LES CONFESSIONS
DE
SAINT AUGUSTIN
ÉVÊQUE D’HIPPONE
PRÉCÉDÉES
DE SA VIE PAR S. POSSIDIUS
ÉVÊQUE DE CALAME, SON DISCIPLE ET SON AMI
TRADUCTION NOUVELLE
Par L. MOREAU
PARIS
ERNEST FLAMMARION, ÉDITEUR
26, RUE RACINE, 26
Tous droits réservés.
E. GREVIN — IMPRIMERIE DE LAGNY
VIE DE SAINT AUGUSTIN
ÉVÊQUE D’HIPPONE
PAR SAINT POSSIDIUS
ÉVÊQUE DE CALAME, SON DISCIPLE ET SON AMI
L’inspiration de Dieu, créateur et ordonnateur de toutes choses, et la pensée toujours présente de consacrer, moyennant la grâce du Sauveur, au service de la toute-puissante et divine Trinité, d’abord dans la vie laïque, et aujourd’hui dans le ministère de l’épiscopat, ce qui m’a été donné de lumières et d’éloquence, afin de contribuer à l’édification de la sainte et véritable Église de Notre-Seigneur Jésus-Christ, l’Église catholique, me font un devoir de révéler, touchant la vie et les mœurs de celui que la prédestination divine appela dans le temps marqué au sacerdoce, le saint prêtre Augustin, ce que j’ai pu voir de mes yeux ou entendre de sa propre bouche. Plusieurs de nos frères en notre sainte mère l’Église catholique nous ont laissé de semblables exemples, quand, cédant au souffle de l’Esprit saint, ils ont, soit de vive voix, soit par la plume, transmis à la pieuse curiosité des fidèles les actes de ceux qu’une commune grâce du Seigneur a faits si grands parmi les hommes et qui ont mérité de persévérer jusqu’à la fin. Ainsi je viens à mon tour, moi, le dernier des dispensateurs de la parole, je viens avec une foi sincère, cette foi jalouse de servir et de plaire au Seigneur des Seigneurs et aux âmes fidèles, rappeler l’origine, la vie et la fin de cet homme vénérable, ce que j’ai recueilli de lui-même, les faits dont j’ai été le témoin en cette longue suite d’années passées dans son intimité ; et ce n’est qu’autant que Dieu me prêtera son aide, que j’entreprends cette œuvre. Je prie toutefois la suprême Majesté pour qu’elle me donne de l’accomplir sans offenser la vérité du Père des lumières et sans offrir à la charité des fidèles enfants de l’Église le moindre sujet d’alarmes. Je ne rappellerai pas ici tout ce que le bienheureux Augustin, dans ses Confessions, raconte de lui-même, ce qu’il avait été avant de recevoir la grâce et ce qu’il devint après l’avoir reçue. Il voulut rendre ce public témoignage, de peur que, selon l’expression de l’apôtre[1], quelqu’un ne l’estimât au-dessus de ce qu’il se savait être, ou de ce que ses paroles faisaient connaître de lui ; suivant les voies de l’humilité sainte, ne voulant tromper personne, mais cherchant dans le bienfait de sa propre délivrance et dans les grâces qu’il avait déjà reçues la gloire de son Seigneur, non la sienne, et demandant les prières de ses frères pour les faveurs qu’il désirait encore. Car, d’après le témoignage de l’ange, « il est bon de tenir caché le secret du roi, mais il est glorieux de révéler et de publier les œuvres du Seigneur[2] ».
[1] II Cor., XII, 6.
[2] Tob., XII, 7.
I
Premières années. Conversion et baptême de saint Augustin.
Augustin était de la province d’Afrique, de la cité de Tagaste. Né d’une famille curiale et chrétienne[3], ses parents n’épargnèrent rien, ni soins, ni dépenses, pour l’élever et l’instruire. Il fut profondément initié à la connaissance des lettres humaines et de tous les arts que l’on appelle libéraux. Car lui-même enseigna d’abord la grammaire dans sa ville natale, puis la rhétorique dans la capitale de l’Afrique, à Carthage ; plus tard, il alla professer outre-mer, à Rome, et à Milan[4], où l’empereur Valentinien II tenait sa cour. Alors aussi, dans cette ville, les fonctions épiscopales étaient remplies par un grand serviteur de Dieu, homme éminent entre les meilleurs, le pontife Ambroise. Assistant dans l’église avec le peuple aux fréquentes conférences de ce saint prédicateur de la parole de Dieu, il demeurait comme attaché et suspendu à ses lèvres. Séduit dès sa première jeunesse par l’erreur des Manichéens, il donnait aux discours de l’évêque une attention plus inquiète qu’aucun autre auditeur, écoutant s’il ne se dirait rien qui favorisât ou qui combattît cette hérésie. Et la clémence divine, qui voulait sa délivrance, vint au-devant de ces perplexités. Elle conduisit le cœur de son serviteur à résoudre incidemment certaines objections que les hérétiques élevaient contre la loi. Ces enseignements inattendus, suggérés par la divine miséricorde, bannirent peu à peu cette erreur de l’esprit d’Augustin ; et bientôt, raffermi dans la foi catholique, il sentit naître en lui cette amoureuse ardeur d’avancer dans la religion, en sorte qu’à l’approche des saints jours de Pâques[5], il reçut l’eau du salut. Et la céleste miséricorde voulut encore que ce fût par le ministère de ce grand et saint pontife Ambroise qu’il reçût à la fois la doctrine salutaire de l’Église catholique et le sacrement régénérateur.
[3] L’an 354, ides de novembre, Constantin Aug. VII et Constantin César III, consuls.
[4] L’an 383 et 384.
[5] 24 avril, l’an 387.
II
Il prend la résolution de servir Dieu.
Bientôt converti à Dieu du plus profond de son cœur, il abjura toute espérance dans le siècle. Ce qu’il a recherché jusqu’alors, une femme, des enfants, des richesses, des honneurs suivant le monde, il renonce à tout pour se vouer avec les siens au service de Dieu, jaloux d’appartenir à ce petit troupeau auquel le Seigneur adresse cette parole : « Ne craignez pas, petit troupeau ; car il a plu à votre Père de vous donner son royaume. Vendez ce que vous possédez et donnez-le en aumônes ; faites-vous une bourse qui ne vieillisse point et un trésor dans le ciel qui ne s’épuise point, etc.[6] ». Jaloux de pratiquer cet autre conseil du Seigneur : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel ; puis viens, suis-moi[7] » ; jaloux enfin d’élever sur le fondement de la foi, non pas un édifice de bois, de foin et de paille, mais un édifice d’or, d’argent et de pierres précieuses. Et il était alors âgé de plus de trente ans, n’ayant plus que sa mère, toujours près de lui et plus heureuse de cette résolution de servir Dieu embrassée par son fils qu’elle ne l’eût été des enfants de sa chair. Son père était déjà mort. Il déclara en même temps à ses disciples qu’ils eussent à se pourvoir d’un autre maître, parce que lui-même se destinait au service de Dieu.
[6] Luc, XII, 32.
[7] Matth., XIX, 21.
III
Sa retraite.
Après avoir reçu la grâce du baptême avec plusieurs de ses concitoyens et de ses amis dévoués comme à lui servir Dieu, il repasse en Afrique[8] et revient à sa maison et à sa terre. Il y demeura près de trois ans ; désormais étranger aux soins du siècle, vivant avec ses compagnons, pour Dieu, dans le jeûne, la prière, les bonnes œuvres, et méditant la loi du Seigneur jour et nuit. Toutes les lumières que Dieu révélait à son intelligence dans la méditation ou l’oraison, il les communiquait aux présents et aux absents, par ses discours et par ses écrits. Vers ce temps, il y avait à Hippone un de ces officiers qu’on appelle agents des affaires, bon chrétien et craignant Dieu, qui, sur le bruit des vertus et de la science d’Augustin, désirait passionnément le voir, promettant qu’il pourrait mépriser toutes les passions et toutes les séductions du monde s’il avait le bonheur d’entendre de sa bouche la parole de Dieu. Informé de ce désir par un récit fidèle, jaloux de délivrer une âme des périls de cette vie et de la mort éternelle, Augustin vint sur-le-champ à Hippone, alla trouver cet homme et, de toutes les forces que Dieu lui donna, l’exhorta dans de fréquents entretiens à s’acquitter de son vœu envers Dieu. Celui-ci promettait de jour en jour ; il allait le faire, et cependant il ne fit rien alors pendant le séjour d’Augustin. Toutefois il est impossible qu’un vase si précieux, vase pur, vase d’honneur utile au Seigneur et prêt à toute bonne œuvre, qui servait en tout lieu aux desseins de la divine Providence, n’ait été qu’un instrument vain et stérile.
[8] Août ou septembre, l’an 388.
IV
Il est élevé au sacerdoce.
A cette époque, l’Église catholique d’Hippone était gouvernée par le saint évêque Valérius. Le besoin de son Église réclamait de lui l’ordination d’un nouveau prêtre, et il en parlait avec instance au peuple de Dieu. Saint Augustin, dans sa sincérité, ignorant ce qui allait arriver, assistait à ce discours, mêlé avec le peuple : car, nous disait-il, il avait coutume étant laïque de ne se tenir éloigné que des Églises qui n’avaient pas d’évêque. Or, les catholiques, qui connaissaient son dessein et sa science, se saisirent de lui et, comme il arrive en pareille circonstance, ils l’amenèrent de force à l’évêque pour l’ordonner, tous le demandant d’un accord unanime, avec une extrême ardeur et de grands cris. Lui, cependant, versait des larmes abondantes. Quelques-uns attribuaient ces larmes à l’orgueil, et ils croyaient le consoler en lui disant que le rang de simple prêtre, quoiqu’il fût digne d’un rang plus élevé, l’approchait néanmoins de l’épiscopat. Mais c’était une pensée plus haute qui faisait gémir l’homme de Dieu, comme il nous l’a rapporté lui-même, sur le nombre et la grandeur des périls auxquels le gouvernement d’une Église dévouait sa vie. Toutefois le désir des fidèles s’accomplit à leur gré.
V
Il établit un Monastère.
Ainsi devenu prêtre[9], il institua bientôt un monastère dans l’enceinte de l’église, et voulut vivre avec les serviteurs de Dieu, suivant la tradition et la règle établies par les saints apôtres. La première condition était de ne rien posséder en propre, que tout fût en commun et qu’il fût distribué à chacun selon ses besoins. C’est ce que lui-même avait fait le premier au retour de son voyage d’outre-mer. Or, le saint évêque Valérius, homme pieux et craignant Dieu, tressaillait de joie et rendait grâce à la miséricorde divine d’avoir exaucé les prières qu’il lui avait si souvent adressées pour qu’un tel homme lui fût accordé, qui pût édifier l’Église du Seigneur par la parole de Dieu et la doctrine du salut : ministère qu’il se sentait moins capable de remplir, étant Grec de naissance et peu versé dans les lettres latines. Il donna donc pouvoir au nouveau prêtre de prêcher souvent l’Évangile dans l’Église en sa présence, contre l’usage des Églises d’Afrique : aussi plusieurs autres évêques l’en blâmaient. Mais cet homme vénérable et prudent, assuré que cette coutume était en vigueur dans les Églises d’Orient, et ne cherchant que l’utilité de l’Église, dédaigna les paroles malveillantes ; il lui suffit que le prêtre exerçât un ministère dont, évêque, il se sentait incapable de s’acquitter. Ainsi fut allumée, et ardente, élevée sur le chandelier, cette lampe qui ne brillait que dans l’intérieur de la maison. Et bientôt la renommée s’en répandit partout, et sur un si bon exemple, plusieurs prêtres, du consentement de l’autorité épiscopale, annoncèrent aux peuples devant l’évêque la parole de Dieu.
[9] L’an 391.
VI
Conférence avec Fortunatus, manichéen.
Le fléau de l’hérésie manichéenne régnait dans la ville d’Hippone ; un grand nombre d’habitants, citoyens ou étrangers, en étaient infectés, séduits par un prêtre manichéen nommé Fortunatus, qui résidait dans Hippone. Les citoyens et les étrangers, tant catholiques que Donatistes, vinrent trouver le prêtre Augustin et le prièrent de voir cet hérétique qu’ils tenaient pour savant, et de conférer avec lui sur la doctrine de la foi. Lui, toujours prêt, comme il est écrit, « à rendre à tout venant raison de la foi et de l’espérance qui est en Dieu, puissant à enseigner selon la doctrine et à réduire les contradicteurs de la vérité[10] », ne refusa pas ; mais il demanda si Fortunatus le voulait aussi. On alla aussitôt le demander à Fortunatus, ou plutôt l’exhorter et le presser de ne pas refuser la conférence. Comme il avait déjà connu saint Augustin à Carthage, lorsqu’il était engagé dans les mêmes erreurs, il tremblait d’entrer en lutte avec lui ; mais, vaincu surtout par les instances des siens et craignant la honte d’un refus, il promit de se rendre à la conférence et de courir les chances du combat. Au jour et au lieu convenus[11], ils se réunirent. Un auditoire nombreux y accourut, gens de savoir ou multitude curieuse ; les notaires ouvrirent leurs tablettes, et la conférence, immédiatement commencée, fut terminée le lendemain. Le maître manichéen, les actes de la conférence en font foi, fut également impuissant à renverser la doctrine catholique et à prouver que la secte manichéenne avait la vérité pour base. Il finit par manquer de réponse, et dit qu’il consulterait avec les plus savants de sa secte sur les difficultés qu’il n’avait pu résoudre ; et que s’ils ne réussissaient pas à le satisfaire, il songerait aux intérêts de son âme. Ainsi, au jugement de ceux qui avaient le plus d’estime de sa science et de sa capacité, il fut convaincu d’impuissance à soutenir son hérésie. Ne pouvant souffrir une confusion si publique, il ne tarda pas à quitter Hippone, où il ne revint jamais depuis. Ainsi, par le zèle de l’homme de Dieu, tous ceux qui assistèrent à cette conférence ou qui, absents, en connurent les actes, dégagèrent leur âme de l’erreur manichéenne et embrassèrent la foi pure de l’Église catholique.
[10] I Petr., III, 15 ; Tit., I, 9.
[11] 5 kal. septemb., dans les bains de Sossius ; Arcadius Aug. II et Ruff., consuls.
VII
Zèle de saint Augustin contre les ennemis de la foi.
Et lui, soit en particulier, soit en public, dans sa maison ou dans l’église, enseignait et prêchait la parole du salut, avec toute confiance, contre les hérésies répandues en Afrique, et surtout contre les Donatistes, les Manichéens et les païens ; ses ouvrages, ses sermons improvisés jetaient les chrétiens dans des transports ineffables d’admiration et de joie. Loin de s’en taire, ils publiaient partout leurs sentiments. Ainsi, avec l’aide du Seigneur, l’Église catholique commença à relever la tête en Afrique, séduite depuis trop longtemps et opprimée par les hérésies qui s’y étaient enracinées, et surtout par la secte des Donatistes, qui avaient rebaptisé la plus grande partie des habitants de l’Afrique. Et ces livres ou traités qui, par une admirable grâce de Dieu, se succédaient et se répandaient avec rapidité, étaient reçus à l’envi par les hérétiques et par les catholiques ; ils rivalisaient d’ardeur pour les entendre. Et chacun, suivant son désir ou son pouvoir, employait la plume des notaires pour recueillir même les discours du saint. Ainsi se répandit bientôt par tout le corps de l’Afrique la pure doctrine et l’odeur exquise de Jésus-Christ ; et l’Église d’outre-mer en tressaillit d’allégresse ; car, « la souffrance d’un seul membre fait souffrir tous les autres membres » ; et de même « si l’un des membres reçoit de l’honneur, tous les autres membres s’en réjouissent avec lui[12] ».
[12] I Cor., XII, 26.
VIII
Il est élevé à l’épiscopat, du vivant de Valérius.
Mais le bienheureux vieillard Valérius, triomphant plus que personne, et, dans sa joie, rendant grâce à Dieu de cette faveur toute particulière qu’il lui accordait, ne tarda pas à craindre (ô infirmité de l’âme humaine !) qu’une autre Église, privée de pasteur, ne lui enlevât Augustin pour l’élever à l’épiscopat. Ce qui fût arrivé, si Valérius, instruit à temps, n’eût envoyé le saint en un lieu caché qui le déroba à toutes les recherches. Cette expérience redoubla encore les inquiétudes de ce vieillard vénérable, qui, se voyant faible de corps et d’âge, écrivit secrètement au primat, évêque de Carthage, alléguant ses infirmités et le poids de la vieillesse, et le conjurant de permettre l’ordination d’Augustin à l’évêché d’Hippone, pour être non seulement son successeur, mais le compagnon de son siège et de son épiscopat. Il reçut une réponse favorable à ses désirs et à ses vives instances. Quelque temps après, sur sa demande, Mégalius, évêque de Calame et primat de Numidie, venant visiter l’église d’Hippone, Valérius déclara aux évêques qui se trouvèrent présents, au clergé d’Hippone et à tout le peuple, son intention jusqu’alors inconnue. Cette proposition est accueillie de tous les assistants avec des transports de joie ; tous témoignent à grands cris leur impatience d’en voir l’accomplissement. Mais l’humble prêtre refuse de recevoir l’épiscopat, contre l’usage de l’Église, du vivant de l’évêque. On lui assure que cette coutume est reçue, et des exemples empruntés aux églises d’Afrique et d’entre-mer triomphent enfin de sa résistance. Il consent malgré lui à accepter la charge et l’ordination supérieure de l’épiscopat[13]. Mais il a dit depuis et écrit qu’on n’aurait pas dû en agir ainsi pour lui, l’ordination d’un successeur, du vivant de l’évêque, étant défendue par un concile général. Il ne connut cette règle qu’après son ordination, et dans la suite il ne voulut pas qu’on fît pour d’autres ce qu’il souffrait avec peine qu’on eût fait pour lui. Aussi, eut il soin que cette règle fût établie dans les conciles, que lorsqu’un prêtre serait ordonné ou sur le point de l’être, l’ordinant lui donnerait connaissance de tous les décrets des pères.
[13] Vers l’an 395, Olibrius et Paulinus, consuls.
IX
Il combat les Donatistes.
Évêque, ce fut avec plus de zèle encore, avec plus de ferveur et d’autorité, qu’il annonçait, non dans un seul pays, mais partout où on l’en priait, la parole du salut, à la joie et à l’accroissement de l’Église ; toujours prêt à rendre raison de la foi et de l’espérance qui est en Dieu. Ses paroles ou les copies qu’on en recueillait étaient portées aux évêques donatistes par les Donatistes d’Hippone ou des cités voisines. Lorsque les évêques, à leur tour, s’exprimaient contre la doctrine du saint, ou ils étaient réfutés par leurs peuples, ou leurs réponses étaient portées à saint Augustin. Il en prenait connaissance, et travaillant « avec patience, avec douceur », et, comme il est écrit, « avec crainte et tremblement, au salut de tous[14] », il montrait toute l’impuissance de la volonté et des efforts de ses adversaires pour détruire ce que l’Église établit et enseigne. Telle était l’occupation de ses jours et de ses nuits. Car il écrivait en particulier aux évêques et aux laïques les plus considérables de ce parti pour leur ouvrir les yeux sur leur égarement, pour les exhorter à abjurer cette erreur, ou du moins à entrer en discussion avec lui. Eux, au contraire, se défiant de leur propre cause, ne voulurent jamais lui répondre, sinon par des paroles injurieuses, des cris de fureur, l’appelant en public et en particulier séducteur et corrupteur des âmes, loup ravissant, qu’il fallait tuer pour le salut de leur propre troupeau, et qu’infailliblement celui qui le tuerait pourrait obtenir de Dieu la rémission de tous ses péchés : c’est ainsi qu’ils foulaient aux pieds et la crainte de Dieu et la honte humaine[15]. Pour lui, il travailla à mettre au jour leur défiance en leur propre cause. Convoqués à une conférence publique, ils n’osèrent s’y rendre.
[14] Philipp., II, 12.
[15] An 403.
X
Fureur des Circoncellions.
Les Donatistes avaient aussi dans presque toutes leurs églises une certaine espèce d’hommes, monstres de violence et de perversité, qui, sous prétexte de professer la continence, se répandaient partout. On les appelait Circoncellions. Ils étaient nombreux et établis dans presque toutes les provinces de l’Afrique. Séduits par des docteurs d’iniquité, dans l’emportement de leur orgueil et de leur témérité, contre toute justice, ils défendaient aux citoyens de poursuivre leurs droits ou leurs créances ; la désobéissance à leurs ordres était suivie des plus cruels traitements. On les voyait, munis de toutes sortes d’armes, courir comme des forcenés, ravageant les terres, pillant les villes ; leur fureur allait jusqu’à l’effusion du sang. Et lorsque la prédication assidue de la parole de Dieu cherchait à traiter de la paix avec les ennemis de la paix, ils interrompaient par des brutalités gratuites les paroles de conciliation. Cependant la vérité, contraire à leur secte, se répandait, et ceux qu’elle ramenait s’arrachaient ou se dérobaient, suivant leur pouvoir, à la tyrannie de ces sectaires, pour se réunir autant que possible en groupes, à la paix et à l’unité de l’Église. Ceux-ci, voyant s’éclaircir les rangs de l’erreur et jaloux de l’accroissement de l’Église, ne mirent plus de limites à leur fureur ; ils se rallièrent pour déchirer par d’horribles persécutions le sein de l’Église ; les prêtres et les ministres catholiques étaient jour et nuit en butte à leurs agressions et à leurs brigandages. Ils versèrent le sang d’un grand nombre des serviteurs de Dieu. Ils jetèrent dans les yeux de quelques-uns de la chaux détrempée avec du vinaigre ; ils en égorgèrent d’autres. Ces Donatistes ou Rebaptisants devenaient pour leur parti même un objet d’horreur.
XI
Progrès de l’Église.
Or, à la faveur de ces progrès de la vérité, ceux qui servaient Dieu dans le monastère sous saint Augustin, et avec lui, commencèrent à être ordonnés pour l’église d’Hippone. Et plus tard, la prédication de la doctrine catholique se répandant de jour en jour avec plus d’éclat, avec la renommée de la sainte règle des serviteurs de Dieu, de leur continence et de leur pauvreté profonde, on demanda avec instance au monastère institué et développé par le saint des prêtres et des évêques. On les obtint et c’est par eux que la paix et l’unité de l’Église commença, et enfin s’établit. Car j’en connais environ dix, hommes saints et vénérables, soit par l’austérité de leur vie, soit pour l’étendue de leur science, que le bienheureux Augustin a donnés à plusieurs Églises, à quelques-unes même des plus considérables qui les lui demandaient. Ceux-ci, élevés dans la sainte profession des moines, fondèrent à leur tour des monastères, et, jaloux de l’édification du Verbe de Dieu, ils donnèrent aux autres Églises plusieurs de ces frères élevés au sacerdoce. Ainsi la science salutaire de la foi, de l’espérance et de la charité de l’Église se propageant en plusieurs et par plusieurs, et par les ouvrages que le saint publiait et que l’on traduisait en grec, c’est d’un seul homme que, non seulement dans toute l’étendue de l’Afrique, mais encore au delà des mers, la piété et la science se répandaient, avec l’aide de Dieu. Et le méchant, selon la parole de l’Écriture, « voyait cela avec rage ; il grinçait les dents, il se consumait de fureur[16] ». Mais les serviteurs de Dieu « étaient pacifiques envers les ennemis de la paix ; et tandis qu’ils en parlaient, ceux-ci ne songeaient qu’à les attaquer[17] ».
[16] Ps. CXI, 10.
[17] Ps. CXIX, 7.
XII
Saint Augustin miraculeusement préservé des pièges de ses ennemis.
Souvent ces mêmes Circoncellions se postèrent en armes sur les chemins où devait passer le serviteur de Dieu, quand, ce qui arrivait fréquemment à la prière des peuples catholiques, il allait les visiter, les instruire et les exhorter. Aussi, souvent la victime échappa à leur fureur ; une fois entre autres, par la providence de Dieu et par l’erreur d’un guide, le saint prêtre et ses compagnons arrivèrent à leur destination par un autre chemin. Ils apprirent ensuite que cette erreur les avait dérobés aux mains homicides.
En toutes ces circonstances, il rendit grâce à Dieu, son libérateur, et ses ennemis, suivant leur coutume, n’épargnèrent, dans leur rage, ni ecclésiastiques, ni séculiers, comme les actes publics l’attestent.
Ici, il ne faut point passer sous silence ce que le zèle de cet homme si grand dans l’Église accomplit, pour la gloire de Dieu et de sa maison, contre ces Donatistes rebaptisants. Un de ces évêques, sorti du monastère et du clergé de saint Augustin, visitait un lieu dépendant de l’église de Calame, son diocèse, pour combattre l’hérésie et distribuer la doctrine de la paix qu’il avait apprise. Au milieu du chemin, il tomba dans les embûches des Donatistes, qui fondirent sur lui et sur compagnons, lui enlevèrent ses chevaux et ses bagages, en le chargeant d’outrages et de coups[18]. Mais, de peur que ces violences ne retardassent le progrès de la paix de l’Église, le défenseur de l’Église ne crut pas devoir se taire en présence des lois ; et Crispinus, évêque de la même cité de Calame, dès longtemps célèbre parmi ceux de sa secte, et regardé comme savant, fut tenu de payer l’amende portée par les lois contre les hérétiques. Celui-ci refusa de se soumettre à la loi ; il comparut devant le proconsul, et soutint qu’il n’était pas hérétique. Le défenseur de l’Église se retirant devant cette allégation, ce fut à l’évêque catholique d’insister et de le convaincre. La tolérance en ce cas eût donné lieu de croire que cet hérétique, niant qu’il le fût, était un évêque catholique ; d’où il eût résulté un scandale pour les faibles. L’illustre évêque Augustin pressait l’affaire de tout son pouvoir, et les deux évêques de Calame en vinrent à une conférence : les débats s’engagèrent à trois reprises sur le différend entre les deux communions ; une immense multitude chrétienne attendait, à Carthage et dans toute l’Afrique, quelle serait l’issue de cette affaire. Crispinus fut déclaré hérétique par sentence écrite du proconsul[19]. L’évêque catholique intercéda en sa faveur auprès du juge pour que la peine de l’amende fût remise à son adversaire ; il lui obtint cette grâce. Celui-ci, par une singulière ingratitude, voulut en appeler au prince ; et la réponse de l’empereur à cet appel fut que les hérétiques donatistes n’étaient l’objet d’aucune exception, et qu’ils devaient être tenus partout à la rigueur des lois portées contre les autres hérétiques ; que non seulement Crispinus, mais le juge même et les officiers de justice, pour inexécution de la loi, acquitteraient chacun aux droits du fisc la somme de dix livres d’or. Néanmoins les évêques catholiques, et particulièrement Augustin, de sainte mémoire, poursuivirent encore la remise de cette amende, et, avec l’aide de Dieu, ils l’obtinrent de l’indulgence du prince. Ce zèle si saint et si charitable contribua beaucoup à l’accroissement de l’Église.
[18] S. Possidius lui-même.
[19] An 403, époque où, sous le IIe consulat de Stilicon et sous le consulat d’Anthémius, la loi contre les Donatistes fut portée à Ravenne, ides de décembre.
XIII
Paix de l’Église.
Et pour la part qu’il prit à la paix de l’Église, le Seigneur donna en cette circonstance la palme à Augustin, lui réservant en lui-même la couronne de justice. Ainsi, de jour en jour, avec l’aide de Jésus-Christ, s’accroissait et s’étendait de plus en plus l’unité et la fraternité de l’Église. Et ce résultat fut particulièrement remarquable après la conférence générale tenue peu de temps après[20] à Carthage entre les évêques catholiques et les évêques donatistes, par l’ordre du très glorieux et très religieux empereur Honorius, qui envoya de sa cour en Afrique le tribun et notaire Marcellin, pour présider et juger. Dans cette conférence, les donatistes, réfutés sur tous les points et convaincus d’erreur par les catholiques, furent réprouvés par la sentence du juge, et, après leur appel, justement condamnés comme hérétiques par rescrit du très pieux empereur. Aussi les évêques qui, avec leur clergé et leurs peuples, s’étaient réunis et avaient embrassé la communion des catholiques, eurent-ils à souffrir de nouvelles persécutions, la mutilation et la mort même, de la part des schismatiques. Or, je le répète, ce fut par le ministère de ce saint homme, aidé du concours et du zèle de nos évêques, que ce bien put s’entreprendre et s’accomplir.
[20] L’an 411, après le consulat de Varanus, kalend. juin. 3. non. et 6 id. du même mois.
XIV
Eméritus, évêque donatiste, confondu.
Mais, après cette conférence, plusieurs ne manquèrent pas de dire que les évêques donatistes n’avaient pas eu la permission d’exposer tous leurs moyens de défense auprès de l’autorité qui devait les entendre, parce que le juge, appartenant à la communion catholique, favorisait son Église. Quoique ces plaintes ne fussent qu’une vaine et dernière excuse de leur défaite, puisque avant les débats ils savaient que le juge était catholique, et qu’ils avaient promis de prendre part à la conférence où il les convoquait par des actes publics, quand ils pouvaient s’y refuser s’il leur était suspect, cependant il advint, par une providence particulière du Tout-Puissant, qu’Augustin, de vénérable mémoire, étant appelé à Césarée[21] par des lettres du siège apostolique, avec plusieurs autres évêques, pour mettre ordre à certaines affaires urgentes, il vit l’évêque donatiste de cette ville, Eméritus, qui à la conférence de Carthage s’était signalé dans la défense de sa secte, et disputa publiquement dans l’église contre lui en présence d’un grand nombre de témoins de communions différentes, les provoquant à une conférence ecclésiastique, afin que toutes ces raisons, qu’il n’avait pas eu, disait-il, la permission d’exposer dans le débat de Carthage, il voulût bien les donner en ce moment, où l’absence d’une autorité séculière lui laissait toute liberté et toute sécurité ; que, dans sa propre cité, en présence de ses concitoyens, il ne refusât pas de défendre avec confiance sa communion. Ces exhortations furent vaines, et les instances de ses parents et de ses concitoyens, qui lui promettaient de revenir à lui au risque même de leurs biens et de leur salut temporel, s’il parvenait à triompher des doctrines catholiques. Mais il ne voulut ni ne put rien dire que cette parole : « Les actes de la conférence de Carthage témoignent si nous avons été vainqueurs ou vaincus ». Ensuite, invité par le notaire à répondre, il se tut, et ce silence, qui manifesta sa défiance en sa propre cause, affermit et augmenta le progrès de l’Église de Dieu. Or, quiconque voudra pleinement connaître le zèle ardent d’Augustin, de bienheureuse mémoire pour la prospérité de l’Église de Dieu, qu’il parcoure ces actes, et il verra tout ce que le saint a mis d’éloquence et d’adresse pour provoquer à la discussion son savant et éloquent adversaire ; de quelles instances il le pressa pour qu’il prît, comme il l’entendrait, la défense de son parti : il reconnaîtra bientôt qu’Eméritus a été vaincu[22].
[21] Alger.
[22] Honorius XII et Theod. VIII, consuls, 12 kal. octob., l’an 418, dans l’église principale d’Alger.
XV
Conversion de Firmus.
Je me souviens, et plusieurs autres frères et serviteurs de Dieu, vivant comme nous avec le saint homme dans l’Église d’Hippone, se souviennent aussi qu’un jour, à table, il nous dit : « Avez-vous fait attention à mon discours d’aujourd’hui ? Avez-vous remarqué que le commencement et la fin ont procédé contre mon habitude, c’est-à-dire que, loin de développer le sujet que j’avais proposé, je l’ai brusquement interrompu ? » Nous lui répondîmes qu’en effet nous l’avions remarqué sur l’heure avec étonnement. Je crois, reprit-il, que dans le peuple de Dieu il se trouvait quelque âme égarée qu’au moyen de mon oubli et de mon propre égarement le Seigneur aura voulu enseigner et guérir, lui qui dispose à son gré et de nous et de nos paroles. En effet, comme je scrutais les difficultés de mon sujet, j’ai passé rapidement à un autre, en sorte que, sans avoir résolu ou même développé la question posée d’abord, j’ai fini mon discours en me laissant aller à disputer contre l’erreur des Manichéens, dont je n’avais aucun dessein de parler. Et le lendemain même, si je ne me trompe, ou deux jours après, un commerçant, nommé Firmus, vint trouver saint Augustin dans le monastère où nous étions réunis ; il se jette à genoux à ses pieds, fondant en larmes, et le conjurant de prier avec sa sainte famille le Seigneur pour lui. Il lui avoue en même temps qu’il a suivi la secte des Manichéens ; qu’il y a demeuré de longues années, ayant inutilement donné beaucoup d’argent à ces Hérétiques ou à ceux qu’ils appellent Élus ; mais que, par la miséricorde de Dieu, un des derniers sermons d’Augustin l’a converti et rendu catholique. Le vénérable Augustin et nous tous présents, lui demandons ce qui l’avait particulièrement satisfait dans ce sermon ; il nous le dit, et repassant dans notre mémoire la suite de ces paroles, nous glorifiâmes le saint nom de Dieu, et nous admirâmes, en les bénissant, la profondeur de ses desseins pour le salut des âmes, qu’il opère quand il lui plaît, par où il lui plaît et comme il lui plaît, au su et l’insu de ceux dont il se sert. Dès lors, cet homme embrassa la règle des serviteurs de Dieu, renonça au commerce, et fit de grands progrès dans la perfection entre tous les membres de l’Église. On le demanda dans un autre pays pour être élevé au sacerdoce ; dignité qu’il fut obligé de recevoir malgré toute sa résistance. Il conserva toujours inviolablement la sainteté de la profession monastique. Peut-être est-il encore vivant au pays d’outre-mer.
XVI
Crimes des Manichéens.
A Carthage aussi, par les soins d’un procurateur du palais impérial, nommé Ursus, et attaché la foi catholique, on arrêta quelques-uns de ceux que les Manichéens appellent Élus, hommes et femmes. Ils furent conduits à l’église, et en présence des notaires interrogés par les évêques. Du nombre de ceux-ci était Augustin, de sainte mémoire, qui, connaissant mieux que les autres cette exécrable secte, et dévoilant d’après les livres reconnus par les Manichéens leurs blasphèmes abominables, les amena à en faire l’aveu ; et il tira même de ces femmes Élues la déclaration des impuretés qu’ils commettaient entre eux : déclaration qui fut consignée dans les actes ecclésiastiques. Ainsi, la vigilance des pasteurs donna un nouvel accroissement au troupeau du Seigneur, et fournit de nouvelles armes contre les voleurs et les loups ravissants. Il eut encore une conférence publique dans l’église d’Hippone, en présence des notaires et du peuple, avec Félix, Manichéen et du nombre des Élus, et après deux ou trois séances, ce Manichéen, reconnaissant la vanité et l’erreur de sa secte, se convertit à la foi de l’Église. On peut, d’ailleurs, relire les actes où ces faits sont attestés.
XVII
Le comte Pascentius, arien, confondu. Conférence avec Maximin, évêque arien.
Il eut encore à combattre un certain Pascentius, comte de la maison royale, Arien, rigide exacteur du fisc, et qui profitait de son autorité pour attaquer la foi catholique, pour tourmenter et troubler, par ses railleries et son pouvoir, les prêtres de Dieu vivant dans la simplicité de la foi. Augustin, qu’il provoquait, eut, à Carthage, une conférence avec lui en présence de témoins honorables et d’un rang élevé. Mais, comme notre saint demandait avec instance, avant et pendant les débats, la présence des notaires pour prendre acte de la conférence, son adversaire s’y refusa absolument, disant que la crainte des lois l’empêchait d’exposer ses paroles au danger d’une constatation par écrit. L’évêque Augustin, voyant que les arbitres et les autres évêques ses collègues consentaient à un simple entretien de vive voix, entra en matière, non sans prédire, ce qui arriva en effet, qu’après la séance levée, il serait libre à chacun de prétendre avoir dit ou n’avoir pas dit certaine parole, sans qu’on pût opposer le témoignage des écritures publiques. Il engagea donc la dispute, exposa les principes de sa foi et entendit la profession de foi de son adversaire ; il prouva, par la saine raison et par l’autorité des saintes Écritures, la solidité des fondements de notre foi, et démontra que les opinions de Pascentius étaient destituées et de toute vérité et de toute autorité canonique. Aussi, dès que l’on se fut séparé, Pascentius, outré de fureur, et débitant beaucoup de mensonges à son avantage et au profit de ses vaines croyances, se proclamait vainqueur de cet Augustin dont les louanges retentissaient partout. Comme ces propos n’étaient point secrets, saint Augustin fut obligé d’écrire à Pascentius, en taisant, par crainte de son autorité, les noms de ceux qui l’avaient prévenu. Dans ces lettres, il rappelle exactement à son adversaire ce qui s’est dit ou fait dans la conférence : et s’il eût voulu nier, le saint avait, pour prouver ce qu’il avançait, autant de témoins qu’il s’était trouvé cette assemblée d’hommes illustres et honorables. Aux deux lettres d’Augustin, Pascentius répondit à peine par une seule, où il trouva plutôt des injures contre le saint que des arguments raisonnables en faveur de sa secte ; ce qui sera prouvé pour quiconque aura la volonté ou le pouvoir de lire cette lettre.
Il eut une autre conférence avec un évêque arien, Maximin, venu en Afrique avec les Goths. Cette conférence, que le saint accorda aux désirs et aux prières d’un grand nombre, eut lieu à Hippone en présence de témoins honorables ; et ce qui se dit de part et d’autre fut écrit. Les fidèles qui liront ces actes avec attention y trouveront sans aucun doute de quels artifices cette hérésie couvre sa faiblesse pour séduire et tromper, et quelle est la foi dont l’Église catholique fait profession sur la Trinité divine. Or l’hérétique Maximin, de retour à Carthage, se vantait d’être sorti victorieux de la conférence, ce qui eût été assurément un triomphe dû sa loquacité ; mais quoique cette victoire fût un mensonge, néanmoins les gens étrangers à la connaissance de la loi divine ne pouvaient pas aisément en connaître et en juger. Aussi, le vénérable Augustin dut prendre la plume bientôt après pour rédiger le sommaire de toutes les objections et réponses qui avaient été faites dans les débats ; il montra tout le vide des réponses de son adversaire, et ajouta de nouvelles preuves que le trop court espace de temps n’avait permis de donner ni d’écrire pendant la conférence ; car cet homme, par malice, avait tellement prolongé sa réponse, qu’il tint à lui seul tout ce qu’il restait de jour.
XVIII
Hérésie de Pélage.
Ce fut encore les Pélagiens, nouveaux hérétiques de notre temps, disputeurs insidieux, écrivains subtils et dangereux, infatigables à répandre leurs doctrines et en public et en particulier, qu’il combattit pendant dix ans à peu près : il ne cessait d’écrire contre eux et de prendre la parole dans l’église contre leur erreur. Et comme ces perfides ennemis cherchaient par leurs artifices à persuader au saint-siège même leur perfidie, les conciles d’Afrique eurent un soin particulier de montrer au saint pape de Rome, d’abord le vénérable Innocent, et après lui saint Zozime[23], combien cette secte devait être abhorrée et condamnée par la foi catholique. Aussi les pontifes de ce siège suprême, à différentes époques, les censurèrent et les retranchèrent enfin du corps de l’Église ; par des lettres adressées aux Églises d’Afrique, d’Occident et d’Orient, ils ordonnèrent à tous les catholiques de les anathématiser et de les fuir. Apprenant le jugement que l’Église catholique de Dieu avait prononcé contre eux, le très pieux empereur Honorius voulut s’y conformer. Il les condamna aussi par ses lois, et ordonna qu’on les traitât comme hérétiques. Plusieurs d’entre eux rentrèrent dans le sein de notre sainte mère l’Église, et d’autres reviennent encore aujourd’hui, la vérité se manifestant de plus en plus et la rectitude de la foi l’emportant sur cette détestable erreur.
[23] An 418.
Le grand évêque était le principal membre du corps du Seigneur, d’un zèle et d’une vigilance toujours active pour le bien de l’Église universelle. Et Dieu lui accorda de pouvoir jouir même dès cette vie du fruit de ses travaux, ayant d’abord établi l’unité et la paix dans son diocèse d’Hippone, et voyant ensuite dans les autres parties de l’Afrique l’Église du Seigneur se répandre et se multiplier soit par lui-même, soit par les prêtres qu’il avait procurés ; et les Manichéens, les Donatistes, les Pélagiens, les païens, renoncer pour la plupart à leurs erreurs, se réunir à l’Église de Dieu ; encourageant partout avec ardeur le progrès et le zèle des bons ; souffrant en esprit de pitié les mouvements de ses frères contre la discipline ; gémissant des injustices des méchants intérieurs ou extérieurs à l’Église ; n’ayant enfin de joie ou de tristesse que pour les gains ou les pertes du Seigneur.
Il a dicté et publié tant d’ouvrages, soit controverses soutenues dans l’église, qu’il a recueillies et corrigées, soit écrits contre les hérétiques ou commentaires des livres canoniques composés pour l’édification des saints enfants de l’Église, qu’un homme d’étude pourrait à peine tout lire et tout connaître. Mais, pour que nous ne paraissions refuser aucune occasion de s’instruire aux fidèles avides de la parole de vérité, Dieu m’a inspiré la résolution de joindre à la fin de cet opuscule une liste de tous ses livres, traités et lettres, afin qu’après l’avoir lue, ceux qui préfèrent la vérité de Dieu aux richesses temporelles puissent choisir les ouvrages qu’il conviendra à chacun de lire et de connaître ; qu’on les demande, pour les transcrire, à la bibliothèque de l’église d’Hippone, où l’on pourra peut-être trouver les exemplaires les plus corrects ; qu’on se les procure enfin de quelque manière que ce soit, qu’on les transcrive, et qu’on les communique sans envie à ceux qui demanderont à les copier.
XIX
Équité et charité de saint Augustin dans le jugement des procès.
« Quelqu’un parmi vous, dit l’Apôtre, ayant un différend avec un autre fidèle, ose-t-il bien plaider devant des hommes injustes et non devant les saints ? Ne savez-vous pas que les saints jugeront ce monde ? Et si vous êtes les juges du monde, êtes-vous indignes de juger les moindres choses ? Ne savez-vous pas que nous serons les juges des anges mêmes ? Combien plus le serons-nous des choses du siècle ! Si donc vous avez entre vous des différends temporels, prenez pour juges les moindres membres de l’Église. Je vous le dis pour vous faire honte : est-il possible qu’il ne se trouve point parmi vous un seul homme sage qui puisse être juge entre ses frères ? Mais un frère plaide contre son frère, et cela devant les infidèles[24] » ! Or, quand saint Augustin était prié par des chrétiens ou par des hommes appartenant une secte quelle qu’elle fût, il écoutait l’affaire avec attention et piété, ayant en même temps devant les yeux ce qu’un autre avait dit à ce sujet : qu’il aimait mieux être juge entre des personnes inconnues qu’entre ses amis, parce qu’entre les premiers, celui en faveur de qui la justice l’obligeait de prononcer pouvait être acquis à son amitié, au lieu que, jugeant entre ses amis, il était en danger de perdre celui qu’il condamnait. Il siégeait souvent ainsi jusqu’à l’heure de son repas ; et lorsqu’il jeûnait le jour entier, il donnait tout ce temps à écouter ces sortes d’affaires et à les vider. Et en écoutant les plaideurs, il examinait l’état de leurs âmes, il remarquait le degré où chacun d’eux était avancé dans la foi et dans les bonnes œuvres, et quand il trouvait le moment favorable, il enseignait aux parties la vérité de la loi divine, il la leur inculquait de tout son pouvoir, les exhortant par ses paroles à chercher la vie éternelle. Il ne leur demandait pour prix du temps qu’il leur donnait que cette obéissance et cette charité chrétienne qui est due à Dieu et aux hommes. Mais il reprenait les pécheurs devant tous, afin que les autres eussent de la crainte ; et il agissait ainsi, comme la sentinelle du Seigneur commise à la garde de la maison d’Israël, annonçant la parole, pressant les hommes à temps et à contre-temps, reprenant, suppliant, menaçant, toujours plein de patience et de lumières ; donnant tous ses soins à former ceux qui étaient capables et à instruire les autres[25]. Souvent, à la prière de plusieurs, il écrivait des lettres relatives à leurs affaires temporelles ; et cette occupation était de celles qu’il mettait au nombre des plus pénibles et des plus onéreuses, lui qui n’avait d’autre joie que de parler et de s’entretenir des choses de Dieu dans l’intimité de la vie fraternelle.
[24] I Cor., VI.
[25] I Tim., V ; II Tim., IV, 2.
XX
Il intercédait en faveur des coupables.
Nous savons qu’il a souvent refusé à ses plus chers amis des lettres de recommandation auprès des puissances du siècle, disant qu’il fallait suivre le sentiment d’un sage, dont il est rapporté qu’il refusa plusieurs services à ses amis par égard pour sa propre réputation. Il ajoutait encore que la puissance qui oblige s’impose bientôt. Mais quand il se voyait obligé d’intercéder pour quelqu’un, il le faisait avec tant de convenance et de modération, que, loin de se rendre importun et onéreux, on admirait sa réserve. Ayant, dans une occasion importante, intercédé à sa manière en faveur d’un suppliant, auprès de Macedonius, vicaire de l’Afrique, celui-ci, non content de se rendre à son désir, lui écrivit encore en ces termes : « Je suis merveilleusement touché de la sagesse qui brille et dans les livres que tu as mis au jour et dans ce que tu veux bien prendre la peine de m’écrire en faveur de ceux qui sont en peine. Car je vois d’une part tant d’esprit, de science et de sainteté, qu’on ne peut rien désirer au delà, et, d’autre part, tant de retenue, que si je ne t’accordais ce que tu me demandes, la faute en serait à moi, et non aux difficultés, ô mon vénérable seigneur et père. Tu ne cherches pas, solliciteur inquiet, comme la plupart des gens de ce pays, à emporter de vive force tout ce que tu veux ; mais ce qui te paraît pouvoir être demandé à un juge, distrait par tant de soins, tu le demandes sous forme d’avis, avec cette convenance qui est, entre gens de bien, le moyen le plus puissant pour aplanir les difficultés. J’ai donc sur-le-champ fait droit à ta recommandation, et j’avais commencé par donner bon espoir ».
XXI
Son assiduité aux saints conciles.
Il assista autant qu’il put aux saints conciles tenus en différentes provinces, cherchant dans ces assemblées, non son intérêt, mais celui de Jésus-Christ, soit afin de maintenir la foi de la sainte Église catholique, soit qu’il s’agît d’absoudre ou d’exclure les prêtres et les clercs, justement ou injustement excommuniés. Dans l’ordination des prêtres et des clercs, il pensait qu’il fallait se rendre au vœu du plus grand nombre des fidèles, suivant la coutume de l’Église.
XXII
Sa vie domestique.
Dans ses vêtements, dans sa chaussure, dans son coucher, il gardait une mesure de simplicité et de convenance, également éloignée d’une recherche excessive et d’un abaissement affecté ; en quoi les hommes excèdent d’ordinaire, préoccupés de leur intérêt propre plutôt que de celui de Jésus-Christ ; mais lui tenait le milieu, n’inclinant ni à droite ni à gauche. Sa table était modeste et frugale ; quelquefois, avec les herbes et les légumes, on servait de la viande pour les hôtes et les infirmes, mais toujours du vin, car il savait et enseignait, d’après l’Apôtre, que « tout ce que Dieu a créé est bon » et « qu’on ne doit rien rejeter de ce qui se prend, parce qu’il est sanctifié par la parole de Dieu et par la prière[26] » ; enfin, comme lui-même l’a établi dans ses Confessions, quand il dit : « Je ne crains pas l’impureté de l’aliment, je crains l’impureté de la convoitise. Je sais qu’il a été permis à Noé de se nourrir de toute chair ; qu’Hélie a demandé à la chair l’apaisement de sa faim ; que l’abstinence admirable de Jean n’a pas été souillée de sa pâture de sauterelles ; je sais aussi qu’Ésaü s’est laissé surprendre par un désir de lentilles ; que David s’est accusé lui-même d’avoir désiré un peu d’eau ; que notre Roi a été tenté, non de chair, mais de pain. Aussi le peuple dans le désert mérita-t-il d’être réprouvé, non pour avoir eu le désir de la chair, mais parce que ce désir le porta à murmurer contre le Seigneur[27] ». Quant à l’usage du vin, l’apôtre écrit à Timothée : « Ne continue pas à ne boire que de l’eau ; use d’un peu de vin à cause de ton estomac et de tes fréquentes infirmités[28] ». Il se servait de cuillers d’argent ; le reste de la vaisselle était de terre, de bois ou de marbre, non par nécessité et par indigence, mais par amour volontaire de la médiocrité. Il pratiqua toujours l’hospitalité. A table même, il aimait encore mieux la lecture ou la discussion que le soulagement du boire et du manger. Pour en bannir la peste de la médisance humaine, il avait fait écrire ces deux vers dans le réfectoire :
[26] I Tim., IV, 4.
[27] Confess., lib. X, XXXI.
[28] I Tim., V, 33.
« Qui que tu sois, si tu aimes déchirer par ta médisance la vie des absents, apprends que tu n’es pas digne de t’asseoir à cette table ».
Et lui-même avertissait ses convives de s’abstenir de tout propos inutile, de toute fable calomnieuse ou médisante. Il lui est plusieurs fois arrivé de reprendre fort sévèrement quelques évêques de ses plus grands amis qui, par oubli, péchaient contre son distique, leur disant avec émotion, ou qu’il fallait effacer ces vers, ou qu’il allait se lever de table et se retirer dans sa chambre. C’est ce dont moi-même et d’autres, assis à sa table avec moi, avons été témoins.
XXIII
Comment il administrait les sacrements de l’Église.
Il avait toujours présent l’esprit le souvenir de ses frères en pauvreté, et il fournissait leurs besoins sur le fonds même d’où il prenait sa subsistance, lui et tous ceux de sa maison, c’est-à-dire sur les revenus des biens de l’Église et sur les dons des fidèles. Et si par hasard, comme il arrive souvent, la jalousie élevait des soupçons contre le clergé au sujet des possessions de l’Église, alors il s’adressait au peuple et protestait qu’il aimait mieux vivre des aumônes du peuple de Dieu que d’être chargé du soin ou de l’administration de ces biens ; qu’il était prêt en céder à d’autres le fardeau, et qu’ainsi tous les serviteurs et les ministres du Seigneur vivraient suivant cette parole de l’Ancien Testament : « Les ministres de l’autel ont part aux offrandes de l’autel[29] ». Mais jamais les laïques ne voulurent se charger de la gestion de ces biens.
[29] I Cor., IX, 13.
XXIV
Son désintéressement.
Il remettait tour à tour le soin de l’administration du temporel de l’Église aux ecclésiastiques les plus propres à cet emploi. Il n’avait jamais ni clef ni sceau entre les mains. C’était le prêtre administrateur qui notait tout ce qui se recevait ou se donnait. L’année révolue, on lisait au saint le relevé des recettes et des dépenses, de ce qui avait été donné à l’Église ou de ce qui restait à dépenser, et dans la plupart des articles, il préférait s’en rapporter à la bonne foi de l’administrateur que de vérifier lui-même toutes les preuves. Il ne voulut jamais acquérir ni maison, ni terre, ni métairie ; mais si quelque don ou legs semblable était fait à l’Église, il ne refusait pas ; il ordonnait au contraire d’accepter. Car nous savons qu’il a refusé plusieurs héritages ; non que les besoins des pauvres ne dussent y trouver leur satisfaction, mais il aimait mieux en laisser la jouissance aux enfants, parents ou alliés dépossédés par la volonté du mourant. L’un des principaux de la ville d’Hippone, qui vivait à Carthage, voulut de lui-même donner une terre à l’Église d’Hippone. Il en fit dresser l’acte, où il s’en réservait l’usufruit, et il l’envoya à Augustin, de sainte mémoire. Le saint accepta cette donation avec joie, et il le félicita de songer ainsi à son salut éternel. Mais quelques années après, et en notre présence, le même donateur écrivit au saint pour le prier de rendre l’acte de cette donation à son fils, porteur de sa lettre : il envoyait en dédommagement cent écus d’or pour être distribués aux pauvres. Le saint gémit de voir ou que cet homme eût feint de vouloir faire une bonne œuvre, ou qu’il se repentît de l’avoir faite. Il témoigna toute la douleur dont Dieu pénétrait son âme, et il se répandit contre un tel manque de foi en plaintes en en reproches. Cependant il rendit aussitôt cet acte de donation, que nul n’avait exigé ni demandé, expression d’une volonté entièrement libre, et il refusa l’argent. Mais en lui répondant, il le réprimanda sévèrement, et l’avertit d’expier par une humble pénitence son hypocrisie ou son injustice, et de satisfaire Dieu pour ne pas sortir de cette vie chargé d’un si grand péché.
Il disait souvent qu’il y avait plus de sûreté et moins d’embarras pour l’Église à recevoir seulement des legs testamentaires que des successions entières, souvent épineuses et préjudiciables ; quant aux legs testamentaires, qu’il fallait plutôt en attendre l’acquittement que de l’exiger. Ce qu’il n’acceptait pas lui-même, il n’empêchait pas ceux de son clergé, qui en témoignaient le désir, de le recevoir. Et dans le soin qu’il prenait du bien et des possessions de l’Église, il était dégagé des attaches de la cupidité. Toujours élevé aux choses spirituelles, c’est avec peine que, de la contemplation de l’éternité, sa pensée descendait aux objets passagers ; et quand il y avait mis l’ordre nécessaire, délivré de cet importun et cuisant souci, son âme reprenait son essor ou se recueillait en elle-même, s’appliquant à méditer les choses divines ou à dicter ce que ses méditations lui avaient révélé, ou à corriger ce qu’il avait dicté et les copies qu’on en avait tirées. Et telle était l’occupation assidue de ses jours et de ses nuits. Semblable à la pieuse Marie, figure de l’Église céleste, de qui il est écrit qu’elle était assise aux pieds du Seigneur à écouter sa parole ; cette sainte femme, dont la sœur, se plaignant qu’elle n’en était pas aidée dans son service, entendit cette réponse du Seigneur : « Marthe, Marthe, Marie a choisi la meilleure part, elle ne lui sera point ôtée[30] ».
[30] Luc, X, 39.
Il n’eut jamais le goût des constructions nouvelles ; il craignait d’engager dans des soins vulgaires son esprit, qu’il voulait conserver toujours libre de toute préoccupation temporelle. Il n’empêchait pas néanmoins ceux qui voulaient bâtir, il ne blâmait que l’excès. Quand l’argent manquait à l’Église, il annonçait au peuple qu’il n’avait pas de quoi donner aux pauvres. Il fit rompre et fondre les vases sacrés pour en assister un grand nombre d’indigents et de captifs. Je n’eusse pas rappelé ce fait s’il n’eût le sentiment charnel de plusieurs. Ambroise, de sainte mémoire, a dit et écrit[31] qu’en de pareilles nécessités il ne fallait pas balancer. Quand les fidèles négligeaient de subvenir au trésor[32] de l’Église et aux besoins de la sacristie[33], Augustin les avertissait hautement, à l’exemple de saint Ambroise, qui, en de telles circonstances, avait pris la parole dans l’église ; saint Augustin était présent, et lui-même nous l’a raconté.
[31] De Officiis, lib. II, cap. XXVIII.
[32] Gazophylacium.
[33] Secretarium.
XXV
Discipline intérieure.
Ses prêtres vivaient avec lui ; ils partageaient sa maison et sa table : la dépense de la nourriture et des vêtements leur était commune. De peur que l’habitude de jurer ne devînt une facile occasion de parjure, il prêchait souvent sur ce sujet, et il avait défendu ses disciples de jurer, même à table. Celui qui tombait en faute perdait un des coups à boire dont le nombre d’ailleurs était fixé pour tous. Quant aux fautes contre la discipline, contre la rectitude et la bienséance, il les reprenait, et les tolérait autant qu’il jugeait nécessaire ou à propos. En de telles circonstances, il exhortait le pécheur à ne pas « laisser aller son cœur à des paroles d’iniquité pour chercher une excuse dans le péché[34] ». Il rappelait encore souvent ces enseignements divins : « Celui qui présente son offrande à l’autel, s’il se souvient que son frère a quelque sujet de se plaindre de lui, qu’il laisse son offrande devant l’autel, qu’il aille se réconcilier avec son frère, et qu’il vienne ensuite présenter son offrande ». « Que si tu as quelque chose à reprocher à ton frère, reprends-le en particulier ; s’il t’écoute, tu auras gagné ton frère. Sinon, prends encore avec toi deux ou trois témoins. Que s’il ne les écoute pas non plus, aie recours l’Église ; s’il n’écoute pas l’Église, qu’il soit à tes yeux comme un païen et un publicain[35] ». Et il ajoutait encore le précepte de pardonner au frère repentant, non seulement jusqu’à sept fois, mais jusqu’à septante fois sept fois, comme chacun demande chaque jour au Seigneur qu’il lui soit remis.
[34] Ps. CXI, 4.
[35] Matth., V, 23 ; XVIII, 15, 22.
XXVI
Aucune femme chez lui.
Jamais aucune femme ne hantait chez lui ; jamais aucune n’y a demeuré, non pas même sa propre sœur, sainte veuve qui, jusqu’au jour de sa mort, passa de longues années dans le service de Dieu, supérieure d’une maison des servantes du Seigneur. Il ne reçut pas non plus ses cousines germaines et ses nièces, qui s’étaient aussi consacrées à Dieu, quoique les conciles aient fait exception en faveur de parentes si proches. Il disait que bien qu’il ne pût naître aucun mauvais soupçon de sa cohabitation avec sa sœur et ses nièces, néanmoins, comme elles ne pouvaient se passer d’avoir d’autres femmes avec elles et de recevoir des visites de celles du dehors, tout ce commerce de femmes pouvait être un sujet de scandale et de chute pour les faibles, une occasion de tentation ou de péché pour ceux qui demeuraient avec l’évêque ou avec les autres ecclésiastiques, ou au moins une matière de médisance et de soupçons pour la malignité. C’est pourquoi il disait qu’il ne fallait jamais que des femmes demeurassent dans la même maison que des hommes consacrés au service de Dieu, quelque chastes qu’ils fussent, de peur, encore une fois, qu’il n’y eût là pour les faibles un sujet de scandale et de chute. S’il venait des femmes pour le voir ou le saluer, il ne les admettait jamais qu’en présence de plusieurs de ses prêtres, jamais il ne leur parlait seul à seule qu’il n’y eût là quelqu’un de son intimité.
XXVII
Sa charité envers les pauvres et les malades.
Il gardait dans ses visites la règle prescrite par l’apôtre[36] ; il n’allait voir que les orphelins et les veuves dans leur affliction. Lorsque les malades le demandaient pour qu’il vînt prier Dieu pour eux et leur imposer les mains, il accourait. Quant aux monastères de femmes, il ne les visitait que dans une extrême nécessité.
[36] Jac., I, 27.
Il disait qu’un serviteur de Dieu devait observer dans sa vie et sa conduite certaines maximes qu’il tenait d’Ambroise, de sainte mémoire, savoir : de ne faire pour personne aucune demande de mariage, de ne pas appuyer de sa recommandation ceux qui veulent entrer dans la carrière militaire, et de n’accepter dans son pays aucune invitation aux festins. Et il rendait raison de chacune de ces maximes. Il fallait craindre qu’une union malheureuse n’attirât sur l’auteur de cette union la malédiction des époux. Toutefois, quand les partis étaient d’accord, le prêtre devait se rendre à leur invitation, pour confirmer et bénir leurs mutuelles promesses. Quant au refus de recommander ceux qui se destinaient aux emplois militaires, c’était de peur qu’ils ne compromissent par une mauvaise conduite la recommandation qui les avait produits. Il fallait craindre enfin que l’occasion fréquente des festins hors de chez soi ne fît perdre la règle de la tempérance.
Il nous rappelait encore souvent, avec de grands éloges, une sage et pieuse réponse de cet évêque de bienheureuse mémoire arrivé au terme de ses jours. Dans sa dernière maladie, entouré de l’élite des fidèles, qui, réunis auprès de son lit, et le voyant sur le point de passer du siècle à Dieu, songeaient avec douleur que l’Église de Dieu allait être privée de ce grand dispensateur des Sacrements et de la parole divine, et le conjuraient en pleurant de demander lui-même au Seigneur la prolongation de sa vie, le saint évêque leur répondit : « Je n’ai point vécu de manière à rougir de vivre encore au milieu de vous ; mais je ne crains pas non plus de mourir, parce que nous avons un bon maître ». Augustin, dans sa vieillesse, admirait l’urbanité et la mesure de ces paroles. Il remarquait avec éloges qu’en disant : Je ne crains pas de mourir, parce que nous avons un bon maître, saint Ambroise voulait écarter jusqu’au soupçon d’une présomptueuse confiance dans la pureté de sa vie, dont on eût pu accuser cette autre parole : Je n’ai pas vécu de manière à rougir de vivre encore au milieu de vous. Et il parlait ainsi eu égard à ce que l’homme peut connaître de l’homme. Mais, sachant quel examen il faut subir devant la justice divine, il se reposait sur la bonté du Seigneur, à qui il disait, dans sa prière de chaque jour : « Remettez-nous nos dettes[37] ».
[37] Matth., VI, 12.
Le saint citait encore très souvent les paroles d’un évêque de ses amis qui touchait à ses derniers moments, et qu’il venait visiter. L’évêque, aux approches de la mort, lui faisait signe de la main que bientôt il allait franchir le seuil du siècle. Augustin lui répondit qu’étant si nécessaire à l’Église, il pouvait vivre encore. Mais le mourant, pour éloigner de lui l’apparence d’être retenu par l’amour de la vie : « Si l’on ne devait jamais mourir, reprit-il, à la bonne heure ; mais puisqu’il faut mourir un jour, pourquoi pas à l’instant ? » Et le saint admirait qu’une telle parole fût sortie des lèvres d’un homme né et élevé dans une métairie, craignant Dieu à la vérité, mais peu initié la culture de l’esprit, et il opposait ces sentiments à ceux d’un autre évêque malade, dont le martyr Cyprien, dans sa lettre sur la peste, parle ainsi : « Un de nos collègues dans le sacerdoce, sentant ses forces épuisées et les angoisses de la mort prochaine, pria Dieu de lui accorder quelques jours encore. A sa prière, parut auprès du mourant un jeune homme éclatant de majesté, d’une taille haute, d’un aspect éblouissant, et qui ne pouvait être visible qu’à des yeux près de se fermer. Et une voix frémissante d’indignation fit entendre ces mots : « Vous craignez de souffrir ! vous refusez de partir ! que ferai-je de vous[38] ? »
[38] Cypr., De Mortalitate.
XXVIII
Ses derniers écrits.
Peu de jours avant sa mort, il fit la revue des livres qu’il avait dictés et publiés, soit dans les premiers temps de sa conversion, étant encore laïque, soit depuis, étant prêtre ou évêque ; et tout ce qu’il y remarqua de contraire à la règle de l’Église, tout ce qui lui était échappé d’inexact alors qu’il n’en connaissait pas encore et n’en avait pas suffisamment goûté la doctrine, fut noté et corrigé par lui-même. Les deux parties qui composent cet ouvrage sont intitulées : De la revue des livres. Il se plaignait que quelques-uns de ces ouvrages lui eussent été dérobés par des amis avant la dernière épreuve de l’examen, quoique, dans la suite, il les eût corrigés. Il en laissa plusieurs inachevés ; la mort le prévint. Jaloux d’être utile à tous, à ceux qui pourraient comme à ceux qui ne pourraient pas faire de longues lectures, il fit un recueil, précédé d’une préface, des passages de l’Ancien et du Nouveau Testament qui contiennent les prescriptions ou les défenses divines relativement à la règle des mœurs, afin que le lecteur pût reconnaître d’un coup d’œil son obéissance ou sa désobéissance à l’ordre de Dieu, et il appela cet ouvrage : le Miroir.
Bientôt après, la Providence divine voulut qu’une multitude innombrable de barbares farouches, aguerrie et diversement armée, Vandales et Alains, mêlés de Goths, vînt fondre d’Espagne sur les rivages de l’Afrique, et pénétrant à travers toutes les Mauritanies jusque dans nos provinces, laissât partout de sanglantes traces de sa férocité, semant en tous lieux, sur son passage, la dévastation, le pillage, le meurtre, les supplices, les incendies et mille autres horreurs ; n’épargnant ni le sexe, ni l’âge ; ni les prêtres, ni les autres ministres de Dieu, ni les ornements de l’Église, ni les vases, ni les édifices sacrés n’étaient l’abri de sa fureur. L’homme de Dieu vit le début et les progrès de ce fléau avec des yeux et des pensées bien différentes des autres hommes. II y découvrit des maux plus terribles, le péril et la mort des âmes, et suivant cette parole de l’Écriture : « Celui qui acquiert la science se prépare de plus vives douleurs, et une grande pénétration dessèche les os[39] » ; « ses larmes furent le pain de ses jours et de ses nuits, et il passa les derniers jours de sa vieillesse dans une amertume et une tristesse incomparables. Car cet homme de Dieu voyait les villes ruinées, les domaines rustiques saccagés, leurs habitants passés au fil de l’épée ou chassés et mis en fuite ; il voyait les églises dépourvues de prêtres et de ministres ; les vierges saintes et les fidèles voués à la continence partout dispersés, et, dans ce nombre, les uns expirer dans les tourments ou par le glaive, les autres perdre la vie de l’âme avec la pureté de leur corps et de leur foi, pour gémir ensuite dans un dur et cruel esclavage ; il voyait les hymnes et les louanges de Dieu bannies de ses temples, les églises en maint endroit brûlées, les solennités locales anéanties, les sacrifices et les sacrements interrompus ; peu les demandaient, ou il ne se trouvait personne pour les administrer ; ceux qui s’étaient réfugiés dans les bois, sur les montagnes, dans les antres, dans les cavernes ou dans les forêts, y avaient été, les uns forcés et massacrés, les autres destitués de leurs dernières ressources, réduits à mourir de faim ; il voyait encore des évêques et d’autres ecclésiastiques, après avoir évité, par une grâce particulière de Dieu, de tomber entre les mains de ces barbares ou s’être dérobés à leur fureur, dépouillés, nus et dans la dernière indigence, mendier les secours qu’on ne pouvait leur accorder, ni tous, ni à tous[40]. Des innombrables églises d’Afrique, il en restait trois à peine, celles de Carthage, d’Hippone et de Cirta, que la Providence avait préservées de la dévastation, et ces cités sont encore debout, soutenues par la puissance de Dieu et des hommes ; quoique, après la mort d’Augustin, Hippone, abandonnée de ses habitants, ait été livrée aux flammes. Au milieu de tant de maux, il ne se consolait qu’en rappelant cette parole d’un sage : « C’est être petit que de regarder comme un grand mal ces écroulements de bois et de pierre et ces morts d’hommes mortels ».
[39] Eccli., I, 8 ; Ps. XLI, 4.
[40] Invasion des Vandales en Afrique, l’an 427, Hiérius et Ardaburus, consuls.
Tous ces malheurs, sa haute raison les déplorait chaque jour avec amertume. Et ce qui mit le comble à sa douleur et renouvela ses gémissements, ce fut l’investissement de la cité d’Hippone, jusqu’alors préservée, et dont l’ennemi vint faire le siège. Le comte Boniface s’y était renfermé, autrefois l’allié des Goths, et il y soutint un siège de quatorze mois. Les communications avec la mer furent interrompues. Nous nous étions réfugiés nous-mêmes dans cette ville avec plusieurs de nos collègues dans l’épiscopat, et nous y demeurâmes pendant toute la durée du siège. Nos malheurs faisaient le sujet ordinaire de nos entretiens ; nous considérions les jugements terribles que la justice divine exerçait devant nos yeux, et nous disions : « Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont équitables[41] ». Nous mêlions ensemble nos douleurs, nos gémissements et nos larmes, conjurant le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation de venir à notre secours dans cette cruelle épreuve.
[41] Ps. CXVIII, 137.
XXIX
Dernière maladie de saint Augustin.
Il arriva qu’un jour, étant réunis à table et conversant ensemble, il nous dit : « Écoutez-moi ; ce que je demande à Dieu dans cette affliction, c’est qu’il lui plaise de délivrer cette ville des ennemis qui l’assiègent, ou, s’il en a ordonné autrement, qu’il donne à ses serviteurs la force de soutenir le poids de sa volonté, ou du moins qu’il me retire du siècle pour m’appeler à lui ». Nous profitâmes de cette parole et de cette instruction, et tous nous nous joignîmes à lui, ainsi que la ville entière, adressant à Dieu les mêmes instances. Et en effet, le troisième mois du siège, il fut pris de la fièvre, obligé de se mettre au lit, et cette dernière maladie ajoutait encore à ses vives souffrances. Dieu ne refusa pas à son serviteur le fruit de sa prière, comme il avait souvent exaucé en d’autres temps les prières et les larmes que le saint avait versées, soit pour lui-même, soit pour la ville. Prêtre et évêque, on vint plus d’une fois lui demander ses prières pour des possédés ; j’en ai été témoin ; il offrait alors à Dieu ses prières avec ses larmes, et les démons abandonnaient leur proie. Il était à son lit de mort ; un homme vint avec son fils malade et le pria d’imposer les mains sur son enfant pour lui rendre la santé. Le saint répondit que s’il avait ce pouvoir de guérir, il eût commencé par lui-même. Mais cet homme lui dit qu’il avait eu une vision dans son sommeil, et qu’il avait entendu cette parole : « Va trouver l’évêque Augustin ; qu’il impose les mains, et ton fils sera sauvé ». Augustin le fit alors sans différer ; et aussitôt, par la grâce du Seigneur, le malade s’en retourna guéri.
XXX
Les évêques doivent-ils, à l’approche des ennemis, abandonner leurs églises ?
Cependant les ennemis approchaient ; et ici il est impossible de passer sous silence la réponse qu’il fit l’un de nos collègues, le saint évêque de Thiave (ou de Thabenne), Honoré, qui le consulta par lettre pour savoir si, l’arrivée des barbares, les évêques et les clercs devaient abandonner ou non leurs églises, lui faisant entendre en même temps ce qu’il fallait craindre plus particulièrement de ces destructeurs de Rome. Sa réponse à cette lettre, j’ai voulu l’insérer ici ; c’est une instruction fort utile et même nécessaire à la conduite des et ministres de Dieu. Voici donc ce qu’il écrivait :
Augustin à son très honoré frère et collègue dans l’épiscopat, Honoré, salut en Notre-Seigneur.
« Ayant envoyé à votre charité une copie de la lettre que j’ai écrite à notre frère et collègue, Quodvultdeus, je pensais devoir être quitte de la tâche que vous m’imposez en me demandant ce que vous devez faire dans les périls auxquels ces malheureux temps nous exposent. Car bien que cette lettre soit fort courte, je ne crois pas cependant y avoir rien oublié de ce qu’il importait, à vous d’apprendre, et moi de répondre ; puisque j’ai dit qu’il ne fallait pas arrêter ceux qui auraient la faculté et le désir de se retirer en lieu de sûreté, et que les liens de notre ministère, ces liens par lesquels la charité de Jésus-Christ nous attache invinciblement à nos églises et nous dévoue à leur service ne devaient pas être rompus. Voici les propres termes de cette lettre : quelque peu qu’il demeure du peuple de Dieu au lieu où nous sommes, notre ministère lui est nécessaire, il ne nous est pas permis de l’abandonner, et il ne nous reste qu’à dire au Seigneur : « Soyez-nous un protecteur et un abri[42] ».
[42] Ps. XXX, 3.
« Mais cette résolution ne vous satisfait pas, dites-vous ; elle vous paraît aller contre le précepte ou l’exemple du Seigneur. Nous nous rappelons en effet ces paroles : « Lorsqu’on vous persécutera dans une ville, fuyez dans une autre[43] ».
[43] Matth., X, 23 ; Act., 20, 28.
« Or, qui croira que le Seigneur ait prétendu par là que le pasteur, sans lequel le troupeau ne peut vivre, abandonne les brebis que le Sauveur a rachetées de son sang ? Mais ne l’a-t-il pas fait lui-même, lorsque, porté par ses parents, il s’enfuit tout petit en Égypte ? Avait-il donc alors formé ces églises, pour qu’il nous soit permis de dire qu’elles ont été par lui délaissées ? Et quand l’apôtre Paul, descendu par une fenêtre dans une corbeille, se déroba aux mains de son ennemi, l’église du lieu fut-elle privée par sa fuite des secours nécessaires, et n’y avait-il pas d’autres frères chargés de pourvoir à ses besoins ? Aussi l’apôtre ne se décida-t-il que sur leurs instances, sollicité par eux de se conserver lui-même à l’Église, car c’était lui personnellement que le persécuteur cherchait.
« Que les serviteurs et les ministres de Jésus-Christ, ministres de sa parole et de son sacrement, suivent donc ce qu’il a commandé ou permis. Qu’ils fuient de ville en ville, quand c’est quelqu’un d’eux en particulier que les persécuteurs recherchent, en sorte que les autres que l’on ne poursuit pas demeurent pour servir l’Église et pour distribuer aux fidèles la nourriture sans laquelle ils ne pourraient vivre. Mais lorsqu’un péril commun enveloppe à la fois les clercs et les laïques, ah ! que ceux qui ont besoin de secours ne soient pas abandonnés de ceux à qui il appartient de secourir. Que tous donc ensemble se retirent en lieu sûr ; ou que ceux que la nécessité retient trouvent toujours auprès d’eux ceux que la nécessité du ministère ecclésiastique oblige, prêts à partager la vie ou la souffrance de leurs frères, selon le bon plaisir du Père de famille.
« Alors que les uns aient plus à souffrir, et les autres moins, ou que tous souffrent également, il est aisé de voir qui sont ceux qui souffrent pour les autres, c’est-à-dire ceux qui, pouvant se dérober à tant de maux par la fuite, ont préféré demeurer pour ne pas délaisser les besoins de leurs frères. Et voilà la grande épreuve de cette charité que l’apôtre Jean nous recommande par ces paroles : « Comme le Christ a donné sa vie pour nous, nous devons aussi donner notre vie pour nos frères[44] » ; car ceux qui fuient ceux qui, enchaînés par la nécessité, ne peuvent fuir, s’ils tombent entre les mains des ennemis c’est pour eux-mêmes et non pour leurs frères qu’ils souffrent. Mais souffrir pour n’avoir pas voulu abandonner le salut éternel de ses frères, c’est assurément donner sa vie pour eux.
[44] I Joan., 3, 16.
« Aussi, cette parole qui m’a été rapportée d’un évêque : « Si le Christ nous ordonne la fuite dans les persécutions mêmes où l’on peut gagner le martyre, combien plus devons-nous fuir de stériles souffrances quand une invasion de barbares nous menace » ! cette parole, dis-je, est vraie, elle est admissible, mais seulement pour qui n’est point lié par le devoir ecclésiastique. Quant au pasteur qui ne refuse de se dérober aux cruelles éprouves que pour ne point trahir le ministère de Jésus-Christ, sans lequel il est impossible aux hommes de devenir chrétiens et de vivre chrétiens, ce pasteur recueille un plus grand fruit de charité que celui qui, fuyant, non pour ses frères, mais pour lui-même, est arrêté, confesse Jésus-Christ et souffre le martyre.
« Que dites-vous donc dans votre première lettre ? Vous dites : « Faut-il demeurer dans nos églises ? Je ne sache point quel autre bien peut en arriver au peuple et à nous, que le spectacle d’hommes égorgés, de femmes violées, d’églises brûlées sous nos yeux ; et pour nous-mêmes l’épreuve des tortures par lesquelles l’avarice des barbares veut nous arracher ce que nous n’avons pas ». Mais Dieu n’a-t-il pas la puissance d’exaucer les prières de ses serviteurs et de détourner les maux que l’on craint ? Eh quoi ! pour des maux incertains, la trahison certaine de nos devoirs ; cet abandon qui livre le peuple à une perte certaine quant aux biens, non de cette vie, mais d’une autre incomparablement plus digne de nos soins et de notre sollicitude ! Car si ces maux que l’on redoute étaient certains, tous s’enfuiraient, et la disparition de tous ceux dont l’intérêt nous oblige nous affranchirait de la nécessité de demeurer. Car qui ferait aux ministres un devoir de rester là où il n’y aurait plus envers qui exercer les fonctions du ministère ? Ainsi, quelques saints évêques d’Espagne se sont retirés quand la fuite, le fer, les horreurs d’un siège, la captivité eurent dissipé leur peuple. Mais d’autres, et en bien plus grand nombre, voyant demeurer ceux pour qui ils devaient demeurer, sont en effet restés avec leur troupeau sous le même nuage, gros de périls. Et si quelques-uns l’ont abandonné, c’est ce que nous disons qu’on ne doit pas faire. Et ceux-là n’ont pas suivi les préceptes de l’autorité divine, mais ils se sont laissé surprendre par l’erreur ou vaincre par la crainte. Car pourquoi pensent-ils qu’ils faut obéir indifféremment au précepte de fuir de ville en ville, et ne songent-ils pas avec horreur à ce mercenaire qui voit venir le loup et s’enfuit parce qu’il n’a nul souci des brebis ? Pourquoi ne cherchent-ils point à concilier ces deux paroles du Seigneur, dont l’une ordonne ou permet la fuite, et l’autre la reprend et la condamne ? Car on ne les saurait trouver contraires l’une à l’autre ; et comment les accorder, sinon par les distinctions précédentes ?
« A savoir que, sous la persécution, les ministres du Christ ne sont libres de fuir que lorsque, par sa fuite, le troupeau du Christ ne leur donne plus l’occasion d’exercer le ministère, ou, le troupeau demeurant, si les fonctions saintes peuvent être remplies par d’autres qui n’ont pas la même raison de fuir. Ainsi, descendu dans une corbeille, l’apôtre se retire et se dérobe au persécuteur qui le cherche personnellement ; mais loin que le service de l’Église soit abandonné, il le laisse aux mains de ses frères qui ne sont pas dans la même nécessité. Ainsi s’enfuit saint Athanase, évêque d’Alexandrie, quand l’empereur Constance veut s’emparer de sa personne, sans que les autres pasteurs songent à délaisser le peuple catholique qui reste dans Alexandrie. Or, quand le peuple demeure, et que les ministres fuient, lui dérobant les secours du ministère, n’est-ce pas là cette fuite damnable, cette fuite de mercenaires qui n’ont pas souci des brebis ?
« Car le loup viendra, non pas un homme, mais le diable, qui, d’ordinaire, jette dans l’apostasie ceux des fidèles à qui le ministère quotidien du corps du Seigneur a manqué. Et par ta science, ou plutôt par ton ignorance de l’Écriture, ton frère plus faible périra, ton frère pour qui le Christ est mort.
« Quant ceux qui se laissent ici, non pas abuser par l’erreur, mais dominer par la crainte, ne combattent-ils plutôt vaillamment contre cette crainte, avec la grâce et l’assistance de Dieu, pour se soustraire à des maux sans comparaison plus terribles et infiniment plus à craindre ? C’est ce qui arrive quand le cœur exhale la vive flamme de la charité divine, et non l’impure flamme de la cupidité mondaine. Car voici les paroles de la charité : « Qui est faible sans que je m’affaiblisse avec lui ? qui est scandalisé sans que je brûle[45] ? » Mais la charité est de Dieu. Prions donc, afin qu’elle nous soit donnée par celui qui nous la commande, et qu’elle nous fasse plutôt craindre pour les brebis de Jésus-Christ le glaive de la malice spirituelle au fond de leur cœur, que le glaive des barbares dans leur corps, ce corps qui, tôt ou tard, d’une mort ou d’une autre, doit périr. Craignons plutôt l’adultère spirituel, qui éteint dans les cœurs la charité de la foi, que les violences auxquelles les femmes peuvent être exposées dans leurs personnes. Car rien ne viole la pudeur tant que l’âme la conserve ; et elle ne saurait être violée corporellement quand la volonté de la victime, loin de prêter honteusement son corps, refuse tout consentement à l’action étrangère. Craignons que les pierres vivantes ne s’écroulent par notre défection, plutôt que les pierres et le bois de nos temples matériels ne soient brûlés en notre présence. Craignons que les membres du corps de Jésus-Christ, privés de leur nourriture spirituelle, ne périssent plutôt que les membres de notre corps ne soient torturés par la fureur des ennemis. Non qu’il ne faille éviter ces maux quand on le peut, mais il faut se résoudre à les souffrir quand on ne peut les éviter sans impiété ; à moins qu’on ne soutienne qu’il n’est pas un ministre impie, celui-là qui dérobe le ministère nécessaire à la piété, au moment même où il est le plus nécessaire. Oublions-nous ce qui arrive en ces extrémités de périls, quand il ne reste plus aucun moyen de fuir ? Quel concours à l’église de tout âge et de tout sexe ! les uns demandant le baptême ; les autres, la réconciliation ; d’autres, les rigueurs de la pénitence ; tous, des consolations ; tous, la grâce et la dispensation des sacrements. Alors, si les ministres manquent, quel malheur s’attache à ceux qui sortent du siècle sans être régénérés ou déliés ! Quel deuil pour les fidèles, leurs parents, qui ne les auront pas avec eux dans le repos de la vie éternelle ! Entendez-vous les gémissements de tous et les imprécations de quelques-uns sur l’absence du ministère et des ministres ? Voyez donc ce que fait la crainte des maux temporels, et quelle moisson de maux éternels elle prépare ! Que si les ministres sont à leur poste, selon les forces que le Seigneur leur prête, tout le peuple est assisté ; les uns sont baptisés, les autres réconciliés, nul n’est privé de la communion du corps du Seigneur ; tous sont consolés, soutenus, exhortés à prier Dieu qui peut détourner les fléaux que l’on redoute ; tous sont préparés, en sorte que s’il est impossible que ce calice passe en se détournant d’eux, ils acceptent la volonté de Celui qui ne peut rien vouloir de mal.
[45] II Corinth., II, 29.
« Vous voyez sans doute, à présent, ce qui, me disiez-vous, échappait votre vue ; quel avantage pour le peuple chrétien, si, dans les maux présents, la présence des ministres du Christ ne lui manque pas ; et vous voyez aussi combien est grand le mal de leur absence, « quand ils cherchent leur intérêt et non celui de Jésus-Christ[46] » ; quand ils n’ont pas cette vertu dont il est dit : « Elle ne cherche point ce qui est à elle[47] » ; quand enfin ils n’imitent point celui qui a dit : « Je ne cherche pas ce qui m’est utile, mais ce qui l’est au plus grand nombre, afin qu’ils soient sauvés[48] ». Et celui-là ne se serait pas dérobé aux poursuites d’un puissant ennemi s’il n’avait voulu se conserver à ceux qui ne pouvaient se passer de lui. Aussi, dit-il, « je me trouve en presse et partagé entre deux désirs : l’un, d’être dissous pour être avec Jésus-Christ, ce qui serait infiniment le meilleur ; l’autre, de demeurer encore dans cette chair, ce qui est nécessaire à cause de vous[49] ».
[46] Philip., 2, 21.
[47] I Corinth., 13, 5.
[48] I Corinth., 10, 33.
[49] Phil., 1, 23.
« C’est pour cela, dira-t-on peut-être, que les ministres de Dieu, dans l’imminence de telles calamités, doivent fuir, afin de se conserver pour l’Église même, au retour des temps meilleurs. Quelques-uns, il est vrai, en usent ainsi, et avec raison, lorsque d’autres ministres sont là qui tiennent leur place, en sorte que le ministère n’est pas délaissé de tous : telle fut, nous l’avons dit, la conduite d’Athanase. Car, de quelle nécessité, de quel avantage était pour l’Église la vie temporelle de ce grand homme ? La foi le sait, elle qu’il défendit contre les ariens hérétiques de son éloquence et de son amour. Mais quand le péril est commun, et qu’il est plus à craindre que la fuite des pasteurs soit attribuée moins au dessein de servir qu’à la crainte de mourir ; quand il y a plus de scandale dans l’exemple de leur fuite qu’il ne saurait y avoir d’utilité dans la conservation de leur vie, alors il n’y a plus à hésiter.
« Aussi, quand le saint roi David cessa de s’exposer aux hasards des combats, « de peur que le flambeau d’Israël ne vînt à s’éteindre[50] » il ne prit pas de lui-même cette résolution, il l’accorda aux prières de son peuple ; autrement son exemple eût autorisé bien des lâchetés s’il eût donné lieu de croire qu’il avait cédé, non pas à la considération de l’intérêt public, mais au trouble de la crainte.
[50] I Reg., 21, 17.
« Ici se présente une autre question, que nous ne devons pas mépriser.
« Si, à l’approche de quelque désastre, on juge qu’il est de l’intérêt commun que quelques-uns des ministres se retirent pour se réserver, après l’orage, aux besoins spirituels de ceux qu’il aura épargnés, que fera-t-on, si les pasteurs semblent tous menacés de périr, excepté les fugitifs ? Que fera-t-on, en effet, si la persécution ne paraît s’attacher qu’aux ministres de l’Église ? Que dirons-nous ? Faut-il que l’Église soit abandonnée par leur fuite, de peur qu’elle ne soit plus tristement abandonnée par leur mort ? Mais si les laïques n’ont pas à craindre pour leurs jours, ne peuvent-ils cacher leurs évêques et leurs clercs, selon l’assistance que leur pourra prêter Celui qui a tout dans sa main, et peut, par un miracle de sa puissance, sauver qui ne fuit pas ? Nous cherchons, toutefois, ce que nous devons faire, de peur qu’il ne semble qu’en nous attendant toujours à des miracles, nous voulions tenter Dieu. Or, dans une de ces tempêtes du monde, où un danger commun enveloppe les laïques et le clergé, il n’en est pas comme de celui qui, dans un vaisseau, menace et marchands et matelots. Mais Dieu nous garde d’estimer si peu notre navire que les matelots, et surtout le Pilote, l’abandonnent dans le péril, pour se sauver dans une barque ou à la nage ! ce n’est pas de la mort temporelle, qui doit tôt ou tard venir, que sont menacés ceux dont notre abandon causerait la perte, mais de la mort éternelle, qui peut venir si l’on n’y prend garde, mais qui peut aussi ne pas venir si l’on y songe sérieusement.
« Or, pourquoi s’imaginer que, dans ce commun péril dont cette invasion menace notre vie, tous les clercs et non pas tous les laïques doivent trouver la mort, et qu’ils ne mourront pas avec tous ceux qui ont besoin de notre ministère ? Pourquoi ne pas espérer que s’il doit survivre quelques laïques, quelques clercs survivront aussi pour leur rendre les assistances nécessaires ?
« Oh ! que ne s’élève-t-il entre les ministres de Dieu ce glorieux différend à qui demeurera, à qui fuira, afin que la mort de tous, ou la fuite de tous, ne laisse pas l’Église abandonnée ? Un tel combat serait de part et d’autre un combat de charité, et de part et d’autre on serait agréable à la Charité. Que s’il ne se pouvait autrement terminer, il faudrait, selon moi, décider par le sort qui doit rester, qui doit fuir. Ceux, en effet, qui réclameraient pour eux le droit de se retirer passeraient pour des lâches, qui n’osent affronter le danger, ou pour des présomptueux, qui jugent la conservation de leur personne plus nécessaire à l’Église. Enfin, pour être seraient-ce les meilleurs qui choisiraient de se sacrifier pour leurs frères ; et la fuite ne sauverait que ceux dont la vie est moins utile, les moins zélés pour servir, les moins habiles à gouverner. Ceux-ci, du moins, s’ils ont quelque sentiment de piété, résisteront à leurs collègues, dont ils sentent la vie plus précieuse à l’Église, et dont le dévouement embrasse plutôt la mort que la fuite. Qu’on suive donc cette parole de l’Écriture : « Le sort apaise les disputes, et décide entre les rivaux[51] ». Car, dans ces incertitudes, Dieu juge mieux que les hommes, soit qu’il daigne appeler les meilleurs à cueillir la palme de la souffrance, en épargnant les faibles ; soit qu’il fortifie les faibles contre la souffrance, et retire de la vie ceux dont la vie est moins utile à l’Église. C’est peut-être quelque chose d’assez étrange que cet appel au sort ; mais quand on l’aura fait, qui osera le blâmer ? Qui, même, se retiendra de l’approuver, sinon l’ignorant ou l’envieux ? Que si l’on rejette ce parti comme inusité, que l’Église, du moins, ne se trouve point, par la fuite des ministres, abandonnée du ministère qui est nécessaire aux fidèles, qui leur est dû, surtout en de si grands périls. Que nul n’ait de soi une telle estime que, pour quelque don particulier qu’il a reçu, il réclame, comme le plus méritant, le privilège de la vie, c’est-à-dire de la fuite. Quiconque pense de la sorte se plaît trop à soi-même. Et quiconque parle ainsi déplaît à tous.
[51] Prov., 18, 18.
« Il y en a sans doute qui pensent qu’en ne fuyant pas dans ces jours menaçants, les évêques et les clercs inspirent au peuple une trompeuse sécurité, et qu’il ne fuit point, parce qu’il voit ses pasteurs demeurer. Mais il est facile de détourner cette objection ou ce reproche. On peut parler au peuple ; on peut lui dire : Ne vous méprenez pas sur notre conduite, si nous ne nous retirons pas, car ce n’est pas pour nous, mais pour vous, que nous demeurons ici ; c’est pour ne pas vous dérober les secours que nous savons nécessaires à votre salut, qui est en Jésus-Christ. Si donc vous voulez fuir, vous nous déliez vous-mêmes des liens qui nous retiennent. Je pense toutefois qu’il ne faut parler ainsi qu’autant qu’il semblera vraiment utile de se retirer en lieu plus sûr. Que si, à ces paroles, tous ou quelques-uns s’écrient : Nous sommes sous la puissance de Celui dont nul, où qu’il se retire, ne peut éviter la colère ; dont la miséricorde peut protéger, où qu’il soit, celui qui ne veut se retirer nulle part, soit que des nécessités invincibles l’enchaînent, soit qu’il veuille s’épargner la peine de chercher des asiles incertains, où l’on ne trouve point la sécurité, mais où l’on change de périls ; assurément ceux qui pensent ainsi ne doivent pas être déshérités des secours du christianisme. Si, au contraire, tous préfèrent émigrer, rien n’attache plus les pasteurs au lieu d’où le troupeau qui les retenait se retire.
« Ainsi donc, quiconque fuit, sans toutefois que le service de l’Église manque par sa fuite, celui-là fait ce que le Seigneur commande ou permet. Celui qui fuit, et par sa fuite dérobe au troupeau du Christ l’aliment de sa vie spirituelle, celui-là est le mercenaire qui voit venir le loup, et qui s’enfuit, parce qu’il se soucie peu des brebis. Vous m’avez consulté, mon très frère, et voilà la réponse que me dicte la vérité, comme je l’entends, et ma charité sincère ; mais ce n’est pas pour vous détourner d’un autre parti, si vous en trouvez un meilleur à prendre. Mais en de tels périls, que pouvons-nous faire de mieux que prier le Seigneur notre Dieu d’avoir pitié de nous ? C’est ainsi que de sages et saints pasteurs ont obtenu la volonté et la grâce de ne pas abandonner les Églises de Dieu ; et malgré les traits mordants de leurs contradicteurs, ils sont restés inébranlables dans leur résolution ».
XXI
Sa mort et sa sépulture[52].
[52] 28 août 430.
Ce fut sans doute pour le service et la félicité de la sainte Église catholique qu’il fut accordé au saint de vivre cette longue vie de soixante-seize ans, dont près de quarante passés dans le sacerdoce ou l’épiscopat. Il disait souvent à ses amis, dans ses entretiens particuliers, qu’après la grâce du baptême, les fidèles ou les prêtres même d’une vie exemplaire ne devaient pas sortir de ce corps mortel sans une vraie et juste pénitence. C’est ce qu’il fit lui-même dans sa dernière maladie. Car le peu de psaumes de David qui sont sur la pénitence, il les fit écrire et placer contre la muraille, et de son lit, dans les derniers jours de ses souffrances, il lisait ces versets avec d’abondantes et continuelles larmes. Et afin que nul ne l’interrompît dans cette suprême méditation, dix jours environ avant sa délivrance corporelle, il nous pria, tous présents, que personne n’entrât dans sa chambre, sinon à l’heure de la visite des médecins, ou lorsqu’on lui apportait des aliments. Il fut fait selon son désir, et il employait tout son temps à la prière. Jusqu’à cette dernière maladie, il ne cessa de prêcher au peuple la parole de Dieu avec autant de zèle, de force, de présence et de liberté d’esprit qu’il eût jamais fait. Il conserva jusqu’à la fin l’usage de tous ses membres, sans que ni son ouïe ni sa vue se fussent affaiblies. Ce fut en notre présence, sous nos yeux, et nos prières mêlées aux siennes, qu’il s’endormit avec ses pères, après une sainte vieillesse. Nous assistâmes au sacrifice offert pour le repos de son âme, et à sa sépulture. Il ne fit point de testament ; voué à la pauvreté de Jésus-Christ, il n’avait pas de quoi en faire. Il recommanda, selon sa coutume, que l’on conservât soigneusement la bibliothèque de l’Église et tous ses manuscrits pour ses successeurs. Tout ce qui appartenait à l’Église, trésor ou ornements, il le confia la fidélité d’un prêtre qu’il avait chargé de l’administration des biens de la maison épiscopale. Ceux qui lui étaient unis par les liens du sang, religieux ou laïques, il ne les traita, ni pendant sa vie, ni à sa mort, suivant les règles de la coutume. De son vivant, il ne leur donnait, comme aux autres, que suivant leurs besoins, moins jaloux de leur procurer des richesses que de diminuer leur indigence. Il laissa à son Église un clergé nombreux, des monastères d’hommes et de femmes soumis à des supérieurs, des bibliothèques composées d’ouvrages des autres saints, et de ses propres ouvrages, où l’on peut reconnaître combien, grâce à Dieu, il a été grand dans l’Église, et où les fidèles le trouvent toujours vivant. Un poète profane recommanda que, sur le monument public destiné à contenir ses restes, on écrivît cette épitaphe : « Passant, veux-tu savoir comment un poète vit après sa mort ? eh bien ! ce que tu lis est ma parole, et ta voix est ma voix ». Ainsi, dans les œuvres où il revit, l’Église catholique voit manifestement que ce pontife agréable et cher à Dieu a pratiqué les saintes vertus de la foi, de l’espérance et de la charité, autant qu’il est permis à l’homme d’y atteindre, à la lumière de la vérité. C’est ce que reconnaissent ceux qui profitent de la lecture de tant de livres qu’il a écrits sur les choses divines. Mais je crois que ceux-là ont pu profiter davantage qui ont eu le bonheur de le voir, de l’entendre parler dans l’église, et d’être les témoins de ses actions et de sa vie. Car il n’était pas seulement ce docteur de l’Évangile profond dans la science du royaume des cieux[53], tirant de son trésor des choses nouvelles et des choses anciennes, ou ce trafiquant qui acquiert la perle précieuse au prix de tout ce qu’il possède ; mais il était encore de ceux à qui il est dit : « Parlez ainsi et faites de même », et de qui Sauveur a dit : « Celui qui aura fait et enseigné sera appelé grand dans le royaume des cieux[54] ».
[53] Matth., XIII, 52.
[54] Jac., II, 42 ; Matth., V, 19.
Et moi je vous conjure, lecteurs de cet écrit, je supplie votre charité de rendre avec moi grâce au Dieu tout-puissant de bénir le Seigneur, qui m’a donné la pensée et les moyens de transmettre ces faits à la connaissance des présents et des absents, des contemporains et de la postérité ; je vous conjure donc de prier avec moi et pour moi, afin qu’après avoir été dans le temps l’ami de ce grand homme avec lequel Dieu m’a fait la grâce de vivre près de quarante années dans une douce et constante union, je sois ici-bas son imitateur et son émule, et qu’à l’avenir je jouisse avec lui des promesses du tout-puissant. Ainsi soit-il[55].
[55] Saint Possidius, disciple de saint Augustin, évêque de Calame après la mort de Megalius, en l’année 397, ayant pendant quarante années pris une glorieuse part à tous les combats rendus pour la foi catholique par son maître et son ami, assiste en 430 à la destruction de sa ville épiscopale par les barbares, et la mort de saint Augustin dans Hippone assiégée. Défenseur intrépide de la divinité de Jésus-Christ contre les Vandales ariens, il est exilé par Genséric. Où trouva-t-il un refuge ? Quelle fut la fin de sa vie, l’époque de sa mort, le lieu de sa sépulture ? « Dieu seul le sait[56] » ! On ignore également la destinée des autres amis de saint Augustin, Evodius, évêque d’Uzale, saint Alypius, évêque de Tagaste. Que sont-ils devenus ? Où les a emportés cette tempête de barbares qui a ruiné l’Église d’Afrique ? Leurs noms, depuis lors, ont disparu de l’histoire.
[56] De vita S. Possidii dissertat., op. et stud. J. Salinas. Neapol. Romæ, 1731. — In 8o, p. 106.
LES CONFESSIONS
DE SAINT AUGUSTIN
LIVRE PREMIER
Invocation. — Ses premières années. — Péchés de son enfance ; Haine de l’étude ; Amour du jeu.
I
Grandeur de Dieu.
« Vous êtes grand, Seigneur, et infiniment digne de louanges ; grande est votre puissance, et il n’est point de mesure à votre sagesse[57] ». Et c’est vous que l’homme veut louer, chétive partie de votre création, être de boue, promenant sa mortalité, et par elle le témoignage de son péché, et la preuve éloquente que vous résistez, Dieu que vous êtes, aux superbes ! Et pourtant il veut vous louer, cet homme, chétive partie de votre création ! Vous l’excitez à se complaire dans vos louanges ; car vous nous avez faits pour vous, et notre cœur est inquiet jusqu’à ce qu’il repose en vous.
[57] Ps. XCV, 4, et CXLVI, 5.
Donnez-moi, Seigneur, de savoir et de comprendre si notre premier acte est de vous invoquer ou de vous louer, et s’il faut, d’abord, vous connaître ou vous invoquer. Mais qui vous invoque en vous ignorant ? On peut invoquer autre que vous dans cette ignorance. Ou plutôt ne vous invoque-t-on pas pour vous connaître ? « Mais est-ce possible, sans croire ? Et comment croire, sans apôtre ?[58] » Et : « Ceux-là loueront le Seigneur, qui le recherchent[59] ». Car, le cherchant, ils le trouveront, et le trouvant, ils le loueront. Que je vous cherche, Seigneur, en vous invoquant, et que je vous invoque en croyant en vous ! car vous nous avez été annoncé. Ma foi vous invoque, Seigneur, cette foi que vous m’avez donnée, que vous m’avez inspirée par l’humanité de votre Fils, par le ministère de votre apôtre.
[58] Rom., X, 14.
[59] Ps. XXI, 27.
II
Dieu est en l’homme ; l’homme est en Dieu.
Et comment invoquerai-je mon Dieu, mon Dieu et Seigneur ? car l’invoquer, c’est l’appeler en moi. Et quelle place est en moi, pour qu’en moi vienne mon Dieu, pour que Dieu vienne en moi, Dieu qui a fait le ciel et la terre ? Quoi ! Seigneur mon Dieu, est-il en moi de quoi vous contenir ? Mais le ciel et la terre que vous avez faits, et dans qui vous m’avez fait, vous contiennent-ils ?
Or, de ce que sans vous rien ne serait, ne suit-il pas que tout ce qui est, vous contienne ? Donc, puisque je suis, comment vous demandé-je de venir en moi, qui ne puis être sans que vous soyez en moi ? Et pourtant je ne suis point aux lieux profonds, et vous y êtes ; car « si je descends en enfer je vous y trouve[60] ».
[60] Ps. CXXXVIII, 8.
Je ne serais donc point, mon Dieu, je ne serais point du tout si vous n’étiez en moi. Que dis-je ? je ne serais point si je n’étais en vous, « de qui, par qui et en qui toutes choses sont[61] ». Il est ainsi, Seigneur, il est ainsi. Où donc vous appelé-je, puisque je suis en vous ? D’où viendrez-vous en moi ? Car où me retirer hors du ciel et de la terre, pour que de là vienne en moi mon Dieu qui a dit : « C’est moi qui remplis le ciel et la terre ?[62] »
[61] Rom., XI, 36.
[62] Jérém., XXIII, 24.
III
Dieu est tout entier partout.
Êtes-vous donc contenu par le ciel et la terre, parce que vous les remplissez ? ou les remplissez-vous, et reste-t-il encore de vous, puisque vous n’en êtes pas contenu ? Et où répandez-vous, hors du ciel et de la terre, le trop-plein de votre être ? Mais avez-vous besoin d’être contenu, vous qui contenez tout, puisque vous n’emplissez qu’en contenant ? Les vases qui sont pleins de vous ne vous font pas votre équilibre ; car s’ils se brisent, vous ne vous répandez pas ; et lorsque vous vous répandez sur nous, vous ne tombez pas, mais vous nous élevez ; et vous ne vous écoulez pas, mais vous nous recueillez.
Remplissant tout, est-ce de vous tout entier que vous remplissez toutes choses ? Ou bien, tout ne pouvant vous contenir, contient-il partie de vous, et toute chose en même temps cette même partie ? ou bien chaque être, chacune ; les plus grands, davantage ; les moindres, moins ? Y a-t-il donc en vous plus et moins ? Ou plutôt n’êtes-vous pas tout entier partout, et, nulle part, contenu tout entier ?
IV
Grandeur ineffable de Dieu.
Qu’êtes-vous donc, mon Dieu, qu’êtes-vous, de grâce, sinon le Seigneur Dieu ? « Car quel autre Seigneur que le Seigneur ? quel autre Dieu que notre Dieu ?[63] » O très haut, très bon, très puissant, tout-puissant, très miséricordieux et très juste, très caché et très présent, très beau et très fort, stable et incompréhensible, immuable et remuant tout, jamais nouveau, jamais ancien, renouvelant tout et conduisant à leur insu les superbes au dépérissement, toujours en action, toujours en repos, amassant sans besoin, vous portez, remplissez et protégez, vous créez, nourrissez et perfectionnez, cherchant lorsque rien ne vous manque !
[63] Ps. XVII, 32.
Votre amour est sans passion ; votre jalousie, sans inquiétude ; votre repentance, sans douleur ; votre colère, sans trouble ; vos œuvres changent, vos conseils ne changent pas. Vous recouvrez ce que vous trouvez et n’avez jamais perdu. Jamais pauvre, vous aimez le gain ; jamais avare, et vous exigez des usures. On vous donne de surérogation pour vous rendre débiteur ; et qu’avons-nous qui ne soit vôtre ? Vous rendez sans rien devoir ; vous remettez ce qu’on vous doit, sans rien perdre. Et qu’ai-je dit, mon Dieu, ma vie, mes délices saintes ? Et que dit-on de vous en parlant de vous ? Mais malheur à qui se tait de vous, car sa parole est muette.
V
Dites à mon âme : « Je suis ton salut ».
Qui me donnera de me reposer en vous ? Qui vous fera descendre en mon cœur ? Quand trouverai-je l’oubli de mes maux dans l’ivresse de votre présence, dans le charme de vos embrassements, ô mon seul bien ? Que m’êtes-vous ? Par pitié, déliez ma langue ! Que vous suis-je moi-même, pour que vous m’ordonniez de vous aimer, et, si je désobéis, que votre colère s’allume contre moi et me menace de grandes misères ? N’est-ce donc rien que de ne vous aimer pas ? Ah ! dites-moi, au nom de vos miséricordes, Seigneur mon Dieu, dites-moi ce que vous m’êtes. Dites à mon âme : « Je suis ton salut ». Parlez haut, que j’entende. L’oreille de mon cœur est devant vous, Seigneur ; ouvrez-la, et dites à mon âme[64] : « Je suis ton salut ». Et je cours après cette voix, et je m’attache à vous ! Ne me voilez pas votre face. Que je meure pour la voir ! Que je meure pour vivre de sa vue !
[64] Ps. XXXIV, 3.
La maison de mon âme est étroite pour vous recevoir, élargissez-la. Elle tombe en ruines, réparez-la. Çà et là, elle blesse vos yeux, je l’avoue et le sais ; mais qui la balayera, à quel autre que vous crierai-je ? « Purifiez-moi de mes secrètes souillures, Seigneur, et n’imputez pas celles d’autrui à votre serviteur[65] » Je crois, c’est pourquoi je parle, Seigneur, vous le savez. Ne vous ai-je pas, contre moi-même, accusé mes crimes, ô mon Dieu, et ne m’avez-vous pas remis la malice de mon cœur ? Je n’entre point en jugement avec vous qui êtes la vérité. Et je ne veux pas me tromper moi-même, de peur que « mon iniquité ne mente à elle-même[66] ». « Non, je ne conteste pas avec vous ; « car si vous pesez les iniquités, Seigneur, Seigneur, qui pourra tenir[67] ? »
[65] Ps. XVIII, 13, 14.
[66] Ps. XXVI, 12.
[67] Ps. CXXIX, 3.
VI
Enfance de l’homme ; Éternité de Dieu.
Mais pourtant laissez-moi parler à votre miséricorde, moi, terre et cendre. Laissez-moi pourtant parler, puisque c’est à votre miséricorde et non à l’homme moqueur que je parle. Et vous aussi, peut-être, vous riez-vous de moi ; mais vous aurez bientôt pitié. Qu’est-ce donc que je veux dire, Seigneur mon Dieu, sinon que j’ignore d’où je suis venu ici, en cette mourante vie, ou peut-être cette mort vivante ? Et j’ai été reçu dans les bras de votre miséricorde, comme je l’ai appris des père et mère de ma chair, de qui et en qui vous m’avez formé dans le temps ; car moi je ne m’en souviens pas.
J’ai donc reçu les consolations du lait humain. Ni ma mère, ni mes nourrices ne s’emplissaient les mamelles : mais vous, Seigneur, vous me donniez par elles l’aliment de l’enfance, selon votre institution et l’ordre profond de vos richesses. Vous me donniez aussi de ne pas vouloir plus que vous ne me donniez, et à mes nourrices de vouloir me donner ce qu’elles avaient reçu de vous ; car c’était par une affection prédisposée qu’elles me voulaient donner ce que votre opulence leur prodiguait. Ce leur était un bien que le bien qui me venait d’elles, dont elles étaient la source, sans en être le principe. De vous, ô Dieu, tout bien, de vous, mon Dieu, tout mon salut. C’est ce que depuis m’a dit votre voix criant en moi par tous vos dons intérieurs et extérieurs. Car alors que savais-je ? Sucer, savourer avec délices, pleurer aux offenses de ma chair, rien de plus.
Et puis je commençai à rire, en dormant d’abord, ensuite éveillé. Tout cela m’a été dit de moi, et je l’ai cru, car il en est ainsi des autres enfants ; autrement je n’ai nul souvenir d’alors. Et peu à peu je remarquais où j’étais, et je voulais montrer mes volontés à qui pouvait les accomplir ; mais en vain ; elles étaient au dedans, on était au dehors ; et nul sens ne donnait à autrui entrée dans mon âme. Aussi je me démenais de tous mes membres, de toute ma voix, de ce peu de signes, semblables à mes volontés, que je pouvais, tels que je les pouvais, et toutefois en désaccord avec elles. Et quand je n’étais pas obéi, faute d’intelligence ou de volonté, je m’emportais contre ces grandes personnes insoumises, et, libres, refusant d’être mes esclaves, je me vengeais d’elles en pleurant. Tels j’ai observé les enfants que j’ai pu voir, et ils m’ont mieux révélé à moi-même, à leur insu, que mes premiers instituteurs, malgré leur expérience.
Et voici que dès longtemps mon enfance est morte, et je suis vivant. Mais vous, Seigneur, vous vivez toujours, sans que rien meure en vous, parce qu’avant la naissance des siècles et avant tout ce qui peut être nommé au delà, vous êtes, vous êtes Dieu et Seigneur de tout ce que vous avez créé ; en vous demeurent les causes de tout ce qui passe, et les immuables origines de toutes choses muables, et les raisons éternelles et vivantes de toutes choses irrationnelles et temporelles.
Dites-moi, dites à votre suppliant, dans votre miséricorde, dites à votre misérable serviteur, dites-moi, mon Dieu, si mon enfance a succédé à quelque âge expiré déjà, et si cet âge est celui que j’ai passé dans le sein de ma mère ? J’en ai quelques indications, j’ai vu moi-même des femmes enceintes. Mais avant ce temps, mon Dieu, mes délices, ai-je été quelque part ou quelque chose ? Qui pourrait me répondre ? Personne ; ni père, ni mère, ni l’expérience des autres, ni ma mémoire. Ne vous moquez-vous pas de moi à de telles questions, vous qui m’ordonnez de vous louer et de vous glorifier de ce que je connais ? Je vous glorifie, Seigneur du ciel et de la terre, et vous rends hommage des prémices de ma vie et de mon enfance dont je n’ai point souvenir. Mais vous avez permis à l’homme de conjecturer ce qu’il fut par ce qu’il voit en autrui, et de croire beaucoup de lui sur la foi de simples femmes ; enfin j’étais alors, et je vivais déjà, et déjà, sur le seuil de l’enfance, je cherchais des signes pour manifester mes sentiments.
Et de qui un tel animal peut-il être, sinon de vous, Seigneur ? Et qui serait donc l’artisan de lui-même ? Est-il autre source d’où être et vivre découle en nous, sinon celle dont vous nous tirez, Seigneur, pour qui être et vivre est tout un, parce que l’être par excellence et la souveraine vie, c’est vous-même ; car vous êtes le Très-Haut, et vous ne changez pas ; et le jour d’aujourd’hui ne passe point pour vous, et pourtant il passe en vous, parce qu’en vous toutes choses sont, et rien ne trouverait passage si votre main ne contenait tout. Et comme vos années ne manquent point, vos années, c’est aujourd’hui. Et combien de nos jours, des jours de nos pères ont passé par votre aujourd’hui et en ont reçu leur être et leur durée ; et d’autres passeront encore, qui recevront de lui leur mesure et leur existence ! Mais vous, vous êtes le même ; ce n’est pas demain, ce n’est pas hier, c’est aujourd’hui que vous ferez, c’est aujourd’hui que vous avez fait.
Que m’importe si tel ne comprend pas ? Qu’il se réjouisse, celui-là même, en disant : J’ignore. Oui, qu’il se réjouisse, qu’il préfère vous trouver en ne vous trouvant pas, à ne vous trouver pas en vous trouvant.
VII
L’enfant est pécheur.
Ayez pitié, mon Dieu. Malheur aux péchés des hommes ! Et c’est l’homme qui parle ainsi, et vous avez pitié de lui, parce que vous l’avez fait, et non le péché qui est en lui. Qui va me rappeler les péchés de mon enfance ? « Car personne n’est pur de péchés devant vous, pas même l’enfant dont la vie sur la terre est d’un jour[68] ». Qui va me les rappeler ? Si petit enfant que ce soit, en qui je vois de moi ce dont je n’ai pas souvenance ?
[68] Job, XXV, 4.
Quel était donc mon péché d’alors ? Était-ce de pleurer avidement après la mamelle ? Or, si je convoitais aujourd’hui avec cette même avidité la nourriture de mon âge, ne serais-je pas ridicule et répréhensible ? Je l’étais donc alors. Mais comme je ne pouvais comprendre la réprimande, ni l’usage, ni la raison ne permettaient de me reprendre. Vices réels, toutefois, que ces premières inclinations, car en croissant nous les déracinons et rejetons loin de nous ; et je n’ai jamais vu homme de sens, pour retrancher le mauvais, jeter le bon. Était-il donc bien, vu l’âge si tendre, de demander en pleurant ce qui ne se pouvait impunément donner ; de s’emporter avec violence contre des serviteurs, personnes libres, âgées, père et mère, gens sages, ne se prêtant pas au premier désir ; de les frapper, en tâchant de leur faire tout le mal possible, pour avoir refusé une pernicieuse obéissance ?
Ainsi, la faiblesse du corps au premier âge est innocente, l’âme ne l’est pas. Un enfant que j’ai vu et observé était jaloux. Il ne parlait pas encore, et il regardait, pâle et farouche, son frère de lait. Chose connue ; les mères et nourrices prétendent conjurer ce mal par je ne sais quels enchantements. Mais est-ce innocence dans ce petit être, abreuvé à cette source de lait abondamment épanchée, de n’y pas souffrir près de lui un frère indigent dont ce seul aliment soutient la vie ? Et l’on endure ces défauts avec caresse, non pour être indifférents ou légers, mais comme devant passer au cours de l’âge. Vous les tolérez alors, plus tard ils vous révoltent.
Seigneur mon Dieu, vous avez donné à l’enfant et la vie, et ce corps muni de ses sens, formé de ses membres, orné de sa figure ; vous avez intéressé tous les ressorts vitaux à sa conservation harmonieuse ; et vous m’ordonnez de vous louer dans votre ouvrage, de vous confesser, de glorifier votre nom, ô Très-Haut, parce que vous êtes le Dieu tout-puissant et bon, n’eussiez-vous rien fait que ce que nul ne peut faire que vous seul, principe de toute mesure, forme parfaite qui formez tout, ordre suprême qui ordonnez tout.
Or, cet âge, Seigneur, que je ne me souviens pas d’avoir vécu, que je ne connais que sur la foi d’autrui, le témoignage de mes conjectures, l’exemple des autres enfants, témoignage fidèle néanmoins, cet âge, j’ai honte de le rattacher à cette vie à moi, que je vis dans le siècle. Il est égal en ténèbres d’oubli à celui que j’ai passé au sein de ma mère. Que si même « j’ai été conçu en iniquité, si le sein de ma mère m’a nourri dans le péché », où donc, je vous prie, mon Dieu, où votre esclave, Seigneur, où donc et quand fut-il innocent ? Mais je laisse ce temps : quel rapport de lui à moi, puisque je n’en retrouve aucun vestige ?
VIII
Comment il apprend à parler.
Dans la traversée de ma vie jusqu’à ce jour, ne suis-je pas venu de la première enfance à la seconde, ou plutôt celle-ci n’est-elle pas survenue en moi, succédant à la première ? Et l’enfance ne s’est pas retirée ; où serait-elle allée ? Et pourtant elle n’était plus ; car déjà l’enfant à la mamelle était devenu l’enfant qui essaye la parole. Et je me souviens de cet âge ; et j’ai remarqué depuis comment alors j’appris à parler, non par le secours d’un maître qui m’ait présenté les mots dans certain ordre méthodique comme les lettres bientôt après me furent montrées, mais de moi-même et par la seule force de l’intelligence que vous m’avez donnée, mon Dieu. Car ces cris, ces accents variés, cette agitation de tous les membres, n’étant que des interprètes infidèles ou inintelligibles, qui trompaient mon cœur impatient de faire obéir à ses volontés, j’eus recours à ma mémoire pour m’emparer des mots qui frappaient mon oreille ; et quand une parole décidait un geste, un mouvement vers un objet, rien ne m’échappait, et je connaissais que le son précurseur était le nom de la chose qu’on voulait désigner. Ce vouloir m’était révélé par le mouvement du corps, langage naturel et universel que parlent la face, le regard, le geste, le ton de la voix où se produit le mouvement de l’âme pour obtenir, posséder, rejeter ou fuir.
Attentif au fréquent retour de ces paroles exprimant des pensées différentes dans une syntaxe invariable, je notais peu à peu leur signification, et dressant ma langue à les articuler, je m’en servis enfin pour énoncer mes volontés. Et je parvins ainsi à pratiquer l’échange des signes expressifs de nos sentiments, et j’entrai plus avant dans l’orageuse société de la vie humaine, sous l’autorité de mes parents et la conduite des hommes plus âgés.
IX
Aversion pour l’étude ; horreur des châtiments.
O Dieu, mon Dieu, quelles misères, quelles déceptions n’ai-je pas subies, à cet âge où l’on ne me proposait d’autre règle de bien vivre qu’une docile attention aux conseils de faire fortune dans le siècle, d’exceller dans cette science verbeuse, servile instrument de l’ambition et de la cupidité des hommes ! Puis je fus livré à l’école pour apprendre les lettres ; malheureux, je n’en voyais pas l’utilité, et pourtant ma paresse était châtiée. On le trouvait bon ; nos devanciers dans la vie nous avaient préparé ces sentiers d’angoisses qu’il fallait traverser ; surcroît de labeur et de souffrance pour les enfants d’Adam.
Nous trouvâmes alors, Seigneur, des hommes qui vous priaient, et d’eux nous apprîmes à sentir, autant qu’il nous était possible, que vous étiez Quelqu’un de grand, qui pouviez, sans apparaître à nos sens, nous exaucer et nous secourir. Tout enfant, je vous priai, comme mon refuge et mon asile, et à vous invoquer, je rompais les liens de ma langue, et je vous priais, tout petit, avec une grande ferveur, afin de n’être point battu à l’école. Et quand, pour mon bien, vous ne m’écoutiez pas, tous, jusqu’à mes parents, si éloignés de me vouloir la moindre peine, se riaient de mes férules, ma grande et griève peine d’alors.
Seigneur, où est le cœur magnanime, s’il en est un seul ? car je ne parle pas de l’insensibilité stupide, où est le cœur dont l’amour vous enlace d’une assez forte étreinte pour ne plus jeter qu’un œil indifférent sur ces appareils sinistres, chevalets, ongles de fer, cruels instruments de mort, dont l’effroi élève vers vous des supplications universelles qui les conjurent ? Où est ce cœur ? Et pourrait-il pousser l’héroïsme du dédain, jusqu’à rire de l’épouvante d’autrui, comme mes parents riaient des châtiments que m’infligeait un maître ? Car je ne les redoutais pas moins, et je ne vous priais pas moins de me les éviter ; et je péchais toutefois, faute d’écrire, de lire, d’apprendre autant qu’on l’exigeait de moi.
Je ne manquais pas, Seigneur, de mémoire ou de vivacité d’esprit ; votre bonté m’en avait assez libéralement doté pour cet âge. Seulement j’aimais à jouer, et j’étais puni par qui faisait de même ; mais les jeux des hommes s’appellent affaires, et ils punissent ceux des enfants, et personne n’a pitié ni des enfants, ni des hommes. Un juge équitable pourrait-il cependant approuver qu’un enfant fût châtié pour se laisser détourner par le jeu de paume d’une étude qui sera plus tard entre ses mains un jeu moins innocent ? Et que faisait donc celui qui me battait ? Une misérable dispute, où il était vaincu par un collègue, le pénétrait de plus amers dépits que je n’en éprouvais à perdre une partie de paume contre un camarade.
X
Amour du jeu.
Et néanmoins je péchais, Seigneur mon Dieu, ordonnateur et créateur de toutes choses naturelles, sauf les péchés dont vous n’êtes que le régulateur ; Seigneur mon Dieu, je péchais en désobéissant à des parents, à des maîtres ; car je pouvais bien user dans la suite de ces connaissances qu’on m’imposait, n’importe à quelle intention. Ce n’était pas meilleur choix qui me rendait désobéissant, c’était l’amour du jeu ; j’aimais toutes les vanités du combat et de la victoire ; et les récits fabuleux, qui, chatouillant mon oreille, y provoquaient de plus vives démangeaisons ; et ma curiosité soulevée chaque jour, et débordant de mes yeux, m’entraînait aux spectacles et aux jeux qui divertissent les hommes. Que désirent donc toutefois ces magistrats pour leurs enfants, sinon la survivance des dignités qui les appellent à présider les jeux ? Et ils veulent qu’on les châtie, si ce plaisir les détourne d’études, qui, de leur aveu, doivent conduire leurs fils à ce frivole honneur. Regardez tout cela, Seigneur, avec miséricorde ; délivrez-nous, nous qui vous invoquons ; délivrez aussi ceux qui ne vous invoquent pas encore, pour qu’ils vous invoquent et soient délivrés.
XI
Malade, il demande le Baptême.
J’avais ouï parler, dès le berceau, de la vie éternelle qui nous est promise par l’humilité de votre Fils, Notre-Seigneur, abaissé jusqu’à notre orgueil ; et j’étais marqué du signe de sa croix, assaisonné du sel divin, dès ma sortie du sein de ma mère, qui a beaucoup espéré en vous.
Vous savez, Seigneur, qu’étant encore enfant, surpris un jour d’une violente oppression d’estomac, j’allais mourir ; vous savez, mon Dieu, vous qui étiez déjà mon gardien, de quel élan de cœur, de quelle foi je demandai le baptême de votre Christ, mon Dieu et Seigneur, à la piété de ma mère et de notre mère commune, votre Église. Et déjà, dans son trouble, celle dont le chaste cœur concevait avec plus d’amour encore l’enfantement de mon salut éternel en votre foi, la mère de ma chair, appelait à la hâte mon initiation aux sacrements salutaires, où j’allais être lavé, en vous confessant, Seigneur Jésus, pour la rémission des péchés, quand soudain je me sentis soulagé. Ainsi fut différée ma purification, comme si je dusse nécessairement me souiller de nouveau en recouvrant la vie ; on craignait de moi une rechute dans la fange de mes péchés, plus grave et plus dangereuse au sortir du bain céleste.
Ainsi, déjà, je croyais, et ma mère croyait, et toute la maison, mon père excepté, qui pourtant ne put jamais abolir en moi les droits de la piété maternelle, ni me détourner de croire en Jésus-Christ, lui qui n’y croyait pas encore. Elle n’oubliait rien pour que vous me fussiez un père, mon Dieu, plutôt que lui, et ici vous l’aidiez à l’emporter sur son mari, à qui, toute supérieure qu’elle fût, elle obéissait, parce qu’en cela elle obéissait à vos ordres.
Pardon, mon Dieu, je voudrais savoir, si vous le voulez, par quel conseil mon baptême a été différé. Est-ce pour mon bien que les rênes furent ainsi lâchées à mes instincts pervers ? Ou me trompé-je ? Mais d’où vient que sans cesse ce mot nous frappe l’oreille : Laissez-le, laissez-le faire ; il n’est pas encore baptisé. Et pourtant, s’agit-il de la santé du corps, on ne dit pas : Laissez-le se blesser davantage, car il n’est pas encore guéri.
Oh ! que n’ai-je obtenu cette guérison prompte ! Que n’ai-je, avec le concours des miens, placé la santé de mon âme sous la tutelle de votre grâce qui me l’eût rendue ? Mieux eût valu. Mais quels flots, quels orages de tentations se levaient sur ma jeunesse ! Ma mère les voyait ; et elle aimait mieux livrer le limon informe à leurs épreuves que l’image divine à leurs profanations.
XII
Dieu tournait à son profit l’imprévoyance même qui dirigeait ses études.
Ainsi, à cet âge même, que l’on redoutait moins pour moi que l’adolescence, je n’aimais point l’étude ; je haïssais d’y être contraint, et l’on m’y contraignait, et il m’en advenait bien : — je n’eusse rien appris sans contrainte ; mais moi je faisais mal ; car faire à contre-cœur quelque chose de bon n’est pas bien faire. Et ceux même qui me forçaient à l’étude ne faisaient pas bien ; mais bien m’en advenait par vous, mon Dieu. Eux ne voyaient pour moi dans ce qu’ils me pressaient d’apprendre qu’un moyen d’assouvir l’insatiable convoitise de cette opulence qui n’est que misère, de cette gloire qui n’est qu’infamie.
Mais vous, « qui savez le compte des cheveux de notre tête[69] », vous tourniez leur erreur à mon profit, et ma paresse, au châtiment que je méritais, si petit enfant, si grand pécheur. Ainsi, du mal qu’ils faisaient, vous tiriez mon bien, et de mes péchés, ma juste rétribution. Car vous avez ordonné, et il est ainsi, que tout esprit qui n’est pas dans l’ordre soit sa peine à lui-même.
[69] Matth., X, 30.
XIII
Vanité des fictions poétiques qu’il aimait.
Mais d’où venait mon aversion pour la langue grecque, exercice de mes premières années ? C’est ce que je ne puis encore pénétrer. J’étais passionné pour la latine, telle que l’enseignent, non les premiers maîtres, mais ceux que l’on appelle grammairiens ; car ces éléments, où l’on apprend à lire, écrire, compter, ne me donnaient pas moins d’ennuis et de tourments que toutes mes études grecques. Et d’où venait ce dégoût, sinon du péché et de la vanité de la vie ? J’étais chair, esprit absent de lui-même et ne sachant plus y rentrer. Plus certaines et meilleures étaient ces premières leçons qui m’ont donné la faculté de lire ce qui me tombe sous les yeux, d’écrire ce qu’il me plaît, que celles où j’apprenais les courses errantes de je ne sais quel Énée, oublieux de mes propres erreurs, et gémissant sur la mort de Didon, qui se tue par amour, quand je n’avais pas une larme pour déplorer, ô mon Dieu, ô ma vie, cette mort de mes jours dissipés loin de vous. Eh ! quoi de plus misérable qu’un malheureux sans miséricorde pour lui-même, pleurant Didon, morte pour aimer Énée, et ne se pleurant pas, lui qui meurt faute de vous aimer ?
Dieu, lumière de mon cœur, pain de la bouche intérieure de mon âme, vertu fécondante de mon intelligence, époux de ma pensée, je ne vous aimais pas ; je vous étais infidèle, et mon infidélité entendait de toutes parts cette voix : « Courage ! courage ! » car l’amour de ce monde est un divorce adultère d’avec vous. Courage ! courage ! dit cette voix, pour faire rougir, si l’on n’est pas homme comme un autre. Et ce n’est pas ma misère que je pleurais, je pleurais Didon expirée, « livrant au fil du glaive sa destinée dernière[70] », quand je me livrais moi-même à vos dernières créatures au lieu de vous, terre retournant à la terre. Cette lecture m’était-elle interdite, je souffrais de ne pas lire ce qui me faisait souffrir. Telles folies passent pour études plus nobles et plus fécondes que celle qui m’apprit à lire et à écrire.
[70] Æneid., VI, 456.
Mais qu’aujourd’hui, mon Dieu, votre vérité me dise et crie dans mon âme : Il n’en est pas ainsi ! il n’en est pas ainsi ! Ces premiers enseignements sont bien les meilleurs. Car me voici tout prêt à oublier les aventures d’Énée et fables pareilles, plutôt que l’art d’écrire et de lire. Des voiles, sans doute, pendent au seuil des écoles de grammaire ; mais ils couvrent moins la profondeur d’un mystère que la vanité d’une erreur.
Qu’ils se récrient contre moi, ces maîtres insensés, je ne les crains plus, à cette heure où je vous confesse, ô mon Dieu, tous les pensers de mon âme et me plais à marquer l’égarement de mes voies, afin d’aimer la rectitude des vôtres. Qu’ils se récrient contre moi, vendeurs ou acheteurs de grammaire ! Je leur demande s’il est vrai qu’Énée soit autrefois venu à Carthage, comme le poète l’atteste ; et les moins instruits l’ignorent, les plus savants le nient. Mais si je demande par quelles lettres s’écrit le nom d’Énée, tous ceux qui savent lire me répondront vrai, selon la convention et l’usage qui ont, parmi les hommes, déterminé ces signes. Et si je demande encore quel oubli serait le plus funeste à la vie humaine, l’oubli de l’art de lire et d’écrire, ou celui de ces fictions poétiques, qui ne prévoit la réponse de quiconque ne s’est pas oublié lui-même ?
Je péchais donc enfant, en préférant ainsi la vanité à l’utile ; ou plutôt je haïssais l’utile et j’aimais la vanité. « Un et un sont deux, deux et deux quatre », était pour moi une odieuse chanson ; et je ne savais pas de plus doux spectacle qu’un fantôme de cheval de bois rempli d’hommes armés, que l’incendie de Troie et l’ombre de Créuse.
XIV
Son aversion pour la langue grecque.
Pourquoi donc haïssais-je ainsi la langue grecque, pleine de ces fables ? Car Homère excelle à ourdir telles fictions. Doux menteur, il était toutefois amer à mon enfance. Je crois bien qu’il en est ainsi de Virgile pour les jeunes Grecs, contraints de l’apprendre avec autant de difficulté que j’apprenais leur poète.
La difficulté d’apprendre cette langue étrangère assaisonnait de fiel la douce saveur des fables grecques. Pas un mot qui me fût connu ; et puis, des menaces terribles de châtiments pour me forcer d’apprendre. J’ignorais de même le latin au berceau ; et cependant, par simple attention, je l’avais appris, dans les embrassements de mes nourrices, les joyeuses agaceries, les riantes caresses.
Ainsi je l’appris sans être pressé du poids de la crainte, sollicité seulement par mon âme en travail de ses conceptions, et qui ne pouvait rien enfanter qu’à l’aide des paroles retenues sans leçons, à les entendre de la bouche des autres, dont l’oreille recevait les premières confidences de mes impressions. Preuve qu’en cette étude une nécessité craintive est un précepteur moins puissant qu’une libre curiosité. Mais l’une contient les flottants caprices de l’autre, grâce à vos lois, mon Dieu, vos lois qui depuis la férule de l’école jusqu’à l’épreuve du martyre, nous abreuvant d’amertumes salutaires, savent nous rappeler à vous, loin du charme empoisonneur qui nous avait retirés de vous.
XV
Prière.
Exaucez, Seigneur, ma prière ; que mon âme ne défaille pas sous votre discipline ; et que je ne défaille pas à vous confesser vos miséricordes qui m’ont retiré de toutes mes déplorables voies ! Soyez-moi plus doux que les séductions qui m’égaraient ! Que je vous aime fortement, et que j’embrasse votre main de toute mon âme, pour que vous me sauviez de toute tentation jusqu’à la fin.
Et n’êtes-vous pas, Seigneur, mon roi et mon Dieu ? Que tout ce que mon enfance apprit d’utile vous serve : si je parle, si j’écris, si je lis, si je compte, que tout en moi vous serve ; car, au temps où j’apprenais des choses vaines, vous me donniez la discipline, et vous m’avez enfin remis les péchés de ma complaisance dans les vanités. Ce n’est point que ces folies ne m’aient laissé le souvenir de plusieurs mots utiles ; souvenir que l’on pourrait devoir à des lectures moins frivoles, et qui ne sèmeraient aucun piège sous les pas des enfants.
XVI
Contre les fables impudiques.
Mais, malheur à toi, torrent de la coutume ! Qui te résistera ? Ne seras-tu jamais à sec ? Jusques à quand rouleras-tu les fils d’Ève dans cette profonde et terrible mer que traversent à grand’peine les passagers de la croix ! Ne m’as-tu pas montré Jupiter tout à la fois tonnant et adultère ? Il ne pouvait être l’un et l’autre ; mais on voulait autoriser l’imitation d’un véritable adultère par la fiction d’un tonnerre menteur. Est-il un seul de ces maîtres fièrement drapés dont l’oreille soit assez à jeun pour entendre ce cri de vérité qui part d’un homme sorti de la poussière de leurs écoles : « Invention d’Homère ! Il humanise les dieux ! Il eût mieux fait de diviniser les hommes[71] » ! Mais la vérité, c’est que le poète, dans ses fictions, assimilait aux dieux les hommes criminels, afin que le crime cessât de passer pour crime, et qu’en le commettant, on parût imiter non plus les hommes de perdition, mais les dieux du ciel.
[71] Cic., Tuscul., 1.
Et néanmoins, ô torrent d’enfer ! en toi se plongent les enfants des hommes ; ils rétribuent de telles leçons ; ils les honorent de la publicité du forum ; elles sont professées à la face des lois qui, aux récompenses privées, ajoutent le salaire public ; et tu roules tes cailloux avec fracas, en criant : Ici l’on apprend la langue ; ici l’on acquiert l’éloquence nécessaire à développer et à persuader sa pensée. N’aurions-nous donc jamais su « pluie d’or, sein de femme, déception, voûtes célestes », et semblables mots du même passage, si Térence n’eût amené sur la scène un jeune débauché, se proposant Jupiter pour modèle d’impudicité, charmé de voir en peinture sur une muraille, « comment le dieu verse une pluie d’or dans le sein de Danaé et trompe cette femme ». Voyez donc comme il s’anime à la débauche sur ce divin exemple. « Eh ! quel Dieu encore ! s’écrie-t-il. Celui qui fait trembler de son tonnerre la voûte profonde des cieux. Pygmée que je suis, j’aurais honte de l’imiter. Non, non, je l’ai imité, et de grand cœur[72] ».
[72] Eunuch., Act. III, sc. 5.
Ces impuretés ne nous aident en rien à retenir telles paroles, mais ces paroles enhardissent l’impureté. Je n’accuse pas les paroles, vases précieux et choisis, mais le vin de l’erreur que nous y versaient des maîtres ivres. Si nous ne buvions, on nous frappait, et il ne nous était pas permis d’en appeler à un juge sobre. Et cependant, mon Dieu, devant qui mon âme évoque désormais ses souvenirs sans alarme, j’apprenais cela volontiers, je m’y plaisais, malheureux ; aussi étais-je appelé un enfant de grande espérance.
XVII
Vanité de ses études.
Permettez-moi, mon Dieu, de parler encore de mon intelligence, votre don ; en quels délires elle s’abrutissait ! Grande affaire, et qui me troublait l’âme par l’appât de la louange, par la crainte de la honte et des châtiments, quand il s’agissait d’exprimer les plaintes amères de Junon, « impuissante à détourner de l’Italie le chef des Troyens[73] », plaintes que je savais imaginaires ; mais on nous forçait de nous égarer sur les traces de ces mensonges poétiques, et de dire en libre langage ce que le poète dit en vers. Et celui-là méritait le plus d’éloges qui, fidèle à la dignité du personnage mis en scène, produisait un sentiment plus naïf de colère et de douleur, ajustant à ses pensées un vêtement convenable d’expression. Eh ! à quoi bon, ô ma vraie vie, ô mon Dieu ! A quoi bon cet avantage sur la plupart de mes condisciples et rivaux, de voir mes compositions plus applaudies ? Vent et fumée que tout cela. N’était-il pas d’autre sujet pour exercer mon intelligence et ma langue ? Vos louanges, Seigneur, vos louanges dictées par vos Écritures mêmes, eussent soutenu le pampre pliant de mon cœur. Il n’eût pas été emporté dans le vague des bagatelles, triste proie des oiseaux sinistres ; car il est plus d’une manière de sacrifier aux anges prévaricateurs.
[73] Æneid., I, 36, 75.
XVIII
Hommes plus fidèles aux lois de la grammaire qu’aux commandements de Dieu.
Eh ! quelle merveille que je me dissipasse ainsi dans les vanités, et que, loin de vous, mon Dieu, je me répandisse au dehors, quand on me proposait pour modèles des hommes qui, rappelant d’eux-mêmes quelque bonne action, rougissaient d’être repris d’un barbarisme ou d’un solécisme échappé ; et qui, déployant, au récit de leurs débauches, toutes les richesses d’une élocution nombreuse, exacte et choisie, se glorifiaient des applaudissements !
Vous voyez cela, Seigneur, et vous vous taisez, « patient, miséricordieux et vrai[74] » ! Vous tairez-vous donc toujours ? Mais à cette heure même vous retirez de ce dévorant abîme l’âme qui vous cherche, altérée de vos délices ; celui dont le cœur vous dit : « J’ai cherché votre visage ; votre visage, Seigneur, je le chercherai toujours[75] ». On en est loin dans les ténèbres des passions. Ce n’est point le pied, ce n’est point l’espace qui nous éloigne de vous, qui nous ramène à vous. Et le plus jeune de vos fils a-t-il donc pris un cheval, un char, un vaisseau ? s’est-il envolé sur des ailes visibles, s’est-il dérobé d’un pas agile, pour livrer en pays lointain aux prodigalités de sa vie ce qu’il avait reçu de vous au départ ? Père tendre, qui lui aviez tout donné alors, plus tendre encore à la détresse de son retour. Mais non, c’est l’entraînement de la passion qui nous jette dans les ténèbres, et loin de votre face.
[74] Ps. CII, 8.
[75] Ps. XXVI, 8.
Voyez, Seigneur mon Dieu, dans votre inaltérable patience, voyez avec quelle fidélité les enfants des hommes observent le pacte grammatical qu’ils ont reçu des premiers professeurs du langage ; avec quelle négligence ils se dérobent au pacte éternel de leur salut qu’ils ont reçu de vous. Et si un homme qui possède ou enseigne cette antique législation des sons, oublie, contrairement aux règles, l’aspiration de la première syllabe, en disant « omme », il blesse plus les autres que si, au mépris de vos commandements, il haïssait son frère ; comme si l’ennemi le plus funeste était plus funeste à l’homme que la haine même qui le soulève ; comme si le persécuteur ravageait autrui plus qu’il ne ravage son propre cœur ouvert à la haine.
Et certes, cette science des lettres n’est pas plus intérieure que la conscience écrite de ne pas faire au prochain ce qu’on n’en voudrait pas souffrir. Oh ! que vous êtes secret, habitant les cieux dans le silence, ô Dieu, seul grand, dont l’infatigable loi sème les cécités vengeresses sur les passions illégitimes ? Cet homme aspire à la renommée de l’éloquence ; il est debout devant un homme qui juge, en présence d’une foule d’hommes ; il s’acharne sur son ennemi avec la plus cruelle animosité, merveilleusement attentif à éviter toute erreur de langage, à ne pas dire : « entre aux hommes » ; et il ne voit pas la fureur de son âme qui l’entraîne à supprimer un homme « d’entre les hommes ».
XIX
Fautes des enfants, vices des hommes.
J’étais exposé, malheureux enfant, sur le seuil de cette morale ; c’était l’apprentissage des tristes combats que je devais combattre ; jaloux déjà d’éviter un barbarisme, et non l’envie qu’une telle faute m’inspirait contre qui n’en faisait pas. Je reconnais et confesse devant vous, mon Dieu, ces faiblesses qui me faisaient louer de ces hommes. Leur plaire était alors pour moi le bien-vivre ; car je ne voyais pas ce gouffre de honte où je plongeais loin de votre regard. Était-il donc rien de plus impur que moi ? Jusque-là qu’abusant par mille mensonges un précepteur, des maîtres, des parents, épris eux-mêmes de ces vanités, je les offensais par mon amour du jeu, ma passion des spectacles frivoles, mon ardeur inquiète à imiter ces bagatelles.
Je dérobais aussi au cellier, à la table de mes parents, soit pour obéir à l’impérieuse gourmandise, soit pour avoir à donner aux enfants qui me vendaient le plaisir que nous trouvions à jouer ensemble. Et au jeu même, vaincu par le désir d’une vaine supériorité, j’usurpais souvent de déloyales victoires. Mais quelle était mon impatience et la violence de mes reproches, si je découvrais qu’on me trompât, comme je trompais les autres ! Pris sur le fait à mon tour, et accusé, loin de céder, j’entrais en fureur.
Est-ce donc là l’innocence du premier âge ? Il n’en est pas, Seigneur, il n’en est pas ; pardonnez-moi, mon Dieu. Aujourd’hui précepteur, maître, noix, balle, oiseau ; demain magistrats, rois, trésors, domaines, esclaves ; c’est tout un, grossissant au flot successif des années, comme aux férules succèdent les supplices. C’est donc dans la faiblesse corporelle de l’enfance que vous avez aimé l’image de l’humilité, ô notre roi, lorsque vous avez dit : « Le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent[76] ».
[76] Matth., XIX, 14.
XX
Il rend grâces à Dieu des dons qu’il a reçus de lui dans son enfance.
Et cependant, Seigneur, à vous créateur et conservateur de l’univers tout-puissant et tout bon, à vous notre Dieu, grâces soient rendues, ne m’eussiez-vous donné que d’être enfant ! Car dès lors même, j’avais l’être et la vie et le sentiment ; et je veillais à préserver cet ensemble de tout moi-même, ce dessin de l’unité si cachée par qui j’étais ; je gardais par le sens intérieur l’intégrité de tous mes sens, et dans cette petitesse de pensées, j’aimais la vérité. Je ne voulais pas être trompé ; ma mémoire était forte ; mon élocution polie ; l’amitié me charmait ; je fuyais la douleur, la honte, l’ignorance. Quelle admirable merveille qu’un tel animal !
Tout cela, don de mon Dieu ! Je ne me suis moi-même rien donné. Tout cela est bon, et moi-même, qui suis tout cela. Donc celui qui m’a fait est bon, et lui-même est mon bien ; et l’élan de mon cœur lui rend hommage de tous ces biens répandus sur mes premières années. Or je péchais ; car ce n’était point en lui, mais dans ses créatures, les autres et moi, que je cherchais plaisirs, grandeurs et vérités, me précipitant ainsi dans la douleur, la confusion, l’erreur. Grâces à vous, mes délices, ma gloire, ma confiance, mon Dieu, grâces à vous de tous vos dons ! Mais conservez-les-moi ; car ainsi vous me conserverez moi-même ; et tout ce que vous m’avez donné aura croissance et perfection ; et je serai avec vous, puisque c’est vous qui m’avez donné d’être.
LIVRE SECOND
Désordres de sa première jeunesse. — Ses débauches à l’âge de seize ans. — Larcin dont il s’accuse sévèrement.
I
Désordres de sa jeunesse.
Je veux rappeler mes impuretés passées et les charnelles corruptions de mon âme, non que je les aime, mais afin de vous aimer, mon Dieu. C’est par amour de votre amour que je reviens sur mes voies infâmes dans l’amertume de mon souvenir, pour savourer votre douceur, ô Délices véritables, Béatitude et Sécurité de délices, qui recueillez en vous toutes les puissances de mon être dispersées en mille vanités loin de vous, mon centre unique ! Car je brûlais, dès mon adolescence, de me rassasier de basses voluptés ; et je n’eus pas honte de prodiguer la sève de ma vie à d’innombrables et ténébreuses amours ; et ma beauté s’est flétrie, et je n’étais plus que pourriture à vos yeux, alors que je me plaisais à moi-même et désirais plaire aux yeux des hommes.
II
Ses débauches à seize ans.
Ma plus vive jouissance n’était-elle pas d’aimer et d’être aimé ? Mais je ne m’en tenais pas à ces liens d’âme à âme, sur la chaste lisière de l’amitié spirituelle. D’impures vapeurs s’exhalaient des fangeuses convoitises de ma chair, de l’effervescence de la puberté ; elles couvraient et offusquaient mon cœur : la sérénité de l’amour était confondue avec les nuages de la débauche. L’une et l’autre fermentaient ensemble, et mon imbécile jeunesse était entraînée dans les précipices des passions et plongeait dans le gouffre du libertinage.
Votre colère s’était amassée contre moi, et je l’ignorais. Au bruit des chaînes de ma mortalité, j’étais devenu sourd, j’expiais la superbe de mon âme. Et je m’éloignais de vous, et vous me laissiez ; et je m’élançais, et je débordais, et je me répandais, et je me fondais en adultères, et vous vous taisiez. O ma tardive joie ! vous vous taisiez alors, et moi j’allais loin de vous, m’avançant de plus en plus dans ces régions ensemencées de stériles douleurs, avili dans l’orgueil, agité dans la fatigue !
Qui eût alors modéré ma peine ? Qui m’eût borné à l’usage légitime de la fugitive beauté des créatures éphémères et de leurs délices, pour que les flots de ma jeunesse ne débordassent pas du moins la plage conjugale, s’ils ne pouvaient s’apaiser dans le but de la procréation des enfants, selon la prescription de votre loi, Seigneur, qui réglez la génération de notre mortalité, et pouvez étendre une main adoucie pour émousser des épines inconnues au paradis ? car votre toute-puissance est tout près de nous, lors même que nous sommes loin de vous. Que n’ai-je du moins écouté plus attentivement la voix de vos nuées : « Ils souffriront des tribulations dans leur chair. Et moi je vous les épargne. Il est bon à l’homme de ne point toucher de femme. Celui qui est sans femme pense aux choses de Dieu, à plaire à Dieu. Celui qui est lié par le mariage pense aux choses du monde, à plaire à sa femme[77] ». Que n’ai-je ouvert l’oreille à cette voix, eunuque de volonté en vue du royaume des cieux, et dans l’attente bienheureuse de vos embrassements ?
[77] I Cor., VII, 28, 1, 31, 33, 34.
Mais je brûlais, malheureux, et livré au torrent qui m’entraînait loin de vous, je m’affranchis de tous vos commandements, sans échapper à votre verge. Qui le pourrait ? Vous étiez toujours présent dans la miséricorde de vos rigueurs, abreuvant des plus amers dégoûts toutes mes joies illégitimes, pour m’entraîner à chercher les joies exemptes de dégoûts. Et où les eussé-je trouvées hors de vous, « qui faites entrer la douleur dans le précepte ; qui frappez pour guérir ; qui tuez pour nous empêcher de mourir à vous[78] » ?
[78] Ps. XCIII, 20 ; Deut., XXXII, 39.
Où étais-je, et dans quel lointain exil des délices de votre maison, à cette seizième année de l’âge de ma chair, qui prit alors le sceptre sur moi ; esclave volontaire, livré sans réserve à la frénésie de cette passion que notre dégradation affranchit de tout frein, mais que votre loi condamne. On ne se mit point en peine d’offrir le mariage au-devant de ma chute ; on n’avait à cœur que de me faire apprendre à bien dire, à persuader par ma parole.
III
Vices de son éducation.
Et, cette même année, ramené de Madaure, ville voisine de notre séjour et mon premier pèlerinage littéraire et oratoire, j’avais interrompu mes études. On préparait la dépense d’un plus lointain exil, à Carthage ; mon père, humble citoyen du municipe de Tagaste, consultant moins sa fortune que son ambition. Eh ! pour qui ce récit ? Pas pour vous, mon Dieu ; mais en m’adressant à vous, je parle à tous les hommes mes frères, si petit que puisse être le nombre de ceux à qui ces pages tomberont entre les mains. Et pourquoi ? Pour que tout lecteur considère avec moi de quel profond abîme il nous faut crier vers vous. Et néanmoins se confesser de cœur, vivre de foi, quoi de plus près de votre oreille ? Quelles louanges alors ne prodiguait-on pas à mon père pour fournir, au delà de ses ressources, au studieux voyage de son fils ? Combien de citoyens plus opulents que lui étaient loin d’avoir tel souci de leurs enfants ? Et ce même père ne s’inquiétait pas si je croissais pour vous, si j’étais chaste, pourvu que je fusse disert, ou plutôt désert sans votre culture, ô Dieu, bon, vrai, seul maître du champ de mon cœur.
Or, à cet âge de seize ans, des affaires domestiques ayant mis entre mes études un intervalle de vacances oisives, je vécus chez mes père et mère, et c’est alors que les ronces des désirs impurs s’élevèrent au-dessus de ma tête, et nulle main n’était là pour les arracher. Loin de là ; mon père s’aperçoit un jour au bain de ma pubescence, qui, déjà, me couvrait d’un manteau de frémissantes inquiétudes, et, tressaillant comme à l’aspect de ses petits-fils, dans sa joie, il en fait part à ma mère. Joie de l’ivresse où ce monde vous oublie, vous son Créateur, pour aimer vos créatures au lieu de vous, enivré qu’il est du vin invisible d’une volonté pervertie et livrée aux vils penchants. Mais déjà dans le cœur de ma mère vous aviez commencé votre temple et jeté les assises de votre sainte habitation. Mon père n’était encore, lui, que simple catéchumène, et tout récemment. Elle frémit donc de pieuse épouvante, et trembla ; quoique je ne fusse pas encore fidèle, elle craignit pour moi ces voies tortueuses où s’engagent ceux qui vous présentent le dos et non la face.
Hélas ! osé-je encore dire que vous gardiez le silence, ô mon Dieu, quand je m’éloignais de vous ? Était-ce ainsi que vous vous taisiez pour moi ? Et de qui étaient donc ces suaves paroles, que, par la bouche de ma mère, votre servante fidèle, vous me disiez à l’oreille ? Et rien n’en descendait dans mon cœur pour l’incliner à l’obéissance. Elle me recommandait instamment, et m’avertit un jour en secret, avec quelle sollicitude ! je m’en souviens, de me dérober à tout amour impudique et surtout adultère. Je prenais cela pour des avis de femme, que j’eusse rougi d’écouter. Et c’étaient les vôtres, et je l’ignorais ; et je pensais que vous vous taisiez, et que seule elle parlait, elle par qui vous me parliez ; et c’est vous que je méprisais en elle, moi son fils, fils de votre servante, et votre serviteur. Mais je ne savais pas, et je me précipitais avec tant d’aveuglement, qu’entre ceux de mon âge j’étais honteux de mon infériorité de honte ; car je les entendais se vanter de leurs excès, et se glorifier d’autant plus qu’ils étaient plus infâmes ; et j’avais à cœur de pécher, soif de plaisir et soif de gloire. Qu’y a-t-il de blâmable que le vice ? Moi, crainte du blâme, je devenais plus vicieux, et, à défaut de crime réel pour m’égaler aux plus corrompus, je feignais ce que je n’avais point fait ; j’avais peur de paraître d’autant plus méprisable que j’étais plus innocent, d’autant plus vil que j’étais plus chaste.
Voilà avec quels compagnons je courais les places de Babylone, et me roulais dans sa fange comme dans des eaux de senteur et de parfums de cinnamome. Et pour m’attacher plus victorieusement au principe du péché, l’ennemi invisible me foulait aux pieds, et me séduisait, si facile que j’étais à séduire ! Sortie du cœur de la cité abominable, mais culminant, lente encore, dans les voies du retour, la mère de ma chair m’avertit bien de garder la pudeur, et pourtant cette confidence de son mari n’éveilla pas en elle la pensée de resserrer dans les limites de l’amour conjugal, sinon de couper au vif, ces instincts passionnés dont les germes, déjà si funestes, offraient à ses alarmes le présage des plus grands dangers. Elle négligea le remède, dans la crainte que toute mon espérance ne fût entravée par la chaîne du mariage ; non pas cette espérance de la vie future qu’elle plaçait en vous, ma pieuse mère, mais l’espérance d’un avenir littéraire dont ils étaient l’un et l’autre trop jaloux pour moi ; lui, parce qu’il ne songeait guère à vous et rêvait des vanités pour moi ; elle, parce que loin de croire que ces études me fussent nuisibles, elle les regardait comme des échelons qui devaient m’élever jusqu’à votre possession. Telles sont les conjectures que hasardent mes souvenirs sur les dispositions de mes parents. Et puis, au lieu d’user d’une sage sévérité, on lâchait la bride en mes divertissements à la multitude de mes passions déréglées, et un épais brouillard interceptait sans cesse à ma vue, ô mon Dieu, la lumière de votre vérité : « Et mon iniquité naissait comme de mon embonpoint[79] ».
[79] Ps. LXXII, 7.
IV
Larcin.
Le larcin est condamné par votre loi divine, Seigneur, et par cette loi écrite au cœur des hommes, que leur iniquité même n’efface pas. Quel voleur souffre volontiers d’être volé ? Quel riche pardonne à l’indigent poussé par la détresse ? Eh bien ! moi, j’ai voulu voler, et j’ai volé sans nécessité, sans besoin, par dégoût de la justice, par plénitude d’iniquité ; car j’ai dérobé ce que j’avais meilleur, et en abondance. Et ce n’est pas de l’objet convoité par mon larcin, mais du larcin même et du péché que je voulais jouir. Dans le voisinage de nos vignes était un poirier chargé de fruits qui n’avaient aucun attrait de saveur ou de beauté. Nous allâmes, une troupe de jeunes vauriens, secouer et dépouiller cet arbre, vers le milieu de la nuit, ayant prolongé nos jeux jusqu’à cette heure, selon notre détestable habitude, et nous en rapportâmes de grandes charges, non pour en faire régal, si toutefois nous y goûtâmes, mais ne fût-ce que pour les jeter aux pourceaux : simple plaisir de faire ce qui était défendu.
Voici ce cœur, ô Dieu ! ce cœur que vous avez vu en pitié au fond de l’abîme. Le voici, ce cœur ; qu’il vous dise ce qu’il allait chercher là, pour être gratuitement mauvais, sans autre sujet de malice que la malice même. Hideuse qu’elle était, je l’ai aimée ; j’ai aimé à périr ; j’ai aimé ma difformité ; non l’objet qui me rendait difforme, mais ma difformité même, je l’ai aimée ! Ame souillée, détachée de votre appui pour sa ruine, n’ayant dans la honte d’autre appétit que la honte !
V
On ne fait point le mal sans intérêt.
La beauté des corps, tels que l’or, l’argent…, a son attrait. L’attouchement est flatté par une convenance de rapport, et à chaque sens correspond une certaine modification des objets. L’honneur temporel, la puissance de commander et de vaincre ont leur beauté, d’où naît aussi la soif de la vengeance. Et, pour atteindre à ces jouissances, nous ne devons pas sortir de vous, Seigneur, ni dévier de votre loi. Cette vie même que nous vivons ici-bas a pour nous charmer sa mesure de beauté et sa juste proportion avec toutes les beautés inférieures. Le nœud si cher de l’amitié humaine trouve sa douceur dans l’unité de plusieurs âmes.
Cause de péché que tout cela, quand le dérèglement de nos affections abandonne, pour ces derniers biens, les plus excellents, les plus sublimes, vous, Seigneur notre Dieu, et votre vérité et votre loi. Ces biens d’ici-bas ont leur charme, mais qu’est-il auprès de mon Dieu, créateur de l’univers, unique joie du juste, délices des cœurs droits ? Recherche-t-on la cause d’un crime, on n’y croit d’ordinaire, que s’il apparaît un désir d’obtenir, une crainte de perdre quelqu’un de ces biens dont nous parlons, car ils ont leur grâce et leur beauté ; mais qu’ils sont bas et rampants, si l’on songe aux trésors de la gloire et de la béatitude !
Il a été homicide. Pourquoi ? Il convoitait la femme ou l’héritage de son frère, il a voulu le voler pour vivre, ou se mettre en garde contre ses larcins ; il brûlait de venger une offense. Aurait-il tué pour le plaisir même du meurtre ? Est-ce croyable ? Car s’il est dit de cet homme, monstre de démence et de cruauté, qu’il était gratuitement méchant et cruel, nous savons néanmoins pourquoi. « Il craignait, dit l’historien, que le repos n’énervât sa main ou son cœur[80] ». Mais ici encore, pourquoi ? Il voulait que cette pratique du crime le rendît maître de Rome, fît tomber dans ses mains honneurs, richesses, autorité, l’affranchît de la crainte des lois et de cette détresse où le réduisaient la perte de sa fortune et la conscience de ses crimes. Ce Catilina n’aimait donc pas ses forfaits mêmes, mais la fin qui le portait à les commettre.
[80] Sallust., De Bello Catil., IX.
VI
Il se trouve dans les péchés une imitation fausse des perfections divines.
Qu’ai-je donc aimé en toi, malheureux larcin, crime nocturne de mes seize ans ? Tu n’étais pas beau, étant un larcin ; es-tu même quelque chose, pour que je parle à toi ? Ces fruits volés par nous étaient beaux, parce qu’ils étaient votre œuvre, beauté infinie, Créateur de toutes choses, Dieu bon, Dieu souverain bien et mon bien véritable. Ces fruits étaient beaux ; mais ce n’était pas eux que convoitait mon âme misérable ; j’en avais de meilleurs en abondance ; je ne les ai donc cueillis que pour voler. Car aussitôt je les jetai, ne savourant que l’iniquité, ma seule jouissance, ma seule joie. Si j’en approchai quelqu’un de ma bouche, je n’y goûtai que la saveur de mon crime.
Et maintenant, Seigneur mon Dieu, je cherche ce qui m’a plu dans ce larcin, et je n’y vois aucune ombre de beauté. Je ne parle point de cette beauté qui réside dans l’équité, dans la prudence ; ou bien, dans l’esprit de l’homme, sa mémoire, ses sens, sa vie végétative ; ni de la splendide harmonie des corps célestes, et de la terre et de la mer se peuplant de créatures par une continuelle succession de naissances et de morts ; ni même de cette beauté menteuse, voile des vices décevants.
Car l’orgueil contrefait l’élévation, et vous seul, ô mon Dieu, êtes élevé au-dessus de tous les êtres. L’ambition, que cherche-t-elle, sinon les honneurs et la gloire ? Et vous seul devez être honoré, seul glorifié dans tous les siècles. La tyrannie veut se faire craindre ; et qui est à craindre que vous seul, ô Dieu ? Votre pouvoir se laisse-t-il jamais rien ravir, rien soustraire, ici, là, par personne ? Et les profanes caresses veulent être de l’amour ; mais quoi de plus caressant que votre amour ? Quoi de plus heureusement aimable que la beauté resplendissante et souveraine de votre vérité ? La curiosité se donne pour la passion de la science ; et vous seul possédez la science universelle et suprême. L’ignorance même et la stupidité ne se couvrent-elles pas du nom de simplicité et d’innocence, parce que rien ne saurait être plus simple que vous, rien de plus innocent que vous, vos œuvres étant ennemies du mal ? La paresse prétend n’être que l’appétence du repos ; et quel repos assuré, que dans le Seigneur ? Le luxe se dit magnificence ; mais vous êtes la source vive et inépuisable des incorruptibles délices. La profusion se farde des traits de la libéralité ; mais vous êtes l’opulent dispensateur de toutes largesses. L’avarice veut beaucoup posséder, et vous possédez tout. L’envie dispute la prééminence ; quoi de plus éminent que vous ? La colère cherche la vengeance ; qui se venge plus justement que vous ? La crainte frémit des soudaines rencontres, menaçantes pour ce qu’elle aime ; elle veille à sa sécurité : mais pour vous est-il rien d’étrange, rien de soudain ? Qui vous sépare de ce que vous aimez ? Hors de vous, où est la constante sécurité ? La tristesse se consume dans la perte des jouissances passionnées, parce qu’elle voudrait qu’il lui fût aussi impossible qu’à vous de rien perdre. Ainsi l’âme devient adultère lorsque, détournée de vous, elle cherche hors de vous ce qu’elle ne trouve, pur et sans mélange, qu’en revenant à vous.
Ceux-là vous imitent avec perversité, qui s’éloignent de vous, qui s’élèvent contre vous. Et toutefois, en vous imitant ainsi, ils montrent que vous êtes le créateur de l’univers, et que vous ne laissez aucune place où l’on puisse se retirer entièrement de vous. Et moi, qu’ai-je donc aimé dans ce larcin ? En quoi ai-je imité mon Dieu ? faux et criminel imitateur ! Ai-je pris plaisir à enfreindre la loi par la ruse, cette puissance de la faiblesse ? Esclave échappé, mais traînant la chaîne de la licence, ai-je trouvé dans la faculté de violer impunément la justice une ténébreuse image de la Toute-Puissance ? Esclave malheureux qui fuit son maître et n’atteint qu’une ombre ! O corruption ! ô monstre de vie ! ô abîme de mort ! Ce qui était illicite a-t-il pu me plaire, et par cela seul qu’il était illicite ?
VII
Actions de grâces.
Que rendrai-je au Seigneur qui délivre mon âme du trouble de ces souvenirs ? Que je vous aime, Seigneur, que je vous rende grâces et confesse votre nom, ô vous qui m’avez remis tant de criminelles et abominables œuvres ! A votre grâce, à votre miséricorde je rapporte la gloire d’avoir fondu la glace de mes péchés. A votre grâce je rapporte tout ce que je n’ai pas fait de mal. Eh ! de quoi n’étais-je point capable, ayant aimé le crime sans intérêt ? Et je confesse que tout m’est pardonné, et le mal que j’ai fait de gré, et celui que m’a épargné votre miséricorde.
Quel mortel, méditant sur son infirmité, oserait attribuer à ses propres forces sa chasteté et son innocence, et se croirait en droit de vous moins aimer, comme s’il eût eu moins besoin de ce miséricordieux pardon que vous accordez au repentir des pécheurs ? Que l’homme qui, docile à l’appel de votre voix, a évité tous ces désordres dont je publie le souvenir et l’aveu, se garde de rire s’il me voit guéri par le même médecin à qui il doit de n’avoir pas été ou plutôt d’avoir été moins malade ; qu’il vous en aime davantage, reconnaissant que celui qui me délivre est le même qui l’a préservé des mortelles défaillances du péché.