“LE BEAU NAVIRE”

BERNARD NABONNE

MAÏTÉNA

ROMAN

PARIS
LES ÉDITIONS G. CRÈS ET Cie
11, RUE DE SÈVRES (VIe)

MCMXXVII

DU MÊME AUTEUR

  • La Butte aux Cailles, roman.

EN PRÉPARATION :

  • Ma Grenellienne, roman.
  • Histoires de danseuses.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Dix exemplaires sur Hollande Van Gelder Zonen, dont quatre hors commerce, numérotés de 1 à 6 et de 7 à 10.

Trente exemplaires sur vélin pur fil Lafuma, dont cinq hors commerce, numérotés de 11 à 35 et de 36 à 40.

Trois cents exemplaires sur alfa bouffant, tous hors commerce, numérotés de 41 à 340, réservés à la Critique, aux Amis de l’Auteur et des Éditeurs.

Cinq cents exemplaires sur vélin teinté par fil du Marais, constituant l’édition originale, et numérotés de 341 à 840.

No

Tous droits de reproduction, de traduction et d’adaptation réservés pour tous pays.

Copyright by « Les Éditions G. Crès et Cie », 1927.

Aou nouste Hénric
éncouè aquesto hémno.

B. N.

MAÏTÉNA

I

Un accusateur qui a de telles révélations à faire ne devrait-il pas être plus empressé ?

Lord Byron. (Lara.)

Le goujat était sorti en traînant ses sabots pour aller dormir dans l’étable. Sous le haut chambranle de sa cuisine, Maïténa Otéguy, la figure égayée par le feu, la jupe relevée sur la chair grasse et musclée de ses jambes que la chaleur marbrait de veinules rouges, s’amusait à faire griller des châtaignes. Elle les mangeait brûlantes, sans éloigner sa figure de la flamme, de ses petites dents polies, les lèvres haut retroussées.

Le silence convenait au vide de son esprit. Rythmés, le bruit de la pendule et la respiration d’un enfant qui dormait dans la pièce à côté flottaient très doux. L’éclatement des châtaignes gonflées de feu étaient les seuls épanchements de joie de cette solitude réconfortante.

Cependant, Maïténa, dont l’oreille était exercée aux mouvements de la campagne qui était au nord et du village qui était au sud de la ferme, se redressa. La boue du chemin clapotait de plus en plus distinctement : deux sabots s’approchaient de façon lente et régulière. Le vent qui soufflait dur par intermittences noya, quelques secondes, ce bruit dans ses insultes contre la quiétude des arbres. Lorsque Maïténa put entendre de nouveau, on frappait à la porte.

Un vieillard aux reins ployés entra d’un coup avec une vivacité singulière. Il laissa un moment ses doigts gourds sur le loquet, puis les leva jusqu’au bord de son béret pour saluer. Ce béret, posé sur le crâne à plat comme un cèpe, garni largement de crasse au centre pareil à une tonsure, verdi à ses bords, semblait l’auréole et le cadre du visage rasé au nez et aux lèvres minces. Ses yeux étaient verts comme un feuillage tout nouveau qui sort de sa paupière hivernale. Celle-ci, plissée soigneusement pour une longue ironie, descendait très loin sur la figure.

Quoique étonnée de cette visite à pareille heure, Maïténa Otéguy ne bougea pas de sa chaise, et recouvrit avec lenteur ses jambes nues pour bien indiquer à son vieux voisin qu’elle trouvait sa venue toute naturelle.

— Bonsoir, Ourtic !

— Adieu, Maï !

Ils se turent. Et il alla s’asseoir sous la cheminée en face d’elle.

Le silence est un état dans lequel se complaisent longuement les béarnais. S’il n’étend pas aussi bien que la parole l’influence de la personnalité, il ne la dilapide point ; il la concentre et la consolide. Et puis se taire n’est pas seulement rêver, c’est surtout l’art de ne pas penser.

Le silence était plus complexe qu’avant l’entrée d’Ourtic. Le rythme de la pendule, la respiration de l’enfant qui dormait derrière la cloison, attendaient quelque chose de la rencontre de ce vieillard lointain et méprisant, et de cette jeune femme plantureuse, gonflée d’avenir.

— Vous devriez venir plus souvent à la veillée, dit-elle enfin. On mangerait ensemble quelques châtaignes en buvant du picpoult.

— En somme, tu possèdes une belle situation tranquille, fit le visiteur sur la cadence énergique et lente de la conversation. Je sais bien que tu es vaillante et que tu ne manques pas d’ordre. Mais, tout de même, tu as de la chance ! Si ce n’avait été ton malheur…

Il affala brusquement son nez sur son menton ; et il saisit des deux mains la pomme d’un chenêt avec un grand air d’accablement.

— Il y a dix ans, aujourd’hui ! finit-il. C’est un anniversaire.

Elle secoua ses épaules avec humeur.

— Vous auriez mieux fait de rester chez vous, Ourtic, que de venir me raconter ça !

Cependant, elle ne voyait plus le vieillard qui relevait sa tête ironique en la branlant doucement.

Elle se représentait déjà le jeune homme au front bas, au regard timide, qui vint un jour demander sa main. Il avait du bien. Ses soixante journaux de terre étaient cités parmi les plus fertiles du pays. Sa maison, aux confins du village, vieille, mais récemment ravalée et raffermie par des contreforts, abritait depuis trois générations deux paires de bœufs. Voilà des chiffres qu’on sait au loin.

Quant à Maïténa, elle était pauvre. Son père, un émigrant basque, appartenait à la dernière classe des ouvriers des champs. Il vivait en loyer. — Elle ne pouvait repousser un fiancé pareil.

Malgré cette nécessité de lui accorder sa main, elle l’aima tout de suite. Au début de leur mariage, ils ne coururent pas les foires et les marchés comme c’est la coutume en Béarn ; elle avait trop de travail : il lui fallait nourrir les hommes et les animaux, nettoyer la maison qui ne l’avait pas été depuis la mort de la vieille. Mais, le soir, lorsque tout le monde était rentré, ils sortaient, eux ; ils suivaient la route enlacés l’un à l’autre sans que personne les vît, car la pudeur des sentiments est la seule qui soit à l’aise en face de la nature.

Ils se taisaient. Ils ne savaient quoi se dire. La terre dure et facile, béante et pleine d’espoirs, parlait pour eux. L’odeur chaude des prairies les enivrait d’enthousiasme ; le chant du vent dans les arbres était juste assez mélancolique pour que leur bonheur ressortît ; et, lorsqu’ils voyaient des vignes symétriquement plantées à flanc de coteaux, labourées avec prédilection, soigneusement attachées contre de hauts tuteurs, ils croyaient admirer l’image idéale de la vie.

Un soir, enfin, comme l’ondulation des collines était plus voluptueuse, la terre plus molle, comme la campagne tout entière avait l’air d’une alcôve parfumée, un nuage tira sa draperie devant la lune et Maïténa se donna à son mari.

Virgile Prébosc était timide. Il n’avait pas connu de femme avant sa femme. Il fallait la collusion du printemps et de son désir pour qu’il renonçât à leur innocence.

Cet acte les bouleversa tellement que leur lune de miel cessa au moment où elle aurait dû naturellement commencer. Penser était pour eux une chose redoutable ; et ils pensaient trop à cette révélation pour oser lui donner une suite. Ils étaient habitués à ce que la nature fît arriver, germer, les choses en leur temps, sans que la volonté de l’homme y eût une part ; et ils attendaient qu’elle déterminât chez eux un nouvel enthousiasme.

Quelques jours après, comme Virgile Prébosc rentrait du travail, il trouva sur le seuil Maïténa toute souriante qui l’appelait. Cela l’étonna d’autant plus que, depuis la fameuse nuit, elle évitait de le regarder.

— Je suis enceinte.

Et, son ancienne timidité ayant complètement disparu, ce fut elle qui, avec de grands éclats de rire, le prit par la main et l’attira jusqu’à sa chambre. A partir de cet instant, ils furent réellement mari et femme.

Ils vécurent ainsi cinq ou six mois dont le souvenir brûlait encore le cœur de la jeune femme. Elle niait énergiquement un axiome trouvé dans un almanach et suivant lequel le bonheur n’a pas d’histoire. La moindre promenade avait eu une importance prodigieuse. Et la dernière en avait eu une épouvantable. Ils devaient la faire séparément.

Cette période rendait sans valeur toute sa vie antérieure, et voilà la conséquence habituelle du bonheur. Ensuite, le temps s’écoula avec une rapidité qui passait son imagination. Elle restait stupéfaite de ce que lui apprenait le vieux — qu’il y eût dix ans. — Dix ans qu’un maquignon du village avait ramené sur sa carriole le corps sale et exsangue de son mari.

L’avant-veille, Virgile Prébosc était allé à la foire d’Arudy pour remplacer ses bœufs de travail. Ses voisins l’avaient vu en acquérir une belle paire, et prendre avec elle la route du retour. Mais les bêtes firent leur entrée dans le village sans leur nouveau maître. Il ne reparaissait pas.

Tant de choses peuvent arriver à un homme dont la ferme est prospère, dont la femme est enceinte, et qui vient d’acheter du bétail ! Tant de désirs comblés produisent l’hypertrophie du désir. On ressent le besoin de faire partager son bonheur par des aubergistes frais et ventripotents, et par les femmes qu’on rencontre sur la route au bord des fossés, les yeux attentifs, les bras accueillants, comme au bord d’un lit.

Les paysans, à la manière des grands philosophes, acquièrent de la psychologie en observant les animaux. Ils savent que les mâles les plus sages et les mieux dressés ont leurs moments de frénésie. Maïténa commença par pardonner. Elle expliqua comme elle put l’absence de son mari aux voisins curieux. Puis, elle se mit à explorer elle-même la route et les auberges en s’enquérant discrètement.

Le maquignon, du haut de sa charrette, avait aperçu Virgile, les pieds en l’air, au fond d’un fossé. Son crâne était défoncé. Il n’y avait plus qu’à le conduire au cimetière.

Les gens plaignirent la veuve. Mais on ne songea pas à retirer les pierres du fossé sur lesquelles le jeune homme devait s’être fracassé la tête. Un mort n’est plus qu’un rêve, un sujet de causerie dans les veillées. Par égard pour la veuve, on ne fit pas d’enquête sur les causes de l’accident qui pouvaient être déplaisantes. N’avait-il pas trop bu ?

La guerre arriva, passa. La disparition de Virgile n’était pas plus extraordinaire que le commencement et la fin des hostilités européennes. On inscrivit son nom par mégarde sur le monument aux morts du village. Une glorieuse tranchée se creusa devant son souvenir.

Et il fallait l’acuité d’esprit d’Ourtic et la fidélité de Maïténa pour se rappeler encore.

Près de son feu, la jeune femme paraissait accablée par la tranchée, par les cinq ou six mois, par les dix ans, et par la carriole du maquignon. Cette faiblesse gênait Ourtic. Et l’effort qu’il fit pour la tirer de sa prostration donna une raison d’être à l’effort qu’il fit pour dire ce qu’il voulait dire.

Il mâchonna un préambule qui était plutôt une sorte de transition entre le silence et la parole.

— Ma fille et le Pascal ont porté leurs meubles aux Riaulets, ce matin. Ils y prennent la métairie vide. L’homme et la femme étaient d’accord pour s’en aller.

Il ne savait pas s’il élevait le ton parce que Maïténa levait la tête ou si c’était l’inverse.

— Je ne sais pas pourquoi ils font ça, car j’avais besoin d’eux ! Je ne sais pas ce que je vais faire, maintenant ! Et ils ont eu tort. Ambrosine était bien un peu bavarde, mais son mari n’avait pas de défauts. Il est le meilleur ouvrier du pays, et le plus honnête homme. Je dis bien : il a eu tort de me quitter, car je suis celui qui l’apprécie le mieux.

Les paupières de Maï étaient à présent bien ouvertes. Il fallait qu’elles ne se refermassent que sur une bonne parole. Celle-ci tomba, mêlée à une voix cassée et à une phrase prudente.

— Le Pascal est un brave homme, bien charmant. Mais quel dommage que ce soit justement lui qui ait tué ton mari !

II

C’est une fleur qui sort des mains de la nature.

Regnard (Démocrite)

Ourtic ne croyait pas qu’à cette heure-ci de la nuit il fût indispensable que les souvenirs serrassent de très près l’histoire authentique.

Ourtic vieillissait. Voilà pas mal de temps qu’il se demandait si réellement le Pascal avait tué le Virgile. Ce doute l’inquiétait pour sa santé morale. Il n’admettait pas qu’il n’eût l’esprit robuste jusqu’à la fin de sa vie. Il venait de faire la seule expérience qui lui fût permise. Il faisait contrôler son cerveau. L’imagination et la mémoire dépendent, à peu près au même titre, de l’intelligence ; et Ourtic était trop subtil pour ne pas traiter de haut les distinctions subtiles.

Après avoir parlé, il se sentait tout ragaillardi. Il s’émerveillait de son équilibre car sa conscience ne vacillait point. Elle était bien accrochée quelque part dans l’espace, au-dessus de lui ; et, tant qu’elle ne tombait pas sur ses épaules, comme pour l’écraser, elle se démontrait une bonne conscience.

Il pouvait juger de la qualité de ce qu’il venait de dire par l’effet qu’il produisait. Il était complètement satisfait sur ce point. Maïténa, effroyablement saisie, le croyait de façon évidente. Elle le regardait avec cette frayeur que le vieillard avait toujours considérée comme de l’admiration exacerbée. Toute la jeune personnalité de Maï était suspendue à ses vieilles lèvres. Il vivait une minute divine.

Il avait bien à se venger de Pascal qui, abandonnant sa ferme à l’entrée du printemps alors que les travaux commençaient, lui faisait une injure cruelle à la face du pays et un tort considérable. Mais la vengeance est un soin tout à fait mesquin lorsqu’elle n’est pas soutenue par un souci d’ordre sentimental.

Ourtic ne se serait pas contenté d’une cause vulgaire à sa révélation, qui avait déjà, par surcroît, une cause cérébrale.

Il désirait jouer un rôle dans l’existence de Maï.

Il avait une âme délicate qui recherchait les sentiments de choix. Il ne pouvait aimer ses deux filles : l’une s’amusait à Paris ; l’autre était lourde d’esprit. Il appréciait son gendre, mais voilà que celui-ci le quittait. Enfin, il en voulait à son entourage et en général à tous ceux du département de perdre le vieil esprit béarnais. Il en voulait aux jeunes gens d’être allés à la guerre, d’avoir abandonné le pays et les cultures pendant si longtemps. Quand on quitte le Béarn, c’est pour y revenir riche.

Aussi, s’était-il décidé à s’attacher fortement à sa voisine. Elle ne le choquait en aucune chose. Elle parlait peu ; elle n’avait pas d’amant ; et rien ne l’empêchait de croire qu’elle eût de l’affection pour lui.

Si elle ne témoignait pas de beaucoup d’esprit, il lui était reconnaissant de ce qu’il en témoignât par sa tendresse pour elle. Il avait choisi Maïténa parce qu’elle était basque et qu’il est extraordinaire de trouver une basque en Béarn.

Son affection était, d’ailleurs, très pure.

III

Cependant, quatre immenses jambons vinrent se placer dans son champ visuel. Ses paupières durent remonter entièrement pour les englober tous les quatre à la fois. Ce mouvement des paupières lui fit mal, car, depuis vingt-cinq ans, il n’avait dû les ouvrir aussi complètement, depuis le jour où sa femme avait mis au monde deux filles jumelles. Mais il ne s’aperçut pas de sa légère souffrance. Les jambons étaient énormes.

Ensachés de toile blanche, ils étaient bien plus éblouissants que le soleil ; ils évoquaient une constellation qui eût été tout entière suspendue au plafond de la cuisine. Jamais Ourtic n’en avait vu d’aussi gros. Ils ne lui donnaient pas une idée de nourriture mais d’opulence. Et le cochon dont ils avaient été distraits se reconstituait dans son esprit, pièce par pièce, avec le luxe de sa croupe et la richesse de sa hure.

Vraiment, la femme capable de produire un pareil chef-d’œuvre valait toutes les impératrices, toutes les avocates et toutes les femmes galantes de la terre. Et Ourtic avait envie de se mettre à genoux devant elle, comme on se mettait autrefois à genoux devant le taureau qui était dieu parce qu’il créait de la viande.

L’enthousiasme d’Ourtic était invisible. Il avait l’habitude de ne pas montrer ses sentiments profonds. Il gardait ainsi sa sensibilité intacte. Les impressions qu’on présente à tout venant se fanent vite. L’admiration pour les jambons n’occupait pas entièrement son esprit. Elle était combattue par son admiration pour la fournée de la semaine, en pains de cinq kilos, ronds, chapeautés et bien assis sur leur planche. L’un d’eux, en coupe, laissait voir son âme, une mie mousseuse et vaporeuse. Et puis, il y avait aussi des urnes, lisses comme les flancs de leur maîtresse, qui celaient dans leur cœur des provisions délicates : du confit d’oie et des foies gras entiers sertis de graisse.

Tout cela avait d’autant plus de valeur pour le vieillard qu’il perdait aujourd’hui sa ménagère. Aussi, oubliant sa révélation de tout à l’heure, il demanda respectueusement :

— Ne connaîtrais-tu pas une femme dans ton genre qui voudrait se louer, Maïténa ?

Elle le regarda avec surprise.

— Mais, moi, je ne savais pas, cria-t-elle, que le Virgile avait été tué par le Pascal ! Il faut que vous m’expliquiez. Je le veux ! Et pourquoi êtes-vous resté si longtemps ?

— Les jeunesses sont impatientes, dit Ourtic avec philosophie. Pour raconter une chose de cette importance il faut réfléchir car on pourrait se tromper et prononcer un mot plus haut que l’autre ! Et puis il fallait que je sache si le Pascal, si toi, et si moi, nous méritions que je parle. Il fallait que nous le méritions en même temps. Ce soir, il y a une éclipse de lune.

— Hé ! parlez !

Ourtic n’était pas étonné que la créatrice de tout ce qu’il voyait autour de soi lui intimât des ordres en son nom personnel et au nom de ses provisions. La nourriture ambiante lui donnait de l’estomac pour raconter ou ses souvenirs ou son rêve. D’ailleurs, depuis longtemps il avait réfléchi aux moindres détails de ce qu’il devait dire. Il le débita religieusement tandis qu’il rôtissait à la flamme ses mains vénérables.

— On ne pouvait pas se tuer en tombant dans le fossé où l’on a trouvé ton mari. Je puis te l’affirmer, moi, puisque j’étais tombé au même endroit, un instant avant, sans me faire le moindre mal.

Il faut te dire qu’il y a dix ans j’étais encore un homme solide. Je ne ressemblais pas aux mauviettes qu’on vous bâtit aujourd’hui et dont les femmes sont obligées de se satisfaire. J’ai conservé jusqu’à plus de soixante ans toutes mes facultés. J’entends par là qu’épuiser une belle fille ou un pichet de trois litres ne me faisait pas peur, à quelle heure que ce fût.

J’étais parti pour la foire d’Arudy en même temps que le pauvre Virgile. Mais, il n’avait malheureusement pas de défauts. Il était arrivé avant que je ne fusse à moitié chemin. Tu le sais, les auberges ombragent toute cette route, et, devant chaque auberge, par un hasard extraordinaire, se trouvait un de mes amis à qui je ne pouvais refuser une politesse.

Aussi, vers cinq heures, je couchais au fond de ce fossé qu’on a tant calomnié, et où, ma foi, on n’était pas si mal que ça.

Je dormais pendant que les voitures de retour d’Arudy mâchaient les graviers de la route. Et puis le silence arriva, et ça ne me réveilla pas non plus. Quand il me chut quelque chose de très lourd sur le corps.

Tu ne vas peut-être pas me croire ; je t’assure, pourtant, que je reconnus tout de suite ton mari et que ça me dégrisa. Je le voyais à l’envers, dans ses habits de dimanche pleins de poussière. Et j’étais tellement ému par nos situations à tous les deux que je me demandai, un moment, si ce n’était pas moi qui l’avais tué.

Sans bouger, je l’interrogeai :

— Qu’est-ce qui t’arrive là, mon pauvre Virgile ?

Je n’eus pas plus tôt demandé ça que j’entendis sur la route quelqu’un qui s’échappait au galop.

Comment je suis sorti du fossé, je l’ai oublié. Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’homme n’était pas bien loin quand j’en fus hors. Je le reconnaissais facilement. Il portait une ceinture bleue ; et Pascal Jouanou est le seul du village à ne pas en porter une rouge, comme tu sais.

Je le laissai aller. Je savais où le retrouver. Seulement, je ramassai la hache qui se trouvait par terre et dont il venait de se servir pour tuer le défunt. Elle avait bien sur sa partie plate du sang et de la cervelle, mais elle était neuve, et, mon dieu, je l’ai emportée chez moi.

Comme Maïténa faisait un mouvement, il eut peur de l’avoir blessée sans utilité.

— Je me laisse entraîner à te raconter beaucoup de détails. Mais je n’ai jamais dit cela à personne, et je m’en souviens comme si c’était hier. Je ne l’ai jamais dit à personne. J’ai fait ça pour toi.

Elle poussa un grand soupir qu’il considéra comme la ponctuation finale de son récit. Bien au chaud, il la considéra avec satisfaction. Le corps très dur de Maïténa s’affermissait encore pour contenir, de toute la force de ses seins et de ses bras, son secret nouveau et sa fièvre. Quelques paroles raclèrent sa gorge serrée.

— Puisque vous saviez, pourquoi l’avez-vous marié à votre fille ?

Ourtic ne comprit pas bien cette question. Vraiment, il ne trouvait pas qu’il eût récompensé Pascal en lui accordant une fille coureuse, dépensière et sotte.

— Parce qu’elle était enceinte, parbleu !

Et il expliqua d’un air amusé :

— Et alors, comme il me fallait un gendre, je suis allé trouver le Pascal ; et il m’a tout de suite écouté. Tu vois, je te dis tout ce soir !

— Il le soupçonnait donc que vous saviez ?

— Il m’avait vu passer avec la hache.

Elle se leva pour ne pas s’évanouir. Son cœur était serré comme s’il allait lui remonter à la bouche. Elle fut étonnée d’entendre, cependant, sortir de soi une voix naturelle :

— Vous allez boire un coup avant de vous en aller.

Il ne refusa pas. Et puis, elle l’accompagna jusqu’à la porte.

— Il fallait que je te dise tout ça un jour. Au bout de dix ans, ça ne peut plus faire de peine. Moi, je suis soulagé ! Ma conscience, tu comprends, pauvre ! Ah ! quel beau pailler ! Que tout est en ordre, partout ! Je viendrai te payer, ces jours-ci, la semence que je te dois.

Il parlait plus fort à mesure qu’il s’éloignait ; sa voix dissolvait le silence comme un acide.

Maïténa Otéguy avait traversé sa cour ; et, sur la barrière qui donnait sur le chemin, elle s’arrêta pour rêver. La tempête cessait. On l’entendait encore au loin faiblement, comme si elle eût été la respiration et les vagissements de la campagne nouvelle-née. Après sa violence, la nature avait une faiblesse émouvante. L’homme pouvait se camper en dominateur. Les branches d’arbres pleuraient. Une haie renversée humiliait un champ. Des flaques éclairaient le chemin d’un éclat pitoyable. Des rigoles éperdues filaient dans une multitude de frémissements. Et, là-haut, la lune, gros clou d’argent, attachait de la clarté dans le ciel.

A sa droite, Maï voyait s’ouvrir l’unique rue du bourg, tortueuse, gravée de pavés par plaques, grimpant mollement vers le clocher, et soutenue dans son ascension par le dos courbaturé des maisons.

Quoiqu’elle n’eût pas l’esprit romanesque et qu’elle ne lût jamais, la jeune femme sentait très bien qu’elle entrait dans le roman de sa vie.

Elle fit quelques pas en avant sur le chemin, le long du mur de clôture.

Sa force allait donc avoir une autre raison d’être que les travaux du ménage et des champs. Elle était faite pour vivre ardemment. Elle ne recherchait pas trop s’il était vrai qu’elle eût à se venger. Elle se demanda même, un instant, si elle ne se félicitait pas de la mort de son mari qui lui permettait une récréation aussi vigoureuse. Mais cette idée lui fit horreur. Et comme ses gestes accompagnaient souvent ses pensées, elle se retourna vivement pour la chasser.

Elle avait passé l’angle de sa maison et son mouvement dirigea son regard vers un homme immobile, profondément absorbé devant la lucarne de sa cuisine.

Dans un pays où les distractions sont rares, voilà un bon spectacle : une belle femme surprise. Elle s’approcha silencieusement de son admirateur inconnu. Il la vit brusquement, lorsque sa poitrine le toucha et qu’il sentit sa chaleur. Mais il avait besoin d’un plaisir plus raffiné que quelques reproches. Il s’enfuit en ayant bien soin de cacher sa figure pour qu’elle ne le reconnût pas.

Elle rentra ; et, pour la première fois, prudente, elle ferma soigneusement la lucarne de peur qu’on ne la vît, la tête dans sa main, veiller toute la nuit, chose indécente.

IV

L’aube sonna et nettoya le ciel. Il ne pleuvait plus. Le vent cessait. Une fauvette certifiait le beau temps.

Maïténa Otéguy qui n’avait pas dormi parut sur sa porte et reconnut la terre.

En face d’elle, le bourg piquait un mamelon de maisons basses aux tuiles brunâtres et mélancoliques qui couvraient des toits très aigus retroussés légèrement à un mètre du sol.

Ce bourg ressemblait à un chapeau de moine fortement rapiécé. Le clocher en formait la pointe. Le moine avait quelques arbres dans les cheveux et, entre autres, les cyprès du cimetière. Parmi ces derniers, Maïténa Otéguy avait son préféré ; c’était celui contre lequel dormait Virgile.

Derrière le clocher, le chapeau, et Virgile, les collines montaient jusqu’aux Pyrénées par talus successifs. Les montagnes sortaient douillettement de leur couverture de neige. Et, par-dessus, menacé par la molaire énorme du pic du Midi d’Ossau, le ciel bleu comme l’eau d’un torrent ruisselait vers les yeux de Maïténa où il venait se solidifier.

La jeune femme n’avait pas peur de regarder le soleil et la mère de ce dernier : la colline qui suit la route de Pau. La pente de cette colline était entièrement divisée par des carrés de vignes encore inertes, — le mois de mars finissait. — Le plus beau de ces carrés, — Maïténa le trouvait beau quoiqu’il n’eût encore aucune végétation et que les sarments fussent ascétiques et secs comme des fils de fer, — avait été planté par son mari avec les meilleurs cépages béarnais : le mansenc, le courbu et le cruchén.

Les plantes, les arbres dépouillés, et même les maisons, toutes les choses qui avaient été flétries par la tempête, anéanties par la nuit, semblaient s’épanouir et ressusciter sous le ciel. La nature n’avait pas besoin de Maï. Elle chantait toute seule sa joie, joie mièvre et éclatante, des chants de la basse-cour aux cris des bouviers qui sortaient tout près de la jeune femme ou du fond de l’horizon et se répercutaient aiguisés sur les rochers ou fondus dans l’eau du gave.

Maïténa sentait très bien en elle la montée de la sève, et ça la faisait réfléchir à celle de sa vigne.

« Elle va pousser, la malheureuse. Et elle n’a pas encore traversé la saison des gelées ! »

Aussi, décida-t-elle d’envoyer la gouge et le valet attacher les plants délicats. Pour se donner de l’autorité elle avait pris l’habitude de commander en criant, le corps bien redressé et les bras collés aux hanches.

La gouge était une jeune fille sale et tuberculeuse que la santé de sa maîtresse écrasait. Plus celle-ci se tenait droite, plus l’autre marchait courbée, attitude prise en piochant la terre.

Maï se réservait les travaux trop durs du ménage, et envoyait tous les jours sa servante au grand air.

Quand elle eut préparé son fils pour l’école, elle partit à son tour pour la vigne. Elle marchait vite.

Elle avait, d’un côté, sa colline où la végétation sommeillait, et, de l’autre, un ruisseau étroit et profond qui venait en droite ligne de la montagne. Un peu plus haut, ce ruisseau roulait sur les roches noires son eau infiniment virginale, pureté ennemie de la chaleur et que les glaciers seuls peuvent engendrer.

Ici, on l’appelait toujours « le gave », quoiqu’il n’eût plus autant d’allure. Sa couleur, enrichie durant la belle saison par les feuillages et les fruits tombant dans son cours, était présentement rougie par la terre. La pluie de la nuit le gonflait jusqu’au ras du chemin.

La femme, qui marchait la tête basse, quoique la colline l’abritât du soleil, s’arrêta. En face d’elle, un arbre était tombé à travers le ruisseau, et le forçait à mille frémissements inutiles. L’eau violée envahissait le chemin. Maïténa préférait être écorchée que de voir souffrir les choses. Et, devant ce spectacle bruyant, elle s’apercevait qu’elle comprenait le langage de la nature comme d’autres comprennent le langage des bêtes.

— C’est de l’autre côté du chemin que le Virgile est tombé.

Elle crut d’abord entendre la suite de sa conversation avec le ruisseau ; pourtant, très vite, elle se retourna.

Un grand garçon la regardait. Il lui montrait le fossé, et il insistait :

— C’est là même !

Elle ne lui répondit pas. Elle le considérait avec étonnement comme s’il se casait mal parmi ses rêveries. C’était un garçon gros et sanguin, de figure niaise. Son front était prodigieusement étroit et son menton prodigieusement osseux. La partie la plus remarquable de sa tête, les oreilles, des cartilages rouges et gras, s’évasaient et végétaient.

— C’est toi, Omer ! dit-elle cordialement et en se remettant à marcher.

— Je viens te chercher pour mon frère, lui répondit l’autre. Il a besoin de ta poudre. Il s’est rôti le pied en faisant sauter un tronc d’arbre. Il a besoin de ta poudre.

Un flot de sang inonda le visage de Maï. Comme elle baissait la tête pour que son regard ne fût pas aperçu du jeune homme, celui-ci s’imagina qu’elle était troublée d’être seule avec lui.

— C’est le printemps qui te tracasse !

Maïténa Otéguy faisait effort sur elle.

— Je vais y aller, accepta-t-elle tout à coup.

Et, d’un pas vif, elle reprit la route du bourg.

Elle avait peur d’elle et d’une chose mystérieuse qui troublait sa moelle. Elle ne savait trop si elle était impatiente ou si elle luttait contre soi, mais elle hâtait le pas. Chaque fois que son cœur battait trop fort dans sa poitrine, des ondes d’ineffables voluptés couraient dans ses membres jusqu’à l’extrémité de ses doigts.

Mais, soudain, elle trébucha et tomba brutalement sur la mousse du talus. En face d’elle, Omer, qui venait de lui lancer un croc en jambes, l’examinait d’un repli de sa figure écarlate.

Elle ne lui donna pas le temps d’avancer la main ; elle se remit debout immédiatement. Elle se contenait ; elle évitait même de parler à Omer ou de marcher plus vite, de peur d’irriter son désir.

Cette alerte la rendit si froide et si maîtresse de soi que le garçon le sentit. Il resta sur place, les bras ballants.

Maïténa s’éloigna de lui. Puis, elle l’entendit crier :

— Quand tu voudras, hé !

Elle arriva chez elle où elle prit, dans un coin de la cheminée près du four, un sachet plein de cendres d’herbes bénies le jour de la Saint Jean. Elle se chargeait tous les ans de les conserver pour guérir les blessures.

Quand elle entra chez Pascal Jouanou, celui-ci était dans son lit au fond de la cuisine. A sa vue, il se dressa sur ses draps ; et il regarda désespérément vers la porte.

— On ne t’avait pas prévenu qu’on allait me chercher, remarqua-t-elle.

V

Mieulx m’eust valu avoir esté crier ailleurs secours.

François Villon (Ballade de Villon à s’amye)

Elle riait d’un air bon enfant et ce rire finit par le ranimer.

— Si fait ! Et c’est moi qui ai pensé aux cendres ! Mais tu ne ressembles plus à ce que tu étais hier, Maïténa. Tu m’as fait peur en entrant. Je ne sais pas pourquoi. Jetterais-tu des sorts ?

Il aurait voulu rire comme elle ; mais il frissonna longuement.

Cette prostration de Pascal désarmait la jeune veuve. En l’apercevant de la route, elle avait eu un vertige et ses yeux s’étaient portés automatiquement sur la barre du foyer, une lourde tige de fer qui servait à faire des trous dans les terrains difficiles et qui pouvait bien, à la rigueur, assommer un homme. Maintenant, son cœur ralentissait, son sang refroidissait et elle examinait Pascal avec mépris.

Celui-ci rivait ses yeux sur ceux de Maïténa. Il semblait qu’elle le fascinât.

— Mais réponds-moi donc ! Que devient le petit ? Et le verger ? Tu es bien bonne d’être venue. J’étais seul. J’ai appelé mon frère ; et il ne voulait pas aller te chercher. L’Ambrosine est depuis ce matin chez le sandalier. Pendant ce temps, comme on ne peut pas labourer par cette boue, j’ai voulu faire sauter une vieille souche de chêne. Regarde ce que je me suis fait avec la poudre.

Il rejeta brusquement ses draps pour lui montrer son pied blessé. Celui-ci était parsemé de taches noirâtres et tuméfié horriblement.

Maïténa recouvrit les jambes, toucha le poignet de Pascal et se rendit compte qu’il avait une grosse fièvre.

— Tu as chaud ! C’est sans doute ce qui te donne le délire. Tu ne m’as jamais parlé ainsi. Serais-tu amoureux ?

Elle le considérait ironiquement. Si elle ne l’avait su déjà, elle aurait appris qu’il n’était pas amoureux d’elle en penchant son joli corps sur le sien. Sa peau, ses formes délicates mais bien sorties, une démarche molle et musclée, — apanage de la femme basque, — et qui provoquaient des poussées de sensualité sur son passage, ne troublaient pas Pascal. Sans sa vengeance à assouvir, cette indifférence le lui aurait rendu sympathique. Elle ne comprenait point qu’elle pût créer des désirs puisqu’elle n’en contenait pas. Ils ne lui faisaient plus honte comme dans les premiers temps de son veuvage, mais ils la gênaient toujours.

Pascal eut un accès de fièvre plus violent.

— Tu comprends ! Tu ressembles à ton mari, Maïténa !

Elle ne répondit pas ; elle lui versa avec une grande douceur les cendres bénies sur le pied malade, puis les étala de la paume de la main.

— Alors, ce n’est pas toi qui viens, la nuit, à la lucarne de ma cuisine, faire le jeune homme ?

Il manifesta, cette fois-ci, quelque stupeur. Il ne la feignait pas. Mais il n’était capable ni de rire ni de se fâcher.

— Tu sais bien que tu es courtisée et que, moi, je n’aime encore personne.

— Tu as tort ! Si tu avais été occupé à une amourette, tu n’aurais peut-être pas été un assassin, remarqua-t-elle très simplement.

Il avait l’intelligence un peu ralentie par le climat sédatif du Béarn, et il chercha, un instant, à comprendre ce qu’elle voulait dire.

— Pourquoi donc ? demanda-t-il enfin.

— Mais parce que tu n’aurais pas tué Virgile, répondit-elle aussi naturellement que possible en continuant à lui soigner le pied.

La tête de Pascal Jouanou au repos ressemblait à celle de saint Jean-Baptiste que Salomé tenait sur un plat. Mais il ne portait pas de barbe. Il était propre. Après une enfance malheureuse, il avait pris l’habitude de fermer souvent les yeux pour accepter ou pour éviter les coups, habitude à laquelle il devait des paupières lourdes au mouvement timide et non sans charme. Il aimait aussi à dissimuler ses idées profondément pour ne pas les laisser détériorer. Des paupières protégeaient ses yeux. Et des cheveux volontairement désordonnés protégeaient le logement de ses idées comme des fils barbelés.

— Comment l’aurais-je tué ? fit-il en rougissant.

— D’un coup de hache sur le front, entre le fossé et les bœufs. N’as-tu pas essayé, une fois, de tuer ton père ?

Il ne releva pas tout de suite la seconde accusation.

— Ne crois pas cela, Maï, j’aimais ton Virgile. Je n’aurais pas voulu, pour tout au monde, lui faire du mal. Nous étions toujours ensemble. Nous nous disions toutes nos affaires. Quand il était jeune homme, c’est moi qui lui fis connaître qu’il était amoureux de toi. Je l’ai forcé à aller te demander. Il n’osait pas. On s’entendait bien. Je l’ai pleuré. Je suis venu t’aider à soigner la terre. Et, pour récompense, tu viens, aujourd’hui, me dire que j’ai tué !

Maï ne broncha pas.

— Tu as un oncle au bagne. C’est par atavisme. Il fallait peut-être que tu assassines quelqu’un dans ta vie.

La porte était ouverte et la chaleur qui précède le printemps entrait par gros paquets. Cette chaleur contribuait à entretenir la fièvre de Pascal.

— Ne crois pas ça, ma pauvre ! Si c’était vrai, je le saurais bien. Et, en ce moment-ci, vois-tu, je te le dirais.

Il avait une confiance absolue en Maïténa. Après la mort de son ami Virgile, il l’avait adoptée comme une sœur. Lorsqu’elle lui donnait des conseils, il les suivait à la lettre ; et il s’en trouvait bien. Il l’admirait.

— Si tu ne t’en souviens pas, c’est encore pire, fit-elle.

Plus que le révélateur lui-même, la jeune femme était sûre de la révélation d’Ourtic. Malgré son travail, elle s’ennuyait en Béarn et il lui fallait une occupation cérébrale. Elle savait, d’autre part, ce que valent les dénégations d’un criminel.

— J’ai bien voulu tuer le père, mais ça c’est une autre chose. C’est un péché de jeunesse. Il était coureur. Et il voulait se remarier. Il faut, quelquefois, faire respecter sa famille.

— En effet, ce n’est pas la même chose, car tu n’avais pas de droits sur le Virgile.

— Ça c’est exact.

Peu à peu, l’orage parfumé du printemps pénétrait en Pascal ; et il se rendait compte qu’il avait réellement tué son ami. C’était un acte nécessaire dans une vie comme la sienne. Cet acte apportait à sa vie une saveur qui lui manquait et qui ressemblait au nouvel intérêt de l’existence de Maï. Il songerait jusqu’à sa mort à ce que venait de lui apprendre cette jeune femme. Quels mouvements du sang ! Quels élans ! Quels héroïsmes ! Grâce à sa fièvre, son cerveau avait la chaleur voulue pour accepter une idée nouvelle et pour en prendre la forme.

— Tu as tué ! hurla-t-elle.

— J’avoue ! fit-il en pleurant.

La jeune femme remonta les draps de Pascal, le borda, et, lentement, lui prit le cou des deux mains. Elle se mit bientôt à le serrer avec passion, le torse bandé. Il se laissait faire. Il allongeait ses bras contre son corps comme pour se donner une attitude correcte de cadavre. Sa figure s’enflait progressivement sous les efforts de sa garde-malade. Elle cherchait de l’index une artère à écraser. Elle râlait pour lui.

— Il ne fallait pas m’attendre ! cria-t-on de la porte.

Ambrosine arrivait brusquement, à l’aide de ses grandes jambes, de son long cou et de sa tête maigre qui battait l’air. Elle trouvait équitable la grande renommée de vertu et de beauté de la veuve de Virgile, mais c’était une femme bavarde en quête de toutes les nouvelles sensationnelles à colporter. Aussi, admettait-elle tout de suite les choses extraordinaires.

— Alors tu allais te mettre au lit, Maïténa ?

— Tais-toi, vieille folle, hurla Pascal.

— Je causais avec lui.

— Tu lui pétrissais la figure, charogne !

— C’était pour le rendre beau, plaisanta la veuve.

Puis elle se dirigea simplement vers la porte. Elle pensait de nouveau à sa vigne. Ses seins saillaient durement sous son corsage. Et ses bras nus étaient gros. On la savait forte. L’autre femme la regarda sortir.

VI

Tu ne dois pas trouver mauvais que la scène se passe souvent dans l’âme des personnages.

Hoffmann (Contes)

Il fallait que Maïténa Otéguy fût dans une de ces périodes de la vie où l’on recherche aussi bien les vifs mouvements de l’âme que les mouvements du corps pour avoir été révolutionnée par la révélation d’Ourtic.

Il n’y avait pas de raison dans ce grand trouble. Suivant la croyance paysanne, la peau se renouvelle tous les sept ans, les états d’âme tous les cinq ans, les amours tous les trois ans. Le temps avait évaporé à grands coups de vent le sang de Virgile. Le souvenir est une chose rare, souvent artificielle. Les poètes — il y a de vieux bouquins de Lamartine et de Victor Hugo dans le trésor ancestral de tous les villages, des bouquins qu’on se passe religieusement — les poètes ont généralisé l’idée du long souvenir. Le ressentiment de Maïténa procédait beaucoup plus de la poésie que de la recherche de la justice.

Depuis sa mort, les vaches de Virgile avaient été saillies dix fois, sa maison recrépie, et sa femme s’était baignée à plusieurs reprises dans le gave. On ne voyait plus nulle part la trace de ses mains.

Quant à l’exemple à faire, Maïténa n’y songeait pas une seconde. Elle était trop jeune ; et ç’aurait été inconvenant.

« Voici comment j’ai tué la vieille », dit le 2 août 1914, dans un moment d’expansion, Ourtic à quelques anciens, à qui les événements de la journée et quelques verres de vin blanc rappelaient le temps de 70. « Elle ne pouvait plus faire la soupe ni même tirer le lait. Elle n’était plus bonne qu’à me rendre nerveux, qu’à faire partir les valets, et qu’à encombrer notre cuisine. Un soir, j’ai attendu qu’elle s’endorme pour qu’elle ne souffre pas, et je lui ai serré le cou. Ça m’a produit un si drôle d’effet que je ne peux plus voir tuer une poule. Il fallait la faire disparaître, cette pauvre, et j’ai mis le feu à son lit. Le lendemain, il n’y avait plus rien, ni cou serré, ni femme gueularde. Les gendarmes m’ont touché la main et la compagnie d’assurances m’a payé le lit. Quoi ? Pourquoi ne voulez-vous pas le croire, puisqu’il y a prescription ? »

Ourtic fut alors approuvé par tous ceux qui n’avaient pas encore tué leur femme. Ils n’étaient pas très nombreux.

Dans l’affaire qu’elle avait avec Pascal aujourd’hui, Maïténa ne pouvait donc être soutenue ni par la population, ni par une réprobation personnelle sérieusement motivée.

Au surplus, dix ans après ledit meurtre, Pascal était un autre homme ; il pouvait ne pas être le successeur de lui-même. Pourquoi le châtier ?

Aussi, pour tout dire, la cause profonde de l’atroce aventure qui commença ce jour-là pour Pascal Jouanou, ce fut que Maïténa Otéguy se trouvait depuis dix ans sans distractions, sans passions, sans mari, en pleine campagne.

VII

Maïténa marchait vite. L’angélus de midi sonnait. Elle devait arriver chez elle la première, pour tremper la soupe de son monde.

Son premier voisin, Osmin Laloubère, qui attendait sur sa porte que ses bêtes eussent mâché leur ration pour les faire boire avant son propre repas, la salua d’un sourire réjoui et d’une bonne nouvelle.

— Le berger est arrivé !

Il la suivit, ensuite, des yeux jusqu’à sa barrière par où elle disparut. Lui aussi la désirait.

La cour de Maïténa était pleine de brebis, un beau troupeau, qui, tous les ans, à l’entrée de l’hiver, descendait des montagnes pour aller trouver sa nourriture dans le Vic-Bilh, nord du Béarn, ou bien dans la vallée de l’Adour. On y reçoit volontiers les bergers qui sont aimables, adroits et pleins de prévenances. Pendant les vendanges, ils aident leurs hôtes aux travaux de la cave, auxquels ceux-ci ne sont pas toujours très habiles. Plus tard, pendant les grands froids, ils tressent des vanneries, « les cougeoles », dont on a besoin pour apporter le foin aux bœufs et pour abriter les couvées ; ils préparent du « greuilh » ou du fromage d’Asson avec le lait des brebis et racontent à la veillée des histoires en un patois que les béarnais comprennent fort bien mais qu’ils aiment à railler. Quant aux brebis, elles paissent l’herbe des vignes et des jachères qu’elles dotent sans autre frais d’un fumier précieux.

Le berger de Maïténa, Jeanty, était particulièrement recherché. Tout jeune, de race musclée, assoupli et endurci par la chasse en montagne, il possédait une voix très douce et des talents féminins.

Quand Maïténa entra dans sa cuisine, elle le trouva ceint d’un tablier bleu et coupant du pain en tranches fines au-dessus de la soupière. La femme sourit.

— Alors, vous êtes là, Jeanty !

Il s’avança vers elle, respectueusement. Il tenait un petit béret au-dessus de sa tête ; et sa figure s’éclairait de plaisir. Il prenait cette attitude chaque fois qu’il arrivait dans une ferme. Ils ne se serrèrent pas la main. C’est un geste que les béarnaises ne savent pas faire.

— Je suis dans le pays depuis une heure ! Je me suis arrêté chez vous de préférence aux autres. Et je me mettais à tailler la soupe pour vous épargner la peine.

Elle ajouta un sourire à l’autre sourire. Il ressemblait à Virgile par quelques traits qu’elle seule pouvait discerner, et en particulier au fond de l’œil par une lueur d’un bleu idéal et qui imprègne le reste du corps.

Mais elle détourna très vite son regard comme on retourne un livre. Cette évocation lui inspirait des idées sévères.

Elle songeait :

« Je suis idiote de ne pas avoir profité de ce moment ! Est-ce qu’il reviendra ? Une petite serrée de plus et le travail était accompli. Qu’est-ce que ça me faisait, l’Ambrosine ? J’ai bien le droit, je pense ! Il a tué le mien ! Et pourquoi l’a-t-il tué ? L’atavisme n’a pas suffi. Ça ne serait pas sérieux ».

Mais tandis qu’elle pensait ainsi, elle disait :

— Mettez-vous tous à table pendant que je fais cuire la hampette ; et mangez la soupe. Les travaux doivent être faits à l’heure pour être bien faits. Pour manger, c’est à midi.

— Le facteur a porté une lettre, fit Jeanty.

Maï regarda l’enveloppe. Elle était de Maricha Otéguy, sa sœur, élevée au Pays Basque par une tante, et, depuis peu, mariée avec un tout jeune homme. La veuve n’ouvrit pas la lettre, mais la posa à côté d’elle et se mit à déjeuner sans parler pour ne pas distraire les autres de leur nourriture.

Elle mangeait peu. Elle était rassérénée par l’atmosphère saine qui l’environnait. L’haleine chaude de ses compagnons, le parfum excitant de la soupe aux choux assaisonnée de thym et d’absinthe, le feu qui la grillait par derrière, le soleil qui pénétrait pas à pas dans la cuisine, par la porte entr’ouverte, et qui sollicitait son cou, sa figure et ses bras, tout cela inclinait son esprit vers des idées paisibles.

La lettre même qui était près d’elle faisait ressortir la plénitude de sa tranquillité. Elle amenait la famille lointaine, toute l’agitation extérieure qui l’avait portée ici, dans la vie de tous les jours de Maïténa Otéguy. Cette cuisine était pour elle l’aboutissement final, le centre du monde.

Aussi, ce fut avec soin qu’après le repas, les ouvriers et le berger sortis, elle fut ouverte, et lue méticuleusement par une jeune femme penchée.

« Ma chère sœur,

« Tu sais que mon mari doit faire son service militaire cette année. Or, il a eu le malheur, à seize ans, de faire du mal à un douanier qui l’attrapait portant de la contrebande. Comme il a été en prison, on veut maintenant l’envoyer en Afrique. Et ça l’ennuie.

« Il veut être libre.

« On a décidé ça hier soir, sur la route, quand le facteur lui a remis sa feuille. Il y a des basques à gauche et à droite de la Bidassoa. Nous passerons demain en Espagne et nous resterons près de la rivière. Le Guipuzcoa est plein d’Otéguys.

« Mais la tante ne veut entendre parler de rien. Quand on sera parti, elle laissera tout à des voisins, à moins que tu viennes prendre notre place. Si tu viens, tu seras dix fois plus riche que là-bas. Et tu ne seras plus à l’Étranger.

« Vends le coin de ton défunt et viens.

« Chère sœur, je t’embrasse. »

« Maricha. »

Cette lettre bouleversait tellement les idées de Maïténa qu’elle dut la relire pour se pénétrer de son sens. Mais, quand elle l’eut bien comprise, elle s’abandonna à l’enthousiasme.

Elle était née dans un petit bourg près de la Bidassoa, un petit bourg si pauvre que ses habitants devaient aller chercher fortune au delà des mers ou vivre de contrebande. Son père chérissait le sol, mais détestait la mer et les aventures aussi vivement que ses compatriotes les goûtaient. Il émigra à l’intérieur de la France c’est-à-dire dans le Béarn. Il s’arrêta, un jour, au sud de Pau où les paysans sont riches, accueillants aux ouvriers agricoles, et où il retrouvait un peu l’isolement de son pays.

Quoique béarnaise depuis l’âge de sept ans, Maï se rappelait nettement le Pays Basque. Son village natal était suspendu à l’un des derniers rochers de la chaîne qui s’étalait ici multiple et insaisissable. Ces Pyrénées qui lui faisaient peur à leur centre, elle les avait chéries à leur naissance, vers cet endroit merveilleux que le soleil choisissait tous les soirs pour s’évanouir.

Elle possédait une mémoire lumineuse, et elle voyait encore admirablement l’extraordinaire teinte bleue qui, là-bas, se répandait partout, sur les maisons, sur les touristes, sur les prairies. Il lui semblait que la mer n’ayant pu absorber tout le bleu de l’espace le surplus se déversât sur les cantons basques.

Aujourd’hui, cette féerie qui est purement basque et que les étrangers ne découvrent pas du tout, car le pays, comme l’âme basque, ne se dépouille que devant un basque tout seul et tout nu, émerveillait Maïténa.

Cette passion défendue se cachait si bien jusqu’ici qu’elle avait fini par être comme si elle n’était pas. Maintenant, Maïténa se rattrapait. Elle oubliait les deux malheureux dont elle allait prendre la place.

Une sorte de justice qui veillait dans son inconscient lui faisait, d’ailleurs, trouver équitable que sa sœur connût quelques déboires. De nombreuses années auparavant, leur tante, après avoir habité Paris et gagné une large aisance dans la galanterie, était revenue chez elle d’où elle avait aussitôt réclamé la jeune Maricha. Elle n’était plus ni belle ni généreuse, mais, dans sa maison, Maricha ne manqua de rien. Cette idée put rendre amère l’enfance misérable de l’aînée.

Celle-ci ne songeait donc pas à sa sœur. Elle songeait à elle, à « la patrie basque », à son enfant qui serait basque. Elle exultait. Et dans ce même temps elle entendit une voix surnaturelle.

— Hé ! Madame Prébosc ! Il y a cinq petits agneaux qui sont nés pendant que nous dînions. Il faudra venir choisir le vôtre.

Elle dirigea ses yeux tout doucement vers l’apparition. Et elle reconnut à la fois avec une émotion considérable la voix lente et les traits lactés de Jeanty.

Jeanty apparaissait à Maïténa comme Notre-Dame-de-Lourdes est apparue à Bernadette Soubirous. Sa ressemblance magnifique avec Virgile le faisait resplendir d’une façon sacrée. La jeune veuve fit effort pour ne pas se jeter par terre devant lui, les seins et les genoux sur les dalles.

Elle venait de rêver à son enfance ; et puis, tout à coup, elle se réveillait mariée. Le mariage est une résurrection. On reprend la personnalité d’une ancêtre déjà aimée, et l’on vit une autre vie. Le Béarn succédait au Pays Basque. Sa conception et sa naissance étaient remplacées par sa merveilleuse nuit de noces où, sur une colline molle comme une chevelure, la lune étant cachée par un nuage et par Virgile, son corps avait été éclairé par les deux yeux que voici.

— Vous êtes souffrante, Madame Prébosc ?

Comment pouvait-elle entendre ? Ça n’avait pas de sens. Comment put-elle répondre ?

— Je vais bien ! Soyez tranquille.

Et elle lui laissa tourner le dos sans courir à lui et lui baiser religieusement les paupières.

Quand il fut loin, elle se donna, en un éclair, une explication de la recrudescence de son culte pour son mari :

— Avant la visite d’Ourtic, je serais partie !

Mais elle s’effraya d’avoir parlé tout haut. Elle se haussa sur la pointe des pieds pour voir si, derrière la haie, personne n’avait pu l’entendre. Elle redevenait tout à fait béarnaise. Elle trouvait même déjà un peu folle son exaltation à la lecture de la lettre, comme s’il eut été fou d’être basque.

Elle s’étonnait d’avoir médit à sa face du paysage qu’elle voyait. Il était bien plus beau que celui dont elle rêvait, il y a un instant. Ils ne possédaient, là-bas, ni les neiges éternelles devant leur cœur, ni ce petit coteau dressé comme un vase pour recevoir à son sommet le fameux cyprès de Virgile Prébosc.

« Que va-t-il penser de moi, ce pauvre Jeanty ? » se demanda-t-elle.

Elle rentra dans sa cuisine et prit sur le chambranle un vieil écritoire, de l’encre violette et une plume rouillée. Elle posa le tout sur la table épaisse, au bout qui ne servait point aux repas, et avec beaucoup d’application se mit à écrire :

« Ma chère sœur,

« Je m’empresse de répondre à ta lettre qui m’a beaucoup surprise et étonnée pour que celle-ci te parvienne avant ton départ. C’était donc ta destinée de ne jamais rester en place, de quitter d’abord les parages du père, puis ceux de la tante. Mais ce n’est pas ta faute, tu n’y peux rien ! Tu dois te garder ton mari.

« Et vous n’êtes pas à plaindre.

« Quant à moi, c’est ici que j’ai mes agréments. Il faut que je nourrisse le souvenir du pauvre Virgile. Alors, je ne reverrai plus le Pays Basque. Dis à la tante de prendre une orpheline de l’Assistance.

« Comme la tante ne vous donnera rien, et comme vous n’avez rien, je t’envoie un mandat. Vous aurez ainsi de quoi acheter un petit commerce. C’est tout ce que j’ai. Ce sont toutes mes économies.

« Espérons que l’année sera bonne !

« Je t’embrasse.

« Maïténa. »

Elle plia la lettre, et l’inséra dans une enveloppe qu’elle laissa ouverte pour y glisser le mandat quand elle serait au bureau de poste. Elle achevait ce travail et levait les yeux, lorsqu’elle aperçut, devant sa porte Ambrosine Jouanou, la tête mouvante et les bras repentants.

Celle-ci expliqua sa visite avant d’entrer, en pénitente irréprochable :

— Il gueule. Il te déteste. Et tu ne lui pétrissais pas la figure.

VIII

Il n’est animal au monde en butte de tant d’offenses que l’homme.

Montaigne (Apologie de Raimond Sebond)

Dès qu’elle fut rentrée chez elle, Ambrosine apprit à son mari :

— Sa sœur l’appelle chez les basques pour lui laisser l’héritage d’une tante sienne. Mais elle ne veut pas. Elle préfère travailler davantage et rester ici où elle a ses agréments. J’ai eu une pensée extrêmement regrettable, tout à l’heure. Je ne m’en étais jamais aperçue comme aujourd’hui : elle est la plus brave femme du village ! Elle s’occupe de ses amis et n’oublie pas son défunt.

Ce petit discours déplut à Pascal. Sa fièvre était tombée. Son pied allait mieux et serait guéri dans quelques jours. Il pouvait se rendre compte sainement qu’il agissait ce matin comme un innocent. Si, au moment de son aveu, il avait été capable d’héroïsme, il tremblait, maintenant, de peur de tous ses membres.

« Comment le savait-elle ? » pensait-il. « Elle n’en était pas sûre ! Il me suffisait de nier, de nier toujours ! »

Il essayait, pourtant, de se convaincre que rien n’était perdu :

« Peut-être en lui jurant que j’ai menti ! En en trouvant un autre ! »

Quand sa femme lui eut parlé, il ne put s’empêcher de hurler :

— Ah ! pourquoi n’y va-t-elle pas chez les basques ? Est-ce qu’on ne s’en passerait pas ici ?

Ambrosine s’indigna d’une pareille ingratitude.

— Comment, méchant homme, c’est toi qui dit ça, quand elle t’a soigné, ce matin encore ?

Ce fut, bientôt, une dispute épouvantable. Et, quoique Ambrosine eût à se féliciter de s’être vengée de Pascal par avance en n’attendant pas cette occasion pour le tromper, elle se promit bien de mettre Maïténa au courant de la nouvelle vilenie de cet homme afin de lui créer en elle une ennemie.

— Tu t’en repentiras, fils de chienne, d’être impoli.

Il se tut le premier, saisi d’inquiétude. Il n’était pas utile qu’il se créât, à présent, des ennuis dans son intérieur.

Il oublia tout de suite Ambrosine. Il ne songea plus qu’à Maïténa. C’est alors qu’il commença à se tourmenter de ne pas savoir ce qu’il devait craindre d’elle. Il ne supposait même pas qu’elle pût prévenir la police.

Ce jour-là s’écoula. D’autres suivirent tout naturellement. Il ne dormit plus. Il évita le quartier qu’habitait la veuve. Il possédait près de chez elle un champ qui le forçait, autrefois, à passer devant sa maison. Il le laissa sans culture.

Et, un beau jour, sa femme se plaignit publiquement de sa paresse. Elle se trouvait au lavoir avec d’autres ménagères et Maïténa.

— Le mien devient tout triste ! On dirait qu’il fait de la philosophie, ce monsieur. Tantôt, je le surprends à parler tout seul. Tantôt, il se met à pleurer d’une manière que je ne comprends pas. Il était plus vaillant quand nous étions chez le vieux !

— Pourquoi n’y revenez-vous pas ? Nous serions voisins, suggérait la basquaise.

— J’y ai déjà pensé, ma pauvre ! Mais il ne veut rien entendre.

Le soir même, ces propos furent rapportés au père Ourtic. S’il n’avait été maître de soi, il aurait remarqué :

« Fainéant, va ! après ce que j’ai fait pour lui ! »

Mais il ne sortit pas de sa réserve indulgente. Un sourire silencieux plissa doucement sa lèvre mince ; et il jugea avec bonhomie :

— Il est jeune. Ça lui fait peut-être du bien de changer d’air ! Je ne lui en veux pas.

Il regardait gravement, du pas de sa porte, le champ inculte de Pascal, en évaluant la faible distance qui séparait cette pièce de la maison de Maïténa. Le vieillard renouvelait souvent cette contemplation et ce calcul. Ils le consolaient un peu de ne pouvoir faire labourer ses propres terres.

Depuis le départ de son gendre, il ne trouvait pas de valet pour le remplacer. La crise de la main-d’œuvre sévissait fortement en Béarn. Tous les jours, un jeune homme nouveau s’en allait vers la ville. Là, il aurait le cinéma ; il ne se lèverait plus à quatre heures du matin pour soigner les bœufs qui mangent pendant deux heures avant de boire ; et il pourrait s’amuser le dimanche.

Le dimanche, Pascal, lui, ne s’amusait point. C’était le jour que sa femme choisissait pour aller retrouver Maïténa.