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BÉNÉDICT H. RÉVOIL
NOUVEAUX CONTES EXTRAORDINAIRES
Un tête-à-tête avec une Panthère.
Je remontais un jour le Mississipi au-dessus de sa jonction avec l'Ohio, et je trouvai la navigation interrompue par les glaces. Cette congélation inattendue me contrariait fort, mais je n'avais d'autre parti à prendre que celui de prier mon batelier, un Canadien très experimenté, de me conduire dans quelque village riverain pour y attendre la débâcle.
Ce brave homme m'amena dans un petit endroit, nommé le Tawapatee Bottom, où le Mississipi décrivait une grande courbe. Les eaux étaient fort basses, le froid excessif, et de toutes parts la neige couvrait le sol.
Le premier soin de mon Canadien fut de préserver son embarcation des atteintes des blocs de glace. Il alla couper des troncs d'arbres dans la forêt voisine, qu'il amoncela les uns après les autres autour du bateau, de façon à le préserver de la pression des glaces flottantes.
Cela fait, nous nous établîmes dans une masure, louée par un des habitants du village pour quelques dollars, et après en avoir soigneusement bouché les fissures, nous pûmes y allumer un excellent feu pour réchauffer nos membres engourdis.
Mais comme le séjour dans une cabane enfumée n'avait rien de bien gai, et que nous n'étions pas assez ours pour dormir engourdis dans cette tanière, nous songeâmes à occuper nos loisirs à la chasse.
Les bois du voisinage étaient remplis de gibier: les cerfs, les opossums, les raccoons et les dindons sauvages se trouvaient à portée de fusil et venaient rôder jusque devant notre porte. Sur les glaçons de la rive voisine, opposée à celle où nous nous trouvions, s'étaient abattues des troupes de cygnes; et les coyottes affamés nous donnaient le spectacle d'un affût toujours déjoué par la gent empennée, aussi fine —pour ne pas dire plus—que ses ennemis à robe poilue.
Rien n'était plus curieux que de voir ces oiseaux, aux plumes immaculées, accroupis sur la glace, mais attentifs au moindre mouvement de leurs insidieux ennemis. Un coyotte faisait-il mine d'approcher, fût-ce même à cent mètres, aussitôt la «trompette» d'un cygne retentissait et on voyait toute la bande ailée se dresser et produire, en courant sur la glace, un bruit qui ressemblait fort au roulement du tonnerre. Et tout à coup ils s'envolaient d'un commun accord, laissant sur la terre ou la glace les coyottes désappointés et réduits à chercher un tout autre moyen pour déjeuner ou dîner.
Les nuits étaient excessivement froides et nous entretenions, mon Canadien et moi, un excellent feu, car le bois ne manquait pas; vert ou mort, peu importait, pourvu qu'il brulât, et quand nous étions rentrés le soir, rapportant de nos excursions cynégétiques force gibier, nous n'avions qu'à choisir, à notre goût, du poil ou de la plume, pour rassasier notre appétit formidable.
Le poisson figurait également dans le menu de nos repas. En faisant des trous dans la glace, mon batelier se procurait, avec des lignes de fond, de très-belles anguilles, du saumon et des hallibuts,, sorte de brême de rivière qui remonte le Mississipi jusqu'à sa source.
Une seule chose, indispensable pour un Européen, manquait à notre confortable existence: c'était du pain. Si nous avions eu de la farine, rien n'eût été plus facile que de pétrir et de faire des fougasses qui eussent été les bienvenues. Mon Canadien—qui était homme de ressources—me laissa un matin pour se rendre à quelques milles dans les terres où il savait trouver un boulanger. Il revint, en effet, le lendemain, rapportant du pain frais et un demi-baril de pure primed flour qui nous servit à confectionner des pâtés pour varier notre ordinaire.
Nous étions ainsi campés, depuis cinq semaines; les eaux avaient toujours continué à baisser, et, couchée sur le côté, notre embarcation était complètement à sec. Sur les deux rives du Mississipi, les glaçons amoncelés formaient de véritables murailles.
Chaque nuit, le Canadien ne dormait que d'un oeil et allait d'heure en heure s'assurer de l'état des choses. Vers cinq heures du matin, certain dimanche, il se leva tout à coup en s'écriant:
—La débâcle! sir, la débâcle! Au bateau! Prenez vite votre hache pour me donner un coup de main, ou la barque est perdue.
Nous courûmes immédiatement sur la rive. En effet, la glace se brisait de toutes parts avec un fracas pareil à celui des mitrailleuses. Les eaux s'étaient subitement élevées, en égard au débordement du Mississipi gonflé par l'Ohio, et les deux courants d'eau se heurtaient avec fureur.
Des blocs congelés se détachaient par larges bandes, se dressaient, retombaient avec un épouvantable fracas. Ce qui était curieux à constater, c'est que la température, la veille à 9 degrés au-dessous de zéro, était remontée à 7 degrés et amenait le vent et la pluie. L'eau «jisclait» à travers toutes les fissures de la glace, et quand le jour parut, lorsqu'il nous fut possible de nous rendre compte de la situation, le spectacle nous parut à la fois redoutable et grandiose. La masse des eaux était violemment agitée; les glaces, brisées en millions de blocs, flottaient sur le courant liquide; et l'homme le plus hardi ne se fût certes pas risqué sur ces morceaux ballottés par les vagues.
A grands coups de hache, les troncs d'arbres, qui avaient préservé l'embarcation contre la congélation, se détachèrent et s'en allèrent à vau-l'eau; et bientôt notre embarcation se retrouva à flot et put se mettre en mouvement.
Tout à coup un horrible craquement nous fit tressaillir: la digue, formée en amont par la glace, céda et le courant du Mississipi reprit son cours ordinaire. En moins de quatre heures, la débâcle avait été complète.
Le soir même, nous étions en route, emportés par notre embarcation que le Canadien avait grand'peine à diriger. Nous avançâmes ainsi pendant toute la nuit, éclairés par un admirable clair de lune qui nous permettait de nous diriger à travers les méandres du fleuve débordé.
Un matin, tandis que mon batelier dormait pour prendre quelque repos, un choc épouvantable me renversa au fond de l'embarcation qui venait de toucher sur un chicot[1]. Le Canadien se releva d'un bond et vint se placer près de moi.
[Note 1: Un «chicot» est une épave formée d'un tronc d'arbre (terme américain).]
—Qu'est-ce? me demanda-t-il.
—Ma foi, je l'ignore! L'essentiel, c'est qu'une voie d'eau ne se déclare pas, car nous sommes en plein fleuve et il n'y aurait pas moyen de nous tirer d'affaire.
Le bateau était devenu immobile: nous n'avancions plus. Il était enchevêtré dans les racines d'un de ces arbres géants qui voyagent la tête en bas dans le «père des eaux.»
Notre matinée et la plus grande partie de l'après-midi se passèrent à renouveler de vains efforts pour dégager notre demeure flottante. Il était dangereux de passer ainsi la nuit qui allait venir au milieu des glaces flottantes. Il fallait atterrir coûte que coûte.
Il était cinq heures du soir, l'obscurité se faisait et je demandai à mon batelier quel était son avis.
—Etes-vous bon nageur? me dit-il.
—Ma foi! je ne suis pas de première force, mais je pourrai aller pendant un mille, à moins que le froid ne me saisisse.
—Il n'y a pas à hésiter. Il faut nous diriger vers la rive gauche du fleuve. Nous allons accrocher au passage une bille de bois semblable à celle que vous voyez flotter çà et là. Vous en prendrez une, moi l'autre, et nous voyagerons vers la terre ferme. J'aperçois là-bas un village: nous irons nous y réchauffer et faire sécher nos habits. Buvons un bon verre d'eau-de-vie, et en route!
Ce qui fut dit fut fait. Dès que nous nous fûmes procuré une bille de bois, nous nous «affalâmes» dans le Mississipi, en nous recommandant à la Providence.
La première impulsion fut terrible: le froid me glaçait jusqu'à la moelle des os; mais peu à peu, grâce à la bonne gorgée de brandy que j'avais avalée, la chaleur animale revint, et je regardai à droite et à gauche où avait passé mon Canadien. Il avait disparu. Je le hélai. Il ne répondit pas.
Mon anxiété était fort grande. Je m'aperçus que ma pile de bois s'en allait à la dérive et je me mis à cheval sur ce tronc d'arbre, ce qui n'empêchait pas que j'avais de l'eau jusqu'à la ceinture. Le poids de mon corps, placé à l'extrémité de l'arbre-épave, le faisait pencher en bas, et je me disposais à m'avancer vers le milieu lorsque je vis, d'une façon vague, une forme mouvante à l'autre bout. Etait-ce mon batelier? Je l'appelai, il ne me répondit pas. Peu à peu mes yeux se firent à l'obscurité, et je compris que j'avais une bête pour compagnon de navigation fluviale.
Une éclaircie de lune me fit voir un double éclat fulgurant, celui des yeux de la bête. C'était une panthère de très-forte taille qui me faisait vis-à-vis. Je n'osais faire le moindre mouvement, dans la crainte d'exciter la colère de cette «vermine.» Quoique armé de mon bowie-knife, ce grand coutelas, dont se servent tous les Américains trappeurs ou pionniers, je me sentais disposé à ne rien dire, à ne rien faire tant qu'on ne m'attaquerait pas.
Nous voguâmes ainsi pendant une heure interminable, sans, ni l'un ni l'autre—la bête ou l'homme—songer à remuer. On eût dit que nous jouions à la balançoire, et ce mouvement d'oscillation n'avait rien de très-récréatif. Comme je savais que le regard humain a le plus grand pouvoir sur la bête féroce, mes yeux ne la quittaient point.
J'en étais à me demander comment se terminerait ce dangereux tête-à-tête, lorsque je m'aperçus que nous approchions d'une île envahie par l'inondation; et l'on voyait les branches des arbres et les rochers à la surface du Mississipi. Je pris la résolution d'aborder dès que ce serait possible et de laisser la panthère continuer sans moi ce voyage aquatique.
A un moment donné, le tronc d'arbre sur lequel je me cramponnais passa à trois mètres d'une roche plate; et je dégageai ma main et me laissai aller à l'eau. Au même instant, j'entendis un bruit qui ressemblait à une chute. Jetant les yeux du côté d'où venait ce son, je découvris à une portée de la main la panthère qui s'avançait vers l'endroit où je voulais aborder.
Je crus d'abord qu'elle allait m'attaquer et je jurai de me défendre. Il n'en était rien: elle aborda la première, mais je la vis s'accroupir à l'angle de cet îlot, large à peine d'une dizaine de mètres.
Je me hissai à mon tour sur le rocher et je regardai avec précaution autour de moi.
Fait bizarre à consigner! Nous nous trouvions sur une des îles du Mississipi, et plusieurs mamelons de ce pic élevé étaient couverts d'animaux de toute sorte qui avaient fui l'envahissement de l'eau en gravissant peu à peu les hauteurs. Quatre daims, un dix-cors et trois biches, un ours noir, un chat sauvage, deux raccoons, un opossum, deux coyottes à poil argenté et une fouine musquée qui empestait le voisinage: telle était la «société» au milieu de laquelle je me trouvais. Mon étonnement fut extrême en apercevant la réunion inattendue de toutes ces créatures; mais ce qui redoubla ma stupéfaction, ce fut de voir la façon dont tout ce «monde-là» se comportait vis-à-vis les uns des autres. Aucun ne semblait faire attention à ses voisins.
L'aube nous surprit tous dans cette position hétéroclite. Notre arche de Noé ne manifesta pas la moindre velléité de guerre civile, d'hostilités réciproques. Tous étaient matés, comme je l'étais moi-même: nous souffrions de la faim particulièrement, mais nous demeurions immobiles. J'eusse volontiers découpé un steak dans le filet de l'un des cerfs; mais pouvais-je faire une infraction à la paix générale et amener la rupture du statu quo de paix?
La journée se passa dans ces transes morales et physiques, et la nuit vint: nuit terrible, car je souffrais plus qu'on ne peut se l'imaginer des tortures de la faim.
Le lendemain, je m'aperçus que les eaux baissaient et que les glaçons cessaient d'agrémenter la surface du Mississipi. A l'aide de mon bowie-knife, je coupai un faisceau de cannes que je liai solidement avec des osiers, et quand je fus convaincu que ce radeau improvisé me porterait suffisamment pour pouvoir atteindre, en nageant avec les pieds, la rive la plus prochaine, je me laissai couler à l'eau.
Il était temps. L'espace sur lequel les animaux et moi avions séjourné pendant vingt-quatre heures avait augmenté.
La panthère, le chat sauvage, avaient retrouvé leur instinct et s'étaient rués sur une biche qu'ils dévoraient à belles dents. J'avais quitté fort à propos mon refuge.
La traversée du fleuve fut assez heureuse: j'abordai à cent mètres d'une maison, sur le seuil de laquelle se tenait une bonne vieille femme qui regardait jouer deux enfants confiés à sa garde.
—Jésus! s'écria-t-elle, d'où venez-vous ainsi, étranger?
—De l'eau, comme vous le voyez.
—Seriez-vous le camarade du Canadien que mon fils a sauvé de la mort il y a deux jours?
—Le Canadien est sain et sauf! lui dis-je. Ah! Dieu soit loué! je le croyais noyé.
—Il a failli l'être, mais nous l'avons frictionné à temps et ramené à la vie. En ce moment, il est allé avec mon fils et mes deux neveux à votre recherche, étranger.
La brave femme m'expliqua en détail comment le sauvetage de mon batelier avait été opéré. Pendant ce temps-là, je changeais de vêtements et je dévorais quelque nourriture que m'avait offerte la bonne et hospitalière vieille.
Puis je demandai à dormir et j'allai m'étendre sur un sac rempli de paille, devant le foyer de la cheminée.
Quand je me réveillai, le Canadien et mes hôtes étaient près de moi.
Comme je bénis la Providence qui m'avait tiré d'un aussi grand danger!
Le Garrotte.
(SCÈNES DE MOEURS MEXICAINES)
En 1847, à l'époque où les États-Unis déclarèrent la guerre à leurs voisins du Mexique, je fus envoyé, en qualité de reporter, à la suite des armées américaines, pour rendre compte de l'expédition des généraux Taylor et Scott, expédition combinée qui devait prendre l'ennemi des deux côtés à la fois, pour mieux venir à bout des troupes du président Santa-Anna.
Les chefs de notre corps avaient traversé le Rio-Grande et, descendant à travers les cerros, les vueltas et les canons du pays, étaient arrivés en vue du lac de Texicoco, près de la lagune d'Ayalla. A notre droite, l'Ixtuccihualt (la Femme de neige) nous éblouissait par l'éclat de sa réverbération, quoique le pic fût à quatre lieues de nous, et pourtant, grâce à la pureté de l'atmosphère, on eût dit qu'on pouvait le toucher de la main.
Nous apercevions également, sur la même ligne, le Popocatepelt, la plus haute cime du Mexique et le volcan le plus élégant du globe, élevant à près de dix-huit mille pieds sa tête orgueilleuse.
Au bas de ces deux rois de la Cordillère, s'étendait la magnifique plaine d'Amecameca, semée de vertes moissons, et çà et là surgissaient, rompant la monotonie des lignes, ces pitons extraordinaires, produits volcaniques à la tête couronnée de sapins, isolés dans la plaine de Mexico.
Devant nous s'étendait le Penon, la grande chaussée qu'il faut traverser pour arriver à Mexico, dont les murailles blanchissaient au soleil, dont les dômes étincelaient à nos yeux.
Au-dessus, par-delà la cité, nos regards se perdaient sur les coteaux, où s'épanouissaient San-Agostino, San-Angel et Tucubaya. Un peu plus sur la gauche, le clocher de Nuestra senora de la Guadelupe se détachait sur le fond noir de la montagne. Un panorama splendide, un miroitement incroyable, une richesse de lignes inouïes, et, par-dessus nos têtes, un soleil éclatant, jetant à profusion des teintes à désespérer un peintre… En un mot, c'était une débauche de couleurs qui éblouissait l'oeil et ravissait l'âme. Ajoutez à cela que nous étions arrivés et que la paix était signée de la veille.
La nuit survint et bientôt l'on n'entendit plus dans notre camp que les pas des sentinelles qui, de temps à autre, poussaient leur cri de ralliement: Who's there?—Friend!—All right!
Le lendemain de ce jour mémorable,—le 27 août 1847,—le soleil se leva radieux comme la veille, et l'armée se mit en marche pour faire son entrée à Mexico.
Mais, hélas! nous descendions, et nos illusions de la veille disparaissaient les unes après les autres; les couleurs s'effaçaient, le mirage s'évanouissait.
Au lieu de la plaine fertile, des lacs délicieux, chargés de chinampas fleuris (îles flottantes), nous traversions une plaine brûlée et stérile: le paysage devenait morne et triste. A chaque pas en avant, la féerie disparaissait. Le lac lui-même n'était qu'un marais fangeux, aux exhalaisons fétides, couvert de myriades de mouches empoisonnées.
Bref, l'entrée de Mexico n'était que celle d'un bouge, et rien ne nous faisait présager la grande ville. Les rues sales, les maisons basses, le peuple déguenillé, tout nous désenchantait au fur et à mesure que nous pénétrions dans Mexico.
Toutefois, lorsque nous débouchâmes sur la place d'Armes, bordée d'un côté par le palais du gouvernement, de l'autre par la cathédrale, nous devinâmes une capitale.
Notre premier soin, à mon camarade de lit et à moi,—quand il nous fut possible de sortir des rangs et de jouir de notre liberté,—fut de nous rendre à l'ancien palais d'Iturbide [1] qui fut empereur du Mexique avant la fondation de la République, et, plus tard l'avènement de Maximilien. Ce palais, devenu un hôtel-caravansérail, abrite les voyageurs sous ses lambris dorés.
[Note 1: Un des fils de l'empereur Iturbide est mort il y a deux ans à Paris. Il avait longtemps tenu une taverne de marchand de vin à Courbevoie, et l'on voyait dans cet établissement le descendant des Incas offrir à boire et à manger à ses consommateurs, sans vergogne pour le nom qu'il portait.]
Le lendemain, Thibald (c'était le nom de mon ami) et moi, nous avions fait toilette et nous allions prendre les ordres de l'état-major du général Scott.
Quoique la paix fût faite, nos chefs redoutaient quelque coup de Jarnac dans le genre des Vêpres siciliennes. Les Mexicains, passaient et passent encore avec juste raison pour une nation traîtresse et de mauvaise foi: il fallait donc prendre toutes ses précautions pour ne point risquer la vie des officiers et des soldats.
Ceux-ci étaient consignés dans les divers campements où ils avaient trouvé l'abri et le confortable. Lorsqu'ils sortaient de ces casernes, c'était toujours par escouades de dix.
Quant aux officiers, défense expresse leur était faite de se risquer le soir hors de la place, dans les rues de la ville, après le soleil couché.
Les raisons données de vive voix à nos camarades, qui nous les expliquèrent au Café National, c'est que deux de nos amis, dont l'un était le cousin du général Taylor, avaient été attirés dans un rendez-vous galant, la veille au soir, une heure après notre arrivée à Mexico, et avaient été traîtreusement assassinés.
En vain, le général avait-il fait fouiller, de la cave au grenier, la maison où l'on avait trouvé les cadavres de nos pauvres amis, on n'avait rien trouvé de compromettant. Le logis ne contenait pas même de meubles; il semblait abandonné, et les voisins déclaraient, sous serment, que depuis dix ans, la casa Morales, n'avait jamais été ouverte. Les herbes poussaient drues et serrées dans le jardin rempli de branches mortes et de plantes parasites. On eût dit un cimetière dévasté. Seul, un reboso de soie, indice du passage d'une femme, avait été trouvé sur un banc de pierre de la huerta, à un mètre des cadavres du capitaine Thirtle et du major Andrès, frappés tous deux d'un coup de poignard en pleine poitrine.
Ce meurtre avait jeté la consternation dans l'armée américaine. Les alguazils et le corrégidor—chef de la police—de Mexico, mandés auprès des généraux commandants, avaient protesté de leur impuissance à modérer les passions de leurs compatriotes. Nous étions persuadés qu'ils en savaient plus long qu'ils ne voulaient l'avouer. Mais que faire contre des gens qui certainement n'eussent pas dévoilé à leurs vainqueurs les noms de ceux qui servaient si bien leur haine contre les envahisseurs de leur patrie?
Lorsque l'on eut rendu les derniers devoirs à nos infortunés camarades, les ordres de nos généraux furent strictement observés: nous passâmes trois semaines en corps, ne sortant des casernements qu'en nombre pour visiter la ville, et toujours armés jusques aux dents. Notre vie se traînait de l'Hotel Iturbide au café National et vice versa, lorsque nous ne faisions pas quelque excursion hors du centre général, jusques aux barrios (faubourgs) de la ville.
Une après-midi du mois de septembre, nous étions dix officiers étendus dans des fauteuils à bascule à côté des tables de notre hôtel, devant la façade, abrités par une tendida de toile, buvant à petites gorgées des boissons glacées à la mode du pays et fumant des panatellas exquis, lorsque nos regards furent attirés par une tapada [1], assez pittoresquement costumée, qui passait et repassait devant notre posada et cherchait à attirer notre attention, et particulièrement la mienne.
[Note 1: On appelle ainsi une femme qui se cache le bas du visage avec un fichu de dentelle ou un foulard à la mode turque… et mexicaine.]
A la fin, intrigué par ces évolutions, je me levai et je m'avançai vers l'inconnue.
—Que quiere usted? lui dis-je en espagnol.
—Une dame de grande famille, me dit-elle, désire vous entretenir ce soir en particulier, et je suis chargée par elle de vous remettre son adresse.
—Il m'est impossible, répliquai-je, de me trouver à ce rendez-vous.
Les ordres du général Scott sont formels.
—Bah! le segnor cabaliero a peur, sans doute?
—Peur! Peur! un Français ne tremble jamais.
—Sa Seigneurie réfléchira. Ce soir, à neuf heures, à la huerta
Moralès. Silence et discrétion!
La huerta Moralès! Mais c'était dans ce jardin même que nos amis avaient été assassinés, il y avait à peine quinze jours!
Je revins sous la tente rendre compte à mes camarades de la conversation échangée avec la tapada, et notre avis unanime fut qu'il fallait prévenir notre général en chef.
Je me rendis au quartier, et je fis part au chef de l'armée américaine de la proposition qui m'avait été faite.
—Eh bien! my bloody Frenchman,—un terme d'amitié du général
Scott—avez-vous peur, hein!
—Peur! répondis-je en haussant les épaules, comme je l'avais fait à la tapada.
—Si vous voulez nous rendre un vrai service, vous irez à la casa Moralès. Soyez armé de deux revolvers et ne craignez rien. A peine serez-vous entré dans la huerta que vous serez protégé. Comment? Cela me regarde. Ce soir, nous aurons retrouvé les assassins de Thirtle et d'Andrès! Malheur à eux! je ferai un exemple terrible. Rentrez chez vous pour vous occuper de vos préparatifs. Surtout, pas un mot à vos amis. Vous leur direz que je vous ai défendu de sortir et que vous êtes aux arrêts. Dès que la nuit sera venue, vous revêtirez vos habits civils et vous vous envelopperez dans un manteau, puis vous vous dirigerez vers le rendez-vous donné.
—Il suffit, général; vos ordres seront exécutés de point en point. A la garde de Dieu!
—Et à la mienne!
Je pris congé et j'obéis ponctuellement aux injonctions de ce bon général, que j'aimais comme s'il eût été mon père.
Pour abréger ce récit, je dirai qu'à neuf heures précises je frappais discrètement à la porte de la huerta Moralès.
Deux secondes après, l'huis s'entr'ouvrait et je me trouvais en présence de la tapada.
—Muy bien, senor, dit-elle. Silence! Suivez-moi!
Je la laissai fermer la porte au verrou, puis elle se dirigea vers une charmille de jasmins et de gardénias en fleurs, dont les émanations embaumaient l'atmosphère.
Sous cette charmille se trouvait assise une senora admirablement belle, qui m'adressa la parole dans un français plus ou moins compréhensible.
Je lui répondis avec la plus parfaite politesse, et je portai sa main à mes lèvres.
Au même instant, je vis se dresser à quatre mètres devant moi trois leperos armés de coutelas, qui se disposaient à me faire un mauvais parti.
Plus rapide que la pensée, mes mains s'étaient emparées des deux revolvers que je portais dans les poches de mon caban, et je fis feu résolument sur le premier des trois assassins, qui tomba sur le coup. Le second, atteint par une balle de mon arme, lâcha son couteau et prononça un caramba formidable en fuyant du côté de la Casa Moralès.
Quant au troisième, il s'avançait vers moi et allait se ruer en avant, lorsqu'un nouveau venu l'étreignit fortement par derrière, tandis qu'il me criait de ne pas tirer.
En effet, ce deus ex machina n'était rien autre qu'un colosse américain, appartenant à la maison du général Scott. Morse—tel était le nom de ce géant—était doué d'une force surhumaine. Par les ordres de son maître, il avait enrôlé deux autres camarades de l'armée connus par leur audace et leur amour des aventures, et ils avaient été envoyés sur mes pas, avec mission de ne pas me perdre de vue, de franchir la muraille de la huerta et de se rendre compte de ce qui allait s'y passer.
—Il faut, leur avait dit notre général, que vous preniez vivants le ou les assassins que vous rencontrerez là-bas.
Ils avaient réussi. J'avais échappé comme par miracle à l'attaque des complices de la senora inconnue.
Je reviens à celle-ci.
A peine avais-je compris que le troisième meurtrier était solidement baillonné, que je m'étais retourné pour savoir ce qu'était devenue la belle Mexicaine.
Elle avait disparu. Par quel moyen? Nous ne pûmes le deviner. Cette sirène infernale, qui attirait vers un guet-apens les pauvres officiers de notre armée, devait s'être ménagé une sortie: nous découvrîmes, en effet, vers un angle de la huerta, une sorte de tour au moyen duquel on pouvait—en pressant un ressort—se trouver en un instant porté dans une ruelle déserte, qui aboutissait à la route de Puebla.
Les deux Mexicains et le cadavre de leur complice furent entraînés au quartier général, et l'on fit prévenir le corrégidor.
Celui-ci arriva en toute hâte, mais on remarqua qu'il fit la grimace lorsqu'il vit et comprit pour quelle affaire il avait été mandé.
—Ces deux misérables ont été surpris en flagrant délit de meurtre, lui dit le général Scott; la loi martiale les condamne à mort. Mais avant de les livrer au bourreau, il faut, je le veux, que vous obteniez d'eux l'aveu de leur crime et le nom, l'adresse de leurs complices, les deux femmes disparues.
Le corrégidor inclina la tête et procéda à l'interrogatoire des deux bandits.
Tout d'abord, les scélérats refusèrent de faire le moindre aveu; mais, poussé par le magistrat mexicain, l'un d'eux déclara qu'il allait parler.
Il déclara qu'une conspiration, dont il n'était que le bras, avait été organisée par les soins du président Santa-Anna, et que le chef connu était un nommé Antonio Cespédès. Tous les affiliés—dont le nombre était de deux cents au moins—avaient juré sur le Christ de se dévouer à la sainte cause pour la délivrance de leur pays.
—Quelle est la senora qui sert de sirène à ces rendez-vous meurtriers? demanda le général Scott.
Après de grandes hésitations, le bandit consentit à la nommer:
—Dona Fernandina Capilla, la fille du riche haciendero Capilla de Los Pueblos.
—Je m'en étais douté! murmura le corrégidor à voix basse. Où est-elle?
—Je l'ignore: peut-être à la hacienda de son père.
Le général Scott envoya un escadron de cavalerie à la ferme du senor Capilla, mais le logis était abandonné de la veille: les portes en demeuraient ouvertes, la maison restait vide.
Hieronimo Sanfé, le meurtrier garrotté par Morse, et son complice blessé par moi, nommé Jacomo Ora, furent condamnés au supplice infâme du garrotte. Puis on les mit en chapelle pour être exécutés le lendemain matin.
Le garrotte est tout simplement la strangulation primitive. On attache le patient solidement ficelé à un poteau placé au milieu d'une place publique. On le fait asseoir sur un banc adossé au poteau et on lui passe une corde autour du cou. Cette corde est entortillée à une sorte de tourniquet en bois de chêne, et le bourreau vire le chanvre jusqu'à ce que le patient soit bel et bien étranglé.
C'est horrible, mais c'est ainsi. La coutume du Mexique est là.
Le lendemain, à dix heures du matin, les tréteaux avaient été dressés sur la grande place de Mexico, vis-à-vis la cathédrale.
Les deux patients, soutenus chacun par un prêtre, furent amenés au pied de l'échafaud, et le bourreau—à son corps défendant, mais forcé d'agir par la présence de toute l'armée américaine rangée en bataille sur le lieu du supplice—fut bien forcé d'accomplir sa funèbre tâche.
J'assistais à cette exécution, et j'avoue que le spectacle horrible de ces faces tuméfiées, de ces langues pendantes, de ces contorsions atroces, resta longtemps gravé dans ma mémoire.
Mes amis Thirtle et Andrès étaient vengés!
Une exécution à San-Francisco.
La découverte des mines d'or en Californie—cette partie conquise de l'Amérique du Nord sur les côtes du Pacifique—par les habitants des États-Unis avait attiré sur ce point du globe une quantité d'émigrants, dont le nombre affluait tous les jours.
Les aventuriers de tous les pays, ceux qui avaient le désir de se procurer dans le plus bref délai, par tous les moyens possible, la richesse et le bien-être, sans recourir au commerce ou à l'industrie, tous les hommes à grandes passions, tous les révoltés de la société des différents États du monde civilisé, les gens sans aveu, avides de trouver l'inconnu et de pouvoir pêcher en eau trouble, se ruèrent vers les placeres dès que la nouvelle de ces gisements aurifères parvint à leurs oreilles.
Les villes de Sacramento et de San-Francisco devinrent, à dater de ce moment-là, le rendez-vous d'une population criminelle ou prête à le devenir. Nulle part, sur le reste de la terre, on n'eût pu rencontrer plus de scélérats réunis.
Les conséquences de cet état de choses se réalisèrent dans un court espace de temps et le plus grand désordre régna dans ce pays conquis.
Il ne se passait pas de jour où des vols et des assassinats ne fussent signalés: la vie était à chaque instant exposée au plus grand danger et les autorités établies se voyaient incapables de protéger leurs concitoyens et de punir les crimes, de quelque nature qu'ils fussent.
Peu à peu, cependant, la première invasion de ces chercheurs d'or, sans feu ni lien, fut suivie par la venue de gens plus respectables et plus soumis aux règlements de la société, qui venaient essayer de faire du commerce. Ces nouveaux arrivés comprirent qu'il fallait se ranger du côté de la loi, pour se débarrasser des criminels au milieu desquels ils se trouvaient.
Comme l'état de choses existant ne pouvait continuer, les hommes les plus sérieux et les plus hardis se réunirent pour faire respecter la loi, et l'opinion publique se montrant en faveur de cette résolution, il fut décidé que le vol et le meurtre seraient désormais punis avec autant de sévérité que dans les États policés de l'Union américaine.
Cette façon de procéder d'une société se faisant justice elle-même, au lieu et place des tribunaux constitués à cet effet, est connue aux États-Unis sous le nom de loi de Lynch, du nom d'un Américain nommé Lynch qui le premier, dans le pays des frontières, avait inauguré ce genre de punition contre les ennemis des gens honnêtes établis comme pionniers dans ces parages voisins des Peaux-Rouges.
Bien souvent la justice populaire s'était ruée sur des gens complètement innocents et reconnus comme tels après leur exécution sommaire; mais en Californie le cas n'était pas le même; on se trompait rarement et puis les juges appartenaient à la classe honnête de la population. C'étaient eux qui étaient les acteurs et ils agissaient en plein jour en donnant toute la publicité possible à la sentence irrévocable.
En Europe, nous nous targuons de respecter la loi, et, quelque horreur que nous éprouvions en présence d'une exécution, nous laissons la justice suivre son cours.
La raison en est que nous sommes persuadés que la justice sait et saura nous protéger et nous venger au besoin.
En Californie, ce n'était pas la même chose. Les gens honnêtes de ce pays étaient convaincus que la loi n'était pas assez puissante pour les protéger. Ils en étaient donc arrivés à cette conclusion qu'il fallait se défendre sérieusement contre tous ceux qui en voulaient à leur propriété et à leur vie; qu'il n'y avait aucune sécurité sans des exemples frappants et qu'il fallait terrifier les criminels.
Nous avons cru devoir expliquer la situation, pour atténuer quelque peu les horreurs de ces récits de jugements et d'exécutions sommaires de San-Francisco et du pays de l'or.
On n'oubliera pas non plus que ces juges «irréguliers» ne prononçaient leur sentence qu'après des débats sérieux, où la procédure était la même que dans les cours des autres pays civilisés: acte d'accusation fondé sur les évidences, liberté de défense de la part de l'inculpé, plaidoyer d'avocat, etc., etc., ainsi que cela se pratique d'ordinaire.
Quoi qu'il en soit, ces jugements prononcés au XIXe siècle, au milieu d'un État faisant partie de la grande République américaine, offraient un intérêt des plus curieux.
Dans le récit qui va suivre, les principaux acteurs se composaient de deux cents citoyens de San-Francisco qui s'étaient constitués en «comité de vigilance» dans le but avoué d'empêcher tout voleur, assassin ou incendiaire d'échapper à la punition méritée, soit par la faiblesse des juges réguliers, soit par le peu de solidité des prisons, l'insouciance et la corruption de la police, ou l'insuffisance des moyens de répression.
Le misérable qui fut reconnu coupable avait volé un coffre-fort rempli d'argent. On l'avait découvert au moment où il emportait la caisse de fer enveloppée dans un grand sac. Quand il s'était vu suivi, il avait sauté dans une embarcation en cherchant à s'éloigner à force de rames.
La personne lésée s'était aperçue du larcin et, immédiatement, avait couru à la poursuite de son détrousseur, suivie par un grand nombre de bateliers qui n'avaient pas tardé à rejoindre l'homme qui emportait le coffre-fort. Ce dernier, se voyant pris, avait jeté la preuve de conviction à la mer; mais tandis que quelques personnes s'emparaient du voleur, d'autres repêchaient la caisse de fer.
Ramené vers le rivage, le coupable fut remis aux mains des membres du conseil de vigilance, qui l'entraînèrent dans la salle de leurs délibérations. Il fut jugé par quatre-vingts membres présents, à huis clos, et, convaincu de vol, se vit condamné à être pendu, le soir même, à Portsmouth-Square.
Tandis que le tribunal était rassemblé, les habitants de San-Francisco s'étaient rassemblés autour de la maison qui servait de lieu du réunion, et la cloche de la remise pour la pompe d'incendie sonnait à pleine volée, afin d'apprendre à la ville ce qui se passait au sein du comité de vigilance.
La populace se montrant fort excitée, plus excitée que de coutume même; certains assistants reprochaient aux membres de ce tribunal, imposé de délibérer à huis clos; mais quand on annonça au public la sentence de mort décrétée contre le criminel, un sentiment de satisfaction générale éclata de toutes parts. Quelques personnes, cependant, exprimaient l'opinion que la mort était un peu sévère pour une pareille offense envers les lois de la société.
Dès que la sentence eut été signée, la cloche de la pompe à incendie ne cessa de sonner le glas de mort, pour annoncer la fin prochaine du condamné.
Le capitaine des hommes de police, nommé Benjamin May, se présenta à la porte de la salle d'audience et réclama le prisonnier qui, naturellement lui fut refusé. Quoiqu'il se fut fait accompagner par une escouade de policemen, il vit bien que ni lui ni ses gens ne réussiraient à s'emparer du coupable.
Il était une heure après midi, quand un nommé Samuel Bonneau se montra sur le seuil de la salle d'audience et vint annoncer la sentence rendue à l'unanimité contre le voleur, qui, malgré l'évidence, avait constamment nié sa culpabilité.
Le condamné se nommait John Jenkins, et était originaire de Londres. Samuel Bonneau ajouta qu'on lui avait donné une heure pour se réconcilier avec Dieu, et qu'à cet effet on avait mandé près de lui un ministre protestant du nom de James Innes.
La foule approuva par ses cris la décision du comité de vigilance, et dès ce moment le tumulte arriva à son comble, car chacun voulait donner son avis et le faire prévaloir.
Nous devons ajouter que la majorité des citoyens de San-Francisco, était en faveur de l'exécution.
Tandis que ceci se passait au-dehors, le prisonnier était gardé à vue avec rigueur, mais avec tous les égards possibles: on lui avait même offert des cigares.
Le pasteur protestant était accouru le premier, à l'appel qu'on lui avait fait, et il exhortait le condamné à prier avec lui. Nous devons dire, pour être exact, que toutes les paroles du révérend docteur Innes étaient prononcées en pure perte: le malheureux à qui il s'adressait ne lui répondait pas. Toute son attention semblait fixée vers la porte d'entrée, car il s'attendait à se voir délivré par les gens de la police municipale.
Au moment où deux heures sonnaient, les portes de la salle du comité de vigilance s'ouvrirent, et le condamné à mort fut amené devant la populace. C'était un homme de haute taille, d'une force herculéenne, dont le visage semblait fait pour inspirer la terreur.
Si épouvantable que fût sa situation, il paraissait de sang-froid en fumant un cigare de l'air le plus placide du monde. Ses mains attachées derrière son dos étaient maintenues par deux hommes armés, accompagnés d'un grand nombre d'individus, de telle façon que la fuite était réellement impossible.
C'est ainsi qu'il parvint, en traversant la foule, jusqu'au milieu du square public.
Une fois là, une clameur immense éclata de toutes parts et des vociférations étranges se firent entendre; c'était un spectacle effrayant. La lune, obscurcie par les nuages, était entièrement cachée et l'on n'y voyait que grâce à la lueur des torches.
Quelques individus s'étaient hissés sur l'arbre de la liberté, pour y attacher une corde destinée à la pendaison.
A ce moment-là, un cri se fit entendre.
—Ne le pendez pas à cette noble potence, disait quelqu'un.
—C'est vrai! conduisez-le vers la vieille maison, hurla un autre assistant.
Et ce fleuve d'êtres vivants entraîna le condamné vers un adobe (maison de pizai) en ruines, qui avait autrefois servi de douane. On hissa une poutrelle à l'une des fenêtres, et quand elle eut été solidement fixée on passa une corde solide à une poulie.
Tandis que ceci se préparait, les hommes de la police faisaient de vains efforts pour s'emparer du condamné, mais ils se virent repoussés de toutes parts.
S'ils eussent persisté dans leur projet, on les aurait reçus à coups de revolver, quoiqu'un certain nombre d'assistants fût opposé à cette exécution sommaire et se montrât disposé à favoriser les efforts de la police.
Le prisonnier, balloté entre ceux-ci et ceux-là, se mourait de peur. Tout à coup, il sentit un noeud coulant glisser autour de son cou, et il fut enlevé par une vingtaine de bras à 10 mètres au-dessus du sol.
La secousse avait été mortelle, et, après quelques balancements, quelques trémoussements nerveux, le criminel, victime de la vengeance populaire, n'était plus qu'un cadavre.
Tandis que ce cadavre restait ainsi suspendu au-dessus de la foule, la terreur s'était emparée des exécuteurs eux-mêmes, qui se dispersèrent lentement.
Quelques-uns, les plus endurcis, restèrent seuls jusqu'au lever du jour, près du lieu de l'exécution.
A six heures, le marshall Mac-Crowski se rendit vers l'adobe, coupa la corde et fit emporter le corps de feu John Jenkins, qui fut déposé à la salle des morts.
Ainsi se passa la première exécution faite d'après la loi de Lynch à
San-Francisco.
Dans les circonstances particulières où se trouvait la société californienne, à l'époque où nous reporte le fait qui précède, on peut, en quelque sorte, excuser ce jugement sommaire.
Mais on ne peut que bénir les lois justes et régulières qui régissent le pays où nous vivons, car on vit paisiblement en Europe, sous la protection d'une police destinée à prévenir le crime et de juges prêts à le punir avec toute la sévérité nécessaire.
L'arbre anthropophage.
A mi-chemin de l'île de la Réunion et de la côte orientale de l'Afrique centrale s'étend, sur une longueur de 132 myriamètres du nord-est au sud-ouest, avec une largeur très variable, mais qui, dans sa plus grande traversée, n'a pas moins de 54 myriamètres de l'est à l'ouest, la grande île de Madagascar, nommé en langage madécasse Hiera Bé, ce qui veut dire «la grande terre».
C'est, après Bornéo et la Grande-Bretagne, la plus vaste île du monde.
Vue de la mer, cette île magnifique offre à l'oeil de celui qui arrive par la pleine mer, à bord d'un navire, un vaste amphithéâtre de montagnes superposées, formant des échelons de verdure qui varient depuis le vert le plus vif jusqu'aux teintes azurées des pics ardus qui se confondent avec le bleu foncé du ciel.
Madagascar serait une des possessions les plus importantes que puisse envier une grande puissance maritime, si cette île n'avait pas contre elle le climat meurtrier de son littoral.
Il y a trois races distinctes à Madagascar, parmi les trois millions d'habitants qui composent le chiffre de la population: les Sakataves à l'ouest, descendus de la côte africaine et qui sont encore de vrais nègres; les Howas au centre, grande peuplade d'origine malaise, et les Madécasses, type modifié par de nombreuses révolutions et de fréquents amalgames.
Les Sakataves ont la peau noire et les cheveux crépus: ils ont conservé tous les instincts, tous les errements de la race africaine à laquelle ils doivent leur origine, c'est-à-dire qu'ils sont ignorants, superstitieux et… anthropophages.
Leurs habitations sont situées au milieu de cavernes creusées dans les rochers calcaires de leurs montagnes, au centre desquelles se trouvent des vallées profondes, à 400 pieds au-dessus du niveau de la mer.
Près de la frontière des Sakataves se trouve un joli petit lac de 1 mille environ de diamètre, dont les eaux dormantes s'échappent au sein d'un canal tortueux, sous le feuillage sombre de la forêt impénétrable.
Les Sakataves sont complètement nus; leurs relations avec les autres tribus sont assez guerrières, et leur seule religion est celle d'un culte abominable qu'ils rendent à un arbre déifié par eux qui, comme le Drosera rotundifolia—cette plante carnivore, si bien décrite par Darwin [1],—suinte un fluide visqueux qui l'aide à s'emparer de sa proie et possède des qualités enivrantes, dont les naturels se régalent avec avidité.
[Note 1: M. Darwin, le célèbre naturaliste, a dernièrement attiré l'attention du public sur quelques espèces de plantes carnivores, qui, saisissant les insectes et refermant sur eux leurs pétales, sucent tout leur sang et rejettent après leur cadavre desséché. Des morceaux de viande crue disparaissent avec la même rapidité dans la «bouche» de ces arbres fantastiques.]
Qu'on se figure une immense pomme de pin de 3 mètres de haut et d'une grosseur proportionnelle. Cette pomme de pin géante, qui est le tronc de l'arbre, est noire et d'une dureté pareille à un bloc de fer. A la cime de ce cône, qui a près de 50 à 60 centimètres de largeur, on aperçoit une dizaine de feuilles qui retombent molles et pliantes, à l'instar de celles d'un bananier, avec cette différence qu'elles sont nerveuses comme celles de l'agave et terminées par des pointes d'une acuité sans pareilles et creusés à l'intérieur.
Tout le bord de ces feuilles est armé de forts piquants; leur couleur est vert foncé, comme qui dirait l'écorce des lièges ou des troënes.
Si l'on se hisse sur un rocher ou sur les épaules d'un insulaire sakatave pour examiner cet arbre satanique, on aperçoit un cône rond, de couleur blanche et de forme creuse. Ce n'est point une fleur, mais bien une sorte d'entonnoir, de suçoir dans lequel est contenu un liquide visqueux et douceâtre dont les propriétés sont à la fois morphiques et intoxiennes.
Tout autour de ce récipient se hérissent des rejetons de feuilles, à l'état de scions, tortillés comme des serpents et remuant comme s'ils étaient animés. Leur largeur est d'environ 1m, 30, et rien n'est plus terrifiant que de voir le frétillement de ces plantes verdoyantes, qui produit une sorte de sifflement fait pour donner le frisson au plus courageux.
Un arbre pareil à celui-là, transplanté dans notre Jardin d'acclimatation de Paris, ferait la fortune de cette administration.
Je reviens aux Sakataves et à leur religion superstitieuse. Il y a dix ans, leur reine, veuve depuis huit mois et mère d'un grand et gros garçon, héritier de son père, mit au monde un second fils qui, d'après les lois de la tribu, devait succéder à son père. En Europe, c'est tout le contraire qui se passe; mais à Madagascar, les lois héréditaires ne suivent pas le même cours que chez nous. Lambo—c'était l'aîné de Ramatava, la reine-mère—devait mourir dès que son frère Horra viendrait prendre sa place.
Or, la reine adorait son fils aîné. Elle eut donné sa vie pour que son bien-aimé rejeton n'eût pas eu de frère; mais la nature ayant suivi son cours, Horra avait vu le jour.
Quel parti prendre? Le seul qui fut possible, quelque pénible qu'il fût: la fuite. Lambo dit adieu à sa mère, par une nuit sombre; et celle-ci, affolée, sans courage, vit s'éloigner son enfant adoré, qu'elle ne devait peut-être plus revoir.
Lambo s'enfonça dans les méandres de la montagne, à travers mille dangers plus terribles les uns que les autres, torrents à franchir, animaux féroces à défier; son but était d'atteindre les confins de la tribu des Howas et de se rendre au port de Tamatave où faisaient escale les navires venant du monde civilisé, à bord desquels il trouverait un passage.
Après quatre jours de marche, Lambo parvint en vue du port. Devant lui, au lieu de la montagne où la mer déferlait, il aperçut un millier de cases divisées en deux parties: le village Malgache sur le bord de l'Océan, et le village Howa placé derrière le fort.
De nombreux habitants recouverts de sambas et de sim'bous, sorte de toges romaines fabriquées avec des cotonnades du pays, circulaient devant les cases et se dirigeaient vers un grand hangar qui était le palais du souverain des Howas.
Les murs de cette grande case étaient formés de poteaux, reliés ensemble par les longues et fortes tiges du ravenala (l'arbre du voyageur) serrées les unes contre les autres, et la toiture consistait en feuilles du même arbre, tressées comme de la paille.
Le roi Radama venait d'être élu par ses sujets et donnait audience à son peuple.
Pourquoi ne demanderais-je pas asile à mon frère? se dit Lambo.
Et il alla droit au palais du souverain des Howas, lui raconta son histoire et le pria de le garder auprès de lui.
Non seulement le roi Radama accueillit avec bonté son égal, mais encore il lui donna un emploi supérieur à sa cour et lui fournit les moyens de vivre sur un grand pied dû à son rang.
Lambo se montra fort reconnaissant de l'accueil qui lui était fait et, voulant prouver cette gratitude, il se mit entièrement au service de Rosaherina.
La présence des Européens à la cour du grand chef de Tamatave lui fournit l'occasion de montrer son intelligence. C'est lui qui s'aboucha pendant plusieurs mois avec M. Dupré, envoyé par l'empereur Napoléon III, pour ratifier un traité de commerce et avec le capitaine Dupré, qui appuyait la volonté de la France à l'aide de la frégate Hermione et de l'aviso le Curieux. Il ne tint pas à Lambo de voir accepter les propositions de la France par son souverain, et si notre alliance ne fut point agréée, c'est à l'influence de l'Angleterre que cette déconvenue doit être attribuée.
Un matin, le roi Radama fut trouvé étranglé sur son lit. La reine Rosaherina, sa femme, n'aimait point Lambo, qui dut chercher de nouveau son salut dans la fuite.
Il s'éloigna donc dans le plus bref délai et au lieu de se recommander au capitaine Dupré, qui l'eût volontiers accueilli à son bord, il songea à revoir sa mère et son pays.
Une pareille résolution était de l'imprudence; mais l'amour de la patrie et de la famille l'emportait sur tous les raisonnements et Lambo s'en alla à travers monts et vallées dans la direction du territoire sakatave.
Un soir, à la tombée de la nuit, quatre ans après son départ, il parvenait à deux portées de fusil du palais maternel. Caché sous les arbres touffus d'une forêt voisine, il put voir Ramatava et son frère Horra se promener devant leur habitation pour respirer l'air parfumé. Quand l'ombre fut venue, il s'avança avec les plus grandes précautions vers la case royale, y entra et sauta au cou de celle qui lui avait donné le jour.
—Malheureux! s'écria la reine, mais c'est la mort que tu es venu chercher ici!
—Soit! mais au moins je t'aurai revu, mère; je gémissais loin de toi chez notre frère.
La pauvre mère eut beau supplier son fils de s'en aller de nouveau; celui-ci refusa.
—Mon intention n'est pas de m'emparer du trône qui est échu à mon frère d'après nos lois, mais j'entends vivre près de lui, de toi, et respirer l'air qu'ont humé mon père et tous les miens.
—Mais les puissants de notre territoire, les prêtres de notre dieu réclameront l'exécution de la loi, c'est-à-dire ta mort!
—Je leur ferai comprendre que ma mort est inutile; que c'est un sacrifice odieux à une coutume barbare et anticivilisée.
—Mais si tu ne réussis pas à les convaincre?
—Je me résignerai à mourir.
Ce qu'avait prévu la mère arriva. Quelques jours se passèrent avant que la présence de Lambo fût connue; mais un matin il fut aperçu par un vieillard très superstitieux et d'un fanatisme sans pareil. Celui-ci alla le dénoncer.
Deux heures après, un groupe de dix guerriers s'emparait de Lambo et le conduisait sur la place publique pour y être jugé.
—Lâche et audacieux! lui dit le prêtre. Lâche, pour t'être enfui afin d'éviter ta destinée fatale; audacieux, pour être revenu nous braver.
—Quel crime ai-je commis? répliqua Lambo.
—Celui de résister à la volonté de nos dieux.
—Vos dieux n'existent pas.
—Il blasphème!
—Je raisonne et je dis la vérité.
—Tu vas mourir: ta vie appartient à Tépé-Tépé.
Ce mot signifiait le nom de l'arbre anthropophage, aux étreintes duquel
Lambo allait être fatalement livré.
En vain Ramatava implora-t-elle ses ministres pour obtenir d'eux la vie de son enfant; ceux-ci refusèrent, croyant être agréables à leurs dieux; et l'on vit bientôt l'infortuné Lambo, les mains liées par des cordes de palmier, avancer, tout en résistant, au milieu d'une horde de sauvages: on l'entraînait vers l'endroit du pays où s'élevait le Tépé-Tépé.
Tout autour de lui, des femmes demi-nues, des Sakataves enivrés, affolés, poussaient des hurlements sinistres et chantaient des hymnes propitiatoires.
Leurs cris, leurs danses redoublaient autour du pauvre Lambo que l'on poussait des mains et que l'on piquait avec le fer des javelots pour le forcer à avancer.
Quand cette foule sauvage fut arrivée près du Tépé-Tépé, les bourreaux hissèrent Lambo sur le sommet de l'arbre et le forcèrent à s'asseoir sur le cône, au milieu des scions qui s'agitaient déjà autour de sa tête.
Le malheureux n'avait pas perdu son sang-froid: il voyait la mort arriver, mais son courage résistait aux premières étreintes.
La foule lui cria: Tick! ce qui voulait dire: Bois! et il prit dans sa main un peu de ce liquide étrange et sinistre, qu'il porta à ses lèvres.
Un moment après, il se relevait d'un bond. Son visage était transfiguré: on eût dit que la folie s'était emparée de ce jeune homme si calme d'ordinaire. A peine fut-il debout, les deux pieds dans le creux de l'arbre, qu'il se vit enlacer par les scions du Tépé-Tépé. Sa tête, son cou, ses bras furent serrés comme dans des étaux de fer; son corps fut de même enlacé par ces serpents végétaux.
C'était un nouveau Laocoon devenant la proie des boas qui vont le dévorer.
A ce moment suprême, les grandes feuilles du Tépé-Tépé se redressèrent lentement, comme les tentacules d'une énorme pieuvre; venant à l'aide des scions placés autour du coeur de l'arbre, elles étreignaient plus fortement la victime si odieusement sacrifiée. Ces grands leviers s'étaient rejoints et s'écrasaient l'un l'autre, et l'on vit bientôt suinter à leur base, par les interstices de l'horrible plante, des coulées d'un liquide visqueux; mêlé au sang et aux entrailles de la victime.
A la vue de cet odieux mélange, les sauvages Sakataves se précipitèrent sur l'arbre, l'escaladèrent en hurlant, et, à l'aide de noix de cocos, de leurs mains disposées en creux, recueillirent ce breuvage de l'enfer qu'ils buvaient avec délices.
Ce fut alors une épouvantable orgie, suivie de convulsions épileptiques, et enfin d'une insensibilité absolue.
Lorsque l'arbre anthropophage eut achevé son repas, quelques heures après le moment où la victime lui avait été livrée, il ne restait plus du corps de Lambo que des ossements broyés et des nerfs desséchés.
Les grandes feuilles s'étaient détendues, les scions voltigeaient toujours et le cône intérieur de l'arbre rejetait sa liqueur visqueuse, âcre et intoxicante.
La malheureuse mère de Lambo était folle, mais son fils Horra régnait sur les Sakataves.
La prairie en feu.
Ce qui suit est un souvenir de voyage au milieu des prairies indiennes.
Nous nous trouvions, quelques amis et moi, lancés parmi les déserts du Far-West, en compagnie d'une tribu de Sioux, et nous avions campé sur les bords de la rivière des Pruniers (Plum's River). Un matin, mon camarade Willie et moi nous partîmes seuls pour aller tuer un cerf ou deux pour les besoins de notre caravane.
Au lieu d'un «Virginien», nous rencontrâmes un ours. Willie fit feu et blessa sérieusement l'animal qui prit la fuite à travers les méandres du désert.
Nous nous décidâmes à poursuivre la bête, en jurant de ne revenir au campement qu'avec maître Bruin. L'animal avait pris les devants et nous lançâmes nos montures au galop. Après deux heures de cette course échevelée, nous comprîmes que l'ours s'était dérobé, ou bien qu'il était tombé mort dans quelque coin. Notre limier avait cessé de donner de la voix.
C'est alors que nous songeâmes au retour. Seulement, dans l'ardeur de notre poursuite, nous avions perdu souvenir de la direction suivie et nous ne pouvions retrouver le chemin du camp.
Tandis que nous nous orientions, Willie et moi, nous aperçûmes à l'horizon une énorme troupe de bêtes diverses se précipitant en avant avec une inquiétude qui n'avait jamais été remarquée auparavant par nous dans les hardes de ces animaux. Leur allure était celle que donne l'épouvante, et la présence d'un homme ne devait certainement pas avoir cette influence sur leur course rapide.
En regardant attentivement à l'horizon, nous vîmes une large bande noirâtre que nous prîmes d'abord pour un nuage; mais comme l'épaisseur en augmentait toujours et que sa couleur devenait de plus en plus sombre, nous nous arrêtâmes sans nous parler, afin de mieux nous rendre compte.
—Ce n'est pas un nuage, me dit tout à coup Willie.
Les hardes effrayées des habitants du désert se précipitaient toujours en avant.
Tout à coup l'idée me vint que la prairie était en feu, et je vis un moment après que je ne m'étais point trompé.
La bande noire que nous apercevions à l'horizon, était formée de nuages de fumée de plus en plus reconnaissables, qui avaient une étendue d'environ une lieue et se développaient au fur et à mesure des progrès de l'incendie.
Il nous fallait fuir: mais dans quelle direction? Quoi qu'il en fût, il était impossible de rester à l'endroit où nous nous trouvions. Un galop incessant pouvait seul nous arracher à l'invasion des flammes et à une mort épouvantable.
Nos montures semblaient deviner l'imminence du danger. Elles regardaient en hennissant les colonnes de fumée qui s'élevaient de toutes parts et tiraient sur la bride comme pour inviter leur maître à prendre un parti. Aussi, à peine eûmes-nous lâché les brides que les animaux s'élancèrent avec toute la vitesse dont ils étaient capables, comme s'ils eussent voulu devancer l'ouragan et laisser loin derrière eux le danger imminent. Ils emportaient leurs cavaliers dans une course effrénée, précédant toutes les bêtes fauves, les bisons et les chevaux mêlés les uns aux autres, harde innombrable dont la plaine était couverte aussi loin que la vue pouvait s'étendre.
Les pauvres égarés s'efforçaient de modérer leurs montures; mais ils avaient beau leur parler et caresser de la main leur fine encolure, l'animation de ces pauvres bêtes augmentait à chaque pas et leurs bonds devenaient de plus en plus impétueux.
A la fin, d'épais nuages de fumée, chassés par l'ouragan et s'enroulant les uns sur les autres en tourbillons épais et sinistres, vinrent se ranger au-dessus de nos têtes. L'obscurité augmentait comme lorsque la nuit couvre la terre et qu'il n'y a pas d'étoiles au ciel.
Tout à coup une lueur rougeâtre perça les ténèbres. Willie et moi, nous nous retournâmes comme d'un commun accord, et nous vîmes avec horreur les herbes prendre feu et projeter des flammes jusqu'à l'extrémité de la prairie. Nous nous crûmes entourés d'une ceinture de feu.
L'éclat intermittent de ce foyer éclairait, d'un reflet ardent et menaçant à la fois, la foule des animaux affolés de terreur et fuyant à perdre haleine.
Tout l'espace que Willie et moi nous avions laissé derrière nous paraissait animé; une trépidation semblable au sourd grondement du tonnerre frappait nos oreilles.
Nos braves coursiers réussirent—grâce à des efforts incroyables—à se tenir à distance du feu; c'est à peine si quelques-uns des hôtes les plus rapides du désert, cerfs, antilopes ou chevaux sauvages, purent nous atteindre et se maintenir à nos côtés pendant cette fuite désespérée.
Tout en galopant, nous voyions tomber tantôt un cheval, tantôt une gracieuse antilope; plus loin, un cerf ou un bison; mais les congénères de ces animaux s'enfuyaient sans songer à autre chose qu'à leur propre conservation, et ils abandonnaient les autres à leur malheureux sort.
Jusqu'alors les forces de nos montures n'avaient pas faibli. L'effroi et l'instinct de la conservation soutenaient leur ardeur et donnaient à leurs jarrets une souplesse extraordinaire. Cependant au bout d'un certain temps, Willie sentit les mouvements de sa monture devenir plus raides: sa respiration lui parut plus haletante, son galop plus allongé. Il était évident que les flammes se rapprochaient rapidement.
—Du courage! En avant! m'écriai-je, quand je m'aperçus qu'il n'était plus à ma droite.
Et mon camarade enfonça résolument ses éperons dans les flancs de son coursier.
Celui-ci s'enleva par un généreux effort, et nous reprîmes de conserve la direction d'un taillis, ou du moins de quelque chose qui ressemblait à un courant d'eau.
Mais cette ardeur ne dura pas. J'eus, à un moment donné, la douleur de voir le cheval monté par Willie s'abattre et tomber pour ne plus se relever.
La situation était perplexe. Je criai à mon pauvre camarade de monter en croupe avec moi et, quand cela fut fait, je pressai ma monture et nous gravîmes ainsi une sorte de colline qui se dressait devant nous.
O bonheur! Arrivés au sommet, nous aperçûmes à nos pieds, à quarante pas environ, dans le bas-fond, un marécage qui commençait sous un arbre d'une élévation colossale.
Nous mîmes aussitôt pied à terre, et mon ami, pendant que je maintenais mon cheval, s'élança sur l'arbre et découvrit un ruisseau qui jaillissait entre ses racines et allait en serpentant se perdre dans le palud.
La Providence avait guidé notre course vers cet endroit afin de nous délivrer du danger. Le courage de Willie et le mien revinrent à la fois.
Tandis que je traînais mon cheval vers le marécage, mon camarade d'infortune découvrait une anfractuosité de rocher qui pouvait nous servir d'abri: il m'appela et je le rejoignis, tandis que ma monture se vautrait dans une flaque d'eau bourbeuse, comme si elle eût voulu se préserver des atteintes du feu.
Cinq secondes après, nous étions blottis au fond de l'asile humide qui devait nous sauver la vie.
Nous avions plongé nos couvertures dans le ruisseau, et nous attendîmes avec impatience le passage de l'ouragan enflammé.
L'incendie avançait à pas de géant. Aux ténèbres opaques succéda la clarté la plus vive: une pluie de feu vint bientôt s'abattre sur le marécage, et l'arbre qui s'élevait au-dessus de nos têtes fut ébranlé jusque dans ses racines. Un vacarme épouvantable se fit entendre et l'avalanche vivante se précipita en avant.
A droite et à gauche, nous voyions passer des bisons, des chevaux sauvages, des cerfs, en compagnie d'antilopes, de jaguars, de panthères qui s'élançaient les uns par-dessus les autres dans le marécage.
En quelques minutes, cet endroit fut comblé, pour ainsi dire, par un amas de bêtes fauves, aussi loin que nous pouvions diriger nos regards, ce qui n'empêchait pas l'invasion d'autres animaux qui suivaient les premiers et s'efforçaient de grimper sur le dos les uns des autres, pour s'enfoncer à leur tour dans ce bourbier protecteur.
A la première apparition de cette armée d'animaux, Willie et moi, nous avions tiré nos revolvers de notre ceinture et nous nous tenions prêts à défendre chèrement notre vie. Mais les bêtes fauves avaient bien autre chose à faire que de s'occuper de nous. Toutes passèrent outre, sans même faire attention à notre présence.
Peu à peu le nombre des bêtes sauvages diminua. Les traînards hors d'haleine avaient été rattrapés par les flammes, et l'incendie les dévorait.
Les traînées de feu avaient bien passé, courant à la suite des bêtes affolées, mais le ciel était resté embrasé; le vent apportait toujours des bouffées de chaleur suffocante.
Cette torture fut, du reste, de courte durée: un air frais, glacial presque, pénétra dans l'anfractuosité qui nous servait de retraite et nous rendit l'usage de nos sens.
Les flammes avaient disparu, et le jour brillait de nouveau. Mais, hélas! nous étions perdus au milieu d'un océan de désolation.
Aussi loin que la vue pouvait s'étendre, la prairie qui, une heure auparavant, ondulait sous le souffle de la brise, ne présentait plus à nos yeux qu'une surface nue et dépouillée de toute végétation. Ça et là gisaient les corps calcinés d'un grand nombre d'animaux, dont quelques-uns se tordaient encore dans les dernières convulsions de l'agonie.
A l'aspect de ce spectacle émouvant au suprême degré, mon ami et moi nous tendîmes la main, et nous pleurâmes en silence.
Nous nous trouvions dans une passe très-fâcheuse. Qu'était devenu mon cheval? Comment pourrions-nous regagner le campement?
En allant examiner l'endroit où ma vaillante bête s'était abattue, je vis remuer quelque chose à peu de distance. Je m'approchai et, à ma grande surprise, j'aperçus la tête d'un cheval bai-brun qui semblait sortir d'un bas-fond, tandis que son corps était enfoncé dans un fossé rempli de pierres. C'était un cheval sauvage, un étalon d'environ quatre ans, dont les flancs se soulevaient péniblement et qui ne parut pas s'apercevoir de ma présence. Magnifique pur sang, quoique dans un piteux état, l'animal semblait avoir été privé de la vue par la pluie de cendres qui avait passé au-dessus de sa tête.
Je courus immédiatement chercher dans l'anfractuosité du rocher le harnachement de mon cheval, et je bridai et sellai l'étalon sauvage, qui se trouvait dans un état d'épuisement tel qu'il n'offrit pas la moindre résistance.
Willie me laissait faire: le pauvre garçon semblait désespéré; il avait retrouvé le cadavre de mon cheval complètement calciné, et je lui fis comprendre, qu'à part le regret d'avoir perdu un bon serviteur, il ne fallait pas perdre courage. Celui que la Providence nous envoyait devait le remplacer avantageusement.
J'allai remplir d'eau mon chapeau de feutre, je ramassai une bonne gerbe d'herbes fraîches sur le bord de la fontaine, et après avoir arrosé la tête de l'animal je lui offris à manger. Mais il refusa de goûter à sa provende.
Willie m'aida à l'amener près du ruisseau, et nous l'attachâmes solidement au grand arbre à l'aide du lazzo que j'emportais toujours dans mes excursions de chasse.
Avant que la nuit fût venue, j'allai aux provisions. Il n'y avait qu'à choisir autour de nous. Je dépeçai un grand cerf de deux ans dont la chair me parut tendre, et nous en fîmes des grillades qui nous semblèrent d'autant meilleures que nous avions grand'-faim.
Notre souper terminé, nous nous arrangeâmes de notre mieux pour dormir, et nous nous fiâmes pour être avertis d'un danger—en cas qu'il survînt—sur notre pauvre chien,—que j'ai oublié,—lequel n'avait pas quitté les sabots de notre monture et s'était prudemment blotti au fin fond du rocher.
Toutefois, quand le péril avait cessé, il s'était montré et témoignait de sa joie par des aboiements multiples.