tems dans les Indes, quels sont les objets dont il est le plus nécessaire d'être pourvu. J'ai déjà fait écrire par l'un de mes amis au professeur d'Arabe, à Cambridge, pour quelques renseignemens que je désire vivement me procurer. Il me sera aisé d'obtenir du gouvernement des lettres pour les ambassadeurs, les consuls, etc., et aussi pour les gouverneurs de Calcutta et de Madras. Je placerai mes propriétés et mon testament entre les mains de plusieurs personnes de confiance dont vous serez certainement l'une. Je n'ai reçu aucune nouvelle de H...; quand j'en aurai, je m'empresserai de vous en faire part.
»Après tout, vous avouerez que mon projet n'est pas mauvais; si je ne voyage pas maintenant, je ne voyagerai jamais, et les hommes le devraient toujours faire un jour ou l'autre. Je n'ai rien qui me retienne maintenant dans mon pays; point de femme, point de sœurs à pourvoir, point de frères, etc. Je prendrai soin de vos intérêts; et, à mon retour, il sera possible que je me décide à suivre la carrière de la politique. Quelques années consacrées à connaître d'autres pays, ne me nuiront pas si j'embrasse ce parti. Tant que nous ne voyons que notre propre nation; nous ne jouons pas franc jeu avec l'espèce humaine. C'est par l'expérience personnelle, et non par des livres, que nous devrions juger les peuples étrangers. Il n'y a rien de tel que de voir par soi-même, et de ne s'en rapporter qu'à ce qu'on a vu.
»Votre, etc.»
Dans le mois de novembre de cette année, il perdit son chien favori Boatswain. Le pauvre animal fut tout à coup saisi d'un accès de rage; au commencement, Lord Byron soupçonnait si peu la nature de la maladie, qu'il lui arriva plusieurs fois d'essuyer avec sa main nue l'écume qui sortait de la bouche du chien au moment de ses attaques. Dans une lettre à son ami, M. Hodgson [103], il annonce ainsi cet événement: «Boatswain est mort! il a expiré dans un état de rage complète, après avoir beaucoup souffert, mais conservant jusqu'à la fin toute la douceur de son naturel, et sans jamais essayer de faire le moindre mal à ceux qui l'entouraient. J'ai maintenant tout perdu, hors le vieux Murray.»
[Note 103: ][ (retour) ] Le révérend Francis Hodgson, auteur d'une excellente traduction de Juvenal et de plusieurs autres ouvrages estimés: il fut long-tems en correspondance avec Lord Byron, et je lui dois plusieurs lettres intéressantes de son noble ami; je les donnerai dans le cours des pages suivantes.
Le monument qu'il éleva à ce chien, le plus remarquable en son genre, depuis le tombeau du chien de Salamine, forme encore l'un des plus beaux ornemens de Newstead. Les vers pleins de misanthropie qu'il y fit graver se retrouvent dans son recueil de poésies, et sont précédés de l'inscription que voici:
«Près de ce lieu sont déposés les restes d'un être qui posséda la beauté sans orgueil, la force sans insolence, le courage sans férocité; en un mot, toutes les vertus de l'homme sans ses vices. Cet éloge, qui serait une basse flatterie s'il était inscrit sur des cendres humaines, n'est qu'un juste tribut à la mémoire de Boatswain, chien qui, né à Terre-Neuve, au mois de mai 1803, est mort, à Newstead-Abbey, le 18 novembre 1808.»
Le poète Pope, à peu près au même âge que l'auteur de cette inscription, fait de même l'éloge de son chien, aux dépens de l'espèce humaine, et ajoute que l'histoire nous offre plus d'exemples de la fidélité des chiens que de celle des hommes. Lord Byron, parlant de son favori, dit, avec plus de tristesse et d'amertume encore: «Ces pierres ont été élevées pour couvrir les restes d'un ami; je n'en ai jamais eu qu'un, et c'est ici qu'il repose.» Il semble, en effet, qu'à cette époque sa mélancolie fît de rapides progrès. Dans une autre lettre à M. Hodgson, il dit: «Vous savez que, d'après Smollet, le rire est le signe caractéristique d'un animal raisonnable; je le crois aussi; malheureusement mes dispositions naturelles ne s'accordent pas toujours avec mon opinion à cet égard.»
Murray, le vieux serviteur dont il parle plus haut, comme le seul individu fidèle qui lui reste, avait été long-tems domestique du vieux lord, et était traité par le jeune poète avec une affection que la vieillesse inspire rarement, surtout dans une condition dépendante. «J'ai vu souvent, dit l'un des plus constans visiteurs de Newstead, Lord Byron à la fin du repas, emplir un grand verre de Madère, et le passer par-dessus son épaule à Joe Murray, qui se tenait derrière sa chaise, en lui disant avec un air d'affection qui animait toute sa physionomie: «Tiens, bois, mon vieux camarade!»
Nous retrouvons dans un passage d'une autre de ses lettres à M. Hodgson un exemple de ce ton d'indifférence avec lequel il parlait quelquefois de la difformité de son pied. Ce gentleman ayant dit, en plaisantant, que quelques vers des Heures d'oisiveté étaient calculés pour porter les écoliers à la révolte, Lord Byron répondit: «Si mes chants ont produit les glorieux effets que vous dites, je serai un Tyrtée complet, quoique, et je suis fâché de le dire, je ressemble plutôt à ce poète célèbre, dans ma personne que dans mes ouvrages.» Quelquefois aussi il supportait avec la meilleure humeur du monde une allusion faite par d'autres à cette infirmité, quand il supposait qu'on n'avait pas eu l'intention de l'offenser. Un jour, dans une compagnie nombreuse et mélangée, une personne sans éducation lui demanda tout haut: «Eh bien, Milord, comment va votre pied?--Je vous remercie, Monsieur, répondit Byron du ton le plus poli, comme à l'ordinaire, et absolument de même.»
L'extrait suivant, relatif à un ecclésiastique des amis de sa Seigneurie, est encore tiré d'une de ses lettres à M. Hodgson, et de la même année:
«J'écrivis, il y a quelques semaines, à N***, le priant de recevoir comme élève le fils d'un citoyen de Londres, que je connais beaucoup. Les attentions toutes particulières dont la famille m'avait comblé pendant mon séjour parmi eux m'engagèrent à cette démarche. Maintenant, faites attention à ce qui va suivre, comme quelqu'un l'a dit d'une manière si sublime. Ce même jour arrive une épître signée N***, ne contenant pas un seul mot relatif à la pension et à l'éducation, mais une pétition en faveur de Robert Gregson, le fameux boxeur, actuellement en prison pour quelques malheureuses livres sterling, et menacé d'avoir pour dernier asile le Banc du Roy. Si cette lettre m'était venue de quelques-unes de mes accointances laïques, ou enfin de toute autre personne que celle dont parle la signature, je ne m'en étonnerais pas. Si N*** est sérieux, je félicite le pugilat sur l'acquisition d'un tel patron, et me trouverais heureux d'avancer quelque somme que ce soit pour la délivrance du captif Gregson. Mais avant que d'écrire à N*** sur ce sujet, je veux certainement avoir un certificat du fait signé de vous ou de quelque respectable propriétaire. Quand je dis le fait, c'est le fait de la lettre en tant qu'écrite par N***; car je n'ai aucun doute de l'exactitude de ce qu'elle contient. La lettre est actuellement devant moi, et je la garde pour vous la faire lire.»
Il passa cet automne à Newstead s'occupant principalement à revoir et à augmenter sa satire. Pour s'assurer lui-même de son mérite en la lisant et relisant tout imprimée [104], il avait fait tirer plusieurs épreuves du manuscrit, par son premier éditeur, à Newark. Il est assez remarquable qu'excité comme il l'était par l'attaque des journalistes, doué comme il l'était de la faculté d'écrire avec tant de rapidité, il ait laissé écouler un si grand laps de tems entre l'agression et la vengeance; mais il paraît qu'il avait pleinement apprécié toute l'importance du premier pas qu'il ferait dans la littérature après cette attaque. Il sentait que toutes ses chances de grandeur future dépendaient de l'effort qu'il allait faire; en conséquence, il rassemblait tranquillement toutes ses forces. Parmi ses préparatifs pour la tâche qu'il se proposait, on doit remarquer une étude profonde des écrits de Pope. Je ne doute point qu'on ne doive dater de cette époque l'admiration enthousiaste qu'il conserva toujours pour ce grand poète, admiration qui, après deux ou trois tentatives, éteignit en lui toute espérance de prééminence dans la même carrière, et le força à chercher la gloire par des chemins plus ouverts à la concurrence.
[Note 104: ][ (retour) ] On dit que Wieland avait coutume de faire imprimer ses ouvrages pour les corriger, et qu'il tirait de grands avantages de cette méthode, qui paraît n'être pas du tout extraordinaire en Allemagne.
La tournure misanthropique que des affections trompées et des espérances frustrées avaient, à cette époque, donnée à son esprit, lui rendait facile le genre de la satire; cependant il est évident que cette amertume existait bien plus dans son imagination que dans son cœur; et l'entraînement qu'il éprouvait à faire la guerre au monde venait moins du plaisir de porter des coups çà et là, que du sentiment de sa puissance qui se révélait alors à lui-même, et qui le plaçait plus haut qu'auparavant dans sa propre estime. La vérité est que la grande facilité avec laquelle, comme on le verra bientôt, il passe de l'éloge à la censure ou de la censure à l'éloge, prouve combien étaient passagères et incohérentes les impressions qui, dans beaucoup de cas, semblent avoir dicté ses jugemens. Quoique cette circonstance ôte à quelques égards, du poids à ses éloges, elle l'absout en même tems du trop d'aigreur qui se trouve dans ses critiques.
Sa majorité (1809) fut célébrée à Newstead par autant de réjouissances que purent le permettre la médiocrité de sa fortune et l'exiguïté du nombre de ses amis; outre le bœuf rôti de fondation, il y eut un bal donné en cette occasion. La seule particularité dont se souvienne le vieux domestique qui m'en a parlé, c'est que M. Hanson, l'agent du Lord, était au nombre des danseurs. Quant à la manière dont Byron lui-même célébra ce grand jour, je trouve dans une lettre écrite de Gênes, en 1822, les détails suivans qui pourront ne pas paraître sans intérêt. «Vous ai-je jamais dit que le jour de ma majorité, je fis mon dîner d'œufs avec du lard et une bouteille d'ale? Pour une fois en passant, c'est ce que j'aime le mieux à manger et à boire; mais comme ni l'un ni l'autre ne conviennent à mon estomac, c'est une petite jouissance que je ne me permets que dans les grandes occasions, tous les quatre ou cinq ans environ.» On se procura à un intérêt énorme par l'entremise des usuriers, l'argent nécessaire pour son début dans le monde, et la nécessité de le rembourser fut long-tems un fardeau pour lui.
Ce ne fut qu'au commencement de cette année qu'il apporta à Londres sa satire toute prête, à ce qu'il croyait lui-même, pour l'impression; mais malheureusement avant que l'ouvrage ne fût imprimé, sa bile trouva de nouveaux alimens dans la négligence avec laquelle il se crut traité par son tuteur lord Carlisle. Les relations qui avaient précédemment existé entre ce seigneur et son pupille n'avaient jamais été de nature à faire naître beaucoup d'amitié entre eux, et c'est au caractère et à l'influence de Mrs. Byron qu'appartient surtout le blâme d'avoir augmenté, si ce n'est d'avoir causé leur éloignement. Lord Byron sentit vivement, comme nous le voyons dans une de ses lettres, la froideur avec laquelle lord Carlisle avait reçu la dédicace de son premier volume. Toutefois cédant à des considérations prudentes, non-seulement il avait dissimulé son déplaisir, mais il avait dans sa satire (telle qu'elle devait d'abord paraître) introduit le compliment suivant à son tuteur:
«Il n'en est qu'un seul auquel Apollon daigne encore sourire, et dans Carlisle il couronne un nouveau Roscommon.»
Cet éloge, si généreusement accordé, ne conserva pas sa place dans le poème. Pendant le tems qui s'écoula entre la composition et l'impression, Lord Byron, espérant naturellement que son tuteur s'offrirait de lui-même à l'introduire dans la chambre des pairs le jour où il devait y paraître la première fois, lui écrivit pour lui rappeler qu'il serait majeur au commencement de la session. Au lieu de la politesse à laquelle il s'attendait, il ne reçut pour toute réponse qu'une note cérémonieuse, lui indiquant la manière formelle de procéder dans de telles occasions. Il n'est donc pas étonnant que, disposé comme il l'était par les circonstances précédentes à ne pas supposer à son tuteur des intentions bien favorables pour lui, et se voyant ainsi refusé au moment où l'appui d'un parent si proche lui eût été si utile, son ame, naturellement si impressionnable, se soit ouverte au plaisir de la vengeance. Cette indignation, une fois excitée, ne trouva qu'un moyen trop facile de s'exhaler. Les vers louangeurs que je viens de citer furent effacés, et sa satire fut publiée avec ceux que nous y voyons contre lord Carlisle. Si ces vers flattèrent délicieusement d'abord son désir de vengeance, telle était la facilité naturelle de son caractère, qu'il ne tarda pas à se repentir de les avoir écrits [105].
[Note 105: ][ (retour) ] Voyez les vers sur la mort du major Howard, fils de lord Carlisle, tué à Waterloo:
«Des lyres plus harmonieuses que la mienne ont redit leur louange; mais parmi cette troupe de héros, il en est un que je voudrais choisir, soit parce que je suis allié de sa famille, soit parce que j'ai eu quelques torts envers son père.» (Childe Harold, chant III.)
Pendant l'impression de son poème, il l'augmenta de plus de cent vers, et y fit plusieurs changemens, dont deux ou trois peuvent être cités comme preuves de la promptitude avec laquelle il recevait les impressions et les influences qui l'ont rendu si variable dans ses manières de sentir et de juger. Dans sa satire, telle qu'il l'avait composée d'abord, se trouvaient les deux vers suivans:
Quoique des imprimeurs condescendent à souiller leurs presses des odes de Smythe et des chants épiques de Hoyle.
Il se repentit, au moment de la publication, de l'injustice de ces deux vers (injustes également pour les deux auteurs qui y sont cités), du moins quant à l'une de ces deux victimes. Il prit dans sa satire imprimée un ton tout-à-fait différent. Le nom du professeur Smythe y est cité avec honneur, comme il le méritait, et accouplé à celui de M. Hodgson, l'un des plus estimables amis du poète:
Oh! obscur asile d'une race vandale, à la fois honneur et disgrâce des sciences, si plongé dans la routine de l'ennuyeuse inutilité, qu'à peine les noms de Smythe et d'Hodgson seront capables de réhabiliter le tien!
Voici un autre exemple de son extrême mobilité. Le manuscrit original de la satire contenait ce vers:
Je laisse la topographie à ce fat de Gell.
Pendant le tems de l'impression il fit connaissance avec sir Williams Gell. Alors, sans effort, par le changement d'une seule épithète, il convertit sa satire en éloge: il écrivit pour la postérité:
Je laisse la topographie au classique Gell [106].
[Note 106: ][ (retour) ] Dans la cinquième édition de cette satire, supprimée par l'auteur en 1812, il changea de nouveau d'opinion sur ce professeur, et en altéra l'expression ainsi: «Je laisse la topographie au rapide Gell.» Expliquons la raison de ce nouveau changement par la note suivante: «Rapide; en effet, il a topographisé et typographisé en trois jours les états du roi Priam. Je l'avais appelé classique avant que je n'eusse vu la Troade, et maintenant je me garderai bien de lui accorder une qualification à laquelle il a si peu de droits.»
Parmi les passages ajoutés au moment de l'impression, il faut remarquer les vers contre la licence de l'opéra, «qu'ainsi donc l'Ausonie, etc.,» que le jeune poète écrivit un soir au sortir du théâtre, et envoya aussitôt à M. Dallas pour les insérer dans sa satire. Une autre de ces additions fut le juste tribut d'éloge payé à MM. Crabbe et Rogers, éloge d'autant plus désintéressé et d'autant plus exact, qu'à cette époque il n'avait vu ni l'une ni l'autre de ces deux personnes distinguées, et qu'il conserva toute sa vie l'opinion qu'il avait exprimée sur leur mérite. Il devint depuis ami intime de l'auteur des Plaisirs de la mémoire; mais il n'eut jamais le bonheur de former aucune liaison avec celui qu'il désigna si bien sous le nom de peintre le plus sombre et le plus vrai de la nature. Mon respectable ami et voisin, M. Crabbe, m'a dit qu'une fois ils passèrent un jour ou deux dans le même hôtel, sans le savoir, et qu'ils ont dû souvent se rencontrer, soit en entrant dans la maison, soit en sortant.
Presque de deux jours l'un, M. Dallas, qui s'était chargé de surveiller l'impression, recevait de nouveaux matériaux pour l'enrichir; l'esprit de l'auteur une fois excité sur un sujet quelconque ne savait plus maîtriser la surabondance de ses idées. Dans l'un de ses courts billets à M. Dallas, il lui dit: «Dépêchez-vous vite d'imprimer, ou je vous inonderai de vers.» Il en fut de même pour ses publications subséquentes, aussi long-tems du moins qu'il fut à portée de son imprimeur, alimentant jusqu'au dernier moment la presse d'idées neuves et fécondes qui lui étaient fournies par la lecture de ce qu'il avait écrit auparavant. Il semblerait, en effet, d'après l'extrême facilité et l'extrême rapidité dont il ajouta à presque tous ses ouvrages leurs plus beaux passages, tandis qu'ils étaient entre les mains de l'imprimeur, que l'action même de se faire imprimer aiguillonnât son imagination, et que le torrent de ses idées prît plus de vie, de fraîcheur, en arrivant, pour ainsi dire, à son embouchure.
Parmi les passages pathétiques dont il orna son poème fut celui que lui suggéra la mort déplorable de lord Falkland. C'était un officier de marine, brave, mais débauché, dont il avait fait connaissance dans le monde, et qui fut, au commencement de mars, tué dans un duel par M. Powell. Les stances touchantes qu'il lui a consacrées dans sa satire prouvent assez combien cet événement l'avait vivement frappé. «Je connaissais beaucoup le feu lord Falkland. Le mardi soir je l'avais vu faire lui-même les honneurs de sa table hospitalière; le mercredi matin, je vis étendu devant moi ce corps qu'animaient naguère le courage, la sensibilité, et tant de nobles passions!» Il ne s'en tint pas à des paroles pour prouver sa sympathie dans cette occasion. Ce malheureux jeune homme laissait derrière lui une famille qui avait besoin pour son soulagement d'autre chose qu'une stérile compassion, et Lord Byron, malgré la gêne qu'il éprouvait lui-même à cette époque, trouva moyen de venir généreusement et délicatement au secours de la veuve et des enfans de son ami. Dans la lettre suivante à Mrs. Byron, il en parle entre autres sujets importans avec une sensibilité éloignée de toute ostentation, qui lui fait le plus grand honneur.
LETTRE XXXII.
À MRS. BYRON.
Saint-James-street, n° 8, 4 mars 1809.
Ma chère Mère,
«Ma dernière lettre fut écrite dans un grand abattement d'esprit causé par la mort de ce pauvre Falkland, qui a laissé sans un schelling sa femme et ses enfans. Je me suis efforcé de venir à leur secours. Dieu sait que je n'ai pas pu le faire comme je l'aurais désiré, gêné comme je le suis, et accablé de tant de dettes.
»Vous avez parfaitement raison; il faut que Newstead et moi nous nous soutenions, ou tombions ensemble. J'y ai vécu, j'y ai attaché mon cœur, et jamais besoin d'argent présent ou à venir ne pourra me porter à vendre la moindre parcelle de notre héritage. J'ai un amour-propre qui me donnera la force de supporter bien des embarras pécuniaires: j'aurai peut-être à endurer bien des privations; mais quand on m'offrirait en échange de Newstead la première fortune de l'Angleterre, je rejetterais la proposition. N'ayez pas d'inquiétude à ce sujet; M. H*** en parle comme un homme d'affaires; mais je sens comme un homme d'honneur, et je ne vendrai pas Newstead.
»J'entrerai à la chambre des pairs dès que l'on aura reçu certains certificats pour lesquels on a écrit à Carhais, dans le Cornouaille, et je ferai parler de moi: il faut que je brille dès le commencement, ou tout est perdu. Il faut me garder le secret sur ma satire pendant un mois, après cela vous serez libre d'en parler absolument comme vous le voudrez. Lord Carlisle en a usé avec moi d'une manière infâme, en refusant de donner au chancelier aucun détail sur ma famille. Je l'ai sanglé comme il faut dans mes vers, et peut-être sa Seigneurie se repentira-t-elle de n'avoir pas montré une humeur plus conciliante. On dit que cela se vendra; je l'espère, car le libraire s'est bien conduit jusqu'ici, c'est-à-dire que l'édition a été bien soignée. Croyez-moi, etc.
»P. S. Vous aurez hypothèque sur une des fermes.»
Le certificat dont il est ici question comme attendu de la principauté de Cornouaille était les preuves du mariage entre l'amiral Byron et miss Trevanion, mariage célébré, à ce qu'il paraît, dans une chapelle particulière, à Carhais, et dont, en conséquence, il était difficile de se procurer une attestation légale. Le délai nécessaire pour obtenir ces papiers, et le refus peu gracieux de lord Carlisle de donner aucune explication sur sa famille, furent les obstacles qui l'empêchèrent long-tems de prendre sa place à la chambre. Les preuves nécessaires ayant été à la fin fournies, il se présenta, le 13 mars, dans un état d'isolement auquel aucun jeune homme d'un rang aussi élevé ne s'était jamais vu réduit en pareille occasion. N'ayant pas un seul individu de sa classe pour l'introduire comme un ami, ou l'accueillir comme une connaissance, ce fut au hasard seul qu'il dut d'être accompagné jusqu'à la barre de la chambre par un parent très-éloigné, et qui lui était complètement inconnu un peu plus d'un an auparavant. Ce parent fut M. Dallas, et les détails qu'il nous a donnés de cette scène entière sont trop frappans pour que nous y changions un seul mot.
«La satire fut publiée vers le milieu de mars, quelques jours après qu'il eut pris sa place à la chambre des Pairs, ce qu'il fit le 13 du même mois. Je descendais ce jour-là de James's-Street, sans intention de lui faire visite; mais voyant son cabriolet à la porte, j'entrai. Sa figure plus pâle qu'à l'ordinaire montrait que son esprit était agité et qu'il pensait au noble seigneur sous les auspices duquel il avait toujours cru faire son entrée à la Chambre. Je suis bien aise, me dit-il, de vous voir; je vais prendre ma place à la Chambre, peut-être voudrez-vous bien m'accompagner. Je me hâtai de lui exprimer combien j'étais disposé à le faire, lui cachant en même tems le chagrin que j'éprouvais en voyant un jeune homme qui, par sa naissance, sa fortune et ses talens, appartenait à la première classe de la société, assez négligé, assez isolé dans le monde, pour qu'il n'y eût pas un seul membre du sénat dont il allait faire partie, auquel il pût s'adresser pour y être introduit d'une manière convenable. Je vis qu'il sentait vivement sa situation, et je partageais son indignation.
»Après avoir parlé quelque tems de la satire dont les dernières feuilles étaient alors sous presse, j'accompagnai Lord Byron à la Chambre. Il fut reçu dans l'une des antichambres par quelques officiers de service, avec lesquels il s'entendit sur les frais qu'il avait à payer. L'un d'eux alla avertir le lord chancelier, et revint bientôt avec ordre d'introduire le récipiendaire. Il y avait peu de membres présens, et lord Eldon s'occupait d'affaires ordinaires ou peu importantes. Quand Lord Byron entra, il me parut encore plus pâle qu'avant; on lisait sur sa figure l'indignation jointe à la mortification; mais parvenu à la dominer, il passa devant la balle de laine [107] sans regarder autour de lui, et s'avança vers la table où l'officier chargé de cette fonction lui fit entendre le serment d'usage. Cette formalité remplie, le chancelier, quittant son siége, fit quelques pas vers lui en souriant et lui présentant la main pour le féliciter de la manière la plus amicale. Quoique je n'entendisse pas ses paroles, je vis bien qu'il lui adressait quelques complimens. Ce fut autant de perdu; Lord Byron fit un salut cérémonieux, et plaça à peine l'extrémité du bout de ses doigts dans les mains du chancelier. Celui-ci ne prolongea pas des félicitations aussi mal reçues; mais il retourna à sa place, tandis que Lord Byron alla négligemment s'asseoir quelques minutes sur l'un des bancs restés vides à la gauche du trône, et qu'occupent ordinairement les lords de l'opposition. Quand il vint me rejoindre, je lui fis part de mes observations; il me répondit: Si j'avais répondu à son serrement de main, il m'aurait tout de suite compté comme acquis à son parti. Je ne veux rien avoir à faire ni avec les uns ni avec les autres; j'ai pris mon rang; je veux maintenant quitter l'Angleterre. Nous retournâmes à Saint-James's-Street, mais il ne recouvra pas sa bonne humeur.»
[Note 107: ][ (retour) ] Nom du fauteuil du chancelier, et qui est pris souvent par métaphore pour la dignité de chancelier. C'est ainsi que l'on dit être assis sur la balle de laine, comme chez nous être assis sur les fleurs de lis.
Au récit d'une cérémonie si désagréable pour un esprit fier comme le sien, et si peu de nature à diminuer les idées misanthropiques qui déjà prenaient sur lui tant d'empire, j'ajouterai d'après l'un de ses propres souvenirs, les détails qu'il nous a lui-même laissés sur sa courte conversation avec le lord chancelier:
«Quand j'eus atteint mes vingt-un ans, la nécessité de me procurer certains certificats de naissance et de mariage m'empêcha pendant plusieurs semaines de prendre rang dans la Chambre. Après que ces difficultés eurent été levées, et que j'eus prêté serment, le lord chancelier s'excusa auprès de moi de ce délai, observant que le maintien de ces formes voulues était une partie de son devoir. Je lui répondis qu'il ne me devait point d'excuse, et comme il n'avait pas, en effet, montré beaucoup d'empressement, j'ajoutai: Votre seigneurie est exactement comme le Petit Poucet (on donnait à cette époque la pièce de ce nom), vous avez fait votre devoir, mais vous n'avez fait rien de plus.»
Quelques jours après parut la satire, et l'un des premiers exemplaires fut adressé à M. Harness, son ami, avec la lettre suivante:
LETTRE XXXIII.
À M. HARNESS.
Saint-James's-Street, 18 mars 1809.
«Vous ne me deviez pas d'excuses; si vous avez le tems d'écrire, et si vous y êtes disposé, tant mieux; Le Seigneur nous rend reconnaissans pour les faveurs que nous recevons. Quand, au contraire, je n'entends pas parler de vous, je me console en pensant que vous êtes plus agréablement occupé.
»Je vous envoie par le même courrier une certaine satire nouvellement publiée; et en retour de trois shillings et six pences qu'il m'en coûte, je vous prie, si vous venez à en deviner l'auteur, de tenir son nom secret, du moins quant à présent. Londres est plein de l'affaire du duc [108]. La Chambre des communes s'en est occupée pendant les trois dernières soirées, et n'a cependant encore rien décidé. Je ne sais pas si la chose sera portée devant notre Chambre, à moins que ce ne soit sous forme d'accusation. Si elle y paraît d'une manière qui permette la discussion, je serai peut-être tenté de dire quelque chose à ce sujet. Je suis bien aise d'apprendre que vous aimez Cambridge, premièrement parce que vous savoir heureux ne peut qu'être infiniment agréable à quelqu'un qui vous désire toutes les joies possibles de ce monde sublunaire, et secondement, parce que j'admire la moralité de ce sentiment. L'alma mater a été pour moi une injusta noverca, et cette vieille folle ne m'a donné mon degré de master artium que parce qu'elle n'a pu l'éviter. Vous savez quelle farce un noble candidat est obligé de jouer.
[Note 108: ][ (retour) ] Probablement l'affaire du duc d'York, accusé d'avoir vendu ou laissé vendre des commissions dans l'armée d'une manière illégale.
«Je compte partir pour mes voyages, si je puis, au printems, et avant cette époque je fais une collection des portraits de ceux de mes camarades d'école avec lesquels j'étais le plus lié. J'en ai déjà quelques-uns, et j'ai besoin du vôtre, sans lequel la galerie ne serait pas complète. J'ai employé l'un des premiers peintres de miniature de l'époque, et ce à mes dépens bien entendu, car je n'ai jamais souffert que mes connaissances fussent induites à la moindre dépense pour satisfaire quelqu'une de mes fantaisies. Cette observation pourra paraître indélicate; mais quand je vous dirai qu'un de nos amis avait d'abord refusé de poser dans la persuasion qu'il lui faudrait délier les cordons de sa bourse, vous conviendrez qu'il est nécessaire de bien établir d'abord ces préliminaires; pour éviter le retour d'une semblable méprise, je viendrai vous voir quand il en sera tems, et je vous ménerai chez le peintre. Ce sera une espèce de taxe que je léverai pendant une semaine sur votre patience; mais excusez-moi, je vous prie, et songez que cette ressemblance sera peut-être le seul souvenir qui me restera un jour de notre ancienne amitié et de notre liaison actuelle. Cette idée paraît assez folle maintenant; mais dans quelques années, quand quelques-uns d'entre nous seront morts, que d'autres seront séparés par des circonstances inévitables, ce sera une sorte de satisfaction de conserver, dans les portraits de ceux qui survivront, l'image de ce que nous étions naguère, et de contempler dans les portraits de ceux qui seront morts tout ce qui nous restera du jugement, de la sensibilité et de l'ensemble de tant de nobles qualités. Mais tout ceci doit être assez ennuyeux pour vous; ainsi bon soir, et pour finir mon chapitre ou plutôt mon homélie, croyez-moi, mon cher Harness, votre très-affectionné, etc., etc.»
Dans cette idée romanesque de rassembler et de conserver les portraits de ses anciens amis de classe, on voit le travail naturel d'un cœur ardent et désappointé qui, à mesure que l'avenir commence à s'obscurcir autour de lui, se rattache avec empressement au souvenir du passé, et qui, désespérant de trouver de nouveaux et de fidèles amis, ne songe plus qu'à conserver tout ce qu'il pourra des anciens. Mais, en ce moment même, sa sensibilité eut à soutenir un de ces terribles échecs auxquels des ames comme la sienne, fort au-dessus de la trempe ordinaire, ne sont que trop fréquemment exposées. Ce fut de la part d'un des amis qu'il estimait le plus qu'il reçut, au moment où il quittait l'Angleterre, cette preuve d'indifférence dont il se plaint et s'indigne dans une note du second chant de Childe-Harold, la mettant en contraste avec la fidélité et l'affection que venait de lui montrer son domestique turc Derwish. M. Dallas décrit ainsi l'émotion où il le vit à l'occasion de ce même manque d'affection:
«Je le trouvai étouffant d'indignation. Le croirez-vous? me dit-il; je viens à l'instant de rencontrer N***, je l'ai prié de venir passer une heure avec moi; il m'a refusé; et quelle raison pensez-vous qu'il m'ait donnée? Il était engagé à aller courir les boutiques avec sa mère et quelques autres dames, et il sait que je pars demain pour être absent pendant plusieurs années, et peut-être pour ne revenir jamais! Amitié! je ne pense pas qu'excepté vous, votre famille et peut-être ma mère, je laisse derrière moi un seul être qui se soucie de ce que je pourrai devenir.»
D'après cette phrase déjà citée d'une lettre à Mrs. Byron, «il faut que je fasse quelque chose bientôt dans la Chambre,» et d'après une autre expression plus explicite encore, contenue dans une lettre à M. Harness, il paraîtrait qu'il songeait sérieusement, à cette époque, à entrer de suite dans la carrière des affaires politiques que sa qualité de pair héréditaire semblait ouvrir naturellement devant lui. Mais quelles qu'aient été d'abord les impulsions de son ambition vers ce point, il y renonça bientôt. S'il eût été allié de quelques familles qui eussent tenu un rang distingué dans le monde politique, son envie de dominer, secondée par de tels exemples et de telles sympathies, l'eût porté sans doute à chercher la gloire au milieu des guerres de parti; peut-être c'eût été alors son lot de donner un exemple remarquable de ce changement par lequel un homme cesse d'être un grand poète pour devenir un grand politique. Heureusement, toutefois pour le monde, car c'est une question si ce fut un bonheur pour lui-même, il était décidé que ce serait dans l'empire plus brillant de la poésie qu'il devait dominer. En effet, l'isolement de toute société dans lequel il se trouvait à cette époque, étant privé de ces affections et de ces protections dont un jeune homme est ordinairement entouré lors de ses débuts, cet isolement, dis-je, devait le décourager de suivre une carrière où les chances de succès dépendent surtout des avantages qui ne sont pas en nous-mêmes. Loin donc de prendre une part active aux travaux de ses nobles collègues, il paraît qu'il regardait comme ennuyeux et mortifiant d'y assister comme spectateur. Quelques jours après son admission, il se retira dans sa retraite de Newstead-Abbey, pour y savourer l'amertume d'une expérience prématurée, ou pour y méditer d'avance sur les scènes et les aventures auxquelles son esprit ardent devait trouver à l'étranger un champ plus libre que dans sa patrie.
Peu de tems s'écoula cependant avant qu'il ne fût rappelé à Londres par le succès de sa satire, dont le prompt débit rendait une seconde édition nécessaire. Son agent zélé, M. Dallas, avait pris soin de lui transmettre, dans sa solitude, tout ce qu'il avait pu recueillir d'opinions favorables à son ouvrage. Il n'est pas sans intérêt de voir par quels degrés on arrive d'abord à la réputation, et de trouver dans l'approbation d'autorités telles que Pratt et les écrivains des Revues, la première récompense et les premiers encouragemens d'un Byron.
«Vous êtes déjà, lui écrivait-il, assez généralement connu pour l'auteur. Cawthorn m'en a parlé dans ce sens, et j'en ai eu par moi-même une preuve chez Hatchard, libraire de la reine. J'entrai pour lui demander la satire; il me répondit qu'il en avait vendu un grand nombre d'exemplaires, qu'il ne lui en restait pas un, qu'il allait en redemander davantage, ce que je vis depuis qu'il avait fait. Je lui demandai quel était l'auteur. Il me répondit qu'on la croyait de Lord Byron. J'insistai pour savoir si c'était son opinion, à lui-même. Il me répondit que oui, et que ce qui le lui faisait croire, c'est qu'une dame de distinction était venue, sans hésitation, lui demander la satire de Lord Byron. Il m'apprit aussi qu'il avait demandé à M. Giffard, qui vient souvent dans sa boutique, si la satire était de vous; celui-ci nia absolument qu'il en connût l'auteur; mais il parla avec grand éloge de l'ouvrage, et dit qu'on lui en avait envoyé un exemplaire. Hatchard m'a assuré que tous ceux qui fréquentent son cabinet de lecture l'admirent beaucoup. Cawthorn m'a dit qu'on en faisait généralement un très-grand cas, non-seulement parmi ses propres pratiques, mais encore parmi toutes celles de ses confrères. Je suis allé plusieurs fois exprès chez mon éditeur, et je l'ai toujours entendu beaucoup vanter. Pratt l'a lue dernièrement à haute voix dans les salons, Phillip à un cercle d'hommes de lettres: tous l'ont unanimement louée. L'Anti-Jacobin et le Gentleman's Magazine ont déjà embouché pour vous la trompette de la renommée. Vous verrez votre satire dans les autres revues le mois prochain, et probablement elle sera maltraitée dans quelques-unes, suivant les rapports que les propriétaires ou les éditeurs peuvent avoir avec ceux que vous y avez flagellés.»
À son arrivée à Londres, vers la fin d'avril, il trouva la première édition de sa satire presque épuisée; il se mit aussitôt en devoir d'en préparer une seconde, à laquelle il résolut de mettre son nom. Les additions qu'il fit alors à son ouvrage sont considérables, il ajouta entre autres près de cent vers qui devinrent les premiers [109], et ce ne fut guère qu'au milieu du mois suivant que la nouvelle édition fut prête à imprimer. Pendant son dernier séjour à la campagne, il était convenu avec son ami Hobhouse qu'ils quitteraient l'Angleterre au commencement de juin, et il désirait voir les épreuves de son volume avant que de partir.
[Note 109: ][ (retour) ] La première édition commençait au vers:
«Il fut un tems, avant que de nos jours dégénérés.»
Cette seconde édition est suivie d'un post-scriptum en prose que M. Dallas, et c'est une preuve de jugement et de goût, supplia en vain le poète de retrancher. Il est fort à regretter que Byron ne se soit point rendu à ses sages avis; car il règne, dans cette malheureuse page, un ton de bravache, que l'on est toujours peiné de voir adopté par un homme vraiment brave. En voici un échantillon: «On dira peut-être que je quitte l'Angleterre, parce que j'y ai insulté des personnes d'esprit et d'honneur; mais je reviendrai, et elles pourront entretenir jusque-là leurs ressentimens. Ceux qui me connaissent peuvent affirmer que les motifs qui me font voyager, sont loin d'être des craintes littéraires ou personnelles, et ceux qui ne me connaissent pas pourront en être convaincus un jour. Depuis la publication de cet opuscule, mon nom n'a pas été au secret, j'ai presque constamment habité Londres, prêt à rendre raison de ce que j'ai écrit, et m'attendant chaque jour à recevoir quelque petit cartel; mais, hélas! les tems de la chevalerie sont passés, ou, pour parler comme le vulgaire, il n'y a plus de courage aujourd'hui.»
Quelques torts que l'auteur ait pu avoir dans cette satire, peu de personnes la jugeraient plus sévèrement aujourd'hui, qu'il ne la jugea lui-même neuf ans après l'avoir composée, au moment où il venait de quitter l'Angleterre pour n'y jamais revenir. M. Murray possède l'exemplaire que Byron lut alors; et les notes qu'il griffonna en marge, et au bas des pages, méritent d'être traduites ici; sur la première on lit:
«La reliure de ce volume est beaucoup trop belle pour ce qu'il contient.
»C'est la propriété d'un autre, voilà la seule raison qui me retient de jeter au feu ce misérable monument de colère déplacée et de critique aveugle.»
En marge de ce passage: «De se laisser égarer par le cœur de Jeffrey, ou la tête béotienne de Lamb,» est écrit: «Cela n'est pas juste; la tête et le cœur de ces messieurs, ne sont pas du tout tels qu'ils ont été ici représentés.» En travers de tout le sévère passage contre MM. Wordsworth et Coleridge, il a griffonné injuste. Pour l'attaque terrible contre M. Bowles, le commentaire est: «Tout ce morceau sur Bowles est trop sauvage.» À la marge des vers qui commencent par «salut à l'immortel Jeffrey,» est écrit, «trop féroce... C'est de la folie toute pure;» et plus bas, à propos des vers: «Quelqu'un se rappelle-t-il ce jour désastreux, etc.,» il ajoute, «tout cela est mauvais, parce que c'est trop personnel.»
Quelquefois cependant, loin de casser ses premiers jugemens, il semble disposé à les confirmer et rendre plus sévères. Ainsi, en marge du passage relatif à certain auteur de certaines épopées obscures (Cottle), il dit: «C'est bien,» ajoutant au bas de la page: «J'ai vu quelques lettres de ce drôle à une pauvre dame poète,» dont il attaque les productions (productions dont cette brave femme n'était nullement enflée), d'un ton si grossier et si tranchant, que je ne regretterais pas les coups de fouet que je lui ai donnés, quand même ils eussent été injustes, ce qui n'est pas, car en vérité c'est un grand âne. En marge des vers si forts contre Clarke, collaborateur du Magazine appelé le satiriste, se trouve cette remarque: «Assez bien; il la méritait, et cela n'est pas trop mal exprimé.»
Tout le paragraphe commençant par Illustre Lord Holland, a pour note «mauvais, et, en outre, manquant de vérité.» Les vers contre Lord Carlisle lui paraissent mauvais aussi, la provocation n'était pas suffisante pour justifier tant d'acrimonie. Dans une autre note concernant le même seigneur, il dit: «Beaucoup trop sauvage, quel qu'en ait pu être le fondement.» Il dit de Rosa Maltida (la fille du célèbre juif K...), «elle a depuis épousé le Morning-Post, mariage extrêmement bien assorti.» Aux vers commençant par «Quand quelque jeune homme d'espérance, habitant une échoppe, etc.,» il a joint un note qui n'est pas sans intérêt: «Tout ceci était dirigé contre le pauvre Blackett, il était alors patronisé par A. I. B. [110]. Je l'ignorais, sans quoi je n'eusse pas écrit tout ceci, ou du moins, je ne le crois pas.»
[Note 110: ][ (retour) ] Lady Byron, alors miss Milbank.
En regard de l'éloge de M. Crabbe, il a écrit: «Je considère Crabbe et Coleridge comme les deux plus remarquables poètes de notre tems, sous le rapport de l'invention et du pathétique.» Sur l'un de ses propres vers:
Et la gloire comme le Phénix au milieu des flammes, etc.
il s'écrie: «Le diable emporte le Phénix! comment a-t-il fait pour venir se fourrer là?» Et il conclut ses remarques de détails par l'observation suivante, sur l'ensemble de la pièce:
«Je désirerais bien sincèrement que la majeure partie de cette satire n'eût jamais été écrite, non seulement à cause de l'injustice des jugemens qui y sont portés sur quelques ouvrages et quelques personnes, mais parce que je ne saurais approuver le ton qui y règne en général, et l'esprit qui l'a dictée.
«BYRON.--Diodati-Genève, 14 juillet 1816.»
En même tems qu'il préparait sa nouvelle édition, il faisait gaîment les honneurs de Newstead à une troupe de jeunes amis de collége, qu'à la veille de quitter l'Angleterre pour si long-tems il avait réunis autour de lui, comme pour une fête d'adieux. La lettre suivante, de l'un des convives, Charles Skinner Matthews; quoiqu'elle ne parle pas autant de son hôte illustre que nous eussions pu le désirer, plaira sans doute au lecteur comme une peinture prise au moment même, et qui réfléchit bien le caractère de Byron à cette époque.
LETTRE DE C.S. MATTHEWS, ÉCUYER,
À MISS ***.
Londres, 22 mai 1809.
Ma chère miss ***,
«Il faut d'abord que je vous donne quelques détails sur le lieu singulier que je viens de quitter.
»Newstead-Abbey est située à 136 milles de Londres, et à 4 de Mansfield. C'est un si beau morceau d'architecture que je ne serais pas étonné qu'on en trouvât la description, et peut-être la gravure, dans les monumens gothiques de Grose. Elle est en la possession des ancêtres du propriétaire actuel depuis l'époque de la dissolution des monastères, mais le bâtiment lui-même est d'une date bien plus reculée. Quoique tombant en ruines, c'est encore une abbaye complète, et la plus grande partie de l'édifice est encore debout et dans le même état que le jour où il fut construit. Il y a deux rangées de cloîtres, avec un grand nombre de chambres et de cellules, qui, bien qu'inhabitées et inhabitables, pourraient facilement être remises en état; beaucoup des anciennes chambres servent encore, entre autres une grande salle dallée. Il ne reste plus qu'un côté de l'église de l'abbaye; l'ancienne cuisine et une longue file de bâtimens attenans n'offrent plus qu'un amas de décombres. Une salle magnifique de 70 pieds de long sur 23 de large, unit les anciennes constructions aux bâtimens modernes; mais toutes les parties de la maison sont dans un grand état de délabrement et d'abandon, excepté celles que le seigneur actuel vient de faire arranger.
»La maison et les jardins sont entièrement entourés d'une muraille crénelée. Devant l'entrée principale se trouve un grand lac, flanqué çà et là de bâtimens fortifiés, dominés par une tour placée à l'autre extrémité. Imaginez-vous, tout autour, des collines nues et arides, la vue ne découvrant qu'à peine deux ou trois méchans arbres rabougris, à plusieurs milles de distance, et vous aurez une idée de Newstead. Le dernier lord étant brouillé avec son fils, auquel le domaine était assuré par substitution, voulut au moins, par esprit de vengeance, qu'il ne lui arrivât que dans le plus mauvais état possible. En conséquence il négligea les constructions, et fit un tel abattage de tous les arbres, qu'il réduisit bientôt une propriété naguère boisée à l'état de désolation et de nudité que je viens de décrire. Toutefois, son fils mourut avant lui, et, tout cet étalage de colère manqua ainsi son effet.
»En voilà assez sur le domaine; j'ai multiplié les détails sans ordre et sans liaison, pour qu'ils ressemblassent mieux au sujet. Mais si ce lieu vous paraît étrange, la manière dont on y vit ne l'est pas moins, je vous assure. Montez avec moi les degrés qui mènent au vestibule, que je vous présente à Milord et à ses hôtes. Prenez garde, souvenez-vous de n'y venir qu'en plein jour, et de bien ouvrir vos yeux, car si vous alliez vous tromper, si vous tourniez trop à droite en montant les degrés, vous vous feriez empoigner par un ours, et si vous alliez trop à gauche, ce serait encore pire, vous vous trouveriez nez à nez avec un loup. Parvenu à la porte, vous n'êtes pas hors de danger, car le vestibule étant en mauvais état, et ayant grand besoin de réparation, il y a probablement à l'autre extrémité une foule de visiteurs qui s'exercent à tirer au blanc, de manière que si vous entrez sans donner, de loin et à haute voix, avis de votre approche, vous n'aurez échappé à l'ours et au loup que pour tomber sous les balles des joyeux moines de Newstead.
«Nous étions quatre, sans compter Lord Byron, et notre compagnie s'augmentait de tems en tems d'un curé du voisinage. Quant à notre manière de vivre, voici quel était généralement l'ordre du jour: pour le déjeuner, point d'heure fixe, chacun le prenait à sa convenance, et la table demeurait servie jusqu'à ce que chacun de nous eût fini; il est vrai de dire que si quelqu'un de nous eût désiré déjeuner d'aussi bonne heure que dix heures, il lui eût fallu une grande chance pour trouver aucun des domestiques debout. Nous nous levions, terme moyen, à une heure. Moi, qui me levais généralement entre onze heures et midi, j'étais toujours, même malade, le premier levé, et je passais pour un miracle de diligence et d'activité. Souvent deux heures sonnaient avant que nous n'eussions fini de déjeuner. Alors, pour amuser notre journée, nous avions la lecture, l'escrime, le bâton de volée, ou le jeu de volant dans le grand salon, le tir au pistolet dans le vestibule; la promenade à pied, à cheval, en bateau sur le lac, la partie de paume, ou quelque partie avec l'ours et le loup que nous nous plaisions à tourmenter. Entre sept et huit heures, nous nous mettions à table pour dîner, et nous y restions jusqu'à une, deux et trois heures du matin. Je laisse à deviner quel était notre plaisir pendant cette longue séance.
»Je ne dois pas passer sous silence l'usage de faire passer à la ronde, au moment du dessert, un crâne humain, rempli de vin de Bourgogne. Après nous être rassasiés de viandes choisies et des meilleurs vins de France, nous nous rendions dans le salon pour prendre le thé; là, suivant son goût, chacun se livrait à la lecture ou à quelque conversation instructive; et, après les Sandwiches, etc., chacun se retirait dans sa chambre à coucher. Une collection de robes de moines, avec tout ce qui s'en suit, crosses, rosaires, tonsures, etc., donnait plus de variété à nos physionomies et à nos plaisirs.
»Vous pouvez juger combien je fus contrarié de me trouver malade presque pendant la première moitié du tems que je passai à Newstead. Mais je fus conduit à des réflexions bien différentes de celles du docteur Swift, qui quitta sans cérémonie aucune la maison de Pope, et lui écrivit ensuite qu'il était impossible à deux amis malades de vivre ensemble; mon pauvre corps tremblant et affaibli se trouvait si mal de la robuste et bruyante santé de mes compagnons, que je désirais de tout mon cœur voir chacun dans la maison, aussi malade que moi.
»Je revins à pied avec un autre des convives; nous faisions à peu près vingt-cinq milles par jour, mais nous restâmes environ une semaine en route, parce que nous fûmes retenus par les pluies.
»Je terminerai ici le récit d'une excursion qui m'a fait mieux connaître le pays. Où croyez-vous que j'aille maintenant? À Constantinople! Du moins on m'a proposé ce petit voyage. Lord Byron et un autre de mes amis partent le mois prochain, et m'ont demandé de les accompagner; mais c'est un projet un peu important, et qui vaut bien la peine d'y réfléchir à deux fois... Adieu, etc.»
C.S. MATTHEWS.
Après avoir ainsi mis la dernière main à sa nouvelle édition, sans attendre les nouveaux honneurs qui se préparaient pour lui, Lord Byron quitta Londres le 11 juin, et, quinze jours après, mit à la voile pour Lisbonne.
Quelque grands que fussent les progrès que son talent eût faits sous l'influence de la colère qu'il avait prise pour muse, il est, dans la satire dont nous venons de parler, bien loin de la hauteur qu'il atteignit dans la suite. Il est remarquable en effet que, lié comme son génie paraît l'avoir été avec son caractère, le développement de ce dernier ait précédé de si long-tems toute la maturité des ressources de l'autre. La nature, en développant de bonne heure en lui une faculté de sentir si forte et si multiple, semblait lui avoir désigné ce qu'elle attendait de lui, avant qu'il pût la comprendre. Ce ne fut que lentement et après de longues méditations, qu'il découvrit en lui-même tous ces matériaux de poésie, que son caractère de feu enfantait, pour ainsi dire, à son insu. Toute vigoureuse que soit sa satire, on y voit peu de choses qui puissent donner un avant-goût des merveilles qui l'ont suivie. Son esprit avait reçu l'éveil, mais il n'en avait pas encore sondé la profondeur; et le fiel qu'il y répand, ne part pas encore du fond de son cœur comme celui qu'il jeta dans la suite à la face du genre humain. Ses innombrables facultés, ses passions que son ame avait nourries si long-tems, n'avaient pas encore trouvé d'organe digne d'elles. Le sombre, le grandiose, le tendre de sa nature, n'avaient pas encore de voix, jusqu'à ce qu'enfin son puissant génie se réveilla avec le sentiment de toute sa force.
En s'arrêtant, dans sa satire aussi bien que dans ses premières poésies, à écrire d'après des modèles reçus, il montra combien peu il avait encore exploré ses propres ressources, et découvert les marques distinctives qui devaient à jamais illustrer son nom. Quelque hardi et quelque énergique que fût en général son caractère, il avait bien peu de confiance dans ses forces intellectuelles. Ce ne fut que par degrés insensibles qu'il acquit la conscience de ce qu'il pouvait faire; et il ne fut pas moins étonné que le public de découvrir dans son ame une aussi riche mine de génie. C'est par suite de la même lenteur à s'apprécier, que, dans la suite, arrivé à l'apogée de sa gloire, il douta long-tems qu'il pût réussir dans aucun ouvrage qui ne demandât que de l'esprit et de la gaîté, jusqu'à ce que l'heureux essai qu'il en fit dans Beppo, dissipa sa méfiance, et ouvrit une nouvelle carrière de triomphes à son génie immense et versatile.
À quelque distance que ses premières productions soient de celles qui les ont suivies, il y a dans sa satire une vivacité de pensées, une vigueur et un courage qui, joints à la justice de sa cause, ne pouvaient manquer de lui valoir la sympathie publique, et d'attacher immédiatement beaucoup de célébrité à son nom. Malgré le ton général de hardiesse et d'indifférence qui règne dans sa satire, on y voit de tems en tems quelques allusions à son sort et à son caractère, dont le pathétique semble assurer la vérité, et qui étaient de nature à piquer vivement la curiosité et l'intérêt. Je vais citer deux ou trois de ces passages, comme montrant bien l'état de son ame à cette époque. Voici comme il peint sa jeunesse exposée sans protection aux tentations d'un monde corrompu et corrupteur: «Moi-même, le plus insouciant d'une troupe insouciante, qui ai juste assez de bon sens pour connaître ce qui est juste, et faire ce qui ne l'est pas, abandonné à moi-même à l'âge où le bouclier de la raison est encore mal assuré, pour chercher mon chemin au travers de la foule innombrable des passions; moi que tous les genres de plaisir ont attiré et repoussé tour à tour, moi-même je me sens forcé d'élever la voix; je suis forcé de sentir que de telles scènes, que de tels hommes sont contraires au bien public. Quand même quelqu'ami me dirait d'un ton de censeur: En quoi vaux-tu mieux que les autres, fou que tu es? Quand même chacun de mes anciens camarades de débauche sourirait et crierait au miracle, de me voir devenu moraliste...»
Mais le passage suivant, quoique écrit à la hâte, montre bien plus encore ce cœur ulcéré que l'on retrouve dans toutes ses compositions subséquentes:
«Il fut un tems qu'un mot désagréable ne serait jamais tombé de mes lèvres qui semblent aujourd'hui pleines de fiel; ni fous ni folies n'auraient pu me forcer à mépriser le plus vil des insectes que je voyais ramper devant mes yeux. Mais aujourd'hui je suis bien endurci, je suis bien changé de ce que j'étais dans ma jeunesse. J'ai appris à penser et à dire sévèrement la vérité; j'ai appris à me moquer des décrets emphatiques de nos critiques et à les briser eux-mêmes sur la roue qu'ils m'avaient préparée. J'ai appris à repousser du pied la verge que l'on voulait me faire baiser...»
Nous avons indiqué dans les pages précédentes quelques-unes des causes qui amenèrent ce changement de son caractère. Outre son propre témoignage, il en est plusieurs autres qui prouvent qu'il n'avait naturellement pas de fiel. Dans son enfance, bien qu'il se montrât quelquefois colère et entêté, chacun reconnaissait sa douceur et sa bonté envers ceux qui se montraient eux-mêmes bons et doux à son égard; et ceux qui l'ont connu alors s'accordent à le d'un caractère affectueux et gai.
De toutes ces qualités naturelles la plus saillante, en effet, semble avoir été un profond besoin d'aimer. Une disposition à former des attachemens durables et un désir ardent d'être payé de retour, ont été le songe et le tourment de sa vie. Nous avons vu avec quel enthousiasme passionné il se livra à ses amitiés de collége. L'amour délirant et malheureux qui suivit fut, si je puis m'exprimer ainsi, l'agonie, sans être la mort, de ce désir insatiable qui dura toute sa vie, remplit sa poésie de tout ce que l'ame a de plus tendre, prêta l'éclat de ses couleurs, même à ces nœuds indignes que la vanité et la passion lui firent former dans la suite, et lui dicta encore ces stances qu'il écrivait quelques mois avant sa mort:
Il est tems que ce cœur cesse d'être ému, puisqu'il a cessé d'émouvoir les autres, et cependant, quoique je ne puisse plus être aimé, j'ai besoin d'aimer encore!
En supposant même les circonstances les plus favorables, ce serait encore une question de savoir si, avec des dispositions telles que celles que nous venons de décrire, il eût pu éviter d'être à la fin désappointé, ou s'il eût jamais pu trouver où reposer son imagination et ses désirs; mais Lord Byron rencontra les désappointemens dès les premiers pas qu'il fit dans le sentier de la vie. Sa mère, vers laquelle il tourna naturellement et avec ardeur ses premières affections, ou le repoussa rudement, ou s'en joua par caprice. Parlant de ses premières années avec un de ses amis, à Gênes, peu de tems avant son départ pour la Grèce, il datait la première sensation de peine ou d'humiliation qu'il eût jamais connue, de la froideur avec laquelle sa mère recevait ses caresses dans son enfance et de ses fréquentes et malicieuses allusions à son infirmité.
Sa jeunesse fut aussi privée de l'affection sympathique d'une sœur; il n'eut d'abord avec la sienne que des rapports extrêmement rares. Si son besoin d'aimer avait trouvé où s'épancher dans sa famille, peut-être le torrent de ses sensations se serait-il trouvé plus au niveau de ce monde qu'il avait à traverser. Ainsi il eût évité ces chutes rapides et tumultueuses auxquelles il fut bientôt exposé pour s'être trop tôt élevé à toute sa crue. Le manque d'objets sur lesquels son attachement pût se porter dans la maison paternelle ne laissa à son cœur d'autres ressources que ces affections enfantines qu'il forma à l'école; quand celles-ci furent interrompues par son passage à Cambridge, il se retrouva de nouveau isolé et abandonné au vague de ses désirs. Bientôt survint son malheureux attachement pour miss Chaworth, auquel, plus qu'à toute autre cause, il attribuait lui-même le funeste changement qui s'opéra dans son caractère.
«Je doute quelquefois, dit-il dans ses Pensées détachées, si, après tout, un genre de vie tranquille et sans agitation eût pu me convenir, et pourtant je regrette quelquefois de n'en avoir pas un tel. Mes premiers rêves, comme presque tous ceux des enfans, furent des rêves guerriers; peu après ils furent tous d'amour et de solitude, jusqu'à ce que mon malheureux attachement pour Maria Chaworth commença lorsque j'avais à peine quinze ans, et continua long-tems quoique soigneusement caché. Ce fut ce qui me rejeta de nouveau seul sur une vaste... vaste mer. Je me rappelle qu'en 1804, je rencontrai ma sœur chez le général Harcourt dans Portland-Place. J'étais moi-même alors, tel qu'elle m'avait toujours vu jusque-là. Quand nous nous rencontrâmes ensuite en 1805 (elle me l'a dit depuis), mon caractère et mes manières étaient tellement changés que l'on me reconnaissait à peine. Je ne m'apercevais pas alors de cette altération; mais j'y crois, et je pourrais en rendre raison.» J'ai déjà raconté la manière dont il prit congé de miss Chaworth avant son mariage. Une fois après cet événement, il la revit, et ce fut pour la dernière, lorsqu'il fut invité par M. Chaworth à dîner à Annesley, peu de tems avant son départ d'Angleterre. Le peu d'années qui s'étaient écoulées depuis leur dernière entrevue avaient apporté un changement considérable dans les manières et l'extérieur du jeune poète. L'informe et gros écolier était devenu un jeune homme gracieux et bien pris dans sa taille. Ces émotions et ces passions qui rehaussent d'abord et détruisent ensuite la beauté, n'avaient encore produit sur ses traits que leur effet favorable; et quoiqu'il eût eu peu d'occasions de fréquenter la bonne société, ses manières avaient acquis cette douceur et cet aplomb qui caractérisent l'homme bien élevé. Son empire sur lui-même fut bientôt mis à l'épreuve quand on apporta dans l'appartement la petite fille de sa belle hôtesse. La vue de cet enfant lui fit éprouver un saisissement dont il ne fut pas maître, ce ne fut qu'avec effort qu'il parvint à dissimuler sa profonde émotion, et c'est à ce qu'il éprouva dans ce moment que nous devons ces stances touchantes: «Eh bien! tu es heureuse, etc. [111],» qui ont paru dans un recueil de Mélanges, publié par l'un de ses amis, et que l'on retrouve maintenant dans la collection générale de ses œuvres. Sous l'influence du même sentiment il composa deux autres pièces à cette même époque; mais comme elles ne se trouvent que dans les Mélanges que je viens de citer, et que ce recueil n'est plus dans le commerce, je crois qu'on ne me saura pas mauvais gré d'en citer ici quelques stances:
[Note 111: ][ (retour) ] Datées sur le manuscrit original, 2 novembre 1808.
ADIEUX A UNE DAME [112].
[Note 112: ][ (retour) ] Intitulés dans le manuscrit original: À Mrs. ***, qui me demandait mes raisons pour quitter l'Angleterre au printems, et datés du 2 décembre 1808.
Quand, chassé des bosquets d'Éden, l'homme s'arrêta quelques instans sur le seuil, chaque scène lui rappelait les heures écoulées, et lui faisait maudire son avenir.
Mais errant à travers de lointains climats, il apprit à porter le poids de son chagrin; il ne fit plus que donner un soupir au souvenir du tems passé, et trouva du soulagement au milieu de scènes plus agitées.
Ainsi, Marie, doit-il en être de moi; je ne dois plus revoir tes charmes, car quand je m'arrête près de toi, mon cœur soupire pour tout ce bonheur qu'il a connu autrefois, etc.
L'autre poème respire tout entier la tendresse; mais je n'en donnerai que les stances qui me paraissent les plus saillantes:
STANCES À ***, en quittant l'Angleterre.
C'en est fait! la barque abandonne au souffle du vent ses voiles blanches, qui soufflent autour du mât et s'entr'ouvrent aux efforts de la brise bruyante! Et il faut que je quitte ce pays, parce que je n'en puis aimer qu'une...
Comme un oiseau privé de sa compagne, mon cœur déchiré se livre à la douleur: en vain je cherche autour de moi, je ne puis rencontrer un sourire ami, une figure qui me plaise, et même au milieu des troupes les plus nombreuses, je suis toujours seul, parce que je n'en puis aimer qu'une.
Je franchirai les flots blanchissans, j'irai chercher une patrie à l'étranger; je ne saurais trouver de repos nulle part, jusqu'à ce que j'aie oublié les traits de cette belle infidèle; je ne puis me soustraire à mes sombres pensées, mais je puis aimer toujours, et toujours je n'en puis aimer qu'une...
Je pars... mais en quelque lieu que j'aille, aucun œil ne se mouillera pour moi de larmes, aucun cœur ne sympathisera à mes peines; toi-même, qui as détruit toutes mes espérances, tu ne m'accorderas pas un soupir, quoique je n'en aime qu'une.
Le souvenir de chacune de ces scènes passées, la pensée de ce que nous sommes, de ce que nous avons été, abîmerait de douleurs des cœurs plus faibles! Mais, hélas! le mien a supporté le choc, il bat encore comme il avait commencé, et n'en aime jamais réellement qu'une.
Qu'elle peut être cette belle, si tendrement aimée? c'est ce que le vulgaire ne doit pas savoir; pourquoi ce jeune amour fut-il malheureux? tu le sais, et moi j'en gémis; et bien peu de ceux qui vivent sur cette terre n'ont aimé si long-tems, et n'en ont aimé qu'une.
J'ai essayé les fers d'une autre, tout aussi belle peut-être; j'aurais donné beaucoup pour l'aimer autant que toi, mais un charme insurmontable empêchait mon cœur déchiré de rien sentir que pour une.
Il me serait doux de te revoir au moment du départ, de te bénir en te disant adieu; cependant je ne voudrais pas demander à tes beaux yeux des larmes pour celui qui va errer sur les vastes mers. Il a perdu sa patrie, ses espérances, sa jeunesse, et toutefois il aime encore, et n'en aime qu'une.
Tandis que son cœur aimant était ainsi trompé dans ses espérances de retour, il était au moins autant mortifié et désappointé dans un autre instinct de sa nature, le désir d'acquérir des distinctions et de dominer. Le peu de rapports entre sa fortune et son rang fut de bonne heure pour lui une source d'embarras et d'humiliations; et la haute opinion qu'il avait des avantages d'une naissance illustre ne faisait qu'ajouter à l'amertume de cette inégalité. Cependant l'ambition lui suggéra bientôt qu'il y avait d'autres et de plus nobles voies pour arriver aux distinctions. Il sentit avec orgueil qu'il pourrait un jour obtenir celles que le talent ne doit qu'à lui-même. Il n'était pas extraordinaire non plus que, comptant sur l'indulgence que l'on accorde ordinairement à la jeunesse, il espérât faire impunément le premier pas dans le sentier de la gloire. Mais là, comme dans tous les autres objets que son cœur s'était proposés, il ne rencontra que le désappointement et la mortification. Au lieu d'éprouver ces égards, si ce n'est cette indulgence avec laquelle les critiques accueillent ordinairement de jeunes débutans, il se trouva tout à coup victime d'une sévérité sans borne, sévérité que l'on ne déploie que rarement contre les plus vieux pécheurs dans le monde littéraire. Ainsi, son cœur, qui venait d'éprouver toute la douleur d'un amour malheureux, se vit encore frustré de ces ressources et de ces consolations qu'il avait cherchées dans l'exercice de ses facultés intellectuelles.
Tandis qu'il éprouvait ainsi de bonne heure des peines de plus d'un genre, son imagination reçut encore l'influence funeste de plaisirs trop prématurés. Bientôt se dissipa ce charme dont la jeunesse aime à embellir un monde qu'elle ne connaît pas. Ses passions avaient dès le commencement anticipé l'avenir, et le vide qu'elles laissèrent bientôt dans son ame fut, de son propre aveu, l'une des principales causes de cette mélancolie qui forma depuis l'une des marques distinctives de son caractère.
«Mes passions, dit-il dans ses Pensés détachées, se développèrent de très-bonne heure, de si bonne heure que bien peu voudraient me croire, si j'en citais la date et les circonstances: peut-être l'une des causes de cette mélancolie anticipée de mes pensées fut que j'avais anticipé la vie. Mes premiers poèmes sont pleins de pensées qui semblent appartenir à un âge dix ans plus vieux que celui auquel ils furent écrits; je ne veux point parler de leur mérite, mais de l'expérience qu'on y remarque. Les deux premiers chants de Childe Harold furent terminés, quand je n'avais que vingt-deux ans, et on les croirait écrits par un homme plus âgé que je ne le serai probablement jamais.»
Quoique la première phrase de cet extrait se rapporte à une époque de beaucoup antérieure, elle nous donnera occasion de remarquer que, quelque irrégulière qu'ait été sa vie durant les deux ou trois années qui précédèrent le moment de ses voyages, l'idée que plusieurs ont eue qu'il faisait dans Childe Harold allusion aux débauches et aux orgies de Newstead, est, comme beaucoup d'autres accusations contre lui, fondée sur son propre témoignage, étrangement exagéré. Il représente, il est vrai, la maison de son représentant poétique comme un dôme monastique condamné à de vils usages, et ajoute: «Où la superstition tenait jadis son antre les filles de Paphos venaient chanter et sourire.» M. Dallas se livrant au même esprit d'exagération, dit, en parlant des préparatifs du jeune poète: «Déjà rassasié de plaisirs et dégoûté de la compagnie de ceux qui n'avaient point d'autres ressources, il avait résolu de maîtriser ses passions, et avait congédié ses harems.» La vérité est que l'exiguïté des moyens pécuniaires de Lord Byron eût suffi seule pour le détourner de ce luxe oriental. Son genre de vie à Newstead était simple et peu coûteux. Ses compagnons, quoique amis du plaisir, avaient des goûts et des caractères trop réfléchis pour s'accommoder d'une débauche vulgaire. Quant à ses prétendus harems, il paraît qu'une ou deux subintroductæ, comme les moines les auraient appelées, et encore prises parmi les domestiques de la maison, sont tout ce que la médisance a jamais pu citer à l'appui de cette calomnie.
Il nous dit lui-même, dans le journal que je viens de citer, que le jeu était au nombre de ses folies à cette époque.
«J'ai, dit-il, idée que les joueurs sont aussi heureux que bien d'autres gens, parce qu'ils sont toujours excités. Les femmes, le vin, la gloire, la table rassasient quelquefois; mais chaque coup de carte ou de dé tient le joueur éveillé, outre que l'on peut jouer dix fois plus long-tems qu'on ne peut faire toute autre chose. Étant jeune, j'étais passionné pour le jeu, c'est-à-dire pour le hasard; car je déteste tous les jeux de cartes, même le pharaon. Quand le maccao fut inventé, je ne voulus pas l'adopter; car je regrettais le bruit du cornet et des dés et cette glorieuse incertitude, non-seulement d'une chance bonne ou mauvaise, mais même d'une chance quelconque; car il faut souvent jeter les dés plusieurs fois avant d'obtenir un résultat. J'ai gagné jusqu'à quatorze coups de suite, et enlevé tout l'argent qui se trouvait sur la table; mais je n'avais ni sang-froid, ni jugement, ni calcul: c'était l'émotion qui faisait tout mon plaisir. Après tout, j'ai cessé à tems, sans avoir ni beaucoup gagné ni beaucoup perdu. Depuis l'âge de vingt-un ans j'ai très peu joué, et jamais au-delà de cent, deux cents ou trois cents guinées.»
Il fait allusion à cette folie et à quelques autres dans le billet suivant.
À M. WILLIAMS BANKES.
Vendredi, minuit.
Mon cher Bankes,
«Je reçois à l'instant votre petit mot; croyez que je suis désespéré de n'en avoir pas eu plus tôt connaissance; une demi-heure de conversation avec vous m'eût été plus agréable que le vin, le jeu et toutes les autres manières à la mode de passer une soirée chez soi ou en ville. Je suis réellement très-fâché d'être sorti avant l'arrivée de votre missive; à l'avenir écrivez-moi avant six heures, et soyez sûr que, quels que soient mes engagemens, je les mettrai de côté. Croyez-moi avec cette déférence que j'ai eue dès mon enfance pour vos talens, et une meilleure opinion de votre cœur,
»Votre, etc.»
BYRON.
Parmi les causes, si ce n'est plutôt parmi les résultats de cette disposition à la mélancolie qui tenait à son caractère, il ne faut pas oublier ce scepticisme en fait de matières religieuses, qui, comme nous l'avons vu, jetait déjà quelque chose de sombre sur les pensées de son enfance, et qui se rembrunit de plus en plus à l'époque dont je parle en ce moment. En général, nous voyons les jeunes gens trop ardemment occupés des plaisirs que ce monde donne ou promet, pour s'occuper bien sérieusement des mystères du monde à venir. Mais avec lui le cas était malheureusement tout contraire: comme philosophe et comme ami du plaisir, il avait acquis trop tôt la plus déplorable expérience. Être, comme il le supposait, parvenu à la dernière limite des plaisirs de ce monde, et ne voir au-delà que nuages et obscurité, tel était le sort funeste auquel un caractère et des passions prématurées semblaient condamner Lord Byron.
Quand, à l'âge de vingt-cinq ans, Pope se plaignait d'être fatigué du monde, Swift lui répondit qu'il n'avait point encore assez agi, assez souffert dans le monde pour en être fatigué. Mais quelle différence entre la jeunesse de Pope et celle de Byron! Ce que le premier n'avait qu'anticipé par la pensée, le second le connut dans la plus triste réalité. À l'âge où l'un commençait à peine à jeter un coup d'œil sur l'océan de la vie, l'autre y avait plongé, et en avait sondé toutes les profondeurs. Swift lui-même dut aux désappointemens et aux injustices qu'il éprouva de bonne heure cette amertume qui ne le quitta jamais, et présente bien plus d'analogie avec le sort de notre poète, non-seulement pour les attaques cruelles auxquelles il se trouva jeune en butte, que pour l'effet qu'elles produisirent sur son caractère [113].
[Note 113: ][ (retour) ] Il y a du moins un grand point de rapprochement dans la disposition d'esprit que Johnson attribue à Swift: «Le soupçon d'irréligion, dit-il, qui plana sur la tête de Swift, vint en grande partie de son horreur pour l'hypocrisie: au lieu de chercher à paraître meilleur, il prenait plaisir à paraître pire qu'il n'était en effet.» (Note de Moore.)
La jeunesse est naturellement portée à se donner des airs d'une mélancolie romantique, à imiter un air triste et sombre que les années n'ont pas encore pu amener. Je ne veux pas nier que quelque chose de ce genre ne soit venu augmenter et nourrir les dispositions peu riantes de notre jeune poète. Il avait dans son cabinet d'étude un certain nombre de crânes humains bien polis et rangés avec une symétrie qui semblerait indiquer plutôt l'envie de s'entourer d'idées sombres que de les éviter. Peut-être est-ce aussi une imitation de l'usage que Young fit, dit-on, d'un crâne, circonstance qui nous ferait douter de la sincérité de sa mélancolie à cette époque, si nous n'en retrouvions les traces évidentes dans le reste de ses écrits et dans sa vie tout entière.
Telle est, d'après son propre témoignage et celui des autres, la disposition d'esprit et de cœur dans laquelle Byron partit pour son voyage indéfini, à la suite du changement le plus grand qu'un homme ait jamais peut-être éprouvé dans sa manière de voir et de sentir. Le refus de lord Carlisle d'agir comme son patron, et la position humiliante dans laquelle ce refus le plaça, complétèrent les mortifications que déjà bien d'autres causes lui avaient fait éprouver. Trompé dans ses espérances en amour et en amitié, il trouva une sorte de vengeance et de consolation à douter qu'il existât en effet de tels sentimens. Les échecs qu'il avait essuyés étaient assez capables d'irriter et de blesser qui que ce soit; il ajouta encore à ce qu'ils avaient de pénible par le caractère irritable et impatient dont il les reçut. Ce que d'autres auraient reçu avec résignation comme autant de malheurs le révolta comme autant d'affronts et d'injustices, et la véhémence de cette réaction produisit un changement complet dans tout son caractère. Alors, comme dans les révolutions, tout ce qu'il y avait de mauvais et d'irrégulier dans son naturel surgit à la surface, et domina en même tems que tout ce qu'il y avait de plus énergique et de plus grand. Ses vertus et ses qualités naturelles ajoutèrent elles-mêmes à la violence de ce changement. Cette même ardeur qu'il avait mise dans ses amitiés et dans ses amours fournit de nouveaux alimens à son indignation et à son mépris. La vivacité et la tournure originale de son esprit ouvrirent un autre canal au fiel dont il était rempli; et cette haine de l'hypocrisie, qu'il avait déjà montrée en exagérant les erreurs de sa jeunesse, le porta, par horreur de toute fausse prétention à la vertu, à une autre prétention encore plus dangereuse, celle d'afficher des vices et de s'en faire gloire.
La lettre suivante, qu'il écrivit à sa mère peu de jours avant que de mettre à la voile, donne quelques détails sur les personnes qui composaient sa suite. Robert Rushton, dont il y parle avec tant d'intérêt, est le jeune enfant qu'il introduisit dans le premier chant de Childe Harold, en qualité de son page.
LETTRE XXXIV.
À MRS. BYRON.
Falmouth, 22 juin 1809.
Ma chère mère,
«Nous aurons mis à la voile, probablement avant que cette lettre ne vous soit parvenue. Fletcher m'a tant tourmenté, que je l'ai gardé à mon service; mais s'il ne se conduit pas bien à l'étranger, je le renverrai par un transport. J'ai un domestique allemand, qui a déjà été en Perse avec M. Wilbraham, et qui m'a été fortement recommandé par le docteur Butler de Harrow; si vous l'ajoutez à Robert et William, vous aurez tout le personnel dont se compose ma suite. J'ai des lettres de recommandation en abondance; je vous écrirai de tous les ports où nous toucherons; mais si mes lettres viennent à s'égarer, il ne faut pas vous en alarmer. Le continent marche bien; une insurrection a éclaté dans Paris; les Autrichiens sont en train de battre Bonaparte, et les Tyroliens se sont soulevés.
«Voici mon portrait à l'huile pour être renvoyé le plus tôt possible à Newstead. Je voudrais bien que les demoiselles P... eussent quelque chose de mieux à faire que d'emporter mes miniatures à Nottingham pour les copier. Puisque c'est fait maintenant, vous pourriez leur offrir de copier aussi les autres portraits, auxquels je tiens beaucoup plus qu'au mien. Quant aux finances, je suis ruiné, du moins jusqu'à ce que Rochdale soit vendu; si cela ne tourne pas bien, j'entrerai au service de l'Autriche ou de la Russie, peut-être même à celui de la Turquie, si leurs manières me conviennent. Le monde est devant moi; je quitte l'Angleterre sans regret et sans aucun désir de rien revoir de ce qu'elle contient, excepté vous-même et votre résidence actuelle.
»P. S. Dites, je vous prie, à M. Rushton que son fils se porte bien et va bien; il en est de même de Murray; en vérité, je ne l'ai jamais vu mieux: il sera de retour dans un mois. Au nombre de mes regrets je devrais compter celui de me séparer de ce fidèle serviteur; son grand âge me privera peut-être du plaisir de le revoir jamais. Pour Robert, je l'emmène; je l'aime, parce que, comme moi, il paraît être un animal sans amis en ce monde.»
Ceux qui se rappellent la description poétique qu'il fait de l'état de son ame au moment de quitter l'Angleterre, pourront trouver étranges et choquantes la gaîté et la légèreté qui règnent dans les lettres que je vais transcrire ici. Mais dans un caractère comme celui de Lord Byron, ces éclats de vivacité extérieure ne sont pas du tout incompatibles avec un cœur intimement et profondément ulcéré [114], et le ton de gaîté et de bonne humeur qu'il y affecte ne rend que plus frappant le sentiment d'abandon et d'isolement qu'il y laisse quelquefois percer.
[Note 114: ][ (retour) ] On sait que le poète Cowper composa son chef-d'œuvre de gaîté, John Gilpin, pendant une de ses crises d'abattement mortel, et il dit lui-même: «Tout étrange que cela puisse paraître, les ouvrages les plus bouffons que j'aie écrits, le furent dans un moment de tristesse affreuse, et peut-être ne les eussé-je jamais écrits sans cette même tristesse.»
(Note de Moore.)
LETTRE XXXV.
À M. HENRY DRURY.
Falmouth, 25 juin 1809.
Mon cher Drury,
«Nous partons demain par le paquebot de Lisbonne; nous avons été retenus jusqu'ici par le manque de vent et d'autres circonstances. Tout étant maintenant pour le mieux, demain soir à cette heure-ci nous serons embarqués sur ce vaste monde des eaux. Le paquebot de Malte ne devant pas partir pendant quelques semaines, nous avons résolu d'aller par Lisbonne, afin de voir le Portugal; de là par Cadix et Gibraltar, et puis nous reprenons notre première route, Malte et Constantinople, si tant est que le capitaine Kidd, notre brave commandant, entende bien la navigation, et nous conduise suivant la carte.
»Voulez-vous avoir la bonté de dire au docteur Butler [115], qu'à sa recommandation j'ai pris à mon service un Prussien, Friese, la perle des domestiques? Il s'est trouvé parmi les adorateurs du feu en Perse, a vu Persépolis et tout ce qui s'en suit.
[Note 115: ][ (retour) ] En se réconciliant avec le docteur Butler, au moment de son départ, Byron donna une nouvelle preuve de la bonté de son caractère, irritable sans doute, mais étranger à toute idée de haine ou de rancune. Il avait préparé des corrections pour une nouvelle édition de ses Heures d'oisiveté, où il remplaçait les épigrammes contre ce professeur, par son éloge et l'aveu des torts qu'il se reprochait envers lui.
(Note de Moore.)
»Hobhouse a fait de formidables préparatifs pour publier ses voyages au retour; un cent de plumes, deux gallons d'encre [116], plusieurs livres blancs, etc., tout cela pour le plus grand avantage d'un public éclairé. J'ai renoncé à rien écrire pour mon propre compte, mais j'ai promis de lui fournir un ou deux chapitres de mœurs, etc., etc.
Le coq chante, il faut partir; je ne saurais vous en dire davantage.
(Ghost of Gaffer Thumb.)
«Adieu, croyez-moi, etc., etc.»
[Note 116: ][ (retour) ] Un peu moins de dix pintes de Paris. (N. du Tr.)
LETTRE XXXVI.
À M. HODGSON.
Falmouth, 25 juin 1809.
Mon cher Hodgson,
«Avant que la présente ne vous parvienne, Hobhouse, deux femmes d'officiers, trois enfans, deux filles de chambre, deux subalternes pour la troupe, trois seigneurs portugais et leurs domestiques, enfin moi-même, en tout dix-neuf ames, nous aurons mis à la voile pour Lisbonne, sous la conduite du noble capitaine Kidd, aussi brave marin qu'aucun qui ait jamais passé en contrebande un quartaut de spiritueux.
»Nous allons à Lisbonne d'abord, parce que le paquebot de Malte est déjà parti, voyez-vous? De Lisbonne à Gibraltar, Malte, Constantinople et cœtera, comme dit éloquemment l'orateur Henley, quand il mit en danger l'église et cœtera.
»Cette ville de Falmouth, comme vous le devinez presque déjà, n'est pas située fort loin de la mer. Elle est défendue de ce côté par deux châteaux, Saint-Maws et Pendennis, extrêmement bien calculés pour tourmenter tout le monde, excepté l'ennemi. Saint-Maws a pour garnison un individu très-valide, âgé seulement de quatre-vingts ans; c'est du reste un homme veuf. C'est à lui qu'est dévolu le commandement absolu et la direction de six pièces de siége, les moins dirigeables possible, admirablement adaptées pour la destruction de Pendennis qui est une autre tour de même force sur l'autre côté du canal. Nous avons visité Saint-Maws; pour Pendennis, on ne nous l'a laissé voir qu'à distance, parce qu'on nous soupçonnait, Hobhouse et moi, d'avoir déjà pris Saint-Maws par un coup de main.
»La ville contient beaucoup de quakers et de poisson salé; les huîtres y ont un goût de cuivre, parce que le pays est plein de mines; les femmes (bénie soit pour cela la corporation!) sont fouettées derrière une charrette quand elles se permettent de voler en petit ou en grand; et c'est ce qui est arrivé hier vers midi à une personne du beau sexe. Elle était entêtée et a envoyé le maire à tous les diables...
»Hodgson! rappelez-moi au souvenir de Drury, et rappelez-moi à votre propre souvenir... quand vous serez ivre; je ne suis pas digne d'occuper les pensers d'un homme à jeun. Ayez l'œil à ma satire chez Cawthorn, dans Cockspur-Street...
»J'ignore quand je pourrai vous écrire de nouveau, car cela dépend de notre expérimenté capitaine, le brave Kidd, et «des vents orageux qui ne soufflent pas dans cette saison.» Je quitte l'Angleterre sans regret; j'y retournerai sans plaisir. Je suis comme Adam, le premier pécheur condamné à la déportation; mais je n'ai pas d'Ève, et je n'ai pas mangé de pomme, si ce n'est des pommes sures et sauvages. Ainsi finit mon premier chapitre.
»Adieu. Tout à vous, etc.»
Dans cette lettre étaient renfermées les strophes suivantes, dont nous regrettons de ne pouvoir rendre toute la gaîté et le naturel:
En rade de Falmouth, 30 juin 1809.
1. Hourra! Hodgson, nous voilà partis; l'embargo est à la fin levé: une brise favorable agite les voiles, et les frappe contre le mât, au-dessus duquel le pavillon de partance déploie ses orbes onduleux. Attention! le coup de canon est tiré. Les cris des femmes effrayées et les juremens des matelots nous avertissent que le moment est venu. Voici monter à bord un coquin de douanier; il faut tout ouvrir, tout montrer, malles, caisses, etc. Malgré tant de bruit et de fracas, il faut que le plus petit trou à rats soit visité, avant qu'on ne nous permette de partir à bord du paquebot de Lisbonne.
2. Nos matelots détachent les amarres; tout le monde aux rames. Le bagage descend de dessus le quai; nous sommes impatiens. En avant, poussez loin du rivage. «Prenez garde! cette caisse renferme des liquides. Arrêtez le bateau, je me sens malade: oh! mon Dieu!»--«Malade! madame; le diable m'emporte, vous le serez bien davantage quand vous aurez été seulement une heure à bord.» Hommes, femmes, maîtres et valets, maîtresses et servantes, pressés les uns contre les autres comme des bâtons de cire, crient, se démènent et s'agitent. Que de bruit, que de fracas avant que nous n'atteignions le paquebot de Lisbonne!
3. Enfin nous l'avons atteint! Voilà le capitaine, le brave Kidd, qui commande son équipage. Les passagers sont parqués dans leur logement, les uns pour y grogner, les autres pour y vomir tout à leur aise. «Holà hé! appelez-vous cela une chambre? Cela n'a pas trois pieds carrés; il n'y aurait pas de quoi contenir la reine Mab [117]. Qui diable peut loger là-dedans?»--«Qui, monsieur? beaucoup de monde. Vingt seigneurs à la fois ont rempli mon navire.»--«Vraiment! Jésus mon Dieu, comme vous nous pressez! Plût à Dieu que vos vingt seigneurs y fussent encore! j'aurais échappé à la chaleur et au bruit qui règnent à bord de ce beau navire, le paquebot de Lisbonne.
[Note 117: ][ (retour) ] Queen mab; voyez, dans Shakspeare, la charmante description de cette petite reine des fées et de son petit équipage.
4. «Fletcher! Murray! Rob [118]! où êtes-vous? étendus sur le pont comme des bûches! Un coup de main, vous, joli matelot; voilà un bout de corde pour fouetter ces chiens-là.» Hobhouse murmure des juremens affreux en roulant le long de l'écoutille; il vomit alternativement des vers et son déjeuner, et nous envoie tous à tous les diables. «Voilà une stance sur la maison de Bragance... Au secours!»--«Un couplet?»--«Non, une tasse d'eau chaude.»--«Qu'est-ce qu'il y a?»--«Diable! mon foie me vient sur le bord des lèvres! Je ne survivrai jamais au bruit et au fracas de ce navire brutal, le paquebot de Lisbonne.»
[Note 118: ][ (retour) ] Abréviation pour Robert.
5. Enfin, nous voilà en route pour la Turquie; Dieu sait quand nous en reviendrons! Les vents violens et les sombres tempêtes peuvent en un moment briser notre vaisseau. Mais puisque, de l'avis des philosophes, la vie n'est qu'une plaisanterie, le mieux est encore de rire. Rions donc, comme je fais maintenant; rions de tout, des grandes et des petites choses. Bien portans ou malades, à la mer ou sur terre, tant que nous avons de quoi boire abondamment, rions. Que diable! peut-on se soucier d'autre chose? Holà hé! de bon vin! qui voudrait s'en laisser manquer, même à bord du paquebot de Lisbonne?
BYRON.
Le 2 juillet, le navire mit à la voile de Falmouth; et après une heureuse traversée de quatre jours et demi, nos voyageurs arrivèrent à Lisbonne, et se logèrent dans cette ville.
Lord Byron citait souvent une étrange anecdote que le capitaine Kidd, commandant du paquebot, lui avait racontée pendant la traversée. Cet officier lui dit qu'une nuit, étant endormi, il fut réveillé par le poids de quelque chose de lourd sur son estomac, et qu'à l'aide d'une petite clarté qui régnait dans sa chambre, il reconnut distinctement le corps de son frère qui, à cette époque, servait aux grandes Indes dans la marine royale, revêtu de son uniforme et couché en travers sur son lit. Pensant que c'était une illusion de ses sens, il ferma les yeux, et essaya de dormir. Mais la même pression se fit encore sentir, et chaque fois qu'il se hasarda à ouvrir les yeux, il vit la même figure couchée en travers sur lui dans la même position. Pour ajouter encore à ce que cet événement avait de merveilleux, en étendant la main pour toucher ce fantôme, il sentît que l'uniforme dont il paraissait couvert était tout dégouttant d'eau. À l'arrivée d'un de ses camarades qu'il appela au secours, l'apparition s'évanouit; mais quelques mois après, il reçut l'accablante nouvelle que son frère était mort cette nuit-là même, noyé dans les mers des Indes. Le capitaine Kidd n'avait pas le plus léger doute sur la réalité de cette apparition surnaturelle.
Les lettres suivantes de Lord Byron à son ami Hodgson, quoique écrites avec une gaîté et une légèreté d'écolier, donneront quelque idée de l'impression que lui fit son séjour à Lisbonne. De telles lettres, qui contrastent si fortement avec les nobles stances sur le Portugal, qui se trouvent dans le Childe Harold, montreront combien son imagination était versatile, et sous combien d'aspects différens il pouvait envisager les mêmes choses suivant les différentes dispositions d'esprit où il était.
LETTRE XXXVII.
À M. HODGSON.
Lisbonne, 16 juillet 1809.
Mon cher Hodgson,
«Jusqu'ici nous avons poursuivi notre route; nous avons vu des choses magnifiques, des palais, des couvens; mais comme tout cela se trouvera écrit au large dans le premier volume de voyages de mon ami Hobhouse, je ne veux point anticiper, ni le voler, en fraudant le plus petit détail, et vous le communiquant ainsi d'une manière clandestine dans une lettre. Tout ce que je puis me permettre de vous dire, c'est que le village de Cintra, dans l'Estramadoure, est peut-être le plus beau village du monde...............................................
»Je suis très-heureux ici, parce que j'aime les oranges, et que je parle mauvais latin aux moines, qui le comprennent d'autant mieux, qu'il est plus semblable au leur. Et puis je vais en société (avec mes pistolets de poche). Et puis je nage dans le Tage, que j'ai traversé d'un seul coup. Et puis je monte à cheval sur un âne ou sur une mule. Et puis j'ai attrapé la diarrhée, et j'ai été piqué par les mosquites: mais qu'est-ce que cela fait? on ne doit point chercher ses aises quand on fait une partie de plaisir.
«Quand les Portugais font les méchans, je dis caracho! le grand juron des fashionables de ce pays-ci, et qui remplace parfaitement notre damnation. Quand je suis mécontent de mon voisin, je l'appelle combro de merda; avec ces deux phrases et une troisième, cobra burro, qui signifie: procurez-moi un âne, je suis universellement reconnu pour un homme de distinction, et qui parle fort bien toutes les langues. Quelle joyeuse vie nous menons, nous autres voyageurs!... si nous avions la nourriture et le vêtement. Mais sérieusement, et par malheur trop sérieusement parlant, tout au monde est préférable à l'Angleterre; et jusqu'ici je m'amuse beaucoup de mon voyage.
»Demain, nous partons pour faire à cheval plus de quatre cents milles en poste, jusqu'à Gibraltar, où nous nous embarquerons pour Mélite et Byzance. Une lettre me parviendrait à Malte, ou me serait envoyée si j'étais absent. Embrassez, je vous prie, les Drury, les Dwyer, et tous les Éphésiens que vous rencontrerez. J'écris en ce moment avec le crayon qui m'a été donné par Butler, ce qui rend ma mauvaise main pire encore. Excusez mon illisibilité...
»Hodgson! envoyez-moi les nouvelles, les morts et les défaites, les crimes capitaux et les malheurs de mes amis. Donnez-moi quelques détails sur les sujets littéraires, les controverses et les critiques; tout cela me sera agréable: Suave mari magno, etc. En parlant de cela, j'ai été malade à la mer et de la mer. Adieu...
»Votre affectionné, etc.»
LETTRE XXXVIII.
À M. HODGSON.
Gibraltar, 6 août 1809.
«Je viens d'arriver dans cette ville après un voyage de près de cinq cents milles, à travers le Portugal et une partie de l'Espagne. Nous allâmes à cheval de Lisbonne à Séville et à Cadix, et de là nous montâmes à bord de la frégate l'Hypérion pour nous rendre ici. Les chevaux sont excellens, nous faisions soixante-dix milles par jour. Des œufs, du vin, des lits bien durs, sont toutes les commodités qu'offre la route; mais sous un climat aussi brûlant, c'est bien assez. Ma santé est meilleure qu'en Angleterre.
»Séville est une belle ville, et la Sierra Moréna est une montagne bien digne de ce nom; mais le diable emporte les descriptions! elles sont toujours ennuyeuses. Cadix! délicieuse Cadix! c'est le plus beau point de la terre..., et la beauté de ses rues et de ses bâtimens ne le cède qu'à l'amabilité de ses habitans. Car, préjugé national à part, je dois avouer que les femmes de Cadix sont aussi supérieures en beauté aux femmes anglaises, que les Espagnols sont inférieurs aux Anglais pour toutes les qualités qui donnent de la dignité au nom d'homme... Au moment où je commençais à faire quelques connaissances dans la ville, je fus obligé d'en partir.
»Vous n'attendez pas de moi une longue lettre après une telle course à cheval, «sur ces rosses d'Asie à l'embonpoint hypocrite.» En parlant d'Asie, cela me fait penser à l'Afrique, qui n'est qu'à cinq milles de ma demeure actuelle; j'y veux aller me promener avant de partir pour Constantinople...
«Cadix est une vraie Cythère; beaucoup de grands d'Espagne s'y sont réfugiés, après avoir quitté Madrid à la suite des troubles: c'est, je crois, la plus jolie ville et la plus propre de l'Europe. Londres est sale en comparaison... Les Espagnoles se ressemblent toutes; leur éducation est la même. La femme d'un duc est comme la femme d'un paysan sous le rapport de l'instruction; et pour les manières, la femme d'un paysan a les mêmes que la duchesse. Certainement elles sont séduisantes; mais elles n'ont qu'une idée dans la tête, et l'unique affaire de toute leur vie est l'intrigue...
«J'ai vu sir John Carr à Séville et à Cadix; et comme le barbier de Swift, je l'ai supplié de ne me point faire figurer dans son journal. Rappelez-moi, je vous prie, au souvenir des Drury et des Davies et de tous ceux de ce genre-là qui sont encore en vie [119].
[Note 119: ][ (retour) ] Des recommandations de ce genre, dit M. Hodgson, dans une note au bas de la copie de cette lettre, se trouvent à chaque pas dans sa correspondance. Il ne se contentait pas de s'informer de la santé de ses amis et de leur donner cette marque de souvenir. Si l'on pouvait savoir tout ce qu'il a fait pour ses nombreux amis, certes il paraîtrait bien digne d'en avoir eu. Pour moi, je me fais un plaisir de reconnaître avec les sentimens de la plus vive gratitude, qu'il est venu généreusement et bien à propos à mon secours; et si mon pauvre ami Bland vivait encore, il rendrait aussi de grand cœur le même hommage à la mémoire de Byron, quoique, après tout, je sois de tous les hommes celui qui lui doit le plus de reconnaissance.
(Note de Moore.)
Envoyez-moi une lettre et des nouvelles à Malte. Ma première sera datée du Caucase ou de la montagne de Sion. Je repasserai en Espagne avant de me rendre en Angleterre, car je suis amoureux de ce pays. Adieu, etc.»
Dans une lettre à Mrs. Byron, datée de Gibraltar, quelques jours après, il répète les mêmes détails sur son voyage, mais un peu plus étendus. «Pour faire compensation, dit-il, à la saleté de Lisbonne et de ses habitans, le village de Cintra, situé à quinze milles environ de cette capitale, est peut-être, sous tous les rapports, le plus délicieux de l'Europe; il renferme des beautés de toute espèce, naturelles et artificielles. Des palais et des jardins s'élevant au milieu des rochers, des cataractes et des précipices; des couvens sur des hauteurs prodigieuses. Dans le lointain la vue de la mer et du Tage, et, en outre, quoique ce ne soit qu'une circonstance bien secondaire, ce village est remarquable comme étant le lieu où fut signée la fameuse convention de sir H*** D** [120]. Il réunit l'apparence sauvage et pittoresque des montagnes de l'Écosse avec la verdure et la fécondité du midi de la France. Près de là est le palais de Mafra, l'orgueil des Portugais, et qui serait admiré dans tous les pays du monde sous le rapport de la magnificence, mais non sous celui de l'élégance. Un couvent y est annexé; les moines sont assez polis, et entendent le latin, de sorte que nous eûmes ensemble une longue conversation. Ils ont une belle bibliothèque, et me demandèrent si les Anglais avaient des livres dans leur pays.»
[Note 120: ][ (retour) ] Le colonel Napier, dans une note à son excellente Histoire de la guerre de la Péninsule, relève l'erreur dans laquelle Byron est tombé avec plusieurs autres; la convention dont il s'agit ayant été signée à trente milles de Cintra.--Voy. Childe Harold, chant Ier.
(Note de Moore.)
Il raconte ensuite dans la même lettre une aventure qui lui arriva à Séville, et qui peut donner une juste idée de lui-même et du pays où il se trouvait:
«Nous logeâmes dans la maison de deux dames espagnoles non mariées, qui possèdent six maisons à Séville, et me donnèrent un curieux modèle des manières espagnoles. Ce sont des dames de qualité: l'aînée est une fort belle femme; la seconde est agréable, mais elle n'est pas d'un port aussi avantageux que dona Josepha. La liberté de manières qui est générale ici m'étonna d'abord beaucoup; dans la suite de mes observations, j'eus lieu de remarquer que la réserve n'est pas le caractère dominant des Espagnoles, qui, en général, sont très-bien, avec de grands yeux noirs et de fort belles formes. L'aînée honora votre fils indigne d'une attention toute particulière, elle m'embrassa au moment de mon départ (je n'y avais demeuré que trois jours). Elle coupa une boucle de mes cheveux, et me fit cadeau d'une tresse des siens de trois pieds de long, que je vous envoie, et que je vous prie de vouloir bien me garder jusqu'à mon retour. Ses mots d'adieu furent: Adios, tu hermoso! me gustas mucho. «Adieu! beau cavalier, tu me plais beaucoup.» Elle m'offrit une partie de son propre appartement, que ma vertu ne me permit pas d'accepter; elle rit beaucoup, me dit que j'avais quelque amante en Angleterre, et ajouta qu'elle allait se marier à un officier de l'armée espagnole.»
Parmi les beautés espagnoles, qui avaient excité en masse son imagination, il paraît qu'une dame était au moment de fixer plus particulièrement son attention:
«Cadix, la délicieuse Cadix, est la plus agréable ville que j'aie encore vue; elle est bien différente de nos villes anglaises, excepté sous le rapport de la propreté; elle est aussi propre que Londres, mais pleine des plus belles femmes de l'Espagne; les belles de Cadix sont pour l'Espagne ce que sont les belles du Lancashire pour l'Angleterre. Précisément au moment où je venais d'être présenté à la grandesse, et que je commençais à l'aimer, je me suis vu obligé de quitter Cadix pour cet affreux Gibraltar; mais avant de rentrer en Angleterre, j'y veux faire une autre visite.
»La veille de mon départ, j'étais à l'opéra dans la loge de l'amiral *** avec sa femme et sa fille. Elle est très-jolie dans le genre espagnol, qui, à mon avis, n'est pas inférieur au genre anglais pour la beauté proprement dite, et qui est bien plus séduisant. De longs cheveux noirs, des yeux noirs et languissans, un teint olive-claire et des formes plus gracieuses, quand elles sont animées par le mouvement, que n'en peut concevoir un Anglais, habitué à l'air nonchalant et apathique de ses belles compatriotes; ajoutez à cela la mise à la fois la plus décente et du meilleur goût, qui rend une beauté espagnole tout-à-fait irrésistible.
»Mademoiselle *** et son jeune frère comprenaient un peu le français, et, après avoir témoigné ses regrets que je ne susse pas l'espagnol, elle me proposa de m'enseigner cette langue. Je ne pus répondre que par un profond salut, regrettant de quitter Cadix trop promptement pour faire tous les progrès qui eussent naturellement suivi mes études sous une si charmante directrice. Je me tenais debout, sur le derrière de la loge, qui ressemble assez à nos loges d'opéra (le théâtre est vaste, bien décoré, et la musique admirable), comme le font généralement les Anglais pour ne pas incommoder les dames qui sont devant, quand la belle espagnole déplaça une vieille femme, tante ou duègne, et m'ordonna de venir m'asseoir à côté d'elle, à une distance honnête de la maman. Le spectacle terminé, je m'étais éclipsé, et je traversais le passage avec plusieurs hommes, quand la dame, tournant la tête par hasard, m'appela, et j'eus l'honneur de la conduire jusqu'à la maison de l'amiral. J'ai reçu une invitation pour l'époque de mon retour à Cadix, et j'en profiterai certainement si je repasse par l'Espagne, en revenant d'Asie.»
C'est à ces aventures, ou plutôt à ces commencemens d'aventures, qu'il fait allusion dans la première partie de ses Souvenirs; et c'est de la plus jeune de ses belles hôtesses de Séville qu'il dit qu'il devint amoureux, à l'aide d'un dictionnaire.
«Pendant quelque tems, dit-il, je réussis très-bien dans mes études de langue et dans mon amour [121], jusqu'à ce que la dame prit une fantaisie pour une bague que je portais, et s'opiniâtra à ce que je la lui donnasse comme un gage de ma sincérité. Cela était impossible, et je lui déclarai que tout ce que je possédais était à son service, excepté cette bague dont j'avais fait vœu de ne pas me séparer. La jeune Espagnole se fâcha, son amant ne tarda pas à se fâcher aussi, et l'affaire se termina par une froide séparation. Bientôt après je mis à la voile pour Malte, où je perdis à la fois et mon cœur et ma bague.»
[Note 121: ][ (retour) ] Nous trouvons une allusion à cet incident dans Don Juan:
«Il est agréable d'apprendre une langue étrangère des yeux et des lèvres d'une femme... c'est-à-dire quand la maîtresse et l'écolier sont jeunes tous les deux, comme il m'arriva à moi, etc.»
Dans une lettre sur Gibraltar que nous venons de citer, il ajoute: «Je vais demain en Afrique, qui n'est qu'à six milles de cette forteresse. Mon premier séjour après sera Cagliari, en Sardaigne, où je serai présenté à sa majesté. J'ai un superbe uniforme pour habit de cour, indispensable à un voyageur.» Toutefois il ne mit pas à exécution son projet de visiter l'Afrique. Après un court séjour à Gibraltar, où il dîna une fois avec lady Westmoreland, et une autre avec le général Castaños, il partit de Malte, par le paquebot, le 19 août. Il avait renvoyé en Angleterre Joe Murray et le jeune Rushton, la santé de ce dernier ne lui permettant pas de l'accompagner plus long-tems.
«Je vous prie, dit-il à sa mère, ayez toutes sortes de bontés pour cet enfant; car c'est mon grand favori [122].»
[Note 122: ][ (retour) ] Voici le post-scriptum de cette lettre:
«Ainsi lord G... est marié à une paysanne! c'est fort bien! Si je me marie, je vous amènerai une sultane, avec une demi-douzaine de villes pour dot; et pour vous réconcilier avec une belle-fille ottomane, elle vous donnera un boisseau de perles, pas plus grosses que des œufs d'autruche et pas plus petites que des noix.»
Il écrivit aussi une lettre au père de cet enfant, qui donne une si bonne idée de la bonté et de la sensibilité de son ame, que j'ai grand plaisir à l'insérer ici.
LETTRE XXXIX.
À M. RUSHTON.
Gibraltar, 15 août 1809.
M. Rushton,