CAMILLE LEMONNIER

Au
Cœur Frais
de
La Forêt

ROMAN

PARIS
SOCIÉTÉ D’ÉDITIONS LITTÉRAIRES ET ARTISTIQUES
LIBRAIRIE PAUL OLLENDORFF
50, CHAUSSÉE D’ANTIN, 50

1900
Tous droits réservés

ŒUVRES DE CAMILLE LEMONNIER

ROMANS ET NOUVELLES

Un Coin de Village. — Un Mâle. — Le Mort. — Thérèse Monique. — L’Hystérique. — Happe-Chair. — Ceux de la glèbe. — Noëls Flamands. — Madame Lupar. — Le Possédé. — Dames de Volupté. — La Fin des Bourgeois. — Claudine Lamour. — Le Bestiaire. — L’Arche. — L’Ironique Amour. — L’Ile vierge. — L’Homme en Amour. — La Vie Secrète. — Adam et Eve.

CONTES POUR LES ENFANTS

Bébés et Joujoux. — Histoires de huit Bêtes et une Poupée. — La Comédie des Jouets. — Les Jouets parlants.

CRITIQUES D’ART

Gustave Courbet et son Œuvre. — Mes Médailles. — Histoire des Beaux-Arts en Belgique. — En Allemagne. — Les Peintres de la Vie.

DIVERS

Les Charniers.

La Belgique.

THÉATRE

Un Mâle, 4 actes, en collaboration avec A. Barbier et J. Dubois.

Le Mort. — Les Mains. — Les Yeux qui ont vu.

Tous droits de reproduction et de traduction réservés pour tous les pays, y compris la Suède et la Norvège.

S’adresser, pour traiter, à la Librairie Paul Ollendorff, 50, Chaussée d’Antin, Paris.

Il a été tiré à part dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés à la presse.

AU CŒUR FRAIS
DE LA FORÊT

Je ne savais pas exactement quel âge j’avais : personne ne m’avait appris à compter les années ; et elle-même ne parvenait pas à dépasser le chiffre dix quand on lui demandait le sien.

Je lui dis donc : « Quel âge as-tu ? » C’était la première fois. Elle me répondit comme à tout le monde :

— J’ai dix ans.

La terre, pour elle, avait dix ans comme sa propre vie et la vie de toutes les choses autour d’elle. Une mère n’avait pas marqué sur le mur par de petites lignes le degré de sa croissance en comptant : Un, trois, cinq, sept, et ainsi de suite jusqu’à l’âge qu’elle avait maintenant. Il n’y avait à l’horizon de ses jours que d’horribles visages de misère et personne ne lui avait donné le nom familial.

Elle me dit : « Dix ans » ; et je me mis à rire, car moi, du moins, je pouvais compter jusqu’à cent. Il m’était arrivé de posséder cent cerises ou cent noix, au temps de mes maraudes dans les vergers. Ensuite, toujours il était venu un homme armé d’une fourche ou un gros chien qui m’avait mis en fuite.

Je l’appuyai contre le tronc d’un arbre et avec une pierre tranchante, je marquai l’endroit qu’atteignait la plus grande hauteur de sa tête. Puis je lui passai la pierre et à mon tour je me plaçai contre l’arbre en lui disant :

— Fais pour moi une marque dans l’écorce comme je l’ai fait pour toi.

Alors seulement je me retournai et je vis qu’elle était plus petite que moi de près d’une main. J’étais content qu’il y eût entre nous cette différence.

— Vois, lui dis-je, tu ne vas que jusque-là et moi j’atteins presque à cette branche. Je suis aussi plus fort que toi, j’ai des doigts plus durs. Je suis donc ton aîné de plusieurs années.

Et nous nous parlions comme un frère et une sœur. Elle me regarda de côté avec ses yeux gris, des yeux de petit animal défiant.

— Si c’est pour me battre comme les autres que tu parles ainsi, fit-elle, j’aurais préféré ne pas aller avec toi contre l’arbre.

Encore une fois je me mis à rire, je riais sans méchanceté.

— Mais non, petite fille, ce n’est pas pour ce que tu crois. Puisque je suis le plus grand, c’est moi qui les battrai quand ils viendront.

Les autres jamais ne lui avaient parlé aussi doucement. Son regard s’éclaira à travers l’emmêlement de ses cheveux couleur de lin roui. Elle vint plus près de moi et me dit :

— Oh ! tu ferais cela ?

Personne non plus ne m’avait parlé avant ce temps avec cette confiance. Une onde passa, une chose inconnue et grave comme quand le matin descend sur la plaine ; et je ne disais rien, je n’aurais pu trouver de mot pour exprimer le sentiment étrange qui tout à coup liait ma force à sa faiblesse. Je remuai seulement la tête à petites fois un peu de temps, répondant ainsi à sa question ; et c’était elle à présent qui riait. J’ignorais ce qui la faisait rire.

— Ecoute, fit-elle en fouillant dans la poche de sa jupe, si tu as faim, partage avec moi cette tranche de pain. Je l’ai trouvée à la porte d’une maison, là-bas.

Elle me montrait avec le doigt la ville au loin. Je ne sais pas comment, ce matin-là, presque en même temps que moi, elle était descendue vers la campagne, si bien que nous nous étions trouvés l’un près de l’autre sous le vieil arbre. Il n’y avait pas encore de cerises dans les vergers ; le fruit à peine commençait à se nouer ; c’était le temps de l’année où la nature et nous semblions avoir le même âge d’enfance.

Nous nous assîmes au pied de l’arbre ; elle m’avait attiré par la main et maintenant elle rompait la tranche de pain : elle m’en donna la moitié. Ce fut la première cène, comme une petite Pâque des pauvres qui n’ont rien et qui se donnent tout. Nous enfonçâmes donc nos dents dans cette miche qui autrefois avait été une mousse légère et fraîche et que nous dûmes casser comme un caillou. Il nous vint ainsi avec les restes dédaignés d’une desserte, un festin. Nous étions comme des moineaux de la ville picorant dans un tas la joyeuse provende du hasard. Quand il n’y eut plus que quelques miettes au creux de sa jupe, elle les roula dans sa main et me dit :

— Prends encore ceci, puisque tu es le plus grand.

Mais moi, déjà, je pensais qu’en raison de ma taille, il était juste qu’à mon tour je lui offrisse quelque chose. Mes yeux tournèrent dans la plaine ; elle était sèche et nue ; des monceaux de gravats et d’escarbilles la boursouflaient de petits dômes ; à une assez grande distance un chien famélique rongeait un os qu’il serrait entre ses pattes. Lui aussi était semblable à nous ; il n’éprouvait pas de dégoût pour le résidu misérable qui apaisait sa faim.

— Vois-tu, dis-je à cette fille, il nous faut aller plus loin. Là où nous verrons des mouches, il y aura sûrement de quoi manger.

Nous longeâmes des décombres ; un nuage crayeux se levait de nos pas ; elle n’avait aux pieds qu’un lambeau d’espadrilles ; quelquefois elle se détournait pour ne point se blesser aux tessons de bouteilles. Moi, j’allais sur mes plantaires ; il y avait près d’une semaine que mes dernières bribes de semelles s’étaient détachées : c’était une vieille couple de bottines dépariées ayant chaussé, l’une un pied délicat de femme, l’autre, les orteils puissants d’un roulier. Avec ménagement je les avais portées pendant une partie de l’hiver. Nous marchâmes ainsi près d’une heure ; et à la fin il passa de grosses mouches dorées ; toutes se dirigeaient d’un vol alerte vers les zones cultivées. Il y avait longtemps que la ville avait disparu derrière nous.

D’abord nous avions cessé de voir l’arbre sous lequel nous avions rompu le pain et puis à leur tour les hautes cheminées s’enfoncèrent dans le brouillard des fumées. Maintenant nous avions la sensation d’être plus libres, comme si un poids nous eût été enlevé des épaules. Là où nous allions, la terre était à nous et il n’y avait plus que nous deux sur la terre. Cependant les paroles nous manquaient pour exprimer ce sentiment ou un autre ; et nous ne savions pas si ce que nous ressentions était de la joie. Nous n’aurions pu dire non plus de quelles peines avant ce moment nous avions été tristes. Elle avait apparu dans cette banlieue pelée, avec ses cheveux roux et ses petites jambes maigres sous son loqueton de jupe ; elle était venue vers l’arbre ; nous ne nous connaissions pas et nous nous étions reconnus ; moi aussi, en la voyant, j’avais fait un pas vers le vieil arbre solitaire. Il n’y en avait point d’autre à une grande distance : il avait poussé dans ces confins hasardeux comme un pauvre, comme un ancêtre qui a vu mourir autour de lui les arbres d’une forêt et leur survit. Nous avions levé comme lui dans un désert d’hommes. Il était selon l’ordre que nous nous rencontrions un jour, elle et moi, sous son feuillage, reverdi par le printemps.

Vieil arbre à jamais inoublié ! la grêle et les rafales t’avaient battu tout l’hiver et à présent tu avais une jeune chevelure de soleil. Tu étendis de l’ombre sur notre chemin de petits enfants errants, toi qui n’avais nulle ombre amie sur ton écorce. Oh ! elle était venue si pâle, si lasse avec sa petite mine crispée, avec la fièvre de son petit corps qui n’avait pas été veillé par une mère ! Elle et moi étions malades de la grande ville fumeuse et cependant nous ignorions de quoi l’un et l’autre nous étions malades. Nous avions un estomac et un cœur comme les autres hommes : nous n’avions jamais ri et nous avions toujours eu faim. Maintenant cette petite frappait fortement la terre avec ses talons comme si déjà le monde lui appartenait. Elle avait, en balançant son petit jupon gras de boue et de suie, un rythme léger de danse. Et elle riait, oui, elle riait librement en montrant ses dents aiguës sous sa lèvre haute comme si elle eût mordu dans un pain de joie.

Elle me dit étrangement :

— Est-ce qu’il n’y avait pas là-bas autrefois une ville ? Est-ce qu’il n’y avait pas un garçon et une fille qui un jour s’en allèrent l’un vers l’autre par la campagne ?

A peine la ville s’était effacée à l’horizon et cependant elle parlait de cela comme d’un événement lointain. C’était déjà autour de notre marche à petits bonds par la plaine comme l’air en désuétude sur lequel se chante une antique légende. Il y avait si longtemps que la ville n’était plus derrière nous, si longtemps que nous ne savions plus qui étaient ce jeune garçon et cette petite fille ! Et à présent nous avancions dans une terre verte et riche. Une armée de mouches était nos ambassadeurs comme quand il vient un roi et une reine. Elles allaient par grands vols ; des oiseaux nous souhaitaient la bienvenue dans notre royaume nouveau.

— Oh ! vois, dis-je, il y a tant d’arbres et on ne sait pas ce qu’il y a derrière !

Elle mouilla son doigt et le tendit dans le vent, puis le porta à sa bouche.

— C’est sucré, fit-elle, c’est doux comme le lait.

Ni elle ni moi n’étions jamais allés si loin ; les vergers aux cerises étaient de l’autre côté de la ville. Nos pieds légers coururent, laissant dans la poussière des milliers d’empreintes, comme les pas d’un peuple venu à la file avant nous dans cette contrée de hauts feuillages. Et enfin nous foulâmes les prés de velours ; un ruisseau sinua ; je n’eus qu’à me pencher pour cueillir à poignées un cresson gras et poivré. Elle vint s’asseoir auprès de moi ; elle défit les cordes qui retenaient les espadrilles à ses orteils ; et ensuite, avec un frisson de plaisir, elle laissa couler ses pieds au fil de l’eau. Quelquefois, en riant, j’agitais avec mes talons le courant : des remous bouillonnaient, brouillant le reflet de ses jambes.

Comme nous restions penchés sur le ruisseau, une grande clarté monta du fond de cette onde limpide ; et nous reconnûmes nos visages. Il nous parut alors que nous nous voyions pour la première fois.

— Tu es bien plus beau que je ne croyais, fit-elle.

Et je lui dis :

— Tu as tout le ciel dans tes cheveux.

Nous n’étions pourtant que de pauvres petites vies de carrefour, sœurs des laborieux chiens errants. Mais voilà, nous avions jusqu’alors trempé nos pieds dans la bourbe fétide des rigoles, gueusant à la limite des mornes faubourgs peuplés de logis délabrés et pustuleux. Tous nos jours avaient été des dimanches sans messe dans une paroisse de crimes et de misère, habitée par de lamentables foules aux bouches puant le juron et l’alcool. Et maintenant nous respirions librement sous le grand ciel sans limites, loin des hommes. Un flot bleu lavait nos pieds frais ; nous n’avions pas encore goûté la douceur d’une telle trêve.

Ah ! il y avait tant d’années déjà que nous étions en marche ! Il nous semblait que nous avions toujours marché avec nos pieds las d’enfants et aucun de nous ne savait d’où il venait : une main nous avait poussés et ensuite nous ne nous étions plus arrêtés. C’est pourquoi, sentant sous nous la terre molle et fraîche, nous demeurions émerveillés et heureux. Nous étions dans l’espace bleu un autre garçon et une autre fille qui ne connaissaient pas encore la joie du monde ; et avant ce temps non plus nous n’avions pas connu la couleur du ciel.

Il nous ondoya dans ses plis de soie comme la petite rivière baignait nos pieds : il éploya sur notre nudité les tentures somptueuses d’un palais. Le vent à nos oreilles ressemblait à une musique. Les paroles nous manquaient pour nous dire l’un à l’autre la beauté des prodiges. Pourtant, comme c’est toujours au ciel que l’homme vierge rapporte ses élans, j’avais dit ingénument : « Tu as tout le ciel dans tes cheveux. »

Ce fut l’après-midi. Le soleil brûlait nos peaux rousses : il coulait de l’or dans notre sang. Nous étions repartis, suivant notre ombre sur le chemin. Elle sautait à cloche-pied, poussant du bout du pied une pierre devant elle. Une fois, elle se mit à courir si loin que je voulus crier après elle. Alors seulement je pensai que je ne savais pas même le nom dont on l’appelait. Je lui dis :

— Vois un peu : tu es venue et j’ignore encore ton nom.

Elle me montra ses petits bras maigres.

— Je tremblais toujours quand j’étais petite. Mama une fois m’a appelée « Frilotte » et alors tous m’ont appelée ainsi. Voilà, je n’ai jamais su ce que c’était d’avoir chaud.

Elle parla de cette part de sa vie comme d’une très ancienne chose. Je riais ; je ne sentis pas dans le moment combien il était triste qu’elle n’eût connu qu’un nom si peu humain.

— Toi, tu es Frilotte, lui dis-je, et moi je suis Petit Vieux.

Je ne sais plus qui une fois m’avait affublé de ce sobriquet par dérision de mon humeur taciturne et solitaire. Je n’en éprouvais ni honte ni peine. Cela m’était indifférent, après tout, comme la vie, comme l’idée qu’une créature m’eût mis au monde en me maudissant. Elle eût pu rire comme moi-même j’avais ri ; son nom n’était pas plus ridicule que le mien ; une même ironie pesait sur nos existences. Elle me regarda sérieusement.

— Oh ! fit-elle, on t’appelle Petit Vieux, toi qui as des yeux comme un enfant !

Je haussai les épaules et elle pensa à autre chose. Nous n’avions pas encore appris à nous étonner sur nous-mêmes. Nous étions des épaves roulées par le flot des âges ; les foules avaient été notre famille.

Cependant elle commença de bâiller et me dit :

— J’ai faim.

C’était la première fois et c’était le mot de toute notre vie. A chaque heure du jour, notre corps nous criait : « Je te porte, je cède à tes volontés et tu ne fais rien pour réparer l’usure de mes forces. Une meule tourne à vide en moi. Des chiens furieux me rongent. Nourris-moi ou je te refuse le service de tes membres. » C’était le même cri qui sans trêve relançait par les rues de la ville la détresse affolée des meutes humaines. Nous l’avions toujours entendu : il nous réveillait sur les dalles où s’étiraient nos sommeils accablés ; et voilà, il montait de nous, à présent, dans l’heure divine.

Alors moi, inconsciemment je subis le sentiment d’un devoir envers cette enfant venue sur mes pas. Je n’étais pas triste ; la tristesse est si bien l’état naturel des dénués qu’elle demeure au fond de la vie comme une eau trouble qui ne déborde pas. Je dis à Frilotte de m’attendre. Je partis en courant, je suivis les mouches sous les arbres, toujours plus loin. Elles entrèrent dans une étable, et à côté j’aperçus une maison. Je savais par quelles paroles évoquer la charité ; il m’était arrivé çà et là de tendre la main du fond d’un porche quand la chance ne m’aidait pas dans mes petits métiers précaires. L’été, j’allais cueillir des graminées et des bluets aux alentours des vergers ; je revenais ensuite les proposer aux passants. Ou bien j’ouvrais la portière des voitures devant les restaurants de nuit ; mais de grands voyous violents et d’agiles vieillards sournois me disputaient ce poste convoité. Je me rabattais aussi vers les halles et m’employais à balayer le carreau suintant de marée ou juteux de fruits avariés. C’étaient là mes meilleurs profits.

Je heurtai au seuil ; une femme âgée arriva en traînant ses sabots.

— Frilotte a faim, lui dis-je avec décision. Si vous aviez un petit morceau de pain ?

L’aïeule était d’humeur gaie ; elle se tourna vers une jeune mère qui, dans le fond de la pièce, berçait un enfant.

— Frilotte ! fit-elle. Celle-là sûrement doit être aussi drôle que lui !

Toutes deux riaient sans méchanceté. La pitoyable vieille prit dans la huche un quart de pain bis, le coupa par moitié, puis entre les parts écrasa une coulée de beurre. Je ne sais pas si auparavant j’avais jamais éprouvé une telle joie. Je volai vers mon amie ; je lui mis le pain dans les mains, disant :

— As-tu déjà mangé du beurre ?

Ses yeux luisaient ; le vieil instinct de la défiance reparut ; elle me regarda de côté comme si elle redoutait qu’après lui avoir donné le pain, je ne le reprisse. Je secouais la tête.

— Il est à toi, tu m’en donneras ce que tu voudras.

Elle eut un petit cri de bête sauvage, comme les êtres qui ont mal appris à parler. Ouah ! Ouah ! fit-elle, exprimant ainsi une joie très franche. Elle aspira longuement l’odeur aigre du seigle ; et ensuite, comme elle avait fait la première fois sous l’arbre, elle divisa le pain de ses petites mains brunes. Nous étions allés vers de hauts peupliers ; nous nous assîmes à leur ombre. Elle ne finissait pas de lécher le beurre ; il avait une couleur de soleil. Quand la belle couche jaune eut toute fondu à sa bouche, elle commença seulement de mordre à dents profondes dans l’épaisseur du quignon. Oui, la ville était loin.

Une fraîcheur monta comme nous achevions ce repas savoureux. Aucun de nous n’avait eu la pensée qu’il viendrait un moment où il nous faudrait nous décider à reprendre le chemin du vieil arbre. La plaine s’empourpra de rais obliques : je tendis le doigt vers la cité fumeuse.

— Dis, Frilotte, retournerons-nous là-bas ?

Elle me répondit :

— Si tu y retournes, j’irai avec toi.

Je portais toujours un caillou dans ma poche. Quand il me fallait décider si la chance viendrait du chemin de droite ou du chemin de gauche, je tirais le caillou et le lançais en l’air. Ce caillou, en outre, me donnait l’illusion de posséder, comme les riches, quelque chose qui pesait le poids de l’argent. Les humbles petits pauvres ont vis-à-vis d’eux-mêmes de secourables ingéniosités. J’aurais pu prendre cette fois encore le caillou : le jetant devant moi, j’aurais par pile ou face fixé notre destinée. La décision tranquille de Frilotte me donna la confiance en moi-même. D’un esprit résolu, je dis :

— Nous irons par là.

Je lui montrais la route en avant de nous. Maintenant nous étions tous deux pleins de haine pour la ville.

Oh ! la gueuse ! la gueuse ! l’horrible marâtre qui toujours nous avait retiré le pain des dents, qui avait bouché nos soifs avec sa mamelle sans lait ! Nous y avions grelotté l’hiver et rôti l’été, nus, sans abri, trompant notre faim avec des rebuts que nous disputions aux chiens. Mais ceux-là se levaient plus matinalement que nous : presque toujours, quand nous arrivions fureter dans les tas, ils avaient déjà passé. J’étais, moi, le Petit Vieux qui, depuis les jours de la petite enfance, traînait après lui la misère du monde. Je n’aurais pu dire quel sentiment me rendait à moi-même si vieux qu’il me semblait n’avoir jamais été jeune. J’étais le prolongement peut-être d’antiques races qui avaient souffert la faim et le froid avant moi. Elle aussi, cette petite fleur de pavé qui ne pouvait compter que jusqu’à dix, eût été incapable de faire le total de ses détresses. Mais celle-là était une essence vive ; elle avait une gaîté de matin dans ses ailes légères d’oiseau. Elle riait comme rit le vent dans une chambre de malade quand les fenêtres sont ouvertes. Son mobile esprit de petite femme dansait devant elle sur le chemin. Elle se tourna une dernière fois vers l’endroit de l’horizon où avaient disparu les tours et cracha au loin avec une moue de colère. Et puis tout de suite elle ne pensa plus qu’à s’amuser de sa vie nouvelle.

— Dis, Petit Vieux, il y aura là des cerises à l’été ? Il y aura des meules de foin tiède où dormir ? Il y aura des tartines de beau pain beurré quand nous voudrons manger ?

Ses mains battirent avec un bruit clair. Elle aspirait la senteur des herbages, le nez au vent, comme une petite génisse. L’âme de la terre entra en elle. Je pensais : « Là-bas il n’y aura pas de chiens levés avant le jour. »

Le soleil se coucha paisiblement ; le ciel sur notre marche semait des roses ; le vent avait gardé un peu de la chaleur du jour. Il apparut des fermes, des toits de chaume, des clôtures fleuries. Les herbes et le sable rafraîchissaient nos pieds. Nous longeâmes ensuite un grand bois et tout le soir n’était pas tombé. Un peu de clarté pâlissait nos visages ; nous étions l’un près de l’autre comme de petites ombres ; de nouveau nous croyions ne nous être pas connus encore. Puis ce reste de jour s’éteignit, la nuit bleue nous enveloppa. Elle me dit singulièrement :

— Est-ce bien toi, Petit Vieux, qui es là près de moi ?

Je disais :

— Est-ce bien toi, petite Frilotte ?

Nos noms nous étaient très doux comme le beurre de la tartine et nous n’apercevions plus les bouches qui les disaient. Elle coula sa main dans la mienne. Je n’avais pas encore senti la tiédeur de la chair chez les autres filles. D’affreuses petites guenons m’avaient mordu jusqu’au sang ; moi-même je leur avais tiré les cheveux à poignées. La sensation n’avait pas été différente de mes rixes avec les garçons.

Ce fut donc une chose nouvelle et profonde, la douceur de sa main dans ma main. Les cerises seules avaient la moiteur de cette petite peau tiède. Nous serions allés comme cela jusqu’au bout du monde. Un grand silence tomba : des voix d’enfants très loin s’étaient tues ; l’aboi d’un chien un peu de temps aussi avait traîné ; il n’y eut plus sur nous que la nuit du bois aux petites feuilles remuées, aux légers craquements de brindilles comme un peu plus de silence. Une apparence irréelle duvetait les formes, de fraîches soies d’ombre fluide coulaient. Nous ne nous parlions plus, nous n’avions plus pour nous entendre que la chaleur de nos mains l’une dans l’autre.

Nous n’avions pas peur : les nuits de la ville avec leurs réverbères clignotants et leurs râles d’ivrognes, les lourdes ténèbres comme des morgues après des crépuscules livides, le noir humide des rues battues par les rafales hurlantes et sillonnées de guets rôdeurs avaient épuisé en nous les frissons de l’effroi. C’était plutôt un sentiment de confiance et de sécurité comme si nous nous en remettions à une vigilance inconnue du soin de nous préserver. Quelqu’un doucement sembla parler dans la nuit, quelqu’un qui peut-être avait fermé les paupières du jour et berçait les arbres ; et personne ne nous avait appris Dieu. Nous arrivâmes ainsi au bord d’une clairière.

Là elle me dit :

— Je suis lasse, Petit Vieux.

Sa main depuis un peu de temps pesait à mon bras. Ses pieds aussi râpaient sans courage le chemin. Mes plus belles nuits là-bas étaient celles que je passais, gîté aux poutrelles des grands ponts de fer, par-dessus le sombre fleuve tranquille. Il coulait de son flot éternel et sans bruit. Vers le matin de pesants chariots passaient ; toute l’armature trépidait ; j’étais bercé comme dans une tempête. Frilotte, elle, couchait dans l’odeur brûlante et fétide des taudis où s’entassait un remous humain. Quelquefois elle s’abattait derrière un remblai, contre une porte, près d’un soupirail de cave. Ni l’un ni l’autre ne connaissions encore la tendre nuit des bois.

Dans le soir de la clairière, un chêne comme une église se dressa. Son pied se renflait de monstrueux orteils, feutrés de mousse. Je riais en tâtant la douceur de ce lit, moelleux comme un duvet de petit oiseau.

— Vois un peu, Frilotte, si tu ne serais pas bien ici, disais-je.

Elle répondit quelque chose que je ne pouvais comprendre, et elle s’était laissée tomber entre les grosses nervures de l’arbre. Cependant moi, regardant le ciel splendide au-dessus d’elle, je dis encore tout bas :

— Ils ont allumé toutes les chandelles là-haut.

Je ne savais pas de qui je parlais ; il monte du fond des ignorants des paroles obscures qui cependant ont un sens. Des milliers d’étoiles criblaient le feuillage léger du chêne ; tous les trous du ciel, à travers le jeune printemps des feuilles, avaient une pâleur tranquille de veilleuses. Les nuits de Noël, il y avait comme cela des arbres éclairés aux vitrines. Mais Frilotte ne faisait plus un mouvement. Elle avait replié ses jambes nues sous son jupon ; ses paupières étaient retombées. Un souffle passa.

— Bonsoir, Petit Vieux.

Un petit pauvre une fois m’avait aussi dit cela. Celui-là toussait toujours. Il était venu coucher auprès de moi dans une cave près du fleuve. Je m’y coulais en glissant entre les soupiraux. Ce soir-là il m’avait dit tendrement bonsoir. Et puis plus jamais il ne s’était réveillé.

J’étais couché au pied du chêne, dans le duvet frais de la terre avec une vie étrange en moi. Mes mains caressaient des tissus tendres et animés, comme une chair. Les arbres aussi vivaient, et les étoiles, et toute la profondeur du bois. J’eus là pour la première fois le pressentiment d’un mystère autour de la créature. Ce n’était qu’une idée venue de la beauté de la nuit et descendue au cours de mon sang. Et à peine je connaissais mon sang pour l’avoir vu s’égoutter de mes membres blessés. Je connaissais bien moins les rapports de ma vie avec le sens éternel des choses. Qui jamais m’aurait parlé de Dieu et de l’univers ? Mais la terre sous moi avait une pulsation ; d’infinies rumeurs montaient de la clairière ; la sève bruissait aux artérioles comme la salive à mes lèvres, comme le sang dans mes veines.

J’avais collé mon oreille contre le chêne ; il vibrait dans toute sa hauteur et une onde sonore courait sous son écorce. Mon ouïe subtile de petit sauvage croyait reconnaître le bruit de la ville quand de loin on l’entend dans les soirs, avec ses roulements de chars sur les dalles, ses musiques de cuivres et de tambours, son bourdonnement comme une ruche.

Ma peur tout à coup trembla comme devant un prodige. J’aurais voulu réveiller Frilotte, lui crier :

— Petite fille ! la terre a un cœur comme toi et moi !

Les premiers hommes entrés aux forêts durent éprouver ce sentiment de terreur religieuse.

Je couchai ma tête près de celle de Frilotte ; je n’eus plus un mouvement ; et un bruit léger, profond montait aussi de sa vie, son sommeil faisait une musique comme une grosse mouche, comme la respiration de cette terre nocturne. Un flot tranquille toujours s’élevait, s’abaissait ; je regardais sous les étoiles sa bouche tendrement palpiter. Comme la mienne elle avait crié des injures ; elle avait répété les paroles exécrables qui, sur des lèvres d’enfant, ont la rougeur déchirée d’une blessure. A présent elle frémissait doucement comme le cœur d’une rose. Un engourdissement me prit : je me sentis m’évanouir tièdement dans la chaleur de son sang.

Et puis ce fut notre premier matin. Presque en même temps nous ouvrîmes les yeux. Des gouttes de clarté pleuvaient des branches, roulaient sur nos visages. Notre chair était mouillée d’aube. Quel étonnement pour tous deux ! Elle me regardait avec de claires prunelles émerveillées. Il me sembla que c’était une autre fille qui était près de moi. Elle n’avait plus dans l’heure fraîche le même front pâle qui la veille était venu vers l’arbre. Sa bouche aussi était une autre fleur de sang, ardente et mobile. Et encore une fois, dans le paysage vierge, ce fut comme si nous ne nous étions point encore vus. Elle reposait sur le lit de mousse comme un esprit de l’air, comme une forme subtile de rêve. Je la considérais avec des yeux jeunes, lavés de lumière.

— C’est bien toi, Frilotte ?

Et auparavant je n’avais jamais souri.

— Oui, fit-elle, c’est bien moi, mais est-ce toi, Petit Vieux, qui me touches avec ta main ?

Un vent léger souffla sur nos yeux. La clairière fumait ; une ombre bleue tombait des arbres et coupait comme une proue le lac argenté des vapeurs. Le soleil crépitait, brillant et gras. Un coucou, dans les lointains du bois, chanta trois fois.

— Oh ! dit-elle, quelqu’un nous a appelés.

— Non, c’est un oiseau, petite fille.

Cependant je ne savais pas quel était cet oiseau. Elle et moi ne connaissions que les moineaux des rues ; et nous étions à présent nous-mêmes pareils à des moineaux qui ont quitté la ville et sont venus vers les grands arbres. Mille sources sourdaient du sol, continues, profondes. Le cœur de la terre à grands coups battit. La vie de moment en moment montait ; elle roula comme une mer ; et la même main qui avait fait glisser les gonds de la nuit rouvrait les écluses du jour.

Encore une fois j’appuyai l’oreille à l’écorce du chêne. Il ronflait comme une meule ; tout le bois sembla tressaillir dans sa vie magnifique comme, dans la poitrine d’un roi, l’âme entière d’un peuple. Je n’étais plus le même enfant craintif qui avait tremblé dans le mystère des ombres.

— Ecoute, Frilotte, m’écriai-je. Lui aussi vit comme nous.

Elle ignorait ce que je voulais dire. Et alors une joie ivre passa en moi. En criant, j’étreignis le grand arbre comme un ami, comme un frère. Une nuée d’oiseaux s’envola, un pivert au loin hennit. Chaque bruit de la forêt était un prodige ; mais surtout le coucou nous charmait. De nouveau il frappa trois coups. Là-bas chez l’horloger nous avions vu un oiseau noir s’avancer au bord d’une porte en poussant trois hoquets saccadés. Elle me dit :

— Allons là où crie cet oiseau.

Nous marchâmes quelque temps dans le thym humide. Chaque pas dont nous foulions le sol moelleux faisait effluer des senteurs vertes. Nous appelions : Coucou ! Coucou ! Et à trois reprises encore l’oiseau répondit, mais chaque fois sa voix semblait se reculer dans la profondeur du bois.

Les taillis s’épaissirent : une mêlée sauvage s’ouvrait et se refermait sur notre passage, et d’autres oiseaux maintenant arrivaient nous saluer à la pointe des branches. Il y en avait qui du bout de leur bec semblaient égoutter une eau de cristal ; chaque goutte tintait claire et fraîche. Des pinsons ressemblaient aux petits musiciens qui, le dimanche, s’en vont jouer du violon devant les guinguettes. Et puis le loriot siffla ; il n’avait que quatre notes, toujours les mêmes ; c’était mouillé, moqueur et tendre. Il y avait aussi à la ville un joueur de flageolet qui, avec ses doigts sur les trous du bois sonore, faisait ce bruit mélodieux. Quelquefois des geais aigrement criaient.

— Oh ! disait Frilotte, je crois entendre la vieille femme se chamailler avec Mama.

La joie du bois passa en nous. Avec patience j’essayais de moduler les quatre notes du loriot. Notre rire était une chanson d’oiseau à nos bouches : il montait de nous comme l’odeur du thym montait du sol foulé par nos pieds. Il était l’analogie de nos petites âmes élémentaires avec la gaîté du matin. Autrefois nous avions ri d’un rire plutôt méchant, à la pointe des dents, comme on mord pour se défendre. Nous étions alors les petites bêtes du hallier humain ; nous n’avions pas entendu encore le rire du vent dans les arbres.

Cependant Frilotte tout à coup commença de claquer des dents et de nouveau la faim était revenue. Comme le loup elle était sortie du bois et maintenant elle se jetait sur nous. C’était le même aboi que les autres matins, que tous les jours de notre vie. Nous prîmes une poignée d’herbes vertes ; leur suc âcre nous crispa ; nous essayâmes vainement de mâcher des écorces. Alors, avec des yeux pâles, elle se mit à parler du beau pain beurré de l’aïeule.

— Ah ! dis-je, si seulement nous pouvions retrouver le chemin de cette maison !

Nous n’avions pas perdu le courage ; nous étions accoutumés à mériter par de patients labeurs notre aléatoire subsistance quotidienne. Nous tâchâmes de nous orienter. Nos pieds nus ne cessaient pas de frapper rapidement la terre. A la fin Frilotte se laissa tomber.

— Va seul, Petit Vieux, dit-elle faiblement. Moi je resterai ici.

Mais tout de suite après, se cramponnant à mes mains :

— Non, non, Petit Vieux, porte-moi. Qu’est-ce que je ferais seule ici sans toi ? Je ne veux pas mourir dans cet horrible bois.

Je la pris donc dans mes bras et la portai un peu de temps ; mais à mon tour je sentis mes forces s’épuiser. J’éprouvais un grand accablement. Quelle ironie ce soleil et toute cette joie des arbres et des oiseaux par-dessus notre agonie ! Nous étions là l’un près de l’autre, pressant notre estomac avec nos mains. Ensuite, en l’écrasant de tout le poids de notre corps sur le sol, nous tâchions d’étouffer la bête affamée qui criait en nous. A la ville du moins, les chiens quelquefois n’avaient pas tout mangé quand nous passions. La nature était plus terrible que les hommes.

Comme encore une fois je me retournais sur le ventre, je vis s’avancer une file de gros insectes noirs et brillants. Ils ramaient sous les herbes avec lenteur et semblaient se diriger vers un carnage, vers un pays de riches proies. Ayant fait quelques pas, j’aperçus au pied d’un arbre un ramier mort, se mouvant sous l’assaut de leurs légions noires. Une vie rythmique palpitait sous les ailes ; le duvet des plumes mollement ondulait par lentes et larges secousses continues. Cependant personne n’avait dit à ces insectes voraces qu’il y avait là un débris savoureux : leur sûr instinct les avait guidés et à présent par centaines ils se repaissaient du ramier.

Un petit pauvre, un être primitif lie ses idées avec plus de spontanéité que le civilisé des villes. Je dis à Frilotte :

— Il y a des nids dans les arbres. Si je reste un peu de temps sans revenir, crie trois fois comme l’oiseau.

Comme le chat au guet, je me glissai sous bois, écoutant la rumeur qui partait des hauts feuillages. J’évitais le craquement des brindilles, le froissement des feuilles sèches et toujours je regardais au-dessus de moi dans l’épaisseur verte des branches. Une force meurtrière bandait mes nerfs. Mon cœur battait à se rompre. Je vécus certainement là une longue durée de vie. A la fin une cime s’agita ; un émoi de maternité apeurée traîna un instant et puis retomba sur un frémissement de jeunes ailes. L’instinct du fauve, le goût forcené de la proie aussitôt darda. Pour jouir d’un cortège ou voir défiler un régiment, j’avais maintes fois grimpé aux candélabres, noué mes genoux aux platanes lisses, d’une souplesse agile de singe. Mais l’arbre, rugueux et vaste, cette fois défia l’embrassement de mes membres trop courts. Un jeune hêtre heureusement par la cime joignait l’une des grosses branches de cet ancêtre du bois. Je l’enserrai dans mes bras, mes jarrets s’agrippèrent et à la force des reins je commençai à me hisser. Bientôt j’atteignis les hautes ramures ; elles ployèrent, frêles et tendres ; leur extrémité seulement frôlait les nervures puissantes du chêne. A présent l’effroi du nid grondait ; le mâle gonflait la plume ; la femelle largement avait blotti la couvée sous ses ailes éployées. J’apercevais nettement sous son ventre les becs aigus et jaunes des petits en tumulte.

Alors une décision froide noua ma volonté. Un sûr élan pouvait seul avoir raison de l’espace qui me séparait du nid. J’imprimai au hêtre des oscillations à mesure plus fortes et enfin me lançai. Je crus tomber de la hauteur d’un ciel. Un fracas de rameaux craqua ; la lumière et l’ombre se déchirèrent, d’un long bruit de soies fendues. Tout le chêne fut secoué comme par une rafale violente ; et moi, élastique et souple, les yeux clairs dans ce bond prodigieux, je roulai parmi une mer de feuillages. Une branche, torsée comme un câble, m’arrêta, je m’accrochai ; et un vol maintenant tourbillonnait ; les ramiers me perçaient de coups de becs. Mais déjà, avec une clameur sauvage, j’avais arraché le nid et le coulais contre ma chair.

Je me laissai tomber de branche en branche ; et puis, visant le jeune hêtre prochain, j’ouvris les mains et d’un saut hardi de nouveau plongeai dans l’abîme vert. Des feuillages amortirent la chute ; je roulai, sans trop de mal, sur l’humus moussu. Des écorchures bruinaient à mes mains ; une large entaille m’éraflait la joue ; le sang des petits ramiers me barbouillait la poitrine.

Il y eut là un sentiment d’orgueil farouche tel que durent l’éprouver les anciens hommes des bois. J’avais joué ma vie dans un acte héroïque. Je m’étais égalé à ma volonté ; je crois bien que l’instinct parla ainsi en moi, car mes sensations ne pouvaient encore s’exprimer. Je criai par trois fois, mais je ne savais plus comment chantait le coucou : je poussais la clameur furieuse d’un roi. Et là-bas, une voix faible me répondait.

— Vois, dis-je en jetant le nid à ses pieds, ces bêtes tout à l’heure vivaient.

Elle les mania, tièdes encore et palpitantes. Des roses vives fleurissaient ses joues ; ses narines battaient. Elle fut contre moi les yeux brillants, d’une joie de vie féroce et tendre, poussant son cri sauvage.

Bientôt la plume légère vola sous ses doigts. J’amassai du bois, des feuilles sèches ; je pris mon caillou ; j’en fis jaillir l’étincelle. Le feu pétilla clair et rose : il monta sous les chênes comme la petite âme de la couvée. Et entre les pattes nouées des ramiers, j’avais glissé un scion que nous écartions ou rapprochions selon l’intensité de la flamme. Les chairs se dorèrent. Un fumet de grillade se mêla à l’odeur d’encens du bois brûlé. Avec de longues salives nous regardions s’achever la cuisson. Comment un jeune garçon comme moi eût-il pu soupçonner la raison de l’exécrable attrait qui pour l’homme se dégage de la senteur d’une viande grésillante au feu ? Le sang d’une vie sur le gril est plus délectable que la saveur d’un fruit généreux, que le parfum d’un pain fraîchement pétri. A peine, pour l’avoir reniflé au seuil des rôtisseries, je connaissais l’âcre relent poivré du charnage. Et maintenant à l’odeur de cette petite chair qui avait palpité et saignait un jus rose, mes lèvres d’elles-mêmes s’allongeaient.

L’instinct des carnassiers nous domina : nous lacérâmes les tendres filandres à la pointe des canines. Nous broyâmes entre nos molaires les jeunes os des fils du vieux chêne. Il nous en resta comme une griserie accablée qui nous fit dormir, heureux et repus, une longue heure de sommeil.

Au réveil, la soif à son tour nous tortura ; cette viande flambée rendait nos gorges brûlantes. Mais l’herbe était chaude ; nous sucions des feuilles ; elles ne nous procurèrent qu’un rafraîchissement momentané. Nous regrettâmes le clair ruisseau : nous en avions pour jamais perdu le chemin. Entre lui et nous, comme une roue les grands arbres tournaient.

Une forge écarlate s’alluma dans les fonds : le soleil roula comme une tête sous des marteaux. Nous étions dans un hallier épais, au cœur même du bois immense. Une illusion nous avait lancés parmi les ronces et les épines rougies par le couchant ; de loin nous avions cru voir des fruits pourprés. Des échardes meurtrissaient nos jambes ; un morceau de la jupe de Frilotte resta pris aux griffes du fourré. Elle jurait comme une vieille femme ivre ; j’allais, tapant avec un bâton devant moi, prudemment. Des formes agiles et longues soudain s’élancèrent, un émoi effarouché et gracieux de vies légères, presque volantes, dans la sveltesse de leur fuite. Quelle bête ainsi pouvait tenir du flexible lévrier, du cheval ardent et sensible ? Il y avait bien à la ville un jardin d’animaux ; leurs fureurs emplissaient les soirs du quartier. Ceux-là du moins avaient un nom dans ma mémoire, un nom qui quelquefois venait à la bouche des plus ignorants, lion, tigre, loup. Et une fois, hissé à la crête d’un mur, j’avais pu voir, par delà la clôture, des toisons massives et des pas saccadés. Mais personne jamais ne nous avait parlé des innocents chevreuils.

— Oh ! me dit-elle tout bas, j’ai peur, Petit Vieux.

Je fis mouliner le bâton. L’orgueil du carnage était en moi pour avoir goûté au sang.

— S’il en vient encore une, criai-je, je la tuerai.

— Le ferais-tu vraiment ? dit-elle.

Ses narines comme l’autre fois battaient.

Le roncier un peu plus loin se creusa ; une aire moelleuse et verte ondula aux pentes d’un vallon où déjà tombait la nuit. Nous eûmes un cri. Un clair rivulet ruisselait d’une source et serpentait à travers les fonds. Nous puisâmes avec nos paumes cette eau miraculeuse ; elle filtrait de nos doigts en filets d’argent ; nous n’avions jamais fini de boire, et une douceur profonde coulait avec elle dans nos poitrines altérées. Nous serions restés là des heures, divinement rafraîchis par le délicieux paysage.

Nous suivîmes le léger courant ; les arbres se reculèrent ; une mare, un sommeil d’eau immobile se velouta d’une ombre violette. Doucement le ciel se mit à pâlir ; des clartés d’étoiles, comme des gouttes de lait, ruisselèrent des mamelles de la nuit. Alors deux enfants, en se tenant par la main, remontèrent les pentes et ils ne riaient ni ne se parlaient, très purs et heureux dans la bonté de l’ombre. Ils étaient venus de la ville horrible, avec leurs boyaux crevant de faim ; ils s’étaient pris par la main et ils avaient marché devant eux. Une vie libre déjà les payait de leurs longues détresses exténuées. Et ni l’un ni l’autre n’avaient appris à joindre les doigts ; une âme religieuse pourtant était sur leurs bouches.

Elle se serra contre moi.

— Petit Vieux, dit-elle, il y avait une fois comme cela une église.

Voilà, elle disait vrai : c’était bien là comme cette église dont elle parlait, mais toujours à la ville, au bout d’un peu de temps, un homme solennel nous chassait en faisant sonner sa hallebarde sur les dalles.

La nuit entra dans nos âmes sauvages comme un duvet, comme l’eau fraîche de la source. Un souffle lent montait, le vent d’une haleine comme un frôlement de plumes et de soies. Il y avait si longtemps que nous avions cessé de souffrir de l’autre vie mauvaise, moi couchant sous le tablier ronflant des ponts, toi dans des taudis fétides qu’empestait une odeur d’égout et d’alcool ! Un arome de sèves et de gommes nous sucrait les lèvres. A chaque coup nous croyions aspirer l’énorme âme verte du bois. Nous avions les sens vierges de deux petits faunes aux écoutes du mystère.

L’ombre trembla sur des randonnées agiles, de lents glissements furtifs. Des poursuites fuyaient par les sentes. Dans l’épaisseur des chênes couraient des traques enamourées d’écureuils. Et des cris légers, quelquefois la plainte plus longue d’une bête blessée se mêlaient au craquement des branches, au froissis des feuillages, à de sourds battements d’ailes. Une rumeur continue traînait, la palpitation des vies proches ou lointaines rôdant sous bois. Un vol ouaté de hibou tout à coup s’étouffa, suivi d’un petit râle d’agonie et des palombes soupiraient comme des amants heureux. Presque aussitôt un galop fendit la nuit ; des sabots précipités rebondirent vers la mare. Je revis la grâce svelte et frémissante des longs animaux aux yeux de femme.

Frilotte frissonna, se blottit dans mes bras.

— Je t’assure, Petit Vieux, ce ne sont pas des bêtes comme les autres.

L’air mou retomba au silence ; la grande nuit du bois s’assoupit ; il y eut comme un doigt de velours qui frôla nos paupières. Nous nous endormîmes dans l’âme fraîche de la terre. Et encore une fois ensuite le matin s’éveilla. Nous frissonnâmes sous la hauteur des arbres. Nous ne cessions pas d’admirer le prodige de leurs troncs énormes au-dessus de nous, si petits.

Des jours s’écoulèrent. Nous comptions les heures par la courbe du soleil. Six fois il s’était levé dans un ciel clair, fleuri de roses. Aussitôt montait la vie ; le coucou, avec ses petits coups, donnait le signal. Celui-là était le chanteur matinal, posté derrière les portes du jour. Puis le loriot jouait son petit air ; la plainte pâmée des palombes traînait ; le pivert s’ébrouait avec un hennissement de poulain ; l’aigre clameur des geais graillait ; et nous reconnaissions aussi le foret strident de la pie et le rauque coup de rabot des corneilles. Nous inventâmes des noms pour les distinguer l’un de l’autre et quelques-uns nous charmaient, les autres stimulaient en nous le goût de la chasse et du combat.

En nous glissant dans le vallon vert, nous allions regarder les chevreuils boire à la mare. Par petits bonds ils remontaient les pentes et à notre tour nous descendions vers la source pour y boire et y tremper nos pieds. Je ne pensais plus au meurtre ; ils étaient semblables à nous, d’âme douce et confiante, dans la paix de la nature. Ils s’habituèrent à nos visages ; nous pouvions les approcher à une petite distance ; leurs frais yeux lumineux nous suivaient et n’étaient plus inquiets.

L’heure de la faim me relançait vers les hauts feuillages. La chair du ramier nous était précieuse, d’un fumet moins âcre que la pie et le geai. L’instinct m’enseigna comment, en tordant mon lambeau de veste et en le jetant à mesure devant moi le long de l’arbre, je pouvais sûrement me hisser jusqu’aux nids. Ouah ! Ouah ! criait-elle. Ensuite le feu s’allumait, nous mangions innocemment de la vie ailée. Je n’osais pas encore toucher aux autres êtres du bois. Et c’était le mois d’amour ; des gouttes de sève pleuvaient des feuilles ; aux écorces se coagulait la sueur chaude des résines. Quelques essences suintaient une gomme poivrée qui brûlait nos lèvres ; le cœur des chênes, nourri de sang vierge, sonnait comme un tambour. Cependant nous ignorions encore l’émoi de notre chair ; nous ne nous étions pas aperçus d’un sexe différent.

Vers la dixième nuit, la lune changea. Une fine pluie mouilla notre réveil ; elle grésillait sur les mousses, elle ruisselait des feuillages avec une musique claire qui d’abord nous amusa. Le coucou, ce matin-là, sonna d’une voix enrouée et nous n’entendîmes plus les oiseaux joyeux du bois. Seuls les geais et les corneilles continuaient à se quereller durement dans le silence attristé. Vers le midi, la pluie s’épaissit : son bruit sourd et continu ressembla à la marche lointaine d’une foule. Toutes les autres rumeurs s’étaient étouffées. Un air pesant et gris étamait le jour. Comme les oiseaux, nous avions perdu la gaîté.

Nous dûmes varier nos stations sous les chênes ; l’ondée à mesure visitait nos abris. Alors la nécessité me rendit industrieux. J’allai dans le taillis couper les branches les plus droites. Je les juxtaposai, les serrant ensemble avec des brins de coudrier. Ce clayonnage nous procura un simulacre de toit ; je le fixai sur deux piquets en lui gardant une déclivité pour l’écoulement de l’eau. De menues branches tressées ensuite formèrent les parois. Comme le froid nous avait pris, j’allumai un feu de brindilles près de la hutte. Nous eûmes ainsi au cœur du bois un campement, comme les fondations d’une jeune cité. Et il plut de l’aube à la nuit pendant cinq jours.

Les arbres, sous la grande pluie féconde, se lustrèrent d’un vert ample et riche. Des germes s’épanouirent, une grâce frileuse de petites corolles pâles étoila les couches profondes. Les aromes aussi plus subtilement montaient des terreaux drainés. Un matin les oiseaux se remirent à chanter. Des jours de clarté fraîche dorèrent les feuillages. Nous quittâmes notre hutte ; nous marchâmes longtemps à travers le bois.

Un soir elle me dit :

— Pense donc à cela. Mama quelquefois me prenait dans ses genoux et m’embrassait.

Moi, croyant qu’elle regrettait l’autre vie, j’eus le cœur serré de dépit.

— Eh bien, lui dis-je, si tu veux, nous retournerons à la ville. Tu iras retrouver cette Mama.

Ma voix tremblait : je l’aurais battue si elle avait dit oui.

— Non, fit-elle, ce n’est pas ce que tu crois, Petit Vieux. Mama toujours revenait avec des hommes. Quand elle était soûle, il n’y avait plus rien de bon à attendre d’elle, mais ensuite elle redevenait très tendre ; elle pleurait en me demandant pardon. Si seulement tu voulais un peu caresser mes cheveux comme elle faisait !

Je ne pensais pas qu’elle m’aurait demandé cette chose un jour. Elle s’était pelotonnée contre moi et maintenant elle prenait mes mains, elle les appuyait doucement à son front.

— Oh ! c’est si bon, tes mains, Petit Vieux !

Je me prêtai un peu de temps à ce jeu et puis je m’en allai par le bois. Je n’étais pas fâché, c’était quelque chose de singulier en moi que je ne connaissais pas. Quand je revins, elle dormait tranquillement, les bras croisés sur sa poitrine.

Une autre fois, nous étions partis au matin. Nous allions la main dans la main en balançant nos bras. Des pensées sourdes m’agitaient et je lui dis :

— Pense un peu à ceci. Il y a des hommes qui travaillent aux champs. Ils retournent la terre, ils sèment le blé. Ils vont avec les bœufs et les chevaux. Ceux-là valent mieux que moi et toi.

Elle fronça le sourcil et cria :

— Ils ne sont pas libres comme nous !

Oh ! elle disait là une chose vraie et cependant je ne pouvais lui donner raison. L’insecte, l’arbre et la source travaillent à leur manière ; ils accomplissent une œuvre nécessaire comme le laboureur et le semeur. Moi j’avais des bras et des mains et ils m’étaient inutiles. Ainsi la loi reparut, la destinée qui voue l’homme au travail ; et je ne raisonnais pas, c’était un instinct confus qui me donnait le regret d’une chose que j’aurais pu faire. Un cœur de petit pauvre est plus près de l’humanité que les autres.

Je marchais donc à côté de Frilotte sans rien dire, remué par des choses sans mots, tandis qu’elle follement riait et dansait sous les arbres. Tout à coup je m’arrêtai et criai sauvagement :

— Ils mangent du pain, ceux qui travaillent !

Voilà, les idées s’étaient nouées et maintenant elles éclataient dans ce cri qui était celui des races, le vœu même de la vie. Oui, ceux-là ensemençaient la terre ; le seigle et le froment levaient de leurs sueurs, et ensuite ils pétrissaient la claire mouture : le pain les payait de leurs peines.

Elle me regarda toute pâle, les yeux malades.

— Oh ! fit-elle, casser avec les dents une croûte de pain !

Nous aurions donné notre hutte pour être semblables à eux et savourer l’odeur aigre du seigle chaud. Il passa une tristesse sous les arbres, les thyms foulés cessèrent de nous réjouir. Nos salives avaient le goût amer du désir.

C’était un midi de vent d’est, sec et brusque. La faim nous avait fait chercher au loin notre pâture ; les nids commençaient à nous manquer. Bientôt les taillis se clairsemèrent ; il n’y eut plus que des hêtres ; leur colonnade montait et s’abaissait sur des pentes.

— Oh ! dit-elle, serait-ce enfin la limite de ce bois ?

Nous n’osions nous regarder ; toute la joie libre de notre vie fut oubliée ; il n’exista plus que l’angoisse de l’inconnu du monde qui était par delà les hêtres. Maintenant soufflait vers nous une senteur âcre de vase et de houille. Je reconnus l’odeur de la brique cuite : elle demeurait aux bâtisses fraîches, aux maisons en construction où si souvent, dans le sable et le mortier, avaient gîté mes rudes nuits d’hiver.

— Crois-moi, dis-je, n’allons pas plus loin. Il y avait aussi cette odeur à la ville.

Elle se lança sans m’entendre et à mon tour je me mis à courir, poussé par une force. Bientôt une fumée bleuâtre nous enveloppa de flocons légers. Des arbres dardèrent en fûts d’or des lisières brumeuses. Une plaine immense s’étendit. Avec un étonnement muet, nous regardions près des fours ardents, les paillotes d’un campement de briquetiers.

Le soleil plombait droit, c’était midi. Des hommes dormaient, presque nus, le ventre à plat contre l’aire. Quelques-uns, accroupis sur les reins, taillaient avec le couteau de larges quartiers de pain et les portaient à leurs dents.

Ceux-là continuellement remuaient leurs mâchoires comme des meules. Ils fermaient à demi les yeux dans la joie de savourer la lourde miche parfumée. Il nous parut qu’un long temps de notre vie s’était écoulé depuis que nous avions cessé de voir des êtres faits à notre image. Des femmes ensuite sortirent des huttes et apportèrent des jarres pleines d’un breuvage noir. Il y avait aussi des enfants ; les plus jeunes déjà aidaient au travail commun : la glaise gluait à leurs peaux et ils avaient les pieds agiles des chevreuils sous bois. Ensemble ils étaient la tribu des pétrisseurs de glèbes qui rase les campagnes et va devant le pas prochain des bâtisseurs de villes.

Un chien nous aperçut et aboya ; nous redevînmes les petites essences farouches que relance la peur des hommes en société. Une fuite rapide nous rejeta vers le bois. Mais de nouveau, au bout de quelque temps, une étrange sympathie nous ramenait. Une partie de l’équipe gâchait l’argile blonde que les femmes trempaient avec l’eau des seilles. Un va-et-vient de brouettes charriait la substance ainsi préparée, mollie à point pour la mise en formes. Et debout devant la table, le chef, un vieillard souple et nerveux, recevait la pâte, l’insérait dans des moules pareils à des gaufriers, égalisait les cases d’un coup adroit de plane, puis les passait à de lestes enfants qui les déversaient sur le sol poudré d’un sable d’or. Nous regardions sans nous parler la beauté harmonieuse de ce travail qui nous était encore inconnu.

L’attrait mystérieux nous ramena le lendemain. J’aurais souhaité courir à leurs côtés, traîner des charges de glaise, sentir contre la mienne la chaleur de leur peau. Et encore une fois nous étions là, le corps avancé sur nos poings, regardant la plaine.

— Oh ! fit-elle, des pains !

Une des cabanes béait, et du doigt elle me montrait un rang de gros pains au mur. Ses dents aiguës tremblaient ; moi aussi je considérais avec envie les puissantes croûtes dorées. Je ne songeais pas que ce pain avait été péniblement gagné par un travail sacré. Je la regardais et puis je regardais les grandes roues vermeilles. Son rire malade et saccadé m’encourageait.

Avec prudence je rampai hors du bois, je me coulai jusqu’au seuil. Une pénombre tomba des solives et je ne voyais que la tache claire des pains. J’étendis la main ; un bras s’abattit ; je n’avais pas remarqué qu’un homme était couché sur une litière de paille, près de la porte. Il se dressa, me traîna par le camp et là-bas cette fille méchante à présent fuyait derrière les arbres. La tribu accourut aux cris de l’homme ; il y eut un ameutement, des gestes forcenés ; tous m’injuriaient. Mais soudain un des briquetiers poussa un cri de douleur et de colère. Comme une petite louve, une fille était sortie du bois et lui plantait ses canines dans la main. Du sang à la bouche, Frilotte les bravait en poussant son cri de guerre. Ouah ! Ouah ! Sa petite âme lâche s’était réveillée, intrépide et violente.

Le chef à grands pas arriva, le vieillard agile et souple qui là-bas manœuvrait le gaufrier. Il fendit le groupe, me saisit la nuque, l’attira elle-même par le bras. Et il avait le regard droit dans un visage dur.

— Qui es-tu, toi qui voles les pains ?

Je le regardai franchement dans les yeux en haussant les épaules.

— Je ne sais pas.

— D’où viens-tu ?

J’indiquai un point de l’espace derrière moi.

— Et celle-là, dis, est-elle ta sœur ?

Je ne pensais pas qu’il m’eût fait cette question. J’ouvris la bouche et puis serrai les dents, ne sachant plus que répondre. Mais soudain Frilotte bizarrement cria :

— Je suis sa femme.

Ces gens se mirent à rire ; le chef seul, sous son sourcil froncé, ne riait pas et la regardait au fond des yeux. Elle lui avait parlé avec la fierté farouche d’une petite sauvage des villes qui ne fait pas de distinction entre la vie fraternelle et l’autre. Doucement il lui demanda :

— Quel âge as-tu ?

— J’ai quatre tailles dans l’arbre de moins que Petit Vieux.

A présent je riais avec les hommes qui étaient là. Cependant la femme de celui qui avait été mordu à la main tout à coup s’approcha, une pierre dans la main.

— Crois-moi, lui dit le chef, prends plutôt un pain et coupe-le par moitié. Ce garçon et cette fille n’ont commis d’autre crime que d’avoir faim.

La femme laissa donc rouler la pierre ; elle pénétra sous le chaume et ensuite elle revint, apportant la moitié d’un des grands pains. Il avait ôté sa large main de dessus mon épaule, il prit le pain ; et maintenant il s’adressait à moi comme à un des siens, avec un visage paternel et grave.

— Les petits que tu vois autour de moi sont les fils de mes fils. Il y en a qui n’ont pas dix ans. Pourtant ils travaillent déjà et ils nous aident à gagner le pain que nous mangeons. Toi, tu préfères entrer dans les maisons et dérober le pain que tu n’as pas mérité. Eh bien, si elle et toi vous avez faim, emportez ceci. Il se peut qu’ensuite tu veuilles travailler à ton tour comme nous. Dans ce cas, reviens demain. Il n’y a jamais assez de bras pour cuire la brique et activer les fours.

Sans doute celui-là connaissait la versatilité féminine. C’est pourquoi il ne se tourna pas vers cette petite fille ; et il était devant moi comme un homme parlant à un homme. Je l’écoutais, remué d’un grand mouvement intérieur.

— Maintenant, allez, fit-il.

Les femmes nous poussèrent hors du campement et à pas rapides il s’en retourna vers la table.

— Vois, fit-elle en riant, ceux-là se donnent du mal et nous sommes libres. Ce pain nous en paraîtra bien meilleur.

La miche était fraîche et odorait le champ mûr ; nous y enfoncions les dents furieusement. C’était encore de la vie, bien que ce ne fût plus du sang et des os, comme les proies que je dérobais aux arbres, et elle moussait à nos bouches, légère et dorée. Une chaleur me gonflait le cœur ; je pensais au vieillard : aucun homme encore ne m’avait parlé avec cette bonté sévère. Si j’avais été seul, je serais retourné au camp. Cependant je me méfiais de Frilotte. Je sifflai entre mes dents et puis lui dis avec indifférence :

— Est-ce que toi aussi, tu n’aurais pas voulu avoir un père comme cet homme ?

Elle cessa de manger, me regarda sous le nez en secouant ses crins roux :

— Tous les hommes, c’est toi à présent pour moi, Petit Vieux, cria-t-elle avec une vraie joie de possession, avec un élan de vie personnelle et sauvage.

Où donc cette petite fille animale prenait-elle de si étranges idées ? Notre chair nous demeurait encore obscure et déjà elle me parlait comme une femme, avec une tendresse impérieuse dans le pli de ses sourcils. La force mâle aussitôt se rebella, l’instinct vierge de la défense, comme si elle avait attenté à la libre disposition de ma vie.

Après tout, elle faisait pour moi partie du bois, avec les arbres et les œufs des nids. J’aurais pu lui tordre les cheveux dans mes poings et la tenir sous moi comme une ennemie terrassée. Elle se serait mise à pleurer sans pouvoir se défendre. Et ensuite j’aurais marché à travers le bois, elle serait retournée à la ville par un autre chemin. C’était là un sentiment qui peut-être me vint de ma louche hérédité. Il me sembla que cette petite était, par rapport à ma conscience d’homme, une humanité inférieure. Voilà, cette chose était en moi comme le caillou dans la terre.

J’éprouvai le besoin de montrer de la décision. Je ramassai une motte de terre et la jetai devant moi, disant :

— Aussi sûrement que j’ai jeté cette terre, j’irai demain travailler avec eux.

Du bout de son pied, elle repoussa la motte et cria aigrement :

— Toi, tu l’as mise ici et vois, maintenant elle est là-bas.

Je m’en allai avec colère sous les arbres. Je sentais bien que si seulement j’avais fait un pas vers elle, elle aurait pensé : — Il en fera un second qui me le ramènera.

Je sifflais comme les oiseaux par dérision de sa révolte inutile ; et j’étais déjà loin, j’aurais voulu ne l’avoir pas quittée.

— Coucou ! coucou ! cria-t-elle. J’entendis ses pieds frapper nerveusement la terre derrière moi. Je tournai la tête et elle était là, soumise et sournoise.

— Pourquoi t’es-tu fâché ? dit-elle. J’irai demain avec toi chez les hommes.

Ses yeux luisaient ironiquement à travers ses cheveux.

Ce fut notre dernière nuit dans la hutte du bois : à pointe d’aube, dans la sueur fraîche de la terre, d’un cœur libre je partis avec elle. J’allais vers le travail et le pain. Je fis là mon premier acte conscient d’homme.

Le vent matinal tordait comme de légères chevelures les fumées au-dessus des paillotes. Sitôt que nous fûmes arrivés devant la table, le chef au visage dur appela une de ses brus et dit :

— Tu les prendras sous ton toit, comme tes enfants.

Cette femme alors nous mena vers la cabane et coupa deux larges tranches de pain. Et ensuite elle emplit d’une décoction de café un bol que nous nous passâmes de la bouche à la bouche. Puis de nouveau le vieillard vint et ils l’appelaient entre eux le Père. Et il dit :

— Voilà, toi et elle d’abord puiserez l’eau à la mare et avec cette eau vous tremperez l’argile.

Cet homme ne s’occupa pas autrement de nous. Il parlait peu et ne disait que les paroles nécessaires, comme un roi. Frilotte, à mesure, les pieds dans la flaque, emplit donc les tines, et je les charriais vers les hommes chargés de pétrir la terre. Sa patience, sa bonne volonté maintenant s’égalaient à mon courage. Elle haïssait ces gens comme des maîtres, elle était encore trop près de la vie libre du bois, et cependant un étrange respect la rendait craintive : elle leur obéissait avec humilité.

Elle vint près de moi sous la paillote, à la pause du midi. Nous rompîmes ensemble le premier pain du travail. La femme nous enveloppait de regards défiants et pourtant n’osait s’opposer à la volonté du Père. Elle nous dit :

— Mangez et buvez.

Le pain était aigre et dur ; les petits pauvres comme nous ne sont pas difficiles. Mais l’aîné des fils, plus grand que moi d’une tête, par jeu ou rancune, jeta vers nous une poignée de sable qui fit craquer les bouchées sous nos dents. Celui-là agissait méchamment, car nous avions mérité de manger le pain pur aussi bien que lui. Avec une force de chat sauvage, je lui sautai à la gorge ; il roula ; je frappais son visage avec mes poings. Le Père au bruit de la rixe arriva.

— Petit Vieux a raison, dit-il quand il connut le motif pour lequel nous en étions venus aux mains.

Il réprimanda la femme pour nous avoir donné de la miche moisie et le garçon pour l’avoir poudrée de sable. Et ensuite elle et moi nous dormîmes l’un près de l’autre, sous le midi brûlant. Maintenant aussi la mère donnait tort à son fils.

Jusqu’au soir Frilotte puisa l’eau à la mare et puis moi, je roulais cette eau vers l’aire où les hommes gâchaient. La lune monta ; un tourbillon léger de fumée dansait à la crête des fours comme une ronde de petites filles en tuniques blanches. Dans la nuit pâle les hauts cônes braséèrent ; ils ressemblaient à des palais en feu dont les rouges soupiraux inquiétaient la plaine. Une lassitude heureuse courbait nos membres. Nous avions pris notre part du repas en commun : le pain et la pomme de terre avaient comblé notre faim. A présent nous étions assis au seuil de la cabane et nous écoutions crépiter les houilles. La femme nous appela et dit :

— Le garçon couchera avec les garçons et la fille avec les filles.

Derrière les portes fermées, des ronflements puissants montaient. Frilotte, avec un sentiment fier, avança le front comme une vraie petite femme :

— Embrasse-moi, Petit Vieux, dit-elle.

Là-bas, nous dormions sous les arbres l’un à côté de l’autre et elle ni moi n’avions encore échangé le baiser.

— Fais ce qu’elle te demande, puisque aussi bien elle est ta femme.

Quelqu’un ainsi parla de qui nous ne voyions pas remuer la bouche dans cette nuit d’été. Et je l’embrassai dans les cheveux sans honte.

C’était le mois des nuits brèves. Une clarté passait, le frisson du petit jour comme derrière une porte un flambeau. Aussitôt les lits étaient remués de réveil. Dans l’aube pâle des formes se levaient et se répandaient à travers le camp comme des ombres, comme des parts attardées de la nuit. Et nous aussi, dans le petit jour gris, nous étions pareils à des ombres. Une fraîcheur coulait de la hêtraie jusqu’à ce sol brûlé et aride. La senteur verte nous rappelait la hutte solitaire, au cœur du taillis.

Avec les jours, le regret s’émoussa : nous parlions de la petite maison du bois sans douleur, comme d’un souvenir lointain. Les grands chênes rouges furent pour nous comme des parents restés en arrière tandis que la caravane s’enfonce à travers le vaste monde. On les aperçoit encore un peu de temps et puis ils s’effacent à l’horizon. Frilotte maintenant allait et venait, des bannes de sable fin dans les mains ; elle passait ce sable au tamis et ensuite elle me l’apportait. Je sablais de poudre d’or l’aire où à mesure les autres enfants mettaient sécher les haies de briques avant de les porter aux fours. La joie résida en nos gestes alertes et précis. Le pain aussi avait une saveur plus tonique depuis qu’il nous payait de notre labeur. Le soir et le matin, une des filles de la cabane disait à haute voix la prière ; les autres se signaient quand elle avait fini : et à notre tour nous faisions le signe de croix comme des chrétiens vers l’orient.

Quand la nuit tombait, nous allions regarder flamber les fours ; ils dominaient la plaine nue. Cependant très loin, vers l’orient, les lumières d’une ville brûlaient comme des lampadaires. C’était une ville toute jeune : peut-être il y avait là déjà des malheureux, de petits pauvres comme nous sans gîte et sans pain ; elle lignait de feux tout l’horizon. Et la campagne, l’arène dévastée et sans végétations toujours un peu plus diminuait à mesure qu’elle avançait. C’est pour cette ville que de l’aube à la nuit, le camp travaillait, moulant l’argile dans les formes et les portant cuire ensuite aux fours. Inépuisablement les briques sortaient de la terre, montaient, se dressaient en tours rouges par simulacre des maisons qu’elles serviraient bientôt à bâtir.

Partout où passaient les briquetiers, le sol se vidait de ses sèves, un désert naissait. Il y avait des années qu’ils étaient en marche ; ils arrivaient toujours après les moissons et ensuite les moissons ne repoussaient plus. Ils étaient maigres et desséchés comme la terre ; leurs yeux étaient consumés de feux noirs comme les fours. Ils ne connaissaient pas le repos des dimanches. Quelquefois entre eux, avec des faces nostalgiques, ils se parlaient du village natal. Et nous étions, nous, deux petites graines d’humanité, germées du passé des cités. Nous avions renoncé à la vie libre pour prendre notre part de la sueur des hommes qui travaillent. Avec les autres nous marchions par la plaine du pas d’une tribu. Vers le soir il nous arrivait de demeurer tristes sans cause.

Un jour la vieille femme du chef, étant à la table avec les autres hommes, passa la main sur le front de Frilotte et dit :

— N’est-ce pas une chose étrange ? Notre petite Iule avait le même regard que celle-ci.

Et Iule était une fille qu’ils avaient eue autrefois et qui dormait sous un tertre, dans le cimetière.

— Voilà, oui, mère ! tu as dit la vérité, s’écrièrent les hommes. C’est là une chose étrange.

Elle prit donc l’habitude de l’appeler de ce nom léger et musical ; et moi aussi je finis par ne plus l’appeler autrement. Iule, c’était comme le vent dans les chênes, comme le cri d’un jeune oiseau, comme la petite eau d’une source sous bois. Cela ressemblait aussi à la chanson qu’une nourrice chante près d’une enfant. Elle fut très fière de porter un nom que la fille des maîtres avait porté. Elle me disait :

— Pense un peu à cela. Hier j’étais Frilotte et maintenant je suis Iule. Est-ce que tu ne me trouves pas changée ?

Comme on lui mettait plus de beurre qu’à moi sur ses tartines, Iule le raclait avec le couteau et l’étendait sur mon pain. Moi, je ne cessais pas de m’appeler le Petit Vieux. Même en changeant de nom, je serais demeuré celui qui traîne un faix de vieille humanité.

Une fois elle commença à me reparler du bois comme, au temps de nos famines, elle me parlait du pain. Elle tourna vers les arbres des yeux aigus qui semblaient regarder la hutte. Elle avait aussi une autre voix ardente et fiévreuse. Mais je vivais maintenant de la vie de la tribu ; je ne pris pas attention à sa plainte. Lui montrant les cônes dans la plaine, je dis :

— Ils ont mis le feu au troisième four.

Elle ne m’entendit pas : son âme était partie vers la petite maison verte.

Or, à quelques jours de là j’appelai en vain Iule : elle ne vint pas avec les bannes de sable ; et alors je me mis à la chercher du côté des paillotes. Elle n’était pas sous les paillotes.

— Elle est là-bas au bois, me dit mon cœur triste.

Je m’en allai vers le bois, je me mis à courir sous les arbres. Des branches cassées m’indiquèrent le chemin par lequel elle avait fui. L’ancienne senteur subtile, l’arome des serpolets montait de ses foulées et tous les oiseaux chantaient. Dans les ramures profondes cria le coucou. Comme un hoquet, comme un sanglot passa son cri dans la haute vie verte : je n’avais pas encore entendu pleurer ainsi l’oiseau. Le bois m’apparut une jeune éternité, un mystère vierge ; je le considérais avec des yeux frais et nouveaux. O quelles rivières d’ombre ruisselaient sur ma chair calcinée à l’haleine ardente des fours ! Quelles sources divines de paix s’égouttaient des arbres légèrement frissonnants ! Une voix au loin appela.

Ma chère Iule, me voilà maintenant près de toi ! Tu reposes sur l’ancien lit de feuilles de notre hutte, tu tiens tes pieds dans tes mains et rien n’est changé, la hutte est toujours là comme si seulement je venais d’en unir les branches.

— Je savais que tu serais venu, dit-elle en riant franchement.

Elle me mena vers la source, m’offrit l’eau claire entre ses mains et ensuite se mit à lisser ses cheveux. Elle avait repris sa grâce de gentil animal sauvage, sa vie onduleuse et souple. Et moi, en riant comme elle, par folie j’embrassais à présent les arbres en les entourant de mes bras. Je faisais là une chose obscure et spontanée qu’avaient dû faire les hommes des âges en regagnant la forêt après l’exil des villes. Le midi tomba et tout à coup je pensai à la tribu qui nous attendait près des fours.

— Iule, dis-je, je suis venu te chercher. L’ouvrage pressait.

Je parlais avec décision, comme un homme qui a la conscience de son devoir.

— Eh bien, fit-elle, tu repartiras seul. Iule n’ira pas avec toi.

— O Iule ! les femmes mettaient cuire du beau pain doré sur la cendre.

Ce fut à cause de cela qu’elle me suivit docilement vers la lisière. Le Père avec les aides manœuvrait près de la table. Il m’aperçut et de loin me cria :

— Tu as fait sagement de revenir, Petit Vieux. Maintenant, tu n’ignores plus ce qui est bien et ce qui est mal.

Iule avait un autre visage en écoutant cette simple parole.

Il tomba des pluies ; le venteux automne arrivait par la futaie. Les paillassons coururent comme un camp en marche ; les hommes rentrèrent réparer les outils. Un jour brouillé et bas glissait à travers les vitres ; à peine on voyait les mains battre sur l’enclumette le fer ébréché. Maintenant aussi les arbres du bois commençaient à s’empourprer.

Puis des éclaircies bleuirent, une tiédeur de soleil sécha l’arène ; les petites ombres dans la pâleur de l’aube se reprirent à faire leurs gestes rythmés. Une suprême ardeur régna. Iule, ma chère Iule ! avec quel entrain tes petites jambes blondes d’argile couraient sous la charge des briques fraîches ! Toi et moi, avec le temps, étions devenus d’habiles ouvriers.

La sieste du midi s’accourcit. On ne fumait plus sa pipe qu’à la nuit, autour des feux de bois. Alors ces hommes taciturnes se parlaient du village ; leurs faces étaient moins sombres, comme si déjà ils voyaient se lever derrière les fours le clocher natal.

Un jour l’aïeule partit pour la ville. La nuit était tombée quand elle rentra. A la clarté des lampes, des étoffes s’éployèrent ; les femmes les palpaient entre leurs doigts. Il y eut des vêtements moelleux pour les enfants. Pour la première fois de notre vie nous sentîmes la douceur d’un tissu envelopper chaudement nos membres. La laine vêtit nos peaux nues qui avaient grelotté sous la bise et brûlé sous le soleil. Nous n’osions faire un mouvement, de peur de froisser la trame unie. Et moi, ce soir-là, je regardai avec une gaucherie timide cette sauvage fille des bois habillée comme une petite Vierge des chapelles et qui tournait sur elle-même, en cambrant sa taille. D’un cri tout à coup elle bondit vers le grand coquemar de cuivre qui chauffait sur le poêle.

— Petit Vieux, est-ce bien moi ? Me reconnais-tu encore ? Jamais je ne me serais crue si belle.

Ensuite sa pensée glissa, elle fut là-bas avec Mama, la prostituée secourable, le pauvre bon cœur chargé de péchés.

— Petit Vieux !… Si elle pouvait me voir !

D’intimes et heureuses sensations jaillirent, s’accordèrent à la joie de l’heure. Elle eut l’éveil du sentiment de la dignité, s’éprouva grandie, dans l’importance d’une croissance sociale.

Ce fut là la fin du travail ; sous de bas ciels nébuleux, la lumière s’éteignit ; on sentit peser la stagnation prochaine du solstice. Des attelages maintenant roulaient dans la plaine ravinée, de longues charrettes qui se comblaient d’empilements de briques et ensuite prenaient le chemin de la ville. Dans le désert rouge, parmi les flaques rouilleuses, il ne resta plus debout que les grands pilones entamés, la brèche déchiquetée des cuissons de l’été.

D’abord les femmes partirent, les mères, l’aïeule, fléchies sous le poids des hardes : au petit matin on vit leurs silhouettes décroître dans l’air pluvieux. Elles marchaient sur un rang, à pas rapides, reprises par le désir de l’abri sûr, de la petite maison au village, dans la tranquillité engourdie de l’hiver. Nous demeurâmes un jour encore avec les hommes, rentrant les pailles, les tables, les moules.

— Hé ! Petit Vieux, disait Iule, le dimanche on va à l’église. Je mettrai ma belle robe. S’il y a des boutiques, tu m’achèteras des boucles d’oreilles.

Le Père retira les clefs. Le silence, la mort régnèrent dans l’ancienne animation du camp. Et à présent, avec la charge des bêches aux épaules, nous relayant pour pousser les brouettes où s’entassaient les ustensiles et les literies, les mâles de la tribu, à leur tour, dans la clarté brouillée du matin, fendaient la plaine.

Nous traversâmes des villages ; les fermes blanches à toits de tuiles rouges, les étables effumant un suint chaud se groupaient en rond autour des clochers pointus. Des chevaux tiraient la charrue ; il y avait des enfants qui mangeaient d’épaisses miches beurrées sur le pas des portes.

La nuit tomba : moyennant le denier du pauvre, nous fûmes hébergés dans une grange. La chaude senteur des pailles nous enveloppa ; et, avec ses petits pieds las, Iule était près de moi, sa tête rousse dans ma poitrine.

L’aube filtra par les joints des vantaux, le Père donna le signal et, encore une fois, les routes s’allongèrent. Vers le midi, des gens sur des seuils commencèrent à nous saluer : les faces étaient cordiales, comme pour un retour attendu.