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[Au lecteur.]

[Table des matières.]

L’AMIRAL DU CASSE

(1646-1715)


Paris.—Imprimerie Jules Le Clere et Cie, rue Cassette, 29.


L’AMIRAL DU CASSE

CHEVALIER DE LA TOISON D’OR

(1646-1715)

ÉTUDE SUR LA FRANCE MARITIME ET COLONIALE

(Règne de Louis XIV)

PAR

LE BARON ROBERT DU CASSE

Attaché au Département des Affaires étrangères


PARIS
BERGER-LEVRAULT ET Cie

Éditeurs de la Revue maritime et coloniale et de l’Annuaire de la Marine

5, RUE DES BEAUX-ARTS, 5
MÊME MAISON A NANCY


1876


AVANT-PROPOS

Possédant, parmi mes papiers de famille, quelques documents sur la marine militaire et marchande, sur les colonies françaises et étrangères, ainsi que sur les rapports diplomatiques entre la France et les autres puissances maritimes de l’Europe, pendant la seconde partie du règne de Louis XIV, je résolus, il y a deux ans, de rédiger le récit de tous les faits importants auxquels se trouva mêlé, de 1676 à 1715, mon arrière-grand-oncle, l’amiral du Casse.

Le directeur général des archives du ministère de la marine, M. de Larbre, auquel je fis part de mon projet, mit avec une extrême obligeance à ma disposition les papiers relatifs à cette époque, conservés dans les cartons du ministère. M. de Larbre voulut bien désigner, pour me guider dans mes recherches, un des attachés les plus érudits de sa direction, le vicomte Hubert de Fontaine de Resbecq.

Avec l’autorisation de M. Faugère, directeur général, j’ai complété ce travail aux archives du département des affaires étrangères, où j’ai trouvé divers documents se rapportant aux missions diplomatiques remplies par l’amiral du Casse.

Château de Chanteloup-Dissay (Sarthe). Novembre 1875.


LIVRE PREMIER


De 1646 à 1686. SÉNÉGAL.

Naissance et premières années de du Casse.—Création de la Compagnie des Indes occidentales par arrêt du roi (1672).—Du Casse reçoit en 1677 la direction supérieure de toutes les forces de terre et de mer de la Compagnie, ainsi que le gouvernement de la côte occidentale d’Afrique.—Prise de Gorée et des comptoirs hollandais par l’amiral d’Estrées.—Les trois comptoirs de Rufisk, Joal et Portudal.—Traité avec les rois nègres de Cayor, de Sin et de Baol.—Du Casse obtient pour la France le monopole du commerce dans l’Afrique occidentale.—Expéditions de juillet et d’août 1678.—Capitulation du fort d’Arguin.—Démêlés avec les Hollandais.—Leur conduite déloyale.—Soulèvement de trois rois africains. Leur soumission.—Traité avantageux pour le commerce français.—Les idées de du Casse reprises en 1864 par le colonel Faidherbe.—Réclamations des ambassadeurs de Hollande auprès du ministre des affaires étrangères.—La traite en Amérique.—Du Casse à Saint-Domingue.—Sa nomination de directeur de la compagnie du Sénégal.

La majesté royale a eu sa plus haute expression dans la personne de Louis XIV.

Ce prince avait reçu de la Providence le jugement et la sagacité qui font les monarques d’un ordre supérieur. Il savait distinguer les hommes, assigner à chacun, selon ses aptitudes et ses œuvres, la place qui lui convenait. Il cherchait le vrai mérite, l’appréciait et l’utilisait au profit de la France.

Son âme était trop élevée pour qu’aucun sentiment de crainte ou de jalousie pût l’empêcher de s’entourer d’hommes éminents. Il laissait volontiers à ceux qu’il employait avec discernement, la gloire qui leur revenait, sachant bien d’ailleurs que la sienne n’en pouvait être diminuée.

Aussi avait-il toujours soin de confier les affaires de l’Etat à d’intègres administrateurs, à d’intelligents diplomates, le commandement des armées à d’habiles généraux.

Son règne vit surgir un grand nombre d’hommes remarquables. Sous un autre roi, ces hommes fussent peut-être restés ignorés de leurs contemporains et inutiles à leur patrie.

Nous allons étudier la vie de l’un des personnages de ce règne glorieux, Jean du Casse[1], qui, capitaine au long cours, s’éleva au rang de lieutenant général des armées navales et, d’après Saint-Simon: aurait été maréchal de France si son âge l’eût laissé vivre et servir.

La nature avait doué du Casse des vertus et des qualités qui préparent les hommes d’élite, auxquels il ne manque, pour briller, qu’une scène en rapport avec leur mérite et leurs aptitudes.

Marin intrépide, il fut aussi un administrateur habile, un diplomate d’une haute intelligence et un éloquent orateur.

Il naquit dans le Béarn, où sa famille était établie depuis longues années. Un de ses parents Guillaume du Casse, occupait vers la fin du XVIe siècle une charge au parlement de Bordeaux.

La plupart des historiens ont été induits en erreur sur le lieu et la date de la naissance de l’amiral du Casse. Le duc de Saint-Simon lui donne pour patrie Bayonne, probablement parce que le neveu de l’illustre marin habitait cette ville et s’y était marié en 1704. Les historiographes les plus autorisés de la marine rajeunissent l’amiral de plusieurs années; or son acte de baptême porte:

«Le second d’aoust mil six cent quarante six, en l’église paroissiale de Saubusse, a esté baptisé Jean du Casse fils, légitime de Bertrand du Casse et de Marguerite de Lavigne, estant parrin Jean de Sauques et marraine Bertrande de Letroncques, habitants les tous dudit Saubusse; présents Bertrand Destanguet et Estienne de Laborde, habitants du dit Saubusse.» Signé: Darjou, prestre.

Saubusse est un joli village de neuf cents habitants, à neuf kilomètres de Dax, sur la rive droite de l’Adour, bâti en amphithéâtre dans un site pittoresque; de la terrasse du château qui domine la vallée, on embrasse la vue du cours de la rivière et d’une partie de la chaîne des Pyrénées.

Dès son enfance, du Casse montra une intelligence précoce, un grand amour du travail. On le trouvait constamment un livre à la main. Ce n’était pas la lecture des romans de d’Urfé ou de mademoiselle de Scudéri qui remplissaient ses loisirs, mais l’étude d’ouvrages sérieux. Il fit seul son éducation. Dès qu’il connut les auteurs français, il eut le plus vif désir de lire dans leur texte original les chefs-d’œuvre de l’antiquité. A force de travail et d’application, il parvint à s’assimiler la langue latine.

Si du Casse fut né dans le centre de la France et non sur le bord de la mer, au milieu d’une population de marins, si le hasard l’eût appelé à vivre au sein d’une société de gens adonnés à la culture des belles-lettres, peut-être le futur lieutenant général des armées navales, au lieu de commander des escadres, eût-il occupé un fauteuil à l’Académie française.

Un peu rêveur, dans son enfance, il se laissait volontiers aller aux charmes de la vie contemplative. Il passait des heures entières assis sur la plage, regardant onduler les vagues. Cette tendance à une sorte de mélancolie étonnait ses compatriotes, rudes marins plus habitués à braver les périls de la navigation qu’à contempler les beautés poétiques de l’Océan.

La constitution physique de Jean du Casse fut lente à se développer. A dix-huit ans, sa figure était encore quasi enfantine; néanmoins aussitôt qu’il commença à prendre la mer pour de longs voyages, il révéla ce qu’il serait un jour.

Il apprit vite à surmonter les obstacles. Dans plus d’une circonstance, il donna de judicieux conseils à de vieux matelots. Homme de bon sens et d’esprit, de beaucoup d’esprit même, il laissait souvent échapper des saillies pleines de justesse et d’à-propos. Toujours intéressante à écouter, sa conversation avait de l’entrain et de la gaieté; il possédait au plus haut degré ce que l’on appelait encore à Bayonne, du temps de son neveu l’échevin Bernard du Casse, la verve pétillante et un peu braque des du Casse. Mais il avait du tact, et savait toujours observer une juste mesure dans ses paroles comme dans ses actions.

Tel il était dans son enfance, tel le connut quarante ans plus tard le duc de Saint-Simon: Avec beaucoup de feu et de vivacité, doux, poli, respectueux, affable et ne se méconnaissant jamais.

De sa personne, il était plutôt bien que mal; l’air distingué, mince, élancé, il avait une charmante tournure.

Grâce à tous ces avantages, grâce à une éducation soignée, assez rare à cette époque, il fit un rapide chemin dans la marine marchande, théâtre de ses premiers exploits.

Nous croyons inutile de raconter les débuts de du Casse dans cette carrière. Ce récit offrirait peu d’intérêt, et serait plutôt le récit des actions des autres que des siennes propres; nous dirons seulement qu’il commença par servir sur les vaisseaux de la compagnie des Indes occidentales et qu’il passa ensuite au service de la compagnie du Sénégal.

En 1626, une association de marchands de Dieppe et de Rouen avait tenté d’exploiter, sur le continent africain, des comptoirs administrés par des directeurs de son choix. En 1664, ces commerçants vendirent leurs établissements pour la somme de 150,000 livres tournois à une compagnie dite des Indes-Occidentales, créée par un édit du mois de mai de la même année.

Un arrêt du conseil du roi, du 9 avril 1672, obligea cette compagnie à céder tous ses comptoirs et priviléges à une société qui, par lettres patentes du mois de juin 1679, prit le titre de Compagnie du Sénégal et obtint le privilége exclusif du négoce, depuis le cap Blanc jusqu’à celui de Bonne-Espérance.

Afin de protéger son commerce, et d’empêcher les empiétements, la Compagnie du Sénégal avait besoin de soldats, de marins vigoureux, et surtout de chefs habiles pour commander ses navires. Elle jeta les yeux sur du Casse.

Quelques années suffirent à ce dernier pour mériter et obtenir le commandement en second d’un navire de fort tonnage. En 1676, la compagnie le nomma capitaine de son plus beau vaisseau, et l’année suivante (1677) elle lui confia, avec l’assentiment du roi, la direction supérieure de toutes ses forces de terre et de mer, ainsi que le gouvernement de la côte occidentale d’Afrique.

Cette double mission, de la plus haute importance, rendait du Casse le protecteur du commerce français en Sénégambie, et lui donnait la défense de cette colonie.

A cette époque, la gloire de Louis XIV était à son apogée. L’Europe entière, coalisée contre la France, cédait à la puissance de ses armes. La Hollande était subjuguée, le Palatinat envahi, les possessions continentales de l’Espagne conquises. L’électeur de Brandebourg, doué de cette duplicité dont on retrouve la trace dans tous les actes de la politique cauteleuse des Hohenzollern, était prêt à abandonner de nouveau des alliés dans le malheur, et à implorer une seconde fois de Louis XIV un traité de paix particulier. La Franche-Comté venait d’être réunie à la couronne; Strasbourg ne devait pas tarder à l’être.

Les flottes françaises faisaient, sur toutes les mers, respecter le pavillon du grand roi.

Le drapeau blanc flottait sur les côtes de Madagascar et aux rives du Mississipi. «Nec pluribus impar,» pouvait dire, dans un juste et légitime orgueil, Louis XIV.

L’année précédente (1676), le vice-amiral Jean d’Estrées avait conquis sur les Hollandais la colonie de Cayenne; quelques mois plus tard, il battait l’amiral Byngs et s’emparait de Tabago. Poursuivant le cours de ses brillants succès, il vint avec une escadre attaquer l’île de Gorée.

Cette île est située à trois kilomètres du cap Vert, entre l’embouchure de la Gambie et celle du Sénégal. Ses côtes sont escarpées et presque inaccessibles, sauf du côté de l’est, où se trouvait alors un petit port à demi ensablé. Des chaloupes pouvaient seules y aborder. Les Hollandais avaient deux forts dans l’île: l’un, sur une hauteur, dominait le port; l’autre le joignait et était à quatre demi-bastions.

Le 1er novembre 1677, le maréchal d’Estrées s’empara de l’île, rasa le fort le plus élevé et détruisit l’autre en partie.

Gorée défendait les abords des comptoirs hollandais. Ces établissements commerciaux étaient au nombre de trois sur les côtes de cette partie de l’Afrique: l’un se trouvait à Rufisk, sur les terres du roi de Cayor; un autre à Joal, sur celles du roi de Sin; le troisième à Portudal, dans les domaines du roi de Baol.

Ces trois petits royaumes sont situés dans la Sénégambie; Rufisk et Portudal sont sur la côte, Joal près de l’embouchure et sur la rive droite du Sénégal; le plus important est Cayor, dont le roi prend le titre de Damel.


Du Casse commandait alors (1677), comme il a été dit plus haut, sur la côte d’Afrique. Il montait le vaisseau l’Entendu de la marine royale, portant quarante-quatre canons et deux cent cinquante hommes d’équipage. Le 15 novembre, il se rendit à Gorée, dont il mit les agents de la compagnie du Sénégal en possession.

Il fut ensuite à Rufisk, à Portudal et à Joal, où se trouvaient les comptoirs hollandais; il conclut avec les rois de Cayor, de Baol et de Bourzin des traités analogues à ceux précédemment signés par ces mêmes princes avec le gouvernement batave. Moyennant une redevance annuelle et déterminée, les commis de la compagnie française du Sénégal eurent le monopole de la traite et de tout le commerce d’exportation sur le littoral africain.

Après avoir arrêté ces conventions, vers le mois de décembre 1677, du Casse s’embarqua pour la France, afin de rendre compte à la compagnie de ce qu’il avait cru devoir faire.

La compagnie du Sénégal le combla d’éloges. Notre marin quitta de nouveau la France au mois d’avril 1678, à la tête d’une escadre formée de plusieurs navires armés en guerre. Arrivé à Gorée le 8 mai 1678, il commença par passer une inspection générale des établissements qu’il avait installés quelques mois auparavant. Il les trouva tous dans une situation prospère. Les employés de la compagnie jouissaient tranquillement des avantages qu’il leur avait procurés par son traité. Ils vivaient en parfaite harmonie avec les indigènes. Voulant récompenser les rois et les grands du pays de la bonne foi avec laquelle ils avaient jusqu’alors tenu leurs engagements, du Casse leur remit des présents rapportés par lui, objets inconnus et par conséquent fort estimés dans ces régions lointaines. Sa générosité donna à ces peuples une haute idée de la puissance ainsi que de la richesse de la France, et leur inspira un grand respect pour un homme aussi magnifique.

Craignant que les Hollandais ne fissent une tentative pour réoccuper leurs anciens comptoirs, du Casse résolut de mettre l’île de Gorée, ainsi que les points accessibles des côtes de terre ferme, en état de défense, en rétablissant les anciennes fortifications. Les événements donnèrent raison à sa perspicacité.

Chassés des rives de la Gambie, les Hollandais avaient gardé à cent lieues au nord, près du cap Blanc, une forteresse bâtie dans la baie d’Arguin. Ils s’y étaient solidement établis, et de là faisaient le commerce d’une partie du Sahara, achetant et exportant la gomme, les plumes, la poudre d’or et l’ambre gris. Chaque fois que les navires français, chargés de la protection de la colonie du Sénégal, s’éloignaient pour porter dans la mère-patrie leurs cargaisons, les Hollandais, ne se contentant pas d’exploiter l’intérieur de l’Afrique septentrionale, profitaient de l’éloignement des navires de la compagnie française pour faire la traite dans les parties concédées à cette compagnie, cherchant à ruiner son commerce.

Persuadé que le voisinage de l’ennemi amènerait infailliblement la perte des établissements de la compagnie du Sénégal, du Casse, en sa qualité de commandant supérieur dans les mers d’Afrique, prit sur lui d’enlever le fort d’Arguin.

Jugeant l’expédition assez importante pour nécessiter sa présence, il se mit à la tête du corps expéditionnaire. Le 10 juillet 1678, il débarqua devant le fort hollandais. En quelques jours, il se rendit maître de tout le territoire placé sous la domination batave. Au nom du roi, il somma le gouverneur de rendre la place. Sur son refus, il fit ouvrir le feu. Mais il ne tarda pas à reconnaître que la position était trop forte et nécessiterait un siége en règle. Or, il n’avait pas pour cette opération un matériel suffisant. Il ne s’obstina pas dans son entreprise et, avec une prudence et une sagesse admirables chez un homme aussi jeune (trente-deux ans), il reprit la mer et revint au Sénégal compléter ses moyens d’action. Il embarqua alors avec lui comme second le chevalier de Richemont et cent hommes de renfort, grossit son escadre du vaisseau de la marine royale l’Entendu, et de quatre bâtiments de transport, chargés de tout ce qui était nécessaire pour le siége.

Le fort d’Arguin exigeait, en effet, une puissante artillerie. Sa position, au sommet d’un rocher, le rendait presque inaccessible. Il était couvert par une double enceinte, formée de quatre bastions. L’escarpe avait une épaisseur de quinze pieds et une élévation considérable au-dessus des fossés; la garnison comptait un millier de défenseurs, commandés par un chef énergique, le colonel hollandais Corneille Der-Lyncourt. La place était armée de trente bouches à feu.


Le 22 août, du Casse parut de nouveau devant Arguin et s’empara de l’île aussi facilement que la première fois.

Le gouverneur du fort, qui avait appelé à son aide les peuplades indigènes, montra la même fermeté dans sa défense, qui fut fort belle. Néanmoins du Casse parvint, en quelques jours, à couronner le chemin couvert et à y établir deux batteries de neuf pièces chacune. En quarante-huit heures, il eut une brèche praticable, et fit en outre creuser sous l’escarpe une mine pouvant faire sauter une partie du fort.

Le 29, il envoya à l’assiégé la sommation suivante:

«Nous, du Casse, commandant le vaisseau du roy l’Entendu et les autres vaisseaux et troupes destinées pour la terre:

«Déclarons à M. Der-Lyncourt, gouverneur de l’isle et fort d’Arguin appartenant aux Etats de Hollande, que le lundi 22 août nous avons fait descente avec nos troupes destinées pour l’attaque, et que nous avons pris possession de l’île au nom du roy; qu’ayant voulu attaquer le château, la vigoureuse résistance que nous a faite le dit sieur gouverneur par diverses fois nous a obligé à descendre notre artillerie, composée de dix-huit pièces, dont nous avons fait deux batteries différentes, de l’une desquelles nous avons fait faire feu pendant vingt-quatre heures, et étant maintenant en état de se servir de l’autre et de toutes ses forces pour la réduction de la place, sommons le dit sieur gouverneur de nous la remettre en main; faute de quoy nous sommes prêts à achever la brèche, à monter à l’assaut et faire jouer la mine, et il lui mandera en réponse s’il est en estat d’y résister sous peine d’encourir toutes les rigueurs les plus sévères de la guerre.

«Fait au camp devant Arguin, le 29 août 1678.»

L’artillerie des assiégeants avait fait des ravages considérables dans les rangs des défenseurs de la place.

Le gouverneur hollandais ne voulut pas risquer d’exposer sa garnison aux rigueurs extrêmes, dont on la menaçait, s’il prolongeait une défense inutile et laissait donner un assaut dont le résultat ne pouvait être douteux. Il entra en pourparlers. Sa défense avait été vigoureuse; du Casse voulut le reconnaître, en lui accordant une capitulation des plus honorables.

Avant de rien stipuler pour lui-même, le colonel Der-Lyncourt avait demandé que les Mores, ainsi que leurs familles, au service de son gouvernement, fussent déclarés libres sans pouvoir jamais être inquiétés à cause de leur conduite antérieure à la capitulation d’Arguin. Cette manière d’agir toucha du Casse, bien capable d’apprécier la noblesse du caractère de son ennemi. En conséquence, le vainqueur accorda avec plaisir les honneurs de la guerre.

En outre, il fit cadeau au commandant d’Arguin d’un navire de soixante tonneaux équipé et bien aménagé. L’acte de donation est conçu en ces termes:

«Le sieur du Casse, capitaine commandant le vaisseau du roy l’Entendu. Nous certifions à qui il appartiendra qu’ayant pris M. Der-Lyncourt, gouverneur du château d’Arguin en Afrique, et lui ayant donné un passeport pour se retirer en Hollande, ou tel port de l’Europe que bon luy semblera, nous lui avons donné, pour cet effet, une galiote du port d’environ soixante tonneaux, en sa propre personne, pour en disposer comme de son bien mesme, sans que personne de ses gens ny autres y puissent rien prétendre ny mesme la compagnie de Hollande, à qui elle a appartenu.»

Le 2 septembre au matin, le capitaine du Casse, à la tête de ses troupes, fit une entrée triomphale dans le château d’Arguin. A midi, un Te Deum solennel fut chanté dans la chapelle. Quelques jours après, toutes les fortifications furent rasées, et pour qu’on ne put jamais remettre cet établissement dans son état primitif, les Français eurent soin de faire sauter les rochers, défenses naturelles de la place.

Le 1er septembre, la garnison hollandaise était sortie avec les honneurs de la guerre, et le surlendemain, avant de s’embarquer pour retourner dans son pays natal, son chef avait écrit au vainqueur une lettre qui se terminait par ces mots, empreints d’une certaine naïveté:

«Je reconnais que M. du Casse a exécuté la présente capitulation et tous les articles dont je suis très-content, ainsi que de toutes les autres choses qu’il m’a faites.»

«Signé: Der-Lyncourt.

3 septembre 1678.»

Peu de jours après la prise d’Arguin, du Casse revint à Gorée. Il fit construire, dans l’île deux maisons pour loger les agents de la Compagnie de commerce française. Il s’occupa de faire prospérer les comptoirs qu’elle y avait établis sous sa protection. Il exigea des rois nègres de la côte le renouvellement de l’engagement en vertu duquel la compagnie serait seule admise à trafiquer dans leurs États, sous les conditions auxquelles avaient été jadis astreints les commerçants hollandais.

Dans le courant du mois d’octobre 1678, le capitaine du Casse s’embarqua à bord de l’un des navires de la compagnie et remonta le cours de la Gambie, afin de s’assurer de la situation des établissements français sur les rives de ce fleuve. Il avait laissé le vaisseau royal l’Entendu mouillé près le cap Vert, sous le commandement de son second, le capitaine Jean de Brémand.

Au mois de novembre 1678, un navire hollandais, le Château de Corassol, commandé par le lieutenant Hubert, vint mouiller devant Gorée, cherchant à s’emparer de cette île et des comptoirs voisins.

Apprenant cette tentative, du Casse revint immédiatement à Gorée, et somma Hubert d’avoir à s’éloigner. Celui-ci sollicita une entrevue, qui eut lieu le 20 novembre 1678.

«Monsieur, dit l’officier hollandais au commandant français en l’abordant, mes compatriotes m’ont chargé de venir faire la traite dans les îles du cap Vert et sur les côtes adjacentes, ainsi que le faisait, il y a un an, M. le gouverneur Hopsake.»

Du Casse ne lui laissa pas le temps d’en dire plus long; et l’interrompant brusquement:

«Je suis étonné d’une semblable mission. Elle est contraire aux conventions diplomatiques. Seule, la compagnie de France a le droit de traite dans ce pays. Vous invoquez le souvenir de M. Hopsake, ancien gouverneur de cette côte pour les États généraux? Mais, depuis un an, monsieur, Gorée a changé de possesseur. Ne le savez-vous donc pas? Les États généraux ont osé soutenir la guerre contre le roi mon maître; Sa Majesté a conduit en personne ses armées dans les Provinces-Unies, et ordre a été donné à sa marine de s’emparer des colonies hollandaises. Mgr le vice-amiral d’Estrées a pris possession de Gorée, ainsi que des établissements voisins. Le traité de Nimègue, signé il y a quatre mois entre le roi très-chrétien et les États généraux, a stipulé le maintien de cette conquête entre les mains de la France. Et c’est aujourd’hui, après un an de paisible possession, après la consécration de cette possession par un traité de paix, que vous prétendez venir nous troubler dans l’exercice de notre droit? C’en est assez; cessons cet entretien. Et maintenant, monsieur, si vous ne vous éloignez pas de Gorée, vous et vos hommes, je serai forcé de vous considérer comme forbans, et d’agir en conséquence.»

Tel fut, à peu près, le langage du commandant français. Il rompit alors la conférence, ne doutant pas que les Hollandais ne se retirassent. Il n’en fut rien. Ils ne tinrent aucun compte de ses paroles, et continuèrent à naviguer dans les mêmes eaux, cherchant à faire la traite.

Du Casse envoya au capitaine du Corassol une nouvelle injonction d’avoir à se retirer. Celui-ci ne répondit rien et demeura sur la côte, s’efforçant de soulever les nègres contre les Français. Il réussit en effet à obtenir de quelques-uns d’embrasser sa cause.

Une dernière sommation étant restée, comme les précédentes, sans résultat, le 1er décembre 1678, du Casse fit saisir le navire le Château de Corassol et reconduire l’équipage hollandais à la Mina, port appartenant aux Provinces-Unies, situé à quatre cent cinquante lieues du cap Vert, sur les côtes de Guinée.

Le 8 du même mois, un autre petit vaisseau hollandais se présenta devant Gorée, pour faire la traite; mais du Casse l’ayant sommé de se retirer, il obéit sur-le-champ.

Après être resté une vingtaine de jours en observation sur les côtes, ne voyant plus aucun ennemi, du Casse pensa que les Hollandais s’étaient enfin lassés de leurs injustes prétentions et ne renouvelleraient plus leurs attaques.

Il crut donc pouvoir partir le 30 décembre, pour naviguer sur la Gambie, et veiller à ce que la compagnie française pût librement faire le commerce de ce côté, laissant encore une fois le commandement à son lieutenant Jean de Brémand.

Dix jours s’étaient à peine écoulés depuis le départ de du Casse, qu’un vaisseau hollandais de fort tonnage se montra dans les eaux du cap Vert (8 janvier 1679).

Sa chaloupe étant venue reconnaître l’Entendu, le commandant de Brémand fit tirer un coup de canon pour l’avertir d’avoir à l’accoster. Le commandant de la chaloupe obtempéra à cette invitation et vint à bord.

Jean de Brémand lui demanda quelle était la nationalité de son navire, d’où il venait, qui le commandait.

Sur la réponse qui lui fut faite que le bâtiment était hollandais, et arrivait d’Amsterdam sous le commandement du capitaine Hopsake, l’officier français demanda ce que venait faire dans ces parages ce commandant.

«M. Hopsake, lui répondit le Hollandais, était gouverneur de cette côte, lorsque M. d’Estrées s’en est emparé. Il est envoyé par la compagnie de Hollande pour rétablir ses anciens priviléges.

—C’est bien. Monsieur, si vous voulez rester à mon bord, je vais envoyer par votre chaloupe un de mes officiers parler à M. de Hopsake.»

Le commandant de Brémand appela alors son second, et lui donna ses instructions, lui recommandant d’amener à son bord M. de Hopsake et de se bien rendre compte de l’armement du bâtiment hollandais.

Cet ordre fut ponctuellement exécuté. Le commandant de Brémand ne tarda pas à voir revenir sa chaloupe avec M. de Hopsake. Il s’entretint un instant en particulier avec son second et apprit que le bâtiment hollandais, bien que d’un fort tonnage, étant surchargé de marchandises et d’objets de commerce, ne renfermait proportionnellement à sa grandeur qu’un nombre restreint de matelots. Il fit alors introduire M. de Hopsake, qui exhiba la commission en vertu de laquelle il devait rétablir dans son état primitif la colonie, dont il était anciennement le gouverneur, et cela au profit d’une compagnie hollandaise.

Brémand lui répondit que les Français étaient en possession de Gorée en vertu de l’article 7 du traité de paix de Nimègue, et en vertu de l’article 6 du traité de commerce; qu’en conséquence il ne pouvait que l’inviter à quitter ces parages.

Cette réponse fut faite d’un ton excessivement poli, mais net et ferme. Hopsake, voyant qu’il n’obtiendrait rien en parlementant, voulut essayer l’intimidation. Il déclara avec hauteur à Brémand qu’il prétendait traiter, et qu’il irait à Rufisk faire le commerce avec sa cargaison.

«Monsieur, riposta l’officier français, j’ai les ordres les plus formels de M. du Casse. Je les exécuterai. Vous n’irez pas à Rufisk, je vous le garantis, et si vous faites une tentative de ce genre, je vous préviens que je brûle votre navire et tout ce qu’il renferme.

—Ces menaces dans la bouche d’un simple commandant en second ont lieu de me surprendre.»

Brémand ne se laissa pas imposer par ce ton hautain et quelque peu ironique du Hollandais. Il déclara qu’il agissait comme ses instructions le lui prescrivaient et qu’il n’avait pas à craindre un désaveu. Voyant la fermeté de Brémand, le Hollandais sollicita la faveur d’être conduit auprès de du Casse. L’officier français y consentit et le fit mener devant son chef. M. de Hopsake répéta à du Casse ce qu’il avait déjà dit. Il reçut les mêmes réponses. Toutefois du Casse, aussi fin que brave, sentant combien le calme et la paix étaient nécessaires encore à la colonie naissante pour prospérer, proposa au Hollandais, s’il consentait à se retirer de bonne grâce, sans opérer aucune descente, de lui fournir tout ce qui lui serait nécessaire, à lui et à son équipage, pour leur retour en Europe.

L’ex-gouverneur avait bien vu qu’il ne serait pas de force à entrer en lutte avec les Français, commandés par des chefs aussi énergiques; il accepta les propositions qui lui étaient faites, et promit tout ce qu’on voulut.

Généreux, usant de procédés délicats, du Casse, après avoir reçu la parole de son ennemi, se hâta de renvoyer seul l’officier qui l’avait accompagné, et déclara au Hollandais qu’il était libre de rejoindre son navire.

Du Casse s’était trompé en pensant qu’il pouvait avoir confiance en cet homme. Il l’avait traité comme il aurait traité un gentilhomme français, esclave de l’honneur et de la foi jurée. Ce n’est point ainsi qu’il faut agir avec les représentants des nations mercantiles. Que de fois nous l’avons éprouvé, dans les temps passés, et dans des temps plus rapprochés de nous!...

Abusant des facilités que le gouverneur français lui avait laissées, Hopsake, au lieu de s’en retourner directement à son bord, à la rade de Gorée, se fit conduire à Joal.

De là, il se rendit à Portudal et ensuite à Rufisk; il passa quelques jours dans chacune de ces localités.

Contrairement au serment qu’il avait fait de ne rien entreprendre contre les Français, son voyage à Joal, Portudal et Rufisk n’avait d’autre but que de soulever les populations africaines contre la domination française.

«Quoi! disait-il aux rois nègres, vous souffrez le joug tyrannique des Français? mais ils sont cruels. Les Hollandais sont plus humains et plus traitables. Du temps où ils trafiquaient seuls sur vos côtes, ne vous en aperceviez-vous donc pas? Si vous vouliez nous rendre le privilége du commerce exclusif dans votre pays, et chasser l’insolente nation, quel bénéfice pour vous! Tout ce qui vous est vendu en ce moment à des prix si élevés, nous vous le donnerions moitié meilleur marché. Je pars pour la Hollande, afin d’aller chercher pour vous des cargaisons considérables. J’en reviendrai avec un grand nombre de vaisseaux de guerre qui permettront à mes compatriotes de reconquérir Gorée et les comptoirs. Donnez-nous aide et appui, nous ne voulons que votre bien. Avec nous, vous vous enrichirez; avec les Français, il n’en saurait être de même.»

Hopsake avait touché la corde sensible. L’intérêt était en jeu, mobile puissant chez tous les hommes et combien plus encore chez les nègres, dont la cupidité est justement proverbiale. Les rois africains prêtèrent volontiers l’oreille aux suggestions du Hollandais.

Ce dernier leur persuada que la compagnie de France n’était plus protégée par le roi; que, livrée à ses propres forces, elle était hors d’état de résister à une attaque sérieuse. Bref, il fut convenu entre cet officier et les chefs sénégaliens que ceux-ci égorgeraient les employés français, pilleraient leurs marchandises et brûleraient leurs cases.

Cet homme rêvait de nouvelles vêpres siciliennes dans les régions voisines de l’équateur.

Ses trames ourdies, Hopsake reprit la route de Gorée, rejoignit son navire et, ayant levé l’ancre après avoir reçu des approvisionnements du trop honnête du Casse, il repartit pour la Hollande.

On était dans les premiers jours de mars 1679. Peu de temps après, vers le 10 du même mois, les navires français qui naviguaient sur les côtes de ces pays prirent le large. A peine s’étaient-ils éloignés que le roi Sin se mit en pleine révolte. (Royaume de Joal.)

Il fit jeter les agents de la compagnie en prison et livra leurs magasins au pillage.

Le roi de Baol ne tarda pas à suivre l’exemple de son voisin et allié et à faire mettre également à sac les comptoirs de Joal.

A peine du Casse eut-il connaissance de ces désordres qu’avec son activité ordinaire, sans perdre un instant, il se mit en mesure de les réprimer.

De la rivière de Gambie où il se trouvait encore, il revient à Gorée, réunit les troupes françaises en garnison dans la colonie, et à leur tête entre dans le royaume de Baol. Il prend et brûle plusieurs villages sur la côte, bat partout les indigènes et terrifie la population. Maître en peu de jours de tout le littoral, il s’apprête à envahir l’intérieur du pays. Le roi de Baol, épouvanté des rapides progrès du corps expéditionnaire, envoie à du Casse deux grands seigneurs chargés d’implorer de lui la paix, s’en remettant presque à sa discrétion pour en déterminer les conditions. Du Casse exige qu’on lui livre comme otages deux parents du roi; puis il met à la voile dans la direction de Joal, où il fait une descente avec ses troupes. A peine a-t-il entamé les hostilités que le roi du pays envoie sa soumission.

Du Casse prend également deux otages à Joal, impose au roi un traité de paix très-avantageux pour la France et se rend le 5 avril à Rufisk. Persuadé qu’il a terrifié les nègres par ses deux rapides expéditions dans les royaumes du Baol et de Joal et qu’il ne court nul danger désormais, il débarque à Rufisk (royaume de Cayor) avec quelques agents, et seize matelots qui composent l’équipage de sa chaloupe. Pendant qu’il visite les magasins, il se trouve tout à coup entouré par plus de trois mille nègres; néanmoins la crainte qu’il leur inspire est si grande, que ceux-ci, tout en le menaçant, hésitent à s’emparer de sa personne. Cette hésitation de leur part donne le temps à du Casse de se retrancher dans les comptoirs; la lutte s’engage, les Français repoussent toutes les attaques pendant trois heures. La nuit vient enfin, mais les nègres, au moyen de flèches enflammées, mettent le feu aux magasins. Pour éviter d’être brûlé vif, du Casse sort avec son monde, s’ouvre un passage, parvient jusqu’au rivage et regagne sa chaloupe à la nage.

Il s’était tiré sain et sauf de cette bagarre, grâce à son courage et à sa résolution. Mais il n’en était pas de même de tous ses hommes. Sur seize matelots, dix avaient été tués et quatre grièvement blessés. Les agents qui l’accompagnaient avaient été éprouvés dans la même proportion.

Le lendemain, du Casse arme des brigantins et des chaloupes pour courir sus, le long de la côte, aux bateaux-pêcheurs nègres.

Plusieurs sont capturés et un grand nombre de noirs sont tués, mais la leçon n’est pas assez forte. Le 10 avril, le gouverneur débarque avec trois cents hommes, s’empare d’une petite ville d’environ mille maisons et la brûle complétement. Le lendemain, nouvelle exécution. Le troisième jour, il est maître de toute la côte. Le roi de Cayor, Damel, envoie les premiers du pays en ambassade auprès du commandant français. Le chef de la députation lui dit en l’abordant:

«Seigneur, le roi notre maître nous a envoyés auprès de vous, pour vous représenter que ce n’est point par ses ordres que vous avez été insulté. Lui-même est la première victime de cet odieux attentat. Les séditieux, auteurs de cette conspiration, sont recherchés avec soin. Un châtiment exemplaire leur sera infligé. Ils seront coupés en quatre quartiers. Le roi vous prie de cesser les hostilités, et pour vous prouver combien il tient à votre amitié, il n’est rien qu’il ne fasse pour l’obtenir.»

C’était dire clairement à du Casse que l’on subirait telle loi qu’il jugerait à propos d’imposer. Il profita de la circonstance pour exiger des trois princes qui avaient obéi aux suggestions des Hollandais un traité de paix des plus avantageux pour la compagnie, donnant à la France le monopole exclusif du commerce sur les côtes du Cap-Vert à la rivière de Gambie, et la possession des terres sur une profondeur de six lieues sans que la France ait à payer aucun tribut.

La compagnie du Sénégal se trouva ainsi maîtresse des terres de la côte sur une longueur de cinquante lieues. Les agents, jetés en prison à Portudal, furent rendus, mais pas les marchandises pillées: «Les nègres, écrit du Casse, ne vuidant pas aisément les mains de ce qu’ils ont une fois pris, ne restituèrent rien du pillage qu’ils avaient fait

A la fin de l’année 1679, du Casse quitta le gouvernement du Sénégal. Croira-t-on que depuis le jour de son départ ce traité, qui donnait à la France trois cents lieues carrées de terrain, resta pendant près de deux siècles à l’état de lettre morte!

Il y a seulement quelques années, un des successeurs de du Casse, le colonel, aujourd’hui général, Faidherbe songea à exiger l’exécution de cette convention.

De retour en France, au commencement de 1680, du Casse fut reçu par le marquis de Seignelay, qui avait remplacé comme ministre de la marine l’illustre Colbert, son père. Seignelay lui fit beaucoup de questions, et lui demanda des éclaircissements sur Arguin et sur la prise de ce fort, dont les ambassadeurs hollandais réclamaient la restitution, en vertu, disaient-ils, des clauses du traité de Nimègue.

Du Casse démontra facilement au ministre combien les prétentions des Provinces-Unies étaient mal fondées.

Il était dit en termes formels, dans le traité de Nimègue, que toutes prises faites au delà du cap Saint-Vincent, moins de dix semaines après la signature des préliminaires, seraient considérées comme bonnes. Or les Français s’étaient emparés du fort d’Arguin dix-neuf jours seulement après la conclusion de la paix.

Mis ainsi au courant de la situation par celui-là même qui l’avait créée, le marquis de Seignelay fit signifier aux plénipotentiaires de Hollande que leurs demandes n’étaient pas recevables et qu’il n’y serait point donné suite.

Voyant qu’ils n’obtiendraient rien de ce côté, les ambassadeurs, qui avaient reçu des instructions pour susciter des embarras et des difficultés à du Casse, dont la ferme et brillante administration avait été nuisible au commerce de leurs compatriotes en Afrique, adressèrent au ministre des affaires étrangères de France, Pomponne, un mémoire dans lequel ils demandaient la restitution du navire le Château de Corassol pris par du Casse, le paiement d’une indemnité de deux cent mille francs, la liberté du commerce du cap Bianco à Sierra-Leone.

Pomponne transmit la note des représentants des Provinces-Unies à son collègue de la marine.

Le marquis de Seignelay la remit à du Casse, en le priant de faire connaître ce qu’il avait à répondre.

Du Casse, dans une longue lettre explicative, déclare que la compagnie du Sénégal ne prétend pas exclure les sujets des Etats généraux du commerce des côtes d’Afrique, si ce n’est dans les lieux dépendants de la France; puis, racontant avec maints détails la conduite des Hollandais en faveur desquels on élevait des réclamations, il termine en déclarant qu’il ne comprend pas que «des hommes qui avaient agi comme des bandits provoquant au pillage et à l’assassinat, ne soient pas désavoués par les ambassadeurs d’une nation civilisée».

La lettre fut mise sous les yeux du ministre des affaires étrangères, qui fit aux plénipotentiaires une réponse assez sèche et hautaine. L’affaire en resta là.

Entré de cette façon en relations avec les hommes alors au pouvoir, du Casse devint naturellement leur intermédiaire dans leurs rapports avec la compagnie du Sénégal; aussi, le 11 janvier 1680, le ministre de la marine ayant été informé que le directeur de la compagnie du Sénégal à Dieppe s’était engagé dans une voie illégale, écrivit à du Casse le billet suivant:

«Vous verrez par la lettre cy-joint que les officiers de l’admirauté de Dieppe se plaignent que le directeur de la compagnie du Sénégal prétend faire sortir les vaisseaux, qu’elle envoie aux costes d’Afrique, sans passeport ny congé de monsieur l’admiral; et comme cela est contraire à l’usage ordinaire, faites moy sçavoir les raisons pour lesquelles cette compagnie en use ainsi.»

Du Casse fit faire droit à la réclamation du ministre. Vers la même époque la compagnie du Sénégal, par un contrat, reçut du roi le monopole de la fourniture annuelle, pendant huit ans, de deux mille nègres aux îles d’Amérique appartenant à la couronne de France.

La compagnie était redevable de cette importante concession à l’influence que du Casse avait su acquérir au ministère de la marine. Aussi le choisit-elle pour être un de ses directeurs.

Très-peu de temps après sa nomination, du Casse reçut une lettre de Saubusse, son pays natal, l’invitant à venir assister à la naissance d’un neveu et le priant d’en être le parrain. Il se rendit en Béarn et tint sur les fonts baptismaux cet enfant, qui reçut de lui le prénom de Jean.

Au siècle du grand roi, les voyages étaient longs; il fallut du temps à du Casse pour aller et revenir du Béarn; aussi trouva-t-il, à son retour à Paris, de grandes modifications dans la question de l’établissement de la traite en Amérique. La nouvelle de la concession royale n’était pas plutôt parvenue à Saint-Domingue que tous les colons, craignant la concurrence commerciale qu’allait leur faire la compagnie, déclarèrent qu’ils jetteraient à la mer tous les agents qui essaieraient de faire la traite. Quand du Casse arriva à Paris, ses collègues les directeurs de la compagnie du Sénégal lui firent lire une lettre du comte de Pouancey, gouverneur de Saint-Domingue, au ministre de la marine, dans laquelle le gouverneur rendait compte des émeutes que le nom seul de la compagnie faisait éclater dans l’île, et déclarait qu’il n’était pas en mesure de mettre par la force les rebelles à la raison.

Du Casse, moins alarmé que ses collègues, proposa d’aller, de sa personne, à Saint-Domingue, s’assurer de l’état des esprits et d’essayer de calmer cette effervescence.

La confiance qu’il inspirait était si grande, que cette proposition, transmise à l’assemblée générale de la compagnie, remplit de joie tous les intéressés. Elle fut accueillie avec acclamation, et du Casse ne tarda pas à partir pour Saint-Domingue.

Il débarqua dans le port du Cap, ville principale de la colonie, et s’occupa aussitôt de l’installation du bureau de la traite des noirs et de l’habitation des agents de la compagnie. Les colons, apprenant son arrivée et voyant ses préparatifs, se portèrent en masse à l’habitation, proférant des menaces de mort. Leurs vociférations ne purent émouvoir du Casse et le faire sortir de son calme.

Le gouverneur toutefois fut impuissant à faire rentrer dans le devoir la population, qui, le jour suivant, vint, les armes à la main, exiger le réembarquement de du Casse. Ce dernier ne se déconcerta pas plus que la veille et pria les mutinés de choisir quelques-uns d’entre eux avec lesquels il pût prendre des engagements. La foule, pensant qu’il ne demandait qu’à céder, lui envoya des délégués.

Du Casse les reçut fort courtoisement, leur donna communication des ordres du roi qui l’autorisaient à agir comme il le faisait, leur déclara que la compagnie, entrant dans les vues du souverain, ne voulait, comme Sa Majesté, que le bien des habitants; leur expliqua les avantages qu’ils devaient retirer de l’établissement de la traite, leur demanda si aucun d’eux oserait douter de la bienveillance du roi à leur égard, et fit adroitement comprendre aux délégués que, s’il était obligé de se retirer sans avoir accompli sa mission, ce serait eux qu’il dénoncerait au roi comme l’en ayant empêché. Cela leur donna lieu de réfléchir. Du Casse les congédia, en leur disant qu’il allait songer à leur réclamation; que de leur côté ils eussent à expliquer ses raisons à leurs concitoyens, et que, s’ils voulaient revenir le jour suivant, il leur ferait connaître définitivement le parti auquel il se serait arrêté.

Le lendemain, la majeure partie de la population revint, mais cette fois non armée. Les principaux meneurs, impuissants à maîtriser l’insurrection qu’ils avaient fomentée, débordés, comme cela arrive à tous ceux qui déchaînent l’émeute, épouvantés de la responsabilité qu’ils voyaient du Casse prêt à faire retomber sur leurs têtes, avaient obtenu de leurs compatriotes de venir sans armes. Prévoyant bien que du Casse ne céderait pas, sachant d’autre part que le gouverneur avait ordre de l’appuyer, même par la force, ils redoutaient un conflit sanglant, dont la justice royale les aurait à bon droit accusés d’être les principaux auteurs.

Du Casse, qui, dans cette crise, devait montrer une fois de plus une habileté, une adresse et un art de persuasion dignes du plus fin diplomate, était décidé à n’employer la violence qu’à la dernière extrémité et après avoir inutilement usé de tous les moyens de conciliation.

Il était déjà parvenu à intimider les principaux meneurs, à séparer leurs intérêts de ceux du reste des habitants, à priver ainsi l’insurrection de ses chefs. Il devait achever par son sang-froid, par son éloquence, de faire bientôt tout rentrer dans l’ordre.

Lorsqu’il se vit en présence de la foule, il déclara qu’il était sous la sauvegarde du roi, dont il ne faisait qu’exécuter les ordres; que d’ailleurs leurs délégués avaient dû leur faire connaître les intentions de Sa Majesté... Il fut interrompu par le cri presque général: Vive le roi sans Compagnie!

Voyant que sur la masse irresponsable cette tactique ne réussissait pas, il changea de langage et fit vibrer en eux une corde sensible chez la plupart des hommes, celle de l’intérêt.

Il affirma que le roi, en chargeant la compagnie de transporter des nègres dans les colonies d’Amérique, n’avait qu’un but et un désir, l’accroissement de la prospérité et du bien-être des colons. Il expliqua «que, si les colonies languissaient, c’est qu’elles n’avaient pas un nombre de bras suffisants pour retirer le profit qu’il était facile d’obtenir; que la multiplication des nègres serait pour les habitants un avantage très-grand, qu’ils n’appréciaient pas à sa juste valeur, parce qu’ils ne le connaissaient pas, mais qu’incessamment ils béniraient la compagnie d’avoir donné ainsi de l’extension à la culture et à l’industrie.»

Ces quelques mots calmèrent une partie des mutinés, mais d’autres se mirent à crier qu’il n’y avait pas besoin de compagnie pour cela; que chacun devait être libre, et que la compagnie voulait accaparer tout le commerce.

«Vous êtes dans l’erreur, leur répliqua du Casse; ni moi, ni ceux qui m’ont envoyé vers vous et chargé de leurs affaires, n’ont d’autre but que de vous procurer des nègres. Vous vous imaginez que le roi vous a engagés vis-à-vis de nous, au détriment de vos priviléges: il n’en est rien, au contraire, c’est nous qui sommes engagés envers vous. Nous sommes tenus de vous fournir, tous les ans, deux mille nègres, que rien ne vous oblige à nous acheter. Ceux qui vous ont trompés sont ceux qui voient que tous les produits du pays vont être en bien plus grande abondance, par suite du nombre de nègres que vous aurez à votre disposition. Des concurrents surgiront, et par suite ils ne pourront conserver le monopole de l’exportation. En face d’une telle situation, vous ne subirez plus leur loi; bien plus, entre des négociants rivaux, vous pourrez choisir ceux qui vous offriront les prix les plus avantageux. Vous voyez donc que nous ne toucherons en rien aux priviléges dont vous jouissez, que nous ne gênerons en rien votre commerce, et que par la force des choses nous favoriserons son développement.»

Il continua longtemps encore à développer sa pensée, et finit par les persuader que leur intérêt voulait qu’ils laissassent établir le bureau pour la traite; il parvint à se faire accepter, lui et ses projets, par toute la population de Saint-Domingue. Les plus opposants avouèrent qu’ils s’étaient alarmés mal à propos. On consentit alors à tout ce qu’il voulut. Le comptoir fut donc établi; du Casse, après avoir pris toutes les mesures nécessaires pour assurer le succès des opérations, revint en France.

A son arrivée, il déclara que tout était apaisé, que les colons en avaient passé par où il avait voulu, qu’ils étaient prêts à bien recevoir les agents de la compagnie. Cette nouvelle provoqua un véritable enthousiasme de la part des intéressés. Ses collègues, remplis d’admiration pour lui, ne pouvaient croire cependant à un succès aussi complet; ils n’osaient charger personne du premier transport des nègres, et ils le prièrent de vouloir bien remplir cette difficile mission. Du Casse accepta.

La compagnie fit équiper un navire de vingt-six canons, appelé la Bannière. Du Casse en prit le commandement. Il mit à la voile de la rade du Havre. Les vents dans la Manche sont souvent violents et dangereux; avant d’avoir pu gagner l’océan Atlantique, du Casse fut jeté sur les côtes d’Angleterre, où une violente tempête le contraignit à relâcher. Là, une longue et douloureuse maladie menaçant de le retenir des mois entiers, il ne voulut pas que les armateurs souffrissent de ce délai: il fit appareiller le navire, dont il donna le commandement à son second. Celui-ci partit, après avoir reçu de son capitaine de minutieuses instructions, grâce auxquelles son voyage s’opéra heureusement.

Quant à du Casse, il resta plusieurs mois en Angleterre entre la vie et la mort. Aussitôt guéri, il montra que la maladie n’avait pas abattu son courage. Il fit de ses propres deniers l’acquisition d’un autre bâtiment pour aller à Curaçao acheter des nègres qu’il voulait revendre à Saint-Domingue. Comme la France était en guerre avec le gouvernement des Provinces-Unies, il se munit d’une commission de l’amirauté d’Angleterre.

Il aborda en Amérique à l’île de Saint-Christophe. Cette colonie était sous le commandement du chevalier de Saint-Laurent. Ce dernier lui donna une commission française pour le faire reconnaître au besoin. Ils ne se doutaient guère l’un et l’autre que cette précaution serait une source de dangers. Du Casse approchait de Curaçao, lorsqu’il rencontra un vaisseau hollandais de fort tonnage, dont le capitaine le héla, lui ordonnant d’amener et de lui montrer sa commission. Sur la réponse qu’un coup de mer avait emporté sa chaloupe, du Casse vit arriver celle du Hollandais, sur laquelle il fut contraint de monter.

L’officier néerlandais, qui commandait la chaloupe, resta en otage sur le vaisseau français. Du Casse mit imprudemment sa cabine à sa disposition pendant son absence. L’officier, curieux et mal élevé, ou peut-être ayant reçu l’ordre de chercher à découvrir la nationalité vraie du navire, une fois seul, fureta les papiers et poussa l’indiscrétion jusqu’à ouvrir une boîte posée sur une table.

Elle renfermait ce qu’on avait le plus intérêt à lui cacher, la commission française délivrée par le chevalier de Saint-Laurent. Du Casse étant revenu, l’officier hollandais ne fit semblant de rien et revint à son bord, où il s’empressa de montrer à son capitaine la commission qu’il avait volée.

Le bâtiment français, qui ne pouvait soutenir de lutte, fut immédiatement saisi et amené à Curaçao, où il fut jugé de bonne prise.

Du Casse ne se laissa pas abattre par la perte énorme d’argent que lui faisait subir ce fâcheux contre-temps. Séance tenante, à Curaçao même, il racheta son propre navire, ainsi que deux autres bâtiments chargés de tabac, avec lesquels il eut l’adresse et l’habileté de réaliser un bénéfice compensant, et au delà, les pertes qu’il venait d’éprouver.


LIVRE II


De 1686 à 1691. Surinam.

Cause véritable de l’admission de du Casse dans la marine royale.—Action d’éclat qui fixe sur lui les regards de Louis XIV.—Sa mission difficile sur les côtes d’Afrique.—Le capitaine Monségur.—Accueil sympathique fait par des Anglais à du Casse.—Calomnies des Hollandais. Ils représentent les colons français comme des forbans et des pirates.—Le royaume de Commando.—Etablissement de comptoirs français.—Aventure du chevalier de Sainte-Marie.—La Martinique en 1688.—Rapport fait à Colbert par du Casse sur les colonies anglaises.—Expédition contre la Guyane hollandaise.—Instructions du 13 janvier 1689.—Surinam.—Tentative de descente au Mexique.—Expédition de Saint-Christophe.—Le marquis de Blénac.—Du Casse capitaine de frégate (2 novembre 1689).—Correspondance du ministre de la marine Pontchartrain, successeur de Seignelay, avec du Casse.—Prise du Cap par les Espagnols.—Mémoire fait par du Casse sur Saint-Domingue.—Instructions pour le marquis d’Esragny.—La Guadeloupe.—La Martinique.—Du Casse gouverneur de Saint-Domingue en remplacement du comte de Cussy.—Etat de Saint-Domingue à cette époque, d’après le chevalier de Galliffet.

Nous voici arrivés à l’époque où du Casse quitta la marine marchande pour entrer dans la marine royale.

La Biographie universelle de Labrousse, qui paraît tenir notre marin en haute estime, s’exprime à cet égard dans des termes peu bienveillants et surtout erronés: «Deux voyages successifs qu’il fit à Saint-Domingue en moins de deux ans, dit cette biographie, furent tellement fructueux pour la compagnie et avantageux pour lui, qu’il se vit en état de quitter la carrière du commerce; nous ne relevons ces choses qu’à regret sur le compte d’un brave marin.»

Il est possible que du Casse fut dès cette époque dans une position de fortune aisée, mais ce n’est pas là ce qui amena du changement dans sa carrière. Sous Louis XIV ce n’était pas des considérations de cet ordre qui déterminaient les choix du gouvernement.

Son admission dans la marine royale fut le prix d’une action d’éclat qui lui valut le grade de lieutenant de vaisseau.

Revenant en France, il rencontre une frégate hollandaise. Malgré une disproportion considérable entre son navire et le bâtiment ennemi, confiant dans son audace et dans la valeur de son équipage, du Casse donne la chasse au Hollandais, l’attaque, et, après l’avoir quelque temps canonné, manœuvre pour l’aborder. L’ayant accroché, il saute sur son bord, sans s’inquiéter du nombre d’hommes qui le suivent, une vingtaine au plus. Pendant qu’il fait des prodiges de valeur, les deux navires mal accrochés se séparent, et il reste avec ses vingt matelots sur le pont ennemi. La partie de son équipage demeurée à son bord ne doutant pas qu’il ne soit pris ou tué avec ceux qui l’ont suivi, s’éloigne faisant force de voiles. Tout autre que du Casse se fût trouvé fort heureux d’en être quitte avec la vie sauve, comme prisonnier de guerre. Il n’en est pas ainsi; l’intrépide marin redouble de courage. Continuant à combattre, et animant les siens, il parvient, malgré l’infériorité du nombre, à se rendre maître de la frégate ennemie, sur laquelle il arbore aussitôt son pavillon pour rappeler son propre bâtiment.

Quelques jours plus tard, il rentrait triomphalement à La Rochelle avec la frégate hollandaise. Le bruit de cette action aussi extraordinaire que glorieuse étant parvenu jusqu’à la cour de France, elle vint aux oreilles du roi. Ce prince, juste appréciateur du mérite, témoigna le désir d’avoir un pareil homme à son service et lui fit offrir d’entrer dans la marine militaire avec le grade de lieutenant de vaisseau. Du Casse, flatté de cette marque d’estime du premier monarque de la chrétienté, s’empressa d’accepter et reçut son brevet le 15 mars 1686.

Il ne tarda pas à être désigné pour remplir une mission fort délicate, celle d’aller protéger sur les côtes d’Afrique les intérêts de notre commerce en souffrance.

Des forbans arboraient le drapeau français sans autorisation du gouvernement royal, et, à la faveur de ce subterfuge, se livraient à des actes de pillage, rançonnaient les côtes de la Guinée et enlevaient les nègres qu’ils allaient revendre en Amérique.

Un des pirates, nommé Thomas de Royan, avait mené à Saint-Domingue des nègres dont il s’était emparé de cette façon.

Rapport de cette affaire ayant été mis sous les yeux du roi, Louis XIV donna l’ordre que ces nègres fussent ramenés sur un de ses vaisseaux là où ils avaient été pris. Du Casse reçut le commandement de la frégate la Tempête et alla mouiller à Cadix, où il devait être rejoint par les nègres revenant d’Amérique. Il avait ordre de les ramener dans leur pays, et de donner la chasse à tous les forbans qui infestaient les mers d’Afrique.

Le 9 juin 1686, un navire venant de Saint-Domingue mouilla en effet dans le port de Cadix, ayant les nègres à son bord, et son commandant remit à du Casse une lettre que lui écrivait le capitaine de Monségur, l’un des principaux chefs des troupes de Saint-Domingue. Cette lettre lui faisait connaître l’état de la colonie et ce qui s’était passé depuis son départ. Entre autres choses, la lettre portait:

«Nombre de flibustiers ont passé dans la mer du Sud. La coste de Saint-Domingue est misérable, n’ayant pas un sou. La levée du tabac sera tardive.»

Cette nouvelle fit beaucoup de peine à du Casse, très-affligé d’apprendre l’amoindrissement d’une colonie à la prospérité de laquelle il avait espéré imprimer un nouvel essor par l’importation des nègres.

Il quitta la rade de Cadix, se dirigeant vers le littoral occidental d’Afrique. Parvenu à la côte d’Or, dans la partie septentrionale du golfe de Guinée, au-dessous de la Sénégambie, il apprit avec stupéfaction que les commandants hollandais dans ces pays répandaient partout le bruit qu’il était un forban ayant l’intention d’enlever tous les nègres qui s’aventureraient à son bord.

La mission de du Casse, qu’il remplissait comme il le devait, aurait dû faire tomber ces allégations mensongères sans qu’il fût besoin de les démentir, mais le bon sens n’est pas l’apanage de la multitude.

Non contents de travailler à discréditer du Casse auprès des populations nègres, les Hollandais poussèrent la haine jusqu’à faire croire au gouverneur de la colonie anglaise de Corsi sur la côte d’Or, près l’établissement hollandais de la Mina, à l’est, que la frégate prenant le pavillon français ne l’arborait qu’en fraude. «Calomniez, calomniez, écrivait un siècle plus tard un auteur demeuré célèbre, il en reste toujours quelque chose.» Quoique le mot n’eût pas été encore dit, le fait n’était pas moins vrai déjà à cette époque.

Du Casse ayant été mouiller près de la rade de Corsi, le commandant de la forteresse détacha un vaisseau de la marine anglaise pour aller combattre celui qu’il considérait comme un forban. Mais cette affaire n’alla pas aussi loin que les vindicatifs Hollandais le souhaitaient.

Du Casse fut vite reconnu, et les Anglais, n’ayant pas les mêmes motifs de haine et de jalousie contre lui, lui firent un accueil des plus sympathiques, témoignant beaucoup d’estime au jeune officier qui, dans un rang si peu élevé, avait su faire prévaloir sur le littoral de l’Afrique la prédominance de sa patrie.

La frégate française, continuant son exploration, vint à passer devant le fort de Boutoë, dans la rade duquel elle mouilla et où elle fut fort mal reçue.

Le mauvais accueil décida son capitaine à lever l’ancre; il courut des bordées le long des côtes, et chercha à entrer en relations suivies avec les nègres.

L’officier général qui commandait, au nom des États généraux bataves, le comptoir hollandais de la Mina, près le cap Corsi, mit en œuvre tous les moyens imaginables pour empêcher les relations entre du Casse et les noirs de s’établir, menaçant les indigènes d’une guerre d’extermination s’ils recevaient les Français.

L’année précédente, nos compatriotes s’étaient établis au village d’Aquitany, sur la côte d’Or. Le roi de Commendo, à qui appartenait ce point, leur en avait fait la cession. Le drapeau de la France ayant été arboré, les agents de la compagnie du Sénégal commencèrent à y élever des habitations. Les Hollandais, ne pouvant les en empêcher, voulurent obliger le roi de Commendo à révoquer cette concession. N’ayant pu l’obtenir, ils lui adressèrent les plus violentes menaces, et, sur le refus de ce prince, fidèle observateur de la parole donnée, d’obtempérer à leurs injonctions, des menaces ils passèrent aux actes, lui déclarèrent ouvertement la guerre, et par leurs perfides suggestions amenèrent le roi d’Adon, son voisin, à s’allier à eux. Ce dernier, à la tête d’une armée relativement considérable, envahit les Etats de Commendo, et, le succès ayant couronné son agression, il fit mettre à prix la tête du prince allié des Français, ainsi que celles des principaux nègres soupçonnés de leur être favorables.

Les maisons, que la compagnie du Sénégal avait fait construire, furent brûlées par les esclaves des Hollandais, avec les marchandises qu’elles renfermaient.

Du Casse rétablit la colonie au nom du roi, fit rebâtir les maisons et y installa les agents de la Compagnie; mais dès qu’il se fut éloigné, deux vaisseaux hollandais vinrent s’embosser devant Aquitagny, canonnèrent le village et s’opposèrent à la pêche, qui faisait subsister tout le pays. Les Hollandais dirent aux indigènes que la conduite des Français les forçait à agir ainsi. Ils espéraient rendre ces derniers odieux, les faire chasser du pays, peut-être même égorger.

Tous ces faits, accomplis après le départ de du Casse, avaient lieu à son insu, pendant qu’il continuait ses explorations.

Passant devant Tacorary, localité importante de la côte, son navire la Tempête se trouva manquer d’eau.

Le lieutenant, le chevalier de Sainte-Marie, fut envoyé à terre avec le canot pour savoir si l’on pourrait remplir les futailles.

Aussitôt qu’il fut entré dans le village, un grand nombre de nègres armés se précipitèrent sur lui et sur son escorte, firent main basse sur le canot et menèrent l’équipage prisonnier à la forteresse hollandaise de Saconde, et de là à celle de la Mina. Le général commandant la station batave les fit jeter en prison et mettre aux fers pendant la nuit. Le lendemain, le lieutenant de Sainte-Marie reçut ordre d’avoir à se présenter devant le Hollandais.

Cet officier général ayant appris ce qui avait motivé l’envoi à terre du canot de la frégate française, renvoya l’équipage, mais sans offrir de vivres à ces pauvres gens, pas même à leur chef. Il les chargea de dire à du Casse que lorsqu’il voudrait descendre à terre il aurait à lui en demander la permission.

Le commandant de la Tempête fut assez étonné de la singulière réception faite à ses hommes et de la non moins singulière mission dont ils venaient d’être chargés pour lui. Il monta dans sa chaloupe, s’approcha de la rade où flottait le pavillon hollandais, et ne tarda pas à essuyer, sans que rien pût le lui faire prévoir, deux décharges de mousqueterie.

Il revint alors à son bord, résolu à tirer de cette nouvelle insulte une vengeance éclatante. Mais, prudent et sage autant que brave, et réfléchissant qu’avec son seul navire il aurait à soutenir une lutte par trop disproportionnée contre les forces de terre et de mer des Provinces-Unies dans ces parages, il patienta et envoya le chevalier d’Amon, capitaine du navire le Joly, atterrir à Acara sous une forteresse anglaise éloignée de quelques centaines de toises d’un fort hollandais.

Le commandant de ce dernier fort fit dire à l’Anglais qu’il était étonné de le voir accueillir des gens avec qui son général était en hostilité; qu’il avait l’ordre formel de tirer sur eux et de les faire prisonniers. L’Anglais, surpris et indigné de ce langage, fit une réponse telle que peu s’en fallut que les deux forts ne se canonnassent.

Quant à du Casse, fatigué de tous les obstacles que la mauvaise volonté des Hollandais apportait à l’exécution complète de sa mission, il ravitailla son navire et mit à la voile pour l’Amérique, ainsi que le lui prescrivaient ses instructions, remettant sa vengeance à d’autres temps.

Le 16 juin 1688, il arriva à la Martinique, et y resta peu de temps.

Il fit connaître, pendant son court séjour, à l’intendant de cette colonie, du Maitz de Goimpy, la conduite des Hollandais à son égard sur les côtes de Guinée; puis il mit à la voile pour la France, ayant hâte d’informer son gouvernement de ses démêlés avec les Hollandais. Il fit au ministre de la marine, Colbert, marquis de Seignelay, un récit fidèle des péripéties de son voyage.

Comme il racontait l’appui qu’il avait trouvé auprès des officiers du royaume de la Grande-Bretagne, le marquis de Seignelay le pria de lui exposer dans un rapport détaillé la situation des Anglais en Afrique. Le brouillon de ce rapport a été gardé par du Casse dans ses papiers. Il est intitulé:

«Titre des Anglais au Cap-Vert sur la côte de la Guinée en Afrique. Matière du fait et du droit des Anglais.»

Nous croyons inutile de reproduire ce long rapport, qui n’a plus de nos jours l’intérêt qu’il avait il y a deux siècles, et qui établissait le droit primitif incontestable des Anglais sur celui des Hollandais.

Aussitôt ce rapport terminé, son auteur le porta au ministre. Nourrissant toujours des projets de vengeance contre le gouvernement des Provinces-Unies, du Casse profita de son audience pour insinuer à Seignelay qu’il serait assez habile à la France de saisir l’occasion d’une révolte qui venait d’éclater dans la Guyane hollandaise pour s’emparer de cette colonie. Le ministre parut frappé de la justesse de cette idée et promit d’examiner sérieusement le projet.

Le lendemain, le roi remit à Seignelay une pétition que lui adressait une compagnie de commerce, offrant à Sa Majesté de faire tous les frais d’une expédition destinée à prêter main-forte à la garnison de Surinam, principale ville de la Guyane hollandaise, révoltée contre la domination batave, à enlever la colonie, ou tout au moins à lui imposer une forte contribution de guerre. Le ministre fut d’avis de faire faire une réponse favorable à cette ouverture. Louis XIV voulut fournir, pour l’exécution de l’entreprise, quatre bâtiments et quatre cents hommes, tant soldats que matelots. Le marquis de Seignelay, se rappelant que l’idée première de cette expédition lui avait été suggérée par du Casse, proposa au roi d’en confier la direction et le commandement supérieur à cet habile officier. Le souverain donna à ce choix son approbation pleine et entière.

Chose singulière! bien que du Casse ne fût que lieutenant de vaisseau, on avait à la cour une telle opinion de sa valeur et de ses talents, qu’on n’hésita pas à mettre sous ses ordres un capitaine de la marine royale nommé de Gennes, contrairement à tous les usages et aux règles de la hiérarchie! Chose plus singulière encore! tel était le renom de du Casse, si grande était l’estime de ses camarades et de ses chefs pour lui, que le capitaine de Gennes accepta, sans réclamer, de servir sous ses ordres.

Le 13 janvier 1689, du Casse reçut des mains du délégué du ministère de la marine, M. de Lagny, des instructions écrites, longues, diffuses et dont l’esprit, plus mercantile que noble, était surtout de dépenser le moins possible et d’arriver aux résultats les plus lucratifs.

Du Casse devait commander quatre bâtiments armés en course, le Hasardeux, l’Emérillon, la Loire et la Bretonne, mettre son pavillon sur le second de ces navires, l’Emérillon, agir avec économie et prudence, se rendre à Cayenne et aux côtes de la Guyane. Si, sur sa route, il capturait des bâtiments, il avait ordre d’envoyer ses prises au fur et à mesure à La Rochelle, ne conservant que ce qui pouvait lui être utile pour son expédition. Une fois à Cayenne, il devait s’entendre avec M. de la Barre, qui y commandait, mettre à terre tout ce qu’il avait pour la colonie française, prendre à son bord les officiers, soldats, habitants indigènes qui voudraient le suivre à Surinam, convenir, avec ces auxiliaires et avec les officiers et soldats de la garnison de Cayenne qui feraient partie de l’expédition, de la part qui leur serait faite sur les prises.

Du reste, pleine et entière latitude était laissée au chef de l’expédition pour la direction et la conduite de l’opération de guerre, soit qu’il agît de vive force, soit qu’il tentât de s’emparer de Surinam par stratagème. On recommandait enfin à du Casse le mystère le plus absolu, pour que rien ne vînt à l’avance aux oreilles de l’ennemi.

Les instructions se terminaient par de longues recommandations pour vendre au mieux les nègres et les prises, afin d’en retirer le plus de profit possible.

Le 13 février 1689, du Casse quitta La Rochelle suivi de sa flottille. Pendant la traversée il fut joint par un navire flibustier.

Fort aimé des flibustiers, qu’il avait déjà associés à ses entreprises dans plusieurs circonstances, du Casse fit souvent profiter la marine royale de son influence sur eux, en les employant comme troupe de renfort dans ses expéditions. C’est là ce qui donna prétexte au malveillant duc de Saint-Simon de prétendre que du Casse avait été flibustier, erreur propagée depuis par des biographes mal informés, ou se répétant les uns les autres.

L’escadre, ainsi que le prescrivaient les ordres du roi, mouilla à Cayenne.

Le 29 avril 1689, du Casse partit de cette colonie, ayant sous ses ordres deux vaisseaux de guerre de trente à trente-huit canons, deux flûtes de l’État, une barque longue, un brulôt, une galiote à bombes, un navire flibustier, deux autres navires, le Glorieux et la Diligente, quatre grandes chaloupes, deux pirogues, en tout seize bâtiments de diverses grandeurs.

Le 6 mai 1689, il arriva près de la rivière de Surinam, où il apprit que la situation avait changé du tout au tout en faveur des Hollandais. La garnison indigène, rentrée dans le devoir, avait été renforcée de troupes européennes. En outre, quatorze bâtiments ennemis (dont un vaisseau de soixante canons) étaient en mesure d’appuyer la défense de la colonie.

Du Casse néanmoins ne voulut pas renoncer à l’entreprise. Il résolut de faire une tentative contre Surinam. Les dispositions d’attaque qu’il prit auraient fait honneur aux plus habiles et aux plus anciens officiers de la marine royale.

Deux hommes de mérite, l’ingénieur qui accompagnait l’expédition de Surinam, et un marin de beaucoup de valeur, le chevalier d’Orvilliers, rendirent compte au ministre, par lettre du 9 au 10 juin 1689, un mois après l’expédition, des causes de l’insuccès; tous les deux s’accordent à faire l’éloge de la belle conduite de du Casse.

Voici la lettre de M. d’Orvilliers:

«Monseigneur,

«Je ne vous mande pas les raisons qui ont empêché la réussite du projet que l’on avait fait pour la prise de Surinam et de ce qui s’est passé à Barbiche: M. du Casse doit vous en rendre compte amplement. Tout ce que je peux vous assurer, monseigneur, c’est qu’il n’a pas tenu à lui si l’entreprise n’a pas eu son effet, puisque l’on ne peut pas avoir agi dans cette affaire avec plus de conduite, d’énergie et de vigueur qu’il l’a fait, mais il s’est trouvé des conjonctures qui ont rendu l’affaire impossible.»

Comme nous l’avons dit, malgré les forces considérables des Hollandais à Surinam, malgré leurs bâtiments et leur nombreuse artillerie, du Casse avait voulu d’abord tenter le sort des armes. Il fit ses dispositions d’attaque, mais l’impossibilité de trouver un point favorable à l’atterrissage le décida bientôt à abandonner une entreprise impraticable. Il se borna, pour l’instant, à se porter sur une petite colonie batave, dite de Berbice, qu’il mit à contribution. Toutefois, ce léger avantage n’était pas pour notre intrépide marin une compensation à la non-réussite devant Surinam; il conçut le hardi projet d’une descente au Mexique, décidé à un sacrifice considérable de ses propres deniers pour se procurer des soldats. Il se rendit avec cette intention à la Martinique. Mais, lorsqu’il voulut mettre ce projet à exécution et lever des hommes, le comte de Blénac, gouverneur de la colonie, s’y opposa formellement.

Le comte de Blénac, d’un caractère timide, mécontent d’ailleurs de ce que du Casse, qui se croyait, avec raison, indépendant de lui, ne lui avait pas, à son arrivée, présenté sa commission, profita de son titre de gouverneur de la Martinique pour défendre de lever un seul homme dans l’étendue de son gouvernement. En outre, ayant l’intention de faire lui-même une expédition contre l’île Saint-Christophe, une des petites Antilles, et voulant employer à cet effet deux des bâtiments de l’escadre de du Casse, il se trouvait naturellement opposé pour le moment à toute tentative sur le Mexique.

Du Casse fit à ce sujet un long rapport au ministre, dans lequel il expose son projet. Son intention aurait été de prendre mille cinq cents flibustiers à Saint-Domingue et d’opérer une descente avec eux, soit à la Vera-Cruz, soit à Carthagène. Revenant à son désaccord avec le comte de Blénac, du Casse écrit: «Ma conduite lui a paru désagréable; il s’est trouvé que son grief venait de ce que je ne lui avais pas rapporté ma commission et mes instructions, ainsi qu’il le déclara à M. d’Arbouville.»

Toutefois, le principal motif qui porta du Casse à abandonner pour l’instant son projet sur le Mexique fut la prétention que les flibustiers élevèrent sur leurs parts de prise. Du Casse termine sa lettre, qui est en même temps son rapport sur l’expédition de Surinam, par ces mots: «Pour moi, je pourrais bien vous jurer n’avoir fait ni dit aucune chose contre M. de Blénac, ni contre la modestie; il a voulu même insinuer à tout le monde que j’avais péché contre la conduite dans l’attaque de Surinam, et pour cela il a pris son héros, le fils de Daspoigny, qui était à mon bord où il eut grand peur, quoiqu’il fût garanti.»

Du Casse ayant renoncé à son expédition contre le Mexique et ayant mis trois de ses bâtiments à la disposition du comte de Blénac pour son attaque de Saint-Christophe, le gouverneur de la Martinique partit, le 22 juillet 1689, avec les vaisseaux la Perle et le Cheval marin et les trois de du Casse, plus un navire flibustier portant quelques troupes de débarquement. Notre marin toujours disposé à servir utilement son pays, mettant de côté toute question d’amour-propre et de rancune personnelle, accompagnait Blénac.

En moins d’un mois, le comte de Blénac et du Casse, aidés par la partie française de l’île Saint-Christophe, forcèrent la colonie anglaise à capituler.

Malheureusement, les troupes avaient dévasté un grand nombre de propriétés de Saint-Christophe, ainsi que le dit du Casse à la fin de sa relation, et que le confirme le comte de Blénac, dans son rapport, où on lit ce qui suit:

«En investissant le fort, les soldats ont mis le feu aux habitations; on a cependant garanti de l’incendie celles des catholiques, et même on n’a fait aucun trouble à deux demoiselles et à un habitant qui ont promis de faire abjuration. On les entretiendra dans l’espérance d’être maintenues dans la possession jusqu’à ce qu’on ait reçu les ordres du roi. Cette conduite engagera ceux qui sont restés à recevoir avec plus de soumission les lois qu’on leur imposera et en fera peut-être revenir d’autres.»

Quoiqu’on ait pu dire et écrire sur l’intolérance du Grand roi, la cour désapprouva les actes de vandalisme commis contre les protestants restés fidèles à leur foi, et, en marge du rapport, sont écrits de la main même du ministre ces quelques mots: Il fallait garantir du feu les habitations des huguenots comme celles des catholiques.

De ces ménagements à l’égard des protestants, prescrits moins de quatre ans après la révocation de l’édit de Nantes, ne peut-on pas conclure que le souverain n’avait ni commandé ni approuvé les excès auxquels donna lieu l’ordonnance du 22 octobre 1685? Le peuple de France, qui avait foi en la justice de ses princes, murmurait parfois dans ses jours de détresse: Ah! si le roi le savait!

Le bon sens populaire avait raison.

Quels fâcheux résultats a souvent amenés l’exagération ou la fausse interprétation d’une décision par des agents subalternes, maladroits ou mal intentionnés! Et dans l’entourage des princes on en rencontre toujours.

Que de violences commises au nom de Louis XIV et à son insu! Pour faire exécuter la révocation de l’édit de Nantes, il eût fallu des ministres donnant comme mot d’ordre à leurs subordonnés cette recommandation du prince de Talleyrand: Surtout pas de zèle.

A ce moment, le Grand roi avait Louvois, le Bismarck de cette époque, plus habile à assurer le présent qu’à prévoir l’avenir.

Pour faire prévaloir leur politique, en 1685 comme en 1875, le ministre de Louis XIV et celui de l’empereur Guillaume, à deux siècles d’intervalle, ne reculent pas plus devant l’incendie d’un pays ennemi que devant la persécution religieuse contre leurs propres compatriotes, courbant les peuples sous leur implacable volonté et préparant ainsi ces orages terribles au souffle desquels disparaissent des sociétés entières.

Saint-Christophe pris, du Casse, incapable de rester inactif, jugeant sa présence inutile, songea à retourner en France. Comme il ramenait avec lui plusieurs vaisseaux, il voulut faire profiter le commerce de son voyage, en remplaçant par des produits coloniaux les vivres dont ses bâtiments avaient été chargés pour son expédition à leur départ. Il envoya à Saint-Domingue plusieurs petits navires, avec mission de charger du tabac et du sucre.

L’un de ses bâtiments ne reparaissant pas, du Casse l’attendit longtemps. Enfin, en juillet 1690, il apprit par le comte de Cussy, qui avait été joint par six hommes de l’équipage perdu, que le navire, revenant du Cul-de-Sac, poursuivi par deux corsaires armés de canons, avait été forcé d’échouer; que son équipage, fort de quatre-vingts hommes, avait failli périr par la faim, et que lui, de Cussy, allait envoyer deux de ses corsaires pour les ramener.

Ne voulant pas retarder plus longtemps son départ, du Casse se décida à abandonner ce navire à sa destinée et fit voile pour la France. Il y arriva sans avoir été attaqué.

Son premier soin fut de se rendre auprès de son ministre, afin de lui faire de vive voix un compte exact et fidèle des expéditions de Surinam, de Berbice et de Saint-Christophe.

Le ministre lui ayant dit qu’il craignait que la France eût de la peine à conserver cette colonie presque exclusivement peuplée d’Anglais et de protestants, du Casse émit l’opinion que le meilleur système pour s’assimiler cette population serait d’y envoyer beaucoup de Français et de catholiques.

Cette politique était bonne; c’est celle que nous voyons employer aujourd’hui contre nous en Alsace-Lorraine, où, désespérant de vaincre les haines des catholiques et des indigènes, le gouvernement allemand multiplie les colonies prussiennes et protestantes.

Partout où règne le catholicisme, l’influence de la France surgit avec lui, tandis qu’au contraire la religion protestante amène toujours avec elle le triomphe de la race anglo-saxonne.

Sous le règne de Louis XIV, les officiers de la marine du roi ne demeuraient guère inactifs. Du Casse ne resta que fort peu de temps à Paris. A la fin de décembre 1690, il reçut la mission de porter des dépêches importantes aux gouverneurs des îles d’Amérique, et d’escorter un grand nombre de vaisseaux marchands, équipés à Nantes et à Bordeaux, pour exporter de la France, dans le nouveau monde, les produits du commerce, ainsi que ceux de l’industrie nationale.

Du Casse se hâta de se rendre à Rochefort, pour surveiller l’armement des navires de guerre dont il allait prendre le commandement.

Chaque jour il recevait des lettres du comte de Pontchartrain, ministre de la marine depuis la mort de Seignelay, l’invitant à hâter ses préparatifs de départ.

Le 20 janvier 1691, du Casse accuse réception à Pontchartrain de dépêches destinées au marquis d’Esragny, gouverneur général des Antilles françaises. Dans toutes ses lettres au ministre, il se loue de l’activité de l’intendant Michel Begon, un des plus habiles administrateurs de cette époque, alors au port de Rochefort, tige de la famille des Begon, marquis de la Rouzière. Malheureusement, mille entraves étaient apportées à l’exécution de la mission de du Casse par la lenteur des négociants dont il devait escorter les navires en Amérique; aussi fut-il autorisé à rompre tous les engagements et marchés qui, en retardant son départ, lui sembleraient de nature à compromettre les intérêts de l’Etat. A l’arrêt qui lui accordait cette facilité, était jointe une lettre signée de la main du roi, contre-signée par le ministre, enjoignant à tout huissier d’obtempérer à la première réquisition de du Casse.

Ce dernier se trouvait ainsi investi d’une grande autorité. Qui aurait pu résister à un officier nanti des quelques lignes suivantes?

«Louis, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre, au premier notre huissier ou sergent, sur ce requis, nous te mandons et commandons, par ces présentes, signées de notre main, que l’arrêt dont l’extrait est cy-attaché sous le contrescel de notre chancellerie, ce jourd’hui donné en notre conseil d’Etat, nous y étant, tu signifies à tous ceux qu’il appartiendra à ce qu’ils n’en ignorent, et fasses pour son entière exécution tous actes et exploits nécessaires sans demander autre permission, car tel est notre plaisir.

«Donné à Marly, le huitième jour de mars, l’an de grâce mil six cent quatre-vingt-onze.»

Par le roi, LOUIS.

Phelippeaux.

Du Casse, décidé à lever toutes les difficultés, s’apprêta à appareiller.

A ce moment arriva en France une nouvelle qui justifiait les craintes manifestées par du Casse dans sa lettre du 20 janvier 1691, et son impatience de porter secours aux colonies d’Amérique.

On connut la prise par les Espagnols du Cap-Français, ville la plus importante de Saint-Domingue, la défaite et la mort du comte de Cussy, gouverneur de l’île tué sur le champ de bataille.

Depuis dix ans, du Casse travaillait à l’accroissement et à la prospérité de Saint-Domingue. Avec la connaissance parfaite qu’il avait de cette colonie, il comprit que le fruit de tous ses efforts était sur le point d’être perdu.

Il craignit que la cour ne se rendît pas un compte exact de la gravité de la situation, et l’imminence du péril lui fit pousser un cri d’alarme destiné à retentir jusque sous les voûtes du château de Versailles.

«C’est l’affaire la plus importante que puisse avoir Sa Majesté, hors de son royaume, écrit-il à Pontchartrain, par rapport aux avantages du commerce de l’Amérique, de la situation de cette île, et des entreprises qu’on pourrait former dans la suite contre l’Espagne. Les nouvelles, qui en sont venues, causent de grandes alarmes parmi les marchands, qui sont en doute s’ils feront partir les vaisseaux qu’ils avaient destinés pour partir sous mon convoy; les deux derniers qui en sont arrivés, quoique très-petits, valent plus de quatre cent mille livres.»

A sa lettre, du Casse joignait un mémoire, où il dit que la perte du Cap entraînera inévitablement celle de l’île de Saint-Domingue, ainsi que celle de la Tortue, et par suite de toutes les colonies françaises aux Antilles, si l’on n’y apporte remède. Il indique au ministre les moyens de reprendre le Cap.


Le 25 mars 1691, du Casse reçut de nouvelles instructions pour le marquis d’Esragny, gouverneur général des Antilles. Ces instructions, qu’il dut lire avant de les remettre, lui prouvèrent que la cour avait bien saisi le sens de son mémoire. Ordre était donné au marquis d’Esragny de voler au secours de Saint-Domingue. Le ministre engageait en même temps du Casse, à appareiller le plus tôt possible. Celui-ci mit à la voile au bout de très-peu de jours. Son voyage ne fut marqué par aucun incident. Il arriva sans encombre au Fort-Royal (Martinique), le 8 mai 1691. Apprenant que la Guadeloupe était cernée par l’escadre anglaise de l’amiral Codrington, et que l’île de Marie-Galande avait déjà succombé, du Casse n’hésita pas, malgré l’infériorité de ses forces, à se porter au secours de la Guadeloupe. Il cingla vers cette île, et le 22 mai parut en vue des Anglais. Il manœuvra si habilement, profitant du vent, attaquant séparément chaque vaisseau ennemi, qu’en moins d’une semaine il força l’amiral de Codrington à battre en retraite.

Peu de jours après, du Casse parvint à joindre deux bâtiments ennemis restés en croisière à la Barbade, le Nez coupé et l’Eméché, et les força à se retirer, comme le reste de l’escadre anglaise. Ainsi se trouva délivrée l’île de la Guadeloupe. Cette affaire fit le plus grand honneur au commandant français. Dix ans plus tard, lorsqu’il reçut le brevet de chef d’escadre, il lut ces mots écrits sur ce brevet: En 1691, il secourut si à propos et avec tant de bravoure l’île de la Guadeloupe, assiégée et pressée, que les ennemis furent obligés de lever le siége et de se retirer.

Du Casse était, en 1691, simple capitaine de frégate.

Ayant réussi devant la Guadeloupe, il revint à la Martinique, pour conférer avec le marquis d’Esragny sur la situation de la colonie, sur les moyens de s’opposer aux attaques incessantes des Anglais et des Espagnols.

Tandis que la flottille de du Casse était mouillée au Fort-Royal, une double épidémie se déclara à la Martinique et commença ses ravages sur les vaisseaux français. L’Emérillon fut le premier atteint. Les équipages du Cheval marin et du Solide ne tardèrent pas à être également en proie au pourpre et à une fièvre pestilentielle, maladies qui désolaient l’île tout entière. Du Casse se décida alors à quitter ces parages avec ses navires, le 27 juillet 1691.

Il alla mouiller à l’île Sainte-Croix.

En cinq jours, l’escadre avait perdu quarante hommes. Le 7 août 1691, elle partit de Sainte-Croix, en y laissant le germe de la maladie. Enfin, le 12 août 1691, du Casse aborda au Port-de-Paix.

Il sut alors qu’une flotte anglaise menaçait Léogane et le Cul-de-Sac, parties les plus fertiles et les plus riches de l’île; il s’y rendit immédiatement avec son escadre pour protéger les colons français.

Du Casse trouva à Léogane des lettres de service le nommant gouverneur de Saint-Domingue. Ce choix fut généralement approuvé, s’il faut en croire les contemporains. L’opinion publique le désignait comme devant être le successeur naturel de M. de Cussy: «Le choix, dit Charlevoix, l’historien de Saint-Domingue, n’était pas difficile à faire. Le seul M. du Casse avait une connaissance parfaite de l’île. Nul autre ne rassemblait en lui un plus grand nombre des qualités nécessaires pour y être à la tête des Français, dans les circonstances où ils se trouvaient alors.»

A l’époque où nous voyons du Casse mis à la tête du gouvernement de la colonie française de Saint-Domingue, cette île était divisée en deux parties bien distinctes: celle de l’est appartenant à l’Espagne, et celle de l’ouest à la France.


LIVRE III.


De 1691 à 1694. SAINT-DOMINGUE

Projets des Anglais et des Espagnols contre la colonie française de Saint-Domingue.—Tremblement de terre à la Jamaïque.—Tentatives faites par du Casse pour améliorer le sort des prisonniers.—Pourparlers avec les Espagnols.—Mémoires à Pontchartrain (1692).—Projets pour ruiner le commerce anglais.—Armement d’une escadre anglaise dans les eaux de la Tamise.—L’Armadille à San-Domingo.—Le chevalier du Rollon.—Lettre de Pontchartrain à du Casse.—Campagne à la Jamaïque.—Descente dans la baie de Coubée.—Expédition de Beauregard dans les Antilles anglaises.—Prise du Fort-Royal et d’Ouatirou.—Générosité de du Casse.—Le roi lui accorde une récompense exceptionnelle.—Les colonies françaises menacées par un armement considérable qui se prépare au commencement de 1695 dans la baie de Portsmouth.—Attaque des Anglo-Espagnols contre Saint-Domingue.—L’île de Sainte-Croix.—Le comte de Boissy-Ramé.—Procès de deux lieutenants du roi, de Graff et Lefebvre de la Boulaye.—Leur révocation.—Le chevalier Renau.—Cuba.—Situation générale.—Du Casse et des Augiers.—Instructions de Louis XIV.—Des Augiers rencontre l’Armadille.—Lettres de Pontchartrain.—Le baron de Pointis.—Réflexions.—La cour de France et les armateurs.—Arrivée de Pointis à Saint-Domingue le 1er mars 1697.—Ses qualités, ses défauts.—Son entrevue avec du Casse.—Leur mésintelligence.—Désintéressement et noble conduite de du Casse.—Bel exemple de patriotisme qu’il donne.—Insolence ridicule de Pointis.—Difficultés.—Les flibustiers.—Leur révolte.—L’expédition de Carthagène met à la voile.—Composition de la flotte et du corps expéditionnaire.

A peine en possession du gouvernement de Saint-Domingue, du Casse fut informé que les Espagnols s’apprêtaient à venir l’attaquer par terre, tandis que les Anglais l’attaqueraient par mer. Il fit avec célérité des préparatifs de défense et agit avec tant de sagesse, d’habileté et de secret que les Espagnols n’apprirent ses dispositions que trop tard; dès qu’ils eurent connaissance que tout était prêt pour les bien recevoir, ils se décidèrent à abandonner leur tentative. Ils se retirèrent précipitamment, après s’être avancés dans la direction du Cap-Français.

Au même moment, un tremblement de terre, survenu à la Jamaïque, obligea également les Anglais à renoncer à leurs projets d’attaque contre Saint-Domingue.

Délivré de toute inquiétude, du Casse s’occupa de faire rendre justice à la mémoire de son prédécesseur Cussy, dont la conduite avait été critiquée sans ménagement, et d’une façon inique.