BRADA

ISOLÉE

PARIS
LIBRAIRIE PLON
PLON-NOURRIT ET Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
8, RUE GARANCIÈRE — 6e

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Ce livre électronique est dédié à la mémoire de
Christian Boissonas.


L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la Suède et la Norvège.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en avril 1904.

DU MÊME AUTEUR

Leurs Excellences 1 volume
Mylord et Milady 1  —
Compromise 1  —
Madame d’Épone (Ouvrage couronné par l’Académie française) 1  —
L’Irrémédiable 1  —
A la Dérive 1  —
Notes sur Londres (Ouvrage couronné par l’Académie Française) 1  —
Jeunes Madames 1  —
Joug d’amour 1  —
Les Épouseurs 1  —
Lettres d’une Amoureuse 1  —
L’Ombre 1  —
Une Impasse 1  —
Comme les Autres 1  —
Retour du Flot 1  —
Terres de Soleil et de Brouillard 1  —

PARIS. TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 8, RUE GARANCIÈRE. — 5414.

ISOLÉE

I

Il se fit une accalmie dans la presse des clientes de la boulangerie. Alors, Mme Barrey, la patronne, qui se tenait debout, droite et attentive, se pencha au-dessus de ses grands livres et, s’adressant à une femme d’âge qui, un bras appuyé au comptoir, et de l’autre soutenant un grand panier d’osier noir, semblait attendre le moment favorable d’entrer en conversation, dit d’une voix aimable :

— Et qu’est-ce qu’il y a de nouveau, madame Pauline ? Cette pauvre chère demoiselle, comment va-t-elle ?

— Ah ! bien tristement, madame Barrey ; il se passe des choses extraordinaires.

M. Barrey, raide à son poste, le coude levé et tout prêt à abattre le couteau-guillotine qui divise les miches, demanda avec curiosité :

— Et quoi donc ?

C’était un petit bonhomme rond comme un chérubin, avec une figure poupine toujours souriante ; la farine, dont à cette heure matinale il était saupoudré des pieds à la tête, lui donnait l’air d’un pierrot fatigué. Mme Barrey, une jolie brune, bien coiffée sous son bonnet du matin, interrompit son mari qu’elle balayait toujours du même geste dont avec la brosse elle ramassait les bribes de pain :

— Tais-toi, Adolphe. Contez-nous donc ça, madame Pauline.

— Ah ! c’est toute une histoire ; et vous avez trop de monde, dit discrètement la vieille servante.

— Passez par ici, nous serons seuls.

Et Mme Barrey ouvrit la porte de son arrière-boutique très confortablement arrangée en salle à manger et fit signe à Mme Pauline d’y entrer. Avant d’y pénétrer à son tour, elle cria d’une voix forte, s’adressant à la grosse employée qui virait par la boutique :

— Faites attention, Virginie.

Et Virginie, qui paraissait avoir le don de descendre dix pains à la fois, secoua la tête d’un mouvement qui affirmait sa vigilance.

M. Barrey avait timidement suivi les deux femmes et s’assit sur l’extrême bord d’une chaise, tenant croisées ses mains sur les genoux, dans l’attitude d’un enfant bien sage. Mme Barrey lui donna un rapide coup d’œil, mais apparemment ne trouva rien à reprendre. Elle s’assit elle-même et, les deux coudes sur la table, elle engagea sa visiteuse à se mettre à l’aise.

— Posez donc votre panier, madame Pauline, dit-elle d’un ton encourageant.

Avec quelque répugnance la propriétaire du panier d’osier noir le décrocha de son bras et, comme débarrassée d’une responsabilité pesante, elle soupira. Mme Barrey lui demanda :

— Vous prendrez bien un petit verre de fine ?

— Vous êtes trop aimable, je ne veux pas vous refuser.

— Barrey, sers Mme Pauline.

Les clefs de Mme Barrey, habilement lancées, glissèrent sur la toile cirée de la table et allèrent tomber aux mains de M. Barrey, qui les recueillit avec un sourire.

— Et qu’est-ce qu’on a décidé pour cette chère demoiselle ? reprit la boulangère d’une voix attendrie. Dire que nous l’avons connue pas plus haute que ça.

— C’est vrai pourtant, appuya M. Barrey tout en versant la fine dans le petit verre qu’il venait de déposer sur la table.

— Oui, elle avait huit ans quand nous sommes arrivés dans le quartier avec pauvre Madame, dit Mme Pauline du ton de quelqu’un qui va commencer un récit.

— Ah ! comme le temps passe ! soupira Mme Barrey. Et quel âge a-t-elle maintenant ?

— Dix-neuf, malheureusement.

— Pourquoi dites-vous « malheureusement », madame Pauline ? demanda Mme Barrey. C’est un bel âge, dix-neuf ans.

— Ah ! si la pauvre chère demoiselle avait vingt et un ans, elle serait majeure, elle pourrait faire ce qu’elle voudrait… on ne l’emmènerait pas dans des pays étrangers.

— Dans des pays étrangers ! Qu’est-ce que vous nous apprenez là, madame Pauline ? On va emmener votre demoiselle dans des pays étrangers ? Et qui donc, grand Dieu ?

— C’est triste tout de même, murmura M. Barrey.

— Laisse parler, dit sévèrement Mme Barrey. Expliquez-vous, madame Pauline.

— Voilà. Il paraît qu’il y a un oncle très riche, le frère de pauvre Madame qui était Anglaise, comme vous savez.

— Non, je ne le savais pas.

— Il y a si longtemps, et puis elle vivait toujours en France ; pauvre Monsieur était consul : c’est comme ça qu’il avait épousé Madame. La fille de Madame, Mme Charmoy, s’était mariée aussi avec quelqu’un dans cette affaire-là.

— Elle était bien jolie ; je me la rappelle, quand elle venait chercher des croissants à quatre heures pour sa petite ; mais pas bien sérieuse, n’est-ce pas, madame Pauline ?

— C’était étourdi peut-être, mais c’était honnête, affirma Mme Pauline. Elle allait se remarier quand elle est morte !

— Hein ? c’est tout de même regrettable qu’elle soit morte !

— Je vous en réponds, et en cinq minutes une bolie qu’on a dit, et alors ma pauvre Madame s’est trouvée avec sa petite-fille sur les bras, et on a découvert qu’entre le gendre et la fille on avait dépensé tout l’argent de la dot et du reste. Heureusement que pauvre Madame avait sa petite fortune à elle, et sa pension, parce que, comme je vous l’ai dit, son mari avait été dans les gouvernements et alors on marchait.

— Avec de l’économie, dit Mme Barrey, on s’arrange toujours.

— Mademoiselle n’aime pas l’économie ; sa maman l’avait accoutumée à la dépense. Ce qu’on gâchait d’argent dans cette maison, c’est pas à croire.

— Ça finit toujours mal, prononça sentencieusement M. Barrey.

— Pour sûr. La pauvre Madame se tourmentait ; bien des fois elle m’a dit le soir quand je lui frottais le dos pour ses rhumatismes : « L’avenir de ma petite-fille m’inquiète, Pauline. » Et moi, je lui répondais de ne pas se tourmenter, qu’elle avait bien des années devant elle et que nous marierions Mademoiselle. Je le croyais, bien sûr.

Et le petit verre de fine étant bu, Mme Pauline, sensible en conséquence, s’essuya les yeux et se moucha bruyamment.

— Pauvre chère femme, dit Mme Barrey. C’était du bon monde.

— Je vous en réponds. Heureusement qu’elle n’a pas senti qu’elle s’en allait ; elle parlait de se lever la veille de sa mort, mais la pauvre Mademoiselle a bien vu ce qui en était, et elle m’a dit comme ça tout de suite : « Pauline, je vais rester seule au monde. »

— Il y a des gens qui n’ont pas de chance, soupira la bonne Mme Barrey. C’est vrai qu’elle est seule au monde, cette chère demoiselle.

— Et si encore elle avait de l’argent ; mais il paraît qu’il y en a très peu, car il a bien fallu partager avec M. Albéric, qui est aussi le petit-fils de pauvre Madame. Vous connaissez bien M. Albéric, madame Barrey ?

— C’est ce jeune homme brun qu’on aperçoit souvent les dimanches.

— Justement. Un bon garçon, M. Albéric ; il m’a emprunté plus d’une fois une pièce de cent sous, mais il me la rend toujours avec un petit cadeau. Sans son cousin, je ne sais pas ce qu’elle serait devenue le jour de la mort de sa bonne-maman, la pauvre Mlle Sylvaine ; mais M. Albéric répétait : « Tu as un frère, Sylvaine, et qui t’aime bien. » Alors elle l’embrassait en pleurant, et il la consolait, la pauvre.

— La vie en a, des misères !

— Tais-toi, Barrey, on sait ça. Et quel est ce gros monsieur que j’ai vu passer l’autre jour avec votre demoiselle ?

— C’est M. Gardonne, l’autre gendre de Madame, le père de M. Albéric. Mademoiselle l’aime beaucoup ; elle croyait qu’elle irait vivre chez lui. M. Albéric le lui disait, et puis, comme je vous le racontais, il paraît que l’oncle anglais a écrit ; et comme il est très riche et qu’il n’a pas d’enfant, le conseil de famille a décidé que Mademoiselle irait chez lui comme il le demandait. Il paraît qu’il a épousé une veuve qui a des millions ; j’ai entendu Mme Gardonne — c’est la seconde femme du gendre de Madame — en causer avec son mari, parce que, quand il a vu que Mademoiselle pleurait tant à la pensée d’aller chez des parents qu’elle ne connaissait pas, M. Gardonne, qui est brave homme, disait : « Eh bien, si elle a trop de chagrin, il faut la ramener avec nous à Escalquens ; c’est moi qui suis son tuteur. » Alors Mme Gardonne lui reprochait de vouloir faire perdre à sa nièce un gros héritage. Au fond, je la crois jalouse, cette femme-là. Elle est avare d’abord, et méfiante ; je la déteste comme la peste. Depuis qu’elle est chez nous, on n’a pas une minute de tranquillité ; faut lui rendre compte de tout comme si je ne savais pas conduire un ménage aussi bien qu’elle.

— Bien sûr, madame Pauline. Comme ça, cette chère demoiselle s’en va ?

— Oui, à la fin du mois. Elle ne dit plus rien parce qu’elle est renfermée de sa nature comme pauvre Madame ; ce n’est pas comme sa maman qui ne savait pas garder un secret. En voilà une qui était vive et gaie ! Mademoiselle, quand elle a du chagrin, elle ne parle pas, même avec M. Albéric ; mais elle a le cœur gros. Si, au moins, j’avais pu aller avec elle, ça l’aurait consolée ; mais il paraît qu’il n’y a pas moyen : les Anglais ne veulent personne.

— Je me méfierais, dit Mme Barrey.

— C’est ce que j’ai dit à M. Gardonne, mais il m’a appelée vieille folle.

— Voyez-vous ça ? Et Mademoiselle ?

— Mademoiselle m’a dit : « Pauline, je vous remercie, et quand je serai majeure je reviendrai en France, et, si vous voulez, nous irons vivre à la campagne. » Je lui ai promis, pour lui donner du courage ; mais je sais bien qu’ils ne la laisseront pas revenir ; ils la marieront dans leur vilain pays, puisqu’ils veulent lui donner de l’argent. Ah ! elle en aura vu des changements, la pauvre petite ! D’abord, quand son papa est mort dans un pays dont je ne me rappelle plus le nom, mais on vivait comme des princes… Elle est revenue à Paris avec sa maman : il n’y avait plus beaucoup d’argent ; malgré tout, c’était gai chez Mme Charmoy, toujours du monde, toujours des amis… et puis, cette pauvre femme partie, il a fallu venir à Auteuil chez sa bonne-maman. Ce n’était pas réjouissant, bien sûr, pour une jeunesse. Je disais quelquefois à Madame que c’était triste pour la petite… C’est vrai que Mlle Sylvaine est sérieuse ; jamais elle n’a dit qu’elle s’ennuyait. Elle aimait tant sa jolie petite chambre avec une belle vue ; elle l’avait si bien arrangée. Depuis que son départ est décidé, il faut la voir emballer toutes ses affaires, ça fend le cœur ; elle a l’air d’enterrer des personnes, tant ça lui fait de peine. Elle a dit qu’elle ne voulait rien emporter ; qu’on mettrait tout au garde-meuble, parce que M. Albéric, qui a vu son chagrin, a empêché qu’on vende rien, comme Mme Gardonne voulait ; il a eu une discussion là-dessus avec sa belle-mère.

— Je vous demande un peu de quoi elle se mêle, cette femme-là ? dit Mme Barrey indignée.

— C’est ce que M. Albéric lui a dit, et elle l’a appelé insolent ; mais il s’en moque.

— Et pourquoi qu’il n’épouse pas sa cousine ? Ça arrangerait tout.

— C’est trop jeune, madame Barrey, ça n’a pas de position. Et puis ils sont comme frère et sœur. Je sais, moi, que M. Albéric a eu des histoires de femmes, en tas ! Oh ! non, c’est pas le mari qu’il faut à Mlle Sylvaine ; fière comme elle est, si un homme lui faisait des traits, elle en mourrait, bien sûr. J’aime bien M. Albéric ; mais, sous ce rapport, j’ai pas confiance en lui.

— Vous avez raison, dit Mme Barrey. Ah ! ça me fait bien de la peine aussi, tout ça ! On s’affectionne, n’est-ce pas ? Alors, vous, madame Pauline, qu’est-ce que vous allez faire ? Vous n’allez pas vous placer encore ?

— Non. J’ai de petites économies, et pauvre Madame m’a laissé quelque chose. Je vais m’acheter un petit viager, et puis je ferai des ménages tant que ça pourra marcher. Vous penserez à moi, madame Barrey ?

— Soyez tranquille. Vous avez raison de rester chez vous ; à votre âge, ça vaut mieux.

— Et puis, j’ai été habituée pendant quinze ans à Madame, je ne pourrais pas me faire à d’autres. Je suis entrée chez elle à la mort de mon pauvre mari ; j’avais toujours été chez moi, madame Barrey. Comme ça, si Mademoiselle a besoin de moi à un moment, je suis là.

— C’est gentil de votre part, dit Mme Barrey.

— Je l’aime beaucoup, Mlle Sylvaine. Ah ! je croyais bien aller à sa noce !

Et l’émotion, la fine aidant, fit verser des larmes à Mme Pauline. Elle les sécha en entendant sonner le coucou de Mme Barrey.

— Il faut que je rentre m’occuper de mon déjeuner.

— Venez causer quand vous aurez un moment, dit Mme Barrey en se levant, ça soulage. Barrey, j’entends du bruit à la boutique ; va voir un peu ce qui s’y passe.

Et, docile, M. Barrey se leva et s’éclipsa, pendant que les deux femmes, malgré l’urgence du déjeuner à faire, discutaient encore un moment le problème de la destinée de Mlle Sylvaine Charmoy.

II

Elle se sentait bien perdue dans le vaste univers, la pauvre Sylvaine. Pour la troisième fois en sa courte existence, son horizon allait changer, et elle en éprouvait une étrange lassitude : l’inconnu la glaçait. Il lui semblait, par moments, qu’elle possédait plusieurs personnalités et que la Sylvaine qui avait vécu enfant auprès de sa mère, et celle qui, depuis les sept dernières années, était restée aux côtés de sa grand’mère, n’étaient pas la même créature. Les deux femmes, qui tour à tour avaient influencé sa jeune vie et façonné son esprit, différaient si fort entre elles, malgré le lien maternel et filial qui les unissait, qu’il en était résulté pour l’enfant la vague impression d’avoir deux âmes distinctes l’une de l’autre, et tantôt l’une, tantôt l’autre semblaient s’éveiller.

La mère de Sylvaine, Mme Charmoy, avait pris son parti de son veuvage et du changement considérable de situation qui en avait été la conséquence, de la façon dont il était en elle d’accepter tout événement, avec une sorte de vaillance joyeuse qui n’était pas insensibilité de cœur, mais simplement délice de vivre dans quelque condition que ce fût. Mme Charmoy apportait partout où elle se trouvait la joie et le plaisir. Sa vie cosmopolite et sa résidence successivement à Venise et à Naples, dans une atmosphère sans morgue, lui avaient permis de se développer à l’aise dans le sens de sa nature ; romanesque, désintéressée et imprudente, sa propre personnalité exubérante primait tout, et dans les arrangements de son existence il ne lui venait jamais à l’idée de sacrifier quoi que ce soit à l’intérêt de son unique enfant. Néanmoins cette mère frivole, mais invariablement douce et bonne, avait inspiré une sorte d’idolâtrerie à la petite fille sérieuse qui, semblable à une fleur délicate, se tournait vers elle comme vers la lumière et la chaleur ; la disparition de sa mère tomba comme une nuit subite sur l’enfant, désormais absorbée par des pensées secrètes qu’elle ne disait pas et dont personne du reste ne s’informait.

La transition qui suivit la mort de Mme Charmoy fut brusque et complète ; en quelques jours, pour l’enfant impressionnable, la face du monde fut modifiée radicalement. Du coquet appartement de la rue de la Boëtie, au centre du mouvement, plein de rumeurs, de voix d’amis, toujours rempli par la seule présence de Mme Charmoy, de son visage lumineux, de son verbe éclatant, Sylvaine passa au logis presque claustral de sa grand’mère qui, à Auteuil, dans une rue paisible, bordée de jardins où s’entendaient le son des cloches et le chant des oiseaux, finissait sa vie dans une retraite qui n’était pas sans douceur.

Mme de Nohic, à l’époque où lui incomba la charge d’élever sa petite-fille, était déjà arrivée à un âge où les habitudes sont souverainement tyranniques ; elle n’avait changé aucune des siennes et n’imagina pas une seconde que Sylvaine pût être opprimée par l’existence régulière et monotone qui lui était offerte, ni que l’ombre de son couchant pût obscurcir cette jeune vie. Mme de Nohic, quoiqu’elle sentît vivement, manquait absolument d’expansion : on l’avait écrasée en elle dès l’enfance, et elle pensait que cela était bon. Aussi, loin de s’en alarmer, elle se réjouit de la gravité précoce de Sylvaine, et une des premières leçons qu’elle lui inculqua fut la nécessité de se dominer toujours et de garder jalousement, comme une réserve suprême, le secret de ses émotions. La petite âme contristée de Sylvaine accepta facilement cet enseignement, qui s’accordait avec son orgueil, car elle en avait beaucoup ; sa grand’mère le devinait et s’en félicita. Mme de Nohic trouvait une consolation douloureuse à se dire qu’elle était sans nul doute plus compétente que sa défunte fille à diriger une éducation, et que c’était un bienfait pour Sylvaine d’être tombée entre ses mains.

Cependant, malgré les apparences, elle se trompait, car Mme Charmoy, sous sa légèreté de surface, avait possédé un sens très réel et très juste de la vie, et si elle ne l’avait pas toujours fait servir à son usage personnel, il avait existé et, au moment voulu pour Sylvaine, elle l’eût assurément mis à profit ; tandis que Mme de Nohic enlizée dans les sables du passé, implacablement fidèle à l’idéal de sa jeunesse, était destinée à remplir la tête de sa petite-fille de notions toutes nobles et élevées, mais fort dangereuses à la pratique. L’éducation qu’elle donna eût été parfaite, si Sylvaine au cours de sa vie, n’avait dû fréquenter que des personnes imbues des mêmes idées ; tout au contraire Mme Charmoy, connaissant son incapacité de s’astreindre à aucune surveillance régulière, avait de bonne heure envoyé Sylvaine comme externe au couvent, et d’ailleurs, dans son sentiment, à toute enfant solitaire il fallait des compagnes ; Sylvaine avait aimé les siennes ainsi que les Sœurs qui lui servaient de maîtresses, et leur dire adieu fut un nouveau déchirement ; mais Mme de Nohic, pour qui sa propre fille avait été un sujet de craintes et de sollicitudes continuelles, jugeait que sa petite-fille devait grandir rigoureusement sous ses yeux, à l’abri de toute mauvaise influence possible. Ce fut donc dans une atmosphère infiniment pure et saine, mais singulièrement factice, que l’enfant se mua en jeune fille ; elle s’épanouit, presque aussi paisible que sa grand’mère, accomplissant ses tâches journalières dans une sérénité profonde.

Ce logis d’Auteuil semblait situé loin du monde ; la vie y était aussi fermée, aussi défendue que dans le plus calme coin de province. Rarement on allait à Paris ; parfois, des mois s’écoulaient sans qu’on y songeât. Mme de Nohic, étrangère par sa naissance, et ayant, par suite de la carrière de son mari, passé ses plus belles années hors de France, avait peu de relations et n’en souhaitait ni n’en cherchait. La mort de sa dernière fille — l’aînée avait succombé en couches vingt-trois ans auparavant — avait accentué en elle le goût de retraite et de silence. Elle passait ses journées sans ennui, en occupations futiles et douces ; ouvrant et rangeant des tiroirs, des cartons ; respirant le parfum des choses anciennes ; retrouvant la sensation de sa jeunesse dans un ruban ou une écharpe de gaze. La vie paraissait maintenant pour elle comme un élixir précieux qu’elle distillait goutte à goutte. Cette vie n’était point morne, mais animée dans sa régularité méthodique par tous les menus événements quotidiens : l’arrivée d’une lettre, le journal du soir, avaient leur importance et procuraient des sensations nouvelles ; l’inobservance fait la monotonie, elle n’existe jamais pour qui sait voir. Sylvaine évoluait dans l’orbite de sa grand’mère, à qui sa venue avait apporté un intérêt profond et permanent, sans pourtant que la surface unie des choses en fût changée. L’enfant était élevée docilement à accepter, rien ne lui était jamais expliqué. Quand elle eut quinze ans, sa vieille grand’mère la traita comme une amie, l’employa à lui dire les offices, et aussi les poètes qu’elle aimait. Mme de Nohic n’avait jamais été effleurée par le doute ; elle communiqua à sa petite-fille la foi qui s’ignore, la plus forte de toutes.

Souvent, à la belle saison, elles se promenaient dans les tranquilles avenues d’Auteuil à l’ombre frissonnante des acacias et des hauts platanes. L’observation joyeuse de la floraison des arbres, la perception de chaque parfum nouveau qui flottait dans l’air selon la saison ou l’heure du jour, étaient les joies sans cesse renouvelées de la femme vieillissante ; la vie de Mme de Nohic acquérait à cette communion intime avec tous les phénomènes de la nature un charme auguste ; il n’y avait désormais place en son âme que pour des sensations délicates et fines, presque éthérées. Elle observait avec une aimante attention le jour qui s’allongeait, un ciel pur ou voilé, l’apparition de la première étoile ; le chant d’un oiseau la ravissait, et elle disait à Sylvaine : « Ecoute, ma fille, écoute. » L’âme de Sylvaine prenait ainsi une sorte d’affinement presque excessif et se détachait des réalités de la vie qui lui paraissaient lointaines et étrangères.

Plusieurs fenêtres du calme logis de Mme de Nohic plongeaient sur un jardin vaste et touffu appartenant à une communauté. Les soirs d’été, la grand’mère et la petite-fille s’asseyaient à une fenêtre pour voir tomber mystérieusement la nuit et suivaient des yeux les religieuses à voiles blancs et à voiles noirs se mouvant à travers le jardin ; tantôt se promenant, tantôt occupées au potager ou assises en groupes serrés, elles déroulaient aux jeunes regards de Sylvaine une vie irréelle, faite d’évolutions rythmiques dans une paix inaltérable, et l’impression qu’elle en recevait était forte. Parfois, le soir, des Sœurs agenouillées autour d’une statue de la Vierge, toute blanche dans l’ombre au milieu des fleurs, chantaient des cantiques, et leurs voix douces et légères, venaient jusqu’aux deux femmes, leur donnant l’impression d’un vol de duvet qui les aurait furtivement caressées. Sylvaine en frissonnait, remuée jusqu’au fond du cœur, et Mme de Nohic y trouvait une joie secrète, un plaisir délicieux, l’âme déjà presque libérée, et les yeux humides levés avec confiance vers l’empyrée qui lui cachait l’au-delà et sa musique éternelle.

De cette façon, les années avaient passé, et Sylvaine était devenue belle et grande ; sa beauté était un des bonheurs de Mme de Nohic qui, en ayant eu beaucoup elle-même, en appréciait le don et le trouvait précieux pour une femme. Sylvaine avait appris à aimer tout ce que sa grand’mère aimait ; à son école, elle avait pris goût aux détails de la vie, aux raffinements inaperçus de tous ; elle s’était attachée fortement aux choses, et sa petite chambre, remplie de vieux meubles qui avaient appartenu à sa mère, lui était un royaume. Le moindre objet, chez Mme de Nohic, semblait avoir une existence personnelle : les vies évanouies flottaient partout et, à force d’être évoquées, devenaient presque tangibles.

Cependant, de temps en temps, le logis assoupi s’éveillait par l’invasion d’une présence jeune et ardente. La sonnette de la porte d’entrée tintait bruyamment ; le pas traînant de la vieille Pauline y répondait en se hâtant avec empressement ; un éclat de voix mâle et gaie résonnait dans l’antichambre ; puis la porte de la chambre de Mme de Nohic s’ouvrait à demi, et à travers le battant serré surgissait une tête brune faisant quelque grimace affectueuse et demandant le droit d’entrer. Mme de Nohic, de sa voix douce, invitait tendrement son petit-fils à venir l’embrasser, et d’un bond de clown il se jetait généralement sur les deux femmes, renversant quelque objet sur son passage, car il personnifiait le désordre de leurs vies si bien rangées.

C’était au physique un joli Méridional au teint blanc, aux cheveux noir de jais, avec une moustache fine et soyeuse sur une bouche large et fraîche aux dents étincelantes ; il avait les mouvements d’un jeune chat, et chez sa grand’mère était tantôt assis à terre, tantôt à califourchon sur le dos d’un fauteuil.

Indépendant par le petit héritage de sa mère, le jeune Gardonne se destinait à la littérature ou aux arts ; il ne savait pas encore précisément à quoi, ni où était sa voie, et en attendant il étudiait, c’est-à-dire menait une vie libre, selon son exubérante fantaisie. Mme de Nohic, quoique douée d’une cécité spéciale assez répandue, suspectait néanmoins un peu le sérieux des mœurs de son petit-fils, mais elle aimait à se flatter que malgré sa légèreté Albéric ne faisait réellement « rien de mal », ainsi qu’elle se l’exprimait à elle-même. Si on l’avait avertie qu’il changeait de maîtresse avec la plus surprenante inconstance, elle en eût été épouvantée ; et peut-être bien, à cause de Sylvaine, elle lui eût défendu de venir aussi souvent. Heureusement qu’il existait une conspiration tacite pour la laisser dans son ignorance, et, à chacun de ses brefs passages à Paris, M. Gardonne, le père d’Albéric, interrogé par la grand’mère, se faisait garant de l’innocence de son fils.

Mme de Nohic eût souhaité un frère à Sylvaine ; dans ses idées anciennes elle considérait comme indispensable pour une femme une protection masculine : l’appui fraternel lui paraissait presque le meilleur de tous, et puisque Sylvaine n’avait pas de frère, c’était une compensation que d’être sûre de l’affection d’Albéric. La grand’mère, quand par hasard ils étaient seuls, elle et lui, s’entretenait avec le jeune homme de l’avenir de Sylvaine : rien n’est plus cruel pour les vies à leur déclin que de se sentir nécessaires, et c’est une miséricorde suprême que l’affranchissement de toute responsabilité qui accompagne généralement la vieillesse. Si Mme de Nohic n’avait eu qu’à s’occuper d’elle-même, la pensée de la mort et le poids des années ne l’eussent pas oppressée. La présence de Sylvaine et la distance du temps qui la séparait de sa petite-fille en rendaient l’évocation profondément douloureuse. Albéric la rassurait et lui faisait admettre comme une quasi-certitude la perspective de voir avant de mourir Sylvaine bien mariée.

— Heureusement, elle ne ressemble pas à sa pauvre mère, murmurait alors Mme de Nohic. Sylvaine est sérieuse.

— Il ne faut pas qu’elle soit trop sérieuse, bonne-maman, disait le jeune homme.

Et, mettant son principe à exécution dès que sa cousine reparaissait, il s’efforçait de la faire rire tout en chantant de sa voix de basse, à la grande joie de Pauline qui sortait de sa cuisine pour l’écouter.

Souvent, le dimanche, Mme de Nohic invitait à dîner Mme Delaroute, l’institutrice qui venait depuis plusieurs années faire travailler Sylvaine. En pareil cas, sitôt la nappe enlevée, Albéric suppliait l’excellente personne de se mettre au piano, roulait la table dans un coin, s’emparait comme d’une proie de Sylvaine et, à l’effarement de Mme de Nohic, la faisait danser. Sylvaine n’allant jamais dans le monde, ces heures de valse avec Albéric étaient les seules qu’elle connût ; elle s’étonnait elle-même de l’incroyable plaisir qu’elle y trouvait, et lorsque les yeux rieurs et ardents de son cousin plongeaient dans les siens elle éprouvait une plénitude de vie qui faisait monter le rose à ses joues ; lui, en plaisantant, soufflait sur ses cheveux légers pour les faire lever au-dessus de son front, et ne la lâchait que lorsqu’elle plaidait l’étourdissement total. Mme Delaroute s’arrêtait alors et louait Albéric de distraire un peu Sylvaine, tandis que Mme de Nohic demeurait demi-inquiète, ayant toujours peur d’éveiller en Sylvaine l’âme agitée de sa mère. Ce n’est pas qu’elle voulût cacher à Sylvaine le rôle de l’amour dans la vie ; au contraire, quand elle estima l’heure venue, avec beaucoup de dignité, mais non pas sans attendrissement, elle en parla à sa petite-fille et elle eut alors avec elle des entretiens qui ressemblaient à des contes bleus, pétrissant cette cervelle impressionnable d’aspirations inaccessibles. Quelquefois, en écoutant parler sa grand’mère, il revenait à la mémoire de Sylvaine le souvenir des maximes dures et pratiques qu’elle avait entendu énoncer par sa propre mère qui, à certains jours, disait à l’enfant surprise : « Tu sais, ma fille, la vie est ceci et cela : il faut se défendre. » Cette nécessité n’apparaissait jamais dans les discours de Mme de Nohic qui avait fermé portes et fenêtres sur toutes les bassesses et faiblesses de l’existence et qui, avec une confiance enfantine dans les événements, semblait persuadée que la vertu est toujours récompensée et que toutes les filles belles et sages devaient, au moment voulu, voir surgir un amoureux parfait pour les emmener vers le bonheur. Mme de Nohic ne s’arrêtait jamais à se demander par où arriverait celui qu’elle attendait pour Sylvaine. En son lieu et place, le devançant, ce fut la mort, la mort ennemie de toutes les tendresses, qui entra dans la maison.

III

Dans les derniers temps de sa vie, quoique sans aucun pressentiment que la fin fût si proche, Mme de Nohic s’était reportée avec une complaisance particulière aux souvenirs de son enfance et de sa jeunesse. Ils lui revenaient sans être appelés. D’abord, elle s’en était nourrie en silence, accueillant ces hôtes d’autrefois avec une réserve émue ; puis, peu à peu, par la force des choses, elle était arrivée à en parler à Sylvaine. Le pays où elle était née, où elle avait été élevée, paraissait tout proche maintenant à la vieille femme, et la mémoire des jours heureux lui montait au cœur. L’avenir étant sans lueur, par une miséricorde infinie Dieu permet que la clarté des matins vienne éclairer la fin de la route, et qu’au lieu de se pencher inquiète sur l’abîme l’âme retourne en arrière et retrouve vivantes encore les joies évanouies. Dans cette mémoire renouvelée de ceux qu’elle avait aimés la figure de son frère unique et aîné surgissait au premier plan. Les longues séparations — il avait passé presque toute sa vie aux Indes — avaient rendu rares et intermittentes leurs relations, et depuis plusieurs années, à la suite du mariage du colonel Hurstmonceaux, elles avaient cessé. Sans en rien dire, Mme de Nohic avait écrit plusieurs fois à son frère, évoquant des dates mystérieuses pour tout autre que pour eux, des souvenirs dont ils étaient seuls détenteurs. Le colonel Hurstmonceaux, tout affaibli qu’il fût par une existence de fatigues et d’excès de tout genre, avait senti tressaillir en lui une corde qu’il croyait brisée. L’image de sa jolie petite sœur Mary s’était faite très précise, l’attendrissant profondément, et, arraché à son indifférence égoïste, il avait éprouvé une véritable joie à renouer avec sa sœur. Mme de Nohic, de son côté, avait été vivement touchée par le renouveau de cette tendresse qui lui rendait son passé d’enfant et qui en même temps semblait devoir s’étendre à Sylvaine. Le colonel s’était empressé de transmettre à sa sœur l’expression des intentions affectueuses de Mme Hurstmonceaux à l’égard de leur nièce, et en conséquence Mme de Nohic sentait diminuer ses anciennes répugnances ; elle jugeait avec plus d’indulgence le mariage de son frère. Ce mariage était une mésalliance dont Mme de Nohic s’était tenue cruellement offensée. Le colonel Hurstmonceaux, dont la carrière avait été des plus accidentées, ruiné et réduit aux expédients pour soutenir son rang dans le monde, s’en allant comme ultime ressource à Monte-Carlo, avait fait, à bord du paquebot qui le menait à Calais, la rencontre de Mme Green, veuve vulgaire et opulente d’un riche marchand de vins anglais de Malaga ; il courait même des versions alarmantes sur l’état social de Mme Green avant son mariage avec le défunt négociant. Mais enfin elle était indubitablement millionnaire ; et que ses millions fussent dus à des spéculations heureuses ou à toute autre cause, peu importait en somme au public.

Mme Green en venant s’établir en Angleterre avait eu l’intention bien arrêtée de s’y remarier ; mais vu ses aspirations aristocratiques l’entreprise n’avait pas été aussi facile qu’elle se l’était imaginé. Mis en présence par le hasard, le colonel Hurstmonceaux et elle jugèrent rapidement des avantages mutuels qu’ils pouvaient réciproquement se conférer : leur entente eut des conséquences immédiates. Mme Green devint Mme Hurstmonceaux et se considéra dès lors en excellente situation stratégique pour forcer les portes les plus exclusives ; elle s’y employa inlassablement, mais sans grand succès. La famille du colonel consentait à lui parler encore quand on le rencontrait seul, mais se refusait absolument à accueillir sa femme.

Mme de Nohic eut soin de ne rien révéler à Sylvaine qui pût la mettre en défiance contre Mme Hurstmonceaux, la dépeignant sans aigreur comme une bonne femme, quoique très vulgaire ; sa belle-sœur lui avait spontanément écrit avec tant d’abondance et d’effusion, exprimant si clairement ses intentions d’être, le cas échéant, une bienfaitrice pour Sylvaine, que Mme de Nohic se serait crue coupable de nuire par ses paroles à cette possibilité d’avenir excellent, et ses réponses avaient été suffisamment cordiales pour provoquer l’annonce d’un prochain voyage à Paris qui devait cimenter cette bonne harmonie : Mme de Nohic mourut avant qu’il fût effectué. Les intentions de Mme Hurstmonceaux prirent sur-le-champ une forme concrète : elle proposa chaleureusement au colonel d’adopter Sylvaine. Lui qui s’ennuyait cruellement depuis son mariage, momifié dans le bien-être et la sécurité, mais perdu de santé, espéra qu’une jeune créature animerait la grande maison triste et fut ravi de cette perspective. Quant à Mme Hurstmonceaux, elle avait tout de suite envisagé les énormes bénéfices sociaux qui résulteraient pour elle du chaperonnage d’une jeune nièce de bonne maison ; toutes ses démarches pour se faire inviter auraient dorénavant la meilleure et la plus plausible raison ; et puis, malgré son infériorité morale, Mme Hurstmonceaux avait bon cœur et était naturellement généreuse. Ce fut donc très sincèrement qu’elle plaignit l’abandon de Sylvaine et souhaita la rendre heureuse.

« Cette enfant a une chance prodigieuse », avait déclaré Mme Gardonne à son mari lorsque arriva la lettre du grand-oncle réclamant la garde de Sylvaine, car c’était à M. Gardonne qu’il appartenait, en qualité de tuteur, de décider sur la proposition et il s’était hâté d’aller prendre conseil de sa femme. Mme Gardonne représentait l’épouse modèle ; assez bien pourvue d’argent, point bête, elle était fausse, envieuse et méchante sous les apparences les plus doucereuses. La nature n’avait jamais été envers elle qu’une marâtre, et elle montrait à quarante ans un visage sans aucun charme avec un teint fâcheusement couperosé, des dents affreuses et des lèvres toujours écorchées ; elle avait pour unique agrément physique ses cheveux, d’un assez beau bond, qu’elle conservait abondants, et dont elle tirait une vanité effrénée. Elle ne pouvait souffrir que son mari regardât seulement une autre femme, et elle avait été férocement jalouse de la mère de Sylvaine, que son beau-frère, à vrai dire, admirait beaucoup et pour laquelle au fond du cœur il entretenait un faible marqué qu’il ne savait pas toujours dissimuler. Mme Charmoy s’égayait des mines renfrognées de Mme Gardonne, et quelquefois, de propos délibéré, excitait sa jalousie sans se douter qu’à ce jeu elle préparait une ennemie à sa fille. Lorsque cette rivale eut disparu, Mme Gardonne s’était crue libérée de ce côté-là ; mais la tendresse de prédilection que le bon oncle avait toujours portée à Sylvaine s’était plutôt augmentée et avait pesé comme une croix sur les étroites épaules de Mme Gardonne, à qui la perspective de voir la jeune fille venir s’installer en permanence à Escalquens était particulièrement odieuse. Elle avait néanmoins dissimulé ses vrais sentiments sous des caresses et d’affectueuses paroles, et lorsque M. Gardonne s’était naïvement réjoui à l’idée de voir Sylvaine vivre chez eux, laissant percer son espérance qu’un jour elle pourrait peut-être devenir véritablement leur fille, Mme Gardonne avait paru abonder dans le même sens, réservant seulement la nécessité d’être prudents, de bien observer la nature de Sylvaine et de s’assurer de ses véritables inclinations ; en un mot, de ne rien presser. L’avis de M. Gardonne eût été, au contraire, de hâter une solution très souhaitable à son point de vue ; mais, enfin, Sophie avait sans doute raison. Il était accoutumé à l’idée que Sophie devait nécessairement avoir raison ; c’était Mme Gardonne elle-même qui s’était chargée d’inculquer cette vérité à son mari, devenue pour lui, avec les années et l’habitude, article de foi.

Devant les hésitations de M. Gardonne, mal persuadé du bonheur de sa nièce quoi qu’on pût lui arguer, ce fut Mme Gardonne qui, à contre-cœur, déclarait-elle, et uniquement pour faire plaisir à son mari, se chargea d’amener Sylvaine à l’idée d’aller vivre chez son grand-oncle et d’accepter les avantages qui lui étaient offerts.

Aux premières ouvertures sur ce sujet, la réponse de Sylvaine avait été catégorique :

— Jamais ! Je ne veux pas.

Et M. Gardonne, qui était présent, quoiqu’il n’eût pas trouvé le courage de parler lui-même, avait aussitôt répondu :

— Bien entendu, tu feras ce que tu voudras, Sylvaine.

Mme Gardonne leur avait d’abord donné raison à tous deux ; puis, avec une douceur persuasive, s’était mise en devoir d’entamer leur résolution. La seule vue de Sylvaine, blanche comme un grand lis, avec des cheveux couleur de jeune blé, des yeux d’un bleu de pervenche, sombre sous les cils noirs, la rendait éloquente. M. Gardonne contemplait sa nièce avec une si évidente complaisance, que l’idée de l’avoir constamment entre eux parut insoutenable à Mme Gardonne. Gravement et tristement elle fit appel à la tendresse de Sylvaine pour sa défunte grand’mère et lui prouva que ce serait désobéir à ses désirs que de refuser une protection si légitime et si juste.

— Car enfin, ma chérie, nous t’aimons certes comme notre véritable nièce ; cependant, tu le sais, les liens du sang n’y sont pas. Tandis que le propre frère de ta chère grand’mère possède assurément des droits sur toi qui priment les nôtres. En s’offrant à remplir son devoir de protection, il sait sans doute déférer aux désirs de ta grand’mère. C’est l’avis de ton oncle Jules ; n’est-ce pas, mon ami ?

M. Gardonne, à regret, hocha la tête affirmativement. Mme Gardonne continua d’une voix encore plus onctueuse :

— Ton grand-oncle, par sa situation de fortune, assurera la liberté de ton avenir… Tu es très jeune, tu peux attendre un peu pour façonner définitivement ta vie ; à mon avis, ce changement complet de milieu t’aidera à apaiser ton chagrin. Considère ce déplacement comme un simple voyage, et, en somme, si tu t’ennuies là-bas, tu reviendras à Escalquens, où ta chambre t’attendra toujours : à ton premier signe, c’est moi qui irai te chercher. Voyons, promets-moi d’être raisonnable.

Alors, voyant qu’ils désiraient son départ, dissimulant de toutes ses forces le déchirement de son cœur, sans plus protester, Sylvaine avait acquiescé. — « Oui, elle comprenait, elle irait chez son grand-oncle. » Et depuis l’instant où elle avait donné ce consentement, elle n’avait pas prononcé une autre parole sur ce sujet. Assistant en spectatrice presque désintéressée à tout ce qui se préparait et qui la concernait si directement, Sylvaine se jura que nul ne connaîtrait sa peine et qu’elle ne demanderait la pitié de personne. Evitant toute ostentation de douleur, elle menait sa vie quotidienne, acceptant sans déplaisir visible la présence de Mme Gardonne ; du reste elle s’isolait souvent dans la chambre de sa grand’mère, serrant et rangeant avec un ordre méticuleux, trouvant un apaisement à tenir en main les objets qui avaient été témoins de leur vie commune. Graduellement Sylvaine acquérait la conviction qu’il y avait eu dans cette vie si dépourvue d’événements beaucoup plus qu’elle ne se l’était figuré et qu’à jamais ces années, dont tout allait s’évanouir, sauf la mémoire, demeureraient uniques et inoubliables pour elle.

Mme Gardonne faisait avec satisfaction observer à son mari l’indifférence extérieure de Sylvaine : « Cette petite sera comme sa mère ; elle n’aimera qu’elle-même. » Et le faible M. Gardonne, quoique persuadé de la tendresse de cœur de Sylvaine, n’osait protester. Afin de se dédommager, il profitait de la première occasion de liberté pour caresser paternellement Sylvaine ; elle le regardait alors avec des yeux qui l’inquiétaient un peu, car ils semblaient lui demander pourquoi on la laissait ainsi suivre seule sa route…

Le sentiment de l’abîme qui allait la séparer de tout ce qu’elle avait connu grandissait chez Sylvaine avec chaque lettre reçue de Londres ; celles de son grand-oncle étaient brèves : on le savait malade et se servant difficilement de la main droite. Par contre, sa femme écrivait beaucoup plus longuement, dans une note affectueuse en même temps que protectrice ; elle ne se lassait pas d’assurer sa chère nièce qu’elle comptait trouver désormais en elle sa meilleure consolation.

Mme Gardonne insistait sur la valeur de ces protestations ; elle-même, qui avait peut-être démêlé la raison de la violente tendresse préventive de Mme Hurstmonceaux pour Sylvaine, lui avait adressé des lettres flatteuses auxquelles la vanité de la dame, qui n’avait jamais été à pareille fête, se trouva très sensible. Mme Gardonne n’avait pas manqué de rappeler à son mari que leur Albéric était au même degré que Sylvaine le neveu du colonel, qu’il n’était peut-être pas inutile de l’en faire souvenir et qu’une invitation à Escalquens pouvait avoir son utilité pratique. La grande prétention de Mme Gardonne consistait à se montrer la belle-mère parfaite ; elle voulait être admirée pour ses rares qualités.


Lorsque, d’une voix plaintive et résignée, Mme Gardonne parlait devant Sylvaine de son inquiétude pour ses œuvres négligées, Sylvaine avait envie de lui crier : « Mais laissez-moi seule ! » Elle eût été si bien avec la vieille Pauline, dans ce calme logis où brûlait nuit et jour le cher souvenir de sa grand’mère ! Mais elle n’osait le dire, bien que Pauline le lui suggérât tous les matins.

M. Gardonne, quoique peu perspicace, avait trop bon cœur pour ne pas comprendre que les regrets de sa femme pouvaient blesser Sylvaine, et il protestait toujours que les choses marchaient à ravir à Escalquens et que les affaires commandaient absolument sa présence à Paris.

Mme Gardonne eût prolongé indéfiniment son séjour si Sylvaine lui avait témoigné la reconnaissance à laquelle elle croyait avoir droit, mais Sylvaine n’ouvrait jamais la bouche pour l’en remercier ; aussi Mme Gardonne déclara-t-elle un jour à son mari qu’il était temps, au bout de trois mois de deuil, que leur nièce rentrât dans la vie active.

Quelques mots indignés de Pauline ouvrirent les yeux de Sylvaine ; quand elle comprit qu’on restait à Paris pour elle et à regret, ses dernières hésitations disparurent. Bravement, comme une chose toute naturelle, elle demanda à son oncle de fixer le jour de son départ.

IV

Il y avait eu une discussion dans la famille pour décider à qui il incomberait de conduire Sylvaine à Londres. M. Gardonne d’abord n’avait pas hésité à dire que ce serait lui-même ; mais la sage Sophie lui avait insinué qu’il y aurait dans cette démarche quelque chose d’indiscret, comme un désir de se mettre en avant. Certes, si elle ne l’eût pas jugé ainsi, elle aurait en personne accompagné sa nièce ; mais dans la situation particulièrement délicate où les mettait cette adoption, qui, au fond, lésait leur fils, elle jugeait que la plus grande réserve leur était commandée à l’égard de M. et Mme Hurstmonceaux. Une étrangère était donc préférablement indiquée pour cette mission de remettre Sylvaine à sa nouvelle famille ; Mme Gardonne estima que Mme Delaroute la remplirait admirablement et ménagerait en outre beaucoup plus la sensibilité de Sylvaine, qu’il convenait d’épargner. Ni M. Gardonne ni Albéric n’eurent rien de valable à objecter et, le concours de Mme Delaroute ayant été promis, il ne resta plus qu’à vaquer aux préparatifs du départ.

Mme Delaroute, pour laquelle en ses jours de gaieté Albéric professait une passion désordonnée, était de ces créatures qui réconcilient avec l’humanité et font comprendre qu’entre le bien et le mal s’établit l’équilibre qui empêche la société de chavirer. Sans prétention à aucune vertu éclatante, Mme Delaroute, depuis l’âge de vingt-sept ans, luttait seule avec un courage indomptable pour conquérir sa vie et celle de son fils. Restée veuve sans autre patrimoine que des dettes, elle avait travaillé sans trêve ni répit, se trouvant la plus heureuse personne du monde si les leçons ne lui manquaient pas. Gaie au milieu de ses soucis, sans envie ni fiel, elle s’était fait aimer partout, et, quand ses élèves s’absentaient, elles s’évertuaient à lui laisser des besognes quelconques afin de la dédommager un peu. Mme Delaroute faisait les visites de charité de l’une ; elle terminait les ouvrages de l’autre, ayant à peine le temps de souffler, et pourtant s’intéressait à tout, lisant passionnément son journal à un sou, seule débauche qu’elle se permît ; et de cette façon elle avait passé vingt ans. Puis, à son tour, André avait assumé le fardeau et, content de son petit emploi, nourrissait l’idée de se marier un jour. Comme sa vaillante mère ne voulait pas être une entrave à ce juste désir, elle prétextait un besoin d’activité pour continuer ses leçons, qu’elle était bien résolue de mener aussi longtemps que ses forces le lui permettraient. Mme de Nohic avait horreur des éducations en commun et n’aimait pas plus les cours. Elle trouvait très inutile que sa petite-fille reçût une instruction de pédante : de bons livres, une direction sage, des clartés générales, lui semblaient entièrement suffisants, et Mme Delaroute, qui manquait de tous les brevets modernes, lui parut on ne peut plus apte à remplir son programme. Trois fois par semaine, pendant cinq ans, elle était venue régulièrement chez Mme de Nohic, s’occupant de Sylvaine, dont elle était demeurée l’amie très appréciée, car la jeune fille n’avait qu’une seule intimité de son âge avec une ancienne compagne de couvent chez qui, de temps en temps, Mme de Nohic l’envoyait sous la garde de Mme Delaroute.

Sylvaine s’était habituée à vivre avec des gens plus âgés qu’elle et n’en souffrait pas. Mme Delaroute, invariablement de bonne humeur (de quoi avait-elle à se plaindre puisque André prospérait ?), était d’excellente compagnie, et, comme sa seule prétention consistait à mettre du plomb dans les jeunes têtes, elle s’y était particulièrement appliquée pour Sylvaine. Après la perte que Sylvaine avait faite de sa grand’mère, Mme Delaroute s’était multipliée, et si Mme Gardonne, jalouse de son rôle, ne s’y fût opposée, elle eût donné tous ses moments de liberté à la jeune fille.

« Heureusement, Sylvaine est raisonnable », se disait l’excellente femme, et elle se félicitait d’avoir contribué à la rendre telle.

Ce fut une délivrance pour Sylvaine quand tous les détails de son voyage furent arrêtés ; elle avait maintenant hâte de partir, tant elle trouvait intolérable le chagrin que la perspective lui en faisait éprouver. Le soir était le moment qu’elle attendait avec impatience ; à neuf heures et demie, son oncle et sa tante la laissaient : ils avaient loué deux chambres dans une pension de famille du voisinage, l’appartement de Mme de Nohic étant trop exigu pour les recevoir ; ils y arrivaient le matin et y restaient la journée, du moins Mme Gardonne qui n’en bougeait qu’avec Sylvaine et s’occupait de l’inventaire avec une précision méticuleuse, car elle mettait son point d’honneur à ce que rien ne fût égaré et qu’au moment donné Sylvaine retrouvât la moindre bagatelle.

La veille du départ, la chaîne de la porte enfin mise, et la vieille Pauline, la figure contractée, entrant dans la chambre pour lui dire bonsoir comme elle en avait la coutume, Sylvaine crut défaillir : elle éprouva ce qu’elle avait ressenti lorsqu’elle avait vu fermer le cercueil de sa grand’mère, une angoisse indicible, un avant-goût du néant. C’était fini !… fini de vivre dans ces pièces où elle avait passé de l’enfance à l’adolescence ; fini de respirer l’air que sa grand’mère avait respiré, de retrouver la trace de tous les objets familiers. Cette réalité d’intérieur, si tangible et si intense, allait se fondre, disparaître à jamais, comme était disparue la créature vivante devenue soudain un mythe, quelque chose d’impalpable et d’insaisissable. Pauline, dans son vrai chagrin, dans sa peine de voir s’en aller au loin l’enfant qu’elle avait vue grandir, ne trouvait qu’un mot à dire, le plus juste en somme :

— Ah ! que pauvre Madame serait triste !

Sylvaine la regarda, frémit, puis répondit :

— Mais elle ne sait pas, Pauline, elle ne sait pas !

— On n’en est pas sûr. Ah ! pauvre Mademoiselle, je serais bien restée avec vous ; il aurait bien mieux valu vous marier que de partir comme ça dans un pays qu’on ne connaît pas.

— Je vais chez mon oncle, Pauline, vous l’oubliez, le frère de bonne-maman, dit Sylvaine en se roidissant contre le sentiment d’abandon. Elle l’aimait ; peut-être, au contraire, cela lui ferait-il plaisir de m’y voir aller.

— Peut-être, dit Pauline, qui n’était pas dans les jours où elle tenait à son opinion.

Et elle ajouta d’une voix tremblante, prise d’un regain d’affection pour sa maîtresse disparue :

— Quand on pense qu’on ne fera plus de ces bonnes petites dînettes que pauvre Madame aimait tant ! Elle me disait comme ça : « Pauline, mettez beaucoup de sucre dans la crème ; mon petit-fils l’aime très sucrée… »

Cette évocation parut à la vieille servante la plus cruelle de toutes, et des larmes courtes et rares, comme celles qui jaillissent péniblement des yeux fatigués, tombèrent sur ses joues pendant que, sans les essuyer, elle clignait ses paupières ridées, regardant avec une expression pitoyable la jeune créature qui partait. Et partir, pour l’esprit simple de la vieille servante, représentait la somme de ce qui peut arriver de pire.

Sylvaine, assise au pied de son lit, dans une attitude lasse, était devenue très pâle, et ses yeux chargés d’une mélancolie profonde rencontrèrent ceux de l’humble femme, à laquelle, par des attaches secrètes, elle eut, au même instant, le sentiment d’être unie. Pauline était la détentrice de tous les chers souvenirs de la vie journalière ; elle seule pouvait partager ce trésor avec l’enfant orpheline, le lui offrir sans cesse pour y recourir comme à une inépuisable ressource consolatrice. L’idée de quitter Pauline, idée qui jusqu’alors avait été pour Sylvaine d’une importance très secondaire, l’oppressa soudain ; sentant que son émotion allait la dominer, et soigneuse de la dissimuler, elle fit un suprême effort pour dire lentement :

— Il faut que je me repose, Pauline… Je reviendrai…

Obéissante, Pauline se leva pesamment de la chaise où elle s’était affaissée, fit deux ou trois tours par la chambre, touchant, comme pour les caresser, les rideaux des fenêtres, la table de toilette, et enfin la grande malle couverte de son enveloppe bise qui était rangée contre la porte ; puis, d’une voix chevrotante, pendant que l’index de sa main gauche arrêtait une larme, elle dit :

— Bonsoir, mademoiselle Sylvaine.

— Bonsoir, Pauline.

Quelques mots brefs, et c’est ainsi dans la vie que tout se dénoue. Adieu ! adieu ! Et les âmes liées l’une à l’autre se séparent et suivent la route solitaire et mystérieuse réservée à chaque être humain. Il suffit parfois de très peu de chose pour modifier d’une façon profonde les impressions d’un cœur. Sylvaine en voyant Pauline s’éloigner fut saisie d’une angoisse indéfinie ; jusqu’à cette minute, elle n’avait appréhendé qu’en enfant le fait de la séparation d’avec tout ce qu’elle connaissait. Son esprit, replié sur le souvenir des tendresses perdues, occupé de l’effort de cacher sa peine, ne s’était pas appesanti sur la pensée de l’avenir. Habituée à se soumettre, elle avait accepté la décision prise sans se demander ce qu’en seraient les conséquences. Tout ce que ce grand changement recélait d’inquiétant s’offrit tout à coup à son esprit dans une épouvante subite ; elle eut la sensation éperdue d’être seule sur une barque, voyant fuir devant ses regards la terre connue et courant sans protection vers des rivages dont elle ignorait tout. Elle réalisa que demain, la nuit même qui suivrait celle qui commençait, elle dormirait sous un toit étranger, au milieu d’êtres inconnus. Son grand-oncle, lorsqu’elle en parlait comme d’une personne éloignée, était une figure familière dans son imprécision, mais, à être approché de près, redevenait un étranger redoutable. Il passa sur la jeune âme de Sylvaine cette désolation morne qui naît de notre absolue impuissance à façonner notre vie ; elle discerna confusément que son avenir allait dépendre non de ses désirs et de ses efforts, mais d’un ensemble de faits contre lesquels elle ne pouvait rien.

En vérité, pour qui pense, c’est un sujet d’effroi presque terrifiant que la toute-puissance des forces mises en jeu pour agir sur une seule destinée, et la répercussion lointaine que d’autres vies ont sur celles que souvent même elles ignorent. Si enchevêtrée et étroite est la solidarité humaine, si serrée et si solide la trame qui relie les existences, que nul ne peut se vanter de vivre sa vie indépendante. A l’heure où la moindre déviation dans la route suivie suffit pour transformer totalement l’orientation des années futures, où chaque minime action revêt un caractère presque auguste par les résultats qui en peuvent découler, les êtres humains, et les femmes en particulier, dépendent généralement de l’ambiance qui les fait vivre, et même une ferme volonté de s’en défendre n’en peut atténuer le pouvoir occulte qui prend ses racines dans les sources de la vie.

Pour Sylvaine orpheline, et affranchie en apparence de toute influence prépondérante et directe, sa jeune existence portait déjà comme un fardeau invisible le poids de toutes les vies dont elle avait approché. Ses deux mères d’abord, qui différemment avaient pétri son âme, et dont la domination était beaucoup plus forte depuis qu’elles avaient cessé de vivre : Mme de Nohic avait certes influencé sa petite-fille de son vivant ; mais morte, elle s’en emparait tout à fait. Cette fierté, que sa grand’mère lui avait toujours vantée comme le bouclier de la femme, Sylvaine, pendant ses méditations tristes, prenait la résolution de ne jamais s’en départir. Personne ne verrait combien elle se sentait abandonnée. Si elle consentait à aller vers l’inconnu, c’est parce qu’elle pensait retrouver en son oncle quelque chose de celle qui était partie et à qui elle voulait complaire. L’oncle et la tante Gardonne, qui remplissaient si mal leur mission envers Sylvaine, avaient, eux aussi, par leur conduite, une part énorme d’influence sur les contingences à venir ; de la faiblesse de l’un, de l’âme basse et jalouse de l’autre, Sylvaine, dans sa candeur innocente, ressentirait les effets. Et plus loin encore, il fallait que le contre-coup de la carrière aventureuse d’une femme de basse extraction devînt un facteur puissant dans la destinée d’une créature née en pays étranger, et désormais et pour toujours reliée à cette autre destinée de femme dont il semblait que tout la séparât.

Sylvaine, pensive et triste, à la lueur affaiblie de sa petite lampe voilée, ne pouvait, dans son ignorance, se dire ces choses, mais néanmoins leur ensemble obscur l’oppressait ; pour la première fois de sa vie elle essayait de dégager sa personnalité des faits, de se rendre compte de ce qu’était une personnalité ; elle s’interrogeait elle-même, cherchant à démêler les sentiments de son propre cœur, impuissante à le faire, craintive elle ne savait distinctement de quoi. L’image de son cousin Albéric se présenta très précise avec une vague douceur dont elle fut étonnée ; il avait été chagrin, ce soir-là, à table, plus ému qu’il ne l’avait lui-même pensé à l’idée de voir disparaître sa petite compagne de jeunesse et observant Sylvaine avec une curiosité nouvelle. Le repas, déjà assombri par le malaise de tous, l’avait été encore davantage par l’humeur peu dissimulée du jeune homme : il avait été presque jusqu’à rudoyer son père ; répondant aux phrases sucrées de Mme Gardonne avec une ironie qui frisait l’insolence. Au moment de quitter Sylvaine, il lui avait dit, regardant en même temps son père et sa belle-mère :

— Oh ! Sylvaine, si tu étais ma sœur, je prendrais soin de toi comme d’une colombe.

Et ce fut ces paroles dans l’oreille qu’à la fin, accablée à ne pouvoir plus penser, Sylvaine s’endormit pour la dernière fois sous le toit où elle avait été si bien gardée, où le mal de la vie ne pouvait l’approcher.

V

Dans la lumière apaisée mais transparente du soir, Douvres s’offrit aux regards anxieux de Sylvaine. Il y a, dans l’aspect de cette première ville anglaise, un ordre, une élégance discrète, une surface de bien-être extrêmement séduisants. Le sentiment initial d’étrangeté n’eut donc rien de douloureux. Mme Delaroute, ravie de voir du pays et voyageant pour la première fois de sa vie, commença à s’extasier sur le charme de la campagne qu’elles traversaient. Le train filait entre des prairies aux nuances variées ; quelques-unes étaient tapissées de fleurs jaunes au point de paraître des champs d’or ; sur les talus se massaient les genêts en fleurs ; dans les haies s’épanouissaient des grappes d’aubépine et de lilas ; partout éclataient des taches brillantes de couleur se détachant sur le fond de verdure dont la tonalité s’étageait d’un bleu vert à une nuance purement émeraude. De loin en loin on découvrait de petites habitations chaudes à l’œil, avec des toits sombres et des tourelles de brique en forme de meule. Dans les prairies paissaient les troupeaux blancs, brebis lourdes de toison et agnelets couleur de lait, légers et bondissants ; et dans cette lumière spéciale, quoique le ciel fût uniformément gris avec des nuages plus clairs, quelques-uns paraissaient d’une teinte rosée ; des vaches rouges à longues cornes se mouvaient, pesantes ; puis, près des habitations, des groupes de poules brunes picoraient autour d’une maisonnette ambulante à leur usage.

A cette évocation de vie rurale presque idéale, sans aucune laideur, sans même aucune trace de labeur, la terre fleurie et les animaux paisibles, Sylvaine fut ramenée à d’anciens entretiens avec sa grand’mère, lorsque celle-ci lui décrivait la « Country House » où elle avait été élevée. De temps en temps, elle croyait presque en reconnaître l’original lorsque se découvrait quelque jolie maison à colonnades blanches, enserrée d’arbres touffus et de grandes pelouses humides. C’était tout un monde familier par la lecture et la parole qui s’offrait à Sylvaine ; elle le trouvait à la fois riant et triste, et elle regarda avec curiosité deux jeunes femmes suivies d’un chien qui, à cette heure du soir, traversaient un champ d’où montait une légère buée. C’était comme un rêve qui soudain aurait vécu ; elle fut curieuse de leurs vies et se demanda si jamais un jour elle se mouvrait à l’aise dans ce cadre.

Mme Delaroute, avec une parfaite bonne humeur, parlait et n’attendait pas de réponse ; cependant, quand, à plusieurs reprises, elle eut dit de sa voix haute qui faisait lever les yeux à ses compagnons de voyage échangeant leurs réflexions dans un soupir murmuré : « Ce pays est vraiment joli par ici », Sylvaine, comme réveillée d’un songe, répondit :

— Ma grand’mère me l’avait dit souvent.

— Eh bien, je ne m’en doutais pas, observa naïvement Mme Delaroute ; ces maisons que nous avons passées sont charmantes.

Puis, au bout d’un moment, elle s’écria :

— Mais, tenez, voici Londres !…

Ce fut, après cette course à travers la campagne épanouie, une surprise étrange que de voir surgir les premiers faubourgs à maisons basses, aux rues alignées et navrantes dans leur médiocrité… Le monstre fumant et grouillant peu à peu apparaissait, et Mme Delaroute, curieuse et étonnée, le contemplait.

La nuit arrivait tout à fait quand le train traversa la Tamise ; elles purent un moment, comme à vol d’oiseau, plonger sur la grande Cité, dont les artères sillonnées se découvraient, dont la masse imposante et compacte se détachait au-dessus du fleuve. Les lumières couraient avec une rapidité vertigineuse ; un murmure sourd, quelque chose d’intense montait de la fourmilière humaine que surplombaient des nuages lourds de fumée ; une odeur étrange flottait dans l’air.

L’entrée du train dans la gare de Charing Cross retentit formidable sous la coupole vitrée et, dans une extraordinaire confusion apparente, de voitures paraissant sortir de terre, de bagages déchargés, de facteurs se bousculant, Mme Delaroute et Sylvaine, un peu effarées, se trouvèrent sur le quai encombré. A travers la cohue, rapidement, en mouvements secs, un petit homme net, propre, imberbe, vêtu d’un pantalon clair et d’un chapeau melon, qui avait guetté la descente des voyageurs, se précipita vers elles, se découvrit et d’une voix un peu hésitante demanda, en présentant une lettre à Sylvaine :

— Miss Charmoy ?

— Oui.

Tremblante, Sylvaine prit l’enveloppe d’épais papier et l’ouvrit. Quelques lignes de sa tante lui apprenaient que, dînant en ville ce soir-là, elle ne pouvait venir à sa rencontre, mais lui souhaitait la bienvenue et la confiait à Forster, le valet de chambre du colonel, qui les piloterait : on n’avait qu’à s’en remettre à lui. Mme Delaroute, ayant reçu communication du contenu du billet, s’en déclara un peu étonnée ; mais néanmoins, avec d’abondantes recommandations données dans un français imperturbable, remit les pièces dont elle était détentrice. Cela fait, Sylvaine lui dit :

— Nous n’avons plus qu’à nous en aller ; il paraît que la voiture nous attend.

— C’est bon, allons.

Mme Delaroute se sentait ahurie de s’être vu enlever son sac, et les gestes brefs du correct M. Forster l’étonnaient. Rapidement il fit signe à un coupé de maître, qui se détacha du fouillis inextricable des véhicules et s’approcha du quai. A voix basse, Sylvaine fut priée par son guide d’y monter ; Mme Delaroute l’y suivit et avec fracas la voiture s’ébranla, ralentit un peu devant le policeman qui pointait, et à un mot égal plongea dans le cœur de la ville. Ce fut d’abord la traversée de Leicester-Square avec ses music-halls illuminés d’une façon criarde, ce qui donna immédiatement et pour toujours à Mme Delaroute l’idée qu’à Londres il n’y avait que des théâtres et que la foule grouillait habituellement au dehors, noire et pressée. Après la flambée des devantures des salles de spectacles, ce fut la course à travers Regent’s Street, aux maisons basses, sans noblesse, toutes les boutiques déjà closes et une grande tristesse flottant dans l’atmosphère. Puis enfin l’arrivée dans le square, vaste, silencieux, entouré de toutes ses habitations énigmatiques, aux fenêtres muettes. La voiture stoppa, le cœur de Sylvaine battit et elle n’eut que la force de dire : « Mon Dieu ! »

La porte de la maison s’était ouverte comme par enchantement, découvrant un hall brillamment éclairé, et d’un pas rapide un valet de pied magnifique descendait les marches de pierre, s’approchait du coupé et en ouvrait dignement la porte. Sylvaine et Mme Delaroute descendirent silencieuses, obéissant au geste qui les guidait, et se trouvèrent tout à coup dans ce hall, entourées de trois visages graves et impassibles, pendant qu’un quatrième personnage, venu du fond, s’avançait vers elles, saluait majestueusement, les requérait de consentir à monter l’escalier où il les précéda lentement et avec une eurythmie silencieuse les introduisait dans un salon où Sylvaine, troublée, ne distingua rien d’abord ; puis se trouva soudain enveloppée dans les bras d’une petite femme courte et grosse, ruisselante de satin, étincelante de diamants, aux cheveux lavés au henné, au visage peint avec surcharge, et qui lui disait d’une voix cordiale :

— Darling, nous sommes enchantés de vous voir. Voici votre oncle.

Un maigre vieillard, extraordinairement net, aux cheveux rares, s’avança et tendit sa main à Sylvaine ; un œil pâle s’éclaira un peu, et une voix qui frappa aussitôt la jeune fille par sa curieuse ressemblance avec celle de sa grand’mère répéta timidement :

— Nous sommes enchantés de vous voir.


Sylvaine s’attendait à ce que son oncle l’embrassât ; il ne parut pas y songer, mais très poliment souhaita la bienvenue à Mme Delaroute que Mme Hurstmonceaux, en même temps, accablait de politesses. Puis, avec impétuosité, revenant à Sylvaine, elle dit rapidement :

— Dear, nous dînons en ville, et nous sommes déjà terriblement en retard ; vous nous excuserez. Mon cher colonel, voulez-vous sonner ? Darling, je vais vous confier à Drury, ma femme de chambre ; elle verra à ce que vous soyez très confortable. Dînez bien surtout. A demain. Venez, colonel, venez.

Et la personne du nom de Drury ayant fait son apparition discrète pendant ce discours, Mme Hurstmonceaux avait été enveloppée d’un superbe manteau de velours blanc, et tout en descendant l’escalier criait encore à Sylvaine : « Surtout, mettez-vous bien confortable ! »

— Si ces dames veulent monter dans leurs chambres un moment avant le dîner ? suggéra respectueusement Drury.

— Certainement.

Deux étages encore à gravir de l’escalier à tapis épais, aux murs encombrés d’estampes et de tableaux ; puis Drury, à la fois déférente et rassurante, ouvrit une porte, toucha un bouton, et à la lumière électrique Sylvaine vit la pièce qui était désormais sa chambre. D’une allure rapide, Drury en fit l’inventaire au bénéfice de Sylvaine, lui montra la petite salle de bains attenante, la toilette bien garnie et toute prête ; puis s’inclina, indiquant les sonnettes, et celle qui devait annoncer que ces dames descendaient dîner. Elle conduisit ensuite Mme Delaroute à la chambre qui l’attendait et, en matière de conclusion demanda :

— Est-ce que je commanderai le dîner dans une demi-heure ?

— Une demi-heure, parfaitement.

Et elles se trouvèrent seules. Mme Delaroute s’était assise ; elle fit la moue et dit :

— C’est joliment grandiose ici, ma petite.

Sylvaine acquiesça silencieusement. Ses impressions demeuraient superficielles ; il ne lui paraissait pas possible d’être arrivée, et elle regardait autour d’elle presque sans curiosité, angoissée sans définir pourquoi.

— Eh bien, ma petite, continua Mme Delaroute, dépêchons-nous de nous laver les mains pour descendre dîner… C’est bien en face ma chambre ? Que je ne m’égare pas, mon Dieu !… Allons, je suis à vous dans cinq minutes.

Un peu plus tard, comme elles étaient à table dans l’immense salle à manger, entourées et servies par trois hommes, Mme Delaroute, comme opprimée par l’ambiance cérémonieuse, dit tout à coup à Sylvaine :

— Vrai, à me voir ici, je ne puis pas croire que ce matin j’ai bu mon café sur le petit buffet de ma cuisine…

VI

Quand Sylvaine ouvrit les yeux, elle fut d’abord frappée de la qualité particulière de la lumière ; un jour atténué et estompé entrait dans la chambre, au lieu de la limpide clarté à laquelle sa vue était habituée. Ce n’était pas la lourde et familière silhouette de Pauline qui se mouvait par la pièce, mais celle alerte, raide et preste d’une jeune housemaid, qui, avec un peu d’embarras, posa sur un guéridon la première tasse de thé matinal et annonça que le bain était prêt.

En une seconde Sylvaine fut sur pied… Il lui fallait voir Mme Delaroute, il lui fallait entendre une voix connue ; le sentiment d’étrangeté l’oppressait d’une angoisse indéfinissable… Elle se regarda dans une glace, presque préparée à se trouver changée elle-même. Non, c’était bien son visage battu et pâli. Ses malles étaient ouvertes… elle y plongea les mains, toucha les choses familières comme pour se donner une certitude de la réalité ; puis, enveloppée dans son saut-de-lit tout blanc, traversa craintivement le palier et frappa chez Mme Delaroute. La porte s’ouvrit instantanément, et Mme Delaroute, déjà habillée, parut sur le seuil, attira Sylvaine à elle et maternellement l’embrassa…

— Bonjour, l’enfant. Avez-vous bien dormi ? Voulez-vous que je vienne vous aider ?

— Oui, venez, je vous en prie, dit Sylvaine d’une voix de détresse. Et elles rentrèrent ensemble dans la chambre. Là Mme Delaroute procéda à l’examen de la mine de sa petite amie.

— Vous n’avez pas un fameux visage, ma petite ; il ne faut pas vous affliger. Dame ! je comprends… ça saisit, un changement pareil ; mais votre oncle et votre tante ont l’air de braves gens, et c’est joliment chic chez eux. Ils vous ont installé une chambre qui ne laisse rien à désirer.

Sylvaine secoua la tête.

— Vous vous y habituerez, et quand vous y aurez mis toutes vos petites affaires, ce sera autre chose. Vous avez une vue agréable, venez donc constater.

Et Mme Delaroute s’approcha d’une des fenêtres aux délicieux rideaux de mousseline liberty. Au dehors s’étendait le large square avec son jardin central aux arbres magnifiques d’une verdure intense ; à droite et à gauche, les maisons inégales, les unes blanches, les autres jaunes, les autres bises, mais toutes avec un porche et des fenêtres fleuries. L’atmosphère était comme ouatée ; une grande paix régnait. Seules, passaient à une allure rapide les voitures de fournisseurs, et le facteur, méthodiquement, faisait entendre son rataplan sur le heurtoir des portes. Mme Delaroute avait soulevé le panneau de la fenêtre, et toutes deux furent encore une fois frappées de la saveur et de la qualité de l’air ; cependant la journée était belle et chaude en ce matin de mai.

La chambre elle-même était d’une tonalité transparente ; les murs, le plafond, les meubles d’un bois vert pâle, tout était fragile et délicat, comme si nulle poussière, nulle souillure n’existaient. L’installation avait été évidemment surveillée avec soin : la petite table à écrire était garnie de papier à bordure noire, l’armoire tapissée de sachets ; sur une quantité de tablettes inutiles s’étageaient des vases, des brimborions sans usage : l’esprit positif de Mme Delaroute en fut offensé.

— Quel temps perdu à essuyer toutes ces machines dont on n’a pas besoin ! Allons, mon enfant, de la vigueur ! Faites votre toilette, je rangerai vos affaires en vous attendant ; et puis, il faut penser à déjeuner. La jeune personne m’a dit : « Downstairs », je sais ce mot-là ; ils devraient sonner la cloche au moins, comme au couvent.

Elles descendirent une heure après, la maison semblait morte, quoiqu’on eût le sentiment que des ombres y glissaient sans bruit. Ce fut Sylvaine qui ouvrit la porte de la salle à manger ; elle était vide. Mais à peine furent-elles assises à la table, abondamment pourvue, que le colonel Hurstmonceaux parut.

— Je vous en prie, ne vous levez pas. Je vous ai fait attendre. Voulez-vous me préparer mon thé ? dit-il en souriant timidement à Sylvaine.

Elle avait rougi et regardait son oncle, qui lui indiquait une place en face de la vaste bouilloire : en même temps, un domestique, presque invisible à force d’être effacé, lui mettait sous la main tout ce qui lui était nécessaire.

Le colonel Hurstmonceaux avait les regards fixés sur sa nièce et dans ses yeux d’un bleu lavé se lisait une émotion contenue. Il passa deux ou trois fois la main sur sa grosse moustache blanche et dit en français d’une voix un peu enrouée :

— Vous me faites extraordinairement souvenir de ma sœur Mary.

Les domestiques étaient sortis, et Sylvaine n’eut pas honte de deux larmes qui tombèrent sur ses joues. Ces quelques paroles avaient suffi pour la rendre en une seconde bien moins étrangère. C’était vrai : ce vieil homme qu’elle ne connaissait pas, qui l’intimidait, était pourtant le frère de sa grand’mère ; elle pouvait, elle devait l’aimer. Depuis quatre mois elle avait totalement perdu le sentiment délicieux (le seul qui justifie la peine de vivre) d’être utile. Elle, habituée à protéger, à servir sa chère grand’mère, s’était jugée tout à coup inutile : ni l’oncle Jules ni Mme Gardonne n’avaient aucun besoin d’elle, ni même Albéric ; Mme Delaroute avait son André. L’idée que pour le colonel Hurstmonceaux elle pouvait compter fut infiniment douce à Sylvaine ; aussi surmontant sa réserve, elle l’interrogea sur ses goûts.

— Aimez-vous le thé très fort ? Peu ou beaucoup de crème ?

Il répondait empressé, évidemment satisfait, et, se tournant avec une grande courtoisie vers Mme Delaroute, il lui dit :

— Je suis bien heureux d’avoir ma nièce.

— Ah ! monsieur, vous avez raison. Pauvre petite ! Il faut la gâter. Merci… assez… (car le colonel profitait de l’aménité de Mme Delaroute pour lui remplir son assiette). — Et Mme Hurstmonceaux ? Est-ce que nous ne la verrons pas ce matin ?

Mme Delaroute s’était avisée qu’on n’avait pas encore demandé de nouvelles de la maîtresse de maison et jugeait opportun d’y remédier.

— Mme Hurstmonceaux ne descend jamais le matin, je suis toujours seul ; mais maintenant je déjeunerai avec Sylvaine.

Il disait : « Sylvine, » et le nom étrange évidemment l’interloquait un peu.

— Et je ne vous plaindrai pas, reprit Mme Delaroute, à qui la timidité était totalement étrangère.

Elle encourageait Sylvaine à manger.

— Mangez, ma petite, ça vous remontera le moral ; car vous comprenez, monsieur, elle est bouleversée. C’est inévitable.

Les yeux du vieil homme allaient de l’une à l’autre femme avec un intérêt extrême ; il guettait, tant son observation semblait intense, chaque geste de Sylvaine. Elle était si naturellement élégante, si fine, que ce cadre imposant, cette salle à manger aux meubles lourds et magnifiques, regorgeant d’argenterie sur les dessertes, tout s’ajustait à sa personne. Mme Delaroute constata mentalement que jamais Sylvaine ne lui avait paru si jolie ; elle en fut fière et charmée comme d’une chose lui appartenant. Avec son libre sans-gêne, s’adressant au colonel Hurstmonceaux, elle lui dit :

— N’est-ce pas, elle est jolie ?

Puis elle se mit à rire en voyant rougir Sylvaine et même le colonel, choqué comme d’une liberté de cette réflexion à bout portant.

Quand ils eurent terminé leur repas, et celui du colonel fut beaucoup plus long que celui de ses compagnes, il les remercia avec une extrême aménité ; puis, non sans hésitation, demanda à Sylvaine :

— Est-ce que vous êtes libre ? Est-ce que vous avez quelque chose à faire ?

— Elle est libre, répondit Mme Delaroute ; je m’occuperai de ses effets… Allez, mon petit, allez avec monsieur votre oncle. Car elle avait deviné l’intention du colonel.

— Si vous désirez écrire, madame, dit-il en lui désignant la table à cet usage, qui, selon la coutume anglaise, se trouvait avec de commodes fauteuils dans la salle à manger.

— C’est ça, merci ; j’écrirai à André.

Et comme le colonel voulait lui-même préparer le buvard, quoique ses doigts tordus de goutteux lui rendissent les mouvements difficiles :

— Merci, mon colonel, merci, je m’installerai parfaitement toute seule ; je suis très débrouillarde.

Et, satisfaite, Mme Delaroute se frotta les mains ; Sylvaine suivit son oncle. Il lui fit traverser le large vestibule, ouvrit une porte de cuir d’abord ; puis une autre, et se trouva dans son « study ». La pièce donnait également sur le square ; vaste, elle était remplie de livres, de gravures anciennes, de tableaux de chevaux, de chiens, d’armes. Une large table était encombrée de journaux et de périodiques ; sur d’autres tables il y avait des pupitres en acajou, en maroquin, de grandeurs et de formes diverses. Une forte odeur de tabac saturait l’atmosphère. Un grand et profond fauteuil avec un appui-pied était placé dans le bon jour, et sur une console, entre les fenêtres, se trouvait un plateau avec plusieurs bouteilles ; à son étonnement, Sylvaine vit même que l’une était une bouteille de champagne ; du reste, à l’odeur du tabac se mêlait aussi celle du brandy et du soda qui remplissaient un verre à demi vidé.

C’était dans cette pièce que le colonel Hurstmonceaux, quand il n’allait pas au Club, passait sa vie, et, malheureusement pour lui, des attaques de goutte l’y clouaient souvent. Sa chambre à coucher avait été installée derrière son « study », avec lequel elle communiquait et, de cette façon, ses relations avec sa femme pouvaient être aussi rares qu’il le désirait car ces deux êtres, qui s’étaient pris par intérêt, ne possédaient pas un point en commun ; ils se gênaient mutuellement, et la vulgarité de l’ex-Mme Green était en horreur à un homme qui poussait les raffinements jusqu’à la manie ; il s’était, en l’épousant, libéré des dettes qui bourrelaient sa vie, et en échange avait donné son nom, ce qu’il jugeait tout à fait suffisant. Du reste, Mme Hurstmonceaux, pourvu qu’elle pût parler du « colonel » et qu’il l’accompagnât de temps en temps dîner en ville, se tenait pour contente en nommant son mari à tout propos ; comme, en somme, il était là, elle rendait sa présence aussi tangible que s’il se fût montré.

Le colonel Hurstmonceaux avait souffert de l’espèce d’ostracisme qui avait suivi son mariage, et il était parfaitement sensible aux nuances de refroidissement qui d’abord l’avaient accueilli à son club ; très réservé et taciturne, il avait gardé son air hautain, et peu à peu la réserve diminuait, les poignées de main se faisaient plus cordiales, surtout depuis qu’on s’apercevait que Hurstmonceaux ne visait nullement à inviter ses anciens camarades à dîner ni à faire étalage de son luxe. Jamais on ne le voyait dans les éclatants équipages de Mme Hurstmonceaux, dont cependant, sous sa direction, les voitures comptaient parmi les mieux tournées de Londres. Lui-même marchait comme jadis, ou bien se faisait véhiculer dans un fiacre fermé dont le cocher avait sa clientèle depuis dix ans et auquel il avait donné la marque distinctive d’un chapeau teint en blanc. Après avoir été un joueur enragé, perdant aux courses des sommes énormes, il pariait maintenant avec prudence et passait des heures au whist. A vrai dire, il détestait la maison de Portman Square, sa pesante magnificence, l’esclavage de sa nombreuse domesticité ; heureusement, il lui restait Forster, qui l’avait servi dans des temps moins prospères, alors qu’il gîtait dans un lodging poussiéreux de Jermyn Street, dont l’évocation lui était cependant fort agréable, car il s’y mêlait d’autres ressouvenances moins édifiantes. Le colonel Hurstmonceaux avait été toute sa vie un homme à bonnes fortunes, pas toujours très délicat ; maintenant, absolument blasé, sa pipe et le whisky lui suffisaient. Parfois, une jolie créature l’agitait encore un moment ; il arrivait qu’on l’aguichait, car le colonel avait une réputation de perversité triomphalement établie. Et voici que sur la fin de cette vie qui comptait si peu de mérites, qui avait été une course effrénée aux jouissances et aux satisfactions de tout genre, une jeune créature comme Sylvaine était envoyée en consolation.

Le colonel Hurstmonceaux, sans illusions sur lui-même, en ressentait quelque componction. Dès avant la venue de Sylvaine, il avait donné ordre à Forster de faire disparaître certains livres, certaines gravures, et il avait exprimé à Mme Hurstmonceaux l’espoir qu’elle ne permettrait à aucun de ses amis de s’exprimer trop librement devant sa nièce. Le colonel jugeait les amis et amies de sa femme, mais elle ne les jugeait pas ; elle se récria donc et affirma en outre qu’elle veillerait sur l’innocence de Sylvaine avec un soin jaloux. L’innocence paraissait à Mme Hurstmonceaux, qui n’avait jamais connu cet état, une distinction sociale, quelque chose comme le privilège d’une classe supérieure ; elle pensa qu’elle en prendrait sa part, que le reflet en rejaillirait sur elle et que son prestige en serait rehaussé.

— Asseyez-vous, je vous prie, Sylvaine, dit le colonel en avançant un fauteuil à sa nièce.

Puis, se mettant en face d’elle et la regardant :

— J’aimerais tant causer un peu de votre grand’mère… Nous nous sommes beaucoup aimés quand nous étions enfants.

— Elle vous aimait toujours.

— Vraiment ? Racontez-moi…

Alors Sylvaine lui fit le récit de leur existence retirée à Auteuil, de ses longs entretiens avec sa grand’mère ; elle la représenta encore belle, d’une dignité suprême, se plaisant à tout, aimant les fleurs, les arbres, les oiseaux.

— Oh ! elle les aimait aussi quand elle était petite fille. Je suis peiné, bien peiné, de n’avoir pas revu ma pauvre Mary.

— Elle le désirait tant !

— Aussi, elle vous a envoyée à moi, à un vieil oncle qui ne vaut pas cher, mais qui sera bien heureux si vous voulez l’aimer un peu.

Et il ajouta avec amertume :

— C’est ce que personne ne fait plus depuis bien longtemps.

— Je vous aimerai pour ma grand’mère, dit gravement Sylvaine.

L’entretien, mis sur ce ton, était dans l’ordre habituel de ses idées.

— Il faudra être très indulgente, n’est-ce pas, chère ? Indulgente pour tout le monde. Peu de personnes, vous le savez, ressemblent à votre grand’mère ; même votre mère, qui était si charmante, ne lui ressemblait pas… Mais vous, vous n’êtes pas comme votre mère, vous êtes l’image de ma sœur Mary. Tenez, je vais vous montrer un portrait d’elle lorsqu’elle avait votre âge.

— Oh ! oui, mon oncle, je vous en prie.

Pour la première fois elle lui donnait ce nom.

Il entendit, et sous ses sourcils broussailleux ses yeux s’humectèrent. Avec une clef d’or il ouvrit une des grandes boîtes qui se trouvaient sur la table, et de sa main maladroite, après avoir tâtonné un peu, en sortit un portefeuille de soie verte et le plaça devant Sylvaine. Avec vénération elle le déplia. Insérée dans le portefeuille même et encadrée par la soie, était une miniature de jeune fille aux cheveux courts et frisés, d’une nuance plus foncée que ceux de Sylvaine ; le visage était d’une grâce et d’une fraîcheur ravissantes ; la robe, légèrement décolletée, découvrant le cou blanc, se croisait en châle et était serrée un peu haut par une ceinture étroite ; à droite de la poitrine était peinte une pensée très apparente.

Sylvaine regardait, et, penché au-dessus d’elle, le colonel regardait aussi. D’une voix voilée il dit :

— Ma sœur me l’a donné la première fois que je suis parti pour les Indes ; il m’a suivi partout.

— J’ai le vôtre, mon oncle, à la même époque, avec celui de mes grands-parents. Oh ! ma pauvre grand’mère aimait tant ces miniatures !

— Et vous, Sylvaine, vous les garderez ?

— Toute ma vie… toujours !…

— Un jour vous aurez celle-ci. N’est-ce pas qu’elle était jolie, ma sœur Mary ? Ah ! je ne l’ai pas assez aimée, je n’ai pas assez pensé à elle… Et maintenant c’est trop tard…

Il essaya de rire et ajouta :

— En général, dans la vie, c’est toujours trop tard : vous verrez cela.

— Jamais !

Et le ton de Sylvaine fut décisif.

Il y eut un silence ; puis, lentement, et accompagnant ses mouvements de mots brefs, le colonel montra à Sylvaine des lettres, des cheveux ; elle, tira son médaillon et dit :

— Voyez, ils n’étaient pas blancs.

Il tint le médaillon dans sa main et le rendit sans rien dire ; puis méthodiquement serra tout, et d’un geste décidé tourna la clef dans la petite serrure.

— Nous sommes amis, n’est-ce pas ? dit-il.

— Oh ! oui.

— Je vous prie d’avoir confiance en moi. Si vous voulez, le matin, vous viendrez souvent ici, je vous serai reconnaissant ; et si cela ne vous ennuie pas, je pourrai vous faire marcher au parc. Ce n’est pas loin, vous savez. Aimez-vous marcher ?

— Beaucoup. Je faisais de longues promenades au Bois avec Mme Delaroute.

— Eh bien, vous en ferez maintenant avec votre vieil oncle ; et, si quelque chose vous déplaît, vous m’avertirez. Voulez-vous me le promettre ?

— Je ne puis rien promettre, dit Sylvaine ; mais je me souviendrai de ce que vous me dites.

VII

— Eh bien ? Et la petite nièce française, ma chère Anna ? Racontez-nous… A cause d’elle il y a des jours et des jours que l’on ne vous a vue, méchante femme.

Et Blanche, comtesse Longarey, secoua d’un geste de menace affectueuse ses doigts chargés de bagues vers Mme Hurstmonceaux qui, dans toute la splendeur d’une robe de soirée, venait de pénétrer dans le salon de lady Longarey où l’on s’amusait diversement et avec peu de contrainte. Mme Hurstmonceaux arrivait toujours avec une bourse de mailles d’or bien remplie de pièces du même métal, et dans la société intime, sinon exclusive, de lady Longarey, où le gros jeu était en honneur, elle se voyait en conséquence fort bien reçue.

Blanche, comtesse Longarey, était, ainsi que son nom l’indiquait, une douairière, mais une douairière frivole et à cœur chaud qui, après une carrière extrêmement agitée et surtout une période de veuvage tout à fait indépendante, s’était rangée en épousant un homme de vingt-cinq ans son cadet (jadis son entraîneur de course), car elle avait une écurie à laquelle de toute façon elle s’intéressait passionnément. Le mariage de lady Blanche Longarey avait un peu ahuri ses contemporains ; mais M. Jimmie Mar, ainsi qu’il était familièrement connu sur le turf, non content d’être beau garçon, avait rapidement pris les allures d’un gentleman irréprochable, et comme il maintenait sa femme dans une fidélité rigoureuse à sa personne, la famille directe de la comtesse, et en particulier son fils aîné lord Longarey, qui professait des principes sévères, n’étaient qu’à demi mécontents de ce mariage. Elle était moins dangereuse, moins compromettante ainsi ; elle avait par-dessus le marché l’esprit de passer une partie de l’année en Ecosse dans une propriété solitaire et éloignée, une autre à Monte-Carlo pour se dédommager, et ses séjours à Londres n’étaient que relativement courts ; d’ailleurs, lord Longarey ne se sentait en aucune façon amoindri ni à un degré quelconque solidaire des incartades de sa mère. Il la voyait très rarement, mais enfin il la voyait quelquefois et, quand il la rencontrait, se montrait toujours poli pour elle, donnant sans regimber la main à M. Jimmie Mar devenu depuis son mariage M. Mar sans plus.

Lady Longarey avait connu tout le monde et s’était conservé un cercle recruté sans bégueulerie, mais du moins très vivant et gai. Elle comptait nombre d’amies charmantes, dont la conduite particulière cependant prêtait à la critique. Ces dames se soutenaient intelligemment entre elles et trouvaient pour la plupart, étant généralement plus ou moins gênées dans leurs affaires, fort commode une amie du genre de Mme Hurstmonceaux, dont la maison était hospitalière au possible, qui avait sa loge à l’Opéra et ne regardait pas, pour obliger, à un chèque de vingt livres, circonstance extrêmement agréable parfois.

Aux réceptions de Mme Hurstmonceaux, lady Longarey était le principal atout, car elle appartenait par sa naissance à une famille aristocratique et se trouvait apparentée à toute la pairie. Grâce à ce lest, elle avait toujours flotté ; et étant en outre extrêmement aimable, sans hauteur quelconque, bienveillante aux femmes et délicieuse aux hommes, elle enchantait les anciennes relations de Mrs Green pour qui l’aristocratie représentait la délégation directe du Paradis. Le colonel Hurstmonceaux passait pour avoir été fort bien autrefois avec lady Longarey ; en tout cas, ils étaient demeurés bons amis, et au fond il lui était reconnaissant de ses amabilités pour sa femme. Lady Longarey l’avait prise tout de suite sous sa protection ; cela n’avait pas mené Mme Hurstmonceaux très loin, mais elle n’en était pas moins enchantée et toute dévouée à sa chère lady Longarey. Elle fut donc agréablement sensible à son reproche amical en même temps que ravie d’étaler sa nouvelle importance.

— Chère lady Longarey, que vous êtes bonne de me regretter ! C’est vrai, j’ai été bien occupée. Cette pauvre petite était triste, vous comprenez.

Et tout en faisant cette constatation d’une voix émue, Mme Hurstmonceaux passait délicatement un doigt dans son corsage afin de le maintenir en place, car elle était outrageusement décolletée. Son embonpoint était encore fort appétissant, et sa belle taille avait été sa principale séduction ; elle étalait ses épaules avec une impudeur heureuse.

Lady Longarey, toute mince et maigre, était habillée de draperies flottantes, et de son corsage à peine entre-bâillé montaient les parfums les plus exquis. On ne pouvait avoir l’air plus distingué, plus supérieur à toutes les faiblesses que cette femme mûre qui avait l’âme d’une Manon ; elle levait de temps en temps les yeux sur son Jim, qui, beau, rasé de près, la bouche gourmande, parlait aux belles dames dans des attitudes familières.

Tout en le regardant à travers son lorgnon, elle répondit de sa voix douce si bien timbrée et qui jamais ne détonnait :

— Pauvre petite darling, est-elle jolie ?

— Tout à fait. Le colonel dit qu’elle est l’image de ce qu’était sa sœur au même âge ; elle est un peu froide peut-être… il faut qu’elle s’habitue.

— Froide, une petite Parisienne de dix-huit ans ! Vous m’étonnez. Est-ce qu’elle est bien habillée ?

— Oh ! non, elle est en deuil ; mais elle a une tournure très élégante. Je lui ai commandé deux robes qui lui iront à ravir.

— Vous avez bien fait. Pourquoi est-elle en deuil ?

— Mais de sa grand’mère.

— Encore ! Oh ! il ne faut pas la laisser s’attrister, il faut me l’amener bientôt ; je tâcherai d’avoir une de mes nièces.

— Elle ne veut pas sortir cette année, et le colonel prétend que nous ne devons pas la contrarier ; ils sont déjà excellents amis… Du reste, elle est très obligeante, et je sens que je vais l’aimer beaucoup. J’ai toujours désiré une fille.

— Oui, ce sera une société très agréable pour vous, surtout si elle est gaie.

— Elle n’a pas l’air gai, confessa Mme Hurstmonceaux.

— C’est fâcheux, mais cela viendra. Il faudra absolument tâcher de la présenter à ma nièce, et alors vous pourriez en son honneur donner de très jolis bals. Surtout si ma nièce consentait à faire les invitations.

— Oh ! ce serait délicieux.

— Qu’est-ce qui serait délicieux ? demanda M. Mar en s’approchant.

Mme Hurstmonceaux en souriant lui fit place sur le canapé où elle était assise. Il obéit aussitôt à l’invitation tout en regardant fixement les épaules dodues qui le frôlaient.

— Ce serait délicieux de donner un bal pour ma nièce.

— Ah ! c’est vrai, vous avez une nièce vous aussi, maintenant. Et qu’est-ce que va dire Archie ?

— Méchant homme ! Vous savez bien que je n’ai plus de prétentions.

— Mais Archie en a !

— Jamais de la vie ! Il m’intéresse en ami, et parce que j’admire son talent… et puis, je suis dévouée à mon cher colonel.

— Le colonel a la goutte.

— Et je le soigne, cher monsieur Mar, je le soigne comme Blanche vous soignerait si vous étiez malade.

Jimmie Mar découvrit ses dents qui étaient blanches et régulières comme celles d’un jeune chien.

— Pas probable que je sois malade, et que sa ladyship ait occasion d’exercer sa charité à mon égard.

Et comme lady Longarey se trouvait à portée, son mari étendit le bras vers elle et lui saisit le petit doigt, le pinçant fortement tout en lui disant :

— Est-ce que vous me soigneriez, milady, si j’étais malade ?