ŒUVRES COMPLÈTES

DE

LORD BYRON,

AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,

COMPRENANT

SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,

ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.

Traduction Nouvelle

PAR M. PAULIN PARIS,

DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.

TOME ONZIÈME.


Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR.
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.

1831.

LETTRES

DE LORD BYRON,

ET

MÉMOIRES SUR SA VIE,

Par Thomas MOORE.


MÉMOIRES

SUR LA VIE

DE LORD BYRON.


C'est pendant le printems de cette année que Lord Byron et sir Walter-Scott eurent, pour la première fois, occasion de se connaître personnellement. M. Murray, ayant fait une visite au dernier, en reçut un superbe poignard turc, pour l'offrir en présent à Lord Byron; et le noble poète, à son retour à Londres, la seule fois qu'il eut jamais occasion de se trouver dans la société de sir Walter, lui offrit en retour un vase rempli d'ossemens humains, trouvé sous les ruines des anciens murs d'Athènes. Le lecteur aimera mieux sans doute avoir tous ces détails de la plume de sir Walter-Scott lui-même, qui, avec cette bonté qui le rend aussi aimable qu'il est admirable pour son talent, a trouvé, au milieu de ses immortels travaux, le loisir de me communiquer ce qui suit [1]

[Note 1: ] [ (retour) ] On a omis, au commencement de ces souvenirs, quelques passages contenant des détails relatifs à la mère de lord Byron, et qui ont déjà été donnés dans la première partie de cet ouvrage. Parmi ces derniers, cependant, se trouve une anecdote dont on pardonnera facilement la répétition en faveur de l'accroissement d'intérêt et de l'authenticité qui s'attachent à ses détails, racontés par un témoin oculaire tel que sir Walter-Scott: «Je me rappelle, dit-il, avoir vu la mère de lord Byron avant son mariage, et un incident survenu dans cette occasion rendit cette circonstance assez remarquable. C'était la première ou la seconde fois que Mrs. Siddons venait jouer à Édimbourg, et lorsque cette admirable actrice, par l'harmonie de sa voix, de son regard, de son geste et de sa personne, produisait l'effet le plus puissant qu'une créature humaine puisse jamais exercer sur ses semblables. Je n'ai jamais rien vu dans ce genre qui puisse en approcher de cent lieues. Le désir qu'on avait de la voir était encore irrité par la difficulté d'obtenir des places, et par le tems énorme que les spectateurs se résignaient à attendre avant que la pièce commençât. Lorsque la toile tombait, la plus grande partie des dames avaient des attaques de nerfs.

»Je me rappelle surtout que miss Gordon de Ghight jeta l'effroi dans la salle par les cris terribles qu'elle poussa en répétant l'exclamation de Mrs. Siddons dans le rôle d'Isabelle: Oh! mon Byron Oh! mon Byron! Un médecin très-connu, le bon docteur Alexander Wood, s'empressa d'offrir ses soins, mais la foule empêcha long-tems le docteur et la malade de se rapprocher. Le plus remarquable de l'affaire, c'est que la demoiselle n'avait pas encore vu alors le capitaine Byron, qui, ainsi que sir Toby, la fit finir par un Oh! comme elle avait commencé.» (Note de Moore.)

..........................................................

«Mes rapports avec Lord Byron commencèrent d'une manière assez peu agréable. Loin d'être pour rien dans l'acerbe critique de la Revue d'Édimbourg, j'avais fait quelques observations à l'éditeur, mon ami, pour l'empêcher de la publier, parce qu'il me semblait que les Heures de Loisir y étaient jugées avec trop de sévérité. Elles me paraissaient, écrites comme presque toutes les premières productions des jeunes gens, plutôt d'après le souvenir de ce qui leur a plu dans les autres, que sous l'inspiration de leur propre génie. Toutefois, je crus distinguer dans les Heures de Loisir quelques passages de la plus noble espérance; et j'étais tellement frappé de cette idée que je pensai à écrire à l'auteur: ce que je ne fis pas cependant, par suite de rapports exagérés sur l'originalité de son caractère, et de ma répugnance naturelle à donner mon avis quand on ne me le demandait pas.

»Quand Byron composa sa fameuse satire, j'y reçus des étrivières en compagnie de gens qui valent mieux que moi. Mon crime était d'avoir écrit un poème (Marmion, je crois) pour mille livres sterling, ce qui n'était vrai qu'en ce sens que je l'avais vendu cette somme. Sans dire ici que je ne vois pas trop comment un auteur peut être blâmé de tirer de ses ouvrages la somme que l'éditeur consent à lui donner, surtout si celui-ci ne se plaint pas ensuite de son marché, j'avouerai qu'en s'occupant ainsi de mes affaires particulières, il me paraissait être sorti tout-à-fait du domaine de la critique littéraire. D'un autre côté, Lord Byron, dans différens passages, me donnait des éloges si fort au-dessus de ce que je pouvais mériter, qu'il aurait fallu que je fusse d'un caractère plus irascible sur ces matières que je ne l'ai jamais été, pour ne pas me trouver content en somme et ne plus songer à cette affaire.

»Je fus frappé, comme tout le monde, de la force et de la vigueur d'imagination déployées dans les premiers chants de Childe Harold et les autres productions brillantes que Lord Byron lança dans le public avec une rapidité qui tenait de la profusion. Ma propre popularité comme poète commençait alors à décliner, et sincèrement je fus charmé de voir entrer un autre dans la carrière avec tant d'imagination et d'énergie. M. John Murray vint en Écosse à cette époque. Je lui parlai du plaisir que j'aurais à faire connaissance avec Lord Byron; il eut l'obligeance de faire connaître ce désir à sa seigneurie, ce qui amena entre nous un commerce de quelques lettres.

»Me trouvant à Londres pendant le printems de 1815, j'eus l'honneur d'être présenté à Lord Byron. Je m'étais, d'après les rapports d'autrui préparé à trouver un homme d'étranges habitudes, d'un caractère violent; et je doutais que notre société pût nous convenir réciproquement. Je fus agréablement détrompé; je trouvai dans Lord Byron un homme extrêmement affable et même extrêmement bon. Nous nous réunîmes une heure ou deux presque tous les jours dans le cabinet de M. Murray, et la conversation ne languissait pas. Nous nous vîmes aussi fréquemment le soir dans diverses assemblées; en sorte que, pendant deux mois, j'eus l'avantage de vivre très-intimement avec ce grand homme. Nous étions généralement d'accord, excepté sur la religion et la politique, sujets sur lesquels je suis porté à croire qu'il n'eut jamais des idées bien fixes. Je me rappelle lui avoir dit un jour, que, s'il vivait quelques années de plus, je croyais qu'il changerait de sentimens. Il me répondit assez brusquement: Ainsi, vous êtes un de ces prophètes qui annoncent que je me ferai méthodiste?--Non, répliquai-je; je ne pense pas que votre conversion soit d'un genre si commun. Je serais plutôt porté à croire que vous chercherez un asile dans le sein de l'église catholique, et que vous vous distinguerez par l'austérité de votre pénitence. Il faut que la religion à laquelle vous vous attacherez infailliblement un jour ou un autre, soit de nature à exercer beaucoup d'empire sur l'imagination.--Il sourit gravement, et sembla reconnaître que je pourrais avoir raison.

»En politique, il débitait beaucoup de ces sentimens qu'on appelle maintenant libéraux; mais je crus remarquer qu'il le faisait moins par conviction des principes qu'il professait, que par l'occasion qu'il y trouvait d'exercer son esprit satirique contre certains individus à la tête des affaires. Il était certainement fier de son rang et de l'ancienneté de sa famille, et, sous ce rapport, aussi aristocrate que pouvaient le lui permettre son bon sens et sa bonne éducation. Il me parut que quelques dégoûts reçus, je ne sais comment, lui avaient donné cette singulière manière de penser, et avaient mis ces contradictions dans son esprit; mais au fond du cœur, je n'hésite pas à le dire, Lord Byron était essentiellement patricien.

»Lord Byron n'avait pas beaucoup lu, soit en poésie, soit en histoire. J'avais l'avantage sur lui à cet égard, particulièrement d'avoir lu ce que peu de gens s'avisent de lire, ce qui me mettait souvent à même d'attirer son attention sur des ouvrages et des choses qui avaient pour lui l'intérêt de la nouveauté. Je me rappelle particulièrement lui avoir un jour récité le beau poème de Hardyknute, imitation d'une vieille ballade écossaise, dont il fut si fort affecté, que quelqu'un qui se trouvait dans le même appartement me demanda ce que je pouvais avoir dit à Lord Byron pour le mettre dans une telle agitation.

»Je vis Byron pour la première fois en 1815, à mon retour en Angleterre. Nous déjeunâmes ou dînâmes ensemble chez Long dans Bond-Street. Jamais je ne l'ai revu, depuis, si gai et de si bonne humeur; il est vrai que la présence de M. Matthews, le comédien, y contribuait beaucoup. Le pauvre Terry y était aussi. Après l'une des parties les plus gaies où je me sois jamais trouvé, mon compagnon de voyage, M. Scott de Gala, et moi, partîmes pour l'Écosse, et depuis je n'ai plus revu Lord Byron. Nous continuâmes à nous écrire de tems en tems, peut-être une fois tous les six mois. Nous nous fîmes des présens réciproques comme les héros d'Homère; je donnai à Byron un magnifique poignard monté en or, qui avait appartenu au terrible Elfi-Bey. Mais je devais jouer le rôle de Diomède dans l'Iliade, car Byron m'envoya quelque tems après un grand vase sépulcral en argent. Il était plein d'ossemens humains, et il y avait des inscriptions sur deux des côtés de sa base. L'une portait:

»Les ossemens contenus dans cette urne ont été trouvés dans de vieux tombeaux au pied des murs d'Athènes, dans le mois de février 1811.

»L'autre portait les deux vers de Juvénal:

Expende...... quot libras in duce summo

Invenies?

Mors sola fatetur

Quantula..... hominum corpuscula.

(JUV. X.)

»A ces deux inscriptions, j'en ai ajouté une troisième:

Donné par Lord Byron à Walter-Scott [2].

[Note 2: ] [ (retour) ] Au moment où Byron faisait ce présent, M. Murray lui avait dit qu'une inscription de cette nature ajouterait beaucoup de valeur à ce vase; mais Byron s'y refusa avec une admirable modestie, disant que cela aurait un air d'ostentation de sa part, et qu'il valait mieux l'envoyer tel qu'il était, sans y rien graver davantage. (Note de Moore.)

»L'envoi de cette urne était accompagné d'une lettre que je regardais comme bien plus précieuse encore, à cause des sentimens que ce grand homme y exprimait pour moi. Je crus naturellement ne pouvoir mieux faire que de laisser la lettre dans l'urne; mais elle a disparu. La nature de ce vol ne permettant pas de soupçonner qu'il ait été commis par quelque domestique, je me vois forcé d'en accuser l'indélicatesse de quelque visiteur d'un rang plus élevé, indélicatesse bien gratuite; car je ne suppose pas que, d'après ce que je viens de dire, personne s'avise de se vanter d'avoir en sa possession cette curiosité littéraire.

»Nous rîmes beaucoup, je me le rappelle, de ce que le public pourrait penser et dire sur la nature triste et sombre de nos présens réciproques.

»Je ne crois pas qu'il me reste rien à ajouter à mes souvenirs de Byron. Il était souvent mélancolique, presque chagrin. Quand je le voyais dans cette disposition d'esprit, j'avais coutume ou d'attendre qu'il revînt de lui-même, ou qu'il se présentât quelqu'occasion naturelle de le faire causer: alors les nuages qui avaient obscurci son visage se dissipaient, comme ceux que le soleil dissipe le matin; car dans la conversation il était toujours très-animé.

»Je profitai de toutes les occasions de me trouver avec lui en société, sa manière d'être à mon égard me donnant l'orgueil de croire que mon commerce ne lui était pas désagréable. Je me rappelle bien des parties délicieuses que nous avons faites ensemble, une entre autres chez sir George Beaumont, où cet homme, si aimable lui-même, avait pris soin de réunir des hommes du talent le plus distingué. Il me suffira, parmi les convives, de citer feu sir Humphry Davy, dont le goût en littérature n'était pas moins remarquable que l'empire qu'il a exercé si long-tems dans les sciences exactes. MM. Richard Sharpe et Rogers étaient aussi présens.

»Je crois aussi avoir remarqué dans le caractère de Lord Byron quelque chose de soupçonneux, quand il semblait s'arrêter et réfléchir un moment pour voir s'il n'y avait pas un sens caché et peut-être offensant dans quelque chose qu'on lui disait par hasard. Dans ces occasions, je jugeais que ce qu'il y avait de mieux à faire était de laisser son esprit, comme un ruisseau troublé, s'éclaircir de lui-même: ce qu'il ne manquait pas de faire en une minute ou deux. J'étais, comme vous vous le rappelez, beaucoup plus âgé que notre noble ami: je n'avais aucune raison de craindre qu'il se méprît sur mes sentimens à son égard, et je n'ai jamais douté non plus qu'il ne me les rendît avec la plus grande franchise. Si, d'un côté, j'eusse pu être mortifié de voir son génie s'obscurcir si complètement, toute espèce de prétentions que j'eusse pu alors avoir à cet égard, j'aurais pu me consoler en réfléchissant que la nature m'avait, en compensation, accordé en plus grand nombre les élémens du bonheur.

»Je me tourmente en vain pour rappeler en ce moment des souvenirs qui, en d'autres tems, se présentent d'eux-mêmes à ma mémoire; de ces petits traits, de ces mots qui rappellent son regard, sa manière, son ton et ses gestes; et je persiste à croire qu'il était arrivé à une crise qui devait lui ouvrir un nouveau chemin à la renommée, et que, s'il avait pu y survivre, il aurait effacé le souvenir de certaines parties de sa vie que ses amis souhaiteraient oublier.»

LETTRE CCXX.

A M. MOORE.

23 avril 1815.

«Lord Wentworth est mort la semaine dernière. La masse de sa fortune, qui consiste en 7 ou 8,000 livres sterling de rente, est substituée à lady Milbanke et à lady Byron. La première est partie pour le comté de Leicester, afin d'en prendre possession, et d'assister aux funérailles aujourd'hui....................................... ....................................................................................

»J'ai parlé de la manière dont lord W. avait disposé de ses biens, parce que les journaux, avec leur exactitude ordinaire, ont commis toutes sortes de méprises dans le rapport qu'ils en ont fait. Son testament est tel qu'on s'y attendait. La plus grande partie de ses propriétés revient à lady Milbanke (aujourd'hui Noël) et à Bell. Il laisse, de plus, une terre qui doit être mise en vente pour le paiement de ses dettes (qui ne sont pas considérables), et des legs qu'il fait à son fils et à sa fille naturels.

»La tragédie de madame *** est tombée hier au soir. On peut essayer de la jouer une seconde fois, et on le fera probablement; mais elle n'en est pas moins tombée. Il a été impossible d'entendre un seul mot du dernier acte; j'y allai, quoique j'eusse dû rester chez moi sous le sac et la cendre, à cause de mon oncle; mais je ne sais pas résister à une première représentation vue d'un coin retiré et paisible de ma loge: ainsi donc j'ai été témoin de toute l'affaire. Les trois premiers actes, accompagnés de quelques applaudissemens passagers, se sont traînés pesamment, et ont été écoutés avec patience. Je dois dire que la pièce était mal jouée, surtout par ***, qui fut hué dans le troisième acte, pour quelque chose qu'il dit à propos d'horreur, et cette horreur fut la cause qu'on le siffla: Eh bien! le quatrième acte s'embourba d'une manière terrible; mais le cinquième, que Garrick appelait assez sottement la concoction d'une pièce, le cinquième, dis-je, s'arrêta tout court à la prière du roi. Vous savez qu'il dit que «jamais il ne se couche sans la faire, et qu'il ne veut pas y manquer en ce moment;» mais il ne fut pas plus tôt à genoux, que les spectateurs se levèrent. Le maudit parterre se mit à hurler, à huer, à siffler de toute sa force. Cela, pourtant, s'apaisa un peu; mais la scène des brigands, les paysans faisant pénitence, et le meurtre de l'évêque et de la princesse lui donnèrent le coup de grâce. La toile tomba sur les acteurs qu'on n'écoutait plus, et ce fut tout aussi infructueusement que Kean essaya d'annoncer le spectacle pour lundi. Mrs. Bartley avait si peur, que, quoique le public fût passablement tranquille, l'épilogue fut inintelligible pour la moitié de la salle. Enfin--vous savez tout. Quant à moi, j'ai applaudi jusqu'à m'écorcher les mains, et sir James Mackintosh, qui était avec moi dans ma loge, en a fait autant. Tout l'univers était dans la salle, à commencer par les Jersey et les Grey. Mais cela n'y a rien fait. Après tout, ce n'est pas une pièce jouable; elle est bien écrite, mais elle manque d'énergie.

»Les femmes, à l'exception de Joanna Baillie, ne peuvent pas faire de tragédies. Elles n'ont pas assez vu, assez connu la vie pour cela. Je crois que Sémiramis, ou Catherine II (si elles eussent pu cesser d'être reines) auraient été capables de composer une fameuse tragédie.

»Quoi qu'il en soit, c'est une bonne leçon pour ne pas risquer de tragédies. Je n'y ai jamais été très-porté; mais je l'aurais été, que ceci m'en eût guéri.

»A jamais, carissime Thom.,

»Tout à toi,»
BYRON.

LETTRE CCXXI.

A M. MURRAY.

21 mai 1815.

«Vous avez dû trouver très-étrange, sinon très-ingrat de ma part, de ne pas vous avoir parlé des dessins [3], lorsque j'ai eu le plaisir de vous voir ce matin. Le fait est que je ne les avais pas encore vus, et ne savais pas qu'ils fussent arrivés. Ils avaient été portés dans la bibliothèque où je ne fais que d'entrer en ce moment, et on n'en avait pas parlé. Ce présent est si magnifique, que..... bref, que je laisse à lady Byron le soin de vous en remercier, et ne vous écris ce billet que pour m'excuser de la négligence, bien involontaire, dont j'ai dû vous paraître coupable ce matin.

»Votre, etc.» BYRON.

[Note 3: ] [ (retour) ] M. Murray avait fait présent à lady Byron de douze dessins de Stothard, dont les sujets étaient pris dans les poèmes de lord Byron. (Note de Moore.)

LETTRE CCXXII [4].

A M. MOORE.

«Je n'ai aucune excuse à vous offrir en faveur de mon silence, si ce n'est la paresse invétérée qui me tient. Je suis trop apathique pour inventer un mensonge, sans quoi j'y aurais certainement recours, étant honteux de la vérité. K***, j'espère, est parvenu à apaiser la sublime indignation qu'avaient excitée en vous ses sottises. Je vous ai désiré et vous désire encore de tout mon cœur, dans le comité [5].

[Note 4: ] [ (retour) ] Cette lettre et celle qui suit me furent adressées en Irlande, où j'étais depuis le milieu du mois précèdent. (Note de Moore.)

[Note 5: ] [ (retour) ] Il était devenu depuis peu membre du comité composé, indépendamment de lui, des personnes citées dans cette lettre qui s'étaient chargées de la direction du théâtre de Drury-Lane; son désir avait été, depuis la première formation du comité, de m'avoir pour collègue: c'est à une méprise qui fut faite dans la manière dont on me communiqua cette proposition, qu'il fait allusion dans la phrase précédente. (Note de Moore.)

C'est une affaire qui paraît si désespérée, que la compagnie d'un ami serait du moins une consolation.--Mais nous en parlerons plus au long à notre première rencontre. En attendant, vous êtes instamment prié de décider Mrs. Esterre à s'engager. Je crois qu'on lui a déjà écrit à ce sujet; mais il est probable que votre influence, soit que vous la voyiez en personne, ou que vous en chargiez un intermédiaire, aura plus de poids que nos propositions. Je ne vous dirai pas en quoi consistent celles-ci; mes nouvelles fonctions se bornant à écouter le désespoir de Cavendish Bradshaw, les espérances de Kinnaird, les désirs de lord Essex, les plaintes de Whitbread, et les calculs de Peter Moore, qui me semblent tous en parfaite contradiction les uns avec les autres.

»C. Bradshaw voudrait éclairer le théâtre au gaz, ce qui (si l'on en croit le vulgaire) empoisonnerait la moitié des spectateurs et tous les personnages en scène. Essex a cherché à persuader à K*** [6] de ne plus s'enivrer, et depuis ce moment il n'a pas cessé d'être ivre une minute. Kinnaird, avec autant de succès, a voulu faire entendre à Raymond qu'il avait de trop forts appointemens. Whitbread veut que nous augmentions encore le parterre de six sous, proposition insidieuse qui finira par tout mettre en combustion. Pour couronner le tout, l'huissier priseur R***, n'a-t-il pas l'impudence d'être mécontent de ne pas recevoir de dividende! Le coquin est propriétaire d'actions, et de plus il est orateur de longue haleine dans nos assemblées. On m'a dit qu'il avait prédit notre incapacité; conclusion qui n'est pas neuve, et dont j'espère bien lui donner des preuves signalées avant que nous ayons fini.

[Note 6: ] [ (retour) ] Il est sans doute question ici du célèbre acteur Kean, alors à Drury-Lane, et qui buvait beaucoup. (Note du Trad.)

»Nous donnerez-vous un opéra? Je jurerais que non, et cependant je le voudrais................................ .......................... .............................................

»Pour en finir avec le monde poétique, je vous dirai que Walter-Scott est retourné en Écosse. Je vous dirai que Murray le libraire a été cruellement maltraité, par de mauvais coquins, à Newington Butts, pendant qu'il s'en retournait chez lui, après avoir dîné dans le voisinage. Imaginez-vous qu'on lui a volé trois ou quatre bons de quarante livres sterling chacun, et une bague à cachet de son grand-père, qui vaut un million; voilà du moins sa version. Mais il y a des gens qui prétendent que c'est D'Israeli, avec lequel il avait dîné, qui l'a terrassé en lui jetant à la tête sa nouvelle publication «Des querelles des Auteurs,» à la suite d'une dispute sur le prix du manuscrit. Quoi qu'il en soit, les journaux ont retenti de son injuria formœ, et depuis il est dans les fomentations, et ne voit personne que son apothicaire.

»Lady B. est sur le chemin de la maternité, depuis un peu plus de trois mois, et nous espérons qu'elle arrivera heureusement au terme. Nous sommes allés très-rarement dans le monde cet hiver, à cause de sa position qui demande de la tranquillité. Son père et sa mère ont changé leur nom contre celui de Noel, pour se conformer au testament de lord Wentworth, et par reconnaissance pour le bien qu'il leur a laissé.

»J'ai appris que vous aviez été reçu en triomphe par les Irlandais, et cela vous était bien dû. Mais ne souffrez pas qu'ils vous tuent à force de claret et d'attentions, dans le dîner national qui, à ce que j'ai entendu dire, se prépare en votre honneur. Si vous voulez m'en désigner le jour, je m'enivrerai moi-même de ce côté de l'eau, et vous enverrai un hoquet approbateur par-delà le canal.

»En fait de politique, on n'entend autre chose que le cri de guerre, et C...h prépare sa tête pour la pique sur laquelle nous la verrons porter avant que tout ceci ne soit fini. L'emprunt a mis tout le monde de mauvaise humeur. Je reçois souvent des nouvelles de Paris, mais elles sont en contradiction directe avec les rapports que nous font dans l'intérieur nos journalistes gagés.

»Quant aux affaires de la société, nous n'avons rien de neuf depuis lady D***. Il n'est pas question d'un seul divorce, quoiqu'il s'en prépare un bon nombre, à en juger par les mariages qui se font.

»Je vous envoie ci-jointe [7] une épître que j'ai reçue ce matin, de je ne sais pas qui, mais je pense qu'elle vous amusera. Celui qui l'a écrite doit être un drôle d'original.

»P. S. Un monsieur d'Alton (non pas le Dalton que vous connaissez) m'a envoyé un poème national intitulé: Dermid. La même cause qui m'a empêché de vous écrire a étendu son influence sur le désir que j'aurais eu de lui adresser une lettre de remerciemens. Si vous le voyez, dites-lui toutes sortes de belles choses pour moi, et assurez-le que je suis le plus paresseux et le plus ingrat des mortels.

[Note 7: ] [ (retour) ] Voici la lettre dont il parle ici:

Darlington, 3 juin 1815.


«MILORD,

»Je viens d'acheter un exemplaire de vos œuvres, et je suis très-fâché que vous n'en ayez pas retranché l'Ode à Bonaparte; elle a certainement été écrite avec trop de précipitation, et sans y avoir sérieusement réfléchi. La Providence vient de le ramener pour régner de nouveau sur des millions d'hommes, tandis que cette même Providence tient, en quelque sorte, en garnison un autre souverain, que, suivant l'expression de M. Burke, il précipita du trône. Voyez si vous ne pouvez trouver un moyen de réparer votre manque de jugement. Songez que, presque sur tous les points, la nature humaine est la même, dans tous les climats, à toutes les époques, et n'agissez pas ici en jeune écervelé. Est-ce aux Anglais à parler du despotisme des tyrans, pendant que des torrens de sang répandus dans les Indes Orientales appellent à grands cris la vengeance du ciel? Apprenez, mon bon Monsieur, à ne pas jeter la première pierre. Je suis le serviteur de votre seigneurie.

»J. R***» (Note de Moore.)

»Encore un mot. Ayez soin que sir John Stevenson ne parle pas du prix de votre premier poème; autrement on viendrait vous demander votre part de l'impôt sur les propriétés. Je parle très-sérieusement, car je viens d'entendre une longue histoire sur ces coquins de collecteurs, qui ont forcé Scott à payer sa taxe sur le sien. Ainsi, prenez-y garde; 300 livres sterling sont une diable de déduction à faire sur 3,000.»

LETTRE CCXXIII.

A M. MOORE.

7 juillet 1815.

«Grata superveniet, etc. Je vous avais encore écrit, mais commençant à vous croire sérieusement fâché de ma paresse, et ne sachant pas trop comment vous prendriez les bouffonneries que contenait ma lettre, je l'avais brûlée. Depuis, j'ai reçu la vôtre, et tout est au mieux.

»J'avais abandonné tout espoir d'en recevoir de vous. A propos, mon grata superveniet aurait dû être au présent, car je m'aperçois maintenant qu'il a l'air de faire allusion au présent griffonnage, tandis que c'est à la réception de votre lettre de Kilkenny, que j'ai fait l'application de ce respectable sentiment.

»Le pauvre Whitbread est mort hier matin. C'est une perte aussi grande que soudaine. Sa santé était chancelante, mais ne donnait pas lieu de craindre une attaque aussi fatale. Il est tombé, et n'a plus parlé depuis, je crois. Je vois que Perry attribue sa mort à Drury-Lane, opinion très-encourageante, et d'une grande consolation pour le nouveau comité. Je n'ai pas de doute que ***, qui est d'un tempérament apoplectique, ne se fasse saigner de suite, et comme j'ai moi-même, depuis mon mariage, perdu en grande partie ma pâleur, et, horresco referens (car je hais jusqu'à un modeste embonpoint) cette heureuse maigreur à laquelle j'étais parvenu lorsque je fis votre connaissance, cet arrêt du Morning-Chronicle ne me laisse pas sans inquiétude. Tout le monde doit regretter Whitbread. C'était assurément un homme supérieur, et un excellent homme.

»Paris est pris pour la seconde fois. Je présume qu'à l'avenir cela lui arrivera tous les ans. J'ai, ainsi que tout le monde, perdu un parent dans les derniers combats. C'est le pauvre Frédéric Howard, le meilleur de sa race. Je n'avais, depuis quelques années, que fort peu de relations avec sa famille; mais je n'ai jamais vu ou entendu dire que du bien de lui. Le frère d'Hobhouse a été tué;--bref la mort n'a pas épargné une seule famille.

»Tout espoir d'une république est évanoui, et nous continuerons de vivre sous le vieux système; mais je suis profondément las de la politique et du carnage, et le bonheur dont la Providence s'est plue à combler lord *** ne fait que prouver le peu de valeur que les dieux attachent à la prospérité, puisqu'ils ont permis à un..... tel que lui, et à ce vieil ivrogne de Blucher, de battre des hommes qui valent mieux qu'eux. Wellington, cependant, mérite une exception: celui-là est un homme et le Scipion de notre Annibal; ce qui n'empêche pas qu'il doit rendre grâce aux glaces de la Russie, qui ont détruit la véritable élite de l'armée française pour le faire vaincre à Waterloo.

»Bon Dieu, Moore, comme vous blasphémez «le Parnasse et Moïse!» en vérité, vous me faites honte. Ne ferez-vous rien pour l'art dramatique?--Nous vous demandons en grâce un opéra. La méprise de Kinnaird a été en partie la mienne. Je voulais à toute force que vous fussiez du comité et lui aussi; mais nous sommes bien aises maintenant que vous ayez été plus sage que nous, car je commence à soupçonner que c'est une fâcheuse affaire.

»Quand vous verra-t-on en Angleterre? Sir Ralph Noël (ci-devant Milbank, et il ne paraît pas disposé à ensevelir de sitôt le nom de Noël avec lui) s'étant aperçu qu'un homme ne pouvait pas habiter deux maisons, m'a donné sa terre, située dans le nord, pour en faire ma résidence, et c'est là que lady B. menace d'accoucher en novembre. Sir R. et madame ma belle-mère établiront leurs quartiers à Kirby, qui appartenait jadis à lord Wentworth. Peut-être viendrez-vous avec Mrs. Moore nous rendre une visite cet automne. Dans ce cas, vous et moi (sans nos femmes), prendrons notre vol vers Édimbourg, pour aller embrasser Jeffrey. Ce n'est pas à beaucoup plus de cent milles de chez nous. Mais nous causerons de ceci, et d'autres affaires importantes, à notre première entrevue, qui aura lieu, je l'espère, sitôt votre retour. Nous ne quittons Londres qu'au mois d'août.

»Tout à vous.»

LETTRE CCXXIV.

A M. SOTHEBY.

15 septembre 1815, Piccadilly Terrace.

CHER MONSIEUR,

«Ivan est accepté, et sera mis à l'étude aussitôt l'arrivée de Kean.

»Les acteurs sont pleins de confiance dans le succès de la pièce. Je ne sache pas qu'il soit nécessaire d'y faire des changemens pour la représentation; mais, dans le cas où il en faudrait, cela se réduirait à peu de chose, et vous en seriez averti à tems. Je vous conseillerais de n'assister qu'aux dernières répétitions, les directeurs, du moins, m'ont chargé de vous donner cet avis. Vous pouvez les voir, c'est-à-dire Dibdin et Rae, quand bon vous semblera, et en attendant je ferai tout ce que vous jugerez convenable de suggérer.

»Mrs Mardyn n'a pas encore paru, et l'on ne peut rien décider avant son premier début, c'est-à-dire, quant à sa capacité pour le rôle dont vous parlez, et qui, sans aucun doute, n'est pas dans Ivan, Ivan me paraissant pouvoir être très-bien joué sans elle. Mais nous en reparlerons plus tard.

»Votre très-sincèrement dévoué.» BYRON.

»P.S. Vous serez sans doute bien aise d'apprendre que la saison a commencé d'une manière brillante.--La salle est constamment pleine; les recettes excellentes,--les acteurs en très-bonne harmonie avec le comité, ainsi qu'entre eux.--Enfin, il y règne autant d'intelligence qu'il est possible d'en entretenir dans une administration aussi compliquée et aussi étendue que celle de Drury-Lane.

A M. SOTHEBY.

25 septembre 1815.

CHER MONSIEUR,

«Je crois qu'il vous sera utile de voir les acteurs et directeurs aussitôt que vous le pourrez, car il y a des points sur lesquels vous devez avoir besoin de conférer avec eux. L'observation que je vous ai rapportée vient du côté des acteurs; elle est générale et non particulière à cette circonstance. J'ai cru bien faire en vous la communiquant de suite; cela ne vous empêchera pas sans doute de voir quelques-unes des répétitions.

»Je serais tenté de croire que Rae a jeté son dévolu sur le rôle de Naritzin. C'est un acteur plus en faveur que Bartley, et certainement il donnera plus de force au caractère. D'ailleurs, c'est un des directeurs, et il portera plus d'intérêt à la pièce, s'il peut y jouer doublement un rôle. Mrs. Bartley représentera Petrowna; quant à l'impératrice, je ne sais qu'en penser et qu'en dire. La vérité est que nous ne sommes pas très-bien pourvus d'actrices tragiques, mais choisissez ce que nous avons de mieux, et tirez-en le meilleur parti possible. Nous avons tous beaucoup d'espoir que la pièce réussira, et mettant à part toute autre considération, nous le désirons ardemment, cette tragédie étant la première qu'on aura représentée à Drury-Lane, depuis l'ancien comité.

»A propos, j'ai un procès à vous faire, et comme le grand M. Dennis, qui s'écria dans une semblable occasion: «De par Dieu, vous m'avez pris mon tonnerre,» je m'écrierai, moi: «Voici mon éclair!» dans la scène entre Petrowna et l'impératrice, où se trouve une pensée semblable à celle de Conrad dans le troisième chant du Corsaire, et exprimée presque de la même manière. Ce que j'en dis, cependant, n'est pas pour vous accuser, mais pour me justifier moi-même de tout soupçon de plagiat, mon poème ayant été publié six mois avant que vos tragédies n'eussent paru [8].

[Note 8: ] [ (retour) ] Malgré cette précaution du poète, l'analogie qui existe entre ces deux passages fut citée quelques années après d'une manière triomphante, à l'appui d'une accusation de plagiat portée contre lui par quelques écrivailleurs; voici les vers de M. Sotheby.

«Je me suis élancé avec transport de la pierre qui me sert de couche, pour saluer le tonnerre éclatant au-dessus de ma tête, et accueillir l'éclair dont la lueur jaillissante faisait étinceler mes fers.»(Note de Moore.)

»Georges Lambe avait l'intention de vous écrire. Si vous ne voulez pas avoir maintenant de conférence avec les directeurs, indiquez-moi ce que vous désirez qu'on fasse, et j'aurai soin que cela soit exécuté.

»Votre très-sincèrement dévoué.» BYRON.

LETTRE CCXXV.

A M. TAYLOR.

13 Piccadilly Terrace, 25 sept. 1815.

CHER MONSIEUR,

«Je suis très-fâché que vous vous affectiez d'une circonstance [9] dont je ne me tourmente nullement. Il m'est fort indifférent, si cela amuse votre journaliste, ses correspondans et ses lecteurs, d'être le sujet de toutes les chansons qu'il peut insérer dans sa feuille, pourvu, toutefois, que, dans les produits de ses veilles, il ne soit question que de moi.

[Note 9: ] [ (retour) ] M. Taylor ayant inséré dans le Soleil (dont il était alors principal propriétaire) un sonnet adressé à lord Byron, en retour du présent que le noble lord lui avait fait d'un exemplaire de ses œuvres richement relié, il parut le lendemain dans le même journal (de la plume d'une personne qui avait acquis quelqu'autorité sur cette feuille), une parodie de ce sonnet, où il était fait allusion à lady Byron d'une manière fort peu respectueuse. C'est à cette circonstance, dont M. Taylor avait donné l'explication en écrivant à lord Byron, que se rapporte la lettre ci-dessus, qui fait tant d'honneur aux sentimens du noble époux. (Note de Moore.)

»Il y a long-tems que ces choses-là ne m'effrayent plus, et je ne sache pas qu'une attaque de ce genre pût m'exciter à me défendre, à moins qu'elle ne s'étendît à ceux qui me touchent de près, et dont les qualités sont de nature, j'espère, à les mettre à l'abri d'un pareil outrage, aux yeux même des gens qui ne me veulent aucun bien. En supposant qu'un tel cas se présentât, je dirai, renversant le sens des paroles du docteur Johnson, que si les lois ne peuvent me rendre justice, je me la rendrai moi-même, quelles qu'en soient les conséquences.

»Je vous renvoie, avec tous mes remerciemens, Colman et les lettres.--Quant aux poèmes, je me flatte que votre intention est que je les garde, c'est du moins ce que je ferai jusqu'à ce que vous me disiez le contraire.

»Très-sincèrement à vous.»

A M. MURRAY.

25 septembre 1815.

«Voulez-vous publier la Pie voleuse de Drury-Lane, ou, ce qui serait mieux encore, voulez-vous donner cinquante ou même quarante guinées du manuscrit? Je me suis chargé de vous faire cette question dans l'intérêt du traducteur, et je désire que vous y consentiez. On nous en offre partout ailleurs dix livres sterling de moins, et connaissant votre libéralité, je me suis adressé à vous, et serai bien aise d'avoir votre réponse.

»Tout à vous.»

LETTRE CCXXVI.

A M. MURRAY.

27 septembre 1815.

«Voilà qui est beau et généreux, digne enfin d'un éditeur dans le grand genre. M. Concanen, le traducteur, va être enchanté, et il paiera sa blanchisseuse, tandis que moi, en récompense de votre libéralité dans cette circonstance, je ne vous demanderai plus de rien publier pour Drury-Lane, ni pour aucun autre [10] Lane. Vous n'aurez de moi ni tragédie ni autre chose, je vous en réponds, et vous devez vous trouver heureux d'être débarrassé de moi pour tout de bon, sans plus de dommage. En attendant, je vais vous dire ce que nous pouvons faire pour vous;--nous allons jouer l'Ivan de Sotheby, qui réussira, et alors vos publications présentes et futures des drames de cet auteur se débiteront tant que vous voudrez, et si nous avons quelque chose de très-bon, vous aurez la préférence, mais on ne vous présentera plus de pétition.

[Note 10: ] [ (retour) ] Lane signifie petite rue, ruelle. (Note du Trad.)

»Sotheby a dans sa pièce une pensée, et presque les mêmes paroles qui se trouvent dans le troisième chant du Corsaire, qui, comme vous le savez, fut publié six mois avant sa tragédie. C'est à l'occasion de l'orage qui éclate dans la cellule de Conrad. J'ai écrit à M. Sotheby pour la réclamer, et comme Dennis qui criait dans le parterre: «De par Dieu, voilà mon tonnerre!» ainsi ferai-je et m'écrierai-je: «De par Dieu, voilà mon éclair!»--Car c'est de ce fluide électrique qu'il est question dans ledit passage.

»Vous aurez, pour mettre en tête de la pièce, un portrait de Fanny Kelly, dans la Pie voleuse, qui vaut bien; en conscience, deux fois l'argent que vous a coûté le manuscrit. Dites-moi, je vous prie, ce que vous avez fait de la note que je vous ai donnée sur Mungo-Park.

»Toujours tout à vous.»

LETTRE CCXXVII.

A M. MOORE.

13 Piccadilly Terrace, 28 octobre 1815.

«Il paraît que vous voilà revenu en Angleterre, à ce que j'apprends de tout le monde, excepté de vous. Je présume que vous vous tenez sur la réserve, parce que je n'ai pas répondu à votre dernière lettre d'Irlande. Quand avez-vous quitté le «cher pays?» C'est égal, allez, je vous pardonne, ce qui est une grande preuve de--de je ne sais pas quoi, mais c'est pour donner le démenti à ce vers:

»Celui qui a tort ne pardonne jamais.»

»Vous avez écrit à ***. Vous avez aussi écrit à Perry, qui laisse entrevoir l'espérance que vous nous donnerez un opéra. Coleridge nous a promis une tragédie. Or, si vous tenez la parole que nous a donnée Perry, et que Coleridge remplisse la sienne, en voilà assez pour mettre Drury-Lane sur pied, et il faut dire qu'il a terriblement besoin qu'on vienne à son aide: nous avons commencé au grand galop, et nous voilà déjà rendus.--Quand je dis nous, c'est-à-dire Kinnaird, qui est ici l'homme capable, et sait compter ce qui est plus que n'en peut faire le reste du comité.

»C'est réellement fort amusant, quant à ce qui est du mouvement que se donnent matin et soir ces gens-ci, les uns se carrant, les autres pestant. Et si l'on parvient jamais à payer cinq pour cent, cela fera honneur à l'administration. M. *** a fait recevoir une tragédie, dont la première scène commence par le sommeil, non pas de l'auteur, mais du héros. Elle nous a été présentée comme étant prodigieusement admirée par Kean; mais le susdit Kean étant interrogé, nie cet éloge, et proteste contre son rôle.--Je ne sais pas comment cela finira.

»Je ne vous parle autant du théâtre, que parce que Londres est mort dans cette saison. Tout le monde en est parti excepté nous, qui y restons pour accoucher en décembre, ou peut-être plus tôt. Lady B. est énorme et en état de prospérité, du moins en apparence, je voudrais que le moment fût passé et bien passé.--

»J'ai devant les yeux une pièce d'un personnage qui se signe Hibernicus.--Le héros est Malachi, le roi Irlandais, et le traître usurpateur c'est Turgesius le Danois. Le dénouement est beau. Turgesius est enchaîné par la jambe à un pilier sur le théâtre, et le roi Malachi lui adresse un discours qui ne ressemble pas mal à ceux de lord Castlereagh sur l'équilibre du pouvoir et le droit de légitimité, discours qui jette Turgesius dans un accès de rage, comme le feraient ceux de Castlereagh, si son auditoire était enchaîné par les jambes.--Il tire un poignard et s'élance sur l'orateur; mais, se voyant au bout de sa corde, il le plonge dans sa propre carcasse, et meurt en disant qu'il a accompli une prophétie.

»Or, voilà des faits exacts et sérieux, et la partie la plus grave d'une tragédie qui n'a pas été faite dans l'intention de la rendre burlesque. L'auteur a l'espoir qu'elle sera jouée.--Mais, qu'est-ce que l'espoir? rien que le fard dont nous parons la face de la vie, le moindre souffle de vérité le détruit, et nous voyons alors, sans déguisement, comme elle a les joues creuses. Je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir déjà fait cette belle réflexion-là; mais n'importe, elle ira encore cette fois à la tragédie de Turgesius, à laquelle je puis l'appliquer.

»Eh bien! comment va la santé, ô toi, poète, non des mille, mais des trois mille! J'aurais bien voulu que votre ami, sir John Forté-Piano, eût gardé cela pour lui, et ne l'eût pas publié au jugement du marchand de chansons de Dublin, et je vais vous dire pourquoi: il y a de la libéralité à Longman de vous avoir donné ce prix, et il est honorable pour vous de l'avoir obtenu, mais ceci va déchaîner, contre l'heureux auteur, tous les juges faméliques et décharnés. Après tout, qu'ils aillent au diable!--Jeffrey et Moore, réunis, peuvent défier le monde avec leur plume.--À propos, le pauvre C...e, qui est un homme d'un talent admirable, et de plus dans le malheur, est sur le point de publier deux volumes de poésie et de biographie.--Il a été plus maltraité par les critiques que nous ne l'avons été nous-mêmes. Voulez-vous me promettre, si son ouvrage paraît, de faire un article en sa faveur, dans la Revue d'Édimbourg? Je pense bien que vous ne pourrez faire autrement que de lui donner des louanges; mais il faut aussi le bien louer, ce qui, de toutes les choses, est la plus difficile.--Cela fera sa réputation.

»Ceci doit rester secret entre nous, car il serait possible que ce projet ne plût pas à Jeffrey, ni probablement à C...e lui-même. Mais mon avis est qu'il n'a besoin que de quelqu'un qui lui prépare les voies, et d'une étincelle ou deux de courage pour fournir glorieusement sa carrière.

»Votre très-affectionné, B.

»P. S. Voici un ennuyeux griffonnage, mais ma première sera «plus de ce monde.»

Comme, après cette lettre, on ne trouve plus, dans sa correspondance, que des allusions très-rares à la part qu'il eut dans l'administration de Drury-Lane, je profiterai de cette occasion pour donner quelques extraits de ses Pensées détachées où l'on trouve ses souvenirs sur ses relations de courte durée avec l'intérieur du théâtre.

«Lorsque j'appartenais au comité de Drury-Lane, et faisais partie de la direction, il y avait environ cinq cents pièces dans les cartons. Imaginant que, dans le nombre, il devait y en avoir de bonnes, j'en fis l'examen en personne, et avec l'aide de mes collègues. Je ne sache pas que, de toutes celles qui me passèrent par les mains, il y en eût une seule qu'on pût décemment supporter.--On n'a jamais rien vu de semblable à quelques-unes d'elles! Mathurin m'avait été très-pressamment recommandé par sir Walter Scott à qui j'eus recours, d'abord dans l'espoir qu'il ferait lui-même quelque chose pour nous, et puis me flattant, dans mon désespoir, qu'il pourrait nous indiquer quelqu'auteur, jeune ou vieux, qui nous promettrait du succès. Mathurin m'envoya son Bertram avec une lettre, mais sans son adresse, ce qui m'empêcha d'abord de lui répondre. Lorsque je découvris enfin son adresse, je lui envoyai une réponse favorable, avec quelque chose de plus substantiel. Sa pièce réussit; mais j'étais à cette époque hors d'Angleterre.

»Je m'adressai aussi à Coleridge;--mais il n'avait rien de convenable sur le métier pour le moment. M. Sotheby nous offrit obligeamment toutes ses tragédies, et je m'engageai et réussis, en dépit de quelques discussions avec mes confrères du comité, à faire accepter Ivan. On en fit lecture, et les rôles furent distribués. Mais voilà que, lorsque tout était en train, un peu de tiédeur de la part de Kean, ou de chaleur du côté de l'auteur, porte ce dernier à retirer sa pièce Sir J.-B. Burgess nous avait aussi présenté quatre tragédies et une petite pièce, et j'avais mis tout en mouvement dans le comité et les coulisses, pour les faire recevoir, mais ce fut inutilement.

»Bon Dieu, par quelles scènes il m'a fallu passer!--Les auteurs, mâles et femelles, les modistes et les sauvages irlandais, les gens de Brighton, de Blackwall, de Chatham, de Cheltenham, de Dublin, de Dundee, qui venaient me tomber sur le dos, et qu'il était convenable de recevoir poliment, d'écouter, et dont même quelquefois il fallait supporter une lecture. Le père de Mrs. ***, maître de danse irlandais, à l'âge de soixante ans, vint me trouver pour me prier de lui faire jouer Archer en bas de soie blancs, par une journée de gelée, afin de montrer ses jambes qui, certainement, étaient belles et bien irlandaises pour son âge, et qui avaient encore été mieux;--miss Emma une telle, se présentant avec une pièce intitulée: le Brigand de Bohême, ou quelque titre de ce genre;--M. O'Higgins, alors résidant à Richmond, avec une tragédie irlandaise, où les unités ne pouvaient manquer d'être observées, puisque l'un des personnages principaux était enchaîné par la jambe à un pilier, pendant la plus grande partie de la pièce. C'était un homme à l'aspect farouche et sauvage et le seul moyen de s'empêcher de lui éclater de rire au nez, était de réfléchir aux résultats probables d'une telle gaîté.

»Comme je suis naturellement un individu honnête et poli et qui ne peut souffrir faire de peine à personne, quand il en peut être autrement,--je les ai renvoyés tous à Douglas Kinnaird, qui est un homme d'affaires, et n'est pas embarrassé de dire non: je les ai donc laissés s'arranger ensemble, et comme, au commencement de l'année suivante, je suis parti pour l'étranger, j'ai été fort peu au fait depuis de la marche des théâtres..............................................................

»On dit que les acteurs sont des gens intraitables, et c'est vrai; mais j'avais trouvé moyen d'éviter toute espèce de discussion avec eux, et à l'exception d'un démêlé [11], qui s'éleva entre Byrne l'aîné et miss Smith, au sujet de son pas de... j'oublie le terme technique, je ne me rappelle pas m'être jamais mêlé de leurs querelles. Je protégeais habituellement miss Smith, parce qu'elle ressemblait de figure à lady Jane Harley, et que les ressemblances ont beaucoup de pouvoir sur moi; mais en général j'abandonnais ces choses-là à mes collègues, qui prenaient à tout cela une part plus active que moi, et me reprochaient très-sérieusement de ne pouvoir me mêler de ces sortes d'affaires sans plaisanter avec les histrions, et m'accusaient de mettre tout en désordre par la légèreté avec laquelle je traitais ces importantes bagatelles.

[Note 11: ] [ (retour) ] Un correspondant d'un des Monthly Miscellanies rapporte cette circonstance de la manière suivante:

«Pendant l'administration de Lord Byron, Byrne l'aîné composa un ballet dans lequel miss Smith (depuis Mrs. Oscar Byrne) avait un pas seul. Cette demoiselle désira que ce pas fût introduit vers la fin du ballet; le maître de ballets s'y refusa, et la demoiselle jura qu'elle ne danserait pas du tout. La musique qui annonçait le pas commença, et la demoiselle sortit majestueusement du théâtre; les deux parties se précipitèrent dans les coulisses pour exposer leur affaire à Lord Byron, la seule personne qui s'y trouvât alors. Le noble membre du comité prononça en faveur de miss Smith, et les deux plaignans, irrités, s'élançaient dehors au moment où j'entrais moi-même.--Si vous étiez arrivé une minute plus tôt, me dit Lord Byron, vous m'auriez entendu prononcer dans une affaire curieuse, sur une question de danse, moi, ajouta-t-il en jetant un regard sur son pied difforme, moi à qui la nature, dès ma naissance, a défendu de faire un seul pas. Son front se rembrunit après avoir prononcé ces paroles, comme s'il eût regretté d'en avoir trop dit, et il y eut des deux côtés un moment d'un silence embarrassant.» (Note de Moore.)

»Puis venaient le petit comité et le haut comité.--Nous n'étions pas beaucoup, mais nous n'étions jamais d'accord.--C'était Peter Moore qui contredisait Kinnaird, et Kinnaird qui contredisait tout le monde:--et puis nos deux directeurs, Rae et Dibdin, et notre secrétaire Ward; et cependant nous étions tous très-zélés pour le bien du théâtre, et le désirions de très-bonne foi. *** nous avait fourni des prologues pour la reprise de nos vieilles pièces anglaises, mais il n'a pas été content de moi, parce que je lui ait fait le compliment qu'il était l'Upton de notre théâtre (c'est M. Upton qui était le poète d'Astleys [12]), et cela est cause qu'il a presque renoncé aux prologues.

[Note 12: ] [ (retour) ] Un des théâtres inférieurs de Londres, qui est dans le genre du Cirque de Franconi. (Note du Trad.)

»Dans la pantomime qu'on joua en 1815 et 16, on avait introduit une représentation du bal masqué, donné par nous autres jeunes gens du club de Watier à Wellington et compagnie. Douglas Kinnaird, avec deux ou trois autres et moi-même, nous nous masquâmes et montâmes sur le théâtre avec οἱ πολλοί pour voir de la scène l'effet de la salle.--Cela me parut superbe.--Douglas se mit à danser parmi les figurans, et ils furent fort intrigués de savoir qui nous étions, s'étant aperçus qu'ils étaient plus que leur nombre. Il est assez étrange que Douglas Kinnaird et moi nous ayons été tous deux présens au véritable bal masqué, et ensuite à la pantomime qui en fut donnée sur le théâtre de Drury-Lane.»

LETTRE CCXXVIII.

A M. MOORE.

Piccadilly Terrace, 31 oct. 1815.

«Je n'ai pas pu m'assurer d'une manière précise du tems que dure la vente des fonds, mais je crois que c'est un bon moment pour s'en défaire, et je l'espère d'abord, parce que je vous verrai, et ensuite parce que je recevrai certaines sommes au profit de lady B., qui contribueront essentiellement à me mettre à mon aise, car (pour parler le langage des créanciers) j'ai besoin de compléter une somme.

»Hier j'ai dîné dehors avec une assez nombreuse société dans laquelle se trouvaient Shéridan et Colman, Harry Harris de C. G. et son frère, sir Gilbert Heathcote, Douglas Kinnaird et d'autres personnes de marque. Comme dans d'autres réunions de ce genre, le silence régna d'abord, puis l'on parla, puis on argumenta, puis on disputa; enfin, tout le monde voulant, parler à la fois, l'on ne s'entendit plus et l'on finit par se griser. Quand nous fûmes arrivés au dernier degré de cette glorieuse progression, ce ne fut pas chose facile que de descendre sans tomber; et pour couronner le tout, Kinnaird et moi, il nous fallut faire descendre à Shéridan un escalier en limaçon, qui a été certainement construit avant la découverte des liqueurs fermentées, et avec lequel il n'est pas de jambes, tant cagneuses qu'elles soient, qui puissent commodément s'arranger. Nous le déposâmes enfin, sain et sauf, chez lui, où son domestique, qui paraît fort habitué à ces sortes d'affaires, l'attendait dans le vestibule. Lui et Colman avaient été, selon leur coutume, très-amusans; mais j'emportais avec moi beaucoup de vin, et ce vin avait précédemment emporté ma mémoire, en sorte que tout fut hoquet et allégresse pendant la dernière heure, et il ne m'est rien resté de la conversation. Peut-être avez-vous entendu rapporter la réponse que fit dernièrement Shéridan au watchman, qui le trouva privé de cette «divine particule d'air» appelée raison................................................................... .......................................... ..........................................................................................

»Le watchman trouva donc Sherry dans la rue, ivre mort. «Qui êtes-vous, monsieur?» Pas de réponse. «Quel est votre nom?» Un hoquet. «Quel est votre nom?» Alors il répond d'un ton grave, lent et flegmatique: «Wilberforce!!!» N'est-ce pas là tout Shéridan? A mon avis, la réponse est excellente. Il a plus d'esprit dans son ivresse, que les autres à leur première pointe de gaîté.

»Mon papier est rempli, et j'ai un terrible mal à la tête.

»P. S. Lady B. avance rapidement. Le mois prochain donnera la lumière (avec l'aide de «Junon Lucine, fer opem», ou plutôt opes, car ce dernier est plus nécessaire) à la dixième merveille du monde,--Gil Blas étant la huitième, et le père de mon fils la neuvième.»

LETTRE CCXXIX.

A M. MOORE.

4 novembre 1815.

«Si vous ne m'aviez pas troublé la tête avec les fonds, votre lettre aurait eu une réponse immédiate. N'a-t-il pas fallu que j'aille dans la cité? n'a-t-il pas fallu me rappeler, en arrivant là, ce que j'y venais faire, et ne l'avais-je pas oublié?

»Je serais, sans aucun doute, enchanté de vous voir;--mais je n'aime pas à employer mes goûts personnels pour combattre vos motifs.--Vous viendrez et bientôt, car rester ne vous sera pas possible.--Je vous connais depuis long-tems, vous avez trop du vieux levain de Londres, pour en pouvoir rester long-tems absent.

»Lewis va à la Jamaïque sucer ses cannes à sucre. Il s'embarque dans deux jours. Je vous envoie ci-joint son billet d'adieu. Je le vis hier au soir à D. L. T., pour la dernière fois avant son départ. Pauvre diable!--c'est réellement un brave homme, un excellent homme.--Il m'a laissé sa canne et un pot de gingembre confit; je ne mangerai jamais de ce dernier sans avoir les larmes aux yeux.--C'est si brûlant!--Nous avons un bruit de diable parmi nos ballerinas.--On a fait une injustice à miss Smith, au sujet d'un pas écossais. Le comité s'en est mêlé; mais le maudit maître de ballet n'a pas voulu en démordre. Je suis furieux, et Georges Lamb aussi.--Kinnaird est fort content, il ne sait pas trop pourquoi; et moi je suis très-fâché, à peu près pour la même raison. Aujourd'hui je dîne avec Kinnaird, nous aurons encore Shéridan et Colman; et demain encore une fois chez sir Gilbert Heathcote...... ................................................

»Leigh Hunt a composé un poème vraiment bon et très-original, et qui, je crois, fera sensation. Vous ne pouvez imaginer à quel point il est bien écrit, et je ne m'en serais pas fait une idée moi-même, si je ne l'avais pas lu. Quant à nous, Tom, eh bien! quand allons-nous paraître? J'aimerais beaucoup mieux, si vous pensez que les vers en valent la peine, qu'ils fussent mêlés avec les Mélodies Irlandaises, que d'être imprimés séparément.--Mais quand votre chef-d'œuvre sera-t-il publié? Quand verrons-nous votre Shah Nameh?--Jeffrey est bien bon d'aimer les Mélodies Hébraïques. Il y a des gens ici qui préfèrent Sternhold et Hopkins, et qui en conviennent.--Que le diable emporte leurs ames, pour les punir d'un tel goût!

»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner.--Pauvre cher Murat! quelle fin! Vous savez, je pense, que son panache blanc était comme celui d'Henri IV, le point de ralliement pendant une bataille.--Il refusa un confesseur et le bandeau qu'on lui offrait, ne voulant pas souffrir qu'on aveuglât ni ses yeux, ni son ame. Vous en apprendrez davantage demain ou le jour suivant.

»À jamais, etc.»

LETTRE CCXXX.

À M. MURRAY

4 novembre 1815.

«Quand vous serez en état de vous former une opinion sur le manuscrit de M. Coleridge, vous me ferez plaisir de me le rendre, parce que, dans le fait, je n'ai pas été autorisé à le laisser sortir de mes mains. J'en pense beaucoup de bien, et désirerais vivement que vous en fussiez l'éditeur; mais si vous n'y consentez pas, je ne désespère nullement de trouver quelqu'un qui s'en chargera.

»J'ai écrit à M. Leigh Hunt, pour l'informer que vous étiez disposé à traiter avec lui comme vous me l'avez fait entendre la dernière fois que je vous ai vu. Quant aux conditions et à l'époque, j'abandonne cela à sa volonté et à votre discernement.--Je dirai seulement que je regarde cette entreprise comme la plus sûre dont vous vous soyez jamais mêlé. Je vous parle comme à un spéculateur; si je devais vous parler comme lecteur et comme critique, je vous dirais que c'est une production admirable, qui n'a tout juste de défaut que pour en rendre les beautés plus remarquables.

»Et maintenant, pour en finir, parlons de mon poème, dont je suis honteux, après avoir nommé les autres.--Publiez-le ou non, comme vous voudrez, je n'y tiens pas le moins du monde. Si vous ne le publiez pas, il ne le sera jamais par aucun autre, et je n'y ai jamais songé que comme appartenant à la collection. S'il vaut la peine d'être mis dans le quatrième volume, placez-l'y, mais pas ailleurs; sinon jetez-le au feu.

»Tout à vous.»

Les embarras dont il avait craint de se voir prochainement entouré, en faisant une revue de ses affaires avant son mariage, ne tardèrent pas à réaliser ses plus sinistres présagés. L'augmentation de dépense que lui occasionnait son nouveau genre de vie, sans que ses moyens se fussent beaucoup accrus, les arriérés d'anciennes obligations pécuniaires, et des engagemens qui, depuis lors, s'étaient graduellement accumulés, se réunirent pour l'accabler de tout leur poids, et lui firent plus d'une fois connaître les plus cruelles humiliations de la pauvreté. La nécessité de satisfaire ses créanciers l'avait réduit au pénible expédient de vendre ses livres.--Cette circonstance étant venue aux oreilles de M. Murray, ce dernier se hâta de lui envoyer 1,500 livres sterling, avec l'assurance qu'une pareille somme serait à son service dans quelques semaines, et que si ce secours ne suffisait pas, M. Murray était prêt à lui remettre, pour son usage, la valeur des manuscrits de tous ses ouvrages.

C'est à cette offre généreuse que lord Byron répond dans la lettre suivante.

LETTRE CCXXXI.

A M. MURRAY.

14 novembre 1815.

«Je vous renvoie vos billets que je n'accepte pas, mais qui n'en sont pas moins honorés. Je recevrais de vous ce service, si je devais le recevoir de personne; mais si telle eût été mon intention, je puis vous assurer que je vous en aurais fait la demande franchement, et sans plus de réserve que vous n'en auriez mis à me le rendre, et je ne puis rien dire de plus de ma confiance et de vos procédés.

»Les circonstances qui me décident à me défaire de mes livres, quoiqu'assez pressantes, ne le sont pas d'une manière immédiate: je m'y suis résigné, ainsi n'en parlons plus.

»Si j'avais été disposé à abuser de la sorte de votre obligeance, je n'aurais pas attendu jusqu'à ce moment. Néanmoins je suis bien aise que vous m'ayez donné l'occasion de la refuser, puisque cela fixe mon opinion sur vous, et même me dispose à envisager la nature humaine sous un jour différent de celui où je m'étais habitué à la regarder.

»Croyez-moi très-sincèrement, etc.»

A M. MURRAY.

25 décembre 1815.

»Je vous envoie quelques vers écrits depuis longtems, et destinés à servir d'ouverture au Siége de Corinthe.--Je les avais oubliés, et ne suis pas bien sûr même à présent, s'il ne vaudrait pas mieux les laisser de coté.--Mais vous et votre conseil en décideront.

»Tout à vous.»

Voici les vers dont il est question dans ce billet. Ils sont écrits avec toute la liberté de ce genre de mesure vagabonde, que son admiration pour la Christabel de M. Coleridge lui avait fait alors adopter, et peut-être avait-il eu raison de juger qu'ils ne convenaient pas à l'ouverture de son poème. Cependant ils sont trop pleins de verve et de force pour rester inconnus. Quoiqu'il les eût composés au milieu de l'épaisse atmosphère de Piccadilly, on voit aisément que son imagination errait bien loin de là, sur les riantes collines et dans les heureuses vallées de la Grèce, et que le contraste de la vie monotone qu'il menait alors donnait à ses souvenirs un nouvel essor, une nouvelle énergie.

En l'an 1810 depuis que Jésus mourut pour les hommes, je faisais partie d'une brave troupe qui parcourait le pays à cheval, ou naviguait sur la mer. Oh! que nous allions d'un joyeux train, tantôt traversant la rivière à gué, tantôt gravissant la haute montagne. Jamais nos coursiers ne se reposaient pendant un jour: soit qu'une grotte et qu'une hutte nous servît d'asile, sur le lit le plus dur, nous jouissions d'un doux sommeil étendus sur notre grossière capote ou sur la planche plus grossière encore de notre léger bateau, la tête reposant sur nos selles en guise d'oreiller, nous ne nous en réveillions pas moins frais et dispos le lendemain. Nous donnions un libre essor à nos pensées, à nos paroles; nous avions en partage la santé et l'espérance, la fatigue, inséparable du voyage, mais nous ne connaissions pas le souci. Notre petite troupe était de toutes les langues, de toutes les croyances. Il y en avait qui disaient leurs chapelets, d'autres appartenaient à la mosquée, d'autres à l'église; quelques-uns, si je ne me trompe, n'appartenaient à rien. Enfin dans le monde entier on aurait cherché en vain une troupe plus joyeuse et plus bigarrée.

Mais les uns sont morts, les autres partis. Il y en a qui sont dispersés et solitaires dans ce monde, d'autres sont révoltés sur les montagnes qui dominent les vallées de l'Épire [13], où la liberté rallie encore ses forces par momens, et fait payer aux oppresseurs de leur sang les maux qu'ils lui ont faits. Quelques-uns sont dans de lointains pays, d'autres passent dans leurs foyers une vie inquiète, mais jamais plus ils ne se réuniront en troupe joyeuse pour courir le pays et se divertir.

[Note 13: ] [ (retour) ] Les dernières nouvelles qui me sont parvenues de Dervish (un des Arnautes qui m'avaient suivi) m'ont appris qu'il s'était insurgé dans les montagnes, à la tête de quelques bandes qu'on trouve communément dans ce pays en tems de troubles. (Note de Byron.)

Ces jours de fatigue s'envolaient gaiement, et maintenant quand je les vois se succéder d'une manière si triste, mes pensées, comme de légères hirondelles, traversent en l'effleurant l'Océan, et transportent de nouveau mon esprit, semblable à l'oiseau sauvage et fugitif, au milieu des espaces de l'air. Voilà ce qui sans cesse inspire mes chants, dans lesquels souvent, oh! trop souvent peut-être, j'implore ceux qui peuvent supporter mes vers, de me suivre dans cette terre lointaine.

Étranger, veux-tu, m'accompagner maintenant et venir t'asseoir avec moi sur la montagne qui domine Corinthe?

LETTRE CCXXXII.

À M. MOORE

5 janvier 1816

«J'espère que Mrs. M. est entièrement rétablie. Ma petite fille est née le 10 décembre dernier; on l'a nommée Augusta Ada (le second de ces noms est très-ancien dans la famille, et n'a pas été porté, je crois, depuis le règne du roi Jean). Elle est venue au monde, et est encore très-grasse et en très-bon état: on dit même qu'elle est très-forte pour son âge.--Elle ne fait que crier et téter:--cela vous suffit-il? Quant à la mère; elle se porte très-bien, et elle a recommencé à se lever.

»Il y a eu un an le 2 de ce mois que je suis marié--hélas!--Je n'ai vu personne depuis peu qui vaille la peine d'être cité, à l'exception de S*** et d'un autre général des Gaules, avec lesquels je me suis trouvé une ou deux fois à dîner dehors. S*** est un beau cavalier, à la tournure étrangère, à l'air scélérat et spirituel; au total, c'est un homme très-agréable. Son compatriote, qui est plus jeune que lui, tient plus du petit-maître; mais je ne lui crois pas les mêmes facultés intellectuelles qu'au Corse, car vous savez que S*** l'est, et de plus cousin de Napoléon.

»Est-ce qu'on ne vous verra plus jamais en ville? À la vérité, il n'y a pas ici un seul des quinze cents individus qui remplissent ordinairement les salons où l'on étouffe, et qu'on appelle le monde à la mode. Nous avons été retenus ici par l'approche de ma paternité, afin d'y être à portée des médecins; et quant à moi, il m'est aussi indifférent d'être ici que partout ailleurs, de ce côté du détroit de Gibraltar.

»J'aurais fait avec joie, ou plutôt avec tristesse, le chant funèbre que vous me demandez pour la pauvre fille [14] en question; mais comment me serait-il possible d'écrire sur quelqu'un que je n'ai jamais vu ni connu? D'ailleurs vous le ferez bien mieux vous-même. Moi, je ne puis composer sur rien sans en avoir quelque expérience personnelle ou en connaître les bases, à plus forte raison sur un sujet de cette nature. Pour vous, vous avez tout cela; et vous ne l'auriez pas que votre imagination y suppléerait:--ainsi, vous ne pouvez jamais manquer de réussir.

[Note 14: ] [ (retour) ] Je lui avais fait part d'un sujet digne d'exercer tout son talent pour le pathétique; c'était un triste événement qui venait de se passer dans mon voisinage, et auquel j'ai fait allusion moi-même dans une des Mélodies Sacrées: «Ne la pleurez pas.» (Note de Moore.)

»Voilà un griffonnage bien insipide, et je suis moi-même un insipide personnage. Je suis absorbé par cinq cents réflexions contradictoires, quoique n'ayant en vue qu'un seul objet.--Mais n'importe, comme on dit quelque part, «l'azur du ciel s'étend sur tout le monde.» Je voudrais seulement que celui qui s'étend sur moi fût un peu plus bleu, un peu plus semblable «au ciel azuré avec lequel se confond le sommet bleuâtre de l'Olympe,» qui, par parenthèse, était tout blanc la dernière fois que je le vis.

»Toujours tout à vous.»

En lisant cette lettre, je fus frappé du ton de mélancolie qui y régnait; et sachant bien que celui qui l'écrivait avait coutume, lorsqu'il était tourmenté par quelque chagrin ou quelque dégoût, de chercher du soulagement dans ce sentiment de liberté qui lui disait qu'il existait pour lui au monde d'autres asiles, je crus apercevoir dans ses souvenirs du sommet bleuâtre de l'Olympe quelque retour de cet esprit inquiet et errant que le malheur ou l'irritation évoquait toujours en lui. Déjà, au moment où il m'envoya les vers mélancoliques: Il n'y a point de plaisir que le monde puisse donner, etc., etc., j'avais éprouvé quelque crainte vague sur cet accès d'abattement auquel je le voyais se livrer; et lui accusant réception de ses vers, j'avais cherché à l'en distraire par des plaisanteries. «Mais pourquoi donc retombez-vous ainsi dans l'ornière de la mélancolie, maître Stéphen? cela ne vaut rien du tout.--Il y aurait de quoi envoyer en diable tous les devoirs positifs de la vie, et il faut que vous lui disiez adieu. La jeunesse est le seul tems où l'on puisse être triste impunément; à mesure que la vie elle-même devient sérieuse et sombre, la seule ressource qui nous reste est d'être, autant que possible, tout le contraire.» Mon absence de Londres, pendant tout le cours de cette année, m'avait privé de pouvoir juger par moi-même du degré de bonheur que lui promettait sa situation domestique. Je n'avais rien appris non plus qui pût me porter à croire que le cours de sa vie conjugale fût moins paisible que ne le sont ordinairement de pareilles unions, du moins en apparence. Les expressions vives et affectueuses dont il s'était servi dans quelques-unes des lettres que j'ai données, pour m'assurer de son bonheur (assurance que sa franchise ne pouvait me rendre douteuse), avaient aussi puissamment contribué à calmer les craintes que le sort qu'il s'était choisi avait excitées en moi à la première vue. Je ne pus cependant m'empêcher de remarquer que ces indices d'un cœur content ne tardèrent pas à cesser. Il ne parla plus que rarement et avec réserve de la compagne de son existence, et quelques-unes de ses lettres me parurent empreintes d'un esprit d'inquiétude et d'ennui qui réveilla en moi toutes les sombres appréhensions avec lesquelles j'avais d'abord envisagé son sort. Cette dernière lettre surtout me frappa comme remplie des plus tristes présages; et dans le courant de ma réponse, je lui exprimai ainsi l'impression qu'elle avait faite sur moi. «Ainsi donc, il y a une année entière que vous êtes marie!

»L'an dernier je te protestais encore cette douce impossibilité.

»Savez-vous, mon cher B., qu'il y a quelque chose dans votre dernière lettre, une espèce d'inquiétude mystérieuse qui, jointe à l'absence totale de votre vivacité ordinaire, n'a cessé depuis de me tourmenter l'esprit de la manière la plus pénible? Il me tarde d'être près de vous pour connaître réellement ce que vous éprouvez, car ces lettres ne disent rien du tout, et un mot, a quattr'occhi, vaut mieux que des rames entières de correspondance. En attendant, dites-moi seulement que vous êtes plus heureux que votre lettre ne m'a porté à le croire, et je serai satisfait.»

Ce fut quelques semaines après cette lettre que lady Byron prit le parti de se séparer de lui. Elle avait quitté Londres à la fin de janvier pour aller voir son père dans le Leicestershire, et Lord Byron devait la suivre peu de tems après. Ils s'étaient séparés pleins de tendresse:--elle lui écrivit en route une lettre pleine d'enjouement et d'affection; et aussitôt qu'elle fut arrivée à Kirkby Mallory, son père écrivit à Lord Byron pour lui apprendre qu'elle ne retournerait plus vivre avec lui. Au moment où il reçut ce coup inattendu, ses embarras pécuniaires, qui s'étaient rapidement augmentés pendant le cours de la dernière année (puisqu'il n'y avait pas eu moins de huit à neuf saisies dans sa maison durant cette époque), étaient parvenus à leur comble; et au moment où, pour me servir de ses énergiques expressions, il était «seul dans ses foyers avec ses dieux pénates brisés et dispersés autour de lui,» il dut aussi recevoir la nouvelle foudroyante que la femme qui venait de le quitter en parfaite harmonie se séparait de lui--pour jamais.

Ce fut à peu près vers cette époque que le billet suivant fut écrit.

A M. ROGERS.

8 février 1816.

«Ne vous y méprenez pas;--je vous ai réellement rendu votre livre, par la raison que je vous ai dite, et pas autre chose: il a trop de valeur pour un individu aussi insouciant.--Je me suis défait de tous mes livres, et très-positivement je ne veux pas vous priver de la moindre «particule de cet homme immortel.»

»Je serai bien aise de vous voir, si vous voulez venir, quoique je lutte maintenant contre les traits et les flèches de la fortune cruelle, dont quelques-uns m'ont atteint d'un côté d'où assurément je ne les attendais pas. Mais n'importe, «il y a un monde ailleurs,» et je ferai de mon mieux pour m'ouvrir un chemin dans celui-là.

»Si vous écrivez à Moore, dites-lui que je répondrai à sa lettre quand je pourrai en trouver le tems et la force.

»Toujours tout à vous.» Bn.

Ce ne fut que plus d'une semaine après que le bruit de la séparation arriva jusqu'à moi, et je me hâtai de lui écrire en ces termes: «Je suis extrêmement anxieux d'avoir de vos nouvelles, quoique je ne sache pas trop si je dois parler du sujet qui cause toutes mes inquiétudes. Si cependant ce que j'ai appris hier par une lettre de Londres est vrai, vous comprendrez immédiatement ce que je veux dire, et vous m'en communiquerez autant ou aussi peu que vous croirez convenable; seulement je voudrais en savoir quelque chose de vous-même, aussitôt que possible, afin de pouvoir me fixer sur la vérité ou l'imposture du rapport qui m'a été fait.» Voici la réponse qu'il me fit.

LETTRE CCXXXIII.

A M. MOORE.

29 février 1816.

«J'ai été quelque tems sans répondre à votre lettre; et maintenant la réponse que j'aurais à faire à une partie de son contenu serait d'une telle étendue que je la retarderai jusqu'à ce que je puisse vous la donner en personne, et alors je l'abrégerai autant que possible.

»En attendant, je suis en guerre avec tout le monde et ma femme, ou, pour mieux dire, tout le monde et ma femme sont en guerre avec moi, et ne m'ont pas encore écrasé, quoi qu'ils puissent faire. Je ne sache pas que, dans le cours d'une vie pleine de vicissitudes, je me sois jamais trouvé, chez moi au dehors, dans une position plus complètement dénuée de plaisirs actuels et d'espérances futures. Je parle ainsi parce que c'est ainsi que je pense et que je sens; mais je n'en résisterai pas moins à cet état, malgré cette manière de l'envisager:--j'ai pris mon parti.

»Puisque nous en sommes là-dessus cependant, n'allez pas croire tout ce qu'on dit à ce sujet, et n'essayez pas de me défendre.--Si vous y réussissiez, ce serait me faire une offense mortelle ou, si vous voulez, immortelle. Qui peut supporter une réfutation? Je n'ai que très-peu de chose à répondre à ceux que cela regarde; et toute mon activité, jointe à celle de quelques amis énergiques, n'a pu encore découvrir aucun prétexte plausible de discuter cette affaire d'une manière expéditive avec personne, quoiqu'hier j'aie manqué d'en clouer un à la muraille, ce qu'il a évité par une explication satisfaisante, du moins au dire des individus présens: je parle des colporteurs de nouvelles, auxquels je ne porte pas d'inimitié, quoiqu'il me faille agir d'après le code ordinaire des usages, quand il m'arrive d'en rencontrer qui en valent la peine.

»Maintenant passons à un autre sujet, la poésie, par exemple. Le poème de Leigh Hunt est diablement bon: il est par-ci par-là un peu bizarre; mais avec le cachet d'originalité et la belle poésie qu'on y trouve, cet ouvrage doit rester. Je ne dis pas cela parce qu'il me l'a dédié, ce dont je suis au contraire très-fâché; car autrement, je vous aurais prié d'en faire la revue [15]. Il me semble digne de grands éloges; et je pense qu'un article en sa faveur, dans la Revue d'Édimbourg, ne ferait que lui rendre justice, et le faire connaître aux yeux du public de la manière dont il mérite de l'être.

[Note 15: ] [ (retour) ] Je retrouve la réponse que je fis à ce passage de sa lettre, relativement au poème de Hunt. «Quoiqu'il soit, je l'avoue, plein de beautés, et que j'en aime sincèrement l'auteur, je ne pourrais réellement entreprendre de le louer sérieusement. Il y a quelque chose qui prête tant au ridicule dans tout ce qu'il écrit, que je ne puis jamais prendre un ton vraiment pathétique en le lisant.» (Note de Moore.)

»Comment vous portez-vous, et où êtes-vous? Je n'ai pas la moindre idée de ce que je vais devenir moi-même, et ne sais encore où j'irai et ce que je ferai. Il y a quelques semaines, je vous aurais écrit des choses qui vous auraient fait rire; mais on me dit maintenant que le rire ne me convient plus: aussi ai-je été et suis-je encore depuis très-sérieux.

»J'ai été un peu incommodé de la maladie de foie, mais je me porte mieux depuis quinze jours, quoique encore soumis aux ordonnances des gens de l'art. J'ai vu depuis peu............................................................ ............................................................................................

»Il faut que j'aille m'habiller pour dîner. Ma petite fille est à la campagne. On me dit que c'est un très-bel enfant; elle a maintenant près de trois mois: c'est lady Noël, ma belle-mère, qui la surveille à présent. Sa fille (ci-devant miss Milbanke) est, je crois, à Londres avec son père. Une certaine Mrs. C. (maintenant espèce de femme de chambre servant d'espion à lady N., et qui, dans un tems meilleur, a été blanchisseuse) est réputée, par les gens bien instruits, comme étant en grande partie la cause secrète de nos différends domestiques.

»Dans toute cette affaire, celui que je plains le plus c'est sir Ralph. Lui et moi sommes également punis, quoique magis pares quam similes dans notre affliction. Cependant, il nous est bien dur à tous deux de souffrir par la faute d'une seule personne; mais ainsi soit-il! je serai séparé de ma femme, et il gardera la sienne.

»Tout à vous.»

Dans ma réponse à cette lettre, écrite quelques jours après, il se trouve un passage où j'exprime une opinion qu'il eût été peut-être plus prudent de cacher, mais que je crois devoir extraire, parce que ceci amena, de la part de Lord Byron, un aveu singulièrement généreux, et également honorable pour les deux parties intéressées dans cette malheureuse affaire. Voici les termes dans lesquels je m'exprimais. «Je suis à peu près dans le même état que vous, relativement au sujet de votre lettre, ayant l'esprit rempli de beaucoup de choses que je ne sais comment écrire, et dont je remettrai la communication jusqu'à notre entrevue au mois de mai, où je vous appellerai en cause pour tous vos crimes et méfaits. En attendant, vous ne manquerez pas de juges, ni même de bourreaux, si on les en croyait. Le monde, dans son ardeur généreuse à embrasser le parti du plus faible, ne tarde pas à en faire le plus fort et le plus formidable. Je suis sincèrement affligé de ce qui s'est passé. Tous mes vœux et toutes mes théories sur l'influence que le mariage aurait sur votre vie en ont été renversés; car, au lieu de vous ramener, comme je l'espérais, dans un cercle régulier, il vous a rejeté encore une fois dans les espaces infinis, et vous laisse, à ce que je crains, dans un état bien pire que celui où vous étiez. Quant à votre défense, la seule personne avec laquelle je l'aie encore entreprise, c'est moi-même; et considérant le peu que je sais de l'affaire, ou plutôt peut-être par cette même raison, j'y ai passablement réussi. Après tout, votre malheur fut dans le choix que vous fîtes: il ne m'a jamais plu.--Mais je m'égare ici dans l'ἀπόῤῥητα et ferai mieux de changer ce sujet pour un autre plus agréable, vos derniers poèmes, par exemple, etc., etc.»

Le retour du courrier m'apporta la réponse suivante, qui, en excitant toute notre admiration pour la noble candeur de celui qui l'écrivit, fait paraître cette affaire sous un jour encore plus triste et plus étrange.

LETTRE CCXXXIV.

A M. MOORE.

8 mars 1816.

«Je me réjouis de votre nomination de président et intendant d'une institution de charité: ce sont là des dignités qui n'appartiennent qu'aux gens vertueux. Mais aussi, rappelez-vous que vous avez trente-six ans; j'en parle avec envie, non de votre âge, mais de l'honneur, de l'affection, de la déférence et des nombreux amis qui vous entourent.--Et moi, il me reste encore huit bonnes années à courir pour arriver à cette perfection grisonnante, à laquelle époque, si j'existe encore [16], je serai probablement dans un état de grâce et de mérite croissant.

[Note 16: ] [ (retour) ] Ce triste doute, si j'existe encore, nous paraît aussi mélancolique qu'étrange, quand nous nous rappelons que ce fut effectivement à trente-six ans qu'il cessa d'exister, et à une époque où, comme ses ennemis eux-mêmes sont forcés d'en convenir, il était dans cet état de mérite croissant qu'il prévoit ici en plaisantant. (Note de Moore.)

»Je dois cependant vous redresser sur un point. La faute ni même le malheur ne vient pas de mon choix (à moins que mon tort n'ait été d'en faire un quelconque); car je dois déclarer, au milieu de toute l'amertume dont me remplit cette funeste affaire, que je ne crois pas qu'un être meilleur et plus doux, et doué de qualités plus aimables et plus brillantes que lady B., ait jamais existé. Je n'eus jamais aucun reproche à lui adresser tout le tems qu'elle vécut avec moi; s'il y a des torts, ils ne peuvent être que de mon côté, et si je ne puis les effacer, je dois savoir les supporter du moins.

»Ses plus proches parens sont ***. Mes affaires ont été et sont encore dans le plus grand désordre; ma santé aussi a été fort dérangée, et mon esprit inquiet et troublé pendant très-long-tems. Telles sont les causes (dont je ne cherche pas ici à me faire une excuse) qui m'ont souvent jeté dans des excès, et m'ont rendu peu susceptible des douceurs de la vie domestique. Resté mon maître de très-bonne heure, et ayant déjà passablement couru le monde, les habitudes indépendantes et volages que j'en ai contractées ont pu aussi y contribuer pour quelque chose. Je persiste cependant à penser que si les circonstances m'eussent été plus propices, ou que ma position eût été du moins supportable, j'aurais pu m'en tirer honorablement; mais cette dernière me paraît désespérée, et il est inutile d'en parler davantage. À présent, à l'exception de ma santé qui est meilleure (car il est étrange à quel point l'agitation et les contradictions d'un genre quelconque redonnent d'élasticité à mon esprit et me remontent momentanément), à présent, dis-je, j'ai à lutter contre toute espèce de désagrémens, contre toutes sortes de tourmens domestiques et pécuniaires.

»Je crois vous avoir déjà dit cela, mais je me hasarde à le répéter. Les privations de l'adversité, ou plutôt de la mauvaise fortune, ne sont rien pour moi, mais ce sont ses outrages qui révoltent mon orgueil. Cependant je n'ai pas à me plaindre de ce même orgueil qui, je pense, me servira d'égide contre tous les assauts. Si mon cœur avait pu se briser, il l'aurait été il y a quelques années, et par des événemens plus affligeans que ceux-ci.

Je conviens avec vous (afin de changer ce sujet pour en revenir à notre boutique), je conviens, dis-je, que j'ai trop écrit. Mes derniers ouvrages cependant n'ont été publiés qu'avec beaucoup de répugnance de ma part, et par des motifs que je vous expliquerai quand nous nous verrons. Je ne sais pas pourquoi je me suis autant appesanti sur les mêmes scènes, à moins que, m'apercevant qu'elles s'affaiblissaient ou devenaient confuses dans ma mémoire, au milieu de tant de sensations tumultueuses, je n'aie désiré en fixer l'empreinte avant que la planche n'en fût usée.--Maintenant je la brise: c'est au milieu de ces pays-là et des événemens qui s'y rattachent que mes sensations vraiment poétiques ont commencé et fini. Je m'essaierais en vain sur tout autre sujet, et j'ai presque épuisé celui-là. «Malheur, dit Voltaire, à celui qui a dit tout ce qu'il a pu dire sur un sujet.» Il en est sur lesquels j'aurais pu m'étendre davantage; mais je renonce à tout cela maintenant, et ce n'est pas trop tôt.

»Vous rappelez-vous les vers que je vous ai envoyés au commencement de l'année dernière, et que vous avez encore? Je ne prétends pas, comme M. Fitzgerald dans le Morning-Post, m'attribuer le caractère de Vates; mais n'étaient-ils pas, en quelque sorte, prophétiques? Je veux parler de ceux qui commencent ainsi: Il n'est pas de plaisir que le monde puisse donner, etc., etc. Je mets quelque gloire à ces vers, comme ce que j'ai écrit de plus vrai et de plus mélancolique dans ma vie.

»Quel griffonnage je vous envoie! Vous ne me dites rien de vous, à l'exception que vous êtes marguillier lancastrien, et le protecteur de la mendicité. Quand publiez-vous, et comment se porte votre famille? Mon enfant va bien, et son état est florissant, à ce qu'on me dit, mais il faut aussi que je le voie. Je ne suis pas très-porté à l'abandonner à la contagion de la société de sa belle-mère, quoiqu'il me répugne de l'enlever à sa mère.--Elle est sevrée, cependant, et il faut se décider à quelque chose.

»Toujours tout à vous, etc.»

Ayant déjà exposé à mes lecteurs une partie des opinions que je m'étais formées sur le mariage de Lord Byron, à une époque où, loin de prévoir que je deviendrais un jour son historien, je ne pouvais être aucunement influencé par la partialité qu'on suppose toujours attachée à ce caractère, il me sera peut-être encore permis d'extraire de ma réponse à la lettre précédente quelques phrases d'explication que son contenu m'avait semblé demander.

«Je n'avais certainement aucun droit de rien dire sur le malheur de votre choix, quoique je m'applaudisse maintenant de l'avoir fait, puisque cette réflexion a amené de votre part un tribut qui, tout en rendant cette affaire plus mystérieuse et plus inexplicable que jamais, est également honorable aux deux parties. En vous exprimant mes doutes sur l'objet de votre choix, j'étais bien loin de vouloir attaquer le moins du monde un caractère que le monde s'accorde unanimement à trouver parfaitement aimable et estimable. Je craignais seulement qu'elle n'eût été trop parfaite, trop scrupuleusement parfaite, en un mot, un modèle de vertu trop sévère pour que vous pussiez vivre à votre aise avec elle; et qu'une personne d'une perfection moins rigoureuse, et dont les vertus auraient été tempérées par quelques-uns de ces charmans défauts qui savent si bien inspirer l'amour, plus dépendante de votre protection, aurait eu plus de chance de bonheur avec vous, en raison de votre bonté naturelle. Quoi qu'il en soit, j'ai été amené à faire toutes ces suppositions par le désir ardent que j'éprouve de vous justifier de tout ce qui pourrait ressembler à un abandon capricieux d'une telle femme; et, dans l'ignorance où je suis de toutes les circonstances relatives à votre séparation, vous ne pouvez concevoir la sollicitude, l'inquiète sollicitude avec laquelle je me prépare à entendre de votre propre bouche, quand nous nous verrons, le récit de toute cette affaire, récit où je suis sûr de voir briller au moins une vertu:--votre noble candeur.»

Il me semble assez inutile, ayant, comme nous l'avons, sous les yeux le caractère des deux époux, d'aller chercher bien loin les causes secrètes qui amenèrent leur séparation. J'ai déjà, en me livrant à quelques observations sur le caractère des hommes de génie en général, essayé d'indiquer les singularités appartenantes à leur naturel et à leurs habitudes qui les rendaient la plupart du tems incapables de bonheur domestique. Il était impossible que, comme la classe fatalement privilégiée à laquelle il appartenait, Lord Byron n'eût pas hérité de quelques-uns de ces défauts, qui servent d'ombres au génie, et existent en proportion de son étendue. On verra, par l'anecdote suivante qu'il raconte lui-même, jusqu'à quel point une des propensions de son caractère, et la plus capable de flétrir le bonheur, avait été comprise par la personne la plus intéressée à l'observer.

«Quelques personnes se sont étonnées de la mélancolie qui règne dans mes écrits. D'autres ont été surprises de ma gaîté personnelle. Mais je me rappelle une réponse que me fit ma femme un jour que j'avais été extrêmement gai et de très-bonne foi, et même assez brillant dans la conversation. Je lui disais, sur la remarque qu'elle avait faite de ma gaîté:--Et cependant, Bell, on s'est obstiné à dire que j'étais mélancolique, et vous avez dû voir souvent à quel point cela était faux.--Non, Byron, me répondit-elle, vous êtes au fond du cœur le plus mélancolique des hommes, et souvent même quand vous en paraissez le plus gai.»

A ces défauts et à ces inégalités qui tenaient à la susceptibilité de ses sensations, il en ajoutait d'autres résultant d'une longue habitude d'indépendance, et les plus en opposition (si son bon naturel ne les eût adoucis) avec ce système de concessions et de sacrifices mutuels qui peut seul maintenir l'équilibre de la paix domestique. Quand nous réfléchissons à la carrière déréglée dont son mariage devait être le terme, à la manière errante et volage dont sa vie s'était écoulée, semblable à une traînée de feu, au milieu d'un enchaînement de courses lointaines, d'aventures, de bonnes fortunes, et de passions dont la fièvre n'était pas encore calmée, lorsqu'avec la même imprévoyante précipitation il conclut brusquement ce mariage, on doit peu s'étonner que, dans le court espace d'un an, il n'ait pas été capable de revenir tout-à-fait de ses écarts, et de conformer sa conduite à cette régularité monotone qu'en exigeaient les espions officieux de son intérieur. On aurait pu tout aussi bien s'attendre à voir un coursier comme celui de son Mazeppa.

Farouche et indompté comme le daim sauvage, n'ayant jamais été souillé par l'éperon ou la bride, et captif depuis un jour seulement, rester tranquille quand on le tenait en bride, sans s'irriter et ronger son frein. Quand bien même son nouvel état eût été rempli de prospérité et de douceur, il aurait encore fallu accorder quelque tems et quelqu'indulgence à un esprit aussi inquiet pour qu'il pût s'accoutumer au repos; mais son mariage, au contraire (probablement à cause du bruit qui courut qu'il avait épousé une héritière), fut le signal qui fit fondre sur lui toutes les dettes arriérées, et les anciens engagemens que l'embarras de ses affaires l'avait forcé d'accumuler. Sa porte était journellement assaillie par des créanciers, et sa maison fut neuf fois en un an au pouvoir des huissiers [17]; tandis que, pour ajouter à toutes ces anxiétés, et, ce qu'il sentait bien plus profondément encore, à tous ces outrages de la pauvreté, il avait en outre le chagrin de croire, à tort ou à raison, qu'il était surveillé par des ennemis et des espions, jusque sous son propre toit, et que chaque parole, chaque regard qui lui échappait, était interprété de la manière la plus perfide.

[Note 17: ] [ (retour) ] On trouve dans son journal une anecdote qui se rapporte à cette circonstance.

«Quand l'huissier (car j'ai connu un peu de tout dans ma vie) vint, en 1815, faire une saisie chez moi (comme membre du parlement il n'avait aucun droit sur ma personne) je commençai par lui demander, étant naturellement un peu curieux, s'il avait encore d'autres saisies à exécuter. Là-dessus il m'en montra une pour 78,000 liv. st. sur une seule maison seulement. Je voulus savoir ensuite s'il n'avait rien contre Shéridan. «Oh! Shéridan, dit-il en tirant son portefeuille, oui, oui, j'ai ceci, etc.; mais, Mylord, je suis resté une fois un an de suite chez Shéridan: c'est un homme très-bien élevé, et qui sait comment on en use avec nous, etc.» Nous discutâmes ensuite notre affaire, ce qui n'était pas chose facile pour moi à ce moment; mais cet homme était poli, et, ce que j'aime mieux encore, communicatif. J'avais vu plusieurs de ses confrères, quelques années auparavant, dans des affaires qui concernaient des amis qui n'appartenaient pas à la noblesse, mais c'était la première ou la seconde fois que j'en voyais un pour mon propre compte. C'était un homme poli, qui fut payé en conséquence, et qui probablement s'y attendait.» (Note de Moore.)

Comme, en raison de leur peu de moyens, sa femme et lui ne voyaient que fort peu de monde, il n'avait de distraction, aux sombres pensées qu'excitaient en lui les difficultés dont sa vie était assiégée, que dans les occupations qui lui étaient imposées comme membre du comité de Drury-Lane. Et c'est à sa malheureuse liaison avec le théâtre qu'est attachée une des fatalités qui marquèrent sa courte année d'épreuve comme époux. D'après la réputation de galanterie qu'il s'était déjà faite, et l'insouciante légèreté à laquelle il s'abandonnait souvent, quand au fond son ame était rongée d'amertume, il ne fut pas difficile de jeter du soupçon sur quelques-unes des connaissances que ses rapports fréquens avec les coulisses l'avaient amené à faire, comme il arriva dans une circonstance où le nom d'une personne à laquelle il avait à peine adressé une fois la parole, fut compromis de la manière la plus offensante.

Cependant, malgré ce fatal concours de circonstances qui aurait dû pallier les écarts de caractère ou de conduite où il fut entraîné, je suis persuadé, après tout, que ce n'est pas à des causes aussi sérieuses, qu'il faut attribuer la malheureuse mésintelligence qui se termina bientôt par une séparation. «Dans tous les mariages que j'ai vus, dit Steele, et qui, pour la plupart, ont été malheureux, la grande cause du mal est souvent née des circonstances les plus frivoles;» et je crois qu'en examinant bien le fond des choses, celui dont nous nous occupons maintenant ne ferait pas une grande exception à cette remarque. Lord Byron, lui-même, étant à Céphalonie, quelque tems avant sa mort, exprima en quelques mots tout le fond du mystère. Un Anglais, avec lequel il causait de lady Byron, s'étant hasardé à lui énumérer les différentes causes auxquelles il avait entendu attribuer leur séparation, le noble poète, qui parut s'amuser beaucoup de tout ce qu'elles avaient de faux et de ridicule, lui dit, après l'avoir écouté jusqu'au bout: «Les causes, mon cher monsieur, étaient trop simples pour être aisément devinées.»

Dans le fait, les circonstances sans exemple qui accompagnèrent cette séparation, les dernières paroles pleines d'enjouement et d'affection que la femme, adressa au mari en le quittant, tandis que l'époux abandonné ne cessa de parler de sa femme avec les plus tendres éloges, nous prouvent assez qu'au moment où ils se séparèrent, ils ne pouvaient éprouver, l'un contre l'autre, aucun ressentiment bien profond. Ce ne fut qu'après, qu'une force répulsive agit sur ces deux cœurs, lorsque la partie qui avait fait le premier pas décisif crut son orgueil engagé à persévérer avec dignité dans cette même route, et que cette inflexibilité provoqua, comme on devait s'y attendre, dans l'ame fière de l'autre, un profond ressentiment qui finit par se manifester par l'amertume et le dédain. S'il est néanmoins quelque vérité dans cet axiome qui dit «que ceux qui ont commis l'offense ne pardonnent jamais,» Lord Byron, qui fut, jusqu'au dernier moment, disposé à une réconciliation, prouva du moins que sa conscience ne lui reprochait pas de torts bien graves comme agresseur.

Mais quoiqu'il eût été difficile peut-être aux victimes de cette désunion, d'en indiquer ou d'en définir une seule cause, outre cette incompatibilité d'humeur, qui est l'écueil ordinaire de tous les mariages de ce genre, le public, qui ne veut jamais être pris en défaut dans ces occasions, eut, comme de coutume, une bonne provision de motifs pour expliquer cette rupture, tous tendant à noircir le caractère du poète auquel il prêtait déjà des couleurs si sombres, et le représentant comme un monstre accompli de dépravation et de cruauté. La réputation de l'objet de son choix qui lui attribuait toutes les vertus possibles, cette réputation qui, je n'en doute pas, avait été pour lui une des causes déterminantes de ce mariage, par la vanité qu'il mit à obtenir un tel modèle de vertu (tout en passant dans le monde pour un réprouvé), fut ce qui donna à ses adversaires des armes contre lui, non-seulement pour en faire un contraste avec son propre caractère, mais comme si les perfections de la femme étaient des preuves positives de tous les méfaits dont il leur plaisait d'accuser le mari.

Cependant le silence inflexible que (par des motifs de générosité et de délicatesse, sans doute) sa femme elle-même ne cessait d'opposer aux demandes répétées qui lui étaient faites, de spécifier les torts qu'elle avait à lui reprocher, laissa à l'imagination et à la méchanceté le champ le plus vaste pour exercer leur activité. On rapporta donc, et on crut presqu'universellement, que la seconde proposition de mariage du noble lord à miss Milbanke n'avait été faite que dans le but de se venger de l'affront d'un premier refus, et qu'il le lui avait avoué lui-même en allant à l'église. À l'époque où, comme le lecteur l'a vu dans ses lettres écrites pendant sa lune de miel, il se croyait de la meilleure foi du monde au sein du bonheur, et se vantait même, dans l'orgueil de son imagination, que si le mariage se faisait à bail, il renouvellerait avec joie le sien pour quatre-vingt-dix-neuf ans, à cette même époque, s'il en faut croire ses véridiques historiens, il s'occupait à poursuivre le sombre projet de vengeance dont on vient de parler, et à tourmenter sa femme par toute espèce d'actions lâches et cruelles,--telles que de décharger des pistolets pour l'effrayer pendant qu'elle était au lit [18], et autres fantaisies de même genre.

[Note 18: ] [ (retour) ] Il y avait cependant une espèce de fondement à ce conte, dans l'habitude qu'il avait prise dès son enfance d'avoir toujours des pistolets chargés auprès de lui la nuit, habitude qu'on regarda comme un penchant si bizarre, qu'elle fut ajoutée à la liste des symptômes (portés, je crois, au nombre de seize) qui furent soumis à l'opinion des médecins comme preuve d'un dérangement intellectuel. Un autre de ces symptômes était l'impression presque convulsive que Kean avait produite sur lui dans le rôle de sir Giles Overreach. Mais le motif le plus plausible (comme il en convenait lui-même) sur lequel reposait cette accusation de démence, était un acte de violence qu'il avait fait tomber sur une vieille montre qu'il possédait dès l'enfance, et qu'il avait portée en Grèce avec lui. Dans un accès de désespoir et de rage causé par quelqu'une de ces difficultés humiliantes auxquelles il était journellement en proie, il lança la montre avec fureur sur le foyer, et la brisa en mille morceaux au milieu des cendres avec les pincettes. (Note de Moore.)

J'ai déjà dit quelque chose de la fausseté des liaisons de coulisse qui lui furent attribuées, surtout avec une de nos belles actrices à qui il avait à peine parlé une fois. Mais l'extrême confiance avec laquelle ce conte fut mis en circulation et généralement cru donne un assez bon échantillon de l'espèce de témoignage dont le public se contente dans ses accès de vertueuse indignation. Il est cependant très-loin de mes intentions d'alléguer que, dans le cours de ses relations avec le théâtre, le noble poète ne fut pas quelquefois entraîné dans un genre de société inconvenant, sinon dangereux à la régularité de la vie conjugale. Mais les accusations portées contre lui sur ce point; en ce qu'elles attaquent son caractère d'époux, n'en sont pas mieux fondées, la seule circonstance qui eût pu réellement donner matière à cette imputation n'ayant eu lieu qu'après sa séparation.

Ne se contentant pas de ces charges ordinaires et palpables, la voix publique s'enhardit à aller encore plus loin, et se prévalant du mystérieux silence que gardait l'une des parties, elle osa se répandre en sombres suggestions, en insinuations vagues, que l'imagination de chaque auditeur fut libre d'interpréter comme il lui plut. La conséquence de toutes ces calomnies fut que le cri public s'éleva contre Lord Byron, comme on n'en avait peut-être jamais vu d'exemple dans la vie privée: et toute la gloire qu'il s'était acquise pendant le cours des quatre années qui venaient de s'écouler n'avait pas surpassé de beaucoup les reproches et les accusations calomnieuses qui, dans l'espace de quelques semaines, avaient fondu sur lui. Outre ceux qui croyaient de bonne foi à des excès que les apparences ne rendaient que trop probables, et qui les réprouvaient également, soit qu'ils le considérassent comme poète, ou comme homme du monde, il y avait aussi sans cesse sur le qui vive, cette classe nombreuse et active de gens qui regardent la haine des vices des autres comme équivalant à la vertu, ainsi que ces ennemis naturels de tous les succès qui, ayant long-tems souffert de la gloire du poète, purent alors, sous le masque de champions de l'innocence, accabler l'homme de toute leur malignité. Journaux, libelles, caricatures, tout fut employé pour livrer son caractère à la haine publique [19]. À peine une voix s'éleva-t-elle en sa faveur, ou fut-elle écoutée; et, quoiqu'un petit nombre d'amis fût resté inébranlable à ses côtés, ils désespérèrent totalement, ainsi que lui-même, de parvenir à arrêter ce torrent, et, après s'être efforcés deux ou trois fois en vain de se faire entendre, ils se résignèrent au silence. Au nombre des tentatives qu'il fit pour confondre ses calomniateurs, est un appel (tel que celui qui est contenu dans le billet suivant) à quelques-uns de ceux avec lesquels il avait continué de vivre familièrement.

[Note 19: ] [ (retour) ] L'extrait suivant d'un poème qui fut publié à cette époque donnera quelque idée de la manière dont on l'injuriait.

«Loin de l'Angleterre, sa terre natale, qui toléra trop long-tems le continuel refrain de ses chants profanes, il va, déjà blanchi dans le vice à son début dans la vie, poursuivie une carrière toute pleine de crimes et de folies, et chercher sous un ciel étranger une existence plus en rapport avec la perversité de son ame, dans d'autres climats où son goût blasé et ses regards impies s'attendent à de nouveaux plaisirs. Il fait sagement de chercher une plage ignorée, où on l'estimera d'autant plus qu'on le connaîtra moins.»

Dans un libelle rimé, intitule Épître poétique de Délia à lord Byron, l'auteur s'exprime de cette charitable manière:

«Sans espoir de repos ici-bas, et, pensée accablante! éloigné de ce ciel qui repousse ceux qui ne le cherchent pas, ton éclat n'est que celui d'un phare, ton nom un opprobre; ta mémoire est condamnée à une honteuse et éternelle célébrité. Évité du sage, admiré du sot seulement, les bons pleureront sur ton sort, et les Muses te désavoueront.» (Note de Moore.)

LETTRE CCXXXV.

À M. ROGERS

25 mars 1816.

«Vous êtes du petit nombre de ceux avec lesquels j'ai vécu dans l'intimité, et vous m'avez entendu converser quelquefois sur le pénible sujet de mes derniers chagrins domestiques. Je vous prie de me dire franchement si vous m'avez jamais entendu parler d'elle d'une manière irrespectueuse ou défavorable, ou si je me suis jamais défendu à ses dépens, en reportant sur elle aucune imputation sérieuse? Ne m'avez-vous pas ouï dire que, lorsqu'il y avait entre nous tort ou raison, la raison était toujours de son côté? Je ne vous fais ces questions à vous et à mes autres amis, que parce que je suis accusé, dit-on, par elle et les siens, d'avoir eu recours à ces moyens-là pour me disculper.

»Toujours tout à vous,»
B.

Dans les Mémoires, ou, pour mieux dire, le Memoranda du noble poète qu'on crut devoir sacrifier pour divers motifs, il faisait le récit détaillé de toutes les circonstances qui se rattachaient à son mariage, depuis ses premières propositions à miss Milbanke, jusqu'à son départ d'Angleterre, après leur rupture. Quoique effectivement, le titre de Mémoires qu'il donnait quelquefois lui-même à ce manuscrit, nous transmette l'idée d'une biographie complète et régulière, c'était à cette époque particulière de sa vie que cet ouvrage était surtout consacré, tandis que les anecdotes qui se rapportaient aux autres parties de sa carrière y tenaient non-seulement très-peu de place, mais étaient la plupart de celles qu'on trouve répétées dans les divers fragmens de journal, et les autres manuscrits qu'il laissa après sa mort. Le principal charme, en effet, de cette narration, est le ton d'enjouement mélancolique (je dis mélancolique, car on voit que toutes ces plaisanteries partaient d'un cœur blessé) avec lequel des événemens sans importance, et des personnages sans intérêt autre que leur rapport avec la destinée d'un tel homme, y sont représentés et décrits. Aussi franc que de coutume dans l'aveu de ses torts, et plein de générosité dans la justice qu'il rendait à celle qui avait partagé avec lui la douleur de cette désunion, l'impression que laissa son récit dans l'esprit de tous ceux qui l'entendirent, lui fut toute favorable, quoique le résultat qu'on en pût tirer, d'accord avec l'opinion que j'ai déjà exprimée, fût que les causes de cette séparation ne différaient pas beaucoup, par leur nature et leur importance, de celles qui portent la discorde dans la plupart des mariages de ce genre.

Quant aux détails eux-mêmes, quoique pleins d'importance pour lui à cette époque, comme se rattachant au sujet qui, plus que tout autre, occupait ses pensées, l'intérêt qu'ils pourraient offrir aux autres, maintenant que le premier attrait de la curiosité est passé, et que la plupart des individus auxquels ils se rapportent sont oubliés, serait trop faible pour me justifier de m'y arrêter, et de courir le risque d'offenser quelqu'un en les dévoilant. Dans tout ce qui concerne le caractère du poète illustre qui fait le sujet de cet ouvrage, je suis convaincu que le tems et la justice feront bien plus en sa faveur que tout ce commérage de détails. Pendant la vie d'un homme de génie, le monde n'est que trop porté à le juger d'après ce qui lui manque, plutôt que d'après ce qu'il possède, et même avec la conviction, comme dans le cas actuel, que ses défauts sont en partie les causes de sa grandeur, il s'obstine déraisonnablement à vouloir trouver en lui l'une exempte des autres. Si Pope n'avait pas été irritable et atrabilaire, nous n'aurions pas eu ses satires, et il fallait un tempérament impétueux et des passions indomptées, pour former un poète tel que Lord Byron.

C'est la postérité seule qui peut rendre pleine justice à ceux qui ont payé si cher la gloire d'y arriver. L'alliage qui se mêlait jadis à leur or disparaît, et les faiblesses et même les infortunes du génie sont effacées par sa grandeur. Qui s'inquiète maintenant de savoir si Dante avait tort ou raison dans ses démêlés domestiques? Et combien en est-il, parmi ceux dont l'imagination s'arrête avec complaisance sur sa Beatrix, qui se rappellent seulement le nom de sa Gemma Donati?

Tel court qu'ait été l'intervalle depuis la mort de Lord Byron, l'influence charitable du tems qui adoucit et souvent annule les jugemens rigoureux du monde contre le génie, se fait déjà sentir. On commence à comprendre et à reconnaître enfin, maintenant que son esprit a passé de ce monde, la totale déraison de vouloir juger un tel caractère d'après les règles ordinaires, et de s'attendre à trouver les élémens de l'ordre et du bonheur dans une ame des profondeurs de laquelle s'échappaient continuellement «des flots de lave.» En revenant sur les circonstances de son mariage, la balance est tenue d'une main plus juste, et tout en accordant un légitime tribut d'intérêt et de compassion à celle qui, pour la fatalité de son repos, fut enveloppée dans la même destinée, qui, avec les vertus et les talens qui auraient fait le bonheur d'un homme ordinaire, entreprit dans un funeste moment de maîtriser «le fougueux Pégase,» et échoua dans une tâche où il n'est pas sûr que la plus capable de l'accomplir eût réussi,--on juge enfin, avec plus d'indulgence, ce grand génie martyr de lui-même, chez qui tant d'autres causes, outre la flamme inquiète qui brûlait dans son sein, se réunissaient pour jeter le désordre dans son esprit, et comme il le dit lui-même si expressivement, «le rendre impropre au bonheur,» son sort fut d'être tel qu'il a été ou moins grand.--En domptant cette ame impétueuse, on eût peut-être éteint le feu sacré qui la dévorait, car il n'exista jamais un individu auquel, comme auteur ou comme homme, le vers suivant paraisse plus applicable:

Si non errasset, fecerat ille minus [20].

[Note 20: ] [ (retour) ] S'il n'avait pas erré, il eût fait bien moins de grandes choses.

Pendant le cours de ces événemens, dont sa mémoire et son cœur conservèrent des traces si douloureuses pendant le reste de sa courte vie, il se présenta quelques circonstances relatives à sa vie littéraire, sur lesquelles nous appellerons maintenant l'attention du lecteur, éprouvant une espèce de soulagement à la détourner du pénible sujet sur lequel nous nous sommes arrêtés si long-tems.

La lettre qui suit est une réponse à une autre qu'il avait reçue de M. Murray, et dans laquelle ce dernier lui envoyait un bon de 1,000 guinées pour les manuscrits de ses deux poèmes, le Siége de Corinthe et Parisina.

LETTRE CCXXXVI.

A M. MURRAY.

2 janvier 1816.

«Votre offre est libérale à l'excès (vous voyez que je me sers de ce mot en parlant de vous, et à vous, quoique je n'aie pas voulu consentir à ce que vous vous l'appliquassiez avec M. ***). C'est beaucoup plus que les deux poèmes ne peuvent réellement valoir; mais je ne puis et ne veux l'accepter. Je vous laisse parfaitement libre de les joindre à la collection, sans aucune demande ou attente quelconque de ma part; mais je ne puis consentir à ce qu'ils soient publiés séparément. Je ne veux pas risquer le peu de réputation (méritée ou non) que j'ai pu acquérir sur des compositions qui, dans mon opinion, sont très-inférieures à ce qu'elles devraient être (et, comme je m'en flatte même, à quelques-unes des autres), quoiqu'elles puissent fort bien passer comme des choses sans prétentions, et pour grossir la publication avec d'autres pièces fugitives.

»Je suis bien aise que l'écriture vous ait fait présager favorablement de la morale de l'ouvrage,--mais il ne faut pas vous fier à cela, car mon copiste écrit tout ce que je lui dicte, avec toute l'ignorance de l'innocence. J'espère cependant dans ce cas qu'il n'y a pas grand danger ni pour l'une ni pour l'autre.

»P. S. Je vous ai renvoyé votre bon déchiré, de crainte qu'il n'arrivât quelqu'accident en route. Je vous prie de ne pas faire naître les tentations sur la mienne. Ce n'est pas par mépris de cette idole universelle, ni qu'il y ait chez moi maintenant de superflu en fait de trésors; mais ce qui est juste est juste, et ne doit pas céder aux circonstances.»

Malgré la ruine de sa fortune, le poète continua de regarder comme sacrée la résolution qu'il avait prise de ne pas se servir du produit de ses ouvrages, et il refusa, comme nous venons de le voir, la somme qui lui fut offerte des manuscrits du Siége de Corinthe et de Parisina, somme qui demeura intacte entre les mains de l'éditeur. Il arriva vers le même tems, à un écrivain célèbre sur la politique, de se trouver réduit, par quelque malheur, à de grands embarras pécuniaires, et cette circonstance étant venue à la connaissance de M. Rogers et de sir James Mackintosh, ils pensèrent qu'une partie de la somme que Lord Byron laissait ainsi sans emploi, ne pouvait être mieux placée qu'à venir au secours de cet auteur. Cette idée ne fut pas plus tôt suggérée au noble poète, qu'il agit immédiatement en conséquence, et la lettre suivante, adressée à M. Rogers, est relative à ses intentions à cet égard.

LETTRE CCXXXVII.

À M. ROGERS.

20 février 1816.

«Je vous ai écrit ce matin à la hâte, par le canal de Murray, pour vous dire que je ferai avec plaisir ce que vous et Mackintosh m'avez suggéré au sujet de M. ***. Mais comme je n'ai jamais vu M. *** qu'une seule fois, et n'ai aucun titre à sa connaissance, je pense qu'il vaudra mieux que sir J. et vous arrangiez cette affaire de la manière la moins offensante pour sa délicatesse, et sans qu'il y ait de ma part apparence d'intrusion ou de vouloir me montrer officieux. J'espère que vous y pourrez réussir, car il me serait très-pénible de rien faire à son égard qui pût paraître indélicat. La somme offerte par Murray est de 1,500 livres sterling;--je l'ai refusée, d'abord parce que je l'ai regardée comme au-delà de la valeur que ces deux ouvrages pouvaient avoir pour Murray, et d'après quelques autres motifs de peu d'importance. J'ai cependant, d'après votre suggestion et celle de sir J., terminé avec Murray, et je propose de faire passer à M. *** la somme de 600 livres sterling, de la manière qui paraîtra la plus convenable à votre ami: je destine le reste pour d'autres objets.

»Comme Murray a offert librement cet argent en paiement des manuscrits, l'affaire peut être terminée de suite. Je suis prêt à signer et à apposer mon sceau immédiatement, et peut-être sera-ce aussi bien de n'y pas mettre de retard. Je serai charmé d'être de quelque utilité à M. ***; seulement épargnez-lui les tourmens de ces sortes d'affaires, et la pensée d'avoir contracté une obligation, enfin tout ce qui amène les gens à se haïr.

»Votre très-sincèrement dévoué,» B.

Les autres objets dont il parle ici ont rapport à l'intention où il était de partager le reste de cette somme entre deux auteurs célèbres dans la littérature, et qui avaient également besoin d'un tel secours, M. *** et M. Mathurin. Ce projet cependant, quoique conçu avec la plus grande sincérité par le poète, ne s'exécuta pas. M. Murray, qui connaissait bien les fâcheuses extrémités où Lord Byron lui-même se trouvait réduit, et qui prévoyait qu'il pourrait venir un tems où il serait bien aise de trouver cet argent, malgré la manière dont il était gagné, refusa d'en faire l'avance, lorsqu'il apprit l'usage auquel il était destiné, alléguant que, quoique engagé, non-seulement par sa parole, mais encore par sa volonté, à en payer le montant à Lord Byron, il ne se croyait pas obligé à s'en dessaisir en faveur des autres. On verra dans la lettre suivante combien le noble poète, menacé lui-même de saisies de tous côtés, mit de vivacité à le presser sur ce point.

LETTRE CCXXXVIII.

A M. MURRAY.

22 février 1816.

«Quand je refusai la somme que vous m'offriez, et même me pressiez d'accepter, c'était en raison d'une publication séparée, comme nous le savons, vous et moi; je suis convenu, et je conviens encore que cette somme était considérable, et ce fut un de mes motifs pour la refuser, jusqu'à ce que je fusse mieux instruit du parti que vous en pouviez tirer. Quant à ce qui s'est passé ou va se passer à l'égard de M. ***, c'est un cas qui ne diffère en aucune façon de la cession que j'ai faite précédemment à M. Dallas de mes premiers manuscrits.--Si je vous avais pris au mot, c'est-à-dire que j'eusse pris votre argent, j'aurais pu m'en servir comme bon m'aurait semblé, et il devait vous être également indifférent que j'en fisse cadeau à une fille ou à un hôpital, ou que j'en secourusse un homme de talent dans le malheur. Le fond de l'affaire est donc, à ce qu'il me semble, que vous avez offert plus que les poèmes ne valaient. Je l'ai dit et je l'ai pensé, mais vous savez, ou du moins devriez savoir votre métier mieux que moi; et si vous vous rappelez ce qui s'est passé entre nous avant ceci, en fait de transactions pécuniaires, vous m'acquitterez certainement d'avoir jamais cherché à profiter de votre imprudence.

»Les ouvrages en question ne seront pas publiés du tout; ainsi ne parlons plus de cette affaire.

»Votre, etc.»

La lettre qui vient après celle-ci donnera quelque idée des embarras dont il était lui-même accablé au moment où il s'occupait ainsi des besoins des autres.

LETTRE CCXXXIX.

A M. MURRAY.

6 mars 1816.

«J'ai envoyé chez vous aujourd'hui, par la raison que les livres que vous avez achetés sont encore saisis, et que, dans l'état des affaires, il vaut beaucoup mieux faire vendre tout d'un coup à l'encan [21]. Je désire vous voir pour vous rendre le billet que vous m'aviez fait, et qui, Dieu merci, n'est ni payé ni même échu: ce point une fois arrangé, en ce qui vous concerne (ce qui peut être et sera demain quand nous nous verrons), je ne m'embarrasse plus de cette affaire. Voilà à peu près la dixième saisie en autant de mois, de sorte que je commence à m'y habituer. Mais il est juste que je porte la peine des folies de mes ancêtres et des miennes propres; et, quelles que soient mes fautes, je suppose qu'elles seront passablement expiées avec le tems--ou dans l'éternité.

»Toujours tout à vous.»

[Note 21: ] [ (retour) ] La vente de ces livres eut lieu le mois suivant, et on la représenta dans le catalogue comme «appartenant à un seigneur qui allait quitter l'Angleterre pour voyager.»

Il paraît, d'après un billet à M. Murray, qu'on avait d'abord annoncé qu'il allait en Morée.

«J'espère que le catalogue des livres, etc., etc., ne sera pas publié sans que je l'aie vu. Je veux m'en réserver quelques-uns, et il y en a plusieurs dont il ne doit pas être question. L'annonce ne sait ce qu'elle dit: je ne vais pas en Morée, et quand même j'irais, autant vaudrait annoncer en Russie qu'un homme va partir pour le Yorkshire.

»Votre, etc.»

On vendit avec ses livres un meuble qui est à présent entre les mains de M. Murray. C'est un grand paravent couvert de portraits d'acteurs, de pugilistes, et représentant des combats de boxeurs, etc. (Note de Moore.)

»P. S. Je n'ai pas besoin de dire que je n'ai rien su de cette nouvelle saisie qu'au dernier moment:--je les avais sauvés des saisies précédentes, et croyais bien, quand vous les avez achetés, qu'ils étaient à vous.

»Vous aurez votre billet demain.»

Durant le mois de janvier et une partie de février, ses poèmes du Siége de Corinthe et de Parisina furent livrés à l'impression, et ce fut vers la fin de ce dernier mois qu'ils parurent. Les lettres suivantes sont les seules qui aient rapport à leur publication.

LETTRE CCXL.

A M. MURRAY.

3 février 1816.

«Je vous avais envoyé chercher Marmion, parce qu'il m'était venu dans la tête qu'il y avait quelque ressemblance entre une partie de Parisina et une scène semblable du second chant de Marmion. Je crains qu'elle n'existe, quoique je n'y eusse jamais pensé auparavant, et ne pusse guère former le vœu d'imiter ce qui est inimitable.--Je voudrais que vous demandassiez à M. Gifford s'il me conviendrait de dire quelque chose là-dessus: j'avais achevé l'histoire sur un passage de Gibbon qui conduit tout naturellement à une scène de ce genre, sans que j'y eusse songé, mais maintenant cette pensée qui m'est venue me rend fort mal à mon aise.

»Il y a dans le manuscrit quelques mots et quelques phrases que je voudrais changer avant l'impression: je le renverrai dans une heure.

»Tout à vous.»

LETTRE CCXLI.

A M. MURRAY.

20 février 1816.

...................................................................................

«Pour en revenir à notre affaire, vos lettres sont en vérité très-agréables. Relativement au reproche de manque de soin, je pense, avec toute l'humilité possible, que le lecteur bénévole aura pris pour de la précipitation et de la négligence l'irrégularité qui appartient à ce genre de versification assez peu ordinaire. La mesure est différente de celle de tous mes autres poèmes que l'on a trouvés, je crois, passablement corrects, en s'en rapportant à Byshe et à ses doigts ou à son oreille, car c'est de cette manière que les poètes écrivent et que les lecteurs jugent. Une grande partie du Siége de Corinthe est écrite en anapestes, je crois, comme les appellent les savans (je n'en suis pas bien sûr pourtant, étant terriblement oublieux du mètre et des règles); plusieurs des vers aussi sont à dessein plus courts ou plus longs que ceux qui leur servent de rime, et la rime elle-même revient à des intervalles plus ou moins grands, suivant le caprice ou la convenance.

»Je ne veux pas dire par là que j'aie raison, et que cela soit bon, mais seulement que j'aurais pu être plus régulier si j'avais cru y gagner, et que c'est avec intention que j'ai dévié aux usages, quoique j'en sois fâché maintenant, car mon but est, sans aucun doute, de plaire. J'avais désiré faire quelque chose qui ne ressemblât pas à mes premiers essais, de même que j'ai cherché à rendre ceux-ci différens les uns des autres. La versification du Corsaire n'est pas celle de Lara, ni celle du Giaour la même que celle de la Fiancée; Childe Harold diffère encore de ceux-ci, et j'avais essayé de mettre quelque variation dans le dernier, afin qu'il ne ressemblât pas complètement à aucun des autres.

»Excusez toutes ces impertinences et ce maudit égoïsme: le fait est que je cherche plus à penser à ce que j'écris que je n'y pense réellement.--Je ne savais pas que vous fussiez venu chez moi;--vous y êtes toujours admis et bien venu quand cela vous fait plaisir.

»Tout à vous.

»P. S. Il ne faut pas vous inquiéter ni vous chagriner à cause de moi. Si j'avais dû me laisser accabler par le monde, il est des choses auxquelles j'aurais succombé il y a des années. Parce que je ne fais pas de bravades, il ne faut pas me croire dans l'abattement, ni vous imaginer, parce que je sens profondément, que la force doive m'abandonner: mais en voilà assez pour le moment.

»Je suis fâché de cette querelle de Sotheby.--Quel, diable, peut en être le sujet? Je croyais tout cela arrangé:--si je puis faire quelque chose pour lui ou pour Ivan, je suis tout prêt et tout disposé. Je ne crois pas très-convenable pour moi de fréquenter beaucoup les coulisses dans ce moment-ci; mais je verrai le comité, et je le pousserai, si Sotheby le désire.

»Si vous voyez M. Sotheby, dites-lui, je vous prie, qu'en recevant son billet je me suis empressé d'écrire à M. Coleridge, et que j'espère avoir fait à ce sujet ce que désirait M. Sotheby.»

Ce fut vers le milieu d'avril que parurent dans les journaux ses deux célèbres pièces de vers,--l'Adieu et l'Esquisse. Le dernier de ces morceaux fut généralement et, il faut le dire, justement blâmé, comme une espèce d'attaque littéraire portée à une femme obscure, dont la situation aurait dû la mettre autant au-dessous de cette satire que la manière peu généreuse dont il l'attaquait la mettait au-dessus. Quant à l'autre poème, les opinions furent beaucoup plus partagées. Beaucoup de gens y virent l'effusion de la vraie tendresse conjugale, une espèce d'appel auquel il était impossible qu'une femme résistât, pour peu qu'elle eût un cœur; tandis que d'autres, au contraire, le regardèrent comme un fastueux étalage de sentiment, aussi difficile à la véritable sensibilité, qu'il avait été facile à l'art et à l'imagination du poète, et jugèrent que cette composition était tout-à-fait indigne du profond intérêt attaché au sujet. J'avoue que moi-même alors je n'étais pas éloigné de partager cette opinion, et que, si je ne pouvais m'empêcher de mettre en doute le sentiment qui, dans un pareil moment, avait permis la composition de tels vers, je trouvais encore un plus grand manque de discernement dans le consentement donné à la publication de cet ouvrage. Cependant, en lisant plus tard le rapport qu'il fait de toutes ces circonstances dans son Memoranda, je reconnus que, de concert avec la majeure partie du public, j'avais été injuste à son égard sur ces deux points. Il y décrit, d'une manière dont la sincérité ne peut être douteuse, comment, rêvant un soir dans son cabinet, le cœur gonflé des plus tendres souvenirs, il composa ces stances sous leur influence, tandis que ses larmes tombaient avec abondance sur le papier, à mesure qu'il écrivait. Il paraît aussi, d'après ce récit, que si ces vers furent publiées, ce ne fut nullement d'après son désir ou son intention, mais par suite du zèle inconsidéré d'un ami auquel il avait permis de les copier.

La publication de ces poèmes donna une nouvelle violence aux sentimens de blâme et d'indignation qui étaient répandus contre lui dans le public, et le titre sous lequel différens éditeurs s'empressèrent d'annoncer ces deux ouvrages: Poèmes de Lord Byron sur ses affaires domestiques, suffisait seul pour faire comprendre toute l'inconvenance de livrer à la rime de tels sujets. Ce n'est effectivement que dans les émotions ou les passions dont l'imagination fait la partie dominante, telles que l'amour dans ses premiers rêves, avant que la réalité ne soit venue leur donner un corps ou les faire évanouir, ou la douleur parvenue à son déclin, et commençant à passer du cœur dans la tête, que la poésie devrait être employée comme interprète de nos sentimens; car pour l'expression de toutes les affections et de tous les chagrins qui prennent directement leur source dans les réalités de la vie, l'art du poète, par cela même qu'il est un art, aussi bien que par la couleur et la forme qu'il est habitué à donner à ses impressions, ne peut nous les retracer que d'une manière aussi fausse que faible.

Les ennemis de Lord Byron, par leur infatigable activité, étaient parvenus à déconsidérer tellement son caractère privé, que, même parmi cette classe à laquelle on suppose le plus d'indulgence pour les irrégularités domestiques, il ne fallait pas avoir un courage médiocre pour l'inviter en société. Une dame très-distinguée et du grand ton se hasarda cependant, au moment où le poète allait quitter l'Angleterre, à former une réunion tout exprès pour lui. Il ne fallut rien moins peut-être que le rang élevé que lui a assuré dans le monde une vie aussi irréprochable que brillante, pour la mettre à l'abri des interprétations malignes auxquelles l'exposait une attention si marquée envers celui que poursuivait avec tant d'acharnement la réprobation publique: cette assemblée de lady J*** fut la dernière à laquelle il parut en Angleterre. Il donne dans son Memoranda d'amusans détails sur quelques personnages de la compagnie, et parle des différentes variations, toutes très-caractéristiques, que produisait, sur la température de leurs manières à son égard, l'influence du nuage sous lequel il se montrait. C'est peut-être un des passages de ces mémoires qu'il eût été le plus à désirer de conserver, quoiqu'il n'eût été possible d'offrir au public qu'une petite partie de cette galerie d'esquisses toutes personnelles, et souvent même satiriques, jusqu'à ce que les originaux eussent depuis long-tems quitté la scène, et que l'intérêt qu'ils auraient pu jadis exciter se fût évanoui avec eux. Outre l'illustre hôtesse dont il n'oublia jamais la noble bienveillance dans cette occasion, il y avait là une autre dame (miss M***, maintenant lady K***), dont il se rappelle avec reconnaissance la franche et courageuse cordialité à son égard ce soir-là. Il ajoute, en consignant la mémoire d'un service encore plus généreux:--«C'est une femme d'un esprit élevé, et qui m'a témoigné plus d'amitié que je n'avais lieu d'en attendre d'elle. J'ai su aussi qu'elle m'avait défendu dans une nombreuse société, ce qui demandait alors plus de fermeté et de courage que les femmes n'en possèdent ordinairement.»

Comme nous touchons maintenant de très-près au terme de sa vie de Londres, j'achèverai de donner ici le petit nombre de souvenirs relatifs à cette époque, que m'ont fourni les restes de ce Memoranda auquel j'ai eu si souvent recours.

«J'aimais assez les dandys [22]. Ils furent toujours très-polis à mon égard, quoiqu'en général ils détestent les littérateurs, et qu'ils aient diablement persécuté et mystifié Mme de Staël, Lewis et autres. Ils avaient persuadé à Mme de Staël que A*** avait cent mille livres sterling de rente, si bien quelle en était venue au point de le louer en face sur sa beauté, et qu'elle avait jeté son dévolu sur lui pour ***, ce qui lui fit faire mille absurdités du même genre. La vérité est que, quoique j'y aie renoncé de bonne heure, j'avais avant ma majorité une teinte de fatuité [23]; et que j'en ai probablement gardé assez pour me concilier les grands de l'ordre. À vingt-cinq ans, j'avais joué, j'avais bu, et pris mes degrés dans la plupart des dissipations mondaines; et, n'ayant ni pédantisme, ni prétentions, nous nous accommodions fort bien ensemble. Je les connaissais tous plus ou moins, et ils me firent membre du club de Watier, club superbe à cette époque. J'étais, je crois, le seul littérateur qui y fût admis, à l'exception de deux autres, tous deux hommes du monde; c'étaient Moore et Spenser. Notre mascarade [24] fut magnifique, ainsi que le bal des dandys, à la salle d'Argyle. Mais ce dernier fut donné par les quatre chefs, B., M., A., P., si je ne me trompe pas.

[Note 22: ] [ (retour) ] Expression à la mode en Angleterre pour petit-maître, comme nous avons eu chez nous celle de merveilleux, d'incroyable, etc. (Note du Trad.)

[Note 23: ] [ (retour) ] Il paraît que Pétrarque, dans sa jeunesse, fut aussi un petit-maître. «Rappelez-vous, dit-il, dans une lettre à son frère, le tems où nous portions des habits blancs, sur lesquels la moindre tache et même un pli mal placé eût été pour nous un sujet de chagrins. Nous portions alors des souliers si étroits, qu'ils nous faisaient souffrir le martyre, etc.» (Note de Byron.)

[Note 24: ] [ (retour) ] Il alla à cette mascarade déguisé en caloyer, ou moine d'Orient, et sous cet habit, qui semblait fait pour montrer dans tout son avantage la beauté de sa noble figure, il fut, pendant cette nuit là, l'objet de l'admiration générale. (Note de Moore.)

»J'ai été aussi membre de l'Alfred,--mon élection ayant eu lieu pendant que j'étais en Grèce. Il était agréable, quoique un peu trop sérieux, un peu trop littéraire; et puis il fallait y supporter *** et sir Francis d'Ivernois; mais en revanche on y rencontrait Peel et Ward et Valentia, et plusieurs autres personnes aimables et connues. Au total c'était une ressource honnête un jour pluvieux, lorsqu'il y avait disette de plaisirs, que le parlement ne siégeait pas et que la ville était déserte.

»Voici le nom des clubs ou sociétés auxquelles j'ai appartenu: l'Alfred, le Cacaotier, Watier, l'Union, la Fusée (à Brighton), le Pugilat, les Hiboux (ou les Oiseaux de Nuit), le club whig de Cambridge, le club d'Harrow à Cambridge, et un ou deux autres clubs particuliers, le club politique d'Hampden, et les Carbonari Italiens qui, bien que nommé le dernier, n'est pas le moindre. J'ai été reçu dans tous ceux-là, et ne me suis jamais, que je sache, mis sur les rangs pour entrer dans aucun autre. Au contraire, j'ai refusé d'y être présenté, quoique vivement pressé de me faire porter candidat.»


«Lorsque je rencontrai H*** L***, le geôlier, chez lord Holland, avant son départ pour Sainte-Hélène, la conversation tomba sur la bataille de Waterloo. Je lui demandai si les dispositions de Napoléon étaient celles d'un grand général: il me répondit d'un air de dédain, qu'elles étaient fort simples. J'avais toujours pensé que la grandeur devait être accompagnée d'un degré de simplicité.»


«J'ai toujours été frappé de la simplicité des manières de Grattan dans la vie privée; elles étaient singulières, mais très-naturelles. Curran avait l'habitude de le contrefaire, remerciant Dieu, en s'inclinant jusqu'à terre de la manière la plus comique, de n'avoir rien de remarquable dans le geste ou dans la tournure; et *** l'appelait habituellement «un arlequin sentimental.»


«Curran! oui, Curran est l'homme qui m'a le plus frappé [25] . Quelle imagination! Je n'ai jamais rien vu, rien entendu dans ma vie qui pût en approcher. Sa vie qu'on a publiée, ses discours publiés également ne vous donnent pas la moindre idée de ce qu'était l'homme: c'était une machine à imagination, comme quelqu'un a dit de Piron qu'il était une machine à épigrammes.

[Note 25: ] [ (retour) ] On retrouvait dans son Memoranda les mêmes louanges enthousiastes de Curran. «Les richesses de son imagination irlandaise, dit-il, étaient inépuisables. J'ai trouvé plus de poésie dans la conversation de cet homme, que je n'en ai jamais rencontré dans les livres, quoique je ne le visse que rarement et en passant. J'étais chez Mackintosh lorsqu'on le présenta à Mme de Staël; c'était le grand confluent du Rhône et de la Saône, et ils étaient tous deux si horriblement laids, que je me demandais avec étonnement comment les deux plus beaux esprits de la France et de l'Irlande avaient pu se choisir chacun de leur côté une telle résidence.»

Dans un autre passage cependant, il parle un peu plus favorablement du physique de Mme de Staël. «Sa taille n'était pas mal, dit-il, ses jambes étaient passables et ses bras très-beaux. Au total, je conçois qu'elle ait pu inspirer, des désirs, son ame et son esprit pouvant faire naître des illusions sur tout le reste. Elle aurait fait un grand homme».

»Je n'avais pas beaucoup vu Curran avant 1813; mais depuis je le reçus chez moi (car il y venait souvent), et je le rencontrai en société, chez Mackintosh, chez le lord Holland, etc., etc., et il me parut toujours étonnant à moi qui avais vu tant d'hommes remarquables de l'époque.»


«*** (appelé communément *** le long, homme très-spirituel, mais bizarre) se plaignait à notre ami Scrope B. Davies, étant à cheval, qu'il avait un point de côté. «Je ne m'en étonne pas, lui répondit Scrope, vous montez à cheval comme un tailleur.» Quiconque a vu *** avec sa grande taille, monté sur une petite jument, ne peut nier la justesse de cette répartie.»


«Quand B. fut obligé de se retirer en France à la suite de son affaire avec le pauvre M***, qui reçut de là le surnom de Dick le tueur de dandys (ils s'étaient battus, je crois, au sujet d'argent, de dettes, etc., etc.), il ne savait pas un mot de français, et se mit à étudier la grammaire. Quelqu'un ayant demandé à notre ami Scrope Davies si Brummel faisait des progrès dans la langue française, il répondit que Brummel, de même que Buonaparte en Russie, avait été arrêté par les élémens.

»J'ai mis ce calembourg dans Beppo, et ce n'est pas un vol, mais un honnête échange, car Scrope a fait fortune à plusieurs dîners (il me l'a avoué lui-même), en répétant comme venant de son propre fonds quelques-unes des bouffonneries dont je l'avais régalé le matin.»


«*** est un brave homme et il rime bien, quoique il ne soit pas savant. C'est un de ces individus qui vous prennent au collet. Un soir, à un rout de Mrs. Hope, il s'était attaché à moi malgré des symptômes de détresse très-manifestes de ma part, car j'étais amoureux et je venais de saisir une minute où il n'y avait ni mère, ni mari, ni rivaux, ni commères auprès de mon idole du moment, qui était aussi belle que les statues de la galerie où nous nous tenions alors. Je dis donc que *** me tenait par le bouton et par les cordes du cœur, et ne m'épargnait ni d'un côté ni de l'autre. W. Spenser, qui aime à plaisanter, et qui ne hait pas à tourmenter un peu les autres, vit ma situation, et s'avançant vers nous, il me fit ses adieux du ton le plus pathétique. Car, ajouta-t-il, je vois bien que c'en est fait de vous.--Là-dessus, *** s'en alla. Sic me servavit Apollo.


«Je me rappelle avoir rencontré Blücher dans les assemblées de Londres, et je ne sache pas avoir jamais vu d'homme de son âge moins respectable. Avec la voix et le ton d'un sergent recruteur, il prétendait aux honneurs d'un héros, comme si nous devions adorer une pierre parce qu'un homme, en faisant un faux pas, est tombé dessus.»


Nous approchons maintenant du terme de cette fatale époque de son histoire. Dans un billet [26] adressé à M. Rogers, peu de tems avant son départ pour Ostende, il dit: «Ma sœur est en ce moment près de moi, et elle repart demain.--Si jamais nous devons nous revoir, ce ne sera pas, du moins, de quelque tems; et, dans de telles circonstances, j'espère que vous et M. Shéridan m'excuserez de ne pouvoir me rendre chez lui ce soir.»

[Note 26: ] [ (retour) ]Footnote 26: Daté du 16 avril.

Ce fut la dernière entrevue qu'il eut avec sa sœur, la seule personne, en quelque sorte, dont il se séparât avec regret. Il nous dit lui-même qu'il était incertain de savoir qui lui avait causé le plus de chagrin, des ennemis qui l'attaquaient, ou des amis qui s'en affligeaient avec lui. Ces vers si beaux et si tendres:

Quoique le jour de ma destinée soit évanoui, etc., furent le tribut d'adieux [27] qu'il adressa, en partant, à celle qui, au milieu de ses épreuves les plus amères, avait été sa seule consolatrice; et quoique connus à la plupart des lecteurs, ils peignent si bien les profondes blessures de sa sensibilité à cette époque, que je ne pense pas que le lecteur regrette d'en retrouver quelques stances ici.

[Note 27: ] [ (retour) ] On verra dans une lettre subséquente que la première stance de ces adieux si sincèrement affectueux: «Ma barque est sur le rivage» fut aussi composée à cette époque. (Note de Moore.)

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Quoique le roc sur lequel s'appuyait ma dernière espérance soit réduit en éclats, et que les fragmens en soient engloutis sous les ondes, quoique je sente que mon ame soit condamnée à la douleur, elle ne sera pas son esclave. Je suis réservé à plus d'une angoisse; on peut m'accabler, mais non pas m'avilir; on peut me torturer, mais non me soumettre: c'est de toi que je m'occupe, et non pas d'eux.

Quoiqu'appartenant à l'humanité, tu ne m'as pas trompé. Quoique femme, tu ne m'abandonnas pas; quoique chérie, tu t'es abstenue de m'affliger, et lorsqu'on me calomnia tu restas toujours inébranlable. Je me fiais à toi, et tu n'as pas trahi ma confiance; si tu m'as quitté, ce n'était pas pour me fuir, et quand, attentive, tu me surveillais, ce n'était pas pour me diffamer, ni pour rester muette lorsque le monde m'attaquait.

Je recueillerai du moins quelque chose des débris du naufrage de mon bonheur passé. Il m'a appris que l'objet que je chérissais le plus était aussi celui qui méritait le plus d'être aimé. La fontaine qui jaillit dans le désert, l'arbre qu'on rencontre encore au milieu d'une lande nue et stérile, l'oiseau gazouillant dans une solitude, te retraceront à mon ame, et lui parleront de toi.

Sur un bout de papier, je retrouve, écrite de sa main, en date du 14 avril, la liste suivante de ses gens, avec l'indication des pays qu'il se proposait de parcourir. «Domestiques,--Berger, Suisse, William Fletcher et Robert Rushton.--John William Polidori, médecin.--La Suisse, la Flandre, l'Italie, et peut-être la France.» On remarquera que les deux domestiques anglais étaient le même paysan et le même page qui étaient partis avec lui pour ses premiers voyages en 1809, et maintenant, pour la seconde fois, il fit ses adieux à sa patrie, le 25 d'avril 1816, et s'embarqua pour Ostende.

Les circonstances sous l'influence desquelles Lord Byron quittait l'Angleterre étaient de nature, s'il eût été question d'un homme ordinaire, à ne pouvoir être envisagées que comme aussi fatales qu'humiliantes. Dans le cours rapide d'une année, il avait éprouvé tous les genres de chagrins domestiques. Ses foyers avaient été profanés huit ou neuf fois par la présence des huissiers, et les priviléges de son rang l'avaient seuls préservé de la prison. Il s'était aliéné la tendresse de sa femme, si toutefois il l'avait jamais possédée; et maintenant, rejeté par elle et condamné par le monde, il se livrait à un exil qui n'avait pas même le mérite de paraître volontaire, puisque l'espèce d'excommunication que prononçait contre lui la société, ne semblait pas lui laisser d'autre ressource. S'il eût appartenu à cette classe d'êtres insoucians et naturellement satisfaits d'eux-mêmes, contre la rude surface desquels les reproches d'autrui viennent s'émousser, il aurait pu trouver dans son insensibilité un refuge certain contre le blâme public; mais, au contraire, cette même susceptibilité de sensations, qui le rendait si sensible aux louanges des hommes, acquérait un nouveau degré de force quand il s'agissait de leur censure. En dépit de l'étrange plaisir qu'il prenait à se peindre, aux yeux du monde, d'une manière défavorable, il ne put s'empêcher d'être à la fois surpris et affligé de voir que le monde l'avait pris au mot; et, semblable à un enfant couvert d'un masque, qui se voit tout à coup dans une glace, lui-même recula d'effroi, lorsque le sombre déguisement qu'il avait affecté, en quelque sorte, en plaisantant, fut réfléchi soudainement à ses yeux, dans le miroir de l'opinion publique.

Ainsi entouré de chagrins qu'il sentait aussi profondément, nous ne craignons pas de dire que toute autre ame que la sienne aurait succombé dans cette lutte, et perdu peut-être sans retour cette estime de soi-même, le seul appui qu'on puisse opposer aux coups de la fortune. Mais chez lui, dont l'ame avait en réserve une force qui n'attendait que le moment d'être employée, la violence même du mal amena une espèce de soulagement, par la résistance proportionnée qu'il produisit. Si ses fautes et ses erreurs n'avaient trouvé que le châtiment qu'elles méritaient, il n'y a presque aucun doute que le résultat eût été bien différent: non-seulement ceci n'eût pas suffi pour éveiller les nouvelles facultés qui sommeillaient encore en lui; mais le sentiment de ses erreurs, qui était toujours si vivement présent à son esprit, s'il n'eût pas été exaspéré par d'injustes provocations, aurait exercé sur lui son influence accoutumée, en le disposant à la douceur et presque à l'humilité: heureusement, comme la suite le prouva, pour les triomphes qui attendaient son génie, on n'usa pas de tant de modération à son égard. Les torrens d'invectives si peu proportionnés aux fautes qu'il avait commises, et les basses calomnies qui, de toutes parts, s'attachèrent à son nom, ne laissèrent à son orgueil blessé d'autre ressource que de rassembler toute sa force, par ce même instinct de résistance à l'injustice qui avait fait éclore, pour la première fois, les facultés de sa jeune imagination, et qui était destiné à donner à son génie un essor plus hardi et plus élevé.

Ce ne fut pas sans vérité que Gœthe dit de lui qu'il était inspiré par le génie de la douleur; car, depuis le commencement jusqu'à la fin de sa carrière agitée, ce fut toujours à cette source amère qu'il alla puiser de nouvelles facultés. La cause principale qui l'excitait à se distinguer quand il était enfant était, comme nous l'avons déjà vu, cette marque de difformité, dont le sentiment pénible et profond le tourmentant sans cesse, produisit en lui le premier désir de devenir célèbre. [28] Il fait évidemment allusion à son sort, lorsqu'il décrit lui-même cette sensation [29]:

La difformité est ambitieuse; il est dans sa nature de chercher à atteindre les autres hommes, et de leur devenir égale et même supérieure. Il y a un aiguillon dans sa marche, pénible et tardive, qui l'excite à devenir ce que les autres ne peuvent jamais être dans les choses qui sont également à leur portée, comme pour compenser le premier manque de libéralité de la nature marâtre!

[Note 28: ] [ (retour) ] Dans une de ses lettres à M. Hunt, il exprime son opinion que le penchant à la poésie est très-généralement le résultat d'un esprit souffrant dans un corps souffrant. «La maladie ou la difformité, ajoute-t-il, a été le partage d'un grand nombre de nos meilleurs auteurs: Collins était fou; Chatterton, je crois, fou; Cowper fou; Pope contrefait, Milton aveugle, etc., etc.»

[Note 29: ] [ (retour) ] Dans le Défiguré Transfiguré (the Deformed Transformed). (Notes de Moore.)

Vint ensuite le chagrin d'une première passion trompée dans ses espérances, puis la fatigue et le remords d'excès prématurés; enfin, les attaques grossières dirigées contre ses premiers essais: toutes circonstances formant autant d'anneaux de ce long enchaînement d'épreuves, d'erreurs et de souffrances, qui força graduellement, et d'une manière bien douloureuse, le développement des puissantes facultés de son esprit; toutes ayant leur part respective dans l'accomplissement de cette destinée qui semblait avoir décrété que la marche triomphante de son génie aurait lieu à travers les ruines et la solitude de son cœur. Il semble lui-même avoir eu l'instinct secret que c'était de telles épreuves que devaient naître sa force et sa gloire, toute sa vie s'étant passée à rechercher l'agitation et les difficultés; et lorsque les circonstances qui l'entouraient étaient trop paisibles pour lui offrir rien de semblable, il avait recours à son imagination ou à sa mémoire pour y chercher «des épines contre lesquelles il pût reposer son sein.»

Mais le plus grand de ses chagrins, et en même tems de ses triomphes, était encore à venir. La dernière station de cette carrière glorieuse, mais pénible, où, à tous les pas, chaque nouvelle faculté de son ame en était arrachée par la douleur, fut celle à laquelle nous sommes maintenant arrivés, son mariage et ses résultats. Sans cet événement, qu'il paya de son repos et de sa réputation, sa carrière aurait été incomplète, et le monde ignorerait encore toute l'étendue de son génie. Il est en effet digne de remarque, que ce ne fut qu'au moment où son bonheur domestique commença à s'obscurcir, que son imagination, qui était restée long-tems oisive, reprit de nouveau son essor, le Siége de Corinthe et Parisina ayant été composés l'un et l'autre peu de tems avant sa séparation. On peut juger aussi, d'après quelques passages de lettres écrites par lui à cette époque, à quel point les agitations qui suivirent étaient le véritable élément de son esprit inquiet. Dans l'une de celles-ci, il dit même que sa santé s'est améliorée de tout ce tumulte de sensations. «Il est singulier, dit-il, que l'agitation et les débats, n'importe de quel genre, redonnent de l'élasticité à mes esprits, et me raniment pendant leur durée.»

Ce fut cette ardeur, cette élasticité d'esprit dont l'action ne pouvait être arrêtée, qui lui permit de supporter alors non-seulement les attaques des autres, mais, ce qui était plus difficile encore, ses pensées et ses sensations personnelles. Le recueillement de toutes ses ressources intellectuelles auxquelles il avait été forcé d'avoir recours pour sa propre défense, ne servit qu'à lui révéler des facultés dont il n'avait jamais soupçonné l'étendue et la puissance, et lui inspira l'orgueilleuse confiance de briller un jour d'un éclat qui dissiperait les nuages de la calomnie, convertirait la censure en étonnement, et forcerait à l'admiration ceux même qui ne pouvaient l'approuver.

Le voyage qu'il entreprit alors à travers la Flandre et le long du Rhin, est décrit de manière à ne rien laisser à désirer dans ces vers incomparables qui dotent d'une portion de leur gloire tout ce qu'ils ont dépeint, et prêtent à des lieux déjà voués à l'immortalité par la nature et l'histoire, l'association non moins durable de leurs chants impérissables. À son départ de Bruxelles, il se passa un incident qui ne vaudrait pas la peine d'être rapporté, s'il n'offrait la preuve de l'application maligne avec laquelle on recueillait et répandait en Angleterre tout ce qui était à son désavantage. M. Pryce Gordon, qui paraît l'avoir vu souvent pendant son séjour à Bruxelles, raconte ainsi cette anecdote:

«Lord Byron voyageait dans un vaste carrosse, fait sur le modèle de la célèbre voiture de Napoléon, prise à Genappe avec d'autres objets. Indépendamment d'un lit de repos, il contenait une bibliothèque, un buffet à argenterie et tous les accessoires nécessaires pour y dîner. Il ne le trouva pas cependant assez grand pour son bagage et sa suite, et il acheta une calèche à Bruxelles pour ses domestiques. Cette calèche cassa en allant à Waterloo, et je lui conseillai de la rendre, car elle me parut vieille et usée. Cependant, comme il avait laissé en dépôt quarante napoléons (ce qui était assurément le double de sa valeur), l'honnête Flamand ne voulut pas reprendre sa machine roulante, à moins d'un dédommagement de trente napoléons. Sa seigneurie devant repartir le lendemain, me pria d'arranger cette affaire de mon mieux. Il ne fut pas plus tôt parti, que le digne sellier inséra un article dans l'Oracle de Bruxelles, portant que le noble milord anglais avait disparu avec sa calèche valant 1,800 fr.»

Dans le Courrier du 13 mai, l'article de Bruxelles est ainsi copié:

«Voici un extrait de la malle-poste hollandaise, daté de Bruxelles: Dans le journal de la Belgique de ce jour, il y a une pétition d'un carrossier de Bruxelles, au président du tribunal de première instance, exposant qu'il a vendu une voiture à Lord Byron, pour la somme de 1,882 fr., sur laquelle il en a reçu 847; mais que sa seigneurie, qui part le même jour, refuse de payer les 1,035 fr. restant, et qu'il demande en conséquence la permission de saisir la voiture. Cette permission lui ayant été accordée, il la remit à un officier de justice, qui fut en faire la signification à Lord Byron, et apprit du maître de l'hôtel que sa seigneurie était partie sans lui rien laisser pour payer cette dette, sur quoi l'officier saisit une chaise appartenant à sa seigneurie, en garantie de la dette.»

Ce ne fut qu'au commencement du mois suivant, que cette fausseté fut démentie par une lettre de Bruxelles, signée L. Pryce Gordon, insérée dans le Morning Chronicle, et contenant les détails réels de cette affaire, tels que nous les avons déjà donnés.

Nous avons puisé dans cette même source, et nous rapportons, d'après une autorité aussi respectable, une anecdote d'un bien autre intérêt. Il paraît que les deux premières stances du morceau relatif à Waterloo: Arrête, car tu foules aux pieds la poussière d'un empire [30], furent écrites à Bruxelles, à la suite d'une excursion faite sur ce mémorable champ de bataille, et qu'elles furent copiées par Lord Byron, le lendemain matin, sur un album appartenant à l'épouse du monsieur qui nous communique cette anecdote.

[Note 30: ] [ (retour) ] Childe Harold, Ch. III, st. 17.

«Quelques semaines après qu'il les eut écrites (dit le narrateur), le célèbre artiste R. R. Reinagle, qui est un de mes amis, arriva à Bruxelles.--Je l'invitai à dîner, lui montrai ces vers et le priai de leur donner un nouveau prix, en dessinant une vignette analogue au passage suivant:

C'est ici que l'aigle orgueilleuse prit son dernier essor, puis déchira de son bec sanglant la plaine fatale. Percée des traits des nations liguées, une vie entière d'ambition et de travaux, tout est devenu vain.--Il porte maintenant les fragmens brisés de la chaîne dont il avait chargé le monde.

M. Reinagle esquissa au crayon une aigle superbe, enchaînée et déchirant la terre de ses serres.--

»Ayant eu besoin d'écrire à sa seigneurie, je lui parlai de la vignette que j'avais obtenue de cet habile artiste pour ses beaux vers, et de la liberté qu'il avait prise de changer l'action de l'aigle. Voici ce qu'il m'écrivit en réponse: Reinagle est meilleur poète et meilleur ornithologiste que moi. Les aigles et tous les oiseaux de proie attaquent avec leurs serres, et non avec leur bec.--Aussi ai-je ainsi changé le vers:

Puis déchira de ses serres sanglantes la plaine ravagée. «Voilà, je crois, un meilleur vers outre qu'il a plus de justesse poétique. Je n'ai pas besoin d'ajouter que, lorsque je communiquai ce compliment flatteur au peintre, il y fut excessivement sensible.»

De Bruxelles, le noble voyageur continua sa route le long du Rhin, route sur laquelle il a semé toutes les richesses de sa poésie, et en arrivant à Genève, il alla se loger à l'hôtel Sécheron bien connu dans cette ville. Après y avoir séjourné quelques semaines, il alla habiter une maison de campagne des environs appelée Diodati, et délicieusement située sur les bords élevés du lac. Ce fut là qu'il établit sa résidence pour le reste de l'été.

Je donnerai maintenant le peu de lettres en ma possession, qu'il écrivit à cette époque, et j'y joindrai les anecdotes que j'ai pu recueillir, et qui se rapportent au même tems.

LETTRE CCXLII.

A M. MURRAY.

Ouchy, près de Lausanne, 27 juin 1816.

«Me voilà retenu en route (par le mauvais tems) et retardé dans mon retour à Diodati après un voyage en bateau autour du lac. Je vous envoie ci-inclus un brin de l'acacia de Gibbon, et quelques feuilles de roses de son jardin que je viens de voir avec une partie de sa maison. Vous trouverez dans sa vie une mention honorable de cet acacia, à propos de la promenade qu'il fit le soir même où il termina son histoire.--Le jardin et le pavillon d'été où il composait, sont négligés, et ce dernier surtout tombe en ruines; mais on le montre encore comme lui ayant servi de cabinet, et il me parut qu'on en avait parfaitement conservé le souvenir.

»Mon voyage à travers la Flandre et le long du Rhin a rempli et même surpassé mon attente.

»J'ai traversé tout le pays décrit par Rousseau, son Héloïse à la main, et j'ai été frappé d'une manière inexprimable de l'énergie et de l'exactitude de ses descriptions, ainsi que de la beauté de leur réalité. Meillerie, Clarens, Vevay et le château de Chillon, sont des lieux dont je dirai peu de chose, car tout ce que j'en pourrais dire serait bien loin de donner une idée de l'impression qu'ils produisent.

»Il y a trois jours que nous manquâmes d'être submergés par un coup de vent près de Meillerie, et d'être jetés sur le rivage. Je ne courais aucun risque si près des rochers, étant bon nageur; mais notre compagnie fut mouillée, et passablement incommodée. Le vent était assez violent pour abattre des arbres, à ce que nous vîmes en débarquant; cependant tout est réparé et oublié, et nous voilà sur notre retour.

»Le docteur Polidori n'est pas ici, mais à Diodati, où nous l'avons laissé à l'infirmerie avec une foulure au pied, qu'il a gagnée en tombant d'un mur.--Il ne sait pas sauter.

»Je serai bien aise d'apprendre que vous êtes tous en bonne santé, et que vous avez reçu certains casques et épées expédiés de Waterloo que j'ai traversé avec un mélange de plaisir et de peine.

»J'ai terminé un troisième chant de Childe Harold, contenant cent dix-sept stances, plus long qu'aucun des deux précédens, et en quelques endroits peut-être meilleur, mais naturellement ce n'est pas moi qui puis décider de cela.--Je vous l'enverrai par la première occasion qui me paraîtra sûre.

»Votre, etc.»

LETTRE CCXLIII.

A M. MURRAY.

Diodati, près Genève, 22 juillet 1816.

«Je vous ai écrit il y a quelques semaines, et le docteur Polidori a reçu votre lettre; mais le paquet n'a pas paru, ni l'épître que vous nous annoncez devoir s'y trouver. Je vous envoie ci-incluse une annonce [31], qui a été copiée par le docteur Polidori, et qui paraît avoir trait à la plus audacieuse imposture qui soit jamais sortie de Grub-street.

[Note 31: ] [ (retour) ] Voici l'annonce dont il est question:

«Imprimé avec soin et satiné, 2 sch. et demi.--Les Adieux de lord Byron à l'Angleterre, avec trois autres poèmes.--Ode à Sainte-Hélène.--À ma fille, le jour de sa naissance, et Au Lis de France. Imprimé par J. Johnston, Cheapside 335, Oxford 9.

»Ces beaux poèmes seront lus avec un intérêt d'autant plus vif, qu'il est probable que ce seront les derniers de l'auteur qui paraîtront en Angleterre.» (Note de Moore.)

»Je ne crois pas avoir besoin de dire que je ne connais rien de tout ce fatras, et ne sais quelle en peut être la source.--Des odes à Sainte-Hélène, des adieux à l'Angleterre, etc.,--si cela peut être désavoué, en supposant que cela en mérite la peine, vous avez pleine autorité de le faire. Je n'ai jamais écrit ni composé un vers sur rien de semblable, pas plus que sur deux autres morceaux qu'on m'a mis sur le dos--quelque chose sur la Gaule, et l'autre au sujet de Mme Lavalette. Quant au lis de France, il me serait tout aussi bien venu en tête de célébrer un navet.--Le matin du jour de naissance de ma fille, j'avais autre chose à faire qu'à m'occuper de poésie, et je ne me serais jamais imaginé qu'on pût inventer pareille chose, si M. Johnston, et l'annonce de sa brochure, n'étaient venus me donner de nouvelles lumières sur les impostures et les jongleries du démon de l'imprimerie, ou plutôt des publications.

»J'avais espéré que quelque nouveau mensonge aurait fait oublier les mille et une calomnies qui ont été accumulées sur moi l'hiver dernier. Je sais pardonner tout ce qu'on peut dire de moi ou contre moi, mais non ce qu'on me fait dire ou écrire à moi-même. C'est assez d'avoir à répondre de ce que j'ai écrit, mais c'en serait trop pour la patience de Job lui-même que d'être chargé de ce qu'on n'a pas fait. Je soupçonne que lorsque le patriarche arabe désirait que son ennemi eût fait un livre, il ne prévoyait pas voir son propre nom en tête.--Je suis tout aussi ennuyé de cette niaiserie qu'elle le mérite, et plus que je ne le serais, si je n'avais mal à la tête.

»Mme de Staël m'a dit de Glenarvon (il y a dix jours, à Coppet) des choses surprenantes et affligeantes; mais je n'en ai rien vu que l'épigraphe, qui promet bien «pour nous et notre tragédie [32].»--Si telle est la devise, que doit être le reste? Le moment choisi pour la publication avec tant de générosité, est probablement ce qu'il y a de plus bienveillant dans l'ouvrage. Le tems, en effet, a été bien trouvé. Quant au contenu, je n'en ai pas seulement la moindre idée, excepté d'après le rapport très-vague que j'en ai entendu faire.............. .....................................................................

[Note 32: ] [ (retour) ] Voici l'épigraphe: «Il laissa aux siècles à venir un nom auquel s'attachait une seule vertu et mille crimes.»

»Je devrais être honteux de l'égoïsme de cette lettre, mais ce n'est pas tout-à-fait ma faute, et je serai trop heureux de laisser ce sujet de côté, quand on me le permettra.

»Je suis en assez bonne santé, et je vous ai dit dans ma dernière lettre où j'en étais en fait de rimes. J'espère que vous prospérez, et que vos auteurs sont en bon état. D'après ce que j'ai entendu dire, je suppose que votre haras s'est augmenté.--Bertram doit être un bon cheval. Le faites-vous courir aux premières courses? j'espère que vous remporterez le prix.

»Votre à jamais, etc.»

LETTRE CCXLIV.

A M. ROGERS.

Diodati, près Genève, 29 juillet 1816.

«Vous souvenez-vous d'un livre (les Lettres de Mathieson), que vous m'avez prêté, que j'ai encore et que j'espère bien rendre à votre bibliothèque? Eh bien, j'ai rencontré, à Coppet et ailleurs, ce même Bonstetten, à qui j'ai prêté, pendant quelques jours, la traduction des épîtres de son correspondant. Tout le souvenir qu'il a conservé de Gray, c'est qu'il était, de tous les poètes du monde, le plus mélancolique, et celui qui avait le plus l'air d'un gentilhomme. Bonstetten, lui-même, est un beau vieillard fort gai et très-estimé de ses compatriotes. C'est aussi un littérateur de quelque réputation, et tous ses amis ont la manie de lui adresser des volumes de lettres, Mathieson, Muller l'historien, etc., etc.--Il est souvent à Coppet, où je l'ai rencontré plusieurs fois. Tout le monde s'y porte bien, excepté Racca, qui, je suis fâché de le dire, paraît être en très-mauvaise santé. Schlegel est dans toute sa force, et Madame aussi brillante que jamais.

»Je suis venu ici par les Pays-Bas, la route du Rhin, et Bâle, Berne, Morat et Lausanne.--J'ai fait le tour du lac par eau, et je vais à Chamouny au premier beau tems.--Mais, en vérité, nous avons depuis peu de si épais brouillards, des tems si sombres et si couverts, qu'on dirait que Castlereagh est aussi chargé des affaires étrangères du royaume du ciel. Je n'ai besoin de vous rien dire de ce pays, puisque vous l'avez déjà parcouru. Je ne songe pas à l'Italie avant septembre. J'ai lu Glenarvon, et j'ai lu aussi l'Adolphe de Benjamin Constant, et sa préface où il nie la réalité de ses personnages. Cet ouvrage, qui laisse une impression pénible, représente pourtant très-bien les conséquences de ne pas être amoureux, ce qui est peut-être l'état du monde le plus désagréable, après celui de l'être pour tout de bon. Je doute cependant que de tels liens, pour me servir de son expression, se terminent aussi malheureusement que ceux de son héros et de son héroïne.

»Il y a un troisième chant de Childe Harold, plus long qu'aucun des deux autres, qui est suivi de quelques autres bagatelles,--entr'autres une histoire sur le château de Chillon. Je n'attends qu'une bonne occasion de les transmettre au grand Murray qui, j'espère, est dans un état florissant. Où est Moore?--Pourquoi ne voyage-t-il pas?--faites-lui mes amitiés, et assurez tous mes amis de ma parfaite considération et de mon souvenir, et en particulier lord et lady Holland, et votre duchesse de Sommerset.

»P. S. Je vous envoie un fac simile.--C'est un billet de Bonstetten.--Je pense que vous serez bien aise de voir l'écriture du correspondant de Gray.»

LETTRE CCXLV.

A M. MURRAY.

Diodati, 29 sept. 1816.

«Je suis très-flatté de la bonne opinion que M. Gifford a prise du manuscrit, et je le serai bien plus encore, s'il répond à votre attente, et justifie sa bienveillance. Il m'a plu aussi à moi-même, mais cela ne doit compter pour rien. Les sensations, sous l'influence desquelles j'en ai écrit la plus grande partie, ne doivent pas m'être enviées. Quant au prix, je n'en ai fixé aucun, mais j'ai laissé M. Kinnaird, M. Shelley et vous, arranger tout cela. Bien certainement ils feront de leur mieux, et pour vous, je sais bien que vous n'élèverez aucune difficulté. Cependant, je suis tombé parfaitement d'accord avec M. Shelley, que les dernières 500 livres sterling ne seraient que conditionnelles, et je désire pour moi-même, qu'il soit ajouté que le paiement n'en aura lieu que dans le cas où vous vendrez un certain nombre d'exemplaires, qui doit être fixé par vous-même. J'espère que cela est honnête. Dans toute affaire de ce genre, il y a des risques à courir, et jusqu'à ce qu'ils soient passés de façon ou d'autre, je ne voudrais pas y ajouter, particulièrement dans des tems comme ceux-ci, et surtout rappelez-vous bien, je vous prie, que je ne pourrais faire aucune perte qui m'affligeât autant que de vous en occasionner une dans une affaire que vous auriez faite avec moi.

»Le monologue sur la mort de Shéridan a été composé pour le théâtre, à la requête de M. Kinnaird. J'ai fait de mon mieux; mais lorsque je n'ai pas le choix du sujet, je ne prétends répondre de rien. M. Hobhouse et moi, nous arrivons d'un voyage à travers les lacs et les montagnes. Nous avons été visiter le Grindelwald et la Iungfrau, et nous sommes montés sur le sommet du Wengen. Nous avons vu des torrens de neuf cents pieds de profondeur, et des glaciers de toutes les dimensions. Nous avons entendu le pipeaux des bergers et le bruit des avalanches.--Nous avons vu les nuages s'élever en fumée des vallées au-dessous de nous comme la vapeur de l'océan de l'enfer.--Nous avons parcouru, il y a un mois, Chamouny et tout ce qui en dépend; mais quoique le Mont-Blanc soit plus haut, il n'est pas comparable, pour les effets sauvages à la Iungfrau, aux Eighers, au Shreckhorn et aux glaciers du Mont-Rose.

»Nous partons pour l'Italie la semaine prochaine. La route est, depuis un mois, infestée de brigands, mais il faut en courir la chance, et prendre toutes les précautions qui seront nécessaires.

»P. S. Rappelez-moi particulièrement au souvenir de M. Gifford et dites-lui de ma part tout ce que vous pensez que je puis lui dire. Je suis fâché que le portrait de Philippe n'ait pas plu à M. Maturin; je croyais qu'il passait pour un bon portrait. S'il eût fait le discours sur l'original, peut-être eût-il obtenu plus facilement son pardon du propriétaire, et du peintre du portrait [33]

[Note 33: ] [ (retour) ] Ce passage paraîtra un peu obscur au lecteur, lord Byron y faisant allusion à une circonstance dont il ne donne pas d'autre explication. (Note du Trad.)

LETTRE CCXLVI.

A M. MURRAY.

Diodati, 30 sept. 1816.

«J'ai répondu hier à vos obligeantes lettres. Aujourd'hui, le monologue est arrivé avec sa page de titre, qui est, à ce que je présume, une publication séparée.--Je vous somme de vouloir bien faire effacer ces mots: «À la requête d'un ami

Pressé par la faim, et à la requête d'amis.

À moins qu'il ne vous plaise d'ajouter «par un homme de qualité,» ou «par un homme d'esprit et d'honneur de la ville.» Dites seulement: «Composé pour être récité à Drury-Lane.»

»Demain, je dîne à Coppet. Après-demain, je lève le camp, et je pars pour l'Italie. Ce soir, étant sur le lac, dans mon bateau, avec M. Hobhouse, le mât qui porte la grande voile tomba comme on l'attachait, et me frappa si violemment à la jambe (et à la mauvaise, par malheur), que cela me fit faire une chose fort sotte, c'est-à-dire que je m'évanouis, mais que je m'évanouis complètement. Il faut que cela ait fait tressaillir quelque nerf, car l'os n'a pas souffert, et je m'en ressens à peine. Il y a six heures que cela s'est passé. Il en a coûté à M. Hobhouse quelqu'inquiétude, et une grande quantité d'eau froide pour me faire revenir. La sensation que j'ai éprouvée est très-singulière: cela ne m'était jamais arrivé que deux fois dans ma vie auparavant, l'une par suite d'une blessure que je m'étais faite à la tête, il y a plusieurs années, et l'autre, il y a aussi bien long-tems, pour être tombé dans un grand tas de neige.--On éprouve d'abord une espèce de vertige, puis le néant, puis une perte totale de mémoire. Quand on commence à revenir, ce dernier point ne serait pas le plus désagréable, si l'on ne la retrouvait pas.

»Vous demandez le manuscrit original. M. Davies a la première copie nette que j'en ai faite, et j'ai ici la première composition, que je vous enverrai ou que je vous garderai, puisque vous le souhaitez.

»Quant à votre nouveau projet littéraire, s'il se présente quelque chose qui, dans mon opinion, puisse vous convenir, je vous l'enverrai. En ce moment, il faut que je songe à amasser, m'étant passablement épuisé par l'envoi que je vous ai fait. L'Italie ou la Dalmatie avec un autre été peuvent me remettre à flot. Je n'ai aucun plan et je suis presque aussi indifférent sur ce qui peut arriver que sur les lieux où je vais.

»Je vous prie de me rappeler de nouveau à M. Gifford et de lui réitérer mes remerciemens pour toute la peine qu'il a prise et pour son obligeance envers moi.

»D'après le commencement de cette lettre, n'allez pas croire que je garde la chambre. Je vous ai raconté cet accident faute d'avoir autre chose à vous dire; mais il n'y paraît plus, et je me demande seulement, de par le diable, ce que je pouvais avoir.

»J'ai parcouru dernièrement les Alpes Bernaises et leurs lacs. Je trouve plusieurs de ces sites (dont quelques-uns ne sont pas ceux que les Anglais fréquentent le plus) plus beaux même que Chamouny que j'ai été voir quelque tems auparavant. Je suis retourné à Clarens et j'ai traversé les montagnes qui sont derrière. J'ai fait pour ma sœur un journal très-court de cette excursion que je lui ai envoyé hier en trois lettres. Elle ne vous lira pas tout, mais si vous aimiez la description du pittoresque, elle vous montrera, j'en suis sûr, ce qui a rapport aux rochers, etc., etc.

»Quant à Christabel, je ne veux pas que personne s'en moque; c'est un poème beau et original.

»Mme de Staël désire voir l'Antiquaire et je vais le lui porter demain. Elle a fait de Coppet le lieu le plus agréable de la terre par ses talens et la société qu'elle y reçoit.

»Votre toujours dévoué, etc.» N.

Je donnerai les extraits suivant du journal dont il est question dans la lettre précédente.

EXTRAITS

DU JOURNAL DE LORD BYRON.

18 septembre 1816.

«Hier, 17 septembre, je suis parti avec M. Hobhouse pour une excursion dans les montagnes.

17 septembre.

»Je me suis levé à cinq heures.--J'ai quitté Diodati vers sept heures dans une des voitures du pays (un char-à-banc). Nos domestiques étaient à cheval.--Le tems très-beau: le lac calme et limpide. Le Mont-Blanc et l'Aiguille d'Argentières se voyaient très-distinctement. Les bords du lac étaient magnifiques. Nous sommes arrivés à Lausanne avant le coucher du soleil, et avons passé la nuit à--. Je me suis couché à neuf heures, et j'ai dormi jusqu'à cinq.»

18 septembre.

«Mon courrier m'a appelé.--Je me suis levé. Hobhouse est parti devant. À un mille de Lausanne, nous avons trouvé la route inondée par le lac. Je suis monté à cheval et j'ai été jusqu'à un mille de Vevay. C'était une jeune jument, mais qui allait très-bien. J'ai rejoint Hobhouse, et nous sommes remontés dans la voiture qui est une voiture découverte. Nous nous sommes arrêtés deux heures à Vevay: c'était la seconde fois que je le visitais. Nous sommes allés voir l'église.--On a du cimetière une vue magnifique. Dans son enceinte se trouve le tombeau du général Ludlow le régicide. Il est en marbre noir avec une longue inscription latine, mais très-simple. Il avait été exilé trente-deux ans. C'était un des juges du roi Charles. Auprès de lui est enterré Broughton qui lut à Charles Stuart la condamnation du roi Charles. Il a aussi une inscription assez bizarre et un peu dans le jargon puritain; mais malgré tout cela, c'est une inscription républicaine. On nous a montré la maison de Ludlow. Elle conserve encore son inscription: Omne solum forti patria. Nous sommes descendus jusqu'au lac.--Domestiques, voiture et chevaux, tous nous ont plantés là par l'effet de quelque méprise. Nous les avons suivis sur la route de Clarens. Hobhouse a couru en avant, et les a enfin rejoints. Je suis arrivé pour la seconde fois à Clarens; la première, c'était par eau. Nous sommes allés à Chillon par un pays digne de... je ne sais quel point de comparaison trouver. Nous avons parcouru de nouveau le château. À notre retour, nous avons rencontré une société d'Anglais dans leur voiture. Il y avait entre autres une dame qui dormait profondément.--Dormir profondément dans le lieu du monde le plus anti-narcotique! c'est excellent! Je me rappelle, à Chamouny, avec le Mont-Blanc lui-même devant les yeux, avoir entendu une autre femme, anglaise aussi, s'écrier à sa société:--Avez-vous jamais rien vu de plus champêtre? Comme s'il s'agissait d'Highgate, de Hampstead, de Brompton ou d'Hayes. Champêtre! vraiment? Des rochers, des pins, des torrens, des glaciers, des nuages, et au-dessus d'eux des sommets couverts de neiges éternelles, et tout cela est champêtre!

»Après un court et léger dîner, nous avons visité le château de Clarens. C'est une Anglaise qui l'a loué. (Il ne l'était pas la première fois que je le vis.) Les roses se sont évanouies avec l'été; la famille était absente, mais les domestiques nous prièrent de visiter l'intérieur de la maison. Nous trouvâmes sur la table du salon les sermons de Blair et les sermons de je ne sais plus qui; puis autour une bande d'enfans bruyans. Nous vîmes tout ce qui en valait la peine, et puis descendîmes au Bosquet de Julie, etc., etc. Notre guide était plein de Rousseau qu'il confond perpétuellement avec Saint-Preux, ne faisant qu'un de l'homme et du livre. Nous sommes retournés à Chillon revoir le petit torrent de la montagne qui est derrière. Les rayons du soleil couchant se réfléchissaient dans le lac. Demain il faudra se lever à cinq heures pour traverser la montagne à cheval. Les voitures feront le tour. J'ai été logé dans ma vieille chaumière.--Tout y est commode et hospitalier. J'étais bien fatigué d'une assez longue promenade avec le jeune cheval, puis ensuite du cahotement du char-à-banc et de mes efforts pour gravir la montagne par un soleil ardent.

»Mém. Le caporal qui nous a montré les merveilles de Chillon était aussi ivre que Blucher, et, dans mon opinion, un aussi grand homme. Il est sourd aussi, et croyant que tout le monde avait la même infirmité, il vociférait les légendes du château d'une manière si effrayante que H. en prit de l'humeur. Cependant il nous montra tout, depuis la potence jusqu'aux cachots, et nous revînmes à Clarens avec plus de liberté qu'il n'y en avait au quinzième siècle.»

19 septembre.

«Je me suis levé à cinq heures. Nous avons traversé la montagne jusqu'à Montbovon à dos de cheval et de mulet, et aussi à l'aide des pieds et des mains; la route d'un bout à l'autre est magnifique comme un rêve, et le souvenir qui m'en reste est presque aussi vague. Je suis si fatigué! quoiqu'en bonne santé, je n'ai pas la force que je possédais il y a quelques années. Nous avons déjeûné à Montbovon. Ensuite, arrivés à une montée assez raide, j'ai mis pied à terre, je suis tombé et me suis fendu le doigt. Notre bagage aussi, s'étant détaché, roula le long d'un ravin, jusqu'à ce qu'étant arrêté par un gros arbre, nous pûmes nous en ressaisir. Mon cheval tombant de fatigue, j'ai pris un mulet. À l'approche du sommet de la Dent de Jamant, j'ai encore mis pied à terre, ainsi qu'Hobhouse et tout le reste de la société. Arrivés au lac, dans le sein même de la montagne, nous avons laissé nos quadrupèdes à un berger, et nous sommes montés plus haut. Parvenu à un endroit où il y avait çà et là des plaques de neige, les gouttes de sueur, qui coulaient de mon front comme une pluie, en tombant dessus, y laissèrent une impression semblable aux trous d'un crible. L'âpreté du vent et le froid occasionné par la neige me donnèrent des étourdissemens; cependant je n'en continuai pas moins à grimper plus haut. Hobhouse gravit jusqu'à la cime la plus élevée; je n'allai pas si loin, et m'arrêtai à quelques toises (à une ouverture du rocher). En descendant, notre guide tomba trois fois; je me mis à rire et tombai aussi: heureusement que la descente était unie, quoique rapide et glissante. Hobhouse tomba à son tour, mais personne ne se fit de mal. L'ensemble de la montagne est superbe. Nous aperçûmes, sur une pointe très-haute et très-escarpée, un berger jouant du chalumeau. Il était bien différent des pasteurs de l'Arcadie, que j'ai vus armés de longs fusils, au lieu de houlettes, et avec des pistolets à leur ceinture. Les sons du chalumeau de notre berger suisse étaient très-doux, et l'air qu'il jouait fort agréable.--Je vis une vache égarée, et j'appris que ces animaux se rompaient souvent le cou en tombant des rochers. Descendus à Montbovon, nous vîmes un joli petit village, tout rempli d'aspérités, avec une rivière dont l'aspect a quelque chose de sauvage, et un pont de bois. Hobhouse a été pêcher, il a attrapé un poisson. Notre voiture n'est pas arrivée, nos chevaux et nos mules sont sur les dents;--nous-mêmes sommes très-fatigués; mais tant mieux, je dormirai.

»La vue que nous avons eue aujourd'hui des plus hauts points de notre voyage embrassait d'un côté la plus grande partie du lac Léman, de l'autre les vallées et la montagne du canton de Fribourg, et une plaine immense avec les lacs de Neufchâtel et de Morat, et tout ce qui appartient aux bords du lac de Genève. Nous avions devant nous, réunis dans un seul point de vue, les deux côtés du Jura et des Alpes en abondance. En traversant un ravin, notre guide nous recommanda vivement de presser le pas, les pierres tombant avec beaucoup de rapidité, et causant quelquefois des accidens. Ce conseil était excellent; mais, comme la plupart des bons conseils, il était impraticable, car la route était si raboteuse que ni hommes ni chevaux n'y pouvaient avancer très-vite: nous passâmes pourtant sans fractures et sans en être menacés.

»Le son des cloches attachées au cou des vaches errant dans des pâturages bien plus élevés qu'aucune montagne de l'Angleterre (car ici, comme chez les patriarches, toutes les richesses consistent en bestiaux), les bergers poussant des cris de rocher en rocher pour nous avertir, et jouant de leurs chalumeaux lorsque les cimes paraissaient presque inaccessibles; et tout cela joint au spectacle des lieux qui nous entouraient, réalisait tout ce que j'ai jamais entendu dire ou imaginé de la vie pastorale,--bien autrement que dans la Grèce et dans l'Asie-Mineure, car là on y est un peu trop de l'ordre du mousquet ou du sabre; et si vous voyez une main porter la houlette, vous pouvez être sûr que l'autre est armée d'un fusil: mais ici tout est pur et sans mélange,--solitaire, agreste et patriarcal. Lorsque nous nous en allâmes, ils jouèrent le ranz des vaches en guise d'adieux.--Je viens de repeupler mon esprit des scènes de la nature.»

20 septembre.

«Levés à six heures, partis à huit.

»Pendant toute cette journée, nous avons été, l'un dans l'autre, entre deux mille sept cents et trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Cette vallée, la plus longue, la plus étroite, et regardée comme la plus belle des Alpes, est rarement traversée par les voyageurs. Nous avons vu le pont de La Roche. Le lit de la rivière, très-bas et très-profond, est renfermé entre d'immenses rochers, et il est aussi impétueux que la colère humaine. On m'a raconté qu'un homme et une mule y étaient tombés sans éprouver d'accident. La population paraît heureuse, libre et riche (ce dernier avantage ne comporte avec lui aucun des deux premiers). Nous avons trouvé les vaches superbes; un taureau a failli sauter dans notre char-à-banc:--c'eût été un agréable compagnon de voyage. Les chèvres et les moutons prospèrent beaucoup ici. A droite, nous avons vu une montagne avec d'énormes glaciers: c'est le Klitzgerberg; plus loin, le Hockthorn ou Stockhorn, je crois.--Les jolis noms! comme ils sont doux! C'est une cime très-élevée et très-rocailleuse, parsemée de neige seulement et sans glaciers, mais flanquée et surmontée de nuages.

»Nous avons passé les limites du canton de Vaud, et sommes entrés sur celui de Berne: le plat allemand a remplacé le français. Ce district est renommé pour ses fromages, sa liberté, ses terres et son exemption de taxes. Hobhouse est allé pêcher:--il n'a rien attrapé. J'ai été me promener sur les bords de la rivière; j'ai vu un petit garçon avec un chevreau qui le suivait comme un chien. Le chevreau ne pouvait venir à bout de passer par-dessus une palissade; j'ai voulu l'aider, et j'ai manqué de précipiter le chevreau et moi-même dans la rivière. Je suis rentré ici vers les six heures du soir; il est neuf heures, je vais me coucher. Je ne suis pas fatigué aujourd'hui, et malgré cela, j'espère dormir.»

21 septembre.

«Nous sommes partis de bonne heure, et avons continué la vallée de Simmenthal. L'entrée de la plaine de Thoun est très-étroite; on y voit de hauts rochers boisés jusqu'à la cime, une rivière et de beaux glaciers, le lac de Thoun, et une plaine étendue à laquelle les Alpes servent de ceinture. Nous avons été à pied au château de Schadan: on a toute la vue du lac. Nous avons traversé la rivière dans une barque, et c'était des femmes qui ramaient. Thoun est une très-jolie ville. Tout le voyage de la journée s'est passé au milieu de la pompe des Alpes: il a été magnifique.»

22 septembre.

«Nous sommes partis de Thoun dans une barque qui nous a fait parcourir toute la longueur du lac en trois heures; le lac est petit, mais les bords en sont beaux: les rochers descendent jusqu'au bord de l'eau. Débarqués à Newhause, nous avons traversé Interlachen, et sommes entrés dans une suite de paysages qui sont au-dessus de toute description, et de tout ce que l'imagination aurait pu concevoir d'avance. Nous avons remarqué une inscription sur un rocher;--il s'agit de deux frères dont l'un a assassiné l'autre: c'est précisément le lieu qu'il fallait pour cela. Après une quantité de détours, nous sommes arrivés auprès d'un roc immense: puis nous avons gagné le pied de la Iungfrau (ce mot signifie la jeune fille). Là, des glaciers, des torrens;--un de ceux-ci a une chute visible de neuf cents pieds. Nous avons été logés chez le curé. Nous sommes partis pour voir la vallée, et avons entendu la chute d'une avalanche avec un bruit semblable au tonnerre; puis nous avons vu des glaciers énormes. Un orage est survenu, accompagné de tonnerre, d'éclairs et de grêle, tout cela en perfection et vraiment magnifique. J'étais à cheval: le guide voulait porter ma canne, et j'allais la lui donner, lorsque je me rappelai que c'était une canne à dague; et craignant qu'elle n'attirât sur lui la foudre, je préférai la garder, quoiqu'elle m'embarrassât passablement, étant trop lourde pour me servir de fouet; et le cheval, étant pesant et poltron, s'arrêtait à chaque coup de tonnerre. Je rentrai sans être très-mouillé, ayant un bon manteau. Hobhouse, percé jusqu'aux os, se réfugia dans une chaumière; et lorsque j'arrivai chez le curé, je lui envoyai un domestique avec un parapluie et un manteau. L'habitation d'un curé suisse est vraiment fort belle, et vaut beaucoup mieux que les maisons des ministres anglais: celle où nous avons logé est tout en face du torrent dont j'ai parlé. Le torrent forme une courbure sur le roc, assez semblable à la queue d'un cheval blanc flottante au gré du vent, et telle qu'on pourrait imaginer celle du «pâle cheval» que monte la Mort dans l'Apocalypse [34]: ce n'est ni de l'eau ni du brouillard, mais quelque chose entre les deux. Son immense hauteur (de neuf cents pieds, comme je l'ai déjà dit) fait que tantôt il se courbe, tantôt se déploie, et tantôt se condense d'une manière merveilleuse et impossible à décrire. Je crois, à tout prendre, que cette journée a été la plus intéressante de toutes depuis le commencement de notre excursion.»

[Note 34: ] [ (retour) ] Il est intéressant de remarquer l'usage que lord Byron fit plus tard de ces notes rapides dans son drame sublime de Manfred.

«Il n'est pas midi. Les rayons du soleil teignent encore le torrent des brillantes couleurs de l'arc-en-ciel, tandis qu'il roule sa mouvante colonne d'argent par-dessus la cime escarpée et perpendiculaire du précipice, portant çà et là les flots de son écume lumineuse, semblable à la queue flottante du pâle et gigantesque coursier qui doit être monté par la Mort, ainsi qu'il nous est dit dans l'Apocalypse.» (Note de Moore.)

28 septembre.

«Avant de gravir la montagne, j'ai encore été au torrent, à sept heures du matin. Le soleil donnait dessus, et formait de la partie inférieure un arc-en-ciel de toutes couleurs, mais où étincelaient surtout la pourpre et l'or: l'arc se mouvait lorsque vous vous mouviez vous-même; je n'ai jamais rien vu de comparable à ceci, mais il faut que le soleil donne en plein. Nous avons gravi le mont Wengen. À midi, ayant atteint la vallée qui est sur la cime, nous quittâmes nos chevaux; j'ôtai mon habit, et grimpai jusqu'au sommet le plus élevé, et qui est à sept mille pieds anglais au-dessus du niveau de la mer, et à environ cinq mille au-dessus de la vallée que nous avons quittée ce matin. D'un côté, nos regards embrassaient la Iungfrau avec tous ses glaciers; puis la Dent d'Argent, brillante comme la vérité; puis le Petit-Géant (the Kleine-Eigher) et le Grand-Géant (the Grosse-Eigher), et enfin le Wetterhorn lui-même. La hauteur de la Iungfrau est de treize mille pieds au-dessus de la mer et de onze mille au-dessus de la vallée: c'est la cime la plus élevée de toute cette chaîne de montagnes. Nous entendions les avalanches tomber presque de cinq minutes en cinq minutes. Du point où nous nous tenions sur le mont Wengen, nous en avions la vue d'un côté, et de l'autre nous voyions les nuages s'élever en tourbillons de la vallée opposée, et tournoyer le long de précipices à pic, comme l'écume de l'infernal océan par une haute marée: c'était une vapeur blanche, sulfureuse, et qui s'engouffrait dans des profondeurs qui paraissaient incommensurables. Le côté que nous avions gravi, bien entendu, n'était pas si escarpé; mais, en arrivant au sommet, et en regardant de l'autre côté, nous ne voyions plus qu'une mer de nuages bouillonnante, se brisant contre les rochers sur lesquels nous étions, et qui, comme je l'ai dit, étaient, d'un côté, tout-à-fait perpendiculaires. Nous restâmes là un quart-d'heure, ensuite nous commençâmes à descendre: nous nous trouvâmes tout-à-fait dégagés de nuages de ce côté de la montagne. En passant auprès de masses de neige, j'en fis une balle que je jetai à la tête d'Hobhouse.

»Nous allâmes reprendre nos chevaux; et après avoir mangé quelque chose, nous remontâmes: nous entendîmes encore les avalanches. Arrivés à un marécage, Hobhouse mit pied à terre pour le traverser; je tâchai d'y faire passer mon cheval: l'animal s'y enfonça jusqu'au menton, et naturellement, lui et moi, nous trouvâmes tous deux dans la boue; je ne fus que sali et pas blessé: j'en ris, et continuai ma course. Arrivés au Grindelwald, nous dînâmes, remontâmes encore, et parvînmes à cheval jusqu'au plus haut glacier, qui ressemble à un ouragan de glace [35]. La clarté des étoiles est magnifique, mais le chemin était diablement mauvais! n'importe, nous sommes arrivés sains et saufs. Il y a eu quelques éclairs; mais, sous le rapport du tems, la journée a été aussi belle que celle où le paradis fut créé. Nous avons traversé des forêts entières de pins morts, tous morts: leurs troncs dépouillés de leur écorce, leurs branches sans végétation et sans vie, et tout cela est le résultat d'un seul hiver [36]. Leur aspect m'a fait songer à moi et à ma famille.»

[Note 35: ] [ (retour) ] «Avalanches, dont un souffle peut attirer la masse destructive, venez et m'écrasez! J'entends à chaque instant, au-dessus, au-dessous de moi, le craquement produit par votre chute fréquente.

»Le brouillard bouillonne autour des glaciers; des nuages s'élèvent en ondoyant au-dessous de moi: leur couleur blanche et sulfureuse ressemble à l'écume de l'Océan infernal déchaîné contre nous!» (MANFRED.)

»Nous effleurons légèrement les brisans escarpés de cette mer de glace, montagne transparente ressemblant à l'Océan soulevé par une tempête furieuse soudainement glacée.» (Idem.)

[Note 36: ] [ (retour) ] «Comme ces pins frappés de mort, dépouillés de leur écorce et de leurs branches, débris d'un seul hiver.» (Idem.)

24 septembre.

«Levés à cinq heures, partis à sept. Nous avons traversé le glacier noir, avec le mont Wetterhorn à notre droite. Après avoir passé la montagne de Scheideck, nous sommes arrivés au glacier du mont Rose, qui passe pour le plus grand et le plus beau de la Suisse. Dans mon opinion, le glacier de Bossons à Chamouny est aussi beau: Hobhouse ne pense pas de même. À la chute de Reichenbach, qui a deux cents pieds de haut, nous nous sommes arrêtés pour faire reposer nos chevaux. Arrivés dans la vallée d'Oberland, la pluie est survenue, et nous a un peu trempés; cependant, en huit jours, nous n'avons eu que quatre heures de pluie. Nous avons atteint ensuite le lac de Brientz et la ville de Brientz, où nous avons changé de vêtemens. Dans la soirée, quatre paysannes suisses de l'Oberland sont venues nous chanter des airs de leur pays; deux d'entre elles avaient de belles voix: les airs aussi avaient quelque chose de si original, de si sauvage et en même tems de si doux! Les chants sont finis, mais j'entends en bas les sons d'un violon, qui ne présagent rien de bon pour ma nuit: je vais descendre voir la danse.»

25 septembre.

«Il paraît que toute la ville de Brientz s'était rassemblée ici-dessous. La walse et la musique étaient délicieuses; il n'y avait que des paysans, mais ils dansent beaucoup mieux qu'en Angleterre: les Anglais ne savent pas walser et ne le sauront jamais. Il y avait un homme qui tenait sa pipe à la bouche, ce qui ne l'empêchait pas de danser aussi bien que les autres:--il y en avait qui dansaient par deux, d'autres par quatre, mais tous très-bien. Je me suis couché, quoique la fête ait continué là-bas tard et matin. Brientz n'est qu'un village.--Je me suis levé de bonne heure, et me suis embarqué sur le lac. Nous étions dans une longue barque avec des femmes pour ramer: lorsque nous avons atteint le rivage, une autre femme a sauté dedans. Il paraît que c'est ici l'usage que les barques soient dirigées par les femmes; car, de trois femmes et de cinq hommes que nous avions dans la nôtre, toutes les femmes prirent la rame, et il n'y eut qu'un seul homme qui en fit autant.

»Nous sommes arrivés à Interlachen en trois heures; il y a un joli lac, pas si grand que celui de Thoun. Nous avons dîné à Interlachen; une jeune fille m'a donné des fleurs, en m'adressant des paroles que je n'ai pas comprises, parce qu'elle parlait allemand:--je ne sais pas si ce qu'elle m'a dit était joli, mais je l'espère, car la fille l'était. Nous nous sommes embarqués de nouveau sur le lac de Thoun; j'ai dormi pendant une partie du chemin: nous avions fait faire le tour à nos chevaux. Nous avons trouvé des gens sur le bord, qui faisaient sauter un rocher avec de la poudre. L'explosion eut lieu tout près de notre barque, ne nous ayant avertis qu'une minute auparavant:--c'était pure sottise de leur part; mais un peu plus tôt, ils auraient pu nous faire tous sauter. J'ai été à Thoun dans la soirée. Le tems a été passable tout le jour; mais comme la partie la plus sauvage de notre excursion est achevée, cela nous est à peu près égal: dans tous les endroits où cela nous importait le plus, nous avons eu un grand bonheur, quant à la chaleur et à la sérénité de l'atmosphère.»

26 septembre.

«Étant sorti des montagnes, mon journal doit être aussi plat que ma route. De Thoun à Berne; le chemin est beau; des haies, des villages, de l'industrie, et tous les signes possibles de notre insipide civilisation. De Berne à Fribourg; canton différent et catholique. Nous avons traversé un champ de bataille où les Suisses ont battu les Français dans une des dernières guerres contre la république française. J'ai acheté un chien.--La plus grande partie de ce voyage s'est faite à cheval, à pied ou à dos de mulet.»

28 septembre.

«J'ai vu l'arbre planté en l'honneur de la bataille de Morat, il y a trois cent-quarante ans: il commence à se sentir des ravages du tems. J'ai quitté Fribourg après avoir vu la cathédrale qui a une haute tour. Nous avons atteint les fourgons de bagage des religieuses de la Trappe, qui se transportent en Normandie; puis ensuite une voiture pleine de religieuses. Nous avons suivi les bords du lac de Neufchâtel, qui sont agréables et gracieux, mais pas assez montagneux, du moins le Jura ne paraît presque rien après avoir vu les Alpes bernoises. Nous sommes arrivés à Yverdun à la nuit; il y a une longue file de gros arbres sur le bord du lac, d'un très-beau sombre. L'auberge était presque pleine:--il y avait une princesse allemande;--nous avons trouvé des chambres.»

29 septembre.

«J'ai traversé un pays beau et florissant, mais pas montagneux. Le soir, nous sommes arrivés à Aubonne, dont l'entrée et le pont ressemblent un peu à Durham, et qui domine, sans contredit, la plus belle vue qu'on puisse avoir du lac de Genève. C'était à la clarté du crépuscule; nous avons vu la lune se réfléchir dans le lac, et un bois sur la hauteur offrant de grands arbres très-majestueux. Ici Tavernier, le voyageur oriental, acheta ou fit bâtir le château, parce que le site lui parut ressembler et être comparable à celui d'Érivan, ville frontière de la Perse. Ce fut ici qu'il termina ses voyages, et moi cette petite excursion; car je ne suis qu'à quelques heures de Diodati, et je n'ai plus grand'chose à voir, et encore moins à dire.»

Ce journal est terminé par le passage suivant qui est plein de mélancolie. «J'ai été fort heureux, quant au tems, dans ce petit voyage de treize jours; heureux aussi en compagnon, ayant avec moi M. Hobhouse; heureux dans tous nos projets, et exempts même de ces petits accidens et de ces retards qui rendent souvent les voyages désagréables dans des pays moins sauvages. Je suis un amant de la nature et un admirateur de la beauté; je puis supporter la fatigue et rire des privations, et j'ai vu quelques-uns des sites les plus majestueux du monde. Mais au milieu de tout ceci, des souvenirs amers, et surtout celui plus récent encore de chagrins domestiques, qui doit m'accompagner jusqu'à la tombe, m'ont poursuivi jusqu'ici; et ni la musique du berger, ni le craquement de l'avalanche, ni le torrent, ni la montagne, le glacier, la forêt ou le nuage n'ont pu un moment soulever le poids qui accable mon cœur, et parvenir à me faire oublier mon misérable individu, au milieu de la majesté, de la puissance et de la gloire de cette nature qui m'entourait de toutes parts.»......................

À son arrivée à Genève, Lord Byron avait trouvé, parmi les habitans de Sécheron, M. et Mme Shelley, qui, depuis quinze jours environ, étaient venus demeurer dans cet hôtel, avec une de leurs parentes. C'était la première fois que Lord Byron et M. Shelley se voyaient, quoique long-tems auparavant, et lorsque ce dernier était un tout jeune homme (ayant quatre ou cinq ans de moins que lui), il eût envoyé au noble poète un exemplaire de sa Reine Mab, accompagné d'une lettre dans laquelle, après avoir rapporté, dans toute leur étendue, les accusations qu'il avait entendu porter contre lui, il ajoutait que, si ces accusations étaient dénuées de vérité, il se trouverait heureux et honoré de faire sa connaissance. Il paraît que le livre seul arriva à sa destination,--la lettre ayant été égarée,--et l'on sait que Lord Byron avait exprimé la plus haute admiration pour les vers qui ouvrent le poème.

Il n'y avait donc de part et d'autre aucun éloignement à faire connaissance, lorsqu'ils se rencontrèrent à Genève de cette manière: aussi se lièrent-ils presqu'aussitôt intimement. Entre les goûts qui leur étaient communs, celui de la promenade en bateau n'était pas le moins vif, et dans cette belle contrée tout les invitait à s'y livrer. Chaque soir, tant qu'ils habitèrent le même hôtel à Sécheron, ils s'embarquaient sur le lac, accompagnés des dames et de Polidori, et c'est aux sensations et aux idées qui lui furent inspirées dans ces excursions, qui se prolongeaient souvent pendant les heures du clair de lune, que nous devons quelques-unes de ces stances charmantes, dans lesquelles le poète s'est livré avec tant d'ardeur au sentiment passionné qu'il avait pour les beautés de la nature.

Ici s'exhale du rivage le parfum vivifiant des jeunes fleurs brillantes de la fraîcheur de l'enfance; de la rame suspendue tombent une à une de légères gouttes d'eau dont le bruit vient caresser l'oreille........... .......................................................................

Par intervalle quelqu'oiseau fait entendre du buisson un cri soudain, puis se tait. On dirait qu'il y a sur la montagne un murmure qui se répand dans les airs; mais c'est un effet d'imagination, car c'est en silence que la rosée du soir épanche ses larmes avec amour, et se dissout elle-même en pleurs.

Une personne qui a été de ces parties, m'a décrit ainsi une de leurs soirées. «Quand la bise ou le vent du nord-est souffle, les eaux du lac sont chassées vers la ville, et, réunies au Rhône, qui suit avec impétuosité le même cours, elles forment un courant très-rapide dans le port. Un soir, nous nous étions abandonnés sans réflexion à son cours; lorsque nous nous trouvâmes presque jetés sur les pilotis, et il fallut toute la force de nos rameurs pour se rendre maître des flots. Les vagues, grosses et agitées, étaient capables d'inspirer.--Nous étions tous animés par notre lutte avec les élémens. Je vais vous chanter une chanson albanienne, s'écria Lord Byron; ainsi disposez-vous à être sentimental, et donnez-moi toute votre attention. Il nous fit entendre une espèce de hurlement bizarre et sauvage, mais qui, disait-il, était une parfaite imitation du genre albanien, et se mit à rire en même tems de notre désappointement, car nous nous étions attendus à quelque mélodie orientale bien mélancolique.»

Quelquefois la société, débarquait sur le rivage pour se promener et dans ces occasions, Lord Byron restait en arrière des autres, traînant nonchalamment sa canne après lui, et tout en marchant, donnant une forme et une construction à la foule de ses pensées. Souvent aussi, étant dans le bateau, il s'appuyait sur un des côtés, d'un air distrait, et se livrait en silence à cette même occupation qui absorbait toute son attention.

La conversation de M. Shelley, tant par l'étendue de ses lectures poétiques que par les méditations bizarres et mystiques auxquelles son système de philosophie l'avait conduit, était d'un genre à intéresser vivement l'attention de Lord Byron, et à le détourner des idées et des objets qui le mettaient en rapport avec la société, pour le jeter dans une route moins battue, et des pensées plus abstraites.--S'il est vrai que le contraste soit un accessoire piquant dans des liaisons de ce genre, il eût été difficile de trouver deux êtres plus faits pour aiguiser leurs facultés par la discussion, car il était peu de points d'intérêt commun sur lesquels ils fussent du même avis, et pour être convaincu que cette différence provenait de la conformation respective de leur esprit, il ne faut que jeter les yeux sur le riche et brillant labyrinthe dans lequel nous égarent les vers de M. Shelley.

Dans Lord Byron, l'idéal ne faisait jamais oublier la réalité. Quoique l'Imagination eût mis à sa disposition son vaste domaine, il n'était pas moins homme de ce monde, que souverain privilégié du sien. C'est pourquoi les créations les plus subtiles et les plus fantastiques de son esprit sont toujours animées par un air de vérité et de vie. Il en était bien autrement de Shelley: son imagination (et il en avait assez pour tout une génération de poètes) était le prisme à travers lequel il contemplait tous les objets, les faits ainsi que les théories, et non-seulement la plus grande partie de ses vers, mais même les méditations politiques et philosophiques auxquelles il se livrait, toutes passées à ce même creuset, à force de raffinement, ne présentaient plus rien de réel. S'étant annoncé comme docteur et réformateur du monde à un âge où il ne pouvait connaître de ce monde que ce qu'il en avait imaginé, les persécutions qu'il essuya dès le début de cette entreprise de jeune homme ne firent que le confirmer davantage dans les vues paradoxales qu'il avait conçues des misères humaines et des moyens d'y remédier, et au lieu d'attendre des leçons de l'expérience, et de ceux qui peuvent former autorité, avec un courage admirable, si le but en eût été sage, il se mit à faire la guerre à l'une et aux autres. Il résulta de ce début dans le monde, marqué par une opiniâtreté malheureuse, que ses opinions et ses facultés reçurent une impulsion directement contraire à leur pente naturelle, et sa vie fut trop courte pour qu'il eût le tems d'y revenir. Avec une ame naturellement animée d'une piété ardente, il refusa toujours de reconnaître une providence suprême, et substitua à sa place un système idéal et abstrait d'amour universel. Appartenant à l'aristocratie par sa naissance, et aussi, comme je l'ai entendu dire, par sa tournure et ses manières, il était cependant en politique partisan de l'égalité, et porta ses idées d'utopie, jusqu'au point de devenir sérieusement l'avocat de la communauté des biens. Avec cette délicatesse de sentimens, poussée jusqu'au romanesque, qui répand tant de grâces sur ses moindres poèmes, il pouvait envisager entre les sexes un changement de relations qui aurait tendu à des résultats aussi grossiers que ses argumens étaient subtils et raffinés; et quoique généreux et bienfaisant à un degré qui semblait exclure toute idée d'égoïsme, il ne se faisait pas scrupule, dans l'orgueil de son système, d'inquiéter gratuitement la foi de ses semblables, et, sans lui présenter un bien équivalent, de ravir au malheureux une espérance, qui, fût-elle fausse, vaudrait encore mieux que les plus utiles vérités de ce monde.

Ce qui prouvait, de la manière la plus remarquable, les penchans opposés de ces deux amis, dont l'un avait depuis long-tems des opinions arrêtées et positives, et dont l'autre était toujours porté vers les innovations et les idées visionnaires, c'était la différence de leurs idées en fait de philosophie. Lord Byron croyait, avec la généralité du genre humain, à l'existence du bien et du mal, tandis que Shelley avait raffiné sur la théorie de Berkeley, non-seulement au point de résoudre toute la création en esprit, mais jusqu'à ajouter à ce système métaphysique une espèce de principe régulateur de puissance imaginaire, d'amour et de beauté, que très-certainement l'évêque philosophe n'avait jamais songé à substituer à la divinité. C'était généralement sur ces sujets et sur la poésie, que roulait leur conversation, et comme on doit le supposer d'après la facilité de Lord Byron à recevoir de nouvelles impressions, les opinions de son ami n'étaient pas sans quelqu'influence sur son esprit. On trouve çà et là, au milieu des morceaux les plus énergiques, et des plus belles descriptions qui abondent dans le troisième chant de Childe Harold, des traces de cette mysticité d'expression, de cette sublimité d'idées qui se perd dans tout ce qu'elle a de vague, et qui forment le caractère bien prononcé des écrits de l'homme extraordinaire qui était devenu son ami. Dans une des notes de Lord Byron, nous trouvons cette allusion rapide au système favori de Shelley, sur la divinité universelle de l'amour:--«Mais ce n'est pas tout, les sensations qui vous sont inspirées par l'air qu'on respire à Clarens et aux rochers de Meillerie, sont d'un ordre plus noble et plus étendu que le simple intérêt qu'on peut prendre à une passion individuelle. C'est un sentiment de l'existence de l'amour dans tout ce que sa capacité a de plus vaste et de plus sublime, et de notre participation personnelle à ses bienfaits et à sa gloire: c'est le grand principe de l'univers, plus condensé dans ces lieux, mais non moins manifeste, et en présence duquel, bien que nous sachions en faire partie, nous oublions notre individualité, pour admirer la beauté de l'ensemble.»

Une autre preuve de la facilité avec laquelle il adopta les goûts et les prédilections de son nouvel ami, nous frappe encore dans la couleur assez prononcée d'un si grand nombre de ses plus belles strophes, et qui rappelle, d'une manières si évidente, la manière et le genre des pensées de M. Wordsworth. Étant naturellement, par sa passion pour l'abstrait et l'idéalisme, l'admirateur du poète des lacs, M. Shelley ne laissa échapper aucune occasion de faire remarquer à Lord Byron les beautés de son auteur favori, et il n'est pas étonnant qu'après s'être une fois laissé persuader de le lire, l'esprit du noble poète, en dépit de quelques préjugés politiques et personnels, qui survécurent malheureusement à ce court accès d'admiration, ait non-seulement subi l'influence, mais même, en quelque sorte, reflété les couleurs d'un des poètes les plus originaux et les plus inspirés que ce siècle (si fertile en rimeurs quales ego et Cluvienus) ait eu la gloire de produire.

Quand Polidori était de leur société, ce qui arrivait généralement (à moins que d'autres plaisirs ne l'attirassent ailleurs), les sujets métaphysiques, sur lesquels roulait ordinairement leur conversation, étaient presque toujours mis de côté pour faire place aux saillies originales de ce jeune homme bizarre, qui, par sa vanité, servait constamment de but aux railleries et aux sarcasmes de Lord Byron. Fils d'un gentilhomme italien des plus respectables, et qui, à ce que j'ai entendu dire, avait été dans sa jeunesse secrétaire d'Alfieri, Polidori paraît avoir été doué de talens et de dispositions qui, s'il eût vécu, auraient pu faire de lui un membre utile de sa profession et de la société. À l'époque dont nous parlons, cependant, il semblerait que son ambition des distinctions surpassait de beaucoup ses facultés et ses moyens d'y atteindre. C'est pourquoi son esprit, flottant entre un sentiment d'ardeur et d'insuffisance, était constamment possédé d'une fièvre de vanité, et il paraît avoir alternativement amusé et irrité son noble protecteur auquel il ne laissait souvent d'autre ressource, pour éviter de se livrer à la colère, que de se mettre à rire. Entr'autres prétentions, il s'était mis dans la tête de briller comme auteur, et un jour il arriva chez M. Shelley, avec un manuscrit de sa composition, et insista absolument pour qu'ils en subissent la lecture. Pour alléger un peu le poids de cette tribulation, Lord Byron se chargea de l'office de lecteur, et d'après ce que j'ai entendu dire, il dut être difficile de conserver son sérieux pendant cette scène. En dépit de l'œil jaloux que l'auteur tenait fixé sur tous les visages, il fut impossible au lecteur de retenir le sourire qui, malgré lui, se peignait sur ses traits, et il n'eut d'autre ressource, pour s'empêcher d'éclater de rire, que de louer de tems en tems, avec chaleur, la sublimité des vers, et surtout ceux qui commençaient ainsi: C'est ainsi que l'idiot goitreux des Alpes, ayant soin d'ajouter au bout de chaque éloge: «Je vous assure que, lorsque je faisais partie du comité de Drury-Lane, on nous a présenté de bien plus mauvaises choses.»

Après avoir passé une quinzaine sous le même toit que Lord Byron, à Sécheron, M. et Mme Shelley se transportèrent dans une petite maison sur le côté du Mont-Blanc qui borde le lac, et à environ dix minutes de marche de la villa, appelée Bellerive, que leur noble ami avait louée sur les bords élevés du lac, et qui était située directement derrière eux. Pendant les quinze jours que Lord Byron passa à Sécheron, après leur départ, quoique le tems eût changé et fût devenu sombre et orageux, il traversait tous les soirs le lac avec Polidori, pour aller les voir, et «pendant le retour (ajoute encore la personne de qui je tiens ces détails), lorsqu'il voguait encore sur les eaux du lac couvertes de ténèbres, le vent nous apportait de bien loin les accens de sa voix chantant un chant de liberté Tyrolien, que j'entendis alors pour la première fois, et qui, pour moi, est lié d'une manière inséparable avec son souvenir.»

Cependant Polidori était devenu jaloux de l'intimité croissante qui existait entre son patron et M. Shelley, et sa mortification fut complète quand il apprit qu'il avait projeté de faire tous deux sans lui le tour du lac. Dans l'irritation qu'il en éprouva, il se permit quelques reproches peu mesurés, que Lord Byron ressentit avec indignation, et chacun ayant dépassé les bornes ordinaires de la politesse, le renvoi de Polidori dut lui paraître à lui-même une chose inévitable. Avec cette perspective devant les yeux, qu'il considérait absolument comme sa ruine, le malheureux jeune homme fut, à ce qu'il paraît, sur le point de commettre l'action fatale qu'il accomplit effectivement deux ou trois ans plus tard. S'étant retiré dans sa chambre, il avait déjà sorti le poison de sa pharmacopée, et réfléchissait s'il n'écrirait pas une lettre avant de l'avaler, lorsque Lord Byron, quoique sans le moindre soupçon de ce dessein, frappa à sa porte, entra et lui présenta la main en signe de réconciliation. Le pauvre Polidori ne put supporter cette révolution soudaine; il fondit en larmes, et il a déclaré depuis, que rien ne peut surpasser la bonté et la douceur que Lord Byron employa pour calmer son esprit, et lui rendre sa tranquillité.

Peu de tems après, le noble poète alla habiter Diodati. En arrivant à Genève, dans l'intention bienveillante de produire Polidori dans le monde, il avait été dans quelques sociétés génevoises, mais cette tâche remplie, il s'en éloigna tout-à-fait, et ce ne fut même, comme nous l'avons vu, qu'à la fin de l'été qu'il alla à Coppet. Ses moyens pécuniaires étaient à cette époque très-bornés, et quoique son genre de vie ne fût nullement parcimonieux, cependant toute dépense inutile était évitée dans sa maison. Le jeune médecin, dès le principe, lui avait occasionné de grands frais, ayant l'habitude de louer une voiture, à un louis par jour, pour aller en soirée, car Lord Byron alors n'entretenait pas de chevaux, et il se passa quelque tems avant que son patron eût le courage de lui faire renoncer à ce luxe.

Les libertés que ce jeune homme prenait attirèrent même une fois au poète l'accusation de manquer d'hospitalité et de savoir vivre, accusation qui, comme tant d'autres, vraies ou fausses, tendant à noircir son caractère, fut mise en circulation avec le zèle le plus actif. Sans l'aveu du maître de la maison, Polidori s'était permis d'inviter quelques Génevois à dîner à Diodati (c'était MM. Pictet, je crois, et Bonstetten), et le châtiment que Lord Byron jugea à propos de lui infliger pour cette indiscrétion, fut que le docteur recevrait lui-même ses hôtes, puisqu'il les avait invités. Il ne fut pas difficile de convertir cette action, qui n'était que le résultat de la légèreté du jeune médecin, en une accusation sérieuse de caprice et de grossièreté contre le noble lord lui-même.

Il n'est pas étonnant que ces actes fréquens de légèreté (pour ne pas employer un terme plus dur), aient fini par inspirer à Lord Byron un sentiment d'éloignement pour son compagnon dont il disait un jour, que c'était exactement un de ces hommes auxquels, s'ils tombaient dans l'eau, on jetterait une paille pour essayer s'il y a de la vérité dans l'adage qui dit: «que les gens qui se noient, s'attachent à un brin de paille.»

Quelques autres anecdotes, relatives à ce jeune homme, pendant son séjour chez Lord Byron, serviront à jeter du jour sur le caractère de ce dernier, et ne seront peut-être pas déplacées ici. Un jour que toute la société était en bateau, Polidori, en ramant, frappa par accident, mais avec violence, Lord Byron, à la rotule du genou, et celui-ci sans parler se détourna pour lui cacher la douleur qu'il en ressentait. Un moment après il lui dit: «Ayez la bonté, Polidori, de faire un peu plus d'attention, car vous m'avez fait beaucoup de mal.--J'en suis bien aise, répondit Polidori; je suis bien aise de voir que vous savez supporter la douleur.» Lord Byron lui répondit d'un ton contenu et calme: «Laissez-moi vous donner un conseil, Polidori; une autre fois, quand vous aurez fait mal à quelqu'un, évitez d'en exprimer votre satisfaction. On n'aime pas à entendre dire à quelqu'un qui nous a fait souffrir, qu'il en est bien aise, et on ne peut pas toujours commander à sa colère. J'ai eu de la peine à m'empêcher de vous jeter dans l'eau, et sans la présence de M. et Mme Shelley, j'aurais probablement fait quelqu'acte de violence de ce genre.» Tout ceci fut dit sans humeur, et ce nuage se dissipa bientôt.

Une autre fois, la dame dont nous venons de parler montait la colline qui mène à Diodati. Il venait de tomber une averse. Lord Byron, qui la vit de son balcon, dit à Polidori qui était à côté de lui: «Maintenant, vous qui voulez faire le galant, vous devriez sauter cette petite élévation, et aller offrir votre bras.» Polidori choisit le point le plus facile de la colline et sauta; mais la terre étant mouillée, son pied glissa, et il se donna une entorse. Lord Byron s'empressa d'aider à le transporter dans la maison, et de lui faire mettre le pied dans l'eau froide; et lorsque le docteur fut étendu sur le sopha, s'apercevant qu'il paraissait mal à son aise, il alla lui-même en haut lui chercher un oreiller, quoique monter lui fût une chose pénible à cause de l'infirmité de son pied. «Eh bien! je ne vous aurais pas cru tant de sensibilité,» lui dit Polidori, et cette aimable observation, comme on le pense bien, ne rembrunit pas médiocrement le front du poète.

Lord Byron lui-même rappelait un dialogue qui avait eu lieu entre eux pendant leur voyage sur le Rhin, et qui caractérise d'une manière très-amusante les deux interlocuteurs. «Après tout, lui disait le médecin, que faites-vous donc que je ne puisse faire aussi?--Eh bien, puisque vous m'obligez à vous le dire, lui répondit le poète, je fais trois choses qui vous sont impossibles.» Polidori le défia de les lui nommer.--«Je puis, dit Lord Byron, traverser cette rivière à la nage; je puis éteindre cette chandelle d'un coup de pistolet, à la distance de vingt pas, et enfin j'ai fait un poème dont quatorze mille exemplaires ont été vendus en un jour [37]

[Note 37: ] [ (retour) ] Le Corsaire.

La jalousie du docteur contre Shelley éclatait continuellement, et à l'occasion d'une victoire que ce dernier avait remportée sur lui dans une joute sur l'eau, il se mit dans la tête que son antagoniste l'avait traité avec mépris; et malgré les sentimens bien connus de Shelley contre le duel, il alla jusqu'à lui faire une espèce de défi, dont, comme on l'imagine bien, celui-ci ne fit que rire. Lord Byron cependant, craignant que l'impétueux médecin ne cherchât à se prévaloir encore davantage de cette singularité de son ami, lui dit: «Rappelez-vous que si Shelley a quelques scrupules au sujet du duel, je n'en ai aucun, moi, et qu'en tout tems je serai prêt à le remplacer.»

La vie qu'il menait à Diodati offrait une routine d'habitudes et d'occupations dans laquelle il retombait toujours de lui-même lorsqu'il vivait seul. Il déjeunait tard, après quoi il allait faire une visite à Shelley et une excursion sur le lac; à cinq heures, il dînait [38], et ordinairement seul par préférence; ensuite, si le tems le permettait, il faisait une nouvelle excursion. Lui et Shelley s'étaient réunis pour acheter une barque qui leur avait coûté vingt-cinq louis: c'était un petit bâtiment à voiles, construit pour résister aux ouragans habituels au climat, et le seul du lac qui eût une quille. Quand le tems ne leur permettait pas leur excursion de l'après-dîner, ce qui arriva fréquemment pendant cet été qui fut très-pluvieux, M. et Mme Shelley passaient la soirée à Diodati; et lorsque la pluie leur rendait désagréable de s'en retourner chez eux, ils restaient à coucher. «Souvent, me disait quelqu'un qui n'était pas le moindre ornement de ce petit cercle, nous restions à causer jusqu'au point du jour. La conversation ne languissait jamais faute de sujets, graves ou gais, mais toujours intéressans.»

[Note 38: ] [ (retour) ] Son régime était réglé par une abstinence presqu'incroyable. À déjeuner une tranche de pain fort mince avec du thé, et à dîner des légumes et une bouteille ou deux d'eau de Seltz, teinte de vin de Grave; le soir une tasse de thé vert, sans sucre et sans lait, voilà ce qui composait toute sa nourriture. Il apaisait les douleurs de la faim en mâchant secrètement du tabac et fumant des cigares. (Note de Moore.)

Pendant une semaine de pluie, s'étant amusés à lire des contes de revenans allemands, ils finirent par convenir qu'ils écriraient quelque chose dans ce genre-là. «Vous et moi, dit Lord Byron à Mme Shelley, publierons ensemble ce que nous aurons fait.» Ce fut alors qu'il commença son conte du Vampire, et qu'ayant arrangé le tout dans sa tête, il leur fit un soir l'esquisse de cette histoire [39]; mais la narration étant en prose, il ne mit pas beaucoup d'ardeur à s'en occuper. Le résultat le plus mémorable de cette convention d'écrire des contes, fut le Frankenstein de Mme Shelley, roman plein d'imagination et d'énergie, et du nombre de ces conceptions originales qui s'emparent tout d'abord et pour jamais de l'esprit du public.

[Note 39: ] [ (retour) ] C'est d'après le souvenir de cette esquisse que Polidori fabriqua ensuite son étrange roman du Vampire, qui, dans la supposition que lord Byron en était l'auteur, fut accueilli en France avec tant d'enthousiasme. S'il est vrai, comme le disent quelques écrivains français, que ce fut ce conte extravagant qui attira d'abord l'attention de nos voisins sur le génie de Lord Byron, il y aurait, dans cette circonstance, de quoi affaiblir sensiblement le prix que nous attachons à la célébrité étrangère. (Note de Moore.)

Vers la fin de juin, comme nous l'avons vu dans une des lettres précédentes, Lord Byron, accompagné de son ami Shelley, fit le tour du lac dans son bateau, et visita, avec l'Héloïse devant les yeux, tous les lieux qui entourent Meillerie et Clarens, lieux à jamais consacrés par une passion idéale, et par cette puissance qui n'appartient qu'au génie, de donner la vie à ses rêves, au point de les faire passer pour des réalités. Dans l'ouragan qu'ils essuyèrent à Meillerie, et dont il parle, ils coururent un danger sérieux [40]. S'attendant à tout moment à se jeter à la nage pour échapper à la mort, Lord Byron avait déjà ôté son habit; et comme Shelley ne savait pas nager, il persistait à vouloir le sauver par un moyen quelconque. Shelley cependant se refusait positivement à cette offre, il s'assit tranquillement sur un coffre dont il saisit les anneaux de chaque bout, et les tenant fortement serrés, déclara sa résolution d'aller au fond dans cette position sans faire un effort pour échapper [41].

[Note 40: ] [ (retour) ] «Le vent (dit le compagnon de voyage de lord Byron) augmenta graduellement de violence jusqu'à ce qu'il devînt furieux; et comme il venait de l'autre extrémité du lac, il soulevait les vagues à une hauteur effrayante, et en couvrait toute la surface d'écume. Un de nos bateliers, qui était terriblement stupide, persistait à tenir la voile dans un moment où la barque était prête à être ensevelie sous les flots par l'ouragan. En reconnaissant son erreur, il la laissa entièrement aller, et le bateau refusa un instant d'obéir au gouvernail; en outre le gouvernail était si brisé, qu'il était très-difficile de le diriger; une vague entrant dans la barque, était immédiatement suivie d'une autre.»

[Note 41: ] [ (retour) ] «J'éprouvais, avec cette perspective prochaine de mort devant les yeux, dit M. Shelley, un mélange de sensation dont la terreur faisait partie, mais où elle ne dominait pas. Ma situation eût été bien moins pénible si j'eusse été seul; mais je savais que mon compagnon ferait tous ses efforts pour me sauver, et j'étais accablé d'humiliation en songeant qu'il pouvait risquer sa vie en sauvant la mienne. Lorsque nous arrivâmes à Saint-Gingoux, les habitans qui nous regardaient du rivage, peu habitués à voir une aussi frêle embarcation que la nôtre, et qui auraient craint de se hasarder n'importe comment sur une telle mer, échangèrent des regards de surprise et de félicitation avec nos rameurs, qui, ainsi que nous, n'étaient pas fâchés d'être à terre.»

Shelley a joint à l'intéressant petit ouvrage intitulé: Un voyage de six semaines, une lettre écrite par lui-même, dans laquelle il rend compte de leur voyage autour du lac avec tout l'enthousiasme que des scènes semblables sont faites pour inspirer. En parlant d'un bel enfant qu'ils virent dans le village de Nerni, il dit: «Mon compagnon lui donna une pièce d'argent qu'il prit sans parler, avec un doux et franc sourire de remerciement; puis, sans témoigner le moindre embarras, il retourna jouer.» En effet, il n'y avait rien qui enchantât davantage Lord Byron que de voir de beaux enfans se livrer à leurs jeux; «et nombre de jolis enfans suisses, ajoute une personne qui le voyait alors tous les jours, ont reçu de lui des écus pour prix de leur grâce et de leur beauté.»

M. Shelley dit encore, en parlant de leurs logemens à Nerni, qui étaient sales et obscurs: «En rentrant à l'auberge, nous nous aperçûmes que le domestique avait arrangé nos chambres, et leur avait ôté en grande partie leur aspect triste et misérable. Cette maison avait rappelé la Grèce à mon compagnon; il y avait cinq ans, me dit-il, qu'il n'avait couché dans de tels lits.»

Le hasard voulut que M. Shelley n'eût pas encore lu l'Héloïse, et la lecture de cet ouvrage le fit jouir encore bien mieux de la vue de ces beaux lieux. Quant à son compagnon, quoique ce roman lui fût dès long-tems familier, à l'aspect de cette contrée qui avait vu naître une si profonde passion, et dont l'empreinte se retrouvait à chaque pas, tout lui sembla réellement animé d'une existence nouvelle. Tous deux étaient sous le charme du génie du lieu, tous deux pleins des plus vives émotions; et tandis qu'ils marchaient en silence dans la vigne qui était autrefois le bosquet de Julie, Lord Byron s'écria soudain: «Grâce à Dieu, Polidori n'est point ici.»

Il paraît presque certain qu'il écrivit dans ces lieux mêmes les stances brûlantes qu'ils lui inspirèrent, du moins d'après une lettre adressée à M. Murray, pendant son retour à Diodati, et dans laquelle il lui annonce qu'il vient de terminer le troisième chant composé de cent dix-sept stances. Cette lettre est datée d'Ouchy, près Lausanne, où son ami et lui furent arrêtés deux jours dans une petite auberge par le mauvais tems; et ce fut là, et pendant ce court intervalle, qu'il composa le Prisonnier de Chillon, ajoutant ainsi un autre souvenir impérissable à ces bords du lac déjà immortalisés.

À son retour à Diodati, il trouva une occasion de se livrer à son penchant pour la plaisanterie, dans l'aveu que lui fit le jeune médecin qu'il était devenu amoureux. Le soir même, après avoir reçu cette tendre confession, ils allèrent tous deux voir M. Shelley. Lord Byron, dans un accès de gaîté presque enfantine, se frottait les mains en parcourant l'appartement; et avec cette incapacité de rien cacher, qui était un de ses faibles, il faisait, en plaisantant, de fréquentes allusions au secret qu'il venait d'apprendre. Le front du docteur se rembrunissait en proportion de la durée de ces plaisanteries; et à la fin, d'un air irrité, il accusa Lord Byron de dureté de cœur. «Je n'ai jamais vu, dit-il, d'être plus insensible.» Cette sortie, que le poète s'était évidemment attirée, le mortifia cependant profondément. «Moi dur? s'écria-t-il avec une émotion manifeste; moi insensible? vous pourriez aussi bien dire que la glace ne se casse pas, après l'avoir vue tomber du haut d'un précipice et se briser en éclats au pied!»

Ce fut au mois de juillet qu'il alla faire une visite à Coppet. Il y fut reçu par la femme distinguée qui en était propriétaire, avec une cordialité à laquelle il fut d'autant plus sensible, que, sachant à quel point il était mal jugé à cette époque, il n'avait presque pas osé y compter [42]. Avec sa franchise ordinaire, elle le sermonna sur sa conduite matrimoniale, mais d'une manière qui le toucha et le disposa à suivre ses conseils. Elle lui dit qu'il devait chercher à en venir à une réconciliation avec sa femme, et devait se résigner à ne pas lutter plus long-tems contre les opinions de la société. Ce fut en vain qu'il lui cita sa propre épigraphe de Delphine: «Un homme doit savoir braver l'opinion, une femme s'y soumettre.» Sa réponse fut que tout cela pouvait être fort bon à dire, mais que, dans la vie réelle, le devoir et la nécessité de céder appartenaient aussi à l'homme. Enfin, son éloquence eut tant de succès, qu'elle décida le poète à adresser une lettre à un de ses amis en Angleterre, dans laquelle il se déclarait encore disposé à se réconcilier avec lady Byron, concession qui n'étonna pas médiocrement ceux qui lui avaient entendu répéter si souvent et si dernièrement, qu'ayant fait tous ses efforts pour persuader à lady Byron de revenir avec lui, et ayant, dans cette vue, différé autant que possible de signer l'acte de séparation, maintenant que cette démarche avait été faite, ils étaient séparés pour jamais.

[Note 42: ] [ (retour) ] Dans le récit qu'il fait de sa visite à Coppet dans son Memoranda, il parle dans les termes les plus flatteurs de la fille de son hôtesse, la duchesse actuelle de Broglie, et en disant combien elle paraît attachée à son mari, il remarque que rien n'est plus intéressant que d'observer le développement des affections domestiques dans une très-jeune femme. Quant à Mme de Staël, il en parle ainsi: «Mme de Staël était réellement une bonne femme, et la plus spirituelle de son sexe, mais elle était gâtée par le désir d'être... quoi? elle ne le savait pas elle-même. Chez elle, elle était aimable; dans toute autre maison, vous souhaitiez de la voir partie, ou de retour dans la sienne.» (Note de Moore.)

Je n'ai pas un souvenir très-exact des détails de la courte négociation qui eut lieu par suite des conseils de Mme de Staël, mais il n'est guère possible de douter que ce fut son manque de succès, après avoir fait une si grande violence à son orgueil pour en venir à une ouverture, qui fut la première cause de ce mélange de ressentiment et d'amertume qu'on remarqua depuis dans les sensations que lui occasionnaient ces pénibles différends. En effet, dès le commencement de son séjour à Genève, il n'avait cessé de parler de sa femme avec affection et regret, imputant à d'autres bien plus qu'à elle le parti qu'elle avait pris de se séparer de lui, et attribuant la petite part de blâme qu'elle pouvait avoir eu dans cette affaire à un motif tout simple et qu'il regardait comme le seul véritable, c'est qu'elle ne le comprenait pas du tout. «Je ne doute nullement, disait-il quelquefois, qu'elle ne m'ait cru réellement fou.»

Une autre résolution relative à ses affaires conjugales, et dans laquelle il déclarait alors souvent qu'il avait la ferme intention de persister, était de ne jamais se permettre de toucher à la fortune de sa femme. Un tel sacrifice sans doute dans sa situation eût été noble et délicat, mais quoique le penchant naturel de son caractère le portât à en prendre la résolution, il lui manqua, ce que peu d'hommes peut-être auraient eu à sa place,--le courage de la tenir.

On aperçoit le résultat des efforts qu'il fit intérieurement pour recueillir toutes ses ressources et toute son énergie dans la grande activité de son génie à cette époque ainsi que dans la riche variété de caractère et de coloris répandue dans ses ouvrages. Outre le troisième chant de Childe Harold, et le Prisonnier de Chillon, il composa aussi deux poèmes, les Ténèbres et le Rêve, dont le dernier lui coûta plus d'une larme, étant l'histoire d'une vie errante la plus mélancolique, la plus pittoresque qui soit jamais sortie de la plume et du cœur d'un homme. Les vers intitulés l'Incantation, qu'il plaça ensuite dans Manfred sans aucune liaison avec le sujet, furent aussi une production de cette époque, du moins la partie où règne le moins d'amertume. Comme ils furent écrits peu de tems après la tentative inutile qu'il fit pour amener une réconciliation, il est inutile de dire quel était l'objet présent à sa pensée lorsqu'il composa quelques-unes des premières stances.

Ton sommeil peut être profond, mais ton ame ne reposera pas. Il est des ombres qui ne veulent pas disparaître, des pensées que l'on ne peut bannir. Soumise à une puissance inconnue, jamais tu ne peux être seule; captive au sein d'un nuage, tu es enveloppée de toutes parts comme dans des plis d'un drap mortuaire, et tu dois rester à jamais sous l'influence de ce charme.

Quoique tu ne me voies pas passer près de toi, tes yeux me devineront par un instinct secret, comme un objet qui fut long-tems à tes côtés, et qui, bien qu'inaperçu, doit y être encore; et, lorsque, secrètement agitée de cette crainte, tu retourneras la tête pour me voir, tu t'étonneras de ne me pas trouver attaché comme ton ombre au même lieu que toi. Et c'est alors que tu reconnaîtras en toi-même l'action d'une puissance que tu dois n'avouer jamais.

Outre le Vampire qu'il ne termina pas, il commença aussi à cette époque un autre roman en prose, dont le sujet était le Mariage de Belphégor, et qui était destiné à peindre le sort qu'avait eu le sien. Il règne à peu près le même esprit dans sa description du caractère de l'épouse du démon, que dans la peinture qu'il a faite de celui de Donna Inès dans le premier chant de Don Juan. Cependant, tandis qu'il s'occupait à écrire cet ouvrage, il apprit par des lettres d'Angleterre que lady Byron était malade, et son cœur s'attendrissant à cette nouvelle, il jeta le manuscrit au feu,--tant les principes du bien et du mal qui existaient dans son caractère, se faisaient constamment la guerre pour parvenir à le dominer [43]!

[Note 43: ] [ (retour) ] Il écrivit à la même occasion des vers qui ne sont pas dictés par un esprit tout-à-fait aussi généreux, et dont je ne rapporterai que quelques-unes des premières lignes.

«Ainsi donc tu as connu la tristesse, et pourtant je n'étais pas près de toi; tu as été malade, quoique je ne fusse pas là. J'aurais cru que la joie et la santé devaient seules régner aux lieux où je ne suis pas, et que la maladie et le chagrin devaient rester près de moi. Mais il en est ainsi, et ce que j'avais prédit s'accomplit, et s'accomplira plus encore, etc.» (Note de Moore.)

Les deux poèmes suivans, si différens l'un de l'autre, le premier pénétrant avec un scepticisme effrayant au milieu des ténèbres de l'autre monde, et l'autre respirant les affections les plus tendres et les plus naturelles de celui-ci, furent aussi composés dans le même tems, mais n'ont jamais été publiés.

EXTRAIT D'UN POÈME INÉDIT.

Si je pouvais remonter le fleuve de mes ans jusqu'à la première source de nos sourires et de nos larmes, je ne voudrais pas en redescendre le cours entre les deux rives couvertes de fleurs fanées, mais je lui dirais de continuer de couler comme à présent, jusqu'à ce qu'il allât se perdre dans le nombre des fleuves innombrables......................... .......................................................................

Qu'est-ce que la mort? Le repos du cœur; un tout dont nous faisons tous partie; car la vie n'est qu'une vision.--De tout ce qui existe, il n'y a que ce que je vois qui existe pour moi; ainsi donc les absens sont les morts qui troublent notre tranquillité, et étendant à nos yeux un drap funèbre, envahissent nos heures de repos par de tristes souvenirs. Les absens sont les morts, car ils sont froids comme eux, et ne peuvent jamais redevenir ce que nous les avons vus. Ils sont changés et nous glacent, ou bien, si les êtres qu'on n'oublie pas ne nous ont pas non plus oubliés, qu'importe, puisqu'il faut en être ainsi séparés, que ce soit par la redoutable barrière de la terre ou de l'océan? tous deux peuvent se mettre entre nous, mais un jour doit amener la triste réunion d'une poussière insensible à une poussière insensible.

Les habitans des entrailles de la terre ne sont-ils que des millions d'individus réduits en poussière par la décomposition? les cendres de mille siècles, répandues sous les pieds de l'homme, en quelque lieu qu'il porte ses pas? ou habitent-ils chacun une cellule solitaire dans leurs silencieuses cités? ou ont-ils un langage qui leur est propre, et le sentiment d'une existence privée d'air, ténébreuse et funèbre comme la nuit dans sa solitude?--Ô terre! où sont les morts? et pourquoi reçurent-ils la naissance? Tu as fait d'eux tes héritiers; nous autres mortels ne sommes que des bulles d'air sur ta surface. La clef de tes profondeurs est dans la tombe, ainsi que la porte d'ébène de tes antres peuplés, que je voudrais parcourir en esprit pour voir ce que deviennent après leur dissolution les mystérieux élémens de notre être, approfondir des merveilles cachées, et examiner l'essence de ces grandes ames qui ne sont plus.

À AUGUSTA

I.

Ma sœur! ma tendre sœur! s'il existait un nom plus cher et plus pur, il devrait t'appartenir. Quoique les montagnes et les mers nous séparent, je ne réclame de toi que de la tendresse et non des larmes en retour de celles que je répands. En quelque lieu que j'aille, tu seras à jamais pour moi l'objet chéri d'un regret auquel je ne voudrais pas renoncer. Il est deux choses que ma destinée me laisse encore, un monde à parcourir, et un asile auprès de toi.

II.

Le premier, je le compterais pour rien: s'il m'était donné de jouir du second, ce serait pour moi le port de la félicité. Mais d'autres liens, d'autres affections te réclament, et ce n'est pas moi qui voudrais jamais les affaiblir. Ton frère est voué à un sort étrange, qui ne peut plus subir ni changement ni réforme. Il offre le revers de celui de notre aïeul, qui jadis ne put trouver plus de repos sur mer que je n'en goûte moi-même sur la terre.

III.

Si, dans un autre élément, j'ai hérité des orages dont il fut le jouet; si, me jetant contre des écueils ignorés ou imprévus, j'ai supporté ma part des chocs auxquels on est exposé dans ce monde, la faute en est à moi, et je ne chercherai pas, par de vains paradoxes, à justifier mes erreurs, ingénieux à travailler à ma ruine, si ma barque a fait naufrage, c'est moi-même qui lui ai servi de pilote.

IV.

A moi les fautes, à moi seul la récompense! Ma vie entière n'a été qu'une lutte depuis le jour qui, en me donnant l'être, me donna aussi ce qui devait empoisonner ce don: une destinée ou une volonté qui devait sans cesse m'égarer. Souvent, trouvant cette lutte trop pénible, j'ai songé à me débarrasser de mes liens d'argile, et maintenant je veux vivre quelque tems de plus, ne fût-ce que pour voir ce qui peut m'arriver encore.

V.

Dans le peu de jours que j'ai passés sur la terre, j'ai survécu à des royaumes et à des empires, et cependant je ne suis pas vieux; et quand je songe à cela, j'oublie mes propres chagrins, qui se sont succédé d'année en année comme les vagues furieuses dans une baie bordée de brisans. Quelque chose que je ne puis définir soutient encore en moi un reste de patience;--ce n'est donc pas en vain, dans son intérêt même, que nous achetons la douleur.

VI.

Peut-être le désir de braver le sort agit-il sur moi; peut-être est-ce ce froid désespoir qui succède à l'accumulation des peines; peut-être, encore, le dois-je à un climat plus doux, à un air plus pur (car ces circonstances ont aussi de l'influence sur l'ame, et lui apprennent à supporter plus légèrement le poids de ses maux); mais j'éprouve une tranquillité qui m'étonne, et qui ne fut pas mon partage quand je jouissais d'un sort plus doux.

VII.

Je retrouve parfois les sensations de l'heureuse enfance; les arbres, les fleurs, les ruisseaux, qui me rappellent les lieux que j'habitais avant que ma jeunesse fût sacrifiée à l'étude, se retracent à moi comme par le passé, et mon cœur s'attendrit à leur souvenir. Quelquefois même vient m'apparaître quelqu'objet vivant à chérir, mais aucun autant que toi.

VIII.

Ici sont ces paysages des Alpes qui offrent un fond si riche à la méditation; l'admiration est une sensation rapide, et qui dure à peine, mais l'aspect de ces beaux sites inspire quelque chose de mieux. Ici on n'est point isolé dans la solitude; je suis entouré des objets dont j'avais le plus désiré la vue; j'ai surtout celle d'un lac plus beau, mais non pas plus cher que le nôtre d'autrefois.

IX.

Oh! si tu étais près de moi! Mais, hélas! je deviens la dupe de mes propres désirs, et j'oublie que ce seul motif de regret vient détruire toutes les louanges que j'ai données à ma solitude tant vantée! Je puis avoir d'autres sujets de peine, mais, quoique je ne sois pas de ceux qui aiment à se plaindre, je sens décliner ma philosophie, et des larmes se glisser dans mes yeux.

X.

Je t'ai rappelé le souvenir de notre lac chéri auprès de ce vieux château qui, peut-être, maintenant, ne m'appartient plus. Celui de Léman est bien beau, mais ne crois pas que j'oublie la douce image d'une rive plus chère encore. A l'exception des ravages que le tems peut faire dans ma mémoire, mes yeux s'éteindront avant ton souvenir et le sien, quoique, ainsi que d'autres objets que j'ai aimés, nous soyons perdus l'un pour l'autre, ou du moins séparés par une grande distance.

XI.

Le monde est tout entier devant moi. Je ne demande à la nature que ce qu'elle peut m'accorder, de jouir des rayons de son soleil d'été, et de la sérénité de son ciel; de voir son doux aspect sans masque, et de ne jamais le contempler avec indifférence. Elle fut ma première amie, et elle continuera de l'être, ma sœur, jusqu'à ce que je te revoie encore.

XII.

Je puis triompher de tous mes penchans, à l'exception de celui qui m'entraîne vers elle, et je le pourrais que je ne le voudrais pas; car je reconnais enfin que des scènes de ce genre, semblables à celles où je passai mon enfance, et qui furent les premières que je connus, étaient aussi les seules qui fussent faites pour moi. Si j'avais appris plus tôt à éviter la foule, j'aurais été meilleur qu'il ne m'est possible de l'être à présent. Les passions qui m'ont déchiré sommeilleraient encore; je n'aurais pas souffert, et tu n'aurais pas pleuré!

XIII.

Qu'avais-je affaire de l'ambition trompeuse? Ne pouvais-je me passer de l'amour, et surtout de la célébrité? Et cependant ces passions vinrent sans que je les eusse cherchées, elles s'emparèrent de moi, et en firent tout ce qu'elles peuvent faire, c'est-à-dire qu'elles ne me laissèrent plus qu'un nom. Était-ce donc là le but que je me proposais d'atteindre? Oh, non; celui auquel j'aspirais autrefois était plus noble et plus beau; mais il est trop tard, et je vais ajouter encore un mortel à la masse de ceux qui furent avant moi la dupe de leurs illusions.

XIV.

Et quant à l'avenir, à l'avenir de ce monde, il ne demande pas de ma part un grand souci. Je me suis survécu à moi-même plus d'un jour, après avoir survécu à tant d'objets qui avaient eu l'être avant moi. Mon existence n'a pas connu le repos, elle a été la proie de veilles continuelles; j'avais assez vécu pour remplir un siècle, avant d'avoir atteint le quart des ans qui le composent.

XV.

Quant aux années qui peuvent me rester encore, j'y suis résigné,--et, relativement au passé, je ne suis pas ingrat; car, en faisant la somme totale de mes maux, je reconnais que des momens de bonheur se sont quelquefois glissés au milieu de mes sombres chagrins, et pour ce qui est du présent, je ne voudrais pas que mon ame s'engourdît davantage, car je ne cacherai pas que, malgré le changement qui s'est fait en elle, je puis encore contempler et adorer la nature avec une émotion profonde.

XVI.

Quant à toi, ma tendre sœur, je me sens assuré de ton cœur autant que tu l'es du mien: nous fûmes et nous sommes deux êtres dont l'un ne peut jamais renoncer à l'autre,--ensemble ou séparés, depuis le commencement de la vie jusqu'à son dernier déclin, nous sommes unis.--Que la mort vienne lentement ou qu'elle nous frappe vite, le lien qui nous attachait l'un à l'autre continuera d'être porté par le dernier des deux qui survivra.

Au mois d'août M. M.-G. Lewis vint passer quelque tems avec lui, et bientôt après il eut la visite de M. Richard Sharpe, dont il fait une mention si honorable dans le journal que nous avons déjà donné, et avec lequel, d'après ce que j'ai entendu dire à cette même personne, il parut prendre le plus grand plaisir à parler des amis communs qu'ils avaient en Angleterre. Parmi ces derniers celui qui semblait avoir produit sur lui l'impression la plus profonde d'intérêt et d'admiration était, comme le croiront aisément ceux qui connaissent cet homme distingué, sir James Mackintosh.

Peu de tems après l'arrivée de ses amis, MM. Hobhouse et S. Davies, il partit avec le premier, comme nous l'avons déjà vu, pour faire une excursion dans les Alpes Bernoises. Après avoir terminé ce voyage, et vers le commencement d'octobre, il se mit en route pour l'Italie accompagné du même ami.

La première des lettres suivantes fut, comme on le verra, écrite de Diodati quelques jours avant son départ.

LETTRE CCXLVII.

A M. MURRAY.

Diodati, 5 octobre 1816.

.............................................

«Gardez-moi un exemplaire du Richard III de Buck, republié par Longman; mais ne m'envoyez plus de livres, j'en ai déjà trop.

»Le Monody a beaucoup trop d'alinéas, ce qui me le rend inintelligible. Si quelqu'un le comprend dans la forme qu'il a maintenant, il en sait beaucoup plus que moi: cependant, comme ceci ne peut être rectifié qu'à mon retour, et qu'il a déjà été publié, continuez de le donner dans la collection; il tiendra la place de l'épître qui manque.

»Effacez «à la prière d'un ami», car c'est vraiment pitoyable, et semble avoir été mis exprès pour jeter du ridicule sur le poème.

»Mettez tous vos soins à l'impression des stances qui commencent ainsi, et qui me paraissent assez bien comme composition. Quoique le jour de ma destinée, etc.

»L'Antiquaire n'est pas le meilleur ouvrage des trois, mais c'est ce qui a paru de mieux depuis vingt ans, à l'exception de ses frères aînés. Les Mémoires de Holcroft sont précieux en ce qu'ils montrent de quelle force de résistance un homme peut être capable, faculté qui vaut mieux que tous les talens du monde.

»Ainsi donc vous avez publié Marguerite d'Anjou, et un conte assyrien, après avoir refusé le Waterloo de W*** W*** et le Cri Public [44]; je ne sais pas ce qu'il faut le plus admirer en vous, d'avoir accepté les uns ou d'avoir refusé les autres. Je crois que la prose, après tout, est ce qui fait le plus d'honneur; car, certes, si l'on pouvait prévoir--mais je ne veux pas achever cette phrase. Quant à la poésie, c'est, je le crains, un mal incurable. Dieu me soit en aide si je continue dans cette manie d'écrire; j'aurai dépensé toutes les ressources de mon esprit avant d'avoir trente ans, mais cela me procure parfois un véritable soulagement. Pour aujourd'hui, bonsoir.»

[Note 44: ] [ (retour) ] Hue and Cry.

LETTRE CCXLVIII.

A M. MURRAY.

Martigny, 9 octobre 1816.

«Me voici en route pour l'Italie. Nous venons de passer devant la Pisse-Vache, une des cascades les plus remarquables de la Suisse, et nous sommes arrivés à tems pour voir l'arc-en-ciel que les rayons du soleil y forment avant midi.

»Je vous ai écrit deux fois depuis peu. J'ai appris que M. Davies était arrivé; il vous apporte le manuscrit original que vous désiriez voir. Rappelez-vous que l'impression doit avoir lieu d'après celui que M. Shelley vous a remis; et n'oubliez pas non plus que les dernières stances de Childe Harold adressées à ma fille et que je n'étais pas encore décidé à faire paraître lorsque je les écrivis d'abord (comme vous le verrez en marge du premier manuscrit), doivent être maintenant, d'après la résolution que j'en ai prise, publiées avec le reste de ce chant, conformément à la copie que vous avez reçue de M. Shelley, avant que je l'eusse envoyé en Angleterre.

»Le tems est très-beau, beaucoup plus beau que nous ne l'avons eu cet été.--J'attendrai de vos nouvelles à Milan. Adressez vos lettres, posté restante, à Milan, ou par Genève, sous le couvert de M. Hentsch, banquier. Je vous écris ce peu de lignes dans le cas où mon autre lettre ne vous parviendrait pas; mais j'espère que vous recevrez l'une ou l'autre.

»P. S. Mes complimens distingués et amitiés à M. Gifford. Voulez-vous lui dire qu'il ne serait peut-être pas mal de joindre une courte note au passage relatif à Clarens, seulement pour dire que cette description ne s'applique pas tant à ce lieu en particulier qu'à tous les sites qui l'environnent? Je ne sais pas si cela est nécessaire. Je laisse à M. Gifford d'en décider, comme mon éditeur; il me permettra de l'appeler ainsi à une telle distance.»

LETTRE CCXLIX.

A M. MURRAY.

Milan, 15 octobre 1816.

«J'ai appris que M. Davies était arrivé en Angleterre, mais que de toutes les lettres qui lui avaient été confiées par M. H., la moitié seulement avaient été remises. Cette nouvelle me donne naturellement un peu d'inquiétude au sujet des miennes, et surtout pour le manuscrit que j'aurais voulu que vous pussiez comparer avec celui que je vous ai envoyé par l'entremise de M. Shelley. J'espère cependant qu'il sera arrivé sans accident ainsi que quelques petits articles de cristal du Mont-Blanc adressés à ma fille et à mes nièces. Ayez, je vous prie, la bonté de vous informer par M. Davies s'ils n'ont pas souffert à la douane ou été perdus en route, et veuillez me satisfaire sur ce point aussitôt que vous le pourrez sans vous gêner.

»Si je me le rappelle bien, vous m'avez dit que M. Gifford avait eu la bonté, à la demande que je lui en ai faite, de se charger de corriger les épreuves pendant toute mon absence, du moins je l'espère. Il ajoutera par là une nouvelle obligation à toutes celles que je lui ai déjà.

»Je vous ai écrit en route une courte lettre datée de Martigny. M. Hobhouse et moi sommes arrivés ici depuis quelques jours par le Simplon et le Lac Majeur. Il va sans dire que nous avons parcouru les Iles Borromées, qui sont belles, mais trop artificielles. Le Simplon est magnifique tant par l'art que par la nature:--Dieu et l'homme y ont fait merveille, pour ne rien dire du diable qui doit certainement avoir mis la main (ou, si l'on veut, la griffe) à quelques-uns de ces rochers et de ces ravins, à travers et par-dessus lesquels on a construit la route.

»Milan m'a frappé.--La cathédrale est superbe. La ville m'a rappelé Séville, quoiqu'elle lui soit un peu inférieure. Nous avions entendu des bruits divers qui nous avaient fait prendre des précautions sur la route, surtout vers la frontière, contre une bande de bons garçons qui battaient les grands chemins. On disait que, quelques semaines auparavant, dans le voisinage de Sesto ou Cesto, je ne me rappelle pas lequel, ils avaient dépouillé des voyageurs de leur argent et de leurs effets, outre la peur qu'ils leur avaient faite d'être assassinés, et que de plus ils avaient envoyé une vingtaine de chevrotines dans les reins d'un courrier de M. Hope pendant qu'il s'enfuyait. Mais nous n'avons pas été inquiétés, et n'avons, je crois, couru aucun danger, si ce n'est celui de faire quelques méprises, comme par exemple de préparer nos pistolets toutes les fois que nous voyions une vieille maison ou un taillis de mauvais augure, et de nous méfier de tems en tems des honnêtes gens de ce pays, qui ressemblent beaucoup aux voleurs des autres. Quant à la mine que peuvent y avoir les voleurs, je l'ignore et ne désire pas le savoir; car il paraît qu'ils se forment en troupes de trente à la fois, de sorte qu'il ne reste pas beaucoup de chance aux pauvres voyageurs. Cela rappelle à peu près ce qui se passe dans cette pauvre chère Turquie, à cela près que, dans ce pays, vous avez l'avantage d'être escortés par une troupe de garnemens assez nombreuse pour combattre celles des brigands réguliers. Mais ici on dit qu'il ne faut pas beaucoup compter sur les gens d'armes. Et l'on ne peut pourtant pas transporter son monde avec soi, armé, comme Robinson Crusoé, d'un fusil sur chaque épaule.

»J'ai été à la bibliothèque ambroisienne; c'est une très-belle collection remplie de manuscrits, publiés ou inédits. Je vous envoie la liste de ceux qui ont paru depuis peu: voilà des matériaux pour vos littérateurs. Quant à moi, dans mon ignorance, j'ai été enchanté de la correspondance originale et amoureuse de Lucrèce Borgia, et du cardinal Bembo, qu'on a conservée ici. Je l'ai examinée ainsi qu'une boucle de cheveux blonds, les plus fins et les plus beaux que l'on puisse imaginer. Je n'en ai jamais vu de plus blonds. J'irai souvent lire et relire ces lettres, et j'essaierai s'il ne m'est pas possible d'obtenir un peu de ses cheveux par quelque moyen honnête. J'ai déjà persuadé un bibliothécaire de me donner des copies des lettres.--J'espère qu'il ne me manquera pas de parole. Elles sont courtes, mais pleines de naturel, de grâce et d'à-propos. Il y a aussi des vers espagnols de Lucrèce. La mêche de ses cheveux est longue, et, comme je l'ai déjà dit, très-belle. La galerie de Brera renferme quelques beaux tableaux, mais ce n'est pas là une collection. Je ne suis pas connaisseur en peinture, cependant j'aime un tableau du Guercin représentant Abraham renvoyant Agar et Ismaël.--J'y ai trouvé quelque chose de naturel et de majestueux. Je méprise, déteste, et abhorre l'école flamande telle que je l'ai vue en Flandre; ce peut être de la peinture, mais de la nature, non! Le genre italien est agréable et son idéal très-noble.

»Les Italiens que j'ai rencontrés ici sont aimables et spirituels. Dans quelques jours, je dois voir Monti. Par parenthèse, je viens d'entendre une singulière anecdote, au sujet de Beccaria, qui a publié des choses si admirables contre la peine de mort. Aussitôt que son livre parut, son domestique (qui l'avait lu, je présume) lui vola sa montre; et son maître, tout en corrigeant les épreuves de sa seconde édition, ne négligea rien pour le faire pendre, afin que cela lui servît de leçon.

»J'ai oublié de vous parler d'un arc de triomphe, commencé par Napoléon, et destiné à être une des portes de la ville. Il n'a pas été achevé, mais la partie finie est digne d'un autre siècle, et de ce pays. La société ici a de singulières habitudes. On se voit au théâtre, et seulement au théâtre qui répond à notre opéra. On s'y réunit comme dans une assemblée; mais en très-petits cercles. De Milan j'irai à Venise. Si vous m'écrivez, que ce soit à Genève comme auparavant; la lettre me sera envoyée.

»Votre à jamais, etc.»

LETTRE CCL.

A M. MURRAY.

Milan, 1er nov. 1816.

«Je vous ai assez souvent écrit depuis peu, mais sans avoir reçu de réponse de fraîche date. M. Hobhouse et moi nous partons dans quelque jours, et vous ferez bien de continuer à m'adresser vos lettres chez M. Hentsch, banquier à Genève, qui me les enverra.

»Je ne sais pas si je vous ai dit, il y a quelque tems, que je m'étais séparé du docteur Polidori, quelques semaines avant mon départ de Diodati. Je n'ai pas grand mal à en dire; mais il était toujours prêt à se mettre dans l'embarras, et d'ailleurs trop jeune et trop étourdi pour moi. J'ai bien assez de m'occuper de mes propres affaires, et n'ayant pas le tems de lui servir de tuteur, j'ai pensé qu'il valait mieux lui donner son congé. Il était arrivé à Milan quelques semaines avant M. Hobhouse et moi, et il y a huit jours environ, qu'à la suite d'une querelle qu'il a eue au théâtre, avec un officier Autrichien, et dans laquelle il avait tous les torts, il a trouvé moyen de se faire renvoyer du territoire. Il est maintenant à Florence. Je n'étais pas présent à cette altercation qui se passait au parterre; mais on vint me chercher dans la loge du chevalier Brême, d'où je regardais tranquillement le ballet, et je trouvai mon docteur entouré de grenadiers, et arrêté par les soldats qui l'entraînèrent dans un corps-de-garde, où l'on entendait force jurons en diverses langues. On l'y aurait retenu toute la nuit; mais m'étant nommé et ayant répondu qu'il reparaîtrait le lendemain matin, on l'en laissa sortir. Le jour suivant il reçut un ordre du gouvernement, de partir sous vingt-quatre heures, et en conséquence il s'en est allé il y a quelques jours. Nous fîmes tout ce que nous pûmes pour lui, mais sans effet, et vraiment c'est lui qui s'est attiré cela, du moins d'après ce que j'ai entendu dire, car je n'étais pas présent à la querelle. Je crois que c'est véritablement ainsi que se passa l'affaire, et je vous en fais part, parce que je sais que les nouvelles vous parviennent souvent, en Angleterre, sous une forme fausse ou exagérée. Nous avons trouvé beaucoup de politesse et d'hospitalité à Milan [45], et partons dans l'espoir d'en trouver autant à Vérone et Venise. J'ai rempli mon papier.

»Tout à vous.»

[Note 45: ] [ (retour) ] Le fait est cependant que le noble voyageur était loin d'être satisfait de Milan et de la société qu'il y avait vue, et dans son Memoranda il parle du séjour qu'il y a fait, comme de la quarantaine imposée à un vaisseau. Parmi d'autres personnes qu'il rencontra dans cette ville, se trouve M. Beyle, l'ingénieux auteur de l'Histoire de la peinture en Italie, et qui décrit ainsi l'impression qu'il conserva de leur première entrevue.

«Ce fut pendant l'automne de 1816 que je le rencontrai au théâtre de la Scala à Milan, dans la loge de M. Louis de Brême. Je fus frappé des yeux de lord Byron au moment où il écoutait un sestetto d'un opéra de Mayer, intitulé Elena. Je n'ai vu de ma vie rien de plus beau, ni de plus expressif. Encore aujourd'hui, si je viens à penser à l'expression qu'un grand peintre devrait donner au génie, cette tête sublime reparaît tout-à-coup devant moi. J'eus un instant d'enthousiasme, et oubliant la juste répugnance que tout homme un peu fier doit avoir à se faire présenter à un pair d'Angleterre, je priai M. de Brême de m'introduire à lord Byron. Je me trouvai le lendemain à dîner chez M. de Brême avec lui et le célèbre Monti, l'immortel auteur de la Basvigliana. On parla poésie: on en vint à demander quels étaient les douze plus beaux vers faits depuis un siècle, en français, en italien, en anglais. Les Italiens présens s'accordèrent à désigner les douze premiers vers de la Mascheroniana de Monti, comme ce que l'on avait fait de plus beau dans leur langue depuis cent ans. Monti voulut bien nous le réciter. Je regardai lord Byron. Il fut ravi. La nuance de hauteur, ou plutôt l'air d'un homme qui se trouve avoir à repousser une importunité, qui déparait un peu sa belle figure, disparut tout-à-coup pour faire place à l'expression du bonheur. Le premier chant de la Mascheroniana, que Monti récita presqu'en entier, vaincu par les acclamations des auditeurs, causa la plus vive sensation à l'auteur de Childe Harold. Je n'oublierai jamais l'expression divine de ses traits. C'était l'air serein de la puissance et du génie, et, suivant moi, lord Byron n'avait en ce moment aucune affectation à se reprocher.»

LETTRE CCLI.

A M. MOORE.

Vérone, 6 novembre 1816.

MON CHER MOORE,

«Je n'ai reçu que dernièrement la lettre que vous m'aviez écrite avant mon départ d'Angleterre, et qui m'était adressée à Londres. Depuis cette époque, j'ai parcouru une portion de cette partie de l'Europe que je n'avais pas encore vue. Il y a environ un mois que j'ai quitté la Suisse, par la route des Alpes, pour me rendre à Milan, d'où je ne suis parti que depuis quelques jours, et me voici sur la route de Venise, où je passerai probablement l'hiver. Hier j'ai été sur les bords du Benacus, avec son fluctibus et fremitu. Le Sirmium de Catulle conserve encore sa situation et son nom, et, grâce au poète, n'est pas encore oublié. Mais les grosses pluies d'automne, ainsi que les brouillards, nous ont empêchés de nous détourner de notre route (je veux parler de Hobhouse et de moi, qui voyageons maintenant ensemble), et il vaut beaucoup mieux ne pas l'avoir vu, que d'y être allés dans un moment si défavorable.

»J'ai trouvé sur le Benacus cette même tradition d'une ville encore visible, par un tems calme, au-dessous des eaux, que vous avez conservée de Lough Neagh, «Au déclin d'une nuit froide, étoilée.» Je ne sache pas qu'il en soit question dans aucune ancienne annale; mais on en raconte ici tout une histoire, et l'on vous assure que cette ville a été engloutie par un tremblement de terre. Nous avons traversé aujourd'hui la frontière pour aller à Vérone, par une route très-suspecte, par rapport aux voleurs--les gens prudens diront par rapport à la manière dont on y est escorté; mais nous n'avons éprouvé aucun accident. Je resterai ici un jour ou deux pour contempler, avec de grands yeux et la bouche béante, les merveilles ordinaires, l'amphithéâtre, les peintures et tous les impôts dont est généralement taxée l'admiration du voyageur. Mais je crois que Catulle, Claudien et Shakspeare ont plus fait pour Vérone, qu'elle n'a jamais fait elle-même. On prétend encore montrer, dit-on, les tombeaux des Capulets.--Nous verrons.

»Entr'autres choses que j'ai vues à Milan, il y en a une qui m'a fait un plaisir tout particulier, et c'est la correspondance (composée des plus jolies lettres d'amour qu'il y ait au monde) de Lucrèce Borgia et du cardinal Bembo, qui, dites-vous, fit un très-bon cardinal. On y trouve aussi une mêche des cheveux de Lucrèce, et quelques vers espagnols de sa composition.--Les cheveux sont blonds et superbes. J'en ai pris un que je conserve comme une relique, et j'aurais bien désiré avoir une copie d'une ou deux de ses lettres; mais cela est défendu, et c'est de quoi je ne me serais guère embarrassé, si malheureusement la chose n'eût été impraticable; je me suis donc contenté d'en apprendre quelques-unes par cœur. On les conserve dans la bibliothèque ambroisienne, à laquelle j'ai fait de fréquentes visites, pour lire et relire ces lettres, au grand scandale du bibliothécaire, qui aurait voulu éclairer mon esprit par la lecture de quelques précieux manuscrits traitant de sujets classiques, philosophiques et pieux. Mais je m'en suis tenu à la fille du pape, et j'aurais voulu être cardinal.

»J'ai vu les plus belles parties de la Suisse, le Rhin, le Rhône et les lacs Suisses et Italiens, pour la description desquels je vous renvoie au Guide du Voyageur. Il y a peu d'Anglais dans le nord de Italie, mais on dit que le midi en fourmille. J'ai vu souvent Mme de Staël à Coppet, dont elle fait un séjour extrêmement agréable. Elle a été d'une bonté particulière à mon égard. J'ai été pendant quelques mois son voisin, habitant une maison de campagne appelée Diodati, que j'avais prise sur les bords du lac de Genève. Il y a encore beaucoup d'incertitude dans mes projets, cependant il est probable que vous me verrez en Angleterre au printems. J'y ai quelques affaires. Si vous m'écrivez, que ce soit, je vous prie, sous le couvert de M. Hentsch, banquier à Genève, qui reçoit mes lettres et me les envoie. Rappelez-moi au souvenir de Rogers, qui m'a écrit dernièrement, et m'a donné un rapide aperçu de votre poème qui, je l'espère, est prêt à paraître. Il en parle dans les termes les plus flatteurs.

»Ma santé est très-supportable, à l'exception que je suis sujet de tems en tems à des étourdissemens et à des faiblesses, ce qui ressemble tant à une petite maîtresse, que j'ai un peu de honte de cette maladie. Lorsque je me suis embarqué, j'avais avec moi un médecin, dont, après quelques mois de patience, j'ai jugé à propos de me séparer, quelque tems avant de quitter Genève. En arrivant à Milan, j'ai retrouvé mon monsieur en très-bonne société, où il prospéra pendant plusieurs semaines; mais ayant fini par se prendre de querelle au théâtre avec un officier autrichien, il fut renvoyé par le gouvernement dans l'espace de vingt-quatre heures. Je n'étais pas présent à cette affaire; cependant, ayant appris qu'il était aux arrêts, j'allai le tirer de prison, sans pouvoir empêcher son renvoi, qu'à la vérité il méritait en partie, le tort étant de son côté, et ayant commencé la querelle pour le plaisir de se faire une querelle. J'avais d'avance imité moi-même l'exemple du gouvernement autrichien, en lui donnant son congé à Genève. Ce jeune homme n'est pas méchant, mais il est fort étourdi, et il a la tête chaude: je le crois plus propre à occasionner des maladies qu'à les guérir; Hobhouse et moi avons reconnu l'inutilité d'intercéder en sa faveur. Ceci est arrivé quelques jours avant notre départ de Milan: il est allé à Florence.

»A Milan, j'ai vu et reçu chez moi Monti, le plus célèbre des poètes italiens vivans. Il paraît avoir près de soixante ans, et ressemble de figure à feu Cooke, l'acteur. Ses fréquentes fluctuations en politique lui ont ôté beaucoup de sa popularité. J'ai vu plusieurs autres de leurs littérateurs, mais aucun dont les noms soient connus en Angleterre, à l'exception d'Acerbi. J'ai beaucoup vécu avec les Italiens, surtout avec la famille du marquis de Brême, composée d'hommes pleins de capacité et d'intelligence, surtout l'abbé. Il n'était bruit ici que d'un célèbre improvisateur, pendant le séjour que j'y ai fait. Son abondance m'a étonné; mais quoique j'entende et parle l'italien avec plus de facilité que de pureté, je n'ai pu recueillir de ses improvisations que quelques images mythologiques fort usées, un vers sur Artémise, un autre sur Alger, soixante mots environ d'une tragédie tout entière sur Étéocle et Polynice. Il plaisait à quelques Italiens, d'autres appelaient ses improvisations una seccatura [46] (expression qui, par parenthèse, est diablement bonne); enfin tout Milan était en dispute à cause de lui.

[Note 46: ] [ (retour) ] Expression italienne très-familière, qui répond à peu près à celle d'ennui, et vient du verbe seccare, qui veut dire sécher. C'est donc, à proprement parler, quelque chose qui fait sécher d'ennui. (Note du Trad.)

»L'état des mœurs dans ce pays est un peu relâché. On me montra au théâtre une mère et son fils que la société milanaise a décidé appartenir à la dynastie thébaine,--mais ce fût tout:--celui qui me racontait cela, et qui est un des premiers personnages de Milan, ne me parut pas suffisamment scandalisé de ce goût ou de ce lien. Il n'y a de société à Milan qu'à l'opéra: chacun y a sa loge particulière, où l'on joue aux cartes, où l'on fait la conversation ou tout autre chose; mais, excepté au Cassino, il n'y a ni bals, ni maisons ouvertes, etc., etc............ .....................................................

»Les paysannes ont toutes de très-beaux yeux noirs, et quelques-unes sont même belles. J'ai vu aussi deux corps morts dans un merveilleux état de conservation:--l'un des deux est celui de saint Charles Borromée, à Milan; l'autre, à Monza, n'est pas celui d'un saint, mais d'un capitaine nommé Visconti: tous deux sont des objets fort agréables. Dans une des îles Borromées (l'Isola Bella), il y a un grand laurier, le plus grand que l'on connaisse, et sur lequel Buonaparte, qui se trouvait là la veille de la bataille de Marengo, grava avec son couteau le mot Battaglia; j'ai vu les lettres, maintenant à moitié effacées, et dont il ne reste plus qu'une faible trace.

»Excusez la longueur de cette lettre.--Les vieillards et les absens ont le privilége d'être quelquefois ennuyeux:--j'en profite en vertu du dernier titre,--et quant à l'autre, je le suis devenu avant le tems. Si je ne vous parle pas de mes affaires personnelles, ce n'est pas manque de confiance, mais par pitié pour vous et pour moi. Mes beaux jours sont passés;--eh bien! que voulez-vous? j'en ai joui pendant leur durée! A la vérité, je l'ai abrégée, et je m'aurais pas mal fait, je crois, d'en user de même à l'égard de cette lettre; mais vous me pardonnerez ce tort, sinon les autres.

»Votre à jamais affectionné.
B.

7 novembre 1816.

»P. S. J'ai parcouru Vérone. L'amphithéâtre est merveilleux: il surpasse même les monumens de la Grèce.--On y soutient avec une grande ténacité la vérité de l'histoire de Juliette; on en assigne la date à 1303, et l'on vous montre sa tombe. C'est un simple sarcophage ouvert, et tombant de vétusté, dans lequel il y a quelques feuilles mortes, et qui est situé au milieu du jardin désert et négligé d'un couvent qui fut autrefois un cimetière, dont il ne reste plus aujourd'hui que des ruines; ce lieu, où planent la destruction et la mort, m'a frappé comme très en rapport avec leur histoire, et ayant eu le même sort que leurs amours: j'en ai rapporté quelques morceaux de granit pour donner à ma fille et à mes nièces. Quant aux autres merveilles de cette ville, c'est-à-dire les peintures, les antiquités, etc., à l'exception du tombeau des princes Scaliger, je n'ai pas la prétention d'en juger. Le monument gothique consacré à ces derniers m'a fait plaisir, mais je suis «un pauvre virtuose», et

»Votre à jamais, etc.»

On peut avoir remarqué dans ce que j'ai rapporté de la vie de Lord Byron avant son mariage, que, sans passer tout-à-fait sous silence certaines affaires de galanterie dans lesquelles il passait pour être engagé, et qui étaient en effet trop publiques pour que je pusse éviter d'en dire quelque chose, j'avais cru devoir m'abstenir d'en donner les détails dans ma narration, et supprimer aussi les passages de son journal et de ses lettres qui se rapportaient d'une manière trop personnelle et trop particulière à ce sujet délicat. Quoique ces omissions aient laissé incomplète l'histoire étrange de son esprit et de son cœur dans un de ses chapitres les plus intéressans, j'ai cru cependant, tout en le regrettant, devoir faire ce sacrifice; par déférence pour les notions de bienséance de ce pays, où l'on regarde le récit de fautes de ce genre comme un crime presque aussi grand que de les avoir commises, et surtout à cause des égards dûs aux vivans qu'il ne faut pas, par une légèreté blâmable, faire souffrir des erreurs des morts.

Mais maintenant nous avons changé de lieu, et nous le suivons dans un pays où moins de précaution est nécessaire. Là, d'après la manière différente dont on juge les mœurs des femmes, si le peu d'importance attachée à leur conduite ne les excuse pas un peu, du moins en est-ce assez pour diminuer nos scrupules vis-à-vis de celles qui se trouvent dans ce cas; et quelque réserve que nous jugions à propos de conserver encore en parlant de leurs faiblesses, c'est moins par ménagement pour elles que par égard pour nos opinions et nos coutumes.

Profitant à ce dernier titre de la latitude un peu plus grande qui m'est accordée, je m'écarterai désormais du plan que j'ai suivi jusqu'ici, et donnerai, en n'y faisant que peu de suppressions, les lettres du noble poète relatives à ses aventures en Italie. Jeter un voile sur les irrégularités de sa vie privée (en supposant que la chose fût possible) serait peindre son caractère d'une manière partiale, tandis que, d'autre part, lui enlever l'avantage de raconter lui-même ses erreurs (lorsque ses aveux ne peuvent faire de tort à personne) serait lui ravir le moyen d'atténuer lui-même des faiblesses où l'entraînèrent le feu de son imagination, son amour passionné de la beauté, et surtout ce profond besoin d'être aimé qui se mêle à ses attachemens les moins délicats. Il n'y a pas non plus grand'chose à redouter de l'autorité ou de la séduction d'un tel exemple. Celui qui osera s'appuyer du nom de Lord Byron pour justifier ses erreurs, devra d'abord prouver qu'elles proviennent de la même source--de cette sensibilité dont les excès même prouvèrent la force et la profondeur,--de cette étendue d'imagination qui fut portée peut-être jusqu'au dernier point où elle puisse aller dans l'homme, sans que sa raison en soit ébranlée;--enfin de cette réunion entière de facultés sublimes, mais inquiètes, qui pouvait seule atténuer un tel déréglement, mais qui, dans celui-là même auquel la nature avait accordé des dons aussi dangereux, n'était pas suffisante pour lui servir d'excuse.

Ayant cru nécessaire de commencer par ces observations, je vais maintenant mettre sous les yeux du lecteur sa correspondance pendant cette année et les deux suivantes d'une manière moins interrompue.

LETTRE CCLII.

A M. MOORE.

Venise, 17 nov. 1816.

«Je vous ai écrit l'autre jour de Vérone étant en route pour me rendre ici, et j'espère que vous recevrez cette lettre. Je me rappelle qu'il y a à peu près, trois ans, vous me dites avoir reçu une lettre de notre ami Sam, datée à bord de sa gondole: ma gondole, en ce moment, m'attend sur le canal, mais je préfère vous écrire dans la maison, car nous sommes dans l'automne, et celui que nous avons ici ressemble passablement à ceux d'Angleterre. Mon intention est de rester ici tout l'hiver, probablement parce que ce fut toujours le pays qui, après l'Orient, avait le plus occupé mon imagination. Cette ville ne m'a pas trompé dans mon attente, quoique sa vétusté eût produit peut-être cet effet sur tout autre; mais il y a trop long-tems que je suis familiarisé avec les ruines pour que leur aspect mélancolique me déplaise. D'ailleurs je suis [47] tombé amoureux, ce qui, à l'exception de tomber dans le canal (ce qui ne me servirait pas beaucoup, puisque je sais nager), était la meilleure ou la pire chose que je pusse faire. J'ai loué un très-bel appartement dans la maison d'un marchand de Venise, qui est fort occupé de ses affaires, et qui a une femme dans sa vingt-deuxième année. Marianna, c'est son nom, représente exactement une antilope. Elle a ces grands et beaux yeux noirs qu'on voit en Orient, avec l'expression qui leur est particulière, qu'on trouve rarement chez les Européennes, même en Italie, et que les femmes turques se donnent en se teignant les paupières, art inconnu hors de ce pays, je crois. Cette expression, elle l'a naturellement, et quelque chose de plus. Bref, je ne puis vous décrire l'effet que produisent ces yeux-là, au moins sur moi. Ses traits sont réguliers et ont quelque chose d'aquilin;--sa bouche est petite; sa peau claire et douce, et animée d'une couleur vive; son front est d'une beauté remarquable; ses cheveux noirs, brillans et bouclés, de la nuance de ceux de lady J***; sa taille est souple et légère; et de plus, elle est célèbre par son chant, qui est celui d'une virtuose; sa voix, dans la conversation, a un accent plein de douceur, et la naïveté du dialecte vénitien est toujours agréable dans la bouche d'une femme.»

[Note 47: ] [ (retour) ] Fallen in love.--On a conservé cette expression tout anglaise à cause de la phrase suivante, dans laquelle elle se trouve répétée. (Note du Trad.)

23 novembre 1816.

«Vous vous apercevrez que ma description, qui a été faite avec toute la minutie d'un passeport, a été interrompue pendant quelques jours. Dans l'intervalle...

5 décembre.

»Depuis mes dernières dates, je ne crois pas avoir grand'chose à ajouter sur ce sujet, et heureusement je n'ai rien non plus à en rabattre, car je suis plus charmé que jamais de ma Vénitienne, et je commence à m'y attacher très-sérieusement,--et tellement que je garderai désormais le silence sur ce point............................ .................... ..................... ...................................

»Je vais, pour me divertir, étudier tous les jours la langue arménienne. Je me suis aperçu que mon esprit avait besoin d'être aiguisé sur quelque chose de dur, et j'ai choisi ceci comme ce que j'ai trouvé ici de plus difficile en fait d'amusement, pour me forcer à l'attention. C'est une langue riche cependant, et qui récompenserait amplement celui qui se serait donné la peine de l'apprendre. J'essaie toutefois, et continuerai; mais je ne réponds de rien, ni de mes intentions, ni surtout de mes succès. Il y a dans ce monastère des manuscrits ainsi que des livres très-curieux; il y a aussi des traductions du persan et du syriaque, et d'originaux grecs maintenant perdus, indépendamment des ouvrages des moines qui l'habitent. Il y a quatre ans que les Français fondèrent ici une classe pour l'enseignement de l'arménien; vingt élèves se sont présentés, lundi matin, pleins de la confiance de la jeunesse et d'une ardeur de travail inébranlable. Ils persévérèrent avec une constance digne de leur nation et de son esprit de conquête universelle, jusqu'à jeudi, où quinze, sur les vingt, succombèrent à la vingt-sixième lettre de l'alphabet. Il faut dire aussi en leur faveur que c'est le Waterloo des alphabets.--Mais il est complètement dans le caractère des Français de se dégoûter de tout et de tout abandonner, comme ils l'ont fait à l'égard de leurs souverains: ce sont les pires des animaux, après leurs conquérans.

»J'ai appris que H--n était votre voisin, ayant une cure dans le Derbyshire. Vous trouverez en lui un garçon d'un excellent cœur, comme aussi de beaucoup d'esprit: son élévation dans l'église et ses premières habitudes d'instruire la jeunesse lui ont donné peut-être un vernis un peu trop scolastique. Outre cela, il a gagné cette maladie épidémique de bonheur domestique, et il est tout rempli de beaux sentimens sur l'amour et la constance (cette monnaie de l'amour qu'on exige si scrupuleusement, qu'on reçoit avec tant d'alliage, et qu'on rend en espèces plus mauvaises encore). Malgré tout cela, c'est un très-brave homme, qui vient de prendre une jolie femme, et qui doit avoir un enfant par le tems qui court. Veuillez, je vous prie, me rappeler à lui et lui dire que je ne sais qu'envier le plus, de lui, de son voisinage ou de vous.

»Je vous dirai peu de chose de Venise;--vous devez en avoir lu de nombreuses descriptions, et elles se ressemblent presque toutes: c'est un lieu poétique et classique pour nous, à cause de Shakspeare et d'Otway. Je ne me suis encore rendu coupable d'aucun vers contre elle, ayant perdu la voix depuis que j'ai traversé les Alpes, et ne sentant encore aucune renaissance de l'estro. A propos, je suppose que vous avez lu Glenarvon: Mme de Staël me l'a prêté l'automne dernier. Il me semble que si l'auteur avait écrit la vérité, rien que la vérité et toute la vérité, le roman non-seulement eût été plus romanesque, mais même plus amusant. Quant au portrait qu'elle a voulu faire, la ressemblance n'en peut être exacte, car je n'ai pas posé assez long-tems. Quand vous aurez le tems, donnez-moi de vos nouvelles, et croyez-moi sincèrement et à jamais votre très-affectionné.

»P. S. A propos, et votre poème, a-t-il paru? J'espère que Longman vous a donné quelques milliers de livres sterling; mais ne faites pas comme le père de H*** T***, qui, ayant gagné de l'argent par un voyage in-quarto, se fit marchand de vinaigre, et puis son vinaigre ayant tourné au sucre, le diable est qu'il fut ruiné. Ma dernière lettre datée de Vérone était sous l'enveloppe de Murray;--l'avez-vous reçue? adressez-moi les vôtres ici, poste restante. Il n'y a pas d'Anglais dans cette ville à présent:--il y en avait quelques-uns en Suisse, et des femmes aussi; mais, excepté lady Dalrymple Hamilton, la plupart aussi laides que la vertu, au moins celles que j'ai vues.»

LETTRE CCLIII.

A M. MOORE.

Venise, 24 déc. 1816.

«Je suis, à votre égard, dans un de ces accès de rage épistolaire, qui présagent bien pour les porte de lettres.--Je vous en ai adressé une de Vérone, une de Venise, encore une de Venise, en voilà trois. C'est à vous-même que vous êtes redevable de ceci, car il m'était revenu que vous vous plaigniez de mon silence:--ainsi voilà maintenant du bavardage.

»J'espère que vous avez reçu mes deux autres lettres. Mon genre de vie est devenu d'une grande régularité. Le matin, je vais dans ma gondole balbutier l'arménien avec les moines du couvent de Saint-Lazare, et aider l'un d'eux à corriger l'anglais d'une grammaire anglaise et arménienne qu'il va publier. Le soir, je fais un des mille et un riens qu'on fait ici;--je vais au théâtre ou à quelques conversazione [48]. Ces conversazione sont la même chose que nos routs, et même pires, car les femmes se tiennent assises en demi-cercle à côté de la maîtresse de la maison, et les hommes restent debout dans le salon. A la vérité, ils raffinent sur nous en une chose: c'est qu'au lieu de présenter de la limonade avec les glaces, on offre du punch au rum très-fort, et qui emporte le gosier; ils croient que c'est à l'anglaise:--je ne voudrais pas les désabuser d'une si agréable illusion pour la possession de Venise.

[Note 48: ] [ (retour) ] Mot italien pour assemblée; ou rout en anglais.

»Hier au soir, j'ai été chez le comte ***, gouverneur de Venise, qui, bien entendu, reçoit la meilleure société; société qui ressemble à toutes les assemblées nombreuses de tous les pays sans en excepter le nôtre, à la différence qu'au lieu de l'évêque de Winchester, vous avez le patriarche de Venise, et une foule bigarrée d'Autrichiens, d'Allemands, de nobles Vénitiens et d'étrangers; et quand vous voyez une caricature, vous êtes sûr que c'est un consul. Oh! à propos, j'ai oublié, en vous écrivant de Vérone, de vous dire qu'à Milan, j'ai rencontré un de vos compatriotes, un certain colonel ***, bon et excellent garçon, qui connaît et montre tout ce qu'il y a à Milan, comme s'il en était natif. Il est surtout très-poli envers les étrangers, et voici son histoire ou tout au moins un épisode:

»Il y a vingt-six ans que le colonel ***, alors enseigne, se trouvant en Italie, devint amoureux de la Marchesa ***, qui le paya de retour. La dame doit être au moins son aînée de vingt ans. La guerre éclata, il revint en Angleterre pour servir, non son pays, car il est d'Irlande, mais l'Angleterre, ce qui est tout-à-fait différent. Quant à elle, Dieu sait ce qu'elle fit. En 1814, le traité définitif de paix (et de tyrannie) fut annoncé à la Milanaise, étonnée par l'arrivée soudaine du colonel qui, se jetant tout de son long aux pieds de madame de ***, murmura dans un baragoin moitié italien et moitié irlandais, l'inviolable serment d'une constance éternelle. La dame jeta un cri, et lui demanda: «Qui êtes-vous?» Le colonel s'écria: «Eh quoi! ne me reconnaissez-vous pas? Je suis un tel, etc., etc., etc.,» jusqu'à ce qu'enfin la marquise, repassant dans sa mémoire tous les amans qu'elle avait eus depuis vingt-cinq ans, arriva, de souvenir en souvenir, à se rappeler le povero sous-lieutenant. Elle dit alors: «Vit-on jamais une pareille vertu?» (ce furent ses propres paroles), et comme elle était devenue veuve, elle lui donna un appartement dans son palais, le réintégra dans tous ses droits, et le proclama, à la grande admiration de toute la société, comme un miracle de fidélité amoureuse, comme l'Abdiel inébranlable de l'absence.

»Il me semble que voilà un aussi joli conte moral qu'aucun de ceux de Marmontel: en voici un autre. La dame en question avait fait une escapade, il y a quelques années, avec un Suédois, le comte de Fersen (le même qui fut lapidé et massacré par la populace de Stockholm, il n'y a pas très-long-tems). Ils arrivèrent un samedi soir à une osteria [49], sur la route de Rome ou dans ses environs; pendant qu'ils étaient à souper, ils furent soudainement régalés par une symphonie de violons, qui partait d'un appartement voisin, et qui était si bien exécutée, que, désirant l'entendre plus distinctement, le comte se leva, et entrant dans l'assemblée musicale: «Messieurs, dit-il, je suis sûr que vous êtes tous trop galans pour ne pas être charmés de déployer vos talens devant une dame qui désire ardemment vous entendre, etc. Les musiciens s'empressent d'y consentir, tous les instrumens furent à l'instant accordés, et commençant un de leurs airs les plus divins, toute la troupe suivit le comte dans l'appartement de la dame. A la tête marchait le premier violon, qui s'avança, jouant de son instrument, et saluant en même tems. Miséricorde! c'était le marquis lui-même qui s'occupait de sérénades, pendant que son épouse faisait une fugue en son absence. Le reste peut s'imaginer. Mais d'abord la dame chercha à lui persuader qu'elle était venue là tout exprès à sa rencontre.--En voilà assez de ce commérage, qui m'a amusé et que je vous transcris dans l'espoir qu'il aura sur vous le même effet. Maintenant, revenons à Venise.

[Note 49: ] [ (retour) ] Hôtellerie.

»Après demain, jour de Noël, le carnaval commence. Je dîne en société avec la comtesse Albrizzi, et je vais à l'opéra. Ce jour-là doit avoir lieu l'ouverture du Phénix (il n'est pas question ici de la Compagnie d'Assurance, mais du théâtre de ce nom). J'ai loué une loge pour la saison, et pour deux motifs, dont le premier est que la musique y est excellente. La comtesse Albrizzi, dont je viens de vous parler, est la Mme de Staël de Venise. Ce n'est pas une jeune femme, mais c'est une femme instruite, bonne et sans prétention, très-polie envers les étrangers, et que je ne crois pas corrompue comme la plupart des femmes de ce pays. Elle a écrit de fort bonnes choses sur les ouvrages de Canova; elle a publié un volume de caractères et quelques autres bagatelles. Elle est de Corfou, mais elle s'est mariée à un Vénitien mort, mort, s'entend, depuis son mariage.

»Ma flamme, ma Donna, ma Marianna, dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre, est toujours ma Marianna, et je suis toujours ce qui lui plaît. Elle est, sans contredit, la plus jolie femme que j'aie vue ici, et la plus aimable que j'aie rencontrée en aucun lieu, aussi bien que la plus originale. Je crois vous avoir déjà raconté l'origine et les progrès de notre liaison dans une lettre précédente; mais dans le cas où elle ne vous serait pas parvenue, je vous dirai seulement qu'elle est Vénitienne, qu'elle a vingt-deux ans, est femme d'un négociant qui fait bien ses affaires;--qu'elle a de grands yeux noirs comme ceux des femmes d'Orient, et qu'elle tient tout ce que ses yeux promettent. Je ne sais si c'est l'amour que j'ai pour elle, qui m'a cuirassé; mais je n'ai pas vu beaucoup d'autres femmes qui m'aient semblé belles. Chez la noblesse, surtout, on voit de tristes figures.--La bourgeoisie est un peu mieux. Et maintenant, que fais-tu?

Que fais-tu, maintenant? oh, Thomas Moore! que fais-tu maintenant? oh, Thomas Moore! tu passes ta vie à soupirer, à courtiser, à rimer, à roucouler, à faire l'amour; que fais-tu de tout cela, Thomas Moore?

N'êtes-vous pas près des Luddistes? De par le ciel, s'il y a du tintamarre, je voudrais être au milieu de vous! Comment vont les tisserands, les brise-métiers, ces luthériens, ces réformateurs en politique?

I.

De même que les fils de la liberté achetèrent jadis sur mer le premier des biens, au prix facile de leur sang, de même, enfans, nous mourrons [50] en combattant, ou vivrons libres, et à bas tous les rois, excepté le roi Ludd.

[Note 50: ] [ (retour) ] Il y a ici un jeu de mots qu'il est impossible de rendre en français, le mot die, mourir, voulant dire aussi teindre.

II

Quand la trame que nous tissons sera achevée, et que nous changerons la navette pour l'épée, nous jetterons notre toile sur le tyran étendu à nos pieds comme pour lui servir de linceul, et nous la teindrons dans le sang qu'il aura fait répandre.

III.

Quoique sa couleur soit aussi noire que son cœur, puisque ses veines ne sont que corruption, cependant ce sera la rosée qui fera refleurir l'arbre de la liberté planté par Ludd.

»Voilà une belle chanson pour vous et tout impromptue.--Je l'ai faite exprès pour scandaliser votre voisin *** qui est tout clergé et loyauté, innocence et bonheur, eau et lait [51].

[Note 51: ] [ (retour) ] Milk and water.

Mais le carnaval de Thomas Moore approche; il approche, le carnaval de Thomas Moore. Les mascarades, le chant, le tambour, le fifre et la guitare; oh! vous allez vous en donner, Thomas Moore.

LETTRE CCCXXXVI.

»L'autre soir j'ai vu une nouvelle pièce, et j'ai vu aussi celui qui l'a faite. Le sujet était le Sacrifice d'Isaac. La pièce réussit, et on demanda l'auteur, suivant la coutume du continent; il parut. C'est un noble Vénitien, qui s'appelle, je crois, Mali ou Malapiero;--mais si Mala est son nom, Pessima [52] est sa production: au moins j'en ai jugé ainsi, et je dois m'y connaître, ayant lu près de cinq cents ouvrages, présentés à Drury-Lane, pendant que je faisais partie de son comité et de ses soupers.

[Note 52: ] [ (retour) ] Pessima signifie très-mauvaise (Notes du Trad.)

»Quand doit paraître votre ouvrage, ce poème des poèmes? J'ai appris que la E. R. avait déchiré la Christabel de Coleridge, et s'était déclarée contre moi pour l'avoir louée. Si j'en ai dit du bien, c'est, en premier lieu, parce que j'en pensais;--secondement, c'est que Coleridge était dans le malheur, et qu'après avoir fait pour lui le peu que j'ai pu pour lui procurer l'essentiel, j'ai cru que l'aveu public de la bonne opinion que j'avais de son ouvrage pourrait lui être encore de quelqu'utilité, du moins auprès des libraires.--Je suis très-fâché que J*** l'ait attaqué, car le pauvre diable en souffrira moralement et du côté de la bourse. Quant à moi, il est bien libre:--je n'en estimerai pas moins J***, malgré tout ce qu'il pourra dire contre moi ou mes ouvrages à l'avenir.

»Je suppose que Murray vous a envoyé, ou vous enverra (car je ne sais s'ils ont paru ou non) mon poème et mes poésies de l'été dernier. Par la messe, cela est sublime.--Ganion Coheriza.--Qui osera me démentir? Donnez-moi, je vous prie, de vos nouvelles, et du moins faites-moi savoir si vous avez reçu ces trois lettres. Adressez tout droit ici, poste restante.

»P. S. J'ai appris l'autre jour un joli tour d'un libraire, qui a publié quelques abominables sottises, dont il jure que je suis le père, et qu'il assure m'avoir payées 500 livres sterling. Il ment;--je n'ai jamais écrit un pareil galimatias, n'ai jamais vu ni les poèmes ni l'éditeur, et de ma vie n'ai eu de communication directe ou indirecte avec cet homme. Répétez bien cela, je vous prie, s'il en est besoin. J'ai écrit à Murray pour qu'il démente cette imposture.»

LETTRE CCLIV.

A M. MURRAY.

Venise, 25 nov. 1816.

«Il y a plusieurs mois que je n'ai ni lettres ni nouvelles de vous. Je crois n'en pas avoir reçu depuis mon départ de Diodati. Je vous ai écrit une ou deux fois de Milan; mais je ne suis ici que depuis peu de tems, et mon intention est d'y passer l'hiver sans en bouger. J'ai été fort content du lac de Garda et de Vérone; surtout de l'amphithéâtre, ainsi que d'un sarcophage, dans un jardin de couvent, qu'on montre comme celui de Juliette, en insistant sérieusement sur la vérité du fait. Depuis mon arrivée à Venise, la femme du gouverneur autrichien m'a appris qu'entre Vérone et Vicence on voit encore les ruines du château de Montecchi, et une chapelle appartenant jadis aux Capulets. Il paraît, d'après la tradition, que Roméo était de Vicence, mais j'avoue que j'ai été très-surpris de leur voir une foi si grande dans le roman de Bandello, qui semble, véritablement être fondé sur un fait.

»Venise m'a plu autant que je me l'étais imaginé, et mon imagination avait été loin. C'est un de ces lieux que je connaissais avant de les avoir vus, et dont, après l'Orient, l'image m'a le plus poursuivi. J'aime la sombre gaîté de ses gondoles, et le silence de ses canaux. Je ne hais pas même la décadence visible de cette ville, quoique je regrette la singularité de l'ancien costume.--Cependant il lui en reste encore assez, et de plus, le carnaval approche.

»C'est surtout la nuit que Saint-Marc, et même Venise, offrent l'aspect le plus vivant et le plus gai. Les théâtres ne s'ouvrent qu'à neuf heures, et la société se couche tard en proportion. Tout cela est de mon goût; mais la plupart de vos compatriotes regrettent le roulement des carrosses, sans lequel ils ne peuvent dormir.

»J'ai un très-bel appartement dans une maison particulière; je vois quelques Vénitiens, ayant eu un bon nombre de lettres pour cette ville. J'ai une gondole. Heureusement que je lisais un peu l'italien, et le parlais depuis long-tems plus facilement que correctement. J'étudie par curiosité le dialecte vénitien, qui est doux, naïf et original, quoique pas du tout classique. Je sors souvent, et je suis fort satisfait.

»Un buste de l'Hélène de Canova, qui est chez Mme la comtesse d'Albrizzi, une de mes connaissances, est à mon avis, sans exception, la plus parfaitement belle de toutes les conceptions humaines, et elle surpasse toutes mes idées des facultés humaines par son exécution.

Dans ce marbre admirable, supérieur à toutes les œuvres, à toutes les conceptions humaines, voyez ce que la nature aurait pu et n'a pas voulu faire, et ce qu'ont fait Canova et la Beauté. Plus belle que l'imagination n'a pu se le figurer, et que le poète vaincu dans son art ne pourra jamais le décrire, avec l'immortalité pour sa dot, contemplez l'Hélène du cœur.

»En parlant du cœur, cela me rappelle que je suis devenu amoureux, passionnément amoureux,--mais de peur que vous ne portiez trop haut vos conjectures, et qu'il ne vous arrive de m'envier la possession de quelques-unes de ces princesses ou comtesses, dont vos voyageurs anglais se vantent de gagner les affections, je prendrai la liberté de vous dire que ma déesse n'est que la femme d'un marchand de Venise; mais qu'elle est aussi jolie qu'une antilope, et âgée de vingt-deux ans seulement; qu'elle a de grands yeux noirs, dans le genre oriental, avec la physionomie italienne, et des cheveux noirs et brillans, bouclés comme ceux de lady J*** et de la même teinte; puis qu'elle a la voix d'un luth et le chant d'un Séraphin (quoique pas tout-à-fait aussi saint), outre un long catalogue de grâces, de vertus et de talens suffisant pour fournir un nouveau chapitre au Cantique de Salomon: mais son plus grand mérite est d'avoir deviné le mien.--Il n'y a rien de si aimable que le discernement.

»La race des femmes me paraît belle en général; mais en Italie, comme presque partout sur le continent, les classes les plus élevées ne sont pas à beaucoup près les plus favorisées de la nature; bien au contraire, elles sont considérées, par leurs compatriotes mêmes, comme en étant fort maltraitées. Il y a quelques exceptions; mais la plupart de ces femmes sont laides comme la vertu même.

»Si vous m'écrivez, adressez-moi vos lettres ici poste restante, car j'y passerai probablement l'hiver. Je ne vois jamais de journaux, et ne sais rien de ce qui se passe en Angleterre, excepté de tems à autre, par une lettre de ma sœur. Je n'ai eu aucune nouvelle du manuscrit que je vous ai envoyé, si ce n'est que vous l'avez reçu, et que vous allez le publier, etc. Mais quand, où et comment? c'est ce que vous me laissez à deviner: toutefois, il importe peu.

»Je suppose que vous avez une multitude d'ouvrages qui vous passent entre les mains, pour l'année prochaine. Quand le poème de Moore paraît-il? Je vous ai adressé l'autre jour une lettre pour lui.»

LETTRE CCLV.

A M. MURRAY.

Venise, 4 déc. 1816.

«Je vous ai écrit si souvent depuis peu, que vous trouvez sans doute que je vous assomme de lettres, et moi, de mon côté, je vous tiens pour fort impoli de ne pas avoir répondu à celles que je vous ai adressées de Suisse, de Milan, de Vérone et de Venise. Il y a des choses que je désirais et désire encore savoir; par exemple, si M. Davies, de négligente mémoire, vous avait ou non remis le manuscrit qui lui a été confié dans ce but, parce que, dans le cas contraire, vous verrez qu'il en aura généreusement donné des copies à tous les curieux de sa connaissance, et alors vous vous trouverez probablement prévenu dans votre publication par la chronique de Cambridge ou d'autres.--En second lieu,--j'oublie ce que je voulais dire en second lieu; mais pour le troisième point, je veux savoir si vous avez déjà publié, ou quand vous avez l'intention de le faire, et pourquoi vous ne l'avez pas fait plus tôt, parce que dans votre dernière lettre, datée de septembre (vous devez être honteux de cette date), vous parliez de publier sans délai.

»Je n'ai pas de nouvelles d'Angleterre et ne sais rien de rien, ni de personne. Je n'ai qu'un seul correspondant (excepté M. Kinnaird, qui m'écrit de tems en tems pour affaire), et ce correspondant est une femme, de sorte que je ne sais de votre île ou de votre ville que ce que la version italienne des papiers français veut bien nous en dire, ou les annonces de M. Colburn pour l'année suivante, attachées au bout de la Revue du Trimestre. Je vous ai écrit assez longuement la semaine dernière, et j'ai peu de chose à ajouter, si ce n'est que j'ai commencé et que je continue l'étude de la langue arménienne que j'apprends aussi bien que je peux dans un couvent arménien où je vais tous les jours prendre des leçons d'un moine fort savant. J'ai acquis quelques connaissances assez singulières, et pas tout-à-fait inutiles, sur la littérature et les mœurs de ce peuple de l'Orient. Il a ici un établissement, une église et un couvent de quatre-vingt-dix moines dont quelques-uns sont des hommes pleins d'instruction et de talent. Ils ont aussi une imprimerie, et font de grands efforts pour éclairer leur nation. Je trouve que cette langue (qui est double, la littérale et la vulgaire) présente de grandes difficultés, mais non pas insurmontables, au moins je l'espère, et je la continuerai. J'ai senti la nécessité d'appliquer mon esprit à quelque étude un peu rude, et celle-ci étant la plus difficile que j'aie pu trouver servira de lime au serpent.

»J'ai l'intention de rester ici jusqu'au printems, ainsi adressez-moi directement à Venise, poste restante. M. Hobhouse est allé pour le moment à Rome avec son frère, la femme de son frère et sa sœur qui l'ont rejoint ici. Il revient dans deux mois. J'y serais allé aussi, mais je suis devenu amoureux, et il faut que je reste jusqu'à ce que ce soit passé. Je pense que de ceci, et de l'alphabet arménien, il y en aura pour tout l'hiver. Heureusement pour moi la dame a été moins difficile que la langue, car entre les deux j'y aurais perdu les restes de ma raison. Par parenthèse, elle n'est pas Arménienne, mais Vénitienne, comme je crois vous l'avoir dit dans ma dernière. Quant à l'italien, je le parle assez facilement, y compris même le dialecte vénitien qui ressemble un peu à l'anglais qu'on parle dans le comté de Somerset; et je n'ai pas oublié pendant mes voyages ce que j'ai pu savoir auparavant des dialectes plus classiques.

»Tout à vous sincèrement et à jamais. B.

»P. S. Rappelez-moi à M. Gifford.»

LETTRE CCLVI.

A M. MURRAY.

Venise, 9 déc. 1816.

«J'apprends par une lettre d'Angleterre qu'un homme, appelé Johnson, a pris la liberté de publier quelques poèmes intitulés: Pélerinage à Jérusalem, la Tempête et une Prière à ma Fille, et qu'il me les attribue en soutenant qu'il me les a payés cinq cents guinées. Ma réponse à ceci sera courte. Je n'ai jamais écrit ces poèmes; je n'ai jamais reçu la somme mentionnée, ni aucune autre de ce côté-là; et (autant qu'un homme peut être moralement sûr d'une chose) je n'ai jamais eu directement ou indirectement la moindre communication avec Johnson de toute ma vie, ne connaissant pas même son existence avant que cette nouvelle fût venue m'apprendre qu'il y avait au monde un tel individu. Rien ne m'étonne, autrement ceci en serait capable, et je m'amuse en général de tout, sans quoi ceci ne m'amuserait guère. Par rapport à moi, cet homme ne s'est rendu coupable que d'un mensonge, et c'est naturel; dés gens qui sont au-dessus de lui lui en ont bien donné l'exemple; mais par rapport à vous, je crains que son assertion ne fasse du tort à vos publications, et je désire qu'elle soit contredite de la manière la plus formelle et la plus publique. Je ne crois pas qu'il y ait de châtiment pour des choses de cette espèce, et s'il y en avait, je ne me sentirais disposé à poursuivre cet ingénieux charlatan, qu'autant qu'il faudrait pour le confondre.--Mais il peut être nécessaire d'aller jusque-là.

»Vous ferez l'usage qu'il vous plaira de cette lettre; et M. Kinnaird, qui est autorisé à agir pour moi en mon absence, s'empressera, j'en suis sûr, de faire avec vous les démarches qui peuvent être nécessaires par rapport à l'absurde imposture de ce pauvre homme. Comme vous devez avoir reçu depuis peu plusieurs lettres de moi, écrites sur la route de Venise, ainsi que deux que je vous ai adressées depuis mon arrivée ici, je ne vous en dirai pas davantage aujourd'hui.

»Toujours à vous.»

»P. S. Faites-moi savoir, je vous prie, que vous avez reçu cette lettre.--Adressez les vôtres à Venise, poste restante.

»Pour empêcher que de semblables fabrications n'aient encore lieu, vous pouvez dire que je ne me rends responsable d'aucune publication, depuis 1812 jusqu'à ce moment, qui ne serait pas sortie de votre presse. Je dis depuis cette époque, parce qu'auparavant Cawthorn et Ridge ont tous deux imprimé de mes compositions. Un Pélerinage à Jérusalem! et comment diable aurais-je écrit un pélerinage à Jérusalem où je n'ai jamais été? Quant à la Tempête, je n'ai pas eu de tempête, mais une brise très-fraîche à mon départ d'Angleterre; et pour ce qui est du poème adressé à ma petite Ada (qui, par parenthèse, aura un an demain), je n'ai jamais rien écrit à son sujet, excepté dans les Adieux et le troisième chant de Childe Harold

LETTRE CCLVII.

A M. MURRAY.

Venise, 27 déc. 1816.

«Puisque le démon du silence paraît s'être emparé de vous, j'ai résolu, moi, de m'en venger en vous faisant payer des ports de lettres. Celle-ci est la sixième ou septième que je vous écris depuis la fin de l'été et mon départ de Suisse. Ma dernière contenait une injonction de démentir et de livrer à la honte cet imposteur de Cheapside, qui (à ce que j'ai appris par une lettre de votre île) a jugé à propos de joindre mon nom à ses poésies bâtardes dont je ne sais rien, non plus que de l'achat prétendu qu'il a fait du manuscrit et de son droit de propriété. J'espère que vous avez enfin reçu cette lettre.

»Comme les nouvelles de Venise doivent vous intéresser beaucoup, je vais vous en régaler.

»Hier étant le jour de la Saint-Étienne, tout le monde était en mouvement. On n'entendait que le son du violon et des orgues; on ne voyait que jeux et divertissemens sur tous les canaux de cette ville aquatique. Je dînai avec la comtesse Albrizzi et une société de Padoue et de Venise, et ensuite nous fûmes à l'opéra au théâtre de la Fenice, qui ouvrait ce jour-là pour le carnaval; c'est le plus beau que j'aie jamais vu: il laisse bien loin derrière lui tous nos théâtres pour la beauté et les décorations, et ceux de Milan et de Brescia doivent lui céder la prééminence. L'opéra et ses sirènes ressemblent beaucoup à tous les opéras et à toutes les sirènes du monde; mais le sujet du susdit avait quelque chose d'édifiant. L'intrigue est fondée sur un fait raconté par Tite-Live, de cent cinquante femmes mariées qui empoisonnèrent leurs cent cinquante maris dans les bons vieux tems. Les célibataires de Rome regardèrent cette étonnante mortalité comme l'effet ordinaire du mariage ou d'une épidémie; mais les époux qui survécurent étant tous saisis de la colique, examinèrent à fond l'affaire, et s'aperçurent qu'on avait drogué leur breuvage; or il s'en suivit beaucoup de scandale et plusieurs procès. Voilà, en toute vérité, le sujet de l'opéra qu'on a donné l'autre jour à la Fenice, et vous ne pouvez imaginer toutes les jolies choses qui sont introduites dans le chant, et le récitatif au sujet de l'orrenda strage [53]. Le dénouement est, qu'une dame se voit sur le point d'avoir la tête coupée par un licteur. Mais je suis fâché de dire qu'il la lui laisse, et qu'elle vient en avant chanter un trio avec les deux consuls, pendant que le sénat, qui est dans le fond, forme le chœur. Le ballet n'avait rien de remarquable, excepté que la première danseuse est tombée en convulsion, parce qu'elle n'était pas applaudie à son premier début, et que le directeur a paru pour demander s'il se trouvait «un médecin dans la salle. »J'avais un Grec dans ma loge à qui j'aurais voulu persuader de lui offrir ses services, étant sûr que dans ce cas ce seraient les dernières convulsions qu'aurait la ballerina [54]; mais il ne s'en soucia pas. La foule était énorme; et en sortant, comme j'avais une dame sous le bras, je fus presque obligé, pour m'ouvrir un passage, de battre un Vénitien et d'attenter à l'état, car je me vis forcé de régaler un individu, qui me gênait, d'un coup de poing dans le ventre (à l'anglaise) qui l'envoya aussi loin que le passage voulut le permettre. Il n'en attendit pas un second; mais, avec de grands signes d'épouvante et de mécontentement, il en appela à ses compatriotes qui se moquèrent de lui.

[Note 53: ] [ (retour) ] De l'horrible carnage.

[Note 54: ] [ (retour) ] Danseuse.

»Je continue d'étudier l'arménien tous les matins, et d'aider à activer une partie d'une grammaire anglaise et arménienne qu'on publie maintenant dans le couvent de Saint-Lazare.

»Le supérieur des moines est un évêque.--C'est un beau vieillard qui a une barbe semblable à la queue d'une comète. Le frère Pascal est aussi un homme pieux et instruit. Il a passé deux ans en Angleterre.

»Je suis encore terriblement amoureux de la dame adriatique dont je vous ai parlé dans une lettre précédente (et non dans celle-ci, car la seule femme dont il y est question est âgée et savante, deux choses que j'ai cessé d'admirer), et l'amour dans cette portion du monde n'est pas une sinécure. C'est aussi la saison où tout le monde arrange ses intrigues pour l'année suivante et où l'on choisit son partenaire pour la première partie.

»Maintenant, si vous ne m'écrivez pas, je ne sais pas ce que je ne dirai ou ne ferai pas, ni ce que je dirai ou ferai. Donnez-moi des nouvelles, et de bonnes.

»Votre très-sincèrement, etc.

»P. S. Rappelez-moi au souvenir de M. Gifford, en lui présentant mes devoirs.

»J'ai appris que la Revue d'Édimbourg avait déchiré la Christabel de Coleridge, et moi aussi, par contre-coup, pour l'avoir louée. Ceci ne me paraît présager rien de bon pour le chant qui a paru ou va paraître, et pour le Château de Chillon. Ma veine de bonheur de l'année dernière semble avoir changé de toute façon.--Mais n'importe, je finirai par m'en sortir; et sinon je me retrouverai toujours où j'étais en commençant. En attendant, je ne suis pas fâché d'être où je suis, c'est-à-dire à Venise. Ma nymphe de l'Adriatique vient d'entrer ici, c'est pourquoi il faut que je suspende cette lettre.»

LETTRE CCLVIII.

A M. MURRAY.

Venise, 2 janvier 1817.

«Votre lettre est arrivée.--Dites-moi, je vous prie; en publiant le troisième chant, n'avez-vous pas omis quelque passage? je vous avais écrit en traversant les Alpes pour prévenir un pareil accident. Dites-moi dans votre première lettre si le chant a été publié en totalité tel qu'il vous a été envoyé. Je vous ai écrit encore l'autre jour et deux fois, je crois, et je serais bien aise d'apprendre la réception de ces lettres.

»Aujourd'hui est le 2 janvier. De ce même jour, il y a trois ans, date, je crois, la publication du Corsaire dans ma lettre à Moore. Ce même jour, il y a deux ans, je me mariai (le Seigneur châtie ceux qu'il aime).--Il n'y a pas de danger que j'oublie de sitôt, ce jour; et il est assez singulier que je reçoive aujourd'hui une lettre de vous qui m'annonce la publication du Childe Harold, etc., etc., etc., à la même date que le Corsaire, et que j'en aie reçu aussi une de ma sœur, écrite le 10 décembre, jour de naissance de ma fille, et en partie relative à cet enfant, qui m'arrive ce même jour, 2 de janvier, anniversaire de mon mariage, et dans le mois de ma naissance, et avec beaucoup d'autres rapports astrologiques que je n'ai pas le tems d'énumérer.

»A propos, vous ferez bien d'écrire à Hentsch le banquier de Genève, pour vous informer si les deux paquets confiés à ses soins ont été ou non remis à M. Saint-Aubyn, ou s'ils sont encore entre ses mains. L'un contient des papiers, des lettres, et tous les manuscrits originaux de votre troisième chant, tel qu'il fut d'abord conçu, et l'autre renfermait des os ramassés à Morat. Bien des remerciemens de toutes vos nouvelles, et surtout de la gaîté avec laquelle votre lettre est écrite.

»Venise et moi sommes très-bien d'accord, mais je ne crois pas qu'il y ait ici rien de neuf si ce n'est le nouvel opéra dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Le carnaval commence, et il y a de tous côtés beaucoup de gaîté sans compter les affaires, car tout le monde ici renouvelle ses intrigues pour la saison; on change, et l'on commence un nouveau bail. Je me trouve très-bien de Marianna, qui n'est pas du tout une personne à m'ennuyer, d'abord parce que je ne me fatigue jamais d'une femme à cause de sa personne, mais parce qu'elles ont presque toujours des caractères insupportables; secondement parce qu'elle est aimable et qu'elle possède un tact que n'a pas toujours cette belle moitié de la création; troisièmement parce qu'elle est très-jolie; et quatrièmement--mais il n'y a pas besoin d'en spécifier davantage.................................. ........................................................................................
Jusqu'à présent nous sommes fort contens l'un de l'autre, et quant à l'avenir je ne l'anticipe jamais.--Carpe diem.--Le passé au moins nous appartient, ce qui est une raison pour s'assurer du présent. En voilà assez sur ma liaison.

»L'état général des mœurs est ici à peu près le même que du tems des doges. Une femme est vertueuse, suivant le code, quand elle se borne à son mari et à un amant; celles qui en ont deux, trois ou plus sont un peu légères; mais il n'y a que celles qui sont déréglées sans distinction, et forment des liaisons basses comme la princesse de Galles avec son courrier (qui, par parenthèse, a été fait chevalier de Malte), qui passent pour franchir les bornes de la réserve imposée par le mariage. Les nobles Vénitiens épousent fréquemment des danseuses et des chanteuses: il est vrai de dire que les femmes de leur classe sont loin d'être belles; mais en général la race des femmes du second ordre, et d'autres inférieures, celles des marchands, des propriétaires, et des gens à la mode, mais sans titre, ont la plupart [55] il bel'sangue, et c'est parmi elles que se forment ordinairement les liaisons amoureuses. Il y a aussi de prodigieux exemples de constance. Je connais une femme de cinquante ans qui, n'ayant jamais eu qu'un amant, qui mourut jeune, devint dévote et renonça à tout, à l'exception de son mari. Elle se glorifie, comme on peut bien le croire, de cette fidélité miraculeuse, et elle en parle quelquefois avec certaines réflexions morales qui sont assez amusantes. Il n'y a pas moyen ici de convaincre une femme qu'elle enfreint le moins du monde les règles de la vertu ou des convenances en ayant un amoroso. Le plus grand mal semble consister à le cacher ou à en avoir plus d'un à la fois, à moins pourtant que cette extension de prérogative ne soit connue et approuvée du premier en titre, etc.

[Note 55: ] [ (retour) ] Un beau sang.

»Je vous envoie dans un autre paquet quelques feuillets d'une grammaire [56] anglaise et arménienne à l'usage des Arméniens, dont j'ai encouragé et même déterminé la publication (il ne m'en coûte que 1,000 francs). Je continue mes leçons dans cette langue sans faire aucun progrès rapide, mais avançant un peu chaque jour. Le père Pascal, avec un peu d'aide de ma part pour la traduction de son italien en anglais, s'occupe aussi d'une grammaire manuscrite pour faciliter aux Anglais l'étude de l'arménien; et nous la ferons imprimer aussi quand elle sera terminée.

[Note 56: ] [ (retour) ] Le fragment intéressant que nous allons donner, et qui fut trouvé parmi ses papiers, paraît avoir été destiné à servir de préface à la Grammaire arménienne dont il est ici question.

«Le lecteur anglais sera probablement étonné de trouver mon nom associé à un ouvrage de ce genre, et sera peut-être disposé à avoir de mes connaissances, comme linguiste, une opinion que je suis loin de mériter.

»Comme je ne voudrais pas volontairement l'induire en erreur, je rapporterai, aussi brièvement que possible, de quelle manière j'ai participé à cette compilation, et les motifs qui m'y déterminèrent. A mon arrivée à Venise, en 1816, je m'aperçus que l'état de mon esprit me faisait un besoin de l'étude et d'un genre d'étude qui laissât peu d'espace à l'imagination, et présentât quelques difficultés.

»A cette époque je fus très-frappé, comme l'ont été sans doute tous les voyageurs, de la communauté du couvent de Saint-Lazare, qui me parût réunir tous les avantages d'une institution monastique sans aucun de ses vices.

»L'ordre, la propreté, la douceur, la véritable dévotion, les talens et les vertus qu'on trouve chez les frères de cet ordre, sont bien capables d'imprimer à l'homme du monde la conviction qu'il en existe un autre et un meilleur.

»Ces hommes sont les prêtres d'une nation noble et opprimée qui a partagé la proscription et l'esclavage des Juifs et des Grecs. Sans être intraitable comme les uns et servile comme les autres, ce peuple a amassé des richesses sans usure, et obtenu tous les honneurs auxquels on peut parvenir dans l'esclavage, sans intrigue. Toutefois ils ont fait partie, depuis long-tems, de la «Maison de Captivité» qui, depuis peu, a pris une si grande extension. Il serait difficile peut-être de trouver dans les annales d'aucune nation, moins de crimes que dans celles des Arméniens, dont les vertus ont toutes été pacifiques, et dont les vices ont été l'effet de la violence. Mais quelle qu'ait pu être leur destinée, et elle a été cruelle, quelle qu'elle puisse être à l'avenir, leur pays sera à jamais un des plus intéressans du globe, et leur langue n'a besoin peut-être que d'être un peu plus connue pour présenter plus d'attrait. Si l'on explique bien l'Écriture, c'est en Arménie que le paradis fut placé, dans cette Arménie qui a payé aussi cher que tous les descendans d'Adam, la participation passagère de son sol à la félicité de celui qui avait été créé de sa poussière. Ce fut en Arménie que le déluge s'apaisa d'abord, et que la colombe s'abattit. Mais de la disparition du paradis lui-même, on peut presque faire dater le malheur de ce pays; car, bien qu'il ait formé long-tems un royaume puissant, il n'a presque jamais joui de l'indépendance, et les satrapes de la Perse et les pachas de la Turquie ont également ravagé la contrée où Dieu avait créé l'homme à son image.»

»Nous voulons savoir s'il se trouve en Angleterre, soit à Oxford, Cambridge ou ailleurs, aucuns types ou caractères d'imprimerie arméniens? Vous savez, je présume, qu'il y a bien des années, les deux Whistons publièrent, en Angleterre, un texte original d'une Histoire d'Arménie, avec leur version latine; ces types existent-ils encore, et où sont-ils? informez-vous-en, je vous prie, aux savans de votre connaissance.

»Quand cette grammaire (je parle de celle qu'on imprime maintenant) sera terminée, consentiriez-vous à en prendre quarante ou cinquante exemplaires qui ne vous coûteront pas plus de 5 à 10 guinées, pour les mettre en vente, et faire ainsi l'épreuve de la curiosité des savans? Dites oui ou non, comme il vous plaira. Je puis vous assurer que ces moines possèdent des livres et des manuscrits très-curieux, et qui sont la plupart des traductions d'originaux grecs maintenant perdus: c'est d'ailleurs une communauté savante et fort respectée, et l'étude de leur langue avait été embrassée avec beaucoup d'ardeur par quelques littérateurs français, du tems de Bonaparte.

»Je n'ai pas écrit une rime depuis que j'ai quitté la Suisse, et je ne me sens pas l'estro pour le moment. Je crois que vous craignez d'avoir un quatrième chant avant septembre, et un autre manuscrit à payer; mais soyez tranquille, je n'ai en ce moment aucune intention de reprendre ce poème ni d'en commencer un autre. Si j'écris, j'ai envie d'essayer de la prose; mais je crains d'introduire des personnages vivans, ou des caractères dont on pourrait faire l'application à des caractères vivans. Peut-être, un jour ou l'autre, serai-je tenté d'écrire quelque ouvrage d'imagination en prose, qui offrirait la peinture des mœurs italiennes et des passions humaines. Quant à la poésie, la mienne n'est que le rêve des passions qui sommeillent; une fois réveillées, je ne sais plus parler leur langage que dans leur somnambulisme, et dans ce moment elles ne dorment pas.

»Si M. Gifford veut avoir carte blanche pour le Siége de Corinthe, il l'a, et peut en faire ce qu'il lui plaît.

»Je vous ai adressé l'autre jour une lettre renfermant un démenti au sujet de cet homme de Cheapside, qui a inventé le conte dont vous me parlez. Mes complimens les plus sincères à M. Gifford, et à ceux de mes amis que vous pourrez voir chez vous. Je vous souhaite à tous beaucoup de prospérité, et vous offre mes vœux pour la nouvelle année.

»Toujours votre, etc.»

LETTRE CCLIX.

A M. MOORE.

Venise, 28 janvier 1817.

«J'ai devant les yeux votre lettre du 8. Il y a un remède tout simple à votre pléthore: c'est l'abstinence. J'ai été obligé d'y avoir recours, il y a quelques années, c'est-à-dire en fait de régime; et, à l'exception de quelques jours, de quelques semaines (mettons même parfois de quelques mois), je m'en suis toujours tenu depuis à Pythagore: malgré tout cela, apprenez-moi que vous êtes mieux. Il ne faut pas vous permettre cette vilaine bière, ni le porter non plus, ni les soupers: ces derniers surtout sont le diable pour ceux qui dînent............. .................................................. .....................................................................

»Je suis véritablement affligé du malheur de votre père: c'en est un cruel dans tous les tems, mais surtout dans un âge avancé. Cependant, vous aurez du moins la satisfaction de faire votre devoir à son égard, et, croyez-moi, cela ne sera pas sans fruit. La fortune, à la vérité, est une femme; mais elle n'est pas une si-grande [57]..... que les autres (en exceptant votre femme et ma sœur de ces termes un peu violens), car elle finit toujours par montrer quelque justice. Je ne lui en veux pas, quoiqu'avec elle et Némésis j'aie eu quelques lances à rompre;--quoi qu'il en soit, j'ai fait mon possible pour ne pas mériter pis. Elle est fort en arrière à votre égard; mais elle reviendra, vous le verrez. Vous avez pour vous toute l'énergie que peuvent donner le talent, l'indépendance, le courage et une bonne réputation. Vous avez fait et ferez toujours tout ce que vous êtes capable de faire dans vos intérêts; et assurément il y a des gens dans le monde qui ne seraient pas fâchés de vous servir, si vous vouliez leur permettre de vous être utile ou du moins de le tenter.

[Note 57: ] [ (retour) ] B***. Nous ne croyons pas devoir remplir le mot laissé en blanc par lord Byron, et dont la traduction n'est rien moins qu'honnête dans notre langue. (Note du Trad.)

»Je songe à aller en Angleterre ce printems. S'il y a du bruit, de par le sceptre du roi Ludd, j'en serai, et s'il n'y en a pas, et que ce soit seulement la continuation de «ces tems d'une paix débonnaire,» j'irai prendre une chaumière à cent toises sud de votre habitation; et devenu votre voisin, nous composerons ensemble des cantiques, et nous tiendrons des conversations qui deviendront la terreur du tems (sans en excepter le journal de ce nom), et qui seront l'objet de l'admiration et des louanges du Morning-Chronicle et de la postérité.

»Je me réjouis d'apprendre que vous allez publier en février, quoique je tremble pour l'éclat que vous attribuez à ce nouveau Childe Harold. Je suis bien aise qu'il vous plaise: c'est un beau morceau de poésie, mais où quelque chose de vague et de sombre indique les ravages du désespoir. Pendant tout le tems qu'en a duré la composition, j'étais à moitié fou entre la métaphysique, les montagnes, les lacs, un amour inextinguible, de ces pensées qu'on n'exprime pas, et le cauchemar de mes propres méfaits. Plus d'une fois je me serais senti capable de me brûler la cervelle, sans le souvenir du plaisir que cela aurait fait à ma belle-mère; et même alors, si j'eusse été certain que mon ombre la poursuivrait,--mais je ne veux pas m'appesantir sur ces petites affaires de famille.

»Venise est dans l'estro de son carnaval; et j'ai passé les deux dernières nuits à la redoute, à l'opéra, et dans tous ces genres de plaisir. Maintenant, voici une aventure. Il y a quelques jours qu'un gondolier m'apporta un billet sans adresse, dans lequel on exprimait le désir de me rencontrer en gondole ou dans l'île de Saint-Lazare, ou à un troisième lieu de rendez-vous qu'on indiquait. «Je connais bien le caractère du pays;» à Venise «on ne craint pas de laisser voir au ciel ce qu'on n'ose pas montrer, etc., etc.» Ainsi, pour toute réponse, je dis qu'aucun des trois endroits indiqués ne me convenait, mais que je serais seul chez moi à dix heures du soir, ou à la redoute à minuit, où l'on pouvait venir me trouver masqué. A dix heures j'étais chez moi, seul; Marianna étant allée avec son mari à une conversazione. Tout-à-coup la porte de mon appartement s'ouvre, et je vois entrer une belle femme, d'environ dix-neuf ans, blonde, quoique Italienne, et qui m'apprend qu'elle est mariée au frère de mia amorosa, et désire avoir un entretien avec moi. Je réponds d'une manière honnête, et nous commençons à causer en italien et en romaïque, sa mère étant native de Corfou, quand, au bout de quelques minutes, entre, à ma très-grande surprise, Marianna S***, in propria persona, qui, après avoir fait à sa belle-sœur et à moi une révérence très-polie, saisit, sans dire un seul mot, la susdite belle-sœur par les cheveux, et lui applique une douzaine de claques dont le bruit vous aurait déchiré les oreilles. Je n'ai pas besoin de parler des cris qui s'en suivirent: l'infortunée visiteuse prit la fuite. Je m'emparai de Marianna qui, après avoir fait plusieurs efforts pour m'échapper, afin de poursuivre son ennemie, finit par se trouver mal dans mes bras; et en dépit de tous mes raisonnemens, d'un déluge d'eau de Cologne, de vinaigre, d'eau pure, et de je ne sais combien d'autres eaux encore, resta dans cet état jusqu'après minuit.

»Après avoir maudit mes domestiques de laisser entrer chez moi sans m'en avertir, je découvris que Marianna avait vu le matin, sur l'escalier, le gondolier de sa belle-sœur; et ne soupçonnant rien de bon de sa présence, était revenue de son propre mouvement, ou bien avait été avertie par quelqu'une de ses femmes, ou par quelqu'autre espion de sa maison, pendant la conversazione, qu'elle avait quittée pour venir accomplir ce haut fait de pugilat. J'avais vu des attaques de nerfs auparavant, comme aussi quelques petites scènes du même genre, dans notre île et ailleurs: mais ce n'était pas tout. Au bout d'une heure environ, qui nous arrive encore? le signor S*** lui-même, qui me trouve avec sa femme défaillante sur un sofa, et toutes les apparences du désordre: des cheveux épars, des chapeaux par terre, avec des mouchoirs, des sels, des flacons, et la dame elle-même, pâle comme la mort, sans mouvement et sans connaissance. Sa première question fut: «Que veut dire tout cela?» La dame ne pouvait pas répondre, ce fut donc moi qui m'en chargeai. Je lui dis que ce serait la chose du monde la plus facile à expliquer; mais qu'en attendant, il valait beaucoup mieux s'occuper de faire revenir sa femme--(au moins de faire revenir ses sens). Elle les reprit, après avoir passé un tems convenable en soupirs et en sanglots.

»Vous n'avez pas besoin de vous alarmer:--la jalousie n'est pas à l'ordre du jour à Venise, et les poignards y sont passés de mode, tandis que les duels pour affaires d'amour y sont inconnus. Mais malgré tout cela, ma situation était gauche; et quoiqu'il eût dû savoir que je faisais la cour à Marianna, je crois que, jusqu'à ce soir là, il ne s'imaginait pas que les choses eussent été jusque-là. On sait très-bien que toutes les femmes mariées ont des amans, mais la coutume est de conserver les apparences, comme chez les autres nations. Je ne savais donc que diable dire:--je ne pouvais laisser percer la vérité par égard pour elle, et je ne me souciais pas de mentir par rapport à moi: d'ailleurs la chose parlait d'elle-même. Je pensai que le meilleur parti serait de la laisser s'expliquer comme elle le voudrait (une femme n'est jamais embarrassée, elle a toujours le diable à son service), seulement je résolus de la protéger et de l'emmener en cas de quelque violence du signor; mais je vis qu'il était fort calme. Elle alla se coucher; et le lendemain--comment cela s'arrangea-t-il entre eux? je ne sais, mais cela s'arrangea. C'est bien, mais il me restait encore une explication à donner à Marianna au sujet de cette belle-sœur que je ne pourrai jamais assez maudire, et j'en vins à bout par des sermens répétés de mon innocence et d'une constance éternelle, etc., etc., etc. Cependant la belle-sœur, fort irritée d'avoir été traitée de la sorte (sans s'inquiéter de sa propre honte), a raconté l'affaire à la moitié de Venise, et les domestiques, attirés par le combat et les attaques de nerfs, l'ont apprise à l'autre moitié; mais ici, personne ne s'occupe de ces bagatelles que pour s'en amuser. Je ne sais pas si cela produira sur vous le même effet, mais voilà que j'ai rempli une longue lettre de toutes ces folies.

»Croyez-moi toujours, etc.»

LETTRE CCLX.

A M. MURRAY.

Venise, 24 janvier 1817.

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«La comtesse Albrizzi m'a prié de lui donner un exemplaire de mes œuvres; je vous prie donc de m'en envoyer un, afin que je puisse la satisfaire. Vous pouvez y comprendre les dernières publications, dont je n'ai rien vu et ne connais rien, excepté d'après votre lettre du 13 décembre.

»Mrs. Leigh me dit que la plupart de ses amis préfèrent les deux premiers chants. Je ne sais pas si c'est là l'opinion générale (ce n'est pas la sienne au moins), mais cela me paraîtrait assez naturel. Quant à moi, je pense différemment, ce qui est naturel aussi; mais qui a tort ou raison, est ce qui importe fort peu.

»J'ai appris par une lettre de Pise, du docteur Polidori, qu'il était sur le point de retourner en Angleterre pour aller au Brésil faire une spéculation médicale avec le consul danois. Comme vous êtes en faveur auprès des puissances du jour, ne pourriez-vous pas lui procurer quelques lettres de recommandation de vos amis ministériels pour quelques-uns des colons portugais? Il connaît bien sa profession, et ne manque pas de mérite en général:--ses défauts sont ceux de la jeunesse et d'une vanité bien pardonnable. Il était impossible qu'il restât davantage avec moi: j'avais assez à faire de me tirer de mes propres embarras; et comme des préceptes sans exemple ne peuvent produire un très-bon effet, j'ai cru qu'il valait mieux lui donner son congé, mais je lui connais peu de défauts et quelques qualités. Il a des talens et de l'esprit, entend très-bien sa profession, est honorable dans sa conduite, et n'est pas du tout méchant. Je crois qu'avec quelque bonne chance, il deviendra un membre utile de la société (dont il retranchera tous les membres malades) et de la Faculté de Médecine. Si vous pouvez lui être utile, ou que vous connaissiez quelqu'un qui soit dans ce cas, employez-vous pour lui, je vous prie, car il a sa fortune à faire. Il a fait à Pise un journal de médecine, sous les yeux de Vacca (le premier chirurgien du continent); Vacca l'a corrigé, et il doit renfermer quelques renseignemens précieux sur la pratique du pays. Si vous pouvez l'aider aussi à publier ce journal, par votre influence sur vos confrères, ne manquez pas de le faire;--je ne vous demande pas de le publier vous-même, cette prière faite d'une manière aussi directe étant trop embarrassante. Il a aussi une tragédie que je n'ai pas vue, et dont par conséquent je ne dirai rien; mais la circonstance même d'avoir été capable d'une telle entreprise à vingt-et-un ans (en supposant qu'il n'ait pas d'autre mérite) prouve en sa faveur, et annonce en lui des dispositions à se cultiver. Ainsi, si par le moyen de vos recommandations vous pouvez le servir auprès de vos amis ministériels, dans le but qu'il se propose, je désire que vous le fassiez; il me semble que quelques-uns de vos gens de l'amirauté doivent se trouver dans le cas de le pouvoir.»

LETTRE CCLXI.

A M. MURRAY.

Venise, 15 février 1817.

«J'ai reçu vos deux lettres, mais non pas le paquet que vous m'annoncez. Puisque les dépouilles de Waterloo sont arrivées, je vous en fais présent, si vous voulez bien les accepter: faites-moi, je vous prie, ce plaisir.

»Je n'ai pas exactement compris, d'après votre lettre, ce qui a été omis ou non dans la publication, mais je la verrai probablement quelque jour. Je ne puis attribuer à M. Gifford ou à vous qu'un bon motif pour cette omission; cependant, comme notre manière de voir en politique est directement opposée, nous ne serions probablement pas du même avis sur ces passages: toutefois, s'il ne s'agit que d'une note ou de plusieurs notes, ou seulement d'un vers ou deux, cela ne peut avoir d'importance. Vous parlez d'un poème; quel poème? dites-le-moi dans votre première.

»Je ne connais, de la querelle de M. Hobhouse avec la Quarterly Review, que l'article lui-même, qui certainement est assez dur; mais je suis aussi d'avis qu'il eût mieux valu ne pas répondre, surtout après que M. W*** W***, qui ne vous tourmentera plus, vous avait déjà tracassé [58]. J'ai été fort contrarié de ce que Hobhouse m'a dit que sa lettre ou sa préface devait m'être adressée. Lui et moi sommes amis d'ancienne date; je lui ai beaucoup d'obligations, et il ne m'en a aucune qui n'ait été effacée et plus qu'acquittée. Mais M. Gifford et moi sommes amis aussi, et il s'est montré le mien en littérature, en dépit de mille inconvéniens et malgré la différence de nos âges, de nos mœurs, de nos habitudes, et même de nos opinions politiques: c'est pourquoi je me trouve dans une situation très-gauche entre M. Gifford et mon ami Hobhouse, et ne puis que souhaiter qu'ils n'eussent pas ensemble de différend, ou que celui qu'ils ont pût s'arranger. Quant à la réponse, je ne l'ai pas vue. Une chose assez singulière, c'est que, liés aussi intimement que nous le sommes, M. Hobhouse et moi, nous soyons si réservés sur nos affaires littéraires. Par exemple, l'autre jour, il désirait avoir un manuscrit du troisième chant pour le lire à son frère: je lé lui ai refusé. Je n'ai jamais vu son journal, ni lui le mien (je n'ai fait que celui que j'ai envoyé à ma sœur, et qui n'est qu'une description très-rapide des montagnes); je ne sache pas non plus que l'un de nous deux ait jamais vu les productions de l'autre avant leur publication.

[Note 58: ] [ (retour) ] Il y a ici beaucoup d'obscurité dans le texte, peut-être causée par une faute d'impression. (Note du Trad.)

»Je n'ai pas vu l'article de la Revue d'Édimbourg sur Coleridge; mais que je sois attaqué ou non dans celui-là ou dans quelqu'autre de la même revue, cela ne m'en donnera pas une plus mauvaise opinion de M. Jeffrey, et ne me fera jamais oublier que sa conduite envers moi a été des plus généreuses depuis quatre ans et plus.

»J'ai oublié de vous dire que je viens de terminer une espèce de poème ou de drame en dialogue [59] et en vers blancs, que j'avais commencé l'été dernier en Suisse, et dont l'Incantation est un fragment. Il est en trois actes, mais d'un genre sombre, métaphysique et indéfinissable. Presque tous les personnages, à l'exception de deux ou trois, sont des esprits de la terre, de l'air et des eaux. La scène est dans les Alpes: le héros est une espèce de magicien tourmenté par des remords, dont la cause n'est qu'à demi expliquée. Il erre en invoquant ces esprits qui lui apparaissent, et ne lui servent à rien. Enfin, il pénètre jusque dans la demeure du Mauvais Principe lui-même, pour évoquer une ombre qui paraît, et lui donne une réponse ambiguë et désagréable; et au troisième acte, ses domestiques le trouvent expirant dans une tour où il a étudié son art. Vous devez voir par cette esquisse que je n'ai pas grande opinion de ce caprice d'imagination; mais du moins j'ai fait en sorte d'en rendre la représentation impossible, mes relations avec Drury-Lane m'ayant donné le plus grand dégoût pour le théâtre.

[Note 59: ] [ (retour) ] Manfred.

»Je ne l'ai pas même mis au net, et me sens en ce moment trop enclin à la paresse pour en commencer la copie.--Quand je l'aurai, je vous l'enverrai, et vous pourrez le jeter au feu, ou non.»

LETTRE CCLXII.

A M. MURRAY.

Venise, 25 février 1817.

«Je vous ai écrit l'autre jour en réponse à votre lettre; maintenant je viens vous importuner pour que vous me fassiez une commission, si vous voulez être assez bon pour vous en charger.

»Vous connaissez peut-être M. Love, le bijoutier d'Old-Bond-street. En 1813, ayant l'intention de retourner en Turquie, j'achetai chez lui, et lui payai argent comptant, une douzaine de tabatières environ, de plus ou moins de valeur, pour faire des présens à quelques Musulmans de ma connaissance. Je les ai maintenant avec moi. L'autre jour, ayant eu besoin de faire faire un changement au couvercle de l'une de ces boîtes (pour y placer un portrait), il s'est trouvé que c'était de l'argent doré au lieu d'or, quoiqu'elle ait été vendue et payée pour telle. J'ai, bien entendu, repris la boîte pour la conserver in statu quo. Ce que je désire de vous, est que vous voyiez le susdit M. Love, pour l'informer de cette circonstance, en ajoutant, de ma part, que j'aurai soin que sa fraude ne reste pas impunie.

»S'il n'y a pas de remède devant les tribunaux, il y a du moins celui très-équitable de faire connaître son crime [60], c'est-à-dire son argent doré, et que le diable l'emporte ensuite!

[Note 60: ] [ (retour) ] Il y a ici un jeu de mot intraduisible: le mot guilt, qui veut dire crime, se prononce comme gilt (argent doré), et cette double acception forme dans le texte un calembourg, mais pour l'oreille seulement. (Note du Trad.)

»Je conserverai soigneusement, jusqu'à mon retour, tout ce que j'ai acheté chez lui dans cette occasion, puisque la peste, qui règne en Turquie, est une barrière au voyage que je voulais y faire, ou plutôt à cause de la quarantaine sans fin qu'il faudrait subir avant de débarquer au retour. Exposez-lui, je vous prie, l'affaire avec toute l'inflexibilité convenable.

»Je vous ai envoyé, l'autre jour, quelques extraits d'une espèce de drame, que j'ai commencé en Suisse, et fini ici. Vous me direz si vous les avez reçus.--Ils étaient contenus dans une seule lettre. Je n'ai pas encore eu le courage de le recopier, autrement je vous l'enverrais sous enveloppe en plusieurs fois.

»Le carnaval est terminé il y a aujourd'hui huit jours.

»M. Hobhouse est encore à Rome, à ce que je crois. Je suis en ce moment un peu indisposé: les veilles, la dissipation et quelques autres accessoires, m'ont un peu troublé le sang; mais j'ai en perspective la tranquillité et la tempérance du carême.

»Croyez-moi, etc.

»P. S. Rappelez-moi au souvenir de M. Gifford. Je n'ai pas reçu votre paquet de paquets. Cherchez pour moi, dans un Coup-d'œil sur l'Italie, par Moore (le docteur Moore); vous y trouverez une notice sur le doge Valière (ce devrait être Faliéri), et sa conspiration, ou les motifs qui l'y portèrent. Faites-moi copier cela et envoyez-le moi dans une lettre le plus tôt possible. J'en ai besoin, et ne puis trouver ici de narration aussi bonne de cette affaire; quoique le patriote voilé et le lieu où il fut couronné et décapité ensuite, existe encore, et qu'on vous les montre. J'ai fouillé dans toutes leurs histoires; mais la politique de l'ancienne aristocratie est la cause du silence que gardent les historiens sur les motifs qui déterminèrent ce doge, et qui n'étaient autre qu'une injure particulière que lui avait faite un des patriciens.

»J'ai envie d'écrire une tragédie sur ce sujet, qui me paraît très-dramatique:--un vieillard, jaloux et conspirant contre un état dont il est le chef régnant. Cette dernière circonstance rend ce fait le plus remarquable de l'histoire de toutes les nations, et le seul de ce genre qu'on puisse y trouver.»

LETTRE CCLXIII.

A M. MOORE.

Venise, 28 février 1817.

«Vous vous plaignez peut-être autant maintenant de la fréquence de mes lettres, que vous vous plaigniez autrefois de leur rareté. Je crois que celle-ci est la quatrième depuis autant de mois. Je suis impatient de recevoir de vos nouvelles, et même plus que de coutume, parce que votre dernière m'annonçait que vous ne vous portiez pas bien. A présent je suis moi-même à un régime de malade; je suis un peu sur les dents par suite du carnaval, c'est-à-dire des derniers jours, et d'avoir passé une partie des nuits;--mais c'est fini,--et maintenant nous avons le carême avec son abstinence et sa musique sacrée.

»Le carnaval s'est terminé par un bal masqué à la Fenice, où je suis allé, ainsi qu'à la plupart des redoutes, etc., etc.;--et quoiqu'au total je n'aie pas été très-dissipé, je m'aperçois pourtant que la lame use le fourreau, je ne fais cependant que d'entrer dans ma vingt-neuvième.

Ainsi donc, nous n'irons plus courir si tard la nuit, quoique le cœur soit toujours aussi tendre, et le clair de lune aussi beau; car, de même que la lame use le fourreau, l'ame use le sein qui la renferme, il faut au cœur une petite pause pour respirer, et l'amour lui-même a besoin de repos. Ainsi donc, quoique la nuit soit faite pour aimer, et que le jour revienne trop tôt, nous n'irons plus courir si tard à la clarté de la lune.

»J'ai eu dernièrement des nouvelles en fait de littératoure, ainsi que j'ai entendu prononcer ce mot une fois par l'éditeur du Monthly. J'ai appris que W. W. a publié et répondu aux attaques du Quarterly, dans la Chronique du savant Perry. J'ai lu ses poésies l'automne dernier, et entr'autres j'y ai trouvé une épitaphe sur son boule-dogue, et une autre sur moi-même; mais je prends la liberté de l'assurer (comme l'astrologue Partridge), que non-seulement je suis encore vivant, mais même que je l'étais au moment où il la composa...................... ........................................................................
Hobhouse, aussi, à ce que j'apprends, a décoché une lettre contre le Quarterly qui m'est adressée. Je me trouve dans une position embarrassante entre lui et Gifford, qui sont tous deux mes amis.

»Et voici le mois où vous allez paraître.--Par le corps de Diane (c'est un juron vénitien), j'éprouve autant d'impatience (quoique sans aucune crainte pour vous), que si j'avais moi-même un ouvrage dans le genre plaisant prêt à être publié, ce qui serait, comme vous savez, les antipodes de mes compositions précédentes. Je ne crois pas que vous ayez autre chose à craindre que votre propre réputation. Il faut la soutenir. Comme vous ne m'avez jamais montré un vers de votre ouvrage, je ne sais pas même le rhythme que vous avez adopté; mais il faut que vous m'en envoyiez un exemplaire par Murray, et alors vous saurez ce que j'en pense. Je gage que vous vous faites petit:--réellement vous êtes, de tous les auteurs, le seul vraiment modeste que j'aie rencontré, ce qui paraîtrait assez étrange à ceux qui se rappellent vos mœurs quand vous étiez jeune,--c'est-à-dire quand vous étiez extrêmement jeune;--je ne veux vous reprocher ni votre âge, ni votre moralité.

»Je crois vous avoir dit que la E. R. m'avait attaqué dans un article sur Coleridge (que je n'ai pas lu).--«Et tu, Jeffrey? Il n'y a que perfidie dans la vile espèce humaine.» Cependant je l'absous de toute attaque présente et future; car je trouve qu'il a déjà poussé jusqu'au dernier point la clémence à mon égard, et j'aurai toujours bonne opinion de lui. Je m'étonne seulement qu'il n'ait pas commencé plus tôt, la ruine de mon bonheur domestique offrant à tout le monde une belle occasion, et dont tous ceux qui l'ont pu, ont bien fait de profiter.

»Si je vis encore dix ans, vous verrez pourtant que tout n'est pas fini pour moi.--Je ne dis pas en fait de littérature, car cela compte pour rien, et quelqu'étrange que cela puisse vous paraître, je ne crois pas que ce soit là ma vocation;--mais vous verrez que je ferai quelque chose (les tems et la fortune le permettant) qui, comme la cosmogonie ou création du monde, embarrassera les philosophes de tous les siècles. Cependant je doute que ma constitution tienne jusque-là, je l'ai parfois diablement exercée [61].

[Note 61: ] [ (retour) ] Il y a dans le texte exorcised, qui veut dire exorcisée, à la place d'exercised (exercée), l'o qui est italique étant placé là par plaisanterie. (Note du Trad.)

»Je n'ai pas encore fixé l'époque de mon retour, mais je crois que ce sera au printems. Il y aura un an au mois d'avril que je suis absent. Vous ne me parlez jamais de Rogers, ni de Hodgson, ni de votre voisin l'ecclésiastique qui a obtenu dernièrement une cure auprès de vous. A-t-il aussi un enfant? C'était tout ce qui lui manquait la dernière fois que je l'ai vu................................................. ................................

»Donnez-moi de vos nouvelles, je vous prie, à vos momens de loisir, et croyez-moi toujours sincèrement et affectueusement votre, etc.»

LETTRE CCLXIV.

A M. MURRAY.

Venise, 3 mars 1817.

«En vous accusant la réception de l'article du Quarterly [62], qui est arrivé il y a trois jours, je ne puis employer de meilleurs termes que ceux de ma sœur Augusta, qui dit qu'il est dicté par les sentimens les plus bienveillans. Il est, à mon avis, quelque chose de plus, et autant que le sujet me permet d'en juger, il me semble très-bien écrit comme composition, et ne déparera pas la revue, car ceux même qui blâmeront son indulgence seront forcés de louer sa générosité. Tant de gens ont été disposés à traiter la question sous un point de vue différent, et moins favorable, qu'en considérant d'ailleurs l'opinion publique et la politique, il n'y a qu'un homme plein de courage et de bonté qui ait pu écrire un pareil article dans un tel ouvrage, et à une telle époque, même en gardant l'anonyme. De telles actions, cependant, portent avec elles leur récompense, et j'ose me flatter que cet écrivain, quel qu'il soit (et je n'en ai pas le moindre soupçon) ne regrettera pas de m'avoir fait éprouver, par la lecture de cet article, autant de satisfaction que pouvait m'en causer un morceau de ce genre, et beaucoup plus qu'aucun autre m'en ait jamais donné, quoique dans mon tems j'en aie beaucoup vu, tant pour, que contre. Ce n'est pas la louange seulement, mais il y règne un tact et une délicatesse, non pas tant par rapport à moi, que par rapport aux autres, que n'ayant jamais trouvés ailleurs, j'avais jusqu'à présent douté de rencontrer nulle part.

[Note 62: ] [ (retour) ] Article qui porte le numéro 31 dans cette Revue, qui fut écrit, comme lord Byron le découvrit bientôt, par sir Walter-Scott, et mérite bien, par l'esprit de générosité et de bienveillance qui y règne, la reconnaissance ardente et durable qu'il fit naître dans le noble poète. (Note de Moore.)

»Peut-être, un jour ou l'autre, saurez-vous le nom de l'écrivain, et me le direz-vous. Soyez persuadé que si l'article eût été sévère, je ne vous l'aurais pas demandé.

»Je vous ai écrit très-souvent depuis peu, en vous envoyant des extraits que vous avez reçus, j'espère, ou recevrez avec ou avant cette lettre. Depuis la fin du carnaval, je n'ai cessé d'être indisposé. (Gardez-vous, sous aucun prétexte, d'en informer Mrs. Leigh, car si mon mal empire, elle ne le saura que trop tôt, et si je me rétablis, elle n'a pas besoin de le savoir du tout.) Mais je n'ai presque pas quitté la maison; heureusement je n'ai pas besoin de médecin: si j'étais dans ce cas, ceux d'Italie sont fort heureusement les plus mauvais du monde, de sorte que j'aurais encore une bonne chance. Ils ont, je crois, un fameux chirurgien: c'est Vacca qui habite Pise, et pourrait se rendre utile en cas de dissection;--mais il est à quelques centaines de milles. Ma maladie est une espèce de fièvre lente, dont l'origine, comme le dirait mon pasteur et maître Jackson, est d'avoir trop abusé de soi-même; cependant je me trouve mieux depuis un ou deux jours.

»J'ai manqué l'autre jour le spectacle de la procession du nouveau patriarche à Saint-Marc (à cause de mon indisposition); il marchait à la tête de six-cent cinquante prêtres.--Belle et sainte armée! L'admirable gouvernement de Vienne, dans un de ses édits autorisant son installation, prescrivait comme partie du cortège une voiture à quatre chevaux. Pour vous faire une idée à quel point ceci est allemand, vous n'avez qu'à vous figurer notre parlement ordonnant à l'archevêque de Cantorbéry de se rendre du coin d'Hyde-Park à la cathédrale de Saint-Paul, dans la barque du lord-maire, ou dans la galiote de Margate. Il n'y a que la place Saint-Marc, à Venise, qui soit assez grande pour qu'un carrosse puisse y mouvoir, et elle est pavée de larges dalles polies, de sorte que le char et les chevaux du prophète Élizée lui-même seraient bien embarrassés d'y manœuvrer. Ceux de Pharaon pourraient faire mieux, car les canaux, et surtout le grand canal, sont assez vastes et assez étendus pour toute son armée. La voiture était donc hors de toute possibilité; mais les Vénitiens, qui sont aussi malins que naïfs, se sont beaucoup amusés de cette ordonnance.

»La grammaire arménienne est publiée; mais mes études de l'arménien sont suspendues dans ce moment, jusqu'à ce que la tête me fasse un peu moins de mal. Je vous ai envoyé l'autre jour, sous deux enveloppes, le premier acte de Manfred, drame aussi extravagant que la tragédie de Bedlam de Nat. Lee, qui était en vingt-cinq actes, avec quelques scènes de plus. La mienne n'en a que trois.

»Je m'aperçois que j'ai commencé cette lettre du mauvais côté; n'importe donc, je la finirai du bon.

»Votre très-sincèrement et à jamais obligé, etc.»

LETTRE CCLXV.

A M. MURRAY.

Venise, 9 mars 1817.

«En vous envoyant le troisième acte de l'espèce de poème dramatique dont vous avez dû, au moins je l'espère, recevoir les deux premiers, j'ai peu de chose à vous observer, sinon qu'il ne faudra pas le publier (si vous le publiez jamais) sans m'en avertir auparavant. Je ne saurais réellement dire s'il est bon ou mauvais, et comme il n'en était pas de même à l'égard de mes autres publications, je suis disposé à lui assigner un rang très-humble. Vous le soumettrez au jugement de M. Gifford, et à qui il vous plaira en outre. Quant à ce qui est du prix du manuscrit (s'il vient jamais à être publié), je ne sais pas si trois cents guinées vous paraîtront une estimation exagérée; dans ce cas, vous pouvez en diminuer ce qu'il vous plaira: je ne pense pas, moi, qu'il vaille plus; ainsi vous voyez que je fais quelque différence entre cet ouvrage et les autres.

»J'ai reçu vos deux Revues, mais non pas les Contes de mon Hôte, et je vous ai accusé réception du Quarterly, à son arrivée, il y a dix jours. Ce que vous me dites de Perry me pétrifie; c'est une imposture grossière. Vers le mois de février ou de mars 1816, on me donna à entendre que M. Croker avait non-seulement coopéré aux attaques du Courrier, en 1814, mais même qu'il était l'auteur de quelques vers très-violens, récemment publiés dans un journal du matin. Là-dessus j'écrivis quelque chose en représailles; j'ai oublié la totalité de ces vers, et j'ai même peine à me rappeler le sujet, car, lorsque vous m'assurâtes qu'il n'était pas l'auteur de tout cela, je les jetai au feu devant vos yeux, et il n'y en avait jamais eu que le brouillon. M. Davies, la seule personne qui les ait entendu lire, m'en demanda une copie que je lui refusai. Si, cependant, par un miracle quelconque, l'ombre de ces vers court maintenant le monde, je ne démentirai jamais ce que j'ai réellement écrit; je me tiens pour personnellement responsable de toute satisfaction qui peut en être demandée, quoique me réservant le droit de désavouer toute fabrication quelconque. Vous avez été témoin des faits précédens, et savez mieux que personne à quel point ma récapitulation est exacte. Je vous prie donc d'informer M. Perry, que je suis fort étonné qu'il permette qu'on fasse un tel abus de mon nom dans son journal; je dis abus, parce que mon absence méritait du moins quelques égards, et que ma présence et ma sanction positive pouvaient seules justifier un tel procédé, en supposant même que les vers soient de moi; et s'ils n'en sont pas, il n'y a pas de terme pour qualifier une telle action. Je vous répète que l'original fut brûlé devant vos yeux d'après l'assurance que vous veniez de me donner, et qu'il n'y en a jamais eu de copie, ni même de répétition verbale,--au grand mécontentement de quelques zélés Whigs, qui, en ayant entendu parler à M. Davies, me tourmentèrent beaucoup pour les connaître; mais ne les ayant écrits que d'après ma croyance; que M. Croker avait été l'agresseur, et pour prendre ma revanche et non par esprit de parti, je ne voulus me prêter au zèle d'aucune secte, lorsque je découvris qu'il n'était pas l'auteur des passages qui m'avaient offensé. Vous savez que, si le fait était vrai, je ne le nierais pas; vous vous rappellerez que je vous en parlai franchement dans le tems, et comment et de quelle manière je détruisis ces vers. Croyez qu'aucune puissance, aucune séduction sur la terre n'aurait pu me faire consentir à en donner une copie (si je me les fusse rappelés), à moins d'être certain que M. Croker était en effet l'auteur du morceau que vous m'avez assuré qu'il n'avait pas fait.

»J'ai l'intention d'aller au printems en Angleterre où j'ai quelques affaires à arranger; mais la poste me presse. Tout ce mois-ci, j'ai été indisposé; cependant je me trouve mieux, et j'ai le projet de m'en retourner vers le mois de mai sans aller à Rome, la saison malsaine arrivant de bonne heure. Je reviendrai ensuite après avoir terminé l'affaire qui m'y appelle et qui ne demande pas beaucoup de tems... J'aurais cru le conte assyrien d'un genre à réussir.

»J'ai vu, dans les poésies de M. W. W., qu'il avait fait mon épitaphe; j'aurais mieux aimé faire la sienne.

»Vous verrez au premier coup d'œil que ce que je vous ai envoyé n'est pas susceptible d'être mis en scène ni même d'en faire venir la pensée. Je doute fort même qu'il puisse être publié;--c'est trop dans mon ancien genre: mais je l'ai composé tout plein de l'horreur du théâtre, et dans la vue d'en rendre la représentation impraticable, connaissant le désir qu'ont mes amis de me voir essayer le genre pour lequel j'ai la plus invincible répugnance, celui de la représentation théâtrale.

»Je suis certainement diablement attaché à ma manière, et il serait tems de la quitter; mais que pouvais-je faire? Si je n'avais donné un but quelconque à l'activité de mon imagination, il aurait fallu succomber aux tourmens qu'elle me fait éprouver et à ceux de la réalité. Mes complimens affectueux à M. Gifford, à Walter Scott, et à tous nos amis.»

LETTRE CCLXVI.

A M. MOORE.

Venise, 10 mars 1817.

«Je vous ai écrit encore dernièrement, mais j'espère que vous ne serez pas fâché d'avoir une nouvelle lettre. J'ai été malade tout le mois dernier d'une espèce de fièvre lente qui me tenait toute la nuit et me quittait le matin. Cependant je me trouve mieux maintenant. Il est probable que nous nous reverrons au printems; au moins mon intention est d'aller en Angleterre où j'ai des affaires, et j'espère vous y trouver rendu à la santé, et chargé de nouveaux lauriers.

»Murray m'a envoyé la Revue d'Édimbourg et le Quarterly. Lorsque je vous apprendrai que c'est Walter Scott qui est l'auteur de l'article inséré dans la dernière de ces publications, vous conviendrez avec moi qu'un tel morceau est plus honorable pour lui que pour moi-même. Je suis aussi parfaitement satisfait de celui de Jeffrey, et je vous prie de le lui dire en lui présentant mes souvenirs; non que je suppose qu'il lui importe, ou lui ait jamais importé que je sois satisfait ou non, mais c'est une simple politesse de la part de quelqu'un qui n'a encore eu avec lui que de simples relations de bienveillance, mais qui pourra bien faire sa connaissance quelque jour. Je voudrais aussi que vous ajoutassiez, ce que vous savez fort bien, c'est que je n'ai jamais été, et ne suis pas même à présent, l'homme sombre et misanthrope pour lequel il me prend, mais un joyeux compagnon, fort à mon aise avec mes amis intimes, et aussi loquace et aussi enjoué que si j'étais un bien plus habile homme.

»Je vois maintenant que je ne pourrai jamais effacer de l'imagination du public le deuil qui m'entoure, surtout depuis que mon moral **** a cimenté ma réputation. Cependant, ni cela, ni même plus, n'a encore éteint mon courage qui renaît toujours en proportion de ce qu'on fait pour l'abattre.

»Nous avons le carême à Venise, et je n'ai pas quitté la maison depuis quelque tems. Ma fièvre demandant de la tranquillité, et... Mais à propos de tranquillité, voici pour m'en promettre davantage la signora Marianna qui vient s'asseoir à mes côtés.

»Avez-vous vu le livre de poésie de ***; et si vous l'avez vu n'en êtes-vous pas charmé? Avez-vous aussi--en vérité je ne puis continuer. Il y a une paire de grands yeux noirs qui regardent par-dessus mon épaule, comme l'ange appuyé sur celles de saint Mathieu dans les vieux frontispices des Évangiles; de sorte qu'il faudra que je me retourne pour leur répondre au lieu de continuer à vous répondre à vous.

»Croyez-moi toujours, etc.»

LETTRE CCLXVII.

A M. MOORE.

Venise, 25 mars 1817.

«J'ai enfin appris au défaut de vos lettres (ou au défaut de ce que vous ne m'écrivez pas, car je ne suis pas bien fort sur l'application du mot défaut), j'ai enfin appris, dis-je, de Murray, deux particularités qui vous concernent; l'une que vous allez demeurer à Hornsey, pour être, je présume, plus près de Londres; et l'autre que votre poème est annoncé sous le nom de Lalla Rookh. J'en suis bien aise,--d'abord parce que nous allons l'avoir à la fin, et ensuite parce que j'aime assez moi-même un titre un peu dur, témoin le Giaour et Childe Harold qui ont pensé suffoquer à leur apparition la moitié de nos bas-bleus. D'ailleurs c'est la queue du chien d'Alcibiade, non pas que je suppose que vous ayez besoin de chien ou de queue. En parlant de queue [63], je voudrais que vous n'eussiez pas qualifié votre ouvrage de conte persan [64]: dites un poème ou un roman; mais non pas un conte. Je suis très-fâché d'avoir donné ce nom à quelques-uns de mes ouvrages, car je pense que c'est quelque chose de mieux. D'ailleurs nous avons les contes arabes, les contes indous, les contes turcs et assyriens. Après tout; c'est là de la frivolité, mais vous ne ferez pas attention à toutes ces sottises.

[Note 63: ] [ (retour) ] Le lecteur ne saisira pas trop le sens de cet à-propos, qui vient de la similitude de la prononciation des mots queue et conte, qui s'expriment en anglais par les mots tail (queue), et tale (conte). (Note du Trad.)

[Note 64: ] [ (retour) ] Il avait été mal informé sur ce point, l'ouvrage en question ayant été intitulé dès le premier abord Roman oriental. Une méprise bien pire (car elle était volontaire, et ne provenait d'aucune intention charitable), fut celle de plusieurs personnes, qui prétendirent que l'auteur avait voulu faire un poème épique. M. d'Israeli lui-même, par amour pour la théorie, a donné dans cette supposition tout-à-fait gratuite. «Le poète anacréontique, dit-il, reste, après tout, anacréontique dans sa poésie épique.»

»Réellement et en vérité je veux que vous fassiez un grand fracas, ne fût-ce que par amour-propre, parce que nous sommes de vieux amis, et je n'ai pas le moindre doute que vous y arriverez, car je sais que vous le pouvez. Cependant en ce moment je gagerais que vous ne savez où vous fourrer: et je ne suis pas à vos côtés; mais vous avez Rogers. Je l'envie, ce qui n'est pas bien, car lui il n'envie personne. Songez à m'envoyer, ou du moins à me faire envoyer par Murray votre ouvrage dès qu'il aura paru.

»J'ai été très-malade d'une fièvre lente, qui à la fin a pris le galop, et même plus fort que besoin n'était [65]. Mais enfin, après avoir passé une semaine dans un demi-délire avec la peau brûlante, la tête en feu, une soif dévorante, d'horribles pulsations et pas de sommeil: grâce à l'eau d'orge et à mon refus de voir de médecin, je suis guéri. C'est une épidémie du lieu qui revient annuellement, et s'en prend aux étrangers. Voici quelques rimes que j'ai faites une nuit d'insomnie [66]:

J'ai lu Christabelle,

Elle est fort belle.

J'ai lu Missionnaire aussi,

C'est très-joli.

J'aurais voulu lire Ilderim,

Ainsi soit-il.

J'ai, de Marguerite d'Anjou,

Lu deux feuillets. Le pourriez-vous?

Du Waterloo de S... il m'a suffi

De voir une page... fi! fi!

Quant à la Daine de Wordsworth, ah! c'est bien là

Qu'il convient de crier: holà!

.........................................................

[Note 65: ] [ (retour) ] Dans un billet à M. Murray, qui se trouva joint à quelques corrections de Manfred, il dit: «Depuis ma dernière, la fièvre lente dont je vous parlais a trouvé bon de doubler le pas, et elle est devenue semblable à celle que j'attrapai, il y a quelques années, dans les marais d'Élis en Morée.» (Notes de Moore.)

[Note 66: ] [ (retour) ] Ces rimes satiriques, composées dans le délire de la fièvre, ne peuvent être bien rendues en français, ni en vers ni en prose. On a cherché à donner quelque idée de sa manière. Le lecteur verra que c'est dans le genre de la fameuse épigramme de Boileau: «Après l'Agésilas, etc.» (Note du Trad.)

»Je n'ai pas la plus légère idée de l'endroit où j'irai ni de ce que je ferai. J'aurais voulu aller à Rome, mais à présent elle est empestée d'Anglais. On y rencontre des troupes de benêts, ouvrant de grands yeux, bayant aux corneilles, et voulant à la fois du bon marché et de la magnificence. On est bien fou de voyager en France et en Italie, avant que ces essaims de misérables aient évacué ces deux pays pour retourner chez eux.--Dans deux ou trois ans la première irruption sera passée, et on pourra alors parcourir le continent à son aise et agréablement.

»Je suis resté à Venise en grande partie parce que ce n'est pas un de leurs repaires, et qu'ils ne font qu'y passer et s'y arrêter un moment. En Suisse c'était réellement un fléau. Heureusement que j'étais parti des premiers et que j'avais pu m'assurer de la plus jolie habitation sur le lac avant qu'ils se fussent mis en mouvement avec le reste des autres reptiles. Mais je les trouvais toujours sur mon chemin. J'ai rencontré tout une famille de vieilles femmes et d'enfans à moitié route du mont Wengen (près de la Iungfrau); elles étaient montées sur des mules, et la plupart étaient trop vieilles et les autres trop jeunes pour comprendre le moins du monde ce qu'elles voyaient.

»À ce propos, je regarde la Iungfrau, et toute cette région des Alpes que j'ai traversée en septembre, comme beaucoup supérieure au Mont-Blanc, à Chamouni et au Simplon; je suis monté au sommet du Wengen, qui n'est pas le point le plus élevé (la Iungfrau étant elle-même inaccessible), mais qui est certainement le point le plus favorable pour la vue. J'ai fait un journal de toute cette excursion pour ma sœur Augusta, qui en a copié une partie pour M. Murray.

»J'ai composé une espèce de drame extravagant tout exprès pour y introduire la description des sites des Alpes, et je l'ai envoyé à Murray. Presque tous les personnages sont des esprits, des fantômes, ou des sorciers, et la scène est au milieu des Alpes et dans l'autre monde; ainsi vous voyez quelle folle tragédie cela doit faire. Dites-lui de vous la montrer.

»Cela fait maintenant en tout six lettres, petites ou grandes, que je vous ai écrites, et en retour desquelles j'ai reçu de vous un billet de la longueur de ceux que vous m'écriviez de Bury-Street à St. James-Street du tems que nous dînions si souvent ensemble avec Rogers, que nous causions si librement, que nous allions en société, et de tems en tems entendre le pauvre Shéridan. Vous rappelez-vous un soir qu'il était tellement gris que je fus obligé de lui mettre son chapeau sur la tête, car lui n'en pouvait venir à bout?--et ensuite je le descendis chez Brookes à peu près dans l'état où depuis on le descendit dans la tombe. Hélas! je voudrais être ivre aussi, mais je n'ai devant moi que cette maudite eau d'orge.

»Je suis encore amoureux, ce qui est un terrible désagrément quand on quitte un endroit; et cependant je ne puis rester à Venise beaucoup plus longtems. Que ferai-je sur ce point? je ne sais. Elle veut venir avec moi, mais je n'aime pas ce parti, dans son propre intérêt. Mon esprit a essuyé tant de combats à ce sujet, depuis quelque tems, que je ne suis pas bien sûr qu'ils n'aient pas un peu contribué à la fièvre dont je vous ai parlé. Je lui suis certainement très-attaché; et si vous saviez tout, vous verriez que ce n'est pas sans motif. Mais elle a un enfant; et quoique semblable à toutes les filles du soleil, elle n'écoute que sa passion: je dois réfléchir pour nous deux. Ce n'est qu'une femme vertueuse comme *** qui peut être capable de renoncer à son mari, à son enfant, et d'être toujours heureuse.

»La morale italienne est la plus bizarre qui existe. La manière dont, non pas seulement les actions, mais le raisonnement des femmes est perverti, est quelque chose de vraiment singulier. Ce n'est pas qu'elles ne considèrent la chose en elle-même comme coupable et même très-coupable;--mais l'amour, le sentiment de l'amour, non-seulement en est l'excuse, mais en fait même une vertu réelle, pourvu qu'il soit désintéressé, exempt de caprice, et qu'il se borne à un seul objet. Elles ont d'effrayantes notions de constance, car j'ai vu de vieilles figures de quatre-vingts ans qui m'ont été montrées comme des amans dont la flamme durait depuis quarante, cinquante et soixante ans. Je ne puis pas dire que j'aie vu un tel couple d'époux.

»Toujours à vous.

»P. S. Marianna, à qui je viens de traduire ce que je vous ai écrit à notre égard, m'a répondu: «Si vous m'aimiez véritablement, vous ne feriez pas de si belles réflexions, qui ne sont bonnes qu'à forbirsi i scarpi,» c'est-à-dire à nettoyer ses souliers:--c'est un proverbe vénitien dont on se sert pour apprécier les choses, et qui s'applique à des raisonnemens de toute espèce.»

LETTRE CCLXIII.

A M. MURRAY.

Venise, 25 mars 1817.

«Votre lettre et ce qu'elle contient sont arrivés sans accident; mais un gentleman anglais est une chose très-rare, c'est-à-dire à Venise. Je doute qu'il y en ait d'autres maintenant que le consul et le vice-consul que je ne connais pas du tout. Dès que je pourrai mettre la main sur un témoin, je vous enverrai l'acte signé en toutes formes. Mais encore faut-il que ce soit quelqu'un de distingué! Venise n'est pas un endroit où les Anglais s'attroupent; leurs colombiers sont à Florence, Naples, Rome, etc. Et pour vous dire la vérité, c'est là une des raisons pour lesquelles je suis resté ici jusqu'à la saison où Rome est purgée de ces sortes de gens, car elle en est en ce moment infectée; d'ailleurs j'abhorre la nation, et la nation m'abhorre. Il m'est impossible de vous décrire mes sensations à cet égard, mais il suffira de vous dire que, si je rencontrais quelqu'un de cette race dans les plus belles parties de la Suisse, leur aspect le plus éloigné empoisonnait tout le plaisir que me causaient ces sites superbes, et je ne me soucie pas qu'ils me gâtent la vue du Panthéon, de Saint-Pierre ou du Capitole. Cette manière de sentir est sans doute l'effet des événemens qui se sont passés récemment, mais elle n'en existe pas moins, et tant qu'elle durera, je ne la cacherai pas plus qu'une autre.

»J'ai été sérieusement malade d'une fièvre,--mais elle est passée, je crois, ou du moins je suppose que c'était la fièvre indigène de l'endroit qui revient tous les ans à cette époque, et dont les chirurgiens changent tous les ans le nom, afin d'expédier plus vite leurs malades. C'est une espèce de typhus qui tue quelquefois. Je l'ai eue assez fort, rien cependant de bien dangereux. Elle m'a laissé beaucoup de faiblesse et un grand appétit. Il y a beaucoup de malades à présent, et je présume que c'est de la même maladie.

»Je suis fâché qu'Horner ne soit plus, s'il est vrai qu'il existât quelque chose dans ce monde qui le lui fît aimer; et j'en suis encore bien plus fâché pour ses amis, car il y avait en lui beaucoup à regretter. C'est par votre lettre que j'ai appris sa mort.

»Je vous écrivis il y a quelques semaines pour vous accuser réception de l'article de Walter Scott. Maintenant que je sais qu'il en est l'auteur, cela n'augmente pas la bonne opinion que j'avais de lui, mais cela ajoute à celle que j'ai de moi. Lui, Gifford et Moore sont les seuls auteurs qui n'aient rien du métier dans leurs manières,--aucune sottise, aucune affectation, voyez-vous! Quant à tous les autres que j'ai connus, il y avait toujours plus ou moins de l'auteur dans leur personne. Le petit bout de la plume passait derrière leur oreille, et leur pouce conservait encore quelques légères taches d'encre.

»Lalla Rookh--vous vous rappellerez, à propos de titre, qu'on ne peut encore aujourd'hui venir à bout de prononcer le Giaour, et que ce dernier et Childe Harold parurent très-plaisans à nos bluets [67], et beaux esprits de la ville, jusqu'à ce que, surpris et un peu alarmés, ils eussent appris à changer de ton.--Ainsi donc Lalla Rookh, qui est très-orthodoxe et très-oriental, est un titre tout aussi bon, et meilleur même qu'il ne vous le faut. J'aurais désiré seulement qu'il n'eût pas intitulé son ouvrage: conte persan; d'abord parce que nous avons déjà les contes turcs, indous et assyriens, et je me repens d'avoir donné à la poésie le sobriquet de conte: fable vaudrait mieux. En second lieu, conte persan me rappelle un des vers de Pope sur Ambrose Phillips; et quoique assurément personne ne puisse dire que ce conte ait été «tourné pour un écu», cependant il vaut toujours mieux éviter de telles dissonnances. Pourquoi pas histoire persanne ou roman? Je suis aussi anxieux pour Moore que je le serais pour moi-même quand il s'agirait de mon ame, et je ne veux pour lui que des succès brillans, comme je ne doute pas qu'il n'en obtienne.

[Note 67: ] [ (retour) ] Terme qui s'applique aux savans et à ceux qui ont des prétentions en littérature.

»Quant au drame du sorcier, je vous en ai envoyé les trois actes par la poste, de semaine en semaine, dans le courant de ce mois. Je vous répète que je ne sais absolument me dire s'il est bon ou mauvais; s'il est mauvais, il ne faut pour rien au monde en risquer la publication; s'il est bon, il est à votre service. Je l'estime à 300 guinées et même moins, si vous le voulez. Peut-être, si vous le publiez, vaudra-t-il mieux l'ajouter à votre volume de cet hiver que de le faire paraître séparément. Le prix vous montrera que je n'y attache pas beaucoup d'importance; vous pouvez le jeter au feu, dans le cas où cela vous plairait, et où le drame ne plairait pas à Gifford.

»La Grammaire arménienne est publiée,--c'est-à-dire l'une des deux: l'autre est encore manuscrite. Ma maladie m'a empêché de sortir depuis un mois, et je ne me suis plus occupé de l'arménien.

»Je ne vous dirai rien, ou du moins fort peu de chose des mœurs italiennes ou plutôt lombardes. Je suis allé deux ou trois fois à la conversazione du gouverneur (et une fois présenté, vous êtes libre d'y aller toujours). Là, je n'ai vu que des femmes très-laides, un cercle très-raide enfin, la pire espèce de tous les routs, aussi n'y suis-je pas retourné. Je suis allé à l'Académie, où j'ai vu à peu près la même chose, avec l'addition de quelques littérateurs, qui sont les mêmes [68] bleus que dans tous les pays du monde. Je suis devenu amoureux, dès la première semaine, de Mme ***, et j'ai continué de l'être parce qu'elle est très-jolie, très-attrayante, qu'elle parle le vénitien, ce qui m'amuse, et de plus qu'elle est naïve.

»Votre très-sincèrement, etc., etc.

»P. S. Envoyez-moi la poudre de corail pour les dents, par une main sûre, et promptement [69]...........

[Note 68: ] [ (retour) ] Lorsqu'il se présente, comme dans ce cas, un mot ou un passage sur lequel lord Byron aurait appuyé dans la conversation, on s'aperçoit qu'en les traçant il a donné à son écriture quelque chose de la même force.

[Note 69: ] [ (retour) ] Ici suivent les mêmes rimes: «J'ai vu la Christabelle,» qui ont déjà été données dans une lettre qui m'est adressée.» (Notes de Moore.)

Pour attraper le lecteur, vous, John Murray, avez publié Marguerite d'Anjou, qui ne se vendra pas de sitôt (au moins la vente n'en est pas encore commencée), puis, pour l'égarer encore davantage, voilà que dans vos remords vous prônez Ilderim; cela étant, ayez soin de ne pas faire de dettes, car si vous veniez à manquer, ces livres seraient pour vous d'assez mauvaises cautions. Songez aussi à ne pas vous laisser surprendre ces rimes par le Morning-Post ou par Perry; ce serait un tour perfide, et très-perfide, que de me jeter dans un tel embarras. Car il me faudrait livrer combat dans ma petite barque contre une galère tout entière, et s'il m'arrivait d'occire l'Assyrien, j'aurais encore à combattre un chevalier femelle.......

»Vous pouvez montrer ceci à Moore et aux élus, mais non aux profanes, et dites à Moore que je m'étonne qu'il n'écrive pas de tems en tems.»

LETTRE CCLXIX.

A M. MOORE.

Venise, 31 mars 1817.

«Vous devez commencer à trouver que je deviens un peu prodigue de mes offrandes épistolaires (quel que soit l'autel auquel il vous plaise de les vouer); mais jusqu'à ce que vous m'ayez répondu, je ne me ralentirai pas, car vous ne méritez pas qu'on vous épargne. Je sais que vous vous portez bien, ayant appris que vous aviez été à Londres et dans les environs, ce qui m'a fait plaisir, votre billet m'ayant donné de l'inquiétude, à cause de la purgation et de la saignée dont il y était question. J'ai appris aussi que vous étiez sous presse, ce qui, je pense, aurait pu vous fournir matière pour une lettre de moyenne taille, considérant surtout que je suis en pays étranger, et que les annonces du mois dernier ou le catalogue des décès auraient été pour moi de véritables nouvelles m'arrivant de votre île du nord.

»Je vous ai dit dans ma dernière lettre que j'avais eu la fièvre assez fort. Il règne ici une maladie épidémique, mais je soupçonne, à certains symptômes, que ma fièvre m'appartenait en propre, et n'avait rien de commun avec le bas et vulgaire typhus qui, en ce moment, décime Venise, et qui a, si ce qu'on en dit est vrai, à moitié dépeuplé Milan. Cette maladie a fort maltraité mes domestiques qui désirent terriblement s'en aller, et voudraient bien me décider à changer de lieu; mais, outre mon obstination naturelle, à force d'entendre continuellement parler de peste en Turquie, je suis devenu inaccessible à la peur de la contagion: la crainte d'ailleurs n'en exempte pas, et puis je suis encore amoureux, et quarante mille fièvres épidémiques ne me feraient pas bouger avant le tems, lorsque je suis sous l'influence de ce délire qui l'emporte sur tous les autres. Plaisanterie à part, il règne dans cette ville une maladie fort dangereuse, dit-on; cependant la mienne ne m'a pas semblé avoir ce caractère, quoiqu'elle n'ait pas été très-agréable.

»Nous sommes dans la semaine de la Passion et de Ténèbres, et tout le monde est à vêpres. On va éternellement à l'église dans tous ces pays catholiques; cependant, ici, on me paraît moins bigot qu'en Espagne.

»Je ne sais pas si je dois être bien aise ou fâché que vous quittiez Mayfield. Si j'avais été à Newsteadt pendant votre séjour ici (exceptez-en cependant l'hiver de 1813 à 1814, où les chemins étaient impraticables), nous eussions été assez voisins pour nous appeler, et j'aurais aimé à faire avec vous le tour du Pic. Je connais bien ce pays, l'ayant parcouru dans mon enfance. Avez-vous jamais été dans le Dovedale? Je vous assure qu'il y a des sites aussi magnifiques dans le Derbyshire que dans la Grèce ou la Suisse. Mais vous avez toujours eu du penchant pour Londres, et je ne m'en étonne pas; je l'ai moi-même tout autant aimé qu'un autre, de tems en tems.

»Veuillez me rappeler à Rogers qui, je présume, est en pleine prospérité, et que je regarde comme notre père poétique: vous êtes son fils légitime, et moi son enfant naturel. A-t-il déjà commencé à écrire sur Shéridan? Quand vous rencontrerez notre ami le républicain Leigh Hunt, présentez-lui mes complimens.--J'ai vu, il y a environ neuf mois, qu'il était en querelle (comme mon ami Hobhouse) avec les éditeurs du Quarterly. Quant à moi, je n'ai jamais pu comprendre ces disputes des auteurs entre eux ou avec leurs critiques. «Pour l'amour de Dieu, messieurs, qu'est-ce que cela veut dire?»

»Que pensez-vous de votre compatriote Mathurin? Je m'applaudis d'avoir contribué par mes efforts à faire paraître Bertram, quoique je doive dire que mes collègues y ont mis tout autant de bonne volonté et d'empressement que moi. C'est même Walter-Scott qui en parla le premier, et qui me le nomma avec les plus grands éloges; c'était en 1815. C'est donc au hasard, et à deux ou trois autres circonstances accidentelles, que cet homme plein de talent a dû un premier succès si bien mérité. A quoi tient la célébrité!

»Vous ai-je dit que j'avais traduit deux épîtres? Elles font partie de la correspondance de saint Paul avec les Corinthiens, et n'existent pas dans notre langue, mais dans la langue arménienne d'où je les ai traduites.--Elles m'ont paru fort orthodoxes, et je les ai rendues en prose anglaise dans le style de l'Écriture [70].

»Croyez-moi toujours, etc.»

[Note 70: ] [ (retour) ] Le seul titre plausible de ces épîtres à l'authenticité, vient de ce que saint Paul (suivant l'opinion de Mosheim et d'autres), aurait écrit une épître aux Corinthiens avant celle que nous regardons comme la première. Elles sont cependant généralement rejetées comme apocryphes, quoique le primat Usher, Johan, Grégoire et d'autres savans en parlent comme existant en langue arménienne; elles furent pour la première fois, je crois, traduites de cette langue par les deux Whistons, qui ajoutèrent cette correspondance, dont ils donnèrent une version grecque et une latine, à leur édition de l'Histoire d'Arménie de Moïse de Chorène, publiée en 1736.

La traduction de lord Byron est, à ma connaissance, la première qu'on ait essayée en anglais. Au bas de la copie que j'en possède sont écrits les mots suivans: «Mis en anglais par moi, en janvier et en février de 1817, au couvent de Saint-Lazare, à l'aide d'explications sur le texte arménien, qui m'ont été données par le père Paschal Aucher, moine arménien. BYRON.--J'avais aussi, ajoute-t-il, le texte latin, mais il est en beaucoup d'endroits fort corrompu, et on y trouve de grandes lacunes.» (Note de Moore.)

LETTRE CCLXX.

A M. MURRAY.

Venise, 2 avril 1817.

«Je vous ai envoyé mon drame en entier, à trois différentes fois, acte par acte, sous des enveloppes séparées. J'espère que vous avez déjà reçu, sinon le tout, du moins une partie, et que le reste vous parviendra.

»Ainsi donc, Love a de la conscience.--De par Diane, je lui ferai reprendre la boîte, fût-ce même celle de Pandore. C'est en l'envoyant chez le bijoutier, pour faire arranger le couvercle, de manière à y placer le portrait de Marianna, qu'il a été découvert que ce n'était que de l'argent. Là-dessus, comme vous pensez bien, j'ai fait remettre la boîte in statu quo, et le portrait a été enchâssé dans une autre qui semble faite exprès. La boîte sur laquelle on m'a trompé a été à peine touchée, et n'est pas restée plus d'une heure entre les mains de l'ouvrier.

»Je conviens de tout ce que vous dites d'Otway, et suis un de ses grands admirateurs, à l'exception pourtant de [71] sa bégueule de Belvidera, chastement impudique, toujours gémissante et curieuse, caractère que je méprise, abhorre et déteste complètement. Mais l'histoire de Marino Faliéro est bien différente, et tellement supérieure pour l'intérêt, que je voudrais qu'Otway eût choisi ce sujet au lieu du sien. Le chef conspirant contre le corps entier qui a refusé de lui faire justice d'une injure réelle;--la jalousie, la trahison, toutes les passions inflexibles et invétérées d'un vieillard sur lequel agit aussi la politique:--le diable lui-même ne pourrait prendre un plus beau sujet, et vous savez qu'il est le seul auteur dramatique et tragique que nous ayons.

[Note 71: ] [ (retour) ] Except of that maudlin b--h of chaste lewdeness and blubbering curiosity. Ces expressions anglaises sont d'une énergie trop grossière, pour que la traduction littérale en fût supportable dans notre langue. (Note du Trad.)

»On voit encore dans le palais du doge le voile noir peint sur le portrait de Faliéro, et l'escalier sur lequel il fut d'abord couronné doge et ensuite décapité. C'est ce qui a le plus frappé mon imagination à Venise, bien plus que le Rialto que j'ai parcouru pour l'amour de Shylock, et plus aussi que l'Arménien de Schiller, roman qui me fit une grande impression étant encore enfant. Il a aussi pour titre: le Fantôme prophète, et je n'ai jamais traversé la place Saint-Marc, par le clair de lune, sans y songer et me rappeler ces mots: «A neuf heures il mourut!» au surplus, je hais ce qui n'est que fiction: c'est pourquoi le Marchand de Venise et Othello ne me retracent pas ici des souvenirs d'un grand intérêt, mais il en est autrement de Pierre. La création la plus fantastique devrait toujours être fondée sur quelque fait: l'invention toute pure n'est que le talent de bien mentir.

»Vous parlez de mariage; depuis les funérailles du mien, ce mot me donne des vertiges et des sueurs froides:--ne le répétez pas, je vous prie.

»Vous devriez terminer avec Mme de Staël: ce sera son meilleur ouvrage, et tout historique d'un bout à l'autre.--Il roule sur son père, la révolution, Bonaparte, etc., etc. Bonstetten m'a dit, en Suisse, que c'était très-beau.--Je ne l'ai pas lu moi-même, quoique j'aie vu souvent l'auteur: elle a été très-aimable pour moi à Coppet.

»Il a paru deux articles dans les journaux de Venise, dont l'un est une revue de Glenarvon, et l'autre de Childe Harold, dans lequel on me proclame l'admirateur le plus séditieux et le plus entêté de Bonaparte, qui lui soit resté en Europe. Ces deux articles sont traduits de l'allemand, et tirés de la Gazette littéraire d'Iéna................

»Dites-moi si Walter-Scott va mieux.--Je ne voudrais pour rien au monde qu'il fût malade: je présume que c'est par sympathie que j'ai eu la fièvre en même tems.

»Je me réjouis du succès de votre Quarterly, mais je continue de m'en tenir à la Revue d'Édimbourg. Jeffrey en a agi de même à mon égard; je dois le dire, en dépit de tout, et c'est plus que je n'en méritais de sa part.--Je vous ai plus d'une fois, dans mes lettres, accusé réception de l'article et même des articles: apprenez-moi au moins que vous avez reçu les susdites, ne sachant pas autrement quelles lettres vous arrivent. Les deux Revues me sont parvenues, mais pas autre chose:--je n'ai pas encore vu la pièce de M*** et l'extrait............

»Écrivez-moi, afin que je sache si vous avez enfin reçu mon magicien, avec ses scènes, tous ses enchantemens, etc., etc.

»Toujours tout à vous.

»P. S. Il est inutile d'envoyer vos lettres à la Poste pour l'Étranger: rien ne m'arrive par cette voie; j'imagine que quelque commis zélé aura cru du devoir d'un tory d'y mettre obstacle.»

LETTRE CCLXXI.

A M. ROGERS.

Venise, 4 avril 1817.

«Il s'est écoulé un tems considérable depuis que je ne vous ai écrit; et je ne sais pas trop pourquoi je vous importunerais aujourd'hui, si ce n'est que je me flatte intérieurement que vous ne serez pas fâché de recevoir de tems en tems de mes nouvelles.--Vous et moi n'avons jamais entretenu de correspondance ensemble; mais il y a toujours eu entre nous quelque chose de mieux, c'est-à-dire une bonne et franche amitié.

»J'ai vu votre ami Sharp en Suisse, ou plutôt sur le territoire allemand qui est et n'est pas la Suisse. Il nous avait indiqué, à Hobhouse et à moi, une très-bonne route pour aller aux Alpes bernoises; cependant nous en avons suivi une autre que nous a enseignée un Allemand, et nous sommes allés par Clarens et la Dent de Jaman à Montbovon, et par le Simmenthal à Thoun, et ainsi de suite jusqu'à Lauterbrounn, excepté que de là, au lieu de faire le tour pour nous rendre au Grindelwald, nous avons traversé tout droit le sommet du mont Wengen; et nous trouvant tout juste au-dessous de la Iungfrau, nous avons vu ses glaciers et entendu les avalanches dans toute leur gloire, ayant eu un fameux tems pour cela. Une fois sur le Grindelwald, bien entendu, nous traversâmes le Sheideck pour aller à Brientz et à son lac, et suivîmes le Richenbach et toute cette route montagneuse qui me rappela l'Albanie, l'Étolie et la Grèce, si ce n'est que le peuple ici est plus civilisé et plus fripon. A l'exception de la source de l'Arveron, dont nous nous sommes approchés jusqu'au bord de la glace, de manière à regarder dans la cavité et à y toucher, contre l'avis de nos guides, dont un seulement nous accompagna jusque-là, je n'ai pas été aussi émerveillé de Chamouni que de la Iungfrau, de la Pissevache et du Simplon, qui ne peuvent être rivalisés par rien dans ce monde.

»J'ai passé près d'une lune à Milan, et j'y ai vu Monti et d'autres curiosités vivantes. De là, je suis allé à Vérone, où je n'ai pas oublié votre histoire d'assassinat pendant le séjour que vous y fites. J'ai emporté de cette ville quelques fragmens du tombeau de Juliette, et une impression très-vive de son amphithéâtre. La comtesse Goetz (femme du gouverneur de cette ville) m'a dit qu'il y avait encore un château ruiné des Montecchi, entre Vérone et Vicence. Je suis à Venise depuis le mois de novembre, mais je me rendrai probablement bientôt à Rome.--Quant à ce que j'ai fait ici, ne l'ai-je pas consigné dans mes lettres au silencieux Thomas Moore?--c'est donc à lui que je vous renvoie; il les a toutes reçues, et n'a pas répondu à une seule.

»Veuillez, je vous prie, me rappeler au souvenir de lord et de lady Holland. Je dois des remerciemens à ce dernier, d'un livre que je n'ai pas encore reçu, mais que je me propose de relire avec grand plaisir à mon retour; c'est la seconde édition des œuvres de Lope de Vega. J'ai entendu dire que le poème de Moore allait paraître. Il ne peut pas se souhaiter à lui-même plus de succès que je ne lui en souhaite et ne lui en prédis. J'ai aussi entendu faire un grand éloge des Contes de mon Hôte; mais ne les ai pas encore reçus. D'après ce qu'on en dit, ils surpassent Waverley même, etc., etc., et sont du même auteur. Il paraît que la seconde tragédie de Mathurin est tombée, ce dont je crois que tout le monde sera fâché. Ma santé a été très-florissante jusqu'au mois dernier, où j'ai été atteint d'une fièvre. Il règne une épidémie dans cette ville, mais je ne crois pas que ce fût là ma maladie; quoi qu'il en soit, je me suis rétabli sans médecin ni drogues.

»J'oubliais de vous dire que, l'automne dernier, j'avais donné, pendant quelques jours, le pain et le sel à Lewis, dans ma campagne de Diodati, en retour de quoi (indépendamment de sa conversation), il m'avait traduit verbalement le Faust de Gœthe, et j'ai eu aussi le plaisir de le mettre aux prises avec Mme de Staël, au sujet de la traite des nègres. Je suis vraiment redevable de mille attentions obligeantes à notre dame de Coppet, et je l'aime autant maintenant que j'ai toujours aimé ses ouvrages, dont j'ai été et suis toujours grand admirateur.--Quand commencez-vous à vous occuper de Sheridan? que faites-vous maintenant? et comment va la santé?

»Croyez-moi toujours très-sincèrement, etc.»

LETTRE CCLXXII.

A M. MURRAY.

Venise, 9 avril 1817.

«Vos lettres du 18 et du 20 sont arrivées. Dans la mienne je vous ai rendu compte de la naissance, des progrès, du déclin et de la guérison de ma dernière maladie; elle est allée au diable. Je ne ferai pas à ce dernier le mauvais compliment de dire qu'elle en était venue. Le diable tient trop du gentleman pour cela. Ce n'était qu'une fièvre lente qui a doublé le pas vers le terme de son voyage. Elle m'a persécuté pendant quelques semaines avec des chaleurs brûlantes la nuit et des transpirations le matin; mais me voilà tout-à-fait rétabli, ce que j'attribue à n'avoir pris ni médecine, ni médecin.

»Dans quelques jours je pars pour Rome, au moins tel est mon dessein. J'en changerai peut-être encore plus d'une fois avant lundi, mais continuez à m'adresser vos lettres à Venise comme auparavant.--Si je pars, mes lettres me seront envoyées; je dis si, parce que je ne sais jamais bien ce que je ferai jusqu'à ce que cela soit fait, et comme j'ai pris la ferme résolution d'aller à Rome, il ne serait pas improbable que je me trouvasse un beau matin à Saint-Pétersbourg. Vous me recommandez de me soigner;--oui, sur ma foi, je ferai en sorte.--Je n'ai pas encore envie d'être un auteur posthume, et cependant songez un peu à ce que vaudraient ma Vie et mes Aventures, pendant que je suis en plein scandale, et le contenu de mon secrétaire, seize poèmes commencés pour ne jamais être finis. Croyez-vous que je ne me serais pas brûlé la cervelle l'année dernière, si par bonheur je n'étais venu à penser que Mrs. C*** et lady N***, et toutes les vieilles femmes d'Angleterre en eussent été enchantées, et puis l'agrément d'être déclaré fou [72], d'après l'enquête du Coroner, et puis les regrets de deux ou trois personnes, d'une demi-douzaine peut-être? ........................ Soyez persuadé que j'ai encore envie de vivre pour plus d'un motif. D'abord il y a un ou deux individus que je veux voir hors de ce monde, et autant que j'y veux faire entrer avant de pouvoir mourir en paix; si je m'en vais auparavant, je n'aurai pas rempli ma mission. D'ailleurs, quand je vais attraper trente ans, je deviendrai dévot; je m'y sens une grande vocation quand je suis dans une église catholique et que j'entends le son des orgues.

[Note 72: ] [ (retour) ] Comme il existe en Angleterre une loi qui prive de la sépulture du cimetière les corps de ceux qui se sont volontairement détruits, et les condamne à être enterrés sur le grand chemin, l'officier chargé de faire une enquête sur les causes du suicide déclare presque toujours qu'il a été commis dans un moment de folie, afin d'éluder la rigueur de cette loi. Cet officier se nomme coroner, corrompu de crowner, qui signifie officier de la couronne. Nous n'avons pas en France de charge qui réponde exactement a celle-là. (Note du Trad.)

»Je m'afflige avec Drury-Lane, et me réjouis avec ***, modérément pourtant, de la fin tragique de la nouvelle tragédie.

»Ainsi donc vous êtes brouillé avec Leigh Hunt à ce qu'il paraît.... Je vous l'avais présenté, ainsi que son poème, dans l'espoir qu'en dépit de la politique, votre liaison pourrait être avantageuse à tous deux, et voilà que cela finit par une inimitié éternelle, quand, moi, j'avais agi dans les meilleures intentions! Je vous avais aussi présenté ***, et il vous a emporté votre argent.--D'un autre côté, mon ami Hobhouse est en discussion avec le Quarterly, et (à l'exception de ce dernier pourtant) c'est moi qui suis innocemment le canal ou l'isthme, si vous voulez (maudit soit ce mot, je ne saurais l'écrire, quoique j'aie traversé une douzaine de fois au moins celui de Corinthe), c'est moi, dis-je, qui suis le canal ou l'isthme de toutes ces inimitiés.

»Je vais vous dire quelque chose au sujet du Château de Chillon.--Un monsieur Deluc, Suisse et âgé de quatre-vingt-dix ans, se l'est fait lire et en a été content;--du moins, c'est ce que ma sœur m'écrit. Il a dit qu'il a été avec Rousseau à Chillon, et que la description en est parfaitement exacte; mais ce n'est pas tout, j'ai cru me rappeler ce nom, et je l'ai trouvé dans le passage suivant des Confessions, vol. III, page 247, livre VIII.

»De tous ces amusemens, celui qui me plut davantage, fut une promenade autour du lac, que je fis en bateau avec Deluc père, sa bru, ses deux fils et ma Thérèse. Nous mîmes sept jours à cette tournée, par le plus beau tems du monde. J'en ai gardé le vif souvenir des sites qui m'avaient frappé à l'autre extrémité du lac, et dont je fis la description, quelques années après, dans la Nouvelle Héloïse

»Ce nonagénaire Deluc, doit être un des deux fils en question. Il vit en Angleterre infirme, mais avec toutes ses facultés intellectuelles. Il est singulier que cet homme ait vécu si long-tems, il ne l'est guère moins qu'il ait fait ce voyage avec Jean-Jacques, et qu'après un tel intervalle il lui soit arrivé de lire un poème d'un Anglais, qui a fait précisément la même navigation, en s'arrêtant dans les mêmes lieux.

»Quant à Manfred, il est fort inutile d'envoyer les épreuves; rien de ce genre n'arrive ici. Je vous l'ai fait passer tout entier à différentes fois.--Les deux premiers actes sont les meilleurs: le troisième couci, couça; mais j'ai été soutenu dans les deux autres par la première chaleur de l'inspiration.--Il faut l'appeler poème, car ce n'est pas un drame, et je ne me soucie nullement de lui entendre donner un tel nom. Poème dialogué, ou pantomime, si vous voulez, tout ce qui vous plaira enfin, à l'exception d'un titre qui sentirait les coulisses. Voici votre épigraphe:

Il est, Horatio, dans le ciel et sur la terre, plus de choses que votre philosophie n'en a jamais rêvé.

»Toujours tout à vous.

»Amitiés et remerciemens à M. Gifford.»

LETTRE CCLXXIII.

A M. MOORE.

Venise, 11 avril 1817.

«Je continuerai de vous écrire tant que l'accès me tiendra; cela vous servira de pénitence, pour vous être plaint jadis de mon silence. Je suis sûr que vous rougiriez, si vous pouviez rougir, de ne m'avoir pas encore répondu. La semaine prochaine je pars pour Rome. Après avoir vu Constantinople, j'ai envie de voir aussi sa camarade. D'ailleurs je veux connaître le pape, et j'aurai soin de lui dire que je vote pour les catholiques, et pas de veto.

»Je n'irai pas à Naples, ce n'est que la seconde des plus belles vues de la mer, et j'ai vu la première et la troisième, c'est-à-dire Constantinople et Lisbonne. (Par parenthèse, la dernière n'est qu'une vue de rivière, quoiqu'on la mette après Stamboul et Naples, et avant Gênes.) D'ailleurs, le Vésuve est muet, et j'ai traversé l'Etna. Ainsi donc, je reviendrai à Venise en juillet; c'est pourquoi, si vous m'écrivez, je vous prie de m'adresser vos lettres à Venise, qui est mon quartier-général.

»Mon ci-devant médecin, le docteur Polidori, est ici et va retourner en Angleterre avec le lord G*** actuel, et la veuve du feu comte. Le docteur Polidori n'a plus de malades dans ce moment-ci, parce que ses malades ne sont plus. Il en avait trois dernièrement, mais ils sont tous morts. L'un d'eux est embaumé; Horner et un enfant de Thomas Hope sont enterrés à Pise et à Rome. Lord G*** est mort d'une inflammation d'entrailles: aussi les lui a-t-on ôtées (pour les punir) et les a-t-on envoyées, séparément du corps, en Angleterre. Figurez-vous un homme allant d'un côté, ses intestins de l'autre, et son ame immortelle prenant un troisième chemin.--A-t-on jamais vu une telle distribution? Assurément nous avons une ame; mais comment a-t-elle jamais pu se résoudre à s'enfermer dans un corps? c'est ce que je ne saurais comprendre! Tout ce que je sais, c'est que lorsque la mienne en sera une fois sortie, elle prendra ses ébats avant que je la laisse rentrer dans mon corps, ou dans tout autre.

»Ainsi donc, la seconde tragédie de ce pauvre cher M. Mathurin a été dédaignée par le judicieux public. *** en sera diablement content, et diablement sifflé sans être content, si jamais ses pièces sont jouées sur aucun théâtre.

»J'ai écrit à Rogers l'autre jour, et l'ai chargé de quelque chose pour vous.--J'espère qu'il est toujours florissant de santé et de gloire;--c'est le Tithon de la poésie;--il est déjà parvenu à l'immortalité, tandis que vous et moi, il faut que nous attendions.

»Je n'entends parler de rien, ne sais rien de rien. Vous imaginez aisément que les Anglais ne me cherchent pas, et moi je les évite. À la vérité, il n'y en a que peu ou point ici, à l'exception de ceux qui ne font qu'y passer. Florence et Naples sont leur Margate et leur Ramsgate, et d'après ce qu'on dit, on y trouve aussi à peu près le même genre de monde; ce qui nous fait beaucoup de tort parmi les Italiens.

»Je meurs d'envie de savoir des nouvelles de Lalla Rookh. Avez-vous paru? Mort et furies! Pourquoi ne me dites-vous pas où vous êtes, ce que vous êtes, et comment vous êtes? J'irai à Bologne par Ferrare, au lieu de Mantoue, parce que j'aime mieux voir la cellule où le Tasse fut enfermé et devint fou; et ***, que son manuscrit à Modène, ou cette Mantoue, qui fut la patrie de cet harmonieux plagiaire et misérable flatteur dont on m'a fait apprendre par cœur, à Harrow, les maudits hexamètres. J'ai vu Vérone et Vicence en venant ici, ainsi que Padoue.

»Je pars seul; mais seul, parce que j'ai l'intention de revenir ici. Florence ne m'inspire pas la moindre curiosité, et cependant je ne puis me dispenser d'y aller, à cause de la Vénus, etc., etc. Je désire voir aussi la chute de Terni. J'ai le projet de reprendre la route de Venise, par Ravenne et Rimini, sur lesquels je me propose de prendre quelques notes pour Leigh Hunt, qui sera bien aise d'apprendre quelque chose des lieux où se passe son poème. On l'a diablement critiqué, il y a un an, dans le Quarterly, et il leur a répondu. Toute réponse est assurément une imprudence; mais que voulez-vous? les poètes sont de chair et de sang, et il faut toujours qu'ils aient le dernier mot;--cela est certain. J'ai eu et j'ai encore une très-haute opinion de son poème; mais je l'ai averti de tout le déchaînement qu'allait exciter contre lui ce style antique dont il est si amateur.

»Vous avez pris une maison à Hornsey; j'aimerais mieux que vous en eussiez choisi une dans les Apennins.--Si vous avez envie de prendre votre essor pour un été ou plus, prévenez-m'en afin que je me tienne sur le qui vive.

»Toujours tout à vous.»

LETTRE CCLXXIV.

A M. MURRAY.

Venise, 14 avril 1817.

«Le docteur Polidori étant sur le point de partir pour l'Angleterre, avec le nouveau lord G*** (le feu lord étant allé par une autre route, accompagné de ses intestins, dans un coffre séparé), je profite de cette occasion pour vous envoyer deux miniatures, que vous aurez la bonté de faire remettre à Mrs. Leigh; mais, auparavant, vous voudrez bien prier M. Love (comme un gage de paix entre lui et moi), de les faire monter sur or, avec mes armes complètes, et de faire graver ces mots sur le dos: Peint par Prepiani. Venise 1817. Je vous prie aussi de faire faire pour moi une copie de chaque, par Holmes, et de me garder lesdites copies jusqu'à mon retour. L'un de ces portraits a été peint pendant que j'étais très-malade; l'autre, tandis que je me portais bien: ce qui peut expliquer leur dissemblance. J'espère qu'ils arriveront sans accident à leur destination.

»Je recommande le docteur à vos bons offices, auprès de vos amis ministériels: et si vous pouvez lui être utile sous un point de vue littéraire, soyez-le, je vous en prie.

»Aujourd'hui, ou plutôt hier, car il est plus de minuit, je suis monté sur les remparts de la plus haute tour de Venise, et je l'ai vue, avec tous ses alentours, sous l'influence radieuse d'un beau ciel italien. J'ai parcouru aussi le palais Manfrini, fameux par ses tableaux. Dans le nombre, il y a un portrait de l'Arioste, par le Titien, qui surpasse tout ce que j'avais imaginé du pouvoir de la peinture, et de l'expression de la figure humaine: c'est la poésie du portrait, et le portrait de la poésie. Il y avait aussi celui d'une femme savante, qui vivait il y a quelques siècles, et dont j'ai oublié le nom, mais dont les traits ne s'effaceront jamais de ma mémoire. Je n'ai jamais vu plus de beauté, de douceur, ni de sagesse; c'est une figure à vous rendre fou, parce qu'elle ne peut sortir de son cadre. Il y a aussi un fameux Christ, mort, entouré d'apôtres vivans, dont Bonaparte a offert en vain cinq mille louis, et qui est regardé comme le chef-d'œuvre du Titien: n'étant pas connaisseur, je n'en dirai pas grand'chose, et en pense encore moins, à l'exception d'une seule figure. Il y a dix mille autres tableaux, entr'autres de très-beaux Giorgiones, etc., etc. On y trouve aussi deux portraits originaux de Laure et de Pétrarque, tous deux hideux.--Pétrarque a non-seulement le costume, mais l'air et les traits d'une vieille femme; et Laure ne nous en représente nullement une jeune et jolie. Ce qui m'a le plus frappé dans cette collection, c'est l'extrême ressemblance que présente le genre de figure des femmes qui composent cette masse de portraits, âgés de plusieurs siècles, avec celles que vous voyez et rencontrez tous les jours parmi les Italiennes vivantes. La reine de Chypre, et surtout la femme de Giorgione, sont des Vénitiennes d'aujourd'hui; ce sont les mêmes yeux, la même expression, et, à mon avis, il n'y en a point d'une plus grande beauté.

»Il faut vous rappeler, cependant, que je n'entends rien à la peinture, et que je la déteste, à moins qu'elle ne me rappelle quelque chose que j'aie vu, ou que je croie possible de voir. C'est pourquoi j'abhorre tous les saints et tous les sujets de la moitié des impostures que j'ai vues dans les églises et palais, et leur cracherais volontiers à la figure. Je n'ai jamais été aussi dégoûté de ma vie qu'en Flandre, de Rubens et de ses femmes éternelles, et de cet infernal éclat de couleur que je leur trouvais. En Espagne, je n'ai pas conçu une grande opinion de Murillo et de Velasquez. Croyez-le bien, la peinture est, de tous les arts, le plus artificiel, le moins d'accord avec la nature, et celui qui abuse le plus de la sottise du genre humain. Je n'ai pas encore vu une statue ou un portrait qui approchât d'une lieue de l'attente que j'en avais conçue, et j'ai vu des montagnes, des mers, des rivières, des sites, et deux ou trois femmes qui la surpassaient d'autant, sans parler de quelques chevaux, et d'un lion chez Veli Pacha en Morée, et du tigre d'Exeter-Change.

»Quand vous m'écrirez, continuez de m'adresser vos lettres à Venise. Où croyez-vous que soient les livres que vous m'avez envoyés? À Turin! Cela vient de cette maudite Poste Étrangère, qui m'est assez étrangère pour le bien qu'elle peut me faire à moi ou à d'autres; et qu'elle aille au diable, depuis son premier charlatan Castlereagh, jusqu'à son dernier commis.

»Cela fait au moins la centième lettre que je vous écris. Tout à vous.»

LETTRE CCLXXV.

A M. MURRAY.

Venise, 14 avril 1817.

«Les épreuves ci-jointes de la totalité du drame, ne commencent qu'à la dix-septième page. Mais comme j'ai corrigé, et vous ai renvoyé le premier acte, cela est indifférent.

»Le troisième acte est certainement diablement mauvais, et comme les homélies de l'archevêque de Grenade, qui sentaient un peu la paralysie, on y peut reconnaître les restes de la fièvre qui me tenait pendant que je l'écrivais. Il ne faut, sous aucun prétexte, qu'il soit publié dans son état actuel. Je tâcherai de le corriger, ou de le refaire en entier; mais la première inspiration est passée, et il n'est pas probable que je puisse jamais en faire grand'chose; toutefois, je ne voudrais pour rien au monde, qu'il parût comme il est. Le discours de Manfred au soleil est le seul morceau de cet acte que je trouve bon moi-même; le reste est certainement aussi mauvais que ce puisse, et je me demande quel diable s'était emparé de moi.

»Je suis vraiment bien aise que vous m'ayez envoyé l'opinion de M. Gifford, sans en rien rabattre; me croyez-vous assez imbécille pour ne pas lui en être très-obligé, et que, dans le fait, je ne sois pas, au fond de ma conscience, persuadé et convaincu que tout cet acte n'est qu'une absurdité?

»Je ferai une seconde tentative: en attendant, mettez-le dans un carton (je veux parler du drame); mais corrigez, je vous prie, les copies que vous avez du premier et du second acte, sur le manuscrit original.

»Je ne vais pas en Angleterre, mais je pars pour Rome dans quelques jours. Je serai de retour à Venise en juin; ainsi, adressez-moi mes lettres ici comme à l'ordinaire, c'est-à-dire à Venise. Le docteur Polidori quitte aujourd'hui cette ville avec lord G***, pour l'Angleterre. Il est chargé de quelques livres qui vous sont adressés de ma part, et de deux miniatures, que je vous prie de faire remettre toutes deux à ma sœur.

»Rappelez-vous de ne pas publier, sous peine de je ne sais quel châtiment, avant que je n'aie essayé de refaire le troisième acte. Il n'est pourtant pas bien sûr que j'essaie, et encore bien moins que je réussisse, si je m'y mets; mais, ce dont je suis certain, c'est que, tel qu'il est, il n'est digne ni de la publication, ni de la lecture: et à moins que je n'en vienne à bout à ma satisfaction, je ne veux pas qu'il y ait rien de publié.

»Je vous écris à la hâte, et après vous avoir écrit très-souvent depuis peu.

»Tout à vous.»

LETTRE CCLXXVI.

A M. MURRAY.

Foligno, 26 avril 1817.

«Je vous ai écrit l'autre jour de Florence, en vous envoyant un manuscrit intitulé: Les Lamentations du Tasse. C'est le résultat du voyage que je viens de faire à Ferrare.

»Je ne suis resté qu'un jour à Florence, étant pressé de voir Rome dont me voici tout près. Cependant j'ai été voir les deux galeries, dont on revient ivre de toutes les beautés qu'on y voit. La Vénus inspire plus d'admiration que d'amour; mais il y a des peintures et des sculptures qui, pour la première fois, me donnèrent une idée de ce que pouvait signifier le jargon des enthousiastes de ces deux arts, les plus artificiels de tous. Ce qui m'a le plus frappé, c'est un portrait de la maîtresse de Raphaël, un portrait de la maîtresse du Titien; une Vénus du Titien dans la galerie de Médicis;--la Vénus de Canova, dans l'autre galerie, c'est-à-dire celle du palais Pitti; le Parcœ de Michel-Ange, portrait; l'Antinoüs, l'Alexandre, et un ou deux groupes de marbre très-peu décens; le Génie de la Mort et une figure endormie, etc., etc.

»Je suis allé aussi à la chapelle Médicis.--On y voit un bel étalage de grandes plaques de marbres variés et précieux, pour éterniser la mémoire de cinquante vieilles carcasses pourries et oubliées: elle n'est pas terminée et ne le sera pas. L'église de Santa-Croce contient beaucoup de néant illustre; les tombeaux de Machiavel, de Michel-Ange, de Galilée et d'Alfieri en font l'abbaye de Westminster de l'Italie. Je n'ai rien admiré dans ces tombes, excepté leur contenu;--celle d'Alfieri est lourde, et toutes me semblent surchargées. Que fallait-il de plus qu'un buste et qu'un nom? et peut-être une date pour ceux qui, comme moi, ne sont pas forts en chronologie? mais toutes ces allégories louangeuses sont détestables, et pires encore que ces statues des règnes de Charles II, de Guillaume et d'Anne, dont les crânes anglais sont affublés d'énormes perruques, tandis que tout le reste du costume est à la romaine.

»Quand vous écrirez, adressez à Venise comme à l'ordinaire: mon intention est d'y être de retour dans une quinzaine; je n'irai pas de long-tems en Angleterre. Cet après-midi, j'ai rencontré lord et lady Jersey, et leur ai parlé pendant quelque tems. Ils sont tous en bonne santé;--les enfans ont grandi et se portent bien. Elle est toujours très-jolie, mais brunie par le soleil;--quant à lui, il est très-dégoûté des voyages: ils se dirigent sur Paris. Il n'y a pas beaucoup d'Anglais en route, et la plupart de ceux qui y sont retournent chez eux. Pour moi, je n'irai que lorsque les affaires m'y obligeront, étant beaucoup mieux où je suis en santé, etc., etc.

»Pour ma commodité personnelle, je vous prie de m'envoyer immédiatement à Venise, faites bien attention, à Venise,--la poudre à dents rouge de Waite, en provision, et de la magnésie calcinée, de la meilleure qualité, en provision aussi, tout cela par une occasion prompte et sûre; et, de par le ciel, n'y manquez pas.

»Je n'ai rien fait au troisième acte de Manfred. Il faut attendre: je m'y mettrai dans une semaine ou deux.

»Toujours tout à vous.»

LETTRE CCLXXVII.

A M. MURRAY.

Rome 5 mai 1817.

«Par ce courrier (ou par le premier, au plus tard), je vous envoie sous deux autres enveloppes le nouvel acte de Manfred; j'en ai refait la plus grande partie, et j'ai laissé ce qui n'était pas corrigé dans l'épreuve que vous m'avez envoyée: l'abbé est devenu un brave homme, et les esprits paraissent au moment de la mort. Vous trouverez, je crois, dans ce nouvel acte quelques bons vers par-ci par-là;--si vous en êtes content, imprimez-le d'après les corrections de M. Gifford, s'il veut bien avoir la bonté de l'examiner, et ne m'en envoyez plus les épreuves. Adressez, comme de coutume, toutes vos réponses à Venise: j'y serai de retour dans dix jours.

»J'espère que les Lamentations du Tasse, que je vous ai envoyées de Florence, vous sont parvenues. Je crois que ce sont de bonnes rimes, comme disait le papa de Pope à son fils quand il était enfant.--Pour cet ouvrage et pour le drame, vous me compterez (par la voie de Kinnaird) 600 guinées.--Vous serez peut-être surpris que je mette le même prix à ce dernier poème qu'au drame; mais, outre que je le juge bon, je me suis fait une loi de ne pas accepter moins de 300 guinées pour quoi que ce soit. Les deux réunis formeront une publication plus volumineuse que Parisina et le Siége de Corinthe; ainsi donc vous devez vous en trouver quitte à bon marché, c'est-à-dire si ces poèmes valent quelque chose, comme je le crois et l'espère.

»Je suis depuis quelques jours à Rome, cette merveille du monde. Je me suis occupé à voir, et n'ai fait autre chose, à l'exception de votre troisième acte. J'ai vu ce matin un pape en vie et un cardinal mort: Pie VII présidant aux funérailles du cardinal Bracchi, dont j'ai vu le corps exposé en parade dans la Chiesa Nuova. Rome m'a ravi plus que je ne l'avais été depuis Athènes et Constantinople, mais je n'y resterai pas long-tems cette fois. Adressez à Venise.

»Tout à vous,

»P. S. J'ai ici mes chevaux de selle, et je parcours la campagne de Rome à cheval.»

LETTRE CCLXXVIII.

A M. MURRAY.

Rome, 9 mai 1817.

«Adressez toutes vos réponses à Venise, car j'y serai de retour dans une quinzaine, s'il plaît à Dieu.

»Je vous ai envoyé de Florence les Lamentations du Tasse, et de Rome le troisième acte de Manfred:--j'espère que l'un et l'autre vous parviendront sans accident. Je vous ai parlé du prix de ces deux ouvrages dans ma dernière; et je vous le répèterai ici, ce sera 300 guinées pour chacun, autrement dit 600 pour les deux, c'est-à-dire si cela vous convient, et s'ils valent quelque chose.

»Enfin un des paquets est arrivé. Dans les notes de Childe Harold, il y a une erreur de vous ou de moi.--Il est question de mon arrivée à Saint-Gingo, et, immédiatement après, il est dit: «Sur la hauteur, on voit le château de Clarens;» c'est une grande bévue:--Clarens est de l'autre côté du lac, et il est totalement impossible que j'aie dit une pareille sottise. Consultez le manuscrit, et, dans tous les cas, rectifiez cela.

»J'ai lu avec grand plaisir les Contes de mon Hôte, et je comprends maintenant très-bien pourquoi ma sœur et ma tante sont tellement convaincues de la fausse opinion que j'en suis l'auteur. Si vous me connaissiez aussi bien qu'elles me connaissent, vous seriez peut-être tombé dans la même erreur; un jour ou l'autre, que j'en aurai le loisir, je vous expliquerai le pourquoi.--À présent, la chose est assez indifférente;--mais vous avez dû trouver cette méprise très-singulière, et moi aussi avant d'avoir lu cet ouvrage. La lettre que Croker vous adresse est très-flatteuse: je vous la renverrai dans ma première.

»Il paraît que vous publiez une vie de Raphaël d'Urbin.--Vous serez peut-être bien-aise de savoir que les artistes allemands qui sont ici laissent croître leurs cheveux, et les arrangent à la mode de ce grand peintre, imitant ainsi les disciples du grand philosophe, qui buvaient comme lui du cummin: s'ils coupaient leurs cheveux pour en faire des pinceaux, et qu'ils se missent à peindre comme lui, ce serait un meilleur moyen de lui ressembler.

»Que je vous raconte une histoire. L'autre jour, un homme, un Anglais qui est ici, prenant les statues de Charlemagne et de Constantin, qui sont équestres, pour celles de saint Pierre et saint Paul, demanda à quelqu'un lequel des deux était Paul? Voici la réponse qu'on lui fit: «Je croyais, monsieur, que Paul n'était plus remonté à cheval après son accident.»

»En voici une autre. Henri Fox écrivant de Naples l'autre jour à quelqu'un, après une maladie qu'il vient de faire, ajoute: «Et je suis si changé, que les plus anciens de mes créanciers ne me reconnaîtraient pas.»

»Je suis enchanté de Rome, comme je serais enchanté d'un bijou: c'est une belle chose à voir, plus belle que la Grèce elle-même, mais je n'y suis pas resté assez long-tems pour y être attaché comme résidence, et il faut que je retourne en Lombardie, car je suis malheureux d'être séparé de Marianna. J'ai monté tous les jours mes chevaux de selle;--j'ai été à Albano, aux lacs, sur la cime du mont Albain, à Frescati, à Aricia, etc., etc., etc.; enfin dans la ville et aux alentours de la ville, pour la description de laquelle je vous renvoie au Guide du Voyageur. Comme ville ancienne et moderne, elle l'emporte sur Constantinople et la Grèce, sur tout enfin, du moins sur tout ce que j'ai vu. Mais je ne puis décrire mes premières impressions, parce qu'elles sont toujours vives et confuses, et que ma mémoire ensuite y fait un choix et y met de l'ordre, de même que la distance dans un paysage fond mieux les teintes, quoiqu'elle les rende plus vagues. Nous devrions avoir un sens ou deux de plus que nous n'en possédons, nous autres mortels; là où il y a beaucoup à embrasser, nous sentons toujours notre insuffisance, et tout ce qui manque à notre intelligence en étendue et en hauteur. J'ai reçu une lettre de Moore qui éprouve quelque inquiétude au sujet de son poème: je ne vois pas pourquoi.

»J'en ai eu une aussi de ma pauvre chère Augusta qui est dans un grand tourment à cause de ma dernière maladie. Dites-lui, je vous prie, que je me porte aussi bien que jamais (ce qui est la vérité), que je jouis d'un superflu de santé presque importun, et suis en train de devenir (si je ne le suis déjà) gros et joufflu, ce qui m'attire d'impertinens complimens sur ma mine robuste, tandis que je devrais être pâle et intéressant.

»Vous me dites que Georges Byron a un fils, et Augusta dit une fille: lequel des deux? Au surplus, cela ne fait pas grand'chose. Le père est un brave homme et un excellent officier--qui a épousé une très-gentille petite femme qui lui donnera plus d'enfans que d'écus;--cependant elle a eu une assez belle dot, et c'était une charmante fille:--ce qui n'empêche pas que Georges fera bien d'obtenir le commandement d'un vaisseau.

»Je n'ai aucune idée d'aller vous voir de quelque tems, pour peu que je puisse éloigner les affaires. Si je pouvais seulement vendre Newsteadt d'une manière passable, mon retour deviendrait inutile, et je puis très-sincèrement vous assurer que je suis beaucoup plus heureux (du moins que je l'ai été beaucoup plus) depuis que je suis hors de votre île que pendant que je l'habitais.

»Toujours tout à vous.

»P. S. Il y a peu d'Anglais ici; mais parmi ceux qui y sont, j'ai rencontré quelques-unes de mes connaissances, entre autres le marquis de Lansdowne, avec lequel je dîne demain. J'ai rencontré les Jerseys sur la route de Foligno:--ils sont tous en bonne santé.

»Oh! j'oubliais! On a imprimé Chillon en Italie, etc., etc.: c'est une piraterie.--C'est une jolie petite édition, plus jolie que la vôtre, et qui, à mon grand étonnement, était publiée à mon arrivée ici.--Ce qui est plus singulier encore, c'est que l'anglais en est très-correctement imprimé.--Dans quelle intention cela a-t-il été fait, et par qui? c'est ce que je ne saurais vous dire,--mais le fait est exact. Je présume que c'est pour les Anglais qui sont ici: je vous en enverrai un exemplaire.»

LETTRE CCLXXIX.

A M. MOORE.

Rome, 12 mai 1817.

«J'ai reçu votre lettre ici, où j'ai fait une promenade, mais je retourne à Venise dans quelques jours, de sorte que, si vous m'écrivez, il faudra y adresser vos lettres. Je n'irai pas en Angleterre sitôt que vous le pensez, et je ne songe nullement à en faire ma résidence. Si vous traversez les Alpes dans votre expédition projetée, vous me trouverez dans quelque coin de la Lombardie, et bien content de vous voir. Seulement écrivez-moi d'avance un mot, car je ferai volontiers quelques lieues pour aller au-devant de vous.

»Je ne vous dirai rien de Rome, elle est impossible à décrire, et le Guide du Voyageur est aussi bon que tout autre livre. J'ai dîné hier avec lord Lansdowne qui est sur son retour. Il y a peu d'Anglais ici à présent, l'hiver est leur saison. Je suis monté à cheval tous les jours depuis que je suis ici; c'est ainsi que j'ai passé la plus grande partie de mon tems à l'examiner, comme je l'avais fait de Constantinople; mais Rome est la sœur aînée et la plus belle des deux. Je suis allé il y a quelques jours sur le haut du mont Albain, qui est superbe. Quant au Colisée, au Panthéon, à Saint-Pierre, au Vatican, au mont Palatin, etc., etc.,--voyez, comme je l'ai déjà dit, le Guide du Voyageur. C'est incompréhensible, il faut voir cela.--L'Apollon du Belvédère est l'image de lady Adélaïde Forbes; je n'ai jamais vu une telle ressemblance.

»J'ai vu un pape en vie et un cardinal mort, qui tous deux avaient vraiment très-bonne mine; le dernier était exposé en parade dans la Chiesa Nuova, avant ses funérailles.

»Vos craintes poétiques sont sans fondement;--continuez et prospérez. Voici Hobhouse qui entre et qui m'annonce que mes chevaux m'attendent à la porte; il faut donc que je parte pour aller visiter le Campus Martius qui, par parenthèse, est tout couvert des bâtimens de Rome la moderne.

»Tout à vous sincèrement et à jamais.

»P. S. Hobhouse vous présente ses souvenirs, et est, comme tout le monde, plein d'impatience de voir paraître votre poème.»

LETTRE CCLXXX.

A M. MURRAY.

Venise, 30 mai 1817.

«Je suis de retour de Rome depuis deux jours, et j'ai reçu votre lettre; mais je n'ai eu aucune nouvelle du paquet que vous me dites avoir envoyé par sir C. Stuart. Après un intervalle de plusieurs mois, un paquet contenant les Contes de mon Hôte m'est arrivé à Rome; mais voilà tout ce qui m'est parvenu et me parviendra peut-être jamais de ce genre.--La poste me paraît la seule voie de transport qui soit sûre, et ce n'est que pour les lettres. Je vous ai envoyé de Florence un poème sur Tasso, et de Rome, le nouveau troisième acte de Manfred; j'ai remis aussi au docteur Polidori deux portraits pour ma sœur. En partant de Rome je suis venu ici sans m'arrêter;--vous continuerez donc d'adresser vos lettres comme à l'ordinaire. M. Hobhouse est allé à Naples, j'y aurais été aussi passer une semaine, si je n'avais entendu dire qu'il s'y trouvait une foule d'Anglais. Je préfère les haïr de loin, à moins que je ne fusse sûr qu'il survînt un tremblement de terre ou une bonne éruption du Vésuve pour me réconcilier avec leur voisinage.......................

»La veille de mon départ de Rome j'ai vu guillotiner trois voleurs. Cette cérémonie qui présente à nos yeux des prêtres masqués, les bourreaux à demi nus, les criminels les yeux bandés, le Christ en deuil avec sa bannière, l'échafaud, les soldats, la procession marchant d'un pas lent, enfin le mouvement précipité de la hache et sa lourde chute, le jaillissement du sang et la paleur horrible de ces têtes exposées, toute cette cérémonie, dis-je, produit une impression bien plus profonde que le supplice vulgaire et ignoble de la potence avec toutes ses agonies, qu'on inflige en Angleterre aux victimes de la loi. Deux de ces hommes se comportèrent avec assez de calme; mais le premier des trois mourut avec beaucoup de répugnance et de terreur. Une chose horrible, c'est qu'il ne voulut pas se coucher, puis ensuite que sa tête se trouva trop grosse pour l'ouverture, et le prêtre fut obligé de couvrir ses cris par des exhortations encore plus bruyantes. La tête tomba avant que l'œil pût suivre le coup; mais, par suite de l'effort qu'il avait fait pour la rejeter en arrière, quoiqu'elle fût tenue en avant par les cheveux, elle fut coupée rase aux oreilles. Les deux autres furent plus nettement enlevées. Cette coutume vaut mieux que celle qu'on observe en Orient, et je la crois préférable aussi à la hache de nos ancêtres. L'exécution est accompagnée de peu de douleur, et cependant l'effet qu'elle produit sur le spectateur, ainsi que les préparatifs qui entourent le criminel, est de le frapper de terreur et de le glacer d'effroi. La vue du premier de ces hommes me donna une espèce de fièvre, je brûlais, j'avais soif, et je tremblais tellement que je ne pouvais plus tenir la lorgnette (j'étais peu éloigné de l'échafaud, mais résolu à voir attentivement ce qui se passait, par la raison qu'il faut tout voir une fois dans sa vie;) le second et le troisième, j'ai honte de le dire (et cela prouve d'une manière effrayante combien vite on s'accoutume à tout), ne me firent plus éprouver de sensation d'horreur, quoique je les eusse sauvés si je l'avais pu.

»Tout à vous, etc.»

LETTRE CCLXXXI.

A M. MURRAY.