MISÉRICORDE
ŒUVRES DE PEREZ GALDÓS
HORTALEZA 132, MADRID
ROMANS ESPAGNOLS CONTEMPORAINS
La desheredada.—El amigo Manso.—El doctor Centeno.—Tormento.—La de Bringas.—Lo prohibido.—Fortunata y Jacinta.—Miau.—La Incógnita.—Realidad.—Angel Guerra.—Tristana.—La loca de la casa.—Torquemada en la hoguera.—Torquemada en la cruz.—Torquemada en el Purgatorio.—Torquemada y San Pedro.—Nazarín.—Halma.—Misericordia.—El Abuelo.
ROMANS DE LA PREMIÈRE ÉPOQUE
Doña Perfecta.—Gloria.—Marianela.—La familia de León Roch.—La Fontana de Oro.—El Audaz.—La Sombra.
THÉATRE
Realidad.—La loca de la casa.—La de San Quintín.—Los Condenados.—Voluntad.—Doña Perfecta.—La Fiera.
ÉPISODES NATIONAUX
Première série: Trafalgar.—La Corte de Carlos IV. —El 19 de Marzo y el 2 de Mayo.—Bailén.—Napoléon en Chamartin.—Zaragoza.—Gerona.—Cádiz.—Juan Martín el Empecinado.—La batalla de los Arapiles.—Seconde série: El equipaje del Rey José.—Memorias de un cortesano de 1815.—La segunda casaca.—El Grande Oriente.—7 de Julio.—Los cien mil hijos de San Luis.—El Terror de 1824.—Un voluntario realista.—Los Apostólicos.—Un faccioso más y algunos frailes menos.—Troisième série: Zumalacárregui.—Mendizábal.—De Oñate á la Granja.—Luchana.—La Campaña del Maestrazgo.—La estafeta romántica—Vergara.—En preparación: Montes de Oca.—Los Ayacuchos.—Bodas Reales.
41894.—Imprimerie Lahure, rue de Fleurus, 9, à Paris.
PEREZ GALDÓS
MISÉRICORDE
ROMAN
TRADUIT DE L’ESPAGNOL AVEC L’AUTORISATION DE L’AUTEUR
par Maurice BIXIO
PRÉFACE DE MOREL-FATIO
PARIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET Cie
79, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79
1900
PRÉFACE
Perez Galdós n’a pas besoin d’être introduit auprès du public français. La grande renommée qu’il s’est acquise depuis une trentaine d’années dans son pays et l’imposant cortège de ses œuvres lui font faire place partout où l’Espagne excite l’intérêt et éveille des sympathies. Chez nous, quelques-uns de ses romans de la première et de la seconde manière ont été traduits et lui ont valu déjà de fervents admirateurs[1]; il est du nombre de ces Latins du Sud que nous accueillons avec le plus de plaisir et au contact desquels nous aimons parfois à réchauffer et à ragaillardir nos âmes oppressées et glacées par les brumes septentrionales. Mais ce que nous connaissons de lui n’est qu’un avant-goût de ce que nous désirons et voudrions connaître; nos relations n’ont été qu’ébauchées, il nous faut, avec ce grand conteur, un commerce plus assidu et intime. Puisse ce livre si heureusement choisi par M. Maurice Bixio, puisse ce livre placé sous le beau vocable de Miséricorde, tout imprégné d’humaine tendresse, d’abnégation et de vaillance, n’être que le premier d’une nouvelle série de traductions qui rendront accessibles aux Français tous les aspects du talent de Galdós!
Je n’entreprendrai pas ici de les décrire dans ces pages qui doivent rester un simple tribut de l’amitié; mais il me semble II que je pourrai dire au moins ce qui place l’auteur au premier rang des romanciers contemporains de l’Espagne et pourquoi ses romans me paraissent devoir être particulièrement goûtés en France.
L’œuvre est vaste et variée; à cette heure, plus de soixante volumes, dont trente environ appartiennent au genre du roman historique, ou, pour mieux dire, forment une sorte de revue rétrospective de l’Espagne moderne depuis le commencement du siècle, et que Galdós mènera jusqu’à la fin de la guerre carliste, peut-être plus loin encore: suite de récits où se rejouent devant nous par les acteurs qui y ont pris une part prépondérante les tragédies ou les comédies dont se compose au XIXe siècle l’histoire de la nation, et qui a reçu de son auteur le titre bien approprié d’Épisodes nationaux. Pour l’assimiler à quelque chose de français, qui en donnerait le mieux l’idée, on peut prononcer le nom de Erckmann-Chatrian, mais d’un Erckmann-Chatrian plus imaginatif et plus fort, et encore la comparaison ne vaudrait-elle que pour la première série de ces Épisodes, de procédé assez sommaire. Dans la seconde déjà et plus encore dans la troisième, qui l’une et l’autre ont profité de l’enrichissement du talent de Galdós, il faudrait penser à quelque chose de plus grand, peut-être à Balzac: tel de ces Épisodes rappellerait assez les Chouans par l’intensité de vie qui y est répandue, par des portraits très étudiés de personnages historiques, par la profusion de détails pittoresques, par la création d’une quantité de types représentatifs. Ces Épisodes ont eu en Espagne un beau succès, sinon auprès de tous les raffinés, du moins auprès du grand public. Ils sont venus au bon moment, ils ont répondu à un besoin. Dans un pays où on ne lit guère, ces livres enseignent à beaucoup tout ce qu’ils sauront jamais de l’histoire nationale; il font revivre en les précisant, en leur donnant une âme et un corps, quelques noms restés, mais assez indistincts, dans la mémoire des Espagnols d’aujourd’hui. III Tels les romans de Dumas, tels nos drames historiques de la Porte Saint-Martin qui créèrent une histoire de France à l’usage de nos classes populaires. Ne faisons point fi du genre, sous prétexte que de médiocres écrivains l’ont discrédité: le don d’intéresser, d’émouvoir, s’y révèle tout aussi bien qu’ailleurs, sans compter que, pour nous Français, forts ignorants de l’histoire moderne de l’Espagne, que la complication des événements politiques et le manque de très grandes figures ou de très grandes actions rendent à vrai dire fastidieuse, les Épisodes de Galdós nous serviront comme ils servent aux demi-lettrés de là-bas; ils nous apprendront sur les Zumalacárregui, les Cabrera, les Mendizábal et les Espartero ce que nous n’aurions sans doute jamais appris et le peu qu’il nous importe d’en connaître.
Mais le Galdós qui réunit tous les suffrages, qui a pour public l’Espagne entière est le Galdós des Nouvelles espagnoles contemporaines, surtout celles de la seconde époque, qui commencent par La Desheredada et se termine par El Abuelo. Dans ce domaine de la peinture des mœurs bourgeoises qu’il s’est adjugé par droit de conquête, il règne en maître. Tandis que d’autres ont cherché à décrire des singularités locales, des mœurs rares, et à nous faire goûter la saveur de quelque terroir isolé et sauvage, lui s’est établi au cœur de la nation, là où tout le sang afflue, où l’on jouit et où l’on souffre le plus, où le plus grand nombre d’humains, passant et repassant sous l’œil de l’observateur, s’offrent sans cesse à son étude. Il a réagi contre l’idée que la vie des capitales nivelle et uniformise tout; il y découvre, au contraire, une variété infinie de caractères et de tempéraments, et c’est dans les milieux que leur médiocrité et leur insignifiance semblent condamner à l’oubli, chez les petits bourgeois, les petits employés et les humbles de toute nature, qu’il aime à s’introduire et qu’il choisit de préférence ses héros. La banalité d’une existence bourgeoise, dans le IV cercle tracé par les exigences sociales, loin de le détourner, l’attire; sous la monotonie du train-train journalier, il découvre des passions aussi intenses, des vertus aussi sublimes, des ridicules ou des vices aussi accusés que dans toute autre région de la société. Je dirai même que le contraste entre les figures originales, les individualités qu’il sait composer et le fond terne du milieu d’où elles émergent leur donne un relief extraordinaire. Dans plusieurs romans de cette série, Galdós est descendu plus bas encore, dans le monde infernal de la misère et du vice. Comme le poète, il s’est dit un jour:
Or, discendiam omai a maggior pietà.
Pénétré d’une immense commisération pour toutes les victimes de nos tristes institutions, pour tous les vaincus dans l’âpre lutte pour l’existence, les faibles, les éclopés et les infirmes, il a fait pousser et éclore dans ces bas-fonds quelques fleurs d’un parfum délicieux: telle la señá Benina, l’héroïne de Misericordia; telle une adorable figure d’enfant, le Luisito de Miau; tel l’exquis Nazarin, la plus puissante, la plus tolstoïenne des créations de Galdós, qu’il faudra nous hâter de traduire.
Tout en restant exclusivement espagnol dans la description des mœurs, la condition moyenne et urbaine du personnel de ses livres, aussi bien que le large courant d’humanité qui y circule, font qu’il nous intéresse et nous touche beaucoup plus directement que d’autres de ses compatriotes dont la couleur locale, les coutumes agrestes et certaines étrangetés de pensée et de langage nous étonnent et nous désorientent assez. D’autres qualités encore nous rapprochent du conteur espagnol: je veux parler de sa langue et de son style, faciles et colorés, mais surtout bien adaptés aux sujets, un style qui, à force de simplicité, finit par ne plus en être un et se contente de reproduire la vie. Les préoccupations de l’artiste cèdent V toujours chez lui à la nécessité impérieuse à ses yeux de faire vrai, de dire ce qu’il faut pour poser un personnage et nous le présenter tel que nous devons le voir. Galdós nous a lui-même raconté quelles difficultés il eut à surmonter pour atteindre ce résultat, qui consiste essentiellement à se tenir à égale distance de la copie littérale du langage parlé et du style livresque, figé en Espagne plus qu’ailleurs dans les atours d’un autre âge. Certains délicats préfèrent l’«écriture» plus curieusement fouillée et rafraîchie de bonnes senteurs marines et alpestres de Pereda, ou bien la grâce andalouse et le mysticisme érotique de Valera; mais le plus grand nombre va à Galdós dont le réalisme de bon aloi saisit et retient par sa franchise, par l’absence de toute «littérature».
Ajouterai-je un dernier trait qui accroît encore notre estime pour l’homme et pour l’écrivain? L’œuvre est saine, absolument saine. Ennemi de l’esprit étroit et de petite chapelle qui fait consister le salut dans l’affiliation à certain parti politique ou dans les pratiques de telle religion; non moins ennemi d’une morale prêchée par l’auteur sous le couvert de ses personnages dont le caractère et les allures ne suivent plus dès lors leur développement normal, mais servent de porte-parole à une cause,—ce qui a lieu constamment chez Fernán Caballero et parfois chez Pereda—notre peintre vigoureux et sincère de la société espagnole contemporaine possède un idéal, idéal des plus élevés, qui tend: en politique, à la suppression des coteries mesquines, des petites tyrannies, du caciquisme, comme on dit là-bas, et des mille injustices d’un système gouvernemental antipathique au tempérament espagnol et faussé dans son application; en religion, à une large diffusion de la vraie charité chrétienne, sans aucune hostilité d’ailleurs contre les formes du culte établi, mais aussi sans confiance aveugle dans la vertu de ces formes. Point de réticences, point de ménagements puérils ni de pruderie, quand il s’agit de montrer des vices et des laideurs; mais, en revanche, VI nul étalage complaisant de malpropretés physiques ou morales. Et partout, même dans les compartiments les plus sombres de la grande vallée de larmes, toujours de la lumière, de la joie, de la bonne humeur, une petite étoile qui luit au-dessus de la pauvre humanité dolente, qui la guide, la réconforte et l’arrache de temps à autre à ses souffrances et à ses misères. Qu’on en juge par ce livre!
Alfred MOREL-FATIO.
MISÉRICORDE
I
La paroisse... ou mieux... l’église de San-Sebastian a deux aspects comme certaines personnes, deux faces qui sont certainement plus gracieuses que belles; l’une regarde les maisons d’en bas, qu’elle enfile par la rue Cañizares, l’autre est tournée vers le clan aristocratique de la place del Angel. On retrouverait dans ces deux façades un fidèle reflet du plus pur Madrid, où le caractère architectonique et le caractère moral s’associent merveilleusement. Sur la façade sud, et au-dessus d’une porte grossière, se trouve campée l’image baroque du saint, tout recroquevillé, dans une attitude plus chorégraphique que religieuse; sur celle du nord, dépourvue d’ornements, pauvre et vulgaire, se dresse la tour, qui ressemble à une personne les poings sur la hanche, voulant dire ses quatre vérités à la place del Angel. D’un côté comme de l’autre, il faut le reconnaître, les faces ou façades ne manquent point d’une certaine ampleur; elles comportent de jolies cours fermées par des treillages vermoulus, mais pleines de vases avec de gracieux arbustes et aussi un petit marché de fleurs qui récrée la vue. Dans aucun endroit comme là, on ne saurait trouver plus complètement le charme, la sympathie, le côté angélique, pour parler andalou, qui émane comme un parfum léger des choses vulgaires, ou du moins de quelques-unes des choses vulgaires qui remplissent le monde à l’infini.
Laid et long comme une feuille entière de petites images ou comme une romance d’aveugle, l’édifice bifrontin, avec sa tour barbienne, la petite coupole de la chapelle de la neuvaine, ses toits irréguliers, ses murs découpés badigeonnés d’un ton d’ocre, ses cours fleuries, ses ferrures rouillées sur la rue et son campanile élevé, présente encore un ensemble gracieux, piquant, galant pour le dire en un mot. C’est un petit coin de Madrid que nous devons conserver avec amour, comme des antiquaires soigneux, parce que le rococo monumental est aussi un art. Admirons donc ce San-Sebastian, legs des temps anciens, une image ridicule et grossière si l’on veut, mais conservons-la comme un joli magot.
Bien qu’elle ait l’honneur d’être la porte principale, la porte du sud est la moins fréquentée par les fidèles les jours ordinaires, matin et soir. Toutes les personnes distinguées entrent par la porte du nord, qui a l’air d’une porte dissimulée, mais familière. Point n’est besoin de faire une statistique des paroissiens qui arrivent au culte sacré par une porte ou une autre, car nous avons un recenseur infaillible, les pauvres. En effet, la troupe de misère est plus nombreuse et plus formidable au nord qu’au sud; c’est là surtout qu’elle guette le passage de la charité, comme une garde de hallebardiers chargés de recevoir humainement le péage à la frontière du divin, ou la contribution imposée aux consciences impures qui vont là où l’on peut se laver.
Ceux qui montent la garde au nord occupent des places choisies sous le porche et aux deux entrées par les rues de las Huertas et de San-Sebastian, et le choix de leurs places est si stratégiquement établi qu’aucun fidèle ne pourrait leur échapper ni à l’entrée ni à la sortie, à moins de passer par les toits.
Dans les jours rigoureux de l’hiver, la pluie ou le froid glacial ne permettent pas aux intrépides soldats de la misère de rester à l’air libre, bien qu’ils soient miraculeusement constitués pour supporter de pied ferme les inclémences de l’atmosphère: ils se replient en bon ordre au tunnel ou petit passage qui dessert l’entrée du temple paroissial et y forment deux ailes, l’une à droite et l’autre à gauche. On comprend bien qu’avec cette formidable occupation du terrain et cette admirable tactique aucun chrétien ne peut échapper, et forcer ce tunnel n’est pas moins difficile et glorieux que le mémorable passage des Thermopyles. L’aile droite et l’aile gauche de ce contingent aguerri ne se composent pas de moins d’une douzaine et demie de vieillards audacieux, de vieilles indomptées, d’aveugles importuns, renforcés d’enfants d’une activité irrésistible, étant entendu que l’on puisse appliquer ce terme à l’art de la mendicité, et ils restent là jusqu’à ce que Dieu fasse sonner l’heure de la soupe, et alors cette armée va se rationner rapidement pour revenir avec un nouveau courage entreprendre la campagne de l’après-midi. A la tombée de la nuit, s’il n’y a pas neuvaine avec sermon, saint rosaire avec méditation et conférence, ou adoration nocturne, l’armée se retire, chaque combattant se dirigeant à pas lents vers son domicile. Nous les suivrons tout à l’heure dans leur intéressant retour aux logis où ils vivent si mal.
Rapidement, observons-les dans leur rude lutte pour leur misérable existence, sur le terrible champ de bataille dans lequel nous ne rencontrerons pas de mares de sang ni de butins militaires, mais bien des querelles violentes ou de féroces disputes.
Une matinée de mars, venteuse et glaciale, durant laquelle les paroles gelaient au sortir de la bouche, et où les visages des passants étaient fouettés par une poussière que le froid rendait semblable à de la neige molle, l’armée des mendiants se replia à l’intérieur du passage. Un aveugle avancé en âge, du nom de Pulido, était seul resté à la porte de fer de San-Sebastian, et il devait avoir un corps de bronze et de l’alcool ou du mercure dans les veines, pour pouvoir résister à une pareille température, toujours fort, bien portant, et avec des couleurs que pouvaient, certes, lui envier les fleurs des parterres voisins. La fleuriste s’était retirée à l’intérieur de sa guérite et, renfermant avec elle les pots de fleurs et les immortelles, s’était mise à tresser des couronnes pour enfants morts.
Dans la cour qui fut le cimetière de San-Sebastian, comme l’indique l’inscription bleue placée sur le mur au-dessus de la porte, on ne voyait d’êtres vivants que de rares femmes qui traversaient la rue pour entrer ou sortir de l’église en se couvrant la bouche avec la main qui tenait leur livre d’heures, ou quelque clerc se dirigeant vers la sacristie, avec le manteau soulevé par le vent, comme un perroquet noir qui secoue ses plumes et étire ses ailes, retenant l’étoffe avec ses mains crispées, comme si elle eût voulu prendre son vol au haut de la tour.
Aucun des entrants ou des sortants ne faisait attention au pauvre Pulido, tant on était habitué à le voir impassible dans sa faction, aussi insensible à la neige qu’à la chaleur suffocante, avec la main tendue, mal enveloppé dans un petit manteau ridicule de drap sombre, modulant sans s’arrêter des paroles tristes, qui sortaient gelées de ses lèvres.
Ce jour-là, le vent jouait avec les poils blancs de sa barbe, les relevant sur son nez et les plaquant sur son visage rendu humide par les larmes que le froid intense faisait couler de ses yeux morts. Il était neuf heures et l’homme n’avait pas encore étrenné. Un jour plus chien, on ne l’avait pas encore vu de toute l’année, qui depuis les Rois venait à être une des plus pitoyables, car le jour du saint patron (20 janvier) il avait fait à peine douze petites pièces, soit moitié de l’année passée, à la Chandeleur et la neuvaine du bienheureux san Blas, qui d’autres années avaient été si fructueuses, étaient ressorties avec des journées de six et de cinq petites pièces, durement conquises.
«Il me semble à moi—disait, parlant à ses haillons le bon Pulido, buvant ses larmes et essuyant les poils de sa barbe—que l’ami san José nous fait bien grise mine! Qui se souvient de la San-José de la première année d’Amédée? Non, les saints ne se conduisent pas comme ils le devraient. Tout arrive, Seigneur, excepté les produits de la fête, et l’on ne voit plus, comme on dit, la pauvreté honorée. Tout est pour les coquins, comme dans la politique palpitante, et pour ceux des souscriptions pour les victimes. Pour moi, puisse Dieu envoyer aux anges tous ceux qui inventent dans les feuilles des victimes pour frustrer les pauvres légitimes et de droit! Oui, certes, il y a des aumônes, il y a de bonnes âmes; mais les libéraux, le bienheureux congrès d’un côté et de l’autre les congrégations, les meetings et les discours, et tant de choses de l’imprimerie font tomber la volonté de la plupart des bons chrétiens.... C’est ma manière de voir: Ils disent tous qu’ils voudraient qu’il n’y eût plus de pauvres et ils ne pensent qu’à sauver leur âme. Mais patience! Je connais le galant qui fait sortir les âmes du purgatoire.... Oui, oui, elles pourriront, mesdames, leurs âmes, sans que la chrétienté fasse seulement attention à elles, parce que... à moi, qu’on ne m’en parle pas: la prière des riches, avec la barrique bien pleine et le corps confortablement abrité, n’a pas de valeur.... Non, par Dieu, elle n’a pas de valeur!»
Il en était là de son monologue quand il fut accosté par un homme de petite taille, avec un long manteau qui l’enveloppait complètement, replet, d’environ soixante années, d’aspect doux, la barbe blanche coupée court, et vêtu avec négligence; ce dernier, lui mettant dans la main un gros sou pris dans une sacoche, qui sans doute contenait ses aumônes du jour, lui dit: «Tu ne l’attendais pas aujourd’hui—dis la vérité—avec un pareil temps?...
—Si, que je l’attendais, mon bon seigneur don Carlos, répliqua l’aveugle en baisant la monnaie, parce que c’est aujourd’hui l’anniversaire, et vous ne pouviez manquer, quand bien même le zéro du terremotos aurait gelé (il voulait sans nul doute dire du termometros).
—C’est vrai, je ne manque jamais. Grâce à Dieu, je me défends, et ce n’est pas un faible miracle avec cette gelée et cet affreux vent du nord, capable de donner une pneumonie au cheval de la place Mayor. Et toi, Pulido, fais attention; pourquoi ne rentres-tu pas à l’intérieur?
—Je suis de bronze, seigneur don Carlos, et la mort ne veut pas de moi. On est mieux ici avec ce petit vent qu’à l’intérieur avec ces vieilles charlatanes, sans éducation.... Je sais ce que je dis: l’éducation est la première des choses, et sans éducation comment voulez-vous qu’il y ait de la charité? Seigneur don Carlos, que le Seigneur vous augmente et vous tienne en gloire!...»
Avant que l’aveugle eût terminé sa phrase, don Carlos était parti précipitamment; il le fit ainsi, parce que le terrible ouragan, ayant eu prise dans son manteau entr’ouvert, avait replié toute l’étoffe autour de sa tête, faisant des enroulements et des tours, comme un rouleau de toile ou un tapis arraché par le vent qui viendrait battre contre la porte, et il entra bruyamment et tumultueusement, débarrassant péniblement sa tête des plis qui l’enveloppaient.
—Quel temps.... C’est comme un coup de massue! s’écria le bon seigneur, entouré de la multitude des pauvres qui l’accueillaient de leurs salutations unanimes, les mains flasques des vieilles l’aidant à remettre en ordre, sur ses épaules, son manteau.
D’un mouvement continu, il se mit à répartir les sous qu’il tirait un à un de son sac, en les soupesant avant de les lâcher, de peur d’en donner deux à la fois, et cela fait, non sans accompagner sa distribution d’un petit sermon pour les exhorter à la patience et à l’humilité, il jeta un dernier regard sur sa sacoche qui contenait la provision pour la porte du côté d’Atocha, et il entra tout à fait dans l’église.
II
Ayant pris l’eau bénite, don Carlos Moreno Trujillo se dirigea vers la chapelle de Notre-Dame de la Blanca. C’était un homme si extraordinairement méthodique que sa vie entière était enfermée dans une règle irréductible, déterminant tous ses actes aussi bien ceux moraux que ceux physiques, les plus graves résolutions comme les passe-temps les plus insignifiants, jusqu’à la manière de se mouvoir ou de respirer.
Un seul exemple suffira pour montrer les habitudes routinières dans lesquelles vivait ce saint homme, et c’est que, vivant en ces jours de sa vieillesse dans la rue d’Atocha, il entrait toujours par la grille de la rue San-Sebastian et par la porte du nord, sans qu’il y eût aucune autre raison que celle d’avoir toujours suivi ce chemin, pendant les trente-sept ans qu’il avait vécu dans sa maison de commerce renommée, de la petite place del Angel. Il sortait invariablement par la rue d’Atocha, quoique à la sortie il eût à visiter sa fille qui habitait la rue de la Cruz.
Après s’être agenouillé devant l’autel des Douleurs, et ensuite aux images de san Lesmes, il restait un bon moment en recueillement mystique: sa méditation terminée, il visitait toutes les chapelles et autels, en conservant dans cette visite un ordre qu’il ne changeait jamais; il entendait deux messes basses, toujours deux, ni une de plus, ni une de moins; il faisait une autre visite aux autels, terminant infailliblement par la chapelle du Christ de la Foi; il entrait un petit instant à la sacristie, où il se permettait une courte conversation avec le coadjuteur ou avec le sacristain, parlant du temps, ou du mal où tout est, ou du comment, ou du pourquoi les eaux du Lozoya étaient troubles, et il se dirigeait vers la porte donnant sur la rue d’Atocha, où il répartissait les derniers sous de sa sacoche. Ses prévisions étaient si bien faites qu’il était rare qu’il lui manquât quelque chose pour distribuer aux pauvres de chacun des côtés; s’il lui arrivait par extraordinaire d’être à court, il se rappelait le mendiant lésé et il lui donnait toujours le lendemain, et si, au contraire, il lui restait une pièce de plus, le bonhomme courait à la rue del Olivar, à l’oratoire, pour trouver une main tendue dans laquelle il la pût mettre.
Donc, le seigneur don Carlos entra, comme je l’ai dit, par la porte que nous appellerons du cimetière de San-Sebastian, et les vieillards et aveugles des deux sexes qui attendaient de recevoir l’aumône se mirent à jaser pendant qu’il n’entrait ou ne sortait personne à qui ils pussent s’adresser; que pouvaient-ils mieux faire, ces malheureux, que de tromper leur inanition et leurs tristes heures en se régalant avec la petite comédie qui ne coûte rien, et que, piquante ou insipide, on a toujours à sa disposition pour se rassasier? En cela, ils sont les égaux des riches; peut-être même ont-ils un avantage, parce que, quand ils parlent, ils ne sont point retenus par les convenances usuelles de la conversation qui placent, entre la pensée et son expression, la grosse croûte de l’étiquette et de la grammaire, qui gâte le plaisir ineffable du «dis-moi et je te dirai».
«Ne vous avais-je pas dit que don Carlos ne manquerait pas aujourd’hui? Vous l’avez vu. Dites maintenant si je me trompe ou si je suis véridique?
—Moi aussi, je l’ai dit..., Toma..., parce que c’est l’anniversaire du mois, le 24; il faut dire que c’est l’anniversaire des funérailles de sa femme, et don Carlos béni ne manque pas ce jour, bien qu’il tombe des roues de moulin, parce que, sans offenser personne, il n’y a pas un meilleur chrétien que lui.
—Pourtant je craignais qu’il ne vînt pas à cause du froid qu’il fait, d’autant plus que c’est jour de grande distribution, et je pensais que le bon seigneur en aurait profité pour supprimer la cérémonie anniversaire.
—Il l’aurait faite le lendemain; vous savez bien, Crescencia, que don Carlos sait acquitter et payer ce qu’il doit.
—Il nous aurait donné demain la grosse aumône d’aujourd’hui, cela, oui, mais en nous supprimant la petite de demain.
—Eh bien, est-ce que tu crois que nous ne savons rien des comptes? Sans offense, je sais les ajuster comme la lumière même, et je sais que, quand il nous donne beaucoup un jour, il se fait malade quelques jours pour gagner sur nous, ce que la défunte doit voir d’un bien mauvais œil.
—Tais-toi, mauvaise langue.
—Mauvaise langue toi-même, et... veux-tu que je te le dise?... bavard!»
Elles étaient trois qui discutaient ainsi, assises à droite, en entrant, formant un groupe séparé des autres pauvresses; l’une d’elles était aveugle ou, pour le moins, voyait peu; les deux autres avaient la vue bonne; elles étaient toutes les trois vêtues de guenilles et protégées avec de grossières étoffes noires ou grises. La seña Casiana, grande et osseuse, parlait avec une certaine arrogance, comme qui tient ou croit tenir autorité, et il n’est pas invraisemblable qu’elle eût cette autorité, car, lorsque, pour une fin quelconque, une demi-douzaine d’êtres humains se réunissent, il y en a toujours un qui prétend imposer sa volonté aux autres et qui y réussit.
L’aveugle ou demi-aveugle s’appelait Crescencia; toujours semblable à une brebis, montrant sa figure amoindrie, elle sortait du paquet de linge dont son corps était formé sa main maigre et rugueuse aux ongles larges. Celle qui dans le colloque antérieur avait parlé d’une façon hautaine et discourtoise s’appelait Flora et avait pour surnom la Burlada; on ignorait son origine et son état civil; c’était une petite vieille extrêmement vive, irascible, babillarde, qui brouillait et troublait le cénacle des miséreux, indisposant les uns contre les autres, car elle avait toujours quelque chose de piquant et de malveillant à dire quand elles étaient toutes réunies, et elle ne faisait aucune distinction entre riches et pauvres dans ses critiques acerbes. Ses petits yeux sagaces, larmoyants, de chat, débordaient de méfiance et de malice. Son nez était passé à l’état de petite boule rouge qui se relevait et s’abaissait au mouvement des lèvres et de la langue, pendant sa conversation vertigineuse. Les deux dents qui lui restaient semblaient courir d’un côté à l’autre de sa bouche, se transportaient promptement de-ci et de-là, et, quand elle terminait son discours par un geste de dédain suprême et de terrible sarcasme, la bouche se fermait d’un trait, les lèvres rentraient l’une dans l’autre, et le menton rouge, pendant que la langue s’arrêtait, continuait à exprimer les idées par un tremblement insultant et méprisant.
Le type de Burlada était le contraire de celui de seña Casiana; cette dernière était grande et osseuse, maigre, et, bien que sa minceur ne fût pas absolument apparente, les yeux malicieux disaient volontiers qu’on ne trouverait pas beaucoup de bonnes choses sous cet amas de guenilles. Sa face très large, comme si on l’eût tirée tous les jours avec une machine en serrant les joues, était des plus déplaisantes et laides qu’on pût imaginer, avec les yeux fatigués, étonnés, sans brillant ni expression, yeux qui paraissaient ne pas voir sans être pour cela aveugles; le nez crochu sans grâce. A une grande distance du nez venait la bouche, aux lèvres très minces, et, pour terminer, le maxillaire gros et osseux.
Si l’on veut comparer les figures humaines à celles des animaux, et si pour représenter la Burlada nous songeons à la figure d’un chat qui aurait perdu son poil dans une bataille, suivie d’un plongeon dans l’eau, nous dirions que la Casiana est comme un vieux cheval et que la ressemblance était complète avec ceux de la place des Taureaux, quand elle se bouchait un œil avec un bandeau, placé de travers, conservant l’autre libre pour surveiller avec vigilance et moquerie ses confrères. Comme dans toutes les régions du monde il y a des classes, sans qu’on excepte de cette règle les plus infimes hiérarchies, là, tous les pauvres n’étaient point égaux. Les vieilles, particulièrement, ne permettaient point qu’on altérât le principe de distinctions capitales entre elles.
Les anciennes, c’est-à-dire celles qui comptaient vingt ans et plus de mendicité dans cette église, jouissaient de privilèges qui étaient respectés par toutes, et les nouvelles étaient obligées de s’y soumettre. Les anciennes jouissaient des meilleures places, et à elles seules était reconnu le droit de mendier à l’intérieur, près du bénitier. Si, par malheur, le sacristain ou le coadjuteur avaient essayé de porter atteinte à cette jurisprudence en faveur de quelque nouvelle, cela ne leur avait jamais réussi.
Il se produisait de tels tumultes que dans bien des occasions il fallut recourir à la patrouille ou au bureau de police.
Dans les aumônes collectives et dans les répartitions de bons, les anciennes jouissaient de la préférence, et, quand quelque paroissien donnait une somme pour être répartie entre toutes, le clan des anciennes réclamait le droit à la répartition, s’appropriant la plus grosse part si la somme n’était pas divisible exactement en parties égales. En dehors de cela, la prépondérance morale existait, l’autorité tacite acquise par une longue domination, la force invisible de l’ancienneté. L’ancien est toujours fort, comme le nouveau est toujours faible, avec l’exception que peuvent toutefois y apporter les caractères.
La Casiana, caractère dur, dominant, d’un égoïsme élémentaire, était la plus ancienne des anciennes; la Burlada, séditieuse, brouillonne, babillarde, corrompue, était la plus nouvelle des nouvelles; et avec cela, soit dit, que le plus petit événement ou la parole la plus futile étaient le fulminate qui allumait à chaque instant le brandon de la discorde entre elles.
La dispute que nous avons racontée précédemment fut arrêtée ou écourtée par l’entrée et la sortie des fidèles. Pourtant la Burlada ne pouvait refréner ses plaintes amères, et à la première occasion, voyant que la Casiana et l’aveugle Almudena, dont il sera parlé plus loin, avaient reçu plus d’aumônes ce jour que les autres, elle se prit de bec de nouveau avec l’ancienne, disant:
«Flagorneuse, plus que flagorneuse, crois-tu que je ne sais pas que tu es riche, et qu’aux Quatre-Chemins tu as une maison avec des poules en quantité et des pigeons et beaucoup de lapins? Tout se sait.
—Ferme ta bouche, si tu ne veux pas que j’en fasse part à don Senen pour qu’il t’enseigne l’éducation.
—Faudrait voir!
—Ne vocifère pas, voilà la cloche qui sonne l’élévation.
—Voyons, mesdames; pour Dieu, dit un estropié qui occupait la place la plus rapprochée de l’église, arrêtez-vous, voilà qu’on élève le saint-sacrement.
—C’est cette babillarde, langue de scorpion.
—C’est cette prépotente.... Faudrait voir, ma fille! bien que tu sois caporale, de ne pas tant tirer la corde et de permettre que nous autres, nouvelles, nous touchions quelque chose de la charité, car nous sommes toutes enfants de Dieu.... Faudrait voir!...
—Silence, dis-je.
—Ah! ma fille, est-ce que tu crois vraiment être Canovas?»
Plus à l’intérieur, presque à la moitié du passage, à la gauche, il y avait un autre groupe, composé d’un aveugle et d’une femme, tous deux assis. Cette dernière, avec deux petites filles et à côté d’eux, debout, une vieille silencieuse et rigide, aux vêtements et à la cape noirs. Quelques pas plus loin, à une courte distance de l’église, s’appuyait à la paroi, le corps soutenu par des béquilles, le boiteux et le manchot Élisée Martinez, qui jouissait du privilège de vendre, à cette place, la Semaine catholique. Puis venait Casiana, la personne de plus grande autorité et importance de toute la bande, et comme son général en chef.
Au total, sept mendiants vénérables, qui sont officiellement autorisés à mendier là, avec leur caractère, leur mode d’opérer et leurs procédés distincts. Suivons-les un instant.
La femme de noir vêtue, plus que vieille, prématurément vieillie, faisant partie de la classe des nouvelles, ne mendiait qu’accidentellement, parce qu’elle ne venait à la mendicité qu’à des laps de temps plus ou moins longs et le plus souvent disparaissait, sans doute parce qu’elle trouvait une bonne occasion ou quelques âmes charitables qui la secouraient directement; elle répondait au nom de la seña Benina (d’où l’on conclut qu’elle s’appelait Benigna) et elle était la plus silencieuse et la plus humble de toute la communauté, si l’on peut dire ainsi, bien élevée, de bonnes manières, avec l’apparence de la plus grande soumission à la volonté divine. Jamais elle n’importunait les paroissiens qui entraient ou sortaient. Dans les répartitions, si léoninement qu’elles fussent faites, on ne la voyait jamais protester, et jamais elle ne s’associait aux réclamations de la bande tumultueuse et démagogique de la Burlada, ni de loin ni de près. Avec tous elle tenait le même langage affable et courtois; elle traitait la Casiana avec considération, avec respect le boiteux, et n’était en confiance, sans s’écarter des termes de la plus rigoureuse convenance, qu’avec un aveugle du nom d’Almudena, dont, pour l’instant, nous dirons seulement qu’il était Arabe du Sud, à trois journées au delà de Marrasach. (Souvenons-nous-en.)
La voix de Benina était douce, ses manières étaient jusqu’à un certain point fines et de bonne éducation; son visage bruni ne manquait point d’une sorte de grâce intéressante qui, atténuée par l’âge, semblait effacée et à peine perceptible. Elle n’avait conservé que la moitié de ses dents.
Ses yeux, grands et obscurs, avaient à peine le bord rougi par l’âge et les froides matinées. Son nez coulait moins que celui de ses compagnons, et ses doigts rugueux et à grosses articulations ne se terminaient pas par des ongles d’oiseau. Ses mains ressemblaient à celles d’une blanchisseuse et conservaient des habitudes de soins et de propreté.
Elle portait une bandelette noire bien serrée sur le front par-dessus un mouchoir noir, et noirs aussi étaient la mante et le vêtement; mais le tout mieux drapé que ceux des autres anciennes. Avec cet attifage et l’expression sentimentale et douce de son visage, dont les lignes étaient bien composées, elle ressemblait à une sainte Rita de Casia, qui irait dans le monde en pénitence. Il ne lui manquait que le crucifix et la plaie au front, bien qu’une petite verrue de la grosseur d’un pois chiche, rond, violet, située au milieu de l’entre-sourcil, pût en donner l’apparence.
A ce moment de la journée, la Casiana sortit dans la cour pour se rendre à la sacristie où elle devait avoir un grand entretien, comme ancienne, avec don Senen pour traiter de quelques manquements de ses compagnons, ou de lui-même dont elle avait à se plaindre. Le fait même de la sortie de la caporale fit courir la Burlada vers l’autre groupe, comme une envolée de linge qui traverserait le passage étroit, et, s’asseyant entre la femme qui mendiait avec deux petites filles, nommée Demetria, et l’aveugle marocain, elle délia sa langue plus tranchante et plus affilée que les dix ongles longs de ses doigts noirs et rapaces.
«Mais pourquoi ne vouliez-vous pas croire ce que je vous disais? La caporale est riche, immensément riche, comme vous l’avez entendu, et tout ce qu’elle reçoit est volé à nous autres qui sommes des pauvres et reconnus tels, et qui ne possédons que le jour et la nuit.
—Elle vit pourtant en bas, indiqua la Crescencia; elle demeure dans la maison de Paules.
—Pourquoi non, mesdames? Cela était avant. Je sais tout, poursuivit la Burlada, en griffant l’air avec ses ongles, elle ne m’en fait pas accroire et je suis renseignée. Elle habite aux Quatre-Chemins, où elle a une ferme basse-cour avec un cochon; sans vouloir offenser personne, le plus beau cochon des Quatre-Chemins.
—Avez-vous vu la bossue qui vient avec elle?
—Que si je l’ai vue! Vous croyez que nous sommes des sottes. La bossue est sa fille, et couturière habile, vous savez, et avec l’infirmité de la bosse elle mendie tout de même.»
Pourtant elle est modiste et gagne de l’argent pour sa famille... au total, et alors elles sont riches; le Seigneur me pardonne, riches sans vergogne, qui nous trompent et trompent la sainte Église catholique, apostolique. Et encore elle n’a pas de dépenses pour manger, car elle a deux ou trois maisons d’où on lui apporte tous les jours des plats de cuisine, que c’est une bénédiction du ciel.... C’est à voir!
«Hier, dit Demetria en retirant le sein à la petite, je l’ai bien vu, on lui a porté....
—Quoi?
—Un riz avec des moules qu’il y en avait bien pour sept personnes.
—C’est à voir!... Et tu es sûre que c’était avec des moules et qu’il sentait bon?
—Allez, que cela sentait bon!... les casseroles, le sacristain les garde chez lui. C’est là qu’on les porte et on les envoie toutes aux Quatre-Chemins.
—Le mari, ajouta la Burlada en lançant des flammes par ses yeux, vend des torches de résine et des légumes...; il a été militaire, il a sept croix simples et une de cinq réaux.... Oui, vous voyez quelle famille.... Et me voici, moi, là, qui n’ai mangé qu’une croûte de pain, et si cette nuit la Ricarda ne me donne pas refuge dans son échoppe de Chamberi, il me faudra dormir à la belle étoile.
—Toi, que dis-tu, Almudena?»
L’aveugle murmurait. Interrogé une seconde fois, il dit, parlant difficilement, d’une voix gutturale:
«Parlez-vous du Piche? Je le connais, moi. La Casiana n’est pas mariée pour de bon à la lumière bénite, aimée, cela, non.
—Le connais-tu?
—Moi le connaître, lui m’acheter deux rosaires, deux rosaires de mon pays, avec une pierre iman. Il a de l’argent, lui, beaucoup d’argent.... Il est contremaître de la soupe dans le Sacré-Cœur de là-bas..., et sur tous les mendiants de là-bas il commande, avec garrot..., au quartier de Salamanca..., contremaître..., méchant, très méchant, ne cesse pas de manger.... C’est un serviteur du gouvernement, du mauvais gouvernement d’Espagne, et de ceux de la Banque, là où est tout l’argent dans des caisses souterraines.... Il les garde, il nous laisse mourir de faim, lui....
—Cela manquait encore, dit la Burlada avec une colère de commande, voilà encore qu’ils prennent de l’or dans les caisses de la Banque, ces malfaiteurs.
—C’est formidable.... Voyez-vous ça?... dit la Demetria en redonnant le sein à sa petite qui commençait à pleurer en poussant des cris perçants: «Tais-toi, goulue!»
«A voir, malgré tout ce tétage, je ne sais pas comment tu vis, ma pauvre fille.... Et vous, madame Benina, que croyez-vous?
—Moi..., de quoi?
—De si elle a ou non de l’argent à la Banque.
—Moi, quoi? Chacun mange son pain comme il le peut.
—Il mange notre pain, et dessus une belle tranche de jambon.
—Cessez, cessez! cria le boiteux, vendeur de la Semaine. Arrive qui arrive, il faut garder la circonspection.
—Oui, taisons-nous, taisons-nous, homme. C’est à voir.
—Est-ce que tu es Victor-Emmanuel, qui a fait taire le pape?
—Taisez-vous, dis-je, et ayez plus de religion.
—Religion, j’en ai, bien que je ne dîne pas avec la religion comme toi, car je vis en compagnie de la faim, et mon négoce consiste à vous voir recevoir et avaler les paquets de nourriture qu’on vous apporte des maisons riches.
—Pourtant nous ne sommes pas envieux, sais-tu, Élisée? et nous nous réjouissons de mourir d’épuisement, pour nous en aller en masse au ciel, tandis que toi....
—Moi, quoi?
—C’est à voir!... Peut-être es-tu riche, toi aussi, Élisée: ne nie pas que tu es riche... avec la Semaine et ce que te donne don Senen et M. le curé...; oui, nous savons, ce qui part et repart pour toi...; ce n’est pas pour murmurer, Dieu m’en préserve! Bénie soit notre sainte misère..., que le Seigneur augmente. Je le dis pour que cela te soit agréable.
«Quand la voiture me renversa dans la rue de la Lune..., ce fut le jour où ils reconduisirent ce Zorrilla..., comme je dis, je fus un mois et demi à l’hôpital, et quand je sortis, c’est toi qui, me voyant seule et désemparée, tu me dis: «Madame Flora, pourquoi ne vous mettez-vous pas à mendier à la porte d’une église, en laissant la vie vagabonde pour vous appuyer à la pierre de l’église? Venez avec moi et vous verrez comment on peut tirer sa journée, sans rouler par les rues et en vivant avec des pauvres décents.» C’est ce que tu me dis, Élisée, et je me mis à pleurer et je vins avec toi. C’est de là qu’est venue mon installation ici, et je suis bien reconnaissante de ta délicatesse et de ta conduite de caballero vis-à-vis de moi.
«Tu sais que je récite un Pater noster pour toi chaque jour, et je demande au Seigneur qu’il te rende plus riche que tu n’es, que tu vendes sans fin des Semaines, qu’on te porte beaucoup de soupes et de restes à la porte des couvents et des seigneurs comtes, pour que tu puisses bien te rassasier, toi et ta femme.
«Qu’importe que Crescencia et moi, et ce pauvre Almudena nous rompions notre jeûne à douze heures de midi avec un morceau de pain donné par charité, qui aurait servi à paver les saintes rues! Je demande au Seigneur qu’il ne te manque point de quoi aller même chez le marchand d’eau-de-vie.
«Tu en as besoin pour vivre, et moi, je mourrais si j’en goûtais!... et plût à Dieu que tes fils deviennent ducs! L’un est en apprentissage pour devenir tourneur, et il rapporte six réaux par semaine à la maison, et l’autre, tu l’as placé dans une taverne des Maldonadas, et il reçoit de bons petits pourboires que lui donnent les buveurs, pardon.... Que Dieu te conserve et t’augmente chaque année, et que je te voie vêtu de velours et avec une béquille neuve de bois saint, et que je voie ta méchante femme avec un chapeau couvert de plumes. Je suis reconnaissante: s’il m’a manqué la nourriture pour les faims que j’ai endurées, je ne connais point de mauvaises pensées, Élisée de mon âme, et ce qui me manque, puisses-tu l’avoir; bois et mange et soûle-toi, et puisses-tu avoir une maison avec balcon, avec une table richement servie le soir, et des lits en fer avec des matelas rembourrés, aussi propres que ceux d’un roi; que tes fils portent des habits neufs et des souliers en cuir, que tes filles portent des chapeaux roses et des souliers vernis le dimanche; aie un bon brasero et de bonne peluche pour mettre dans tes chambres, et une bonne cuisine avec un cuisinier, avec des plats nouveaux et une batterie de cuisine dont on puisse tirer gloire par le grand nombre de casseroles, et de belles images du Christ de Cana et de sainte Barbe bénie, et une commode remplie de linge blanc, et des vases pleins de fleurs, et jusqu’à une machine à coudre qui ne serve pas, mais sur laquelle tu puisses poser les piles de Semaines à vendre; je te souhaite beaucoup de bons amis et de voisins, et de grandes maisons avec des seigneurs qui, te voyant invalide, te donnent des restes de marchandises sucrées, des cornets de cafés de Moka et de riz trois fois trié; que tu sois en si bons rapports avec les dames de la Conférence qu’elles te payent ton loyer et la cédule, et qu’elles donnent des fers à repasser le linge fin à ta femme.... Reçois cela, Élisée, et plus encore et toujours plus....»
La subite apparition de Mme Casiana coupa court aux souhaits vertigineux de la Burlada et produisit un silence général dans le petit passage, à la sortie de la porte de l’église.
«Déjà on sort de la grand’messe, dit-elle, et, se tournant vers la bavarde, de son ton autoritaire, elle lui lança ces paroles d’un air despotique:
—Burlada, vite à ta place, ferme ton bec, n’oublie pas que nous sommes dans la maison de Dieu.»
Le monde commençait à sortir, et quelques rares aumônes tombaient dans les mains tendues. Le nombre de ceux qui faisaient la tournée complète en donnant également à chacun était rare, et ce jour-là les petites pièces de cinq ou deux centimes données à contre-cœur n’arrivaient qu’aux mains diligentes d’Élisée ou de la Caporale et très peu à la Demetria et à seña Benina. De ce qui restait, il en arrivait encore moins aux autres pauvres et l’aveugle Crescencia se lamentait de n’avoir point étrenné. Pendant que Casiana parlait à voix basse avec Demetria, la Burlada reprit le fil de la conversation avec Crescencia dans le coin proche de la porte de la cour.
«Que crois-tu qu’elle dise à la Demetria?
—A savoir..., des choses entre elles.
—J’ai bien réussi à la cérémonie funéraire de ce matin. On donne plus à Demetria parce qu’elle est recommandée à celui qui célèbre la première messe, don Rodriguito, qu’on dit être secrétaire du pape, et qui demeure dans la maison voisine.
—On lui donnera toute la viande et à nous les os.
—C’est à voir!... toujours la même chose. Tu ne sais pas comment faire pour arriver avec tes trois créatures pour attraper une tranche. Elles n’ont aucune pudeur, et ces fainéantes, comme Demetria, sont des dévergondées, qui ne font commerce qu’avec le vice.
—Enfin tu vois; elle a une portée chaque année, et, tandis qu’elle nourrit l’un, celui de l’année suivante est déjà en route.
—Et est-elle mariée?
—Comme toi et moi. De moi on ne dira rien, car à la Saint-André bénie je m’étais mariée avec Roque, que Dieu a pris dans sa gloire, à la suite d’une chute d’un échafaudage.
—Elle dit que son mari est à Celiplinas; c’est alors qu’il lui envoie de là ses enfants tout faits... dans du papier.... Ah! quel joli monde! je te le dis, sans enfants on ne gagne rien; les personnes ne font pas attention à la dignité des gens, ils ne font attention que si l’on donne le sein ou non. Ils ne s’occupent que de celles qui ont des enfants sans songer que nous sommes plus honnêtes, nous qui n’en avons pas, nous qui sommes vieilles, écrasées par le travail et sans pouvoir nous soutenir. Alors vois à retourner le monde et à attirer la pitié des seigneurs. On dit avec raison que tout est à l’envers ici-bas et va de travers, excepté le ciel béni, et Pulido a raison quand il parle de la grande révolution qui doit venir, grande puisqu’elle mettra au pilori les riches et exaltera les pauvres.»
La vieille bavarde concluait son discours, quand il se produisit un événement si extraordinaire, si phénoménal, si inouï, qu’il ne pourrait être comparé qu’à la chute de la foudre au milieu de la gent mendiante, ou à l’explosion d’une bombe, tant furent grands le trouble et la stupeur qu’il produisit dans la misérable cohorte. Les plus anciennes ne se rappelaient rien d’approchant et les nouvelles ne savaient que croire. Tous restèrent muets, perplexes, épouvantés.
Et qu’est-ce que c’était, en somme? Presque rien: don Carlos Moreno Trujillo, qui toute sa vie, depuis que le monde était monde, sortait infailliblement par la porte de la rue d’Atocha, ne changea pas d’abord son habitude invétérée; mais, après avoir fait quelques pas, il retourna en arrière pour ressortir par la rue des Huertas, ce qui était très singulier, absurde et équivalent au retour des cailloux du chemin à leur carrière.
Pourtant ce ne fut pas la cause principale de la surprise et de la confusion que cette sortie insolite de ce côté; mais, bien que don Carlos s’arrêtât au milieu des pauvres (qui se groupèrent autour de lui, croyant à une nouvelle répartition de sous), il les regarda comme pour les passer en revue, et dit:
«Eh! mesdames les anciennes, laquelle de vous s’appelle seña Benina?
—Moi, c’est moi, seigneur, dit celle qui s’appelait ainsi, tremblant que quelqu’une de ses compagnes ne lui prît son nom et son état civil.
—C’est elle, dit la Casiana avec un empressement officieux comme si elle croyait son exequatur nécessaire pour la certification et la reconnaissance de la personnalité de ses inférieurs.
—Alors, seña Benina, ajouta don Carlos, en s’enveloppant dans son manteau pour affronter le froid de la rue, demain à huit heures et demie, venez me trouver chez moi, nous avons à causer. Savez-vous où je demeure?
—Je l’accompagnerai, dit Élisée, faisant l’obligeant et l’empressé, par complaisance pour le seigneur et la mendiante.
—Bien. Je vous attends, seña Benina.
—Le seigneur peut y compter.
—A huit heures et demie précises. Faites bien attention, ajouta don Carlos à grands cris, qui étaient justifiés par ce fait que les plis de son manteau, raidis par le froid, lui battaient sur la bouche,—si vous arrivez avant, vous attendrez, si vous arrivez après, vous ne me rencontrerez plus.... Voilà, adieu. Demain, c’est le 25; je dois aller à Montserrat et après au cimetière; sur ce....»
III
Très sainte Marie, saint Joseph béni, que de commentaires, que de curiosité fébrile, de travail d’esprit, pour rechercher, surprendre et découvrir les intentions du bon don Carlos!
Dans les premiers moments, la même intensité de surprise rendit tout le monde muet. Dans les plis du cerveau de chacune, passait une procession... de doutes, de craintes, d’envie, de préoccupation ardente. La seña Benina, désireuse de se soustraire à un fastidieux interrogatoire, prit congé affectueusement, comme toujours elle avait coutume, et s’en alla. Almudena la suivit à quelques minutes d’intervalle. Parmi les restants, les petites phrases premières de surprise et de confusion, commencèrent à pétiller comme des étincelles:
«Allons! nous le saurons demain.... C’est sans doute pour l’employer.... Il a plus de 40 000 pesetas de rente.
—Il y a des personnes qui naissent coiffées, dit la Burlada à Crescencia, mais pas nous autres, qui sommes tombées au monde comme des sacs de toile vides.»
Et la Casiana, effilant encore son profil de cheval jusqu’à lui donner des proportions monstrueuses, dit avec un accent de compassion lugubre:
«Ce pauvre don Carlos est plus insensé qu’une chèvre.»
Le lendemain, la communauté mendiante, profitant de la bonne fortune que ni la seña Benina ni l’aveugle Almudena n’étaient venus à la paroisse, les commentaires sur l’extraordinaire événement se multiplièrent. La Demetria exprima timidement l’opinion que don Carlos voulait prendre Benina à son service, parce qu’elle jouissait de la réputation de cordon bleu, ce à quoi Élisée ajouta qu’en effet elle avait été maîtresse de cuisine, mais que personne n’en voulait plus parce qu’elle était trop vieille.
«Et parce qu’elle était de première force à faire danser l’anse du panier, affirma la Casiana, appuyant avec fureur sur ce point. Vous saurez qu’elle a été terrible dans ce genre, et c’est pour ce vice que nous la voyons comme nous la voyons, obligée de mendier pour un morceau de pain.
—De toutes les maisons où elle a été, on l’a chassée pour avoir eu les ongles trop crochus, et, si elle avait eu de la conduite, elle ne manquerait pas de bonnes maisons dans lesquelles elle aurait pu finir tranquillement....
—Eh bien, moi, déclara la Burlada avec un noir scepticisme, je vous dis que, si elle en est arrivée à mendier, c’est parce qu’elle a été honnête; celles qui font le plus danser l’anse du panier mettent de l’argent de côté pour leur vieillesse, elles sont riches, elles ont de quoi, oui, certainement, elles en ont. J’en ai connu avec voiture.
—Ici, on ne doit dire de mal de personne.
—Ce n’est pas parler mal. C’est à voir!... Celle qui a dit du mal, c’est Votre Excellence, madame la présidente du conseil des ministres.
—Moi?
—Oui.... Votre Éminence Illustrissime a dit que la Benina avait fait danser l’anse du panier; ce qui n’est pas vrai, parce que si elle avait volé elle aurait de quoi et si elle avait de quoi elle ne mendierait pas; attrape.
—Tu n’es, toi, qu’une méchante langue.
—On ne condamne personne pour bavardage, mais pour cause de richesse exagérée, surtout quand on vient enlever l’aumône aux pauvres de bonne foi, à ceux qui ont faim et dorment à la belle étoile.
—Assez, nous sommes dans la maison de Dieu, mesdames, dit Élisée en frappant un coup avec sa béquille. Comportez-vous avec décence et respect les unes vis-à-vis des autres comme le commande la très sainte doctrine.»
Ces paroles ramenèrent le recueillement et la tranquillité que la véhémence de propos de quelques-unes avaient gravement compromis, et les tristes heures continuèrent à couler, partie en mendiant et gémissant, partie en priant et bâillant.
Maintenant il convient de dire que l’absence de la seña Benina et de l’aveugle Almudena n’était pas tout à fait accidentelle ce jour, et pour l’expliquer il est nécessaire de faire mention d’un fait dont il est indispensable de donner l’explication dans cette véridique histoire.
Ils partirent tous deux à quelques minutes d’intervalle, comme nous l’avons dit; mais comme l’ancienne s’attarda un petit instant à la grille, pour parler à Pulido, l’aveugle marocain la rejoignit et ils prirent ensemble le chemin des rues San-Sebastian et Atocha.
«Je me suis arrêtée à parler avec Pulido pour t’attendre, ami Almudena. J’ai besoin de te parler.»
Et, le prenant sous le bras avec une sollicitude câline, elle le fit passer d’un trottoir à l’autre. Ils gagnèrent rapidement la rue des Urosas et, s’arrêtant aux coins pour éviter les passants et les voitures, elle commença de lui parler ainsi:
«J’ai besoin de te causer, parce que toi seul peux me sortir d’un grand embarras; toi seul, parce que toutes les autres connaissances de la paroisse ne me servent à rien. Comprends-tu? Les uns sont égoïstes, des cœurs de pierre: celui qui a quelque chose, parce qu’il a quelque chose, et celui qui n’a rien, parce qu’il n’a rien. Au total, les autres laisseront quelqu’un mourir de honte s’il ne mendie point, et, si l’on arrive à tendre la main, ils se réjouiront de voir une pauvre mendiante à bas.»
Almudena tourna son visage vers elle, et l’on pourrait dire qu’il la regarda, si regarder c’est diriger les yeux sur un objet, les poser sur lui, alors que non la vue, mais d’une certaine façon l’attention et l’intention, aussi soutenues qu’inefficaces à voir, se posent seuls sur quelqu’un.
Lui pressant la main, il lui dit:
«Amri, tu sais qu’Almudena te servira, lui, comme un chien; Amri, dis-moi tes affaires.... Fais-moi part.
—Descendons, nous causerons en cheminant. Tu vas chez toi?
—Je vais où tu voudras.
—Il me semble que tu te fatigues. Nous marchons trop vite: veux-tu que nous nous asseyions un moment sur la petite place du Progrès pour que nous puissions causer tranquillement?»
Sans doute, l’aveugle répondit affirmativement, car cinq minutes après on les voyait assis l’un à côté de l’autre sur le socle de la grille qui entourait la statue de Mendizabal. Le visage d’Almudena était d’une laideur expressive, brun citron, avec la barbe rare et noire comme l’aile du corbeau; sa caractéristique était surtout la grandeur démesurée de la bouche, qui, lorsqu’il souriait, affectait une courbe, dont les extrémités, repoussant les poils flottants des joues, semblaient se mettre à la recherche des oreilles. Les yeux étaient comme deux plaies sèches et insensibles rongées par des plaques sanglantes; la taille moyenne, les jambes torses; sa stature plutôt élevée était diminuée par la démarche ordinaire des aveugles et par l’habitude de rester de longues heures assis sur le sol avec les jambes repliées sous lui comme font les Mauresques.
Il était vêtu avec une propreté relative, avec décence tout au moins, car ses habits, quoique vieux et pleins de taches, ne présentaient point de trous ou de déchirures qui n’aient été recousus ou recouverts par un rapiéçage intelligent. Il était chaussé de souliers noirs usés, mais parfaitement protégés par des coutures et des pièces très habilement posées. Le chapeau en forme de champignon dénotait les efforts de dilatation subis en passant sur différentes têtes avant d’arriver à celle qu’il recouvrait, qui ne serait peut-être pas la dernière, mais les bosses du feutre n’étaient point telles qu’elles ne pussent protéger le crâne qu’elles avaient mission de défendre. Le bâton était dur et lisse; la main avec laquelle il l’empoignait était nerveuse, très colorée en noir à l’extérieur, tirant sur l’éthiopien, la paume blanchâtre avec une couleur et des délicatesses qui la faisaient ressembler à une peau de morue fraîche, les ongles bien coupés; le col de la chemise le moins sale que l’on pût imaginer dans la misérable condition et l’état de vagabondage où vivait le misérable fils du Sud.
«Il faut pourtant que nous y arrivions, Almudena, dit la seña Benina, en ôtant et remettant dans sa poche son mouchoir comme une personne troublée et nerveuse qui veut s’éventer la tête. Je suis dans un grand embarras, et toi, rien que toi, peux m’en tirer.
—Dis-moi ce que c’est....
—Que comptais-tu faire ce soir?
—Dans ma maison, moi beaucoup à faire: moi laver linge, moi coudre beaucoup, rapetasser beaucoup.
—Tu es l’homme le mieux nippé qui existe au monde. Je ne connais pas ton pareil. Aveugle et pauvre, tu arranges toi-même tes petites affaires; tu enfiles une aiguille avec ta langue aussi rapidement que je le peux faire moi-même avec mes doigts; tu couds dans la perfection; tu es ton tailleur, ton cordonnier, ta blanchisseuse.... Et après avoir mendié le matin à la paroisse, l’après-midi dans la rue, tu trouves encore le temps d’aller un petit instant au café..., content de ce que tu n’as pas, et s’il y avait au monde une justice, et si les choses étaient disposées selon la raison, on devrait te donner un prix..., brave garçon; pourtant, voilà ce que c’est, je ne te laisse pas travailler ce soir, parce qu’il faut que tu me rendes un service.... On garde ses amis pour les grandes occasions.
—Que t’arrive-t-il?
—Une affaire épouvantable. Je n’en vis plus. Je suis si malheureuse que, si tu ne me secours pas, je n’ai plus qu’à me jeter du haut du viaduc... C’est comme je te le dis.
—Amri..., pas te jeter.
—C’est que j’ai un malheur si grand, si grand, qu’il paraît impossible que j’en puisse sortir. Je vais te le dire d’un trait pour que tu puisses en sentir de suite le poids: j’ai besoin d’un douro....
—Un douro! s’écria Almudena, exprimant par la subite gravité de sa figure et l’énergie de l’accent l’épouvante que lui causait l’importance de la somme.
—Oui, mon fils, oui..., un douro, et je ne puis rentrer à la maison si je ne l’ai pas préalablement avec moi. Il est indispensable que j’aie ce douro; parle, il faut le sortir de dessous les pierres, le trouver n’importe comment.
—C’est beaucoup, beaucoup, murmurait l’aveugle, le visage baissé vers la terre.
—Ce n’est pas tant, observa l’autre, cherchant à tromper sa peine par des idées optimistes. Qui n’a pas un douro? Un douro, ami Almudena, le premier venu l’a.... Donc, peux-tu me le procurer, oui ou non?»
L’aveugle murmura dans son langage étrange quelque chose que Benina traduisit par le mot «impossible», et lançant un profond soupir, auquel Almudena répondit par un autre non moins profond et non moins pitoyable, elle se plongea un instant dans une douloureuse méditation, regardant alternativement la terre et le ciel, et la statue de Mendizabal, ce seigneur de bronze foncé qu’elle ne connaissait point, ne sachant point d’ailleurs pour quel motif on l’avait mis là. De ce regard vague et distrait, qui est le propre des moments de grande préoccupation, et comme un tour anxieux de l’âme sur elle-même, elle voyait passer d’un côté ou de l’autre du jardin des gens pressés ou nonchalants. Les uns devaient avoir un douro, les autres allaient le chercher. Elle voyait passer des garçons de recette de la Banque avec leur sacoche à l’épaule; des charrettes avec des bouteilles de bière ou de limonade gazeuse. Dans les boutiques entraient des gens pour acheter et ils ressortaient avec des paquets. Des mendiants déguenillés importunaient les passants, des chars funèbres portaient au cimetière des gens à qui rien n’importait plus des douros. Avec une rapide vision, Benina passait en revue les coffres-forts de toutes ces grandes boutiques, des beaux appartements de toutes les maisons, des bourses de tous les passants bien vêtus, et elle avait la certitude qu’à aucun de ces heureux de la vie il ne manquait un douro.
Ensuite elle songea que ce serait une rude folie de se présenter dans la maison voisine des Cespedes en les priant de lui faire la faveur de lui donner un douro, même si elle le demandait à titre de prêt. Sûrement ils se moqueraient d’une si absurde prétention et la mettraient promptement à la porte.
Et nonobstant, il lui paraissait naturel et juste que quelque part où un douro ne représentait qu’une valeur insignifiante on le lui donnât à elle, pour qui cette somme représentait une valeur immense. Et si cette monnaie si anxieusement désirée passait des mains qui en possèdent beaucoup d’autres dans les siennes, on ne noterait pas une altération sensible dans la répartition des richesses et tout suivrait son cours, les riches toujours riches, elle toujours pauvre, et toujours misérables tous les autres de sa condition. Puisqu’il en était ainsi, pourquoi ce douro ne venait-il pas dans ses mains? Quelle raison y avait-il pour que vingt personnes passant ne se privassent d’un réal et que ces vingt réaux réunis ne tombassent pas par un chemin naturel dans sa poche? Voyez comme les choses de ce monde sont mal arrangées! La pauvre Benina se contenterait d’une goutte d’eau, et devant le grand réservoir du Retiro elle ne pouvait l’obtenir. Comptons bien, ciel et terre; l’aqueduc du Lozoya perdrait-il quelque chose si on lui prenait une goutte d’eau?
IV
Tel était le cours de ses pensées, quand Almudena, sortant d’une méditation sur les chiffres qui avait dû être triste, si l’on en jugeait par l’expression de son visage, lui dit:
«N’as-tu rien à engager?
—Non, mon fils, tout est engagé déjà et jusqu’aux cornets qui ont contenu de l’argent.
—Tu n’as personne qui pourrait te prêter?
—Il n’y a personne qui puisse me faire confiance. Je ne fais pas un pas sans rencontrer une sale figure de créancier.
—Le seigneur Carlos t’a mandé pour demain.
—Demain est bien loin et j’ai besoin du douro aujourd’hui et comptant, Almudena, comptant. Chaque minute qui passe est une main qui serre la corde que j’ai autour du cou.
—Ne pleure pas, Amri, tu es bonne pour moi, je remédierai à tout...; voyons maintenant.
—Quelle idée as-tu? dis-le-moi vite.
—J’engagerai des affaires.
—Le costume que tu as acheté au Rastro? Et combien crois-tu qu’ils te donnent?
—Deux pesetas et demi.
—Il faudra en tirer trois. Et le surplus?
—Viens à la maison avec moi, dit Almudena, se levant avec résolution.
—Vivement, mon fils, il n’y a pas de temps à perdre. Il est très tard. Et il y a loin d’ici à l’auberge de Santa-Casilda!»
Ils prirent leur marche rapide par la rue de Meson-de-Paredes, parlant peu. Benina, plus suffoquée par l’anxiété que par la rapidité de la marche, jetait des flammes par son visage, et chaque fois qu’elle entendait sonner une horloge elle faisait un geste de désespoir. Le vent froid du nord les poussait vers la rue d’en bas, soulevant leurs habits comme la voile d’une barque. Leurs mains à tous les deux étaient gelées; leur nez coulait, leurs voix s’enrouaient, hoquetant froidement et tristement.
Non loin du carrefour où Meson-de-Paredes débouche dans la Ronda de Tolède, ils découvrirent les bâtiments de Santa-Casilda, vaste ruche de logis à bon marché alignés en corridors superposés.
On y entre par une cour ou grand enclos, large et étroit, rempli d’amas d’ordures, résidus, dépouilles et rebuts de toute agglomération humaine. Le logis qu’habitait Almudena était le dernier de l’étage bas, au ras du sol, et l’on n’avait à franchir qu’une seule marche pour y pénétrer. Il se composait de deux pièces séparées par une natte qui pendait du plafond; d’un côté la cuisine, de l’autre la salle, qui était à la fois alcôve et cabinet, le plancher était en terre bien battue, les murs blancs, moins sales que bien d’autres de ce vaste casernement humain. Une chaise était le seul meuble qu’on rencontrât, car le lit consistait en un amas de couvertures grises entassées dans une encoignure. La petite cuisine n’était pas dépourvue de pots, de casseroles ni même de vivres. Au centre de l’habitation, Benina vit l’image confuse d’une masse noire, comme un paquet de hardes, ou un grand sac abandonné.
A la faible lueur qui restait après que la porte fut fermée, on put reconnaître que ce paquet était animé. Par le toucher, plus que par la vue, Benina comprit que c’était une personne.
«Cette ivrognesse de Pedra est là.
—Ah! qu’est-ce que j’apprends! C’est elle qui t’aide à payer ton logis..., l’ivrognesse, l’éhontée.... Mais ne perdons point de temps, mon fils; donne moi le vêtement que je l’emporte... et, avec l’aide de Dieu, je veux voir si je n’en obtiendrai pas trois pesetas. La sainte Vierge te le rendra, et il faut que je la prie pour qu’elle te donne le double à toi, car, bien sûr, elle ne fera rien pour moi.»
Se rendant compte de l’impatience de son amie, l’aveugle dépendit d’un clou le vêtement qu’il appelait neuf, par un euphémisme qui est très courant dans les combinaisons mercantiles et le donna à son amie qui en quatre enjambées se trouva dans la cour, puis dans la Ronda, courant rapidement vers le lieu appelé la petite place de Manuela. Pendant ce temps-là, le mendiant en colère prononçait des paroles difficiles à reproduire pour nous, car elles étaient en arabe et secouait le paquet de loques de la femme ivre morte, qui gisait à terre, comme un corps mort au milieu de la pièce.
Aux paroles irritées de l’aveugle, elle répondit seulement par un grognement rauque, se retournant à moitié, en levant et étirant les bras, pour retomber immédiatement dans un sommeil de brute encore plus profond.
Almudena plongeait sa main dans les hardes noires, qui formaient avec le manteau une masse inextricable de plis, et il accompagnait cet acte de paroles furibondes, explorant de son mieux le buste flasque, comme s’il pétrissait un paquet de chiffons. L’homme était nerveux. Il fit sortir d’un peu partout des rosaires, des scapulaires, un paquet de reconnaissances de prêts enveloppé dans un morceau de journal, des bouts de fer ramassés dans la rue, des dents d’animaux ou de personnes et autres babioles.
La recherche à peine terminée, Benina rentra ayant fait telle diligence et opéré avec une si grande rapidité qu’on aurait pu croire que les anges l’avaient portée sur leurs ailes.
La pauvre femme arrivait tout essoufflée de sa course rapide par les rues; elle pouvait à peine respirer; son visage inondé de sueur marquait pourtant l’allégresse.
«Ils m’en ont donné trois, dit-elle montrant les piécettes dont une en sous. Je n’ai pas eu de chance que Valeriano se soit trouvé là, et, sa maîtresse, la Reimunda, étant venue, j’ai été obligée de leur donner deux fois plus de paroles pour les convaincre.»
Ajoutant au contentement, Almudena, avec une figure joyeuse et triomphante, lui montra entre ses deux doigts une piécette:
«Je l’ai trouvée dans la poitrine de celle-ci, prends-la.
—Oh! quelle chance! Est-ce qu’elle n’en a pas d’autres? Cherche bien, mon fils.
—Elle n’en a pas d’autres, j’ai tout fouillé.»
Benina secouait les affaires de la pocharde espérant faire sauter une monnaie. Mais il n’en tomba que deux épingles à cheveux et quelques petits morceaux de charbon.
«Elle n’a plus rien.»
L’aveugle continuant à bavarder et expliquant à Benina le caractère et les habitudes de la grosse femme, il lui fit entendre que, si elle avait été dans un état normal, elle aurait donné d’elle-même la piécette si on la lui avait demandée. Avec une phrase synthétique, Almudena caractérisa sa compagne de vie: «Elle est rosse, elle est dépravée...; elle prend tout, mais elle donne tout.»
En soulevant le matelas et en le secouant par terre, il fit tomber une vieille petite sacoche sale, et, passant les doigts dedans comme lorsqu’on prend un cigare, il en retira un vieux morceau de papier qui, déroulé, montra une monnaie neuve et toute reluisante de deux réaux. Benina la prit; tandis qu’Almudena sortait de sa pochette, où il avait aussi une foule de petits morceaux de fer, des ciseaux, un étui avec des aiguilles, un couteau, il en tira un autre papier avec deux grosses pièces de cuivre. Il y joignit ce qu’il avait reçu de don Carlos et donna le tout à la pauvre ancienne, en lui disant:
«Amri, arrange-toi avec cela.
—Si, si..., j’ajouterai le mien d’aujourd’hui, et il manque si peu, je ne veux pas te molester davantage. Merci, va avec Dieu! Il me semble que j’ai tort. Ah! mon fils, que tu as été bon! Tu mériterais de gagner à la loterie, et, si tu ne gagnes pas, c’est qu’il n’y a pas de justice au ciel, pas plus que sur la terre. Adieu, mon fils, je ne peux pas rester un moment de plus. Dieu te le rende! Je suis sur des charbons ardents. Je vole à la maison. Calme-toi dans la tienne, et cette pauvre femme, quand elle s’éveillera, ne la bats pas, mon fils, la pauvrette! Chacun, pour moins souffrir, s’enivre avec ce qu’il peut, celle-ci avec de l’eau-de-vie, cette autre avec autre chose. Moi aussi, j’ai mes misères, pas les mêmes, et je ne les combats pas ainsi, elles sont plus profondes; oui, je te conterai cela, je te le conterai.»
Et elle sortit comme une flèche, les monnaies dans son sein avec la crainte que quelqu’un ne les lui prît en route, ou qu’elles s’envolassent entraînées par ses pensées tumultueuses.
Se retrouvant seul, Almudena s’en alla à la cuisine, où, entre autres choses inutiles, il conservait un petit plat d’étain et une cruche pleine d’eau. Il se lava les mains et les yeux; ensuite, après avoir fouillé dans une petite caisse où il conservait de petits morceaux de charbon dans des cendres éteintes, il entra chez un voisin, retourna chez lui après les avoir allumés et il répandit dessus une pincée d’une certaine substance qu’il conservait cachée dans sa couchette et enveloppée dans un morceau de papier. Une odeur et une fumée abondante, forte et pénétrante s’envolèrent alors de ce foyer.
C’était un parfum de benjoin, seul souvenir matériel de la terre natale qu’Almudena se permît dans son exil vagabond.
Cet arome spécial des maisons maures était sa consolation, son plaisir le plus vif, usage à la fois domestique et religieux, et alors, enveloppé par ce parfum, il se mit à rêver des choses qu’aucun chrétien n’eût comprises.
Le parfum répandu dans la pièce, la pauvre pocharde se reprit à s’agiter, à grogner, à se crisper et à tousser, comme cherchant à reprendre ses sens. L’aveugle ne faisait pas plus attention à elle qu’à un chien, attentif seulement à son rêve et à ses prières en langue que nous savons être arabique ou hébraïque, se frappant les yeux avec les mains et les abaissant ensuite sur sa bouche pour les baiser.
Il employa un certain temps à ses méditations, et, lorsqu’il les termina, il sentit que sa compagne était assise devant lui; elle avait les yeux hagards et pleurards, à cause du picotement produit par la fumée du parfum répandu dans l’air, et elle le regardait.
Almudena, les mains étendues en avant, lui lança ces paroles:
«Vieille satyre, il n’y a qu’un dieu.... Ivrognesse, pocharde, il n’y a qu’un dieu..., un dieu, un seul dieu, un seul.»
La femme éclata de rire et, portant la main à sa poitrine, elle se mit à réparer le désordre que la main inquiète de son compagnon de chambre avait produit dans cette intéressante partie de sa personne. Elle sortait si engourdie de son rêve alcoolique qu’elle ne réussissait pas à remettre chaque chose en place.
«Oui, il n’y a qu’un dieu, un dieu seul.
—A moi, que m’importe? Pour moi, qu’il y en ait deux ou quarante, et qu’ils soient aussi nombreux que cela peut leur plaire.... Mais, dis-moi, libertin, tu m’as pris ma piécette, cela ne fait rien, elle était pour toi.
—Un dieu seul!»
Et, le voyant prendre son bâton, la femme se mit sur la défensive, en lui disant:
«Ne me bats pas, Jaï. Assez de parfum, et songeons à souper. Combien d’argent as-tu? Que veux-tu que je te rapporte?
—Vieille pocharde! je n’ai pas d’argent... les démons l’ont emporté pendant que tu dormais.
—Qu’est-ce que je vais te rapporter? murmura la femme d’un air morne et chancelant et fermant les yeux. Attends un petit peu. J’ai envie de dormir, Jaï.»
Elle tomba de nouveau dans un profond sommeil, et Almudena, qui avait demandé son bâton pour s’en servir comme d’un remède infaillible pour la dégriser, se prit de pitié, soupira fortement, en marmottant quelque chose comme:
«Je te rosserai une autre fois.»
V
Ce n’est point employer un langage hyperbolique que de dire que la seña Benina, sortant de Santa-Casilda, possédant le douro incomplet qui calmait ses mortelles angoisses, allait par les places et les rues comme une flèche.
Avec soixante années sur les épaules, elle conservait son agilité et sa vivacité, unies à une persévérance inépuisable. Elle avait passé le meilleur de sa vie dans une situation fatigante qui exigeait autant d’activité que de promptitude de jugement, des efforts insensés de la tête et des muscles, et à une pareille école, elle s’était fortifié le corps et l’esprit; ainsi s’était formé ce tempérament extraordinaire de femme qu’apprendront à connaître ceux qui liront cette histoire véridique de sa vie.
Avec une promptitude exceptionnelle elle entra chez un apothicaire de la rue de Tolède; elle prit des médicaments qu’elle avait commandés le matin; ensuite elle entra chez le boucher et chez le marchand de comestibles, faisant faire différents paquets de ses achats, et enfin elle se rendit dans une maison de la rue Impériale à proximité de l’angle où se trouvent les bureaux des poids et mesures. Elle se glissa sous le portail étroit, obstrué et rendu presque impraticable par les paquets d’un commerce de corde qui y était installé; elle enfila l’escalier rapidement jusqu’au premier, avec modération jusqu’au second, et arriva enfin haletante au troisième, qui était le dernier et surmonté d’un acrotère. Elle tourna dans un vaste espace couvert avec des vitres, au sol très inégal, à cause des affaissements et différences de niveau de l’ancienne maison, et enfin elle arriva à une porte de logement mal recouverte de peinture; elle sonna...; c’était sa maison, la maison de sa maîtresse, laquelle en personne, tâtonnant les murs, arriva au bruit de la cloche, ou du moins à sa rumeur aphone et ouvrit, non sans avoir eu la précaution d’interroger l’arrivante par un petit guichet carré et grillé par une croix de fer.
«Grâce à Dieu, femme.... Je te le dis sur la porte. C’est du propre, une heure! Je croyais que tu avais été écrasée par une voiture ou qu’il t’était arrivé un coup d’apoplexie.»
Sans répondre, Benina suivit sa maîtresse jusqu’à un petit cabinet voisin où elles s’assirent. La servante évita les explications de son retard par la crainte d’avoir à les donner et se tint sur la défensive, attendant pour voir d’où viendrait l’attaque de doña Paca, et quelle position elle prendrait avec son esprit irascible. Le ton des premières paroles avec lesquelles elle fut reçue la tranquillisa quelque peu; elle s’attendait à une forte réprimande, à des paroles déplaisantes. Pourtant, la maîtresse semblait être dans ses bons moments, sans doute, son âpre caractère était dompté par l’intensité de la souffrance. Benina se proposait, comme toujours, de s’accommoder au ton que prendrait l’autre, et de rester peu avec elle; les premières paroles échangées, elle se tranquillisa.
«Ah! madame, quel temps! Je n’y tenais plus à l’idée de rentrer dans cette chère maison bénie.
—Je ne me l’explique pas, dit la maîtresse, dont l’accent andalou persistait, quoique très atténué par quarante années de séjour à Madrid.—J’étais seule, émotionnée. En entendant sonner midi, une heure, deux heures, je me disais: «pourtant que fait la petite qu’elle tarde tant?» Lorsque je me suis rappelé....
—Justement.
—Je me suis rappelé..., comme je sais par cœur tout mon almanach, que c’est aujourd’hui la Saint-Romuald, confesseur et évêque de Pharsale....
—Parfaitement.
—Et c’est la fête du seigneur curé, chez qui tu sers comme auxiliaire.
—Oui, je pensais que vous y auriez songé, et cela m’a rassurée, affirma la servante, qui, avec sa facilité extraordinaire de forger et de conduire des mensonges, s’empressa de s’accrocher au solide câble que sa maîtresse lui tendait, et que la besogne n’a pas été facile!
—Il a dû donner un grand repas. Oui, je me le figure! Ils ne doivent pas être à court d’estomac les curés de San-Sebastian, compagnons et amis de ton don Romuald!
—Tout ce que vous en direz est peu.
—Raconte-moi, que leur as-tu servi? demanda avec empressement la dame qui était fort curieuse de ce qui se mangeait chez les autres; oui, raconte. Tu leur as sûrement servi une mayonnaise?
—En premier un rôti que j’avais cuit à point. Ah! seigneur! qu’ils l’ont trouvé bon! Ils ont dit que j’étais la première cuisinière de toute l’Europe et que c’était par pur respect humain qu’ils ne s’en léchaient pas les doigts....
—Et après?
—Un abatis de volaille que j’ai cuisiné, digne des anges du ciel. Ensuite, des calamares dans leur jus... ensuite....
—Bien que je t’aie dit que je ne veux pas que tu m’apportes quoi que ce soit d’aucune maison, car je préfère certainement la misère à ronger les os qui proviennent d’autres tables, comme je te connais, je ne doute pas que tu auras rapporté quelque chose. Où est ton panier?»
Prise à l’improviste, Benina se troubla un instant; mais ce n’était pas une femme à se démonter devant aucun danger, et sa maestria à vaincre les difficultés lui suggéra cette habile échappatoire: «Eh! madame, j’ai laissé le panier et tout ce qu’il contient chez Mme Obdulia, qui en a plus besoin que nous.
—Et tu as bien fait. J’approuve fort l’idée, petite. Conte-moi encore. Et tu ne leur as pas servi un bon petit dos de cochon?
—Allez! allez! deux kilos et demi, madame; Sotero Rico m’avait fourni ce qu’il avait de meilleur.
—Et le dessert, les vins?
—Jusqu’au champagne de la Veuve. Les curés sont des diables qui ne se privent de rien.... Mais rentrons, il est très tard et madame sera sans doute très faible.
—Je l’étais, mais... je ne sais pas; il me semble que j’ai mangé tout ce dont nous avons parlé...; pourtant donne-moi à dîner.
—Qu’avez-vous pris? Ce petit peu de nourriture que j’avais préparé hier soir?
—Ma fille, je n’ai pas pu l’avaler. Je me suis soutenue avec une demi-once de chocolat cru.
—Allons-y, allons-y. Le pis, c’est que j’ai à allumer le feu, mais je vais me dépêcher.... Ah! j’oubliais, j’ai apporté les médicaments. Voilà pour le premier.
—As-tu pris tout ce que je t’ai demandé? demanda la dame en se dirigeant vers la cuisine. As-tu engagé mes deux jupons?
—Certainement. Avec les deux piécettes reçues et les autres que m’a données don Romualdo à cause de sa fête, j’ai pu parer à tout.
—Est-ce que tu as payé l’huile d’hier?
—Cela, non!
—Et le tilleul et la tisane?
—Tout, j’ai tout payé, et, après mes achats, il me reste encore quelque chose pour demain.
—Puisse Dieu nous apporter demain un bon jour, dit, avec une profonde tristesse, la dame en s’asseyant dans la cuisine pendant que la servante, avec une promptitude nerveuse, réunissait étincelles et charbons.
—Ah! madame, tenez-le pour certain.
—Pourquoi tant d’assurance, enfant?
—Parce que je le sais, mon cœur me le dit. Demain sera un bon jour, je dirais presque un grand jour.