LEURS EXCELLENCES
Cet ouvrage a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la librairie) en novembre 1878.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
LEURS
EXCELLENCES
Par BRADA
Edition illustrée par STOP
PARIS
E. PLON et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
10, RUE GARANCIÈRE
1879
Tous droits réservés
[L'ŒUF nº 4]
I
La princesse Adalbert de Sauer-Apfel à la baronne von Nobelfamilien.
Chère tante,
Vous voulez une longue lettre qui vous dira ce que je pense de Sauer-Apfel, ou plutôt de ses habitants. Je suis arrivée bien fatiguée, n'ayant pu, comme le prince Adalbert, dormir tout le long de la route; l'approche du château est fort majestueuse; on nous a beaucoup acclamés. Hélas! ce ne sont plus nos sujets! En montant l'avenue, j'ai récité quelques lignes de notre cher Gœthe à Adalbert; mais jusqu'ici il n'a pas de poésie dans l'âme.....
Leurs Altesses Sérénissimes m'attendaient à l'entrée, qui avait été décorée de charmantes guirlandes de feuillage et de fleurs. Derrière ma belle-mère se tenait la respectable chanoinesse de Jungferstieg, qui est sa dame d'honneur depuis trente ans, et à côté du prince le fidèle chambellan comte de Rothennase. Le prince, qui est très-gros et fort rouge avec un air imposant, m'a embrassée sur les deux joues, et la princesse m'a serrée dans ses bras; elle est habillée à la française, avec beaucoup de goût. L'excellent chambellan et la chanoinesse ont voulu me baiser la main et me rendre les mêmes honneurs que si Leurs Altesses Sérénissimes eussent encore régné dans leur capitale. J'ai été bien émue, et j'ai saisi l'occasion de citer à la chanoinesse de Jungferstieg quelques lignes de notre Schiller; elle me paraît avoir l'âme sensible et les a aussitôt répétées à ma respectable belle-mère, qui a semblé satisfaite de l'allusion.
Il y avait «grand couvert» en mon honneur; les derniers événements ont condamné les princes de Sauer-Apfel à bien des sacrifices, mais cependant quatre magnifiques valets en livrées rouges nous servaient; malheureusement il y en avait deux très-grands et deux très-petits; Son Altesse Sérénissime m'a fait observer que c'est là où conduisait le progrès! Et le chambellan m'a confié, la mort dans l'âme, que deux des valets servaient le jour dans le jardin!
Le prince a daigné boire plusieurs fois à ma santé; la princesse m'a interrogée avec sollicitude sur mes goûts et m'a demandé le prix de plusieurs choses: malheureusement je l'ignorais; elle a soupiré en regardant la chanoinesse; il paraît que les princesses de Sauer-Apfel ont toujours été renommées pour une «noble économie». Le prince ne parle que très-peu, par dignité sans doute; le chambellan et la chanoinesse se sont entretenus assez longtemps d'un comte Wolgfang et d'une comtesse Marie; je leur ai demandé si ces personnes étaient de leur famille; j'ai appris qu'il s'agissait d'un grand-oncle mort il y a cent cinquante ans et d'une noble aïeule qui vivait il y a deux siècles. Ma belle-mère nous a raconté des faits pleins d'intérêt sur l'empereur Frédéric Barberousse, dont son aïeul était le confident intime; elle a voulu savoir si quelqu'un de notre famille était à la cour de ce temps-là; j'ai dit que je vous le demanderais, ma chère tante. Ma belle-mère a ajouté qu'il était vrai que notre principauté n'avait point l'importance de l'électorat de Sauer-Apfel! elle m'a adjuré de ne jamais oublier que j'étais l'épouse d'un Sauer-Apfel. Après dîner, la chanoinesse m'a montré les portraits de toutes les princesses de Sauer-Apfel; il y en a cinquante-deux, tous parfaitement authentiques. Nous avons passé la soirée en famille; le chambellan, qui est très-bon musicien, a joué plusieurs mélodies au violon. La lune éclairait le parc et argentait la surface du lac. En rentrant dans mon appartement, j'ai composé quelques vers que j'ai ajoutés à mon album; je les ai dédiés à ma chère tante, dont je suis l'affectionnée nièce.
Marie.
II
De la même à la même.
Ma chère tante,
Leurs Altesses Sérénissimes me chargent de vous prier de remercier le Grand-Duc de son souvenir; mon beau-père a été heureux de voir que le Grand-Duc n'avait point oublié son fidèle allié.
Adalbert a eu un fort mal de dents la semaine passée; mais comme il est toujours dehors, exposé à tous les temps, je n'ai pas été surprise.
Il n'y a rien de nouveau à Sauer Apfel, si ce n'est que Doris se plaint de ce qu'on mange du shinken (jambon cru) à tous les repas. Je n'ai pas osé en parler à Adalbert sans consulter ma chère tante, à laquelle je confierai aussi qu'il n'y a plus de «grand couvert». Le chambellan et la chanoinesse n'acceptent jamais que d'un seul plat, et il m'a paru que la princesse éprouvait une légère surprise à me voir toujours prendre des deux qui forment le «petit couvert». Le chambellan de Rothennase parle sans cesse de grands repas que Son Altesse Sérénissime donnait autrefois... Ce temps me paraît passé. Je serais étonnée du peu de nourriture sur laquelle subsiste la chanoinesse de Jungferstieg, si Doris ne m'avait confié que la chanoinesse mange du saucisson en cachette après les repas. En revanche, Son Altesse Sérénissime me paraît prendre plus de bière et de snaps (eau-de-vie) qu'il ne serait bon pour sa santé. Le chambellan, qui a remarqué que je m'en apercevais, m'a dit en secret que Son Altesse Sérénissime cherchait à étourdir ses regrets à la pensée de ses sujets privés de son gouvernement paternel. L'électorat contenait trois cent vingt-cinq familles, dont deux cent cinquante de la première noblesse; toutes, il paraît, sont plongées dans la douleur. Je dois ajouter qu'Adalbert partage un peu trop vivement les regrets de son illustre père. Le soir, ni lui ni le prince ne sont disposés à la conversation: la princesse, la chanoinesse de Jungferstieg et le comte de Rothennase ont l'habitude de faire un whist pour des pastilles de chocolat; jamais ma belle-mère ne permet qu'on joue pour de l'argent; elle autorise la distraction, elle défend la spéculation. On m'a proposé de jouer; mais je préfère la lecture d'un de mes chers poëtes! A dix heures, le chambellan allume le bougeoir de Son Altesse Sérénissime et la précède jusqu'à son appartement.
J'avoue que je m'imaginais trouver une existence un peu plus variée, et que je regrette souvent notre belle cour de X...
Adieu, ma chère tante.
Votre nièce affectionnée,
Marie.
III
De la même à la même.
Je n'ai pas encore transmis votre jolie poésie à la chanoinesse, ma chère tante; je vous dirai que depuis quelques jours je lui témoigne un peu de froideur; j'ai remarqué que ses révérences devenaient de plus en plus écourtées, et le soir ce n'est vraiment plus qu'un signe de tête. Vous comprenez, ma chère tante, que ce sont des choses qu'une princesse de Sauer-Apfel et nièce du grand-duc de X... ne peut tolérer. Ce n'est pas, du reste, mon seul sujet de mécontentement. Je voulais vous cacher ces tristes dissensions; mais comme mes remontrances à Adalbert sont restées sans effet, je viens m'en remettre à vos conseils et à votre sagesse. Voici ce dont il s'agit, et je suis persuadée, ma chère tante, que vous sentirez toute la gravité de la chose. Je vous ai déjà révélé que les derniers événements ont amené de grands changements dans la manière de vivre à Sauer-Apfel; le poulailler est sous la direction personnelle de la princesse, et les œufs sont servis à table numérotés, selon leur fraîcheur, 1, 2, 3, 4, etc. Croiriez-vous, ma chère tante, qu'on persiste à m'offrir l'œuf nº 4! Son Altesse Sérénissime prend le nº 1; ma belle-mère, le nº 2; Adalbert, le nº 3, et moi, on me laisse le nº 4. J'ai fait observer à mon mari que la nièce du grand-duc régnant de X... ne pouvait accepter l'œuf nº 4, et que, si je voulais bien par respect céder le nº 1 à Son Altesse Sérénissime, j'entendais avoir l'œuf nº 2. J'ai éprouvé un refus formel. Chaque jour on m'offre le nº 4, que je n'accepte jamais. La situation est devenue si tendue que je ne puis la dissimuler plus longtemps, ma chère tante. J'attends avec impatience une lettre de vous.
Votre affligée nièce,
Marie.
IV
La baronne von Nobelfamilien à la princesse Adalbert de Sauer-Apfel.
Mon cher trésor,
Aussitôt après avoir lu ta chère missive, je me suis rendue chez Son Altesse Royale, à laquelle j'ai fait demander une audience particulière. Notre oncle et cher souverain m'a tendrement accueillie, et à la lecture de ta lettre, il s'est levé en répétant que cela était intolérable, que jamais la petite-fille de son frère ne devait accepter une situation si peu conforme à sa naissance. Il a immédiatement écrit de sa propre main à S. A. S. la princesse de Sauer-Apfel. Tu as eu raison, mon cher trésor, de m'avertir de ce qui arrivait. Le Grand-Duc s'est montré fort mécontent d'Adalbert, tu peux le lui dire.
Ta tante,
Baronne von Nobelfamilien.
V
La princesse de Sauer-Apfel à la baronne von Nobelfamilien.
Chère madame la baronne,
Avant de répondre à la communication de S. A. R. le Grand-Duc, je veux d'abord m'adresser à vous, persuadée que votre affection pour la princesse Adalbert de Sauer-Apfel vous empêche de juger la question sous son véritable aspect. J'ai fait appel à toutes les traditions des illustres électeurs de Sauer-Apfel, j'ai consulté les lumières du chambellan de Rothennase; grâce à ses soins, nous avons appris qu'à la cour du défunt empereur Frédéric Barberousse, deux douairières de Sauer-Apfel vivaient en même temps qu'une jeune princesse Wilfrid de Sauer-Apfel à laquelle l'œuf nº 5 était offert sans qu'elle fît la moindre objection. J'oserai rappeler à la haute née madame la baronne que la parenté de la princesse Adalbert avec S. A. R. le Grand-Duc est morganatique, et que la maison de Sauer-Apfel ne compte point un seul de ces mariages. J'espère que ces raisons seront communiquées à Son Altesse Royale.
Princesse de Sauer-Apfel.
VI
La baronne von Nobelfamilien à Son Altesse Sérénissime la princesse de Sauer-Apfel.
J'ai le regret d'apprendre à Votre Altesse Sérénissime que S. A. R. le Grand-Duc a été offensé de la lettre que vous avez eu la bonté de m'écrire. S. A. R. le Grand-Duc, après avoir consulté ses ministres, me charge d'informer Votre Altesse Sérénissime qu'il considérerait comme une offense personnelle la continuation du refus d'offrir à la princesse, sa nièce, l'œuf nº 2; en ce cas, Son Altesse Royale lui conseillerait de rentrer à la cour de X...
Baronne von Nobelfamilien.
VII
La princesse von Sauer-Apfel à la baronne von Nobelfamilien.
Chère madame la baronne,
Il est sans exemple que l'épouse de l'héritier de l'électeur de Sauer-Apfel ait quitté la cour de ses parents. Son Altesse Sérénissime et moi sommes vivement attachés à S. A. R. le Grand-Duc, et le départ de sa nièce, notre chère fille, nous causerait la plus vive douleur. Imposant silence aux traditions du passé, je viens proposer que dorénavant l'œuf nº 3 soit offert à la princesse Adalbert. J'espère que Son Altesse Royale comprendra la grandeur du sacrifice que je m'impose et que je fais uniquement par respect pour son illustre famille.
Princesse de Sauer-Apfel.
VIII
Le chambellan Schwerkopf à la princesse de Sauer-Apfel.
Je suis chargé par mon auguste maître d'annoncer à Votre Altesse Sérénissime que Son Altesse Royale ne peut admettre la proposition de l'œuf nº 3 pour son illustre nièce la princesse Adalbert de Sauer-Apfel, et que dans le cas où l'œuf nº 2 lui serait refusé, les sentiments de Son Altesse Royale envers la maison de Sauer-Apfel pourraient éprouver des modifications.
Je suis de Votre Altesse Sérénissime le très-humble serviteur,
Chambellan de Schwerkopf.
IX
La princesse Adalbert de Sauer-Apfel à sa tante.
Chère tante,
Vous ne pouvez vous imaginer l'agitation qui règne ici. Plusieurs fois par jour la princesse a des consultations avec le chambellan et la chanoinesse; Adalbert continue à ne rien dire et refuse d'entrer en lutte avec ses parents. On m'a encore offert hier matin l'œuf nº 4, mais avant le dîner est arrivée la lettre de l'excellent Schwerkopf; la princesse a eu des attaques de nerfs, la chanoinesse s'est évanouie, et Son Altesse Sérénissime a bu trois verres de snaps: cependant le prince a déclaré que, pour en finir, il me céderait l'œuf nº 1. Ma belle-mère s'est écriée aussitôt qu'elle mourrait si elle devait voir l'électeur de Sauer-Apfel abaissé dans sa propre famille; elle s'est servie de termes très-impertinents en parlant de Son Altesse Royale, prétendant qu'il avait été bien heureux autrefois de l'alliance des Sauer-Apfel. J'attends les ordres de notre cher oncle pour savoir ce que je dois faire; mais il me semble que notre famille a été outragée.
Votre affectionnée nièce,
Marie.
X
La baronne von Nobelfamilien à la princesse Adalbert de Sauer-Apfel.
Cher petit trésor,
Ce soir le comte de Sussenlippen quitte la cour de X... pour se rendre à Sauer-Apfel; ce n'est pas la première mission délicate dont il a l'honneur d'être chargé par Son Altesse Royale. J'ai été appelée en conférence secrète chez le Grand-Duc, et j'ai communiqué à Sussenlippen toutes tes lettres; il s'est rendu parfaitement compte de la situation; il la trouve très-délicate; mais sa vieille expérience diplomatique lui indiquera la voie à suivre; sa politique sera de conciliation. Je n'ai pas besoin de te dire qu'il ne s'agit pas de concessions; la nièce de S. A. R. le grand-duc régnant de X... ne peut pas en faire. Sussenlippen a presque promis un résultat favorable; mais il n'a pas voulu dire son secret même à Son Altesse Royale. Je n'ai pas besoin de te faire part de mes inquiétudes, mon cher petit trésor.
Ta tante,
Baronne von Nobelfamilien.
XI
Le comte de Sussenlippen à Son Altesse Royale le grand-duc de X...
J'ai l'honneur de rendre compte à Votre Altesse Royale de ma mission à Sauer-Apfel. J'ai trouvé Leurs Altesses Sérénissimes dans un état d'agitation extrême. Je les ai assurées que je venais chargé d'une mission de conciliation. Je ne puis cacher à Votre Altesse Royale que Leurs Altesses Sérénissimes, et en particulier la princesse, me paraissent remplies de prétentions impossibles à soutenir vis-à-vis de Votre Altesse Royale.
Après avoir salué la princesse Adalbert, qui m'a exprimé d'une façon touchante sa satisfaction de voir un envoyé de son auguste parent, j'ai fait demander une entrevue au chambellan de Rothennase; je lui ai alors communiqué le plan que j'ai mûri pendant deux nuits. Je l'ai donc prié de répéter à Leurs Altesses Sérénissimes que pour calmer toutes les susceptibilités, tant celles de la noble famille de X... que celles de la maison Sauer-Apfel, je proposerais que dorénavant toute la famille mange des œufs nº 4; les nos 1, 2, 3, pourraient être offerts, soit au chambellan de service, soit à la chanoinesse de Jungferstieg. Le comte de Rothennase a paru charmé de ma proposition; elle me semblait en effet de nature à tout concilier; mais j'ai le regret d'ajouter qu'en l'entendant, Leurs Altesses Sérénissimes, et spécialement la princesse, ont déclaré que jamais l'électeur de Sauer-Apfel ni son épouse ne s'abaisseraient à l'œuf nº 4. En présence de cette fin de non-recevoir, j'ai conseillé à la princesse Adalbert de garder ses appartements, et je viens d'apprendre, par une longue conversation qu'elle m'a fait l'honneur d'avoir avec elle, que la princesse a été loin de trouver à Sauer-Apfel les égards dus à la nièce de Votre Altesse Royale. Je me suis senti révolté de l'ingratitude de l'ancien électeur que Votre Altesse Royale vient encore de combler de bontés en nommant le prince Adalbert colonel du régiment des cuirassiers oranges. J'ai été frappé également de ne point trouver, excepté dans les appartements particuliers de la princesse Adalbert, de portrait de Votre Altesse Royale.
Je crains que tous les moyens de conciliation ne soient épuisés, et qu'il ne reste qu'à rappeler l'auguste princesse à la cour de Votre Altesse Royale, dont je suis le plus humble et le plus dévoué sujet.
Sussenlippen.
Extrait de la Gazette officielle de X...
Hier une foule énorme et sympathique se pressait sur le chemin que devait parcourir la voiture de S. A. R. la princesse Adalbert de Sauer-Apfel, nièce de S. A. R. le Grand-Duc régnant. La princesse, accompagnée du distingué diplomate, le comte de Sussenlippen, a quitté le château de Sauer-Apfel à la suite d'événements dont la gravité nous est connue, mais que de hautes considérations politiques nous forcent à taire. Le prince Adalbert de Sauer-Apfel cesse d'être colonel du régiment des cuirassiers orange. La rupture entre les deux cours est complète.
[LES PETITS POIS]
A peine de retour après cinq ans de Japon, le baron de Tomy fut nommé conseiller de légation à X...—Au ministère, on lui donna avec obligeance tous les renseignements sur son nouveau chef; justement le petit T... arrivait de X..., en congé, et put éclairer complétement son collègue sur la position qui l'y attendait.—M. de Tomy apprit que sa nomination avait fait verser d'abondantes larmes aux plus beaux yeux du monde, et que sa future cheffesse ne lui voulait aucun bien de venir prendre une place si parfaitement occupée; quant au ministre, en perdant Z..., il perdait son bras droit, et cela au moment critique où se négociait le mariage de la princesse héritière, et que celui des deux prétendants qu'il importait fort à la France de faire agréer semblait en légère défaveur; le rappel de Z..., admirablement au courant de toutes les ficelles de la négociation, paraissait au représentant de la France une de ces balourdises dont un ministère, être impersonnel, est seul capable, et le remplacement de Z... par un monsieur qui arrivait du Japon, et pour qui les méandres de la diplomatie européenne seraient sans doute un mystère, mettait le comble à la maladresse. M. de Tomy constata donc, sans l'ombre d'un doute, qu'il ne serait rien moins que bienvenu: cependant il espéra secrètement que la fortune lui serait moins contraire qu'on ne voulait le lui faire croire. Il écouta avec recueillement et respect les instructions verbales de son auguste supérieur, se chargea de plusieurs missives pour ses collègues, et reçut le dépôt sacré des dépêches à remettre à son chef, la veille de son départ, et le jour en avait été assez difficile à fixer, car il avait rapporté de ses différentes missions plusieurs tendres superstitions à respecter et auxquelles il avait juré d'avoir égard; mais le mercredi et le dimanche lui appartenaient cependant encore sans réserve; aussi un samedi soir flânait-il quasi tristement vers les sept heures, quand, entrant au café Anglais pour son dernier dîner parisien, il fut surpris de se trouver nez à nez avec Z..., qu'il remplaçait.
—Tiens, vous voilà ici?
—Et vous pas encore parti? Comment cela va-t-il, retour du Japon?
—Mais pas mal. Vous allez me dire un peu, puisque vous voilà, comment on doit se comporter à X...
Ils se mirent à table ensemble. Z..., qui ne pensait qu'au fameux mariage, en fit un cours approfondi et détaillé, sans laisser percer ses regrets qu'on lui eût enlevé l'honneur de pouvoir dire que le succès était son œuvre; il fut bon prince et dit à son collègue qui il fallait flatter, qui craindre, qui tromper, qui flagorner, qui contrecarrer; quant à la jeune princesse, on n'en parlait pas.
Tomy, que le Japon avait barbarisé, demanda si elle avait des préférences; mais Z... lui montra bien clairement que ce qu'il y avait d'important là dedans c'étaient les préférences de la France, c'est-à-dire celles, des deux ou trois gros bonnets qui veillaient à sa destinée.
Tomy crut avoir admirablement compris la question du mariage, et il passa à des questions plus particulières.
—Et Son Excellence?
Z... mangeait des petits pois et en avait la bouche pleine.
—Le meilleur des hommes.
—Et la comtesse? continua Tomy en regardant dans son verre.
—Charmante femme, très-instruite.
Puis Z... ajouta avec une autre intonation:
—Mon Dieu! qu'elle aimerait donc ces petits pois!
—Vous dites, mon cher?
—Je dis que la comtesse adorerait ces petits pois; ils sont tous conservés, là-bas, et comme elle est un peu gourmande, elle les aime mieux frais... Pardon, mon cher, j'en prends encore... Mais quand on en mange depuis trois ans, qui sont durs, secs et racornis, cela vous change.
A partir de ce moment, M. de Tomy fut préoccupé et n'écouta que d'une oreille distraite Z... qui le bourrait d'adresses et d'instructions en tout point contraires à celles dont il était officiellement muni; enfin, Z... lui souhaita bon voyage sans rancune.
—Tous mes hommages à la comtesse.
—Soyez sûr que je n'y manquerai point.
Une fois seul, M. le baron de Tomy oublia promptement le mariage princier, les adresses de fournisseurs, et se posa gravement cette unique question:
—Où trouver ce soir des petits pois?
Il médita quelques minutes, rentra vivement chez lui et ordonna à son domestique d'avoir à lui faire confectionner immédiatement un sac de l'apparence la plus diplomatique.
M. Jean comprit parfaitement ce qu'il fallait à M. le baron, mais s'étonna à part lui de ce que le ministère ne fournît pas le sac avec les dépêches; cependant, comme il était homme de ressource, à onze heures, M. de Tomy était en possession de son sac.
Pour le coup, Jean fut au comble de l'ahurissement quand son maître lui demanda gravement:
—Combien de kilos entreront là dedans?
—Monsieur le baron!...
—Bien, bien... Cette corde est-elle forte, au moins? Je n'ai pas envie que ce sac s'éventre en route.
—Ah! monsieur le baron, c'est un sac de pommes de terre; à cette heure-ci je n'ai pas pu me procurer autre chose; je l'ai fait mettre à la grandeur voulue; j'espère que cela ne contrarie pas monsieur le baron... Quant à la solidité...
Jean se mit à la démontrer à grands coups de poing dans la toile.
—C'est parfait! parfait!
Et M. de Tomy regarda le sac avec une complaisance si visible qu'elle jeta le trouble final dans l'esprit de son valet de chambre.
Enfin Tomy ordonna qu'on le réveillât à quatre heures, et qu'une voiture fût prête à cinq heures précises.
—Monsieur le baron sait pourtant que le train ne part qu'à sept heures et demie.
—Jean, je vous dispense de me donner des conseils.
A cinq heures, M. de Tomy montait en voiture, son sac roulé dans une main, et de l'autre portant son nécessaire de voyage.
—A la Halle!
Mon Dieu! il avait été au Japon, mais il n'avait jamais été à la Halle; il n'était certes pas timide; mais cependant, avec son grand sac vide ballant, son costume de voyage, il sentait qu'il n'avait pas l'air d'un cuisinier, mais qu'il avait l'air drôle.
Avec pas mal de peine, il découvrit la marchande qu'il lui fallait, et fut au comble de la joie quand, à sa question hésitante si elle avait des petits pois en quantité suffisante pour remplir son sac, et il le montrait avec réserve, elle répondit de sa voix la plus sonnante:
—Celui-là et dix autres pareils, mon petit père. Et quels pois! Regardez-moi ça! (Et de ses dents, elle en écossait, puis les faisait sauter sur l'ongle.) Est-ce tendre? est-ce fin? et sucré? Goûtez voir un peu.
Il goûta; elle le regardait avec une certaine anxiété:
—Hein! c'est-y de première qualité? Donnez que je vous arrange ça.—Et elle entassa les pois dans le sac.
—Mettez-en le plus possible.
Il fut presque effrayé d'être si bien obéi; le sac, devenu ventru, était énorme; il tâta le poids et fit la grimace.
—Ah! vos douze kilos y sont, vous n'êtes pas volé!
Il en demeura persuadé et ajouta:
—Est-ce qu'ils se conserveront trois jours?
—Et vous m'en direz des nouvelles, encore.
Il porta gravement son sac à la voiture, ouvrit son nécessaire, alluma une bougie et se mit en devoir d'apposer dans tous les sens et aux deux bouts errants de la ficelle les plus gigantesques cachets; tout de suite cela prit bonne mine, et l'apparence de sac de pommes de terre disparut entièrement.
Il fut charmé et se dit:
—Je pourrai parfaitement porter cela sans être ridicule.
Jean ouvrit de grands yeux quand il vit les dimensions du sac, et que M. le baron lui défendit de le toucher, disant qu'il s'en chargerait seul. Néanmoins, il eut le temps de se rendre compte de la lourdeur, et resta convaincu que ce n'étaient pas là des dépêches.
Pendant trois jours et deux nuits, en voiture, en chemin de fer, en bateau, ce sac ne quitta pas l'œil ou la main de M. de Tomy; les grands cachets le firent regarder avec respect par le vulgaire, et Jean alla jusqu'à imaginer qu'il pouvait contenir de l'or en lingots.
Jamais M. de Tomy n'avait vécu sous le poids d'une pareille responsabilité; ce qu'il dépensa de soins, de précautions, presque de tendresse, pour défendre ce précieux sac de l'humidité, du chaud, des secousses, ne s'imagine point; il ne lut, ne mangea, ne dormit qu'autant que son sac était à l'abri de tout danger. Jean n'en revenait pas et pensa que M. le baron était chargé d'une mission qui allait le faire nommer ambassadeur.
Ils débarquèrent à X..., un assez triste matin, à cinq heures, par un jour indécis. Mais tout parut radieux au jeune diplomate; il était arrivé, et son sac était intact.
Comme il portait des dépêches et des lettres particulières, il se présenta à dix heures chez son chef; son sac l'accompagnait, et il le déposa aussi furtivement que cela était possible sous la première chaise à côté de la porte; mais le coup d'œil d'aigle du ministre avait vu.—Le comte de T... accueillit froidement, quoique courtoisement, son nouveau subordonné, devant lequel il posa de son attitude la plus digne, assis dans son fauteuil de travail, le buste renversé, et la main gauche éparpillant les papiers sur la grande table, tandis que la droite et le regard écoutaient. Le pauvre Tomy pensait qu'il n'avait jamais rencontré un pareil glaçon—toujours et toujours un: Parfaitement, parfaitement.—Enfin, la conversation officielle close, le comte de T... dit assez brusquement:
—Ah çà! qu'est-ce que c'est que ce gros sac que vous avez posé dans le coin?
Le malheureux, à qui ce sac pesait de ses trois journées et de ses deux nuits, répondit d'un air dégagé:
—Mon Dieu, monsieur le ministre, c'est tout simplement un sac de petits pois... mais oui, de petits pois. Voici comment cela est arrivé. La veille de mon départ, je rencontre Z... au café Anglais; le hasard fait qu'il me dit que vous n'avez ici que des légumes conservés, et que madame la comtesse aime les petits pois frais; alors j'ai eu l'idée de lui en apporter un sac... et les voilà.
M. de Tomy fut étonné lui-même de l'effet de sa harangue; le ministre se leva, fit le tour de sa grande table, et, paternellement, lui posant les deux mains sur les épaules:
—Mon cher enfant, ceci est tout simplement un coup de maître. Mais sans permettre à Tomy de répondre, il se rassit et écrivit deux billets dont il parut peser chaque mot.
—Veuillez être assez aimable pour sonner!
Tomy sonna docilement, se demanda quel rapport pouvait exister entre ses petits pois et la correspondance du ministre.
—Qu'on porte à l'instant ces lettres à leur adresse, et qu'on fasse demander à madame la comtesse si elle peut me recevoir avec M. le baron de Tomy.
Puis se tournant vers lui de l'abord le plus amical:
—Vous dînez avec nous ce soir, mon cher ami; je viens d'écrire au prince de V... et au conseiller de B...; nous étions légèrement en froid depuis quelques jours, le mariage traînait, je ne savais par où rompre la glace, vos petits pois sont un admirable prétexte... le prince est gourmand en diable... la comtesse va être ravie, le mariage est fait... Parlez-moi de Paris, du Japon, de tout ce que vous voudrez; je vois que nous nous entendrons parfaitement.
L'accueil de la comtesse fut encore plus réservé et plus digne que ne l'avait été celui du ministre; mais en un instant le sac se trouva placé sur la table, et, l'explication faite, Tomy vit s'éclairer et sourire le charmant visage qui le regardait assez sévèrement une seconde auparavant.
—Ah! mais c'est une idée délicieuse: donnez-moi donc des ciseaux... Monsieur de Tomy, prenez garde à mes pois; sont-ils assez frais, assez verts!
Et elle les écrasait entre ses dents, tout comme la marchande de la halle.
—Comment! vous avez eu le courage de vous charger de ce sac depuis Paris! mais c'est admirable! Mon cher ami, vous avez là un homme précieux; je ne savais pas qu'au Japon l'on apprît de si jolies manières... Comment! vous savez aussi faire la cuisine? Je vois que vous avez tous les talents.
Enfin on permit à Tomy d'aller se reposer, et on lui recommanda de dormir ferme afin d'avoir beaucoup d'esprit à six heures.
Lui parti, la comtesse pensa: C'est donc ce pauvre garçon que je détestais sans le connaître; comme il faut se méfier des jugements téméraires! Certes, le départ de Z... change ma vie, et, dans ce pays, elle n'est pas toujours gaie. Mais, enfin, il est parti, je ne peux plus le faire revenir; ce petit baron a sans nul doute infiniment d'esprit; cette idée des pois est lumineuse; je suis sûre qu'il aura une carrière brillante; je crois qu'on pourra en tirer parti. Allons, j'ai eu tort de tant pleurer; cela ne sert qu'à rendre fort laide.
Le ministre eut, sur la façon d'accommoder les pois, une longue conférence avec sa femme et le cuisinier, et il fut décidé qu'on en servirait à l'anglaise et à la française; le maître queux reçut les plus pressantes adjurations de donner à ces bienheureux pois ses soins les plus particuliers.
A six heures moins un quart, Tomy était dans le salon de la ministresse; elle le reçut comme un vieil ami.
—Vous allez goûter nos pois, dit-elle.
Puis, en quelques mots, elle lui donna tous les éclaircissements sur les nouveaux visages qu'il allait rencontrer. M. de Tomy fut présenté à chacun, par son chef, avec une sollicitude toute particulière: il était de la maison.
Le dîner fut exquis; le prince de V..., de l'humeur la plus joviale; le conseiller de B..., galant et assidu auprès de la comtesse; Tomy, plaisanté et l'objet de l'attention générale.
—Comment! c'était dans un sac à dépêches!
—Mais oui, avec d'immenses cachets; trois jours et deux nuits, et un poids de douze kilos, mon cher prince.
Le prince de V... le regardait avec aménité. Le conseiller de B... lui adressa plusieurs fois la parole.
En sortant de table, le prince dit à son hôte:
—Mon cher ministre, j'avoue que M. de Tomy me paraît un jeune homme remarquable.
Et le conseiller ajouta:
—Vous avez là un garçon qui fera parler de lui.
Le ministre répondit avec sérieux:
—Je l'avais demandé, connaissant son mérite.
Et ces messieurs de la légation constatèrent, avec une pointe de jalousie, le succès du nouveau collègue qui d'emblée avait conquis la confiance de son chef et la bienveillance de la comtesse.
Un mois après on célébrait à X... le mariage de la princesse avec le prétendant patronné par la France.
A quoi tient la destinée des hommes et des princesses!
[PAUVRE THÉODORE!]
Le vicomte de Raffinay s'ennuyait prodigieusement. Il avait beau, grâce à un intérim prolongé, jouir, lui, simple deuxième secrétaire, de toutes les grandeurs de la position de chargé d'affaires, il s'ennuyait. Déjà plusieurs fois il avait pesé sérieusement s'il ne conviendrait pas de mettre la clef sur la porte et de laisser la boutique se tirer d'affaire toute seule. La simple pensée de laisser la «Légation» seule faisait frémir d'horreur l'excellent chancelier, qui craignait sans doute que la «Légation» ne fût prise de mélancolie. Raffinay avait déjà écrit trois magnifiques dépêches au sujet de la peste bovine qui s'était déclarée à X..., et son gouvernement se trouvait parfaitement informé sur ce sujet; il avait aussi médité une quatrième dépêche sur les relations du grand-duché de X... avec la France, mais il avait conclu de s'en tenir à l'intention; heureusement que la chancellerie était ornée de fauteuils fort confortables; on y dormait à ravir, on y jouissait du calme le plus favorable pour fumer poétiquement un nombre illimité de cigarettes. La cire rouge, d'ailleurs, est une source de loisirs très-innocents: aussi Raffinay s'exerçait à l'étude des grands cachets, et était arrivé à une perfection remarquable; il espérait devoir à cette spécialité un avancement rapide.
Un matin qu'il bâillait avec plus d'entrain que d'habitude,—il venait de passer une heure à la fenêtre dans l'espoir d'apercevoir quelque collègue errant qui serait venu partager sa solitude,—il fut tiré de sa torpeur par la perception très-distincte d'une voix féminine discutant avec le cerbère de la légation, et d'un frou-frou de jupes des plus harmonieux. Le chargé d'affaires sonna violemment, mais au même instant le frou-frou et la voix firent une invasion violente dans le sanctuaire de la diplomatie française à X...
—Monsieur, oh! monsieur!
Et l'aimable personne qui apparaissait d'une façon si inattendue tomba sur une chaise et se mit à sangloter.
Raffinay la regardait avec une sorte de terreur respectueuse: les larmes d'une femme avaient le don de le rendre parfaitement stupide; cependant il répondit au Monsieur si expressif par un Madame bien senti; puis, observant mieux l'extrême jeunesse de sa visiteuse: Mademoiselle.
—Non, non, madame, oh! monsieur!... seulement depuis quatre jours...
Et un nouveau déluge de larmes.
Quand on est nourri des mystérieuses traditions de la diplomatie, on sait que, pour arriver à se bien comprendre, rien n'égale une attitude conciliante; et comme Raffinay ne comprenait rien à la présence inopinée, mais agréable, de la dame inconnue, il répéta après elle et avec la même conviction:
—Seulement depuis quatre jours?...
Mais au lieu de la calmer comme il l'espérait par cette concession, elle parut saisie d'un nouveau paroxysme, et s'emparant des mains de Raffinay, sur lesquelles elle courbait sa jolie tête, elle se mit à répéter presque avec des cris:
—Vous me le rendrez, monsieur, n'est-ce pas, vous me le rendrez?... Ah! Théodore!...
Puis, comme suffoquée par le même souvenir:
—Depuis quatre jours, quatre jours, ah! mon Dieu!...
Raffinay sentit la nécessité d'éclaircir la situation, qui devenait ridicule; il fit rasseoir la belle éplorée, car elle était positivement très-jolie et mise comme un ange qu'aurait habillé le bon faiseur; puis, prenant son attitude la plus officielle, il se mit en devoir de l'interroger:
—Pardon, madame, mais je n'ai pas parfaitement compris la situation. A quoi dois-je l'honneur de votre présence ici?
—Mais on l'a arrêté, monsieur, oui, les monstres l'ont arrêté! Et elle se leva comme prête à saisir à la gorge les monstres évoqués; le visage impassible du jeune secrétaire la fit retomber anéantie à sa place.
—Maintenant, madame, je continue et vous prie de me dire qui a été arrêté?
—Mais lui, mais Théodore, mon mari; ah! mon cher mari!
—Ainsi, madame, votre mari a été arrêté; à cela, il y a certainement une raison.
Raffinay arriva peu à peu à la faire s'expliquer; elle le fit avec une éloquence, une fougue, une abondance de paroles qui lui plurent singulièrement, car elles le transportaient bien loin des us et coutumes de X...
—Oui, monsieur, ils l'ont arrêté, un ange... notre voyage de noces. Ah! si ma pauvre maman savait... lui, lui... des faux billets; ah! ce changeur à Strasbourg! ce voleur! ce tigre! Lui, monsieur, c'est un homme qui lui a donné les billets. Est-ce que nous connaissons les billets de ce vilain pays? Et il en avait pris pour quatre mille francs. En pleine gare, oui, monsieur, en pleine gare, on a emmené mon mari, mon cher Théodore. Je suis sûre qu'ils l'ont jeté dans un cachot. Est-ce que vous croyez qu'ils vont le fusiller? Ah! ah! ah! ah! je me tuerai. C'est Théodore qui m'a dit de venir ici, car il a montré un sang-froid... Ah! mon Théodore... et seulement depuis quatre jours... rendez-le-moi, mon mari... oh! je vous aimerai tant!...
Cette péroraison parut douce au jeune diplomate. Il garda pendant quelques secondes un silence olympien; elle le regardait la lèvre émue, l'œil brillant, oppressée par sa vive émotion, tout son être suspendu à la réponse qu'elle attendait.
—Vraiment charmante, pensa-t-il; comme elle vous a une drôle de petite mine! Il prit une feuille de son grand papier officiel, caressa sa moustache de la main gauche, de la droite sa plume, puis, de sa voix la plus mesurée: Le nom de M. votre mari, madame?
—Théodore Jacob...
Le lorgnon du vicomte de Raffinay tomba avec un petit bruit sec sur la table, et il regarda madame Jacob avec un sourire aimable.
—D'après ce que j'ai cru comprendre, marié depuis quatre jours?
Elle fit un signe affirmatif.
—Cette catastrophe me semble évidemment désolante.
—Ah! monsieur, je le connais, il va mourir dans cette prison,—et bien naïvement,—séparé de moi.
—Je le conçois parfaitement.
Comme la jeune femme était encore très-petite fille, elle se crut forcée d'ajouter, tout en baissant les yeux:
—C'est qu'il m'aime beaucoup!
Une seconde fois, le monocle, qui avait repris sa place, retomba sur la table, et le vicomte de Raffinay prononça, avec un sourire qui sembla impitoyable à madame Jacob:
—Le cas est très-grave!
—Très-grave, ah! ah! ah!... Elle hésita un instant entre une attaque de nerfs et un évanouissement, et finit par sangloter.
Raffinay ne broncha pas.
—Oui, madame, car, enfin, M. votre mari avait en sa possession et essayait de mettre en circulation des billets faux.
—Mais on les lui avait donnés. Nous... nous sommes riches, monsieur.
Elle comprenait que, dans ce cas-là, c'était une bien meilleure défense que de dire: Nous sommes honnêtes.
—Mais, madame, quant à moi, je ne doute point de l'innocence de M. Théodore Jacob, mais il faudra la prouver, il faudra télégraphier en France, prendre des renseignements; cela peut durer trois... quatre jours... une semaine...
—Une semaine, monsieur! une semaine sans voir Théodore! jamais! Je veux partager sa prison, je le veux!
—Ceci est impossible, madame; vous resterez sous la protection de votre légation.—Et Raffinay releva noblement la tête, en pensant qu'il était lui-même cette légation.—M. votre mari sera rendu à la liberté.
Madame Théodore Jacob ne paraissait point parfaitement satisfaite et rassurée par la perspective d'être protégée par la légation; cependant elle avait séché ses larmes, ce qui la rendait infiniment plus jolie.
Le vicomte de Raffinay constata mentalement qu'il ne s'ennuyait plus.
—Madame, il y aura des démarches à faire.
—Oui, monsieur.
—Votre présence sera indispensable.
—J'irai au bout du monde pour mon cher Théodore!...
—Nous allons d'abord nous rendre chez le directeur de la police.
Pour la première fois, madame Théodore Jacob envisagea franchement le vicomte de Raffinay: il lui fit un peu peur; elle se demanda si Théodore trouverait bon qu'elle sortît seule avec ce jeune homme. Puis, la pensée de son mari étendu sur la paille humide d'un cachot lui rendit tout son courage, et s'armant de sa dignité la plus sérieuse:
—Je suis prête, monsieur...
—Vous me permettrez, madame, d'envoyer chercher une voiture, car il s'agit de ne pas perdre un instant.
—J'en ai une en bas...
—Alors, madame, je suis à vos ordres.
Dans la voiture, la jeune femme eut de nouveau recours aux sanglots; Raffinay sentit qu'il y allait de son honneur d'apaiser un peu son chagrin.
—Mon Dieu, madame, permettez-moi de vous dire que vous vous affligez trop; cette aventure est désagréable, pénible, ennuyeuse, et voilà tout; un jour ou deux de patience, et M. votre mari sera rendu à la liberté; je me mets jusque-là tout à votre disposition, et si je puis vous être bon à quelque chose, j'en serai charmé, croyez-le bien.
—Ah! monsieur, je vous remercie; mais songez qu'il y a seulement quatre jours que nous sommes mariés... Ah! si l'on m'avait prédit une chose pareille!
—Croyez-en ma vieille expérience, madame: quand vous aurez dix ans de mariage, une séparation de deux ou trois jours vous semblera moins effrayante.
Madame Théodore Jacob leva une seconde fois vers le vicomte de Raffinay son joli visage attristé: cela lui semblait drôle, ce jeune homme qui parlait de vieille expérience; elle ne savait point que MM. les diplomates se piquent d'en être pétris, après deux ans de chancellerie; elle demanda tout bonnement:
—Quel âge avez-vous, monsieur?
—Madame, j'avoue vingt-neuf ans.
—Tiens! c'est l'âge de Théodore; seulement, il est blond.
Cela fit plaisir au diplomate, qui était brun.
—Madame, vous voici chez M. le directeur de la police...
—Ah! j'ai peur!
—Pensez à M. votre mari, madame; n'ayez aucune crainte, je suis là...
—Qu'est-ce qu'on va me demander?...
—Soyez sûre, madame, qu'on vous ménagera infiniment...
Je ne vous quitterai pas, poursuivit-il. Veuillez vous appuyer sur mon bras...
Elle était tremblante comme la feuille, pâlissait et rougissait sous son voile. L'abord imposant du directeur de la police la terrifia; ses grandes lunettes, sa barbe en broussaille, tout, jusqu'à la poussière qui couvrait son bureau chargé de paperasses, lui sembla indiquer une horrible sévérité. Elle admira l'aisance de son introducteur:
—Mon cher directeur, comment traitez-vous mes nationaux? on les empoigne dans les gares; nous venons vous demander justice.
—Monsieur le chargé d'affaires, je suis plus désolé que vous; c'est un cas très-difficile, très-difficile; je pense que madame va nous expliquer; mais les billets étaient faux, monsieur le chargé d'affaires, et alors, vous comprenez...
—Non, mon cher directeur, je ne comprends rien du tout; on n'a jamais vu arrêter les gens pendant leur voyage de noces.
—Je suis désolé, vraiment désolé, madame!...
—Il y a là une erreur étonnante...
La jeune femme se jeta à la rescousse.
—Monsieur le commissaire de police, c'est le changeur à Strasbourg, je vous le jure. Ah! rendez-moi mon mari.
—Je veux bien... je veux bien... madame.
Ici, Raffinay reprit son rôle.
—Permettez, madame, que j'explique la chose à M. le directeur de la police...
Et les deux hommes se reculèrent jusqu'à l'embrasure de la croisée. La pauvre petite femme épiait leurs regards, voyait leurs sourires et pensait:
—Ah! Théodore, qu'est-ce qu'on va lui donner pour son déjeuner? Et lui qui s'ennuie s'il reste une heure sans m'embrasser... Comme ce monsieur est bien! Je savais que les diplomates étaient tous distingués... (et un petit soupir, car Théodore est dans les châles en gros)... Jamais Aglaé ne voudra croire que je me suis promenée toute seule avec un jeune homme; il est vicomte! comme il a été bon pour moi, je le dirai à Théodore.—Qu'est-ce qu'ils disent?—Ah! mon Théodore chéri, je pense à toi, va! (Un nouveau soupir.)
Raffinay revint vers elle.
—Madame, je vais être admis à voir M. votre mari.
—Ah! monsieur, ah! où l'a-t-on mis?... Pas dans un cachot?