OEUVRES COMPLÈTES
DE
LORD BYRON,
AVEC NOTES ET COMMENTAIRES,
COMPRENANT
SES MÉMOIRES PUBLIÉS PAR THOMAS MOORE,
ET ORNÉES D'UN BEAU PORTRAIT DE L'AUTEUR.
Traduction Nouvelle
PAR M. PAULIN PARIS,
DE LA BIBLIOTHÈQUE DU ROI.
TOME DOUZIÈME.
Paris.
DONDEY-DUPRÉ PÈRE ET FILS, IMPR.-LIBR.
RUE SAINT-LOUIS, N° 46,
ET RUE RICHELIEU, N° 47 bis.
1831.
LETTRES
DE LORD BYRON,
ET
MÉMOIRES SUR SA VIE,
Par Thomas MOORE.
MÉMOIRES
SUR LA VIE
DE LORD BYRON.
LETTRE CCCXLI.
A. M. HOPPNER.
22 octobre 1819.
«Je suis bien aise d'apprendre votre retour; mais je ne sais trop comment vous en féliciter, à moins que votre opinion sur Venise ne soit plus d'accord avec la mienne, et n'ait changé de ce qu'elle était autrefois. D'ailleurs, je vais vous occasionner de nouvelles peines, en vous priant d'être juge entre M. E*** et moi, au sujet d'une petite affaire de péculat et de comptes irréguliers dont ce phénix des secrétaires est accusé. Comme je savais que vous ne vous étiez pas séparés amicalement, tout en refusant pour moi personnellement tout autre arbitrage que le vôtre, je lui offris de choisir le moins fripon des habitans de Venise pour second arbitre; mais il s'est montré si convaincu de votre impartialité, qu'il n'en veut pas d'autre que vous; cela prouverait en sa faveur. Le papier ci-inclus vous fera voir en quoi ses comptes sont défectueux. Vous entendrez son explication, et en déciderez comme vous voudrez; je n'appellerai pas de votre jugement.
»Comme il s'était plaint que ses appointemens n'étaient pas suffisans, je résolus de faire examiner ses comptes, et vous en voyez ci-joint le résultat. C'est tout barbouillé de documens, et je vous ai dépêché Fletcher pour expliquer la chose, si toutefois il ne l'embrouille pas.
»J'ai reçu beaucoup d'attentions et de politesses de M. Dorville pendant votre voyage, et je lui en ai une obligation proportionnée.
»Votre lettre m'est arrivée au moment de votre départ[1], et elle m'a fait peu de plaisir, non que les rapports qu'elle contient ne puisent être véritables et qu'elle n'ait été dictée par une intention bienveillante, mais vous avez assez vécu pour savoir combien toute représentation est et doit être à jamais inutile quand les passions sont en jeu. C'est comme si vous vouliez raisonner avec un ivrogne entouré de ses bouteilles; la seule réponse que vous en tirerez, c'est qu'il est à jeun et que vous êtes ivre.
[Note 1: ][(retour)] M. Hoppner, avant son départ de Venise pour la Suisse, avait écrit à Lord Byron avec tout le zèle d'un véritable ami, pour le supplier de quitter Ravenne tandis qu'il avait encore sa peau, et le presser de ne pas compromette sa sûreté et celle d'une personne à laquelle il paraissait si sincèrement attaché, pour la satisfaction d'une passion éphémère qui ne pouvait être qu'une source de regrets pour tous les deux. M. Hoppner l'informait en même tems de quelques rapports qu'il avait entendu faire dernièrement à Venise, et qui, bien que peut-être sans fondement, avaient de beaucoup augmenté son inquiétude au sujet des résultats de la liaison dans laquelle il se trouvait engagé.
»Désormais, si vous le voulez bien, nous garderons le silence sur ce sujet; tout ce que vous pourriez me dire ne ferait que m'affliger sans aucun fruit, et je vous ai trop d'obligations pour vous répondre sur le même ton; ainsi, vous vous rappellerez que vous auriez aussi cet avantage sur moi. J'espère vous voir bientôt.
»Je présume que vous avez su qu'il a été dit à Venise que j'étais arrêté à Bologne comme carbonaro, histoire aussi vraie que l'est, en général, leur conversation. Moore est venu ici; je l'ai logé chez moi, à Venise, et je suis venu l'y voir tous les jours; mais, dans ce moment-là, il m'était impossible de quitter tout-à-fait la Mira. Vous et moi avons manqué de nous rencontrer en Suisse. Veuillez faire agréer mon profond respect à Mme Hoppner, et me croire à jamais et très-sincèrement,
»Votre, etc.
»P. S. Allegra est ici en bonne santé et fort gaie; je la garderai avec moi jusqu'à ce que j'aille en Angleterre, ce qui sera peut-être au printems. Il me vient maintenant à l'idée qu'il ne vous plaira peut-être pas d'accepter l'office d'arbitre entre M. E*** et votre très-humble serviteur; naturellement, comme le dit M. Liston (je parle du comédien et non de l'ambassadeur), c'est à vous à hopter[2]. Quant à moi, je n'ai pas d'autre ressource. Je désire, si cela se peut, ne pas le trouver fripon, et j'aimerais bien mieux le croire coupable de négligence que de mauvaise foi. Mais voici la question: Puis-je, oui ou non, lui donner un certificat de probité? car mon intention n'est pas de le garder à mon service.»
[Note 2: ][(retour)] Allusion à la manière dont Liston, l'acteur le plus comique qu'il y ait en Angleterre, aspire ce mot en le prononçant.
LETTRE CCCXLII.
À M. HOPPNER.
25 octobre 1819.
«Vous n'aviez pas besoin de me faire d'excuses au sujet de votre lettre; je n'ai jamais dit que vous ne dussiez et ne pussiez avoir raison; j'ai seulement parlé de mon état d'incapacité d'écouter un tel langage dans ce moment et au milieu de telles circonstances. D'ailleurs, vous n'avez pas parlé d'après votre propre autorité, mais d'après les rapports qui vous ont été faits. Or, le sang me bout dans les veines quand j'entends un Italien dire du mal d'un autre Italien, parce que, quoiqu'ils mentent en particulier, ils se conforment généralement à la vérité en parlant mal les uns des autres; et quoiqu'ils cherchent à mentir, s'ils n'y réussissent pas, c'est qu'ils ne peuvent rien dire d'assez noir l'un de l'autre qui ne puisse être vrai, d'après l'atrocité de leur caractère depuis si long-tems avili[3].
[Note 3: ][(retour)] Ce langage est violent, dit M. Hoppner dans quelques observations sur cette lettre, mais c'est celui des préjugés, et il était naturellement porté à exprimer ses sensations du moment, sans réfléchir si quelque chose ne lui en ferait pas bientôt changer. Il était à cette époque d'une si grande susceptibilité au sujet de Mme G***, que c'était seulement parce que quelques personnes avaient désapprouvé sa conduite, qu'il déclamait ainsi contre toute la nation: «Je n'ai jamais aimé Venise, continue M. Hoppner, elle m'a déplu dès le premier mois de mon arrivée; cependant j'y ai trouvé plus de bienveillance qu'en tout autre pays; et j'y ai vu des actes de générosité et de désintéressement que j'ai rarement remarqués ailleurs.»
»Quant à E***, vous vous apercevrez bien de l'exagération monstrueuse de ses comptes, sans aucun document pour les justifier. Il m'avait demandé une augmentation de salaire qui m'avait donné des soupçons. Il favorisait un train de dépense extravagant, et fut mécontent du renvoi du cuisinier. Il ne s'en plaignit jamais, comme son devoir l'y obligeait, pendant tout le tems qu'il me vola. Tout ce que je puis dire, c'est que la dépense de la maison, comme il en convient lui-même, ne monte maintenant qu'à la moitié de ce qu'elle était alors. Il m'a compté dix-huit francs pour un peigne qui n'en avait en effet coûté que huit. Il m'a aussi porté en compte le passage de Fusine ici, d'une personne nommée Jambelli, qui l'a payé elle-même, comme elle le prouvera s'il est nécessaire. Il s'imagine ou se dit être la victime d'un complot formé contre lui par les domestiques; mais ses comptes sont là et les prix déposent contre lui; qu'il se justifie donc en les détaillant d'une manière plus claire. Je ne suis pas prévenu contre lui, au contraire; je l'ai soutenu contre sa femme et son ancien maître, qui s'en plaignaient, à une époque où j'aurais pu l'écraser comme un ver de terre. S'il est un fripon, c'est le plus grand des fripons, car il joint l'ingratitude à la friponnerie. Le fait est qu'il aura cru que j'allais quitter Venise, et qu'il avait résolu de tirer de moi tout ce qu'il pourrait. Maintenant, le voilà qui présente mémoire sur mémoire, comme s'il n'avait pas eu toujours de l'argent en main pour payer. Vous savez, je crois, que je ne voulais pas qu'on fît chez moi des mémoires de plus d'une semaine. Lisez-lui cette lettre je vous prie; je ne veux rien lui cacher de ce dont il peut se défendre.
»Dites-moi comment va votre petit garçon, et comment vous allez vous-même. Je ne tarderai pas à me rendre à Venise, et nous épancherons notre bile ensemble. Je déteste cette ville et tout ce qui lui appartient.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCXLIII.
À M. HOPPNER.
28 octobre 1819.
..................................................... .........................................................
J'ai des remercîmens à vous faire de votre lettre et de votre compliment sur Don Juan; je ne vous en avais pas parlé, attendu que c'est un sujet chatouilleux pour le lecteur moral, et qu'il a causé beaucoup d'esclandre; mais je suis bien aise qu'il vous plaise. Je ne vous dirai rien du naufrage; cependant j'espère qu'il vous a paru aussi nautiquement technique que la mesure octave des vers le permettait.
»Présentez, je vous prie, mes respects à Mme N***, et ayez bien soin de votre petit garçon. Toute ma maison a la fièvre, excepté Fletcher; Allegra, et moi-même, et les chevaux, et Mutz, et Moretto. J'espère avoir le plaisir de vous voir au commencement de novembre, peut-être plus tôt. Aujourd'hui j'ai été trempé par une pluie d'orage, et mon cheval, celui de mon domestique et le domestique lui-même, enfoncés dans la boue jusqu'à la ceinture, au milieu d'une route de traverse. À midi nous étions dans l'été, et, à cinq heures, nous avions l'hiver; mais l'éclair nous a peut-être été envoyé pour nous avertir que l'été n'est pas fini. C'est un singulier tems pour le 27 octobre.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCXLIV.
À M. MURRAY.
Venise, 29 octobre 1819.
«Votre lettre du 15 est arrivée hier. Je suis fâché que vous ne me parliez pas d'une grosse lettre que je vous ai adressée de Bologne, il y a deux mois, pour lady Byron; l'avez-vous reçue et envoyée?
»Vous ne me dites rien non plus du vice-consulat que je vous ai demandé pour un patricien de Ravenne, d'où je conclus que la chose ne se fera pas.
»J'avais écrit à peu près cent stances d'un troisième chant de Don Juan; mais la réception des deux premiers n'est pas faite pour nous donner, à vous et à moi, beaucoup d'encouragement à le continuer.
»J'avais aussi écrit environ six cents vers d'un poème intitulé la Vision (ou Prophétie) du Dante; il a pour sujet une revue de l'Italie depuis les premiers siècles jusqu'à celui-ci. Dante est supposé parler lui-même avant sa mort, et il embrasse tous les sujets d'un ton prophétique, comme la Cassandre de Lycophron. Mais cet ouvrage, ainsi que l'autre, en sont restés là pour le moment.
»J'ai donné à Moore, qui est allé à Rome, ma Vie manuscrite en soixante-dix-huit feuilles, jusqu'à l'année 1816. Mais, je lui ai remis ceci entre les mains, afin qu'il le gardât, ainsi que d'autres manuscrits, tel qu'un journal écrit en 1814, etc. Rien de tout cela ne doit être publié de mon vivant; mais quand je serai froid, vous en ferez ce que vous voudrez. En attendant, si vous êtes curieux de les lire, vous le pouvez, et vous pouvez aussi les montrer à qui vous voudrez, cela m'est indifférent.
»Ma Vie est un memoranda, et non des confessions. J'ai supprimé toutes mes liaisons amoureuses, c'est-à-dire que je n'en parle que d'une manière générale, et un grand nombre des faits les plus importans, afin de ne pas compromettre les autres; mais vous y trouverez beaucoup de réflexions et quelquefois de quoi rire.--Vous y verrez aussi un récit détaillé de mon mariage et de ses résultats, aussi véridique que peut le faire une partie intéressée, car je présume que nous sommes tous sous l'influence des préventions.
»Je n'ai jamais relu cette Vie depuis qu'elle est écrite, de sorte que je ne me rappelle pas bien exactement ce qu'elle peut contenir ou répéter. Moore et moi nous avons passé quelques joyeux momens ensemble.
»Je retournerai probablement en Angleterre, à cause de mes affaires, dans le but de m'embarquer pour l'Amérique.--Dites-moi, je vous prie, avez-vous reçu une lettre pour Hobhouse, qui vous en aura communiqué le contenu? On dit que les commissaires de Vénézuela ont ordre de traiter avec les étrangers qui voudraient émigrer.--Or, l'envie m'est venue d'y aller; je ne ferais pas un mauvais colon américain, et si j'y vais former un établissement, j'emmènerai ma fille Allegra avec moi. J'ai écrit assez longuement à Hobhouse, pour qu'il prenne des renseignemens auprès de Perry, qui, je suppose, est le premier topographe et la meilleure trompette des nouveaux républicains. Écrivez-moi, je vous prie.
»Tout à vous.
»P. S. Moore et moi avons passé tout notre tems à rire.--Il vous mettra au fait de toutes mes allures et de toutes mes actions: jusqu'à ce moment, tout est comme à l'ordinaire. Vous devriez veiller à ce que l'on ne publie pas de faux Don Juan, surtout n'y mettez pas mon nom, parce que mon intention est de couper R...ts par quartiers comme une citrouille, dans ma préface, si je continue le poème.»
LETTRE CCCXLV.
À M. HOPPNER.
29 octobre 1819.
«L'histoire de Ferrare est du même calibre que tout ce qui sort de la fabrique vénitienne; vous pouvez en juger. Je ne me suis arrêté là que pour y changer de chevaux, depuis que je vous écrivis, après ma visite au mois de juin dernier. Un couvent! un enlèvement! une jeune fille! Je voudrais bien savoir, vraiment, qu'est-ce qui a été enlevé, à moins que ce ne soit mon pauvre individu. J'ai été enlevé moi-même plus souvent que qui que ce soit, depuis la guerre de Troie; mais quant à l'arrestation et à son motif, l'une est aussi vraie que l'autre, et je ne puis m'expliquer l'invention d'aucune des deux. Je présume qu'on aura confondu l'histoire de la F*** avec celle de Mme Guiccioli et une demi-douzaine d'autres; mais il est inutile de chercher à démêler une trame qui n'est bonne qu'à être foulée aux pieds. Je terminerai avec E***, qui paraît très-soucieux de votre indécision, et jure qu'il est le meilleur mathématicien de l'Europe; et ma foi! je suis de son avis, car il a trouvé le moyen de nous faire voir que deux et deux font cinq.
»Vous me verrez peut-être la semaine prochaine. J'ai un et même deux chevaux de plus (cela fait cinq en tout), et j'irai reprendre possession du Lido. Je me lèverai plus matin, et nous irons tous deux comme autrefois, si vous voulez, secouer notre bile sur le rivage, en faisant retentir de nouveau l'Adriatique des accens de notre haine pour cette coquille d'huître vide et privée de sa perle, qu'on appelle la ville de Venise.
»J'ai reçu hier une lettre de Murray. Des falsificateurs viennent de publier deux nouveaux troisièmes chants de Don Juan.--Que le diable châtie l'impudence de ces coquins de libraires! Peut-être ne me suis-je pas bien expliqué.--Il m'a dit que la vente avait été forte: douze cents in-quarto sur quinze cents, je crois; ce qui n'est rien, selon moi, après avoir vendu treize mille exemplaires du Corsaire, dans un seul jour. Mais il ajoute que les meilleurs juges, etc., etc., disent que cela est très-beau, très-spirituel, que la pureté du langage et la poésie en sont surtout remarquables, et autres consolations de ce genre, qui, pour un libraire, n'ont pas la valeur d'un seul exemplaire; et moi, comme auteur, naturellement je suis d'une colère de diable du mauvais goût du siècle, et je jure qu'il n'y a rien à attendre que de la postérité, qui, bien certainement, doit en savoir plus que ses grands-pères. Il existe un onzième commandement, qui défend aux femmes de le lire; et, ce qu'il y a de plus extraordinaire, c'est qu'il paraît qu'elles ne l'ont pas violé.--Mais de quelle importance cela peut-il être pour ces pauvres créatures, lire ou ne pas lire un livre, ne--................................................
»Le comte Guiccioli vient à Venise la semaine prochaine, et je suis prié de lui remettre sa femme, ce qui sera fait. Ce que vous me dites de la longueur des soirées à la Mira ou à Venise, me rappelle ce que Curran disait à Moore.--Eh bien! vous avez donc épousé une jolie femme, et qui plus est, une excellente femme, à ce que j'ai su.--Mais... Hem! dites-moi, je vous prie, comment passez-vous vos soirées? C'est une diable de question que celle-là, et peut-être est-il aussi difficile d'y répondre avec une maîtresse qu'avec une femme.
»Si vous allez à Milan, laissez-nous, du moins, je vous prie, un vice-consul, le seul vice qui manquera jamais à Venise. Dorville est un bon enfant; mais il faudra que vous veniez avec moi en Angleterre, au printems, et vous laisserez Mme Hoppner à Berne avec ses parens, pendant quelques mois.--J'aurais voulu que vous eussiez été ici, à Venise, s'entend, quand Moore y est venu.--Nous nous sommes bien amusés, et passablement grisés. Je vous dirai, en passant, qu'il détestait Venise et jurait que c'était un triste lieu[4].
[Note 4: ][(retour)] Je prends la liberté d'observer ici que les propres sensations de Lord Byron lui font exagérer un peu mon opinion sur Venise. (Note de Moore.)
»Ainsi donc, il y a danger de mort pour Mme Albrizzi.--Pauvre femme!................................................. .......................................................
»Moore m'a dit qu'à Genève on avait fait une histoire du diable sur celle de la Fornaretta.--On parle d'une jeune personne séduite, puis abandonnée, et qui s'est jetée dans le Grand-Canal, et en a été repêchée pour être mise dans l'hôpital des fous.--Je voudrais bien savoir quel est celui qui a été le plus près de devenir fou? Que le diable les emporte tous! cela ne me donne-t-il pas à vos yeux l'aspect intéressant d'un personnage fort maltraité? J'espère que votre petit garçon va bien! Ma petite Allegra est vermeille comme la fleur d'un grenadier.
»Tout à vous.»
LETTRE CCCXLVI.
À M. MURRAY.
Venise, 8 novembre 1819.
«Il y a huit jours que je suis malade d'une fièvre tierce gagnée pendant un orage qui m'a surpris à cheval. Hier j'ai eu mon quatrième accès;--les deux derniers ont été assez violens. Le premier et le dernier avaient été précédés de vomissemens. C'est une fièvre attachée au lieu et à la saison. Je me sens affaibli, mais non malade dans les intervalles, et ne souffre que du mal de tête et de lassitude.
»Le comte Guiccioli est arrivé à Venise. Il a présenté à son épouse (qui l'y avait précédée depuis deux mois pour le bénéfice de sa santé et des ordonnances du docteur Aglietti) un papier écrit, renfermant des conditions et règles de conduite quant à l'emploi de son tems et pour le bien de ses moeurs, etc., etc. Il persiste à vouloir l'y faire consentir, et elle insiste sur son refus.--Comme préliminaire indispensable de ce traité, il paraît que je suis entièrement exclus.--Ils sont donc dans de grandes discussions, et je ne sais pas trop comment cela finira, et d'autant moins qu'ils consultent leurs amis.
»Ce soir la comtesse Guiccioli remarqua que je parcourais Don Juan, elle y jeta les yeux, et tombant par hasard sur la cent trente-septième stance du premier chant, elle me demanda ce que cela voulait dire--Rien, dis-je, voilà votre mari; comme je prononçais ces mots en italien et avec quelque emphase, elle se leva tout effrayée en s'écriant: Ô mon Dieu! est-il vrai que ce soit lui. Croyant que je parlais du sien, qui était ou devait être au théâtre. Vous imaginez à quel point nous rîmes, quand je lui expliquai sa méprise. Cela vous amusera autant que moi. Il n'y a pas trois heures que cela s'est passé.
»Je ne sais pas si ma fièvre me permettra de continuer Don Juan et la Prophétie.--La fièvre tierce, dit-on, dure long-tems. Je l'ai eue à mon retour de Malte, et j'avais eu la fièvre malaria en Grèce, l'année d'avant. Celle de Venise n'est pas très-dangereuse, cependant elle m'a donné le délire une de ces nuits, et en reprenant mes esprits, j'ai trouvé Fletcher, qui sanglotait d'un côté de mon lit, et la comtesse Guiccioli[5], qui pleurait de l'autre; vous voyez que je ne manquais pas de garde-malades. Je n'ai pas encore eu recours aux médecins: en effet, quoique je les croie utiles dans les maladies chroniques telles que la goutte, etc., etc., (de même qu'il faut des chirurgiens pour remettre les os et panser les blessures), cependant les fièvres me semblent tout-à-fait au-dessus de leur art, et je n'y vois de remède que la diète et la nature.
[Note 5: ][(retour)] Voici sur ce délire quelques détails curieux, rapportés par Mme Guiccioli. «Au commencement de l'hiver, le comte Guiccioli vint de Ravenne pour me chercher. Lorsqu'il arriva, Lord Byron était malade d'une fièvre qui lui était survenue à la suite d'un violent orage qui l'avait surpris pendant qu'il se promenait à cheval, et durant lequel il avait été trempé jusqu'aux os. Il eut le délire toute la nuit, et je ne cessai de veiller à côté de son lit. Pendant ce délire, il composa beaucoup de vers, et ordonna à son domestique de les écrire sous sa dictée. Le rhythme de ces vers était exact, et la poésie elle-même ne semblait pas être le produit d'un esprit en délire. Il les conserva quelque tems après son rétablissement, puis finit par les jeter au feu.»
»Je n'aime pas le goût du quinquina, cependant je présume qu'il me faudra bientôt en prendre.
»Dites à Rose qu'il y a quelqu'un à Milan (c'est un Autrichien, à ce que dit M. Hoppner) qui répond à son livre. William Bankes est en quarantaine à Trieste. Je n'ai pas eu de vos nouvelles depuis long-tems. Excusez ce chiffon: c'est du grand papier que j'ai raccourci pour l'occasion actuelle. Quelle folie de mettre Carlile en jugement! Pourquoi donc lui donner les honneurs du martyre? cela ne servira qu'à faire connaître les ouvrages en question.
»Votre, etc.
»P. S. L'affaire Guiccioli est sur le point d'en venir à un éclat quelconque; et j'ajouterai que, sans chercher à influencer la résolution de la comtesse, ce que je dois faire moi-même en dépend en grande partie. Si elle se réconcilie avec son mari, vous me verrez peut-être en Angleterre plus tôt que vous n'imaginez; dans le cas contraire, je me retirerai avec elle en France ou en Amérique, je changerai de nom, et mènerai tranquillement la vie de province.--Tout ceci peut vous sembler étrange; mais comme j'ai mis la pauvre femme dans l'embarras, et qu'elle ne m'est inférieure ni par la naissance, ni par le rang, ni par l'alliance qu'elle a contractée, l'honneur me prescrit de ne pas l'abandonner.--D'ailleurs c'est une très-jolie femme,--demandez plutôt à Moore, et elle n'a pas vingt-et-un ans.
»Si elle se tire de là, et que moi je me tire de ma fièvre tierce, il n'est pas impossible que vous me voyiez entrer quelque beau jour dans Albemarle-Street, en allant chez Bolivar.»
LETTRE CCCXLVII.
À M. BANKES.
Venise, 29 novembre 1819.
«Une fièvre tierce qui me tourmente depuis quelque tems et l'indisposition de ma fille m'ont empêché de répondre à votre lettre, qui n'en a pas été moins bien venue. Je n'ignorais ni vos voyages ni vos découvertes, et j'espère que votre santé n'aura pas souffert de vos travaux. Vous pouvez compter que vous trouverez tout le monde en Angleterre empressé d'en recueillir les fruits; et comme vous avez fait plus que les autres hommes, j'aime à croire que vous ne vous bornerez pas à parler d'une manière qui ne rendrait pas justice au tems et aux talens que vous avez employés dans cette dangereuse entreprise. La première phrase de ma lettre vous aura expliqué pourquoi je ne puis vous rejoindre à Trieste. J'étais sur le point de partir pour l'Angleterre, avant d'apprendre votre arrivée, quand la maladie de ma fille et la mienne nous ont mis tous deux à la merci d'un proto-medico vénitien.
»Il y a maintenant sept ans que vous et moi nous ne nous sommes vus, et vous avez employé ce tems d'une manière plus utile aux autres et plus honorable pour vous que je ne l'ai fait.
»Vous trouverez en Angleterre des changemens considérables, tant publics que particuliers.--Vous verrez quelques-uns de nos anciens camarades de collége qui sont devenus lords de la trésorerie, de l'amirauté, etc.; d'autres qui se sont faits réformateurs et orateurs; d'autres encore qui se sont établis dans le monde, suivant la phrase banale, et d'autres enfin qui en ont pris congé. De ce nombre sont (je ne veux plus parler de nos camarades de collége) Shéridan, Curran, lady Melbourne, Lewis-le-Moine, Frédéric Douglas, etc., etc.;--mais vous retrouverez M. *** vivant, ainsi que toute sa famille, etc. ........................
»Si vous veniez de ce côté et que j'y fusse encore, je n'ai pas besoin de vous assurer du plaisir que j'aurais à vous voir. Il me tarde d'apprendre de vous quelque chose de ce que j'espère sous peu voir publier. Enfin, vous avez eu plus de bonheur qu'aucun voyageur qui ait tenté la même entreprise (excepté Humboldt), puisque vous voilà revenu sans accident; et après le sort des Brown, des Mungo-Park, des Buckhardt, il y a presque autant d'étonnement que de satisfaction à vous voir de retour.
»Croyez-moi à jamais votre très-affectueusement dévoué,
BYRON.
LETTRE CCCXLVIII.
À M. MURRAY.
Venise, 4 décembre 1819.
«Vous pouvez faire ce qu'il vous plaira, mais vous allez tenter une épreuve désespérée. Eldon décidera contre moi, par cela seul que mon nom se trouve sur le mémoire. Vous devez vous rappeler aussi que s'il y a un jugement contre la publication, d'après le chef dont vous parlez, pour cause de licence et d'impiété, je perds tous mes droits à la tutelle et à l'éducation de ma fille, enfin toute mon autorité paternelle et tout rapport avec elle, excepté... ........................ On en décida ainsi dans l'affaire de Shelley, parce qu'il avait fait la Reine Mab, etc., etc.;--cependant vous pouvez consulter les avocats, et faire comme vous voudrez.--Quant au prix du manuscrit, il serait dur que vous payassiez quelque chose de nul; je vous le rembourserai donc, ce que je suis très en état de faire, n'en ayant encore rien dépensé, et nous serons quittes dans cette affaire. La somme est entre les mains de mon banquier.
»Je ne puis pas juger de la loi du chancelier, mais prenez Tom Jones et lisez sa Mrs Waters et Molly Seagrim; ou le Hans Carvel et le Paulo Purganti de Prior.--Dans le Roderick Random de Smollett, le chapitre de lord Strutwell et plusieurs autres;--dans Peregrine Pickle la scène de la Fille Mendiante; et pour les expressions obscènes, le Londres de Johnson où se trouvent ces mots..... Enfin prenez Pope, Prior, Congreve, Dryden, Fielding, Smollett, et que le Conseil y cherche des passages; que deviendra leur droit d'auteur, si cette décision à la Wat-Tyler doit servir d'autorité! Je n'ai rien de plus à ajouter.--Il faut que vous soyez juge vous-même dans votre propre cause.
Je vous ai écrit il y a quelque tems. J'ai eu une fièvre tierce, et ma fille Allegra a été malade aussi. De plus, je me suis vu sur le point d'être forcé de fuir avec une femme mariée; mais avec quelques difficultés et beaucoup de combats intérieurs, je l'ai réconciliée avec son mari, et j'ai guéri la fièvre de mon enfant avec du quinquina, et la mienne avec de l'eau froide. Je compte partir pour l'Angleterre dans quelques jours en prenant la route du Tyrol; ainsi je désire que vous adressiez votre première à Calais. Excusez-moi de vous écrire si fort à la hâte, mais il est tard, ou plutôt matin, comme il vous plaira de le prendre. Le troisième chant de Don Juan est achevé; il a environ deux cents stances; et il est très-décent, je crois du moins, mais je n'en sais rien, et il est inutile d'en discourir avant de savoir si le poème peut ou non devenir une propriété.
»Ma résolution actuelle de quitter l'Italie était imprévue, mais j'en ai expliqué les raisons dans des lettres à ma soeur et à Douglas Kinnaird il y a une semaine ou deux: mes mouvemens dépendront des neiges du Tyrol et de la santé de mon enfant, qui est maintenant entièrement rétablie.--Mais j'espère m'en tirer heureusement.
»Votre très-sincèrement, etc.
»P. S. Bien des remercîmens de vos lettres. Celle-ci n'est pas destinée à leur servir de réponse, mais seulement à vous en accuser réception.»
On voit par la lettre précédente que la situation dans laquelle j'avais laissé Lord Byron n'avait pas tardé à en venir à une crise après mon départ. Le comte Guiccioli, à son arrivée à Venise, insista, comme nous l'avons vu, pour que sa femme retournât avec lui; et après quelques négociations conjugales dont Lord Byron ne paraît pas s'être mêlé, la jeune comtesse consentit avec répugnance à accompagner son mari à Ravenne, après avoir accédé à la condition que toute communication cesserait à l'avenir entre elle et son amant.
«Quelques jours après, dit M. Hoppner dans quelques renseignemens qu'il a bien voulu me donner sur notre noble ami, Lord Byron revint à Venise, très-abattu du départ de Mme Guiccioli et de mauvaise humeur contre tout ce qui l'entourait. Nous reprîmes nos promenades au Lido, et je fis de mon mieux pour ranimer son courage, lui faire oublier sa maîtresse absente, et l'entretenir dans son projet d'aller en Angleterre. Il n'allait dans aucune société; et ne se sentant plus de goût pour ses occupations ordinaires, son tems, lorsqu'il n'écrivait pas, lui paraissait fort long et fort pesant.
»La promesse que les amans avaient faite de ne plus entretenir de correspondance, fut, comme on aurait dû le présumer, bientôt violée; et les lettres que Lord Byron adressa à son amie à cette époque, quoiqu'écrites dans une langue qui n'était pas la sienne, s'élevaient quelquefois jusqu'à l'éloquence par la force seule du sentiment qui le dominait, sentiment qui ne pouvait pas être uniquement allumé par l'imagination, puisque, après une longue jouissance de la réalité, cette flamme brûlait encore. Je prendrai sur moi, en vertu du pouvoir discrétionnaire dont je fus investi, de donner au lecteur un ou deux courts extraits de la lettre du 25 novembre, non-seulement comme objet de curiosité, mais à cause de la preuve évidente qu'on y trouve des combats que se livraient en lui la passion et le sentiment du bien.
«Tu es, dit-il, et seras toujours ma première pensée; mais dans ce moment je suis dans un état affreux et ne sais à quoi me décider.--D'un côté je crains de te compromettre à jamais par mon retour à Ravenne et ses résultats; et de l'autre je tremble de te perdre, toi et moi-même et tout ce que j'ai jamais connu ou goûté de bonheur, si je ne dois plus te revoir. Je te prie, je te supplie de te calmer et de croire que je ne puis cesser de t'aimer qu'avec la vie.»--Il dit dans un autre endroit: «Je pars pour te sauver, et je laisse un pays qui m'est devenu insupportable sans toi. Tes lettres à la F... et même à moi font injure à mes motifs, mais avec le tems tu reconnaîtras ton injustice.--Tu parles de douleur, je la sens, mais les paroles me manquent pour l'exprimer. Ce n'est pas assez qu'il me faille te quitter pour des motifs qui t'avaient persuadée il n'y a pas long-tems; ce n'est pas assez d'abandonner l'Italie le coeur déchiré, après avoir passé tous mes jours, depuis ton départ, dans la solitude, le corps et l'ame malades; mais je dois encore supporter tes reproches sans y répondre et sans les mériter. Adieu, dans ce mot est compris la mort de mon bonheur.»
Tous ses préparatifs de départ pour l'Angleterre étaient faits; il avait même déjà fixé le jour, lorsqu'il reçut de Ravenne les nouvelles les plus alarmantes sur la santé de la comtesse; le chagrin de cette séparation avait fait de tels ravages en elle, que ses parens eux-mêmes, effrayés des résultats, avaient cessé de s'opposer à ses voeux, et maintenant, avec le consentement du comte Guiccioli lui-même, ils écrivaient à son amant pour le prier de se rendre promptement à Ravenne. Comment devait-il se conduire dans cette position difficile? Déjà il avait annoncé son arrivée à plusieurs de ses amis en Angleterre, et il sentait que la prudence et cette fermeté de résolution dont un homme doit donner l'exemple lui prescrivaient également le départ. Tandis qu'il flottait entre le devoir et la passion, le jour qu'il avait fixé pour quitter l'Italie arriva. Une amie de Mme Guiccioli qui le vit dans cette circonstance, trace d'après nature, le tableau suivant des irrésolutions de Lord Byron: «Il était tout habillé pour le voyage, ayant son bonnet et son manteau, et même sa petite canne à la main. On n'attendait plus que de le voir descendre, son bagage étant déjà déposé dans sa gondole. En ce moment Lord Byron, qui cherchait un prétexte, déclare que si une heure sonnait avant que tout fût prêt (ses armes étaient la seule chose qui ne le fût pas encore entièrement), il ne partirait pas ce jour-là. L'heure sonne et il reste!»
La même dame ajoute: «Il est évident que le courage de partir lui manqua. Les nouvelles qu'il reçut de Ravenne le lendemain décidèrent son sort; et lui-même, dans une lettre à la comtesse, lui annonce la victoire qu'elle a remportée.
«F*** t'aura déjà dit, avec sa sublimité ordinaire, que l'amour a triomphé. Je n'ai pu recueillir assez de courage pour quitter le pays que tu habites sans du moins te voir encore une fois. Il dépendra peut-être de toi-même que nous ne nous séparions plus. Quant au reste, nous en parlerons en nous revoyant. Tu dois à présent savoir ce qui est le plus nécessaire à ton bonheur, de ma présence ou de mon éloignement. Pour moi, je suis citoyen du monde, et tous les pays me sont indifférens.
»Tu as toujours été, depuis que je t'ai connue, le seul objet de mes pensées. J'avais cru que le meilleur parti que je pusse prendre pour ton repos et celui de ta famille était de partir et de m'éloigner de toi, puisqu'en restant ton voisin, il m'était impossible de ne pas te voir; cependant tu as décidé que je dois revenir à Ravenne, j'y reviendrai donc, et je ferai, je serai tout ce que tu peux souhaiter. Je ne puis davantage.»
En quittant Venise, il prit congé de M. Hoppner par une lettre courte, mais pleine de cordialité. Avant de la rapporter, je crois ne pouvoir lui donner de meilleure préface qu'en transcrivant les paroles dont cet excellent ami du noble lord en accompagna la communication. «Je n'ai pas besoin de dire avec quel sentiment pénible je vis le départ d'un homme qui, dès les premiers jours de notre connaissance, m'avait témoigné une bienveillance invariable, qui plaçait en moi une confiance que mes plus grands efforts ne pouvaient parvenir à mériter, et qui, m'admettant à une intimité à laquelle je n'avais aucun droit, écoutait avec patience et avec la plus grande bonté les observations que je me permettais de lui faire sur sa conduite.
LETTRE CCCXLIX.
Mon Cher Hoppner,
«Les adieux ont toujours, quoiqu'on fasse, quelque chose d'amer, c'est pourquoi je ne me hasarderai pas à vous en faire de nouveaux. Présentez, je vous prie, mes respects à Mrs. Hoppner, et assurez-la de ma constante vénération pour la bonté remarquable de son coeur: elle ne reste pas sans récompense, même dans ce monde; car ceux qui sont peu disposés à croire aux vertus humaines, en découvriraient assez en elle pour prendre meilleure opinion de leurs semblables, et ce qui est plus difficile encore, d'eux-mêmes, comme appartenant à la même espèce, quelque inférieurs qu'ils soient à un si noble modèle. Excusez-moi aussi le mieux que vous pourrez pour avoir mis de côté la cérémonie des adieux. Si nous nous revoyons, je tâcherai d'obtenir mon pardon; sinon, rappelez-vous tous les bons souhaits que je forme pour vous, et oubliez, s'il se peut, toute la peine que je vous ai donnée.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCL.
À M. MURRAY.
Venise, 10 décembre 1819.
«Depuis ma dernière lettre, j'ai changé de résolution, et je n'irai pas en Angleterre. Plus je réfléchis sur cette idée, plus j'éprouve d'éloignement pour ce pays et pour la perspective d'y retourner. Vous pouvez donc m'adresser vos lettres ici comme de coutume, quoique j'aie l'intention de me rendre dans une autre ville. J'ai fini le troisième chant de Don Juan; mais ce que j'ai lu et entendu m'a tout-à-fait découragé au sujet de la publication, du moins pour le moment. Vous pouvez essayer de faire plaider l'affaire; mais vous la perdrez. Il n'y a qu'une voix, c'est à qui criera au scandale. Je ne ferai aucune difficulté à vous rendre le prix du manuscrit, et j'ai écrit à M. Kinnaird à ce sujet par ce même courrier: parlez-lui-en.
»J'ai remis à Moore, et pour Moore seul, qui a aussi mon Journal, mes Mémoires écrits à dater de 1816, et je lui ai permis de les montrer à qui bon lui semble, mais non pas de les publier pour rien au monde. Vous pouvez les lire et les laisser lire à W***, si cela lui plaît, non que je me soucie de son opinion publique, mais de son opinion particulière; car j'aime l'homme et m'embarrasse fort peu de son Magazine. Je désirerais aussi que lady B*** elle-même pût les lire, afin qu'elle eût la faculté de marquer ou de relever les méprises ou les choses mal représentées; car, comme ces Mémoires paraîtront probablement après ma mort, il serait bien juste qu'elle les vît, c'est-à-dire si elle le désire.
»Peut-être ferai-je un voyage chez vous au printems; mais j'ai été malade, et je suis indolent et irrésolu, parce que peu d'objets m'intéressent. On m'a d'abord maltraité à cause de mon humeur sombre, et maintenant on est furieux parce que je suis ou cherche à être plaisant. J'ai un tel rhume et un si violent mal de tête, que je vois à peine ce que je griffonne: les hivers ici sont perçans comme des aiguilles. Je vous ai écrit assez longuement sur mes affaires italiennes; aujourd'hui je ne vous dirai autre chose, sinon que vous en apprendrez sous peu davantage.
»Votre Blackwood m'accuse de traiter les femmes durement: cela se peut; mais j'ai été leur martyr; ma vie entière a été sacrifiée à elles et par elles. Je compte quitter Venise sous peu de jours: mais vous adresserez vos lettres ici comme à l'ordinaire. Quand je m'établirai autre part, je vous le ferai savoir.»
Peu de tems après cette lettre à M. Murray, il partit pour Ravenne, d'où fut datée sa correspondance pendant les dix-huit mois suivans. À son arrivée, il alla demeurer dans un hôtel, où il resta quelques jours; mais le comte Guiccioli ayant consenti à lui louer une enfilade d'appartemens dans le palais Guiccioli même, il se trouva encore une fois logé sous le même toit que sa maîtresse.
LETTRE CCCLI.
À M. HOPPNER.
Ravenne, 31 décembre 1831.
«Il y a une semaine que je suis ici, et le soir même de mon arrivée, j'ai été obligé de me mettre sous les armes, pour aller chez le marquis Cavalli, où il y avait deux ou trois cents personnes de la meilleure compagnie que j'aie vue en Italie. Plus de beauté, plus de jeunesse et plus de diamans qu'il n'en a paru depuis cinquante ans dans cette Sodome de la mer[6]. Je n'ai jamais vu une telle différence entre deux endroits sous la même latitude (ou, si vous voulez, platitude). La musique, la danse et le jeu, tout était dans la même salle. Le but de la G*** paraissait être de faire parade autant que possible de son amant étranger, et, ma foi! si elle semblait se glorifier de ce scandale, ce n'était pas à moi d'en être honteux. Personne n'avait l'air surpris; toutes les femmes, au contraire, paraissaient comme enchantées d'un si excellent exemple. Le vice-légat et tous les autres vices étaient de la plus grande politesse; et moi, qui m'étais tenu d'abord sur la réserve, je fus bien obligé de prendre enfin ma dame sous le bras et de jouer le rôle de sigisbé aussi bien qu'il me fut possible avec si peu de tems pour m'y préparer, sans parler de l'embarras d'un chapeau à cornes et d'une épée, que je trouvai beaucoup plus formidables qu'ils ne le paraîtront jamais à l'ennemi.
[Note 6: ][(retour)] Géhenne des eaux; ô toi, Sodome de la mer! Marino Faliero
»Je vous écris en grande hâte, mettez-en autant à me répondre. Je n'entends pas grand'chose à tout cela; mais on dirait que la Guiccioli aurait passé dans le public pour avoir été plantée là, et qu'elle était décidée à montrer que ce n'était pas; car être plantée là est ici la plus grande des calamités morales. Au surplus, ce n'est qu'une conjecture; je ne sais rien de ce qui en est, excepté que tout le monde lui fait beaucoup d'accueil et se montre fort poli avec moi. Le père et tous les parens ont l'air agréable et satisfait.
»Votre à jamais.
»P. S. Mes très-humbles respects à Mrs. H***.
»Je vous ferais bien les complimens de la saison; mais la saison elle-même, avec ses pluies et ses neiges, est si peu complimenteuse, que j'attendrai les rayons du soleil.»
LETTRE CCCLIII[7].
A M. HOPPNER.
Ravenne, 20 janvier 1820.
«Je n'ai encore rien décidé au sujet de mon séjour à Ravenne; j'y puis rester un jour, une semaine, un an, toute ma vie, tout cela dépend de ce que je ne puis deviner ni prévoir. Je suis venu parce que j'ai été demandé, et je partirai dès que je m'apercevrai que mon départ est convenable. Mon attachement n'a ni l'aveuglement d'un amour naissant, ni la clairvoyance microscopique qui termine ces sortes de liaisons; mais le tems et l'événement décideront du parti que je prendrai. Je ne puis encore en rien dire, parce que je n'en sais guère plus que ce que je vous en ai dit.
[Note 7: ][(retour)] La lettre 352e, adressée à Moore, a été supprimée.
»Je vous ai écrit par le dernier courrier au sujet de mes meubles; car il n'y a pas moyen de trouver ici un logement avec une table et une chaise; et comme j'ai déjà à Bologne des objets de ce genre, que je m'étais procurés l'été dernier pour ma fille, j'ai donné ordre qu'on les transportât ici, et je désire qu'il en soit de même de ceux de Venise, afin que je puisse sortir de l'albergo imperiale, qui est impériale dans toute l'étendue du mot. Que Buffini soit payé de son poison. J'ai oublié de vous remercier, ainsi que Mme Hoppner, pour tout un trésor de joujoux envoyés à Allegra avant notre départ; c'est bien bon à vous, et nous vous en sommes bien reconnaissans.
»Votre triage de la société du gouverneur est fort amusant. Si vous ne comprenez pas les exceptions consulaires, je les comprends, moi; et il est juste qu'un homme d'honneur et une femme vertueuse en jugent ainsi, surtout dans un pays où il n'y a pas dix personnes de bien. Quant à la noblesse, il n'y a pas en Angleterre de réellement nobles que les pairs; les fils de pairs même n'ont pas de titre; quoiqu'on leur en accorde un par courtoisie. Il n'y a pas de chevaliers de la jarretière, à moins qu'ils n'appartiennent à la pairie, de sorte que Castlereagh lui-même aurait de la peine à subir l'examen d'un généalogiste étranger avant la mort de son père.
»La neige a ici un pied d'épaisseur. Il y a un théâtre et un Opéra. On nous donne le Barbier de Séville. Les bals commencent. Veuillez payer mon portier, quoique ce soit pour ne rien faire. Expédiez-moi mes meubles, et faites-moi savoir par vous-même ou par Cartelli comment vont mes procès; mais ne payez Cartelli qu'en proportion du succès. Peut-être, si vous allez en Angleterre, nous y reverrons-nous ce printems. Je vois que H*** s'est mis dans un embarras qui ne me plaît guère; il n'aurait pas dû s'avancer autant avec ces gens-là sans calculer les conséquences. Je me croyais autrefois le plus imprudent de tous mes amis et de toutes mes connaissances; mais maintenant je commence presque à en douter.
LETTRE CCCLIV.
A M. HOPPNER.
Ravenne, 31 janvier 1820.
«Vous vous serez donné beaucoup de peine pour le déménagement de mes meubles, mais Bologne est le lieu le plus près où l'on puisse s'en procurer, et j'ai été obligé d'en avoir pour les appartemens que je destinais à recevoir ici ma fille durant l'été. Les frais de transport seront au moins aussi grands; ainsi vous voyez que c'était par nécessité et non par choix. Ici on fait tout venir de Bologne, excepté quelques petits articles de Forli ou de Faënza.
»Si Scott est de retour, rappelez-moi, je vous prie, à son souvenir, et dites-lui que la paresse seule est cause que je ne lui ai pas répondu:--c'est une terrible entreprise que d'écrire une lettre. Le carnaval est ici moins bruyant, mais nous avons des bals et un théâtre. J'y ai mené Bankes, et il a, je crois, emporté une impression beaucoup plus favorable de la société de Ravenne que de celle de Venise:--rappelez-vous que je ne parle que de la société indigène.
»Je suis très-sérieusement en train d'apprendre à doubler un schall, et je réussirais jusqu'à me faire admirer, si je ne le doublais pas toujours dans le mauvais sens, et quelquefois je confonds et emporte deux, en sorte que je déconcerte tous les serventi[8], laissant d'ailleurs au froid leurs servite[9], jusqu'à ce que chacun rentre dans sa propriété. Mais c'est un pays terriblement moral, car vous ne devez pas regarder d'autre femme que celle de votre voisin.--Si vous allez à une porte plus loin, vous êtes décrié, et soupçonné de perfidie. Ainsi, une relazione[10] ou amicizia[11] semble être une affaire régulière de cinq à quinze ans, qui, s'il survient un veuvage, finit par un sposalizio[12]; et en même tems elle est soumise à tant de règles spéciales, qu'elle n'en vaut guère mieux. Un homme devient par le fait un objet de propriété féminine.--Ces dames ne laissent leurs serventi se marier que lorsqu'il y a vacance pour elles-mêmes. J'en connais deux exemples dans une seule famille.
[Note 8: ][(retour)] Le lecteur a déjà dû remarquer, et à son défaut nous remarquerons une fois pour toutes, que nous laissons dans notre traduction les expressions italiennes dont Lord Byron aimait à se servir.
[Note 9: ][(retour)] Femme qui a un cavaliere servente.
[Note 10: ][(retour)] Liaison.
[Note 11: ][(retour)] Amitié.
[Note 12: ][(retour)] Mariage. (Notes du Trad.)
»Hier soir il y eut une loterie ****[13] après l'opéra; c'est une burlesque cérémonie. Bankes et moi nous prîmes des billets, et plaisantâmes ensemble fort gaîment. Il est allé à Florence. Mrs J*** doit vous avoir envoyé mon postscriptum; il n'y a pas eu d'occasion de vous attaquer en personne. Je n'interviens jamais dans les querelles particulières,--elle peut vous égratigner elle-même la figure.
[Note 13: ][(retour)] Il y a dans le texte anglais un mot illisible, parce qu'il se trouvait sous le cachet. (Note de Moore.)
»Le tems ici a été épouvantable,--plusieurs pieds de neige--un fiume[14] a brisé un pont, et inondé Dieu sait combien de campi[15]; puis la pluie est venue,--et le dégel dure encore,--en sorte que mes chevaux de selle ont une sinécure jusqu'à ce que les chemins deviennent plus praticables. Pourquoi Léga a-t-il donné le bouc? Le sot.--Il faut que j'en reprenne possession.
[Note 14: ][(retour)] Fleuve.
[Note 15: ][(retour)] Champs. (Notes du Trad.)
»Voulez-vous payer Missiaglia et le Buffo Buffini de la Gran-Bretagna? J'ai reçu des nouvelles de Moore, qui est à Paris; je lui avais auparavant écrit à Londres, mais apparemment il n'a pas encore reçu ma lettre. Croyez-moi, etc.»
LETTRE CCCLV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 7 février 1820.
»Je n'ai point reçu de lettre de vous depuis deux mois; mais depuis que je suis arrivé ici, en décembre 1819, je vous ai envoyé une lettre pour Moore, qui est Dieu sait où,--à Paris ou à Londres, à ce que je présume. J'ai copié et coupé en deux le troisième chant de Don Juan, parce qu'il était trop long; et je vous dis cela d'avance, parce qu'en cas de règlement entre vous et moi, ces deux chants ne compteront que pour un, comme dans leur forme originelle; et, en effet, les deux ensemble ne sont pas plus longs qu'un des premiers: ainsi souvenez-vous que je n'ai pas fait cette division pour vous imposer une rétribution double, mais seulement pour supprimer un motif d'ennui dans l'aspect même de l'ouvrage. Je vous aurais joué un joli tour si je vous avais envoyé, par exemple, des chants de cinquante stances chaque.
»Je traduis le premier chant du Morgante Maggiore de Pulci, et j'en ai déjà fait la moitié; mais ces jours de carnaval brouillent et interrompent tout. Je n'ai pas encore envoyé les chants de Don Juan, et j'hésite à les publier; car ils n'ont pas la verve des premiers. La criaillerie ne m'a pas effrayé, mais elle m'a blessé, et je n'ai plus écrit dès-lors con amore. C'est très-décent, toutefois, et aussi triste que la dernière nouvelle comédie.
»Je crois que mes traductions de Pulci vous ébahiront; il faut les comparer à l'original, stance par stance, et vers par vers; et vous verrez ce qui était permis à un ecclésiastique dans un pays catholique, et dans un siècle dévot, sur le compte de la religion;--puis parlez-en à ces bouffons qui m'accusent d'attaquer la liturgie.
»J'écris dans la plus grande hâte, c'est l'heure du Corso, et je dois aller folâtrer avec les autres.
Ma fille Allegra vient d'arriver avec la comtesse G***, dans la voiture du comte G***; plus six personnes pour se joindre à la cavalcade, et je dois les suivre avec tout le reste des habitans de Ravenne. Notre vieux cardinal est mort, et le nouveau n'est pas encore nommé; mais la mascarade continue de même, le vice-légat étant un bon gouverneur. Nous avons eu des gelées et des neiges hideuses, mais tout s'est radouci.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCLVI.
À M. BANKES.
Ravenne, 19 février 1820.
«J'ai ici une chambre pour vous dans ma maison comme à Venise, si vous jugez à propos d'en faire usage; mais ne vous attendez pas à trouver la même enfilade de salles tapissées. Ni les dangers, ni les chaleurs tropicales ne vous ont jamais empêché de pénétrer partout où vous aviez résolu d'aller; et pourquoi la neige le ferait-elle aujourd'hui?--La neige italienne!--fi donc!--Ainsi, je vous en prie, venez. Le coeur de Tita soupire après vous, et peut-être après vos grands écus d'argent; et votre camarade de jeux, le singe, est seul et inconsolable.
»J'ai oublié si vous admirez ou tolérez les cheveux rouges, en sorte que j'ai peur de vous montrer ce qui m'approche et m'environne dans cette ville. Venez néanmoins,--vous pourrez faire à Dante une visite du matin, et je réponds que Théodore et Honoria seront heureux de vous voir dans la forêt voisine. Nous aussi, Goths de Ravenne, nous espérons que vous ne mépriserez pas notre archi-Goth Théodoric. Je devrai laisser ces illustres personnages vous faire les honneurs de la première moitié du jour, vu que je n'en ai point du tout ma part,--l'alouette qui me tire de mon sommeil étant oiseau d'après-midi. Mais je revendique vos soirées, et tout ce que vous pourrez me donner de vos nuits.--Eh bien! vous me trouverez mangeant de la viande, comme vous-même ou tout autre cannibale, excepté le vendredi. De plus, j'ai dans mon pupitre de nouveaux chants (et je les donne au diable) de ce que le lecteur bénévole, M. S***, appelle contes de carrefour, et j'ai une légère intention de vous les confier pour les faire passer en Angleterre; seulement je dois d'abord couper les deux chants susdits en trois, parce que je suis devenu vil et mercenaire, et que c'est un mauvais précédent à laisser à mon Mécène Murray, que de lui faire retirer de son argent un trop gros bénéfice. Je suis aussi occupé par Pulci,--je le traduis;--je traduis servilement, stance par stance, et vers par vers,--deux octaves par nuit,--même tâche qu'à Venise.
»Voudrez-vous passer chez votre banquier, à Bologne, et lui demander quelques lettres qu'il a pour moi, et les brûler?--Ou bien je le ferai,--ainsi ne les brûlez pas, mais apportez-les, et croyez-moi toujours,
»votre très-affectionné, etc.
»P. S. Je désire particulièrement entendre de votre bouche quelque chose sur Chypre;--ainsi, je vous en prie, rappelez-vous tout ce que vous pourrez là-dessus.--Bonsoir.»
LETTRE CCCLVII.
À M. MURRAY.
Ravenne, 21 février 1820.
«Les bull-dogs me seront très-agréables. Je n'ai que ceux de ce pays, lesquels, quoique bons, n'ont pas autant de ténacité dans la mâchoire et de stoïcisme dans la souffrance, que mes compatriotes d'espèce canine: envoyez-moi-les donc, je vous prie, par la voie la plus prompte;--par mer sera peut-être le mieux. M. Kinnaird vous remboursera, et fera déduction du montant de vos avances sur votre compte ou celui du capitaine Tyler.
»Je vois que le bon vieux roi est allé à son dernier gîte. On ne peut s'empêcher d'être chagrin, quoique la perte de la vue, la vieillesse et la démence, soient supposées être autant de rabais sur la félicité humaine; mais je ne suis point du tout sûr que la dernière infirmité au moins n'ait pas pu le rendre plus heureux qu'aucun de ses sujets.
»Je n'ai pas la moindre pensée d'aller au couronnement. J'aimerais cependant à en être témoin, et j'ai droit d'y jouer un rôle de marionnette; mais mon différend avec lady Byron, en tirant une ligne équinoxiale entre moi et les miens sous tout autre rapport, m'empêchera aussi, en cette occasion, d'être dans la même procession.................... ..................................................
»J'ai fini une traduction du premier chant de Morgante Maggiore de Pulci; je la transcrirai et vous l'enverrai. C'est le père non-seulement de Whistlecraft, mais de toute la poésie badine d'Italie. Vous devez l'imprimer en regard du texte italien, parce que je désire que le lecteur juge de ma fidélité: c'est traduit stance pour stance, et vers pour vers, sinon mot pour mot. Vous me demandez un volume de moeurs, etc., sur l'Italie. Peut-être suis-je en état d'avoir là-dessus plus de connaissances que beaucoup d'Anglais, parce que j'ai vécu parmi les nationaux, et dans des localités où des Anglais n'ont jamais encore résidé (je parle de la Romagne, et particulièrement de cet endroit-ci); mais il y a plusieurs raisons pour lesquelles je ne veux rien imprimer sur un tel sujet. J'ai vécu dans l'intérieur des maisons et dans le sein des familles, tantôt simplement comme amico di casa[16], et tantôt comme amico di cuore[17] de la dame, et dans l'un et l'autre cas je ne me sens pas autorisé à faire un livre sur ces gens-là. Leur morale n'est pas votre morale, leur vie n'est pas votre vie; vous ne les comprendriez pas; ce ne sont ni des Anglais, ni des Français, ni des Allemands, que vous comprendriez tous. Chez eux, l'éducation de couvent, l'office des cavaliers servans, les habitudes de pensée et de vie sont entièrement différentes de nos moeurs; et plus vous vivez dans l'intimité, plus la différence est frappante, de telle sorte que je ne sais comment vous faire concevoir un peuple qui est à-la-fois modéré et libertin, sérieux par caractère, et bouffon dans ses amusemens, capable d'impressions et de passions tout à-la-fois «soudaines» et «durables» (ce que vous ne trouverez dans aucune autre nation), et qui actuellement n'a point de société (ou de ce que vous nommeriez ainsi), comme vous pouvez le voir par ses comédies: il n'a point de comédie réelle, pas même dans Goldoni, et cela parce qu'il n'y a point de société qui en puisse être la source.
[Note 16: ][(retour)] Ami de la maison.
[Note 17: ][(retour)] Ami de coeur. (Notes du Trad.)
»Les conversazioni ne constituent point du tout une véritable société. On va au théâtre pour parler, et en compagnie pour tenir sa langue en repos. Les femmes s'asseoient en cercle, et les hommes se rassemblent en groupes, ou l'on joue au triste faro ou au lotto reale, et l'on joue petit jeu. À l'académie il y a des concerts comme chez nous, avec une meilleure musique et plus d'étiquette. Ce qu'il y a de mieux, ce sont les bals et les mascarades du carnaval, quand tout le monde devient fou pour six semaines. Après le dîner ou le souper, on improvise des vers et on se plaisante mutuellement; mais c'est avec une verve de bonne humeur où vous ne pourriez jamais vous mettre, vous autres gens du Nord.
»Dans l'intérieur de la maison, c'est bien mieux. Je dois en savoir quelque chose, ayant assez joliment acquis par expérience une connaissance générale du beau sexe, depuis la femme du pêcheur jusqu'à la Nobil Dama que je sers. Ces dames ont un système qui a ses règles, ses délicatesses et son décorum, qui peut ainsi être réduit à une sorte de discipline ou de chasse faite aux coeurs, d'où l'on ne doit se permettre que fort peu d'écarts, à moins qu'on ne désire perdre la partie. Elles sont extrêmement tenaces, et, jalouses comme des furies, elles ne permettent pas même à leurs amans de se marier si elles peuvent les en empêcher, et les gardent toujours, autant que possible, près d'elles en public comme en particulier. Bref, elles transportent le mariage dans l'adultère, et chassent du sixième commandement la particule non. La raison en est qu'elles se marient pour leurs parens, et qu'elles aiment pour elles-mêmes. Elles exigent d'un amant la fidélité comme une dette d'honneur, tandis qu'elles paient leur mari comme un homme de commerce, c'est-à-dire pas du tout. Vous entendez éplucher le caractère des personnes de l'un ou l'autre sexe, non par rapport à leur conduite envers leurs maris ou leurs femmes, mais envers leurs maîtresses ou leurs amans. Si j'écrivais un in-quarto, je ne sache pas que je puisse faire plus qu'amplifier ce que je viens de noter ici. Il est à remarquer que, malgré tout ceci, les formes extérieures du plus grand respect sont accordées aux maris, non-seulement par les femmes, mais par leurs serventi,--surtout si le mari ne sert lui-même aucune dame (ce qui d'ailleurs n'est pas le cas ordinaire);--en sorte que souvent vous prendriez pour parens le mari et le servente,--celui-ci faisant la figure d'un homme adopté dans la famille. Quelquefois les dames montent un petit cheval, et s'évadent ou se séparent, ou font une scène; mais c'est un miracle, en général, et quand elles ne voient rien de mieux à faire ou qu'elles tombent amoureuses d'un étranger, ou qu'il y a quelque autre anomalie pareille, et cela est toujours réputé inutile et extravagant.
»Vous vous informez de la Prophétie du Dante; je n'ai pas fait plus de six cents vers, mais je prophétiserai à loisir.
»Je ne sais rien du buste. Aucun camée ou cachet ne peut être ici ou ailleurs, que je sache, taillé dans le bon style. Hobhouse doit écrire lui-même à Thorwaldsen. Le buste a été fait et payé il y a trois ans.
»Dites, je vous prie, à Mrs. Leigh de supplier lady Byron de presser le transfert des fonds. J'ai écrit à ce sujet à lady Byron par ce courrier-ci, à l'adresse de M. D. Kinnaird.»
LETTRE CCCLVIII.
À M. BANKES.
Ravenne, 26 février 1820.
«Pulci et moi nous vous attendons avec impatience; mais je suppose que nous devons laisser agir quelque tems l'attraction des galeries bolonaises. Je ne connais rien en peinture, et m'en soucie presque aussi peu que je m'y connais; mais pour moi il n'y a rien d'égal à la peinture vénitienne,--surtout à Giorgione. Je me rappelle très-bien son Jugement de Salomon, dans les Mariscalchi, à Bologne. La vraie mère est belle, parfaitement belle. Achetez-la, en employant tous les moyens possibles, et emportez-la avec vous: mettez-la en sûreté; car soyez assuré qu'il se brasse des troubles pour l'Italie; et comme je n'ai jamais pu me tenir hors de rang dans ma vie, ce sera mon destin; j'ose dire, que de m'y enfoncer jusqu'à en avoir par-dessus la tête et les oreilles; mais peu importe, c'est un motif plus fort pour que vous veniez me voir bientôt.
»J'ai encore de nouveaux romans de Scott (car sûrement ils sont de Scott) depuis que nous ne nous sommes vus, et j'y trouve plaisir de plus en plus. Je crois que je les préfère même à sa poésie, que je lus (soit dit en passant), pour la première fois de ma vie, dans votre chambre, au collége de la Trinité.
»On conserve ici quelques commentaires curieux sur Dante, que vous devrez voir.
»Croyez-moi toujours, etc.»
LETTRE CCCLIX.
À M. MURRAY.
Ravenne, 1er mars 1820.
«Je vous ai envoyé par le dernier courrier la traduction du premier chant du Morgante Maggiore, et je désire que vous vous informiez auprès de Rose du mot sbergo, c'est-à-dire usbergo, que j'ai traduit par cuirasse; je soupçonne qu'il veut dire aussi un casque. Maintenant, s'il en est ainsi, lequel des deux sens s'accorde le mieux avec le texte? J'ai adopté la cuirasse; mais je serai facile à me rendre aux bonnes raisons. Parmi les nationaux, les uns disent d'une façon, les autres de l'autre; mais on n'est pas fort sur le toscan dans la Romagne. Toutefois, j'en parlerai demain à Sgricci (le fameux improvisateur), qui est natif d'Arezzo. La comtesse Guiccioli, qui passe pour une jeune dame fort instruite, et le dictionnaire, interprètent le mot par cuirasse. J'ai donc écrit cuirasse; mais le casque me trotte néanmoins dans la tête,--et je le mettrai fort bien dans le vers: le faut-il? voilà le point principal. J'en parlerai aussi à la Sposa Spina Spinelli, fiancée florentine du comte Gabriel Rusponi, récemment arrivée de Florence, et je tirerai de quelqu'un le véritable sens.
»Je viens de visiter le nouveau cardinal, qui est arrivé avant-hier dans sa légation. Il paraît être un bon vieillard, pieux et simple, et tout-à-fait différent de son prédécesseur, qui était un bon vivant dans le sens mondain du mot.
»Je vous envoie ci-joint une lettre que j'ai reçue de Dallas il y a quelque tems. Elle s'expliquera elle-même. Je n'y ai pas répondu. Voilà ce que c'est que de faire du bien aux gens. En différentes fois (y compris les droits d'auteur), cet homme a eu environ 1,400 livres sterling de mon argent, et il écrit ce qu'il appelle une oeuvre posthume sur mon compte, et une plate lettre où il m'accuse de le maltraiter, quand je n'ai jamais rien fait de pareil. Il est vrai que j'ai interrompu avec lui ma correspondance, comme je l'ai fait presque avec tout le monde; mais je ne puis découvrir comment par-là je me suis mal comporté envers lui.
»Je regarde son épître comme une conséquence de ce que je ne lui ai pas envoyé 100 autres livres sterling, pour lesquelles il m'écrivit il y a environ deux ans, et que je jugeai à propos de garder, parce qu'à mon sens il avait eu sa part de ce dont je pouvais disposer en faveur d'autres personnes.
»Dans votre dernière, vous me demandez ce dont j'ai besoin pour mon usage domestique: je crois que c'est comme à l'ordinaire; ce sont des bull-dogs, de la magnésie, du soda-powder, de la poudre dentifrice, des brosses, et toutes choses de même genre qu'on ne peut se procurer ici. Vous demandez encore que je retourne en Angleterre: hélas! à quel propos? Vous ne savez pas ce que vous réclamez; je dois probablement revenir un jour ou l'autre (si je vis), tôt ou tard; mais ce ne sera point par plaisir, et cela ne pourra finir en bien. Vous vous informez de ma santé et de mon humeur en grosses lettres. Ma santé ne peut être très-mauvaise; car je me suis guéri moi-même en trois semaines, par le moyen de l'eau froide, d'une rude fièvre tierce qui n'avait pas quitté durant des mois entiers mon plus vigoureux gondolier, malgré tout le quinquina de l'apothicaire;--chose fort surprenante pour le docteur Aglietti, qui disait que c'était une preuve de la force des fibres, surtout dans une saison si épidémique. Je l'ai fait par dégoût pour le quinquina, que je ne puis supporter, et j'ai réussi, contrairement aux prophéties de tout le monde, en me bornant à ne prendre rien du tout. Quant à l'humeur elle est inégale, tantôt haut, tantôt bas, comme chez les autres personnes, je suppose, et dépend des circonstances.
»Envoyez-moi, je vous prie, les nouveaux romans de Walter Scott. Quels en sont les noms et les personnages? Je lis quelques-unes de ses premiers, au moins une fois par jour, pendant une heure ou à-peu-près. Les derniers sont faits trop à la hâte: Scott oublie le nom de Ravenswood, et l'appelle tantôt Edgar, et tantôt Norman; et Girder, le tonnelier, est écrit tantôt Gilbert, et tantôt John. Il n'y en a pas assez sur Montrose, mais Dalgetty est excellent, ainsi que Lucy Ashton et sa chienne de mère. Qu'est-ce que c'est qu'Ivanhoe? et qu'appelez-vous son autre roman? Est-ce qu'il y en a deux? Faites-lui-en écrire, je vous prie, au moins deux par an: il n'est aucune lecture que j'aime autant.
»L'éditeur du Télégraphe de Bologne m'a envoyé un numéro qui contient des extraits de l'Athéisme réfuté de M. Mulock (ce nom me rappelle toujours Muley Moloch de Maroc), où se trouve un long éloge de ma poésie et une grande compassion pour mon malheur. Je n'ai jamais pu comprendre quel est le but de ceux qui m'accusent d'irréligion: toutefois ils peuvent aller leur train. Cet homme-ci paraît être mon grand admirateur, ainsi je prends en bonne part ce qu'il dit, comme il a évidemment une intention charitable, à laquelle je ne m'accuse pas moi-même d'être insensible.
»Tout à vous.»
LETTRE CCCLX.
À M. MURRAY.
Ravenne, 5 mars 1820.
«Au cas que, dans votre pays, vous ne trouviez pas aisément sous votre main le Morgante Maggiore, je vous envoie le texte original du premier chant, pour le mettre en regard de la traduction que je vous envoyai il y a quelques jours. Il est tiré de l'édition de Naples in-quarto, 1732,--datée Florence, néanmoins, par un tour du métier, que vous, un des souverains alliés de la profession, comprendrez parfaitement sans plus grande spiegazione[18].
[Note 18: ][(retour)] Explication.
»Il est étrange que personne ici ne comprenne la signification précise de sbergo ou usbergo[19], vieux mot toscan que j'ai traduit par cuirasse (mais je ne suis pas sûr qu'il ne veuille pas dire casque). J'ai interrogé au moins vingt personnes, savans et ignorans, hommes et femmes, y compris poètes et officiers civils et militaires. Le dictionnaire dit cuirasse, mais ne cite aucune autorité; et une dame de mes amies dit positivement cuirasse, ce qui me fait douter du fait encore plus qu'auparavant. Ginguené dit bonnet de fer avec l'aplomb superficiel d'un Français, en sorte que je ne le crois point. Choisir entre le dictionnaire, la femme italienne et le critique français!--On ne peut pas se fier à leur autorité. Le texte même, qui devrait décider, admet également l'un ou l'autre sens, comme vous le verrez. Interrogez Rose, Hobhouse, Merivale et Foscolo, et votez avec la majorité. Frere est-il bon Toscan? S'il l'est, consultez-le aussi. J'ai tenté, comme vous voyez, d'être aussi exact que j'ai pu. Ceci est ma troisième ou quatrième lettre ou paquet depuis vingt jours.»
[Note 19: ][(retour)] Usbergo en italien; hauberk, habergeon, en anglais; haubert, haubergeon, en français, viendraient, suivant une note de Moore, de l'allemand hals-berg, mot-à-mot, montagne du cou. L'étymologie serait donc pour le sens de casque, armure qui surmonte et défend le cou; mais comme les dérivés anglais et français ont pris, par une catachrèse-synecdoque, le sens de cuirasse, il n'est pas improbable que le dérivé italien ait reçu la même extension. Le doute n'est donc pas résolu. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLXI.
À M. MURRAY.
Ravenne, 14 mars 1820.
«Je vous envoie ci-joint la Prophétie du Dante[20]: nommez-la d'ailleurs Vision ou autrement, peu importe. Là où j'ai donné plus d'une leçon (ce que j'ai fait souvent), vous adopterez celle que Gifford, Frere, Rose, Hobhouse, et les autres membres de votre sénat toscan jugeront la meilleure ou la moins mauvaise. La préface expliquera tout ce qui est explicable. Ce ne sont là que les quatre premiers chants: s'ils sont bien accueillis, je continuerai. Soignez, je vous prie, l'impression, et confiez la correction des citations italiennes à quelque homme instruit dans la langue.
[Note 20: ][(retour)] Il y avait primitivement dans ce poème trois vers d'une force et d'une sévérité remarquables, qui ne furent pas publiés, parce que le poète italien contre qui ils étaient dirigés vivait encore. Je les donnerai ici de mémoire.
The prostitution of his muse and wife,
Both beautiful, and both by him debased,
Shall salt his bread and give him means of life.
«La prostitution de sa muse et de sa femme, belles toutes deux, toutes deux déshonorées par lui, salera son pain et le fera vivre. (Note de Moore.)
»Il y a quatre jours, j'ai versé en voiture découverte, entre la rivière et une chaussée escarpée.--Nous avons eu nos roues mises en pièces, quelques légères meurtrissures, un étroit passage pour nous échapper, et voilà tout; mais il n'y a point eu de mal, quoique le cocher, le jockey, les chevaux et le carrosse fussent tous entremêlés comme des macaronis. Cet accident, suivant moi, est dû au cocher, qui a mal mené; mais celui-ci jure que c'est par une surprise des chevaux. Nous heurtâmes contre une borne sur le bord d'une chaussée escarpée, et nous dégringolâmes. Je sors ordinairement de la ville en voiture, et trouve mes chevaux de selle vers le pont: c'est dans ce trajet que nous avons échoué; mais je fis ma promenade à cheval, comme à l'ordinaire, après l'accident. On dit ici que nous sommes redevables à saint Antoine de Padoue (sans plaisanter, je vous assure),--qui fait treize miracles par jour,--de ce que nous n'avons pas eu plus de mal. Je ne fais aucune objection à ce que cela soit son quatorzième miracle dans les vingt-quatre heures. Ce saint préside, à ce qu'il paraît, aux voitures versées, et au salut des voyageurs en ce cas; on lui dédie des tableaux, etc., comme faisaient autrefois les marins à Neptune, d'après la grande mode romaine.
»Je me hâte de me dire votre tout dévoué.»
LETTRE CCCLXII.
À M. MURRAY.
Ravenne, 20 mars 1820.
«Je vous ai envoyé par le dernier courrier les quatre premiers chants de la Vision du Dante. Vous trouverez ci-joint, vers pour vers, en terza rima[21], mètre dont vos polissons de lecteurs bretons ne connaissent rien encore, l'épisode de Françoise de Rimini. Vous savez qu'elle naquit ici, se maria et fut tuée par son mari, d'après Cary, Boyd et autres autorités pareilles. J'ai fait cela, vers pour vers et rime pour rime, pour essayer la possibilité d'un pareil tour de force dans la poésie anglaise. Vous ferez bien de le joindre aux poèmes que je vous ai déjà envoyés par les trois derniers courriers. Je ne vous permets pas de me jouer le tour que vous fîtes l'an dernier, en mettant en postscriptum, à la suite de Mazeppa, la prose que je vous avais envoyée, et dont je ne voulais pas la publication, sinon dans un ouvrage périodique, et vous, vous l'adjoignîtes là sans un mot d'explication. Si ce morceau est publié, publiez-le en regard de l'original, et avec la traduction de Pulci ou l'imitation de Dante. Je suppose que vous avez maintenant ces deux pièces et le Don Juan depuis long-tems[22].»
[Note 21: ][(retour)] Voyez la note insérée dans notre édition, au bas de la préface de la Prophétie du Dante, tome IV, page 93.
[Note 22: ][(retour)] Suit cette traduction de l'épisode de Françoise de Rimini, tiré du cinquième chant de l'Enfer du Dante; elle ne peut offrir d'intérêt qu'en anglais même, comme objet de comparaison entre les deux poètes et les deux langues. Nous n'avons pas dû, comme nous l'avons déjà remarqué, traduire une traduction: nous n'avons fait exception que pour le Morgante Maggiore. Voir tome IV. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLXIV[23].
À M. MURRAY.
Ravenne, 28 mars 1820.
Je vous envoie ci-jointe une Profession de foi dont vous voudrez bien vous donner la peine d'accuser réception par le plus prochain courrier. M. Hobhouse doit être chargé d'en surveiller l'impression. Vous pouvez d'ailleurs montrer préalablement la pièce à qui vous voudrez. Je désire savoir ce que sont devenues mes deux épîtres de saint Paul (traduites de l'arménien il y a trois ans ou même davantage), et de la lettre à R--ts, écrite l'automne dernier? Vous n'y avez donné aucune attention. Il y a deux paquets avec ceci.
»P. S. J'ai quelque idée de publier les Essais imités d'Horace, composés il y a dix ans,--si Hobhouse peut les déterrer parmi les paperasses laissées chez son père,--sauf quelques retranchemens et changemens à faire quand je verrai les épreuves.»
[Note 23: ][(retour)] La lettre 363e a été supprimée, parce qu'elle est à peu de chose près la répétition des lettres précédentes adressées à M. Murray, sur Don Juan, le Morgante, la Prophétie. (Note du Trad.)
LETTRE CCCLXV.
À M. MURRAY.
Ravenne, 29 mars 1820.
«Vous recevrez ci-jointe une note sur Pope; j'ai enfin perdu toute patience à entendre l'atroce et absurde jargon que nos présens *** débitent par torrens sur le compte de Pope, et je suis déterminé à y tenir tête, autant qu'il est possible à un seul individu, tant en prose qu'en vers; et du moins la bonne volonté ne me manquera pas. Il n'y a pas moyen de supporter cela plus long-tems; et, si l'on continue; on détruira le peu qui reste de bon style et de goût parmi nous. J'espère qu'il y a encore quelques hommes de goût pour me seconder; sinon je combattrai seul, convaincu que c'est dans l'intérêt de la littérature anglaise.
Je vous ai envoyé dernièrement tant de paquets, vers et prose, que vous serez fatigué d'en payer le port, sinon de les lire. J'ai besoin de répondre à quelques passages de votre dernière lettre, mais je n'ai pas le tems, car il faut me botter et monter en selle, parce que mon capitaine Craigengelt (officier de la vieille armée italienne de Napoléon) attend, ainsi que mon groom et ma bête.
Vous m'avez prodigué la métaphore et je ne sais quoi encore sur le compte de Pulci, sur les moeurs, sur l'usage «d'aller sans vêtemens, comme nos ancêtres saxons.» D'abord, les Saxons «n'allaient pas sans vêtemens;» et, en second lieu, ils ne sont ni mes ancêtres, ni les vôtres; car les miens étaient Normands, et les vôtres, je le sais par votre nom, étaient Galliques. Et puis, je diffère d'opinion avec vous sur le «raffinement» qui a banni les comédies de Congreve. Les comédies de Sheridan ne sont-elles pas jouées pour les banquettes? Je sais, (en qualité d'ex-commissaire du théâtre) que l'École du Scandale[24] était la plus mauvaise pièce du répertoire, en fait de recette. Je sais aussi que Congreve cessa d'écrire, parce que Mrs. Centlivre fit déserter ses comédies. Ainsi, ce n'est pas la décence, mais la stupidité qui fait tout cela, car Sheridan est un écrivain aussi décent qu'il faut être, et Congreve n'est pas pire que Mrs. Centlivre, dont Wilkes (l'acteur) a dit:[25] «Non-seulement son théâtre doit être damné; mais elle-même aussi.» Il faisait allusion à Un coup hardi pour avoir femme. Mais enfin, et pour revenir au sujet, Pulci n'est point un écrivain indécent,--au moins dans son premier chant, comme vous devez à présent en être assuré par vos propres yeux.
[Note 24: ][(retour)] C'est ainsi que l'on traduit généralement le titre du chef-d'oeuvre de Shéridan (School for Scandal), mais le sens est l'École de la Calomnie.
[Note 25: ][(retour)] Comédie de Mrs. Centlivre. (Notes du Trad.)
»Vous parlez de raffinement:--Êtes-vous tous plus moraux? êtes-vous aussi moraux? Pas du tout. Je sais, moi, ce que c'est que le monde en Angleterre, pour avoir connu moi-même, par expérience, le meilleur,--du moins le plus élevé; et je l'ai peint partout comme on le trouve en tous lieux.
»Mais revenons. J'aimerais à voir les épreuves de ma réponse, parce qu'il y aura quelque chose à retrancher ou à changer. Mais, je vous en prie, faites-la imprimer avec soin. Répondez-moi, quand vous le pourrez commodément. Tout à vous.»
LETTRE CCCLXVI.
A M. HOPPNER.
Ravenne, 31 mars 1820.
........................................................................................
«Ravenne continue le même train que je vous ai déjà décrit. Conversazioni durant tout le carême, et beaucoup plus agréables qu'à Venise. Il y a de petits jeux de hasard, c'est-à-dire le faro, où l'on ne peut mettre plus d'un schelling ou deux,--des tables pour d'autres jeux de cartes, et autant de caquet et de café qu'il vous plaît; tout le monde fait et dit ce qu'il lui plaît, et je ne me rappelle aucun événement désagréable, si ce n'est d'avoir été trois fois faussement accusé de boutade, et une fois volé de six pièces de six pence par un noble de la ville, un comte----. Je ne soupçonnai pas l'illustre délinquant; mais la comtesse V---- et le marquis L---- m'en avertirent directement, et me dirent que c'était une habitude qu'il avait de gripper l'argent quand il en voyait devant lui: mais je ne l'actionnai pas pour le remboursement, je me contentai de lui dire que s'il recommençait, je préviendrais moi-même la loi.
»Il doit y avoir un théâtre en avril et une foire, et un opéra,--puis un autre opéra en juin, outre le beau tems, don de la nature, et les promenades à cheval dans la forêt de pins. Mes respects les plus plus profonds à Mrs. Hoppner, et croyez-moi, etc.
»P. S. Pourriez-vous me donner une note de ce qui reste de livres à Venise? Je n'en ai pas besoin, mais je veux savoir si le peu qui ne sont pas ici sont là-bas, et n'ont pas été perdus en route. J'espère, et j'aime à croire que vous avez reçu votre vin en bon état, et qu'il est buvable. Allégra est, je crois, plus jolie, mais aussi obstinée qu'une mule et aussi goulue qu'un vautour. Sa santé est bonne, à en juger par son teint,--son caractère tolérable, sauf la vanité et l'entêtement. Elle se croit belle, et veut tout faire comme il lui plaît.»
LETTRE CCCLVII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 9 avril 1820.
«Au nom de tous les diables de l'imprimerie, pourquoi n'avez-vous pas accusé réception du second, troisième et quatrième paquets; savoir, de la traduction et du texte de Pulci, des poésies Dantiques[26], des observations, etc.? Vous oubliez que vous me laissez dans l'eau bouillante, jusqu'à ce que je sache si ces compositions sont arrivées, ou si je dois avoir l'ennui de les recopier.................. ................
[Note 26: ][(retour)] Il y a dans le texte danticles, mot forgé par Byron pour désigner ses imitations et traductions du Dante: nous nous sommes permis une licence analogue. (Note du Trad.)
»Avez-vous reçu la crème des traductions, Françoise de Rimini, épisode de l'Enfer? Quoi! je vous ai envoyé un magasin de friperie le mois dernier; et vous n'éprouvez aucune sorte de sentiment! Un pâtissier aurait eu une double reconnaissance, et m'aurait remercié au moins pour la quantité.
»Pour rendre la lettre plus lourde, j'y renferme pour vous la circulaire du cardinal-légat (notre Campéius) pour sa conversazione de ce soir. C'est l'anniversaire du tiare-ment[27] du pape, et tous les chrétiens bien élevés, même ceux de la secte luthérienne, doivent y aller et se montrer civils. Et puis il y aura un cercle, une table de faro (pour gagner ou perdre des schelings, car on ne permet pas de jouer gros jeu), et tout le beau sexe, la noblesse et le clergé de Ravenne. Le cardinal lui-même est un bon petit homme, evêque de Muda, et ici légat,--honnête croyant dans toutes les doctrines de l'église. Il garde sa gouvernante depuis quarante ans....... mais il est réputé pour homme pieux et moral.
[Note 27: ][(retour)] Tiara-tion: mot forgé par analogie au mot coronation, couronnement; nous avons donc formé un mot selon l'esprit du texte anglais.
»Je ne suis pas tout-à-fait sûr que je ne serai point parmi vous cet automne; car je trouve que l'affaire ne va pas--entre les mains des fondés de pouvoir et des légistes--comme elle devrait aller avec une célérité raisonnée. On diffère sur le compte des investitures en Irlande.
Entre le diable et la profonde mer,
Entre le légiste et le fondé de pouvoir[28],
je me trouve fort embarrassé; et il y a une si grande perte de tems parce que je ne suis pas sur le lieu même, avec les réponses, les délais, les dupliques, qu'il faudra peut-être que je vienne jeter un coup-d'oeil là-dessus: car l'un conseille d'agir, l'autre non, en sorte que je ne sais quel moyen prendre; mais peut-être pourra-t-on terminer sans moi.
»Votre, etc.
»P. S. J'ai commencé une tragédie sur le sujet de Marino Faliero, doge de Venise; mais vous ne la verrez pas de six ans, si vous n'accusez réception de mes paquets avec plus de vitesse et d'exactitude. Écrivez toujours, au moins une ligne, par le retour du courrier, quand il vous arrive autre chose qu'une pure et simple lettre.
»Adressez directement à Ravenne; cela économise une semaine de tems et beaucoup de port.»
[Note 28: ][(retour)] Ce sont deux vers dans le texte. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLVIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 16 avril 1820.
«Les courriers se succèdent sans m'apporter de vous la nouvelle de la réception des différens paquets (le premier excepté) que je vous ai envoyés pendant ces deux mois, et qui tous doivent être arrivés depuis long-tems; et comme ils étaient annoncés dans d'autres lettres, vous devriez au moins dire s'ils sont venus ou non. Je n'espère pas que vous m'écriviez de fréquentes et longues lettres, vu que votre tems est fort occupé; mais quand vous recevez des morceaux qui ont coûté quelque peine pour être composés, et un grand embarras pour être copiés, vous devriez au moins me mettre hors d'inquiétude, en en accusant immédiatement réception, par le retour du courrier, à l'adresse directe de Ravenne. Sachant ce que sont les postes du continent, je suis naturellement inquiet d'apprendre qu'ils sont arrivés; surtout comme je hais le métier de copiste, à un tel point que s'il y avait un être humain qui pût copier mes manuscrits raturés, il aurait pour sa peine tout ce qu'ils peuvent jamais rapporter. Tout ce que je désire, ce sont deux lignes, où vous diriez: «tel jour, j'ai reçu tel paquet.» Il y en a au moins six que vous n'avez pas accusés: c'est manquer de bonté et de courtoisie.
»J'ai d'ailleurs une autre raison pour désirer de vous prompte réponse: c'est qu'il se brasse en Italie quelque chose qui bientôt détruira toute sécurité dans les communications, et fera fuir nos Anglais-voyageurs dans toutes les directions, avec le courage qui leur est ordinaire dans les tumultes des pays étrangers. Les affaires d'Espagne et de France ont mis les Italiens en fermentation; et il ne faut pas s'en étonner, ils ont été trop long-tems foulés. Ce sera un triste spectacle pour votre élégant voyageur, mais non pour le résident, qui naturellement désire qu'un peuple se relève. Je resterai, si les nationaux me le permettent, pour voir ce qu'il en adviendra, et peut-être pour prendre rang avec eux, comme Dugald Dalgetty et son cheval, en cas d'affaire: car je regarderai comme le spectacle le plus intéressant du monde, le moment où je verrai les Italiens renvoyer les barbares de toute nation dans leurs cavernes. J'ai vécu assez long-tems parmi eux pour les aimer comme nation plus qu'aucun autre peuple dans le monde; mais ils manquent d'union, ils manquent de principes, et je doute de leur succès. Toutefois, ils essaieront probablement, et s'ils le font, ce sera une bonne cause. Nul Italien ne peut haïr un Autrichien plus que je ne le fais; si ce ne sont les Anglais, les Autrichiens me semblent être la plus mauvaise race sous les cieux. Mais je doute, s'il se fait quelque chose, que tout se passe aussi tranquillement qu'en Espagne. Certainement les révolutions ne doivent pas se faire à l'eau-rose, là où les étrangers sont maîtres.
»Écrivez tandis que vous le pouvez, car il ne tient qu'à un fil qu'il n'y ait pas un remue-ménage qui retarde bientôt la malle-poste.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCLXIX.
A M. HOPPNER.
Ravenne, 18 avril 1820.
«J'ai fait écrire à Siri et à Willhalm pour qu'ils m'envoient avec Vincenza, dans une barque, les lits de camp et les épées que je confiai à leurs soins lors de mon départ de Venise. Il y a aussi plusieurs livres de bonne poudre de Manton dans une boîte en vernis du Japon; mais à moins que je fusse sûr de les recevoir de V---- sans crainte de saisie, je ne voudrais pas l'aventurer. Je puis la faire entrer ici, par le moyen d'un employé des douanes, qui m'a offert de la mettre à terre pour moi; mais j'aimerais à être assuré qu'elle ne courra aucun risque en sortant de Venise. Je ne voudrais pas la perdre pour son poids en or:--il n'y en a pas de pareille en Italie.
»Je vous ai écrit il y a environ une semaine, et j'espère que vous êtes en bonne santé et bonne humeur. Sir Humphrey Davy[29] est ici, et il était hier soir chez le cardinal. Comme j'y avais été le dimanche précédent, et qu'il faisait chaud hier, je n'y suis point allé, ce que j'eusse fait si j'avais pensé y rencontrer l'homme de la chimie. Il m'a fait visite ce matin, et j'irai le chercher à l'heure du corso. Je crois qu'aujourd'hui lundi, nous n'avons pas grande conversazione, mais seulement la réunion de famille chez le marquis Cavalli, où je vais quelquefois comme parent, de sorte que si sir Davy ne demeure pas ici un jour ou deux, nous nous rencontrerons difficilement en public. Le théâtre doit ouvrir en mai, pour la foire, s'il n'y a pas un remue-ménage dans toute l'Italie à cette époque.--Les affaires d'Espagne ont excité une fièvre constitutionnelle, et personne ne sait comment cela finira:--il est nécessaire qu'il y ait un commencement.
»Votre, etc.
»P. S. Mes bénédictions à Mrs. Hoppner. Comment va votre petit garçon? Allegra grandit, et elle a cru en bonne mine et en obstination.»
[Note 29: ][(retour)] Célèbre chimiste anglais. (Note du Trad.)
LETTRE CCCLXX.
A M. MURRAY.
Ravenne, 23 avril 1820.
«Les épreuves ne contiennent pas les dernières stances du second chant[30], mais finissent brusquement par la 105e stance.
[Note 30: ][(retour)] Il est question de Don Juan. (Note du Trad.)
»Je vous ai dit, il y a long-tems, que les nouveaux chants n'étaient pas bons, et je vous en ai donné la raison. Songez que je ne vous oblige pas à les publier; vous les supprimerez si vous voulez, mais je ne puis rien changer. J'ai biffé les six stances sur ces deux imposteurs,---- (ce qui, je suppose, vous causera un grand plaisir), mais je ne puis faire davantage. Je ne puis ni rien ajouter, ni rien remplacer; mais je vous donne la liberté de tout mettre au feu, si vous le voulez, ou de ne pas publier, et je crois que c'est assez.
»Je vous ai dit que je continuais à écrire sans bonne volonté;--que j'avais été, non effrayé, mais blessé par la criaillerie, et que d'ailleurs, quand j'écrivais en novembre dernier, j'étais malade de corps, et dans une très-grande peine d'esprit à propos de quelques affaires particulières. Mais vous vouliez avoir l'oeuvre: aussi vous l'envoyai-je; et pour la rendre plus légère, je la coupai en deux parts,--mais je ne saurais la rapiécer. Je ne puis saveter.......................--Finissons, car il n'y a pas de remède; mais je vous laisse absolument libre de supprimer le tout à votre gré.
»Quant au Morgante Maggiore, je n'en supprimerai pas un vers. Il peut être mis en circulation ou non; mais toute la critique du monde n'atteindra pas un vers, à moins que ce ne soit pour vice de traduction. Or vous dites, et je dis, et d'autres personnes disent que la traduction est bonne; ainsi donc il faut qu'elle soit mise sous presse telle qu'elle est. Pulci doit répondre de sa propre irréligion: je ne réponds que de la traduction............ ....................................................................
»Faites, je vous prie, revoir la prochaine fois par M. Hobhouse les épreuves du texte italien: cette fois-ci, tandis que je griffonne pour vous, elles sont corrigées par une femme qui passe pour la plus jolie de la Romagne et même des Marches jusqu'à Ancône.
»Je suis content que vous aimiez ma réponse à vos questions sur la société italienne. Il est convenable que vous aimiez quelque chose, et le diable vous emporte.
»Mes amitiés à Scott. J'ai une opinion plus haute du titre de chevalier depuis qu'il en a été décoré. Soit dit en passant, c'est le premier poète qui ait été anobli pour son talent dans la Grande-Bretagne: cela n'était arrivé auparavant que chez l'étranger; mais sur le continent, les titres sont universels et sans valeur. Pourquoi ne m'envoyez-vous pas Ivanhoe et le Monastère? Je n'ai jamais écrit à sir Walter, car je sais qu'il a mille choses à faire, et moi rien; mais j'espère le voir à Abbotsford avant peu, et je ferai couler son vin clairet avec lui, quoique, devenu abstème en Italie, je n'aie plus qu'une cervelle peu intéressante pour une réunion écossaise inter pocula. J'aime Scott et Moore, et tous les bons frères; mais je hais et j'abhorre cette cohue bourbeuse de sangsues que vous avez mise dans votre troupe.
»Votre, etc.
»P. S. Vous dites qu'une moitié est très-bonne: vous avez tort; car, s'il en était ainsi, ce serait le plus beau poème du monde. Où donc est la poésie dont la moitié soit bonne? Est-ce l'Énéide? Sont-ce les vers de Milton? de Dryden? De qui donc, hormis Pope et Goldsmith, dont tout est bon? et encore ces deux derniers sont les poètes que vos poètes de marais voudraient fronder. Mais si, dans votre opinion, la moitié des deux nouveaux chants est bonne, que diable voulez-vous de plus? Non, non--nulle poésie n'est généralement bonne:--ce n'est jamais que par bonds et par élans,--et vous êtes heureux de trouver un éclair çà et là. Vous pourriez aussi bien demander toutes les étoiles en plein minuit que la perfection absolue en vers.
»Nous sommes ici à la veille d'un remue-ménage. La nuit dernière, on a placardé sur tous les murs de la ville: Vive la république! et Mort au pape! etc., etc. Ce ne serait rien à Londres, où les murs sont privilégiés; mais ici, c'est autre chose: on n'est pas accoutumé à de si terribles placards politiques. La police, est sur le qui-vive, et le cardinal paraît pâle à travers sa pourpre.»
24 avril 1820, huit heures du soir.
«La police a été tout le jour à la recherche des auteurs des placards, mais elle n'a rien pris encore. On doit avoir passé toute la nuit à afficher; car les Vive la république!--Mort au pape et aux prêtres! sont innombrables, et collés sur tous les palais: le nôtre en a une abondante quantité. Il y a aussi: A bas la noblesse! Quant à cela, elle est déjà assez bas. Vu la violence de la pluie et du vent qui sont survenus, je ne suis pas sorti pour battre le pays; mais je monterai à cheval demain, et prendrai mon galop parmi les paysans, qui sont sauvages et résolus, et chevauchent toujours le fusil en main. Je m'étonne qu'on ne soupçonne pas les donneurs de sérénades; car on joue ici de la guitare toute la nuit, comme en Espagne, sous les fenêtres de ses maîtresses.
»Parlant de politique, comme dit Caleb Quotem, regardez, je vous prie, la conclusion de mon Ode sur Waterloo, écrite en 1815; et, la rapprochant de la catastrophe du duc de Berry en 1820, dites-moi si je n'ai pas un assez bon droit au titre de vates[31], dans les deux sens du mot, comme Fitzgerald et Coleridge.
«Des larmes de sang couleront encore[32].»
»Je ne prétends pas prévoir à cette distance ce qui arrivera parmi vous autres Anglais, mais je prophétise un mouvement en Italie: dans ce cas, je ne sais pas si je n'y mettrai pas la main. Je déteste les Autrichiens, et crois les Italiens scandaleusement opprimés; et si l'on donne le signal, pourquoi pas? Je recommanderai «l'érection d'un petit fort à Drumsnab,» comme Dugald Dalgetty.»
[Note 31: ][(retour)] Vates, en latin, signifie à-la-fois poète et prophète.
[Note 32: ][(retour)] Vers de l'Ode sur Waterloo:
Crimson tears will follow yet. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLXXI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 8 mai 1820.
«Comme vous ne m'avez pas r'écrit, intention que votre lettre du 7 courant indiquait, je dois présumer que la Prophétie du Dante n'a pas été jugée meilleure que les pièces qui l'avaient précédée, aux yeux de votre illustre synode. En ce cas, vous éprouvez un peu d'embarras. Pour y mettre fin, je vous répète que vous ne devez pas vous considérer comme obligé ou engagé à publier une composition, par cela seul qu'elle est de moi, mais toujours agir conformément à vos vues, à vos opinions ou à celles de vos amis; et demeurez sûr que vous ne m'offenserez en aucune façon en refusant l'article, pour me servir de la phrase technique. Quant aux observations en prose sur l'attaque de John Wilson, je n'entends point les faire publier à présent; et j'envoie des vers à M. Kinnaird (je les écrivis l'an dernier en traversant le Pô), vers qu'il ne faut pas qu'il publie. Je mentionne cela, parce qu'il est probable qu'il vous en donnera une copie. Souvenez-vous-en, je vous prie, attendu que ce sont de purs vers de société, relatifs à des sentimens et des passions privés. De plus, je ne puis consentir à aucune mutilation ou omission dans l'oeuvre de Pulci: le texte original en a toujours été exempt dans l'Italie même, métropole de la chrétienté, et la traduction ne le serait pas en Angleterre, quoique vous puissiez regarder comme étrange qu'on ait permis une telle liberté au Morgante pendant plusieurs siècles, tandis que l'autre jour on a confisqué la traduction entière du premier chant de Childe-Harold, et persécuté Leoni, le traducteur.--Lui-même me l'écrit, et je le lui aurais dit s'il m'avait consulté avant la publication. Ceci montre combien la politique intéresse plus les hommes dans ces contrées que la religion. Une demi-douzaine d'invectives contre la tyrannie font confisquer Childe-Harold en un mois, et vingt-huit chants de plaisanteries contre les moines, les chevaliers et le gouvernement de l'église, sont laissés en liberté pendant des siècles: je transcris le récit de Leoni.
«Non ignorerà forse che la mia versione del 4º canto del Childe-Harold fu confiscata in ogni parte; ed io stesso ho dovuto soffrir vessazioni altrettanto ridicole quanto illiberali, ad arte che alcuni versi fossero esclusi dalla censura. Ma siccome il divieto non fa d'ordinario che accrescere la curiosità, così quel carme sull'Italia è ricercato più che mai, e penso di farlo ristampare in Inghilterra senza nulla escludere. Sciagurata condizione di questa mia patria! se patria si può chiamare una terra così avvilita dalla fortuna, dagli uomini, da se medesima[33].»
[Note 33: ][(retour)] «Vous n'ignorez peut-être pas que ma traduction du quatrième chant de Childe-Harold a été confisquée partout, et moi-même j'ai dû souffrir des vexations aussi ridicules qu'illibérales, parce que la censure a trouvé quelques vers à retrancher. Mais comme la défense ne fait d'ordinaire qu'accroître la curiosité, ce poème est plus que jamais recherché en Italie, et je songe à le faire réimprimer en Angleterre sans rien retrancher. Malheureuse condition de ma patrie! si l'on peut nommer patrie une terre avilie par la fortune, par les hommes et par elle-même.»
»Rose vous traduira cela. A-t-il eu sa lettre? je l'ai envoyée dans une des vôtres, il y a quelques mois. Je dissuaderai Leoni de publier ce poème, ou bien il peut lui arriver de voir l'intérieur du château Saint-Ange. La dernière pensée de sa lettre est le commun et pathétique sentiment de tous ses compatriotes.
Sir Humphrey Davy était ici la dernière quinzaine, et j'ai joui de sa société chez une fort jolie Italienne de haut rang, qui, pour déployer son érudition en présence du grand chimiste, décrivant sa quatorzième visite au mont Vésuve, demanda «s'il n'y avait pas un semblable volcan en Irlande.» Le seul volcan irlandais que je connusse était le lac de Killarney, que je pensai naturellement être désigné par la dame; mais une seconde pensée me fit deviner qu'elle voulait parler de l'Islande et de l'Hécla:--et il en était ainsi, quoiqu'elle ait soutenu sa topographie volcanique pendant quelque tems avec l'aimable opiniâtreté du beau sexe. Elle se tourna bientôt après vers moi, et m'adressa diverses questions sur la philosophie de sir Humphrey, et j'expliquai aussi bien qu'un oracle le talent qu'il avait déployé dans la construction de la lampe de sûreté contre le gaz inflammable, et dans la restauration des manuscrits de Pompéïa. «Mais comment l'appelez-vous? dit-elle.--Un grand chimiste, répondis-je.--Que peut-il faire? reprit-elle.--Presque tout, lui dis-je.--Oh! alors, mio caro, demandez-lui, je vous prie, qu'il me donne quelque chose pour teindre mes sourcils en noir. J'ai essayé mille choses, et toutes les couleurs s'en vont; et d'ailleurs, mes sourcils ne croissent pas: peut-il inventer quelque chose pour les faire croître?» Tout cela fut dit avec le plus grand empressement; et ce dont vous serez surpris, c'est que la jeune Italienne n'est ni ignorante ni sotte, mais vraiment bien élevée et spirituelle. Mais toutes parlent comme des enfans quand elles viennent de quitter leurs couvens; et, après tout, elles valent mieux qu'un bas-bleu anglais. Je n'ai pas parlé à sir Humphrey de ce dernier morceau de philosophie, ne sachant pas comment il le prendrait. Davy était fort épris de Ravenne et de l'italianisme PRIMITIF du peuple, qui est inconnu aux étrangers; mais il ne s'est arrêté qu'un jour.
»Envoyez-moi des romans de Scott et quelques nouvelles.
»P. S. J'ai commencé et poussé jusqu'au second acte une tragédie sur la conspiration du doge, c'est-à-dire sur l'histoire de Marino Faliero; mais mes sentimens actuels sont si peu encourageans sur ce point, que je commence à croire que j'ai usé mon talent, et je continue sans grande envie de trouver une veine nouvelle.
»Je songe quelquefois (si les Italiens ne se soulèvent pas) à retourner en Angleterre dans l'automne, après le couronnement (où je ne voudrais point paraître, à cause du schisme de ma famille); mais je ne puis rien décider encore. Le pays doit être considérablement changé depuis que je l'ai quitté, il y a déjà plus de quatre ans.»
LETTRE CCCLXXII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 20 mars 1820.
«Mon cher Murray, mes respects à Thomas Campbell, et indiquez-lui de ma part, avec bonne-foi et amitié, trois erreurs qu'il doit rectifier dans ses Poètes. Premièrement, il dit que les personnages du Guide de Bath d'Anstey sont pris de Smollett; c'est impossible:--le Guide fut publié en 1766 et Humphrey Clinker en 1771;--dunque, c'est Smollett qui est redevable à Anstey. Secondement, il ne sait pas à qui Cowper fait allusion quand il dit «qu'il y eut un homme qui bâtit une église à Dieu, puis blasphéma son nom.» C'était Voltaire dont veut parler ce calviniste maniaque et poète manqué. Troisièmement, il cite de travers et gâte un passage de Shakspeare.
«Dorer l'or fin, et peindre le lis, etc.[34].»
[Note 34: ][(retour)] To gild refined gold and paint lily.
»Pour lis, il met rose, et manque en plus d'un mot toute la citation.
»Or, Tom est un bon garçon, mais il doit être correct: car la première faute est une injustice (envers Anstey), la seconde un manque de savoir, la troisième une bévue. Dites-lui tout cela, et qu'il le prenne en bonne part; car j'aurais pu recourir à une Revue et le frotter;--au lieu que j'agis en chrétien.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCLXXIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 20 mars 1820.
»D'abord, et avant tout, vous deviez vous hâter de remettre à Moore ma lettre du 2 janvier, que je vous donnais le pouvoir d'ouvrir, mais que je désirais être remise en hâte. Vous ne devriez réellement pas oublier ces petites choses, parce que de ces oublis naissent les désagrémens entre amis. Vous êtes un homme excellent, un grand homme, et vous vivez parmi les grands hommes, mais songez, je vous prie, à vos amis et auteurs absens.
»En premier lieu, j'ai reçu vos paquets; puis une lettre de Kinnaird, sur la plus urgente affaire: une autre de Moore, concernant une importante communication à lady Byron; une quatrième de la mère d'Allegra; et cinquièmement, à Ravenne, la comtesse G---- est à la veille du divorce.--Mais le public italien est de notre côté, particulièrement les femmes,--et les hommes aussi, parce qu'ils disent qu'il n'avait que faire de prendre la chose à coeur après un an de tolérance. Tous les parens de la comtesse (qui sont nombreux, haut placés et puissans) sont furieux contre lui à cause de sa conduite. Je suis prévenu de me tenir sur mes gardes, parce qu'il est fort capable d'employer les sicarii.--Ce mot est aussi latin qu'italien, ainsi vous pouvez le comprendre; mais j'ai des armes, et je ne songe point à ses gueux, persuadé que je pourrai les poivrer s'ils ne viennent pas à l'improviste, et que, dans le cas contraire, on peut finir aussi bien de cette façon qu'autrement; et cela d'ailleurs vous servirait d'avertissement.
«On peut échapper à la corde ou au fusil,
Mais celui qui prend femme, femme, femme, etc.»
»P. S. J'ai jeté les yeux sur les épreuves, mais Dieu sait comment. Songez à ce que j'ai en main, et que le courrier part demain.--Vous souvenez-vous de l'épitaphe de Voltaire?
«Ci-git l'enfant gâté, etc.
»L'original est dans la correspondance de Grimm et Diderot, etc., etc.»
LETTRE CCCLXXIV.
A M. MOORE.
Ravenne, 24 mars 1820.
«Je vous ai écrit il y a peu de jours. Il y a aussi pour vous une lettre de janvier dernier chez Murray; elle vous expliquera pourquoi je suis ici. Murray aurait dû vous la remettre depuis long-tems. Je vous envoie ci-joint une lettre d'une de vos compatriotes résidant à Paris, qui a ému mes entrailles. Vous aurez, si vous pouvez, la bonté de vous enquérir si cette femme m'a dit vrai, et je l'aiderai autant qu'il me sera possible,--mais non pas suivant l'inutile mode qu'elle propose. Sa lettre est évidemment non étudiée, et si naturelle, que l'orthographe même est aussi dans l'état de nature. C'est une pauvre créature, malade et isolée, qui songe pour dernière ressource à nous traduire, vous ou moi, en français! A-t-on jamais eu pareille idée? Cela me semble le comble du désespoir. Prenez, je vous prie, des informations, et faites-les moi connaître; et si vous pouvez tirer ici sur moi un billet de quelques centaines de francs, chez votre banquier, j'y ferai honneur comme de raison,--c'est-à-dire, si cette femme n'en impose pas[35]. En ce cas, faites-le moi savoir, afin que je puisse vous faire rembourser par mon banquier Longhi de Bologne, car je n'ai pas moi-même de correspondant à Paris; mais dites à cette femme qu'elle ne nous traduise pas;--si elle le fait, ce sera la plus noire ingratitude.
[Note 35: ][(retour)] Suivant le désir de Byron, j'allai chez la jeune dame, avec un rouleau de quinze ou vingt napoléons, pour le lui présenter de la part de sa seigneurie; mais, avec une fierté honorable, ma jeune compatriote refusa le présent, en disant que Lord Byron s'était mépris sur l'objet de sa demande, qui avait pour but d'obtenir qu'il lui donnât quelques pages de ses ouvrages avant leur publication, la mît ainsi à même de préparer de nouvelles traductions pour les libraires français, et lui fournît le moyen de gagner sa vie. (Note de Moore.)
»J'ai reçu une lettre (non pas du même genre, mais en français et dans un sens de flatterie), de Mme Sophie Gail, de Paris, que je prends pour l'épouse d'un Gallo-Grec[36] de ce nom. Qui est-elle? et qu'est-elle? et comment a-t-elle pris intérêt à ma poésie et à l'auteur? Si vous la connaissez, offrez-lui mes complimens, et dites-lui que, ne faisant que lire le français, je n'ai pas répondu à sa lettre, mais que je l'aurais fait en italien, si je n'eusse craint qu'on n'y trouvât quelque affectation. Je viens de gronder mon singe d'avoir déchiré le cachet de la lettre de Mme Gail, et d'avoir abîmé un livre où je mets des feuilles de rose. J'avais aussi une civette ces jours derniers; mais elle s'est enfuie après avoir égratigné la joue de mon singe, et je suis encore à sa recherche. C'était le plus farouche animal que j'eusse jamais vu, et semblable à---- en mine et en manières.
[Note 36: ][(retour)] Plaisanterie de Lord Byron pour désigner l'helléniste français. (Note du Trad.)
»J'ai un monde de choses à vous dire; mais comme elles ne sont pas encore parvenues au dénouement je ne me soucie pas d'en commencer l'histoire avant qu'elle ne soit achevée. Après votre départ, j'eus la fièvre; mais je recouvrai la santé sans quinquina. Sir Humphrey Davy était ici dernièrement, et il a beaucoup goûté Ravenne. Il vous dira tout ce que vous pourrez désirer savoir sur ce lieu et sur votre humble serviteur.
»Vos appréhensions (dont Scott est la cause) ne sont pas fondées. Il n'y a point de dommages-intérêts dans ce pays, mais il y aura probablement une séparation, comme la famille de la dame, puissante par ses relations, est fort déclarée contre le mari à cause de toute sa conduite;--lui est vieux et obstiné;--elle est jeune, elle est femme, et déterminée à tout sacrifier à ses affections. Je lui ai donné le meilleur avis; savoir, de rester avec lui;--je lui ai représenté l'état d'une femme séparée (car les prêtres ne laissent les amans vivre ouvertement ensemble qu'avec la sanction du mari), et je lui ai fait les réflexions morales les plus exquises,--mais sans résultat. Elle dit: «Je resterai avec lui, s'il vous laisse près de moi. Il est dur que je doive être la seule femme de la Romagne qui n'ait pas son amico; mais, s'il ne veut pas, je ne vivrai point avec lui, et quant aux conséquences, l'amour, etc., etc., etc.» Vous savez comme les femmes raisonnent en ces occasions. Le mari dit qu'il a laissé aller la chose jusqu'à ce qu'il ne pût plus se taire. Mais il a besoin de la garder et de me renvoyer; car il ne se soucie pas de rendre la dot et de payer une pension alimentaire. Les parens de la dame sont pour la séparation; parce qu'ils le détestent,--à la vérité comme tout le monde. La populace et les femmes sont, comme d'ordinaire, pour ceux qui sont dans leur tort, savoir, la dame et son amant. Je devrais me retirer; mais l'honneur, et un érysipèle qui l'a prise, m'en empêchent,--pour ne point parler de l'amour, car je l'aime complètement, toutefois pas assez pour lui conseiller de tout sacrifier à une frénésie. Je vois comment cela finira; elle sera la seizième Mrs. Shuffleton.
»Mon papier est fini, et ma lettre doit l'être.
»Tout à vous pour toujours.
B.
»P. S. Je regrette que vous n'ayez pas complété les Italian Fudges. Dites-moi, je vous prie, comment êtes-vous encore à Paris? Murray a quatre ou cinq de mes compositions entre les mains:--le nouveau Don Juan, que son synode d'arrière-boutique n'admire pas;--une traduction excellente du premier chant de Morgante Maggiore de Pulci;--une dito fort brève de Dante, moins approuvée;--la Prophétie de Dante, grand et digne poème, etc.;--une furieuse Réponse en prose aux Observations de Blackwood sur Don Juan, avec une rude défense de Pope,--propre à faire un remue-ménage. Les opinions ci-dessus signalées sont de Murray et de son stoïque sénat;--vous formerez la vôtre, quand vous verrez les pièces.
»Vous n'avez pas grande chance de me voir, car je commence à croire que je dois finir en Italie.--Mais si vous venez dans ma route, vous aurez un plat de macaronis. Parlez-moi; je vous prie, de vous et de vos intentions.
»Mes fondés de pouvoir vont prêter au comte Blessington soixante mille livres sterling (à six pour cent), sur une hypothèque à Dublin. Songez seulement que je vais devenir légalement un absentee d'Irlande.»
LETTRE CCCLXXV.
A M. HOPPNER.
«Un Allemand nommé Ruppsecht m'a envoyé, Dieu sait pourquoi, plusieurs gazettes allemandes dont je ne déchiffre pas un mot ni une lettre. Je vous les envoie ci-jointes pour vous prier de m'en traduire quelques remarques, qui paraissent être de Goëthe, sur Manfred;--et si j'en puis juger par deux points d'admiration (que nous plaçons généralement après quelque chose de ridicule), et par le mot hypochondrisch, elles ne sont rien moins que favorables. J'en serais fâché, car j'eusse été fier d'un mot d'éloge de Goëthe; mais je ne changerai pas d'opinion à son égard, si rude qu'il puisse être. Me pardonnerez-vous la peine que je vous donne, et aurez-vous cette bonté?--Ne songez pas à rien adoucir.--Je suis un littérateur à l'épreuve,--ayant entendu dire du bien et du mal de moi dans la plupart des langues modernes.
»Croyez-moi, etc.»
LETTRE CCCLXXVI.
A M. MOORE.
Ravenne, 1er juin 1820.
«J'ai reçu une lettre parisienne de W. W. à laquelle j'aime mieux répondre par votre entremise, si ce digne personnage est encore à Paris, et un de vos visiteurs, comme il le dit. En novembre dernier il m'écrivit une lettre bienveillante, où, d'après des raisons à lui propres, il établissait sa croyance à la possibilité d'un rapprochement entre lady Byron et moi. J'y ai répondu comme j'ai coutume; et il m'a écrit une seconde lettre, où il répète son dire, à laquelle lettre je n'ai jamais répondu, ayant mille autres choses en tête. Il m'écrit maintenant comme s'il croyait qu'il m'eût offensé en touchant ce sujet; et je désire que vous l'assuriez que je ne le suis pas du tout,--mais qu'au contraire je suis reconnaissant de sa bonne disposition. En même tems montrez-lui que la chose est impossible. Vous savez cela aussi bien que moi,--et finissons-en.
»Je crois que je vous montrai son épître l'automne dernier. Il me demande si j'ai entendu parler de mon lauréat[37] à Paris,--de quelqu'un qui a écrit une «épître sanglante» contre moi; mais est-ce en français ou en allemand? sur quel sujet? je n'en sais rien, et il ne me le dit pas,--hors cette remarque (pour ma propre satisfaction) que c'est la meilleure pièce du volume de l'individu. Je suppose que c'est quelque chose dans le genre accoutumé;--il dit qu'il ne se rappelle pas le nom de l'auteur.
[Note 37: ][(retour)] Lamartine.
»Je vous ai écrit il y a environ dix jours, et j'attends une réponse de vous quand il vous plaira.
»L'affaire de la séparation continue encore, et tout le monde y est mêlé, y compris prêtres et cardinaux. L'opinion publique est furieuse contre lui, parce qu'il aurait dû couper court à la chose dès l'abord, et ne pas attendre douze mois pour commencer. Il a essayé d'arriver à l'évidence, mais il ne peut rien produire de suffisant; car ce qui ferait cinquante divorces en Angleterre, ne suffit pas ici,--il faut les preuves les plus décisives........... ............................
»C'est la première cause de ce genre soulevée à Ravenne depuis deux cents ans; car, quoiqu'on se sépare souvent, on déclare un motif différent. Vous savez que les incontinens du continent sont plus délicats que les Anglais, et n'aiment pas à proclamer leurs couronnes en plein tribunal, même quand il n'y a pas de doute.
»Tous les parens de la dame sont furieux contre lui. Le père l'a provoqué en duel,--valeur superflue, car cet homme ne se bat pas, quoique soupçonné, de deux assassinats,--dont l'un est celui du fameux Monzoni de Forli. Avis m'a été donné de ne pas faire de si longues promenades à cheval dans la forêt des Pins, sans me tenir sur mes gardes; aussi je prends mon stiletto[38] et une paire de pistolets dans ma poche durant mes courses quotidiennes.
[Note 38: ][(retour)]38 Poignard italien.
»Je ne bougerai pas du pays jusqu'à ce que le procès soit terminé de manière ou d'autre. Quant à elle, elle a autant de fermeté féminine que possible, et l'opinion est à tel point contre l'homme, que les avocats refusent de se charger de sa cause, en disant qu'il est bête ou coquin;--bête s'il n'a pas reconnu la liaison jusqu'à présent; coquin s'il la connaissait, et qu'il ait, dans une mauvaise intention, retardé de la divulguer. Bref, il n'y a rien eu de pareil dans ces lieux, depuis les jours de la famille de Guido di Polenta.
»Si l'homme m'escofie, comme Polonius, dites qu'il a fait une bonne fin de mélodrame. Ma principale sécurité est qu'il n'a pas le courage de dépenser vingt scudi[39],--prix courant d'un bravo à la main preste;--autrement il n'y a pas faute d'occasions, car je me promène à cheval dans les bois chaque soir, avec un seul domestique, et quelquefois un homme de connaissance qui depuis peu fait une mine un peu drôle dans les endroits solitaires et garnis de buissons.
»Bonjour.--Écrivez à votre dévoué, etc.»
[Note 39: ][(retour)]Footnote 39: Écus.
LETTRE CCCLXXVII.
À M. MURRAY.
Ravenne, 7 juin 1820.
«Vous trouverez ci-joint quelque chose qui vous intéressera, l'opinion du plus grand homme de l'Allemagne--peut-être de l'Europe--sur un des grands hommes de vos prospectus (tous fameux fiers-à-bras, comme Jacob Tonson avait coutume de nommer ses salariés);--bref, une critique de Goëthe sur Manfred. Vous avez à-la-fois l'original et deux traductions, l'une anglaise, l'autre italienne; gardez tout dans vos archives, car les opinions d'un homme tel que Goëthe, favorables ou non, sont toujours intéressantes,--et le sont beaucoup plus quand elles sont favorables. Je n'ai jamais lu son Faust, car je ne sais pas l'allemand; mais Mathieu Lewis-le-Moine, en 1816, à Coligny, en a traduit la plus grande partie viva voce[40], et naturellement j'en fus très-frappé: mais c'est le Steinbach, la Yungfrau et autres choses pareilles qui me firent écrire Manfred. La première scène, néanmoins, et celle de Faust, se ressemblent beaucoup. Accusez réception de cette lettre.
»Tout à vous à jamais.
»P. S. J'ai reçu Ivanhoe;--c'est bon. Envoyez-moi, je vous prie, de la poudre pour les dents et de la teinture de myrrhe de Waite, etc. Ricciardetto[41] aurait dû être traduit littéralement, ou ne pas l'être du tout. Quant au succès de Whistlecraft, il n'est pas possible; je vous dirai quelque jour pourquoi. Cornwall est un poète, mais gâté par les détestables écoles du siècle. Mrs. Hemans est poète aussi,--mais trop guindée et trop amie de l'apostrophe,--et dans un genre tout à-fait mauvais. Des hommes sont morts avec calme avant et après l'ère chrétienne, sans l'aide du christianisme; témoins les Romains, et récemment Thistlewood, Sand et Louvel:--«hommes qui auraient dû succomber sous le poids de leurs crimes, même s'ils avaient cru.» Le lit de mort est une affaire de nerfs et de constitution, et non pas de religion. Voltaire s'effraya, et non Frédéric de Prusse: les chrétiens pareillement sont calmes ou tremblans, plutôt selon leur force que selon leur croyance. Que veut dire H*** par sa stance! qui est une octave faite dans l'ivresse ou dans la folie. Il devrait avoir les oreilles frappées par le marteau de Thor pour rimer si drôlement.»
[Note 40: ][(retour)] De vive voix.
[Note 41: ][(retour)] Poème de Fortiguerra.
Ce qui suit est l'article tiré du Kunst und Altertum[42] de Goëthe, renfermé dans la lettre précédente. La confiance sérieuse avec laquelle le vénérable critique rapporte les créations de son confrère en poésie à des personnes et à des événemens réels, sans faire même la moindre difficulté pour admettre un double meurtre à Florence, et donner ainsi des bases à sa théorie, offre un exemple plaisant de la disposition, prédominante en Europe, à peindre Byron comme un homme de merveilles et de mystères, aussi bien dans sa vie que dans sa poésie. Ce qui a sans doute considérablement contribué à donner de lui ces idées exagérées et complètement fausses, ce sont les nombreuses fictions qui ont dupé le monde sur le compte de ses voyages romanesques et de ses miraculeuses aventures dans des lieux qu'il n'avait jamais vus[43]; et les relations de sa vie et de son caractère, répandues sur tout le continent, sont à un tel point hors de la vérité et de la nature, que l'on peut mettre en question si le héros réel de ces pages, l'homme de chair et de sang,--l'esprit sociable et pratique, enfin le Lord Byron Anglais, avec toutes ses fautes et ses actes excentriques,--ne risque pas de ne paraître, aux imaginations exaltées de la plupart de ses admirateurs étrangers, qu'un personnage ordinaire, non romantique, mais prosaïque.
[Note 42: ][(retour)] L'art et l'antiquité.
[Note 43: ][(retour)] De ce genre sont les relations pleines de toute sorte de circonstances merveilleuses touchant sa résidence dans l'île de Mitylène, ses voyages en Sicile et à Ithaque avec la comtesse Guiccioli, etc., etc. Mais le plus absurde, peut-être, de tous ces mensonges, c'est l'histoire racontée par Fouqueville sur les religieuses conférences du poète dans la cellule du père Paul à Athènes; c'est la fiction encore plus déraisonnable que Rizo s'est permise, en donnant les détails d'une prétendue scène théâtrale qui eut lieu (suivant ce poétique historien) entre Lord Byron et l'archevêque d'Arta, à la tombe de Botzaris, à Missolonghi. (Note de Moore.)
OPINION DE GOETHE SUR MANFRED.
«La tragédie de Byron, intitulée Manfred, a été pour moi un phénomène surprenant, qui m'a très-vivement intéressé. Ce poète, d'un caractère intellectuel si extraordinaire, s'est approprié mon Faust, et en a tiré le plus vif aliment pour son humeur hypocondriaque. Il a fait usage des principaux ressorts suivant son propre système, pour ses propres desseins, en sorte qu'aucun d'eux n'est resté le même, et c'est particulièrement sous ce rapport que je ne puis assez admirer son génie. Le tout a, de cette manière, pris une forme si nouvelle, que ce serait une tâche intéressante pour la critique que de remarquer, non-seulement les changemens que l'auteur a faits, mais leur degré de ressemblance ou de dissemblance avec le modèle original: à propos de quoi je ne puis nier que la sombre ardeur d'un désespoir illimité et excessif finit par nous fatiguer. Cependant le mécontentement que nous ressentons est toujours lié à l'estime et à l'admiration.
»Nous trouvons ainsi dans cette tragédie la quintessence du plus merveilleux génie né pour être son propre bourreau. Lord Byron, dans sa vie et dans sa poésie, se laisse difficilement apprécier avec justice et équité. Il a assez souvent avoué ce qui le tourmente. Il en a fait plusieurs fois le tableau; et à peine éprouve-t-on quelque compassion pour cette intolérable souffrance, que sans cesse il rumine laborieusement. Ce sont, à proprement parler, deux femmes dont les fantômes l'obsèdent à jamais, et qui, dans cette pièce encore, jouent les principaux rôles,--l'une sous le nom d'Astarté, l'autre sans forme ou plutôt absente, et réduite à une simple voix. Voici l'horrible aventure qu'il eut avec la première. Lorsqu'il était un jeune homme hardi et entreprenant, il gagna le coeur d'une dame florentine. Le mari découvrit cet amour, et assassina sa femme; mais le meurtrier fut la même nuit trouvé mort dans la rue, et il n'y eut personne sur qui le soupçon put se fixer. Lord Byron s'éloigna de Florence, et ces spectres l'obsédèrent désormais toute sa vie.
»Cet événement romanesque est rendu fort probable par les innombrables allusions que le poète y fait dans ses oeuvres; comme, par exemple, lorsque tournant sur lui-même ses sombres méditations, il s'applique la fatale histoire du roi de Sparte. Or voici cette histoire:--Pausanias, général lacédémonien, acquiert beaucoup de gloire par l'importante victoire de Platée, mais ensuite perd la confiance de ses concitoyens par son arrogance, par son obstination, et par de secrètes intrigues avec les ennemis de son pays. Cet homme porte avec lui un crime qui pèse sur lui jusqu'à la dernière heure: il a versé le sang innocent; car, lorsqu'il commandait dans la mer Noire la flotte des Grecs confédérés, il s'est épris d'une violente passion pour une jeune fille byzantine. Après avoir éprouvé une longue résistance, il l'obtient enfin de ses parens, et la jeune fille doit lui être livrée le soir même; elle désire par modestie que l'esclave éteigne la lampe, et tandis qu'elle marche à tâtons dans les ténèbres, elle la renverse. Pausanias se réveille en sursaut, dans la crainte d'être attaqué par des assassins,--il saisit son épée, et tue sa maîtresse. Cet horrible spectacle ne le quitte plus. L'ombre de cette vierge le poursuit sans cesse, et il appelle en vain à son aide les dieux et les exorcismes des prêtres.
»Certes, un poète a le coeur déchiré quand il choisit une telle scène dans l'antiquité, qu'il se l'approprie, et en charge son tragique portrait. Le monologue suivant, qui est surchargé de tristesse et d'horreur pour la vie, devient intelligible à l'aide de cette remarque. Nous le recommandons comme un excellent exercice à tous les amis de la déclamation. Le monologue d'Hamlet semble là s'être encore perfectionné[44].»
[Note 44: ][(retour)] Suit la citation de ce monologue.
LETTRE CCCLXXVIII.
A M. MOORE.
Ravenne, 9 juin 1820.
«Galignani vient de m'envoyer l'édition parisienne de vos oeuvres (que je lui avais demandée), et je suis content de voir mes vieux amis avec un visage français. J'en ai tantôt effleuré la surface ou pénétré les profondeurs comme l'hirondelle, et j'ai été aussi charmé que possible. C'est la première fois que je voyais les Mélodies sans musique; et, je ne sais pourquoi, je ne puis lire dans un livre de musique:--les notes confondent les mots dans ma tête, quoique je me les rappelle parfaitement pour les chanter. La musique assiste ma mémoire par l'oreille et non par les yeux; je veux dire que ses croches m'embarrassent sur le papier, mais sont des auxiliaires quand on les entend. Ainsi j'ai été content de voir les mots sans les robes d'emprunt;--à mon sens, ils n'ont pas plus mauvaise mine dans leur nudité.
»Le biographe a gâché votre vie; il appelle votre père un vénérable et vieux gentilhomme, et parle d'Addison et des comtesses douairières. Si ce diable d'homme devait écrire ma vie, certainement je lui ôterais la sienne. Puis, au dîner de Dublin, vous avez fait un discours (vous en souvenez-vous, chez Douglas K***? «monsieur, il me fit un discours»),--trop complimenteur pour les poètes vivans, et sentant quelque peu l'intention de louer tout le monde. Je n'y suis que trop bien traité, mais .....................................................
»Je n'ai reçu de vous aucunes nouvelles poétiques ou personnelles. Pourquoi n'achevez-vous pas un tour italien des Fudges? Je viens de jeter les yeux sur Little[45], que j'appris par coeur en 1803, étant alors dans mon quinzième été. Hélas! je crois que tout le mal que j'ai jamais causé ou chanté a été dû à ce damné livre que vous fîtes.
[Note 45: ][(retour)] Nom d'un recueil de poésies de Moore.
»Dans ma dernière, je vous parlais d'une cargaison de poésie que j'ai envoyée à M***, d'après son désir et ses instances;--et maintenant qu'il l'a reçue, il en fait fi, et la traîne en longueur. Peut-être a-t-il raison. Je n'ai pas une haute opinion d'aucun des articles de mon dernier envoi, sauf une traduction de Pulci, faite mot pour mot et vers pour vers.
»Je suis au troisième acte d'une tragédie, mais je ne sais pas si je la finirai; je suis, en ce moment, trop occupé par mes propres passions pour rendre justice à celles des morts. Outre les vexations mentionnées dans ma dernière, j'ai encouru une querelle avec les carabiniers ou gendarmes du pape, qui ont fait une pétition au cardinal contre ma livrée, comme trop semblable à leur pouilleux uniforme. Ils réclament surtout contre les épaulettes, que tout le monde chez nous a dans les jours de gala. Ma livrée a des couleurs qui sont conformes à mes armes, et ont été celles de ma famille depuis l'an 1066.
»J'ai fait une réponse tranchante, comme vous pouvez supposer, et j'ai donné à entendre que si quelques hommes de ce respectable corps insultent mes gens, j'en agirai de même près de leurs braves commandans, et j'ai ordonné à mes bravos, qui sont au nombre de six, et sont passablement farouches, de se défendre en cas d'agression; et, les jours de fête et de cérémonies, j'armerai toute la bande, y compris moi-même, en cas d'accidens ou de perfidie. Je m'escrimais autrefois assez joliment à l'épée, chez Angelo; mais j'aimerais mieux le pistolet, l'arme nationale de nos flibustiers, quoique j'en aie perdu maintenant la pratique. Toutefois, «je puis regarder et dégainer mon fer.» Cela me fait penser (comme toute l'affaire d'ailleurs) à Roméo et Juliette:
«Maintenant, Grégorio, souviens-toi de ton coup de maître.»
Toutes ces discussions, néanmoins, avec le cavalier pour sa femme, et avec les soldats pour ma livrée, sont fatigantes pour un homme paisible qui fait de son mieux pour plaire à tout le monde, et soupire après l'union et la bonne amitié. Écrivez-moi, je vous prie.
»Je suis votre, etc.»
LETTRE CCCLXXIX.
À M. MOORE.
Ravenne, 13 juillet 1820.
«Pour chasser ou accroître votre anxiété irlandaise[46] sur mon embarras, je réponds sur-le-champ à votre lettre; vous faisant d'avance observer que, comme je suis un auteur de l'embarras, je peux m'en tirer. Mais, avant tout, un mot sur le Mémoire;--je n'ai aucune objection à faire; je voudrais qu'une copie correcte en fût dressée et déposée dans des mains honorables, en cas d'accidens arrivés à l'original; car vous savez que je n'en ai pas, que je ne l'ai pas relu, ni même lu ce que j'ai alors écrit; je sais bien que j'écrivis cela avec la ferme intention d'être sincère et vrai dans mon récit, mais non pas d'être impartial;--non, par Dieu! je n'ai pas cette prétention quand je suis ému. Mais je désire donner à toutes les parties intéressées l'occasion de me contredire ou de me rectifier.
[Note 46: ][(retour)] Cette épithète fait allusion à l'expression irlandaise dont Moore s'était servi: To be in a wisp pour to be in a scrape. (Note du Tr.)
»Je ne m'oppose point à ce que l'on montre cet écrit à qui de droit;--ceci, comme toute autre chose, a été écrit pour être lu, bien que beaucoup d'écrits ne parviennent pas à ce but. Par rapport à mon embarras, le pape a prononcé leur séparation. Le décret est arrivé hier de Babylone;--c'étaient elle et ses amis qui le demandaient, en raison de la conduite extraordinaire de son mari (le noble comte). Il s'y est opposé de tout son pouvoir, à cause de la pension alimentaire qui a été assignée, outre la restitution de tous les biens, meubles, voiture, etc., appartenant à la dame. En Italie on ne peut divorcer. Il a insisté pour qu'elle m'abandonnât, et promis de tout pardonner ensuite, même l'adultère, qu'il jure être en pouvoir de prouver par de notables témoins. Mais, dans ce pays, les cours de justice ont de telles preuves en horreur, les Italiens étant d'autant plus délicats en public que les Anglais, qu'ils sont plus passionnés en particulier.
»Les amis et les parens, qui sont nombreux et puissans, lui répliquent: «Vous-même vous êtes un sot ou un gredin;--un sot si vous n'avez pas vu les conséquences du rapprochement de ces deux jeunes gens;--un gredin, si vous y avez prêté la main. Choisissez,--mais ne soulevez pas (après douze mois de la plus étroite intimité, sous vos yeux et avec votre sanction positive) un scandale qui ne peut que vous rendre ridicule en la rendant malheureuse.»
»Il a juré avoir cru que notre liaison était purement amicale, et que j'étais plus attaché à lui qu'à elle, jusqu'à ce qu'une triste démonstration eût prouvé le contraire. À cela on répond que l'auteur de cet embarras n'était pas un personnage inconnu, et que la clamosa fama[47] n'avait pas proclamé la pureté de mes moeurs;--que le frère de la dame lui avait écrit de Rome, il y a un an, pour l'avertir que sa femme serait infailliblement égarée par ce feu follet, à moins que lui, légitime époux, ne prît des mesures convenables, lesquelles il avait négligé de prendre, etc., etc.
»Alors il dit qu'il a encouragé mon retour à Ravenne pour voir in quanti piedi di acqua siamo[48], et qu'il en a trouvé assez pour se noyer.
[Note 47: ][(retour)] La criarde renommée.
[Note 48: ][(retour)] À combien de pieds d'eau nous sommes.
Ce ne fut pas le tout; sa femme se plaignit.
Procès.--La parenté se joint en excuses, et dit
Que du docteur venait tout le mauvais ménage;
Que cet homme était fou, que sa femme était sage.
On fit casser le mariage.
»Il n'y a qu'à laisser les femmes seules dans le conflit; car elles sont sûres de gagner le champ de bataille. La comtesse retourne chez son père, et je ne puis la voir qu'avec de grandes restrictions, telle est la coutume du pays. Les parens se sont bien comportés;--j'ai offert une donation, mais ils ont refusé de l'accepter, et juré qu'elle ne vivrait pas avec G*** (puisqu'il avait essayé de la convaincre d'infidélité), mais qu'il l'entretiendrait; et, dans le fait, un jugement a été rendu hier à cet effet. Je suis, sans doute, dans une situation assez mauvaise.
»Je n'ai plus entendu parler des carabiniers qui ont pétitionné contre ma livrée. Ces soldats ne sont pas populaires, et l'autre nuit, dans une petite échauffourée, l'un d'eux a été tué, un autre blessé, et plusieurs mis en fuite par quelques jeunes Romagnols qui sont adroits et prodigues de coups de poignards. Les auteurs du méfait ne sont pas découverts, mais j'espère et crois qu'aucun de mes braves ne s'en est mêlé, quoiqu'ils soient un peu farouches et portent des armes cachées comme la plupart des habitans. C'est cette façon d'agir qui épargne quelquefois beaucoup de procès.
»Il y a une révolution à Naples. Si elle se fait, elle laissera probablement une carte à Ravenne, en faisant route jusqu'en Lombardie.
»Vos éditeurs semblent vous avoir traité comme moi. M*** a fait la grimace, et presque insinué que mes dernières productions sont sottes. Sottes, monsieur!--Dame, sottes! je crois qu'il a raison. Il demande l'achèvement de ma tragédie sur Marino Faliero, dont rien n'est encore parvenu en Angleterre. Le cinquième acte est presque achevé, mais il est terriblement long;--quarante feuilles de grand papier, de quatre pages chaque,--environ cent cinquante pages d'impression; mais tellement pleines «de passe-tems et de prodigalités,» que je le crois ainsi.
»Envoyez-moi, je vous prie, et publiez votre Poème sur moi; et ne craignez point de trop me louer. J'empocherai mes rougeurs.
»Non actionnable!--Chantre d'enfer![49] par Dieu! c'est une injure,--et je ne voudrais pas l'endurer. Le joli nom à donner à un homme qui doute qu'il y ait un lieu pareil.
[Note 49: ][(retour)] Nom que Lamartine donne à Byron dans un de ses poèmes. (Note du Trad.)
»Ainsi Mme Gail est partie,--et Mrs. Mahony ne veut pas mon argent. J'en suis content.--J'aime à être généreux sans frais. Mais priez-la de ne point me traduire.
»Oh! je vous en prie, dites à Galignani que je lui enverrai un sermon s'il n'est pas plus ponctuel. Quelqu'un retient régulièrement deux et quelquefois quatre de ses Messagers dans la route. Priez-le d'être plus exact. Les nouvelles valent de l'or dans ce lointain royaume des Ostrogoths.
»Répondez-moi, je vous prie. J'aimerais beaucoup à partager votre champagne et votre Lafitte, mais en général je suis trop Italien pour Paris. Dites à Murray de vous envoyer ma lettre;--elle est pleine d'épigrammes.
»Votre, etc.»
La séparation qui avait eu lieu entre le comte Guiccioli et sa femme, s'était faite à la condition que la jeune dame habiterait, à l'avenir, sous le toit paternel:--en conséquence, Mme Guiccioli quitta Ravenne le 16 juillet, et se retira dans une villa appartenant au comte Gamba, et située à environ quinze milles de cette ville. Lord Byron allait la voir rarement,--une ou deux fois peut-être par mois,--et passait le reste de son tems dans une solitude complète. Pour une ame comme la sienne, qui avait tout son monde en elle-même, un tel genre de vie n'aurait peut-être été ni nouveau ni désagréable; mais pour une femme jeune et admirée, qui avait à peine commencé à connaître le monde et ses plaisirs, ce changement, il faut l'avouer, était une expérience fort brusque. Le comte Guiccioli était riche, et la comtesse, comme une jeune épouse, avait acquis sur lui un pouvoir absolu. Elle était fière, et la position de son mari la plaçait à Ravenne dans le rang le plus élevé. On avait parlé de voyager à Naples, à Florence, à Paris;--bref, tout le luxe que la richesse peut donner était à sa disposition.
Maintenant elle sacrifiait volontairement et irrévocablement tout cela pour Lord Byron. Sa splendide maison abandonnée,--tous ses parens en guerre ouverte avec elle,--son bon père se bornant à tolérer par tendresse ce qu'il ne pouvait approuver:--elle vécut alors avec une pension de deux cents livres sterling par an, et n'eut loin du monde, pour toute occupation, que la tâche de se donner à elle-même une éducation digne de son illustre amant, et pour toute récompense, que les rares et courtes entrevues que permettaient les nouvelles restrictions imposées à leur liaison. L'homme qui put inspirer et faire durer un dévoûment si tendre, on peut le dire avec assurance, n'était pas tel qu'il s'est représenté lui-même dans les accès de son humeur fantasque; et d'autre part, l'histoire entière de l'affection de la jeune dame montre combien une femme italienne, soit par nature, soit par suite de sa position sociale, est portée à intervertir le cours ordinaire que suivent chez nous les faiblesses semblables, et comment, faible pour résister aux premières attaques de la passion, elle réserve toute la force de son caractère pour déployer ensuite tant de constance et de dévoûment.
LETTRE CCCLXXX.
À M. MURRAY.
Ravenne, 17 juillet 1820.
«J'ai reçu des livres, des numéros de la Quarterly[50], et de la Revue d'Édimbourg, ce dont je suis très-reconnaissant; c'est là tout ce que je connais de l'Angleterre, outre les nouvelles du journal de Galignani.
[Note 50: ][(retour)] Quarterly Review.
»La tragédie est achevée, mais maintenant vient le travail de la copie et de la correction. C'est un ouvrage fort long (quarante-deux feuilles de grand papier, de quatre pages chaque), et je crois qu'il formera plus de cent quarante ou cent cinquante pages d'impression, outre plusieurs extraits et notes historiques que je veux y joindre en forme d'appendice. J'ai suivi exactement l'histoire. Le récit du docteur Moore est en partie faux, et, somme toute, c'est un absurde bavardage. Aucune des chroniques (et j'ai consulté Sanuto, Sandi, Navagero, et un siége anonyme de Zara, outre les histoires de Laugier, Daru, Sismondi, etc.), ne porte ou même ne fait entendre que le doge demanda la vie; on dit seulement qu'il ne nia pas la conspiration. Ce fut un des grands hommes de Venise.--Il commanda le siége de Zara,--battit quatre-vingt mille Hongrois, en tua huit mille, et en même tems ne quitta pas la ville qu'il tenait assiégée;--prit Capo-d'Istria;--fut ambassadeur à Gênes, à Rome, et enfin doge; c'est dans cette magistrature qu'il tomba pour trahison, en entreprenant de changer le gouvernement; fin que Sanuto regarde comme l'accomplissement d'un jugement, parce que Faliero, plusieurs années auparavant (quand il était podesta et capitaine de Trévise), avait renversé un évêque qui était trop lent à porter le Saint-Sacrement dans une procession. Il «le bâte d'un jugement», comme Thwacum fit Square; mais il ne mentionne pas si Faliero avait été immédiatement puni pour un acte qui paraîtrait si étrange même aujourd'hui, et qui doit le paraître bien plus dans un âge de puissance et de gloire papale. Il dit que pour ce soufflet le ciel priva le doge de sa raison, et le poussa à conspirer. Però fu permesso che il Faliero perdette l'intelletto, etc.[51].
»Je ne sais ce que vos commensaux penseront du drame que j'ai fondé sur cet événement extraordinaire. La seule histoire semblable que l'on trouve dans les annales des nations, est celle d'Agis, roi de Sparte, prince qui se ligua avec les communes[52] contre l'aristocratie, et perdit la vie pour cela. Mais je vous enverrai la tragédie quand elle sera copiée.» .......................................................
[Note 51: ][(retour)] Il fut donc permis que Faliero perdît l'esprit.
[Note 52: ][(retour)] C'est Byron qui est coupable de cet anachronisme de style; il a employé le mot commons. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLXXXI.
À M. MURRAY.
Ravenne, 31 août 1820.
«J'ai donné mon ame à la tragédie (comme vous en même cas); mais vous savez qu'il y a des ames condamnées tout comme des tragédies. Songez que ce n'est pas une pièce politique, quoiqu'elle en ait peut-être l'air; elle est strictement historique. Lisez l'histoire et jugez. «Le portrait d'Ada est celui de sa mère. J'en suis content. La mère a fait une bonne fille. Envoyez-moi l'opinion de Gifford, et ne songez plus à l'archevêque. Je ne puis ni vous envoyer promener ni vous donner cent pistoles ou un meilleur goût: je vous envoie une tragédie, et vous me demandez de «facétieuses épîtres»; vous faites un peu comme votre prédécesseur, qui conseillait au docteur Prideaux de mettre «tant soit peu plus d'humour[53]» dans sa Vie de Mahomet.
[Note 53: ][(retour)] Mot anglais presque intraduisible; il signifie cette sorte d'esprit moitié bouffon, moitié sérieux, propre au caractère britannique. (Note du Trad.)
»Bankes est un homme étonnant. Il y a à peine un seul de mes camarades d'école ou de collége qui ne se soit plus ou moins illustré. Peel, Palmerston, Bankes, Hobhouse, Tavistock, Bob Mills, Douglas Kinnaird, etc., etc., ont tous parlé, et fait parler d'eux...............................................
»Nous sommes ici sur le point de nous battre un peu le mois prochain, si les Huns traversent le Pô, et probablement aussi s'ils ne le font. S'il m'arrive mésaventure, vous aurez dans mes manuscrits de quoi faire un livre posthume; ainsi, je vous prie, soyez civil. Comptez là-dessus; ce sera une oeuvre sauvage, si l'on commence ici. Le Français doit son courage à la vanité, l'Allemand au phlegme, le Turc au fanatisme et à l'opium, l'Espagnol à l'orgueil, l'Anglais au sang-froid, le Hollandais à l'opiniâtreté, le Russe à l'insensibilité, mais l'Italien à la colère; aussi vous verrez que rien ne sera épargné.»
LETTRE CCCLXXXII.
À M. MOORE.
Ravenne, 31 août 1820.
«Au diable votre mezzo cammin[54]:--«La fleur de l'âge» eût été une phrase plus consolante. D'ailleurs, ce n'est point exact; je suis né en 1788, et, par conséquent, je n'ai que trente-deux ans. Vous vous êtes mépris sur un autre point: la boîte à sequins n'a jamais été mise en réquisition, et ne le sera pas très-probablement. Il vaudrait mieux qu'elle l'eût été; car alors un homme n'a pas d'obligation, comme vous savez. Quant à une réforme, je me suis réformé,--que voudriez-vous? «La rébellion était dans son chemin et il la trouva.» Je crois vraiment que ni vous ni aucun homme d'un tempérament poétique ne peut éviter une forte passion de ce genre: c'est la poésie de la vie. Qu'aurais-je connu ou écrit, si j'avais été un politique paisible et mercantile, ou un lord de la chambre? Un homme doit voyager et s'agiter, ou bien il n'y a pas d'existence. D'ailleurs, je ne voulais être qu'un cavalier servente, et n'avais pas l'idée que cela tournerait en roman, à la mode anglaise.
[Note 54: ][(retour)] Je l'avais félicité d'être arrivé à ce que Dante appelle le mezzo cammin (le milieu de la route) de la vie, l'âge de trente-trois ans. (Note de Moore.)
»Quoi qu'il en soit, je soupçonne connaître en Italie une ou deux choses--de plus que lady Morgan n'en a recueillies en courant la poste. Qu'est-ce que les Anglais connaissent de l'Italie, hors les musées et les salons,--et quelque beauté mercenaire en passant[55]? Moi, j'ai vécu dans le coeur des maisons, dans les contrées les plus vierges et les moins influencées par les étrangers;--j'ai vu et suis devenu (pars magna fui[56]) une partie des espérances, des craintes et des passions italiennes, et je suis presque inoculé dans une famille: c'est ainsi que l'on voit les personnes et les chose telles qu'elles sont.
[Note 55: ][(retour)] En français dans le texte.
[Note 56: ][(retour)] Æn. lib. II.
»Que pensez-vous de la reine? J'entends dire que M. Hoby prétend «qu'il pleure en la voyant, et qu'elle lui rappelle Jane Shore.»
Sieur Hoby le bottier a la coeur déchiré,
Car en voyant la reine il songe à Jane Shore,
En vérité...................................[57].
[Note 57: ][(retour)] Il y a là une suppression de Thomas Moore, dont la pudeur pédantesque a partout supprimé les phrases et les mots un peu trop lestes pour les chastes ladies. (Note du Trad.)
»Excusez, je vous prie, cette gaillardise. Où en est votre poème?................................
»Votre, etc.
»Est-ce vous qui avez fait ce brillant morceau sur Peter Bell? C'est assez spirituel pour être de vous, et presque trop pour être de tout autre homme vivant. C'était dans Galignani l'autre jour.»
LETTRE CCCLXXXIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 7 septembre 1820.
«En corrigeant les épreuves, il faut les comparer au manuscrit, parce qu'il y a diverses leçons. Faites-y attention, je vous prie, et choisissez ce que Gifford préférera. Écrivez-moi ce qu'il pense de tout l'ouvrage.
»Mes dernières lettres vous ont averti de compter sur une explosion par ici; l'on a amorcé et chargé, mais on a hésité à faire feu. Une des villes s'est séparée de la ligue. Je ne puis m'expliquer davantage pour mille raisons. Nos pauvres montagnards ont offert de frapper le premier coup, et de lever la première bannière, mais Bologne est demeurée en repos; puis c'est maintenant l'automne, et la saison est à moitié passée. «Ô Jérusalem, Jérusalem!» Les Huns sont sur le Pô; mais une fois qu'ils l'auront passé pour faire route sur Naples, toute l'Italie sera derrière eux. Les chiens!--les loups!--puissent-ils périr comme l'armée de Sennachérib! Si vous désirez publier la Prophétie du Dante, vous n'aurez jamais une meilleure occasion.»
LETTRE CCCLXXXIV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 11 septembre 1820.
...........................................................................................................................
«Ce que Gifford dit du premier acte est consolant. L'anglais, le pur anglais sterling[58] est perdu parmi vous, et je suis content de posséder une langue si abandonnée; et Dieu sait comme je la conserve: je n'entends parler que mon valet, qui est du Nottinghamshire, et je ne vois que vos nouvelles publications, dont le style n'est pas une langue, mais un jargon; même votre *** est terriblement guindé et affecté... Oh! si jamais je reviens parmi vous, je vous donnerai une Baviade et Méviade, non aussi bonne que l'ancienne, mais mieux méritée. Il n'y a jamais eu une horde telle que vos mercenaires (je n'entends pas seulement les vôtres, mais ceux de tout le monde). Hélas! avec les cockneys[59], les lakistes[60], et les imitateurs de Scott, Moore et Byron, vous êtes dans la plus grande décadence et dégradation de la littérature. Je ne puis y songer sans éprouver les remords d'un meurtrier. Je voudrais que Johnson fût encore en vie pour fustiger ces maroufles!»
[Note 58: ][(retour)] C'est-à-dire de bon aloi. Nous avons conservé le trope national du texte.
[Note 59: ][(retour)] Nom national des badauds anglais, appliqué aux imitateurs citadins des lakistes.
[Note 60: ][(retour)] Poètes de l'école des lacs. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLXXXV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 14 septembre 1820.
«Quoi! pas une ligne? Bien, prenez ce système.
»Je vous prie d'informer Perry que son stupide article[61] est cause que tous mes journaux sont arrêtés à Paris. Les sots me croient dans votre infernal pays, et ne m'ont pas envoyé leurs gazettes, en sorte que je ne sais rien du sale procès de la reine.
»Je ne puis profiter des remarques de M. Gifford, parce que je n'ai reçu que celles du premier acte.
»Votre, etc.»
»P. S. Priez les éditeurs de journaux de dire toutes les sottises qu'il leur plaira, mais de ne pas me placer au nombre de ceux dont ils signalent l'arrivée. Ils me font plus de mal par une telle absurdité que par toutes leurs insultes.»
[Note 61: ][(retour)] Sur le retour de Byron en Angleterre. (Note du Trad.)
LETTRE CCCLXXXVI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 21 septembre 1820.
«Ainsi, vous revenez à vos anciens tours. Voici le second paquet que vous m'avez envoyé, sans l'accompagner d'une seule ligne de bien, de mal ou de nouvelles indifférentes. Il est étrange que vous ne vous soyez pas empressé de me transmettre les observations de Gifford sur le reste. Comment changer ou amender, si je ne reçois plus aucun avis? Ou bien ce silence veut-il dire que l'oeuvre est assez bonne telle qu'elle est, ou qu'elle est trop mauvaise pour être réparée? Dans le dernier cas, pourquoi ne le dites-vous pas sur-le-champ, et ne jouez-vous pas franc jeu, quand vous savez que tôt ou tard vous devrez déclarer la vérité.
»P. S.--Ma soeur me dit que vous avez envoyé chez elle demander où j'étais, dans l'idée que j'étais arrivé, conduisant un cabriolet, etc., etc., dans la cour du Palais. Me croyez-vous donc un fat ou un fou, pour ajouter foi à une telle apparition? Ma soeur ma mieux connu, et vous a répondu qu'il n'était pas possible que ce fût moi. Vous auriez pu tout aussi bien croire que je fusse entré sur un cheval pâle, comme la mort dans l'Apocalypse.»
LETTRE CCCLXXXVII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 23 septembre 1820.
«Demandez à Hobhouse mes Imitations d'Horace, et envoyez m'en une épreuve (avec le latin en regard). Cet ouvrage a satisfait complètement au nonum prematur in annum[62] pour être mis maintenant au jour: il a été composé à Athènes en 1811. J'ai idée qu'après le retranchement de quelques noms et de quelques passages, il pourra être publié; et je pourrais mettre parmi les notes mes dernières observations pour Pope, avec la date de 1820. La versification est bonne; et quand je jette en arrière un regard sur ce que j'écrivais à cette époque, je suis étonné de voir combien peu j'ai gagné. J'écrivais mieux alors qu'aujourd'hui, mais c'est que je suis tombé dans l'atroce mauvais goût du siècle. Si je puis arranger cet ouvrage pour la publication actuelle, en sus des autres compositions que vous avez de moi, vous aurez un volume ou deux de variétés; car il y aura toutes sortes de rhythmes, de styles, de sujets bons ou mauvais. Je suis inquiet de savoir ce que Gifford pense de la tragédie; écrivez-moi sur ce point. Je ne sais réellement pas ce que je dois moi-même en penser.
[Note 62: ][(retour)] Précepte de l'Art poétique. Horace conseille aux poètes de conserver leurs oeuvres neuf ans dans le portefeuille avant de les produire. (Note du Trad.)
»Si les Allemands passent le Pô, ils seront servis d'une messe selon le bréviaire du cardinal de Retz. *** est un sot, et ne pourrait comprendre cela: Frere le comprendra. C'est un aussi joli jeu de mots que vous puissiez en entendre un jour d'été.
Personne ici ne croit à un mot d'évidence contre la reine. Les hommes du peuple poussent eux-mêmes un cri général d'indignation contre leurs compatriotes, et disent que pour moitié moins d'argent que le procès n'en a coûté, on ferait venir d'Italie tous les témoignages possibles. Vous pouvez regarder cela comme un fait: je vous l'avais dit auparavant. Quant aux rapports des voyageurs, qu'est-ce que c'est que les voyageurs? Moi, j'ai vécu parmi les Italiens;--je n'ai pas seulement couru Florence, Rome, les galeries et les conversations pendant quelques mois, puis regagné mon pays:--mais j'ai été de leurs familles, de leurs amitiés, de leurs haines, de leurs amours, de leurs conseils et de leur correspondance, dans la région de l'Italie la moins connue des étrangers,--et j'ai été parmi les gens de toutes classes, depuis le comte jusqu'au contadino, et vous pouvez être sûr de ce que je vous dis.»
LETTRE CCCLXXXVIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 28 septembre 1820.
«Je croyais vous avoir averti, il y a long-tems, que la tragédie n'avait jamais été conçue ou écrite le moins du monde pour le théâtre: je l'ai même dit dans la préface. C'est trop long et trop régulier pour votre théâtre; les personnages y sont trop peu nombreux, et l'unité trop observée. C'est plutôt dans le genre d'Alfieri que dans vos habitudes dramatiques (soit dit sans prétendre à égaler ce grand homme); mais il y a de la poésie, et ce n'est pas au-dessous de Manfred, quoique je ne sache quelle estime on a pour Manfred.
»Je suis absent d'Angleterre depuis un tems aussi long que celui durant lequel j'y suis resté alors que je vous voyais si fréquemment. Je revins le 14 juillet 1811, et repartis le 25 avril 1816, en sorte qu'au 28 septembre 1820, il ne s'en faut que de quelques mois que la durée de mon absence n'égale celle de mon séjour. Ainsi, je ne connais le goût et les sentimens du public que par ce que je peux glaner dans les lettres, etc., etc., etc. Au reste, goût et sentimens, tout me semble aussi mauvais que possible.
»J'ai trouvé Anastasius excellent: ne l'ai-je pas dit? le journal de Matthews excellentissime; cela, et Forsyth, et des morceaux de Hobhouse, voilà tout ce que nous avons de vrai et de sensé sur l'Italie. La Lettre à Julia est, certes, fort bonne. Je ne méprise pas ***; mais si elle eût tricoté des bas bleus au lieu d'en porter, c'eût été bien mieux. Vous êtes déçus par ce style faux, guindé et plein de friperies, mélange de tous les styles du jour, qui sont tous ampoulés (je n'en excepte pas le mien:--nul n'a plus que moi contribué par négligence à corrompre la langue); mais ce n'est ni de l'anglais ni de la poésie, le tems le prouvera.
»Je suis fâché que Gifford n'ait pas poussé ses remarques au-delà du premier acte: trouve-t-il l'anglais d'aussi bon aloi dans les autres actes qu'il l'a trouvé dans le premier? Vous avez eu raison de m'envoyer les épreuves: j'étais un sot, mais je hais réellement la vue des épreuves; c'est une absurdité, mais elle vient de la paresse.
»Vous pouvez glisser sans bruit dans le monde les deux chants de Don Juan, annexés aux autres. Le drame comme vous voudrez,--le Dante aussi; mais quant au Pulci, j'en suis fier: c'est superbe; vous n'avez pas de traduction pareille. C'est la meilleure chose que j'aie faite en ma vie..................................................
»P. S. La politique ici est toujours farouche et incertaine. Toutefois, nous sommes tous dans nos buffleteries pour «joindre les montagnards s'ils traversent le Forth[63]», c'est-à-dire pour crosser les Autrichiens, s'ils passent le Pô. Les gredins!--et ce chien de L--l, ne dit-il pas que leurs sujets sont heureux! Si je reviens jamais, je travaillerai quelques-uns de ces ministres[64].»
[Note 63: ][(retour)] Rivière d'Écosse.
[Note 64: ][(retour)] Byron a ajouté à cette lettre du 28 septembre un appendice du 29, que nous avons supprimé comme peu intéressant. (Notes du Trad.)
LETTRE CCCLXXXIX.
A M. MURRAY.
Ravenne, 6 octobre 1820.
«Vous devez avoir reçu tous les actes de Marino Faliero, revus et corrigés. Ce que vous dites du pari de 100 guinées fait par quelqu'un qui dit m'avoir vu la semaine dernière, me rappelle une aventure de 1810. Vous pouvez aisément constater le fait, qui est vraiment bizarre.
»À la fin de 1811, je rencontrai un soir chez Alfred mon ancien camarade d'école et de classe, le secrétaire irlandais Peel. Il me raconta qu'en 1810 il avait cru me rencontrer dans Saint-James-Street, mais que nous avions tous deux passé outre sans nous parler. Il parla de cette rencontre, qui fut niée comme chose impossible, puisque j'étais alors en Turquie. Un jour ou deux après, il montra à son frère une personne à l'autre côté de la rue, en disant: «Voici l'homme que j'ai pris pour Byron.» Son frère répondit sur-le-champ: «Comment! c'est Byron, et non pas un autre.» Mais ce n'est pas tout:--quelqu'un m'a vu écrire mon nom parmi ceux qui venaient s'informer de la santé du roi alors attaqué de folie. Or, à cette époque, j'étais à Patras, en proie à une fièvre violente que j'avais gagnée de la malaria dans les marais près d'Olympia. Si j'étais mort alors, c'eût été pour vous une nouvelle histoire de revenant. Vous pouvez facilement vous assurer de l'exactitude du fait par le témoignage de Peel lui-même qui me l'a raconté en détail. Je suppose que vous serez de l'opinion de Lucrèce, qui nie l'immortalité de l'ame, mais--affirme que «les surfaces ou cases où les corps sont renfermés, s'en séparent quelquefois comme les pellicules d'un oignon, et peuvent être vues dans un état de parfaite intégrité, en sorte que les formes et les ombres des vivans et des morts apparaissent fréquemment.»....................................... ............................................................
»Votre, etc.
»P. S. L'an dernier (en juin 1819), je rencontrai chez le comte Mosti, à Ferrare, un Italien qui me demanda «si je connaissais Lord Byron.»--Je lui dis que non (personne ne se connaît, comme vous savez).--«Eh bien, dit-il, je le connais, moi; je l'ai vu à Naples l'autre jour.»--Je tirai ma carte, et lui demandai si c'était ainsi que le nom était écrit; il me répondit: «Oui.» Je soupçonne que c'était un mauvais chirurgien de la marine, qui suivait une jeune dame en voyage, et se faisait passer pour un lord dans les maisons de poste.»..............
LETTRE CCCXC.
A M. MURRAY.
Ravenne, 8 octobre 1820.
...................................................................................................................................
«La lettre de Foscolo est précisément la chose nécessaire; premièrement, parce que Foscolo est un homme de génie, et puis, parce qu'il est Italien, et par conséquent le meilleur juge des compositions relatives à l'Italie. En outre,
«Il est plutôt un antique Romain qu'un Danois.»
c'est-à-dire, il ressemble plus aux anciens Grecs qu'aux modernes Italiens. Quoi qu'il soit «un peu,» comme dit Dugald Dalgetty, «trop sauvage et trop farouche» (ainsi que Ronald du Brouillard), c'est un homme merveilleux, et mes amis Hobhouse et Rose ne jurent tous deux que par lui, et ils sont bons juges des hommes, et des humanités italiennes.
»Voilà en tout deux voix considérables déjà gagnées. Gifford dit que c'est du bon et pur anglais sterling, et Foscolo dit que les caractères sont vraiment vénitiens. Shakspeare et Otway ont eu un million d'avantages sur moi, outre le mérite incalculable d'être morts depuis un ou deux siècles, et d'être nés tous deux de rien (ce qui exerce une telle attraction sur les aimables lecteurs vivans). Il faut au moins que je conserve le seul avantage qui puisse m'appartenir:--celui d'avoir été à Venise, et d'être entré plus avant dans la couleur locale; je ne réclame rien de plus.
»Je sais ce que Foscolo veut dire relativement à Calendaro, crachant contre Bertram; cela est national,--je parle de l'objection. Les Italiens et les Français, avec ces «étendards d'abomination,» ou mouchoirs de poche, crachent çà et là, et partout,--presque à votre face, et par conséquent objectent que c'est une action trop familière pour être transportée sur le théâtre. Mais nous, qui ne crachons nulle part--hors à la face d'un homme quand nous devenons furieux--nous ne pouvons sentir cela: rappelez-vous Massinger et le Sir Giles Overreach de Kean.
«Seigneur! ainsi je crache contre toi et ton conseil.»
»D'ailleurs, Calendaro ne crache pas à la face de Bertram; il crache contre lui, comme j'ai vu les Musulmans le faire quand ils sont dans un accès de colère. De plus, il ne méprise pas, dans le fond, Bertram, quoiqu'il l'affecte,--comme nous faisons tous lorsque nous sommes irrités contre quelqu'un que nous regardons comme notre inférieur. Il est en colère qu'on ne le laisse pas mourir naturellement (quoiqu'il n'ait pas peur de la mort); et souvenez-vous qu'il soupçonnait et haïssait Bertram dès le commencement. D'autre part, Israël Bertuccio est un individu plus froid et plus concentré; il agit par principe et par impulsion; Calendaro par impulsion et par exemple.
»Il y a aussi un argument pour vous.
»Le doge répète;--c'est vrai, mais c'est parce que la passion le possède, parce qu'il voit différentes personnes, et qu'il est toujours obligé de recourir au motif prédominant dans son esprit. Ses discours sont longs;--c'est encore vrai, mais j'ai écrit pour le cabinet, et sur le patron français et italien plutôt que sur le vôtre, dont je n'ai pas une haute opinion: car tous vos vieux dramaturges, Dieu sait qu'ils sont assez longs:--regardez tel d'entre eux qu'il vous plaira.
»Je vous rends la lettre de Foscolo, parce qu'elle parle aussi de ses affaires particulières. Je suis fâché de voir un tel homme dans la gêne, parce que je connais ce que c'est ou plutôt ce que c'était. Je n'ai jamais rencontré que trois hommes qui auraient étendu le doigt pour moi; l'un fut vous-même, l'autre William Bankes, et l'autre un noble personnage mort depuis long-tems; mais de ces trois hommes le premier fut le seul qui me fit des offres lorsque j'étais réellement bisogneux; le second le fit de bon coeur,--mais je n'avais pas besoin des secours de Bankes, et dans le cas contraire je ne les aurais même pas acceptés (quoique j'aie de l'amitié et de l'estime pour lui); et le troisième............... ...............................................[65]
»Ainsi vous voyez que j'ai vu d'étranges choses dans mon tems. Quant à votre offre, c'était en 1815, lorsque je n'étais pas sûr de demeurer avec cinq livres sterling. Je la refusai, mais je ne l'ai pas oubliée, quoique probablement vous l'ayiez oubliée vous-même.
[Note 65: ][(retour)] Suppression de Moore.
»P. S. Le Ricciardo de Foscolo a été prêté, sans avoir eu ses feuilles coupées, à quelques Italiens, maintenant en villeggiatura, en sorte que je n'ai pas eu l'occasion d'écouter leur avis ou de lire moi-même l'ouvrage. Ils s'en sont emparés, et parce que c'était de Foscolo, et en raison de la beauté du papier et de l'impression. Si je trouve qu'il prend, je le ferai réimprimer ici. Les Italiens ont de Foscolo une aussi haute opinion que de qui que ce soit au monde, tout divisés et misérables qu'ils sont, sans loisirs à consacrer à la lecture, et n'ayant de tête ni de coeur que pour juger les extraits des journaux français et de la gazette de Lugano.
»Nous nous entre-regardons tous les uns les autres, comme des loups à la poursuite de leur proie, n'attendant que la première occasion pour faire des choses inexprimables. C'est un grand monde dans le chaos, ou ce sont des anges en enfer, tout comme il vous plaira: mais du chaos est sorti le paradis, et de l'enfer--je ne sais quoi; mais le diable est entré ici, et c'est un rusé compagnon, vous savez.
»Vous n'avez pas besoin de m'envoyer d'autres ouvrages périodiques que la Revue d'Édimbourg et la Quarterly, et de tems en tems un Blackwood-Magazine ou une Monthly Review. Quant au reste, je ne me sens jamais assez de curiosité pour porter mon regard au-delà des couvertures........................... .........................................................
»Songez que si vous mettiez mon nom à Don Juan dans ces jours d'hypocrisie, les hommes de loi pourraient faire opposition auprès de la chancellerie à mon droit de tutelle sur ma fille, en articulant que c'est une parodie:--tels sont les dangers d'une folle plaisanterie. Je n'ai pas su cela d'abord, mais vous pourrez, je crois, en constater l'exactitude, et soyez sûr que les Noël ne laisseraient pas échapper cette occasion. Or, je préfère mon enfant à un poème, et vous feriez vous-même ainsi, quoique vous en ayez une demi-douzaine..................... ...................................................
»Si vous feuilletez les premières pages de l'Histoire de la Pairie d'Huntingdon, vous verrez combien Ada fut un nom commun dans les premiers tems des Plantagenet. J'ai trouvé ce nom dans ma propre lignée, sous les règnes de Jean et de Henri, et l'ai donné à ma fille. C'était aussi celui de la soeur de Charlemagne. Il est dans un des premiers chapitres de la Genèse, comme nom de la femme de Lamech, et je suppose qu'Ada est le féminin d'Adam. Il est court, ancien, sonore, et a été dans ma famille; voilà pourquoi je l'ai donné à ma fille.»
LETTRE CCCXCI.
A M. MURRAY.
Ravenne, 12 octobre 1820.
«Par terre et par mer une quantité considérable de livres est arrivée, et je vous en ai obligation et reconnaissance; mais
Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid, etc.[66]
Ce qui, par interprétation, veut dire:
»Je suis reconnaissant de vos livres, mon cher Murray, mais pourquoi ne m'envoyez-vous pas le Monastère de Scott, le seul livre d'auteur vivant en quatre volumes que je voudrais voir au prix d'un baioccolo, plus les autres ouvrages du même auteur, et quelques Revues d'Édimbourg et Quarterly Review, comme chroniques concises des tems. Au lieu de cela, voici la ***, poésie de Johnny Keats, et trois romans, par Dieu sait qui, excepté que l'un d'eux porte le nom de Peg***,--fille que je croyais avoir été renvoyée à sa quenouille. Crayon est fort bon; les Nouvelles de Hogg sont dures, mais de haut-goût, et bien venues.
[Note 66: ][(retour)] Vers d'Horace:
Du sein des jouissances il s'élève quelque chose d'amer. (Note du Trad.)
»Les livres de voyage coûtent cher, et je n'en ai pas besoin, ayant déjà voyagé moi-même; d'ailleurs ils mentent. Remerciez l'auteur (masculin ou féminin) du Profligate[67] pour son présent. Ne m'envoyez plus, je vous prie, en fait de poésie, que ce qui est rare et décidément bon. Il y a sur mes bureaux une telle friperie de Keats et autres semblables, que j'ai honte d'y jeter les regards. Je ne dis rien contre vos révérends ecclésiastiques, votre S**s et votre C**s,--c'est fort beau, mais dispensez-moi, je vous prie, du plaisir. Au lieu de poésie, si vous voulez me favoriser d'un peu de soda-powder, je serai enchanté; mais toute espèce de prose (moins les voyages et les romans qui ne sont pas de Scott), sera bienvenue, surtout les Contes de mon Hôte, de Scott, etc. Dans les notes de Marino Faliero, il peut être à propos de dire que Benintende n'était pas réellement des Dix, mais seulement grand-chancelier, office séparé (quoique important); ç'a été une altération arbitraire de ma part. De plus, les doges furent tous enterrés dans l'église Saint-Marc avant Faliero. Il est étrange qu'à la mort de son prédécesseur, André Dandolo; les Dix décrétèrent que tous les doges futurs seraient enterrés avec leurs familles dans leurs propres églises;--décret que l'on croirait inspiré par une sorte de pressentiment. Ainsi donc, tout ce que je dis des doges ses ancêtres, comme enterrés à Saint-Jean et Saint-Paul, est contraire au fait, puisqu'ils l'avaient été à Saint-Marc. Faites une note de ceci, et signez-la Éditeur.
[Note 67: ][(retour)] L'Homme perdu.
»Comme j'ai de grandes prétentions à l'exactitude, je n'aimerais pas à être plaisanté, même sur de telles bagatelles, sous ce rapport. Quant au drame, on en peut gloser comme on voudra; mais non pas de mon costume et de mes dramatis personæ[68], qui ont eu une existence réelle.
»Dans les notes j'ai omis Foscolo sur ma liste des illustres Vénitiens vivans; je le considère comme un auteur italien en général, et non comme un pur provincial ainsi que les autres; et en tant qu'Italien, il a eu son mot dans la préface du quatrième chant de Childe-Harold.
»Quant à la traduction française de mes oeuvres,--oimè! oimè[69]!--Pour la traduction allemande, je ne la comprends pas, ni la longue dissertation annexée à la fin sur les Faust. Excusez-moi de me hâter. Quant à la politique, il n'est pas prudent d'en parler, mais rien n'est encore décidé.
[Note 68: ][(retour)] Formule latine adoptée en anglais pour désigner les personnages.
[Note 69: ][(retour)] Hélas! hélas! (Notes du Trad.)
»Je suis fort en colère de ne pas avoir le Monastère de Scott. Vous êtes trop libéral de vos envois en fait de quantité, et vous inquiétez trop peu de la qualité. J'avais déjà tous les numéros de la Quarterly (au nombre de quatre), et douze de la Revue d'Édimbourg; mais peu importe, nous en aurons de nouveaux bientôt. Plus de Keats, je vous en conjure:--déchirez-le tout vivant; si quelqu'un d'entre vous ne le fait pas, je l'écorcherai moi-même. Il n'y a pas moyen de supporter les niaises stupidités de ce vain idiot.
»Je ne me sens pas disposé à m'occuper encore de Don Juan. Que croyez-vous que disait l'autre jour une jolie Italienne? Elle l'avait lu en français, et m'en faisait ses complimens avec les restrictions de rigueur. Je répondis que ce qu'elle disait était vrai, mais que je soupçonnais que Don Juan vivrait plus long-tems que Childe-Harold.--«Ah! (dit-elle) j'aimerais mieux la renommée de Childe-Harold pour trois ans, qu'une immortalité due à Don Juan!».--La vérité est que c'est trop vrai, et les femmes détestent maintes choses qui arrachent les oripeaux du sentiment; et elles ont raison, puisqu'elles seraient dépouillées de leurs armes. Je n'ai point connu de femme qui n'eût en horreur les Mémoires du chevalier de Grammont, pour la même raison; même lady *** avait coutume de les calomnier.
»Je n'ai pas reçu l'ouvrage de Rose. Il a été saisi à Venise. Tel est le libéralisme des Huns, avec leur armée de deux cent mille hommes, qu'ils n'osent pas laisser circuler un volume tel que celui de Rose.»
LETTRE CCCXCII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 16 octobre 1820.
«L'abbé[70] vient d'arriver; mille remercîmens, ainsi que pour le Monastère,--quand vous me l'enverrez!!!
[Note 70: ][(retour)] Roman de Walter Scott. (Note du Trad.)
»L'Abbé sera pour moi d'un intérêt plus qu'ordinaire, car un de mes ancêtres maternels, sir J. Gordon de Gight, le plus bel homme de son siècle, mourut sur l'échafaud à Aberdeen, pour sa fidélité à Marie Stuart, dont il était le parent, et dont on le prétendait aussi l'amant. Son histoire a été longuement traitée par les chroniques du tems. Si je ne me trompe, il fut mêlé à l'évasion de la reine du château Loch-Leven, ou à sa captivité dans ce même château-fort. Mais vous savez cela mieux que moi.
»Je me rappelle Loch-Leven comme un souvenir d'hier. Je le vis en allant en Angleterre en 1798, à l'âge de dix ans. Ma mère, qui était aussi orgueilleuse que Lucifer d'appartenir à une branche des Stuarts, et de descendre en ligne directe des vieux Gordons, non des Seyten-Gordons, comme elle nommait avec dédain la branche ducale, me raconta l'histoire, en me rappelant toujours combien les Gordons, ses aïeux, étaient supérieurs aux Byrons du Sud,--nonobstant notre descendance normande et toujours perpétuée de mâle en mâle, sans tomber jamais en quenouille, comme a fait la lignée de ces Gordons dans la propre personne de ma mère.
»Je vous ai depuis peu si souvent écrit, que cette courte lettre sera sans doute bien venue.»
»Votre, etc.»
LETTRE CCCXCIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 17 octobre 1820.
«Je vous envoie ci-joint la dédicace de Marino Faliero à Goëthe. Informez-vous s'il a ou non le titre de baron. Je crois que oui. Faites-moi connaître votre opinion.
»P. S. Faites-moi savoir ce que M. Hobhouse et vous avez décidé sur les deux lettres en prose et leur publication.
»Je vous envoie aussi un abrégé italien de l'appendix du traducteur allemand de Manfred, où vous verrez cité ce que Goëthe dit du corps entier des poètes anglais (et non de moi en particulier.) C'est là-dessus que la dédicace se fonde, comme vous le verrez, quoique j'y eusse songé auparavant; car je regarde Goëthe comme un grand homme.»
La singulière dédicace envoyée avec cette lettre n'a pas encore été publiée, ni n'est parvenue, que je sache, entre les mains de l'illustre Allemand. Elle est écrite dans le style le plus fantasque et le plus ironique que le poète ait jamais manié; et la sévérité immodérée avec laquelle il y traite les objets favoris de sa colère et de sa moquerie, me force de priver le lecteur de quelques passages fort amusans[71].
[Note 71: ][(retour)] Le lecteur aura encore ici une grande reconnaissance pour la réserve de M. Moore!!! (Note du Trad.)
DÉDICACE AU BARON GOETHE.
«Monsieur,
»Dans l'appendix d'un ouvrage anglais, traduit depuis peu en allemand et publié à Leïpsik, un jugement de vous sur la poésie anglaise est cité dans les termes suivans: «Dans la poésie anglaise, on trouve un grand génie, une puissance universelle, un sentiment de profondeur, avec assez de tendresse et de force; mais ces qualités ne constituent pas tout-à-fait le poète.»
»Je regrette de voir un grand homme tomber dans une grande erreur. Une telle opinion de votre part prouve seulement que le Dictionnaire des dix mille auteurs anglais vivans, n'a pas été traduit en allemand. Vous aurez lu, dans la version de votre ami Schlegel, le dialogue de Macbeth:
Ils sont dix mille!
MACBETH.
Dix mille oies, coquin?
Réponse.
Dix mille auteurs, seigneur.
»Or, sur ces dix mille auteurs, il y a présentement dix-neuf cent quatre-vingt-sept poètes, tous vivans en ce moment, quels que soient devenus leurs ouvrages, ce que leurs libraires savent bien; et parmi eux il y en a plusieurs qui possèdent une bien plus grande réputation que la mienne, quoique considérablement moindre que la vôtre. C'est à la négligence de vos traducteurs allemands que vous devez de ne pas soupçonner les oeuvres ........................................................... ............................................................
Il y en a encore un autre nommé.............................. .............................................................
»Je mentionne ces poètes par forme d'exemple, pour vous éclairer. Ils ne constituent que deux briques de notre Babel (briques de Windsor, soit dit en passant), mais ils peuvent servir comme spécimen de l'édifice.
»Vous avancez, de plus, «que ce caractère dominant de l'ensemble de la poésie anglaise actuelle, est le dégoût et le mépris de la vie.» Mais je soupçonne plutôt que, par un seul ouvrage en prose, vous, oui, vous-même, avez excité un plus grand mépris pour la vie que tous les volumes anglais de poésie qui aient été jamais écrits. Mme de Staël dit «que Werther a occasioné plus de suicides que la plus belle femme», et je crois réellement qu'il a mis plus d'individus hors de ce monde que Napoléon lui-même,--excepté dans l'exercice de sa profession. Peut-être, illustre baron, le jugement acrimonieux porté par un célèbre journal du Nord sur vous en particulier, et sur les Allemands en général, vous a autant indisposé contre la poésie que contre la critique de l'Angleterre. Mais vous ne devez pas avoir égard à nos critiques, qui sont au fond de bons vivans,--et vu leurs deux professions,--car ils font la loi, et puis l'appliquent. Personne ne peut déplorer leur jugement précipité et injuste à votre égard, plus que je ne le fais moi-même; et j'ai exprimé mes regrets à votre ami Schlegel, en 1816, à Coppett.
»Dans l'intérêt de mes dix mille frères vivans, et dans le mien propre, j'ai pris ainsi en considération une opinion relative à la poésie anglaise en général, opinion qui méritait d'être remarquée, puisqu'elle était de vous.
»Mon principal but en m'adressant à vous, a été de témoigner mon sincère respect et mon admiration pour un homme qui, pendant un demi-siècle, a conduit la littérature d'une grande nation, et qui passera à la postérité comme le premier caractère littéraire de son tems.
»Vous avez été heureux, monsieur, non-seulement par les écrits qui ont illustré votre nom, mais par ce nom même, suffisamment musical pour être articulé par la postérité. En ceci vous avez l'avantage sur quelques-uns de vos compatriotes, dont les noms seraient peut-être immortels aussi,--si l'on pouvait les prononcer. On pourrait peut-être supposer, d'après ce ton apparent de légèreté, que j'ai l'intention de vous manquer de respect; mais ce serait une erreur; je suis toujours égrillard en prose. Vous considérant, comme je le fais, avec une conviction réelle et ardente, tant dans votre propre pays que chez la plupart des autres nations, comme la plus haute supériorité littéraire qui ait existé en Europe depuis la mort de Voltaire, j'ai senti et sens encore le désir de vous dédier l'ouvrage suivant,--non comme tragédie ou comme poème (car je ne puis prononcer s'il doit avoir l'une ou l'autre qualification, ou même n'avoir ni l'une ni l'autre), mais comme marque d'estime et d'admiration de la part d'un étranger envers un homme qui a été salué en Allemagne le Grand Goëthe.
»J'ai l'honneur d'être, avec le plus sincère respect, votre très-obéissant et très-humble serviteur.
BYRON.
Ravenne, 14 octobre 1820.
»P. S. Je m'aperçois qu'en Allemagne ainsi qu'en Italie, il y a un grand débat sur ce qu'on nomme le classique et le romantique,--termes qui n'étaient point des objets de classification en Angleterre, du moins quand je l'ai quittée, il y a quatre ou cinq ans. Quelques écrivassiers anglais, il est vrai, ont outragé Pope et Swift, mais la raison en est qu'ils ne savaient eux-mêmes écrire ni en prose ni en vers; mais on ne les a pas crus dignes de former une secte. Peut-être quelque distinction de ce genre est-elle née depuis peu, mais je n'en ai pas beaucoup entendu parler, et ce serait la preuve d'un si mauvais goût, que je serais fâché d'y croire.»
LETTRE CCCXCIV.
A M. MOORE.
Ravenne, 17 octobre 1820.
«Vous me devez deux lettres,--acquittez-vous. Je désire savoir ce que vous faites. L'été est passé, et vous retournerez à Paris. À propos de Paris, ce n'était pas Sophie Gail, mais Sophie Gay,--le mot anglais Gay[72],--qui était entrée en correspondance avec moi[73]. Pouvez-vous me dire qui elle est, comme vous le fîtes de défunte ***?
[Note 72: ][(retour)] Gay qui est le même mot que Gai en français. (Note du Trad.)
[Note 73: ][(retour)] Je m'étais mépris[A] sur le nom de la dame dont Byron s'informait, et lui avais répondu qu'elle était morte. Mais en recevant cette lettre-ci, je découvris qu'il s'agissait de Mme Sophie Gay, mère d'une personne aussi célèbre par sa poésie que par sa beauté, Mlle Delphine Gay. (Note de Moore.)
[Note A: ][(retour)] C'était Byron et non Moore qui s'était mépris. Voir la lettre 294. (Note du Trad.)
»Avez-vous continué votre poème? J'ai reçu la traduction française du mien. Pensez seulement à être traduit dans une langue étrangère sous un si abominable travestissement!!!....................
»Avez-vous fait copier mon Mémoire? J'en ai commencé une continuation. Vous l'enverrai-je telle qu'elle est maintenant?
»Je ne puis rien vous dire sur l'Italie, car le gouvernement me regarde ici d'un oeil soupçonneux, comme j'en suis bien informé. Pauvres gens!--comme si moi, étranger solitaire, je pouvais leur faire quelque mal. C'est parce que j'aime avec passion le tir de la carabine et du pistolet; car ils ont pris l'alarme à la quantité de cartouches que je consommais,--les benêts!
»Vous ne méritez pas une longue lettre,--pas même la moindre lettre, à cause de votre silence. Vous avez un nouveau Bourbon, ce me semble, que l'on a baptisé Dieu-Donné[74].--Peut-être l'honneur du présent est susceptible de contestation..... ...............................................
[Note 74: ][(retour)] On sait que ce mot composé, traduit du latin Deodatus, veut dire, à proprement parler, donné par Dieu. (Note du Trad.)
»La reine a fourni un joli thème aux journaux. Publia-t-on jamais pareille évidence? C'est pire que Little ou Don Juan. Si vous ne m'écrivez bientôt, je vous ferai une querelle.»
LETTRE CCCXCV.
A M. MURRAY.
Ravenne, 25 octobre 1820.
«Pressez, je vous prie, la remise du paquet ci-joint à lady Byron. C'est pour affaires.
»En vous remerciant pour l'Abbé, j'ai commis quatre grandes erreurs. Sir John Gordon n'était pas de Gight, mais de Bogagight; il périt non pour sa fidélité, mais dans une insurrection. Il n'eut aucun rapport avec les événemens de Loch-Leven; car il était mort quelque tems avant l'époque de l'emprisonnement de la reine: et quatrièmement je ne suis pas sûr qu'il ait été ou non l'amant de la reine; car Robertson n'en dit rien, tandis que Walter Scott place Gordon dans la liste qu'à la fin de l'Abbé il donne des admirateurs de Marie (comme ayant tous été malheureux.)
»J'ai dû commettre toutes ces méprises en me rappelant le récit de ma mère sur ce sujet, quoiqu'elle fût plus exacte que je ne suis, et se piquât de précision sur les points de généalogie, comme toute l'aristocratie écossaise..................
»Votre, etc.
»P. S. Vous avez bien fait de ne pas publier la prose destinée aux Blackwood's et Robert's Magazines, excepté ce qui concerne Pope;--vous avez laissé le tems se passer.»
Le pamphlet en réponse au Blackwood's Magazine, dont il est ici question, fut occasioné par un article inséré dans cet ouvrage périodique, sous le titre de Remarques sur Don Juan, et, quoique mis sous presse par M. Murray, ne fut jamais publié. L'auteur de l'article ayant, à propos de certains passages de Don Juan, pris occasion d'exprimer quelques censures sévères sur la conduite conjugale du poète, Lord Byron, dans sa réplique, entre dans quelques détails sur ce pénible sujet; et les extraits suivans de sa défense, si l'on doit nommer défense une réponse à des griefs qui n'ont jamais été définis,--seront lus avec un vif intérêt.
»Mon savant confrère poursuit: «C'est en vain, dit-il, que Lord Byron essaierait de justifier sa conduite dans cette affaire; et aujourd'hui qu'il a si publiquement et si audacieusement appelé l'enquête et le reproche, nous ne voyons pas pourquoi il ne serait point clairement averti par la voix de ses concitoyens.» Jusqu'à quel point la publicité d'un poème anonyme, et l'audacieuse fiction d'un caractère imaginaire, que le rédacteur suppose avoir été créé en vue de lady Byron, peuvent-elles mériter cette formidable dénonciation de leurs douces voix? je ne le sais ni ne m'en soucie. Mais quand il dit que je ne puis justifier ma conduite dans cette affaire, j'acquiesce à cette assertion, parce qu'on ne peut se justifier tant qu'on ne sait pas de quoi l'on est accusé; et je n'ai jamais eu,--Dieu le sait,--qu'un désir, celui d'obtenir une accusation--des charges spéciales quelconques, qui me fussent soumises, sous une forme tangible, par ma partie adverse, non par des tiers,--à moins qu'on ne prenne pour telles les atroces calomnies de la rumeur publique, et le mystérieux silence des conseillers officiels de milady. Mais le rédacteur n'est-il pas content de ce qu'on a déjà dit et fait? Le cri général de ses concitoyens n'a-t-il pas prononcé sur ce sujet--une sentence sans débats, et une condamnation sans charges? N'ai-je pas été exilé par l'ostracisme, hormis que les écailles sur lesquelles on écrivait ma proscription étaient anonymes? Le rédacteur ignore-t-il l'opinion et la conduite du public à cette occasion? S'il l'ignore, je ne l'ignore pas; le public même l'oubliera long-tems avant que je cesse de m'en souvenir.
»L'homme qui est exilé par une faction a la consolation de penser qu'il est un martyr; il est soutenu par l'espérance, et par la dignité de la cause, réelle ou imaginaire, qu'il a embrassée. Celui qui se retire pour dettes peut se reposer dans l'idée que le tems et la prudence relèveront ses affaires; celui qui est condamné par la loi n'a qu'un bannissement à terme, et en rêve l'abréviation, ou bien, peut-être, il connaît ou suppose quelque injustice dans la loi, ou dans l'application de la loi à son égard. Mais celui qui est proscrit par l'opinion générale, sans l'intermède d'une politique ennemie, d'un jugement illégal, ou d'affaires embarrassées, doit, innocent ou coupable, supporter toute l'amertume de l'exil, sans espoir, sans orgueil, sans allégement. Ce dernier cas fut le mien. Sur quels motifs le public fonda-t-il son opinion? je l'ignore; mais cette opinion fut générale et décisive. On ne savait rien de moi, sinon que j'avais composé ce qu'on appelle de la poésie, que j'étais noble, que je m'étais marié, que j'étais devenu père, et que j'avais eu des différends avec ma femme et ses parens, on ne savait pourquoi, puisque les personnes plaignantes refusaient d'articuler leurs griefs. Le monde fashionable[75] se divisa en partis, et mon parti ne consista qu'en une très-faible minorité; le monde raisonnable se rangea naturellement du plus fort côté, qui se trouva être celui de lady Byron. La presse fut active et ignoble; et telle fut la rage du tems, que la malheureuse publication de deux pièces de vers, plutôt louangeuses que défavorables à l'égard des personnes qui en étaient le sujet, fut métamorphosée en une espèce de crime par la torture de l'interprétation. Je fus accusé des vices les plus monstrueux par la rumeur publique et la rancune particulière: mon nom, qui avait été un nom chevaleresque et noble depuis que mes pères avaient aidé Guillaume-le-Normand dans la conquête de son royaume, mon nom, dis-je, fut taché. Je sentis que si ce qu'on chuchotait, grommelait et murmurait, était vrai, je n'étais plus bon pour l'Angleterre; que si c'était faux, l'Angleterre n'était plus bonne pour moi. Je me retirai: mais ce n'était pas assez. Dans d'autres pays, en Suisse, à l'ombre des Alpes, et près de l'azur profond des lacs, je fus poursuivi et atteint par le même fléau. Je franchis les montagnes, mais ce fut la même chose; alors j'allai un peu plus loin, et m'établis près des flots de l'Adriatique, comme le cerf aux abois s'enfuit dans les eaux.
[Note 75: ][(retour)]75 Nous avons conservé le terme anglais, qui commence déjà à se naturaliser dans notre langue. Nous aurions d'ailleurs fort bien pu dire: Le beau monde, le monde du bel air, etc. (Note du Trad.)
»Si j'en puis juger par les rapports du petit nombre d'amis qui se groupèrent autour de moi, le cri de réprobation dont je parle outrepassa tout précédent, toute circonstance analogue, même les cas où des motifs politiques ont animé la calomnie et doublé l'inimitié. Je fus averti de ne point paraître dans les théâtres, de crainte que je ne fusse sifflé, ni d'aller exercer mes droits dans le parlement, de crainte que je ne fusse insulté dans la route. Le jour même de mon départ, mon plus intime ami m'a dit ensuite qu'il était dans l'appréhension de voies de fait de la part du peuple qui pourrait s'assembler à la porte de la voiture. Toutefois, ces conseils ne m'empêchèrent pas de voir Kean dans ses meilleurs rôles, ni de voter conformément à mes principes; et quant aux troisièmes et dernières appréhensions de mes amis, je ne pouvais les partager, parce que je n'ai pu en comprendre l'étendue que quelque tems après avoir traversé la Manche. D'ailleurs, je ne suis pas de nature à être très-impressionné par la colère des hommes, quoique je puisse me sentir blessé par leur aversion. Contre tout outrage individuel, je pouvais moi-même m'assurer protection et vengeance; et contre les outrages de la foule, j'aurais été probablement capable de me défendre, avec l'assistance d'autrui, comme en diverses occasions semblables.
»Je quittai mon pays, en voyant que j'étais l'objet du blâme général. Je n'imaginai pas, à la vérité, comme Jean-Jacques Rousseau, que tout le genre humain était en conspiration contre moi, quoique j'eusse peut-être d'aussi bons motifs qu'il en eut jamais pour une telle chimère; mais je m'aperçus que j'étais à un point extraordinaire devenu personnellement odieux en Angleterre, peut-être par ma faute, mais le fait était incontestable. Le public, en général, aurait été difficilement excité jusqu'à un tel point contre un homme plus populaire, sans accusation du moins ou sans charge quelconque positivement exprimée ou spécifiée: car je puis à peine concevoir que l'accident commun et quotidien d'une séparation entre mari et femme ait pu de lui-même produire une si grande fermentation. Je n'élèverai pas les plaintes usuelles de préjugé, de condamnation par avance, d'injustice, de partialité, etc., monnaie ordinaire des personnes qui ont eu ou doivent subir un procès; mais je fus un peu surpris de me trouver condamné sans acte d'accusation, et de m'apercevoir que, dans l'absence de ces griefs monstrueux, si énormes qu'ils pussent être, tout crime possible ou impossible était substitué en leur place par la rumeur publique, et tenu pour accordé. Cela ne pouvait arriver qu'à l'égard d'une personne fort peu aimée, et je ne connaissais aucun remède, ayant déjà usé de tous les moyens que je pouvais avoir de plaire à la société. Je n'avais point de parti dans le monde, quoiqu'on m'ait dit le contraire dans la suite;--mais je ne l'avais pas formé, et je n'en connaissais donc pas l'existence:--point en littérature:--et en politique j'avais voté avec les whigs, avec cette importance qu'un vote whig possède dans ces jours de torysme, sans autre liaison personnelle avec les meneurs des deux chambres que celle que sanctionnait la société où je vivais, sans droit ou prétention au moindre témoignage d'amitié de la part de qui que ce fût, excepté quelques camarades de mon âge, et quelques hommes plus avancés dans la vie, que j'avais eu le bonheur de servir dans des circonstances difficiles. C'était, en effet, être seul; et je me souviens que quelque tems après Mme de Staël me dit en Suisse: «Vous n'auriez pas dû entrer en guerre avec le monde:--c'est trop fort pour un seul individu; je l'ai essayé moi-même dans ma jeunesse, mais cela ne mène à rien.» J'acquiesce complètement à la vérité de cette remarque; mais le monde m'a fait l'honneur de commencer la guerre, et assurément, si la paix ne peut être obtenue qu'en le courtisant et lui payant tribut, je ne suis pas propre à obtenir sa faveur. Je pensai, avec Campbell:
Allons; épouse une destinée d'exil,
Et si le monde ne t'a pas aimé,
Tu peux supporter l'isolement.
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»J'ai entendu dire, et je crois, qu'il y a des êtres humains constitués de manière à être insensibles aux injures; mais je crois que le meilleur moyen de s'abstenir de la vengeance est de se placer hors de la tentation. J'espère n'en avoir jamais d'occasion; car je ne suis point sûr de pouvoir me retenir, ayant reçu de ma mère quelque chose du perfervidum ingenium Scotorum[76]. Je n'ai point cherché, ni ne chercherai la vengeance, et peut-être elle ne viendra jamais sur mon chemin. Je n'entends point ici parler de ma partie adverse, qui pouvait avoir tort ou raison, mais de plusieurs personnes qui ont donné cette cause pour prétexte à leur propre inimitié............................. ...................................................
[Note 76: ][(retour)] Bouillant caractère des Écossais.
»Le rédacteur parle de la voix générale de ses concitoyens; je parlerai de quelques-uns en particulier.
»Au commencement de 1817, il parut dans la Quarterly-Review un article écrit, je crois, par Walter-Scott, article qui lui fit grand honneur, et qui fut loin d'être déshonorant pour moi, quoique, sous le double rapport du talent poétique et du caractère personnel, il fût plus favorable qu'il ne fallait à l'ouvrage et à l'auteur dont il traitait. Il fut écrit à une époque où un égoïste n'eût pas voulu et un lâche n'eût pas osé dire un mot en faveur de l'un ou de l'autre; il fut écrit par un homme à qui l'opinion publique m'avait donné un moment pour rival,--distinction haute et peu méritée, mais qui ne nous empêcha point, moi de l'aimer, lui de répondre à cette amitié. L'article en question fut écrit sur le troisième chant de Childe-Harold; et, après plusieurs observations qu'il ne me serait pas plus convenable de répéter que d'oublier, il finissait par exprimer l'espoir de mon retour en Angleterre. Comment ce voeu fut-il accueilli en Angleterre? je ne sais pas; mais il offensa grièvement les dix ou vingt mille respectables voyageurs anglais alors réunis à Rome. Je ne visitai Rome que quelque tems après, en sorte que je n'eus pas l'occasion de connaître par moi-même le fait; mais je fus informé long-tems après, que la plus grande indignation avait été manifestée dans le cercle anglais de cette année, où se trouvaient--parmi un levain considérable de Welbeck-Street et de Devonshire-Place--plusieurs familles réellement bien nées et bien élevées, qui n'en participèrent pas moins aux sentimens de la circonstance. «Pourquoi retournerait-il en Angleterre?» fut l'exclamation générale.--Je réponds; pourquoi? C'est une question que je me suis quelquefois posée à moi-même, et je n'ai jamais pu y donner une réponse satisfaisante. Je n'avais alors aucune pensée de retour, et si j'en ai aujourd'hui, c'est une pensée d'affaires et non de plaisir. De tous ces liens qui ont été mis en pièces, il y a quelques anneaux encore entiers, quoique la chaîne elle-même soit brisée. J'ai des devoirs et des relations qui peuvent un jour requérir ma présence,--et je suis père. J'ai encore quelques amis que je désire rencontrer, et, peut-être, un ennemi. Ces causes, et les minutieux détails d'intérêt que le tems accumule durant l'absence de tout homme dans ses affaires et sa propriété, me rappelleront probablement en Angleterre; mais j'y retournerai avec les mêmes sentimens que lors de mon départ, à l'égard du pays lui-même, quoique j'aie pu en changer relativement aux individus, suivant que j'ai été depuis plus ou moins bien informé de leur conduite: car c'est bien long-tems après mon départ que j'ai connu leurs procédés et leur langage dans toute leur réalité et leur plénitude. Mes amis, comme font tous les amis, par des motifs conciliatoires, m'ont caché tout ce qu'ils ont pu, et même certaines choses qu'ils auraient dû dévoiler. Toutefois, ce qui est différé n'est pas perdu,--mais il n'a pas tenu à moi qu'il n'y ait eu rien de différé.
»J'ai rappelé la scène qu'on a dit s'être passée à Rome, pour montrer que le sentiment dont j'ai parlé n'était pas borné aux Anglais d'Angleterre, et c'est une partie de ma réponse au reproche lancé contre ce qu'on appelle mon exil égoïste et volontaire. Volontaire, oui; car quel homme voudrait demeurer parmi un peuple nourrissant une haine si vive contre lui? Jusqu'à quel point ai-je été égoïste: c'est ce que j'ai déjà expliqué.»
Les passages suivans du même pamphlet ne seront pas trouvés moins curieux, sous un point de vue littéraire.
«Ici je désire dire quelques mots sur l'état actuel de la poésie anglaise. Peu de personnes douteront que ce ne soit l'âge de déclin de la poésie anglaise, quand elles auront envisagé le sujet avec calme. La présence d'hommes de génie parmi les poètes actuels ne contredit que peu le fait, parce qu'on a très-bien dit que, «après celui qui forme le goût de sa nation, le plus grand génie est celui qui le corrompt.» Personne n'a contesté le génie à Marino, qui corrompit, non-seulement le goût de l'Italie, mais celui de toute l'Europe pour près d'un siècle. La grande cause de l'état déplorable de la poésie anglaise doit être attribuée à cette absurde et systématique dépréciation de Pope, pour laquelle il y a eu, pendant ces dernières années, une sorte de concurrence épidémique. Les hommes des opinions les plus opposées se sont unis sur ce point. Warton et Churchill ont commencé, ayant probablement tiré cette idée des héros de la Dunciade, et de l'intime conviction que leur propre réputation ne serait rien tant que le plus parfait et le plus harmonieux des poètes ne serait pas rabaissé à ce qu'ils regardaient comme son juste niveau; mais même ils n'osèrent pas le descendre au-dessous de Dryden. Goldsmith, Rogers et Campbell, ses plus heureux disciples, et Hayley qui, tout faible qu'il est, a laissé un poème[77] qu'on ne laissera pas volontiers périr, ont conservé la réputation de ce style pur et parfait; et Crabbe, le premier des poètes vivans, a presque égalé le maître......................
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[Note 77: ][(retour)] The Triumph of Temper.
»Mais ces trois personnages, S***, W*** et C***[78], eurent tous une antipathie naturelle pour Pope, et je respecte en eux ce seul sentiment ou principe primitif qu'ils aient imaginé de conserver. Puis se sont joints à eux ceux qui ne les ont joints qu'en ce point seul: les réviseurs d'Édimbourg, la masse hétérogène des poètes anglais vivans (excepté Crabbe, Rogers, Gifford et Campbell), qui, par préceptes et par pratique, a prononcé son adhésion, et moi-même enfin, qui ai honteusement dévié dans la pratique, mais qui ai toujours aimé et honoré la poésie de Pope de toute mon ame, et espère le faire jusqu'à ma dernière heure. J'aimerais mieux voir tout ce que j'ai écrit servir de doublure au même coffre où je lis actuellement le onzième livre d'un moderne poème épique publié à Malte en 1811 (je l'ouvris pour prendre de quoi me changer après le paroxysme d'une fièvre tierce, pendant l'absence de mon domestique, et je le trouvai paré en dedans du nom du fabricant Eyre, Cockspur-Street, et de la poésie épique ci-dessus mentionnée); oui, j'aimerais mieux cela, que sacrifier ma ferme croyance dans la poésie de Pope comme type orthodoxe de la poésie anglaise...... ................................................ ...................................................
[Note 78: ][(retour)] Probablement Southey, Wordsworth et Coleridge. (Notes du Trad.)
»Néanmoins, je n'irai pas si loin que *** qui, dans son postscriptum, prétend que nul grand poète n'obtint jamais une renommée immédiate: cette assertion est aussi fausse qu'elle est absurde. Homère a dû sa gloire à sa popularité; il récitait ses vers,--et sans la vive impression du moment, comment l'Iliade eût-elle été apprise par coeur, et transmise par la tradition? Ennius, Térence, Plaute, Lucrèce, Horace, Virgile, Eschyle, Sophocle, Euripide, Sappho, Anacréon, Théocrite, tous les grands poètes de l'antiquité firent les délices de leurs contemporains. Un poète, avant l'invention de l'imprimerie, ne devait son existence même qu'à sa popularité actuelle. L'histoire nous apprend que les meilleurs nous sont parvenus. La raison en est évidente; les plus populaires trouvèrent le plus grand nombre de copistes, et dire que le goût de leurs contemporains était corrompu, c'est une thèse que peuvent difficilement soutenir les modernes, dont les plus puissans ont à peine approché des anciens. Dante, Pétrarque, Arioste, le Tasse furent tous les favoris des lecteurs contemporains. Dante acquit la célébrité long-tems avant sa mort; et, peu après, les états négocièrent pour ses cendres, et disputèrent touchant les lieux où il avait composé la Divina Comedia. Pétrarque fut couronné au Capitole. Arioste fut respecté par les voleurs qui avaient lu l'Orlando furioso... Le Tasse, malgré les critiques des Cruscanti, aurait été couronné au Capitole, sans sa mort prématurée.
»Il est aisé de prouver la popularité immédiate des principaux poètes de la seule nation moderne d'Europe qui ait une langue poétique, de la nation italienne. Chez nous, Shakspeare, Spenser, Johnson, Waller, Dryden, Congreve, Pope, Young, Shenstone, Thomson, Goldsmith, Gray furent tous aussi populaires durant leur vie que depuis leur mort. L'élégie de Gray a plu sur-le-champ, et plaira éternellement. Ses odes n'eurent pas le même succès, mais elles ne sont pas non plus aujourd'hui aussi agréables que son élégie. La carrière politique de Milton nuisit à son succès; mais l'épigramme de Dryden, et le débit même du Paradis perdu, relativement au moindre nombre des lecteurs à l'époque de sa publication, prouvent que Milton fut honoré par ses contemporains....
»On peut demander pourquoi--ayant cette opinion sur l'état actuel de la poésie anglaise, et ayant eu long-tems comme écrivain l'oreille du public,--je n'ai pas adopté un plan différent dans mes propres compositions, ou tâché de corriger plutôt que d'encourager le goût du jour? À cela je répondrai qu'il est plus aisé de voir la mauvaise route que de suivre la bonne, et que je n'ai jamais entretenu la perspective de remplir une place permanente dans la littérature de mon pays. Ceux qui me connaissent le savent et savent aussi que j'ai été grandement étonné du succès temporaire de mes ouvrages, n'ayant flatté aucune personne ni aucun parti, et ayant exprimé des opinions contraires à celles de la généralité des lecteurs. Si j'avais pu prévoir le degré d'attention qui m'a été accordé, assurément j'aurais étudié davantage pour le mériter. Mais j'ai vécu dans des contrées étrangères et lointaines, ou dans ma patrie, au milieu d'un monde agité qui n'était pas favorable à l'étude ou à la réflexion; en sorte que presque tout ce que j'ai écrit a été pure passion,--passion, il est vrai de différentes sortes, mais toujours passion: car chez moi (si ce n'est point parler en Irlandais que parler ainsi), mon indifférence était une sorte de passion, résultat de l'expérience, et non pas la philosophie de la nature. Écrire devient une habitude, comme la galanterie chez une femme. Il y a des femmes qui n'ont point eu d'intrigue, mais fort peu qui n'en aient eu qu'une; ainsi il y a des millions d'hommes qui n'ont jamais écrit un livre, mais peu qui n'en aient écrit qu'un. Donc, ayant écrit une fois, je continuai d'écrire, encouragé sans doute par le succès du moment, mais n'en prévoyant aucunement la durée, et, j'oserai le dire, en concevant à peine le désir.........................................
»J'ai ainsi exprimé publiquement sur la poésie du jour l'opinion que j'ai depuis long-tems exprimée à tous ceux qui me l'ont demandée, et même à quelques personnes qui auraient mieux aimé ne pas l'entendre, comme à Moore, à qui je disais dernièrement: «Nous sommes tous dans la mauvaise voie, excepté Rogers, Crabbe et Campbell.» Sans être vieux d'années je suis trop vieilli pour sentir en moi assez de verve pour entreprendre une oeuvre qui montrât ce que je tiens pour bonne poésie, et je dois me contenter d'avoir dénoncé la mauvaise. Il y a, j'espère, de plus jeunes talens qui s'élèvent en Angleterre, et qui, échappant à la contagion, rappelleront dans leur patrie la poésie aujourd'hui exilée de notre littérature, et la rétabliront telle qu'elle fut autrefois et qu'elle peut encore être.
»En même tems, le meilleur signe d'amendement sera le repentir, et de nouvelles et fréquentes éditions de Pope et de Dryden.
»On trouvera dans l'Essai sur l'Homme une métaphysique aussi confortable et dix fois plus de poésie que dans l'Excursion. Si vous cherchez la passion, où la trouverez-vous plus vive que dans l'Épître d'Héloise à Abailard, ou dans Palamon et Arcite? Souhaitez-vous de l'invention, de l'imagination, du sublime, des caractères? cherchez cela dans le Vol de la Boucle de cheveux, dans les Fables de Dryden, dans l'Ode sur la fête de sainte Cécile, dans Absalon et Achitophel. Vous découvrirez dans ces deux poètes seuls toutes les qualités dont vous ne saisiriez pas une ombre en secouant une quantité innombrable de vers et Dieu sait combien d'écrivains de nos jours,--plus, l'esprit, dont ces derniers n'ont pas. Je n'ai point toutefois oublié Thomas Brown le jeune, ni la famille Fudge, ni Whistlecraft; mais ce n'est pas de l'esprit,--c'est de l'humour[79]. Je ne dirai rien de l'harmonie de Pope et de Dryden, en comparaison des poètes vivans, dont pas un (excepté Rogers, Gifford, Campbell et Crabbe) ne saurait écrire un couplet héroïque. Le fait est que l'exquise beauté de leur versification a détourné l'attention publique de leurs autres mérites, comme l'oeil vulgaire se fixera plus sur la splendeur de l'uniforme que sur la qualité des troupes. C'est cette harmonie même, surtout dans Pope, qui a soulevé contre lui ce vulgaire et abominable bavardage:--parce que sa versification est parfaite, on affirme que c'est sa seule perfection; parce que ses pensées sont vraies et claires, on avance qu'il n'a pas d'invention; et parce qu'il est toujours intelligible, on tient pour incontestable qu'il n'a pas de génie. On nous dit avec un rire moqueur que c'est le poète de la raison, comme si c'était une raison pour n'être pas poète. Prenant passage par passage, je me chargerai de citer de Pope plus de vers brillans d'imagination que de deux poètes vivans, quels qu'ils soient. Pour tirer à tout hasard un exemple d'une espèce de composition peu favorable à l'imagination,--la satire,--prenons le caractère de Sporus, avec l'admirable jeu d'imagination qui se répand sur lui, et mettons en regard un égal nombre de vers qui, choisis dans deux poètes vivans quelconques, soient de la même force et de la même variété:--où les trouverons-nous?
[Note 79: ][(retour)] Voir notre note quelques pages plus haut. (Note du Trad.)
»Je ne cite qu'un exemple sur mille en réponse à l'injustice faite à la mémoire de celui qui donna l'harmonie à notre langage poétique. Les clercs de procureurs et les autres génies spontanés ont trouvé plus aisé de se torturer, à l'imitation des nouveaux modèles, que de travailler d'après l'art symétrique du poète qui avait enchanté leurs pères. Ils ont d'ailleurs été frappés par cette remarque que la nouvelle école faisait revivre le langage de la reine Élisabeth, le véritable anglais, attendu que tout le monde, sous le règne de la reine Anne, n'écrivait qu'en français, par une espèce de trahison littéraire.
»Le vers blanc, que, hors du drame, nul auteur capable de rimer n'employa jamais, à l'exception de Milton, devint à l'ordre du jour:--on rima de telle sorte que le vers parut plus blanc que s'il n'eût pas eu de rime. Je sais que Johnson a dit, après quelque hésitation, «qu'il ne pouvait pas s'inspirer le désir que Milton eût rimé.» Les opinions de ce véritable grand homme, que c'est aussi la mode de décrier aujourd'hui, seront toujours accueillies par moi avec cette déférence que le tems rétablira dans son universalité; mais, malgré mon humilité, je ne suis pas convaincu que le Paradis perdu n'eût pas été plus noblement transmis à la postérité, non pas peut-être en couplets[80] héroïques (rhythme qui bien balancé pourrait soutenir le sujet), mais dans la stance de Spenser ou du Tasse, ou dans le tercet de Dante, formes que les talens de Milton auraient pu facilement greffer sur notre langue. Les Saisons de Thomson auraient été meilleures en rimes, quoique toujours inférieures à son Château de l'Indolence; et M. Southey n'eût pas fait une plus mauvaise Jeanne d'Arc, quoiqu'il eût pu employer six mois au lieu de six semaines pour la composer. Je recommande aussi aux amateurs des vers lyriques la lecture des odes du lauréat en regard de celle de Dryden sur sainte Cécile.
[Note 80: ][(retour)] Nous avons rendu à ce mot sa signification primitive et étymologique, qu'il a conservé en anglais: couples de vers, c'est-à-dire, vers rimant deux à deux, que nous nommons assez ridiculement rimes plates par opposition aux rimes croisées. (Note du Trad.)
»Aux génies célestes et jeunes clercs inspirés de notre tems, ceci, en grande partie, paraîtra paradoxal, et le paraîtra encore à la classe plus élevée de nos critiques; mais ce fut vrai il y a vingt ans, et ce sera de nouveau reconnu pour tel dans dix............................................. ................................................
»Les disciples de Pope furent Johnson, Goldsmith, Rogers, Campbell, Crabbe, Gifford, Matthias, Hayley, et l'auteur du Paradis des Coquettes, auxquels on peut ajouter Richards, Heber, Wrangham, Blaud, Hodgson, Merivale, et d'autres qui n'ont pas eu leur renommée pleine et entière parce qu'il y a un hasard dans la renommée comme dans toute autre chose. Mais de toutes les nouvelles écoles,--je dis toutes, car, comme le démon, dont le nom est Légion, elles sont plusieurs,--a-t-il surgi un seul élève qui n'ait pas rendu son maître honteux de l'avouer? à moins que ce ne soit ***, qui a imité tout le monde, et a quelquefois surpassé ses modèles. Scott a eu la faveur particulière d'être imité par le beau sexe; il y eut miss Halford, et miss Mitford, et miss Francis, mais, sauf respect, aucune imitation n'a fait beaucoup d'honneur à l'original. ***, Southey, Coleridge ou Wordsworth ont-ils fait un élève de renom? ***, Moore, ou tout autre écrivain de quelque réputation, a-t-il eu un imitateur, ou plutôt un disciple passable? Or, il est remarquable que presque tous les partisans de Pope, que j'ai nommés, aient produit eux-mêmes des chefs-d'oeuvre et des modèles; et ce n'a pas été le nombre des imitateurs qui a enfin nui à sa gloire, mais le désespoir de l'imitation... La même raison qui engagea le bourgeois athénien à voter pour le bannissement d'Aristide, «parce qu'il était fatigué de l'entendre toujours appeler le Juste,» a produit l'exil temporaire de Pope des états de la littérature. Mais le terme de son ostracisme expirera, et le plutôt vaudra le mieux, non pour lui; mais pour ceux qui l'ont banni, et pour la génération nouvelle, qui
«Rougira de découvrir que ses pères furent ses ennemis.»
LETTRE CCCXCVI.
A M. MOORE.
Ravenne, 4 novembre 1820.
«J'ai reçu de M. Galignani les lettres, duplicatas et reçus ci-joints, qui s'expliqueront d'eux-mêmes[81].
[Note 81: ][(retour)] M. Galignani s'était adressé à Lord Byron pour obtenir de lui un droit légal sur les oeuvres de sa seigneurie, dont il avait été jusqu'alors le seul éditeur en France, afin d'être à même d'empêcher que d'autres, à l'avenir, n'usurpassent le même privilége. (Note de Moore.)
Comme les poèmes sont devenus votre propriété par achat, droit et justice, toute affaire de publication doit être décidée par vous. Je ne sais jusqu'à quel point mon acquiescement à la requête de M. Galignani serait légal; mais je doute qu'il fût honnête. Au cas que vous vous décidiez à vous arranger avec lui, je vous envoie les pouvoirs nécessaires, et, en agissant ainsi, je me lave les mains relativement à cette affaire. Je ne les signe que pour vous mettre à même d'exercer le droit que vous possédez à juste titre. Je n'ai plus rien à faire, sauf à dire, dans ma réponse à M. Galignani, que les lettres, etc., vous sont envoyées, et pourquoi.
»Si vous pouvez réprimer ces pirates étrangers, faites-le; sinon, jetez au feu les procurations. Je ne puis avoir d'autre but que de vous garantir votre propriété.
»Votre, etc.
»P. S. J'ai lu une partie de la Quarterly, qui vient d'arriver; M. Bowles aura une réponse:--il n'est pas tout-à-fait exact dans son dire touchant les Poètes anglais et les Réviseurs écossais. On défend Pope, à ce que je vois, dans la Quarterly. Que l'on continue toujours ainsi. C'est un péché, une honte, une damnation que de penser que Pope ait besoin d'un tel secours;--mais il en est ainsi. Ces misérables charlatans du jour, ces poètes se déshonorent et renient Dieu, en courant sus à Pope, le plus irréprochable des poètes, et peut-être même des hommes.»
LETTRE CCCXCVII.
A M. MOORE.
Ravenne, 15 novembre 1820.
«Merci de votre lettre, qui a été un peu longue à venir,--mais vaut mieux tard que jamais. M. Galignani a donc, ce semble, été supplanté et pillé lui-même, en seconde main, par un autre éditeur parisien, qui a audacieusement imprimé une édition de L.-B's Works[82] au prix ultra-libéral de 10 fr., et (comme Galignani le remarque douloureusement) 8 fr. seulement pour les libraires! Horresco referens[83]! Songer que les oeuvres complètes d'un homme rapportent si peu!
[Note 82: ][(retour)] Oeuvres de L. B.
[Note 83: ][(retour)] Virg. Æn. lib. II. Je frémis en le racontant. (Notes du Tr.)
»Galignani m'envoie, dans une lettre pressée, une permission pour lui, donnée par moi, de publier, etc., etc., lequel permis j'ai signé et envoyé à M. Murray. Voulez-vous expliquer à Galignani que je n'ai aucun droit de disposer de la propriété de Murray sans l'agrément de celui-ci? et que je dois par conséquent l'adresser à Murray pour retirer le permis de ses griffes,--chose fort difficile, je présume. J'ai écrit à Galignani dans ce sens; mais un mot de la bouche d'un illustre confrère le convaincrait que je n'ai pu honnêtement acquiescer à son désir, quoique je le pusse légalement. J'ai fait ce qui dépendait de moi, c'est-à-dire j'ai signé l'autorisation et l'ai envoyée à Murray. Que les chiens divisent la carcasse, si elle est tuée à leur gré.
»Je suis content de votre épigramme. Il est ridicule que nous laissions tous deux notre esprit rompre avec nos sentimens; car je suis sûr que nous sommes au fond partisans de la reine. Mais il n'y a pas moyen de résister à un jeu de mots.--À propos, nous avons aussi, dans cette partie du monde, une diphthongue non pas grecque, mais espagnole,--me comprenez-vous?--qui est sur le point de bouleverser tout l'alphabet. Elle a été d'abord prononcée à Naples, et se propage;--mais nous sommes plus près des barbares, qui sont en force sur le Pô, et le traverseront sous le premier prétexte légitime.
»Il y aura à régler avec le diable, et l'on ne peut dire qui sera ou ne sera pas sur son livre de comptes. Si une gloire inattendue survenait à quelqu'un de votre connaissance, faites-en une Mélodie, afin que son ombre, comme celle du pauvre Yorick, ait la satisfaction d'être plaintivement pleurée--ou même plus noblement célébrée, comme Oh! n'exhalez pas son nom. Au cas que vous ne l'en jugiez pas digne, voici un chant à la place:
Quand un homme n'a pas à combattre pour la liberté
dans sa patrie,
Qu'il combatte pour celle de ses voisins;
Qu'il songe aux gloires de la Grèce et de Rome;
Et se fasse briser la tête pour ses travaux.
Servir le genre humain est un plan chevaleresque,
Qui toujours est noblement récompensé;
Combattez donc pour la liberté partout où vous pouvez,
Et si vous n'êtes pas fusillé ou pendu, vous serez chevalier.
............................................................... ....................................................................
»Voici une épigramme que je fis pour l'endossement de l'acte de séparation en 1816; mais les hommes de loi objectèrent qu'elle était superflue.
Endossement de l'acte de Séparation, en avril 1816.
Il y a un an, vous juriez, chère amie!
D'aimer, de respecter, et cætera;
Tel fut le serment que vous me fîtes,
Et voici précisément ce qu'il vaut.
»Pour l'anniversaire du 2 janvier 1821, j'ai d'avance un petit compliment, que j'ajoute en cas d'accident.
À Pénélope, 2 janvier 1821.
Ce jour fut de tous les jours
Le pire pour vous et pour moi:
Il y a juste six ans que nous n'étions qu'un,
Et cinq que nous redevînmes deux.
»Excusez, je vous prie, toutes ces absurdités; car il faut que je les dise, dans la crainte de m'étendre sur de plus sérieux sujets, que, dans l'état actuel des choses, il n'est pas prudent de confier à une poste étrangère. Je vous disais, dans ma dernière, que j'avais continué mes Mémoires, et que j'en avais fait douze feuilles de plus; mais je soupçonne que je les interromprai: en ce cas, je vous enverrai cela par la poste, quoique j'éprouve quelque remords à faire payer à un ami tant de frais de port; car nous n'avons pas nos ports francs au-delà de la frontière.................................... ...................................................
LETTRE CCCXCVIII.
A M. MURRAY.
Ravenne, 9 novembre 1820.
..................................................... .................................................................
«La semaine dernière, je vous ai envoyé la correspondance de Galignani et quelques documens sur votre propriété. Vous avez maintenant, je crois, une occasion de réprimer, ou du moins de limiter ces réimpressions françaises. Vous pouvez laisser tous vos auteurs publier ce qu'il leur plaît contre moi et mes oeuvres. Un éditeur n'est et ne peut être responsable de tous les ouvrages qui sortent de chez son imprimeur.
»La Dame blanche d'Avenel n'est pas tout-à-fait aussi bonne qu'une réelle et authentique (Donna Bianca) dame blanche de Colalto, spectre qu'on a vu plusieurs fois dans la Marche de Trévise. Il y a un homme (un chasseur) encore vivant qui l'a vue. Hoppner pourrait vous raconter tout ce qui la concerne, et Rose peut-être aussi. Je n'ai moi-même aucun doute sur l'histoire et le spectre. Ce fantôme est toujours apparu dans des circonstances particulières, avant la mort d'un membre de la famille, etc. J'ai entendu Mme de Benzoni dire qu'elle connaissait un monsieur qui avait vu la dame blanche traverser sa chambre au château de Colalto. Hoppner a vu et questionné un chasseur qui la rencontra à la chasse, et ne chassa plus depuis. C'était une jeune femme de chambre qu'un jour la comtesse Colalto, qu'elle était en train de coiffer, vit dans la glace faire un sourire à son mari; la comtesse l'avait fait sceller dans la muraille du château, comme Constance de Beverley. Depuis, elle a toujours hanté les Colalto. On la peint comme femme blonde fort belle. C'est un fait authentique.»
LETTRE CCCXCIX.
A M. MURRAY.
Ravenne, 18 novembre 1820.
«La mort de Waite est un coup funeste pour les dents comme pour le coeur de tous ceux qui le connaissaient. Bon Dieu! lui et Blake[84] défunts tous deux! Je les laissai dans la plus parfaite santé, et ne pensai guère à la possibilité de cette perte nationale dans le court espace de cinq ans. Ils étaient, en fait de véritable grandeur, autant supérieurs à Wellington, que celui qui conserve la chevelure et les dents est préférable au sanglant et impétueux guerrier qui obtient un nom en cassant les têtes et en brisant les molaires? Qui lui succède? Où trouver maintenant la poudre dentifrice, douce et cependant efficace?--la teinture?--les brosses à nettoyer? Obtenez, je vous prie, tous les renseignemens que vous pourrez sur ces questions tusculanes: Cette pensée me fait mal à la machoire. Pauvres diables! je me flattais de l'espérance de les revoir tous deux; et cependant ils sont allés dans ce lieu où les dents et les cheveux durent plus long-tems que dans la vie. J'ai vu ouvrir un millier de tombeaux, et me suis toujours aperçu que, quoi qu'il fût arrivé, les dents et les cheveux restaient à ceux qui ne les avaient pas perdus à l'époque de leur mort. N'est-ce pas ridicule? Ce sont les choses qui se perdent les premières dans la jeunesse, et qui durent le plus long-tems dans la poussière, si les gens veulent mourir pour les conserver. C'est une singulière vie, et une singulière mort, que la mort et la vie des humains.
[Note 84: ][(retour)] Célèbre coiffeur (Note de Moore.)
»Je savais que Waite était marié; mais je ne songeais guère que les autres funérailles viendraient sitôt le surprendre. C'était un tel élégant, un tel petit-maître, un tel bijou d'homme! Il y a à Bologne un tailleur qui lui ressemble beaucoup et qui est aussi au pinacle de sa profession. Ne négligez pas ma commission. Par qui ou par quoi peut-il être remplacé? Que dit le public?
»Je vous renvoie la préface. N'oubliez pas que l'extrait de la chronique italienne doit être traduit. Quant à ce que vous dites pour m'engager à retoucher les chants de Don Juan et les Imitations d'Horace, c'est fort bien; mais je ne puis fourbir. Je suis comme le tigre (en poésie); si je manque mon coup au premier bond, je retourne en grondant dans mon antre. Je n'ai point de second élan; je ne puis corriger; je ne le puis ni ne le veux. Personne ne réussit dans cette tâche, grands ou petits. Le Tasse refit toute sa Jérusalem; mais qui lit jamais cette version? tout le monde va à la première. Pope ajouta au Vol de la boucle de cheveux, mais ne réduisit pas son poème. Il faut que vous preniez mes productions comme elles sont; si elles ne sont pas propres au succès, réduisez-en le prix d'estimation en conséquence. Je les jetterais plutôt que de les tailler et les rogner. Je ne dis pas que vous m'ayez pas raison; je répète seulement que je ne puis perfectionner...
«Votre, etc.»
»P. S. Quant aux éloges de ce petit *** Keats, je ferai la même observation que Johnson, quand Sheridan, l'acteur, obtint une pension. «Quoi! il a obtenu une pension? Alors il est tems que je résigne la mienne.» Personne n'a pu être plus fier des éloges de la Revue d'Édimbourg que je ne le fus, ou plus sensible à sa censure, comme je l'ai montré dans les Poètes Anglais et les Réviseurs Écossais. À présent, tous les hommes qu'elle a jamais loués sont dégradés par cet absurde article. Pourquoi n'examine-t-elle et ne loue-t-elle pas le Guide de la Santé de Salomon? Il y a plus de bon sens et autant de poésie que dans Johnny Keats..........................
LETTRE CCCC.
A M. MURRAY.
Ravenne, 23 novembre 1820.
«Les Imitations, dit Hobhouse, demanderont bon nombre de taillades pour être adaptées aux tems, ce qui sera une longue affaire, car je ne me sens pas du tout laborieux à présent. L'effet quelconque qu'elles doivent avoir serait peut-être plus grand sous une forme séparée, et d'ailleurs elles doivent porter mon nom. Or, si vous les publiez dans le même volume que Don Juan, elles me déclarent auteur de Don Juan, et je ne juge pas à propos de risquer un procès en chancellerie sur la tutelle de ma fille, puisque dans votre Code actuel un poème facétieux est suffisant pour ôter à un homme ses droits sur sa famille.
»Quant à l'état des affaires en ce pays, il serait difficile et peu prudent d'en parler longuement, les Huns ouvrant toutes les lettres. S'ils les lisent, quand ils les ont ouvertes, ils peuvent voir en caractères lisibles tracés de ma main, que je les regarde comme de damnés bélitres et barbares, et leur empereur comme un sot, et eux-mêmes comme plus sots que lui; ce qu'ils peuvent envoyer à Vienne sans que je m'en soucie. Ils se sont rendus maîtres de la police papale, et font les fanfarons; mais un jour ou l'autre ils paieront tout cela; ce ne sera peut-être pas bientôt, parce que ces malheureux Italiens n'ont aucune consistance; mais je suppose que la Providence se fatiguera enfin des barbares.....................
«Votre, etc.»
LETTRE CCCCI.
A M. MOORE.
Ravenne, 9 décembre 1820.
«Outre cette lettre, vous recevrez trois paquets contenant, somme toute, dix-huit autres feuilles de Memoranda, qui, je le crains, vous coûteront plus de frais de port que ne rapportera leur impression dans le siècle prochain. Au lieu d'attendre si long-tems, si vous pouviez en faire quelque chose maintenant en cas de survivance (c'est-à-dire après ma mort), je serais fort content,--attendu qu'avec tout le respect dû à votre progéniture, je vous préfère à vos petits-enfans. Croyez-vous que Longman ou Murray voulussent avancer une certaine somme à présent, en s'engageant à ne pas publier avant mon décès?--Qu'en dites-vous?
»Je vous laisse sur ces dernières feuilles un pouvoir discrétionnaire, parce qu'elles contiennent peut-être une ou deux choses d'une trop dure sincérité envers le public. Si je consens à ce que vous disposiez maintenant de ces Mémoires, où est le mal? Les goûts peuvent changer. Je voudrais, à votre place, essayer d'en disposer, non les publier; et si vous me survivez (comme cela est fort probable), ajoutez ce qu'il vous plaira de ce que vous savez vous-même; mais surtout contredisez-moi, si j'ai parlé à faux; car mon principal but est la vérité, même à mes propres dépens.
»J'ai quelques notions de votre compatriote Muley Moloch. Il m'a écrit plusieurs lettres sur le christianisme pour me convertir, et, en conséquence, si je n'avais pas été déjà chrétien, je le serais probablement à présent. Je pensai qu'il y avait en lui un talent sauvage, mêlé à un nécessaire levain d'absurdité,--comme cela doit être à l'égard de tout talent, lâché sur le monde sans martingale......................
»J'ai d'énormes quantités de papiers en Angleterre, tant pièces originales que traductions,--une tragédie, etc., etc.; et je copie maintenant un cinquième chant de Don Juan, en cent quarante-neuf stances.....................
................... ..................................................................
»Dans ce pays-ci on court aux armes; mais je ne veux point parler politique. Parlons de la reine, de son bain et de sa bouteille,--ce sont les seules bigarrures du jour.
»Si vous rencontrez quelques-unes de mes connaissances, saluez-les de ma part. Les prêtres essaient ici de me persécuter,--mais je m'en moque.
»Votre, etc.»
LETTRE CCCCII.
A M. MOORE.
Ravenne, 9 décembre 1820.
«J'ouvre ma lettre pour vous raconter un fait, qui vous montrera l'état de ce pays mieux que je ne puis le faire. Le commandant des troupes est à présent un cadavre gisant dans ma maison. Il a été tué d'un coup d'arme à feu, à huit heures passées, à deux cents pas environ de ma porte. J'endossais ma redingote pour rendre visite à madame la comtesse G***, quand j'entendis le coup. En arrivant dans la salle, je trouvai tous mes domestiques sur le balcon, s'écriant qu'un homme avait été assassiné. Sur-le-champ je courus en bas, en exhortant Tita (le plus brave de tous) à me suivre. Le reste voulait nous empêcher de sortir, parce que tout le monde ici a, ce me semble, la coutume de fuir loin du daim abattu. Toutefois, nous descendîmes, et trouvâmes l'individu gisant sur le dos, près de mourir, sinon tout-à-fait mort, avec cinq blessures, une au coeur, deux à l'estomac, une au doigt, et l'autre au bras. Quelques soldats voulurent m'empêcher de passer. Cependant nous passâmes, et je trouvai Diego, l'adjudant, se désolant comme un enfant,--un chirurgien qui ne s'occupait nullement de sa profession,--un prêtre qui saccadait une prière tremblante, et le commandant, pendant tout ce tems, sur son dos, sur le dur et froid pavé, sans lumière ni secours, ni rien autour de lui que la confusion et l'épouvante.
»Comme personne ne pouvait ou ne voulait rien faire que hurler et prier, et que nul n'aurait remué du doigt le malheureux dans la crainte des conséquences, je perdis patience,--fis prendre le corps à mon domestique et à une couple de personnes de la foule,--emmenai deux soldats pour la garde,--dépêchai Diego au cardinal pour lui annoncer la nouvelle, et fis monter le commandant dans mon appartement. Mais c'était trop tard, il était fini,--sans être défiguré;--il avait perdu tout son sang à l'intérieur:--on n'en obtint pas au-dehors plus d'une ou deux onces.
»Je le fis déshabiller en partie,--le fis examiner par le chirurgien, et l'examinai moi même. Il avait été tué par deux balles mâchées. Je sentis une de ces balles, qui avait traversé tout son corps, à l'exception de la peau. Tout le monde devine pourquoi il a été tué, mais on ne sait pas comment. L'arme a été trouvée près de lui,--un vieux fusil à moitié limé. Il n'a dit que ô Dio! et Gesù! deux ou trois fois, et il paraît avoir peu souffert. Pauvre diable! c'était un brave officier, mais il s'était fait détester par le peuple. Je le connaissais personnellement, et l'avais souvent rencontré dans les conversazioni et ailleurs. Ma maison est pleine de soldats, de dragons, de docteurs, de prêtres, et de toutes sortes de personnes,--quoique je l'aie maintenant débarrassée et que j'aie placé deux sentinelles à la porte. Demain on emportera le corps. La ville est dans la plus grande confusion, comme vous pouvez présumer.
»Vous saurez que si je n'avais pas fait enlever le corps, on l'aurait laissé dans la rue jusqu'au lendemain matin, par crainte des conséquences. Je n'aimerais pas à laisser même un chien mourir de cette façon, sans secours,--et quant aux conséquences, je ne m'en soucie pas dans l'accomplissement d'un devoir.
»Votre, etc.
»P. S. Le lieutenant de garde près du corps, fume sa pipe dans un grand calme.--Drôle de peuple que celui-ci!»
LETTRE CCCCIII.
A M. MOORE.
Ravenne, 25 décembre 1820.
«Vous recevrez ou devez avoir reçu le paquet et les lettres que j'ai envoyés à votre adresse il y a quinze jours (ou peut-être davantage), et je serai content d'avoir une réponse, parce que, dans ce tems et en ces lieux, les paquets de la poste courent risque de ne pas atteindre leur destination.
»J'ai songé d'un projet pour vous et pour moi, au cas que nous retournions tous deux à Londres, ce qui (si une guerre napolitaine ne s'allume pas) peut être réputé possible pour l'un de nous, au printems de 1821. Je présume que vous aussi, serez de retour à cette époque, ou jamais; mais vous me donnerez là-dessus quelque indication. Voici ce projet: c'est de fonder, vous et moi, conjointement un journal,--ni plus ni moins,--hebdomadaire ou autre, en apportant quelques améliorations ou modifications au plan des bélitres qui dégradent à présent ce département de la littérature,--mais un journal que nous publierons dans la forme voulue, et néanmoins avec attention.
»Il devra toujours y avoir une pièce de poésie de l'un ou l'autre de nous deux, en laissant place, toutefois, à tous les dilettanti rimeurs qui seraient jugés dignes de paraître dans la même colonne; mais ceci doit être un sine qua non, et de plus, autant de prose que nous pourrons. Nous prendrons un bureau,--sans annoncer nos noms, mais en les laissant soupçonner--et, avec la grâce de la Providence, nous donnerons au siècle quelques nouvelles lumières sur la politique, la poésie, la biographie, la critique, la morale et la théologie, et sur toute autre ique, ie et ologie quelconque.
»Ainsi, mon cher, si nous nous y mettions avec empressement, nos dettes seraient payées en une douzaine de mois, et à l'aide d'un peu de diligence et de pratique, je ne doute pas que nous ne missions derrière nous ces mauvais diseurs de lieux communs, qui ont si long-tems outragé le sens commun et le commun des lecteurs. Ils n'ont d'autre mérite que la pratique et l'impudence, deux qualités que nous pouvons acquérir, et quant au talent et à l'instruction, ce serait bien le diable si, après les preuves que nous en avons données, nous ne pouvions fournir rien de mieux que les tristes plats qui ont froidement servi au déjeûner de la Grande-Bretagne pendant tant d'années. Qu'en pensez-vous? dites-le moi, et songez que si nous fondons une telle entreprise, il faut que nous y mettions de l'empressement. Voilà une idée,--faites-en un plan. Vous y ferez telle modification qu'il vous plaira, seulement consacrons-y l'emploi de nos moyens, et le succès est très-probable. Mais il faut que vous viviez à Londres, et moi aussi, pour mener l'affaire à bien, et il faut que nous gardions le secret.......... .............................................
»Votre affectionné,
B.
»P. S. Si vous songiez à un juste milieu entre un Spectateur et un journal;--pourquoi non?--Seulement pas le dimanche. Non que le dimanche ne soit un jour excellent, mais il est déjà pris. Nous prendrons le nom de Tenda Rossa, nom que Tassoni donna à une de ses réponses dans une controverse, par allusion à la menace délicate que Timour-Lam adressait à ses ennemis par un Tenda de cette couleur, avant de donner bataille. Ou bien Gli ou I Carbonari, si cela vous fait plaisir,--ou tout autre nom,--récréatif et amusant,--que vous pourrez préférer. Répondez. Je conclus poétiquement avec le crieur: «Je vous souhaite un joyeux Noël.»
L'année 1820 fut, comme on sait, une époque signalée par les nombreux efforts de l'esprit révolutionnaire qui éclata alors, comme un feu mal étouffé, dans la plus grande partie du sud de l'Europe. En Italie, Naples avait déjà levé l'étendard constitutionnel, et son exemple avait promptement agi sur toute cette contrée. Dans la Romagne, il s'était organisé, sous le nom de Carbonari, des sociétés secrètes qui n'attendaient qu'un mot de leurs chefs pour entrer en pleine insurrection. Nous avons vu, dans le journal de Lord Byron, en 1814, quel immense intérêt il prit aux dernières luttes de la France révolutionnaire sous Napoléon; et ses exclamations: «Oh! vive la république!»--Tu dors, Brutus!» montrent jusqu'à quel point, en théorie du moins, son ardeur politique s'étendait. Depuis lors, il n'avait que rarement tourné ses pensées sur la politique, la marche calme et ordinaire des affaires publiques n'ayant que peu intéressé un esprit comme le sien, dont rien moins qu'une crise ne semblait digne d'exciter les sympathies. L'état de l'Italie lui offrait la promesse d'une telle occasion; et en sus de ce grand intérêt national, qui pouvait remplir tous les désirs d'un ami de la liberté, encore tout échauffé par les pages de Dante et de Pétrarque, il avait aussi des liens et des considérations privées pour s'enrôler comme partie dans le débat. Le frère de madame Guiccioli, le comte Pietro Gamba, qui avait passé quelque tems à Rome et à Naples, était alors de retour de son voyage; et les dispositions amicales auxquelles, malgré une première et naturelle tendance à des sentimens opposés, il avait été enfin amené à l'égard du noble amant de sa soeur, ne peuvent être mieux dépeintes qu'avec les propres paroles de la belle comtesse.
«A cette époque, dit Mme Guiccioli,[85] vint à Ravenne, de retour de Rome et de Naples, mon bien-aimé frère Pietro. Il avait conçu contre le caractère de Lord Byron des préventions que lui avaient inspirées les ennemis du noble poète; il était fort affligé de mon intimité avec lui, et mes lettres n'avaient pas réussi à détruire tout-à-fait la défavorable impression qu'avaient produite les détracteurs de Lord Byron. Mais à peine l'eût-il vu et connu, qu'il reçut cette impression qui ne peut être causée par de simples qualités extérieures, mais seulement par la réunion de tout ce qu'il y a de plus beau et de plus grand dans le coeur et dans l'esprit de l'homme. Toutes ses préventions s'évanouirent, et la conformité d'idées et d'études contribua à nouer entre mon frère et Lord Byron une amitié qui ne devait finir qu'avec leur vie.»
[Note 85: ][(retour)] In quest' epoca venne a Ravenna di ritorno da Roma a Napoli mio diletto fratello Pietro. Egli era stato prevenuto da dei nemici di Lord Byron contro il di lui carattere; molto lo affliggeva la mia intimità con lui, e le mie lettere non avevano riuscito à bene distruggere la cattiva impressione ricevuta dai detrattori di Lord Byron. Ma appena lo vide e lo conobbe, egli pure ricevette quella impressione che non può essere prodotta da dei pregi esteriori, ma solamente dall' unione di tutto ciò che viè di più bello e di più grande nel cuore e nella mente dell' uomo. Svani ogni sua anteriore prevenzione contro di Lord Byron, e la conformità delle loro idee e degli studii loro contribuì a stringerli in quella amicizia che non doveva avere fine che colla loro vita.
Le jeune Gamba, qui n'avait alors que vingt ans, le coeur plein de tous ces rêves de régénération italienne, que lui avait inspirés, non-seulement l'exemple de Naples, mais l'esprit général de tout ce qui l'entourait, s'était, en même tems que son père, qui était encore dans la force de l'âge, enrôlé dans les bandes secrètes qui étaient en train de s'organiser par toute la Romagne, et Lord Byron, par leur intervention, avait été aussi admis dans la confrérie. Cette héroïque adresse au gouvernement napolitain (écrite en italien[86] par le noble poète, et, suivant toute probabilité, envoyée par lui à Naples, mais interceptée en route) montrera combien était profond, ardent, expansif, son zèle pour cette grande et universelle cause de la liberté politique, pour laquelle il perdit la vie bientôt après au milieu des marais de Missolonghi.
[Note 86: ][(retour)] On a trouvé dans les papiers de Byron cette adresse, écrite de sa propre main. On présume qu'il la confia à un agent prétendu du gouvernement constitutionnel de Naples, qui était venu secrètement le voir à Ravenne, et qui, sous prétexte d'avoir été arrêté et volé, obtint de sa seigneurie de l'argent pour son retour. On sut ensuite que cet homme était un espion, et la pièce ci-dessus, si elle lui a été confiée, est tombée entre les mains du gouvernement pontifical. (Note de Moore.)
«Un Anglais, ami de la liberté, ayant vu que les Napolitains permettent aux étrangers de contribuer aussi à la bonne cause, désirerait l'honneur de voir accepter mille louis qu'il se hasarde d'offrir. Depuis quelque tems, témoin oculaire de la tyrannie des barbares dans les états qu'ils occupent en Italie, il voit avec tout l'enthousiasme d'un homme bien né, la généreuse détermination des Napolitains à consolider une indépendance si bien conquise. Membre de la chambre des pairs de la nation anglaise, il serait traître aux principes qui ont placé sur le trône la famille régnante d'Angleterre, s'il ne reconnaissait la belle leçon récemment donnée aux peuples et aux rois. L'offre qu'il fait est peu de chose en elle-même, comme toutes celles que peut faire un individu à une nation, mais il espère qu'elle ne sera pas la dernière de la part de ses compatriotes. Son éloignement des frontières, et la conscience de son peu de capacité à contribuer efficacement de sa personne à servir la nation, l'empêchent de se proposer comme digne de la plus petite commission qui demande de l'expérience et du talent. Mais si sa présence en qualité de simple volontaire n'était pas un inconvénient pour ceux qui l'accepteraient, il se rendrait à tel lieu que le gouvernement napolitain indiquerait, pour obéir aux ordres et participer aux périls de son chef, sans autre motif que celui de partager le destin d'une brave nation, en résistant à la soi-disant Sainte-Alliance, qui n'allie que l'hypocrisie au despotisme[87].»
[Note 87: ][(retour)] Un Inglese amico della libertà avendo sentito che i Napolitani permettono anche agli stranieri di contribuire alla buona causa, bramerebbe l'onore di vedere accettata la sua offerta di mille luigi, la quale egli azzarda di fare. Già testimonio oculare non molto fa della tirannia dei barbari negli stati da loro occupati nell' Italia, egli vede con tutto l'entusiasmo di un uomo ben nato la generosa determinazione dei Napolitani per confermare la loro bene acquistata indipendenza. Membro della Camera dei Pari della nazione inglese, egli sarebbe un traditore ai principii che hanno posto sul trono la famiglia regnante d'Inghilterra se non riconoscesse la bella lezione di bel nuovo data ai popoli ed ai re. L'offerta che egli brama di presentare è poca in se stessa, come bisogna che sia sempre quella di un individuo ad una nazione, ma egli spera che non sarà l'ultima dalla parte dei suoi compatrioti. La sua lontananza dalle frontiere, e il sentimento della sua poca capacità personale di contribuire efficacemente a servire la nazione, gl'impedisce di proporsi come degno della più piccola commissione che domanda dell' esperienza e del talento. Ma, se, come semplice volontario, la sua presenza non fosse un incomodo a quello che l'accettasse, egli riparebbe a qualunque luogo indicato dal governo napolitano per ubbidire agli ordini e partecipare ai pericoli dei suo superiore, senza avere altri motivi che quello di dividere il destino di una brava nazione resistendo alla se dicente Santa Alleanza, la quale aggiunge l'ipocrizia al dispotismo.
Ce fut durant l'agitation de cette crise, au milieu de la rumeur et de l'alarme, et dans l'attente continuelle d'être appelé au champ de bataille, que Lord Byron commença le journal que je donne maintenant au public, et qu'il est impossible de lire, avec le souvenir de son premier journal écrit en 1814, sans songer combien étaient différentes, dans toutes leurs circonstances, les deux époques où ce noble auteur traçait ces procès-verbaux de ses pensées actuelles. Il écrivit le premier à l'époque qui peut être considérée, pour user de ses propres expressions, comme «la période la plus poétique de toute sa vie»--non pas certainement, en ce qui regardait les forces de son génie, auquel chaque année de plus ajoutait une nouvelle vigueur, et un nouveau lustre, mais en tout ce qui constitue la poésie du caractère,--savoir, les sentimens purs de la contagion mondaine, dont en dépit de son expérience prématurée de la vie il conserva toujours l'empreinte, et ce noble flambeau de l'imagination dont, malgré son mépris systématique du genre humain, il projeta toujours l'embellissante lumière sur les objets de ses affections. Il y eut alors, dans sa misanthropie comme dans ses chagrins, autant d'imagination que de réalité; et jusqu'à ses galanteries et intrigues amoureuses de cette même époque partagèrent également, comme j'ai essayé de le montrer, le même caractère d'idéalité. Quoique tombé de bonne heure sous l'empire des sens, il avait été de bonne heure aussi délivré de cet esclavage, d'abord par la satiété que les excès ne manquent jamais de produire, et peu de tems après, par cette série d'attachemens où l'imagination est pour moitié, lesquels tout en ayant même des conséquences morales plus funestes à la société, avaient au moins un vernis de décence à la surface et par leur nouveauté et l'apparente difficulté qui les entourait servaient à entretenir cette illusion poétique, d'où de telles poursuites dérivent leur unique charme.
Avec un tel mélange ou plutôt une telle prédominance de l'idéal dans ses amitiés, dans ses haines et dans ses chagrins, son existence à cette époque, animée comme elle était, et maintenue en état de tourbillon par un tel cours de succès, doit être reconnue, même déduction faite de toutes les adjonctions peu pittoresques d'une vie de Londres, comme poétique à un haut degré, et environnée d'une sorte de halo[88] romanesque que les événemens subséquens n'étaient que trop propres à dissiper. Par son mariage, et les résultats qui s'en suivirent, il fut amené de nouveau à quelques-unes de ces amères réalités dont sa jeunesse avait eu un avant-goût. Une gêne pécuniaire,--épreuve la plus terrible de toutes pour l'ame délicate et haute,--le soumirent à toutes les indignités qu'elle entraîne ordinairement après soi, et il fut ainsi cruellement instruit des avantages de posséder de l'argent, quand il n'avait pensé jusque-là qu'au généreux plaisir d'en dépenser. Certes, on ne peut demander une plus forte preuve du pouvoir de pareilles difficultés pour abaisser l'orgueil le plus chevaleresque, que la nécessité où Byron se trouva réduit en 1816, non-seulement de se désister de la résolution de ne tirer jamais aucun profit de la vente de ses ouvrages, mais encore d'accepter de son éditeur, pour droit d'auteur, une somme d'argent, qu'il avait quelque tems persisté à refuser pour lui-même, et que, dans la pleine sincérité de son coeur généreux, il avait destinée à d'autres. L'injustice et la méchanceté, dont il devint bientôt victime, eurent un pouvoir également fatal pour désenchanter le rêve de son existence. Ces chagrins d'imagination, ou du moins de retour sur le passé, auxquels il avait autrefois aimé à s'abandonner, et qui tendaient, par l'intermède de ses illusions idéales, à adoucir et polir son coeur, firent alors place à un cortége ennemi de vexations présentes et ignobles, plus humiliantes que pénibles à subir. Sa misanthropie, au lieu d'être comme auparavant un sentiment vague et abstrait qui ne s'arrêtât sur aucun objet particulier, et dont la diffusion corrigeât l'âcreté, fut alors condensée, par l'hostilité qu'il rencontra, en inimitiés individuelles, et ramassée en ressentimens personnels; et du haut de ce luxe de haine, qu'il croyait philosophique, contre les hommes en général, il fut alors obligé de descendre à l'humiliante nécessité de les mépriser en détail.
[Note 88: ][(retour)] On désigne ainsi, en physique, une couronne lumineuse que l'on voit quelquefois autour des astres, et principalement du soleil et de la lune. Le lecteur s'imagine bien que nous ne tirons pas de notre propre cru cette métaphore étrange; nous l'importons littéralement de l'anglais, où elle est assez usitée, comme toutes les figures relatives aux phénomènes que les marins ont intérêt à observer. (Note du Trad.)
Sous toutes ces influences si fatales à l'enthousiasme du caractère, et formant, pour la plupart, une partie des épreuves ordinaires qui glacent et endurcissent les coeurs dans le monde, il était impossible qu'un changement matériel ne s'effectuât pas dans un esprit si susceptible d'impressions tout à-la-fois rapides et durables. En contraignant Byron à se concentrer dans ses seules ressources et dans sa seule énergie, comme dans l'unique position à lui laissée contre l'injustice du monde, ses ennemis ne réussirent qu'à donner à un principe intérieur d'indépendance une nouvelle force et un nouveau ressort, qui tout en ajoutant à la vigueur de son caractère, ne pouvaient manquer, par un si grand déploiement de cette activité propre, à en diminuer un peu l'amabilité. Parmi les changemens de disposition principalement imputables à cette source, on doit mentionner la moindre déférence qu'il montra aux opinions et aux sentimens d'autrui après ce ralliement forcé de tous ses moyens de résistance. Sans doute, une portion de cette opiniâtreté doit être mise sur le compte de l'absence de tous ceux dont la plus légère parole, le plus léger regard auraient eu plus d'effet sur lui que des volumes entiers de correspondance, mais nulle cause moins puissante et moins révulsive que la lutte dans laquelle il avait été engagé, n'aurait pu porter un esprit qui tel que le sien se défiait naturellement de lui-même, et s'en défiait encore au milieu de cette excitation, à s'arroger un ton de bravade universelle, plein sinon d'orgueil dans la prééminence de ses moyens, du moins d'un tel mépris pour quelques-uns de ses contemporains les plus capables, qu'il impliquait presque cet orgueil. Ce fut, en effet, comme je l'ai déjà remarqué plus d'une fois dans ces pages, un soulèvement général de tous les élémens, bons et mauvais, qui constituaient la nature du noble poète, soulèvement semblable à celui que, jeune encore, il avait opposé une première fois à l'injustice,--avec une différence, néanmoins, presque aussi grande, sous le point de vue de la force et de la grandeur, entre les deux explosions, qu'entre un incendie et une éruption volcanique.
Une autre conséquence de l'esprit de bravade qui dès-lors anima Lord Byron, peut-être encore plus propre que toute autre à souiller et à ramener quelque tems au niveau terrestre la poésie de son caractère, fut le genre de vie auquel il s'abandonna à Venise, outrepassant même la licence de sa jeunesse. Il en fut bientôt retiré, comme de ses premiers excès, par l'avertissement opportun du dégoût. Sa liaison avec Mme Guiccioli, liaison qui, toute répréhensible qu'elle était, avait du mariage tout ce qui manquait au mariage réel du poète,--sembla enfin donner à son ame affectueuse cette union et cette sympathie après lesquelles il avait toute sa vie si ardemment soupiré. Mais le trésor vint trop tard;--la pure poésie du sentiment s'était évanouie; et ces larmes qu'il répandait avec tant de passion dans le jardin de Bologne, venaient moins peut-être de l'amour qu'il sentait en ce moment, que de la triste conscience des sentimens si différens qu'il avait auparavant éprouvés. Certes, il était impossible à une imagination même telle que la sienne, de conserver un voile de gloires idéales à une passion que,--plus par défi et par vanité que par tout autre motif,--il avait pris tant de peine à ternir et à dégrader à ses propres yeux. Par conséquent, au lieu d'être capable, comme autrefois, d'élever et d'embellir tout ce qui l'intéressait, de se faire une idole de la moindre création de son imagination, et de prendre pour l'amour même qu'il conjura si souvent, la simple forme de l'amour, il tomba dès-lors dans l'erreur opposée, dans la perverse habitude de déprécier et rabaisser ce qu'il estimait intérieurement, et de verser, comme le lecteur, l'a vu, le mépris et l'ironie sur un lien où les meilleurs sentimens de son ame étaient évidemment engagés. Cet ennemi de l'enthousiasme et de l'idéal, le ridicule, avait, au fur et à mesure qu'il avait échangé les illusions contre les réalités de la vie, pris de plus en plus d'empire sur lui, et avait alors envahi les régions les plus hautes et les plus belles de son esprit, comme on le voit par Don Juan,--cette arène variée où les deux génies; l'un bon et l'autre mauvais, qui gouvernaient ses pensées, se livrent avec des triomphes alternatifs leur puissant et éternel combat.
Et même cette verve d'ironie,--au point où il la porta,--n'était aussi qu'un résultat du choc que son ame fière reçut des événemens qui l'avaient jeté, avec un nom flétri et un coeur brisé, hors de sa patrie et de ses pénates, comme il le dit lui-même d'une façon touchante,
Et si je ris des choses du monde,
C'est que je ne puis pleurer.
ce rire,--qui, dans de tels tempéramens, est le proche voisin des pleurs,--servait à le distraire de plus amères pensées; et le même calcul philosophique qui fit dire au poète de la mélancolie, à Young, «qu'il aimait mieux rire du monde que de s'irriter contre lui,» amena aussi Lord Byron à produire la même conclusion, et à sentir que, dans les vues misantropiques auxquelles il était enclin à l'égard du genre humain, la gaîté lui épargnait souvent la peine de haïr.
Si, malgré tous ces obstacles à l'effusion des sentimens généreux, il conserva encore tant de tendresse et d'ardeur, comme il en fit preuve, à travers tous ses déguisemens, dans son incontestable amour pour Mme Guiccioli, et dans le zèle encore moins douteux avec lequel il embrassa alors, de coeur et d'ame, la grande cause de la liberté humaine, n'importe où et par qui elle fut proclamée,--cela seul montre quelle dut être la richesse primitive d'une sensibilité et d'un enthousiasme qu'une telle carrière ne put que si peu refroidir ou épuiser. C'est encore une grande consolation que de songer que les dernières années de sa vie ont été embellies par le retour de ce lustre romantique qui, à la vérité, n'avait jamais cessé d'environner le poète, mais n'avait que trop abandonné le caractère de l'homme; et que, lorsque l'amour--tout répréhensible qu'il était, mais enfin amour véritable,--avait le crédit de retirer Byron des seules erreurs qui le souillèrent dans son jeune âge, à la liberté était réservé le noble mais douloureux triomphe de revendiquer comme sienne la dernière période d'une vie glorieuse, et d'éclairer le tombeau du noble poète au milieu des sympathies du monde.
Ayant tâché, dans cette comparaison entre l'homme actuel et l'homme primitif, d'expliquer, par les causes que je tiens pour véritables, les nouveaux phénomènes que le caractère de Byron présenta à cette époque, je donnerai maintenant le Journal, par lequel ces remarques me furent plus particulièrement suggérées, et que je crains d'avoir ainsi trop différé à présenter au lecteur.
EXTRAITS
D'UN JOURNAL DE LORD BYRON, 1821.
Ravenne, 4 janvier 1821.
«Une idée soudaine me frappe. Commençons un Journal encore une fois. Le dernier que je tins fut en Suisse, en mémoire d'un voyage dans les Alpes bernoises; je le fis pour l'envoyer à ma soeur, en 1816, et je présume qu'elle l'a encore, car elle m'écrivit qu'elle en était fort contente. Un autre, beaucoup plus long, fut tenu par moi en 1813-1814, et donné la même année à Thomas Moore.
»Ce matin, je me levai tard, comme d'ordinaire:--mauvais tems,--mauvais comme en Angleterre,--même pire. La neige de la semaine dernière se fond au souffle du sirocco d'aujourd'hui, en sorte qu'il y a tout à-la-fois deux inconvéniens du diable. Je n'ai pu aller me promener à cheval dans la forêt. Demeuré à la maison toute la matinée,--regardé le feu,--surpris du retard du courrier. Le courrier arrivé à l'Ave Maria, au lieu d'une heure et demie, comme il le doit. Galignani's Messengers, au nombre de six;--une lettre de Faënza, mais aucune d'Angleterre. Fort mauvaise humeur en conséquence (car il y aurait dû y avoir des lettres); mangé en conséquence un copieux dîner: car lorsque je suis vexé, j'avale plus vite,--mais je n'ai que fort peu bu.
»J'étais maussade;--j'ai lu les journaux,--songé ce que c'est que la gloire, en lisant, dans un procès de meurtre, que «M. Wych, épicier, à Tunbridge, vendit du lard, de la farine, du fromage et, à ce qu'on croit, des raisins secs à une Égyptienne accusée du crime. Il avait sur son comptoir (je cite fidèlement) un livre, la Vie de Paméla, qu'il déchirait pour enveloppes, etc., etc. Dans le fromage, on trouva, etc., etc., et une feuille de Pamela roulée autour du lard.» Qu'aurait dit Richardson, le plus vain et le plus heureux des auteurs vivans (c'est-à-dire durant sa vie),--lui qui, avec Aaron Hill, avait coutume de prophétiser et de railler la chute présumée de Fielding (l'Homère en prose de la nature humaine) et de Pope (le plus beau des poètes);--qu'aurait-il dit, s'il avait pu suivre ses pages de la toilette du prince français (voir Boswell's Johnson) au comptoir de l'épicier et au lard de l'Égyptienne homicide!!!
»Qu'aurait-il dit? Que peut-il dire, sauf ce que Salomon a dit long-tems avant nous? Après tout, ce n'est que passer d'un comptoir à un autre, du libraire à un autre commerçant,--épicier ou pâtissier. ............................
»Écrit cinq lettres en une demi-heure environ, courtes et rudes, à toute la racaille de mes correspondans. Le carrosse est arrivé. Appris la nouvelle de trois meurtres à Faënza et à Forli,--un carabinier, un contrebandier et un procureur:--tous trois la nuit dernière. Les deux premiers dans une querelle, le dernier par préméditation.
»Il y a trois semaines,--presque un mois:--c'était le 7,--je fis enlever de la rue le commandant, mortellement blessé; il mourut dans ma maison; assassins inconnus, mais présumés politiques. Ses frères m'ont écrit de Rome, hier soir, pour me remercier de l'avoir assisté à ses derniers momens. Pauvre diable! c'était pitié; il était bon soldat, mais imprudent. Il était huit heures du soir quand on l'a tué. Nous entendîmes le coup de feu; mes domestiques et moi accourûmes dans la rue, et le trouvâmes expirant, avec cinq blessures, dont deux mortelles:--elles semblaient avoir été faites par des balles mâchées. Je l'examinai, mais n'allai pas à la dissection le lendemain matin.
»Le carrosse à 8 heures ou à peu près.--Allé visiter la comtesse Guiccioli.--Je l'ai trouvée à son piano-forté.--Parlé avec elle jusqu'à dix heures, que le comte son père, et son frère, non moins comte, rentrèrent du théâtre. La pièce, dirent-ils, était Filippo d'Alfieri;--bien accueillie.
»Il y a deux jours, le roi de Naples a passé par Bologne pour se rendre au congrès. Mon domestique Luigi a apporté la nouvelle. Je l'avais envoyé à Bologne chercher une lampe. Comment cela finira-t-il? Le tems l'apprendra.
»Rentré chez moi à onze heures, ou même plus tôt. Si le chemin et le tems le permettent, je ferai une promenade à cheval demain. Gros tems,--presque une semaine ainsi,--un jour, neige, sirocco,--l'autre jour, gelée et neige; triste climat pour l'Italie. Mais ces deux saisons, la dernière et la présente sont extraordinaires. Lu une Vie de Léonard de Vinci, par Rossi;--résumé,--écrit ceci, et je vais aller me coucher.»
5 janvier 1821.
«Je me suis levé tard,--morne et abattu;--tems humide et épais. De la neige par terre, et le sirocco dans le ciel, comme hier. Les chemins remplis jusqu'au ventre du cheval, en sorte que l'équitation (du moins comme partie de plaisir) n'est pas praticable. Ajouté un postscriptum à ma lettre à Murray. Lu la conclusion, pour la cinquième fois (j'ai lu tous les romans de Walter-Scott au moins cinq fois) de la troisième série des Contes de mon Hôte,--grand ouvrage,--Fielding écossais, aussi bien que grand poète anglais;--homme merveilleux! Je désire boire avec lui.
»Dîné vers six heures. Oublié qu'il y avait un plum-pudding (j'ai ajouté récemment la gourmandise à la famille de mes vices), et j'avais dîné avant de le savoir. Bu une demi-bouteille d'une sorte de liqueur spiritueuse,--probablement de l'esprit de vin; car, ce qu'on appelle eau-de-vie, rum, etc., etc., n'est pas autre chose que de l'esprit de vin avec telle ou telle couleur. Je n'ai pas mangé deux pommes, qui avaient été servies en guise de dessert. Donné à manger aux deux chats, au faucon, et à la corneille privée (mais non apprivoisée). Lu l'Histoire de la Grèce de Mitford,--la Retraite des Dix Mille de Xénophon. Écrit jusqu'au moment actuel, huit heures moins six minutes,--heure française, non italienne.
»J'entends le carrosse,--je demande mes pistolets et ma redingote, comme d'ordinaire,--ce sont des articles nécessaires. Tems froid,--promené en carrosse découvert;--habitans un peu farouches,--perfides et enflammés de vives passions politiques. Fins matois, néanmoins,--bons matériaux pour une nation. C'est du chaos que Dieu tira le monde, et c'est du sein des passions que sort un peuple.
»L'heure sonne;--sorti pour faire l'amour. C'est un peu périlleux, mais non désagréable...........................
....................... .....................................................................
»Le dégel continue;--j'espère qu'on pourra se promener à cheval demain. Envoyé les journaux à ***;--grands événemens qui se préparent.
»Onze heures neuf minutes. Visité la comtesse Guiccioli, née G. Gamba. Elle commençait ma lettre en réponse aux remercîmens que m'avait écrits Alessio del Pinto de Rome, pour avoir assisté son frère, feu le commandant, à ses derniers momens; car je l'avais priée d'écrire ma réponse pour plus grande pureté de langage, moi qui suis natif de par-delà les monts, et suis peu habile à faire une phrase de bon toscan. Coupé court à la lettre;--on la finira un autre jour. Parlé de l'Italie, du patriotisme d'Alfieri, de madame Albany, et autres branches de savoir. Même la conspiration de Catilina, et la guerre de Jugurtha de Salluste. A 9 heures, entre son frère il conte Pietro;--à 10, son père conte Ruggiero.
»Parlé des divers usages militaires,--du maniement du grand sabre à la mode hongroise et à celle des montagnards écossais, double exercice dans lequel j'étais autrefois un assez habile maître d'escrime. Convenu que la R. éclatera le 7 ou 8 mars, date à laquelle je me fierais, s'il n'avait pas déjà été convenu que la chose devait éclater en octobre 1820.....................................
»Rentré chez moi,--relu de nouveau les Dix Mille, et je vais aller me coucher.
»Mémorandum.--Ordonné à Fletcher (à 4 heures après midi) de copier sept ou huit apophthegmes de Bacon, dans lesquels j'ai découvert des bévues qu'un écolier serait plutôt capable de découvrir que de commettre. Tels sont les sages! Que faut-il qu'ils soient, pour qu'un homme comme moi tombe sur leurs méprises ou leurs mensonges? Je vais me coucher, car je trouve que je deviens cynique.»
6 janvier 1821.
«Brouillard,--dégel,--boue,--pluie. Point de promenade à cheval. Lu les anecdotes de Spence. Pope est un habile homme,--je l'ai toujours pensé. Corrigé les erreurs de neuf apophthegmes de Bacon,--toutes erreurs historiques,--et lu la Grèce de Mitford. Composé une épigramme. Cherché un passage dans Ginguené,--même dans le Lope de Vega de lord Holland. Écrit une note pour Don Juan.
»A huit heures, sorti pour visite. Entendu un peu de musique. Parlé avec le comte Pietro Gamba de l'acteur italien Vestris, qui est maintenant à Rome;--je l'ai vu souvent jouer à Venise,--bon comédien,--très-bon. Un peu maniéré, mais excellent dans la grande comédie, comme dans les sentimens pathétiques. Il m'a fait souvent rire et pleurer, et ce n'est pas chose fort aisée,--du moins à un comédien, de produire sur moi l'un ou l'autre effet.
»Réfléchi à l'état des femmes dans l'ancienne Grèce,--état assez convenable. L'état présent, reste de la barbarie des siècles de chevalerie et de féodalité,--artificiel et contre nature. Elles doivent veiller à la maison,--être bien nourries et bien habillées,--mais non pas mêlées à la société;--recevoir aussi une bonne éducation religieuse,--mais ne lire ni poésie ni politique,--rien que des livres de piété et de cuisine. Musique,--dessin,--danse;--plus, un peu de jardinage et de labourage par-ci par-là. Je les ai vu, en Épire, réparer les chemins avec succès. Pourquoi pas, ainsi que la coupe des foins et le trait du lait?
»Rentré chez moi, lu de nouveau Mitford, et joué avec mon mâtin,--je lui ai donné son souper. Fait une autre leçon de l'épigramme; mais avec le même tour. Le soir au théâtre; il y avait un prince sur son trône à la dernière scène de la comédie,--l'auditoire a ri, et lui a demandé une constitution. Cela explique l'état de l'esprit public en ce pays, ainsi que les assassinats. Il faut une république universelle,--et elle doit être. La corneille est boiteuse,--je m'étonne d'un tel accident,--quelque sot, je présume, lui a marché sur la patte. Le faucon est tout guilleret,--les chats gras et bruyans.--Je n'ai pas regardé les singes depuis le froid. Il fait toujours très-humide,--un hiver italien est une triste chose, mais les autres saisons sont délicieuses.
»Quelle est la raison pour laquelle j'ai été, durant toute ma vie, plus ou moins ennuyé? et pourquoi le suis-je peut-être moins à présent que je ne l'étais à vingt ans, autant je ne puis en croire mes souvenirs? Je ne sais comment résoudre ce problème, sinon présumer que c'est un effet du tempérament,--tout comme l'abattement au réveil, ce qui a été mon invariable manière d'être pendant plusieurs années. La tempérance et l'exercice, dont j'ai fait maintes fois et pendant long-tems une expérience vigoureuse et violente, n'ont produit que peu ou point de différence. Les passions fortes en ont produit une; sous leur immédiate influence,--c'est bizarre, mais--j'eus toujours les esprits agités, et non pas abattus. Une dose de sels excite en moi une ivresse momentanée, comme le champagne léger. Mais le vin et les spiritueux me rendent sombre et farouche jusqu'à la férocité,--silencieux néanmoins, ami de la solitude, et non querelleur, si l'on ne me parle pas. La nage relève aussi mes esprits,--mais en général, ils sont bas, et baissent de jour en jour davantage. Cela est désespérant; car je ne crois pas que je sois aussi ennuyé que je l'étais à dix-neuf ans. La preuve en est qu'alors il me fallait jouer ou boire, ou me livrer à un mouvement quelconque; autrement j'étais malheureux. A présent, je puis rêver avec calme; et je préfère la solitude à toute compagnie,--hormis la dame que je sers. Mais je sens un je ne sais quoi qui me fait penser que si jamais j'atteins la vieillesse, comme Swift, «je mourrai sur le seuil» dès l'abord. Seulement je ne crains pas l'idiotisme ou la démence autant que lui. Au contraire, je regarde quelques phases paisibles de l'un et l'autre de ces états comme préférables à mille circonstances de ce que les hommes appellent la possession de leurs sens.»
Dimanche 7 janvier 1821.
«Toujours de la pluie,--du brouillard,--de la neige,--un tems de bruine,--et toutes les incalculables combinaisons d'un climat où le froid et le chaud se disputent l'empire. Lu Spence, et feuilleté Roscoe pour trouver un passage que je n'ai pas trouvé. Lu le 4e volume de la seconde série des Contes de mon Hôte de Walter-Scott. Dîné. Lu la gazette de Lugano. Lu--je ne sais plus quoi. A huit heures, allé en conversazione. Rencontré là la comtesse Gertrude, Betty V. et son mari, et d'autres personnes. Vu une jolie femme aux yeux noirs,--de vingt-deux ans;--même âge que Teresa, qui est plus jolie, pourtant.
»Le comte Pietro Gamba m'a pris à part pour me dire que les patriotes avaient appris de Forli (à vingt milles d'ici) que cette nuit le gouvernement et son parti veulent frapper un grand coup,--que notre cardinal a reçu des ordres pour faire plusieurs arrestations sur-le-champ, et qu'en conséquence les libéraux s'arment, et ont placé des patrouilles dans les rues, pour sonner l'alarme et appeler au combat.
»Il m'a demandé «qu'est-ce que l'on doit faire?»--Combattre, ai-je répondu, plutôt que se laisser prendre en détail.» Et j'ai offert de recevoir ceux qui sont dans l'appréhension d'une arrestation immédiate, dans ma maison qui est susceptible de défense, et de les défendre, avec l'aide de mes domestiques et la leur propre (nous avons des armes et des munitions), aussi long-tems que nous pourrons,--ou bien d'essayer de les faire échapper à l'ombre de la nuit. En gagnant le logis, j'ai offert au comte les pistolets que j'avais sur moi,--il a refusé, mais il m'a dit qu'il viendrait à moi en cas d'accidens.
»Il s'en faut d'une demi-heure pour être à minuit, et il pleut. Comme dit Gibbet: «Belle nuit pour leur entreprise, il fait noir comme en enfer, et ça tombe comme le diable.» Si l'émeute n'arrive pas aujourd'hui, ce sera bientôt. J'ai pensé que le système de maltraiter le peuple produirait une réaction,--et la voici maintenant qui approche. Je ferai ce que je pourrai dans le combat, quoique j'aie un peu perdu la pratique. La cause est bonne.
»Tourné et retourné une dizaine de livres pour le passage en question, et je n'ai pu le trouver. Je m'attends à entendre au premier moment le tambour et la mousqueterie (car on a juré de résister, et on a raison)--mais je n'entends rien encore, sauf le bruit de la pluie et les bouffées du vent par intervalles. Je ne voudrais pas me coucher, parce que j'ai horreur d'être réveillé, et que je désirerais être prêt pour le tapage, s'il y en a.
»Arrangé le feu,--pris les armes,--et un livre ou deux que je parcourrai. Je ne connais guère le nombre des carbonari, mais je crois qu'ils sont assez forts pour battre les troupes, même ici. Avec vingt hommes, cette maison-ci pourrait être défendue pendant vingt-quatre heures contre toutes les forces que l'on pourrait ici rassembler à présent contre elle dans le même espace de temps; et, cependant, le pays en aurait connaissance, et se soulèverait,--si jamais il doit se soulever, ce dont il est possible de douter. En attendant, je puis aussi bien lire que faire autre chose, puisque je suis seul.»
Lundi 8 janvier 1821.
«Je me lève, et je trouve le comte Pietro Gamba dans mes appartemens. Fait sortir le domestique. Appris que, suivant les meilleures informations, le gouvernement n'avait pas expédié l'ordre des arrestations appréhendées; que l'attaque de Forli n'avait pas été tentée (comme on s'y attendait) par les Sanfedisti[89], les opposans des carbonari ou libéraux,--et que l'on est encore dans la même appréhension. Le comte m'a demandé des armes de meilleure qualité que les siennes; je les lui ai données. Convenu qu'en cas de bruit, les libéraux s'assembleraient ici (avec moi), et qu'il avait donné le mot à Vincenzo G. et autres chefs à cet effet. Lui-même et son père s'en vont à la chasse dans la forêt; mais Vincenzo G. doit venir chez moi, et un exprès être envoyé à lui, Pietro Gamba, si quelque chose survient. Opérations concertées.
[Note 89: ][(retour)] Les partisans de la foi, della santa fede. (Note du Trad.)
»Je conseillai d'attaquer en détail et de différens côtés (quoique en même tems), de manière à partager l'attention des troupes, qui, malgré leur petit nombre, mais par l'avantage de la discipline, battraient en combat régulier un corps quelconque de gens non disciplinés;--il faut donc qu'elles soient dispersées par petites fractions, et distraites çà-et-là pour différentes attaques. Offert ma maison pour lieu d'assemblée, si on le veut. C'est une forte position;--la rue est étroite, commandée par le feu qu'on ferait de l'intérieur,--et les murs sont tenables............... ........................ ..........................................................
»Dîné. Essayé un habit neuf. Lettre à Murray, avec les corrections des apophthegmes de Bacon et une épigramme;--cette dernière pièce n'est pas destinée à l'impression. A huit heures, allé chez Teresa, comtesse Guiccioli... A neuf heures et demie, entrent le comte P*** et le comte P. G***; parlé d'une certaine proclamation récemment publiée.......................................... .................................................
»Il paraît après tout qu'il n'y aura rien. J'aurais voulu en savoir autant hier soir,--ou, pour mieux dire, ce matin,--je me serais mis au lit deux heures plus tôt. Et pourtant je ne dois pas me plaindre; car, malgré le sirocco et la pluie battante, je n'ai pas bâillé depuis deux jours.
»Rentré chez moi,--lu l'Histoire de la Grèce;--avant le dîner j'avais lu Rob-Roy de Walter Scott. Écrit l'adresse de la lettre en réponse à Alessio del Pinto, qui m'a remercié de l'assistance que j'ai donnée à son frère expirant (feu le commandant, assassiné ici le mois dernier). Je lui ai dit que je n'avais fait que remplir un devoir d'humanité,--comme il est vrai. Le frère vit à Rome.
»Arrangé le feu avec un peu de sgobole (c'est un mot romagnol), et donné de l'eau au faucon. Bu de l'eau de Seltz. Mémorandum:--reçu aujourd'hui une estampe ou gravure de l'histoire d'Ugolin, par un peintre italien;--elle diffère, comme on pense, de l'oeuvre de sir Josué Reynolds; mais elle n'est pas pire, car Reynolds n'est pas bon en histoire. Déchiré un bouton à mon habit neuf.
»Je ne sais quelle figure ces Italiens feront dans une insurrection régulière. Je pense quelquefois que, comme le fusil de cet Irlandais (à qui l'on avait vendu un fusil recourbé), ils ne seront bons qu'à «tirer leur coup dans une encoignure;» du moins, cette sorte de feu a été le dernier terme de leurs exploits; et pourtant il y a de l'étoffe dans ce peuple, et une noble énergie qu'il s'agirait de bien diriger. Mais qui la dirigera? Qu'importe? C'est dans de telles circonstances que les héros surgissent. Les difficultés sont le berceau des ames hautes, et la liberté est la mère des vertus que comporte la nature humaine.»
Mardi, 9 janvier 1821.
«Je me lève.--Beau jour. Demandé les chevaux; mais Lega, mon secrétaire (par italianisme, au lieu du mot intendant ou maître-d'hôtel), vient me dire que le peintre a fini la fresque de l'appartement pour lequel je l'avais dernièrement fait appeler; je suis allé la voir avant de sortir. Le peintre n'a pas mal copié les dessins du Titien........................................................ .................................................................
»Dîné. Lu la Vanité des désirs humains de Johnson.--Tous les exemples, ainsi que la manière de les présenter, sont sublimes, aussi bien que la dernière partie, à l'exception d'un ou deux vers. Je n'admire pas autant l'exorde. Je me rappelle une observation de Sharpe (que l'on nommait à Londres le conversationiste, et qui était un habile homme), savoir, que le premier vers de ce poème était superflu, et que Pope (le meilleur des poètes, je crois) aurait commencé et mis tout d'abord, sans changer la ponctuation,
Examine le genre humain de la Chine au Pérou.
Le premier vers, livre-toi à l'observation, etc., est, sans aucun doute, lourd et inutile; mais c'est un beau poème,--et si vrai!--vrai comme la dixième satire de Juvénal. Le cours des âges change tout,--le tems,--la langue,--la terre,--les bornes de la mer,--les étoiles du ciel,--enfin tout ce qui est «auprès, autour et au-dessous» de l'homme, excepté l'homme lui-même, qui a toujours été et sera toujours un malheureux faquin. L'infinie variété des vies ne mène qu'à la mort, et l'infinité des désirs n'aboutit qu'au désappointement. Toutes les découvertes qui ont été faites jusqu'à présent ont peu amélioré notre existence. A l'extirpation d'un fléau succède une peste nouvelle; et un nouveau monde n'a donné à l'ancien que fort peu de chose, hormis la v..... d'abord, et la liberté ensuite.--Le dernier présent est beau, surtout puisqu'il a été fait à l'Europe en échange de l'esclavage qu'elle avait apporté; mais il est douteux que les souverains ne regardent pas le premier comme le meilleur des deux pour leurs sujets.
»Sorti à huit heures,--appris quelques nouvelles. On dit que le roi de Naples a déclaré aux puissances (c'est ainsi qu'on appelle maintenant les méchans couronnés) que sa constitution lui avait été arrachée par la force, etc., etc., et que les barbares Autrichiens touchent de nouveau la solde de guerre et vont entrer en campagne. Qu'ils viennent! «Ils viennent comme des victimes dans leur ajustement» ces chiens de l'enfer! Espérons toujours voir leurs os entassés, comme j'ai vu ceux des dogues humains tombés à Morat, en Suisse.
»Entendu un peu de musique. A neuf heures, les visiteurs ordinaires,--nouvelles, guerre ou bruits de guerre. Tenu conseil avec Pietro Gamba, etc., etc. On veut ici s'insurger et me faire l'honneur d'appeler le secours de mon bras. Je ne reculerai pas, quoique je ne voie ici ni assez de force, ni assez de coeur pour faire une grande besogne; mais: en avant!--voici l'instant d'agir. Et que signifie l'intérêt du moi, si une seule étincelle de ce qui serait digne du passé peut être léguée à l'avenir pour ne s'éteindre jamais? Il ne s'agit ni d'un seul homme, ni d'un million, mais de l'esprit de liberté qu'il faut étendre. Les vagues qui se précipitent contre le rivage sont brisées une à une; mais néanmoins l'Océan poursuit ses conquêtes: il engloutit l'Armada[90], use le roc, et si l'on en croit les Neptuniens[91], il a non-seulement détruit, mais créé un monde. De la même façon, quel que soit le sacrifice des individus, la grande cause prendra de la force, emportera ce qui est rocailleux, et fertilisera ce qui est cultivable (car l'herbe marine est un engrais). Ainsi donc, les calculs de l'égoïsme ne doivent point avoir de place dans de telles occasions, et aujourd'hui je n'y donnerai aucune valeur. Je ne fus jamais fort dans le calcul des probabilités, et je ne commencerai pas maintenant.»
[Note 90: ][(retour)] Nom de la flotte de Philippe II, engloutie par une tempête sous le règne d'Élisabeth.
[Note 91: ][(retour)] On nomme ainsi les géologues, qui croient que la terre s'est formée au milieu des eaux de la mer. (Notes du Trad.)
10 janvier 1821.
«Belle journée;--il n'a plu que le matin. Examiné des comptes. Lu les Poètes de Campbell;--noté les erreurs de l'auteur pour les corriger. Dîné,--sorti,--musique,--air tyrolien, avec des variations. Soutenu la cause de la simplicité primitive de l'air contre les variations de l'école italienne... Politique un peu à l'orage, et de jour en jour plus chargée de nuages. Demain, c'est le jour de l'arrivée des postes étrangères, nous saurons probablement quelque chose.
»Rentré chez moi,--lu. Corrigé les lapsus calami de Tom Campbell. Bon ouvrage, quoique le style en soit affecté;--mais l'auteur défend Pope glorieusement. Certainement c'est sa propre cause;--mais n'importe, c'est fort bien, et cela lui fait grand honneur.
11 janvier 1821.
«Lu les lettres. Corrigé la tragédie et les Imitations d'Horace. Dîné, après quoi je me suis senti mieux disposé. Sorti,--rentré,--fini mes lettres, au nombre de cinq. Lu les Poètes et une anecdote dans Spence.
»All... m'écrit que le pape, le grand duc de Toscane et le roi de Sardaigne sont aussi appelés au congrès, mais le pape s'y fera représenter. Ainsi les intérêts de plusieurs millions d'hommes sont dans les mains de quelques fats réunis dans un lieu appelé Laybach!
»Je regretterais presque que mes propres affaires allassent bien, quand les nations sont en péril. Si la destinée du genre humain pouvait être radicalement améliorée, et surtout celle de ces Italiens actuellement si opprimés, je ne songerais pas tant à mon «petit intérêt.» Dieu nous accorde de meilleurs tems, ou plus de philosophie.
»En lisant, je viens de tomber sur une expression de Tom Campbell; en parlant de Collius, il dit que nul lecteur ne se soucie de la vérité des moeurs dans les églogues de l'auteur, pas plus que de l'authenticité du siége de Troie.» C'est faux:--nous nous soucions de l'authenticité du siége de Troie. J'étudiai ce sujet tous les jours, pendant plus d'un mois, en 1810; et si quelque chose diminuait mon plaisir, c'était de penser que ce vaurien de Bryant avait nié la véracité du poète grec. Il est vrai que je lus l'Homère travesti (les douze premiers livres), parce que Hobhouse et d'autres me fatiguèrent de leur érudition locale. Mais je vénérai toujours l'original comme la vérité même en histoire (quant aux faits matériels), et en description des lieux. Autrement je n'y aurais pris aucun plaisir. Qui me persuadera, quand je me penche sur une tombe magnifique, qu'un héros n'y est pas renfermé? les hommes ne travaillent pas sur les morts obscurs et médiocres. Mais voici le pourquoi. Tom Campbell a pris la défense de l'inexactitude de costume et de description: c'est que sa Gertrude, etc., n'a pas plus la couleur locale de la Pensylvanie que de Penmanmaur. Ce poème est notoirement plein de scènes d'une fausseté grossière, comme disent tous les Américains, qui d'ailleurs en louent quelques parties.»
12 janvier 1821.
«Le tems est toujours à tel point humide et impraticable, que Londres, dans ses plus insupportables jours de brouillard, serait un lieu de printems en comparaison de la brume et du sirocco, qui ont régné (sans un seul jour d'intervalle), avec de la neige ou de fortes pluies pour toute variation, depuis le 30 décembre 1820. C'est si ennuyeux, que j'ai un accès littéraire;--mais c'est très-fatigant de ne pouvoir se consoler qu'en chevauchant sur Pégase, durant tant de jours. Les routes sont encore pires que le tems,--par la masse de la boue, la mollesse du sol, et la crue des eaux.
»Lu les Poètes Anglais, c'est-à-dire--dans l'édition de Campbell. Il y a quelquefois beaucoup d'apprêt dans les phrases de préface de Tom; mais l'ensemble de l'ouvrage est bon. Je préfère néanmoins la poésie même de l'auteur.
»Murray écrit qu'on veut jouer la tragédie de Marino Faliero;--quelle sottise! ce drame a été composé pour le cabinet. J'ai protesté contre cet acte d'usurpation (qui paraît pouvoir être légalement consommé par les directeurs sur tout ouvrage imprimé, contre la propre volonté de l'auteur); j'espère toutefois qu'on ne le fera pas. Pourquoi ne pas produire quelques-uns de ces innombrables aspirans à la célébrité théâtrale, qui encombrent aujourd'hui les cartons, plutôt que de me traîner hors de la librairie? J'ai écrit une fière protestation mais j'espère toujours qu'elle ne sera pas nécessaire, et qu'on verra que la pièce n'est point faite pour le théâtre. Marino est trop régulier;--la durée de l'action est de vingt-quatre heures;--les changemens de lieu sont rares;--rien de mélodramatique,--point de surprises, de péripéties, ni de trappes, ni d'occasions «de remuer la tête et de frapper du pied,»--et point d'amour, ce principal ingrédient du drame moderne.»............................................................ ..................................................................
Minuit
«Lu, dans la traduction italienne de Guido Sorelli, l'allemand Grillparzer,--diable de nom, sans doute, pour la postérité; mais il faudra qu'elle apprenne à le prononcer. Si l'on tient compte de l'infériorité nécessaire d'une traduction, et surtout d'une traduction italienne (car les Italiens sont les plus mauvais traducteurs du monde, excepté pour les classiques,--Annibal Caro, par exemple,--et dans ce cas ils sont servis par la bâtardise même de leur idiome, vu que, pour avoir un air de légitimité, ils singent la langue de leurs pères);--si donc on tient compte, dis-je, d'un tel désavantage, la tragédie de Sappho est superbe et sublime. On ne peut le nier: L'auteur a fait une belle oeuvre en écrivant ce drame. Et qui est-il? je ne le sais pas; mais les siècles le sauront. C'est une haute intelligence.
»Je dois toutefois avertir que je n'ai rien lu d'Adolphe Müller, et pas autant que je désirerais de Goëthe, Schiller et Wieland. Je ne les connais que par l'intermédiaire des traductions anglaises, françaises et italiennes. Leur langue réelle m'est absolument inconnue,--excepté des jurons appris de la bouche de postillons et d'officiers en querelle. Je peux jurer en allemand:--sacranient,--verfluchter,--hundsfott, etc., mais je n'entends guère la conversation moins énergique des Allemands.
»J'aime leurs femmes (j'aimai jadis en désespéré une Allemande nommée Constance), et tout ce que j'ai lu de leurs écrits dans les traductions, et tout ce que j'ai vu de pays et de peuple sur le Rhin,--tout, excepté les Autrichiens que j'abhorre, que j'exècre, que--je ne puis trouver assez de mots pour exprimer la haine que je leur porte, et je serais fâché de leur faire du mal en proportion de ma haine; car j'abhorre la cruauté encore plus que les Autrichiens, sauf un instant de passion, et alors je suis barbare,--mais non pas de propos délibéré.
»Grillparzer est grand,--antique,--non aussi simple que les anciens, mais très-simple pour un moderne;--il est trop madame de Staël-iste par-ci par-là; mais c'est un grand et bon écrivain.
Samedi 13 janvier 1821.
»Esquissé le plan et les Dramatis Personæ d'une tragédie de Sardanapale, à laquelle j'ai songé pendant quelque tems. Pris les noms dans Diodore de Sicile (je sais l'histoire de Sardanapale depuis l'âge de douze ans), et lu un passage du neuvième volume, édition in-8°, dans la Grèce de Mitford où l'auteur réhabilite la mémoire de ce dernier roi des Assyriens.
»Dîné,--nouvelles politiques,--les puissances veulent faire la guerre aux peuples. L'avis semble positif,--Ainsi soit-il,--elles seront enfin battues. Les tems monarchiques sont près de finir. Il y aura des fleuves de sang, et des brouillards de larmes, mais les peuples triompheront à la fin. Je ne vivrai pas assez pour le voir, mais je le prévois.
»J'ai apporté à Teresa la traduction italienne de la Sappho de Grillparzer, elle m'a promis de la lire. Elle s'est disputée avec moi, parce que j'ai dit que l'amour n'était pas le plus élevé des sujets pour la vraie tragédie; et comme elle avait l'avantage de parler dans sa langue maternelle, et avec l'éloquence naturelle aux femmes, elle a écrasé le petit nombre de mes argumens. Je crois qu'elle avait raison. Je mettrai dans Sardanapale plus d'amour que je n'avais projeté,--si toutefois les circonstances me laissent du loisir. Ce si ne sera qu'avec grande peine pacificateur.
14 janvier 1821.
»Parcouru les tragédies de Sénèque. Écrit les vers d'exposition de la tragédie projetée de Sardanapale. Fait quelques milles à cheval dans la forêt. Brouillard et pluie. Rentré,--dîné,--écrit encore un peu de ma tragédie.
»Lu Diodore de Sicile, parcouru Sénèque, et quelques autres livres. Écrit encore de ma tragédie. Pris un verre de grog. Après m'être fatigué à cheval par un tems pluvieux, après avoir écrit, écrit, écrit,--les esprits animaux (du moins les miens) ont besoin d'un peu de récréation, et je n'aime plus le laudanum comme autrefois. Aussi j'ai fait remplir un verre d'un mélange d'eaux spiritueuses et d'eau pure, et je parviendrai à le vider. Je conclus ainsi et ici le journal d'aujourd'hui»...
15 janvier 1821.
»Beau tems.--Reçu une visite.--Sorti et fait un tour à cheval dans la forêt,--tiré des coups de pistolet,--Revenu à la maison; dîné,--lu un volume de la Grèce de Mitford, écrit une partie d'une scène de Sardanapale. Sorti,--entendu un peu de musique,--appris quelques nouvelles politiques. Les autres puissances italiennes ont aussi envoyé des ministres au congrès. La guerre paraît certaine,--en ce cas, elle sera cruelle. Parlé de diverses matières importantes avec un des initiés. À dix heures et demie rentré chez moi.
»Je viens de faire une réflexion singulière. En 1814, Moore («le poète par excellence», titre qu'il mérite bien), Moore et moi nous allions ensemble dans la même voiture, dîner chez le comte Grey, capo politico[92] du reste des whigs. Murray, le magnifique Murray (l'illustre éditeur) venait de m'envoyer la gazette de Java,--je ne sais pourquoi.--En la parcourant par pure curiosité, nous y trouvâmes une controverse sur les mérites de Moore et les miens. Il y a de la gloire pour nous à vingt-six ans. Alexandre avait conquis l'Inde au même âge; mais je doute qu'il fût un objet de controverse, ou que ses conquêtes fussent comparées à celles du Bacchus indien, à Java.
[Note 92: ][(retour)] Chef politique.--C'est ce même comte Grey qui est aujourd'hui premier ministre. (Note du Trad.)
»C'était une grande gloire que celle d'être nommé avec Moore; une plus grande, de lui être comparé; et la plus grande des jouissances du moins, que d'être avec lui: et certes c'était une bizarre coïncidence que de dîner ensemble tandis qu'on disputait sur nous au-delà de la ligne équinoxiale.
»Hé bien, le même soir, je me trouvai avec le peintre Lawrence, et j'entendis une des filles de lord Grey (jeune personne belle, grande, et animée, ayant de cet air patricien et distingué de son père, ce que j'aime à la folie) jouer de la harpe avec tant de modestie et d'ingénuité qu'elle semblait la déesse de la musique. Hé bien, j'aurais mieux aimé ma conversation avec Lawrence (qui conversait délicieusement), et le plaisir d'entendre la jeune fille, que toute la renommée de Moore et la mienne réunies.
»Le seul plaisir de la gloire est qu'elle prépare la route au plaisir, et plus notre plaisir est intellectuel, mieux vaut pour le plaisir et pour nous-mêmes. C'était toutefois agréable que d'avoir entendu le bruit de notre renommée avant le dîner, et la harpe d'une jeune fille après.
16 janvier 1821.
»Lu,--promenade à cheval,--tir du pistolet,--rentré,--dîné,--écrit,--fait une visite,--entendu de la musique,--parlé d'absurdités,--et retourné au logis.
»Écrit de ma tragédie,--j'avance dans le premier acte avec toute la hâte possible...... Le tems est toujours couvert et humide comme au mois de mai à Londres,--brouillard, bruine, air rempli de scotticismes, qui, tout beaux qu'ils sont dans les descriptions d'Ossian, sont quelque peu fatigans dans leur perspective réelle et prosaïque.--Politique toujours mystérieuse.
17 janvier 1821.
»Promenade à cheval dans la forêt,--tir du pistolet;--dîner. Arrivé d'Angleterre et de Lombardie un paquet de livres,--anglais, italiens, français et latins. Lu jusqu'à huit heures,--puis sorti.
18 janvier 1821.
«Aujourd'hui, la poste arrivant tard, je ne suis point sorti à cheval. Lu les lettres;--deux gazettes seulement, au lieu de douze que l'on doit à présent m'envoyer. Fait écrire par Lega à ce négligent de Galignani, et ajouté moi-même un postscriptum. Dîné.
»À huit heures je me proposais de sortir. Lega entre avec une lettre au sujet d'un billet qui n'a pas été acquitté à Venise, et que je croyais acquitté depuis plusieurs mois. Je suis entré dans un accès de fureur qui m'a presque fait tomber en défaillance. Je ne me suis pas remis depuis. Je mérite cela pour être si fou;--mais j'avais de quoi être irrité;--bande de faquins! Ce n'est, toutefois, que vingt-cinq livres sterling.»
19 janvier 1821.
«Promenade à cheval. Le vent d'hiver est un peu moins cruel que l'ingratitude, quoique Shakspeare dise le contraire. Du moins, je suis si accoutumé à rencontrer plus souvent l'ingratitude que le vent du nord, que je regarde le premier mal comme le pire des deux. J'avais rencontré l'un et l'autre dans l'espace de vingt-quatre heures; ainsi j'ai pu en juger.
»Songé à un plan d'éducation pour ma fille Allegra, qui doit bientôt commencer ses études. Écrit une lettre,--puis un postscriptum. J'ai les esprits abattus,--c'est certainement de l'hypocondrie,--le foie est malade;--je prendrai une dose de sels.
»J'ai lu la vie de M. R. L. Edgeworth, père de la fameuse miss Edgeworth, écrite par lui-même et par sa fille. Certes, c'est un grand nom. En 1813, je me souviens d'avoir rencontré le père et la fille dans le monde fashionable de Londres (monde où j'étais alors un item, une fraction, le segment d'un cercle, l'unité d'un million, le rien de quelque chose), dans les cercles, et à un déjeûner chez sir Humphrey et lady Davy. J'avais été le lion de 1812; miss Edgeworth, et madame de Staël, etc., avec les cosaques, vers la fin de 1813, furent les curiosités de l'année suivante.
»Je trouvai dans Edgeworth un beau vieillard, avec le teint rouge de vin de l'homme âgé, mais actif, vif et inépuisable. Il avait soixante-dix ans, mais il n'en montrait pas cinquante,--non certes, ni même quarante-huit. J'avais vu depuis peu le pauvre Fitzpatrick,--homme de plaisir, d'esprit, d'éloquence,--enfin, homme universel: il chancelait,--mais il parlait toujours en gentilhomme, quoique d'une voix faible. Edgeworth faisait le fanfaron, parlait fort et long-tems; mais il n'était ni faible ni décrépit, et il paraissait à peine vieux........................................ ........................................................................
»Il ne fut pas fort admiré à Londres, et je me rappelle une plaisanterie assez drôle qui avait cours parmi les gens du bon ton du jour:--voici ce que c'est: on invitait alors tous les hommes à signer une adresse «pour le rappel de Mrs. Siddons au théâtre (cette actrice venait de prendre congé du public, au grand malheur des tems;--car il n'y eut jamais et jamais il n'y aura de talent pareil.) Or, Thomas Moore, de profane et poétique mémoire, proposa de signer et faire circuler une adresse semblable pour le rappel de M. Edgeworth en Irlande[93].
[Note 93: ][(retour)] Moore, dans une note, nie qu'il ait été l'auteur de cette plaisanterie. (Note du Trad.)
»Le fait est qu'on s'intéressa davantage à miss Edgeworth. C'était une jeune fille mignonne et modeste,--sinon belle, du moins agréable. Sa conversation était aussi paisible que sa personne. ........
............................. ..........................................................................
»La famille Edgeworth fut, d'ailleurs, une excellente pièce de curiosité, et eut la vogue pendant deux mois, jusqu'à l'arrivée de Mme de Staël.
»Pour en venir aux ouvrages des Edgeworth, je les admire; mais ils n'excitent point de sentiment, ils ne laissent d'amour--que pour quelque maître-d'hôtel ou postillon irlandais. Mais ils produisent une impression profonde d'intelligence et de sagesse,--et peuvent être utiles.»
20 janvier 1821.
«Promenade à cheval,--tir du pistolet. Lu de la Correspondance de Grimm. Dîné,--sorti,--entendu de la musique,--rentré;--écrit une lettre au lord Chamberlain, pour le prier d'empêcher les théâtres de représenter le Doge, que les journaux italiens disent être sur le point de paraître sur la scène. C'est une belle chose!--Quoi! sans demander mon consentement, et même en opposition formelle à ma volonté!»
21 janvier 1821.
«Beau et brillant jour de gelée,--c'est-à-dire, une gelée d'Italie; car les hivers ici ne vont guère au-delà de la neige.--Promenade à cheval comme à l'ordinaire, et tir du pistolet. Bien tiré,--cassé quatre bouteilles ordinaires, et même plutôt petites que grandes, en quatre coups, à quatorze pas, avec une paire de pistolets communs et la première poudre venue. Presque aussi bien tiré,--eu égard à la différence de la poudre et des pistolets,--que lorsqu'en 1809, 1810, 1811, 1812, 1813, 1814, je coupais les cannes, les pains à cacheter, les demi-couronnes[94], les schelings, et même le trou d'une canne, à douze pas, avec une seule balle,--et cela par la vue et le calcul, car ma main n'est pas sûre, et varie même selon le bon ou mauvais tems. Je pourrais prendre à témoin des prouesses que je cite, Joe Manton et plusieurs autres personnes;--car le premier m'a appris, et les autres m'ont vu faire ces exploits.
[Note 94: ][(retour)] Petite pièce d'argent. (Note du Trad.)
»Dîné,--rendu visite,--rentré,--lu. Remarqué dans la Correspondance de Grimm l'observation suivante, savoir que «Regnard et la plupart des poètes comiques étaient des gens bilieux et mélancoliques, et que M. de Voltaire, qui est très-gai, n'a jamais fait que des tragédies,--et que la comédie gaie est le seul genre où il n'ait point réussi. C'est que celui qui rit et celui qui fait rire sont deux hommes fort différens.» (Vol. VI.)
»En ce moment, je me sens aussi bilieux que le meilleur des écrivains comiques (même que Regnard lui-même, qui est le premier après Molière, dont quelques comédies prennent rang parmi les meilleures qui aient été écrites en quelque langue que ce soit, et qui est supposé avoir commis un suicide), et je ne suis pas en humeur de continuer ma tragédie de Sardanapale, que j'ai, depuis quelques jours, cessé de composer.
»Demain est l'anniversaire de ma naissance,--c'est-à-dire à minuit juste; et ainsi, dans douze minutes, j'aurai trente trois ans accomplis!!!--et je vais me coucher, le coeur navré d'avoir vécu si long-tems et pour si peu de chose.
»Il est minuit et trois minutes.--«Minuit a été annoncé par l'horloge du château,» et j'ai maintenant trente-trois ans!
Eheu! fugaces, Posthume, Posthume,
Labuntur anni[95]!
[Note 95: ][(retour)] Horace.
Hélas! Hélas! ô Posthumus, les années fugitives s'écoulent!
»Mais je n'éprouve pas tant de regrets pour ce que j'ai fait que pour ce que j'aurais pu faire.
Dans le chemin de la vie, si plein de boue et de ténèbres,
Je me suis traîné jusqu'à la trente-troisième année.
Que m'a laissé le tems en s'écoulant ainsi?
Rien--excepté trente-trois ans.
22 janvier 1821.
1821
CI-GÎT
ENTERRÉ DANS L'ÉTERNITÉ
DU PASSÉ,
D'OU IL N'Y A POINT
DE RÉSURRECTION
POUR LES JOURS,--QUOI QU'IL PUISSE ADVENIR
POUR LA POUSSIÈRE MORTELLE,
L'AN TRENTE-TROISIÈME
D'UNE VIE MAL DÉPENSÉE;
LEQUEL, APRÈS
UNE LONGUE MALADIE DE PLUSIEURS MOIS,
TOMBA EN LÉTHARGIE,
ET EXPIRA
LE 22 JANVIER, L'AN DE GRACE 1821.
IL LAISSE UN SUCCESSEUR
INCONSOLABLE
DE LA PERTE MÊME
QUI OCCASIONNA
SON EXISTENCE.
23 janvier 1821.
»Belle journée. Lecture,--promenade à cheval,--tir du pistolet. Rentré,--dîné,--lu. Sorti à huit heures,--fait la visite ordinaire. Je n'ai entendu parler que de guerre.--«Il n'y a toujours qu'un cri: Les voici.» Les carbonari paraissent n'avoir pas de plan;--rien de convenu entre eux, ni comment, ni quand il faut agir. Dans ce cas, ils ne feront aboutir à rien ce projet, si souvent différé et jamais mis à exécution.
»Rentré chez moi, et donné les ordres nécessaires, en cas de circonstances qui exigeraient un changement de résidence. J'agirai comme il pourra sembler à propos, quand j'apprendrai décidément ce que les barbares veulent faire. A présent, ils bâtissent un pont de bateaux sur le Pô, ce qui sent furieusement la guerre. En peu de jours, nous saurons probablement ce qu'il en est. Je songe à me retirer vers Ancône, plus près de la frontière du nord; c'est-à-dire si Teresa et son père sont obligés de se retirer, ce qui est très-probable, vu que toute la famille est libérale: sinon, je resterai. Mais mes mouvemens ne dépendront que des désirs de la comtesse.
»Ce qui m'embarrasse, c'est que je ne sais pas trop que faire de ma petite-fille, et de mon nombreux mobilier dont la valeur est assez considérable:--le théâtre de la guerre, où je songe à me rendre, ne leur est guère convenable. Mais il y a une dame âgée qui se chargera de la petite, et Teresa dit que le marchese C*** veillera à la sûreté des meubles. La moitié de la ville fait ses bagages, comme pour se mettre en route. Joli carnaval! Les gredins auraient bien pu attendre jusqu'au carême.»
24 janvier 1821.
«Revenu.--Rencontré quelques masques au Corso.--«Vive la bagatelle!»--Les Allemands sont sur le Pô, les barbares aux portes, et leurs maîtres tiennent conseil à Laybach, et voici qu'on danse, qu'on chante et qu'on fait des folies: «car demain on peut mourir.» Qui peut dire que les arlequins n'ont pas raison? Comme lady Baussière et mon vieil ami Burton,--«je continuai à me promener à cheval.»
»Dîné,--(scélérate de plume!)--boeuf coriace: il n'y a pas en Italie de boeuf qui vaille le diable,--à moins qu'on ne puisse manger un vieux boeuf dans sa peau, le tout rôti au soleil.
»Les principaux acteurs des événemens qui peuvent survenir sous peu de jours, sont sortis pour une partie de tir. Si c'était, comme «une partie de chasse des Highlanders», un prétexte pour une grande réunion de conseillers et de chefs, tout irait bien. Mais ce n'est ni plus ni moins qu'un vrai tapage, une mousqueterie en l'air, une petite guerre de poules d'eau, une vaine dépense de poudre, de munitions et de coups de fusil par pur amusement:--drôles de gens pour «un homme qui a envie de risquer son cou avec eux,» comme dit Marishal Wells dans le Nain Noir.
»Si l'on se rassemble,--«la chose est douteuse,»--il n'y aura pas mille hommes à passer en revue. La raison en est que la populace n'a point d'intérêt en ceci;--il n'y a que la noblesse et la classe moyenne. Je voudrais que les paysans fussent de la partie: c'est une race belle et sauvage de léopards bipèdes. Mais les Bolonais ne voudront pas agir,--et sans eux les Romagnols ne peuvent rien. Ou s'ils essaient,--qu'importe? Ils essaieront: l'homme ne peut faire plus;--et s'il veut y consacrer toute sa force, il peut faire beaucoup. Témoins les Hollandais contre les Espagnols,--alors les tyrans,--ensuite les esclaves,--et depuis peu les hommes libres de l'Europe.
»L'année 1820 n'a pas été heureuse pour moi en particulier, quels qu'en soient les résultats pour les nations. J'ai perdu un procès, après deux décisions en ma faveur. Le projet de prêter de l'argent sur une hypothèque irlandaise a été définitivement rejeté par l'homme d'affaires de ma femme, après un an d'espérances et de peines. Le procès Rochdale a duré quinze ans, et a toujours prospéré jusqu'à mon mariage; depuis quoi tout a été mal,--pour moi du moins.
»Dans la même année, 1820, la comtesse Teresa Guiccioli, née Gamba, et malgré tout ce que j'ai dit et fait pour le prévenir, a voulu se séparer de son mari, il cavalier commendatore Guiccioli, etc. Plus, plusieurs autres petite vexations de l'année,--voitures versées,--meurtre commis devant ma porte, et la victime mourant dans mon lit,--crampes en nageant,--coliques,--indigestions et accès bilieux, etc., etc., etc.,--
Maints menus articles font une somme,
Oui-dà, pour le pauvre Caleb Quotem.
25 janvier 1821.
«Reçu une lettre de lord S*** O***, secrétaire-d'État des Sept-Îles. Il m'a écrit d'Ancône (en route pour retourner à Corfou), sur quelques affaires particulières. Il est fils du second lit de feu le duc de L***. Il veut que j'aille à Corfou. Pourquoi non?--peut-être irai-je le printems prochain.
»Répondu à la lettre de Murray,--lu,--rodé de côté et d'autre. Griffonné cette page additionnelle du Journal de ma Vie. Un jour de plus a passé sur lui et sur moi;--mais «qu'est-ce qui vaut le mieux de la vie ou de la mort? Les Dieux seuls le savent,» comme Socrate dit à ses juges, à la clôture du tribunal. Deux mille ans écoulés depuis que le sage a fait cette profession d'ignorance, ne nous ont pas éclairés davantage sur cette importante question; car, suivant la justice chrétienne, personne ne peut-être sûr de son salut,--pas même le plus juste des hommes, puisqu'un seul instant de foi chancelante peut le jeter à la renverse durant sa paisible marche vers le paradis. Or donc, quelle que puisse être la certitude de la foi, l'individu ne peut avoir une foi plus certaine à son bonheur ou à sa misère que sous le règne de Jupiter.
»On a dit que l'immortalité de l'ame est un grand peut-être:--c'en est toujours un grand. Tout le monde s'y cramponne;--le plus stupide, le plus niais et le plus méchant des bipèdes humains est toujours persuadé qu'il est immortel.»
26 janvier 1821.
«Belle journée;--les queues de quelques jumens annoncent un changement de tems, mais le ciel est clair partout. Promenade à cheval,--tir du pistolet,--bien tiré. Rencontré, à mon retour, un vieillard. Fait la charité,--acheté un schelling de salut. Si le salut pouvait être acheté, j'ai donné dans cette vie à mes semblables,--quelquefois pour le vice, mais, sinon plus souvent, du moins plus largement pour la vertu,--beaucoup plus que je ne possède maintenant. Je n'ai jamais dans ma vie autant donné à une maîtresse que j'ai fait quelquefois à un pauvre homme dans une détresse honorable;--mais peu importe. Les coquins qui m'ont continuellement persécuté (avec l'aide de ***[96] qui a couronné leurs efforts), triompheront tant que je vivrai;--et justice ne me sera rendue qu'alors que la main qui trace ces lignes sera aussi froide que les coeurs qui m'ont blessé.
[Note 96: ][(retour)] Mot supprimé dans le texte anglais par Moore. (Note du Trad.)
»À mon retour, sur le pont près du moulin, j'ai rencontré une vieille femme. Je lui demandai son âge;--elle me dit: Tre croci. Je demandai à mon groom (quoique je sache moi-même assez proprement l'italien), ce que diable elle voulait dire avec ses trois croix. Il me dit, quatre-vingt-dix ans, et qu'elle avait cinq ans par dessus le marché!!! Je répétai la même chose trois fois, crainte de méprise:--quatre-vingt-quinze ans!!!--et cette femme était encore active.--Elle entendit ma question, car elle y répondit;--elle me vit, car elle s'avança vers moi; elle ne paraissait pas du tout décrépite, quoiqu'elle eût bien l'air de la vieillesse. Je lui ai dit de venir demain, et je l'examinerai. J'aime les phénomènes; si elle a quatre-vingt-quinze ans, elle doit se souvenir du cardinal Albéroni, qui fut légat ici.
»En descendant de cheval, j'ai trouvé le lieutenant E*** qui venait d'arriver de Faënza: je l'ai invité à dîner demain avec moi. Je ne l'ai pas invité pour aujourd'hui, parce qu'il n'y avait qu'un petit turbot (repas régulier et religieux du vendredi) que je voulais manger à moi seul: je l'ai mangé.
»Sorti,--trouvé Teresa comme de coutume,--musique. Les gentilshommes qui font des révolutions, et qui sont allés à une partie de tir, ne sont pas encore de retour. Ils ne reviendront pas avant dimanche,--c'est-à-dire ils auront été absens cinq jours pour s'amuser, tandis que les intérêts de tout un pays sont en jeu, et qu'eux-mêmes sont compromis.
»Il est difficile de soutenir son rôle parmi une telle troupe d'assassins et d'écervelés;--mais l'écume du bouillon une fois enlevée ou tombée, il peut y avoir du bon. Si ce pays pouvait seulement être délivré, quel sacrifice serait trop grand pour l'accomplissement de ce désir? pour l'extinction de ce soupir des siècles? Espérons: on espère depuis mille ans. Les vicissitudes même du hasard peuvent amener cette chance:--c'est un coup de dés.
»Si les Napolitains ont un seul Masaniello parmi eux, ils battront les bouchers ensanglantés de la couronne et du sabre. La Hollande, dans des circonstances pires, battit les Espagnes et les Philippe; l'Amérique battit les Anglais; la Grèce battit Xerxès, et la France battit l'Europe, jusqu'à ce qu'elle eût pris un tyran; l'Amérique du sud battit ses vieux vautours et les chassa de leur nid; et, pourvu que ces hommes se tiennent fermes, il n'y a rien qui puisse les faire bouger.»
28 janvier 1821.
«La Gazette de Lugano n'est pas arrivée. Lettres de Venise. Il paraît que ces animaux d'Autrichiens ont saisi mes trois ou quatre livres de poudre anglaise. Les gredins!--j'espère les payer en balles. Promenade à cheval jusqu'à la tombée de la nuit.
»Considéré les sujets de quatre tragédies que j'écrirai (si je vis, et si les circonstances le permettent): Sardanapale, déjà commencé; Caïn, sujet métaphysique, un peu dans le style de Manfred, mais en cinq actes, peut-être avec le choeur; Françoise de Rimini, en cinq actes; et je ne suis pas sûr de ne pas essayer Tibère. Je crois que je pourrais tirer quelque chose (dans mon genre de tragique, au moins) du sombre isolement et de la vieillesse du tyran, et même de son séjour à Caprée, en adoucissant les détails, et en exposant le désespoir qui a dû conduire à ces vicieux plaisir. Car ce n'est qu'un sombre et puissant esprit en désespoir qui a pu recourir à ces solitaires horreurs,--outre que Tibère était vieux, et maître du monde tout à-la-fois.»
MÉMORANDA.
«Qu'est-ce que la poésie?--Le sentiment d'un ancien monde et d'un monde à venir.»
Seconde pensée.
«Pourquoi, au comble même du désir et des plaisirs humains;--pourquoi, aux jouissances du monde, de la société, de l'amour, de l'ambition et même de l'avarice, se mêle-t-il un certain sentiment de doute et de chagrin,--une crainte de l'avenir,--un doute du présent, un retour sur le passé pour en tirer le pronostic du futur? (Le meilleur des prophètes est le passé.) Pourquoi?--Je ne le sais pas, si ce n'est que montés au pinacle, nous sommes plus que jamais susceptibles de vertige, et que nous ne craignons jamais de tomber que du haut d'un précipice,--qui, plus il est profond, plus il est majestueux et sublime. Et, par conséquent, je ne suis point sûr que la crainte ne soit pas une sensation agréable; l'espérance l'est du moins; et quelle espérance y a-t-il sans un profond levain de crainte? et quelle sensation est aussi délicieuse que l'espérance? et sans l'espérance, où serait le futur?--en enfer. Il est inutile de dire où est le présent: car nous le savons pour la plupart; et, quant au passé, qu'est-ce qui domine dans la mémoire?--l'espérance déjouée. Ergo, dans toutes les affaires humaines, je vois l'espérance,--l'espérance,--rien que l'espérance. J'accorde seize minutes, quoique je ne les aie jamais comptées, à toute possession réelle ou supposée. De quelque lieu que nous partions, nous savons où tout ira nécessairement aboutir. Et cependant, à quoi bon le savoir? Les hommes n'en sont ni meilleurs ni plus sages. Durant les plus grandes horreurs des plus grandes pestes (par exemple, celles d'Athènes et de Florence,--voir Thucydide et Machiavel), les hommes furent plus cruels et plus débauchés que jamais. Tout cela est un mystère; je sens beaucoup, mais je ne sais rien, excepté _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ _ [97].
[Note 97: ][(retour)] Ces traits de plume, arrachés à Lord Byron par l'impatience, existent dans le manuscrit original. (Note de Moore.)
Pensée pour un discours de Lucifer dans la tragédie de Caïn.
Si la mort était un mal, te laisserais-je vivre?
Insensé! vis comme je vis moi-même, comme vit ton père,
Comme les fils de tes fils vivront à jamais.
....................................................[98]
[Note 98: ][(retour)] Nous avons supprimé tout un passage contre les frères Schlegel, et en particulier contre W. F. S***, parce que Byron parle de ces deux critiques allemands avec une amertume et une injustice qu'il va presque rétracter une page plus loin. (Note du Trad.)
29 janvier 1821.
«Hier, la femme de quatre-vingt-quinze ans est venue me voir. Elle m'a dit que son fils aîné (s'il était maintenant en vie) aurait soixante-dix ans. Elle est grêle, courte, mais active;--elle entend, elle voit,--et sans cesse elle parle. Elle a encore plusieurs dents,--toutes à la mâchoire inférieure, et rien que des dents de devant. Elle est très-profondément ridée, et a au menton une sorte de barbe grise clair-semée, au moins aussi longue que mes moustaches. Sa tête, en vérité, ressemble au portrait de la mère de Pope, portrait que l'on trouve dans quelques éditions des oeuvres de ce poète.
»J'ai oublié de lui demander si elle se rappelait Albéroni (qui a été légat ici), mais je le lui demanderai la prochaine fois. Je lui ai donné un louis,--lui ai commandé un habillement complet, et lui ai assigné une pension hebdomadaire. Jusqu'à présent, elle avait travaillé à ramasser du bois et des pommes de pin dans la forêt,--joli travail à quatre-vingt-quinze ans! Elle a eu une douzaine d'enfans, dont quelques-uns vivent encore. Elle se nomme Maria Montanari.
»Rencontré dans la forêt une compagnie de la secte dite des Américains (sorte de club libéral), tous armés, et chantant de toute leur force, en romagnol:--Sem tutti soldat' per la liberta. (Nous sommes tous soldats pour la liberté.) Ils m'ont salué comme je passais;--je leur ai rendu leur salut, et ai continué ma promenade à cheval. Ce fait peut montrer l'esprit actuel de l'Italie.
»Mon journal d'aujourd'hui se compose de ce que j'ai omis hier. Aujourd'hui, tout a été comme à l'ordinaire. J'ai peut-être une meilleure opinion des écrits des frères Schlegel que je n'avais il y a vingt-quatre heures; et mon opinion leur deviendra encore plus favorable, si c'est possible.
»On dit que les Piémontais ont enfin chanté:--Ça ira! Lu Schlegel. Il dit de Dante que, «dans aucun tems, le plus grand et le plus national de tous les poètes italiens n'a jamais été le grand favori de ses compatriotes.» C'est faux! Il y a eu plus d'éditeurs et de commentateurs,--et dernièrement d'imitateurs de Dante, que de tous les autres poètes italiens pris ensemble. Il n'a pas été le favori de ses compatriotes! Quoi donc! en ce moment (1821), on parle Dante,--on écrit Dante,--on pense et on rêve Dante avec un excès d'admiration qui serait ridicule si le poète n'en était pas si digne.
»C'est dans le même style que l'écrivain allemand parle de gondoles sur l'Arno:--gentil garçon, pour oser parler de l'Italie!
»Il dit encore que le principal défaut de Dante est, en un mot, l'absence de tendres sentimens. De tendres sentimens!--et Françoise de Rimini,--et les sentimens d'Ugolin le père,--et Béatrix,--et la Pia? Pourquoi Dante a-t-il une tendresse supérieure à toute tendresse, quand il exprime ce sentiment? Il est vrai que, en traitant de l'[Grec: Adês][99] ou enfer chrétien, il n'y a pas beaucoup de place ou de carrière pour la tendresse;--mais qui, hormis Dante, aurait pu introduire la moindre tendresse dans l'enfer! Y en a-t-il dans Milton? Non;--et le ciel de Dante n'est rien qu'amour, gloire et majesté.»
[Note 99: ][(retour)] Litter. Lieu de ténèbres, enfer, (Note du Trad.)
Une heure après minuit.
»J'ai toutefois trouvé un passage où l'Allemand a raison;--c'est sur le Vicaire de Wakefield[100].--De tous les romans en miniature (et c'est peut-être la meilleure forme sous laquelle un roman puisse paraître), le Vicaire de Wakefield est, je pense, le plus parfait.» Il pense!--- il pouvait en être sûr; mais c'est très-bien pour un Schlegel. Je me sens envie de dormir, et je ferai bien d'aller me coucher. Demain il fera beau tems.
«Aie confiance, et songe que demain acquittera sa dette.»
[Note 100: ][(retour)] The Vicar of Wakefield; roman de Goldsmith, que l'on fait presque toujours expliquer à ceux qui commencent l'étude de la langue anglaise. (Note du Trad.)
30 janvier 1821.
«Ce soir, le comte Pietro Gamba (de la part des carbonari) m'a transmis les nouveaux mots de passe pour le prochain semestre, *** et ***. Le nouveau mot sacramentel est ***; la réplique ***. L'ancien mot (aujourd'hui changé) était ***:--il y a aussi ***--***[101]. Les choses semblent marcher rapidement à une crise;--ça ira!
[Note 101: ][(retour)] Dans le manuscrit original, ces mots de passe sont raturés comme pour être rendus illisibles. (Note de Moore.)
»Nous avons parlé sur diverses affaires du moment et du mouvement. Je les omets; si elles aboutissent à quelque chose, elles parleront d'elles-mêmes. Ensuite, nous avons parlé de Kosciusko. Le comte Ruggiero Gamba m'a raconté qu'il a vu les officiers polonais, dans la campagne d'Italie, fondre en larmes en entendant le nom de ce héros.
»Il faut que le Piémont soit en mouvement:--toutes les lettres et tous les papiers sont arrêtés. On ne sait rien du tout, et les Allemands se concentrent près de Mantoue. On ne connaît rien de la décision de Laybach: cet état de choses ne peut durer long-tems. On ne peut concevoir la fermentation actuelle des esprits sans en être soi-même témoin.»
31 janvier 1821.
«Depuis plusieurs jours je n'ai rien écrit, sauf quelques lettres de réponse. Quand on attend à chaque moment une explosion quelconque, il n'est pas aisé de se mettre à son pupitre pour des sujets de haute composition. Je pus le faire, sans doute; car, l'été dernier, je composai mon drame dans le tumulte du divorce de Mme la comtesse Guiccioli, et au milieu des embarras qui en furent l'accompagnement nécessaire. En même tems, je reçus la nouvelle de la perte d'un procès important en Angleterre. Mais ce n'étaient que des affaires privées et personnelles; l'affaire présente est d'une différente nature.
»Je suppose que c'est là le motif qui m'empêche d'écrire; mais j'ai quelque soupçon que ce pourrait être la paresse, surtout puisque La Rochefoucauld dit que «la paresse domine souvent toutes les passions.» Si cela était vrai, on ne pourrait guère dire que «la fainéantise est la source de tous les maux,» puisqu'on suppose que les passions seules en sont l'origine: ergo, ce qui domine toutes les passions (c'est à savoir, la paresse) serait par cela même un bien. Qui sait?»
Minuit.
«J'ai lu la Correspondance de Grimm. Il répète fréquemment, en parlant d'un poète, ou d'un homme de génie en un genre quelconque, même en musique (Grétry, par exemple), que cet homme a nécessairement «une ame qui se tourmente, un esprit violent.» Jusqu'à quel point cette remarque est-elle vraie? je n'en sais rien. Mais s'il en était ainsi; je serais un poète per eccellenza; car j'ai toujours eu une ame qui, non-seulement se tourmentait elle-même, mais tourmentait encore quiconque était en contact avec elle, et un esprit violent qui m'a presque laissé sans esprit du tout. Quant à définir ce qu'un poète doit être, cela ne vaut pas la peine; car qu'est-ce que les poètes valent? Qu'est-ce qu'ils ont fait?
»Grimm, toutefois, est un excellent critique et historien littéraire. Sa Correspondance forme les annales littéraires de la France dans le tems où il a vécu, et comprend en sus beaucoup de la politique et encore plus du genre de vie de la nation française. Il est aussi précieux et bien plus amusant que Muratori ou Tiraboschi,--j'ai presque dit que Ginguené,--mais nous devons en rester là. Toutefois, c'est un grand homme dans son genre.» .............................................
2 février 1821.
«J'ai considéré quelle peut être la raison pourquoi je m'éveille toujours à une certaine heure de la matinée, et toujours dans un état d'abattement, et je puis dire dans le découragement et dans le désespoir, sous tous les rapports,--même sous le rapport de ce qui me plaisait la soirée précédente. En une heure ou deux environ, cet état se passe, et je me calme assez pour dormir encore, ou du moins pour reposer. En Angleterre, il y a cinq ans, j'eus la même espèce d'hypocondrie, mais accompagnée d'une soif si vive, que je bus près de quinze bouteilles de soda-water en une nuit, après m'être couché, sans cesser néanmoins d'être altéré;--il faut toutefois tenir compte de la perte due à l'explosion, à l'effervescence et au débordement du liquide, lorsque je débouchais les bouteilles ou que j'en cassais le goulot dans mon impatiente envie de boire. À présent, je n'ai pas cette soif, mais l'abattement de mes esprits n'est pas moins fort.
»Je lis dans les Mémoires d'Edgeworth quelque chose de semblable (hormis que la soif s'assouvissait sur la petite bière), dans le cas de sir F. B. Delaval;--mais celui-ci était alors plus vieux que moi d'au moins vingt ans. Qu'est-ce?--le foie? En Angleterre, Le Man (l'apothicaire) me guérit en trois jours de cette soif, qui m'avait duré tant d'années. Je présume que tout cela n'est que de l'hypocondrie.
»Ce que je sens de plus en plus prendre empire sur moi, c'est la paresse, et un dégoût beaucoup plus fort que l'indifférence. Si je m'irrite, c'est jusqu'à la fureur. Je présume que je finirai (si je ne meurs pas plus tôt, par accident ou quelque autre terminaison semblable) comme Swift,--en mourant comblé de vie. J'avoue que je ne contemple pas cette fin avec autant d'horreur que Swift paraît l'avoir fait quelques années avant qu'elle ne survînt; mais Swift avait à peine commencé la vie à l'âge même (de trente-trois ans) où je me sens tout-à-fait vieux de sentimens.
»Oh! il y a un orgue qui joue dans la rue;--c'est une valse: il faut que j'écoute. L'on joue une valse que j'ai entendue dix mille fois dans les bals à Londres, de 1812 à 1815. La musique est une étrange chose.»
5 février 1821.
«Enfin, «le sort en est jeté.» Les Allemands ont reçu l'ordre de marcher, et l'Italie est devenue, pour la dix-millième fois, un champ de bataille. La nouvelle est arrivée hier soir.
»Cet après-midi, le comte Pietro Gamba est venu me consulter sur divers points. Nous avons été nous promener à cheval ensemble. On a envoyé chercher des ordres. Demain la décision doit arriver, et alors on fera quelque chose. Rentré,--dîné,--lu,--sorti,--conversé. Fait un achat d'armes pour les nouvelles recrues des Américains qui sont tous prêts à marcher. Donné des ordres pour avoir des harnais et des porte-manteaux nécessaires pour les chevaux.
»Lu quelque chose de la controverse de Bowles sur Pope, avec toutes les réponses et répliques. Je m'aperçois que mon nom a été fourré dans la discussion, mais je n'ai pas le tems d'établir ce que je sais là-dessus. «Au premier jour de paix,» il est probable que je reprendrai l'affaire.»
9 février 1821.
«Écrit un peu avant le dîner. Avant que je sortisse pour ma promenade à cheval, le comte Pietro Gamba est venu me voir, pour me faire savoir le résultat de la réunion des carbonari à F*** et à B****[102]. **** est revenu tard la nuit dernière. Tout avait été combiné dans l'idée que les barbares passeraient le Pô le 15 courant. Mais, d'après quelques informations ou autrement, ils ont hâté leur marche, et ont passé il y a déjà deux jours, en sorte que tout ce que l'on peut faire à présent en Romagne est de se tenir en alerte et d'attendre l'approche des Napolitains. Tout était prêt, et les Napolitains avaient envoyé leurs instructions et intentions, le tout rapporté au 10 et au 11 de ce mois, jours où un soulèvement général devait avoir lieu, dans la supposition que les barbares n'avanceraient pas avant le 15.
[Note 102: ][(retour)] Probablement à Forli et à Bologne. (Note du Trad.)
»Les Autrichiens n'ont que cinquante ou soixante mille hommes, armée qui pourrait tout aussi bien entreprendre de conquérir le monde que de pacifier l'Italie dans l'état actuel. L'artillerie marche en arrière, et seule; et on a l'idée d'entreprendre de la couper. Tout cela dépendra beaucoup des premiers pas des Napolitains. Ici, l'esprit public est excellent; il faut seulement le maintenir: on verra par l'événement.
»Il est probable que l'Italie sera délivrée des barbares, pourvu que les Napolitains tiennent ferme et soient unis entre eux. À Ravenne, on les juge ainsi.
10 février 1821.
»La journée s'est passée comme d'ordinaire,--rien de nouveau. Les barbares sont toujours en marche;--mal équipés, et, sans doute, mal accueillis sur leur route. On parle d'un mouvement à Paris.
»Promené à cheval entre quatre et six,--fini ma lettre à Murray sur les pamphlets de Bowles,--ajouté un postscriptum. Passé la soirée comme d'ordinaire,--resté dehors jusqu'à onze heures,--puis rentré chez moi.»
11 février 1821.
«Écrit,--fait prendre copie d'un extrait des lettres de Pétrarque, relatif à la conspiration du doge Marino Faliero, et contenant l'opinion du poète sur la matière. Entendu un grand coup de canon dans la direction de Comacchio;--les barbares célèbrent la veille du jour anniversaire de la naissance de leur principal cochon--ou du jour de sa fête:--je ne sais plus lequel des deux. Reçu un billet d'invitation pour le premier bal, pour demain. Je n'irai pas au premier, mais j'ai l'intention d'aller au second, comme aussi chez les Veglioni.»
13 février 1821.
«Aujourd'hui, un peu lu de la Hollande de Louis B***; mais je n'ai rien écrit depuis que j'ai terminé ma lettre sur la controverse relative à Pope. La politique est tout-à-fait entourée de brouillards à présent. Les barbares continuent leur marche. Il n'est pas aisé de deviner ce que les Italiens vont faire.
»J'ai été hier élu socio[103] de la société des bals du carnaval. C'est le cinquième carnaval que je passe. Les quatre premiers, j'ai fait beaucoup de tintamarre; mais dans celui-ci, j'ai été aussi sage que lady Grace elle-même.»
[Note 103: ][(retour)] Membre, associé.
14 février 1821.
«Journée très-ordinaire. Écrit, avant de sortir à cheval, partie d'une scène de Sardanapale. Le premier acte est presque fini. Le reste du jour et de la soirée comme précédemment,--partie hors de chez moi, en conversazione,--partie à la maison.
»Appris les détails de la dernière querelle à Russi, ville non loin d'ici: c'est exactement l'histoire de Roméo et Juliette. Deux familles de contadini sont en inimitié. Dans un bal, les plus jeunes membres de l'une et l'autre famille oublient leur querelle, et dansent ensemble. Un vieillard de l'une des familles entre, et reproche aux jeunes gens de danser avec des femmes ennemies. Les parens mâles de celles-ci s'offensent d'un tel reproche. Les deux partis courent dans leurs foyers et s'arment. Ils en viennent aux mains sur la voie publique, au clair de la lune, et se battent. Trois sont tués et six blessés, la plupart dangereusement;--c'est un fait de la semaine dernière. Un autre assassinat a eu lieu à Césenne,--en tout, environ quarante en Romagne depuis trois mois. Ce peuple tient encore beaucoup du moyen-âge.»
15 février 1821.
«Hier soir, j'ai fini le premier acte de Sardanapale. Ce soir ou demain, je répondrai aux lettres que j'ai reçues.»
16 février 1821.
«Hier soir, il conte Pietro Gamba a envoyé chez moi un homme avec un sac plein de bayonnettes, de mousquets, et de cartouches au nombre de quelques centaines, sans m'en avoir donné avis, quoique je l'eusse vu tout au plus une demi heure auparavant. Il y a environ dix jours, quand il devait y avoir ici un soulèvement, les libéraux et mes frères carbonari me dirent d'acheter des armes pour quelques-uns de nos braves. J'en achetai immédiatement, et je commandai des munitions, etc., et conséquemment les hommes furent armés. Eh bien!--le soulèvement est contremandé, parce que les barbares se mettent en marche une semaine plus tôt que l'on ne comptait; et un ordre exprès est rendu par le gouvernement, que toutes personnes ayant des armes cachées, etc., seront passibles de, etc., etc.»--Et que font mes amis, les patriotes, deux jours après? Ils rejettent entre mes mains, et dans ma maison (sans un mot d'avertissement préalable) ces mêmes armes que je leur avais fournies sur leur requête, et à mes propres périls et dépens.
»Ç'a été un heureux hasard que Lega ait été à la maison pour recevoir ces armes, car (excepté Lega, Tita et F***) tous mes autres domestiques auraient trahi le secret sur-le-champ. D'ailleurs, si l'on dénonce ou découvre ces armes, je serai dans l'embarras.
»Sorti à neuf heures,--rentré à onze. Battu la corneille qui avait volé la nourriture du faucon. Lu les Contes de mon Hôte,--écrit une lettre,--et mêlé une tasse médiocre d'eau avec d'autres ingrédiens.»
18 février 1821.
«La nouvelle du jour est que les Napolitains ont coupé un pont, et tué quatre carabiniers pontificaux qui voulaient s'y opposer. Outre la violation de la neutralité, c'est pitié que le premier sang versé dans cette querelle allemande ait été du sang italien. Toutefois, la guerre semble commencée tout de bon; car si les Napolitains tuent les carabiniers du pape, ils ne seront pas plus délicats envers les barbares.....................
»En parcourant aujourd'hui la Correspondance de Grimm, j'ai trouvée une pensée de Tom Moore dans une chanson de Maupertuis à une femme laponaise:
Et tous les lieux
Où sont ses yeux
Font la zone brûlante.
»Voici la phrase de Moore:
Ces yeux font mon climat, partout où je porte mes pas[104].
[Note 104: ][(retour)] And those eyes make my climate, wherever I roam.
»Mais je suis sûr que Moore ne vit jamais les vers de Maupertuis; car ils ne furent publiés dans la Correspondance de Grimm qu'en 1813, et j'appris Moore par coeur en 1812. Il y a aussi une autre coïncidence, mais de pensées opposées:
Le soleil luit,
Des jours sans nuit
Bientôt il nous destine;
Mais ces longs jours
Seront trop courts,
Passés près de Christine.
»C'est la pensée retournée de la dernière stance de la jolie ballade sur Charlotte Lynes, ballade rapportée dans les Mémoires de miss Seward de Darwin:--je cite de mémoire pour avoir appris les vers il y a quinze ans:
Pour ma première nuit j'irai
Dans ces contrées de neige,
Où le soleil reste six mois sans luire;
Et je crois, même alors,
Qu'il reviendra trop tôt
Me troubler dans les bras de la belle Charlotte Lynes[105].
For my first night I'll go
To those regions of snow,
Where the sun for six months never shines;
And think, even then,
He too soon came
To disturb me with fair Charlotta Lynes.
»Aujourd'hui, je n'ai eu aucune communication avec mes vieux amis les carbonari; mais cependant mes bas-appartemens sont pleins de leurs bayonnettes, fusils, cartouches, et je ne sais quoi encore. Je suppose que l'on me considère comme un dépôt à sacrifier en cas d'accidens. Peu importe, dans la supposition de la délivrance de l'Italie, qui ou quoi soit sacrifié; c'est un grand objet:--c'est la poésie même de la politique. Rêver seulement--une Italie libre!!! Eh quoi! il n'y a rien eu de pareil depuis les jours d'Auguste. Je regarde les tems de Jules-César comme libres, parce que les commotions politiques permirent à chacun de choisir son côté, et que les partis furent à-peu-près égaux en force dans le principe. Mais ensuite ce ne fut plus qu'une affaire de troupes prétoriennes et légionnaires;--et depuis!--nous verrons, ou du moins quelqu'un verra quelle carte tournera. Mieux vaut espérer, lors même qu'il n'y a pas d'espoir. Les Hollandais firent plus dans la guerre de soixante-dix ans que les Italiens n'ont à faire aujourd'hui.»
19 février 1821.
«Rentré chez moi tout seul;--vent très-fort,--éclairs,--clair de lune,--traînards solitaires, emmitouflés dans leurs manteaux,--femmes en masque,--maisons blanches, nuage s'amoncelant dans le ciel:--c'est une scène tout-à-fait poétique. Il vente toujours avec force,--les tuiles volent et le maison branle,--la pluie éclabousse,--l'éclair éclate[106]:--c'est une belle soirée de Suisse dans les Alpes, et la mer rugit dans le lointain.
[Note 106: ][(retour)] Nous avons cherché à rendre l'harmonie imitative du texte, qui s'élève ici au style de la poésie:
Rain splashing--lightning flashing. (Note du Trad.)
»Fait une visite,--conversazione. Toutes les femmes sont effrayées par le vacarme; elles ne veulent point aller à la mascarade parce qu'il fait des éclairs,--la pieuse raison!
»A*** m'a envoyé des nouvelles aujourd'hui. La guerre approche de plus en plus. Ô les gueux de souverains! Puissions-nous les voir battus! Puissent les Napolitains avoir la force des Hollandais d'autrefois, ou des Espagnols d'aujourd'hui, ou des protestans allemands, ou des presbytériens écossais, ou de la suisse sous Guillaume Tell, ou des Grecs sous Thémistocle,--toutes nations petites et isolées (excepté les Espagnols et les luthériens allemands),--et il y a une résurrection pour l'Italie, et une espérance pour le monde!»
20 février 1821.
«La nouvelle du jour est que les Napolitains sont pleins d'énergie. L'esprit public ici s'est certainement bien maintenu. Les Américains (société patriotique d'ici, ramification subordonnée aux carbonari) donnent dans quelques jours un dîner au milieu de la forêt, et ils m'ont invité, comme associé des carbonari. C'est dans la forêt de l'Esprit du chasseur de Boccace et de Dryden; et si je n'avais pas les mêmes sentimens politiques (pour ne rien dire de mon ancienne inclination conviviale[107], qui revient de tems en tems), j'irais comme poète, ou du moins comme amateur de poésie. Je m'attendrai à voir le spectre d'Ostasio Degli Onesti (Dryden a mis à la place Guido Cavalcanti,--personnage essentiellement différent, comme on peut s'en convaincre dans Dante); à le voir, dis-je, «tomber comme la foudre sur sa proie» au milieu du festin. En tout cas, vienne ou non le spectre, je m'enivrerai de vin et de patriotisme autant que possible.
»Depuis ces derniers jours, j'ai lu, mais je n'ai pas écrit.»
[Note 107: ][(retour)] Si le mot déplaît, malgré sa propriété, aux ennemis du néologisme, ils y substitueront la périphrase pour les grands repas. (Note du Trad.)