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LES CONTES
OU
LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
ET JOYEUX DEVIS
DE
BONAVENTURE DES PERIERS,
Valet de chambre de la reine de Navarre.
PARIS.—IMPRIMERIE DE V^e DONDEY-DUPRÉ,
Rue Saint Louis, 46, au Marais.
LES CONTES
ou
LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
ET JOYEUX DEVIS
DE BONAVENTURE DES PERIERS,
Valet de chambre de la reine de Navarre,
Avec un choix des anciennes notes
DE BERNARD DE LAMONNOYE ET DE SAINT-HYACINTHE,
Revues et augmentées
par P.-L. JACOB, bibliophile;
ET UNE NOTICE LITTÉRAIRE
PAR CHARLES NODIER,
De l’Académie Française.
PARIS.
LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN
Éditeur de la Bibliothèque d’Élite,
9, RUE SAINT-GERMAIN-DES-PRÉS.
MDCCCXLI
TABLE DE MATIÈRES
[AVERTISSEMENT.]
M. Charles Nodier, dans son excellente notice sur Bonaventure des Periers, a si bien dit tout ce qu’il faut dire du charme exquis et du mérite supérieur de ces Contes, que nous renonçons à y ajouter quelque éloge qui les fasse lire et apprécier davantage: nous les regardons comme un des trésors les plus purs de notre littérature du seizième siècle, et voilà pourquoi nous les réimprimons avec l’espoir de les rendre populaires. Bonaventure des Periers, spirituel et gracieux conteur, est en outre, un des bons écrivains qui ont concouru à former la langue avec Rabelais, Calvin, Amyot et Montaigne.
Antoine Dumoulin, qui avait mis au jour, en 1544, le Recueil des Œuvres de des Periers en vers et en prose, trouvées dans ses papiers, fut sans doute aussi l’éditeur des Contes, quoique La Croix du Maine attribue la plus grande part de ces contes à Jacques Pelletier, du Mans, et Nicolas Denisot, également amis de Bonaventure des Periers. Cette première édition est intitulée: Les nouvelles Recréations et joyeux Devis, contenant quatre-vingt-huit contes en prose, Lyon, Robert Granjon, 1558, petit in-4o, imprimé en caractères dits de civilité (on les appelait autrefois lettre française).
Jacques Pelletier et Nicolas Denisot avaient sans doute travaillé avec Antoine Dumoulin à revoir et à compléter l’ouvrage de leur ami; puisque ces contes renferment des interpolations qui ne peuvent avoir été glissées dans le texte qu’après la mort de l’auteur, ils joignirent aux éditions suivantes quatre contes qui paraissent sortis de la même main que les premiers, et ensuite trente-sept autres qui sont empruntés évidemment à divers auteurs contemporains. Ce livre, ainsi augmenté, a été réimprimé neuf ou dix fois jusqu’en 1735, date de la dernière édition. Voilà donc plus d’un siècle que Bonaventure des Periers n’a eu les honneurs d’une réimpression!
Ces éditions sont les suivantes: Lyon, J. Roville, 1561, in-4o; Paris, Galiot du Pré, 1564 et 1568, petit in-12; Lyon, Benoît Rigaud, 1571, même format; Paris, Nicolas Bonfons, 1572, in-16; Paris, Claude Bruneval, 1582 ou 1583, in-16; Paris, Didier Millot, 1588, in-12; Rouen, 1606, in-12; Rouen, David du Petit-Val, 1615, in-12; Cologne, Gaillard, 1711, 2 vol in-12 (cette édition contient les notes de La Monnoye, avec des observations du même sur le Cymbalum mundi); Amsterdam; Z. Chatelain (Paris); 1735, 3 vol. in-12.
C’est le texte de cette édition que nous avons suivi, car il avait été collationné par La Monnoye sur les éditions originales. Mais, comme l’édition de 1735 fut faite, depuis la mort de La Monnoye, d’après un exemplaire corrigé et annoté par lui; Saint-Hyacinthe, ou Prosper Marchand, qui semble avoir été l’éditeur anonyme, n’a pas donné au texte toute la correction désirable, et y a laissé beaucoup de fautes qui accusent une extrême négligence, sinon peu de connaissance de ce qu’on nommait alors notre vieux gaulois. Cet éditeur a eu raison d’abréger çà et là les notes de son savant devancier, en y mêlant les siennes.
Nous avons encore abrégé ce commentaire, en modifiant le style et souvent les idées du commentateur; nous y avons incorporé nos propres remarques, sans autres prétentions que de faire mieux comprendre le langage et d’expliquer quelques faits obscurs. Nous nous sommes attachés particulièrement à rendre le texte intelligible par la ponctuation; mais, suivant notre système, nous ne respectons pas l’ancienne orthographe, qui n’est qu’un obstacle inutile à la lecture et à la popularité des chefs-d’œuvre de notre ancienne littérature.
Paul L. JACOB,
Bibliophile.
[BONAVENTURE DES PERIERS.]
Les hommes sont injustes et la renommée capricieuse. C’est un axiome de tous les temps, et j’aime à le rappeler pour la consolation des génies incompris de notre siècle, qui ne sont pas satisfaits de la gloire qu’ils se composent à eux-mêmes dans les réclames hyperboliques de leurs journaux. Ce n’est cependant pas d’eux que je me propose, de parler aujourd’hui, et j’ai pour cela des raisons à moi connues. Ils sont trop difficiles à contenter.
La première moitié du seizième siècle est dominée en France par trois grands esprits auxquels les âges anciens et modernes de la littérature n’ont presque rien à opposer. Ce sont ceux-là qui ont fait la langue de Montaigne et d’Amyot, la langue de Molière, de La Fontaine et de Voltaire, et il faut leur en conserver une reconnoissance éternelle. Une langue qu’ils n’ont point faite, à la vérité, c’est celle que l’on parle à présent dans les livres incompréhensibles des génies incompris; mais l’art est long, la vie courte, l’expérience difficile, comme dit Hippocrate, et on ne peut pas tout prévoir. Cette langue excentrique, qui échappe à la logique et à la grammaire, étoit du nombre des choses imprévues, sinon des choses impossibles.
Des hommes que j’ai indiqués, le premier, c’est Rabelais; le second, c’est Clément Marot. Voilà une double proposition qui ne souffrira point de difficultés. Quant au troisième, je vous le donne en dix, je vous le donne en cent, je vous le donne en mille; vous ne le trouverez pas, car les distributeurs officiels de hautes réputations ne lui ont pas délivré de brevet, et c’est tout au plus si les biographes daignent lui accorder un misérable certificat de vie.
Il s’appeloit Bonaventure Des Periers, et Bonaventure Des Periers n’est, sous aucun rapport, inférieur aux deux autres. La prééminence est une question de goût ou de sentiment que je ne m’aviserai pas de décider; mais, quel que soit celui des trois auquel on en décerne l’honneur, on ne se trompera pas de beaucoup. Je me rangerai volontiers du côté de ceux qui regarderont Bonaventure Des Periers comme le talent le plus naïf, les plus original et le plus piquant de son époque; mais cette opinion a besoin d’être appuyée sur des faits, et, dans ce qui me reste à dire de cet ingénieux écrivain, presque tous les faits sont nouveaux. C’est le seul genre d’intérêt que puisse offrir cette notice aux lecteurs qui ne s’occupent pas spécialement de notre histoire littéraire.
Nous ne manquons pas de détails, plus ou moins exacts, sur la vie de Clément Marot, de Cahors, et sur celle de François Rabelais, de Chinon. Quant à Bonaventure Des Periers, la seule chose que nous sachions positivement de lui, c’est son nom. Cette notion doit même avoir été fort équivoque pour le savant jésuite Mersenne, qui ne l’auroit pas appelé Perez en françois, et Peresius dans son excellent latin, si la véritable orthographe lui avoit été plus familière. L’époque et le lieu de sa naissance présentent bien d’autres difficultés. S’il est mort à trente-sept ans, comme le prétendent nombre d’écrivains contemporains, il n’est pas né sur la fin du quinzième siècle, comme le prétend mon ami M. Weiss, qui le fait mourir en 1544; s’il est né à Arnay-le-Duc en Bourgogne, ainsi que l’avance le même biographe, il n’étoit ni de Bar-sur-Aube en Champagne, comme le pense La Croix du Maine, ni d’Embrun en Dauphiné, comme le veut Guy-Allard, qui l’appelle Périer. Il n’y a pas, dans toute la république des lettres, un écrivain plus difficile à baptiser.
L’opinion de M. Weiss, qui a suivi celle de l’abbé Goujet, est d’ailleurs la plus probable. Dolet, qui étoit l’ami de Des Periers, et que des rapports d’âge, d’études et de sentimens, avoient dû faire pénétrer dans tous ces secrets de son histoire, si embarrassans pour nous, l’appelle Eutychum (Bonaventure) de Perium, Heduum poetam. Il est vrai de dire cependant qu’Hedua s’est dit pour la ville d’Autun elle-même, comme pour l’Autunois, et ce seroit là une quatrième hypothèse à débattre avec les autres. On n’en finirait pas.
Tout ce qu’on sait de la première jeunesse de Des Periers, c’est qu’elle avoit dû être fort studieuse, ou bien que Des Periers étoit organisé de manière à profiter en peu de temps et avec beaucoup d’éclat de quelques études superficielles effleurées entre deux plaisirs. C’est une grâce d’état que la Providence des gens d’esprit accorde quelquefois aux mauvais sujets. Dolet nous informe en effet que Bonaventure Des Periers avoit mis au net, de sa propre main, le premier tome des Commentarii linguæ latinæ, et Dolet n’étoit pas homme à confier ce travail à un humaniste du second ordre. Des Periers ne persista cependant pas long-temps dans ce genre d’occupations sérieuses, lui qui avoit pris pour devise: Loisir et liberté. Il n’avoit nul souci de la gloire, et il se connoissoit assez en bonheur pour ne pas mettre son bonheur dans une vaine réputation littéraire. Personne n’a poussé plus loin le dédain de la publicité et du bruit, puisqu’il ne reste pas une page imprimée de son vivant à laquelle il ait attaché son nom.
Le temps de la mort de Bonaventure Des Periers n’est pas plus facile à déterminer que celui de sa naissance. Ce qu’il y a de certain, c’est que cet événement n’est pas antérieur à l’année 1539, où le poète écrivoit, dans un rhythme gracieux dont il est l’inventeur, son joli Voyage de Lyon à l’isle de Notre-Dame, et qu’il n’est pas postérieur à l’année 1544, où Antoine Du Moulin donna l’édition posthume de ses Œuvres, sans entrer d’ailleurs dans les moindres détails sur les circonstances et sur les causes d’une catastrophe si tragique. Nous apprenons toutefois d’Henri Estienne que Bonaventure Des Periers se perça de son épée dans les accès d’une fièvre chaude ou d’un désespoir furieux, et quelques mémoires plus positifs insistent sur les particularités de ce suicide avec toute l’assurance d’un témoignage oculaire. Les uns rapportent qu’il se précipita sur la pointe de son arme, et qu’elle le traversa de part en part jusqu’à la garde; les autres ajoutent qu’il déchira sa blessure de ses mains, et qu’il en arracha ses entrailles, comme Caton. A l’existence près de Bonaventure Des Periers, tout devant rester équivoque dans son histoire, Prosper Marchand doute même du fait principal, et, comme il a voulu justifier son auteur favori d’impiété, il ne tient pas à lui de l’absoudre, aux yeux de la postérité, d’un horrible attentat sur lui-même. Dans les embarras d’une pareille biographie, il reste certainement beaucoup de choses à deviner, et l’on ne peut tenter d’y être instructif sans s’exposer à être téméraire.—In re parum nota conjectare licet.
Osons donc conjecturer, puisqu’il le faut, que Bonaventure Des Periers étoit, vers 1536, un jeune homme de sang noble, d’éducation distinguée, de manières brillantes, qui se faisoit remarquer par cette indépendance de pensées si favorable au succès des ouvrages d’imagination, et à laquelle on ne pouvoit refuser alors les honneurs du courage. Il fondoit en effet, avec Rabelais et Marot, cette école de scepticisme railleur qui produisit long-temps après Fontenelle et Saint-Evremont, puis ce formidable esprit de Voltaire qui a renversé tout l’édifice patient et laborieux de la civilisation à coups de marotte. Ce n’est pas sous ce rapport que Des Periers m’intéresse, et que j’ai tenté de réhabiliter sa mémoire oubliée. Je rends volontiers justice au talent partout où il se trouve, et même quand il accomplit la funeste mission de détruire; mais la mission du génie est de conserver, quand il est venu trop tard pour créer encore.
Quoi qu’il en soit, c’est probablement à ce caractère particulier de son esprit que Bonaventure Des Periers fut redevable de la faveur d’une grande princesse dont les premiers penchans inclinèrent vers un scepticisme absolu, et qui finit toutefois, comme tant d’autres incrédules, par mourir dans les visions ascétiques de la mysticité. Marguerite n’avoit encore que quarante-cinq ans, et on sait qu’aussi savante que belle, elle aimoit à réunir dans sa cour les hommes les plus distingués de son temps. Marot avoit été son valet de chambre pendant plusieurs années, et depuis 1530 seulement elle avoit senti l’impossibilité de le défendre contre ses nombreux accusateurs, sans se compromettre ou se perdre elle-même. Bonaventure Des Periers le remplaça au même titre, et jouit de la protection dont on n’osoit plus couvrir son imprudent ami. Le palais reprit son éclat, sa gaieté, ses veillées et ses fêtes. Les muses y rentrèrent comme dans leur temple à l’appel de leur dixième sœur, et sous les auspices d’un de leurs plus brillans favoris. Marot y reparoissoit de temps à autre, dans les rares intervalles que lui laissoient des persécutions trop souvent méritées. Deux jeunes gens de grande espérance, qui terminoient à Paris d’éclatantes études, et qui devoient conserver à Des Periers une amitié bien fidèle, y apportoient en tribut les fruits d’une verve précoce dont toutes les promesses n’ont pas été tenues. C’étoit Jacques Pelletier du Mans, l’audacieux grammairien; c’étoit le précepteur des belles Seymour, Nicolas Denisot, plus connu depuis sous la maussade anagramme du comte d’Alsinois. Nous ne parlons ici que des personnages célèbres de l’époque dont le nom doit nécessairement se retrouver dans la suite de notre notice.
Les soirées de Marguerite ne ressembloient pas aux soirées vives et turbulentes du dix-neuvième siècle. La danse n’étoit pas encore en honneur comme elle l’est aujourd’hui. Le jeu n’occupoit que les personnes d’un esprit peu élevé. Les belles dames prenoient plaisir à entendre jouer du luth, ou, ainsi qu’on le disoit alors, du luc et de la guiterne, par quelque artiste habile, et Des Periers excelloit à jouer du luth en s’accompagnant de sa voix. Il est presque inutile de dire qu’il chantoit ses propres vers, et qu’il les improvisoit souvent. Ces fêtes rappeloient donc quelque chose du temps des troubadours et des ménestrels dont le souvenir vivoit toujours dans la mémoire des vieillards. Un autre genre de divertissement s’étoit introduit en France dès le règne de Louis XI, et faisoit le charme des veillées: c’étoit la lecture de ces nouvelles, quelquefois intéressantes et tragiques, presque toujours galantes et licencieuses, dont il paroît que Boccace avoit puisé le goût à Paris. Marguerite y fournissoit quelque chose pour sa part, et sa part est facile à reconnoître quand on a fait quelque étude de son style; Pelletier, Denisot, Des Periers surtout, concouroient à cet agréable amusement avec toute l’ardeur de leur âge et toute la vivacité de leur esprit. Boaistuau et peut-être Gruget, qui sortoient à peine de l’adolescence, tenoient tour à tour la plume, et nous avons à ces scribes fidèles l’obligation d’un livre charmant, dont je ne tarderai pas à nommer le véritable auteur.
Vers la fin de l’an 1538, ou au commencement de 1539, cette agréable société fut dissoute par un événement qui n’est pas bien expliqué. Les chants avoient cessé. Des Periers, long-temps errant, se réfugioit à Lyon, écrivoit ses derniers vers, et disparoissoit tout-à-coup du monde littéraire, où son nom ne reparoît plus qu’en 1544, avec l’édition posthume de ses ouvrages. Constant dans une noble amitié, il adresse à Marguerite les touchans adieux de sa muse, et il est facile de s’apercevoir, à la dernière strophe de son Voyage, que Marguerite devoit avoir le secret de son asile et de ses chagrins:
Retirez-vous, petits vers mistes (mêlés),
A seureté, soubz les couleurs
De celle dont (quand estes tristes)
L’espoir apaise vos douleurs.
Si l’on se reporte à l’époque où Des Periers composoit l’agréable voyage dont j’ai parlé, on n’aura point de doute sur l’objet et la nature de ses inquiétudes. Le Cymbalum Mundi, dont il sera question plus tard, avoit paru en 1537, et il avoit été aussitôt poursuivi avec une violence dont presque aucune prohibition littéraire n’offre l’exemple. Jehan Morin, l’imprimeur, étoit en prison; l’ouvrage étoit saisi et presque anéanti; l’auteur pouvoit être déjà nommé dans quelques-uns des aveux qu’arrachoit la torture. S’étoit-il rendu à Lyon pour donner ses derniers soins à la réimpression exécutée en 1538, par Benoist Bonyn, ou, ce qu’il est plus naturel de présumer, n’avoit-il d’autre but que de la détruire? Tout cela est fort incertain, mais les conséquences d’une pareille position se déduisent plus naturellement. L’anonyme étoit reconnu, Marguerite elle-même étoit compromise, et Des Periers se tua. Cet événement ne doit pas être postérieur à l’an 1539.
Il n’est pas possible d’oublier nulle part, en poursuivant cet examen, que toute la destinée de Bonaventure Des Periers est marquée d’un sceau fatal d’incertitude et d’oubli. Ce qu’il y a de plus positif dans la vie d’un écrivain, ce sont ordinairement ses écrits, et les moindres écrits de Bonaventure Des Periers sont enveloppés d’un profond mystère auquel il paroît avoir pris plaisir lui-même. Homme du monde bien plus qu’il n’étoit homme de lettres, et homme de lettres seulement parce qu’il étoit homme du monde, il ne se résout à publier quelques écrits qu’en 1537, et il garde avec soin le voile de l’anonyme qu’il avoit quelquefois intérêt à ne pas laisser soulever. On ne sauroit lui contester l’Apologie de Marot absent, imprimée dans le recueil des Disciples et Amis de Marot, Lyon, Pierre de Sainte-Lucie, sans date, mais certainement en 1537, puisque cette pièce y est attribuée à Bonaventure, valet de chambre de la royne de Navarre, par un éditeur qui ne pouvoit se tromper sur les différens collaborateurs de son recueil. La réticence du nom de famille est probablement imposée par quelque circonstance particulière, et la persécution exercée dès lors contre Des Periers est très-suffisante pour l’expliquer. Dans la réimpression de Paris, publiée en 1539, Bonaventure est écrit Bonadventure avec une intention sensible de déguisement, et La Monnoye, à qui appartenoit mon exemplaire, se croit obligé de marquer à la marge qu’il s’agit ici de Des Periers. Le nom de Des Periers, l’impiissimus nebulo, de Voetius, étoit déjà proscrit; ses meilleurs amis ne le rappeloient pas sans crainte, et, selon toute apparence, les poursuites de la justice avoient eu leur dernier résultat. Des Periers étoit en fuite. Il étoit probablement mort.
C’est aussi en 1537 que paroissent trois autres pièces que les vieux bibliothécaires du seizième siècle attribuent à Des Periers. La première est le Valet de Marot contre Sagon, petit chef-d’œuvre de verve satirique et bouffonne, qui ne peut être que de Des Periers, puisque les bienséances de la modestie ne permettoient pas à Marot de le composer; la seconde est la Prognostication des Prognostications, par M. Sarcomoros, secrétaire du roy de Cathay, boutade pleine de sel et de philosophie contre un genre de charlatanisme, alors fort accrédité, auquel Rabelais avoit porté les premiers coups quatre ans auparavant dans la Prognostication Pantagrueline. Cette facétie, qui est omise par M. Barbier, et que M. Brunet indique sans nom d’auteur, n’en est pas moins l’ouvrage authentique de Des Periers, puisque Du Moulin l’a réimprimée dans l’édition de 1544, où il n’est rien entré d’apocryphe. La troisième est la traduction de l’Andrie de Térence et du Traité des Quatre Vertus Cardinales, selon Sénecque, dont on ne connoît plus qu’une édition de 1555, Lyon, in-8o, qui est d’une grande rareté, mais bien moins rare, à coup sûr, que celle de 1537, indiquée par M. Weiss et M. Barbier, et dont l’existence m’est démontrée. Une question singulière s’élève cependant ici: Comment cette traduction de l’Andrie a-t-elle échappé à son ami Antoine Du Moulin, qui publia ses Œuvres, et qui a recueilli le poème des Quatre Vertus? Quelque circonstance particulière, dont nous ne pouvons plus rendre raison, auroit-elle enveloppé cet invisible volume dans la proscription du Cymbalum Mundi? Les questions de ce genre se présentent souvent, comme on sait, dans l’histoire de Bonaventure Des Periers.
Malheureusement pour Des Periers, toutes ses productions n’étoient pas de nature à défier la censure ecclésiastique, alors si puissante, comme les innocens opuscules dont nous venons de parler. Dans cette année féconde en travaux ingénieux, il publioit encore ou laissoit publier le Cymbalum Mundi, le plus célèbre de tous ses ouvrages. S’il faut en croire Nicolas Catherinot, dont le témoignage de médiocre valeur a cependant été accueilli par Beyer et par Vogt, la première édition de ce livre fameux sortit des presses de Bourges. Ce qu’il y a de certain, c’est que cette édition n’a jamais été vue par Catherinot lui-même, qui en convient, et on est fort autorisé à la tenir au nombre des livres imaginaires. L’édition reconnue, jusqu’ici, comme originale, fut donnée à Paris par un pauvre libraire nommé Jehan Morin, et détruite avec tant de soin qu’on n’en connoissoit plus que deux exemplaires au commencement du dix-huitième siècle, celui de la Bibliothèque du Roi, et celui du savant Bigot. Le premier a disparu depuis long-temps; le second, qui avoit passé de la bibliothèque de Gaignat dans celle de La Vallière, et qui avoit été acquis pour le roi, si mes souvenirs ne me trompent, ne se retrouve, dit-on, pas plus que l’autre. On ne sauroit donc où reprendre une de ces éditions originales du Cymbalum, si Benoist Bonyn ne l’avoit réimprimé à Lyon en 1538, et les exemplaires en sont devenus si rares aussi, qu’ils se réduisent probablement à deux, celui de la Bibliothèque du Roi et le mien, qui provient de l’élégante collection de Girardot de Préfond. Le premier est enrichi d’une requête de Jehan Morin, fac-simile fait avec soin, qu’on attribue à Dupuy; et ce précieux volume a été lui-même égaré pendant vingt ans, au milieu des innombrables richesses du magnifique dépôt dont il fait partie, mais où il était inutilement cherché, dans ces derniers temps, par les curieux. Jamais fatalité plus obstinée ne s’est attachée à la réputation d’un auteur et de ses écrits.
Un tel livre ne pouvoit cependant pas se perdre absolument. Prosper Marchand le réimprima en 1711, avec une préface apologétique dont l’objet est fort singulier. Prosper Marchand, savant homme d’ailleurs, et qui se connoissoit merveilleusement en livres, n’étoit pas doué d’un esprit de critique fort pénétrant; comme le vieux bibliothécaire Du Verdier, il n’avoit vu dans l’ouvrage de Des Periers qu’un badinage ingénieux à la manière de Lucien, et il prend à tâche de prouver que le reproche d’impiété fait au Cymbalum Mundi n’est fondé sur aucune raison plausible, ce qui prouve seulement que Prosper Marchand ne savoit pas lire le Cymbalum Mundi. Voltaire adopta plus tard la même opinion, et ceci prouve autre chose, c’est que Voltaire ne l’avoit pas lu. L’idée qu’un homme d’esprit du seizième siècle avoit jugé à propos d’écrire un volume de persiflages contre les dieux de la mythologie, et de jeter du ridicule sur Jupiter et sur Mercure en l’an de grâce 1537, peut passer pour une des fantaisies les plus bizarres qui soient jamais entrées dans la tête des savans. Dans Prosper Marchand, c’est la vision d’un pédant épris de l’auteur qu’il publie. Dans Voltaire, c’est le paradoxe d’un spirituel et admirable étourdi.
Voltaire, qui étoit tout dans son siècle, si ce n’est peut-être physicien, naturaliste, linguiste et grammairien, ne jugeoit guère les écrivains de la Renaissance dont le nom lui étoit parvenu, que sur la foi de leurs derniers éditeurs. Le petit livre de Des Periers étoit, de tous les écrits de cette époque, celui qui alloit le mieux à son esprit et auquel il devoit plus de sympathie; car, ce livre, il l’auroit fait lui-même deux cents ans plus tôt; mais il falloit lire quelques pages welches, et cela répugnoit à ses habitudes. Il aima mieux s’en rapporter à ce bon M. Le Duchat qui trouve le Cymbalum inintelligible, et à ce bon M. Goujet qui le trouve ennuyeux. M. Le Duchat avoit la compréhension obtuse, et M. l’abbé Goujet n’étoit pas facile à amuser. Le Cymbalum Mundi ne seroit en effet qu’une imitation tout-à-fait servile de Lucien, qu’il faudroit le citer encore comme un des chefs-d’œuvre de langue du quinzième siècle. On va voir que c’étoit autre chose.
Le Cymbalum Mundi reparut dans une édition plus soignée en 1732, avec la préface de Prosper Marchand et des notes de La Monnoye, qui étoit mort depuis quelques années. Cette circonstance explique assez bien comment il se fait que ces notes ne soient pas plus nombreuses, et que cette édition ne soit pas meilleure. La Monnoye ne s’étoit occupé du Cymbalum Mundi qu’en passant, et à l’occasion de son édition des Contes et nouvelles Récréations du même auteur. Une lecture plus réfléchie, des études moins superficielles auroient produit, sous sa plume, un excellent travail dont il étoit certainement plus capable que tout autre, et il ne nous resteroit rien à dire sur cette matière, s’il l’eût approfondie au lieu de l’effleurer. Il l’a malheureusement laissée toute neuve, soit qu’il n’ait jamais trouvé l’occasion de s’en occuper avec plus de détails, soit qu’il ait craint, avec quelque raison, d’aborder au vif une discussion alors irritante et dangereuse. Plusieurs de ses notes prouvent que la clef du Cymbalum Mundi ne lui avoit pas échappé, et cette clef n’échapperoit aujourd’hui à personne, car elle est cachée dans le plus simple de tous les artifices, c’est-à-dire dans l’anagramme. On concevroit même à peine que Des Periers eût dissimulé son secret sous un voile si léger, si l’anagramme avoit été aussi vulgaire de son temps que du nôtre, et il est vrai de dire qu’on cite peu de livres remarquables où elle ait été employée avant lui, comme le Pantagruel d’Alcofribas Nasier, masque transparent de François Rabelais. Mais ce n’étoit pas un nom que Bonaventure Des Periers s’étoit avisé de cacher dans l’anagramme: c’étoit une idée, et il reste encore à savoir si la justice elle-même avoit deviné le mot de cette énigme, car l’arrêt du 7 mars 1537, avant Pâques, seul document subsistant de l’accusation et de la poursuite, n’a pas pris la peine de nous en informer. Or, il n’y a rien de plus significatif: le livre est adressé par le prétendu traducteur, Thomas Du Clenier, à son ami Pierre Tryocan, c’est-à-dire par Thomas l’Incrédule, à Pierre Croyant; cette traduction ne laisse pas le moindre doute sur le véritable motif de l’écrivain, et il est assez évident qu’il s’agit ici de l’incrédulité de Thomas et de la croyance de Pierre, qui n’ont certainement rien à démêler avec les superstitions surannées de la mythologie. C’est la raillerie de Lucien et d’Apulée, j’en conviens, mais elle a changé d’objet.
Il est vrai que toutes les éditions portent Thomas Du Clevier, et non pas Thomas Du Clenier, sans en excepter l’édition invisible de 1537, si la réimpression de 1732 l’a suivie fidèlement et à une lettre près: mais il est besoin de dire que le v consonne s’écrivoit, en 1537, comme l’u voyelle, et que la figure de la lettre u et celle de la lettre n, qui se confondent si facilement dans notre écriture cursive, étoient plus sujettes encore à se confondre dans l’impression gothique. Le manuscrit seul de Des Periers pourroit éclaircir cette question; mais cela est assez inutile à vérifier. Tout le monde sait que la suppression ou la mutation d’une lettre étoit un des priviléges de l’anagramme.
Je me sens arrêté par une autre difficulté au moment de continuer cette notice. Je suis éditeur de la petite découverte dont je viens de parler, et qui s’est refusée, je ne sais comment, aux secrètes investigations de La Monnoye, si patient et si subtil à débrouiller des anagrammes, mais je n’en suis pas propriétaire. Bien qu’il ait comblé mon esprit d’une douce satisfaction à l’âge de quinze ans, je ne me suis pas précautionné d’un brevet d’invention pour l’exploiter à mon aise, et je n’ai aucune envie d’en dérober l’honneur à M. Éloi Johanneau, qui l’a faite de son côté. M. Éloi Johanneau est sans doute assez riche de son propre fonds pour me faire avec plaisir l’aumône de cette obole bibliographique, qui ne représente guère plus de valeur que l’explication d’une charade ou d’un rébus, et je ne crois pas avoir à redouter de sa part la moindre réclamation; mais il ne faut pas oublier que nous vivons sous l’empire d’une littérature essentiellement processive, qui a transporté au Parnasse l’antre odieux des Chiquanous. C’est pourquoi je me hâte de me prémunir contre un soupçon de plagiat dont le méchant état de mes affaires pécuniaires ne me permettroit pas pour le moment de me défendre en justice, et je recommande humblement cet exemple modeste aux honnêtes gens peu versés dans la pratique, qu’une passion funeste a entraînés comme moi dans la carrière des lettres. L’idée est devenue une denrée si rare, qu’on a été obligé de la mettre, comme la Toison d’Or, sous la protection de certains dragons, qui n’ont garde eux-mêmes d’y toucher. Le plus sûr est donc de suivre une méthode prudente, qui s’est fort accréditée de nos jours, et de n’écrire que des choses qui ne ressemblent à rien du tout.
L’imitation de Lucien est si sensible dans le Cymbalum Mundi, qu’il n’est pas étonnant qu’elle ait trompé Prosper Marchand sur le fond du sujet. Pour se rendre un compte exact de l’idée que Des Periers a voulu cacher sous ces formes de fantaisie, il faut se décider à recourir à l’analyse et entrer dans quelques détails. Ce soin ne sera peut-être pas entièrement inutile. Il y a si peu de personnes qui lisent, et parmi les personnes qui lisent, il y en a si peu qui aient lu le Cymbalum Mundi!
Le premier dialogue est à quatre personnages, une hôtesse comprise. Mercure descend à Athènes, chargé par les dieux de différentes commissions, et entre autres choses, de faire relier tout à neuf le livre des destinées, qui tomboit en pièces de vieillesse. Il entre au cabaret, où il s’accoste de deux voleurs qui lui dérobent son précieux volume, pendant qu’il est allé lui-même à la découverte pour voler quelque chose, et qui en substituent un autre à la place, «lequel ne vault de guère mieulx.» Mercure revient, boit, et se dispute avec ses compagnons, qui l’accusent d’avoir blasphémé et le menacent de la justice, «parce qu’ils peuvent lui amener de telles gens qu’il vauldroit mieulx pour lui avoir à faire à tous les diables d’enfer que au moindre d’eulx.» Ces deux drôles s’appellent Byrphanes et Curtalius, et La Monnoye croît reconnoître sous ces deux noms les avocats les plus célèbres de Lyon, Claude Rousselet et Benoît Court. Quoique le grec et le latin se prêtent assez bien à cette hypothèse d’étymologie ou d’analogie, elle est certainement plus hasardée que les hypothèses du même genre qui sont fondées sur l’anagramme, et cependant je n’hésiterois pas à l’admettre. L’idée de mettre le dieu des voleurs aux prises avec deux avocats qui s’emparent du livre des destinées pour le remplacer par le bouquin de la loi; qui font ensuite à ce dieu, qu’ils ont reconnu d’abord, un procès en sacrilége, et qui parviennent à lui faire redouter à lui-même les suites de son impiété, cette idée, dis-je, est tout-à-fait digne de Des Periers, et je serois désespéré qu’il ne l’eût pas eue; mais c’est une conviction qu’on ôteroit difficilement de mon esprit.
Prosper Marchand imagine que le second dialogue est transposé, et qu’il devroit suivre le troisième, qui pouvoit en effet se rattacher immédiatement au premier; mais Prosper Marchand se trompe. Ce second dialogue est un entr’acte, un véritable intermède, dont l’action se passe entre le premier et le troisième. Mercure volé ne s’est pas aperçu d’abord du larcin qui lui avoit été fait; il sortoit «de l’hostellerie du Charbon blanc, où il avoit bu un vin exquis; c’estoit la veille des bacchanales, il estoit presque nuict, et puis tant de commissions qu’il avoit encore à faire luy troubloient si fort l’entendement, qu’il ne sçavoit ce qu’il faisoit.» Il a donné au relieur un livre pour l’autre sans y prendre garde, et c’est en attendant son livre qu’il s’amuse à parcourir Athènes, dans la compagnie de son ami Trigabus. Parmi les bons tours qu’il a joués autrefois aux habitans de cette ville classique de la sagesse, il en est un qui a produit de graves résultats. Pressé par eux de leur céder la pierre philosophale qu’il leur avoit fait entrevoir, il a mis la pierre en poudre et l’a ainsi semée dans l’arène du théâtre, où ils n’ont cessé depuis de s’en disputer les fragmens. Il n’y en a cependant pas un qui en ait trouvé quelque pièce, quoique chacun d’eux se flatte en particulier de la posséder tout entière. C’est ici, selon Prosper Marchand, une raillerie des chimistes, c’est-à-dire de ceux qui cherchent la pierre philosophale, et c’est en effet le sens propre d’une métonymie dont Des Periers n’a pas pris beaucoup de peine à cacher le sens figuré. Qu’est-ce en effet, selon lui, que cette pierre philosophale? «C’est l’art de rendre raison et juger de tout, des cieulx, des champs élyséens, de vice et de vertu, de vie et de mort, du passé et de l’advenir. L’ung dict que pour en trouver il se fault vestir de rouge et de vert, l’autre dict qu’il vauldroit mieulx estre vestu de jaune et de bleu.—L’ung dict qu’il fault avoir de la chandelle, et fût-ce en plein midi; l’aultre tient que le dormir avec les femmes n’y est pas bon.» Nous voilà bien loin du grand œuvre des alchimistes. Et qu’importe leur vaine science à l’auteur du Cymbalum Mundi? La pierre philosophale de Des Periers, c’est la vérité, c’est la sagesse révélée; tranchons le mot, c’est la religion; et cette allégorie impie est si claire, qu’elle ne vaut presque pas la peine d’être expliquée; mais si elle laissoit quelque doute, l’anagramme l’éclairciroit ici d’une manière invincible. Quels sont ces hommes opiniâtres qui contestent entre eux la possession du trésor imaginaire? Ce ne sont vraiment pas des alchimistes; ce sont des théologiens. C’est Cubercus ou Bucerus, c’est Rhetulus ou Lutherus, les deux chefs, divisés en certains points, de la nouvelle réforme; c’est Drarig ou Girard, un des écrivains militans de la communion romaine. Tout ceci est d’une évidence qui devoit frapper La Monnoye; mais La Monnoye se contente de le faire deviner, sans le dire positivement. L’antiquité n’a certainement point de fiction plus vive et plus ingénieuse. Ajoutons qu’elle n’en a point de plus claire et de mieux exprimée.
Le troisième dialogue est moins important, mais il est délicieux. Mercure a reporté dans l’Olympe le prétendu livre des destinées, si méchamment remplacé par les Institutes et les Pandectes. Jupiter vient de renvoyer le messager céleste sur la terre pour y faire promettre, par écrit public, une récompense honnête à la personne qui aura trouvé «iceluy livre, ou qui en saura aulcune nouvelle.—Et par mon serment, je ne sçay comment ce vieulx rassoté n’a honte! Ne pouvoit-il pas avoir vu autrefoys dans ce livre (auquel il cognoissoit toutes choses) ce qu’il devoit devenir? Je croy que sa lumière l’a éblouy; car il falloit bien que cestuy accident y fût prédit, aussi bien que tous les aultres, ou que le livre fût faulx.»—Une fois ce gros mot lâché, Des Periers oublie son sujet, et le reste du dialogue n’est qu’une fantaisie de poète, mais une fantaisie à la manière de Shakespeare ou de La Fontaine, dont la première partie rappelle les plus jolies scènes de la Tempête et du Songe d’une nuit d’été, dont la seconde a peut-être inspiré un des excellens apologues du fabuliste immortel. Il faut relire dans l’ouvrage même, pour comprendre mon enthousiasme, et, si je ne m’abuse, pour le partager, la charmante idylle de Célia vaincue par l’Amour, et les éloquentes doléances du Cheval qui parle.
L’idée de faire parler des animaux avoit mis Des Periers en verve. Son quatrième dialogue, qui n’a aucun rapport avec les autres, est rempli par un entretien entre les deux chiens de chasse qui mangèrent la langue d’Actéon, et qui reçurent de Diane la faculté de parler. Les raisons dont Panphagus se sert pour se dispenser de parler parmi les hommes contiennent les plus parfaits enseignemens de la sagesse, et, quoique n’étant que d’un simple chien, elles méritent toute l’attention des philosophes. Il faut remarquer aussi dans ce dialogue la jolie fiction des Nouvelles reçues des Antipodes, où la vérité menace de se faire jour par tous les points de la terre, si on ne lui ouvre une issue libre et facile. C’est une de ces inventions familières au génie de Des Periers, comme la vérité disséminée en poudre impalpable dans l’amphithéâtre, comme le livre délabré des lois humaines substitué au livre plus délabré encore des lois divines, et la moindre de ces idées auroit fait chez les anciens la réputation d’un grand homme.
Il est donc trop prouvé aujourd’hui que l’ouvrage de Des Periers méritoit réellement le reproche d’impiété qui lui a été adressé par son siècle, et qu’il s’étoit bien attiré des persécutions que rien ne justifie d’ailleurs, car rien ne peut justifier la persécution. Il est fort douteux que Dieu éprouve jamais le besoin de se venger des folles insultes des hommes; mais il est suffisamment démontré aux esprits sensés que la société n’est pas investie du droit de venger Dieu. Cette conviction est trop universellement répandue à l’époque où nous vivons pour qu’il soit nécessaire de l’affermir par des raisonnemens; on peut seulement regretter qu’elle soit plutôt le résultat de l’indifférence que celui de la réflexion.
Abstraction faite du scepticisme effréné de Des Periers, de son ironie et de ses sarcasmes, son livre est digne de plus de réputation qu’il n’en a conservé. A l’époque où il parut, notre littérature ne possédoit rien d’un style aussi pur et d’un tour aussi délicat. C’est un précieux texte de langue dont la réimpression seroit favorablement accueillie des gens de lettres, car celle de Prosper Marchand et celle de La Monnoye ont cessé d’être communes dans le commerce, et l’ingénieux chef-d’œuvre du moderne Lucien y est noyé dans une multitude de conjectures confuses et de notes inutiles, ceci soit dit sans préjudice du respect qui est dû à ces excellens esprits.
Il ne fut permis de rappeler le nom de Des Periers qu’en 1544, et c’est la date d’une édition du Recueil de ses œuvres, publiée in-8o, à Lyon, chez Jean de Tournes, par Antoine Du Moulin, qui la dédie à la reine de Navarre dans une épître fort mal écrite. Le prétendu Recueil des œuvres de Des Periers est loin de justifier les promesses de son titre; il ne contient ni les jolies pièces de Des Periers pour la défense de Marot, ni la traduction de l’Andrie, et on comprend à merveille qu’il ne peut pas contenir le Cymbalum Mundi. Antoine Du Moulin convient lui-même, en son lourd style, qu’il n’a pu recouvrer qu’une partie de ces nobles reliques, «desquelles aussi (à ce qu’il a ouy dire au deffunct) la royne conserve rière elle assez bonne quantité.» Nous verrons plus tard en quoi cette partie consistoit. «D’autres notables, ajoute-t-il, sont entre les mains d’ung mien cogneu à Montpellier,» et on pourroit reconnoître à cette désignation Jacques Pelletier du Mans, dont la vie errante se prête à toutes les conjectures, l’époque dont nous parlons concourant avec celle de ses études en médecine. Le Recueil des œuvres de Bonaventure Des Periers se réduit, au reste, à un mince volume de cent quatre-vingt-seize pages, dont quarante et une occupées par une traduction en prose du Lysis de Platon, qui ne se recommande que par un style facile et naïf. C’est probablement un ouvrage de jeunesse. Une autre pièce en prose, intitulée Des Mal-Contens, et adressée à Pierre de Bourg, Lyonnois, mérite mieux d’être remarquée, quoiqu’elle se renferme en six pages, parce qu’elle démontre invinciblement l’identité de l’auteur avec celui d’un autre livre dont il sera question tout-à-l’heure. C’est déjà la manière philosophique de Montaigne, et, chose étrange, c’est déjà un style que Montaigne n’auroit pas désavoué.
La troisième et dernière pièce de prose du Recueil de Des Periers n’est que de la prose apparente, et ceci a besoin d’explication. Marguerite, ayant chargé ce fidèle serviteur d’un travail sur son histoire, dont le sujet n’est pas autrement expliqué, le voyoit avec peine perdre un temps précieux à ne lui écrire qu’en vers, et demandoit expressément des lettres en prose. Des Periers adopte donc la forme vulgaire de correspondance qu’on lui a prescrite, mais il prend plaisir à prouver qu’elle ne fait que gêner son allure naturelle, et que les vers lui arrivent sans effort, même quand il ne les cherche point. On peut la copier sous la forme rhythmique, sans que le style y perde rien de sa souplesse et de son abandon. Ajouterai-je que cet abandon excède quelquefois les bornes de la bienséance requise entre un valet de chambre et sa maîtresse? Honny soit qui mal y pense.
Des Periers a laissé peu de vers, mais ceux qui nous restent lui assignent une place honorable parmi les poètes de son temps, tout près de Clément Marot et de Mellin de Saint-Gelais. Ce qui le distingue comme eux, c’est la pureté d’un langage qui semble anticiper, par quelque étrange prévision, sur une époque bien postérieure. Il est évident que Ronsard faillit corrompre tout-à-fait la langue en essayant de l’enrichir. En acquérant sous sa plume, hélas! trop savante, je ne sais quelle pompe verbale peu compatible avec son esprit, elle perdit ce charme de simplesse et de naturel qui ne fut retrouvé que par La Fontaine et Molière. La Fontaine ne désavoueroit peut-être pas ces vers de Des Periers, dont le tour et la pensée ont été reproduits si souvent dès lors, mais qui avoient du temps de Des Periers toute la fraîcheur de leur sujet:
.... Vous donc, jeunes fillettes,
Cueillez bientôt les roses vermeillettes
A la rosée, avant que le temps vienne
Les dessécher: et tandis vous souvienne
Que cette vie, à la mort exposée,
Se passe ainsi que roses ou rosée.
Le volume est terminé par une espèce de post-face de Jean de Tournes, qui est entièrement hors-d’œuvre, mais qui contient d’excellentes idées sur la question de contrefaçon, si débattue aujourd’hui, et une apostille de cet illustre imprimeur, dans laquelle il exprime l’espoir de recouvrer incessamment d’autres ouvrages du poète. Cette seconde partie n’a jamais paru, et la première, qui n’a pas été réimprimée, est d’une grande rareté, comme tous les ouvrages de Des Periers en édition originale. Il ne faut cependant pas juger de sa valeur par le prix exorbitant de 272 francs qu’elle vient d’atteindre à la vente des livres de M. de Pixérécourt. L’exemplaire acquis à ce taux hyperbolique doit plus de moitié de sa fortune aux armoiries du comte d’Hoym, dont les plats de sa couverture étoient décorés. Il est permis de douter que le nom et les armes des grands seigneurs de notre époque impriment à leurs livres, quand ils en ont, une recommandation aussi profitable: l’âge des bibliothèques est passé. Le plus curieux de tous les cabinets du monde ne rapporte pas d’intérêts.
L’ouvrage de Bonaventure Des Periers auquel nous arrivons par l’ordre chronologique des publications est beaucoup moins connu que les précédens, quoiqu’il soit encore plus digne de l’être. Il faut fouiller dans ces vagues mais précieuses archives de l’histoire littéraire qu’on appelle les Ana, ou interroger de vieux catalogues, pour en retrouver quelques indices. La Monnoye a cru pouvoir l’attribuer à Élie Vinet et à Jacques Pelletier du Mans, si souvent nommé dans la biographie de Des Periers, et c’est l’opinion que M. Barbier a suivie, quoique des savans, mieux fondés dans leurs conjectures, en fissent honneur à Des Periers. Mais qui se seroit résigné à l’examen approfondi de cette question, quand l’éditeur du livre semble avoir pris plaisir à la rendre tout-à-fait étrangère aux études sérieuses, par le choix d’un titre énigmatique et bizarre qui n’annonce qu’une lourde facétie? C’est en 1557 qu’Enguilbert de Marnef imprima, à Poitiers, avec une élégance à laquelle l’imprimerie n’atteindra plus, le singulier volume in-4o de 112 pages, intitulé: Discours non plus mélancoliques que divers, de choses mesmement qui appartiennent à notre France: et à la fin, la manière de bien et justement entoucher les lucs et guiternes. Personne n’est tenté, il faut en convenir, d’aller chercher un chef-d’œuvre là-dessous. Pour l’y trouver, il faut lire, et l’occasion de lire les Discours se présente fort rarement, car mes recherches ne constatent pas l’existence de plus de trois exemplaires. J’en possède un que j’ai lu et relu souvent, le lecteur peut m’en croire, et je lui dois le fruit de mes observations dont il est maître de tirer telle conséquence que bon lui semble. Ma conviction est aussi parfaitement établie que si j’avois assisté à la composition du livre, mais je n’ai pas l’autorité nécessaire pour l’imposer à personne, et c’est un de mes moindres soucis.
Jacques Pelletier étoit l’ami de Des Periers résidant à Montpellier, en 1544, qui avoit conservé en ses mains une partie des nobles reliques de cet admirable écrivain, et dont Antoine Du Moulin fait mention dans sa dédicace à la reine de Navarre. Il étoit à Paris, en 1556 ou 1557, prêt à commencer d’assez longs voyages en Italie, en Suisse et en Savoie. Il étoit venu peut-être y recueillir l’héritage littéraire de son compatriote Nicolas Denisot, mort un ou deux ans auparavant, et y préparer la publication des ouvrages inédits de Des Periers, qui parurent, en effet, peu de temps après. Ses habitudes de cosmopolite lui avoient procuré des relations suivies avec les gens de lettres et les libraires d’un grand nombre de villes, mais plus particulièrement de Lyon et de Poitiers, où il avoit plus long-temps résidé que partout ailleurs. Les Discours dont nous nous occupons maintenant furent cédés à Enguilbert de Marnef, qui imprimoit à Poitiers, et les Nouvelles Récréations à Robert Granjon, qui imprimoit à Lyon. Pelletier, disposé à s’expatrier, ne pouvoit se dispenser de rendre ce dernier devoir à la mémoire de Des Periers, et il seroit même assez difficile d’expliquer qu’il eût tardé si long-temps d’accomplir cette obligation, si la réprobation fatale qui pesoit sur l’auteur du Cymbalum Mundi avoit permis de le rappeler sans péril. Que Pelletier ait introduit dans ces deux ouvrages quelques pièces posthumes de Nicolas Denisot, c’est une chose naturelle à supposer et facile à comprendre. Il est encore moins douteux qu’il ait saisi cette occasion de faire voir le jour à quelques-uns de ses opuscules, qui risquoient de se perdre, sans cette précaution, à cause de leur peu d’étendue. Malheureusement pour Pelletier et Denisot, leur part n’est pas difficile à retrouver dans les pages si spirituellement pensées et si vivement écrites de Des Periers, qui ne laissa son secret à personne, au moins parmi ses contemporains. Quant au bonhomme Élie Vinet, il n’a certainement rien à y réclamer, et la méprise de La Monnoye repose, selon toute apparence, sur la conformité du sujet d’un de ces Discours, où il est traité de l’art de faire les cadrans, avec celui d’un livret qu’Élie Vinet a composé sur la même matière. Des Periers, comme Voltaire, inimitable bouffon, même dans les questions les plus sérieuses, avoit un cachet que l’on ne pouvoit contrefaire. Le Des Periers du Cymbalum Mundi est bien le Des Periers des Contes, et tous deux sont le Des Periers des Discours. Pour retrouver quelque chose de cette allure libre et badine, il faut remonter jusqu’à Rabelais, qui étoit mort en 1557, ou descendre jusqu’à l’auteur inconnu du Moyen de parvenir, qui n’étoit pas encore né. Il se distingue d’ailleurs de l’un et de l’autre par la vigueur adulte de son style sans pédantisme, sans affectation, sans manière, qui s’affranchit déjà des archaïsmes du premier, qui ne tombe pas encore dans les néologismes du second, et qui a tous les avantages d’une langue faite. Ce qui le caractérise, c’est cette ironie de bon ton, naturelle à un homme qui joint assez d’esprit à beaucoup de savoir pour estimer le savoir lui-même à sa véritable valeur, et qui se joue de son érudition avec la moqueuse gaieté du scepticisme, parce qu’il n’a pas besoin d’être savant pour être quelque chose. C’est, si l’on veut, la fatuité d’un homme du monde qui s’est acquis le droit de railler les pédans par des études plus fortes que les études des pédans, et qui ne se mêle à leurs débats que pour leur en laisser le ridicule. C’est surtout l’instinct du conteur aimable qui fait volontiers rentrer l’historiette jusque dans ses parenthèses, et l’expansion rieuse du philosophe insouciant qui fait consister la sagesse à rire de toutes choses. On mettroit à l’alambic tous les lourds ouvrages de Nicolas Denisot, de Jacques Pelletier et d’Élie Vinet, sans en tirer un atome de l’esprit de Des Periers. La proposition qui leur attribue un des ouvrages de Des Periers ne peut pas être soutenue.
Les Discours de Des Periers (qu’on me permette de convertir cette hypothèse en fait) appartiennent à ce genre d’écrits que l’on connoissoit alors sous le nom de Diverses Leçons, et qui aboutirent, sans beaucoup varier dans leur forme, au livre le plus éminent de notre ancienne littérature, les Essais de Montaigne. La philosophie sérieuse a moins de part aux Discours qu’aux Essais, ou plutôt elle y est déguisée sous une ironie si fine et si railleuse, que bien peu d’esprits pouvoient en pénétrer le mystère. A cela près, c’est un ouvrage d’examen sceptique, plus particulièrement appliqué aux études historiques et littéraires, à la grammaire et à l’archéologie. L’érudition ne s’étoit jamais montrée aussi spirituelle et aussi aimable que dans ces vingt chapitres, où le savoir d’Henri Estienne est assaisonné de tout le sel attique de Rabelais. L’étymologie, si mal connue jusque là, y est traitée avec une pénétration exquise; les traditions héréditaires de ces nombreuses générations de savans, dont l’opinion s’accréditoit de siècle en siècle, y sont présentées sous un point de vue moqueur qui en détruit le prestige. Rien ne se rapproche autant, dans les trois grandes époques de notre littérature, du persiflage de Voltaire. Le style même se ressent de cette anticipation sur l’âge de l’esprit françois, parvenu à son plus haut degré de raffinement; il est vif, coulant, enjoué, toujours pur, jusque dans son affectation badine. J’en citerai pour exemple, et non sans dessein, un passage où il est fait allusion à quelques pédans qui corrigeoient les vers de Térence:
«Puisque nostre langage actuel est sans quantité (je diray quelque jour ce que j’y en trouve, s’il plaist à Dieu), quand nous venons à parler les langues estranges, nous ne gardons la quantité naturelle desdits langages, que nous n’avons pas naturellement, si nous n’y estudions bien à bon escient, et ne l’apprenons de ceux qui ont naturels tels langages. Voyla pourquoy vous ne trouvés aujourd’hui homme qui, en parlant, garde ceste quantité en grec et latin, parce qu’il n’y a plus de gens qui parlent naturellement ces langages dont on puisse ouïr la vraye prononciation, et qu’ils ne se trouvent qu’aux livres, qui sont muets, comme sçavés. Quand doncques aujourdui je veus faire un vers latin, je vay voir en Virgile quelle quantité ont les syllabes des mots que je veus mettre en mon vers: autrement ne puis rien faire, et ne cognois que la première syllabe d’arma soit longue et l’autre courte, sinon que Virgile me l’enseigne, ou quelque autre ancien d’authorité. Mais qui a appris à Virgile que telle estoit la quantité de ces deux syllabes? Est-ce point le poëte Lucrèce, ou Enne qu’il lisoit tant, ou quelque autre de devant luy? Non, c’est nature (ne me venez icy sophistiquer sur ce mot de nature, je vous prie), car tout le monde à Romme, hommes, femmes, grans et petits, nobles et vilains, parloient le langage que voyés en Virgile et autres autheurs latins, et prononçoient arma, la première syllabe longue, et la seconde courte: et Virgile, incontinant qu’il a esté né, l’a ouï ainsi prononcer à sa nourrice, et estant grand en a ainsi usé pour la mesure de son vers héroïque. Que si quelqu’un doute de ce que je dy, qu’il ailhe lire le troisième livre de l’Orateur de Cicéron, et trouvera vers la fin que si ce grand Domine, alias, grand magister de nostre pays, qui a voulu adroisser un qui a plus d’escus que luy, parloit aujourd’hui son ramage à Romme, devant les poissonnières qui vendoient les bonnes huistres à Lucule, elles l’appelleroient plus barbare qu’il n’est rébarbatif, quoy qu’il fasse du fin. Et faut que je die icy, que je suis tout estonné de la mervelheuse audace d’un Espagnol, d’un Gaulois, de quelques Alemans et Italiens, qui en nostre temps ont osé entreprendre de corriger les vers de Térence. O les grans fols! barbares, qui ne sçavés ni sçaurés jamais prononcer droit la moindre syllabe qui soit en ce latin, osés-vous mettre là la main? J’entends bien que les anciens escrivains ont corrompu et gasté ce pauvre poëte, et trouverois bon à mervelhes qu’il fus rabilhé: mais qui est celui-là qui aujourdui le pourroit faire, et laudabimus eum? Lessés cela, quenalhe, et vous allés dormir, ni touchés, profanes, à ces saintes reliques: et s’il y a quelque chose que trouvés bonne à vostre goust, dites-en, faites-en tels livres que voudrés, mais n’y touchés. Car que sçavés-vous si ce langage coulant et commun de Romme ne passoit point des syllabes, que les grans messeres faisoient plus longues et poisantes, comme ils se portoient? et au contraire, si n’estendoit point quelquefois les courtes? Davantage ne sçavés-vous pas, et mesme par plusieurs lieux de Plaute, qu’on faisoit des solœcismes, des fautes, et la prononciation des paroles sotes et nouvelles, tout ainsi que voyés en nos tant plaisans badinages de France, et ce tout à gardefaite pour faire rire les assistans? Je pren le cas que le comique faisant parler yvroigne qui chancelle, un courroucé jusques à estre hors de sens, une folete chamberiere d’estrange païs, un vielhard tout blanc, tremblant, aie tout exprès pour le personnage mis ou plus ou moins de temps aus vers, de sorte qu’à ton aulne tu trouves une iambe en un trochaïque, ou un trochæe en un iambique, tu me viendras incontinant faire là du corrigeart, et gaster ce qui estoit bien? Mau de pipe te bire.»
L’Espagnol dont il est question dans cette piquante et judicieuse diatribe est certainement le Portugais Govea qui enseignoit publiquement à Lyon, pendant les deux dernières années de la vie de Des Periers, le Terentius pristino splendori restitutus, publié peu de temps après, et cette circonstance a toute la précision d’une date. Plusieurs autres passages des Discours marquent, en effet, qu’ils furent composés à Lyon, et vers la même époque. Mais ce qui les donne incontestablement à Des Periers, je le répète, c’est le style. Il n’y avoit plus personne, et il n’y avoit personne encore qui écrivît dans ce goût. La singulière dissertation sur la manière d’entoucher les lucs et guiternes, si bizarrement annexée à ces mélanges d’histoire et de haute littérature, est une preuve de plus. On sait déjà que cet art, qui étoit un des divertissemens favoris de Des Periers, avoit contribué à ses succès. C’étoit donc à Des Periers qu’il appartenoit d’en écrire. Et qui auroit pu le faire avec cette érudition facile et cette gaieté libertine qui le caractérise, si ce n’étoit Des Periers lui-même? Les savans artistes qui s’occupent des vicissitudes et des progrès de la facture instrumentale diroient mieux que moi si Des Periers a contribué, comme je le pense, au perfectionnement de la guitare; ce n’est pas là mon affaire. Ce que j’avois à cœur de démontrer, c’est qu’il a contribué au perfectionnement de la langue, et qu’il est fâcheux qu’une édition complète et bien soignée de ses Œuvres ait manqué jusqu’ici à notre bibliothèque classique. On y viendra, peut-être, quand la littérature du siècle, fatiguée de produire pour le lendemain, laissera quelques jours de relâche à nos presses. En attendant, il faut laisser passer les poésies rêveuses, les romans intimes et les feuilletons.
Les Nouvelles Récréations et Joyeux Devis de Des Periers, le dernier de ses ouvrages posthumes, dans l’ordre de publication, parurent à Lyon en 1558, petit in-4o, au même instant où paroissoit à Paris, par une remarquable coïncidence, l’Histoire des Amants fortunez, mise au jour par Pierre Boaistuau, dit Launay. C’est ici la première édition des Nouvelles de Marguerite de Valois, mais fort différente de la seconde, publiée par Gruget, en 1559, et par le nombre des contes, et par leur disposition, et par une grande partie des leçons du texte, et par une circonstance bien plus digne encore de considération: c’est que, suivant les expressions de Gruget, «le nom de Marguerite y est obmiz ou celé.» Ceci me paroît s’expliquer très-facilement, et le lecteur sera probablement de mon avis, s’il se rappelle les circonstances dans lesquelles et pour lesquelles ces deux ouvrages furent composés.
J’ai dit que les contes et les nouvelles étoient depuis long-temps un des divertissemens habituels des soirées de la haute société françoise, comme le furent depuis les proverbes et les parades. Tout le monde y contribuoit à son tour, et la reine de Navarre y avoit certainement contribué comme les autres, dans le cercle brillant qu’elle dominoit de toute la hauteur de son rang et de son esprit. Les compositions médiocres ou mauvaises, tolérées par la politesse d’une cour indulgente, ne vivoient pas au-delà des bornes de la veillée; les autres se conservoient, au contraire, avec soin, et devenoient peu à peu les matériaux d’un livre qui n’avoit plus besoin que d’être revu par un secrétaire intelligent. L’ajustement de ce travail à un cadre dans la manière de Boccace étoit aussi, sans doute, du ressort de la rédaction définitive. Il est parfaitement évident pour moi que l’Heptaméron ne s’est pas formé autrement. Qu’est-ce donc que l’Heptaméron, sinon un recueil de contes et de nouvelles lus chez la reine de Navarre par les beaux esprits de son temps, c’est-à-dire par Pelletier, par Denisot, et surtout par Bonaventure Des Periers lui-même, qu’il est si facile d’y reconnoître? Marguerite n’y est pas méconnoissable non plus, car elle avoit son style à elle, comme tous les écrivains de cette époque naïve et créatrice, où les génies les moins heureux imprimoient cependant un sceau particulier à leurs paroles. Le style de Marguerite n’étoit pas des meilleurs, il s’en faut de beaucoup. Il est généralement lâche, diffus et embarrassé, tirant à la manière et au précieux, quand il n’est pas tendu, lourd et mystique. Rien ne diffère davantage du style abondant, facile, énergique, pittoresque et original de Des Periers, qui ne peut se confondre avec aucun autre, dans la période à laquelle il appartient, et qu’aucun autre n’a surpassé depuis. Les contes nombreux de l’Heptaméron qui portent ce caractère sont donc l’ouvrage de Des Periers, et la propriété ne lui en seroit pas plus assurée s’il les avoit signés un à un, au lieu d’abandonner leur fortune aux volontés de sa royale maîtresse. Je regrette profondément qu’un homme de la portée d’esprit de La Monnoye n’ait pas constaté cette différence ou consacré cette restitution par quelques apostilles manuscrites à la marge d’une édition ancienne; mais tout lecteur qui aura fait une étude attentive des autres écrits de Des Periers saura bien le retrouver dans celui-ci. Il n’y a pas moyen de s’y tromper.
La parfaite mesure de bienséance qui existoit au moment où nous parlons dans le monde littéraire, comme dans tout le reste du monde social, ne permettoit pas aux amis de Des Periers de publier les Contes que l’Heptaméron n’avoit pas recueillis, tant que l’Heptaméron n’avoit pas paru. L’hommage de la collection entière étoit bien dû à Marguerite, puisque ses principaux auteurs étoient ses domestiques ou ses amis, titres qui se confondoient alors, jusqu’à un certain point, dans le sens comme dans l’étymologie, mais dont notre aristocratie bourgeoise n’a pas compris les rapports. Il falloit donc que les éditeurs de Marguerite et les éditeurs de Des Periers s’entendissent avant tout sur la composition de leur recueil respectif; et c’est apparemment pour cela que Pelletier venoit conférer à Paris avec Boaistuau, quand Denisot fut mort; les contes qui furent écartés ou repoussés, quelquesuns pour leur brièveté, quelques autres pour leur licence, un certain nombre parce qu’ils ne pouvoient s’assortir au caractère convenu de l’interlocuteur, et le plus grand nombre, peut-être, parce qu’ils avoient perdu le piquant de l’anecdote et le sel de la nouveauté, furent renvoyés aux Nouvelles Récréations et Joyeux Devis, où ils ne figurent pas mal. Quant aux droits de l’auteur, Pelletier, qui avoit, dit-on, pris assez de part à cette œuvre libre et facile pour revendiquer une partie de son succès, n’hésita pas à en faire honneur à son ami et à son maître, Bonaventure Des Periers, qui étoit mort depuis vingt ans; et nous ne savons que par des inductions dont je vais m’occuper tout de suite que Pelletier et Denisot ont quelque chose à réclamer dans l’ouvrage. C’étoit là le véritable siècle d’or de la probité littéraire, et nos associations fiscales et tracassières le rendront de plus en plus regrettable. Il est horrible de penser qu’il a fallu, dans le code sacré de la république des lettres, des mesures préventives contre le vol.
Je suis loin toutefois de penser, comme La Monnoye, que cette coopération de Pelletier et de Denisot ait été fort considérable. Plus j’ai relu les Contes de Des Periers, plus j’y ai trouvé de simultanéité dans la forme, dans les tours, dans le mouvement du style. Quoiqu’il y ait des exemples nombreux, dans les lettres comme dans les arts, de cette aptitude à l’imitation, je ne l’accorde pas sans regret, et surtout sans réserve, à Pelletier et à Denisot, qui n’ont jamais eu le bonheur de ressembler à Des Periers, si ce n’est dans les écrits de Des Periers où l’on veut qu’ils aient pris part. Je conviens très-volontiers cependant que Des Periers, mort avant 1544, et selon moi en 1539, n’a pas pu parler de la mort du président Lizet, décédé en 1554 (nouvelle XIX), et de celle de René du Bellay, évêque du Mans, qui ne cessa de vivre qu’en 1556 (nouvelle XXIX). Il en est de même de deux ou trois faits pareils que La Monnoye a recueillis avant moi, et probablement de quelques autres qui nous ont échappé à tous deux. Mais qu’est-ce que cela prouve? Ces phrases: naguères décédé, décédé évesque du Mans, etc., ne sont autre chose que des incises qu’un éditeur soigneux laisse volontiers tomber dans son texte pour en certifier l’authenticité ou pour en rafraîchir la date. Il ne seroit même pas étonnant que les noms propres auxquels Des Periers aime à rattacher ses historiettes eussent été souvent remplacés par des noms plus récens, plus populaires, plus capables de prêter ce qu’on appelle aujourd’hui un intérêt piquant d’actualité aux jolis récits du conteur. L’auteur même qui publieroit son ouvrage après l’avoir gardé vingt ans en portefeuille, ne négligeroit pas ce moyen facile de le rajeunir, et il est tout simple que l’éditeur de Des Periers s’en soit avisé; car, à son défaut, l’idée en seroit venue au libraire. Laissons donc à Denisot et à Pelletier, puisqu’on en est convenu, l’honneur d’une collaboration modeste dans les ouvrages de leur maître, mais gardons-nous bien de pousser cette concession trop loin. Si Pelletier et Denisot avoient pu s’élever quelque part à la hauteur du talent de Des Periers, ils n’auroient pas caché cette brillante faculté dans les Contes et dans les Discours de Des Periers, eux qui ont vécu assez long-temps pour la manifester dans leurs livres, et qui ont fait malheureusement assez de livres pour nous donner toute leur mesure. Il n’y a qu’un Rabelais, qu’un Marot, qu’un Montaigne, qu’un Des Periers dans une littérature. Des Denisot et des Pelletier, il y en a mille.
Ce que l’on concluront de tout ceci, à supposer que l’on voulût bien en conclure quelque chose, c’est que Des Periers est le véritable et presque le seul auteur de l’Heptaméron, comme des Nouvelles Récréations. Je ne fais pas difficulté d’avancer que je n’en doute pas, et que je partage complètement l’opinion de Boaistuau, qui n’a pas eu d’autre motif pour obmettre et céler le nom de la reine de Navarre. La restitution de ce nom, faite par Gruget, ne me paroît qu’un hommage de courtisan; mais je suis très-loin de penser qu’il faut effacer le nom de Marguerite du titre de l’Heptaméron pour rendre à Des Periers ce délicieux ouvrage. L’Heptaméron appartient à la spirituelle et savante princesse sous les auspices de laquelle il fut écrit. Il lui appartient par droit de suzeraineté, comme les Cent Nouvelles appartiennent à Louis XI, qui n’en a probablement pas composé une seule. Un souverain qui aime les lettres, qui appelle autour de lui ceux qui les cultivent, et qui jouit de leurs travaux en les couvrant d’une faveur intelligente, mérite bien ses droits d’auteur dans les chefs-d’œuvre de son siècle. Je comprendrois à merveille qu’une édition du plus parfait de tous les théâtres du monde fût mise au jour sous ce titre singulier: Œuvres de Molière et de Louis XIV, car cela seroit juste et vrai. Cette grande et utile influence des rois sur la civilisation des sociétés par les lettres est d’ailleurs fort passée de mode, et il ne faut pas décourager ceux qui seroient tentés de la remettre en honneur.
Il ne me reste plus que quelques mots à dire. Pourquoi Des Periers n’est-il pas plus connu? Pourquoi s’est-il passé trois siècles entre le jour de sa mort et le jour où paroît sa première biographie? Pourquoi ce charmant écrivain n’a-t-il jamais eu l’avantage si vulgaire et si sottement prodigué d’une édition complète? Les Italiens ont par douzaine des quinquecentistes illustres, et ils les réimpriment tous les mois. Nous en avons cinq qu’on ne lit plus ou qu’on ne lit guère, Rabelais, Marot, Des Periers, Henri Estienne et Montaigne, et il en est deux dont personne n’a jamais vu tous les ouvrages. Pour se former une collection bien entière des petits chefs-d’œuvre de Des Periers, il faut la patience d’un bouquiniste et la fortune d’un agent de change. Dieu me garde de désapprouver la promiscuité presque fastidieuse des éditions de ces vieux romanciers dont Villon débrouilla l’art confus, et qui surchargent aujourd’hui de leurs somptueuses réimpressions les brillantes tablettes de Crozet et de Techener; mais pourquoi Des Periers, qui est un de nos excellens textes de langue, manque-t-il à toutes les bibliothèques? Pourquoi en est-il de même de ces beaux livres françois d’Henri Estienne, qui auroient déjà cessé d’exister, si ses presses, ses types et ses papiers n’avoient pas mieux valu que les nôtres? Voilà des questions qui méritent d’être approfondies avec soin, et je les soumettrai hardiment à la librairie lettrée... quand elle nous sera revenue.
Charles Nodier.
LES CONTES
OU
LES NOUVELLES RÉCRÉATIONS
ET JOYEUX DEVIS
DE
BONAVENTURE DES PERIERS,
VALET DE CHAMBRE DE LA REINE DE NAVARRE.
LES
CONTES ET JOYEUX DEVIS
DE
BONAVENTURE DES PERIERS[1].
[SONNET.]
Hommes pensifs, je ne vous donne à lire
Ces miens devis, si vous ne contraignez
Le fier maintien de vos fronts rechignés:
Ici n’y a seulement que pour rire.
Laissez à part votre chagrin, votre ire,
Et vos discours de trop loin desseignés[2]:
Une autre fois vous serez enseignés.
Je me suis bien contraint pour les écrire.
J’ai oublié mes tristes passions;
J’ai intermis[3] mes occupations.
Donnons, donnons quelque lieu à Folie:
Que maugré nous ne nous vienne saisir,
Et en un jour plein de mélancolie,
Mêlons au moins une heure de plaisir.
[AU LECTEUR][4].
Le temps, glouton dévorateur de l’humaine excellence, se rend souvente fois coutumier (tant nous est-il ennemi) de suffoquer la gloire naissante de plusieurs gentils esprits, ou ensevelir d’une ingrate oubliance les œuvres exquises d’iceux: desquelles si la connoissance nous étoit permise, ô Dieu tout bon, quel avancement aux bonnes lettres! De cette injure, les siècles anciens, et nos jours mêmes, nous rendent épreuve plus que suffisante. Et vous ose bien persuader, ami lecteur, que le semblable fût advenu de ce présent volume, duquel demourions privés sans la diligence de quelque vertueux personnage, qui n’a voulu souffrir ce tort être fait, et la mémoire de feu Bonaventure Des Periers, excellent orateur et poète, rester frustrée du los[5] qu’elle mérite. Or, l’ayant arraché de l’avare main de ce faucheur importun, je vous le présente avec telle éloquence que chacun connoît ses autres labeurs être doués. D’une chose je m’assure, que l’ennuyeux pourra abbayer[6] à l’encontre tant qu’il voudra, mais y mordre, non. Davantage[7], le front tétrique[8] ici trouvera de quoi dérider sa sérénité, et rire une bonne fois: tant est gentille la grâce de notre auteur à traiter ces facéties. Les personnes tristes et angoissées s’y pourront aussi heureusement récréer et tuer aisément leurs ennuis. Quant à ceux qui sont exempts de regrets et s’y voudront ébattre, ils sentiront croître leur plaisir en telle force, que le rude chagrin n’osera entreprendre sur leur félicité; se servant de ce discours comme d’un rempart contre toute sinistre fâcherie. De faire à notre âge offre de chose tant gentille, je l’ai estimé convenable, mêmement en ces jours tant calomnieux[9] et troublés. Votre office sera, débonnaire lecteur, de le recevoir d’une main affable, et nous savoir gré de notre travail: lequel sentant bien reçu, serons excités à continuer en si louable exercice, pour vous faire jouir de choses plus ardues et sérieuses. Adieu.
De Lyon, ce 25 de janvier 1558.
[NOUVELLE I.]
EN FORME DE PRÉAMBULE.
Je vous gardois ces joyeux Propos à quand la paix seroit faite[10], afin que vous eussiez de quoi vous réjouir publiquement et privément, et en toutes manières. Mais quand j’ai vu qu’il s’en falloit le manche, et qu’on ne savoit par où la prendre, j’ai mieux aimé m’avancer pour vous donner moyen de tromper le temps, mêlant des réjouissances parmi vos fâcheries, en attendant qu’elle se fasse de par Dieu. Et puis, je me suis avisé que c’étoit ici le vrai temps de les vous donner; car c’est aux malades qu’il faut médecine. Et vous assurez que je ne fais pas peu de chose pour vous, en vous donnant de quoi vous réjouir, qui est la meilleure chose que puisse faire l’homme. Le plus gentil enseignement pour la vie, c’est bene vivere et lætari. L’un vous baillera pour un grand notable[11], qu’il faut réprimer son courroux; l’autre, peu parler; l’autre, croire conseil; l’autre, être sobre; l’autre, faire des amis. Et bien, tout cela est bon; mais vous avez beau étudier, vous n’en trouverez point de tel qu’est: Bien vivre et se réjouir. Une trop grande patience vous consume; un taire[12] vous tient gehenné[13]; un conseil vous trompe; une diète vous dessèche; un ami vous abandonne. Et pour cela, vous faut-il désespérer? Ne vaut-il pas mieux se réjouir, en attendant mieux, que se fâcher d’une chose qui n’est pas en votre puissance? Voire-mais, comment me réjouirai-je, si les occasions n’y sont, direz-vous? Mon ami, accoutumez-vous-y. Prenez le temps comme il vient; laissez passer les plus chargés; ne vous chagrinez point d’une chose irrémédiable. Cela ne fait que donner mal sur mal, croyez-moi, et vous vous en trouverez bien; car j’ai bien éprouvé que, pour cent francs de mélancolie, n’acquitterons pas pour cent sols de dette. Mais laissons là ces beaux enseignements, ventre d’un petit poisson! Rions. Et de quoi? de le bouche, du nez, du menton, de la gorge, et de tous nos cinq sens de nature. Mais ce n’est rien, qui ne rit du cœur. Et pour vous aider, je vous donne ces plaisants Contes. Et puis, nous vous en songerons bien d’assez sérieux quand il sera temps. Mais savez-vous quels je vous les baille? Je vous promets que je n’y songe ne mal ne malice. Il n’y a point de sens allégorique, mystique, fantastique. Vous n’aurez point de peine de demander: «Comment s’entend ceci? comment s’entend cela?» Il n’y faut ne vocabulaire ne commentaire. Tels les voyez, tels les prenez. Ouvrez le livre: se un conte ne vous plaît, haye[14] à l’autre. Il y en a de tous bois, de toutes tailles, de tous estocs, à tous prix et à toutes mesures, fors que pour pleurer. Et ne me venez point demander quelle ordonnance j’ai tenue; car quel ordre faut-il garder quand il est question de rire? Qu’on ne me vienne non plus faire des difficultés. «Oh! ce ne fut pas cettui-ci qui fit cela.—Oh! ceci ne fut pas fait en ce quartier-là.—Je l’avois déjà ouï conter.—Cela fut fait en notre pays.» Riez seulement, et ne vous chaille, si ce fut Gautier ou si ce fut Garguille[15]. Ne vous souciez point si ce fut à Tours en Berry ou à Bourges en Touraine[16]: vous vous tourmenteriez pour néant; car comme les ans ne sont que pour payer les rentes, aussi les noms ne sont que pour faire débattre les hommes. Je les laisse aux faiseurs de contrats et aux intenteurs de procès. S’ils y prennent l’un pour l’autre, à leur dam! Quant à moi, je ne suis point si scrupuleux. Et puis, j’ai voulu feindre quelques noms tout exprès, pour vous montrer qu’il ne faut point pleurer de tout ceci que je vous conte; car peut-être[17] qu’il n’est pas vrai. Que me chaût-il, pourvu qu’il soit vrai que vous y prenez plaisir? Et puis, je ne suis point allé chercher mes contes à Constantinople, à Florence, ne à Venise, ne si loin que cela; car s’ils sont tels que je les vous veux donner, c’est-à-dire pour vous récréer, n’ai-je pas mieux fait d’en prendre les instruments[18] que nous avons à notre porte, que non pas les aller emprunter si loin? Et comme disoit le bon compagnon, quand à chambrière, qui étoit belle et galante, lui venoit faire les messages de sa maîtresse: «A quoi faire irai-je à Rome? les pardons sont par deçà[19].» Les nouvelles qui viennent de si lointain pays, avant qu’elles soient rendues sur le lieu, ou elles soupirent[20] comme le safran, ou s’enchérissent comme les draps de soie, ou il s’en perd la moitié, comme des épiceries, ou se buffettent[21] comme les vins, ou sont falsifiées comme les pierreries, ou sont adultérées comme tout; bref, elles sont sujettes à mille inconvénients, sinon que vous me veuillez dire que les nouvelles ne sont pas comme les marchandises, et qu’on les donne pour le prix qu’elles coûtent. Et vraiment, je le veux bien. Et pour cela, j’aime mieux les prendre près, puisqu’il n’y a rien à gagner[22]. Ha! ha! c’est trop argué[23]. Riez, si vous voulez; autrement, vous me faites un mauvais tour. Lisez hardiment, dames et damoiselles; il n’y a rien qui ne soit honnête; mais se, d’aventure, il y en a quelques-unes d’entre vous qui soient trop tendrettes, et qui aient peur de tomber en quelques passages trop gaillards, je leur conseille qu’elles se les fassent échansonner[24] par leurs frères, ou par leurs cousins, afin qu’elles mangent peu de ce qui est trop appétissant. «Mon frère, marquez-moi ceux qui ne sont pas bons, et y faites une croix.—Mon cousin, cettui-ci est-il bon?—Oui.—Et cettui-ci?—Oui.» Ah! mes fillettes, ne vous y fiez pas, ils vous tromperont, ils vous feront lire un quid pro quod[25] Voulez-vous me croire? lisez tout, lisez, lisez. Vous faites bien les étroites! Ne les lisez donc pas. A cette heure, verra-l’on si vous faites bien ce qu’on vous défend. O quantes dames auront bien l’eau à la bouche quand elles orront[26] les bons tours que leurs compagnes auront faits! et qu’elles diront bien qu’il n’y en a pas à demi! Mais je suis content que, devant les gens, elles fassent semblant de coudre ou de filer, pourvu qu’en détournant les yeux elles ouvrent les oreilles, et qu’elles se réservent à rire quand elles seront à part elles. Eh! mon Dieu! que vous en comptez de bonnes, quand il n’y a qu’entre vous autres, femmes, ou qu’entre vous, fillettes! Grand dommage! Ne faut-il pas rire? Je vous dis que je ne crois point ce qu’on dit de Socrate, qu’il fut ainsi sans passions. Il n’y a ne Platon ne Xénophon, qui le me fît accroire. Et quand bien il seroit vrai, pensez-vous que je loue cette grande sévérité, rusticité, tétricité[27], gravité? Je louerois beaucoup plus celui, de notre temps, qui a été si plaisant en sa vie, que, par une antonomasie[28], on l’a appelé le Plaisantin[29]; chose qui lui étoit si naturelle et si propre, qu’à l’heure même de sa mort, combien que tous ceux qui y étoient le regrettassent, si ne purent-ils jamais se fâcher... tant il mourut plaisamment! On lui avoit mis son lit au long du feu, sus le plâtre du foyer, pour être plut chaudement; et quand on lui demandoit: «Or çà, mon ami, où vous tient-il?» il répondoit tout foiblement, n’ayant plus que le cœur et la langue: «Il me tient, dit-il, entre le banc et le feu,» qui étoit à dire, qu’il se portoit mal de toute la personne. Quand ce fut à lui bailler l’extrême-onction, il avoit retiré ses pieds à quartier, tout en un monceau; et le prêtre disoit: «Je ne sais où sont ses pieds.—Eh! regardes, dit-il, au bout de mes jambes, vous les trouverez.—Eh! mon ami ne vous amusez point à railler, lui disoit-on; recommandez-vous à Dieu.—Et qui y va? dit-il.—Mon ami, vous irez aujourd’hui, si Dieu plaît.—Je voudrois bien être assuré, disoit-il, d’y pouvoir être demain pour tout le jour.—Recommandez-vous à lui, et vous y serez en hui[30].—Et bien, disoit-il, mais que j’y sois, je ferai mes recommandations moi-même.» Que voulez-vous de plus naïf que cela? Quelle plus grande félicité? certes, d’autant plus grande, qu’elle est octroyée à si peu d’hommes!
[NOUVELLE II.]
Des trois fols, Caillette, Triboulet et Polite[31].
Les pages avoient attaché l’oreille à Caillette avec un clou contre un poteau, et le pauvre Caillette demouroit et ne disoit mot; car il n’avoit point d’autre appréhension[32], sinon qu’il pensoit être confiné là pour toute sa vie. Il passe un des seigneurs de la cour, qui le voit ainsi en conseil avec ce pilier, qui le fait incontinent dégager de là, s’enquérant bien expressément qui avoit fait cela, et qui l’a mis là. «Que voulez-vous? un sot l’a mis là, un sot là l’a mis[33].» Quand on disoit: «Ç’ont été les pages?» Caillette répondoit bien en son idiotisme: «Oui, oui, ç’ont été les pages.—Saurois-tu connoître lequel ç’a été?—Oui, oui, disoit Caillette, je sais bien qui ç’a été.» L’écuyer, par commandement du seigneur, fait venir tous ces gens de bien de pages en la présence de ce sage homme Caillette, leur demandant à tous l’un après l’autre: «Venez çà! a-ce été vous?» Et mon page de nier, hardi comme un saint Pierre[34]. «Nenni, monsieur, ce n’a pas été moi.—Et vous?—Ne moi.—Et vous?—Ne moi aussi.» Mais allez faire dire oui à un page, quand il y va du fouet! Caillette étoit là devant, qui disoit en cailletois[35]: «Ce n’a pas été moi aussi.» Et voyant qu’ils disoient tous nenni, quand on lui demandoit: «A-ce point été cettui-ci?—Nenni, disoit Caillette.—Et cettui-ci?—Nenni.» Et à mesure qu’ils répondoient nenni, l’écuyer les faisoit passer à côté, tant qu’il n’en resta plus qu’un; lequel n’avoit garde de dire oui, après tant d’honnêtes jeunes gens, qui avoient tous dit nenni; mais il dit comme les autres: «Nenni, monsieur, je n’y étois pas.» Caillette étoit toujours là, pensant qu’on le dût aussi interroger, se ç’avoit été lui; car il ne lui souvenoit plus qu’on parlât de son oreille: de sorte que, quand il vit qu’il n’y avoit plus que lui, il va dire: «Je n’y étois pas aussi.» Et s’en va remettre avec les pages, pour se faire coudre l’autre oreille au premier pilier qui se trouveroit. A l’entrée de Rouen (je ne dis pas que Rouen entrât, mais l’entrée se faisoit à Rouen), Triboulet fut envoyé devant pour dire: «Vois-les ci venir[36],» qui étoit le plus fier du monde d’être monté sur un beau cheval caparaçonné de ses couleurs, tenant sa marotte des bonnes fêtes. Il piquoit, il couroit, il n’alloit que trop. Il avoit un maître avec lui pour le gouverner. Eh! pauvre maître, tu n’avois pas besogne faite! Il y avoit belle matière pour le faire devenir Triboulet lui-même. Ce maître lui disoit: «Vous n’arrêterez pas, vilain? Si je vous prends!... Arrêterez-vous?» Triboulet, qui craignoit les coups (car quelquefois son maître lui en donnoit), vouloit arrêter son cheval; mais le cheval se sentoit de ce qu’il portoit; car Triboulet le piquoit à grands coups d’éperon: il lui haussoit la bride, il la lui secouoit; et cheval d’aller. «Méchant, vous n’arrêterez pas! disoit son maître.—Par le sang-Dieu! disoit Triboulet (car il juroit comme un homme), ce méchant cheval, je le pique tant que je le puis, encore ne veut-il pas demourer!» Que direz-vous là? sinon que Nature a envie de s’ébattre, quand elle se met à faire ces belles pièces d’hommes, lesquels seroient heureux, mais ils sont trop ignoramment plaisants, et ne savent pas connoître qu’ils sont heureux, qui est le plus grand malheur du monde. Il y avoit un autre fol, nommé Polite[37], qui étoit à un abbé de Bourgueil. Un jour, un matin, un soir, je ne saurois dire l’heure[38], M. l’abbé avoit une belle garse toute vive couchée auprès de lui, et Polite le vint trouver au lit, et mit le bras entre les linceuls par les pieds du lit; là il trouve premièrement un pied de créature humaine: il va demander à l’abbé: «Moine, à qui est ce pied?—Il est à moi, dit l’abbé.—Et cettui-ci?—Il est encore à moi.» Et ainsi qu’il prenoit ces pieds, il les mettoit à part, et les tenoit d’une main; et de l’autre main, il en print encore un, en demandant: «Cettui-ci, à qui est-il?—A moi, ce dit l’abbé.—Ouais, dit Polite; et cettui-ci?—Va, va, tu n’es qu’un fol, dit l’abbé; il est aussi à moi.—A tous les diables soit le moine! dit Polite; il a quatre pieds comme un cheval.» Et bien pour cela, encore n’est-il fol que de bonne sorte. Mais Triboulet et Caillette étoient fols à vingt et cinq karats, dont les vingt et quatre font le tout[39]. Or çà, les fols ont fait l’entrée. Mais quels fols? Moi, tout le premier, à vous en conter, et vous, le second, à m’écouter; et cettui-là, le troisième; et l’autre, le quatrième. Oh! qu’il y en a! jamais ce ne seroit fait. Laissons-les ici et allons chercher les sages; éclairez près, je n’y vois goutte[40].
[NOUVELLE III.]
Du chantre, basse-contre de Saint-Hilaire de Poitiers, qui accompara les chanoines à leurs potages.
En l’église Saint-Hilaire de Poitiers, y eut jadis un chantre qui servoit de basse-contre, lequel, parce qu’il étoit bon compagnon, et qu’il buvoit bien (ainsi que voulentiers font telles gens), étoit bien venu entre les chanoines, qui l’appeloient bien souvent à dîner et à souper. Et, pour la familiarité qu’ils lui faisoient, lui sembloit qu’il n’y avoit celui d’eux qui ne désirât son avancement; qui étoit cause que souvent il disoit à l’un et puis à l’autre: «Monsieur, vous savez combien de temps il y a que je sers en l’église de céans; il seroit désormais temps que je fusse pourvu: je vous prie le vouloir remontrer en chapitre. Je ne demande pas grand’chose: vous autres, messieurs, avez tant de moyens[41]; je me contenterai de l’un des moindres.» Sa requête étoit bien prinse et écoutée, et chacun d’eux en particulier lui faisoit bonne réponse; disant que c’étoit chose raisonnable. «Et quand Chapitre n’auroit la commodité de te récompenser, lui disoient-ils, je t’en baillerai plutôt du mien.» Somme, à toutes les entrées et issues de chapitre, où il se trouvoit toujours pour se ramentevoir à messieurs, ils lui disoient à une voix[42]: «Attends encore un petit; Chapitre ne t’oubliera pas; tu auras le premier qui vaquera.» Mais quand ce venoit au fait, il y avoit toujours quelque excuse: ou que le bénéfice étoit trop gros, et pourtant l’un de messieurs l’avoit eu; ou qu’il étoit trop petit, et qu’on ne lui voudroit faire présent d’un si peu de chose; ou qu’ils avoient été contraints de le bailler à un des neveux[43] de leur frère; mais qu’il n’y auroit faute qu’il n’eût le premier vacant. Et de ces belles paroles ils entretenoient ce basse-contre, tant, que le temps se passoit; et servoit toujours sans rien avoir. Et cependant, il faisoit toujours quelque présent, selon sa petite faculté, à messieurs tel et tel, de ceux qu’il connoissoit avoir la plus grande voix en chapitre: comme fruits nouveaux, poulets, pigeonneaux, perdriaux, selon la saison, que le pauvre chantre achetoit au marché vieux ou à la regretterie[44], leur faisant accroire qu’ils ne lui coûtoient rien. Et toujours ils prenoient. A la fin, le basse-contre voyant qu’ils n’en étoient jamais meilleurs, ains qu’il y perdoit son temps, son argent et sa peine, se délibéra de ne s’y attendre plus; mais il se proposa de leur montrer quelle opinion il avoit d’eux; et, pour ce faire, il trouva façon de mettre cinq ou six écus ensemble; et tandis qu’il les amassoit (car il y falloit du temps), il commença à tenir plus grand compte de messieurs qu’il n’avoit de coutume, et à user de plus grand’ discrétion. Quand il vit son jour[45] à point, il s’en vint aux principaux d’entre eux, et les pria l’un après l’autre qu’ils lui voulsissent faire cet honneur de dîner le dimanche prochain en sa maison; leur disant qu’en neuf ou dix ans qu’il y avoit qu’il étoit à leur service, il ne pouvoit faire moins que leur donner une fois à dîner; et qu’il les traiteroit, non pas comme il leur appartenoit, mais au moins mal qu’il lui seroit possible; toujours usant de telles paroles de respect. Ils lui promirent, mais ils ne furent pas si mal soigneux que, quand ce vint le jour assigné, ils ne fissent faire leur cuisine ordinaire chacun chez soi, de peur d’être mal dînés chez ce basse-contre, se fiant plus en sa voix qu’en sa cuisine. A l’heure du dîner, chacun envoie son ordinaire chez le chantre, lequel disoit aux varlets qui l’apportoient: «Comment, mon ami, monsieur votre maître me fait-il tort? a-t-il si grand’peur d’être mal traité! il ne devoit rien envoyer.» Et cependant il prenoit tout. Et à mesure qu’ils venoient, il mettoit tous les potages ensemble en une grande marmite qu’il avoit expressément apprêtée en un coin de cuisine. Voici messieurs venus pour dîner, qui s’assirent tous selon leurs indignités[46]. Le chantre leur présente, de belle entrée de table, les potages de cette marmite. Et Dieu sait de quelle grâce ils étoient; car l’un avoit envoyé un chapon aux poireaux, l’autre au safran; l’autre avoit la pièce de bœuf poudrée[47] aux naveaux[48]; l’autre un poulet aux herbes, l’autre bouilli, l’autre rôti. Quand ils virent ce beau service, ils n’eurent pas le courage d’en manger; mais ils attendoient chacun que leur potage vînt, sans prendre garde qu’ils les eussent devant eux. Mon chantre, qui alloit et venoit, faisant bien l’empêché à les servir, regardoit toujours leur contenance de table. Étant le service un peu long, ils ne se purent tenir de lui dire: «Ote-nous ces potages, basse-contre, et nous apporte les nôtres.—Ce sont bien les vôtres, dit-il.—Les nôtres? non, sont pas.—Si sont bien,» dit-il. A l’un: «Voilà vos naveaux!» à l’autre: «Voilà vos choux!» à l’autre: «Voilà vos poireaux!» Lors ils commencèrent à reconnoître leurs soupes et à s’entre-regarder. «Vraiment! dirent-ils, nous en avons d’une. Est-ce ainsi que tu traites tes chanoines, basse-contre? Le diable y ait part!—Je disois bien que ce fol nous tromperoit, disoit l’un; j’avois le meilleur potage que je mangeai de cet an.—Et moi, disoit l’autre, j’avois tant bien fait accoutrer[49] à dîner! je me doutois bien qu’il le valoit mieux manger chez moi.» Quand le basse-contre les eut bien écoutés: «Messieurs, dit-il, se vos potages étoient tous si bons, comment seroient-ils empirés en si peu de temps? Je les ai fait tenir auprès du feu, bien couverts; il me semble que je ne pouvois mieux faire.—Voire-mais, dirent-ils, qui t’a apprins à les mettre ainsi tous ensemble? Savois-tu pas qu’ils ne vaudroient rien en la sorte?—Et donc, dit-il, ce qui est bon à part n’est pas bon assemblé! Vraiment! je vous en crois, et ne fût-ce que vous autres, messieurs; car, quand vous êtes chacun à part soi, il n’est rien meilleur que vous êtes: vous promettez monts et vaux; vous faites tout le monde riche de vos belles paroles; mais quand vous êtes ensemble en votre chapitre, vous ressemblez à vos potages.» Alors ils entendirent bien ce qu’il vouloit dire: «Ah! ah! dirent-ils, c’étoit donc là que tu nous attendois! Vraiment, tu as raison, va! Mais cependant, ne dînerons-nous point?—Si ferez, si ferez, dit-il, mieux qu’il ne vous appartient.» Et leur apporta ce qu’il leur avoit fait accoutrer, dont ils mangèrent très-bien, et s’en allèrent contents. Et conclurent ensemble, dès l’heure, qu’il seroit pourvu; ce qu’ils firent. Ainsi, son invention de soupes lui valut plus que toutes ses requêtes et importunités du temps passé.
[NOUVELLE IV.]
Du basse-contre de Rheims, chantre, Picard, et maître-ès-arts.
Un chantre de Notre-Dame de Rheims en Champagne avoit singulièrement bonne voix de basse-contre; mais c’étoit l’homme du monde le plus fort[50] à tenir, car il ne passoit jour qu’il ne fît quelque folie: il frappoit l’un, il battoit l’autre; il jouoit aux cartes et aux dés. Il étoit toujours en la taverne, ou après les garses, dont les plaintes se faisoient à toutes heures à messieurs de chapitre; lesquels le remontroient souvent à ce basse-contre, le menaçant à part et en public; et lui faisoient assez de fois promettre qu’il seroit homme de bien. Mais incontinent qu’il étoit hors de devant eux, messire Jean ce vin[51] lui remettoit sa haute gamme en la tête, qui le faisoit toujours retourner à ses bonnes coutumes. Or, étoient-ils contraints d’en endurer, pour deux raisons: l’une, qu’il chantoit fort bien; l’autre, qu’ils l’avoient pris de la main d’un archidiacre de l’église, auquel ils portoient honneur; et ne lui vouloient pas reprocher les folies de l’homme, pensant qu’il les sût aussi bien comme eux, et qu’il l’en dût reprendre, comme, à la vérité, il faisoit quand il en étoit averti; mais il n’en savoit pas la moitié. Advint un jour que ce chantre fit une faute si scandaleuse, que les chanoines furent contraints de le dire pour une bonne fois à M. l’archidiacre, lui remontrant comme, pour le respect de lui, ils avoient longuement supporté les insolences de cet homme; mais maintenant qu’ils le voyoient incorrigible, et qu’il alloit toujours en empirant, ils ne s’en pouvoient plus taire. «Il a, dirent-ils, cette nuit passée, battu un prêtre, tant qu’il ne dira messe de plus de deux mois. Se n’eût été pour l’amour de vous, long-temps a que nous l’eussions chassé. Mais n’y voyant plus autre remède, nous vous prions de ne trouver point mauvais se nous vous en disons ce qui en est.» L’archidiacre leur fit réponse, qu’ils avoient raison et qu’il y donneroit ordre. Et, de fait, envoie incontinent quérir ce basse-contre; lequel se douta bien que ce n’étoit pas pour lui donner un bénéfice. Toutefois il y va. Il ne fut pas sitôt entré, que M. l’archidiacre ne lui commençât à chanter une autre leçon que de matines. «Viens çà! dit-il; tu sais combien de temps il y a que ceux de l’église de céans endurent de toi, et combien j’ai eu de reproches pour ta vie. Sais-tu qu’il y a? va-t’en, et ne te trouve plus devant moi. Je ne veux plus endurer de reproches pour un homme tel que toi. Tu n’es qu’un fol! Se je faisois mon devoir, je te ferois mettre au pain et eau d’ici à un an.» Il ne faut pas demander si mon chantre fut peneux[52]. Toutefois, il ne fut pas si étonné, qu’il ne se mît en réponse: «Monsieur, dit-il, vous qui vous connoissez si bien en gens, vous ébahissez-vous si je suis fol? Je suis chantre, je suis Picard et maître-aux-arts[53].» L’archidiacre, à cette réponse, ne savoit que faire, de s’en fâcher ou de s’en rire; mais il se tourna du bon côté; car il apaisa un peu sa colère; et lui fut force de faire comme l’éveque du Courtisan[54], lequel pardonna au prêtre qui avoit engrossé cinq nonnains, ses filles spirituelles, pour la soudaine réponse qu’il lui fit: Domine, quinque talenta tradidisti mihi, ecce alia quinque superlucratus sum. (Matth., chap. XXV, v. 20.) Un Picard a la tête près du bonnet; un chantre a toujours quelques minimes[55] en son cerveau; un maître-aux-arts est si plein d’ergots[56], qu’on ne sauroit durer auprès de lui. Et vraiment, quand ces trois bonnes qualités sont en un personnage, on ne se doit pas émerveiller s’il est un petit coquelineux[57]; mais se faudroit bien plus émerveiller s’il ne l’étoit point.
[NOUVELLE V.]
Des trois sœurs, nouvelles épousées, qui répondirent chacune un bon mot à leurs maris la première nuit de leurs noces.
Au pays d’Anjou, y eut jadis un gentilhomme qui étoit riche et de bonne maison; mais il étoit un peu sujet à ses plaisirs. Il avoit trois filles, belles et de bonne grâce, et de tel âge, que la plus petite eût bien attendu le combat corps à corps. Elles étoient demourées sans mère, jà long temps avoit. Et parce que le père étoit encore en bon âge, il entretenoit toujours ses bonnes coutumes, qui étoient de recevoir en sa maison toutes joyeuses compagnies; là où l’ordinaire étoit de baller[58], jouer et toutes sortes de bonnes chères. Et d’autant qu’il étoit de sa nature indulgent, facile et sans grand soin du fait de sa maison, ses filles avoient assez de liberté de deviser avec les jeunes gentilshommes, lesquels communément ne parlent pas de renchérir le pain, ne encore du gouvernement de la république. Davantage, le père faisoit l’amour de son côté comme les autres; qui donnoit une hardiesse plus grande aux jeunes damoiselles de se laisser aimer, et par conséquent d’aimer aussi. Car elles, ayant le cœur en bon lieu, et sentant leur bonne maison, estimoient être chose de reproche et d’ingratitude d’être aimées et n’aimer point. Pour toutes ces raisons ensemble, étant chacune d’elles prisée, caressée et poursuivie tous les jours et à toutes heures, elles se laissèrent gagner à l’amour, eurent pitié de leur semblable, et commencèrent à jouer au passe-temps de deux à deux, chacune en leur endroit. Auquel jeu elles exploitèrent si bien que les enseignes[59] en sortirent. Car la plus âgée, qui étoit mûre et drue, ne se print garde que le ventre lui leva; dont elle fut un peu étonnée, car il n’y avoit moyen de se tenir couverte, comme en un lieu où il n’y a point de mère, lesquelles se prennent garde que leurs filles ne soient trop tôt abusées, ou bien elles savent remédier aux inconvénients quand il leur est advenu quelque surprise. Et la fille, n’ayant avis ni moyen aucun de se dérober sans le congé de son père, ce fut force qu’il le sût. Quand il eut entendu cette nouvelle, il en fut fâché de prime-face; mais il ne s’en désespéra point autrement; d’autant qu’il étoit de cette bonne pâte de gens qui ne prennent point trop les matières à cœur. Et à dire vrai, de quoi sert se tourmenter d’une chose, quand elle est faite, sinon de l’empirer? Il envoie soudain sa fille aînée à deux ou trois lieues de là, chez une de leurs tantes, sous couleur de maladie, parce que l’avis des médecins étoit que le changement d’air lui étoit nécessaire; et ce, en attendant que les petits pieds sortissent[60]. Mais comme une fortune ne vient jamais seule, ce pendant qu’elle sortoit d’affaires, sa sœur la seconde y entroit; peut-être par permission divine, pour s’être en son cœur moquée de sa sœur aînée, dont Dieu la voulut punir. Pour faire court, elle s’aperçut qu’elle en avoit dedans le dos, dis-je dedans le ventre, et le père le sut aussi. «Eh bien! dit-il, Dieu soit loué: c’est le monde qui croît: nous fûmes ainsi faits.» Et se doutant de tout, il s’en vint à la plus jeune, laquelle n’étoit pat encore grosse, mais elle en faisoit son devoir tant qu’elle pouvoit. «Et toi, ma fille, comme te portes-tu? N’as-tu pas bien suivi le train de tes sœurs aînées?» La fille, qui étoit jeunette, ne se put tenir de rougir, ce que le père print pour une confession. «Or bien, dit-il, Dieu vous doint bonne aventure, et nous garde de plus grande fortune!» Si se pensa pourtant qu’il étoit temps de pourvoir à ses affaires; ce qu’il connoissoit fort bien ne pouvoir mieux faire qu’en mariant ses trois filles; mais il le trouvoit un petit malaisé; car il savoit bien que de les bailler à ses voisins, il n’y avoit ordre; d’autant que le fait de sa maison étoit connu, ou pour le moins bien suspect. D’autre part, de les faire prendre à ceux qui étoient les faiseurs, ce n’étoit chose qui se pût bonnement faire; car possible qu’il y en avoit plus d’un, et que l’un avoit fait les pieds, et l’autre les oreilles, et quelque autre encore le nez. Que sait-on comment les choses de ce monde vont? Et puis, encore qu’il n’y en eût eu qu’un à chacune, un homme ne se fie pas voulentiers à une fille qui lui a prêté un pain sus la fournée. Le père trouva le plus expédient d’aller chercher des gendres un peu à l’écart. Et comme les hommes de joyeuse nature et de bonne chère, à grand’ peine finissent-ils mal, il ne faillit pas à rencontrer ce qu’il lui faisoit besoin; qui fut au pays de Bretagne, où il étoit bien connu, tant pour le nom de sa maison que pour le bien qu’il avoit audit pays, non guère loin de la ville de Nantes. Au moyen de quoi, lui fut facile de causer[61] son voyage là-dessus. Bref, quand il fut audit pays, tant par personnes interposées que par lui-même, il mit en avant le mariage de ses filles; à quoi les Bretons ouvrirent assez tôt les oreilles; de sorte qu’il en trouva à choisir. Mais, entre tous, il trouva une riche maison de gentilhomme de Bretagne où il y avoit trois fils de bon âge et de belle taille, beaux danseurs de passe-pieds et de trihoris[62], beaux lutteurs et n’en eussent craint homme collet à collet: de quoi mon gentilhomme fut fort aise. Et parce que le plus tôt étoit le meilleur, il conclut son affaire promptement avec le père et les trois enfants, qu’ils prendroient ses trois filles en mariage, et même qu’ils feroient de trois noces une, savoir est, qu’ils épouseroient tous trois en un jour. Et, pour ce faire, les trois frères s’apprêtèrent en peu de temps, et partirent de leur maison pour venir en Anjou avec le père des trois filles. Or, n’y avoit celui des trois qui ne fût assez accort. Car, combien qu’ils fussent Bretons, toutefois ils n’étoient pas tonnants[63], et s’étoient mêlés de faire de bons tours avec ces brettes, qui sont d’assez bonne voulenté, comme l’on dit; toutefois, hors de combat[64]. Quand ils furent en la maison du gentilhomme, ils se prindrent à regarder la contenance chacun de sa chacune, et les trouvèrent toutes trois belles, disposes et éveillées; parmi cela, elles faisoient bien les sages. Les mariages furent conclus, les apprêts se firent: ils achetèrent leurs bans et leurs selles[65] de l’évêque. Quand la veille des noces fut venue, le père appela ses trois filles en une chambre à part, et leur va dire ainsi: «Venez çà! vous savez quelle faute vous avez faite toutes trois, et en quelle peine vous m’avez mis. Si j’eusse été de la nature de ces pères rigoureux, je vous eusse désavouées pour filles, et jamais n’eussiez amendé[66] de mon bien. Mais ai mieux aimé prendre peine une bonne fois pour raccoutrer les choses, que non pas vous mettre toutes trois au désespoir, et moi en perpétuel regret pour votre folie. Je vous ai ici amené à chacune un mari: délibérez-vous de leur faire bonne chère. Ayez bon courage, vous n’en mourrez pas. S’ils s’aperçoivent de quelque chose, à leur dam! pourquoi y sont-ils venus? Il les falloit aller quérir. Quand vous teniez vos états, vous ne songiez pas en eux, n’est-il pas vrai?» Et elles répondirent toutes trois, en souriant, que non. «Eh bien! donc, dit le père, vous ne leur avez point encore fait de faute. Mais pour l’avenir, ne me mettez plus en cet ennui, par faute de bien vous gouverner; gardez-vous-en bien. Et je vous assure que je suis délibéré de mettre en oubli toutes les fautes du temps passé. Et si y a bien plus (pour vous donner meilleur courage), je vous promets que celle de vous qui dira le meilleur savouret[67], la première nuit qu’elle sera avec son mari, je lui donnerai deux cents écus davantage qu’aux deux autres. Or allez, et pensez bien à votre cas.» Après ce bon admonestement, il se va coucher, et les filles aussi, lesquelles pensèrent bien, chacune à part soi, quel bon mot elles pourroient dire, la nuit des combats, pour avoir ces deux cents écus; mais elles se délibérèrent à la fin d’attendre l’assaut, espérant que le bon Dieu leur donneroit sus l’heure ce qu’elles auroient à dire. Le jour des noces fut l’endemain[68]: ils épousèrent; ils font grande chère; ils ballent; que voulez-vous plus? Les lits se font: les trois pucelles de Marolles[69] se couchent, et les maris après. Celui de la plus grande, en la mignardant, lui met la main sus le ventre et partout; qui trouva incontinent qu’il étoit un peu ridé par le bas: qui lui fit souvenir qu’on la lui avoit belle baillée. «O ho! dit-il, les oiseaux s’en sont allés.» La damoiselle lui répond tout comptant: «Tenez-vous au nid.» Et une. Le mari de la seconde, en la maniant, trouva que le ventre étoit un peu rond: «Comment, dit-il, la grange est pleine!—Battez à la porte,» lui répondit-elle. Et deux. Le mari de la tierce, en jouant les jeux, connut incontinent qu’il n’étoit pas le fol[70]. «Le chemin est battu,» dit-il. La jeune lui dit: «Vous ne vous en égarerez pas sitôt.» Et trois. La nuit se passe; le lendemain elles se trouvèrent devant leur père; et chacune lui rapporta ce qui lui étoit advenu et ce qu’elle avoit répondu. Quæritur[71] à laquelle des trois le père devoit donner les deux cents écus. Vous y songerez, et ne sais si vous serez point des miens, qui suis d’avis qu’elles devoient toutes trois départir[72] les deux cents écus; ou bien, en avoir chacune deux cents, propter mille rationes, quarum ego dicam tantum unam, brevitatis causa; c’est-à-dire, pour mille raisons, dont je vous en dirai une pour briéveté: c’étoit que toutes trois étoient de bonne voulenté. Toute bonne voulenté est réputée pour le fait. Ergo in tantum consequentia est, in barbara[73], ou ailleurs. Mais cependant, s’il ne vous déplaît, je vous ferai une question à propos de celle-ci: Lequel vous aimeriez mieux, être cocu en herbe ou en gerbe? Et ne répondez pas trop tôt, qu’il vaut mieux l’avoir été en herbe et ne l’être point en gerbe; car vous savez combien c’est chose rare et de grand contentement, que d’épouser une pucelle. Eh bien! s’elle vous fait cocu après, le plaisir vous demeure toujours (je ne dis pas d’être cocu, je dis de l’avoir dépucelée). Et puis, vous avez mille faveurs, mille avantages à cause d’elle. Pantagruel[74] le dit bien. Mais je ne veux pas débattre les raisons d’une part et d’autre. Je vous en laisse le pensement à votre loisir; puis vous m’en saurez à dire.
[NOUVELLE VI.]
Du mari de Picardie qui retira sa femme de l’amour par une remontrance qu’il lui fit en la présence des parents d’elle.
Il y eut jadis un roi de France[75], duquel le nom ne se sait point au vrai, quant à cette affaire dont nous voulons parler. Tant y a qu’il étoit bon roi et digne de sa couronne. Il se rendoit fort communicatif à toutes personnes, et s’en trouvoit bien; car il apprenoit les nouvelles auprès de la vérité; ce qu’on ne fait pas quand on n’écoute. Pour venir à notre conte, ce bon roi se promenoit par les contrées de son royaume, et quelquefois alloit par villes en habit dissimulé, peur mieux entendre la vérité de toutes sortes d’affaires. Un jour, il voulut visiter son pays de Picardie en personne royale, portant toutefois sa privauté accoutumée, Étant à Soissons, il fit venir les plus apparents de la ville, et les fit seoir à sa table par signe de grande familiarité, les invitant et enhardissant à lui conter toutes nouvelles, les unes joyeuses, les autres sérieuses, ainsi qu’il venoit à propos. Entre autres, il y en eut un qui se mit à conter devant le roi la nouvelle qui s’ensuit: «Sire, il est advenu, dit-il, naguère, en une de vos villes de Picardie, qu’un personnage de robe longue et de justice, lequel vit encore, ayant perdu sa femme après avoir été assez longuement avec elle, et s’étant assez bien trouvé d’elle, print envie de se marier en secondes noces à une fille qui étoit belle, jeune et de bon lieu: non toutefois qu’elle fût sa pareille en biens, et moins encore en autres choses; car il étoit déjà plus de demi passé, et elle en la fleur de ses ans et gaillarde à l’avenant, tellement qu’il n’avoit pas le fouet pour mener cette trompe[76]. Quand elle eut commencé à goûter un peu que c’étoit des joies de ce monde, elle sentit que son mari ne la faisoit que mettre en appétit. Et combien qu’il la traitât bien d’habillements, de la bouche, de bonne chère, de visage et de paroles, toutefois cela n’étoit que mettre le feu auprès des étoupes; si bien, qu’il lui print fantaisie d’emprunter d’ailleurs ce qu’elle n’avoit pas à son gré à la maison. Elle fait un ami, auquel elle se tint pour quelque temps; puis, ne se contentant de lui seul, en fit un autre, et puis un autre; de manière qu’en peu de temps ils se trouvèrent si bon nombre, qu’ils nuisoient les uns aux autres, entrant à heures dues et indues en la maison pour l’amour de la jeune femme, qui avoit déjà mis à part la souvenance de son honneur, pour entendre du tout[77] à ses plaisirs, ce pendant que son mari ne s’en avisoit pas, ou, par aventure, si bien; mais il s’armoit de patience, songeant en soi-même qu’il falloit porter la pénitence de la folie qu’il avoit faite d’avoir, sus le haut de son âge, prins une fille si jeune d’ans. Ce train dura et continua tant, que ceux de la ville en tenoient leurs comptes; dont les parents de lui se fâchèrent fort; l’un desquels ne se put plus tenir qu’il ne lui vînt dire, lui remontrant la rumeur qui en étoit; et que, s’il n’y obvioit, il donneroit à penser qu’il seroit de vil courage, et enfin qu’il seroit laissé de tous ses parents et de gens de sorte[78]. Quand il eut entendu ce propos, il fit semblant, devant celui qui lui tenoit, tel que le cas le requéroit, c’est-à-dire, d’un grand déplaisir et fâcherie; et lui promit qu’il y mettroit ordre par tous les moyens à lui possibles. Mais quand il fut à part soi, il songea bien ce qui en étoit; qu’il étoit hors de sa puissance de nettoyer si bien une tel affaire, que les taches n’en demourassent toujours ou long-temps. Il pensoit que la femme se dût garder par un respect de la vertu et par crainte de son déshonneur; autrement, toutes les murailles de ce monde ne la sauroient tenir, qu’elle ne fît une fois des siennes. Davantage, lui qui étoit homme de bon discours, raisonnoit en soi-même que l’honneur d’un homme tiendroit à bien peu de chose s’il dépendoit du fait d’une femme[79]. Ce qui le gardoit d’appréhender les matières trop avant. Toutefois, pour ne sembler être nonchalant de son inconvénient domestique, lequel étoit estimé si déshonnête du commun des hommes, il s’avisa d’un moyen, lequel seul il pensoit être expédient en tel cas: ce fut qu’il acheta une maison qui étoit joignante au derrière de la sienne, et des deux en fit une; disant qu’il vouloit s’accommoder d’une entrée et d’une issue par deux côtés. Ce qui fut exécuté diligemment; et fut posé un huis de derrière le plus proprement qu’il se put aviser; duquel il fit faire demi-douzaine de clefs, et n’oublia pas à faire faire une galerie bien propice pour les allants et venants. Cela ainsi apprêté, il choisit un jour de commodité pour inviter à dîner les principaux parents de sa femme, sans toutefois appeler ceux du côté de lui pour celle fois. Il les traita bien et à bonne chère.» Quand ils eurent dîné, avant que personne se levât de table, il se print à leur dire ainsi en la présence de sa femme: «Messieurs et mesdames, vous savez combien de temps il y a que j’ai épousé votre parente que voici; j’ai eu le loisir de connoître que ce n’étoit pas à moi à qui elle se devoit marier, d’autant que nous n’étions pas pareils, elle et moi. Toutefois, quand ce qui est fait ne se peut défaire, il faut aller jusques au bout.» Puis, en se tournant vers sa femme, lui dit: «Ma mie, j’ai eu depuis peu de temps en çà des reproches de votre gouvernement, lesquels m’ont grandement déplu. Il m’a été dit que vous avez des jeunes gens, qui viennent céans à toutes heures du jour, pour vous entretenir: chose qui est à votre grand déshonneur et au mien. Si je m’en fusse aperçu d’heure[80], j’y eusse pourvu plus tôt. Si est-ce qu’il vaut mieux tard que jamais. Vous direz à ceux qui vous hantent que d’ici en avant ils entrent plus discrètement pour vous venir voir. Ce qu’ils pourront faire par le moyen d’une porte de derrière que je leur ai fait faire, de laquelle voici demi-douzaine de clefs que je vous baille, pour leur en donner à chacun la sienne; et s’il n’y en a assez, nous en ferons faire d’autres; le serrurier est à notre commandement. Et leur dites qu’ils trouveront moyen de départir leur temps le plus commodément pour vous et pour eux qu’il sera possible. Car si vous ne vous voulez garder de mal faire, au moins ne pouvez-vous que le faire secrètement, pour empêcher le monde de parler contre vous et contre moi.» Quand la jeune femme eut ouï ces propos venant de son mari, et en la présence de ses parens, elle commença à prendre vergogne de son fait, et lui vint au-devant le tort et déshonneur qu’elle faisoit à son mari, à ses parents, et à soi-même: dont elle eut tel remords, que, dès lors en là[81], elle ferma la porte à tous ses amoureux et à ses plaisirs désordonnés; et depuis véquit avec son mari en femme de bien et d’honneur. Le roi, ayant ouï ce conte, voulut savoir qui étoit le personnage: «Foi de gentilhomme! dit-il, voilà l’un des plus froids et des plus patients hommes de mon royaume: il feroit bien quelque chose de bon, puisqu’il sait bien faire la patience.» Et dès l’heure lui donna l’état de procureur-général au pays de Picardie. Quant est de moi, si je savois le nom de cet homme de bien, je le voudrois honorer d’une immortalité. Mais le temps lui a fait le tort de supprimer son nom, qui méritoit bien d’être mis ès chroniques, voire d’être canonisé; car il a été vrai martyr en ce monde, et crois qu’il est maintenant bienheureux en l’autre. Qu’ainsi vous en prenne: Amen. Car un prêtre ne vaut rien sans clerc[82].
[NOUVELLE VII.]
Du Normand allant à Rome, qui fit provision de latin pour porter au saint-père; et comme il s’en aida.
Un Normand, voyant que les prêtres avoient le meilleur temps du monde, après que sa femme fut morte, eut envie de se faire d’Eglise; mais il ne savoit lire ni écrire que bien peu. Et toutefois, ayant ouï dire que pour argent on fait tout, et s’estimant aussi habile homme que beaucoup de prêtres de sa paroisse, s’adressa à l’un de ses familiers, lui demandant comment il se devoit gouverner en cet affaire. Lequel, après plusieurs propos débattus d’une part et d’autre, l’en réconforta, et lui dit que, s’il vouloit bien faire son cas, il falloit qu’il allât à Rome; et qu’à grand’peine en auroit-il la raison[83] de son évêque, qui étoit difficile en cas de faire prêtres et de bailler les a quocumque[84]; mais que le pape, qui étoit empêché à tant d’autres choses, ne prendroit garde à lui de si près et le dépêcheroit incontinent. Davantage, qu’en ce faisant, il verroit le pays, et que, quand il seroit retourné ayant été créé prêtre de la main du pape, il n’y auroit celui qui ne lui fît honneur, et qu’en moins de rien il seroit bénéficié[85], et deviendroit un grand monsieur. Mon homme trouve ces propos fort à son gré; mais il avoit toujours ce scrupule sur sa conscience, touchant le fait du latin; lequel il déclara à son conseiller, lui disant: «Voire-mais, quand je serai devant le pape, quel langage parlerai-je? il n’entend pas le normand, ni moi le latin; que ferai-je?—Pour cela, dit l’autre, ne te faut pas demeurer; car, pour être prêtre, il suffit de savoir bien sa messe de Requiem[86], de Beata[87], et du Saint-Esprit, lesquelles tu auras assez tôt apprinses quand tu seras de retour. Mais, pour parler au pape, je t’apprendrai trois mots de latin bien assis, que quand tu les auras dits devant lui, il croira que tu sois le plus grand clerc du monde.» Mon homme fut très-aise, et voulut savoir tout-à-l’heure ces trois mots. «Mon ami, lui dit l’autre, incontinent que tu seras devant le pape, tu te jetteras à genoux en lui disant: Salve, Sancte Pater. Puis il te demandera en latin: Unde es tu? c’est-à-dire, d’où êtes-vous? Tu répondras: De Normania. Puis il te demandera: Ubi sunt litteræ tuæ? Tu lui diras: In manica mea. Et promptement, sans aucun délai, il commandera que tu sois expédié[88]. Puis, tu t’en reviendras.» Mon Normand ne fut oncques si joyeux, et demeura quinze ou vingt jours avec son homme, pour lui mettre ces trois mots de latin en la tête. Quand il pensa les bien savoir, il s’apprêta pour prendre le chemin de Rome; et en allant, ne disoit chose que son latin: Salve, Sancte Pater. De Normania. In manica mea. Mais je crois bien qu’il les dit et redit si souvent et de si grande affection, qu’il oublia le beau premier mot, Salve, Sancte Pater; et, de malheur, il étoit déjà bien avant de son chemin. Si mon Normand fut fâché, il ne le faut pas demander; car il ne savoit à quel saint se vouer pour retrouver son mot, et pensoit bien que de se présenter au pape sans cela, c’étoit aller aux mûres sans crochet[89]; et si ne cuidoit point qu’il fût possible de trouver homme si fidèle enseigneur, et qui lui sût si bien montrer comme celui de sa paroisse, qui lui avoit apprins. Jamais homme ne fut si marri, jusques à tant qu’un samedi matin il entra en une église de la ville où il étoit attendant la grâce de Dieu; là où il entendit que l’on commençoit la messe de Notre-Dame, en note: Salve, Sancta Parens. Et mon Normand d’ouvrir l’oreille: «Dieu soit loué et Notre-Dame!» dit-il. Il fut si réjoui, qu’il lui sembloit être revenu de mort à vie. Et incontinent s’étant fait redire ces mots par un clerc qui étoit là, jamais depuis n’oublia Salve, Sancta Parens, et poursuivit son voyage avec son latin: croyez qu’il étoit bien aise d’être né. Et fit tant par ses journées qu’il arriva à Rome. Et faut noter que, de ce temps-là, il n’étoit pas si malaisé de parler aux papes comme il est de présent. On le fit entrer devers le pape, auquel il ne failloit à faire la révérence, en lui disant bien dévotement: Salve, Sancta Parens. Le pape lui va dire: Ego non sum mater Christi. Le Normand lui répond: De Normania. Le pape le regarde et lui dit: Dæmonium habes?—In manica mea, répondit le Normand. Et en disant cela, il mit la main en sa manche pour tirer ses lettres. Le pape fut un petit surpris, pensant qu’il allât tirer le gobelin[90] de sa manche. Mais quand il vit que c’étoient lettres, il s’assura, et lui demanda encore en latin: Quid petis? Mais mon Normand étoit au bout de sa leçon, qui ne répondit meshui rien à chose qu’on lui demandât. A la fin, quand quelques-uns de sa nation l’eurent ouï parler son cauchois[91], ils se prinrent à l’arraisonner[92]; auxquels il donna bientôt à connoître qu’il avoit apprins du latin en son village pour sa provision, et qu’il savoit beaucoup de bien, mais qu’il n’entendoit pas la manière d’en user.
[NOUVELLE VIII.]
De l’assignation donnée par messire Itace[93], curé de Bagnolet, à une belle vendeuse de naveaux, et de ce qui en advint.
Messire Itace, curé de Bagnolet, combien qu’il fût grand homme de bien, docteur en théologie, ergo il étoit homme, ergo naturel par arguments pertinents, ergo aimoit les femmes naturelles comme un autre; si bien que, voyant un jour une belle vendeuse de naveaux, simple et facile à toutes bonnes choses faire, il l’arraisonna un peu en passant, lui demandant comment se portoit marchandise[94], et si ses naveaux étoient bons et sains, parce qu’il en aimoit fort le potage; à cette occasion, lui montra son Joannes[95], auquel commanda lui enseigner son logis, pour lui en apporter dorénavant, dont elle seroit bien payée, et reliqua, car il étoit charitable, et davantage respectif d’adresser ses charités et aumônes en lieu qui le méritoit. Elle lui promit d’y aller; et Joannes, par provision, en emporte sa fourniture, la payant au double par le commandement de son maître. La marchande de naveaux ne fait faute au premier jour de passer par devant le logis, et demander si on vouloit des naveaux: il lui fut dit qu’elle vînt le soir parler secrètement à monsieur, afin de recevoir une libéralité honnête, laquelle fournie de la main dextre, il ne vouloit pas, selon que dit l’Évangile, que la main senestre en sentit rien; à l’occasion de quoi il assignoit la nuit prochaine. La jeune femme s’y accorde; le curé demeure en bonne dévotion, sur le soir, l’attendant, et commandant à Joannes, son famulus, de soi coucher de bonne heure en la garde-robe; et s’il oyoit, d’aventure, quelque bruit, de ne s’en réveiller, ni relever, ni formaliser aucunement. Cependant le bon Itace se pourmène, descend, remonte, regarde par la fenêtre se cette marchande vient point: bref, il est réduit en semblable agonie que Roger en l’attente d’Alcine, au roman de Roland furieux[96]. Finalement, étant lassé de tant descendre et monter par son escalier, s’assit en une chaire en sa chambre, ayant toutefois laissé la porte de son logis entr’ouverte pour recevoir la marchande, sans en faire ouïr aucun bruit aux voyageurs, de peur de scandale, qui seroit plus grand, procédant de sa qualité, que des autres, à cause de la vie qui doit être exemplaire. Voici arriver la chalande[97], qui monte droit en haut: «Bonsoir, monsieur, dit-elle.—Vous soyez la très-bien venue, m’amie, répondit-il. Vraiment! vous êtes femme de promesse et de tenue.» Et s’approchant pour la tenir et accoler amoureusement, survint un quidam, qui les surprend et s’écrie à la femme: «O méchante! je me doutois bien que tu allois en quelque mauvais lieu, quand tu te robois[98] ainsi sur la brune!» Et ce disant avec un gros bâton et à tour de bras commença à ruer sur sa draperie[99], quand le bon Itace s’y oppose et se met entre deux, disant: «Holà! tout beau! (Et tout ce qui lui pouvoit venir en la tête et en la bouche comme à personne bien étonnée du bateau[100].)—Comment, monsieur, réplique l’homme, subornez-vous ainsi les femmes mariées que vous faites venir de nuit en votre logis? Et vous prêchez que: Qui veut mal faire suit les ténèbres et fuit la lumière!» La femme alors lui dit: «Mon mari, mon ami, vous n’entendez pas notre cas: le bon seigneur que voici, averti de notre pauvreté honteuse, m’a fait dire par ses gens qu’il nous vouloit faire une libéralité, mais qu’il n’en prétendoit aucune vaine gloire et ne vouloit qu’elle fût vue ni sue. Et pource que nous couchons mal, en faveur de lignée et génération, il s’est résolu de nous donner son lit, que vous voyez bel et bon, à la charge seulement de prier Dieu pour lui; chose qu’il ne pouvoit bonnement exécuter qu’à telle heure, pour les raisons que dessus. Pour ce, mon mari, passez votre colère, et, au lieu de faire ainsi l’olibrius[101], remerciez messire Itace.» Adonc se print le mari à s’excuser grandement du péché d’ire envers son bon curé et confesseur, lui en demandant pardon et merci. Cette bonne et subtile invention de femme réjouit aucunement messire Itace, lequel étoit en voie d’être testonné[102] par ledit mari irrité, et en danger d’être scandalisé des voisins; chose qui eût été grandement énorme pour un homme de son état. Le mari, avec fort gracieuses paroles de remercîment, tire le lit de plume en la place, sans oublier les draps mêmes qui y étoient tout blancs attendant l’escarmouche. Il monte après, défait le beau pavillon de sarges[103] de diverses couleurs qui y étoit, print sa charge du plus lourd fardeau, et sa femme, du reste, avec très-humbles actions de grâces. Eux ainsi départis, messire Itace, non trop content, tant de la proie qui lui étoit si facilement échappée, que du butin qu’on lui avoit enlevé, appelle Joannes, qui avoit assez ouï le bruit et entendu la plupart du jeu, auquel dit de mine fort fâchée: «Aga famule! le vilain, comme il a emboué ma paillasse de ses pieds! au moins, s’il eût ôté ses souliers avant que de monter sur mon lit!» Le Joannes, voulant d’une part consoler son maître, et d’autre part étant fâché qu’il n’avoit eu sa part au butin, lui dit: «Domine, vous savez le bon vieil latin: Rustica progenies nescit habere modum, c’est-à-dire, oignez vilain, il vous poindra. Si vous m’eussiez appelé quand les souillons sont venus céans, je les eusse chassés à coups de bâton, et ne seriez maintenant fâché de voir votre chambre dégarnie sans l’aide de sergents.»
[NOUVELLE IX.]
Des moyens qu’un plaisantin donna à son roi afin de recouvrer argent promptement.
Puisque Triboulet a eu crédit ès meilleures compagnies, et que ses facéties tiennent lieu en ce présent livre, il nous a semblé bon de lui donner pour compagnon un certain plaisant, des mieux nourris en la cour de son roi: et pour ce qu’il le voyoit en perplexité de recouvrer argent pour subvenir à ses guerres, lui ouvrit deux moyens, dont peu d’autres que lui se fussent avisés[104]. «L’un, dit-il, sire, est de faire votre office alternatif, comme vous en avez fait beaucoup en votre royaume: ce faisant, je vous en ferai toucher deux millions d’or, et plus.» Je vous laisse à penser si le roi et les seigneurs qui y assistoient rirent de ce premier moyen, desquels, pensant mettre ce fol en sa haute game[105], lui demandèrent: «Eh bien! maître fol, est-ce tout ce que tu sais de moyens propres à recouvrer finances?—Non, non, répond le fol se présentant au roi; j’en sais bien un autre aussi bon et meilleur: c’est de commander, par un édit, que tous les lits des moines soient vendus par tous les pays de votre obéissance, et les deniers apportés ès coffres de votre épargne.» Sur quoi le roi lui demanda en riant: «Où coucheraient les pauvres moines quand on leur auroit ôté tous leurs lits?—Avec nonnains.—Voire-mais, répliqua le roi, il y a beaucoup plus de moines que de nonnains.» Adonc le compagnon eut sa réponse toute prête; et fut qu’une nonnain en logeroit bien une demi-douzaine pour le moins: «Et croyez, disoit ce fol, qu’à cette fin les rois vos prédécesseurs, et autres princes, ont fait bâtir en beaucoup de villes les couvents des religieux vis-à-vis de ceux des religieuses.»
[NOUVELLE X.]
Du procureur qui fit tenir une jeune garse du village pour s’en servir, et de son clerc qui la lui essaya.
Un procureur en parlement étoit demeuré veuf, n’ayant pas encore passé quarante ans, et avoit toujours été assez bon compagnon, dont il lui tenoit toujours, tellement qu’il ne se pouvoit passer de féminin genre, et lui fâchoit d’avoir perdu sa femme si tôt, laquelle étoit encore de bonne emploite[106]. Toutefois, et nonobstant, il prenoit patience, et trouvoit façon de se pourvoir le mieux qu’il pouvoit, faisant œuvre de charité, c’est à savoir: aimant la femme de son voisin comme la sienne; tantôt revisitant les procès de quelques femmes veuves et autres qui venoient chez lui pour le solliciter. Bref, il en prenoit là où il en trouvoit, et frappoit sous lui comme un casseur d’acier. Mais quand il eut fait ce train par une espace de temps, il le trouva un petit fâcheux; car il ne pouvoit bonnement prendre la peine d’aguetter[107] ses commodités, comme font les jeunes gens: il ne pouvoit pas entrer chez ses voisins sans suspicion, vu qu’il ne l’avoit pas accoutumé. Davantage, il lui coûtoit à fournir à l’appointement. Parquoi il se délibéra d’en trouver une pour son ordinaire. Et lui souvint qu’à Arcueil, où il avoit quelques vignes, il avoit vu une jeune garse, de l’âge de seize à dix-sept ans, nommée Gillette, qui étoit fille d’une pauvre femme gagnant sa vie à filer de la laine. Mais cette garse étoit encore toute simple et niaise, combien qu’elle fût assez belle de visage. Si se pensa le procureur, que ce seroit bien son cas, ayant ouï autrefois un proverbe qui dit: Sage ami, et sotte amie. Car d’une amie trop fine, vous n’en avez jamais bon compte: elle vous joue toujours quelque tour de son métier; elle vous tire à tous les coups quelque argent de sous l’aile[108]: ou elle veut être trop brave, ou elle vous fait porter les cornes, ou tout ensemble. Pour faire court, mon procureur, un beau temps de vendanges, alla à Arcueil et demanda cette jeune garse à sa mère pour chambrière, lui disant qu’il n’en avoit point, et qu’il ne s’en sauroit passer; qu’il la traiteroit bien, et qu’il la marieroit quand il viendroit à temps. La vieille, qui entendit bien que vouloient dire ces paroles, n’en fit pas pourtant grand semblant, et lui accorda aisément de lui bailler sa fille, contrainte par pauvreté, lui promettant de la lui envoyer le dimanche prochain; ce qu’elle fit. Quand la jeune garse fut à la ville, elle fut toute ébahie de voir tant de gens, parce qu’elle n’avoit encore vu que des vaches. Et pour ce, le procureur ne lui parloit encore de rien; mais alloit toujours chercher ses aventures, en la laissant un peu assurer. Et puis, il lui vouloit faire faire des accoutrements, afin qu’elle eût meilleur courage de bien faire. Or, il avoit un clerc en sa maison qui n’avoit point toutes ces considérations-là, car, au bout de deux ou trois jours, étant le procureur allé dîner en la ville, quand il eut avisé cette garse ainsi neuve, il commence à se faire avec elle, lui demandant d’ond elle étoit, et lequel il faisoit meilleur aux champs ou à la ville: «M’amie, dit-il, ne vous souciez de rien; vous ne pouviez pas mieux arriver que céans; car vous n’aurez pas grand’peine: le maître est bon homme, il fait bon avec lui. Or çà, m’amie, disoit-il, ne vous a-t-il point encore dit pourquoi il vous a prinse?—Nenni, dit-elle; mais ma mère m’a bien dit que je le servisse bien, et que je retinsse bien ce qu’on me diroit, et que je n’y perdrois rien.—M’amie, dit le clerc, votre mère vous a bien dit vrai; et pource qu’elle savoit bien que le clerc vous diroit tout ce que vous auriez à faire, ne vous en a point parlé plus avant. M’amie, quand une jeune fille vient à la ville chez un procureur, elle se doit laisser faire au clerc tout ce qu’il voudra; mais aussi le clerc est tenu de lui enseigner les coutumes de la ville, et les complexions de son maître, afin qu’elle sache la manière de le servir. Autrement, les pauvres filles n’apprendroient jamais rien, ni leur maître ne leur feroit jamais bonne chère, et les renvoieroit au village.» Et le clerc le disoit de tel escient, que la pauvre garse n’eût osé faillir à le croire, quand elle oyoit parler d’apprendre à bien servir son maître. Et répondit au clerc d’une parole demi-rompue, et d’une contenance toute niaise: «J’en serois bien tenue à vous!» disoit-elle. Le clerc, voyant, à la mine de cette garse, que son cas ne se portoit pas mal, vous commença à jouer avec elle; il la manie, il la baise. Elle disoit bien: «Oh! ma mère ne me l’a pas dit!» Mais cependant mon clerc la vous embrasse; et elle se laissoit faire, tant elle étoit folle, pensant que ce fût la coutume et usance de la ville. Il la vous renverse toute vive sur un bahut: le diable y ait part: qu’il étoit aise! et depuis continuèrent leurs affaires ensemble à toutes les heures que le clerc trouvoit sa commodité. Ce pendant que le procureur attendoit que la garse fût déniaisée, son clerc prenoit cette charge sans procuration. Au bout de quelques jours, le procureur ayant fait accoutrer la jeune fille, laquelle se faisoit tous les jours en meilleur point[109], tant à cause du bon traitement que parce que les belles plumes font les beaux oiseaux (aussi à raison qu’elle faisoit fourbir son bas), eut envie d’essayer s’elle se voudroit ranger au montoir[110]; et envoya par un matin son clerc en ville porter quelque sac; lequel, d’aventure, venoit d’avec Gillette de dérober un coup en passant. Quand le clerc fut dehors, le procureur se met à folâtrer avec elle, lui mettre la main au tetin; puis sous la cotte. Elle lui rioit bien, car elle avoit déjà apprins qu’il n’y avoit pas de quoi pleurer; mais pourtant elle craignoit toujours avec une honte villageoise, qui lui tenoit encore, principalement devant son maître. Le procureur la serre contre le lit; et parce qu’il s’apprêtoit de faire en la propre sorte que le clerc, quand il l’embrassoit, la pressant de fort près, la garse (hé! qu’elle étoit sotte!) lui va dire: «Oh! monsieur, je vous remercie, nous en venons tout maintenant, le clerc et moi.» Le procureur, qui avoit la brayette bandée, ne laissa pas à donner dedans le noir[111]; mais il fut bien peneux, sachant que son clerc avoit commencé de si bonne heure à la lui déniaiser. Pensez que le clerc eut son congé pour le moins.
[NOUVELLE XI.]
De celui qui acheva l’oreille de l’enfant à la femme de son voisin[112].
Il ne se faut pas ébahir si celles des champs ne sont guère fines, vu que celles de la ville se laissent quelquefois abuser bien simplement. Vrai est qu’il ne leur advient pas souvent; car c’est ès villes que les femmes font les bons tours de par Dieu, c’est là. Car je veux dire qu’il y avoit en la ville de Lyon une jeune femme, honnêtement belle, laquelle fut mariée à un marchand d’assez bon trafique[113]; mais il n’eut pas été avec elle trois ou quatre mois, qu’il ne lui fallût aller dehors pour ses affaires, la laissant pourtant enceinte seulement de trois semaines: ce qu’elle connoissoit, à ce qu’il lui prenoit quelquefois défaillement de cœur, avec tels autres accidents qui prennent aux femmes enceintes. Si tôt qu’il fut parti, un sien voisin, nommé le sire André, s’en vint voir la jeune femme sa voisine, comme il avoit de coutume de hanter privément en la maison par droit de voisiné[114]: qui se print à railler avec elle, lui demandant comme elle se portoit en ménage. Elle lui répond qu’assez bien; mais qu’elle se sentoit être grosse. «Est-il possible! dit-il; votre mari n’auroit pas eu le loisir de faire un enfant depuis le temps que vous êtes ensemble.—Si est-ce que je le suis, dit-elle; car la dena[115] Toiny m’a dit qu’elle se trouva ainsi, comme je me trouve, de son premier enfant.—Or, ce lui dit le sire André (sans toutefois penser grandement en mal, ni qu’il lui en dût advenir ce qu’il en advint), croyez-moi, que je me connois bien en cela; et, à vous voir, je me doute que votre mari n’a pas fait l’enfant tout entier, et qu’il y a encore quelque oreille à faire: sur mon honneur! prenez-y bien garde. J’ai vu beaucoup de femmes qui s’en sont mal trouvées, et d’autres, qui ont été plus sages, qui se sont fait achever leur enfant en l’absence de leur mari, de peur des inconvénients. Mais incontinent que mon compère sera venu, faites-le lui achever.—Comment? dit la jeune femme; il est allé en Bourgogne, il ne sauroit pas être ici d’un mois, pour le plus tôt.—M’amie, dit-il, vous n’êtes donc pas bien: votre enfant n’aura qu’une oreille; et si êtes en danger que les autres d’après n’en auront qu’une non plus; car voulentiers, quand il advint quelque faute aux femmes grosses de leur premier enfant, les derniers en ont autant.» La jeune femme, à ces nouvelles, fut la plus fâchée du monde. «Eh mon Dieu! dit-elle, je suis bien pauvre femme! je m’ébahis qu’il ne s’en est avisé de le faire tout, devant que de partir.—Je vous dirai, dit le sire André; il y a remède par tout, fors qu’à la mort. Pour l’amour de vous vraiment, je suis content de le vous achever, chose que je ne ferois pas si c’étoit une autre; car j’ai assez d’affaires environ les miens; mais je ne voudrois pas que, par faute de secours, il vous fût advenu un tel inconvénient que celui-là.» Elle, qui étoit à la bonne foi, pensa que ce qu’il lui disoit étoit vrai; car il parloit brusquement, et comme s’il lui eût voulu faire entendre qu’il faisoit beaucoup pour elle, et que ce fût une corvée pour lui. Conclusion, elle se fit achever cet enfant, dont le sire André s’acquitta gentiment, non pas seulement pour cette fois-là, mais y retourna assez souvent depuis. Et à une des fois, la jeune femme lui disoit: «Voire-mais! si vous lui faites quatre ou cinq oreilles arrière[116], ce sera une mauvaise besogne.—Non, non, ce dit le sire André, je n’en ferai qu’une; mais pensez-vous qu’elle soit si tôt faite? Votre mari a demeuré si longtemps à faire ce qu’il y a de fait! Et puis, on peut bien faire moins, mais on ne saurait en faire plus; car quand une chose est achevée, il n’y faut plus rien.» En cet état, fut achevée cette oreille. Quand le mari fut venu de dehors, sa femme lui dit en folâtrant: «Ma figue[117]! vous êtes un beau faiseur d’enfant! vous m’en aviez fait un qui n’eût eu qu’une oreille, et vous en étiez allé sans l’achever.—Allez, allez, dit-il, que vous êtes folle! les enfans se font-ils sans oreilles? Oui-dà, ils se font, dit-elle: demandez-le au sire André, qui m’a dit qu’il en a vu plus de vingt qui n’en avoient qu’une, par faute de les avoir achevés, et que c’est la chose la plus mal aisée à faire que l’oreille d’un enfant; et s’il ne la m’eût achevée, pensez que j’eusse fait un bel enfant!» Le mari ne fut pas trop content de ces nouvelles. «Quel achèvement est-ce ci? dit-il: qu’est-ce qu’il vous a fait pour l’achever?—Le demandez-vous! dit-elle: il m’a fait comme vous me faites.—Ah! ah! dit le mari, est-il vrai! m’en avez-vous fait d’une telle?» Et Dieu sait de quel sommeil il dormit là-dessus! Et lui, qui étoit homme colère, en pensant à l’achèvement de cette oreille, donna par fantaisie[118] plus de cent coups de dague à l’acheveur. Et lui dura la nuit plus de mille ans, qu’il n’étoit déjà après ses vengeances. Et de fait, la première chose qu’il fit quand il fut levé, ce fut d’aller à ce sire André, auquel il dit mille outrages, le menaçant qu’il le feroit repentir du méchant tour qu’il lui avait fait. Toutefois, de grand menaceur, peu de fait; car, quand il eut bien fait du mauvais, il fut contraint de s’apaiser pour une couverte[119] de Catalogue que lui donna le sire André; à la charge toutefois qu’il ne se mêleroit plus de faire les oreilles de ses enfants, et qu’il les feroit bien sans lui.
[NOUVELLE XII.]
De Fouquet, qui fit accroire au procureur son maître que le bon homme étoit sourd, et au bon homme que le procureur l’étoit; et comment le procureur se vengea de Fouquet.
Un procureur en Châtelet tenoit deux ou trois clercs sous lui, entre lesquels y avoit un apprenti, fils d’un homme assez riche de la ville même de Paris, lequel l’avoit baillé à ce procureur pour apprendre le style[120]. Le jeune fils s’appeloit Fouquet, de l’âge de seize à dix-sept ans, qui étoit bien affeté[121] et faisoit toujours quelque chatonnie[122]. Or, selon la coutume des maisons des procureurs, Fouquet faisoit toutes les corvées; entre lesquelles, l’une étoit qu’il ouvroit quasi toujours la porte quand on tabutoit[123] pour connoître les parties que servoit son maître, et pour savoir qu’elles demandoient, pour le lui rapporter. Il y avoit un homme de Bagneux, qui plaidoit en Châtelet, et avoit prins le maître de Fouquet pour son procureur, lequel il venoit souvent voir; et, pour mieux être servi, lui apportoit par les fois chapons, bécasses, levrauts; et venoit voulentiers un peu après midi, sus l’heure que les clercs dînoient ou achevoient de dîner; auquel Fouquet alloit souvent ouvrir; mais il n’y prenoit point de plaisir à une telle heure; car il y alloit du temps pour lui, parce que le bon homme se mettoit en raison avec lui, tellement qu’il falloit bien souvent que Fouquet allât parler à son maître, et puis en rendre réponse, qui faisoit qu’il dînoit quelquefois bien légèrement. Et son maître, d’une autre part, n’avoit pas grand respect à lui, car il l’envoyoit à la ville à toutes heures du jour, vingt fois et cent fois, ne sais combien, dont il étoit fort fâché. A l’une des fois, voici ce bon homme de Bagneux qui frappe à la porte, et à heure accoutumée; lequel Fouquet entendoit assez au frapper. Quand il eut tabuté deux ou trois coups, Fouquet lui va ouvrir, et en allant s’avisa de jouer un tour de chatterie à son homme, qui vient, disoit-il, toujours quand on dîne; et se pensa comment son maître en auroit sa part. Ayant ouvert l’huis: «Et puis, bon homme, que dites-vous?—Je voulois parler à monsieur, dit-il, pour mon procès.—Et bien! dit Fouquet, dites-moi que c’est, je le lui irai dire.—Oh! dit le bon homme, il faut que je parle à lui, vous n’y ferez rien sans moi.—Bien donc, dit Fouquet, je m’en vais lui dire que vous êtes ici.» Fouquet s’en va à son maître et lui dit: «C’est cet homme de Bagneux qui veut parler à vous.—Fais-le venir, dit le procureur.—Monsieur, dit Fouquet, il est devenu tout sourd; au moins il ouït bien dur: il faudroit parler haut, si vous vouliez qu’il vous entendît.—Eh bien! dit le procureur, je parlerai prou haut.» Fouquet retourne au bon homme, et lui dit: «Mon ami, allez parler à monsieur; mais savez-vous que c’est? Il a eu un catarrhe qui lui est tombé sus l’oreille et est quasi devenu sourd: quand vous parlerez à lui, criez bien haut; autrement, il ne vous entendroit pas.» Cela fait, Fouquet s’en va voir s’il achèveroit de dîner; et allant, il dit en soi-même: «Nos gens ne parleront pas tantôt en conseil.» Ce bon homme entre en la chambre où étoit le procureur, le salue en lui disant: «Bonjour, monsieur!» si haut qu’on l’oyoit de toute la maison. Le procureur lui dit encore plus haut: «Dieu vous garde, mon ami! Que dites-vous?» Lors, ils entrèrent en propos de procès, et se mirent à crier tous deux comme s’ils eussent été en un bois. Quand ils eurent bien crié, le bon homme prend congé de son procureur et s’en va. De là à quelques jours, voici retourner ce bonhomme; mais ce fut à une heure que par fortune Fouquet étoit allé par ville, là où son maître l’avoit envoyé. Ce bon homme entre; et après avoir salué son procureur, lui demande comment il se porte. Il répond qu’il se portoit bien: «Eh! monsieur, dit le bon homme, Dieu soit loué! vous n’êtes plus sourd au moins. Dernièrement que vins ici, il falloit parler bien haut; mais maintenant vous entendez bien, Dieu merci!» Le procureur fut tout ébahi: «Mais vous, dit-il, mon ami, êtes-vous bien guéri de vos oreilles? C’étoit vous qui étiez sourd.» Le bon homme lui répond qu’il n’en avoit point été malade, et qu’il avoit toujours bien ouï, la grâce à Dieu. Le procureur se souvint bien incontinent que c’étoient des fredaines de Fouquet; mais il trouva bien de quoi le lui rendre. Car un jour qu’il l’avoit envoyé à la ville, Fouquet ne faillit point à se jeter dedans un jeu de paume, qui n’étoit pas guère loin de la maison, ainsi qu’il faisoit le plus des fois, quand on l’envoyoit quelque part. De quoi son maître étoit assez bien averti; et même l’y avoit trouvé quelquefois en passant. Sachant bien qu’il y étoit, il envoya dire à un barbier son compère, qui demeuroit là auprès, qu’il lui fît tenir un beau balai neuf tout prêt; et lui fit dire à quoi il en avoit affaire. Quand il sut que Fouquet pouvoit être bien échauffé à testonner la bourre[124], il vint entrer au jeu de paume, et appelle Fouquet, qui avoit déjà bandé sa part de deux douzaines d’éteufs, et jouoit à l’acquit. Quand il le vit ainsi rouge: «Eh! mon ami, vous vous gâtez, dit-il, vous en serez malade; et puis, votre père s’en prendra à moi.» Et là-dessus, au sortir du jeu de paume, le fait entrer chez le barbier, auquel il dit: «Mon compère, je vous prie, prêtez-moi quelque chemise pour ce jeune fils qui est tout en eau, et le faites un petit frotter.—Dieu! dit le barbier, il en a bon métier; autrement, il seroit en danger d’une pleurésie.» Ils font entrer Fouquet en une arrière-boutique, et le font dépouiller au long du feu qu’ils firent allumer pour faire bonne mine. Et ce pendant, les verges s’apprêtoient pour le pauvre Fouquet, qui se fût bien voulentiers passé de chemise blanche. Quand il fut dépouillé, on apporte ces maudites verges, dont il fut étrillé sous le ventre et partout. Et en fouettant, son maître lui disoit: «Dea! Fouquet, j’étois l’autre jour sourd; et vous, êtes-vous point punais à cette heure? Sentez-vous bien le balai?» Et Dieu sait comment il plut sur sa mercerie[125]! Ainsi le gentil Fouquet eut loisir de retenir qu’il ne fait pas bon se jouer à son maître.
[NOUVELLE XIII.]
D’un docteur en décret[126] qu’un bœuf blessa si fort qu’il ne savoit en quelle jambe c’étoit.
Un docteur en la faculté de décret, passant pour aller lire aux écoles[127], rencontra une troupe de bœufs (ou la troupe de bœufs le rencontra), qu’un varlet de boucher menoit devant soi. L’un desquels quidam bœuf, comme M. le docteur passoit sur sa mule, vint frayer un petit contre sa robe, dont il se print incontinent à crier: «A l’aide! ô le méchant bœuf! il m’a tué! je suis mort!» A ce cri s’amassèrent force gens, car il étoit bien connu, parce qu’il y avoit trente ou quarante ans qu’il ne bougeoit de Paris; lesquels, à l’ouïr crier, pensoient qu’il fût énormément blessé. L’un le soutenoit d’un côté, l’autre d’un autre, de peur qu’il ne tombât de dessus sa mule. Et entre ses hauts cris, il dit à son famulus, qui avoit nom Corneille: «Viens çà. Eh! mon Dieu! va-t’en aux écoles, et leur dis que je suis mort, et qu’un bœuf m’a tué, et que je ne saurois aller faire ma lecture, et que ce sera pour une autre fois!» Les écoles furent toutes troublées de ces nouvelles, et aussi messieurs de la faculté. Et incontinent l’allèrent voir quelques-uns d’entre eux, qui furent députés, qui le trouvèrent étendu sur un lit, et le barbier environ, qui avoit des bandeaux d’huiles, d’onguents, d’aubins d’œufs[128], et tous les ferrements, en tel cas requis. M. le docteur plaignoit la jambe droite si fort, qu’il ne pouvoit endurer qu’on le déchaussât; mais fallut incontinent découdre la chausse. Quand le barbier eut vu la jambe à nu[129], il ne trouva point de lieu entamé ni meurdri[130], ni aucune apparence de blessure, combien que toujours M. le docteur criât: «Je suis mort, mon ami, je suis mort!» Et quand le barbier y vouloit toucher de la main, il crioit encore plus haut: «Oh! tous me tuez, je suis mort!—Et où est-ce qu’il tous fait de plus de mal, monsieur? disoit le barbier.—Eh! ne le voyez-vous pas bien? disoit-il. Un bœuf m’a tué, et il me demande où c’est qu’il m’a blessé! Eh! je suis mort!» Le barbier lui demandoit: «Est-ce là, monsieur?—Nenni.—Et là?—Nenni.» Bref, il ne s’y trouvoit rien. «Eh! mon Dieu! qu’est ceci? Ces gens-ci ne sauroient trouver là où j’ai mal: n’est-il point enflé? dit-il au barbier.—Nenni.—Il faut donc, dit M. le docteur, que ce soit en l’autre jambe; car je sais bien que le bœuf m’a heurté.» Il fallut déchausser cette autre jambe. Mais elle se trouva blessée comme l’autre. «Bah! ce barbier-ci n’y entend rien: allez m’en quérir un autre.» On y va: il vint, il n’y trouve rien. «Eh! mon Dieu! dit M. le docteur, voici grand’chose; un bœuf m’auroit-il ainsi frappé sans me faire mal? Viens çà, Corneille; quand le bœuf m’a blessé, de quel côté venoit-il? N’étoit-ce pas devers la muraille?—Oui, domine, ce disoit le famulus.—C’est donc en cette jambe ici. Je leur ai bien dit le commencement; mais il leur est avis que c’est se moquer.» Le barbier, voyant bien que le bon homme n’étoit malade que d’appréhension, pour le contenter y mit un appareil léger, et lui banda la jambe en lui disant que cela suffiroit pour le premier appareil: «Et puis, dit-il, monsieur notre maître, quand vous aurez avisé en quelle jambe est votre mal, nous y ferons quelque autre chose.»
[NOUVELLE XIV.]
Comparaison des alquemistes[131] à la bonne femme qui portoit une potée de lait au marché[132].
Chacun sait que le commun langage des alquemistes c’est qu’ils se promettent un monde de richesse, et qu’ils savent des secrets de nature, que tous les hommes ensemble ne savent pas; mais à la fin, tout leur cas s’en va en fumée, tellement que leur alquemie[133] se pourroit plus proprement dire art qui mine ou art qui n’est mie[134]. Et ne les sauroit-on mieux comparer qu’à une bonne femme qui portoit une potée de lait au marché, faisant son compte ainsi: qu’elle la vendroit deux liards; de ces deux liards, elle en achèteroit une douzaine d’œufs, lesquels on mettroit couver et en auroit une douzaine de poussins; ces poussins deviendroient grands, et les feroit chaponner; ces chapons vaudroient cinq sols la pièce, ce seroit un écu et plus, dont elle achèteroit deux cochons, mâle et femelle, qui deviendroient grands et en feroient une douzaine d’autres, qu’elle vendroit vingt sols la pièce, après les avoir nourris quelque temps: ce seroient douze francs, dont elle achèteroit une jument, qui porteroit un beau poulain, lequel croîtroit et deviendroit tant gentil; il sauteroit et feroit hin. Et en disant hin, la bonne femme, de l’aise qu’elle en avoit en son compte, se print à faire la ruade que feroit son poulain; et en ce faisant, sa potée de lait va tomber et se répandit toute. Et voilà ses œufs, ses poussins, ses chapons, ses cochons, sa jument et son poulain tous par terre. Ainsi les alquemistes, après qu’ils ont bien fournayé[135], charbonné, luté[136], soufflé, distillé, calciné, congelé, fixé, liquefié, vitrefié, putréfié, il ne faut que casser un alambic pour les mettre au compte de la bonne femme.
[NOUVELLE XV.]
Du roi Salomon, qui fit la pierre philosophale; et la cause pourquoi les alquemistes ne viennent au-dessus de leurs intentions.
La cause pour laquelle les alquemistes ne peuvent parvenir au bout de leurs entreprises, tout le monde ne la sait pas; mais Marie[137] la prophétesse la met bien à propos et fort bien au long dans un livre qu’elle a fait de la grande excellence de l’art, exhortant les philosophes, et leur donnant bon courage, qu’ils ne se désespèrent point; et disant ainsi que la pierre[138] des philosophes est si digne et si précieuse, qu’entre ses admirables vertus et excellences, elle a puissance de contraindre les esprits; et que quiconque l’a, il les peut conjurer, anathématiser, lier, garrotter, bafouer, tourmenter, emprisonner, gehener, martyrer. Bref, il en joue de l’épée à deux mains; et peut bien faire tout ce qu’il veut, s’il sait bien user de sa fortune. Or est-ce, dit-elle, que Salomon eut la perfection de cette pierre; et si connut, par inspiration divine, la grande et merveilleuse propriété d’icelle, qui étoit de contraindre les gobelins[139], comme nous avons dit. Parquoi, aussitôt qu’il l’eut faite, il conclut de les faire venir. Mais il fit premièrement faire une cuve de cuivre, de merveilleuse grandeur; car elle n’étoit pas moindre que tout le circuit du bois de Vincennes; sauf que s’il s’en falloit quelque demi-pied ou environ, c’est tout un; il ne faut point s’arrêter à peu de chose. Vrai est qu’elle étoit plus ronde, et la falloit ainsi grande pour faire ce qu’il en vouloit faire; et, par même moyen, fit faire un couvercle le plus juste qu’il étoit possible; et quand et quand[140], et pareillement, fit faire une fosse en terre assez large pour enterrer cette cuve, et la fit caver[141] le plus bas qu’il put. Quand il vit son cas bien appareillé, il fit venir, en vertu de cette sainte pierre, tous les esprits de ce bas monde, grands et petits, commençant aux empereurs des quatre coins de la terre; puis fit venir les rois, les ducs, les comtes, les barons, les colonels, capitaines, caporaux, lancespessades[142], soldats à pied et à cheval, et tous, tant qu’il y en avoit; et, à ce compte, il n’en demeura pas un pour faire la cuisine. Quand ils furent venus, Salomon leur commanda en la vertu susdite, qu’ils eussent tous à se mettre dedans cette cuve, laquelle étoit enfoncée dedans ce creux de terre. Les esprits ne surent contredire qu’ils n’y entrassent. Et croyez que c’étoit à grand regret, et qu’il y en avoit qui faisoient une terrible grimace. Incontinent qu’ils furent là-dedans, Salomon fit mettre le couvercle dessus, et le fit très-bien luter cum luto sapientiæ; et vous laisse messieurs les diables là-dedans; lesquels il fit encore couvrir de terre, jusqu’à ce que la fosse fût comble. En quoi, toute son intention étoit que le monde ne fût pas infecté de ces méchants et maudits vermeniers[143], et que les hommes de là en avant[144] véquissent en paix et amour, et que toutes vertus et réjouissances régnassent sur terre. Et, de fait, soudainement après furent les hommes joyeux, contents, sains, gais, drus, hubis[145], vioges[146], allègres, ébaudis, galants, gallois, gaillards, gents, frisques, mignons, poupins[147], brusques[148]. Oh! qu’ils se portoient bien! Oh! que tout alloit bien! La terre apportoit toutes sortes de fruits, sans main mettre[149]; les loups ne mangeoient point le bestial[150]; les lions, les ours, les tigres, les sangliers, étoient privés comme moutons; bref, toute la terre sembloit être un paradis, ce pendant que ces truands[151] de diables étoient en basse fosse. Mais qu’advint-il? Au bout d’un long espace de temps, ainsi que les règnes se changent, et que les villes se détruisent, et qu’il s’en réédifie d’autres, il y eut un roi, auquel il print envie de bâtir une ville. La fortune voulut qu’il entreprînt de la bâtir au propre lieu où étoient ces diables enterrés. Il faut bien que Salomon faillît à y faire entrer quelque petit diable qui s’étoit caché sous quelque motte de terre quand ses compagnons y entrèrent. Lequel quidam diablotin mit en l’entendement de ce roi de faire sa ville en cedit lieu, afin que ses compagnons fussent délivrés. Ce roi mit gens en œuvre pour faire cette ville, laquelle il vouloit magnifique, forte et imprenable. Et, pour ce, il y falloit de terribles fondements pour faire les murailles; tellement que les pionniers cavèrent si bas, que l’un d’entre eux vint tout premier à découvrir cette cuve où étoient ces diables; lequel l’ayant ainsi heurtée, et ne s’étant souvenu que ses compagnons s’en fussent aperçus, il pense bien être incontinent riche, et qu’il y eût un trésor inestimable là-dedans. Hélas! quel trésor c’étoit! Eh Dieu! que ce fut bien en la mal’heure! Oh! que le ciel étoit bien lors envieux contre la terre! Oh! que les dieux étoient bien courroucés contre le pauvre genre humain! Où est la plume qui sût écrire? où est la langue qui sût dire assez de malédictions contre cette horrible et malheureuse découverte? Voilà que fait l’avarice, voilà que fait l’ambition, qui creuse la terre jusques aux enfers pour trouver son malheur, ne pouvant endurer son aise. Mais retournons à notre cuve et à nos diables. Le conte dit qu’il ne fut pas en la puissance de ces bêcheurs de la pouvoir ouvrir sitôt; car, avec la grandeur, elle étoit épaisse à l’avenant. Pour ce, il fut force que le roi en eût la connoissance; lequel, l’ayant vue, ne pensa pas autre chose que ce qu’en avoient pensé les pionniers. Car qui eût jamais imaginé qu’il y eût eu des diables dedans, quand même on ne pensoit plus qu’il y en eût au monde, vu le long temps qu’il y avoit qu’on en avoit ouï parler? Ce roi se souvenoit bien que ses prédécesseurs rois avoient été infiniment riches; et ne pouvoit estimer autre chose, sinon qu’ils eussent là enfermé une finance incroyable; et que les destins l’avoient réservé à être possesseur d’un tel bien, pour être le plus grand roi de la terre. Conclusion, il employa tant de gens qu’il en avoit, environ cette cuve. Et ce pendant qu’ils chamailloient[152], ces diables étoient aux écoutes; et ne savoient bonnement que croire, si on les tiroit point de là pour les mener pendre, et que leur procès eût été fait depuis qu’ils étoient là. Or les gastadours[153] donnèrent tant de coups à cette cuve, qu’ils la faussèrent, et quand et quand enlevèrent une grande pièce du couvercle, et firent ouverture. Ne demandez pas si messieurs les diables se battoient à sortir à la foule; et quels cris ils faisoient en sortant, lesquels épouvantèrent si fort le roi et tous ses gens, qu’ils tombèrent là comme morts. Et mes diables devant et au pied. Ils s’en revont par le monde chacun en sa chacunière; fors que, par aventure, il y en eut quelques-uns qui furent tout étonnés de voir les régions et les pays changés depuis leur emprisonnement. Au moyen de quoi, ils furent vagabonds tout un temps, ne sachant de quel pays ils étoient, ne voyant plus le clocher de leur paroisse. Mais partout où ils passoient, ils faisoient tant de maux, que ce seroit une horreur de les raconter. En lieu d’une méchanceté qu’ils faisoient le temps jadis pour tourmenter le monde, ils en inventèrent de toutes nouvelles. Ils tuoient, ils ruoient, ils tempêtoient, ils renversoient tout sens dessus dessous. Tout alloit par écueles; mais aussi les diables y étoient. De ce temps-là y avoit force philosophes (car les alquemistes s’appellent philosophes par excellence), d’autant que Salomon leur avoit laissé par écrit la manière de faire la sainte pierre, laquelle il avoit réduite en art, et s’en tenoit école comme de grammaire; tellement que plusieurs arrivoient à l’intelligence; attendu même que les vermeniers[154] ne leur troubloient point le cerveau, étant enclos, mais sitôt qu’ils furent en liberté, se ressentant du mauvais tour que leur avoit joué Salomon en vertu de cette pierre, la première chose qu’ils firent, ce fut d’aller aux fourneaux des philosophes, et les mettre en pièces. Et même trouvèrent façon d’effacer, d’egraffigner[155], de rompre, de falsifier tous les livres qu’ils purent trouver de ladite science; tellement qu’ils la rendirent si obscure et si difficile, que les hommes ne savent qu’ils y cherchent, et l’eussent voulentiers abolie du tout; mais Dieu ne leur en donna pas la puissance. Bien eurent-ils cette permission d’aller et de venir pour empêcher les plus savants de faire leurs besognes; tellement que quand il y en a quelqu’un qui prend le bon chemin pour y parvenir, et que telle fois il ne lui faut quasi plus rien qu’il n’y touche, voici un diablon qui vient rompre un alambic, lequel est plein de cette matière précieuse; et fait perdre en une heure toute la peine que le pauvre philosophe a prise en dix ou douze ans; de sorte que c’est à refaire; non pas que les pourceaux y aient été[156], mais les diables qui valent pis. Voilà la cause pourquoi on voit aujourd’hui si peu d’alquemistes qui parviennent à leurs entreprises; non que la science ne fût aussi vraie qu’elle fut oncques, mais les diables sont ainsi ennemis de ce don de Dieu. Et parce qu’il n’est pas qu’un jour quelqu’un n’ait cette grâce de la faire aussi bien que Salomon la fit oncques; de bonne aventure, s’il advenoit de notre temps, je le prie, par ces présentes, qu’il n’oublie pas à conjurer, adjurer, excommunier, anathématiser, exorciser, cabaliser, ruiner, exterminer, confondre, abîmer ces méchants gobelins, vermeniers, ennemis de nature et de toutes bonnes choses, qui nuisent ainsi aux pauvres alquemistes, mais encore à tous les hommes, et aux femmes aussi, cela s’entend. Car ils leur mettent mille rigueurs, mille refus et mille fantaisies en la tête; voire et eux-mêmes se mettent en la tête de ces vieilles sempiterneuses[157], et les rendent diablesses parfaites. De là est venu que l’on dit d’une mauvaise femme qu’elle a la tête au diable.
[NOUVELLE XVI.]
De l’avocat qui parloit latin à sa chambrière, et du clerc qui étoit le truchement.
Il y a environ vingt-cinq ou quarante ans, qu’en la ville du Mans y avoit un avocat qui s’appeloit La Roche Thomas, l’un des plus renommés de la ville, combien que de ce temps-là y en eût un bon nombre de savants, tellement qu’on venoit bien à conseil, jusques au Mans, de l’université d’Angers. Cettui sieur de La Roche étoit homme joyeux, et accordoit bien les récréations avec les choses sérieuses. Il faisoit bonne chère en sa maison; et quand il étoit en ses bonnes (qui étoit bien souvent), il latinisoit le françois, et francisoit le latin; et s’y plaisoit tant, qu’il parloit demi-latin à son valet, et à sa chambrière aussi, laquelle il appeloit pedissèque[158]. Et quand elle n’entendoit pas ce qu’il lui disoit, si n’osoit-elle pas lui faire interpréter ses mots; car La Roche Thomas lui disoit: «Grosse pécore arcadique, n’entends-tu point mon idiome?» De ces mots, la pauvre chambrière étoit étonnée des quatre pieds[159], car elle pensoit que ce fût la plus grande malédiction du monde. Et, à la vérité, il usoit quelquefois de si rudes termes, que les poules s’en fussent levées du juc[160]. Mais elle trouva façon d’y remédier; car elle s’accointa de l’un des clercs, lequel lui mettoit par aventure l’intelligence de ces mots en la tête par le bas; et la secouoit, dis-je, la secouroit au besoin; car quand son maître lui avoit dit quelque mot, elle ne faisoit que s’en aller à son truchement qui l’en faisoit savante. Un jour de par le monde, il fut donné un pâté de venaison à La Roche Thomas; duquel ayant mangé deux ou trois lèches[161] à l’épargne[162] avec ceux qui dînèrent quand[163] lui, il dit à sa chambrière en desservant: «Pedissèque, serve[164] moi ce farcime de ferine[165], qu’il ne soit point famulé[166].» La chambrière entendit assez bien qu’il lui parloit d’un pâté; car elle lui avoit autrefois ouï dire le mot de farcime; et puis, il le lui montroit. Mais ce mot de famulé, qu’elle retint en se hâtant d’écouter, elle ne savoit encore qu’il vouloit dire; elle print ce pâté, et, ayant fait semblant d’avoir bien entendu, dit: «Bien, monsieur!» Et vint à ce clerc, quand ils furent à part (lequel, d’aventure, avoit été présent au commandement du maître), pour lui demander l’exposition de ce mot famulé; mais le mal fut, que pour cette fois il ne lui fut pas fidèle; car il lui dit: «M’amie, il t’a dit que tu donnes de ce pâté aux clercs, et puis, que tu serres le demeurant.» La chambrière le crut, car jamais elle ne s’étoit mal trouvée de rapport qu’il lui eût fait. Elle met ce pâté devant les clercs, qui ne l’épargnèrent pas comme on avoit fait à la première table; car ils mirent la main en si bon lieu, qu’il y parut. Le lendemain La Roche Thomas, cuidant que son pâté fût bien en nature, appelle à dîner des plus apparents du Palais du Mans (qui ne s’appeloit pour lors que la Salle) et leur fit grande fête de ce pâté. Ils viennent, ils se mettent à table. Quand ce fut à présenter ce pâté, il étoit aisé à voir qu’il avoit passé par bonnes mains. On ne sauroit dire si la pedissèque fut plus mal menée de son maître, d’avoir laissé famuler ce farcime, ou si ledit maître fut mieux gaudi[167] de ceux qu’il avoit conviés, pour avoir parlé latin à sa chambrière, en lui recommandant un friand pâté; ou si la chambrière fut plus marrie contre le clerc qui l’avoit trompée; mais, pour le moins, les deux ne durèrent pas tant comme le tiers; car elle fongna[168] au clerc plus d’un jour et une nuit, et le menaça fort et ferme, qu’elle ne lui prêteroit jamais chose qu’elle eût. Mais, quand elle se fut bien ravisée qu’elle ne se pouvoit passer de lui, elle fut contrainte d’appointer[169], le dimanche matin, que tout le monde étoit à la grand’messe, fors qu’eux deux, et mangèrent ensemble ce qui étoit demeuré du jeudi, et raccordèrent leurs vielles comme bons amis. Advint un autre jour que La Roche Thomas étoit allé dîner à la ville chez un de ses voisins, comme la coutume a toujours été en ces quartiers-là de manger les uns avec les autres, et de porter son dîner et son souper; tellement que l’hôte n’est point foulé[170], sinon qu’il met la nappe. La Roche Thomas, qui pour lors étoit sans femme, avoit fait mettre pour son dîner seulement un poulet rôti, que sa chambrière lui apporta entre deux plats. Il lui dit tout joyeusement: «Qu’est-ce que tu m’afferes[171] là, pedissèque?» Elle lui répondit: «Monsieur, c’est un poulet.» Lui, qui vouloit être vu magnifique, ne trouve pas cette réponse bonne, et la note jusques à tant qu’il fût retourné en sa maison, qu’il appela sa chambrière tout fâcheusement: «Pedissèque!» laquelle entendit bien à l’accent de son maître qu’elle auroit quelque leçon. Elle va incontinent quérir son truchement, pour assister à la lecture, et lui rapporter ce que son maître lui diroit; car il tançoit bien souvent en latin et tout. Quand elle fut comparue, La Roche Thomas lui va dire: «Viens çà, gros animal brutal, idiote, inepte[172], insulse[173], nugigerule[174], imperite[175] (et tous les mots du Donat[176]). Quand je dîne à la ville, et que je te demande que c’est que tu m’afferes, qui t’a montré à répondre un poulet? Parle, parle une autre fois en plurier nombre, grosse quadrupède, parle en plurier nombre. Un poulet! Voilà un beau dîner d’un tel homme que La Roche Thomas!» La pedissèque n’avait jamais été déjeunée[177] de ce mot de plurier nombre; par quoi elle se le fit expliquer par son clerc, qui lui dit: «Sais-tu que c’est? Il est marri qu’aujourd’hui en lui portant son dîner, quand il t’a demandé que c’étoit que tu lui apportois, que tu lui aies répondu, un poulet; et il veut que tu dises des poulets, et non pas un poulet. Voilà ce qu’il veut dire par plurier nombre, entends-tu?» la pedissèque retint bien cela. De là à quelques jours, La Roche Thomas étant encore allé dîner chez un sien voisin (ne sais si c’étoit chez le même de l’autre jour), sa chambrière lui porta son dîner. La Roche Thomas lui demande, selon sa coutume, que c’est qu’elle afferoit. Elle, se souvenant bien de sa leçon, répondit incontinent: «Monsieur, ce sont des bœufs et des moutons.» Par cette réponse, elle apprêta à rire à toute la présence[178]: principalement quand ils eurent entendu qu’il apprenoit à sa chambrière à parler en plurier nombre.
[NOUVELLE XVII.]
Du cardinal de Luxembourg, et de la bonne femme qui vouloit faire son fils prêtre, qui n’avoit point de témoins[179]; et comment ledit cardinal se nomma Phelippot.
Du temps du roi Louis douzième, y avoit un cardinal de la maison de Luxembourg, lequel fut évêque du Mans[180]; et se tenoit ordinairement sus son évêché: homme vivant magnifiquement; aimé et honoré de ses diocésains, comme prince qu’il étoit. Avec sa magnificence, il avoit une certaine privauté, qui le faisoit encore mieux vouloir de tout le monde, et même étoit facétieux en temps et lieu; et s’il aimoit bien à gaudir, il ne prenoit point en mal d’être gaudi. Un jour, se présenta à lui une bonne femme des champs, comme il étoit facile à écouter toutes personnes. Cette femme, après s’être agenouillée devant lui, et ayant eu sa bénédiction, comme ils faisoient bien religieusement de ce temps-là, lui va dire: «Monsieur, ne vous despiése, sa voute gresse[181]; contre vous ne set pas dit: j’ai un fils qui a déjà vingt ans passés, ô révérence, et qui est assez grand; quer[182] il a déjà tenu un an les écoles de notre paroisse: j’en voudras ben faire un prêtre, si c’étoit le piésir de Dieu.—Par foi[183], dit le cardinal, ce seroit bien fait, m’amie; il le faut faire.—Vére-més, monsieur, dit la bonne femme, il y a quelque chouse qui l’engarde; més en m’a dit que vous l’en pourriez bien récompenser (la bonne femme vouloit dire dispenser).» Le cardinal, prenant plaisir en la simplicité de la bonne femme, lui dit: «Et qu’est-ce, m’amie?—Monsieur, voez-vous ben, il n’a point.....—Qu’est-ce qu’il n’a point? dit-il.—Eh! monsieur, dit-elle, il n’a point..... Je n’ouseras dire; dont vous m’entendez ben.... ce que les hommes portent.» Le cardinal, qui l’entendoit bien, lui dit: «Et qu’est-ce que les hommes portent? N’a-t-il point de chausses longues?—Bo, bo, ce n’est pas ce que je veux dire, monsieur, il n’a point de chouses....» Le cardinal fut long-temps à marchander avec elle, pour voir s’il lui pourroit faire parler bon françois, mais il ne fut possible; car elle lui disoit: «Eh! monsieur, vous l’entendez ben; à qué faire me faites-vous ainsi muser?» Toutefois, à la fin, elle lui va dire: «Agardez-mon[184], monsieur; quand il étoit petit, il étoit petit; il chut du haut d’une échelle, et se rompit[185]; tant qu’il a failli le sener (sener, en ce pays-là, est châtrer). Et sans cela je l’eussions marié; quer c’est le plus grand de tous mes enfants.» Le cardinal lui dit: «Par foi! m’amie, il ne laissera pas d’être prêtre pour cela, avec dispense, cela s’entend. Que plût à Dieu que tous les prêtres de mon diocèse n’en eussent non plus que lui!—Eh! monsieur, dit-elle, je vous remercie; il sera ben tenu de prier Dieu pour vous et pour vos amis trépassés. Més, monsieur, il y a encore un autre cas que je voudras ben dire, més qui ne vous despiésît.—Et qu’est-ce, m’amie?—Oh! regardez-mon, monsieur, je vous voudras ben prier; en m’a dit que les évêques pouvont ben changer le nom aux gens: j’ai un autre hardeau (ainsi appellent-ils aux champs un garçon; et une garce, une hardelle); ils ne font que se moquer de li. Il a nom Phelippe (sa voute gresse); il m’est avis, quand il aira un autre nom, que j’en serai pus à mon èse; quer ils crient après li Phelipot, Phelipot. Vous savez ben, monsieur, qu’il fâche ben aux gens quand les autres se moquent d’eux. Je voudras ben, si c’étoit voute piésir, qu’il eût un autre nom.» Or est-il que le révérendissime s’appeloit en son nom Philippe. «Par foi! m’amie, dit-il, c’est mal fait à eux d’appeler ainsi votre fils Phelipot, il y faut remédier. Mais savez-vous bien, m’amie? Je ne lui ôterai point le nom de Philippe; car je veux qu’il le garde pour l’amour de moi: je m’appelle Philippe, m’amie, entendez-vous? Mais je lui donnerai mon nom, et je prendrai le sien; il aura nom Philippe, et j’aurai nom Phelipot; et qui l’appellera autrement que Philippe, venez-le-moi dire, et je vous donnerai congé d’en faire tirer une querimoine[186]; est-ce pas bien dit, m’amie? Voua ne serez pas fâchée que votre fils porte mon nom?—En bonne foi, monsieur, dit-elle, vous nous faites pus d’honneur qu’à nous n’appartient; je prie à Dieu, par sa gresse, qu’il vous doint bonne vie et longue, et paradis à la fin.» La bonne femme s’en alla bien contente d’avoir eu ainsi bonne réponse de son évêque, et fit entendre à tous ceux de son village ce que l’évêque lui avoit dit. Et depuis, ledit seigneur, qui récitoit voulentiers telles manières de contes, se nommoit Phelipot par manière de passe-temps, et disoit qu’il n’avoit plus nom Philippe; et y fut depuis souvent appelé; dont il ne se faisoit que rire, à la mode d’Auguste César, lequel gaudissoit voulentiers, et prenoit les gaudisseries en jeu. Témoin l’apophthegme tout commun de lui[187] et d’un jeune fils qui vint à Rome, lequel sembloit si bien à Auguste, qu’on n’y trouvoit quasi rien à dire quant aux traits du visage; et le regardoit-on, par toute la ville, en grande singularité, pour la grande ressemblance d’entre l’empereur et lui; de quoi Auguste étant averti, lui dit une fois: «Dites-moi, mon ami, votre mère a-t-elle été autrefois en cette ville?» Le jeune fils, qui entendit ce qu’Auguste vouloit dire: «Sire, dit-il, non pas ma mère, elle n’y fut jamais, que je sache, mais mon père assez de fois.» Et par là rendit à Auguste ce qu’Auguste avoit voulu mettre sur lui; car il n’étoit pas impossible que le père du jeune fils n’eût connu la mère d’Auguste, non plus qu’Auguste celle du jeune fils. Le même empereur print encore sans déplaisir que Virgile[188] l’appelât fils d’un boulanger; parce qu’au commencement qu’il le connut, il ne lui faisoit donner que des pains pour tous présents, mais depuis il lui fit assez d’autres grands biens.
[NOUVELLE XVIII.]
De l’enfant de Paris nouvellement marié, et de Beaufort qui trouva moyen de jouir de sa femme, nonobstant la soigneuse garde de dame Pernette[189].
Un jeune homme natif de Paris, après avoir hanté les universités de çà et de là les monts, se retira en sa ville, où il fut un temps sans se marier, se trouvant bien à son gré ainsi qu’il étoit, n’ayant point faute de telle sorte de plaisirs qu’il souhaitoit, et même de femmes (encore qu’il ne s’en treuve point à Paris de malheur![190]), desquelles ayant connu les ruses et finesses en tant de pays, et les ayant lui-même employées à son profit et usage, il ne se soucioit pas trop d’épouser femme, craignant ce maudit mal de cocuage; et n’eût été l’envie qu’il avoit de se voir père et d’avoir un héritier descendant de lui, il fût voulentiers demeuré garçon perpétuel. Mais lui qui étoit homme de discours[191], pensa bien qu’il falloit passer par là (je dis par le mariage), et qu’autant valoit y entrer de bonne heure comme attendre plus tard, se proposant qu’il ne faut pas se garder tant qu’on soit usé pour prendre femme; car il n’est rien qui ouvre la porte plus grande à cocuage que l’impuissance du mari. Et puis, il avoit réduit en mémoire, et par écrit, les ruses plus singulières que les femmes inventent pour avoir leur plaisir. Il savoit les allées et les venues que font les vieilles par les maisons, sous ombre de porter du fil, de la toile, des ouvrages, des petits chiens. Il savoit comme les femmes font les malades, comme elles vont en vendanges, comme elles parlent à leurs amis qui viennent en masque, comme elles s’entrefont faveur sous ombre de parentage. Et avec cela, il avoit lu Boccace[192] et Célestine[193]. Et de tout cela délibéroit de se faire sage; faisant les desseins en soi-même: «Je ferai le meilleur devoir que je pourrai, pour ne porter point les cornes. Au demeurant, ce qui doit advenir viendra!» Et de cette empreinte[194], se signa de la main droite, en se recommandant à Dieu. Adonc, entre les filles de Paris, dont il étoit à même, il en choisit une à son gré, la mieux conditionnée, du meilleur esprit et la plus accomplie: et n’y faillit de guère, car il la print jeune, belle, riche et bien apparentée. Il l’épouse, et la mène en sa maison paternelle. Or, il tenoit une femme avec soi assez âgée, qui avoit été sa nourrice, et qui de tout temps demeuroit en la maison, appelée dame Pernette, avisée et accorte femme. Il la présente à sa jeune épouse, d’entrée de ménage, lui disant: «M’amie, je suis bien tenu à cette femme-ci: c’est ma mère nourrice. Elle a fait de grands services à mes père et mère et à moi après eux: je vous la baille pour vous faire compagnie; elle sait du bien et de l’honneur: vous vous en trouverez bien.» Puis, en particulier, il enchargea à dame Pernette de se tenir près de sa femme et de ne l’abandonner, sus les peines qu’il lui dit, et en quelque lieu qu’elle allât. La vieille lui promit sûrement qu’elle le feroit. Et ci dirai en passant qu’il y a un méchant proverbe, je ne sais qui l’a inventé; mais il est bien commun: casta quam nemo rogavit[195]. Je ne dis pas qu’il soit vrai; je m’en rapporte à ce qu’il en est. Mais je dis bien qu’il n’est point de belle femme qui n’ait été priée, ou qui ne le soit tôt ou tard. «Ah! je ne suis donc pas belle?» dira celle-ci.—«Ni moi donc aussi?» dira celle-là. Eh bien! j’en suis content, je ne veux point de noise. Tant y a qu’une femme bien apprinse se garde bien de dire qu’elle ait été priée, principalement à son mari; car, s’il est fin, il pensera de sa femme que, si elle n’eût donné occasion et audience, elle n’eût pas été requise. Pour venir à mon conte, il advint qu’entre ceux qui hantoient en la maison de monsieur le marié (n’attendez pas que je le vous nomme), y avoit un jeune avocat, appelé le sieur de Beaufort; lequel étoit du pays de Berry, hantant le barreau pour usiter et pratiquer ce qu’il avoit vu aux études; auquel monsieur faisoit grande familiarité et bonne chère, parce qu’ils s’entre-étoient vus aux universités, et même avoient été compagnons d’armes en plusieurs factions[196]. Ce Beaufort n’étoit pas mal surnommé, car il étoit beau, adroit, et de bonne grâce. Et, pour ce, la dame lui faisoit bon œil, et lui à elle, tant qu’en moins de rien, par fervens messages des yeux, ils s’entre-donnèrent signe de leurs mutuelles volontés. Or, le mari sachant que c’étoit de vivre, ne se montroit point avoir de froid aux pieds[197]; mêmement, à la nouveauté, ne se défiant pas grandement d’une si grande jeunesse qui étoit en sa femme, ni de l’honnêteté de son ami, et se contentant de la garde que faisoit dame Pernette. Beaufort, qui de son côté entendoit le tour du bâton[198], voyant la grande privauté que lui faisoit le mari, et le gracieux accueil que lui faisoit la jeune femme, avec une affection (ce lui sembloit) bien plus ouverte qu’à nul autre, comme il étoit vrai, trouve l’occasion, en devisant avec elle, de la conduire au propos d’aimer; d’autant qu’elle avoit été nourrie en maison d’apport[199] et qu’elle savoit suivre et entretenir toutes sortes de bons propos. A laquelle Beaufort, de fil en aiguille, se print à dire telles paroles: «Madame, il est assez aisé aux dames d’esprit et de vertu à connoître le bon vouloir d’un serviteur; car elles ont toujours le cœur des hommes, encore qu’elles ne veuillent. Pour ce, n’est besoin de vous faire entendre plus expressément l’affection et l’honneur que je porte à l’infinité de vos grâces; lesquelles sont accompagnées d’une telle gentillesse d’esprit, qu’homme n’y sauroit aspirer qui ne soit bien né, et qui n’ait le cœur en bon lieu. Car les choses précieuses ne se désirent que des gentils courages; qui m’est grande occasion de louer la fortune, laquelle m’a été si favorable de me présenter un si digne et si vertueux sujet, pour avoir le moyen de mettre en évidence l’inclination que j’ai aux choses de prix et de valeur. Et, combien que je sois l’un des moindres de ceux desquels vous méritez le service, je me tiens pourtant assuré que vos grandes perfections, lesquelles j’admire, seront cause d’augmenter en moi les choses qui sont requises à bien servir. Car quant au cœur, je l’ai si bon et si affectionné envers vous, qu’il est impossible de plus; lequel j’espère vous faire connoître si évidemment, que vous ne serez jamais mal contente de m’avoir donné l’occasion de vous demeurer perpétuellement serviteur.» La jeune dame, qui étoit honnête et bien apprinse, oyant ce propos d’affection, eût bien voulu son intention aussi facile à exécuter comme à penser; laquelle, d’une voix féminine, assez assurée pourtant, selon l’âge d’elle (auquel communément les femmes ont une crainte accompagnée d’une honte honnête), lui va répondre ainsi: «Monsieur, quand bien j’aurois voulenté d’aimer, si n’aurois-je encore eu le loisir de songer à faire un autre ami que celui que j’ai épousé; lequel m’aime tant et me traite si bien, qu’il me garde de penser en autre qu’en lui. Davantage, quand la fortune devroit venir sur moi pour mettre mon cœur en deux parts, j’estime tant de votre bon cœur, que vous ne voudriez être la première cause de me faire faire chose qui fût à mon désavantage. Quant aux grâces que vous m’attribuez, je laisse cela à part, ne les connoissant point en moi, et les rends au lieu dont elles viennent, qui est à vous. Mais pour mes autres défenses, voudriez-vous bien faire ce tort à celui qui se fie tant en vous, qui vous fait si bonne chère? Il me semble qu’un cœur si noble que le vôtre ne sauroit donner lieu à une telle intention que celle-là. Et puis, vous voyez les incommodités assez grandes, pour vous divertir d’une telle entreprise, quand vous l’auriez. Je suis toujours accompagnée d’une garde, laquelle, quand je voudrois faire mal, tient l’œil sus moi si continuel, que je ne lui saurois rien dérober.» Beaufort se tint bien aise quand il ouït cette réponse, et principalement quand il sentit que la dame se fondoit en raisons, dont les premières étoient un peu fortes; mais, par les dernières, la jeune dame les rabattoit elle-même; auxquelles Beaufort répondit sommairement: «Les trois points que vous m’alléguez, madame, je les avois bien prévus et pourpensés; mais vous savez que les deux dépendent de votre bonne volonté, et le tiers gît en diligence et bon avis. Car, quant au premier, puisque l’amour est une vertu, laquelle cherche les esprits de gentille nature, il vous faut penser que quelque jour vous aimerez tôt ou tard; laquelle chose devant être, mieux vaut que de bonne heure vous receviez le service de celui qui vous aime comme sa propre vie, que d’attendre plus longuement à obéir au Seigneur, qui a puissance de vous faire payer l’usure du passé, et vous rendre entre les mains de quelque homme dissimulé, qui ne prenne pas votre honneur en si bonne garde comme il mérite. Quant au second, c’est un point qui a été vidé, longtemps a, en l’endroit de ceux qui savent que c’est que d’aimer. Car, pour l’affection que je vous porte, tant s’en faut que je fasse tort à celui qui vous a épousée, que plutôt je lui fais honneur, quand j’aime de si bon cœur ce qu’il aime. Il n’y a point de plus grand signe que deux cœurs soient bien d’accord, sinon quand ils aiment une même chose. Vous entendez bien, si nous étions ennemis, lui et moi, ou si n’avions point de familiarité l’un à l’autre, je n’aurois pas l’opportunité de vous voir, de ne vous parler si souvent. Ainsi le bon vouloir que j’ai vers lui, étant cause de la grand’amour que je vous porte, ne doit pas être cause que vous me laissiez mourir en vous aimant. Quant au tiers, vous savez, madame, qu’à cœur vaillant rien n’est impossible. Avisez donc que c’est qui pourroit échapper à deux cœurs soumis à l’amour, lequel est un seigneur qui fait si bien valoir ses sujets.» Pour abréger, Beaufort lui conta si honnêtement son cas, qu’honnêtement elle ne l’eût su refuser. Et demeurèrent les affaires en tel point, que la jeune dame fut vaincue d’une force volontaire; si qu’il ne restoit plus qu’à trouver quelque bonne opportunité de mettre leur entreprise à exécution. Ils avisèrent les moyens uns et autres; mais quand ce venoit à les faire bons, dame Pernette gâtoit tout; car elle avoit deux yeux qui valoient bien tous ceux du gardien de la fille d’Inache[200]. Et puis, d’user de finesses que Beaufort avoit autrefois faites, il n’y avoit ordre, car le mari les savoit toutes par cœur. Toutefois il s’ingénia tant, qu’il en avisa une qui lui sembla assez bonne. Ce fut que, sachant bien qu’en toutes bonnes entreprises d’amours il y faut un tiers, il se découvre à un sien ami, jeune homme, marchand de draps de soie et encore non marié, demeurant en une maison que son père lui avoit naguère laissée au bout du pont Notre-Dame; et même étoit bien connu du mari. Un jour de Toussaint, comme il avoit été avisé entre les parties, la jeune femme, que le dieu d’amour conduisoit, partit de sa maison sur l’heure du sermon, pour aller ouïr un docteur[201] qui prêchoit à Saint-Jean en Grève, et qui avoit grand’presse; et le mari demeura en sa maison pour quelque sien affaire. Ainsi que la dame passoit par devant la maison du sire Henri (ainsi s’appeloit le marchand), voici qu’il lui fut jeté (selon que le mystère avoit été dressé) un plein seau d’eau, qui lui couvrait toute la personne; et fut jeté si à point, que tous ceux qui le virent cuidèrent bien que ce fut par inconvénient. «O lasse[202]! dit-elle, dame Pernette, je suis diffamée[203]! Eh! que ferai-je?» Le plus vite fut qu’elle se jetât dedans la maison du sire Henri, et dit à dame Pernette: «M’amie, courez vitement me quérir ma robe fourrée d’agneau crépée[204]; je vous attendrai ici chez le sire Henri.» La vieille y va; et la dame monte en haut, où elle trouva un fort beau feu, que son ami lui avoit fait apprêter; lequel ne lui donna pas le loisir de se dévêtir, qu’il la jette sur un lit qui étoit là auprès du feu: là où pensez qu’ils ne perdirent point temps, et si eurent assez bon loisir de bien faire avant que la vieille fût allée et venue, et prins robe et tous autres accoutrements. Le mari étant à la maison, entendit que dame Pernette étoit en la chambre de devant; laquelle faisoit son affaire sans lui en dire rien, de peur qu’il se fâchât d’aventure. Il vient, et trouve la bonne Pernette, et commence à lui dire: «Que faites-vous ici? où est ma femme?» Dame Pernette lui conte ce qui lui étoit advenu, et qu’elle étoit venue quérir des habillements pour elle: «O de par le diable! dit-il, en fongnant[205]; voilà un tour de finesse qui n’étoit point encore en mon papier: je les savois tous, fors celui-là. Je suis bien accoutré! Il ne faut qu’une méchante heure pour faire un homme cocu. Allez-vous-en à elle, et je lui enverrai le reste par un garçon.» Dame Pernette y va; mais il n’étoit plus temps, car Beaufort avoit fait une partie de ses affaires, et se sauva par un huis de derrière, selon l’avertissement qu’il eut par celui qui faisoit le guet pour voir venir dame Pernette; laquelle, quand elle fut venue, n’y connut rien; car combien que la jeune dame fût un petit en couleur, elle pensa que ce fût de la chaleur du feu: aussi étoit-ce, mais c’étoit du feu qui ne s’éteint pas pour l’eau de la rivière.
[NOUVELLE XIX.]
De l’avocat en parlement qui fit abattre sa barbe pour la pareille; et du dîner qu’il donna à ses amis.
Un avocat en parlement, qui étoit bien au compte de la douzaine[206], plaidoit une cause devant M. le président Lizet[207], naguère décédé[208], abbé de Saint-Victor prope muros[209]. Et parce que c’étoit une cause d’importance, il plaidoit d’affection; esquelles causes est toujours avis aux avocats, qu’ils ne sauroient trop expressément parler pour le profit des parties et pour leur honneur; et, pour ce, il redisoit d’aventure quelque point déjà allégué, craignant (possible) qu’il n’eût pas été prins de la Cour (ce qu’il ne faut pas craindre à Paris), de sorte que le président se levoit pour aller au conseil. L’avocat, ayant la matière à cœur, disoit: «Monsieur le président, encore un mot.» Le président n’oyoit point: mais étoit aux opinions de Messieurs. L’avocat, étant affectionné, va dire: «Monsieur le président, un mot: eh! un mot pour la pareille[210].» Quand le président entendit parler de pareille (pour laquelle honnêtement ne se doit rien refuser), il demeure à écouter l’avocat tout à son gré, pour lui faire entendre qu’il vouloit bien faire quelque chose pour lui à la pareille. De quoi il fut bien ris. Et Dieu sait s’il eût voulu retenir sa pareille! Toutefois il dit ce qu’il vouloit dire. Et s’il gagna ou perdit pour la pareille, le conte n’en dit rien; mais bien dit que l’avocat dont est question portoit longue barbe, chose, encore qu’elle ne fût plus nouvelle, car assez d’autres en portoient, et de l’état même d’avocat, toutefois ne plaisoit pas à M. Lizet; parce que de son règne avoit été fait l’édit des Barbes[211]; lequel pourtant n’avoit pas tenu longuement; car on suivoit la mode de cour, là où chacun portoit barbe indifféremment. Suivant propos, il advint que, de là à quelques jours, l’avocat même plaidoit une autre cause (ledit seigneur président étant alors en ses bonnes); lequel, quand ce vint à prononcer l’arrêt, y ajouta une queue, en disant: «Et quand et quand, et pareillement, Jaquelot[212], vous ferez cette barbe?» Et, avec une petite pausette, dit: «Pour la pareille.» De quoi il fut encore mieux ris qu’il n’avoit été la première fois; car cette pareille étoit encore de fraîche mémoire. Il fut contraint d’abattre sa barbe; autrement, il n’eût jamais eu patience à M. le président, auquel il devoit cette pareille. Environ ce même temps, Jaquelot se trouva en compagnie de gens de bonne chère, faisant le sixième en la maison de l’abbé Chatelus, là où ils déjeûnèrent, mais assez sommairement, parce que possible ne se trouvèrent pas viandes prêtes sus l’heure, et qu’ils étoient tous familiers; desquels Chatelus se dispensa privément. Jaquelot, au départir, les convia à dîner, et appela encore quelques-uns de ses amis, qui dînèrent tous ensemble familièrement. Et y étoit entre autres un personnage[213] dont le nom est bien connu en France, tant pour son titre d’honneur que de son savoir, lequel avoit été au déjeûner de Chatelus. Et, de sa part, je crois bien qu’il se contentoit bien de chacun des traitements; car les hommes de respect prennent garde à la bonne chère[214] des personnes plus qu’à l’exquisition des viandes. Toutefois, par manière de passe-temps, il en fit une épigramme.
Chatelus donne à déjeuner
A six, pour moins d’un carolus,
Et Jaquelot donne à dîner
A plus pour moins que Chatelus.
Après ce repas dissolu,
Chacun s’en va gai et fallot:
Qui me perdra chez Chatelus
Ne me cherche chez Jaquelot.
[NOUVELLE XX.]
De Gillet le menuisier: comment il se vengea du lévrier qui lui venoit manger son dîner.
Un menuisier de Poitiers, nommé Gillet, qui travailloit pour gagner sa vie le mieux qu’il pouvoit, ayant perdu sa femme, qui lui avoit laissé une fille de l’âge de neuf à dix ans, se passoit du service d’elle, et n’avoit autre valet ni chambrière. Il faisoit sa provision le samedi de ce qu’il lui falloit pour la semaine; et mettoit, de bon matin, sa petite potée au feu, que sa fille faisoit cuire; et se trouvoit aussi bien de son ordinaire comme un plus riche du sien. Or, il se dit en commun langage, qu’il ne fait pas bon avoir voisin trop pauvre ni trop riche; car, s’il est pauvre, il sera toujours à vous demander, sans vous pouvoir secourir de rien; s’il est trop riche, il vous tiendra en subjétion, et vous faudra endurer de lui, et ne l’oserez emprunter de rien. Ce menuisier avoit pour voisin un gentilhomme de ville; lequel étoit un petit trop grand seigneur pour lui, et tenoit grand train d’allants et venants[215] et de valets; et, d’autant qu’il aimoit la chasse, il tenoit des chiens en sa maison, pour ce qu’il ne lui falloit pas sortir loin de la ville pour avoir son passe-temps du lièvre. Entre ces chiens, y avoit un lévrier fort méfaisant[216], qui entroit partout; et ne trouvoit rien trop chaud ne trop pesant; pain, chair, fourmage, tout lui étoit fourrage. Et le pauvre menuisier en étoit le plus foulé, car il n’y avoit que la muraille entre le gentilhomme et lui: au moyen de quoi, ce lévrier se fourroit à toute heure chez lui, et emportoit tout ce qu’il trouvoit. Et même, ce lévrier avoit cette astuce, que de la patte il renversoit le pot qui bouilloit au feu, et en prenoit la chair, et s’en alloit à-tout; dont bien souvent le pauvre Gillet étoit mal dîné: chose qui lui fâchoit fort, qu’après avoir travaillé toute la matinée, il fût desservi, avant se mettre à table. Et le pis étoit qu’il ne s’en osoit plaindre. Mais il proposa de s’en venger, quoi qu’il en dût advenir. Un jour qu’il vit entrer ce lévrier, qui alloit à sa prise, il s’en va après, sans faire grand bruit, avec une grosse limande[217] carrée en sa main; et le trouve qu’il étoit environ son pot, à tirer la chair qui étoit dedans. Il ferme la porte bien à point, et vous attrape ce lévrier; auquel, en moins de rien, donna cinq ou six coups de cette limande sur les reins, et ne s’y feignit point[218]. Et tout incontinent il laisse sa limande et print une houssine en la main, qui n’étoit pas plus grosse que le doigt, longue d’une aune ou environ, et ouvre l’huis au lévrier, qui crioit à gueule ouverte, comme errené[219] qu’il étoit. Ce menuisier couroit après, avec sa houssine, dont il le frappoit toujours, et le poursuivit jusques en la rue en disant: «Vous n’irez pas, monsieur le lévrier. Si vous y retournez! Vous venez manger ici mon dîner!» Faisant semblant qu’il ne l’avoit frappé que de la verge. Mais ç’avoit été d’une verge souple comme un pied de selle[220], dont il avoit accoutré le lévrier; si que le gentilhomme ne mangea depuis lièvre de sa prise.
[NOUVELLE XXI.]
Du savetier Blondeau, qui ne fut oncques en sa vie mélancolique que deux fois; et comment il y pourvut; et son épitaphe.
A Paris sus Seine trois bateaux y a[221], mais il y avoit aussi un savetier que l’on appeloit Blondeau, lequel avoit sa loge près la Croix du Tiroir[222]; là où il refaisoit les souliers, gagnant sa vie joyeusement, et aimant le bon vin surtout; et l’enseignoit voulentiers à ceux qui y alloient. Car, s’il y en avoit en tout le quartier, il falloit qu’il en tâtat; et étoit content d’en avoir davantage et qu’il fût bon. Tout le long du jour, il chantoit et réjouissoit tout le voisiné[223]. Il ne fut oncques vu en sa vie marri, que deux fois, l’une quand il eut trouvé en une vieille muraille un pot de fer, auquel il y avoit grande quantité de pièces antiques de monnoie, les unes d’argent, les autres d’aloi[224], desquelles il ne savoit la valeur. Lors il commença de devenir pensif. Il ne chantoit plus; il ne songeoit plus qu’en ce pot de quincaille[225]. Il fantasioit[226] en soi-même: «La monnoie n’est pas de mise. Je n’en saurois avoir ni pain ni vin. Si je la montre aux orfèvres, ils me décèleront, ou ils en voudront avoir leur part, et ne m’en bailleront pas la moitié de ce qu’elle vaut.» Tantôt il craignoit de n’avoir pas bien caché ce pot et qu’on le lui dérobât. A toutes heures il partoit de sa tente[227], pour l’aller remuer. Il étoit en la plus grand’ peine du monde; mais à la fin il se vint à reconnoître, disant en soi-même: «Comment! je ne fais que penser en mon pot! Les gens connoissent bien, à ma façon, qu’il y a quelque chose de nouveau en mon cas. Bah! le diable y ait part au pot! il me porte malheur.» En effet, il le va prendre gentiment, et le jette en la rivière; et noya toute sa mélancolie avec ce pot. Une autre fois, il se trouva fâché contre un monsieur qui demouroit tout vis-à-vis de sa logette; au moins il avoit sa logette tout vis-à-vis de monsieur, lequel quidam monsieur avoit un singe qui faisoit mille maux au pauvre Blondeau, car il l’épioit d’une fenêtre haute, quand il tailloit son cuir, et regardoit comme il faisoit. Et aussitôt que Blondeau étoit allé dîner, ou en quelque part à son affaire, ce singe descendoit et venoit en la loge de Blondeau, et prenoit son tranchet, et découpoit le cuir de Blondeau comme il l’avoit vu faire. Et de cela faisoit coutume à tous les coups[228] que Blondeau s’écartoit: de sorte que le pauvre homme fut tout un temps qu’il n’osoit aller boire ni manger hors de sa boutique sans enfermer son cuir. Et si quelquefois il oublioit à le serrer, le singe n’oublioit pas à le lui tailler en lopins: chose qui lui fâchoit fort; et si n’osoit pas faire mal à ce singe, par crainte de son maître. Quand il en fut bien ennuyé, il délibéra de s’en venger, s’étant bien aperçu de la manière qu’avoit ce singe, qui étoit de faire en la propre sorte qu’il voyoit faire: car si Blondeau avoit aiguisé son tranchet, ce singe l’aiguisoit après lui; s’il avoit poissé du ligneul[229], aussi faisoit ce singe; et s’il avoit cousu quelque carrelure, ce singe s’en venoit jouer des coudes, comme il lui avoit vu faire. A l’une des fois, Blondeau aiguisa un tranchet, et le fit couper comme un rasoir. Et puis, à l’heure qu’il vit ce singe en aguet[230], il commença à se mettre ce tranchet contre la gorge, et le mener et ramener, comme s’il se fût voulu égosiller[231]. Et quand il eut fait cela assez longuement pour le faire aviser à ce singe, il s’en part de sa boutique, et s’en va dîner. Ce singe ne faillit pas incontinent à descendre; car il vouloit s’ébattre à ce nouveau passe-temps qu’il n’avoit point encore vu faire. Il vint prendre ce tranchet, et tout incontinent se le met contre la gorge, en le menant et ramenant comme il avoit vu faire à Blondeau. Mais il l’approcha trop près; et ne se print garde qu’en le frayant contre sa gorge, il se coupe le gosier de ce tranchet, qui étoit si bien effilé: dont il mourut avant qu’il fût une heure de là. Ainsi Blondeau fut vengé de son singe sans danger, et se remit à sa coutume première de chanter et faire bonne chère, laquelle lui dura jusqu’à la mort. Et en la souvenance de la joyeuse vie qu’il avoit menée, fut fait un épitaphe de lui, tel que s’en suit.
Ci-dessous gît en ce tombeau
Un savetier nommé Blondeau,
Qui en son temps rien n’amassa,
Et puis après il trépassa.
Marris en furent les voisins,
Car il enseignoit les bons vins.
[NOUVELLE XXII.]
De trois frères qui cuidèrent être pendus pour leur latin.
Trois frères de maison avoient longuement demeuré à Paris, mais ils avoient perdu tout leur temps à courir, à jouer et à folâtrer. Advint que leur père les manda tous trois pour s’en venir; dont ils furent fort surpris; car ils ne savoient un seul mot de latin. Mais ils prindrent complot d’en apprendre chacun un mot pour leur provision. Savoir est, le plus grand apprint à dire: Nos tres clerici[232]. Le second print son thème sur l’argent, et apprint: Pro bursa et pecunia[233]. Le tiers, en passant par l’église, retint le mot de la grand’messe: Dignum et justum est[234]. Et là-dessus partirent de Paris, ainsi bien pourvus, pour aller voir leur père; et conclurent ensemble que, partout où ils se trouveroient, et à toutes sortes de gens, ils ne parleroient autre chose que leur latin; se voulant faire estimer par là les plus grands clercs de tout le pays. Or, comme ils passoient par un bois, il se trouva que les brigands avoient coupé la gorge à un homme et l’avoient laissé là après l’avoir détroussé. Le prévôt des maréchaux étoit après avec ses gens, qui trouva ces trois compagnons près de là où le meurdre[235] s’étoit fait, et où gisoit le corps mort. «Venez çà, dit-il. Qui a tué cet homme?» Incontinent le plus grand, à qui l’honneur appartenoit de parler le premier, va dire: «Nos tres clerici.—O ho! dit le prévôt: et pourquoi l’avez-vous fait?—Pro bursa et pecunia, dit le second.—Eh bien! dit le prévôt, vous en serez pendus.—Dignum et justum est, dit le tiers.» Ainsi les pauvres gens eussent été pendus à crédit, n’eût été que, quand ils virent que c’étoit à bon escient, ils commencèrent à parler le latin de leur mère[236], et à dire qui ils étoient. Le prévôt, qui les vit jeunes et peu fins, connut bien que ce n’avoit pas été eux, et les laissa aller, et fit la poursuite des voleurs qui avoient fait le meurdre. Mais les trouva-t-il? Et qu’en sais-je? mon ami, je n’y étois pas.
[NOUVELLE XXIII.]
Du jeune fils qui fit valoir le beau latin que son curé lui avoit montré[237].
Un laboureur riche, après avoir tenu son fils quelques années à Paris, le manda quérir par le conseil de son curé. Quand il fut venu, le père, qui étoit jà vieux, fut joyeux de le voir, et ne faillit à envoyer incontinent quérir monsieur le curé à dîner, pour lui faire fête de son fils. Le curé vint, qui vit le jeune enfant, et lui dit: «Vous soyez le bienvenu, mon ami. Je suis bien aise de vous voir. Or çà, dînons, et puis nous parlerons à vous.» Ils dinèrent très-bien. Après dîner, le père dit au curé: «Monsieur le curé, vous voyez ce garçon, je l’ai fait venir de Paris: comme vous m’aviez conseillé, il y aura trois ans à cette Chandeleur qu’il y alla. Je voudrois bien savoir s’il a proufité; mais j’ai grand’peur qu’il ne veuille rien valoir. J’en voulois faire un prêtre: je vous prie, monsieur le curé, de l’interroger un petit pour savoir comment il a employé son temps.—Oui dà, mon compère, dit le curé, je le ferai pour l’amour de vous.» Et sur-le-champ, et en la présence du bonhomme, fit approcher le jeune fils: «Or çà, dit-il, vos régents de Paris sont grands latins. Que je voie comment ils vous ont apprins? Puisque votre père veut vous faire prêtre, j’en suis bien aise; mais dites-moi un peu en latin un prêtre; vous le devez bien savoir?» Le jeune fils lui répondit sacerdos. «Eh bien! dit le curé, ce n’est pas trop mal dit; car il est écrit: Ecce sacerdos magnus; mais prestolus est bien plus élégant et plus propre; car vous savez bien qu’un prêtre porte l’étole. Or çà, dites-moi en latin un chat.» (Le curé voyoit le chat au long du feu.) L’enfant répond catus, felis, murilegus. Le curé, pour donner à entendre au père qu’il savoit bien plus qu’ils ne savoient pas à Paris, dit au jeune fils: «Mon ami, je pense bien que vos régents vous ont ainsi montré; mais il y a bien un meilleur mot: c’est mitis[238]. Car vous savez bien qu’il n’est rien tant privé qu’un chat, et même la queue, qui est souève[239] quand on la manie, s’appelle suavis. Or çà, comment est-ce en latin, du feu?» L’enfant répond ignis. «Non, non, dit le curé, c’est gaudium, car le feu réjouit. Ne voyez-vous pas comme nous sommes ici à notre aise auprès du feu? Or çà, de l’eau, comme s’appelle-t-elle en latin?» L’enfant lui dit aqua. «C’est mieux dit abundantia, dit le curé. Car vous savez qu’il n’y a chose plus abondante que l’eau. Or çà, un lit?» L’enfant dit lectus. «Lectus! dit le curé; vous ne parlez que le latin tout vulgaire, il n’y a enfant qui n’en dît bien autant. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant répond torus. «Encore n’y êtes-vous pas, dit le curé. N’en savez-vous point d’autre?» L’enfant dit cubile. «Encore n’y êtes-vous pas.» A la fin, quand il n’eut plus rien à lui dire pour le latin d’un lit: «Jean, je vous le vois[240] dire, dit le curé; c’est requies, mon ami; pource qu’on y dort et qu’on y prend son repos.» Ce pendant que le curé l’interrogeoit ainsi avec ses or çà, le bonhomme de père ne faisoit pas guère bonne chère[241], et eût voulentiers battu son fils, et pensoit qu’il avoit perdu son argent. Mais le curé, le voyant fâché, lui dit: «Non, non, compère, il n’a pas mal proufité; je sais bien qu’on lui a ainsi montré comme il dit; il ne répond pas trop mal; mais il y a latin et latin, dea! Je sais des mots de latin dont ils n’ouïrent jamais parler à Paris. Envoyez-le-moi souvent, je lui apprendrai des choses qu’il ne sait pas encore; et vous verrez que, devant qu’il soit trois mois, je l’aurai rendu bien autre qu’il n’est.» Le jeune enfant cependant n’osoit pas répliquer, pource qu’il étoit craintif et honteux; mais il n’en pensoit pas moins pourtant. De là à quelques jours, le curé fit tuer un pourceau gras, et envoya quérir à dîner le bonhomme de père pour lui donner des charbonnées[242] et des boudins, et lui manda qu’il ne faillît pas à mener son fils. Ils vinrent et dînèrent. Le jeune fils, qui avoit bien retenu le latin que lui avoit enseigné le curé, et qui avoit déjà songé la manière de le mettre en exécution pratique, s’étant levé de table de bonne heure, va gentiment prendre le chat, et lui ayant attaché un bouchon de paille à la queue, met le feu dedans la paille avec une allumette, et vous laisse aller ce chat, qui se print à fuir comme s’il eût eu le feu au cul. Le premier lieu où il se fourre, ce fut sous le lit du curé, là où le feu fut bientôt pris. Quand le jeune fils connut qu’il étoit temps d’adopérer[243] son latin, il s’en vint vitement au curé, et lui dit: «Prestole, mitis habet gaudium in suavi: quod si abundantia non est, tu amittis tuum requiem.» Ce fut au curé à courir, voyant le feu déjà grand; et, par ce moyen, le jeune fils approufita le latin que lui avoit apprins M. le curé, pour lui apprendre à ne le faire plus infâme[244] devant son père.
[NOUVELLE XXIV.]
D’un prêtre qui ne disoit autre mot que Jésus en son Évangile.
En une paroisse du diocèse du Mans, laquelle se demande[245] Saint-Georges, y avoit un prêtre qui autrefois avoit été marié; et depuis que sa femme fut morte, pour mieux faire son devoir de prier Dieu pour elle, et aussi pour gagner une messe qu’elle avoit ordonné par son testament être dite en l’église parrochiale[246], se voulut faire d’église. Et combien qu’il ne sût du latin que pour sa provision, encore pas, toutefois il faisoit comme les autres et venoit à bout de ses messes au moins mal qu’il lui étoit possible. Un jour de bonne fête, vint à Saint-Georges un gentilhomme, pour quelque affaire qu’il y avoit, et arriva entre les deux messes; et pource qu’il n’avoit bonnement loisir d’attendre la grand’messe, voulut en faire dire une basse, et commanda à son homme de lui trouver un prêtre pour la lui dire; lequel s’adressa à cettui-ci duquel nous parlons, qui étoit prêt comme un chandelier[247]. Et combien qu’il ne sût que ses messes de Requiem, de Notre-Dame et du Saint-Esprit, toutefois il n’en faisoit jamais semblant de rien, de peur de perdre ses six blancs[248]. Il se vêt, il commence sa messe, il se dépêche de l’Introït, combien qu’il lui coûtât assez; l’Epitre encore plus. Mais le gentilhomme n’y prenoit bonnement garde, étant empêché à dire ses Heures; jusqu’à ce que vint l’Évangile, lequel n’étoit pas bien à l’usage du prêtre; car il ne l’avoit jamais dit que trois ou quatre fois; au moyen de quoi il étoit fort empêché, sachant bien qu’on l’écoutoit; qui étoit cause que la crainte lui faisoit encore plus fourcher sa langue. Il disoit cet Évangile si pesamment, et trouvoit tant de mots nouveaux et longs à épeler, qu’il étoit contraint d’en laisser la moitié; et vous disoit à tous coups Jesus, encore qu’il n’y fût point. A la fin il s’en tira à bien grand’peine, et acheva sa messe comme il put. Le gentilhomme, ayant noté la souffisance[249] de ce bon capelan[250], le fit payer de sa messe, et dit à son homme qu’il le fît venir chez le curé pour dîner avec lui, quand la grand’messe seroit dite. Ce qu’il fit voulentiers; car qui baille six blancs à un homme et lui donne bien à dîner, il lui donne la valeur de cinq bons sols à proufit de ménage. En dînant, le gentilhomme vint en propos de la messe et du service du jour, et se print à dire: «Messire Jean, l’Évangile du jour d’hui étoit fort dévotieux: il y avoit beaucoup de Jésus!» Lors, messire Jean, qui étoit un peu regaillardi, tant pour la familiarité du gentilhomme que pour la bonne chère qu’il avoit faite, lui dit: «J’entends déjà bien là où vous voulez venir, monsieur; mais je vous dirai, monsieur, il n’y a encore que trois ans que je suis prêtre, monsieur; je ne suis pas encore si bien stylé, monsieur, comme ceux qui l’ont été vingt ou trente ans, monsieur. L’Évangile du jour d’hui, monsieur, pour dire vérité, je ne l’avois point encore vu, monsieur, que trois ou quatre fois, comme il y en a beaucoup d’autres au messel[251], monsieur, qui sont un peu mal aisés, monsieur. Mais quand je dis la messe, monsieur, devant les gens, monsieur, de bien, et qu’en l’Évangile il y a de ces mots difficiles à lire, monsieur, je les saute, monsieur, de peur de faire la messe trop longue, monsieur; mais je dis Jesus au lieu, qui vaut mieux, monsieur.—Vraiment, dit le gentilhomme, messire Jean, vous avez bien cause d’avoir raison. Quand je viendrai ici, je veux toujours ouïr votre messe: j’en vais boire à vous.—Grand merci, dit messire Jean: et ego cum vos. Prou[252] vous fasse, monsieur, quand vous aurez affaire de moi, monsieur! je vous servirai aussi bien que prêtre, monsieur, de cette paroisse.» Et ainsi print congé, gai comme Pérot[253].
[NOUVELLE XXV.]
De maître Pierre Fai-feu[254], qui eut des bottes qui ne lui coûtèrent rien; et des copieux de la Flèche en Anjou.
N’a pas encore long-temps que régnoit en la ville d’Angers un bon affieux de chiendent[255], nommé maître Pierre Fai-feu, homme plein de bons mots et de bonnes inventions, et qui ne faisoit pas grand mal, fors que quelques fois il usoit des tours villoniques[256]; car, pour mettre comme un homme habile le bien d’autrui avec le sien, et vous laisser sans croix ni pile, maître Pierre le faisoit bien[257], et trouvoit fort bon le proverbe qui dit que tous biens sont communs, et qu’il n’y a que manière de les avoir. Il est vrai qu’il le faisoit si dextrement, et d’une si gentille façon, qu’on ne lui en pouvoit savoir mauvais gré, et ne s’en faisoit-on que rire, en s’en donnant garde pourtant, qui pouvoit. Il seroit long à raconter les bons tours qu’il a faits en sa vie. Mais j’en dirai un qui n’est pas des pires, afin que vous puissiez juger que les autres devoient valoir quelque chose. Il se trouva, une fois entre toutes, si pressé de partir de la ville d’Angers, qu’il n’eut pas loisir de prendre des bottes. Comment, des bottes! il n’eut pas le loisir de faire seller son cheval; car on le suivoit un peu de près; mais il étoit si accort et si inventif, qu’incontinent qu’il fut à deux jets d’arc de la ville, trouva façon d’avoir une jument d’un pauvre homme, qui s’en retournoit dessus en son village, lui disant qu’il s’en alloit par là, et qu’il la laisseroit à sa femme en passant; et pource qu’il faisoit un peu mauvais temps, il entra en une grange, et en grande diligence fit de belles bottes de foin, toutes neuves, et monte sur sa jument, et pique; au moins talonne tant, qu’il arriva à la Flèche, tout mouillé et tout mal en point, qui n’étoit pas ce qu’il aimoit; dont il se trouvoit tout peneux. Encore pour amender son marché[258], en passant tout le long de la ville, où il étoit connu comme un loup gris et ailleurs avec, les copieux (ainsi ont-ils été nommés pour leurs gaudisseries[259]) commencèrent à le vous railler de bonne sorte: «Maître Pierre, disoient-ils, il seroit bon à cette heure parler à vous; vous êtes bien attrempé[260].» L’autre lui disoit: «Maître Pierre, ton épée vous chet.» L’autre: «Vous êtes monté comme un saint Georges, à cheval sur une jument.» Mais, par-dessus tous, les cordouanniers se moquoient de ses bottes. «Ah! vraiment, disoient-ils, il fera bon temps pour nous: les chevaux mangeront les bottes de leurs maîtres.» Mon M. Pierre étoit mené, qu’il ne touchoit de pied en terre[261], et d’autant plus voulentiers se prenoient à lui, qu’il étoit celui qui gaudissoit les autres. Il print patience, et se sauve en l’hôtellerie pour se faire traiter. Quand il fut un petit revenu auprès du feu, il commence à songer comment il auroit sa revanche de ces copieux, qui lui avoient ainsi fait la bienvenue. Si lui souvint d’un bon moyen que le temps et la nécessité lui présentoient pour se venger des cordouanniers, en attendant que Dieu lui donnât son recours contre les autres. Ce fut qu’ayant faute de bottes de cuir, il imagina une invention de se faire botter par les cordouanniers à leurs dépens. Il demanda à l’hôte (comme s’il n’eût guère bien connu la ville) s’il n’y avoit cordouanniers là auprès, faisant semblant d’être parti d’Angers en diligence, pour quelque affaire qu’il lui dit, et qu’il n’avoit eu le loisir de se houser ni éperonner. L’hôte lui répondit, qu’il y avoit des cordouanniers à choisir. «Pour Dieu! ce dit maître Pierre, envoyez m’en quérir un, mon hôte.» Ce qu’il fit. Il en vient un, lequel, de bonne aventure, étoit l’un de ceux qui l’avoient ainsi bien lardé à sa venue. «Mon ami, dit maître Pierre, ne me feras-tu pas bien une paire de bottes pour demain le matin?—Oui dà, monsieur, dit le cordouannier.—Mais je les voudrois avoir une heure devant jour.—Monsieur, vous les aurez à telle heure et si bon matin que vous voudrez.—Eh! mon ami, je t’en prie, dépêche-les-moi, je te paierai à tes mots[262].» Le cordouannier lui prend sa mesure et s’en va. Incontinent qu’il fut départi, maître Pierre envoie par un autre valet quérir un autre cordouannier, faisant semblant qu’il n’avoit pas pu accorder avec celui qui étoit venu. Le cordouannier vint, auquel il dit tout ainsi qu’à l’autre, qu’il lui fît venir une paire de bottes pour le lendemain une heure devant le jour, et qu’il ne lui challoit qu’elles coûtassent, pourvu qu’il ne lui faillît point, et qu’elles fussent de bonne vache de cuir[263], et lui dit la même façon dont il les vouloit qu’il avoit dit à l’autre. Après lui avoir prins la mesure, le cordouannier s’en va, et mes deux cordouanniers travaillèrent toute la nuit, environ[264] ces bottes, ne sachant rien l’un de l’autre. Le lendemain matin, à l’heure dite, il envoya quérir le cordouannier, qui apporta ses bottes. Maître Pierre se fait chausser celle de la jambe droite, qui lui étoit faite comme un gant ou comme de cire, ou comme vous voudrez; car les bottes ne seroient pas bonnes de cire. Contentez-vous qu’elle lui étoit moult bien faite. Mais quand ce vint à chausser celle de la jambe gauche, il fait semblant d’avoir mal à la jambe: «Oh! mon ami, tu me blesses! j’ai cette jambe un petit enflée d’une humeur qui m’est descendue dessus; j’avois oublié à te le dire, la botte est trop étroite; mais il y a bon remède. Mon ami, va la remettre à l’embauchoir; je t’attendrai plutôt une heure.» Quand le cordouannier fut sorti, maître Pierre se déchausse vitement la botte droite, et mande quérir l’autre cordouannier, et, ce pendant, fit tenir sa monture toute prête, et compta et paya. Voici venir le second cordouannier avec ses bottes. Maître Pierre se fait chausser celle de la jambe gauche, laquelle se trouva merveilleusement bien faite; mais, à celle de la jambe droite, il fit telle fourbe comme il avoit fait à l’autre, et renvoie cette botte droite pour être élargie. Incontinent que le cordouannier s’en fut allé, maître Pierre reprend sa botte de la jambe droite et monte à cheval sur sa jument, et va vie[265] avec ses bottes et des éperons, lesquels il avoit achetés, car il n’avoit pas loisir de tromper tant de gens à un coup; et de piquer. Il étoit déjà à une lieue, quand mes deux cordouanniers se trouvèrent à l’hôtellerie, avec chacun une botte en la main, qui s’entre-demandèrent pour qui étoit la botte: «C’est, ce dit l’un, pour maître Pierre Fai-feu, qui me l’a fait élargir parce qu’elle le blessoit.—Comment! dit l’autre, je lui ai élargi celle-ci.—Tu te trompes; ce n’est pas pour lui que tu as besogné.—Si est, si est, dit-il. N’ai-je pas parlé à lui? Ne le connois-je pas bien?» Tandis qu’ils étoient à ce débat, l’hôte vint, qui leur demande que c’étoit qu’ils attendoient. «C’est une botte pour maître Pierre Fai-feu, que je lui rapporte,» dit l’un. Et l’autre en disoit autant. «Vous attendrez donc qu’il repasse par ici, dit l’hôte; car il est bien loin, s’il va toujours.» Dieu sait si les deux cordouanniers se trouvèrent camus[266]. «Et que ferons-nous de nos bottes?» se disoient-ils l’un à l’autre. Ils s’avisèrent de les jouer à belle condemnade[267], parce qu’elles étoient toutes deux d’une même façon. Et maître Pierre échappe de hait[268], qui étoit un petit mieux en équipage que le jour de devant.
[NOUVELLE XXVI.]
De maître Arnaud, qui emmena la haquenée d’un Italien en Lorraine, et la rendit au bout de neuf mois.
Il y avoit en Avignon un tel averlan[269]. Je ne sais s’ils avoient été ensemble à même école, maître Pierre Fai-feu et lui; mais tant il y a qu’ils faisoient d’aussi bons tours l’un comme l’autre; et si n’étoient pas loin d’un même temps. Cettui-ci s’appeloit maître Arnaud, lequel même usa en Avignon de la propre pratique d’avoir des bottes, que nous avons dit; et si n’étoit point si pressé de partir comme maître Pierre; mais un jour, voulant faire un voyage en Lorraine, le disoit à tout le monde. Et, pource qu’il ne se tenoit jamais garni de rien, s’assurant en ses inventions, on pensoit qu’il se moquât. Quand il avoit un manteau, on lui demandoit où il prendroit des bottes; s’il avoit des bottes, on lui demandoit où il prendroit un chapeau; et puis de l’argent, qui étoit la clef du métier. Mais cependant il trouvoit de tout; tellement que, pour son voyage de Lorraine, il se trouva prêt petit à petit de tout ce qu’il lui falloit; fors qu’il n’avoit point de cheval. Mais, se fiant bien que Dieu ne l’oublieroit au besoin, il se tenoit toujours botté comme un messager, se promenant par ci, par là, faisant semblant de dire adieu à ses amis. Mais il épioit sa proie, qui étoit à avoir un cheval par quelque bonne fortune. Ceux qui le connoissoient lui disoient en riant: «Or çà, maître Arnaud, vous irez en Lorraine quand vous aurez un cheval; vous êtes botté pour coucher en cette ville.—Eh bien, bien! disoit-il, laissez faire; je partirai quand il sera temps.» Mon homme pensoit tout au contraire des gens; car ce qu’on cuidoit qui lui fût le plus mal aisé à recouvrer, il l’estimoit le plus facile: ce qu’il montra bien; car, quand il vit son appoint[270], il s’en vint, environ les neuf heures du matin, devant le Palais, là où quelques missères[271] étaient entrés le matin pour les affaires de la légation[272], lesquels sont quasi tous Italiens, qui sur une haquenée, et qui sur une mule; principalement les vieilles personnes, car les jeunes s’en peuvent bien passer. Or, il y en a toujours quelqu’une de mal gardée; car les laquais les attachent à quelque boucle contre la muraille, et s’en vont jouer ou ivrogner, en attendant qu’il soit heure de venir quérir leur maître. A l’heure susdite, maître Arnaud vit là quelques montures, parmi lesquelles y avoit une haquenée bien jolie, qui lui plut sur toutes les autres; laquelle étoit à un Italien qu’il connoissoit être bonne personne. Et voyant que le valet n’y étoit pas, il s’approche de cette haquenée, et, en la détachant, lui demanda si elle vouloit venir en Lorraine. Cette haquenée ne dit mot et se laisse détacher. Et mon homme, qui étoit légiste, prit à son proufit le brocard de droit[273]: Qui tacet, consentire videtur; et commença à mener cette haquenée par la bride, hors de la place du Palais, en tirant sur le pont[274] où j’ouïs chanter la belle. Quand il se vit hors des yeux de ceux qui la lui avoient vu prendre, il monte habilement dessus, et devant[275], à Villeneuve, qui est hors de la juridiction du pape; et de là pique le plus droit qu’il peut le chemin de Lorraine, là où il arriva, par ses journées, à joie et santé; et y demeura huit ou neuf mois sans envoyer de ses nouvelles à misser Juliano, qui fut bien ébahi, à l’issue du Palais, quand il ne trouva point sa haquenée, et encore plus quand il n’en oyoit point de nouvelles, un jour, deux jours, un mois, deux mois, trois mois; tellement qu’à la fin il fut contraint d’accepter une mule; car il étoit vieux et mal aisé de sa personne. Et cependant, maître Arnaud lui entretenoit sa haquenée, et lui faisoit gagner son avoine. Au bout du terme des femmes grosses[276], maître Arnaud, ayant dépêché ses affaires en Lorraine, s’en retourna en Avignon sus ladite haquenée; et pour faire son entrée en la ville, il épia justement l’heure qu’il étoit quand il la print, en séjournant quelque peu à Villeneuve pour boire un doigt. Sus le point de neuf heures, il se trouva devant le Palais, et vint attacher gentiment sa haquenée à la propre boucle, là où il l’avoit prinse, et s’en va par ville. Et, de fortune[277], il magnifico misser[278] étoit cette matinée au Palais, qui descendit tantôt après; et quand ce fut à monter dessus sa mule, il jeta l’œil sus cette haquenée, qui étoit assez bonne à reconnoître; si se pensa en lui-même qu’elle ressembloit fort à celle qu’il avoit perdue l’année passée, de poil, de taille et encore de harnois; lequel quidam harnois maître Arnaud n’avoit point changé: vrai est qu’il n’étoit pas si neuf comme il l’avoit prins; car il l’avoit fait servir ses trois quartiers. Mais l’Italien ne s’en osoit assurer du premier coup, vu le long temps qu’il l’avoit adiré[279]. Il appelle son garçon, qui avoit nom Torneto: «Ven qua; vedi che questo mi par esser il cavallo, ch’io perdi l’an passato.» Le varlet regarde cette haquenée; qui la trouvoit toute telle, excepté qu’elle n’étoit en si bon point; mais il ne savoit bonnement que répondre; car ils songèrent tous deux qu’elle dût appartenir à quelque autre monsieur. Toutefois, tant plus ils la regardoient, et plus ils trouvoient que c’étoit elle. Et demeurèrent là tous deux, jusqu’à onze heures et plus; là où en raisonnant toujours ensemble sus cette haquenée, et voyant que personne ne la prenoit, ils s’assurèrent pour vrai que c’étoit elle. Misser Juliano commanda à Torneto de la prendre et de la mener chez lui en l’étable; là où elle se rangea aussi proprement comme si elle n’en eût jamais bougé. Il la fit ramener le lendemain en la même place, pour voir si quelqu’un la revendiqueroit; mais il ne venoit personne; donc il fut fort ébahi, et pensoit que ce fût quelque esprit qu’il l’eût ramenée. De là à quelque temps, maître Arnaud s’adresse à misser Juliano, lequel il trouva monté sur sa haquenée, et lui dit: «Monsieur, je suis fort aise de savoir que cette haquenée soit à vous; car assurez-vous qu’elle est bonne, je l’ai essayée. Il y a environ un an, que je la trouvai près du pont du Rhône, qu’elle s’en alloit toute seule, et qu’un garçon la vouloit prendre. Mais, connoissant à sa façon qu’elle n’étoit pas sienne, je la lui ôtai, et la gardai un jour ou deux, sans pouvoir savoir à qui elle étoit. Le troisième jour, je la menai jusqu’à Villeneuve, où j’ouïs dire qu’un gentilhomme françois la cherchoit, et qu’il lui avoit été dit qu’on l’avoit vu emmener par un garçon sur le chemin de Paris. Le gentilhomme alloit après; et moi, sachant cela, je pique après lui, pour la lui rendre; mais je ne le pus jamais atteindre, car il alloit grand train pour atteindre son larron, et allai tant, en cherchant, que je me trouvai en Lorraine: là où voyant que je n’oyois point de nouvelles de ce gentilhomme, je la gardai long-temps. Et, à la fin, m’en suis revenu en cette ville, où je l’avois prinse, et y ai trouvé par quelqu’un de mes amis, qu’il se souvenoit l’avoir vue en cette ville, mais ne savoit à qui, sinon que ce fût à quelqu’un de messieurs de la légation. Sachant cela, je l’ai fait mener en place du Palais, afin que celui à qui elle étoit la pût apercevoir. Et cependant, je m’en étois allé d’ici à Nîmes, d’où je suis retourné depuis deux jours. Mais Dieu soit loué qu’elle a retourné son maître[280]; car j’en étois en grand’peine.» L’Italien écouta toute la belle harangue de maître Arnaud; et enfin le remercia, en lui disant: «O valente huomo, io vi ringratio; io faceva conto de l’aver persa, ma Iddio hà voluto che sia casca in buona mano. Se voi havete bisogno di cosa che sia ne la possanza mia, io son tutto vostro.» Messire Arnaud le remercia de son côté, et depuis alla souvent voir l’Italien. Et pensez que ce ne fut pas sans lui jouer toujours quelques tours de son métier, lesquels je vous raconterois voulentiers si je les savois, pour vous faire plaisir; mais je vous en dirai d’autres en récompense.
[NOUVELLE XXVII.]
Du conseiller et de son palefrenier, qui rendit sa mule vieille en guise d’une jeune.
Un conseiller du Palais avoit gardé une mule vingt-cinq ans ou environ; et avoit eu, entre autres, un palefrenier, nommé Didier, qui avoit pansé cette mule dix ou douze ans; et l’ayant assez longuement servi, lui demanda congé, et avec sa bonne grâce se fit maquignon de chevaux, hantant néanmoins ordinairement en la maison de son maître, en se présentant à lui faire service, tout ainsi que s’il eût toujours été son domestique. Au bout de quelque temps, le conseiller, voyant que sa mule devenoit vieille, dit à Didier: «Viens çà; tu connois bien ma mule; elle m’a merveilleusement bien porté: il me fâche bien qu’elle devienne si vieille, car à grand’peine en trouverai-je une telle; mais regarde, je te prie, à m’en trouver quelqu’une. Il ne te faut rien dire, tu sais bien quelle il la me faut.» Didier lui dit: «Monsieur, j’en ai une en l’étable, qui me semble bien bonne; je vous la baillerai pour quelque temps: si vous la trouvez à votre gré, nous accorderons bien vous et moi; sinon, je la reprendrai.—C’est bien parlé à toi,» dit le conseiller. Et suivant cette offre, il se fait amener cette mule, et ce pendant il baille la sienne vieille à Didier pour en trouver la défaite; lequel lui lime incontinent les dents, il la vous bouchonne, il la vous étrille, il la traite si bien, qu’il sembloit qu’elle fût encore bonne bête. Tandis[281], son maître se servoit de celle qu’il lui avoit baillée; mais il ne la trouva pas à son plaisir, et dit à Didier: «La mule que tu m’as baillée ne m’est pas bonne; elle est par trop fantastique[282]. Ne veux-tu point m’en trouver d’autre?—Monsieur, dit le maquignon, il vient bien à point; car, depuis deux ou trois jours en çà, j’en ai trouvé une que je connois de longue main: ce sera bien votre cas. Et quand vous aurez monté dessus, s’elle ne vous est bonne, reprochez-le-moi.» Le maquignon lui amène cette belle mule au frein doré, qu’il faisoit bon voir. Ce conseiller la prend, il monte dessus, il la trouve traitable au possible; il s’en louoit grandement, s’ébahissant comme elle étoit si bien faite à sa main, elle venoit au montoir le mieux du monde. Somme, il y trouvoit toutes les complexions de la sienne première; et attendu même qu’elle étoit de la taille, il appelle ce maquignon: «Viens çà, Didier; où as-tu prins cette mule? Elle semble toute faite[283] à celle que je t’ai baillée, et en a toute la propre façon.—Je vous promets, dit-il, monsieur, quand je la vis du poil de la vôtre et de la taille, il me sembla qu’elle en avoit les conditions, ou que bien aisément on les lui pourroit apprendre. Et pour cette cause, je l’ai achetée, espérant que vous vous en trouveriez bien.—Vraiment, dit le conseiller, je t’en sais bon gré. Mais combien me la vendras-tu?—Monsieur, dit-il, vous savez que je suis vôtre, et tout ce que j’ai. Si c’étoit un autre, il ne l’auroit pas pour quarante écus. Je la vous laisserai pour trente.» Le conseiller s’y accorde, et donne trente écus de ce qui étoit sien, et qui n’en valoit pas dix.
[NOUVELLE XXVIII.]
Des copieux de la Flèche en Anjou; comme ils furent trompés par Picquet au moyen d’une lamproie.
Nous avons ci-dessus[284] parlé des copieux de la Flèche; lesquels on dit avoir été si grands gaudisseurs, que jamais homme n’y passoit qui n’eût son lardon. Je ne sais pas si cela leur dure encore; mais je dis bien qu’une fois un grand seigneur entreprint d’y passer sans être copié, et pensa d’y arriver si tard, et en partir de si bon matin, qu’il n’y auroit personne qui se pût gaudir de lui. Et, à la vérité, pour son entrée, il mesura tellement son chemin, qu’il étoit tout nuit quand il y arriva. Par quoi, étant le monde retiré, il ne trouva homme ne femme qui lui dît pis que son nom[285]. Et quand il fut descendu à l’hôtellerie, il fit semblant d’être un peu mal disposé, et se retira en sa chambre, où il se fit servir par ses gens, si bien que la nuit se passa sans inconvénient. Mais il commanda, au soir, au maître d’hôtel, que tout le monde fût prêt à partir le lendemain deux heures devant le soleil levant. Ce qui fut fait, et lui-même le premier levé; car il n’avoit aucune envie de dormir, de grand désir qu’il avoit de passer sans être copié. Il monte à cheval sus l’heure que l’aube commençoit à paroître, et qu’il n’y avoit encore personne debout par la ville. Il marche jusqu’aux dernières maisons de la Flèche, et pensoit bien avoir quitté tous les dangers, dont il étoit déjà bien fier; mais voici qu’il y avoit une vieille accroupie au coin d’une muraille, qui lui vint donner sa copie, en lui disant en son vieillois[286]: «Matin, matin, de peur des mouches.» Jamais homme ne fut plus marri d’être ainsi copié au dépourvu, et encore d’une vieille. Et si c’eût été un roi, comme on dit que c’étoit, je crois qu’il eût fait mauvais parti à la vieille damnée. Mais la plus saine partie croit qu’il n’étoit pas roi, encore que ceux de la Flèche se vantent que si. Or, quel qu’il fût, il eut son lardon comme les autres. Mais, comme on dit en commun proverbe, que les moqueurs sont souvent moqués, ceux de la Flèche en recevoient quelquefois de bonnes, comme celle que nous avons dite de maître Pierre Fai-feu; et encore leur en fut donnée une autre bonne par un qui s’appeloit Picquet. Ce fut qu’il acheta une lamproie à Duretal[287], et la mit dans un bissac de toile, qu’il portoit derrière soi à l’arçon de sa selle: laquelle lamproie il attacha fort bien par l’un des trous[288] d’auprès de la tête, avec une ficelle, tellement qu’elle ne pouvoit échapper de dedans le bissac; mais il lui fit seulement paroître la queue par dehors. Quand il fut auprès de la Flèche, cette lamproie, qui étoit bien vive, démenoit toujours la queue, tant qu’en passant par la ville, les copieux avisèrent qu’en se démenant, elle paroissoit toujours un peu davantage hors du bissac, et mes gens de se tenir près, attendant qu’elle dût choir. Et Picquet passoit tout à son aise par la ville, comme s’il n’eût pas eu grand’hâte, pour toujours amasser des copieux davantage; lesquels sortoient des maisons et le suivoient, pour avoir cette lamproie quand elle tomberoit. D’entre ceux qui sortirent, il y en eut quatre ou cinq des plus friands, qui s’y attendoient comme à leurs œufs de Pâques[289], disant l’un à l’autre: «J’en dînerons, j’en dînerons.» Et Picquet ne faisoit pas semblant de les aviser[290], fors quelquefois, comme si son cheval ne fût pas bien sanglé, il regardoit de côté ses laquais qui le suivoient. Quand il fut hors de la ville, il commença à piquer un peu plus fort; et mes copieux après, cuidant qu’elle ne dût plus demeurer[291] à tomber; car elle paroissoit toute dehors. Il les vous mène un petit quart de lieue toujours après cette lamproie. Mais il y en eut deux qui se lassèrent de trotter, pource qu’ils étoient un petit peu chargés de cuisine[292]. Les deux autres tinrent bon, et furent bien aises que les deux s’en allassent; et dirent l’un à l’autre: «Tez tai, j’en airons meilleure part.» Quand Picquet eut connu qu’il n’avoit plus que deux laquais, lesquels étoient assez dispos de leurs personnes, il commence à piquer un peu plus fort, et encore un peu plus fort, et mes deux copieux après, tellement qu’ils le suivirent plus d’une grande demi-lieue, toujours courant après, qui pensoient bien se venger sur la lamproie; et Picquet toujours piquoit; mais cette lamproie ne tomboit point; dont ils commencèrent à se fâcher; joint que Picquet, qui en avoit son passe-temps, se prenoit à rire, par les fois, si fort, qu’ils s’en aperçurent et virent bien qu’ils en avoient d’une. Toutefois l’un d’eux, pour faire bonne mine, dit de loin à Picquet: «Hau, monsieur, votre lamproie vous cherra.» Picquet se retourne vers eux en leur disant: «Ah! ah! il la vous faut, la lamproie? Venez; venez, vous l’aurez; elle cherra tantôt.» Ces gens furent tout camus et dirent: «A tous les diesbes la lamproie!» Puis, quand ils furent de retour, Dieu sait comment ils furent copiés de ceux de la ville, qui entendirent la fourbe, en leur demandant à quelle sauce ils la vouloient. Ainsi les gaudisseries retournent quelquefois sur les gaudisseurs.
[NOUVELLE XXIX.]
De l’âne ombrageux qui avoit peur quand on ôtoit le bonnet; et de Saint-Chelaut et Croisé, qui chaussèrent les chausses l’un de l’autre.
Plusieurs ont vu le nom de messire René du Bellay, dernièrement décédé[293], évêque du Mans: lequel se tenoit sus son évêché, studieux des choses de la nature, et singulièrement de l’agriculture, des herbes, et du jardinage. Il avoit en sa maison de Tonnoye un haras de juments, et prenoit plaisir à avoir des poulains de belle race. Il avoit un maître d’hôtel qui mettoit peine de lui entretenir ce qu’il aimoit; et à celui même fut donné par quelqu’un de ses amis un âne, par grande singularité, qui étoit si beau et si grand, qu’on l’eût prins à tous coups pour un mulet; et même en avoit le poil. Avec cela, il alloit l’amble aussi bien qu’un mulet. Pour ce, le maître d’hôtel voyant la bonté de cet âne, bien souvent le bailloit à l’un des officiers, sus lequel il suivoit aussi bien le train, encore que ledit seigneur piquât aussi bien, comme pas un des autres. Et à la fin, ledit âne demeura pour l’un des aumôniers, lequel on appeloit[294] Saint-Chelaut; ne sais si c’étoit son nom, ou si on lui avoit donné ce soubriquet[295], ou si c’étoit quelque bénéfice qu’il eût eu de son maître. Or, pource qu’il n’y a chose si excellente qui n’ait quelque imperfection, cet âne étoit un petit ombrageux. Que dis-je, un petit? J’entends un petit beaucoup; car, au moindre remuement qu’il eût senti faire, il gambadoit, il sautoit: et qui failloit à se tenir bien, il vous terrassoit son homme. Au moyen de quoi, Saint-Chelaut, qui n’étoit pas des plus habiles écuyers du monde, à tous les coups étoit passé chevalier dessus cet âne. Quand à quelque détour il voyoit une souche couchée le long du chemin, ou quand quelque homme se présentoit à la rencontre et au dépourvu[296], ou quand il tomboit à Saint-Chelaut le bréviaire de sa manche, le bruit seul faisoit tressaillir cet âne, qui ne cessoit de tempêter, qu’il n’eût porté mon aumônier par terre. Mais surtout, cet âne se fâchoit quand il voyoit qu’on ôtoit un bonnet; car quand on saluoit Monsieur du Mans par les chemins, comme telles personnes sont saluées de tout chacun, cet âne, au maniement des bonnets, faisoit rage: il couroit à travers pays, comme si le diantre[297] l’eût emporté: et ne failloit point à vous porter le pauvre Saint-Chelaut en un fossé, ou en quelque tarte bourbonnoise[298], de sorte qu’il étoit contraint de demeurer derrière, et n’aller point en troupe, pour éviter les inconvénients des salutations. Et, d’aventure, s’il rencontroit quelqu’un de connoissance par les chemins venant au-devant de lui, il lui crioit tout de loin: «Monsieur, je vous prie, ne me saluez point, ne me saluez point.» Mais bien souvent, pour avoir passe-temps, on lui attitroit[299] des salueurs, qui lui faisoient de grandes révérences et barretades[300], pour voir un peu cet âne en son avertin[301] faire ses gambades. Quelquefois Saint-Chelaut partoit devant, dont il avoit bien meilleur marché: premièrement, pour éviter le danger susdit; secondement, pour aller prendre un avantage de buvettes; spécialement les après-dîners, qu’il ne lui falloit point attendre Monsieur pour dire la messe devant lui. Une fois donc de par Dieu, qu’il étoit en plein été, faisant grand’chaleur sus l’après-dîner, et que Monsieur attendoit le chaud à passer[302], Saint-Chelaut partit devant, avec un qui étoit solliciteur[303] dudit seigneur, nommé Croisé. Et pource que la traite n’étoit pas trop longue, ils arrivèrent de bonne heure au logis, là où ils se rafraîchirent en buvant, et burent en se rafraîchissant; et en attendant le train à venir, donnèrent ordre au souper. Mais, quand ils virent que Monsieur ne venoit point si tôt, ils se mirent gentiment à souper de ce que bon leur sembla; et même, voyant que rien ne venoit, ils recommandèrent tout à l’hôte, et au cuisinier, qui étoit venu quant et eux, et eux aussi quant et le cuisinier: et se firent bailler une petite chambre jacopine[304], où ils couchèrent très-bien et très-beau, et commencèrent à jouer à la ronfle[305]. Tantôt voici Monsieur venir. Et quand ses gens surent que mes deux compagnons étoient couchés, ils les laissèrent jusques après souper, que deux ou trois d’entre eux trouvèrent façon d’entrer en la chambre où ils dormoient, sans faire de bruit; et les trouvèrent en leur premier somme. Or, il faut noter que Saint-Chelaut étoit si maigre, que les os lui perçoient la peau; mais Croisé faisoit bien autant d’honneur à celui qui le nourrissoit, comme Saint-Chelaut lui faisoit de déshonneur; car il étoit si gras et si fafelu[306] qu’on l’eût fendu d’une arête. Que firent mes gens? Ils prindrent les chausses des deux dormants, les décousirent par moitié, et les mépartirent[307] l’une d’avec l’autre, rattachant la droite de l’une avec la gauche de l’autre, et la gauche avec la droite, le plus proprement qu’ils purent, et les remirent en leur place, et vous laissèrent dormir mes deux pèlerins jusques au lendemain qu’il fut jour, et que Monsieur fut prêt de monter à cheval; car il vouloit aller à la fraîcheur[308]. Et, sur ce point, l’un des pages qui savoit toute la trafique, car telles gens ne se trouvent jamais loin de toutes bonnes entreprises, vint frapper en grand’hâte à la porte de la chambre où ils étoient couchés, disant: «Monsieur Croisé, monsieur de Saint-Chelaut, voilà Monsieur à cheval, voulez-vous pas vous lever?» Mes deux gens s’éveillent en sursaut; et de prendre leurs vêtements bien à la hâte. Saint-Chelaut en eut bien meilleur compte que non pas monsieur Croisé; car lui, qui étoit maigre, entra dedans les chausses de Croisé, comme les mariés de l’année passée. Il se chausse, il s’habille, et fut aussitôt prêt qu’un chien auroit sauté un échalier[309]. Il monte à cheval sur son âne, et devant[310]. Mais Croisé, qui d’aventure avoit chaussé la bonne chausse la première, quand ce vint à celle de Saint-Chelaut, le diable y fut; car elle étoit si étroite, qu’à grand’peine y eût-il mis le bras. Il tiroit, il tiroit; mais il y fût encore; et si ne songeoit point que la chausse ne fût à lui; car il n’eût jamais pensé en tels affaires; et puis, il n’étoit pas encore bien éveillé, comme sont gens replets, et qui ont repu au soir. A la fin, de force de tirer, il éclata tout; qui fut cause de le réveiller, et de le faire entrer en colère. «Que diable est ceci?» disoit-il. Il regarde à son cas de plus près, et connut que ce n’étoit pas sa chausse; et n’y put jamais entrer, sinon qu’il passa toute la jambe et la cuisse par la fendasse qu’il avoit faite; afin, au moins, que le fessier lui demeurât couvert, en attendant qu’il eût moyen de remédier à son cas, et chausse sa botte de ce côté-là tout à nu sus sa jambe, et monte à cheval, galopant après Monsieur, qui étoit déjà à une lieue de là. Et Dieu sait comment il fut ri de leurs jeux. Car quand ils furent à la dînée, là où, de fortune, il n’y avoit point de ravaudeurs, ne de couturiers, car c’étoit en une maison de gentilhomme un petit à l’écart, on vit tout à clair le fait comme il s’étoit passé. Ils s’entrerendirent chacun sa chausse, et se mirent à les rabillecoutrer, tandis qu’on dînoit, qui fut en déduction de ce qu’ils avoient le soir soupé si bien à leur aise. Ce ne fut pas mauvais pour M. Croisé; car la diète ne lui étoit que bonne. Mais le pauvre Saint-Chelaut en eut mauvais parti; car il n’avoit pas affaire de cela; et puis Croisé lui avoit rompu toute sa chausse. Ainsi la mauvaise fortune jamais ne vient, qu’elle n’en apporte une ou deux, ou trois avec elle, sire. Oui, oui, cela est dedans Marot[311]. Les uns me conseilloient que je dise que ceci étoit advenu en hiver, pour mieux faire valoir le conte; mais, étant bien informé que ce fut en été, je n’ai point voulu mentir; car, avec ce, qu’un conte froid n’est pas trouvé si bon, je me damnerois, ou pour le moins il m’en faudroit faire pénitence. Toutefois il sera permis à ceux qui le feront après moi de dire que ce fut en hiver, pour enrichir la matière. Je m’en rapporte à vous. Quant à moi, je passe outre.
[NOUVELLE XXX.]
Du prévôt Coquillaire, malade des yeux, auquel les médecins faisoient accroire qu’il voyoit.
Au même pays du Maine, y avoit naguère un lieutenant du prévôt des maréchaux[312], qu’on appeloit Coquillaire; homme qui faisoit bien un procès, et qui savoit bien la ruse du lieutenant Maillard[313], lequel, un jour, ayant entre ses mains un homme qui avoit fait des maux assez (mais il alléguoit qu’il avoit tonsure), le vous laissa refroidir quelque temps en prison; puis, à heure choisie, le fait venir devant soi, et commença à faire le familier avec lui: «Vraiment, dit-il (tel, l’appelant par son nom), c’est bien raison que soyez renvoyé par-devant votre évêque, je ne vous veux pas faire tort de votre privilége; ains vous en voudrois avertir, quand vous n’y penseriez pas; mais je vous conseille que, d’ici en avant, vous vous retiriez ès lieux où se font les actes d’honneur. Vous êtes beau personnage et vaillant: vous devriez aller servir le roi; vous vous feriez incontinent connoître, et seriez pour avoir charge et pour vous faire grand; non pas vous amuser ès villes et par les chemins, et vous mettre en danger de votre vie et vous déshonorer à jamais.» Incontinent le galant, qui se sentoit loué: «Monsieur, dit-il, je ne suis pas maintenant à connoître que c’est du service du roi; j’étois bien devant Pavie quand il fut prins[314], dessous la charge du capitaine Lorge[315], et depuis me trouvai à la suite de M. de Lautrec[316] à Milan[317] et au royaume de Naples.» Alors Maillard vous lui achevoit son procès, et le vous faisoit pendre haut et court avec sa tonsure et lui apprenoit que c’étoit de servir le roi. Coquillaire savoit bien faire cela et semblables choses, et voyoit assez clair dans un sac, des yeux de l’esprit; mais des yeux de la tête, il n’y voyoit pas la longueur de quatre doigts. Et ne lui falloit point demander lequel il eût mieux aimé avoir le nez aussi long que la vue[318], ou la vue aussi longue que le nez; car il n’y avoit pas beaucoup à dire de l’un à l’autre. Advint qu’un jour l’évêque du Mans, allant visiter par son diocèse, le voulut voir en passant, pource qu’il le connoissoit bon justicier, et que son chemin s’adonnoit par là; il le trouva au lit, malade d’une humeur qui lui étoit tombée sur ses pauvres yeux. «Eh bien! monsieur le prévôt, dit l’évêque, comment vous trouvez-vous?—Monsieur, dit-il, il y a un mois ou davantage que je suis ici.—Vous avez toujours mauvais yeux, dit l’évêque: comment en êtes-vous?—Monsieur, dit Coquillaire, j’espère que je m’en porterai mieux, le médecin m’a dit que je vois[319].» Pensez que c’étoit un fin homme de se rapporter au médecin s’il voyoit ou non. Mais il ne se rapportoit pas si voulentiers au dire des prisonniers pour leur fait propre, comme il faisoit au médecin pour le sien.
[NOUVELLE XXXI.]
Des finesses et des actes mémorables d’un renard qui étoit au bailli de Maine-la-Juhés.
En la ville de Maine-la-Juhés[320], au bas pays du Maine, c’est ès limites de ce bon pays de Cydnus[321] y avoit un bailli, homme de bonne chère selon le pays, et qui se délectoit de beaucoup de gentillesse, et avoit en sa maison quelques animaux apprivoisés. Entre lesquels étoit un renard, qu’il avoit fait nourrir petit; et lui avoit-on fait couper la queue; et pour ce, on l’appeloit le Hère[322]. Ce renard étoit fin, de père et de mère, mais il avoit encore passé la nature en conversant avec les hommes; et avoit si bon esprit de renard, que, s’il eût pu parler, il eût montré à beaucoup de gens qu’ils n’étoient que bêtes. Et certainement il sembloit, à sa mine, que quelquefois il s’efforçât de parler en son plaisant renardois[323] qu’il jargonnoit. Et quand il étoit avec le valet de la maison, ou avec la chambrière, pour ce qu’ils le traitoient bien à la cuisine, vous eussiez dit qu’il les vouloit appeler par leur nom. Il savoit aussi bien quand M. le bailli devoit faire un banquet, à voir les gens de là dedans tous empêchés[324], et principalement le cuisinier. Il s’en alloit chez les poulaillers, et ne failloit point à apporter connils, chapons, pigeons, perdrix, levrauts, selon les maisons; et les prenoit si finement, que jamais il n’étoit surprins sur le fait; et vous fournissoit la cuisine de son maître merveilleusement bien. Toutefois il alla et retourna si souvent en méfait, qu’il commença à se faire connoître des poulaillers, et des autres à qui il déroboit les gibiers; mais pour cela, il ne s’en soucioit guère; car il trouvoit toujours nouvelles finesses, les dérobant toujours de plus en plus, tant qu’ils conspirèrent de le tuer. Ce qu’ils n’osoient pas faire apertement, pour la crainte de son maître, qui étoit le grand monsieur de la ville; mais se délibérèrent, chacun de leur part, de le surprendre de nuit. Or, mon Hère, quand il vouloit aller quêter, entroit, tantôt par le soupirail de la cave, tantôt par une fenêtre basse, tantôt par une lucarne; tantôt il attendoit que l’on vînt ouvrir la porte sans chandelle, et entroit secrètement comme un rat. Et s’il avoit des inventions d’entrer, il en avoit bien autant de sortir avec sa proie. O quantesfois le poulailler parloit de lui pour le tuer, qu’il étoit tout auprès à écouter la conspiration, pensant en soi-même: «Tu ne me tiens pas!» On lui tendoit quelque gibier en belle prinse; et là-dessus le poulailler veilloit avec une arbalète bandée, et le garrot[325] dessus, pour le tuer. Mais mon renard sentoit bien cela, comme si c’eût été la fumée du rôti; et ne s’approchoit jamais tandis qu’on veilloit. Mais l’homme n’eût su si tôt avoir les yeux clos pour sommeiller, que mon Hère ne croquât le gibier; et devant. Si on lui tendoit quelques trébuchets ou repoussoirs[326], il s’en savoit garder, comme si lui-même les y eût mis; tellement qu’ils ne savoient jamais être si vigilants de le pouvoir attraper; et ne trouvèrent autre expédient, sinon tenir leur gibier serré en lieu où le Hère ne pût atteindre. Encore, pour cela, il ne laissoit pas d’en trouver toujours quelqu’un en voie; mais c’étoit peu souvent. Dont il commença à se fâcher; partie pour n’avoir plus si grands moyens de faire service au cuisinier; partie aussi qu’il n’en étoit point si bien de sa personne, comme il souloit. Et pour ce, tendant déjà sur l’âge, il devint soupçonneux, et lui fut avis qu’on ne tenoit plus de compte de lui. Et peut-être aussi qu’on ne lui faisoit pas tant de caresses que de coutume; car c’est grand’pitié que vieillesse. Et pour ces causes, il commença à devenir méchantement fin; et se print à manger les poulailles de la maison de son maître. Et quand tout étoit couché, il s’en alloit au juc[327], et vous prenoit tantôt un chapon, tantôt une poule: tant qu’on ne se doutoit point de lui. On pensoit que ce fût la belette, ou la fouine; mais à la fin, comme toutes méchancetés se découvrent, il y alla tant de fois, qu’une petite garce qui couchoit au bûcher, pour l’honneur de Dieu, s’en aperçut, qui déclara tout. Et dès lors le grand malheur tomba dessus le Hère; car il fut rapporté à monsieur le bailli que le Hère mangeoit les poulailles. Or, mon renard se trouvoit partout, pour écouter ce qu’on disoit de lui: et avoit de coutume de ne perdre guère le dîner et le souper de son maître; pource qu’il lui faisoit bonne chère, et l’aimoit, et lui donnoit toujours quelque morceau de rôti. Mais depuis qu’il eut entendu qu’il mangeoit les poules de la maison, il lui changea de visage; tant qu’une fois en dînant, que le Hère étoit là derrière les gens en tapinois, monsieur le bailli va dire: «Que dites-vous de mon Hère, qui mange mes poules? J’en ferai bien la justice, avant qu’il soit trois jours.» Le Hère, ayant ouï cela, connut qu’il ne faisoit plus bon à la ville pour lui; et n’attendit pas les trois jours à passer qu’il ne se bannît de lui-même; et s’enfuit aux champs avec les autres renards. Pensez que ce ne fut pas sans faire la meilleure dernière main qu’il put. Mais le pauvre Hère eut bien affaire à s’appointer avec eux; car, du temps qu’il étoit à la ville, il avoit apprins à parler bon cagnesque[328], et les façons des chiens aussi; et alloit à la chasse avec eux, et, sous ombre de compérage, trompoit les pauvres renards sauvages, et les mettoit en la gueule des chiens. Dont les renards se souvenant, ne les vouloient point recevoir avec eux; et ne s’y fioient point. Mais il usa de rhétorique, et s’excusa en partie, et en partie aussi leur demanda pardon; et puis il leur fit entendre qu’il avoit le moyen de les faire vivre aises comme rois, d’autant qu’il savoit les meilleurs poulaillers du pays, et les heures qu’il y falloit aller; tant, qu’à la fin ils crurent en ses belles paroles et le firent leur capitaine. Dont ils se trouvèrent bien pour un temps; car il les mettoit ès bons lieux, où ils trouvoient de butin assez. Mais le mal fut qu’il les voulut trop accoutumer à la vie civile et compagnable[329], leur faisant tenir les champs et vivre à discrétion; de sorte que les gens du pays, les voyant ainsi par bandes, menoient les chiens après; et y demouroit toujours quelqu’un de mes compères les renards. Mais cependant le Hère se sauvoit toujours; car il se tenoit à l’arrière-garde, afin que, tandis que les chiens étoient après les premiers, il eût loisir de se sauver; et même il n’entroit jamais dedans le terrier, sinon en compagnie d’autres renards. Et quand les chiens étoient dedans, il mordoit ses compagnons, et les contraignoit de sortir, afin que les chiens courussent après, et qu’il se sauvât. Mais le pauvre Hère ne sut si bien faire, qu’il ne fût attrapé à la fin; car d’autant que les paysans savoient bien qu’il étoit cause de tous les maux qui se faisoient là autour, ils ne cherchoient que lui et n’en vouloient qu’à lui; tant, qu’ils jurèrent tous une bonne fois qu’ils l’auroient. Et, pour ce faire, s’assemblèrent toutes les paroisses d’alentour, qui députèrent chacune un marguillier pour aller demander secours aux gentilshommes du pays; les priant que, pour la communauté, ils voulussent prêter quelques chiens, pour dépêcher[330] le pays de ce méchant garniment[331] de renard. A quoi voulentiers s’accordèrent lesdits gentilshommes, et firent bonne réponse aux ambassadeurs. Et même la plupart d’entre eux, long-temps avoit qu’ils en cherchoient leurs passe-temps sans y avoir pu rien faire. En somme, on mit tant de chiens après, qu’il y en eut pour lui et ses compagnons, lesquels il eut beau mordre et harasser; car, quand ils furent prins, encore fallut-il qu’il y demourât, quelque bon corps qu’il eût. Il fut empoigné tout en vie, et fut traîné, acculé en un coin de terrier, à force de creuser et de bêcher: car les chiens ne le purent jamais faire sortir hors du terrier, ou fût qu’il leur jouât toujours quelque finesse, ou, qui est mieux à croire, qu’il leur parloit en bon cagnesque, et appointoit à eux; tellement qu’il y fallut aller par autres moyens. Or, le pauvre Hère fut prins et amené ou apporté tout vif en la ville du Maine, où fut fait son procès. Et fut sacrifié publiquement pour les voleries, larcins, pilleries, concussions, trahisons, déceptions, assassinements, et autres cas énormes et tortionnaires par lui commis et perpétrés; et fut exécuté en grande assemblée; car tout le monde y accouroit comme au feu, parce qu’il étoit connu à dix lieues à la ronde pour le plus mauvais garçon de renard que la terre porta jamais. Si dit-on pourtant que plusieurs gens de bon esprit le plaignoient, parce qu’il avoit tant fait de belles gentillesses et si dextrement, et disoient que c’étoit dommage qu’il mourût un renard de si bon entendement. Mais, à la fin, ils ne furent pas les maîtres, quoiqu’ils missent la main aux armes pour lui sauver la vie; car il fut pendu et étranglé au château de Maine. Voilà comment n’y a finesse ne méchanceté qui ne soit punie en fin de compte.
[NOUVELLE XXXII.]
De maître Jean du Pontalais; comment il la bailla bonne au barbier d’étuves qui faisoit le brave.
Il y a bien peu de gens de notre temps qui n’aient ouï parler de maître Jean du Pontalais[332], duquel la mémoire n’est pas encore vieille, ne des rencontres, brocards et sornettes qu’il faisoit et disoit; ne des beaux jeux qu’il jouoit; ne comment il mit sa bosse contre celle d’un cardinal, en lui montrant que deux montagnes s’entre-rencontroient bien, en dépit du commun dire. Mais pourquoi, dis-je cette-là, quand il en faisoit un million de meilleures? Mais j’en puis bien dire encore une ou deux. Il y avoit un barbier d’étuves qui étoit fort brave[333], et ne lui sembloit point qu’il y eût homme dans Paris qui le surpassât en esprit et habileté. Même étant tout nu en ses étuves, pauvre comme frère Croiset, qui disoit la messe en pourpoint[334], n’ayant que le rasoir en la main, disoit à ceux qu’il étuvoit: «Voyez-vous, monsieur, que c’est que d’esprit. Que pensez-vous que ce soit de moi? Tel que vous me voyez, je me suis avancé moi-même. Jamais parent ne ami que j’eusse ne m’aida de rien. Se j’eusse été un sot, je ne fusse pas où je suis.» Et s’il étoit bien content de sa personne, il vouloit que l’on tînt encore plus grand compte de lui. Ce que connoissant maître Jean du Pontalais, en faisoit bien son proufit, l’employant à toutes heures à ses farces et jeux, et fournissoit de lui quand il vouloit; car il lui disoit qu’il n’y avoit homme dedans Paris qui sût mieux jouer son personnage que lui: «Et n’ai jamais honneur, disoit Pontalais, sinon quand vous êtes en jeu. Et puis, on me demande qui étoit cettui-là qui jouoit un tel personnage: oh! qu’il jouoit bien! Lors je dis votre nom à tout le monde, pour vous faire connoître. Mon ami, vous serez tout ébahi que le roi vous voudra voir: il ne faut qu’une bonne heure.» Ne demandez pas si mon barbier étoit glorieux. Et, de fait, il devint si fier, qu’homme n’en pouvoit plus jouir. Et même il dit un jour à maître Jean du Pontalais: «Savez-vous qu’il y a, Pontalais? Je n’entends pas que, d’ici en avant, vous me mettiez à tous les jours. Et ne veux plus jouer, se ce n’est en quelque belle moralité, où il y ait quelques grands personnages, comme rois, princes, seigneurs. Et si veux avoir toujours le plus apparent lieu qui soit.—Vraiment, dit maître Jean du Pontalais, vous avez raison, et le méritez. Mais que ne m’en avisiez-vous plus tôt? J’ai bien faute d’avis, que je n’y ai pensé de moi-même; mais j’ai bien de quoi vous en contenter d’ici en avant; car j’ai des plus belles matières du monde, où je vous ferai tenir la plus belle place de l’échafaud[335]. Et pour commencement, je vous prie ne me faillir dimanche prochain, que je dois jouer un fort beau mystère, auquel je fais parler un roi d’Inde la Majeur[336]. Vous le jouerez, n’est-ce pas bien dit?—Oui, oui, dit le barbier. Eh! qui le joueroit si je ne le jouois? Baillez-moi seulement mon rôle.» Pontalais le lui bailla dès le lendemain. Quand ce vint le jour des jeux[337], mon barbier se représenta en son trône avec son sceptre, tenant la meilleure majesté royale que fit oncques barbier. Maître Jean du Pontalais cependant avoit fait ses apprêts pour la donner bonne à monsieur le barbier. Et pource que lui-même faisoit voulentiers l’entrée[338] des jeux qu’il jouoit, quand le monde fut amassé, il vint tout le dernier sur l’échafaud, et commença à parler tout le premier, et va dire:
Je suis des moindres le mineur,
Et si n’ai targe ni écu;
Mais le roi d’Inde la Majeur
M’a souvent ratissé le cu.
Et disoit cela de telle grâce qu’il falloit pour faire entendre la braveté dudit ratisseur. Et si avoit fait son jeu de telle sorte, que le roi d’Inde ne devoit quasi point parler, seulement tenir bonne mine; afin que, si le barbier se fût dépité, le jeu n’en eût pas moins valu; et Dieu sait s’il n’apprint pas bien à monsieur l’étuvier[339] jouer le roi, et s’il n’eût pas bien voulu être à chauffer ses étuves. On dit du même Pontalais un conte que d’autres attribuent à un autre; mais quiconque en soit l’auteur, il est assez joli. C’étoit un monsieur le curé[340], lequel, un jour de bonne fête, étoit monté en chaire pour sermoner, là où il étoit fort empêché à ne dire guère bien; car, quand il se trouvoit hors propos (qui étoit assez souvent), il faisoit des plus belles digressions du monde. «Et que pensez-vous, disoit-il, que ce soit de moi? On en trouve peu qui soient dignes de monter en chaire; car, encore qu’ils soient savants, si n’ont-ils pas la manière de prêcher. Mais à moi, Dieu m’a fait la grâce d’avoir tous les deux; et si sais de toutes sciences, ce qu’il en est.» Et en portant le doigt au front, il disoit: «Mon ami, si tu veux de la grammaire, il y en a ici dedans; si tu veux de la rhétorique, il y en a ici dedans; si tu veux de la philosophie, je n’en crains docteur qui soit en la Sorbonne; et si n’y a que trois ans que je n’y savois rien, et toutefois vous voyez comment je prêche? Mais Dieu fait ses grâces à qui il lui plaît.» Or est-il, que maître Jean du Pontalais, qui avoit à jouer cette après-dînée-là quelque chose de bon, et qui connoissoit assez ce prêcheur pour tel qu’il étoit, faisoit ses montres[341] par la ville. Et, de fortune, lui falloit passer par devant l’église où étoit ce prêcheur. Maître Jean du Pontalais, selon sa coutume, fit sonner le tabourin au carrefour, qui étoit tout vis-à-vis de l’église; et le faisoit sonner bien fort et longuement tout exprès pour faire taire ce prêcheur, afin que le monde vînt à ses jeux. Mais c’étoit bien au rebours; car tant plus il faisoit de bruit, et plus le prêcheur crioit haut. Et se battoient Pontalais et lui, ou lui et Pontalais (pour ne faillir pas), à qui auroit le dernier. Le prêcheur se mit en colère, et va dire tout haut par une autorité de prédicant: «Qu’on aille faire taire ce tabourin.» Mais, pour cela, personne n’y alloit; sinon que, s’il sortoit du monde, c’étoit pour aller voir maître Jean du Pontalais, qui faisoit toujours battre plus fort son tabourin. Quand le prêcheur vit qu’il ne se taisoit point, et que personne ne lui en venoit rendre réponse: «Vraiment, dit-il, j’irai moi-même; que personne ne se bouge; je reviendrai à cette heure.» Quand il fut au carrefour tout échauffé, il va dire à Pontalais: «Hé! qui vous fait si hardi de jouer du tabourin tandis que je prêche?» Pontalais le regarde, et lui dit: «Hé! qui vous fait si hardi de prêcher tandis que je joue du tabourin?» Alors le prêcheur, plus fâché que devant, print le couteau de son famulus qui étoit auprès de lui, et fit une grand’balafre à ce tabourin avec ce couteau; et s’en retournoit à l’église pour achever son sermon. Pontalais print son tabourin et courut après ce prêcheur, et s’en va le coiffer comme d’un chapeau d’Albanois[342], le lui affublant du côté qu’il étoit rompu. Et lors, le prêcheur, tout en l’état que il étoit, vouloit remonter en chaire, pour remontrer l’injure qui lui avoit été faite, et comment la parole de Dieu étoit vilipendée. Mais le monde rioit si fort, lui voyant ce tabourin sur la tête, qu’il ne sut meshui avoir audience; et fut contraint de se retirer, et de s’en taire. Car il lui fut remontré que ce n’étoit pas le fait d’un sage homme de se prendre à un fol.
[NOUVELLE XXXIII.]
De madame la Fourrière, qui logea le gentilhomme au large.
Il n’y a pas long-temps qu’il y avoit une dame de bonne voulenté, qu’on appeloit la Fourrière[343], laquelle fuyoit quelquefois la cour: qui étoit quand son mari étoit en quartier. Mais le plus du temps elle étoit à Paris; car elle s’y trouvoit bien, d’autant que c’est le paradis des femmes, l’enfer des mules et le purgatoire des solliciteurs. Un jour, elle étant audit lieu, à la porte du logis où elle se retiroit, va passer un gentilhomme par là devant, accompagné d’un sien ami, auquel il dit tout haut, en passant auprès de ladite dame, afin qu’elle l’entendit: «Par Dieu, dit-il, si j’avois une telle monture pour cette nuit, je ferois un grand pays d’ici à demain matin.» La dame Fourrière ayant entendu cette parole du gentilhomme, qu’elle trouvoit à son gré, car il étoit dispos, dit à un petit poisson d’avril[344] qu’elle avoit auprès de soi: «Va-t’en suivre ce gentilhomme que tu vois ainsi habillé, et ne le perds point que tu ne saches où il entrera; et fais tant que tu parles à lui, et lui dis que la dame qu’il a tantôt vue à la porte d’un tel logis se recommande à sa bonne grâce, et que, s’il la veut venir voir à ce soir, elle lui donnera la collation entre huit et neuf heures.» Le gentilhomme accepta le message; et, renvoyant ses recommandations, manda à la dame qu’il s’y trouveroit à l’heure. Et faut entendre que les deux logis n’étoient pas loin l’un de l’autre. Le gentilhomme ne faillit pas à l’assignation, et trouva madame la Fourrière qui l’attendoit. Elle le reçut gracieusement et le festoya de confitures. Ils devisent ensemble un temps: il se fait tard, et ce pendant la chambrière apprêtoit le lit proprement comme elle savoit faire. Là, le gentilhomme s’alla coucher, selon l’accord fait entre les parties, et madame la Fourrière auprès de lui. Le gentilhomme monta à cheval et commença à piquer, et puis repiquer. Mais il ne sut oncques, en tout, faire que trois courses, depuis le soir jusques au matin, qu’il se leva d’assez bonne heure pour s’en aller; et laissa sa monture en l’étable. Le lendemain, ou quelque peu de jours après, la Fourrière, qui avoit toujours quelque commission par la ville, vint rencontrer le gentilhomme, et le salua en lui disant: «Bonjour, monsieur de Deux et As[345].» Le gentilhomme s’arrêta en la regardant, et lui va dire: «Par le corps-bieu! madame, si le tablier eût été bon, j’eusse bien fait ternes[346].» Et ayant su le nom d’elle, le jour de devant (car elle étoit femme bien connue), lui dit: «Madame la Fourrière, vous me logeâtes l’autre nuit bien au large?—Il est vrai, dit-elle, monsieur, mais je pensois pas que vous eussiez si petit train[347].» Bien assailli, bien défendu.
[NOUVELLE XXXIV.]
Du gentilhomme qui avoit couru la poste, et du coq qui ne pouvoit caucher[348].
Un gentilhomme, grand seigneur, ayant été absent de sa maison pour quelque temps, print le loisir de venir voir sa femme, laquelle étoit jeune, belle et en bon point; et pour y être plus tôt, il print la poste environ de deux journées de sa maison; là où il arriva sus le tard, et que sa femme étoit déjà couchée. Il se met auprès d’elle; laquelle fut incontinent éveillée, bien joyeuse d’avoir compagnie, s’attendant qu’elle auroit son petit picotin[349] pour le fin moins; mais sa joie fut courte, car monsieur se trouva si las et si rompu de la course, que, quelque caresse qu’elle lui fît, il ne se put mettre en devoir, et s’endormit sans lui rien faire; dont il s’excusa vers elle, lui disant: «Ma mie, dit-il, le grand amour que je vous porte m’a fait hâter de vous venir voir; et suis venu en poste tout le long du chemin. Vous m’excuserez pour cette fois.» La dame ne trouva pas cela à son gré; car on dit «qu’il n’est rien qu’une femme trouve plus mauvais (et non sans cause) que quand l’homme la met en appétit sans la contenter.» Et a été souvent vu par expérience, qu’un amoureux, après avoir long-temps poursuivi une dame, s’il advient qu’elle prenne quelque soudaine disposition de l’accepter, et que lui se trouve surprins de telle sorte, qu’il soit impuissant, ou par trop grande affection, ou par crainte, ou par quelque autre inconvénient, jamais depuis il n’y recourra, si ce n’est par grande adventure. Toutefois la dame print patience, moitié par force et moitié par ciseaux[350]; et n’en eut autre chose pour celle nuit. Elle se leva le matin d’auprès monsieur, et le laissa reposer. Au bout d’une heure ou deux qu’il se voulut lever, en s’habillant, il se met à une fenêtre qui regardoit sus la basse-cour; et madame à côté de lui. Il avisa un coq qui muguettoit une poule; puis la laissoit; puis refaisoit ses caresses assez de fois, mais il ne faisoit autre chose. Monsieur, qui le regardoit faire, s’en fâcha, et va dire: «Voyez ce méchant coq, qu’il est lâche! il y a une heure qu’il est à muguetter cette poule, et ne lui peut rien faire; il ne vaut rien: qu’on me l’ôte et qu’on en ait un autre.» La dame lui répond: «Eh! monsieur, pardonnez-lui: peut-être qu’il a couru la poste toute la nuit.» Monsieur se tut à cela et n’en parla plus, sachant bien que c’étoit à lui à qui ces lettres s’adressoient.
[NOUVELLE XXXV.]
Du curé de Brou[351], et des bons tours qu’il faisoit en son vivant.
Le curé de Brou, lequel en d’autres endroits a été nommé curé de Briosne[352], a fait tant d’actes mémorables en sa vie, que qui les voudroit mettre par écrit, il en feroit une légende plus grande que d’un Lancelot ou d’un Tristan[353]. Et a été si grand bruit de lui, que quand un curé a fait quelque chose digne de mémoire, on l’attribue au curé de Brou. Les Limousins ont voulu usurper cet honneur pour leur curé de Pierre-Buffière[354], mais le curé de Brou l’a emporté à plus de voix, et duquel je réciterai ici quelques faits héroïques, laissant le reste[355] pour ceux qui voudront un jour exercer leur style à les décrire tout du long. Il faut savoir que ledit curé faisoit unes choses et autres, d’un jugement particulier qu’il avoit, et ne trouvoit pas bon tout ce qui avoit été introduit par ses prédécesseurs: comme les Antiennes, les Respons, les Kyrie, les Sanctus et les Agnus Dei. Il les chantoit souvent à sa mode; mais surtout ne lui plaisoit point la façon de dire la Passion à la mode qu’on la dit ordinairement par les églises, et la chantoit tout au contraire. Car quand Notre-Seigneur disoit quelque chose aux Juifs ou à Pilate, il le faisoit parler haut et clair afin qu’on l’entendît. Et quand c’étoient les Juifs ou quelque autre, il parloit si bas, qu’à grand’peine le pouvoit-on ouïr.
Advint qu’une dame de nom et autorité, tenant son chemin à Châteaudun pour y aller faire ses fêtes de Pâques, passa par Brou le jour du Vendredi-Saint, environ les dix heures du matin; et voulant ouïr le service, s’en alla à l’église, là où étoit le curé qui le faisoit. Quand se vint à la Passion, il la dit à sa mode, et vous faisoit retentir l’église quand il disoit: Quem quæritis? Mais quand c’étoit à dire: JESUM NAZARENUM, il parloit le plus bas qu’il pouvoit. Et en cette façon continua la Passion. Cette dame, qui étoit dévotieuse, et pour une femme étoit bien entendue en la sainte Écriture et notoit bien les cérémonies ecclésiastiques, se trouva scandalisée de cette manière de chanter; et eût voulu ne s’y être point trouvée. Elle en voulut parler au curé et lui en dire ce qu’il lui en sembloit. Elle l’envoya quérir après le service fait, pour venir parler à elle. Quand il fut venu, elle lui dit: «Monsieur le curé, je ne sais pas où vous avez apprins à officier à un tel jour qu’il est aujourd’hui, que le peuple doit être tout en humilité. Mais, à vous ouïr faire le service, il n’y a dévotion qui ne se perdît.—Comment cela, madame? dit le curé.—Comment! dit-elle, vous avez dit une Passion tout au contraire de bien. Quand Notre-Seigneur parle, vous criez comme si vous étiez en une halle; et quand c’est un Caïphe ou un Pilate, ou les Juifs, vous parlez doux comme une épousée. Est-ce bien dit à vous? est-ce à vous à être curé? Qui vous feroit droit, on vous priveroit de votre bénéfice, et vous feroit-on connoître votre faute.» Quand le curé l’eut bien écoutée: «Est-ce cela que me vouliez dire, madame? ce lui dit-il. Par mon âme! il est bien vrai, ce que l’on dit; c’est qu’il y a beaucoup de gens qui parlent des choses qu’ils n’entendent pas. Madame, je pense aussi bien savoir mon office comme un autre, et veux que tout le monde sache que Dieu est aussi bien servi en cette paroisse selon son état qu’en lieu qui soit d’ici à cent lieues. Je sais bien que les autres curés chantent la Passion tout autrement; je la chanterois bien comme eux si je voulois; mais ils n’y entendent rien. Car appartient-il à ces coquins de Juifs de parler aussi haut que Notre-Seigneur? Non, non, madame, assurez-vous qu’en ma paroisse je veux que Dieu soit le maître, et le sera tant que je vivrai; et fassent les autres en leur paroisse comme ils entendront.» Quand cette bonne dame eut connu l’humeur de l’homme, elle le laissa avec ses opinions bigearres[356], et lui dit seulement: «Vraiment, monsieur le curé, vous êtes homme d’esprit, on le m’avoit bien dit, mais je ne l’eusse pas cru, si je ne l’eusse vu.»
[NOUVELLE XXXVI.]
Du même curé et de sa chambrière; et de sa lexive qu’il lavoit; et comment il traita son évêque et ses chevaux, et tout son train.