[Notes de transcription]

[Table des Matières]




Uranie


OUVRAGES PUBLIÉS

dans la

COLLECTION GUILLAUME


Édition du Figaro


ALPHONSE DAUDET Tartarin sur les Alpes 1 vol.
PIERRE LOTI Madame Chrysanthème 1 vol.

Paris. — Imp. Lahure, rue de Fleurus, 9.


COLLECTION GUILLAUME

(Édition du Figaro)

CAMILLE FLAMMARION


Uranie


Illustrations

DE BIELER, GAMBARD ET MYRBACH

PARIS
C. MARPON ET E. FLAMMARION
Éditeurs
26, RUE RACINE, 26
1889


Uranie


PREMIÈRE PARTIE


La Muse du Ciel



I

J’avais dix-sept ans. Elle s’appelait Uranie.

Uranie était-elle une blonde jeune fille aux yeux bleus, un rêve de printemps, une innocente, mais curieuse fille d’Ève? Non, elle était simplement, comme autrefois, l’une des neuf Muses, celle qui présidait à l’Astronomie et dont le regard céleste animait et dirigeait le chœur des sphères; elle était l’idée angélique qui plane au-dessus des lourdeurs terrestres; elle n’avait ni la chair troublante, ni le cœur dont les palpitations se communiquent à distance, ni la tiède chaleur de la vie humaine; mais elle existait pourtant, dans une sorte de monde idéal, supérieur et toujours pur, et toutefois elle était assez humaine par son nom, par sa forme, pour produire sur une âme d’adolescent une impression vive et profonde, pour faire naître dans cette âme un sentiment indéfini, indéfinissable, d’admiration et presque d’amour.

Le jeune homme dont la main n’a pas encore touché au fruit divin de l’arbre du Paradis, celui dont les lèvres sont restées ignorantes, dont le cœur n’a point encore parlé, dont les sens s’éveillent au milieu du vague des aspirations nouvelles, celui-là pressent, dans les heures de solitude et même à travers les travaux intellectuels dont l’éducation contemporaine accable son cerveau, celui-là pressent le culte auquel il devra bientôt sacrifier, et personnifie d’avance sous des formes variées l’être charmant qui flotte dans l’atmosphère de ses rêves. Il veut, il désire atteindre cet être inconnu, mais ne l’ose pas encore, et peut-être ne l’oserait-il jamais dans la candeur de son admiration, si quelque avance secourable ne lui venait en aide. Si Chloé n’est point instruite, il faut que l’indiscrète et curieuse Lycénion se charge d’instruire Daphnis.

Tout ce qui nous parle de l’attraction encore inconnue peut nous charmer, nous frapper, nous séduire. Une froide gravure, montrant l’ovale d’un pur visage, une peinture, même antique, une sculpture — une sculpture surtout — éveille un mouvement nouveau dans nos cœurs, le sang se précipite ou s’arrête, l’idée traverse comme un éclair notre front rougissant et demeure flottante dans notre esprit rêveur. C’est le commencement des désirs, c’est le commencement de la vie, c’est l’aurore d’une belle journée d’été annonçant le lever du soleil.

Pour moi, mon premier amour, mon adolescente passion avait, non pour objet assurément, mais pour cause déterminante,... une Pendule!... C’est assez bizarre, mais c’est ainsi. Des calculs fort insipides me prenaient tous mes après-midi, de deux heures à quatre heures: il s’agissait de corriger les observations d’étoiles ou de planètes faites la nuit précédente en leur appliquant les réductions provenant de la réfraction atmosphérique, laquelle dépend elle-même de la hauteur du baromètre et de la température. Ces calculs sont aussi simples qu’ennuyeux; on les fait machinalement, à l’aide de tables préparées, et en pensant à toute autre chose.

L’illustre Le Verrier était alors directeur de l’Observatoire de Paris. Point artiste du tout, il possédait pourtant dans son cabinet de travail une pendule en bronze doré, d’un fort beau caractère, datant de la fin du premier Empire et due au ciseau de Pradier. Le socle de cette pendule représentait, en bas-relief, la naissance de l’Astronomie dans les plaines de l’Égypte. Une sphère céleste massive, ceinte du cercle zodiacal, soutenue par des sphinx, dominait le cadran. Des dieux égyptiens ornaient les côtés. Mais la beauté de cette œuvre artistique consistait surtout en une ravissante petite statue d’Uranie, noble, élégante, je dirais presque majestueuse.

La Muse céleste se tenait debout. De la main droite elle mesurait, à l’aide d’un compas, les degrés de la sphère étoilée; sa main gauche, tombant, portait une petite lunette astronomique. Superbement drapée, elle planait dans l’attitude de la noblesse et de la grandeur. Je n’avais point encore vu de visage plus beau que le sien. Éclairé de face, ce pur visage se montrait grave et austère. Si la lumière arrivait obliquement, il devenait plutôt méditatif. Mais si la lumière venait d’en haut et de côté, ce visage enchanté s’illuminait d’un mystérieux sourire, son regard devenait presque caressant, une exquise sérénité faisait place à l’expression d’une sorte de joie, d’aménité et de bonheur que l’on avait plaisir à contempler. C’était comme un chant intérieur, comme une poétique mélodie. Ces changements d’expression faisaient vraiment vivre la statue. Muse et déesse, elle était belle, elle était charmante, elle était admirable.

Chaque fois que j’étais appelé auprès de l’éminent mathématicien, ce n’était point sa gloire universelle qui m’impressionnait le plus. J’oubliais les formules de logarithmes et même l’immortelle découverte de la planète Neptune pour subir le charme de l’œuvre de Pradier. Ce beau corps, si admirablement modelé sous son antique draperie, cette gracieuse attache du cou, cette figure expressive, attiraient mes regards et captivaient ma pensée. Bien souvent, lorsque vers quatre heures nous quittions le bureau pour rentrer dans Paris, j’épiais par la porte entr’ouverte l’absence du directeur. Le lundi et le mercredi étaient les meilleurs jours, le premier à cause des séances de l’Institut, auxquelles il ne manquait guère, le second à cause de celles du Bureau des longitudes, qu’il fuyait avec le plus profond dédain et qui lui faisaient quitter l’Observatoire tout exprès pour mieux marquer son mépris. Alors je me plaçais bien en face de ma chère Uranie, je la regardais à mon aise, je m’extasiais de la beauté de ses formes, et je partais plus satisfait, mais non plus heureux. Elle me charmait, mais elle me laissait des regrets.

Un soir — le soir où je découvris ses changements de physionomie suivant l’éclairage — j’avais trouvé le cabinet grand ouvert, une lampe posée sur la cheminée et illuminant la Muse sous l’un de ses aspects les plus séduisants. La lumière oblique caressait doucement le front, les joues, les lèvres et la gorge. L’expression était merveilleuse. Je m’approchai et je la contemplai, d’abord immobile. Puis l’idée me vint de déplacer la lampe et de faire jouer la lumière sur les épaules, le bras, le cou, la chevelure. La statue semblait vivre, penser, se réveiller et sourire encore. Sensation bizarre, sentiment étrange, j’en étais véritablement épris: d’admirateur j’étais devenu amoureux. On m’eût fort surpris alors si l’on m’eût affirmé que ce n’était point là le véritable amour et que ce platonisme n’était qu’un rêve enfantin. Le Directeur arriva, ne parut pas aussi étonné de ma présence que j’aurais pu le craindre (on passait souvent par ce cabinet pour se rendre aux salles d’observation). Mais au moment où je posais la lampe sur la cheminée: «Vous êtes en retard pour Jupiter», me dit-il. Et comme je franchissais le seuil: «Est-ce que vous seriez poète?» ajouta-t-il d’un air de profond dédain, en appuyant longuement sur la dernière syllabe, comme s’il eût dit poâte.

J’aurais pu lui répliquer par les exemples de Kepler, de Galilée, de d’Alembert, des deux Herschel, et d’autres illustres savants, qui furent poètes en même temps qu’astronomes; j’aurais pu lui rappeler le souvenir du premier Directeur de l’Observatoire même, Jean-Dominique Cassini, qui chanta Uranie en vers latins, italiens et français; mais les élèves de l’Observatoire n’avaient pas l’habitude de répliquer quoi que ce fût au sénateur-directeur. Les sénateurs étaient alors des personnages, et le Directeur de l’Observatoire était alors inamovible. Et puis, assurément, notre grand géomètre aurait regardé le plus merveilleux poème, du Dante, de l’Arioste, ou d’Hugo, du même air de profond dédain dont un beau chien de Terre-Neuve regarde un verre de vin qu’on approche de sa bouche. D’ailleurs, j’étais incontestablement dans mon tort.

Cette charmante figure d’Uranie, comme elle me poursuivait, avec toutes ses délicieuses expressions de physionomie! Son sourire était si gracieux! Et puis, ses yeux de bronze avaient parfois un véritable regard. Il ne lui manquait que la parole. Or, la nuit suivante, à peine endormi, je la revis devant moi, la sublime déesse, et cette fois elle me parla.

Oh! elle était bien vivante. Et quelle jolie bouche! j’aurais baisé chaque parole.... «Viens, me dit-elle, viens dans le ciel, là-haut, loin de la Terre; tu domineras ce bas monde, tu contempleras l’immense univers dans sa grandeur. Tiens, regarde!»


II

Alors je vis la Terre qui tombait dans les profondeurs béantes de l’immensité; les coupoles de l’Observatoire, Paris illuminé, descendaient vite; tout en me sentant immobile, j’eus une impression analogue à celle qu’on éprouve en ballon lorsqu’en s’élevant dans les airs on voit la Terre descendre. Je montai, je montai longtemps, emporté dans un magique essor vers le zénith inaccessible. Uranie était près de moi, un peu plus élevée, me regardant avec douceur et me montrant les royaumes d’en bas. Le jour était revenu. Je reconnus la France, le Rhin, l’Allemagne, l’Autriche, l’Italie, la Méditerranée, l’Espagne, l’océan Atlantique, la Manche, l’Angleterre. Mais toute cette lilliputienne géographie se rapetissait très vite. Bientôt le globe terrestre fut réduit aux dimensions apparentes de la lune en son dernier quartier, puis d’une petite pleine lune.

«Voilà! me dit-elle, ce fameux globe terrestre sur lequel s’agitent tant de passions, et qui enferme dans son cercle étroit la pensée de tant de millions d’êtres dont la vue ne s’étend pas au delà. Regarde comme toute son apparente grandeur diminue à mesure que notre horizon se développe. Nous ne distinguons déjà plus l’Europe de l’Asie. Voici le Canada et l’Amérique du Nord. Que tout cela est minuscule!»

En passant dans le voisinage de la Lune, j’avais remarqué les paysages montagneux de notre satellite, les cimes rayonnantes de lumière, les profondes vallées remplies d’ombre, et j’aurais voulu m’y arrêter pour étudier de plus près ce séjour voisin; mais, dédaignant d’y jeter même un simple regard, Uranie m’entraînait d’un vol rapide vers les régions sidérales.

Nous montions toujours. La Terre, diminuant de plus en plus à mesure que nous nous en éloignions, arriva à être réduite à l’aspect d’une simple étoile, brillant par l’illumination solaire au sein de l’immensité vide et noire. Nous avions tourné vers le Soleil, qui resplendissait dans l’espace sans l’éclairer, et nous voyions, en même temps que lui, les étoiles et les planètes, que sa lumière n’effaçait plus parce qu’elle n’éclairait pas l’éther invisible. L’angélique déesse me montra Mercure, dans le voisinage du Soleil, Vénus, qui brillait du côté opposé, la Terre, égale à Vénus comme aspect et comme éclat, Mars dont je reconnus les méditerranées et les canaux, Jupiter avec ses quatre lunes énormes, Saturne, Uranus. «Tous ces mondes, me dit-elle, sont soutenus dans le vide par l’attraction du Soleil, autour duquel ils circulent avec vitesse. C’est un chœur harmonieux gravitant autour du centre. La Terre n’est qu’une île flottante, un hameau de cette grande patrie solaire, et cet empire solaire n’est lui-même qu’une province au sein de l’immensité sidérale.»

Nous montions toujours. Le Soleil et son système s’éloignaient rapidement; la Terre n’était plus qu’un point, Jupiter lui-même, ce monde si colossal, se montra amoindri comme Mars et Vénus, à un petit point minuscule à peine supérieur à celui de la Terre.

Nous passâmes en vue de Saturne, ceint de ses anneaux gigantesques, et dont le témoignage seul suffirait pour prouver l’immense et inimaginable variété qui règne dans l’univers, Saturne, véritable système à lui seul avec ses anneaux formés de corpuscules emportés dans une rotation vertigineuse, et avec ses huit satellites l’accompagnant comme un céleste cortège!

A mesure que nous montions, notre soleil diminuait de grandeur. Bientôt il descendit au rang d’étoile, puis perdit toute majesté, toute supériorité sur la population sidérale, et ne fut plus qu’une étoile à peine plus brillante que les autres. Je contemplais toute cette immensité étoilée au sein de laquelle nous nous élevions toujours, et je cherchais à reconnaître les constellations; mais elles commençaient à changer sensiblement de formes, à cause de la différence de perspective causée par mon voyage. Je crus voir notre soleil, devenu insensiblement une toute petite étoile, se réunir à la constellation du Centaure, tandis qu’une nouvelle lumière, pâle, bleuâtre, assez étrange, m’arrivait de la région vers laquelle Uranie m’emportait. Cette clarté n’avait rien de terrestre et ne me rappelait aucun des effets que j’avais admirés dans les paysages de la Terre, ni parmi les tons si changeants des crépuscules après l’orage, ni dans les brumes indécises du matin, ni pendant les heures calmes et silencieuses du clair de lune sur le miroir de la mer. Ce dernier effet est peut-être celui dont cet aspect se rapprochait le plus, mais cette étrange lumière était, et elle devenait de plus en plus vraiment bleue, bleue non d’un reflet d’azur céleste ou d’un contraste analogue à celui que produit la lumière électrique comparée à celle du gaz, mais bleue comme si le Soleil lui-même eût été bleu!

Quelle ne fut pas ma stupéfaction lorsque je m’aperçus que nous nous approchions, en effet, d’un soleil absolument bleu, comme un disque brillant qui eût été découpé dans nos plus beaux ciels terrestres, et se détachant lumineusement sur un fond entièrement noir, tout constellé d’étoiles! Ce soleil saphir était le centre d’un système de planètes éclairées par sa lumière. Nous allions passer tout près de l’une de ces planètes. Le soleil bleu s’agrandissait à vue d’œil; mais, nouveauté aussi singulière que la première, la lumière dont il éclairait cette planète se compliquait d’un certain côté d’une coloration verte. Je regardai de nouveau dans le ciel et j’aperçus un second soleil, celui-ci d’un beau vert émeraude! Je n’en croyais pas mes yeux.

«Nous traversons, me dit Uranie, le système solaire de Gamma d’Andromède, dont tu ne vois encore qu’une partie, car il se compose en réalité, non de ces deux soleils, mais de trois, un bleu, un vert, et un jaune-orange. Le soleil bleu, qui est le plus petit, tourne autour du soleil vert, et celui-ci gravite avec son compagnon autour du grand soleil orangé que tu vas apercevoir dans un instant.»

Aussitôt, en effet, je vis paraître un troisième soleil, coloré de cet ardent rayonnement dont le contraste avec ses deux compagnons produisait la plus bizarre des illuminations. Je connaissais bien ce curieux système sidéral, pour l’avoir plus d’une fois observé au télescope; mais je ne me doutais point de sa splendeur réelle. Quelles fournaises, quels éblouissements! Quelle vivacité de couleurs dans cette étrange source de lumière bleue, dans cette illumination verte du second soleil, et dans ce rayonnement d’or fauve du troisième!

Mais nous nous étions approchés, comme je l’ai dit, de l’un des mondes appartenant au système du soleil saphir. Tout était bleu, paysages, eaux, plantes, rochers, légèrement verdis du côté éclairé par le second soleil, et à peine touchés des rayons du soleil orange qui se levait à l’horizon lointain. A mesure que nous pénétrions dans l’atmosphère de ce monde, une musique suave et délicieuse s’élevait dans les airs, comme un parfum, comme un rêve. Je n’avais jamais rien entendu de pareil. La douce mélodie, profonde, lointaine, semblait venir d’un chœur de harpes et de violons soutenu par un accompagnement d’orgues. C’était un chant exquis, qui charmait dès le premier instant, qui n’avait pas besoin d’être analysé pour être compris, et qui remplissait l’âme de volupté. Il me semblait que je serais resté une éternité à l’écouter: je n’osais adresser la parole à mon guide, tant je craignais d’en perdre une note. Uranie s’en aperçut. Elle étendit la main vers un lac et me désigna du doigt un groupe d’êtres ailés qui planaient au-dessus des eaux bleues.

Ils n’avaient point la forme humaine terrestre. C’étaient des êtres évidemment organisés pour vivre dans l’air. Ils semblaient tissés de lumière. De loin, je les pris d’abord pour des libellules: ils en avaient la forme svelte et élégante, les vastes ailes, la vivacité, la légèreté. Mais en les examinant de plus près, je m’aperçus de leur taille, qui n’était pas inférieure à la nôtre, et je reconnus à l’expression de leurs regards que ce n’étaient point des animaux. Leurs têtes ressemblaient également à celles des libellules, et, comme ces êtres aériens, ils n’avaient pas de jambes. La musique si délicieuse que j’entendais n’était autre que le bruit de leur vol. Ils étaient très nombreux, plusieurs milliers peut-être.

On voyait, sur les sommets des montagnes, des plantes qui n’étaient ni des arbres ni des fleurs, qui élevaient de frêles tiges à d’énormes hauteurs, et ces tiges ramifiées portaient, comme en tendant les bras, de larges coupes en forme de tulipes. Ces plantes étaient animées; du moins, comme nos sensitives et plus encore, et comme la desmodie aux feuilles mobiles, elles manifestaient par des mouvements leurs impressions intérieures. Ces bosquets formaient de véritables cités végétales. Les habitants de ce monde n’avaient pas d’autres demeures que ces bosquets, et c’est au milieu de ces sensitives parfumées qu’ils se reposaient lorsqu’ils ne flottaient pas dans les airs.

«Ce monde te paraît fantastique, fit Uranie, et tu te demandes quelles idées peuvent avoir ces êtres, quelles mœurs, quelle histoire, quelles espèces d’arts, de littérature et de sciences. Il serait long de répondre à toutes les questions que tu pourrais faire. Sache seulement que leurs yeux sont supérieurs à vos meilleurs télescopes, que leur système nerveux vibre au passage d’une comète et découvre électriquement des faits que vous ne connaîtrez jamais sur la Terre. Les organes que tu vois au-dessous des ailes leur servent de mains plus habiles que les vôtres. Pour imprimerie, ils ont la photographie directe des événements et la fixation phonétique des paroles mêmes. Ils ne s’occupent, du reste, que de recherches scientifiques, c’est-à-dire de l’étude de la nature. Les trois passions qui absorbent la plus grande partie de la vie terrestre, l’âpre désir de la fortune, l’ambition politique et l’amour, leur sont inconnues, parce qu’ils n’ont besoin de rien pour vivre, parce qu’il n’y a pas de divisions internationales ni d’autre gouvernement qu’un conseil d’administration, et parce qu’ils sont androgynes.

— Androgynes! répliquai-je. Et j’osai ajouter: Est-ce mieux?

— C’est autre. Ce sont de grands troubles de moins dans une humanité.

«Il faut, continua-t-elle, se dégager entièrement des sensations et des idées terrestres pour être en situation de comprendre la diversité infinie manifestée par les différentes formes de la création. De même que sur votre planète les espèces ont changé d’âge en âge, depuis les êtres si bizarres des premières époques géologiques jusqu’à l’apparition de l’humanité, de même que maintenant encore la population animale et végétale de la Terre est composée des formes les plus diverses, depuis l’homme jusqu’au corail, depuis l’oiseau jusqu’au poisson, depuis l’éléphant jusqu’au papillon; de même, et sur une étendue incomparablement plus vaste, parmi les innombrables terres du ciel, les forces de la nature ont donné naissance à une diversité infinie d’êtres et de choses. La forme des êtres est, en chaque monde, le résultat des éléments spéciaux à chaque globe, substances, chaleur, lumière, électricité, densité, pesanteur.

Les formes, les organes, le nombre des sens — vous n’en avez que cinq, et ils sont assez pauvres  — dépendent des conditions vitales de chaque sphère. La vie est terrestre sur la Terre, martienne sur Mars, saturnienne sur Saturne, neptunienne sur Neptune, c’est-à-dire appropriée à chaque séjour, ou pour mieux dire, plus rigoureusement encore, produite et développée par chaque monde selon son état organique et suivant une loi primordiale à laquelle obéit la nature entière: la loi du Progrès.»

Pendant qu’elle me parlait, j’avais suivi du regard le vol des êtres aériens vers la cité fleurie et j’avais vu avec stupéfaction les plantes se mouvoir, s’élever ou s’abaisser pour les recevoir; le soleil vert était descendu au-dessous de l’horizon et le soleil orange s’était élevé dans le ciel; le paysage était décoré d’une coloration féerique sur laquelle planait une lune énorme, mi-partie orangée et mi-partie verte. Alors l’immense mélodie qui remplissait l’atmosphère s’arrêta, et au milieu d’un profond silence j’entendis un chant, s’élevant d’une voix si pure que nulle voix humaine ne pourrait lui être comparée.

«Quel merveilleux système, m’écriai-je, qu’un tel monde illuminé par de tels flambeaux! Ce sont donc là les étoiles doubles, triples, multiples, vues de près.

— Splendides soleils que ces étoiles! répondit la déesse. Gracieusement associées dans les liens d’une attraction mutuelle, vous les voyez de la Terre, bercées deux à deux au sein des cieux, toujours belles, toujours lumineuses, toujours pures. Suspendues dans l’infini, elles s’appuient l’une sur l’autre sans jamais se toucher, comme si leur union, plus morale que matérielle, était régie par un principe invisible et supérieur, et suivant des courbes harmonieuses, elles gravitent en cadence l’une autour de l’autre, couples célestes éclos au printemps de la création dans les campagnes constellées de l’immensité. Tandis que les soleils simples comme le vôtre brillent solitaires, fixes, tranquilles, dans les déserts de l’espace, les soleils doubles et multiples semblent animer par leurs mouvements, leur coloration et leur vie, les régions silencieuses du vide éternel. Ces horloges sidérales marquent pour vous les siècles et les ères des autres univers.

«Mais, ajouta-t-elle, continuons notre voyage. Nous ne sommes qu’à quelques trillions de lieues de la Terre.

— Quelques trillions?

— Oui. Si nous pouvions entendre d’ici les bruits de votre planète, ses volcans, ses canonnades, ses tonnerres, ou les vociférations des grandes foules les jours de révolution, ou les chants pieux des églises qui s’élèvent vers le Ciel, la distance est telle qu’en admettant que ces bruits puissent la franchir avec la vitesse du son dans l’air, ils n’emploieraient pas moins de quinze millions d’années pour arriver jusqu’ici. Nous entendrions aujourd’hui seulement ce qui se passait sur la Terre il y a quinze millions d’années.

«Cependant nous sommes encore, relativement à l’immensité de l’univers, très voisins de ta patrie.

«Tu reconnais toujours votre soleil, là-bas, toute petite étoile. Nous ne sommes pas sortis de l’univers auquel il appartient avec son système de planètes.

«Cet univers se compose de plusieurs milliards de soleils, séparés les uns des autres par des trillions de lieues.

«Son étendue est si considérable, qu’un éclair, à la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde, emploierait quinze mille ans à le traverser.

«Et partout, partout des soleils, de quelque côté que nous dirigions nos regards; partout des sources de lumière, de chaleur et de vie, sources d’une variété inépuisable, soleils de tout éclat, de toutes grandeurs, de tout âge, soutenus dans le vide éternel, dans l’éther luminifère, par l’attraction mutuelle de tous et par le mouvement de chacun. Chaque étoile, soleil énorme, tourne sur elle-même comme une sphère de feu et vogue vers un but. Votre soleil marche et vous emporte vers la constellation d’Hercule, celui dont nous venons de traverser le système marche vers le sud des Pléiades, Sirius se précipite vers la Colombe, Pollux s’élance vers la Voie lactée, tous ces millions, tous ces milliards de soleils courent à travers l’immensité avec des vitesses qui atteignent deux, trois et quatre cent mille mètres par seconde! C’est le Mouvement qui soutient l’équilibre de l’univers, qui en constitue l’organisation, l’énergie et la vie.»


III

Depuis longtemps déjà le système tricolore avait fui sous notre essor. Nous passâmes dans le voisinage d’un grand nombre de mondes bien différents de la patrie terrestre. Les uns me parurent entièrement couverts d’eau et peuplés d’êtres aquatiques, les autres uniquement peuplés de plantes. Nous nous arrêtâmes près de plusieurs. Quelle inimaginable variété!

Sur l’un d’entre eux, tous les habitants me parurent particulièrement beaux. Uranie m’apprit que l’organisation y est toute différente de celle des enfants de la Terre et que l’être humain y perçoit les opérations physico-chimiques qui s’accomplissent dans l’entretien du corps. Dans notre organisme terrestre, nous ne voyons pas comment, par exemple, les aliments absorbés s’assimilent, comment le sang, les tissus, les os, se renouvellent; toutes les fonctions s’accomplissent instinctivement, sans que la pensée les perçoive. Aussi subit-on mille maladies, dont l’origine est cachée et souvent introuvable. Là, l’être humain sent les actes de son entretien vital, comme nous sentons un plaisir ou une douleur. De chaque molécule du corps, pour ainsi dire, part un nerf qui transmet au cerveau les impressions variées qu’elle reçoit. Si l’homme terrestre était doué d’un pareil système nerveux, en plongeant ses regards dans l’organisme par l’intermédiaire des nerfs, il verrait comment l’aliment se transforme en chyle, celui-ci en sang, le sang en chair, en substance musculaire, nerveuse, etc.: il se verrait lui-même. Mais nous en sommes loin, le centre animique de nos perceptions étant embarrassé par les nerfs multipliés des lobes cérébraux et des couches optiques.

Sur un autre globe que nous traversâmes pendant la nuit, c’est-à-dire du côté de son hémisphère nocturne, les yeux humains sont organisés de telle sorte qu’ils sont lumineux, qu’ils éclairent, comme si quelque émanation phosphorescente irradiait de leur étrange foyer. Une réunion nocturne composée d’un grand nombre de personnes offre un aspect véritablement fantastique, parce que la clarté comme la couleur des yeux changent suivant les passions diverses qui les animent. De plus, la puissance de ces regards est telle qu’ils exercent une influence électrique et magnétique d’une intensité variable, et qu’en certains cas ils peuvent foudroyer, faire tomber morte la victime sur laquelle se fixe toute l’énergie de leur volonté.

Un peu plus loin, mon guide céleste me signala un monde où les organismes jouissent d’une faculté précieuse, c’est que l’âme peut changer de corps sans passer par la circonstance de la mort, souvent désagréable, et toujours triste. Un savant qui a travaillé toute sa vie pour l’instruction de l’humanité et voit arriver la fin de ses jours sans avoir pu terminer ses nobles entreprises, peut changer de corps avec un jeune adolescent et recommencer une nouvelle vie, plus utile encore que la première. Il suffit, pour cette transmigration, du consentement de l’adolescent et de l’opération magnétique d’un médecin compétent. On voit aussi parfois deux êtres, unis par les liens si doux et si forts de l’amour, opérer un pareil échange de corps après plusieurs années d’union: l’âme de l’époux vient habiter le corps de l’épouse, et réciproquement, pour le reste de leur existence. L’expérience intime de la vie devient incomparablement plus complète pour chacun d’eux. On voit aussi des savants, des historiens, désireux de vivre deux siècles au lieu d’un, se plonger dans des sommeils factices d’hibernation artificielle qui suspend leur vie la moitié de chaque année et même davantage. Quelques-uns même parviennent à vivre trois fois plus longtemps que la vie normale des centenaires.

Quelques instants après, traversant un autre système, nous rencontrâmes un genre d’organisations tout autre encore et assurément supérieur au nôtre. Chez les habitants de la planète que nous avions alors sous les yeux, monde éclairé par un brillant soleil hydrogéné, la pensée n’est pas obligée de passer par la parole pour se manifester. Combien de fois ne nous est-il pas arrivé, lorsqu’une idée lumineuse ou ingénieuse vient d’occuper notre cerveau, de vouloir l’exprimer ou l’écrire, et, pendant le temps que nous commençons à parler ou à écrire, de sentir déjà l’idée dissipée, envolée, obscurcie ou métamorphosée? Les habitants de cette planète ont un sixième sens, que l’on pourrait appeler autotélégraphique, en vertu duquel, quand l’auteur ne s’y oppose pas, la pensée se communique au dehors et peut se lire sur un organe qui occupe à peu près la place de votre front. Ces conversations silencieuses sont souvent les plus profondes et les plus précises; elles sont toujours les plus sincères.

Nous sommes naïvement disposés à croire que l’organisation humaine ne laisse rien à désirer sur la Terre. Pourtant, n’avons-nous jamais regretté d’être obligé d’entendre malgré nous des paroles désagréables, un discours absurde, un sermon gonflé de vide, de la mauvaise musique, des médisances ou des calomnies? Nos grammaires ont beau prétendre que nous pouvons «fermer l’oreille» à ces discours, il n’en est malheureusement rien. Vous ne pouvez pas fermer vos oreilles comme vos yeux. Il y a là une lacune. J’ai été fort surpris de remarquer une planète où la nature n’a pas oublié ce détail. Comme nous nous y arrêtions un instant, Uranie me signala ces oreilles qui se fermaient ainsi que des paupières. «Il y a là, me dit-elle, bien moins de sourdes colères que chez vous, mais les divisions entre les partis politiques y sont beaucoup plus accusées, les adversaires ne voulant rien entendre, et y réussissant effectivement malgré les avocats les plus loquaces.»

Sur un autre monde, dans lequel le phosphore joue un grand rôle, dont l’atmosphère est constamment électrisée, dont la température est fort élevée, et où les habitants n’ont guère eu aucune raison suffisante d’inventer des vêtements, certaines passions se traduisent par l’illumination d’une partie du corps. C’est en grand ce qui se passe en petit dans nos prairies terrestres, où l’on voit, pendant les douces soirées d’été, les vers luisants se consumer silencieusement dans une flamme amoureuse. L’aspect des couples lumineux est curieux à observer le soir dans les grandes villes. La couleur de la phosphorescence diffère suivant les sexes, et l’intensité varie suivant les âges et les tempéraments. Le sexe fort brûle d’une flamme rouge plus ou moins ardente, et le sexe gracieux d’une flamme bleuâtre, parfois pâle et discrète. Nos vers luisants seuls seraient aptes à se former une idée, très rudimentaire, de la nature des impressions ressenties par ces êtres spéciaux. Je n’en croyais pas mes yeux lorsque nous traversions l’atmosphère de cette planète. Mais je fus encore plus surpris en arrivant sur le satellite de ce singulier monde.

C’était une lune solitaire, éclairée par une sorte de soleil crépusculaire. Une vallée sombre s’offrit à nos regards. Aux arbres disséminés sur les deux flancs de la vallée pendaient des êtres humains enveloppés de suaires. Ils s’étaient attachés eux-mêmes aux branches par leur chevelure et dormaient là dans le plus profond silence. Ce que j’avais pris pour des suaires, c’était un tissu formé par l’allongement de leurs cheveux embroussaillés et blanchis. Comme je m’étonnais d’une pareille situation, Uranie m’apprit que c’est là leur mode habituel d’ensevelissement et de résurrection. Oui, sur ce monde, les êtres humains jouissent de la faculté organique des insectes qui ont le don de s’endormir à l’état de chrysalide pour se métamorphoser en papillons ailés. Il y a là comme une double race humaine, et les stagiaires de la première phase, les êtres les plus grossiers et les plus matériels, n’y aspirent qu’à mourir, pour ressusciter dans la plus splendide des métamorphoses. Chaque année de ce monde représente environ deux cents ans terrestres. On y vit deux tiers d’année à l’état inférieur, un tiers (l’hiver) à l’état de chrysalide, et au printemps suivant, les pendus sentent insensiblement la vie revenir dans leur chair transformée: ils s’agitent, se réveillent, laissent leur toison à l’arbre et se dégageant, êtres ailés merveilleux, s’envolent dans les régions aériennes, pour y vivre une nouvelle année phénicienne, c’est-à-dire deux cents ans de notre rapide planète.

Nous traversâmes ainsi un grand nombre de systèmes, et il me semblait que l’éternité entière n’aurait pas été assez longue pour me permettre de jouir de toutes ces créations inconnues à la Terre; mais mon guide me laissait à peine le temps de me reconnaître, et toujours de nouveaux soleils et de nouveaux mondes apparaissaient. Nous avions presque heurté dans notre traversée des comètes transparentes qui erraient comme des souffles d’un système à l’autre, et plus d’une fois encore je m’étais senti attiré vers de merveilleuses planètes aux frais paysages dont les humanités eussent été de nouveaux sujets d’études. Cependant la Muse céleste m’emportait sans fatigue toujours plus haut, toujours plus loin, lorsque enfin nous parvînmes à ce qui me parut être les faubourgs de l’univers. Les soleils devenaient plus rares, moins lumineux, plus pâles, la nuit était plus complète entre les astres, et bientôt nous nous trouvâmes au sein d’un véritable désert, les milliards d’étoiles qui constituent l’univers visible de la Terre s’étant éloignées et ayant tout réduit à une petite voie lactée isolée dans le vide infini.

«Nous voici donc enfin, m’écriai-je, aux limites de la création!

— Regarde!» répondit-elle, en me montrant le zénith.


IV

Mais quoi! Était-ce vrai? Un autre univers descendait vers nous! Des millions et des millions de soleils groupés ensemble planaient, nouvel archipel céleste, et allaient se développant comme une vaste nuée d’étoiles à mesure que nous montions. J’essayai de sonder du regard, tout autour de moi, dans toutes les profondeurs, l’espace infini, et partout j’apercevais des lueurs analogues, des amas d’étoiles disséminés à toutes les distances.

Le nouvel univers dans lequel nous pénétrions était surtout composé de soleils rouges, rubis et grenats. Plusieurs avaient absolument la couleur du sang.

Sa traversée fut une véritable fulguration. Rapidement nous filions de soleil en soleil, mais d’incessantes commotions électriques nous atteignaient comme les feux d’une aurore boréale. Quels étranges séjours que ces mondes illuminés uniquement par des soleils rouges! Puis, dans un district de cet univers nous remarquâmes un groupe secondaire composé d’un grand nombre d’étoiles roses et d’étoiles bleues. Tout à coup une énorme comète dont la tête ressemblait à une gueule colossale se précipita sur nous et nous enveloppa. Je me pressais avec terreur contre les flancs de la déesse qui, un instant, disparut pour moi dans un lumineux brouillard. Mais nous nous retrouvâmes de nouveau dans un désert obscur, car ce second univers s’était éloigné comme le premier.

«La création, me dit-elle, se compose d’un nombre infini d’univers distincts, séparés les uns des autres par des abîmes de néant.

— Un nombre infini?

— Objection mathématique, répliqua-t-elle. Sans doute un nombre, quelque grand qu’il soit, ne peut pas être actuellement infini, puisqu’on peut toujours par la pensée l’augmenter d’une unité, ou même le doubler, le tripler, le centupler. Mais souviens-toi que le moment actuel n’est qu’une porte par laquelle l’avenir se précipite vers le passé. L’éternité est sans fin, et le nombre des univers sera, lui aussi, sans fin.

«Regarde! Tu vois encore, toujours, et partout, de nouveaux archipels d’îles célestes, de nouveaux univers.

— Il me semble, ô Uranie! que depuis bien longtemps déjà, et avec une grande vitesse, nous montons dans le ciel sans bornes?

— Nous pourrions toujours monter ainsi, répliqua-t-elle, jamais nous n’atteindrions une limite définitive.

«Nous pourrions voguer là-bas, à gauche, à droite, devant nous, derrière nous, en bas, vers n’importe quelle direction, jamais, nulle part, nous ne rencontrerions aucune frontière.

«Jamais, jamais de fin.

«Sais-tu où nous sommes? Sais-tu quel chemin nous avons parcouru?

«Nous sommes... au vestibule de l’infini, comme nous y étions sur la Terre. Nous n’avons pas avancé d’un seul pas!»

..........................

Une grande émotion s’était emparée de mon esprit. Les dernières paroles d’Uranie m’avaient pénétré jusqu’aux moelles comme un frisson glacial. «Jamais de fin! jamais! jamais!» répétais-je. Et je ne pouvais dire ni penser autre chose. Pourtant la magnificence du spectacle reparut à mes yeux et mon anéantissement fit place à l’enthousiasme.

«L’Astronomie! m’écriai-je. C’est tout! Savoir ces choses! vivre dans l’infini. O Uranie! Qu’est-ce que le reste des idées humaines en face de la science! Des ombres, des fantômes!

— Oh! fit-elle, tu vas te réveiller sur la Terre, tu admireras encore, et légitimement, la science de tes maîtres; mais sache-le bien, l’astronomie actuelle de vos écoles et de vos observatoires, l’astronomie mathématique, la belle science des Newton, des Laplace, des Le Verrier, n’est pas encore la science définitive.

«Ce n’est point là, ô mon fils, le but que je poursuis depuis les jours d’Hipparque et de Ptolémée. Regarde ces millions de soleils, analogues à celui qui fait vivre la Terre, et comme lui, sources de mouvement, d’activité et de splendeur; eh bien, voilà l’objet de la science à venir: l’étude de la vie universelle et éternelle. Jusqu’à ce jour, on n’a pas pénétré dans le temple. Les chiffres ne sont pas un but, mais un moyen; ils ne représentent pas l’édifice de la nature, mais les méthodes, les échafaudages. Tu vas assister à l’aurore d’un jour nouveau. L’astronomie mathématique va faire place à l’astronomie physique, à la véritable étude de la nature.

«Oui, ajouta-t-elle, les astronomes qui calculent les mouvements apparents des astres dans leurs passages de chaque jour au méridien, ceux qui annoncent l’arrivée des éclipses, des phénomènes célestes, des comètes périodiques, ceux qui observent avec tant de soins les positions précises des étoiles et des planètes aux divers degrés de la sphère céleste, ceux qui découvrent des comètes, des planètes, des satellites, des étoiles variables, ceux qui recherchent et déterminent les perturbations apportées aux mouvements de la Terre par l’attraction de la Lune et des planètes, ceux qui consacrent leurs veilles à découvrir les éléments fondamentaux du système du monde, tous, observateurs ou calculateurs, sont des précurseurs de l’astronomie nouvelle. Ce sont là d’immenses travaux, des labeurs dignes d’admiration et de transcendantes œuvres, qui mettent en lumière les plus hautes facultés de l’esprit humain. Mais c’est l’armée du passé. Mathématiciens et géomètres. Désormais le cœur des savants va battre pour une conquête plus noble encore. Tous ces grands esprits, en étudiant le ciel, ne sont en réalité, pas sortis de la Terre. Le but de l’Astronomie n’est pas de nous montrer la position apparente de points brillants ni de peser des pierres en mouvement dans l’espace, ni de nous faire connaître d’avance les éclipses, les phases de la lune ou les marées. Tout cela est beau, mais insuffisant.

«Si la vie n’existait pas sur la Terre, cette planète serait absolument dépourvue d’intérêt pour quelque esprit que ce fût, et l’on peut appliquer la même réflexion à tous les mondes qui gravitent autour des milliards de soleils dans les profondeurs de l’immensité. La vie est le but de la création tout entière. S’il n’y avait ni vie ni pensée, tout cela serait comme nul et non avenu.

«Tu es destiné à assister à une transformation complète de la science. La matière va faire place à l’esprit.

— La vie universelle! fis-je. Est-ce que toutes les planètes de notre système solaire sont habitées?... Est-ce que les milliards de mondes qui peuplent l’infini sont habités?... Est-ce que ces humanités ressemblent à la nôtre?... Est-ce que nous les connaîtrons jamais?...

— L’époque pendant laquelle tu vis sur la Terre, la durée même de l’humanité terrestre, n’est qu’un moment dans l’éternité.»

Je ne compris pas cette réponse à mes questions.

«Il n’y a aucune raison, ajouta Uranie, pour que tous les mondes soient habités maintenant. L’époque actuelle n’a pas plus d’importance que celles qui l’ont précédée ou celles qui la suivront.

«La durée de l’existence de la Terre sera beaucoup plus longue — peut-être dix fois plus longue  — que celle de sa période vitale humaine. Sur une dizaine de mondes pris au hasard dans l’immensité, nous pourrions, par exemple, suivant les cas, en trouver à peine un actuellement habité par une race intelligente. Les uns l’ont été jadis; d’autres le seront dans l’avenir; ceux-ci sont en préparation, ceux-là ont parcouru toutes leurs phases; ici des berceaux, là-bas des tombes; et puis, une variété infinie se révèle dans les manifestations des forces de la nature, la vie terrestre n’étant en aucune façon le type de la vie extra-terrestre. Des êtres peuvent vivre, penser, en des organisations toutes différentes de celles que vous connaissez sur votre planète. Les habitants des autres mondes n’ont ni votre forme ni vos sens. Ils sont autres.

«Le jour viendra, et très prochainement puisque tu es appelé à le voir, où cette étude des conditions de la vie dans les diverses provinces de l’univers sera l’objet essentiel — et le grand charme — de l’Astronomie. Bientôt, au lieu de s’occuper simplement de la distance, du mouvement et de la masse matérielle de vos planètes voisines, par exemple, les astronomes découvriront leur constitution physique, leurs aspects géographiques, leur climatologie, leur météorologie, pénétreront le mystère de leur organisation vitale et discuteront sur leurs habitants. Ils trouveront que Mars et Vénus sont actuellement peuplés d’êtres pensants, que Jupiter en est encore à sa période primaire de préparation organique, que Saturne plane en des conditions toutes différentes de celles qui ont présidé à l’établissement de la vie terrestre et, sans jamais passer par un état analogue à celui de la Terre, sera habité par des êtres incompatibles avec les organismes terrestres. De nouvelles méthodes feront connaître la constitution physique et chimique des astres, la nature des atmosphères. Des instruments perfectionnés permettront même de découvrir les témoignages directs de l’existence de ces humanités planétaires et de songer à se mettre en communication avec elles. Voilà la transformation scientifique qui marquera la fin du dix-neuvième siècle et qui inaugurera le vingtième.»

J’écoutais, ravi, les paroles de la Muse céleste, qui illuminaient pour moi d’une lumière toute nouvelle les destinées de l’Astronomie et me pénétraient d’une ardeur plus vive encore. J’avais sous les yeux le panorama des mondes innombrables qui roulent dans l’espace et je comprenais que le but de la science devait être de nous faire connaître ces univers lointains, de nous faire vivre dans ces horizons immenses. La belle déesse continua:

«La mission de l’Astronomie sera plus élevée encore. Après vous avoir fait sentir, vous avoir fait connaître, que la Terre n’est qu’une cité dans la patrie céleste et que l’homme est citoyen du Ciel, elle ira plus loin. En découvrant le plan sur lequel l’univers physique est construit, elle montrera que l’univers moral est établi sur ce même plan, que les deux mondes ne forment qu’un même monde et que l’esprit gouverne la matière. Ce qu’elle aura fait pour l’espace, elle le fera pour le temps. Après avoir apprécié l’immensité de l’espace et avoir reconnu que les mêmes lois règnent simultanément en tous lieux et font de l’immense univers une seule unité, vous apprendrez que les siècles du passé et de l’avenir sont associés au temps présent et que les monades pensantes vivront éternellement par des transformations successives et progressives; vous apprendrez qu’il y a des esprits incomparablement supérieurs aux plus grands esprits de l’humanité terrestre et que tout progresse vers la perfection suprême; vous apprendrez aussi que le monde matériel n’est qu’une apparence et que l’être réel consiste en une force impondérable, invisible et intangible.

«L’Astronomie sera donc éminemment, et avant tout, la directrice de la philosophie. Ceux qui raisonneront en dehors des connaissances astronomiques resteront à côté de la vérité. Ceux qui suivront fidèlement son flambeau s’élèveront graduellement dans la solution des grands problèmes.

«La philosophie astronomique sera la religion des esprits supérieurs.

«Tu dois assister, ajouta-t-elle, à cette double transformation de la science. Lorsque tu quitteras le monde terrestre, cette science astronomique, que tu admires déjà si légitimement, sera entièrement renouvelée, dans sa forme comme dans son esprit.

«Mais ce n’est pas tout. Cette rénovation d’une science antique servirait peu au progrès général de l’humanité, si ces sublimes connaissances, qui développent l’esprit, éclairent l’âme et l’affranchissent des médiocrités sociales, restaient enfermées dans le cercle restreint des astronomes de profession. Ce temps-là va passer aussi. Le boisseau doit être renversé. Il faut prendre le flambeau à la main, accroître son éclat, le porter sur les places publiques, dans les rues populeuses, jusque dans les carrefours. Tout le monde est appelé à recevoir la lumière, tout le monde en a soif, surtout les humbles, surtout les déshérités de la fortune, car ceux-là pensent davantage, ceux-là sont avides de science, tandis que les satisfaits du siècle ne se doutent pas de leur ignorance et sont presque fiers d’y demeurer. Oui, la lumière de l’Astronomie doit être répandue sur le monde; elle doit pénétrer jusqu’aux masses populaires, éclairer les consciences, élever les cœurs. Et ce sera là sa plus belle mission; ce sera là son bienfait.»


V

Ainsi parla mon guide céleste. Son visage était beau comme le jour, ses yeux brillaient d’un lumineux éclat, sa voix semblait une musique divine. Je voyais les mondes circuler autour de nous dans l’espace et je sentais qu’une harmonie immense régit la nature.

«Maintenant, me dit Uranie en me désignant du doigt la place où notre soleil terrestre avait disparu, revenons sur la Terre. Mais regarde encore. Tu as compris que l’espace est infini. Tu vas comprendre que le temps est éternel.»

Nous traversâmes des constellations et revînmes vers le système solaire. Je vis, en effet, reparaître le Soleil sous l’aspect d’une petite étoile.

«Je vais te donner un instant, fit-elle, sinon la vision divine, du moins la vision angélique. Ton âme va sentir les vibrations éthérées qui constituent la lumière et savoir comment l’histoire de chaque monde est éternelle en Dieu. Voir, c’est savoir. Vois!»

De même qu’un microscope nous montre une fourmi de la grosseur d’un éléphant; de même que, pénétrant jusqu’aux infiniment petits, il sait rendre l’invisible visible; ainsi, à l’ordre de la Muse, ma vue acquit soudain une puissance de perception inattendue et distingua dans l’espace, à côté du Soleil qui s’éclipsa, la Terre, qui d’invisible devint visible.

Je la reconnus, et à mesure que je la regardais, son disque s’agrandissait, offrant l’aspect de la lune quelques jours avant la phase de la pleine lune. Bientôt je parvins, dans ce disque grandissant, à distinguer les principaux aspects géographiques, la tache neigeuse du pôle nord, les contours de l’Europe et de l’Asie, la mer du Nord, l’Atlantique, la Méditerranée. Plus je fixais mon attention, et mieux je voyais. Les détails devenaient de plus en plus perceptibles, comme si j’avais changé graduellement d’oculaires microtélescopiques. Je reconnus la forme géographique de la France; mais notre belle patrie me parut entièrement verte, du Rhin à l’Océan et de la Manche à la Méditerranée, comme si elle avait été couverte d’une seule et immense forêt. Je parvenais cependant à distinguer de mieux en mieux les moindres détails, car les Alpes, les Pyrénées, le Rhin, le Rhône, la Loire, étaient faciles à reconnaître.

«Fixe bien ton attention», reprit ma compagne.

En même temps qu’elle prononçait ces paroles, elle posait sur mon front l’extrémité de ses doigts allongés, comme si elle eût voulu magnétiser mon cerveau et donner à mes facultés de perception une puissance plus grande encore.

Alors je sondai, je pénétrai plus attentivement encore les détails de la vision, et j’eus devant les yeux la Gaule du temps de Jules César. C’était au temps de la guerre de l’indépendance animée par le patriotisme de Vercingétorix.

Je voyais ces aspects d’en haut, comme nous voyons les paysages lunaires au télescope, comme nous voyons une contrée de la nacelle d’un ballon; mais je reconnus la Gaule, l’Auvergne, Gergovie, le Puy de Dôme, les volcans éteints, et ma pensée se représenta facilement la scène gauloise dont une image abrégée m’arrivait.

«Nous sommes à une telle distance de la Terre, me dit Uranie, que la lumière emploie pour arriver de là jusqu’ici tout le temps qui nous sépare de l’époque de Jules César. Nous recevons seulement maintenant, ici, les rayons lumineux partis de la Terre à cette époque. Pourtant la lumière voyage dans l’espace éthéré avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde. C’est rapide, très rapide, mais ce n’est pas instantané. Les astronomes de la Terre qui observent maintenant les étoiles situées à la distance où nous sommes, ne les voient pas telles qu’elles sont actuellement, mais telles qu’elles étaient au moment où sont partis les rayons lumineux qui arrivent seulement aujourd’hui, c’est-à-dire telles qu’elles étaient il y a plus de dix-huit siècles.

«De la Terre, ajouta-t-elle, ni d’aucun point de l’espace, on ne voit jamais les astres tels qu’ils sont, mais tels qu’ils ont été. On est d’autant plus en retard sur leur histoire qu’on en est plus éloigné.

«Vous observez avec les plus grands soins au télescope des étoiles qui n’existent plus. Plusieurs même des étoiles que vous voyez à l’œil nu n’existent plus. Plusieurs des nébuleuses dont vous analysez la substance au spectroscope sont devenues des soleils. Plusieurs de vos plus belles étoiles rouges sont actuellement éteintes et mortes: en vous approchant d’elles vous ne les verriez plus!

«La lumière émanée de tous les soleils qui peuplent l’immensité, la lumière réfléchie dans l’espace par tous les mondes éclairés par ces soleils, emporte à travers le ciel infini les photographies de tous les siècles, de tous les jours, de tous les instants. En regardant un astre, vous le voyez tel qu’il était au moment où est partie la photographie que vous en recevez, de même qu’en entendant une cloche vous recevez le son après qu’il est parti, et d’autant plus longtemps après que vous en êtes plus éloigné.

«Il en résulte que l’histoire de tous les mondes voyage actuellement dans l’espace, sans jamais disparaître absolument, et que tous les événements passés sont présents dans le sein de l’infini et indestructibles.

«La durée de l’univers sera sans fin. La Terre finira, et ne sera plus un jour qu’un tombeau. Mais il y aura de nouveaux soleils et de nouvelles terres, de nouveaux printemps et de nouveaux sourires et toujours la vie fleurira dans l’univers sans bornes et sans fin.

«J’ai voulu te montrer, fit-elle après un instant de pause, j’ai voulu te montrer comment le temps est éternel. Tu avais senti l’infinité de l’espace. Tu avais compris la grandeur de l’univers. Maintenant, ton voyage céleste est accompli. Rapprochons-nous de la Terre et reviens dans ta patrie.

«Pour toi, ajouta-t-elle encore, sache que l’étude est la seule source de toute valeur intellectuelle; ne sois jamais ni pauvre ni riche; garde-toi de toute ambition comme de toute servitude; sois indépendant; l’indépendance est le plus rare des biens, et la première condition du bonheur.»

Uranie parlait de sa douce voix. Mais la commotion produite par tous ces tableaux extraordinaires avait tellement ébranlé mon cerveau que je fus pris soudain d’un grand tremblement. Un frisson me parcourut de la tête aux pieds, et c’est sans doute ce qui amena mon réveil subit, au milieu d’une vive agitation.... Hélas! ce délicieux voyage céleste était terminé.

Je cherchai Uranie et ne la trouvai plus. Un clair rayon de lune, pénétrant par la fenêtre de ma chambre, venait caresser le bord d’un rideau et semblait dessiner vaguement la forme aérienne de mon céleste guide; mais ce n’était qu’un rayon de lune.

Lorsque je revins le lendemain à l’Observatoire, ma première impulsion fut d’accourir, sous un prétexte quelconque, dans le cabinet du Directeur et de revoir la Muse charmante qui m’avait gratifié d’un tel rêve....

La pendule avait disparu!

A sa place trônait le buste, en marbre blanc, de l’illustre astronome.

Je cherchai en d’autres pièces, et, à propos de mille prétextes, jusque dans les appartements, mais elle avait bien disparu.

Pendant des jours, pendant des semaines, je cherchai, sans parvenir à la revoir ni même à savoir ce qu’elle était devenue.

J’avais un ami, un confident, à peu près du même âge que moi, quoique paraissant un peu moins jeune à cause de sa barbe naissante, mais lui aussi fortement épris de l’idéal et plus rêveur encore peut-être, le seul d’ailleurs de tout le personnel de l’Observatoire avec lequel je me sois jamais intimement lié. Il partageait mes joies et mes peines. Nous avions les mêmes goûts, les mêmes idées, les mêmes sentiments. Il avait compris et mon adolescente admiration pour une statue, et la personnification dont mon imagination l’avait animée, et ma mélancolie d’avoir ainsi subitement perdu ma chère Uranie au moment même où j’y étais le plus attaché. Il avait plus d’une fois admiré avec moi les effets de la lumière sur sa céleste physionomie, et souriant de mes extases, comme un grand frère, me taquinant même, un peu vivement parfois, sur ma tendresse pour une idole, allait jusqu’à m’appeler «Camille Pygmalion». Mais, au fond, je voyais bien qu’il l’aimait aussi.

Cet ami, qui hélas! devait être emporté quelques années plus tard en pleine fleur de jeunesse, ce bon Georges Spero, éminent esprit et grand cœur, dont le souvenir me restera éternellement cher, était alors secrétaire particulier du Directeur, et son affection si sincère me fut témoignée en cette circonstance par une attention aussi gracieuse qu’imprévue.

Un jour, en rentrant chez moi, je vis avec une stupéfaction quasi incrédule la fameuse pendule placée sur ma cheminée, là, juste devant moi!...

C’était bien elle! Mais comment était-elle là? Quel chemin avait-elle pris? D’où venait-elle?

J’appris que l’illustre auteur de la découverte de Neptune l’avait envoyée à réparer chez l’un des principaux horlogers de Paris, que celui-ci avait reçu de Chine une antique pendule astronomique du plus haut intérêt et en avait offert l’échange, lequel avait été accepté; et que Georges Spero, chargé de la transaction, avait racheté l’œuvre de Pradier pour me l’offrir en souvenir des leçons de mathématiques que je lui avais données.

Avec quelle joie je revis mon Uranie! Avec quel bonheur j’en rassasiai mes regards! Cette charmante personnification de la Muse du Ciel ne m’a jamais quitté depuis. Dans mes heures d’étude, la belle statue se tenait devant moi, semblant me rappeler le discours de la déesse, m’annoncer les destinées de l’Astronomie, me diriger dans mes adolescentes aspirations scientifiques. Depuis, des émotions plus passionnées ont pu séduire, captiver, troubler mes sens; mais je n’oublierai jamais le sentiment idéal que la Muse des étoiles m’avait inspiré, ni le voyage céleste dans lequel elle m’emporta, ni les panoramas inattendus qu’elle déploya sous mes regards, ni les vérités qu’elle me révéla sur l’étendue et la constitution de l’univers, ni le bonheur qu’elle m’a donné en assignant définitivement pour carrière à mon esprit les calmes contemplations de la nature et de la science.


DEUXIÈME PARTIE


Georges Spero


I

LA VIE

L’ardente lumière du soir flottait dans l’atmosphère comme un prodigieux rayonnement d’or. Des hauteurs de Passy, la vue s’étendait sur l’immense cité qui, alors plus que jamais, était non pas une ville, mais un monde. L’Exposition universelle de 1867 avait réuni en ce Paris impérial toutes les attractions et toutes les séductions du siècle. Les fleurs de la civilisation y brillaient de leurs plus vives couleurs et s’y consumaient dans l’ardeur même de leurs parfums, mourant en pleine fièvre d’adolescence. Les souverains de l’Europe venaient d’y entendre une éclatante fanfare, qui fut la dernière de la monarchie; les sciences, les arts, l’industrie semaient leurs créations nouvelles avec une prodigalité inépuisable. C’était comme une ivresse générale des êtres et des choses. Des régiments marchaient, musique en tête; des chars rapides s’entre-croisaient de toutes parts; des millions d’hommes s’agitaient dans la poussière des avenues, des quais, des boulevards; mais cette poussière même, dorée par les rayons du soleil couchant, semblait une auréole couronnant la ville splendide. Les hauts édifices, les dômes, les tours, les clochers, s’illuminaient des reflets de l’astre enflammé; on entendait au loin des sons d’orchestre mêlés à un murmure confus de voix et de bruits divers, et ce lumineux soir, complétant une éblouissante journée d’été, laissait dans l’âme un sentiment de contentement, de satisfaction et de bonheur. Il y avait là comme une sorte de résumé symbolique des manifestations de la vitalité d’un grand peuple arrivé à l’apogée de sa vie et de sa fortune.

Des hauteurs de Passy où nous sommes, de la terrasse d’un jardin suspendu comme aux jours de Babylone au-dessus du cours nonchalant du fleuve, deux êtres appuyés à la balustrade de pierre contemplent le bruyant spectacle. Dominant cette surface agitée de la mer humaine, plus heureux dans leur douce solitude que tous les atomes de ce tourbillon, ils n’appartiennent pas au monde vulgaire et planent au-dessus de cette agitation, dans l’atmosphère limpide de leur bonheur. Leurs esprits pensent, leurs cœurs aiment, ou, pour exprimer plus complètement le même fait, leurs âmes vivent.

Dans la juvénile beauté de son dix-huitième printemps, la jeune fille laisse errer son regard rêveur sur l’apothéose du soleil couchant, heureuse de vivre, plus heureuse encore d’aimer. Elle ne songe point à ces millions d’êtres humains qui s’agitent à ses pieds; elle regarde sans le voir le disque ardent du soleil qui descend derrière les nuées empourprées de l’Occident; elle respire l’air parfumé des guirlandes de roses du jardin, et ressent dans tout son être cette quiétude de bonheur intime qui chante dans son cœur un ineffable cantique d’amour. Sa blonde chevelure nimbe son front d’une auréole vaporeuse et tombe en touffes opulentes sur sa taille fine et élancée; ses yeux bleus, bordés de longs cils noirs, semblent un reflet de l’azur des cieux; ses bras, son cou laissent deviner une chair d’une blancheur lactée; ses joues, ses oreilles sont vivement colorées; dans l’ensemble de sa personne, elle rappelle un peu ces petites marquises des peintres du dix-huitième siècle, qui naissaient à une vie inconnue dont elles ne devaient pas jouir bien longtemps. Elle se tient debout. Son compagnon, qui tout à l’heure entourait sa taille de son bras en contemplant avec elle le tableau de Paris, en écoutant avec elle les flots d’harmonie répandus dans les airs par la musique de la garde impériale, s’est assis à ses côtés. Ses yeux ont oublié Paris et le coucher du soleil, pour ne plus voir que sa gracieuse amie, et, sans s’en apercevoir, il la regarde avec une fixité étrange et douce, l’admirant comme s’il la voyait pour la première fois, ne pouvant se détacher de ce délicieux profil, l’enveloppant de son regard comme d’une magnétique caresse.

Le jeune étudiant restait absorbé dans cette contemplation. Étudiant, l’était-il encore à vingt-cinq ans? Mais ne l’est-on pas toujours, et notre maître d’alors, M. Chevreul, ne se surnommait-il pas hier encore, dans sa cent-troisième année d’âge, le doyen des étudiants de France? Georges Spero avait terminé de fort bonne heure ces études de lycée qui n’apprennent rien, si ce n’est la méthode du travail, et continuait d’approfondir avec une infatigable ardeur les grands problèmes des sciences naturelles. L’astronomie surtout avait d’abord passionné son esprit, et je l’avais précisément connu (comme le lecteur s’en souvient peut-être, par le récit précédent) à l’Observatoire de Paris, où il était entré dès l’âge de seize ans et où il s’était fait remarquer par une singularité assez bizarre, celle de n’avoir aucune ambition et de ne désirer aucun avancement. A l’âge de seize ans comme à l’âge de vingt-cinq il se croyait à la veille de sa mort, jugeait peut-être qu’en fait la vie passe vite et qu’il est superflu de rien désirer, sinon la science, superflu de rien souhaiter au delà du bonheur d’étudier et de connaître. Il était peu communicatif, quoique, au fond, son caractère fût celui d’un enfant enjoué. Sa bouche, fort petite et très gracieusement dessinée, semblait sourire, si l’on examinait avec attention le coin des lèvres; autrement, elle paraissait plutôt pensive et faite pour le silence. Ses yeux, dont la couleur indécise, rappelant le bleu vert de l’horizon de la mer, changeait suivant la lumière et selon les émotions intérieures, étaient ordinairement d’une grande douceur; mais en certaines circonstances on eût pu les croire enflammés du feu de l’éclair, ou froids comme l’acier. Le regard était profond, parfois insondable et même étrange, énigmatique. L’oreille était petite, gracieusement ourlée, le lobe bien détaché et légèrement relevé, ce qui pour les analystes est un indice de finesse d’esprit. Le front était vaste, quoique la tête fût plutôt petite, agrandie par une belle chevelure aux boucles chatoyantes. Sa barbe était fine, châtain comme ses cheveux, légèrement frisée. De taille moyenne, l’ensemble de sa personne était élégant, d’une élégance native, soignée sans prétention, comme sans affectation.

Nous n’avions eu aucune camaraderie avec lui, ni mes amis, ni moi, à aucune époque. Aux jours de congé, aux heures de plaisir, il n’était jamais là. Perpétuellement plongé dans ses études, on eût pu croire qu’il s’était livré sans trêve à la recherche de la pierre philosophale, de la quadrature du cercle ou du mouvement perpétuel. Je ne lui ai jamais connu d’ami, si ce n’est moi, encore ne suis-je pas sûr d’avoir reçu toutes ses confidences. Peut-être, du reste, n’a-t-il pas eu d’autre événement intime dans sa vie que celui dont je me fais aujourd’hui l’historien, et que j’ai pu exactement connaître comme témoin, sinon comme confident.

Le problème de l’âme était l’obsession perpétuelle de sa pensée. Parfois il s’abîmait dans la recherche de l’inconnu avec une telle intensité d’action cérébrale, qu’il sentait sous son crâne un fourmillement dans lequel toutes ses facultés pensantes semblaient s’anéantir. C’était surtout lorsque après avoir longuement analysé les conditions de l’immortalité, il voyait tout d’un coup disparaître devant lui l’éphémère vie actuelle, et s’ouvrir devant son être mental l’éternité sans fin. En face de ce spectacle de l’âme en pleine éternité, il voulait savoir. La vue de son corps pâle et glacé, enseveli dans un suaire, étendu dans un cercueil, abandonné au fond d’une fosse étroite, dernière et lugubre demeure, sous l’herbe où le grillon murmure, ne consternait pas sa pensée autant que l’incertitude de l’avenir. «Que deviendrai-je? Que devenons-nous? répétait-il comme un choc d’idée fixe dans son cerveau. Si nous mourons entièrement, quelle inepte comédie que la vie, avec ses luttes et ses espérances! Si nous sommes immortels, que faisons-nous pendant l’interminable éternité? D’aujourd’hui en cent ans, où serai-je? où seront tous les habitants actuels de la Terre? et les habitants de tous les mondes? Mourir pour toujours, toujours, n’avoir existé qu’un moment: quelle dérision! ne vaudrait-il pas mieux cent fois n’être point né? Mais si le destin est de vivre éternellement sans jamais pouvoir rien changer à la fatalité qui nous emporte, ayant toujours devant nous l’éternité sans fin, comment supporter le poids d’une pareille destinée? Et c’est là le sort qui nous attend? Si jamais nous sommes fatigués de l’existence, il nous serait interdit de la fuir, il nous serait impossible de finir! cruauté plus implacable encore que celle d’une vie éphémère s’évanouissant comme le vol d’un insecte dans la fraîcheur du soir. Pourquoi donc sommes-nous nés? Pour souffrir de l’incertitude? pour ne pas voir une seule de nos espérances rester debout après examen? pour vivre, si nous ne pensons pas, comme des idiots; et si nous pensons, comme des fous? Et l’on nous parle d’un «bon Dieu!» Et il y a des religions, des prêtres, des rabbins, des bonzes! Mais l’humanité n’est qu’une race de dupes et de dupés. La religion vaut la patrie, et le prêtre vaut le soldat. Les hommes de toutes les nations sont armés jusqu’aux dents, pour s’entr’assassiner comme des imbéciles. Eh! c’est ce qu’ils peuvent faire de plus sage: c’est le meilleur remerciement qu’ils puissent adresser à la Nature pour l’inepte cadeau dont elle les a gratifiés en leur donnant le jour.»

J’essayais de calmer ses tourments, ses inquiétudes, m’étant fait à moi-même une certaine philosophie qui m’avait relativement satisfait: «La crainte de la mort, lui disais-je, me paraît absolument chimérique. Il n’y a que deux hypothèses à faire. Lorsque nous nous endormons chaque soir, nous pouvons ne pas nous réveiller le lendemain, et cette idée, lorsque nous y songeons, ne nous empêche pas de nous endormir. Pourtant, 1º ou bien, tout finissant avec la vie, nous ne nous réveillons pas du tout, nulle part; et, dans ce cas, c’est un sommeil qui n’a pas été fini, qui, pour nous, durera éternellement: nous n’en saurons donc jamais rien. Ou bien, 2º l’âme survivant au corps, nous nous réveillons ailleurs pour continuer notre activité. Dans ce cas, le réveil ne peut être redoutable: il doit plutôt être enchanteur, toute existence dans la nature ayant sa raison d’être et toute créature, la plus infime comme la plus noble, trouvant son bonheur dans l’exercice de ses facultés.»

Ce raisonnement semblait le calmer. Mais les inquiétudes du doute ne tardaient pas à reparaître piquantes comme des épines. Parfois, il errait seul, dans les vastes cimetières de Paris, cherchant entre les tombes les allées les plus désertes, écoutant le bruit du vent dans les arbres, le bruissement des feuilles mortes dans les sentiers. Parfois, il s’éloignait, aux environs de la grand’ville, à travers les bois, et pendant des heures entières marchait en s’entretenant lui-même. Parfois aussi il demeurait toute une longue journée dans son atelier de la place du Panthéon, atelier qui lui servait à la fois de cabinet de travail, de chambre à coucher et de pièce de réception, et jusqu’à une heure avancée de la nuit, disséquait un cerveau rapporté de la Clinique, étudiant au microscope les coupes en minces lamelles de la substance grise.

L’incertitude des sciences appelées positives, le brusque arrêt de son esprit dans la solution des problèmes, le jetaient alors en un violent désespoir, et plus d’une fois je le trouvai dans un abattement inerte, les yeux brillants et fixes, les mains brûlantes de fièvre, le pouls agité et intermittent. En l’une de ces crises même, ayant été obligé de le quitter pour quelques heures, je crus ne plus le trouver vivant en revenant vers cinq heures du matin. Il avait auprès de lui un verre de cyanure de potassium qu’il essaya de cacher à mon arrivée. Mais aussitôt, reprenant son calme avec une grande sérénité d’âme, il eut un léger sourire: «A quoi bon! me dit-il, si nous sommes immortels, cela ne servirait à rien. Mais c’était pour le savoir plus vite.» Il m’avoua ce jour-là qu’il avait cru être douloureusement enlevé par les cheveux jusqu’à la hauteur du plafond pour retomber ensuite de tout son poids sur le plancher.

L’indifférence publique à l’égard de ce grand problème de la destinée humaine, question qui, à ses yeux, primait toutes les autres, puisqu’il s’agit de notre existence ou de notre néant, avait le don de l’exaspérer au dernier degré. Il ne voyait partout que des gens occupés à des intérêts matériels, uniquement absorbés par l’idée bizarre de «gagner de l’argent», consacrant toutes leurs années, tous leurs jours, toutes leurs heures, toutes leurs minutes à ces intérêts déguisés sous les formes les plus diverses, et ne trouvait aucun esprit libre, indépendant, vivant de la vie de l’esprit. Il lui semblait que les êtres pensants pouvaient, devaient, tout en vivant de la vie du corps, puisqu’on ne peut faire autrement, du moins ne pas rester esclaves d’une organisation aussi grossière, et vouer leurs meilleurs instants à la vie intellectuelle.

A l’époque où commence ce récit, Georges Spero était déjà célèbre, et même illustre, par les travaux scientifiques originaux qu’il avait publiés et par plusieurs ouvrages de haute littérature qui avaient porté son nom aux acclamations du monde entier. Quoiqu’il n’eût pas encore accompli sa vingt-cinquième année, plus d’un million de lecteurs avaient lu ses œuvres, qu’il n’avait point écrites cependant pour le gros public, mais qui avaient eu le succès d’être appréciées par la majorité désireuse de s’instruire aussi bien que par la minorité éclairée. On l’avait proclamé le Maître d’une école nouvelle, et d’éminents critiques, ne connaissant ni son individualité physique, ni son âge, parlaient de «ses doctrines».

Comment ce singulier philosophe, cet étudiant austère, se trouvait-il aux pieds d’une jeune fille à l’heure du coucher du soleil, seul avec elle, sur cette terrasse où nous venons de les rencontrer? La suite de ce récit va nous l’apprendre.


II

L’APPARITION

Leur première rencontre avait été véritablement étrange. Contemplateur passionné des beautés de la nature, toujours en quête des grands spectacles, le jeune naturaliste avait entrepris, l’été précédent, le voyage de Norvège, dans le but de visiter ces fiords solitaires où s’engouffre la mer et ces montagnes aux cimes neigeuses qui élèvent au-dessus des nues leurs fronts immaculés, et surtout avec le vif désir d’y faire une étude spéciale des aurores boréales, cette manifestation grandiose de la vie de notre planète. Je l’avais accompagné dans ce voyage. Les couchers de soleil au delà des fiords calmes et profonds; les levers de l’astre splendide sur les montagnes, charmaient en une indicible émotion son âme d’artiste et de poète. Nous demeurâmes là plus d’un mois, parcourant la pittoresque région qui s’étend de Christiania aux Alpes Scandinaves. Or, la Norvège était la patrie de cette enfant du Nord, qui devait exercer une si rapide influence sur son cœur non éveillé. Elle était là, à quelques pas de lui, et pourtant ce fut seulement le jour de notre départ que le hasard, ce dieu des anciens, se décida à les mettre en présence.

La lumière du matin dorait les cimes lointaines. La jeune Norvégienne avait été conduite par son père sur l’une de ces montagnes où maints excursionnistes se rendent, comme au Righi de Suisse, pour assister au lever du soleil qui, ce jour-là, avait été merveilleux. Icléa s’était écartée, seule, à quelques mètres, sur un monticule isolé, pour mieux distinguer certains détails de paysage, lorsque se retournant, le visage à l’opposé du soleil, pour embrasser l’ensemble de l’horizon, elle aperçut, non plus sur la montagne ni sur la terre, mais dans le ciel même, son image, sa personne tout entière, fort bien reconnaissables. Une auréole lumineuse encadrait sa tête et ses épaules d’une couronne de gloire éclatante, et un grand cercle aérien, faiblement teinté des nuances de l’arc-en-ciel, enveloppait la mystérieuse apparition.

Stupéfaite, émue par la singularité du spectacle, encore sous l’impression de la splendeur du lever du soleil, elle ne remarqua pas immédiatement qu’une autre figure, un profil de tête d’homme, accompagnait la sienne, silhouette de voyageur immobile, en contemplation devant elle, rappelant ces statues de saints debout sur les piliers d’église. Cette figure masculine et la sienne étaient encadrées par le même cercle aérien. Tout d’un coup, elle aperçut cet étrange profil humain dans les airs, crut être le jouet d’une vision fantastique, et, émerveillée, fit un geste de surprise et presque d’effroi. Son image aérienne reproduisit le même geste, et elle vit le spectre du voyageur porter la main à son chapeau et se découvrir comme en une salutation céleste, puis perdre la netteté de ses contours et s’évanouir en même temps que sa propre image.

La transfiguration du Mont Thabor, où les disciples de Jésus aperçurent tout d’un coup dans le ciel l’image du Maître accompagnée de celles de Moïse et d’Élie, ne plongea pas ses témoins dans une stupéfaction plus grande que celle de l’innocente vierge de Norvège, en face de cette anthélie dont la théorie est connue de tous les météorologistes.

Cette apparition se fixa dans la profondeur de sa pensée comme un rêve merveilleux. Elle avait appelé son père, resté à une faible distance derrière le monticule; mais, lorsqu’il arriva, tout avait disparu. Elle lui en demanda l’explication, sans rien obtenir, si ce n’est un doute, et presque une négation sur la réalité du phénomène. Cet excellent homme, ancien officier supérieur, appartenait à cette catégorie de sceptiques distingués qui nient tout simplement ce qu’ils ignorent ou ne comprennent pas. La délicieuse créature eut beau lui affirmer qu’elle venait de voir son image dans le ciel,  — et même celle d’un homme qu’elle jugeait jeune et de bonne tournure, — elle eut beau raconter les détails de l’apparition et ajouter que les figures lui avaient paru plus grandes que nature et ressemblaient à des silhouettes colossales, il lui déclara avec autorité, et non sans emphase, que c’était ce qu’on appelle des illusions d’optique produites par l’imagination quand on a mal dormi, surtout pendant les années de l’adolescence.

Mais, le soir du même jour, comme nous montions sur le bateau à vapeur, je remarquai une jeune fille à la chevelure un peu évaporée qui regardait mon ami d’un air franchement étonné. Elle était sur le quai, au bras de son père, et demeurait là immobile comme la femme de Loth changée en statue de sel. Je la signalai à Georges dès notre arrivée sur le bateau; mais à peine eut-il tourné la tête de son côté, que je vis les joues de la jeune fille s’empourprer d’une subite rougeur, et aussitôt elle détourna son regard pour le diriger sur la roue du navire qui commençait à se mettre en marche. Je ne sais si Spero y prit garde. En fait, le matin, nous n’avions rien vu ni l’un ni l’autre du phénomène aérien, du moins au moment où la jeune fille était arrivée près de nous, et elle nous était restée cachée elle-même par un petit massif d’arbustes: c’était surtout le côté de l’Orient, la magnificence du lever du soleil, qui nous avait attirés. Cependant il salua la Norvège, qu’il quittait avec regret, du même geste dont il avait salué le soleil levant; et l’inconnue prit ce salut pour elle.

Deux mois plus tard, à Paris, le comte de K... recevait une société nombreuse à propos d’un récent triomphe de sa compatriote Christine Nilson. La jeune Norvégienne et son père, venus à Paris passer une partie de l’hiver, étaient au nombre des invités; ils se connaissaient de longue date comme compatriotes, la Suède et la Norvège étant sœurs. Pour nous, nous y venions pour la première fois et l’invitation était même due à l’apparition du dernier livre de Spero, déjà signalé par un éclatant succès. Rêveuse, pensive, instruite par l’éducation solide des pays du Nord, avide de connaître, Icléa avait déjà lu, relu avec curiosité ce livre quelque peu mystique, dans lequel le nouveau métaphysicien avait exposé les anxiétés de son âme non satisfaite des Pensées de Pascal. Ajoutons qu’elle avait elle-même depuis plusieurs mois passé avec succès l’examen du brevet supérieur, et qu’ayant renoncé à l’étude de la médecine qui d’abord l’avait attirée, elle commençait à s’initier avec quelque curiosité aux recherches toutes nouvelles de la physiologie psychologique.

Lorsqu’on avait annoncé M. Georges Spero, il lui avait semblé qu’un ami inconnu, presque un confident de son esprit, venait d’entrer. Elle tressaillit, comme frappée d’une commotion électrique. Lui, peu mondain, timide, gêné dans les réunions d’inconnus, n’aimant ni danser, ni jouer, ni causer, était resté dans le même coin du salon à côté de quelques amis, assez indifférent aux valses et aux quadrilles, plus attentif à deux ou trois chefs-d’œuvre de la musique moderne interprétés avec sentiment; et la soirée entière s’était passée sans qu’il se fût approché d’elle, quoiqu’il l’eût remarquée et que, dans toute cette éblouissante soirée, il n’eût vu qu’elle. Leurs regards s’étaient plus d’une fois rencontrés. A la fin, vers deux heures du matin, alors que la réunion se faisait plus intime, il osa venir auprès d’elle, sans pourtant lui adresser la parole. Ce fut elle qui, la première, lui parla, pour lui exprimer un doute sur la conclusion de son livre.

Flatté, mais plus surpris encore d’apprendre que ces pages de métaphysique avaient une lectrice,  — et une lectrice de cet âge, — l’auteur répondit, assez maladroitement, que ces recherches étaient un peu sérieuses pour une femme. Elle répliqua que les femmes, les jeunes filles n’étaient pas exclusivement absorbées par l’exercice de la coquetterie, et qu’elle en connaissait qui parfois pensaient, cherchaient, travaillaient, étudiaient. Elle parla avec quelque vivacité, pour défendre les femmes contre le dédain scientifique de certains hommes et soutenir leur aptitude intellectuelle, et n’eut pas de peine à gagner une cause dont son interlocuteur n’était, d’ailleurs, en aucune façon l’adversaire.

Ce nouveau livre, dont le succès avait été immédiat et éclatant, malgré la gravité du sujet, avait entouré le nom de Georges Spero d’une véritable auréole de célébrité, et dans les salons, le brillant écrivain était partout accueilli avec une vive sympathie. Les deux jeunes gens avaient à peine échangé quelques paroles qu’il se trouva le point de mire des amis de la maison et obligé de répondre à diverses questions qui vinrent interrompre leur tête-à-tête. L’un des plus éminents critiques du jour avait précisément consacré un long article au nouvel ouvrage, et le sujet même du livre devint en un instant l’objet de la conversation générale. Icléa se tint à l’écart. Elle sentait, et les femmes ne s’y trompent guère, que le héros l’avait remarquée, que sa pensée était déjà attachée à la sienne par un fil invisible, et qu’en répondant aux questions plus ou moins banales qui lui étaient adressées, son esprit n’était pas entièrement à la conversation. Ce premier triomphe intime lui suffisait. Elle n’en désirait point d’autres. Et puis, elle avait reconnu dans son profil la silhouette mystérieuse de l’apparition aérienne et le jeune voyageur du bateau de Christiania.

Dans cette première entrevue, il ne tarda pas à lui témoigner son enthousiasme pour les sites merveilleux de la Norvège et à lui raconter son voyage. Elle brûlait d’entendre un mot, une allusion quelconque, au phénomène aérien qui l’avait tant frappée; et elle ne comprenait pas son silence, sa discrétion. Lui, n’ayant pas observé l’anthélie au moment où elle s’y était elle-même projetée, n’avait pas été particulièrement surpris d’un phénomène qu’il avait plusieurs fois déjà, et en de meilleures conditions, étudié du haut de la nacelle d’un aérostat, et n’ayant rien observé de spécial, n’avait rien à en dire. L’instant de l’embarquement ne se représenta pas non plus à sa mémoire, et quoique la blonde enfant ne lui parût pas entièrement étrangère, cependant il ne se souvenait pas de l’avoir entrevue. Pour moi, je l’avais tout de suite reconnue. Il causa des lacs, des rivières, des fiords, des montagnes; apprit d’elle que sa mère était morte fort jeune d’une maladie de cœur, que son père préférait la vie de Paris à celle de tout autre pays, et que sans doute elle ne retournerait plus que rarement dans sa patrie.

Une remarquable communauté de goûts et d’idées, une vive sympathie mutuelle, une estime réciproque, les mirent tout de suite en relation. Élevée suivant le mode d’éducation anglaise, elle jouissait de cette indépendance d’esprit et de cette liberté d’action que les femmes de France ne connaissent qu’après le mariage, et ne se sentait arrêtée par aucune de ces conventions sociales qui paraissent destinées chez nous à protéger l’innocence et la vertu. Deux amies de son âge étaient même déjà venues seules à Paris pour terminer leur éducation musicale, et elles vivaient ensemble, en pleine Babylone, en toute sécurité d’ailleurs, sans s’être jamais doutées des périls dont on prétend que Paris est rempli. La jeune fille reçut les visites de Georges Spero comme son père eût pu les recevoir lui-même, et en quelques semaines l’affinité de leurs caractères et de leurs goûts les avait associés dans les mêmes études, dans les mêmes recherches, souvent dans les mêmes pensées. Presque chaque jour, dans l’après-midi, entraîné par une secrète attraction, il se dirigeait du quartier Latin vers les bords de la Seine, qu’il suivait jusqu’au Trocadéro, et passait plusieurs heures avec Icléa soit dans la bibliothèque, soit sur la terrasse du jardin, soit en une promenade au Bois.

La première impression, née de l’apparition céleste, était restée dans l’âme d’Icléa. Elle regardait le jeune savant, sinon comme un dieu ou comme un héros, du moins comme un homme supérieur à ses contemporains. La lecture de ses ouvrages fortifia cette impression et l’accrut encore: elle ressentit pour lui plus que de l’admiration, une véritable vénération. Lorsqu’elle eut fait sa connaissance personnelle, le grand homme ne descendit pas de son piédestal. Elle le trouva si éminent, si transcendant dans ses études, dans ses travaux, dans ses recherches, mais en même temps si simple, si sincère, si bon et si indulgent pour tous, et — saisissant tout prétexte pour entendre prononcer son nom — elle dut subir parfois quelques critiques de rivaux si injustes envers lui, qu’elle se prit à l’aimer avec un sentiment presque maternel. Ce sentiment d’affection protectrice existe-t-il donc déjà dans le cœur des jeunes filles? Peut-être, mais assurément elle l’aima ainsi d’abord. Je crois avoir dit plus haut que le fond du caractère de ce penseur était quelque peu mélancolique, de cette mélancolie de l’âme, dont parle Pascal, et qui est comme la nostalgie du ciel. Il cherchait, en effet, perpétuellement la solution de l’éternel problème, le To be or not to be «ÊTRE OU N’ÊTRE PAS» d’Hamlet. Parfois on eût pu le voir triste, atterré jusqu’à la mort. Mais, par un singulier contraste, lorsque ses noires pensées s’étaient pour ainsi dire consumées dans la recherche, que le cerveau épuisé perdait la faculté de vibrer encore, il y avait en lui comme un repos, un rassérènement; la circulation de son sang vermeil ranimait la vie organique, le philosophe disparaissait pour faire place à un enfant presque naïf, d’une gaieté facile, s’amusant de tout et de rien, ayant presque des goûts féminins, aimant les fleurs, les parfums, la musique, la rêverie, et paraissant même parfois d’une étonnante insouciance.


III

TO BE OR NOT TO BE

C’était précisément cette phase de sa vie intellectuelle qui avait si intimement associé les deux êtres. Heureuse d’exister, à la fleur de son printemps, s’ouvrant à la lumière de la vie, harpe vibrant de toutes les harmonies de la nature, la belle créature du Nord rêvait encore parfois aux elfes et aux fées de son climat, aux anges et aux mystères de la religion chrétienne, qui avaient bercé son enfance; mais sa piété, sa crédulité des premiers jours n’avaient pas obscurci sa raison, elle pensait librement, cherchait avec sincérité la vérité, et regrettant peut-être de ne plus croire au paradis des prédicateurs, elle se sentait pourtant animée du désir impérieux de vivre toujours. La mort lui semblait une cruelle injustice. Elle ne revoyait jamais sa mère étendue sur son lit de mort, belle de tout l’éclat de sa trentième année, emportée en pleine floraison des roses dans un cimetière verdoyant et parfumé, tout rempli de chants d’oiseaux, et rayée subitement du livre des vivants, tandis que la nature entière avait continué de chanter, de fleurir et de briller; elle ne revoyait jamais, dis-je, le pâle visage de sa mère, sans qu’un frisson subit la parcourût tout entière, de la tête aux pieds. Non, sa mère n’était pas morte. Non, elle ne mourrait pas elle-même, ni à trente ans, ni plus tard. Et lui! Lui, mourir! cette sublime intelligence s’anéantir par un arrêt du cœur ou de la respiration? Non, ce n’était pas possible. Les hommes se trompent. Un jour on saura.

Elle aussi pensait parfois à ces mystères, sous une forme plutôt esthétique et sentimentale que scientifique; mais elle y pensait. Toutes ses questions, tous ses doutes, le but secret de ses conversations, de son attachement si rapide peut-être à son ami, tout cela avait pour cause l’immense soif de connaître qui altérait son âme. Elle espérait en lui, parce qu’elle avait déjà trouvé dans ses écrits la solution des plus grands problèmes. Ils lui avaient appris à connaître l’univers, et cette connaissance se trouvait être plus belle, plus vivante, plus grande, plus poétique que les erreurs et les illusions anciennes. Depuis le jour où elle avait appris de ses lèvres que sa vie n’avait pas d’autre but que cette recherche de la réalité, elle était sûre qu’il trouverait, et son esprit s’accrochait, se liait au sien, peut-être encore plus énergiquement que son cœur.

Il y avait environ trois mois qu’ils vivaient ainsi, d’une commune vie intellectuelle, passant presque tous les jours plusieurs heures dans la lecture des mémoires originaux écrits dans les différentes langues sur la philosophie scientifique, la théorie des atomes, la physique moléculaire, la chimie organique, la thermodynamique et les diverses sciences qui ont pour but la connaissance de l’être, dissertant sur les contradictions apparentes ou réelles des hypothèses, trouvant parfois, dans les écrivains purement littéraires, des rapports et des coïncidences assez surprenantes avec les axiomes scientifiques, s’étonnant de certaines presciences des grands auteurs. Ces lectures, ces recherches, ces comparaisons les avaient surtout intéressés par l’élimination que leur esprit de plus en plus éclairé se voyait conduit à faire des neuf dixièmes des écrivains, dont les œuvres sont absolument vides, et de la moitié du dernier dixième, dont les écrits n’ont qu’une valeur superficielle; ayant ainsi déblayé le champ de la littérature, ils vivaient avec une certaine satisfaction dans la société restreinte des esprits supérieurs. Peut-être y entrait-il quelque léger sentiment d’orgueil.

Un jour, Spero arriva plus tôt que de coutume. Eureka! s’écria-t-il. Mais se reprenant aussi vite: Peut-être....

S’appuyant à la cheminée où pétillait un feu ardent, tandis que sa compagne le contemplait de ses grands yeux pleins de curiosité, il se mit à parler avec une sorte de solennité inconsciente, comme s’il se fût entretenu avec son propre esprit, dans la solitude d’un bois:

«Tout ce que nous voyons n’est qu’apparence. La réalité est autre.

«Le Soleil paraît tourner autour de nous, se lever le matin et se coucher le soir, et la Terre où nous sommes paraît immobile. C’est le contraire qui est vrai. Nous habitons autour d’un projectile tourbillonnant, lancé dans l’espace avec une vitesse soixante-quinze fois plus rapide que celle qui emporte un boulet de canon.

«Un harmonieux concert vient charmer nos oreilles. Le son n’existe pas, n’est qu’une impression de nos sens, produite par des vibrations de l’air d’une certaine amplitude et d’une certaine vitesse, vibrations en elles-mêmes silencieuses. Sans le nerf auditif et le cerveau, il n’y aurait pas de sons. En réalité, il n’y a que du mouvement.

«L’arc-en-ciel épanouit son cercle radieux, la rose et le bluet mouillés par la pluie scintillent au soleil, la verte prairie, le sillon d’or diversifient la plaine de leurs éclatantes couleurs. Il n’y a pas de couleurs, il n’y a pas de lumière, il n’y a que des ondulations de l’éther qui mettent en vibration le nerf optique. Apparences trompeuses. Le soleil échauffe et féconde, le feu brûle: il n’y a pas de chaleur, mais seulement des sensations. La chaleur, comme la lumière, n’est qu’un mode de mouvement. Mouvements invisibles, mais souverains, suprêmes.

«Voici une forte solive de fer, de celles qu’on emploie si généralement aujourd’hui dans les constructions. Elle est posée dans le vide, à dix mètres de hauteur, sur deux murs, sur lesquels s’appuient ses deux extrémités. Elle est «solide», certes. En son milieu, on a posé un poids de mille, deux mille, dix mille kilogrammes, et ce poids énorme, elle ne le sent même pas; c’est à peine si l’on peut constater par le niveau une imperceptible flexion. Pourtant, cette solive est composée de molécules qui ne se touchent pas, qui sont en vibration perpétuelle, qui s’écartent les unes des autres sous l’influence de la chaleur, qui se resserrent sous l’influence du froid. Dites-moi, s’il vous plaît, ce qui constitue la solidité de cette barre de fer? Ses atomes matériels? Assurément non, puisqu’ils ne se touchent pas. Cette solidité réside dans l’attraction moléculaire, c’est-à-dire dans une force immatérielle.

«Absolument parlant, le solide n’existe pas. Prenons entre nos mains un lourd boulet de fer; ce boulet est composé de molécules invisibles, qui ne se touchent pas, lesquelles sont composées d’atomes qui ne se touchent pas davantage. La continuité que paraît avoir la surface de ce boulet et sa solidité apparente sont donc de pures illusions. Pour l’esprit qui analyserait sa structure intime, c’est un tourbillon de moucherons rappelant ceux qui tournoient dans l’atmosphère des jours d’été. D’ailleurs, chauffons ce boulet qui nous paraît solide: il coulera; chauffons-le davantage: il s’évaporera, sans pour cela changer de nature; liquide ou gaz, ce sera toujours du fer.

«Nous sommes en ce moment dans une maison. Tous ces murs, ces planchers, ces tapis, ces meubles, cette cheminée de marbre, sont composés de molécules qui ne se touchent pas davantage. Et toutes ces molécules constitutives des corps sont en mouvement de circulation les unes autour des autres.

«Notre corps est dans le même cas. Il est formé par une circulation perpétuelle de molécules; c’est une flamme incessamment consumée et renouvelée; c’est un fleuve au bord duquel on vient s’asseoir en croyant revoir toujours la même eau, mais où le cours perpétuel des choses ramène une eau toujours nouvelle.

«Chaque globule de notre sang est un monde (et nous en avons cinq millions par millimètre cube). Successivement, sans arrêt ni trêve, dans nos artères, dans nos veines, dans notre chair, dans notre cerveau, tout circule, tout marche, tout se précipite dans un tourbillon vital proportionnellement aussi rapide que celui des corps célestes. Molécule par molécule, notre cerveau, notre crâne, nos yeux, nos nerfs, notre chair tout entière, se renouvellent sans arrêt et si rapidement, qu’en quelques mois notre corps est entièrement reconstitué.

«Par des considérations fondées sur les attractions moléculaires, on a calculé que, dans une minuscule gouttelette d’eau projetée à l’aide de la pointe d’une épingle, gouttelette invisible à l’œil nu, mesurant un millième de millimètre cube, il y a plus de deux cent vingt-cinq millions de molécules.

«Dans une tête d’épingle, il n’y a pas moins de huit sextillions d’atomes, soit huit mille milliards de milliards, et ces atomes sont séparés les uns des autres par des distances considérablement plus grandes que leurs dimensions, ces dimensions étant d’ailleurs invisibles même au plus puissant microscope. Si l’on voulait compter le nombre de ces atomes contenus dans une tête d’épingle, en en détachant par la pensée un milliard par seconde, il faudrait continuer cette opération pendant deux cent cinquante-trois mille ans pour achever l’énumération.

«Dans une goutte d’eau, dans une tête d’épingle, il y a incomparablement plus d’atomes que d’étoiles dans tout le ciel connu des astronomes armés de leurs plus puissants télescopes.

«Qui soutient la Terre dans le vide éternel, le Soleil et tous les astres de l’univers? Qui soutient cette longue solive en fer jetée entre deux murs et sur laquelle on va bâtir plusieurs étages? Qui soutient la forme de tous les corps? La Force.

«L’univers, les choses et les êtres, tout ce que nous voyons est formé d’atomes invisibles et impondérables. L’univers est un dynamisme. Dieu, c’est l’âme universelle: in eo vivimus, moremur et sumus.

«Comme l’âme est la force mouvant le corps, l’Être infini est la force mouvant l’univers! La théorie purement mécanique de l’univers reste incomplète pour l’analyste qui pénètre au fond des choses. La volonté humaine est faible, il est vrai, relativement aux forces cosmiques. Cependant, en envoyant un train de Paris à Marseille, un navire de Marseille à Suez, je déplace, librement, une partie infinitésimale de la masse terrestre, et je modifie le cours de la Lune. Aveugles du dix-neuvième siècle, revenez au cygne de Mantoue: Mens agitat molem.

«Si je dissèque la matière, je trouve au fond de tout l’atome invisible: la matière disparaît, s’évanouit en fumée. Si mes yeux avaient la puissance de voir la réalité, ils verraient à travers les murs, formés de molécules séparées, à travers les corps, tourbillons atomiques. Nos yeux de chair ne voient pas ce qui est. C’est avec l’œil de l’esprit qu’il faut voir. Ne nous fions pas à l’unique témoignage de nos sens: il y a autant d’étoiles au-dessus de nos têtes pendant le jour que pendant la nuit.

«Il n’y a dans la nature ni astronomie, ni physique, ni chimie, ni mécanique: ce sont là des méthodes subjectives d’observation. Il n’y a qu’une seule unité. L’infiniment grand est identique à l’infiniment petit. L’espace est infini sans être grand. La durée est éternelle sans être longue. Étoiles et atomes sont un.

«L’unité de l’univers est constituée par la force invisible, impondérable, immatérielle, qui meut les atomes. Si un seul atome cessait d’être mû par la force, l’univers s’arrêterait. La Terre tourne autour du Soleil, le Soleil gravite autour d’un foyer sidéral mobile lui-même; les millions, les milliards de soleils qui peuplent l’univers courent plus vite que les projectiles de la poudre; ces étoiles, qui nous paraissent immobiles, sont des soleils lancés dans le vide éternel à la vitesse de dix, vingt, trente millions de kilomètres par jour, courant tous vers un but ignoré, soleils, planètes, terres, satellites, comètes vagabondes...; le point fixe, le centre de gravité cherché par l’analyste, fuit à mesure qu’on le poursuit et n’existe en réalité nulle part. Les atomes qui constituent les corps se meuvent relativement aussi vite que les étoiles dans le ciel. Le mouvement régit tout, forme tout.

«L’atome lui-même n’est pas une inerte matière. Il est un centre de force.

«Ce qui constitue essentiellement l’être humain, ce qui l’organise, ce n’est point sa substance matérielle, ce n’est ni le protoplasma, ni la cellule, ni ces merveilleuses et fécondes associations du carbone avec l’hydrogène, l’oxygène et l’azote: c’est la Force animique, invisible, immatérielle. C’est elle qui groupe, dirige et retient associées les innombrables molécules qui composent l’admirable harmonie du corps vivant.

«La matière et l’énergie n’ont jamais été vues séparées l’une de l’autre; l’existence de l’une implique l’existence de l’autre; il y a peut-être identité substantielle de l’une et de l’autre.

«Que le corps se désagrège tout d’un coup après la mort, comme il se désagrège lentement et se renouvelle perpétuellement pendant la vie, peu importe. L’âme demeure. L’atome psychique organisateur est le centre de cette force. Lui aussi est indestructible.

«Ce que nous voyons est trompeur. Le réel, c’est l’invisible.»

Il se mit à marcher à grands pas. La jeune fille l’avait écouté comme on écoute un apôtre, un apôtre bien-aimé, et quoiqu’il n’eût, en fait, parlé que pour elle, il n’avait pas paru prendre garde à sa présence, tant elle s’était faite immobile et silencieuse. Elle s’approcha de lui et lui prit une main dans les siennes. «Oh! fit-elle, si tu n’as pas encore conquis la Vérité, elle ne t’échappera pas.»

Puis, s’enflammant elle-même et faisant allusion à une réserve souvent exprimée par lui: «Tu crois, ajouta-t-elle, qu’il est impossible à l’homme terrestre d’atteindre la Vérité, parce que nous n’avons que cinq sens et qu’une multitude de manifestations de la nature restent étrangères à notre esprit, n’ayant aucune voie pour nous arriver. De même que la vue nous serait refusée si nous étions privés du nerf optique, l’audition si nous étions privés du nerf acoustique, etc., de même les vibrations, les manifestations de la force qui passent entre les cordes de notre instrument organique sans faire vibrer celles qui existent, nous restent inconnues. Je te le concède, et j’admets avec toi que les habitants de certains mondes peuvent être incomparablement plus avancés que nous. Mais il me semble que, quoique terrien, tu as trouvé.

— Chère bien-aimée, répliqua-t-il en s’asseyant auprès d’elle sur le vaste divan de la bibliothèque, il est bien certain que notre harpe terrestre manque de cordes, et il est probable qu’un citoyen du système de Sirius se rirait de nos prétentions. Le moindre morceau de fer aimanté est plus fort que Newton et Leibnitz pour trouver le pôle magnétique, et l’hirondelle connaît mieux que Christophe Colomb ou Magellan les variations de latitude. Qu’ai-je dit tout à l’heure? Que les apparences sont trompeuses et qu’à travers la matière notre esprit doit voir la force invisible. C’est ce qu’il y a de plus sûr. La matière n’est pas ce qu’elle paraît, et nul homme instruit des progrès des sciences positives ne pourrait plus aujourd’hui se prétendre matérialiste.

— Alors, reprit-elle, l’atome psychique cérébral, principe de l’organisme humain, serait immortel, comme tous les atomes d’ailleurs, si l’on admet les assertions fondamentales de la chimie. Mais il différerait des autres par une sorte de rang plus élevé, l’âme lui étant attachée. Et il conserverait la conscience de son existence? L’âme serait-elle comparable à une substance électrique? J’ai vu une fois la foudre passer à travers un salon et éteindre les flambeaux. Lorsqu’on les ralluma, on trouva que la pendule avait été dédorée et que le lustre d’argent ciselé avait été doré sur plusieurs points. Il y a là une force subtile.

— Ne faisons pas de comparaisons; elles resteraient toutes trop éloignées de la réalité. Nous savons tous que nous mourrons, mais nous ne le croyons pas. Eh! comment pourrions-nous le croire? Comment pourrions-nous comprendre la mort, qui n’est qu’un changement d’état du connu à l’inconnu, du visible à l’invisible? Que l’âme existe comme force, c’est ce qui n’est pas douteux. Qu’elle ne fasse qu’un avec l’atome cérébral organisateur, nous pouvons l’admettre. Qu’elle survive ainsi à la dissolution du corps, nous le concevons.

— Mais que devient-elle? Où va-t-elle?

— La plupart des âmes ne se doutent même pas de leur propre existence. Sur les quatorze cents millions d’êtres humains qui peuplent notre planète, les quatre-vingt-dix-neuf centièmes ne pensent pas. Que feraient-ils, grands Dieux! de l’immortalité? Comme la molécule de fer flotte sans le savoir dans le sang qui bat sous la tempe de Lamartine ou d’Hugo, ou bien demeure fixée pour un temps dans l’épée de César; comme la molécule d’hydrogène brille dans le gaz du foyer de l’Opéra ou s’immerge dans la goutte d’eau avalée par le poisson au fond obscur des mers, les atomes vivants qui n’ont jamais pensé sommeillent.

«Les âmes qui pensent restent l’apanage de la vie intellectuelle. Elles conservent le patrimoine de l’humanité et l’accroissent pour l’avenir. Sans cette immortalité des âmes humaines qui ont conscience de leur existence et vivent par l’esprit, toute l’histoire de la Terre ne devrait aboutir qu’au néant, et la création tout entière, celle des mondes les plus sublimes aussi bien que celle de notre infime planète, serait une absurdité décevante, plus misérable et plus idiote que l’excrément d’un ver de terre. Il a raison d’être et l’univers ne l’aurait pas! T’imagines-tu les milliards de mondes atteignant les splendeurs de la vie et de la pensée pour se succéder sans fin dans l’histoire de l’univers sidéral, et n’aboutissant qu’à donner naissance à des espérances perpétuellement déçues, à des grandeurs perpétuellement anéanties? Nous avons beau nous faire humbles, nous ne pouvons admettre le rien comme but suprême du progrès perpétuel, prouvé par toute l’histoire de la nature. Or, les âmes sont les semences des humanités planétaires.

— Peuvent-elles donc se transporter d’un monde à l’autre?

— Rien n’est si difficile à comprendre que ce que l’on ignore; rien n’est plus simple que ce que l’on connaît. Qui s’étonne, aujourd’hui, de voir le télégraphe électrique transporter instantanément la pensée humaine à travers les continents et les mers? Qui s’étonne de voir l’attraction lunaire soulever les eaux de l’Océan et produire les marées? Qui s’étonne de voir la lumière se transmettre d’une étoile à l’autre avec la vitesse de trois cent mille kilomètres par seconde? Au surplus, les penseurs seuls pourraient apprécier la grandeur de ces merveilles; le vulgaire ne s’étonne de rien. Si quelque découverte nouvelle nous permettait d’adresser demain des signaux aux habitants de Mars et d’en recevoir des réponses, les trois quarts des hommes n’en seraient plus surpris après-demain.

«Oui, les forces animiques peuvent se transporter d’un monde à l’autre, non partout ni toujours, assurément, et non toutes. Il y a des lois et des conditions. Ma volonté peut soulever mon bras, lancer une pierre, à l’aide de mes muscles; si je prends un poids de vingt kilos, elle soulèvera encore mon bras; si je veux prendre un poids de mille kilos, je ne le puis plus. Tels esprits sont incapables d’aucune activité; d’autres ont acquis des facultés transcendantes. Mozart, à six ans imposait à tous ses auditeurs la puissance de son génie musical et publiait à huit ans ses deux premières œuvres de sonates, tandis que le plus grand auteur dramatique qui ait existé, Shakespeare, n’avait encore écrit avant l’âge de trente ans aucune pièce digne de son nom. Il ne faut pas croire que l’âme appartienne à quelque monde surnaturel. Tout est dans la nature. Il n’y a guère plus de cent mille ans que l’humanité terrestre s’est dégagée de la chrysalide animale; pendant des millions d’années, pendant la longue série historique des périodes primaire, secondaire et tertiaire, il n’y avait pas sur la Terre une seule pensée pour apprécier ces grandioses spectacles, un seul regard humain pour les contempler. Le progrès a lentement élevé les âmes inférieures des plantes et des animaux; l’homme est tout récent sur la planète. La nature est en incessant progrès; l’univers est un perpétuel devenir; l’ascension est la loi suprême.

«Tous les mondes, ajouta-t-il, ne sont pas actuellement habités. Les uns sont à l’aurore, d’autres au crépuscule. Dans notre système solaire, par exemple, Mars, Vénus, Saturne et plusieurs de ses satellites paraissent en pleine activité vitale; Jupiter semble n’avoir pas dépassé sa période primaire; la Lune n’a peut-être plus d’habitants. Notre époque actuelle n’a pas plus d’importance dans l’histoire générale de l’univers que notre fourmilière dans l’infini. Avant l’existence de la Terre, il y a eu, de toute éternité, des mondes peuplés d’humanités; quand notre planète aura rendu le dernier soupir et que la dernière famille humaine s’endormira du dernier sommeil aux bords de la dernière lagune de l’océan glacé, des soleils innombrables brilleront toujours dans l’infini, et toujours il y aura des matins et des soirs, des printemps et des fleurs, des espérances et des joies. Autres soleils, autres terres, autres humanités. L’espace sans bornes est peuplé de tombes et de berceaux. Mais la vie, la pensée, le progrès éternel sont le but final de la création.

«La Terre est le satellite d’une étoile. Actuellement aussi bien que dans l’avenir, nous sommes citoyens du ciel. Que nous le sachions ou que nous l’ignorions, nous vivons en réalité dans les étoiles.»

Ainsi s’entretenaient les deux amis sur les graves problèmes qui préoccupaient leurs pensées. Lorsqu’ils conquéraient une solution, fût-elle incomplète, ils éprouvaient un véritable bonheur d’avoir fait un pas de plus dans la recherche de l’inconnu et pouvaient plus tranquillement ensuite causer des choses habituelles de la vie. C’étaient deux esprits également avides de savoir, s’imaginant, avec toute la ferveur de la jeunesse, pouvoir s’isoler du monde, dominer les impressions humaines et atteindre en leur céleste essor l’étoile de la Vérité qui scintillait au-dessus de leurs têtes dans les profondeurs de l’infini.


IV

AMOR

Dans cette vie à deux, tout intime, toute charmante qu’elle fût, quelque chose manquait. Ces entretiens sur les formidables problèmes de l’être et du non-être, les échanges d’idées sur l’analyse de l’humanité, les recherches sur le but final de l’existence des choses, les contemplations astronomiques et les questions qu’elles inspirent, satisfaisaient parfois leur esprit, non leur cœur. Lorsque l’un près de l’autre, ils avaient longuement causé, soit sous le berceau du jardin qui dominait le tableau de la grande ville, soit dans la bibliothèque silencieuse, l’étudiant, le chercheur ne pouvait se détacher de sa compagne, et tous deux restaient, la main dans la main, muets, attirés, retenus par une force dominatrice. Après le départ, l’un et l’autre éprouvaient un vide singulier, douloureux, dans la poitrine, un malaise indéfinissable, comme si quelque lien nécessaire à leur vie mutuelle eût été rompu; et l’un comme l’autre n’aspirait qu’à l’heure du retour. Il l’aimait, non pour lui, mais pour elle, d’une affection presque impersonnelle, dans un sentiment de profonde estime autant que d’ardent amour, et, par un combat de tous les instants contre les attractions de la chair, avait su résister. Mais un jour qu’ils étaient assis l’un près de l’autre, sur ce grand divan de la bibliothèque encombré comme d’habitude de livres et de feuilles volantes, comme ils demeuraient silencieux, il arriva que, chargée sans doute de tout le poids des efforts concentrés depuis si longtemps pour résister à une attraction trop irrésistible, la tête du jeune auteur s’inclina insensiblement sur les épaules de sa compagne et que, presque aussitôt... leurs lèvres se rencontrèrent...............

O joies inénarrables de l’amour partagé! Ivresse insatiable de l’être altéré de bonheur, transports sans fin de l’imagination invaincue, douce musique des cœurs, à quelles hauteurs éthérées n’avez-vous pas élevé les élus abandonnés à vos félicités suprêmes! Subitement oublieux de la terre inférieure, ils s’envolent à tire-d’ailes dans les paradis enchantés, se perdent dans les profondeurs célestes et planent dans les régions sublimes de l’éternelle volupté. Le monde avec ses comédies et ses misères n’existe plus pour eux. Ils vivent dans la lumière, dans le feu, salamandres, phénix, dégagés de tout poids, légers comme la flamme, se consumant eux-mêmes, renaissant de leurs cendres, toujours lumineux, toujours ardents, invulnérables, invincibles.

L’expansion si longuement contenue de ces premiers transports jeta les deux amants dans une vie d’extase qui leur fit un instant oublier la métaphysique et ses problèmes. Cet instant dura six mois. Le plus doux, mais le plus impérieux des sentiments était venu compléter en eux les insuffisantes satisfactions intellectuelles de l’esprit, et les avait tout d’un coup absorbées, presque anéanties. A dater du jour du baiser, Georges Spero, non seulement disparut entièrement de la scène du monde, mais encore cessa d’écrire, et je le perdis de vue moi-même, malgré la longue et réelle affection qu’il m’avait témoignée. Des logiciens eussent pu en conclure que, pour la première fois de sa vie, il était satisfait, et qu’il avait trouvé la solution du grand problème, le but suprême de l’existence des êtres.

Ils vivaient de cet «égoïsme à deux» qui, en éloignant l’humanité de notre centre optique, diminue ses défauts et la fait paraître plus aimable et plus belle. Satisfaits de leur affection mutuelle, tout chantait pour eux, dans la nature et dans l’humanité, un perpétuel cantique de bonheur et d’amour.

Bien souvent le soir ils allaient, suivant le cours de la Seine, contempler en rêvant les merveilleux effets de lumière et d’ombre qui décorent le ciel de Paris, si admirable au crépuscule, à l’heure où les silhouettes des tours et des édifices se projettent en noir sur le fond lumineux de l’occident. Des nuées roses et empourprées, illuminées par le reflet lointain de la mer sur laquelle brille le soleil disparu, donnent à notre ciel un caractère spécial, qui n’est plus celui de Naples baigné à l’occident par le miroir méditerranéen, mais qui peut-être surpasse celui de Venise, dont l’illumination est orientale et pâle. Soit que, leurs pas les ayant conduits vers l’île antique de la Cité, ils descendissent le cours du fleuve en passant en vue de Notre-Dame et du vieux Châtelet qui profilait sa noire silhouette devant le ciel encore lumineux, soit que, plutôt encore, attirés par l’éclat du couchant et par la campagne, ils eussent descendu les quais jusqu’au delà des remparts de l’immense cité et se fussent égarés jusqu’aux solitudes de Boulogne et de Billancourt, fermées par les coteaux noirs de Meudon et de Saint-Cloud, ils contemplaient la nature, ils oubliaient la ville bruyante perdue derrière eux, et marchant d’un même pas, ne formant qu’un seul être, recevaient en même temps les mêmes impressions, pensaient les mêmes pensées, et, en silence, parlaient le même langage. Le fleuve coulait à leurs pieds, les bruits du jour s’éteignaient, les premières étoiles brillaient au ciel. Icléa aimait à les nommer à Georges à mesure qu’elles apparaissaient.

Mars et avril offrent souvent à Paris de douces soirées dans lesquelles circule le premier souffle avant-coureur du printemps. Les brillantes étoiles d’Orion, l’éblouissant Sirius, les Gémeaux Castor et Pollux scintillent dans le ciel immense; les Pléiades s’abaissent vers l’horizon occidental, mais Arcturus et le Bouvier, pasteur des troupeaux célestes, reviennent, et quelques heures plus tard la blanche et resplendissante Véga s’élève de l’horizon oriental, bientôt suivie par la Voie lactée. Arcturus aux rayons d’or était toujours la première étoile reconnue, par son éclat perçant et par sa position dans le prolongement de la queue de la Grande Ourse. Parfois, le croissant lunaire planait dans le ciel occidental et la jeune contemplatrice admirait, comme Ruth auprès de Booz, «cette faucille d’or dans le champ des étoiles.»

Les étoiles enveloppent la Terre; la Terre est dans le ciel. Spero et sa compagne le sentaient bien, et sur aucune autre terre céleste, peut-être, aucun couple ne vivait plus intimement qu’eux dans le ciel et dans l’infini.

Insensiblement, pourtant, sans peut-être s’en apercevoir lui-même, le jeune philosophe reprit, graduellement, par fragments morcelés, ses études interrompues, analysant maintenant les choses avec un profond sentiment d’optimisme qu’il n’avait pas encore connu malgré sa bonté naturelle, éliminant les conclusions cruelles, parce qu’elles lui semblaient dues à une connaissance incomplète des causes, contemplant les panoramas de la nature et de l’humanité dans une nouvelle lumière. Elle avait repris aussi, du moins partiellement, les études qu’elle avait commencées en commun avec lui; mais un sentiment, nouveau, immense, remplissait son âme, et son esprit n’avait plus la même liberté pour le travail intellectuel. Absorbée dans cette affection de tous les instants pour un être qu’elle avait entièrement conquis, elle ne voyait que par lui, n’agissait que pour lui. Pendant les heures calmes du soir, lorsqu’elle se mettait au piano, soit pour jouer une sonate de Chopin qu’elle s’étonnait de n’avoir pas comprise avant d’aimer, soit pour s’accompagner en chantant de sa voix si pure et si étendue les lieder norvégiens de Grieg et de Bull, ou les mélodies de notre Gounod, il lui semblait, à son insu, peut-être, que son bien-aimé était le seul auditeur capable d’entendre ces inspirations du cœur. Quelles heures délicieuses il passa, dans cette vaste bibliothèque de la maison de Passy, étendu sur un divan, suivant parfois du regard les capricieuses volutes de la fumée d’une cigarette d’Orient, tandis qu’abandonnée aux réminiscences de sa fantaisie, elle chantait le doux Saetergientens Sondag de son pays, la sérénade de Don Juan, le Lac de Lamartine, ou bien lorsque, laissant courir ses doigts habiles sur le clavier, elle faisait s’envoler dans l’air le mélodieux rêve du menuet de Boccherini!

Le printemps était venu. Le mois de mai avait vu s’ouvrir, à Paris, les fêtes de l’Exposition universelle dont nous parlions au début de ce récit, et les hauteurs du jardin de Passy abritaient l’Éden du couple amoureux. Le père d’Icléa, qui avait été appelé subitement en Tunisie, était revenu avec une collection d’armes arabes pour son musée de Christiania. Son intention était de retourner bientôt en Norvège, et il avait été convenu entre la jeune Norvégienne et son ami que leur mariage aurait lieu dans sa patrie, à la date anniversaire de la mystérieuse apparition.

Leur amour était, par sa nature même, bien éloigné de toutes ces unions banales fondées, les unes sur le grossier plaisir sensuel, les autres sur des intérêts plus ou moins déguisés, qui représentent la plupart des amours humaines. Leur esprit cultivé les isolait dans les régions supérieures de la pensée, la délicatesse de leurs sentiments les maintenait dans une atmosphère idéale où tous les poids de la matière étaient oubliés, l’extrême impressionnabilité de leurs nerfs, l’exquise finesse de toutes leurs sensations, les plongeaient en des extases dont la volupté semblait infinie. Si l’on aime, en d’autres mondes, l’amour n’y peut être ni plus profond ni plus exquis. Ils eussent été tous deux, pour un physiologiste, le témoignage vivant du fait que, contrairement à l’appréciation vulgaire, toutes les jouissances viennent du cerveau; l’intensité des sensations correspondant à la sensibilité psychique de l’être.

Paris était pour eux, non pas une ville, non pas un monde, mais le théâtre de l’histoire humaine. Ils y vécurent les siècles disparus. Les vieux quartiers, non encore détruits par les transformations modernes, la Cité avec Notre-Dame, Saint-Julien-le-Pauvre, dont les murs rappellent encore Chilpéric et Frédégonde, les demeures antiques où habitèrent Albert le Grand, le Dante, Pétrarque, Abeilard, la vieille Université, antérieure à la Sorbonne, et des mêmes siècles disparus, le cloître Saint-Merry avec ses ruelles sombres, l’abbaye de Saint-Martin, la tour de Clovis sur la montagne Sainte-Geneviève, Saint-Germain-des-Prés, souvenir des Mérovingiens, Saint-Germain-l’Auxerrois, dont la cloche sonna le tocsin de la Saint-Barthélemy, l’angélique Chapelle du palais de Louis IX; tous les souvenirs de l’histoire de France furent l’objet de leurs pèlerinages. Au milieu des foules, ils s’isolaient dans la contemplation du passé et voyaient ce que presque personne ne sait voir.

Ainsi l’immense cité leur parlait son langage d’autrefois, soit, lorsque, perdus parmi les chimères, les griffons, les piliers, les chapiteaux, les arabesques des tours et des galeries de Notre-Dame, ils voyaient à leurs pieds la ruche humaine s’endormir dans la brume du soir, soit lorsque, s’élevant plus haut encore, ils cherchaient, du sommet du Panthéon, à reconstituer l’ancienne forme de Paris et son développement séculaire, depuis les empereurs romains qui habitaient les Thermes jusqu’à Philippe Auguste et à ses successeurs.