DOÑA PERFECTA
OUVRAGES DE M. JULIEN LUGOL
Un Rêve, poème—La Délivrance—La Vengeance, avec une lettre de Victor Hugo.—Le Quatre Septembre—Le Poète—La Guerre au Néant—Brochures.
Une excursion aux Ossuaires de San-Martino et Solferino, traduction française du livre italien de Mme Cesira Pozzolini Siciliani.—Lemerre, éditeur.
POUR PARAITRE PROCHAINEMENT
Marianela, traduction du roman espagnol de D. B. Perez Galdós.
Odes barbares, traduction des poésies italiennes de Giosué Carducci, avec une lettre de l’auteur.
Keramos, traduction du poème américain de Henri Wadsworth Longfellow, avec une lettre de l’auteur.
Le Bandolérisme (le Banditisme), étude sociale et mémoires historiques.—Traduction française, illustrée par Vierge, du grand ouvrage de D. Julian de Zugasti y Saenz.
EN PRÉPARATION
L’Ami Manso, traduction du roman espagnol de B. Perez Galdós.
Le Docteur Centeno, traduction du même auteur.
Tormento, —
Madame Bringas, —
Savitri, traduction en vers de l’idylle dramatique de M. le comte Angelo de Gubernatis.
Élans de l’âme—Échos humains, poésies, 1 vol.
Tours.—Imp. Arrault et Cie.
D. B. PEREZ GALDÓS
DOÑA
PERFECTA
Traduit par JULIEN LUGOL
Préface par M. Albert SAVINE
PARIS
NOUVELLE LIBRAIRIE PARISIENNE
E. GIRAUD ET Cie ÉDITEURS
18, RUE DROUOT, 18
—
1885
Tous droits réservés
BENITO PEREZ GALDÓS
Les Espagnols considèrent à cette heure M. Benito Perez Galdós comme leur premier romancier.
Tous, idéalistes ou naturalistes, sont unanimes sur ce point.
Par quels romans s’est-il acquis cette célébrité?
Par quels autres l’a-t-il un instant compromise?
Par quelles œuvres enfin a-t-il su reconquérir le terrain perdu?
Voilà où commencent les divergences.
Non pas que les critiques de l’Ecole nouvelle, M. Leopoldo Alas, Mme Emilia Pardo Bazan, fassent fi des premiers essais de M. Perez Galdós dans le roman contemporain. Certes! Ils s’accordent à lui reconnaître le mérite absolu d’avoir, avec M. Juan Valera, fait du roman espagnol dégénéré une œuvre sérieuse, une étude psychologique. Ils ne refusent à cette première carrière de son talent (de La Fontana de Oro à La familia de Leon Roch, 1868 à 1879) ni mérite ni gloire. Seulement, Mme Emilia Pardo, tout au moins, déclare que la prédominance de la thèse dans les dernières œuvres de cette période, surtout dans Gloria et dans la Famille de Léon Roch, la troublait et l’inquiétait. Pour elle et pour M. Alas, la publication de la Desheredada (la Deshéritée) fut une joie vive, une joie triomphale.
C’est cette joie, c’est ce triomphe qui déplaisent aux champions de l’idéalisme. Pour eux, les quatre premiers romans contemporains sont parfaits. Ils n’ont cure de se demander si certains personnages ne seraient point bâtis arbitrairement pour les besoins de la thèse. Ils préfèrent passer ce point sous silence auprès du public. Avec quel bonheur au contraire, le plus brillant d’entre eux, M. Luis Alfonso proclame que, depuis la Desheredada, M. Perez Galdós a cheminé de faux pas en faux pas jusqu’à sa chute dans La de Bringas[1]!
Toute la question est là.
Le maître du roman castillan doit-il être rattaché à l’Ecole anglaise ou à l’Ecole française?
Son évolution de 1881, après la lumineuse trouée de l’Assommoir, est-elle une déchéance ou un progrès?
A parler franc, et libre de tout absurde chauvinisme littéraire, nous n’hésitons pas à la considérer comme un progrès, sans vouloir par cette affirmation nier que les œuvres de la période naturaliste de M. Perez Galdós sont souvent inégales.
Dans les grandes lignes, l’opinion de Mme Pardo et de M. Alas est donc la nôtre. Seulement, des quatre premiers romans contemporains, c’est, avec M. Palacio Valdes, Doña Perfecta que nous placerons en première ligne comme le mieux équilibré, le mieux construit et le plus propre, avec cette délicieuse idylle de Marianela,[2] à plaire à notre public français.
Quand il écrivait Doña Perfecta, M. Perez Galdós était déjà pleinement lancé dans le mouvement littéraire castillan. Né aux Canaries en 1845, élevé dans les îles et à Madrid, le romancier avait débuté par le roman historique et publié successivement La Fontana de Oro—c’est le nom d’un club célèbre de 1820—et El Audaz[3].
On traduisait alors les romans de MM. Erckmann-Chatrian et ils obtenaient un vif succès. M. Perez Galdós, sous le titre d’Episodios nacionales, songea à raconter l’histoire espagnole depuis le temps du Prince de la Paix jusqu’au règne d’Isabelle de Bourbon. Vingt volumes devaient paraître de la sorte, tous emplis de chauvinisme et propres à flatter les passions de la foule. Cependant, tout en ne négligeant rien pour se former un public, le romancier demeurait aussi impartial qu’Espagnol peut l’être quand il parle de la glorieuse prise d’armes de 1808.
En même temps qu’il rêvait les Episodios, M. Perez Galdós lisait Balzac et rêvait d’écrire des Romans contemporains. Avant même de terminer la rédaction des Episodios, il était à l’œuvre. C’est alors qu’il publia Doña Perfecta (1876).
Doña Perfecta, c’est certainement le conflit de la jeune et de la vieille Espagne, mais c’est aussi celui des hypocrites et des sincères.
Il semble qu’avant de prendre la plume, M. Perez Galdós a dû relire les Paysans de Balzac. Les personnages de son roman ont les mêmes ruses cauteleuses. El Penitenciario, doña Perfecta sont parfaits de vérité, de vie. Naïf et honnête garçon, Pepe Rey, avec son caractère peu trempé pour cette lutte, me semble cependant un type mieux dessiné que Rosario, sentimentale plus que vraie. Le chapitre XVII, certaines prises de bec de Perfecta et du Penitenciario avec Pepe sont menés avec une science parfaite et rachètent ce qu’a de faux et de conventionnel Maria Remedios, comme aussi les deux derniers chapitres du roman qui font long feu et que M. Perez Galdós n’écrirait plus à cette heure.
Doña Perfecta a été le premier coup de feu du parti libéral espagnol, dans une longue lutte de plume où joutèrent les meilleurs romanciers de l’Espagne, Alarcon et Pereda, Valera et Perez Galdós.
Avec le zèle d’un converti de récente date, le premier, M. Pedro Antonio de Alarcon avait publié en 1875 Le Scandale, un gros roman mal bâti, mais curieux.
A cette apologie du Jésuite-confesseur, à ce gros effort du parti ultramontain, le libéralisme répondit par Doña Perfecta.
M. de Alarcon avait prétendu que toute la vertu était dans l’Église: M. Perez Galdós répondit que certains gens d’Église et certains dévots étaient des hypocrites. Il avait vraiment beau jeu, mais je ne dissimulerai pas que, dans Gloria, qui vint ensuite, et où il prétendait prouver l’incompatibilité de la foi avec la véritable probité morale, M. Perez Galdós n’avait plus rien du réaliste. A défaut de vérité, il eut le talent, et Gloria—cette tragédie de la fatalité—contient des pages admirables, comme il n’y en a pas beaucoup dans la littérature espagnole. Mais, malgré le talent plus développé que dans Doña Perfecta, malgré les envolées, malgré l’art plus raffiné, j’ai dit déjà mes préférences pour le premier roman contemporain.
La traduction scrupuleusement fidèle de M. Julien Lugol, que j’ai la bonne fortune de recommander ici, rend merveilleusement et défauts et qualités d’un roman que notre grand public français lira sans les passions politiques qui agitaient l’Espagne de 1876, mais certainement avec autant d’intérêt que de plaisir.
Albert Savine.
de l’Académie espagnole et de l’Académie
des bonnes lettres de Barcelone.
Paris-Passy, ce 1er novembre 1885.
I.
VILLAHORRENDA!... CINQ MINUTES D’ARRÊT!
Lorsque le train mixte descendant, nº 65 (il est inutile de nommer la ligne) s’arrêta à la petite station située entre les kilomètres 171 et 172, presque tous les voyageurs de 2e et de 3e classe restèrent à dormir ou à bâiller dans les voitures, car le froid pénétrant du matin n’invitait pas à se promener sur le trottoir désert. Le seul voyageur de 1re classe qui se trouvât dans le convoi descendit à la hâte et, s’adressant aux employés, leur demanda si c’était bien là la gare de Villahorrenda. (Ce nom, comme bien d’autres qu’on verra par la suite, est de l’invention et reste la propriété de l’auteur).
—Nous sommes bien à Villahorrenda, répondit le conducteur dont la voix se confondait avec les cris d’effroi des poules qu’on montait en ce moment dans le fourgon. J’avais oublié de vous appeler, monsieur de Rey. Je crois qu’on vous attend avec des chevaux.
—Mais il fait ici un froid de tous les diables! dit le voyageur, en s’enveloppant de son manteau. N’y a-t-il dans la station aucun endroit où pouvoir dormir et se reposer avant d’entreprendre un voyage à cheval dans ce pays glacial?
Il n’avait pas achevé sa phrase que le conducteur, appelé ailleurs par les impérieuses obligations de son emploi, s’en allait en tournant le dos à notre inconnu. Celui-ci vit alors s’approcher un autre employé tenant de la main droite une lanterne qui, se balançant en suivant les mouvements de la marche, projetait une série régulière de lumineuses ondulations. La lumière décrivait sur le trottoir un zig-zag semblable à celui que décrit l’eau tombant d’un arrosoir.
—Y a-t-il un buffet ou un dortoir dans la station de Villahorrenda? demanda le voyageur à l’homme à la lanterne.
—Il n’y a rien du tout, répondit sèchement celui-ci, en courant vers les hommes d’équipe occupés au chargement des colis et faisant pleuvoir sur eux une telle averse de cris, de gros mots, de jurons et de retentissantes imprécations que, scandalisées d’une si brutale grossièreté, les poules elles-mêmes en frémirent dans leur cage.
—Le mieux sera de partir d’ici au plus vite, dit à part lui le voyageur. Le conducteur m’a, du reste, prévenu que les chevaux se trouvaient là...
A ce moment, il sentit une main discrète et respectueuse l’attirer doucement au dehors. Se retournant aussitôt, il aperçut une sombre masse de drap gris qui, dans l’un de ses larges plis, laissait entrevoir le visage ratatiné d’un rusé paysan castillan. Il fixa ses regards sur ce rustre dont l’aspect rappelait celui des aunes dans le monde végétal, et vit deux yeux pénétrants briller sous l’auvent d’un immense chapeau de velours râpé, une robuste main brune tenant un bâton fraîchement coupé et un énorme pied qui, en marchant, faisait sonner le fer d’un éperon.
—Est-ce vous qui êtes le señor D. José de Rey? demanda-t-il en portant la main à son chapeau.
—Oui, et vous,—répondit gaîment le gentilhomme—vous devez être le domestique que doña Perfecta a envoyé ici pour me conduire à Orbajosa.
—Lui-même. Lorsque vous désirerez partir... Le bidet court comme le vent. Il me semble que le señor D. José doit être bon cavalier. Il est vrai que bon chien chasse de race...
—Par où faut-il passer? interrompit le voyageur avec impatience. Allons, partons, partons d’ici, señor... Comment vous nomme-t-on?
—Je me nomme Pedro Lucas—répondit l’homme au manteau gris, en portant de nouveau la main à son chapeau—mais on m’appelle le tio Licurgo. Où sont les bagages de monsieur?
—Je les aperçois là-bas sous l’horloge de la station. Il y a trois colis. Deux valises et une énorme caisse de livres pour le señor D. Cayetano. Voici le bulletin.
Un instant après, gentilhomme et écuyer se trouvaient derrière la masure appelée station, en face d’un petit chemin qui, partant de là, se perdait dans les arides coteaux voisins où l’on distinguait confusément le misérable hameau de Villahorrenda. Trois montures devaient transporter hommes et paquets. Un bidet d’assez bonne mine était destiné au gentilhomme. Le tio Licurgo pressait les flancs d’un vénérable cheval ragot quelque peu usé mais encore solide, et le mulet, qu’un jeune garçon très ingambe et plein d’ardeur devait conduire par la bride, avait la charge des bagages.
Avant que la caravane se fût mise en marche partit le train, qui parcourut la voie avec la prudente lenteur propre aux trains mixtes. Son roulement se faisait entendre de plus en plus lointain sur le sol ébranlé. En pénétrant dans le tunnel du kilomètre 172, le bruit strident du sifflet de la locomotive retentit dans les airs. Le tunnel, vomissant par sa noire ouverture une vapeur blanchâtre, rendait un son formidable et au bruit de cette énorme voix s’éveillaient hameaux, villages, villes et provinces.
Ici chantait un coq, plus loin un autre. L’aube commençait à paraître.
II.
UN VOYAGE AU CŒUR DE L’ESPAGNE.
Lorsque, après s’être mis en marche, nos voyageurs eurent dépassé les masures de Villahorrenda, le gentilhomme, qui était jeune et de bonne mine, entama ainsi la conversation:
—Dites-moi, señor Solon...
—Licurgo, pour vous servir...
—C’est cela, señor Licurgo. Je savais bien que vous étiez un sage législateur de l’antiquité. Excusez mon erreur. Mais venons au fait. Dites-moi: comment se porte Madame ma tante?
—Toujours aussi vaillante que par le passé, répondit le paysan en faisant de quelques pas avancer sa monture. Il semble que pour la señora doña Perfecta les années ne passent pas. On a raison de dire qu’aux bons, Dieu donne longue vie. Ce doux ange du Seigneur devrait vivre mille ans. Si les bénédictions qui vont à elle sur la terre pouvaient se transformer en plumes, elle n’aurait pas besoin d’autres ailes pour monter au ciel.
—Et ma cousine, la señorita Rosario?
—Bénie soit la branche qui ressemble à l’arbre! dit le paysan. Que pourrais-je vous dire de doña Rosarito[4], si ce n’est qu’elle est tout le portrait de sa mère? C’est un fier trésor que vous aurez là, caballero D. José, s’il est vrai, comme on le dit, que vous êtes venu pour l’épouser. Vous êtes faits l’un pour l’autre, et la demoiselle n’a pas non plus lieu de se plaindre, car le promis vaut la promise.
—Et le señor D. Cayetano?
—Toujours absorbé par ses livres. Il a une bibliothèque plus grande qu’une cathédrale et ne cesse de fouiller la terre pour chercher des pierres couvertes des diaboliques inscriptions que, dit-on, y gravèrent les Mores.
—A quelle heure arriverons-nous à Orbajosa?
—A neuf heures, s’il plaît à Dieu. Comme la señora va être heureuse, lorsqu’elle verra son cher neveu!.. Et la señorita Rosarito qui, hier déjà, était en train de mettre en ordre la chambre que vous devez habiter?.. Ne vous ayant jamais vu, la mère et la fille brûlent d’impatience et se demandent comment sera ou ne sera pas le señor D. José.
Mais voici le moment où les vaines suppositions vont faire place à la réalité. Dès que la cousine aura vu le cousin, tout ne sera que chants et joie. Un nouveau jour brillera et, comme dit l’autre, nous nous en trouverons tous bien.
—Ma tante et ma cousine ne me connaissant pas encore—dit en souriant le gentilhomme—il me paraît prudent de ne pas faire de projets.
—Vous avez raison; on dit à ce sujet que l’un brosse le cheval que l’autre monte—répondit le paysan. Mais la mine ne trompe pas... Quel trésor vous allez posséder! et quel bon mari elle aura!
Le gentilhomme devenu distrait et pensif n’entendit pas les dernières paroles du tio Licurgo. Comme ils arrivaient à un endroit où la route formait un coude, le paysan dit, en faisant prendre aux chevaux une autre direction:
—Il faut maintenant prendre par ce sentier. Le pont s’est effondré, et nous ne pouvons guéer le ruisseau qu’au bas du cerrillo de los Lirios[5].
—Le cerrillo de los Lirios?—dit le gentilhomme, sortant de sa méditation.—C’est curieux comme en ces vilains endroits abondent les noms poétiques! L’affreuse ironie de ces appellations m’émerveille depuis que je voyage par ici. Tel site qui n’est remarquable que par sa solitude et la désolante tristesse de son noir paysage, se nomme la charmante vallée (Valle-Ameno). Tel ramassis de masures qui s’étend mesquinement dans une plaine aride et de mille façons révèle sa misère, a l’impudence de s’appeler la Ville-Riche (Villa-Rica). Il existe un ravin poudreux et pierreux où même les chardons ne peuvent pas pousser qui ne s’en nomme pas moins le Vallon des Fleurs (Valdeflores). La colline que nous avons devant nous est le cerrillo de los Lirios? Mais, pour l’amour du ciel, où sont donc ces lis: Je ne vois pas autre chose que des pierres et de l’herbe flétrie. Qu’on l’appelle le cerrillo de la Desolacion et on sera dans le vrai. Excepté Villahorrenda qui, paraît-il, est bien nommée, tout ici est ironie. Les noms sont beaux, mais ce qu’ils désignent est prosaïque et misérable. Les aveugles seuls pourraient se trouver heureux dans ce pays qui est un paradis pour la langue et un enfer pour les yeux.
Le señor Licurgo, ou n’entendit pas ce que le caballero de Rey venait de dire, ou dédaigna d’y répondre. Lorsqu’ils passèrent à gué le ruisseau dont les eaux bouillonnantes et fangeuses semblaient impatientes de sortir de leur lit, le paysan, étendant le bras vers des champs incultes qui s’étendaient à gauche, dit:
—Voici les Alamillos[6] de Bustamante.
—Mon domaine! s’écria dans un transport de joie le gentilhomme, en parcourant du regard les tristes champs qu’éclairaient les premières lueurs du matin. C’est la première fois qu’il m’est donné de voir le patrimoine que j’héritai de ma mère. La pauvre femme vantait tellement ce pays et m’en contait tant de merveilles que je me figurais, alors que j’étais encore un enfant, qu’habiter ici, c’était être en paradis. Des fruits, des fleurs, des chasses à la grande bête et au menu gibier, des montagnes, des lacs, des rivières, de poétiques ruisseaux, des collines où paissaient les troupeaux, il y avait de tout dans les Alamillos de Bustamante, dans cette contrée de bénédiction, la meilleure et la plus belle de toutes les contrées du monde... Etrangeté! Les habitants de ce pays ne vivent que par l’imagination. Si, dans mon enfance, alors que je partageais les idées et l’enthousiasme de mon excellente mère, on m’eût conduit ici, j’aurais aussi trouvé charmants ces monts arides, ces plaines poudreuses ou marécageuses, ces métairies en ruines, ces norias à moitié démolies, dont les godets montent à peine l’eau nécessaire pour arroser une demi-douzaine de choux, tous ces champs stériles, misérables et désolés, enfin, que je contemple en ce moment.
—C’est la meilleure terre du pays—dit le señor Licurgo—et pour la culture des pois chiches, il n’en existe pas de pareille.
—Je suis d’autant plus heureux de l’apprendre que depuis que je la possède, cette fameuse terre ne m’a pas rapporté un sou.
Le sage législateur spartiate se gratta l’oreille et poussa un soupir.
—Il m’a été dit—continua le gentilhomme—que quelques propriétaires de mes voisins promènent leur charrue autour de mon domaine et me le rognent petit à petit. Il n’existe donc ici, señor Licurgo, ni bornes, ni démarcations, ni véritable propriété.
Après un silence durant lequel son esprit paraissait occupé à chercher des raisons, le rusé paysan répondit en ces termes:
—Le tio Paso-Largo, que nous surnommons le Philosophe, a insensiblement pénétré dans les Alamillos, au-dessus de l’ermitage et, rognant, rognant, s’en est, peu à peu, approprié six fanègues[7].
—Quelle admirable école! s’écria en riant le gentilhomme.—Et je gagerais que ce brave homme n’a pas été le seul... philosophe.
—C’est bien possible—dit l’autre.—Que chacun se mêle de ce qui le regarde; si le grain ne manquait pas au colombier, il n’y manquerait jamais de pigeons... Mais vous savez, señor D. José, que l’œil du maître engraisse le cheval et, maintenant que vous voilà, vous ferez en sorte de recouvrer ce qui vous appartient.
—Ce ne sera peut-être pas si facile, señor Licurgo—répondit le gentilhomme, au moment où ils entraient dans un sentier, des deux côtés duquel le regard embrassait de magnifiques champs de blés qui, par leur vigueur et leur précoce maturité, faisaient plaisir à voir.—Ces champs-ci me semblent mieux cultivés. Je constate qu’il y a du bon dans les Alamillos.
Le paysan fit la grimace et affectant de dédaigner les champs qu’admirait le voyageur, dit d’un ton très humble:
—Señor, ce sont les miens.
—Eh bien, ne vous déplaise—répliqua vivement le gentilhomme,—je ne serais pas fâché de moissonner vos blés! A ce qu’il paraît, la philosophie est ici contagieuse.
Ils descendirent dans une gorge qui servait de lit à un maigre ruisseau, alors à sec, et après l’avoir passé, ils entrèrent dans un champ plein de pierres où l’on n’apercevait pas la moindre trace de végétation.
—Cette terre est bien mauvaise—dit le gentilhomme en se retournant pour regarder son compagnon qui était resté quelque peu en arrière.—Il vous sera difficile d’en tirer parti, elle n’est que boue et gravier.
Licurgo répondit d’un ton débonnaire:
—Cette terre... vous appartient.
—Allons, bon, je vois que j’ai ici tout ce qui est mauvais, répliqua le gentilhomme en riant de bon cœur.
Ce disant ils reprirent de nouveau la grande route. La lumière du jour, faisant allégrement irruption par toutes les ouvertures et les claires-voies de l’horizon hispanique, inondait déjà les champs d’une éblouissante clarté. L’immense ciel sans nuages paraissait s’agrandir encore en s’éloignant de la terre et prendre plaisir à la contempler de plus haut. Désolée et sans arbres, la terre, à certaines places couleur de paille, à d’autres couleur de craie, et toute découpée en triangles et quadrilatères jaunes et sombres, gris ou légèrement verdâtres, ressemblait en quelque sorte au manteau de haillons du mendiant qui s’étale au soleil. Sur ce misérable manteau le christianisme et l’islamisme avaient livré des batailles épiques. Champs glorieux certainement, mais que les dernières guerres avaient laissé dans un affreux état.
—Je crois que le soleil sera chaud aujourd’hui, señor Licurgo, dit le gentilhomme en se débarrassant d’une partie de ses vêtements.—Quelle triste route! Aussi loin que puisse s’étendre le regard, il ne découvre pas un seul arbre. Tout est le contraire de ce qu’il devrait être. L’ironie ne cesse pas.—Pourquoi, puisqu’il n’y a ni grands, ni petits peupliers, appelle-t-on donc ceci les Alamillos?
Le tio Licurgo ne répondit pas à cette question, parce que certains bruits, qui tout à coup venaient d’éclater dans le lointain avaient absorbé son attention. L’air peu rassuré, il arrêta sa monture, tandis que, d’un œil inquiet, il fouillait au loin la route et les coteaux.
—Qu’y a-t-il, demanda le voyageur en s’arrêtant aussi.
—Avez-vous sur vous des armes, Sr. D. José?
—Un revolver... Ah! je comprends. Sont-ce bien des voleurs?
—C’est possible... répondit le paysan fort ému. Il me semble avoir entendu une détonation.
—Allons donc voir... En avant, s’écria le gentilhomme en éperonnant sa monture.—Ils ne sont pas si terribles que cela.
—Un peu de calme, Sr. D. José,—s’écria, en l’arrêtant, le villageois.—Ces gens-là sont pires que le diable. Dernièrement, ils ont assassiné deux gentilshommes qui allaient prendre le train... Ne faisons pas les braves. Gasparon el Fuerte, Pepito, Chispillas, Morengue et Ahorca-Suegros ne me verront jamais en face. Prenons la traverse.
—En avant! Sr. Licurgo.
—En arrière! Sr. D. José, répliqua le paysan d’un ton suppliant. Vous ne connaissez pas ces gens-là. Ce sont eux qui, le mois dernier, volèrent dans l’église du Carmen, le saint-ciboire, la couronne de la Vierge et deux candélabres; et ce sont eux qui, il y a deux ans, pillèrent le train allant sur Madrid.
A l’énumération de si déplorables antécédents, D. José sentit quelque peu s’amollir son courage.
—Voyez-vous là-bas ce grand coteau couvert de pins? C’est là que se cachent ces bandits dans des cavernes qu’on appelle la Estancia de los Caballeros[8].
—De los Caballeros?
—Oui, monsieur. Ils descendent de là sur la grand’route, lorsque la Guardia civil[9] cesse de veiller, et ils volent qui ils peuvent. N’apercevez-vous pas, un peu au-delà du coude que fait la route, une croix qui fut érigée en mémoire de l’assassinat de l’alcade de Villahorrenda à l’époque des élections?
—Oui, je vois la croix.
—Eh bien, il y a près de là une vieille masure dans laquelle ils se cachent pour guetter les voitures. Nous appelons cet endroit Las Delicias.
—Las Delicias?...
—Si tous ceux qui ont été assassinés et dépouillés en passant par là ressuscitaient, on pourrait en former une armée.
Pendant qu’ils discouraient ainsi, les détonations se rapprochaient, ce qui ne laissa pas de troubler un peu l’imperturbable courage des voyageurs, moins toutefois celui du zagalillo[10] qui les accompagnait, lequel, bondissant de joie, demanda au Sr. Licurgo la permission de s’avancer pour voir la bataille qui se livrait si près d’eux. La demande de ce jeune garçon rendit D. José quelque peu honteux d’avoir eu peur, ou tout au moins de s’être laissé intimider par les paroles du Sr. Licurgo et donnant de l’éperon à son bidet, il s’écria:
—Eh bien! nous irons tous. Peut-être pourrons-nous prêter secours aux malheureux voyageurs qui se trouvent en si grand danger et mettre à la raison ces Caballeros.
Le paysan s’efforçait de convaincre le jeune homme de la témérité de sa détermination en même temps que de l’inutilité de ses généreuses intentions, attendu, disait-il, que les volés étant bien volés et peut-être morts, ils n’avaient plus besoin du secours de personne. En dépit de ces prudents conseils, le gentilhomme opposait la plus vive résistance aux raisons du paysan, lorsque l’arrivée de deux ou trois charretiers conduisant tranquillement un grand chariot mit fin à la discussion. Le danger ne devait pas être tellement grand, puisque ces charretiers s’avançaient sans la moindre crainte en chantant de gais refrains. Les détonations, en effet, dirent ceux-ci, n’étaient pas imputables aux voleurs, mais bien à la Guardia civil qui, de cette façon, voulait ôter l’envie de se sauver à une demi-douzaine de vauriens qu’elle conduisait, enchaînés, à la prison de la ville.
—C’est bien, c’est bien, je sais ce qui en est,—dit Licurgo en indiquant du doigt une légère fumée qu’on découvrait sur la droite à une certaine distance de la route.—On leur a fait leur compte. Cela arrive quelquefois.
Le gentilhomme ne comprenait pas.
—Je vous assure, Sr. D. José,— ajouta avec énergie le législateur lacédémonien,—qu’ils ont joliment bien fait, car il est inutile de mettre ces coquins-là en jugement. Le juge les tourmente quelque peu, puis il les relâche. Si, après six ans de procédure, quelqu’un d’eux est envoyé au bagne, il ne tarde pas à s’échapper, ou bien on le gracie, et il retourne à la Estancia de los Caballeros. Le mieux est encore de les fusiller. On les conduit en prison, et, lorsque pendant le trajet, on trouve un endroit propice... Ah! brigand, tu veux t’échapper! boum! boum!... Le procès-verbal dressé, les témoins entendus, la culpabilité établie, la sentence prononcée... tout cela en un clin d’œil... On a bien raison de dire, que pour si fin que soit le renard, plus fin est celui qui le prend.—En avant donc, et pressons le pas, car ce chemin, outre qu’il n’est pas large, est loin d’être agréable,—dit Rey.
En passant près des Delicias, ils aperçurent, à peu de distance de la route, les gendarmes qui venaient d’exécuter la sentence que l’on sait. Le zagalillo fut très contrarié qu’on ne lui permît pas d’aller de près contempler les sanglants cadavres des voleurs dont on distinguait de loin l’horrible groupe, mais la caravane poursuivit son chemin. Elle n’avait pas fait vingt pas que ceux qui la composaient entendirent derrière eux le galop d’un cheval s’avançant avec une telle rapidité, qu’en quelques moments il les eut rejoints. Notre gentilhomme se retourna et vit un homme, ou pour mieux dire, un Centaure, car il était impossible de concevoir une plus parfaite harmonie entre la monture et le cavalier. De robuste et sanguine complexion, avec de grands yeux pleins de feu enchâssés dans une lourde tête, que rendaient plus rudes de noires moustaches, ce cavalier, entre deux âges et dont toute la personne avait un aspect farouche et provoquant, révélait une force peu commune. Il montait un superbe cheval au large poitrail, semblable à ceux du Parthénon, harnaché suivant la mode pittoresque du pays, et sur la croupe duquel reposait un grand sac de cuir portant en grosses lettres cette inscription: Correo.
—Eh bonjour! Sr. Caballuco,—dit Licurgo, saluant à son arrivée l’intrépide cavalier. Nous avions pris les devants, mais vous arriverez avant nous pour peu que vous alliez d’un pareil train.
—Eh bien, soufflons un peu,—répliqua le Sr. Caballuco, en mettant sa monture au pas de celle des autres voyageurs, et en observant attentivement le plus distingué des trois,—puisque je me trouve en si bonne compagnie.
—Monsieur,—dit Licurgo, avec un sourire, en désignant Rey,—est le neveu de doña Perfecta.
—Ah!... que le ciel vous conserve, mon cher seigneur et maître.
Les deux personnages se saluèrent, mais il est bon de noter que Caballuco s’acquitta de cette politesse avec un air d’arrogante supériorité qui révélait chez lui la conscience d’une grande valeur ou d’une haute situation dans la contrée. Tandis que le fier cavalier s’arrêtait un instant avec deux gendarmes venus à sa rencontre sur la route, le voyageur demanda à son guide:
—Quel est ce monsieur?
—Qui il est?... Caballuco!
—Et qui est Caballuco?
—Voici... mais vous n’avez donc pas entendu parler de lui?—dit le paysan, stupéfait de l’ignorance crasse du neveu de doña Perfecta. C’est un homme très brave, un excellent cavalier—et le premier caballista[11] de la contrée. A Orbajosa nous l’aimons beaucoup; car il est.. pour dire la vérité... aussi bon que Dieu même... Tel que vous le voyez, c’est un redoutable chef de parti, et le gouverneur de la province se découvre devant lui.
—A l’époque des élections...
—Et le gouvernement de Madrid lui adresse des dépêches en ne le traitant de rien moins que d’Excellence... Il joue à la barra[12] comme pas un, et se sert de toutes les armes comme nous nous servons de nos propres doigts. Alors qu’il y avait des droits d’entrée, personne ne pouvait rien contre lui, et il ne se passait pas de nuit qu’on n’entendît des détonations aux portes de la ville... Il a des partisans qui valent tout l’or du monde, parce qu’il s’occupe aussi bien des petites choses que des grandes... Il vient en aide aux pauvres gens, et l’étranger qui s’aviserait de friser d’un peu trop près la moustache à un habitant d’Orbajosa aurait affaire à lui. Nous ne voyons presque jamais ici de soldats envoyés par le gouvernement de Madrid; et lorsqu’il en est venu, il ne se passait pas de jour que le sang ne coulât, parce que Caballuco leur cherchait querelle à propos de rien. Il paraît qu’il est maintenant dans l’indigence et ne vit que du transport des dépêches; mais il fait des pieds et des mains auprès de la Municipalité pour qu’elle rétablisse les droits d’entrée, afin d’en obtenir l’adjudication. Je ne comprends vraiment pas que vous n’ayez pas entendu parler de lui à Madrid, car il est le fils d’un fameux Caballuco qui a fait partie de l’insurrection; ce Caballuco était lui-même fils d’un autre Caballuco qui était de l’insurrection antérieure. Et comme on dit maintenant qu’il va y avoir une autre insurrection, attendu que tout va de travers, nous tenons à ce que Caballuco en fasse aussi partie et continue de cette façon les glorieux exploits de son père et de son grand-père que notre ville s’honore d’avoir vus naître.
Notre voyageur fut tout surpris de voir qu’une sorte de chevalerie errante subsistait encore dans les lieux qu’il visitait, mais il n’eut pas le temps de faire de nouvelles questions, parce que celui qui en était l’objet les rejoignit en disant d’un ton de mauvaise humeur:
—La Guardia civil en a encore dépêché trois. Je viens de dire au chef de prendre garde à lui. Demain nous aurons à causer, le gouverneur de la province et moi...
—Vous irez à X...?
—Non pas, Sr. Licurgo; le gouverneur viendra ici. Sachez qu’on va nous mettre à Orbajosa une garnison d’un ou deux régiments.
—Oui, oui, dit vivement le voyageur en souriant. J’ai entendu dire à Madrid qu’on craignait de voir par ici se lever quelques guerrillas... Il est bon de prendre des précautions.
—On ne dit à Madrid que des absurdités...—s’écria violemment le centaure, en accompagnant son affirmation d’une litanie de jurons du meilleur cru.—Il n’y a à Madrid que de la canaille... On veut nous envoyer des soldats? Probablement pour nous arracher de nouvelles contributions qui seront suivies de nouveaux enrôlements? Par la vie de..... S’il n’y a pas d’insurrection, il devrait y en avoir. De sorte,—ajouta-t-il en regardant d’un air sournois le jeune gentilhomme,—de sorte que vous êtes le neveu de doña Perfecta?
Le ton dont ces paroles furent prononcées et l’insolent regard dont le bravo les accompagna irritèrent le jeune homme.
—Oui, monsieur,—répondit-il.—Y a-t-il quelque chose pour votre service?
—Je suis un grand ami de la señora que j’aime comme la prunelle de mes yeux,—dit Caballuco.—Puisque vous allez à Orbajosa, nous nous y reverrons.
Et sans ajouter un mot, le centaure piqua des deux son coursier qui, partant au galop, disparut dans un nuage de poussière.
Après une demi-heure de chemin, durant laquelle le Sr. D. José ne se montra pas plus communicatif que le Sr. Licurgo, apparut à leurs yeux sur un coteau une pyramidale agglomération de vieilles maisons de laquelle se détachaient quelques sombres tours, en même temps que, tout en haut, le ruineux édifice d’un château lézardé. Un amas de murs difformes, de cahutes de terre grises et poudreuses comme le sol en formait la base, avec quelques fragments de murailles crénelées à l’abri desquelles une centaine d’humbles masures dressaient leurs misérables façades en briques crues ressemblant à des visages anémiques et affamés qui demandent l’aumône en passant.
Un très maigre ruisseau, comme une ceinture de fer-blanc entourant le village, rafraîchissait sur son passage quelques jardins, seule verdure qui réjouît la vue. Des piétons et des cavaliers entraient et sortaient, et ce mouvement humain, bien que peu considérable, donnait une certaine apparence vitale à ce grand hameau dont l’aspect architectonique était bien plutôt celui du délabrement et de la mort que du progrès et de la vie. Les innombrables et sordides mendiants qui se traînaient des deux côtés de la route, en fatiguant les passants de leurs supplications, offraient un pitoyable spectacle. Il était impossible de rêver des créatures plus en harmonie et cadrant mieux avec les lézardes de cette sorte de tombeau d’une ville, non seulement morte mais tombant en décomposition.
Lorsque nos voyageurs s’avancèrent, quelques cloches discordantes indiquaient, par leur son expressif, que cette cité momie avait encore une âme.
Elle se nommait Orbajosa, et figurait non pas dans la géographie chaldéenne ou cophte, mais dans celle de l’Espagne, comme ayant une population de 7,324 habitants, une municipalité, un évêché, un tribunal, un séminaire, un dépôt d’étalons, un établissement d’instruction secondaire et autres prérogatives officielles.
—On sonne la grand’messe à la cathédrale—dit le tio Licurgo.—Nous arriverons plus tôt que je ne l’espérais.
—L’aspect de votre pays—dit le gentilhomme en examinant le panorama qui se déroulait sous ses yeux, est on ne peut plus désagréable. La ville historique d’Orbajosa[13], dont le nom est sans doute une corruption de Urbs augusta, ressemble à un grand fumier.
—C’est qu’on n’aperçoit d’ici que les faubourgs—affirma le guide visiblement contrarié. Lorsque vous entrerez dans la rue Royale et dans celle du Connétable, vous y verrez des édifices non moins beaux que la cathédrale.
—Je ne veux pas dire du mal d’Orbajosa avant de la connaître—ajouta le gentilhomme. Et l’observation que je viens de faire n’était même dictée par aucune intention désobligeante,—car humble et misérable ou belle et somptueuse, cette ville me sera toujours chère, non seulement parce qu’elle est la patrie de ma mère, mais aussi parce qu’elle compte au nombre de ses habitants des personnes que j’aime déjà sans les connaître. Entrons donc dans la ville auguste.
Ils gravissaient en ce moment la chaussée aboutissant aux premières rues et longeaient les murs en torchis des jardins.
—Voyez-vous cette grande maison au fond de la vaste huerta[14] dont nous côtoyons la clôture? dit Licurgo en indiquant le large mur peint de l’unique bâtiment qui eût l’aspect d’une habitation commode et gaie.
—Oui... c’est-là la demeure de ma tante?
—Justement. Ce que nous apercevons est le derrière de la maison. La façade donne sur la rue du Connétable, elle a cinq balcons de fer ressemblant à cinq créneaux. Le beau jardin qui est derrière ce mur appartient à la maison; en vous dressant un peu sur vos étriers, vous le verrez tout entier.
—Nous voilà donc déjà chez ma tante?—dit le gentilhomme. Ne peut-on pas entrer par ici?
—Il y a bien une petite porte, mais la señora l’a fait murer.
Le gentilhomme se dressa sur ses étriers et avançant la tête autant qu’il le pouvait, regarda par-dessus la clôture.
—Je vois parfaitement tout le jardin; il y a là-bas sous des arbres une femme, une jeune fille.... une demoiselle...
—C’est la señorita Rosario—répondit en souriant Licurgo qui pour regarder, se dressa à son tour sur ses étriers.
—Eh! señorita Rosario!—cria-t-il en lui faisant de la main droite des signes très significatifs. Nous voici arrivés... je vous amène votre cousin.
—Elle nous a vus—dit le gentilhomme en allongeant encore le cou.—Mais, si je ne me trompe, il y a près d’elle un ecclésiastique... un prêtre.
—C’est le señor Penitenciario—répondit simplement le paysan.
—Ma cousine nous a vus... elle plante là le curé et court vers la maison... Elle est jolie...
—Comme un rayon de soleil.
—Elle est devenue plus rouge qu’une cerise. Allons, señor Licurgo, approchons-nous!
III.
PEPE REY.
Il convient de dire, avant d’aller plus loin, qui était Pepe Rey et ce qui l’appelait à Orbajosa!
Lorsque le «brigadier[15]» Rey mourut, en 1841, ses deux enfants, Juan et Perfecta venaient de se marier; cette dernière avec le plus riche propriétaire d’Orbajosa, le premier avec une jeune fille de la même ville. Le mari de Perfecta se nommait D. Manuel Maria José de Polentinos, et la femme de Juan, Maria Polentinos; mais malgré la similitude des noms, leur parenté était un peu éloignée et du nombre de celles dont on ne tient guère plus compte. Jurisconsulte distingué, Juan Rey exerça pendant trente ans à Séville, où il avait pris ses grades, la profession d’avocat avec non moins d’honneur que de profit. En 1845, il était déjà veuf et avait un fils qui commençait à se distinguer. Celui-ci occupait ses loisirs à construire, avec de la terre dans la cour de la maison paternelle, des viaducs, des digues, des étangs, des barrages, des canaux, puis il s’amusait à laisser courir l’eau à travers ces ouvrages fragiles. Son père le laissait faire et disait: «tu seras ingénieur».
Juan et Perfecta cessèrent de se voir dès qu’ils furent l’un et l’autre mariés, parce que celle-ci alla vivre à Madrid avec le richissime Polentinos dont la fortune égalait les goûts dispendieux.
La passion du jeu et les femmes avaient pris un tel empire sur Manuel Maria José que, pour peu que la mort eût tardé à l’enlever, il ne lui serait plus rien resté. Sucé jusqu’à la moëlle des os par les sangsues de la cour et par l’insatiable vampire du jeu, ce riche provincial mourut subitement dans une nuit d’orgie. Son unique héritier était une enfant âgée de quelques mois. Avec la mort du mari de Perfecta, finirent pour la famille les chagrins qu’il lui causait, mais commença la souffrance morale. La maison de Polentinos était ruinée; les propriétés risquaient d’être saisies par les créanciers; tout était en désordre: dettes énormes, déplorable administration à Orbajosa, discrédit et misère à Madrid, telle était la situation.
Perfecta écrivit à son frère. Celui-ci s’empressa de venir au secours de la pauvre veuve et déploya tant d’adresse et d’activité que peu de temps après la plupart des dangers étaient conjurés. Il commença par obliger sa sœur à résider à Orbajosa pour s’occuper elle-même de l’administration de ses vastes domaines, tandis qu’il soutenait à Madrid le formidable assaut des créanciers. Plus apte que n’importe qui à ces sortes d’affaires, le brave D. Juan Rey, pour délivrer peu à peu la maison de l’énorme fardeau de ses dettes, plaida devant les tribunaux, conclut des arrangements avec les personnes à qui étaient dues les plus fortes sommes, obtint des délais pour les paiements et procéda enfin avec tant d’habileté que le riche patrimoine de Polentinos échappé au naufrage fut mis à même de soutenir pour de longues années la gloire et la splendeur de l’illustre famille.
La reconnaissance de Perfecta était si vive que, d’Orbajosa, où elle avait résolu de se fixer jusqu’à la majorité de sa fille, elle écrivait à son frère entre autre choses affectueuses: «Tu as été pour moi plus qu’un frère et tu as fait pour mon enfant ce que son père n’aurait pas fait. Comment, elle et moi, pourrons-nous jamais nous acquitter envers toi? Ah! mon cher frère, dès que ma fille commencera à bégayer et pourra prononcer un nom, c’est le tien que je l’apprendrai à bénir. Ma reconnaissance ne finira qu’avec ma vie. Ta sœur déplore de ne pouvoir trouver une occasion de te prouver combien elle t’aime, et de te récompenser d’une façon digne de ta grande âme et de l’immense bonté de ton cœur de tout ce que tu as fait pour elle.»
A l’époque où sa mère écrivait ce qui précède, Rosarito était âgée de deux ans. Enfermé dans un collège de Séville, Pepe Rey traçait des lignes sur le papier et s’ingéniait à prouver que la somme des angles intérieurs d’un polygone est égale à autant de fois deux angles droits que ce polygone a de côtés moins deux.
La démonstration de ces ennuyeux théorèmes l’intéressait au plus haut point. Les années se succédèrent. L’enfant grandissait et ne cessait de tracer des lignes. Il finit par en faire une qui s’appelle la ligne de Tarragona à Montblanch. Son premier projet fut le pont de 120 mètres jeté sur le Francoli.
Doña Perfecta continua à résider à Orbajosa. Comme son frère ne sortait pas de Séville, ils passèrent de longues années sans se voir. Une lettre trimestrielle, à laquelle il était trimestriellement répondu, mettait seule en communication ces deux cœurs dont ni le temps ni la distance ne pouvaient diminuer l’affection. Lorsque, en 1870, D. Juan Rey, satisfait d’avoir consciencieusement rempli sa tâche dans la société, se retira dans sa magnifique résidence de Puerto-Real, Pepe, qui avait durant quelques années, travaillé pour le compte de puissantes compagnies de construction, entreprit un voyage d’étude en Allemagne et en Angleterre. La fortune de son père (aussi considérable que peut l’être en Espagne celle qui n’est due qu’à une charge honorablement remplie) lui permettait de se délivrer de temps à autre d’un travail assujetissant. Ayant des idées élevées et professant un immense amour pour la science, la plus pure de ses jouissances consistait dans l’observation et l’étude des prodiges réalisés par l’esprit moderne pour coopérer à la culture et au bien-être physique, en même temps qu’au développement moral de l’homme.
Dès qu’il fut de retour de son voyage, son père lui annonça qu’il avait à lui faire part d’un important projet. Pepe crut tout d’abord qu’il s’agissait d’un pont, d’un bassin maritime ou tout au moins de l’assainissement d’un pays marécageux, mais D. Juan le tira bientôt de son erreur en ces termes:
—Nous voici en mars; la lettre trimestrielle de Perfecta ne pouvait se faire attendre. Lis-la, mon cher fils, et si tu approuves le projet dont m’entretient l’exemplaire et sainte femme qui est ma sœur, tu me donneras le plus grand bonheur qu’il soit donné à ma vieillesse de goûter. Dans le cas où ce projet ne te plairait pas, n’hésite pas à le repousser quelque tristesse que puisse me causer ton refus, car je ne veux en aucune façon influencer ta détermination. Il serait indigne de nous deux que la réalisation d’un pareil projet pût être due à la pression exercée sur son fils par un père obstiné. Tu es donc parfaitement libre d’accepter ou de refuser, et si, par suite d’une inclination antérieure ou pour tout autre motif, le projet en question te causait la plus légère répugnance, je ne veux absolument pas que tu y souscrives à cause de moi.
Pepe parcourut la lettre et dit tranquillement en la posant sur la table:
—Ma tante Perfecta désire que j’épouse Rosario.
—Elle répond qu’elle accepte avec joie ma proposition, dit le père avec une vive émotion. Car c’est moi qui ai eu la première idée de ce mariage. Il y a longtemps, fort longtemps déjà... mais je n’avais pas voulu t’en parler avant de savoir ce qu’en pensait ma sœur. Comme tu le vois, Perfecta accueille avec joie mon dessein; elle dit qu’elle y avait songé aussi; mais qu’elle n’avait pas osé m’en faire part, par la raison que tu es..... as-tu bien lu ce qu’elle écrit? «que tu es un jeune homme du plus grand mérite, tandis que sa fille, élevée à la campagne, ne possède ni de brillants ni de mondains attraits...» C’est elle-même qui dit cela... Pauvre chère sœur! Combien tu es bonne!... Je vois que tu ne repousses pas, que tu ne trouves pas absurde ce projet quelque peu semblable à l’officieuse prévoyance des parents d’autrefois qui mariaient leurs enfants sans les consulter et le plus souvent prématurément sans y avoir bien réfléchi... Dieu veuille qu’il n’en soit pas ainsi de cette union! Dieu veuille qu’elle soit ou promette d’être des plus heureuses! Il est bien vrai que tu ne connais pas encore ma nièce, mais nous connaissons, toi et moi, ses vertus, son esprit, sa modestie et sa noble simplicité... Pour que rien ne lui manque, elle est de plus jolie... Mon avis—ajouta-t-il gaîment, c’est que tu te mettes en route, que tu ailles fouler le sol de cette ville épiscopale, Urbs augusta, et que là tu décides, après avoir vu ma sœur et sa charmante Rosarito, si celle-ci mérite d’être un jour quelque chose de plus que ma nièce.
Pepe reprit la lettre et la lut cette fois avec la plus grande attention. Sa physionomie n’exprimait ni joie ni tristesse. On eût dit qu’il examinait un projet de croisement de deux voies ferrées.
—Ce qui est certain—ajouta D. Juan—c’est que dans cette lointaine ville d’Orbajosa, où par parenthèse, tu as des propriétés que tu vas pouvoir visiter, la vie s’écoule avec un calme et une douceur idylliques. Quelles mœurs patriarcales! Que de noblesse dans cette simplicité! Quelle rustique paix virgilienne! Si, au lieu d’être un mathématicien tu étais un latiniste, tu répéterais en entrant dans ce pays le ergo tua rura manebunt. Quel lieu admirable pour se vouer à la contemplation de notre propre nature et se préparer à l’accomplissement de bonnes œuvres! Là, tout est bonté, loyauté; on n’y connaît ni le mensonge, ni l’ostentation si communs dans nos grandes villes; là naissent et vivent les saintes affections qu’étouffe le bruit de la civilisation moderne; là se rallume la foi éteinte et le cœur entend plus fortement résonner la voix indéfinissable qui, avec une enfantine inquiétude, crie au fond de l’âme de chacun de nous: «Je veux vivre!»
Peu de jours après cet entretien, Pepe quittait Puerto-Real. Il y avait à peine quelques mois qu’il avait refusé du gouvernement la mission d’aller explorer, au point de vue minier, le bassin d’une rivière, la Nahara, dans la vallée d’Orbajosa. Mis en présence des projets que nous venons de faire connaître, il se dit:—«Il convient de mettre le temps à profit, car Dieu seul sait combien durera cette épreuve et quels ennuis peuvent en résulter.» Il se rendit donc à Madrid, sollicita de nouveau la mission d’explorer le bassin de la Nahara, mission qu’il obtint sans difficulté, bien que ne faisant pas officiellement partie du corps des mines, se mit immédiatement en route, et, après avoir deux ou trois fois changé de ligne, tomba, comme on l’a vu, du train mixte no 65, dans les bras du tendre Licurgo.
Cet excellent jeune homme touchait à ses trente-quatre ans. Il était de forte complexion, de taille quelque peu herculéenne, admirablement bâti, et si fier que s’il eût porté l’uniforme, il aurait été difficile d’imaginer un militaire de meilleure mine et de plus martial aspect. Bien qu’ayant la barbe et les cheveux blonds, sa physionomie ne respirait pas l’imperturbable impassibilité des Allemands, mais, au contraire, une telle vivacité que, quoique ne l’étant pas, ses yeux paraissaient noirs. Il pouvait passer pour un type accompli de beauté masculine, et sur le piédestal de sa statue, un sculpteur aurait certainement gravé ces mots: intelligence et force. A défaut de s’y trouver écrits en caractères visibles, ils étaient au moins vaguement exprimés par le feu de son regard, par le puissant attrait de toute sa personne et par les sympathies que lui gagnait son affabilité.
Il n’était pas des plus causeurs:—les organisations à idées mobiles et jugements incertains sont seules portées à la verbosité. La profonde pénétration de ce remarquable jeune homme, le rendait très sobre de paroles dans les diverses discussions que soutenaient, sur différents sujets, les hommes du jour; mais il savait montrer dans la conversation une éloquence fine et spirituelle, toujours marquée au coin du bon sens et d’une juste et calme appréciation des choses du monde. Il n’admettait pas plus l’hypocrisie et les mauvaises plaisanteries que les insipides subtilités chères à quelques esprits infestés de pindarisme, et pour ramener ceux qui s’en écartaient au sentiment de la réalité, Pepe Rey employait souvent, et pas toujours avec mesure, les armes de la raillerie. C’était presque un défaut aux yeux d’un certain nombre de gens qui l’estimaient, parce que notre jeune homme se montrait peu disposé à approuver une foule de faits se produisant journellement dans la société et que tout le monde admettait. Il faut bien le dire, bien que cela puisse diminuer son prestige: Rey ne connaissait pas la facile tolérance du siècle complaisant qui a inventé de singuliers euphémismes de mots et de faits, pour voiler ce qui pourrait paraître désagréable aux yeux du vulgaire.
Tel était, quoi qu’en puissent dire les mauvaises langues, l’homme que le tio Licurgo introduisit dans Orbajosa juste au moment où la cloche de la cathédrale sonnait pour la grand’messe.
Dès que, en regardant par-dessus le mur de clôture, ils eurent aperçu Rosario avec le Penitenciaro et vu la jeune fille courir ensuite vers la maison, ils éperonnèrent l’un et l’autre leurs montures, puis entrèrent dans la rue Royale où un grand nombre de passants s’arrêtaient pour examiner l’étrange voyageur qui pénétrait comme un intrus dans la ville patriarcale. Tournant alors à droite dans la direction de la cathédrale, dont le monumental édifice dominait tout le pays, ils enfilèrent l’étroite rue du Connétable sur le pavé de laquelle les sabots ferrés des chevaux retombant bruyamment en cadence, alarmaient tout le voisinage qui se mettait aux fenêtres et aux balcons pour voir ce qui se passait. Les jalousies s’ouvraient avec un bruit particulier et de nombreux visages presque tous féminins, apparaissaient du haut en bas de la rue. Lorsque Pepe Rey franchit la porte monumentale de la maison de Polentinos, les commentaires sur son compte allaient déjà bon train.
IV.
L’ARRIVÉE DU COUSIN.
Au moment où Rosarito le quitta brusquement, le señor Penitenciaro se tourna du côté du mur de clôture, et dit à part lui en voyant les têtes de Licurgo et de son compagnon de voyage:
—Allons; voilà le prodige arrivé.
Il resta un moment pensif, soutenant son long manteau de ses deux mains croisées sur sa poitrine, les yeux fixés à terre, ses lunettes d’or glissant tout doucement jusque sur le bout de son nez, la lèvre inférieure humide et saillante et les sourcils grisonnants légèrement froncés. C’était un saint et miséricordieux personnage, de savoir peu commun, de mœurs cléricales irréprochables, un peu plus que sexagénaire, affable, modeste, très poli et grand donneur de conseils et d’avis aux hommes comme aux femmes.
Il était depuis de longues années professeur de latinité et de rhétorique au collège, noble profession à laquelle il devait d’avoir amassé un énorme trésor de citations d’Horace et de tropes choisies qu’il plaçait avec grâce et à propos dans la conversation. Il est inutile d’ajouter autre chose relativement à ce personnage si ce n’est que lorsqu’il entendit le trot pressé des chevaux se diriger du côté de la rue du Connétable il arrangea son manteau, redressa le large sombrero qui n’était pas correctement posé sur sa vénérable tête et murmura en allant vers la maison:
—Allons voir ce prodige.
Pendant ce temps, Pepe descendait de cheval, et dans le vestibule venait, le visage baigné de larmes et la voix coupée par l’émotion, le recevoir dans ses bras doña Perfecta.
—Mon cher Pepe... comme te voilà grandi!... et avec de la barbe au menton... Il me semble que c’est hier seulement que je te tenais encore sur mes genoux. Mais te voilà devenu un homme, un vrai homme... Comme le temps passe... Dieu du ciel!... Voici ma fille Rosario.
Ce disant, ils étaient arrivés dans la salle du rez-de-chaussée, servant ordinairement de salon de réception, où doña Perfecta présenta Pepe à sa cousine.
Rosarito était une jeune fille d’apparence délicate et débile, qui semblait avoir des dispositions à ce que les Portugais appellent saudades[16]. On retrouvait dans son visage aux lignes fines et pures quelque chose de cette morbidesse nacrée dont la plupart des romanciers dotent leurs héroïnes, et sans laquelle il semble qu’aucune Henriette ou qu’aucune Julie ne puisse être intéressante. Mais ce qu’il y avait de mieux dans Rosario, c’est que sa physionomie exprimait tant de modestie et de douceur qu’en la voyant on ne songeait pas à remarquer les perfections qui lui manquaient. Cela ne veut pas dire qu’elle fût laide; il y aurait eu cependant quelque exagération à la qualifier de belle, en donnant à ce mot sa rigoureuse signification. La beauté réelle de la fille de doña Perfecta consistait dans une sorte de transparence (tenant de la nacre, de l’albâtre, de l’ivoire et de divers autres matériaux industriels auxquels on a l’habitude de comparer, lorsqu’il s’agit de les caractériser, les visages humains) dans une sorte de transparence, dis-je, permettant de plonger dans les profondeurs de son âme, profondeurs qui n’étaient pas sombres et effrayantes comme celles de la mer, mais qui ressemblaient à celles de l’eau coulant dans un paisible et clair ruisseau. A cette créature, pour qu’elle fût complète, il manquait cependant de la matière; il manquait au ruisseau des berges et des bords. L’esprit chez elle débordait et menaçait d’anéantir le corps.
Lorsque son cousin la salua, elle devint écarlate et ne put prononcer que de gauches paroles.
—Tu dois être rompu dit à son neveu doña Perfecta. Nous allons te faire déjeuner.
—Avec votre permission—répondit le voyageur—je vais d’abord me débarrasser un peu de la poussière dont je suis couvert.
—Tu as parfaitement raison, dit la señora,—Rosario, conduis ton cousin à l’appartement que nous lui avons préparé. Hâte-toi, mon cher neveu. Moi, je vais donner des ordres.
Rosario introduisit son cousin dans une magnifique chambre située au rez-de-chaussée. Pepe reconnut tout de suite à mille détails qu’une intelligente et affectueuse main de femme s’était chargée de son arrangement. Tout y était disposé avec un art particulier et la propreté et la fraîcheur de tout ce qui se trouvait dans ce beau nid invitaient à s’y reposer. Celui à qui il était destiné ne put s’empêcher de sourire en remarquant diverses petites choses.
—Voilà la sonnette,—dit Rosarito, en prenant à la tête du lit le cordon dont le gland tombait sur le traversin.—Tu n’auras qu’à allonger le bras. Le secrétaire a été placé de façon à ce que la lumière arrive du côté gauche... Tu mettras dans ce panier tes vieux papiers... Fumes-tu?
—J’ai ce malheur, répondit Pepe en souriant.
—Eh bien, tu jetteras là tes bouts de cigares,—dit-elle en touchant du bout du pied un crachoir de cuivre doré rempli de sable. Rien n’est plus désagréable que de voir le plancher couvert de débris de tabac... Voici ton cabinet de toilette... Tu as pour mettre ton linge une garde-robe et une commode... Il me semble que le porte-montre n’est pas bien là; mieux vaut le placer tout près du lit... Si la lumière t’incommode, tu n’auras qu’à faire avancer le transparent en tirant le cordon... comme ceci... vois-tu?... risch...
Pepe était enchanté.
Rosarito ouvrit une fenêtre.
—Regarde, dit-elle, cette croisée donne sur le jardin. Par ici le soleil du soir entre dans l’appartement. Nous avons suspendu là la cage d’un canari qui chante comme un enragé. S’il t’ennuie nous l’ôterons.
Ouvrant ensuite une fenêtre du côté opposé:
—Cette autre croisée donne sur la rue, ajouta-t-elle. Regarde; on voit d’ici la cathédrale qui est très belle et pleine de choses précieuses. Une foule d’Anglais viennent à Orbajosa pour la visiter. N’ouvre pas en même temps les deux croisées; les courants d’air sont dangereux.
—Chère cousine—dit Pepe, l’âme inondée d’une joie indicible,—dans tout ce qui se trouve là sous mes yeux, je vois une main d’ange qui ne peut être que la tienne. Combien cette chambre est belle! Il me semble que j’y ai vécu toute ma vie. Elle invite au calme et au repos.
Rosarito laissa sans réponse ce compliment affectueux et sortit en souriant.
—Ne tarde pas trop,—cria-t-elle à travers la porte;—la salle à manger se trouve aussi au rez-de-chaussée... au milieu de cette galerie.
Le tio Licurgo entra portant les bagages. Pepe le récompensa avec une générosité à laquelle il n’était pas accoutumé. Le paysan remercia avec humilité, puis, élevant la main à la hauteur de sa tête comme quelqu’un qui ne sait s’il doit quitter ou mettre son chapeau, d’un air embarrassé, mâchant les mots, à la façon de ceux qui veulent et ne veulent pas parler, il s’exprima en ces termes:
—Quelle sera l’heure la plus convenable pour entretenir le señor D. José d’une... petite affaire?
—D’une petite affaire?
—Mais, tout de suite,—répondit Pepe en ouvrant une malle.
—Ce n’est pas le moment,—dit le paysan. Que le señor D. José se repose; nous avons le temps. Il y a, comme dit l’autre, plus de jours que d’affaires,[17] et les jours succèdent aux jours... Reposez-vous, señor D. José... Lorsque vous désirerez faire une promenade... le bidet n’est pas fourbu... Sur cela, j’ai l’honneur de vous saluer, señor D. José; que le ciel vous conserve!.. Ah! j’oubliais—ajouta-t-il en revenant presque aussitôt.—Si vous avez quelque commission à me donner pour l’officier municipal... je vais de ce pas lui parler de notre petite affaire...
—Faites-lui mes compliments,—dit gaiement Pepe ne trouvant pas de meilleure formule pour se débarrasser du législateur spartiate.
—Que Dieu garde donc le señor D. José.
—Adieu.
L’ingénieur n’avait pas encore vidé sa malle qu’il vit pour la troisième fois apparaître à travers la porte les brillants petits yeux et la sournoise physionomie du tio Licurgo.
—Que le señor D. José me pardonne,—dit-il avec un sourire affecté qui découvrit ses dents blanchâtres,—mais, s’il préférait que cela s’arrangeât à l’amiable... Bien que, comme dit l’autre, si tu soumets tes affaires à des tiers, les uns diront blanc et les autres noir...
—Morbleu, aurez-vous bientôt fini?
—Je vous dis cela parce que les procès ne me vont pas. Je n’aime pas à avoir affaire aux tribunaux. Mieux vaut le plus mauvais arrangement que le meilleur procès... Cela dit, adieu, señor D. José. Que Dieu vous donne de longs jours dans l’intérêt des pauvres...
—C’est bon, c’est bon, adieu.
Pepe ferma la porte à clef, et dit à part lui:
—Les gens de ce pays me paraissent passablement chicaneurs.
V.
Y AURA-T-IL MÉSINTELLIGENCE?
Quelques instants plus tard, Pepe entrait dans la salle à manger.
—Si tu déjeunes copieusement—lui dit doña Perfecta d’un ton affectueux—tu n’auras plus envie de dîner. Nous dînons ici à une heure. Les usages de la campagne ne te plairont sans doute pas.
—Ils m’enchantent au contraire, ma chère tante.
—Eh! bien, voyons, que préfères-tu: bien déjeuner maintenant, ou manger seulement une bouchée pour attendre l’heure du dîner?...
—Je choisis la bouchée pour avoir le plaisir de dîner avec vous; si même j’avais pu trouver quelque chose à Villahorrenda, je ne prendrais rien maintenant.
—Je crois inutile de te dire que tu n’as pas à te gêner avec nous. Agis donc ici absolument comme tu le ferais chez toi.
—Merci, ma tante.
—Mais comme tu ressembles à ton père!—ajouta la señora en regardant manger son neveu avec ravissement.—Il me semble que je vois mon frère bien aimé. Il s’asseyait comme tu t’assieds toi-même et mangeait comme tu manges. Dans la façon de regarder, surtout, vous vous ressemblez comme deux gouttes d’eau.
Pepe la plaisanta sur son frugal déjeuner. L’attitude, les regards et les paroles de sa tante et de sa cousine lui inspiraient une telle confiance, qu’il se croyait déjà chez lui.
—Sais-tu ce que me disait Rosario?—demanda doña Perfecta en le regardant dans le blanc des yeux.—Eh bien, elle me disait que, habitué comme tu l’es aux splendeurs et à l’étiquette de la cour, de même qu’aux usages du dehors, tu ne pourrais te faire à notre simplicité un peu campagnarde, et à notre manque de bon ton, car ici tout se fait à la bonne franquette.
—Quelle calomnie!—répondit Pepe en regardant tendrement sa cousine.—Personne plus que moi ne hait les hypocrisies et les affectations de ce qu’on appelle la haute société. Il y a longtemps, je vous l’assure, que je désire prendre, comme disait je ne sais plus trop qui, un bain entier dans la nature, et vivre loin du bruit, dans la solitude et le calme des champs. Je soupire après la tranquillité d’une vie sans luttes, sans soucis, où, selon l’expression du poète, on n’est ni envié ni envieux. Pendant longtemps, mes études d’abord et ensuite mes travaux, m’ont empêché de prendre le repos dont j’ai besoin et que réclament mon corps et mon esprit; mais en entrant dans cette maison, chère tante et chère cousine, je me suis senti entouré de l’atmosphère de paix que je désire. Ne me parlez donc pas de haute ou de basse société, de grand monde ou de petit monde, car rien de tout cela ne vaut pour moi le petit coin de terre où je me trouve.
A ce moment les carreaux de la porte vitrée qui de la salle à manger donnait accès dans le jardin furent obscurcis par l’ombre d’une grande forme noire. Frappés par un rayon de soleil, des verres de lunettes lancèrent un rapide éclair; le loquet claqua, la porte s’ouvrit et le señor Penitenciario entra gravement. Il salua et fit une si profonde inclination en ôtant son long chapeau en forme de tuile canal que l’extrémité inférieure en toucha presque le sol.
—Le señor Penitenciario de cette sainte cathédrale, dit doña Perfecta; nous l’avons en très haute estime, et j’espère que tu deviendras son ami. Asseyez-vous, señor D. Inocencio.
Pepe ayant pressé la main du vénérable chanoine, ils s’assirent l’un et l’autre.
—Si tu as l’habitude de fumer après tes repas, Pepe, ne te gêne pas—dit avec bienveillance doña Perfecta—ni vous non plus, señor Penitenciario.
L’excellent D. Inocencio était en ce moment en train de tirer de dessous sa soutane un grand porte-cigares en cuir qui portait les marques fort apparentes de longues années de service; il l’ouvrit et en ayant retiré deux énormes «pitillos» offrit l’un d’eux à notre ami. Rosarito prit de son côté une allumette dans une petite boite que les Espagnols appellent ironiquement un wagon, et bientôt après l’ingénieur et le chanoine s’envoyèrent réciproquement leur fumée au visage.
—Et comment le señor D. José trouve-t-il notre chère ville d’Orbajosa?—demanda l’ecclésiastique en fermant énergiquement l’œil gauche, comme il avait l’habitude de le faire chaque fois qu’il fumait.
—Il ne m’a pas encore été possible de m’en faire une idée, répondit Pepe. Mais ce que j’en ai vu me porte à penser qu’une demi-douzaine de grands capitaux disposés à se dépenser ici, et deux ou trois têtes intelligentes dirigeant les travaux d’amélioration qu’exécuteraient quelques milliers de bras ne seraient pas inutiles. De l’entrée de la ville à la porte de cette maison j’ai aperçu plus de cent mendiants dont la plupart sont robustes et très bien portants. La vue de cette piteuse foule fait mal au cœur.
—Ces gens-là reçoivent les secours de la charité, affirma D. Inocencio. Au surplus, Orbajosa n’est pas un pays misérable. Vous savez déjà qu’il produit le meilleur ail de toute l’Espagne. Et nous avons au milieu de nous plus de vingt familles riches.
—Il est vrai, fit remarquer doña Perfecta, que les dernières récoltes ont été pitoyables, à cause de la sécheresse; mais on a dernièrement porté au marché plusieurs milliers de glanes d’ail et les greniers ne sont pas encore vides.
—Depuis tant d’années que j’ai fixé ma résidence à Orbajosa—dit l’ecclésiastique en fronçant le sourcil,—j’ai vu venir ici d’innombrables personnages de la cour, amenés, les uns par les luttes électorales, les autres par le désir d’examiner quelque domaine abandonné ou de visiter les antiquités de la cathédrale, et il n’en est pas un qui en arrivant ne nous ait parlé de charrues anglaises, de batteuses mécaniques, de chutes d’eau, de banques et de je ne sais combien d’autres sottes inventions. Le refrain c’est qu’ici tout est mal et pourrait être mieux. Qu’ils aillent à tous les diables; nous nous trouvons ici très bien, sans éprouver le besoin de voir les messieurs de la cour venir nous visiter, et encore moins celui de les entendre chanter cet éternel refrain de notre misère comparée à la grandeur et à la magnificence de certains autres pays. Bien plus sait le sot chez lui que l’habile homme chez autrui, n’est-il pas vrai, señor D. José? Je suppose bien qu’il ne vous est pas un seul moment venu à l’esprit que je dis cela pour vous. Non, en aucune façon. Il ne manquerait plus que cela. Je sais que j’ai devant moi l’un des jeunes hommes les plus éminents de l’Espagne moderne; un jeune homme capable de transformer en champs plantureux nos arides contrées... Et je ne me formalise pas de vous entendre me chanter le vieux refrain des charrues anglaises et de l’arboriculture et de la sylviculture... Non, croyez-le bien; à des hommes d’un si grand, si grand talent, on peut pardonner même le mépris qu’ils montrent pour notre simplicité. Non, non, mon cher ami, je ne vous en veux pas. Vous êtes autorisé à tout nous dire, señor D. José, tout, tout, tout, voire même que nous sommes des sauvages ou peu s’en faut.
Cette impertinente philippique terminée d’un ton railleur bien accusé ne plut pas au jeune homme; mais il s’abstint de manifester la plus légère contrariété et poursuivit la conversation en évitant autant que possible de toucher aux points dans lesquels la mesquine susceptibilité du révérend chanoine aurait pu trouver un facile motif de discorde. Ce dernier profita du moment où la señora causait avec son neveu d’affaires de famille pour se lever et faire quelques pas dans la chambre.
Elle était vaste et claire et tapissée d’un vieux papier peint dont, grâce au soin avec lequel était tenue toute la maison, les fleurs et les branchages, bien que décolorés, conservaient leur dessin primitif. La pendule, à travers la caisse vitrée de laquelle on apercevait les poids immobiles et le volumineux balancier répétant monotonement no à chacune de ses oscillations, occupait, avec son cadran bigarré, le point le plus en vue au milieu des meubles de la salle à manger, dont l’ornementation était complétée par une série d’estampes françaises, estampes qui représentaient les exploits du conquérant du Mexique, expliqués au bas de chacune d’elles par de longues inscriptions où il était question d’un Ferdinand Cortès et d’une donna Marine non moins invraisemblables que les figures dessinées par l’ignorant artiste. Entre les deux portes vitrées donnant sur le jardin, se trouvait un appareil en cuivre jaune que nous aurons suffisamment décrit en disant qu’il servait de support à un perroquet, qui s’y tenait perché avec le sérieux et la gravité propre à ces petits animaux en observant tout ce qui se passait autour de lui. La physionomie railleuse et dure des perroquets, leur plumage vert, l’incarnat de leur tête, leurs pattes jaunes et enfin les rauques paroles qu’ils ont l’habitude de prononcer d’un ton burlesque, leur donnent un aspect sérieux et ridicule qui est à la fois étrange et repoussant. Ils ont je ne sais quoi de la roide tenue des diplomates, paraissent quelquefois plaisants et ressemblent le plus souvent à certains hommes infatués d’eux-mêmes qui, en voulant paraître supérieurs aux autres, tournent à la caricature.
Le Penitenciario était grand ami du perroquet. Lorsqu’il eut laissé la señora et Rosario causer avec le voyageur, il s’approcha de l’animal par lequel il se laissa complaisamment mordiller l’index, et lui dit:
—Fripon, pendard, pourquoi ne parles-tu pas? Si tu n’étais pas charlatan, remplirais-tu ton rôle? Le monde des hommes, comme celui des oiseaux, est plein de charlatans.
Plongeant ensuite sa vénérable main dans un petit vase de terre qui se trouvait à sa portée, il en retira quelques pois chiches qu’il donna à manger au perroquet. L’animal se mit alors à crier à tue-tête, en demandant du chocolat, et ses cris détournèrent les deux dames et le gentilhomme d’un entretien qui, sans doute, n’avait pas une bien grande importance.
VI.
OU L’ON VOIT QUE LA MÉSINTELLIGENCE PEUT SURGIR AU MOMENT OU L’ON S’Y ATTEND LE MOINS.
Le señor D. Cayetano Polentinos, beau-frère de doña Perfecta, entra soudain, les bras ouverts, en s’écriant:
—Venez donc, venez donc, mon cher señor don José.
Ils s’embrassèrent cordialement. D. Cayetano et Pepe se connaissaient de longue date, par la raison que l’éminent érudit et bibliophile émérite accourait à Madrid chaque fois qu’on y annonçait la vente aux enchères de livres provenant de la succession de quelque bibliomane. Il était grand et mince, entre deux âges, mais vieilli par les soucis et par de studieuses veilles; il s’exprimait avec une correction étudiée qui lui seyait à merveille, et parfois était aimable et tendre avec affectation.
A propos de sa vaste érudition, que pourrait-on dire, sinon qu’elle était un vrai prodige? Son nom n’était prononcé à Madrid qu’avec respect, et s’il eût habité la capitale, D. Cayetano aurait, en dépit de sa modestie, fait partie de toutes les académies présentes ou futures. Mais il ne soupirait qu’après la solitude, et la place, que dans l’esprit de certains autres, occupe la vanité, était remplie chez lui par la pure passion des livres, par l’amour de l’étude et du recueillement, sans autre objectif que les livres et l’étude.
Il avait formé à Orbajosa, une des plus riches bibliothèques qui fussent dans toute l’Espagne, et il y passait de longues heures de jour et de nuit, compilant, classant, prenant des notes, et thésaurisant des matériaux précieux de toute sorte, ou peut-être même, élaborant quelqu’œuvre extraordinaire et originale digne d’une si vaste intelligence.
Ses mœurs étaient patriarcales; il mangeait peu, buvait moins encore, et ses uniques folies consistaient dans quelques collations aux Alamillos en des jours mémorables, et dans des visites journalières à un lieu appelé Mundogrande, où venaient peu à peu exhumés de la poussière de vingt siècles, en même temps que des médailles romaines, des fragments de chapiteaux, des socles étranges d’une architecture inconnue ou des vases et des cubilaria d’un prix inestimable.
Don Cayetano et doña Perfecta vivaient dans une si complète harmonie que la paix du paradis ne lui était pas comparable. Ils ne s’étaient jamais querellés. Il est vrai qu’il ne se mêlait en aucune façon des affaires de la maison, et qu’elle ne s’occupait de la bibliothèque que pour la faire balayer et épousseter chaque samedi, en respectant, avec une religieuse admiration, les livres et papiers étalés sur la table ou sur d’autres meubles.
Après les compliments d’usage, don Cayetano dit:
—J’ai examiné le contenu de la caisse. Je regrette vivement, que vous ne m’ayez pas apporté l’édition de 1527. Il faudra que je fasse moi-même un voyage à Madrid... Comptez-vous rester ici longtemps? Ce ne sera jamais trop, mon cher Pepe. Combien je me réjouis de vous y voir! Nous allons, à nous deux, mettre en ordre une partie de ma bibliothèque et dresser la liste des écrivains de la Gineta. Ce n’est pas tous les jours qu’on peut avoir sous la main un homme de votre mérite. Vous verrez ma bibliothèque. Vous pourrez vous y donner des indigestions de lecture. Tout est à votre disposition... Vous y trouverez des merveilles, de vraies merveilles, des trésors inestimables, des raretés que seul je possède, oui, moi seul... Mais il me semble que l’heure du dîner a déjà sonné, n’est-il pas vrai, José? N’est-il pas vrai, Perfecta? N’est-il pas vrai, Rosarito? N’est-il pas vrai, seigneur don Inocencio?... Vous êtes aujourd’hui deux fois Penitenciario: je dis cela parce que vous allez faire pénitence avec nous...
L’ecclésiastique s’inclina et sourit en signe de sympathique acquiescement. Le repas fut cordial. Comme c’est l’usage dans les dîners de petits endroits, la surabondance du contenu de chaque plat tenait lieu de la variété des mets: il y avait de quoi rassasier deux fois plus de personnes qu’il ne s’en trouvait là. La conversation glissa d’un sujet à un autre.
—Il faut que vous visitiez le plus tôt possible notre cathédrale—dit le chanoine. Il en est peu qui puissent lui être comparées, señor D. José!... Il est vrai que vous, qui, à l’étranger, avez vu tant de merveilles, vous ne trouverez peut-être rien de bien remarquable dans cette vieille église... Mais à nous, pauvres simples gens d’Orbajosa, elle paraît divine. Maître Lopez de Berganza, qui en fut chanoine, la nommait au XVIe siècle pulchra augustina... Il se peut, cependant, qu’elle n’ait aucun mérite pour des hommes aussi savants que vous, et qu’ils lui préfèrent la charpente en fer d’une halle quelconque.
Le langage railleur du sarcastique Penitenciario déplaisait de plus en plus à Pepe Rey; mais bien résolu à se contenir et à dissimuler son ennui, il se borna à répondre évasivement. Doña Perfecta, prenant à son tour la parole, dit en plaisantant:
—Prends garde, Pepito; je te préviens que nous nous brouillerons si tu parles mal de notre sainte église. Tu es un savant, un homme éminent au courant de tout; mais si tu parviens à découvrir que ce grand édifice n’est pas la huitième merveille du monde, garde pour toi-même ta découverte, et ne viens pas nous traiter de niais.
—Je suis loin de croire que cet édifice n’est pas beau,—répondit Pepe.—Le peu que j’ai vu de son extérieur m’a paru au contraire d’une beauté imposante. Du reste, ma tante, il n’y a pas lieu de s’effrayer à ce sujet, car je ne suis rien moins que savant.
—Tout doux!—dit l’ecclésiastique en étendant la main et laissant sa bouche fatiguée de mâcher prendre avant de parler un instant de répit.—Je vous arrête là. Ne venez pas ici faire le modeste, señor D. José, car nous savons suffisamment tout ce que vous valez, la renommée dont vous jouissez et le rôle important qu’il vous sera facile de jouer partout où vous voudrez vous présenter. Des hommes tels que vous ne se rencontrent pas tous les jours. Mais après avoir ainsi loué vos talents...
Il s’interrompit pour avaler une bouchée; dès que celle-ci eut laissé à la voix le passage libre, il poursuivit en ces termes:
—Après avoir ainsi loué vos talents, qu’il me soit permis d’exprimer une autre opinion avec toute la franchise propre à mon caractère. Oui, señor D. José, oui señor D. Cayetano, oui, ma chère señora et vous, ma chère enfant, la science, telle que l’acquièrent et l’enseignent les modernes, est la mort du sentiment et des douces illusions. Avec elle s’éteint la vie de l’esprit; tout se réduit à des règles fixes, et les sublimes enchantements de la nature eux-mêmes disparaissent. Avec elle meurent la foi dans l’âme et le merveilleux dans les arts. La science dit que tout est mensonge et elle prétend tout réduire en formules algébriques, non seulement maria ac terras où nous vivons, mais aussi cœlumque profondum où habite Dieu. Les admirables intuitions de l’âme, ses mystiques ravissements, l’inspiration même des poètes, mensonge que tout cela. Le cœur est une éponge, le cerveau une boîte à vers.
Tout le monde se mit à rire pendant qu’il ingurgitait un verre de vin.
—Voyons, nierez-vous, señor D. José—ajouta le prêtre—que la science, telle qu’on l’apprend et qu’on l’enseigne aujourd’hui, doit forcément aboutir à faire du monde et du genre humain, une grande machine?
—C’est selon, se prit à dire D. Cayetano. Il y a en toutes choses, du pour et du contre.
—Prenez un peu plus de salade, señor Penitenciario—dit doña Perfecta. Elle est comme vous l’aimez, fortement épicée.
Pepe Rey n’avait pas le moindre goût pour les discussions; il n’était pas pédant et n’aimait pas à faire parade d’érudition, surtout dans une société où se trouvaient des dames, ou dans des réunions intimes; mais la persistance de l’agressive verbosité du chanoine, méritait, à son avis, une verte réplique. Il pensa qu’il serait maladroit, pour lui donner une leçon, d’exposer des idées ayant une certaine analogie avec les siennes, parce qu’il pourrait s’en prévaloir, et résolut de manifester les opinions qui, étant le plus en contradiction avec celles du Penitenciario, étaient le plus capables de le mortifier.