[Au lecteur]

COMME VA
LE RUISSEAU

Copyright 1911, by
Pierre LAFITTE & Cie

TANTIN RETU, SA VIEILLE CLOCHE DE PAILLE EN TRAVERS DE LA NUQUE [(P. 7)].

CAMILLE LEMONNIER



COMME VA
LE RUISSEAU

Illustrations de GEO DUPUIS

IDÉAL-BIBLIOTHÈQUE
PIERRE LAFITTE & Cie

90, AVENUE DES CHAMPS-ÉLYSÉES, 90

PARIS



COMME VA LE RUISSEAU

I

Au moment où M. Fauche prenait le train, il vit descendre d’une voiture de troisième classe une jeune fille qui, après avoir jeté deux cartons à chapeau sur le quai, lestement sautait du marchepied.

—Tiens! qui c’est-il?

Il connaissait toutes les jeunesses du village; il n’avait pas encore vu celle-là. Il cala dans le filet son sac de voyage, poussa sous la banquette un petit panier d’osier qui sentait le poisson frais. Et encore une fois, penché à la portière que le garde refermait, il regardait, sautillant du côté du fourgon aux bagages avec des mouvements légers d’oiselle, la jolie silhouette.

Un coffre en bois fut jeté brusquement à terre: elle eut un geste d’effroi comme si le coffre allait se rompre. Et puis la locomotive souffla comme un gros chat, le train doucement se mettait à glisser. Jean Fauche n’aperçut plus que le flottement d’un bout de robe rose qui tournait la barrière. Il rentra la tête, car les arbres du verger lui masquaient la vue de la gare.

THIÉRACHE LE TAILLEUR LEVAIT ALORS LA TÊTE (P. 6).

Il était certain à présent que c’était une petite personne comme il en venait quelquefois à l’hôtellerie de la Truite d’or. Il alluma un cigare et ne pensa plus qu’à la chose pour laquelle, tous les quinze jours, il prenait le train et se rendait à la ville. Jean Fauche généralement choisissait le samedi. Il quittait sa maison un quart d’heure avant le passage du train, enfilait la venelle près de l’église, marchant devant lui de son large pas tranquille. Ces jours-là, il endossait son veston neuf, linge frais, chapeau mou à plume de faisan sur l’oreille. C’était un grand garçon de vingt-huit ans, carré d’épaules, le jarret sûr, les hanches souples. Il passait pour être un peu secret, très occupé de chasse, de pêche et de jardinage, l’œil en dessous quand il trouvait quelqu’un sur sa route.

Un jour il avait débarqué; la maison était vieille, en moellons du pays, face au fleuve, sur la marine. Elle lui avait plu; il l’avait louée; et le jardinet s’était accru d’une serre à raisins; un grand sarment de rosier avait grimpé le long du pignon. On arrivait des petites rues le soir aspirer l’odeur de ses roses et de ses pois de senteur, selon la saison. M. Jean Fauche vivait là d’une vie solitaire, poétique et silencieuse. Il s’était ménagé un atelier sous le toit. Il lui arrivait de peindre quelquefois, quand la pêche et le reste lui en laissaient le temps. Fallait-il qu’il fût riche pour se permettre toutes ces dépenses! Le vieux Tantin Rétu, qui était son homme à tout faire, disait en clignant de l’œil qu’il était monté une fois là-haut et qu’il y avait vu en peinture une grande diablesse de femme déshabillée. Cependant M. Fauche peignait de préférence le paysage.

Il y avait à peu près quatre ans qu’il habitait le pays et tout de suite, deux fois le mois, il avait pris l’habitude de partir pour la ville. Thiérache, le tailleur, qui jouait de l’harmonium après sa journée, levait alors la tête par-dessus la table où il causait, accroupi à la turque, et disait à Nanine, sa femme:

—Ben, v’là le temps.

Nanine avait une chèvre. Comme si c’eût été aussi pour celle-ci le moment, elle répondait gravement:

—Pour sûr, v’là le temps.

Herbatte, de son côté, le cabaretier de la Grande Meule, près de la barrière du chemin de fer, demeurait un petit temps sur le pas de sa porte à le regarder passer. Et ensuite il rentrait, disait, bourru, haussant l’épaule:

—L’avez-t-i vu? Part cor’ une fois pour là-bas.

Jean Fauche n’allait pas au cabaret de la Grande Meule, visité surtout par les rouliers et les petites gens des ruelles. Moya, l’hôtelier de la Truite d’or, ne disait rien, discret, avisé, un pli léger à la paupière. Celui-là avait ses raisons: M. Fauche était son client.

En somme c’était là un événement attendu; on aurait pu se passer du calendrier et compter les samedis d’après les départs de Jean Fauche. Il ne les avançait jamais d’un jour et ponctuellement il rentrait le lundi dans la matinée, comme il fait du soleil après la pluie, comme à la grand messe le curé Jadot d’une grosse voix débitait son prône. Personne n’avait des habitudes plus régulières.

Après tout, M. Fauche était bien le maître d’aller à la ville quand il lui plaisait. Il partait, il revenait, c’était son affaire. Si seulement une fois pour toutes il avait dit à quelqu’un la cause de ses absences, tout le monde eût été content. Comme il emportait toujours sa bourriche à poisson frais, on supposait bien qu’il avait par là-bas une connaissance. Mais nul n’en était sûr. Il y avait là matière à gloser pour la vieille Hollemechette et en général pour les femmes des ruelles qui, assises au frais des portes, font sauter leurs savates à leurs pieds. Le plus clair de l’histoire, c’est que jusqu’au lundi matin la marine chômait. Tantin Rétu plantait là ses arrosoirs et, assis sur la rive, fumait des pipes en devisant avec Fré D’siré. Une vieille amitié les liait. Fré D’siré était l’homme de la marine; il était à lui seul le port et les barques. Il eût été le vent et l’eau du fleuve si tout de même le bon Dieu n’avait dû se réserver quelque chose. Comme il était sourd, on entendait jusque par delà la montagne la voix de Tantin s’enfler d’un fracas d’écluse. Quelquefois Fré D’siré tapait un coup sur un clou, toujours le même depuis des semaines. Il y avait aussi du temps qu’il peignait en vert tendre le bachot de Moya et qu’il commençait à envisager le moment où il se mettrait à planer un tronc de sapin pour en faire un mât. Au village, la vie fait le tour du cimetière sans se presser. On sait bien que pas à pas, chacun en viendra là où il lui faut arriver. Et le fleuve coule, le vent souffle, la fumée monte: l’affaire est de se garder du travail pour le lendemain.

II

Cette fois-là, M. Fauche, comme toutes les autres fois, demeura deux jours absent, puis rentra. Il avait à la main sa petite valise; il portait au bout d’une ficelle sa bourriche à poisson vide. Et c’était toujours le même homme un peu mystérieux; il évitait de regarder du côté des portes; il n’aimait pas parler aux femmes qui sur les seuils font danser leur pantoufle à la pointe du pied. Dans les commencements, on l’avait bien un peu taquiné. L’un ou l’autre lui demandait ce qu’on disait à la ville et si l’on n’avait pas changé de gouvernement. Il haussait les épaules sans répondre et passait son chemin. Il n’y avait plus que cette vieille pie de Hollemechette qui riait quand il passait. Mais celle-là, le diable même n’en aurait pu avoir raison. M. Fauche, en regagnant sa maison, pouvait tranquillement fumer la pipe qu’à la descente du train il se dépêchait d’allumer.

Il déboucha sur le port. Tantin Rétu, sa vieille cloche de paille en travers de la nuque, un arrosoir dans chaque main, remontait du fleuve en traînant ses énormes sabots. Sa pipette vissée aux dents, il allait soufflant, renâclant, dans le ballottement spacieux de ses fonds de culottes, comme si depuis deux jours il n’avait pas une seconde interrompu son fatigant labeur. A chaque pas l’arrosoir se déversait en petites flaques qui claquaient près de ses sabots.

—Ah! ben! m’sieu Fauche, vous voilà! Fait, dur, pour sûr, à c’ matin!

Il ne disait pas qu’il avait vu par-dessus la tranchée, entre les arbres, s’élever le petit ballon de fumée du train qui repartait et qu’aussitôt, comme à un signal, il avait empoigné ses arrosoirs.

Fré D’siré, lui, sans lever la tête, tapait un peu plus fort sur son clou. La marine, depuis que la locomotive avait fini de tousser ses petits crachats, était en pleine activité. De ce train-là, on aurait équipé une flottille de pêche en moins d’un siècle. Un clair soleil de fin de mai vernissait les jardins; les petites rides de l’eau étaient fines comme des mailles de filet. Dans chaque ride, des bouches de goujons riaient. C’étaient de vieilles connaissances à M. Fauche: depuis trois jours qu’il les laissait tranquilles, ils faisaient des cabrioles avec les chevennes, les perches et les barbeaux. Tous pensaient au petit panier avec lequel il partait pour la ville deux fois le mois et sans doute ils disaient qu’ils avaient maintenant un peu de temps devant eux.

Jean Fauche regarda du côté de la Truite d’or. Moya avait tendu sa tente de coutil à raies rouges et il était assis à une table, déjà flûtant un petit vin de pays, malgré l’heure matinale, avec le grand Cortise.

—Va bien là-bas? demanda Cortise en clignant de l’œil.

ÉCOUTE EUN’ MIETTE. T’AS VU A T’A L’HEURE [(P. 11)].

Il portait de hautes guêtres de cuir, une vareuse en pilou et des grègues bouffantes. Quand il éternuait, la montagne entière tonnait. On le voyait souvent dans les petits cafés à rideaux bleus relevés de nœuds rouges ou verts. Toutes étaient folles de lui.

—Pas mal, merci, répondit Jean Fauche en clignant de l’œil. On voyait bien que ses secrets étaient aussi ceux de Cortise.

Tout à coup, derrière le laurier rose dans sa caisse verte, il aperçut un large chapeau de paille blond à coque de foulard rouge comme un gros pavot frisé. Une petite tête éveillée de brune là-dessous se levait avec des yeux de lumière noire. Très vite elle le regardait, étonnée, curieuse, comme si ses claires prunelles fraîches aussi se doutaient de ce qu’il était allé faire à la ville. Et M. Fauche reconnut la jeune fille qui l’autre jour était descendue du train avec ses cartons à chapeau.

Il n’aurait pu dire pourquoi il en ressentait un peu d’ennui. Peut-être il n’aimait pas voir de nouveaux visages. Il tourna un peu de temps dans son jardin. Voilà oui! Qui ça pouvait-il être? Tous les cœurs de roses à la fois expirèrent leurs plus amoureux parfums pour fêter le retour de celui qui était parti et qui revenait.

Puis M. Fauche tira sur lui la porte de la maison.

III

La marine avait repris son aspect habituel. Fré D’siré çà et là donnait un coup de marteau sur un clou. Tantin Rétu, en traînant ses sabots, des seaux ou des arrosoirs à chaque bras, partait puiser de l’eau à la Meuse: il y avait toujours la moitié de l’eau qui s’était déversée avant qu’il arrivât à la maison. Ces événements surtout constituaient la véritable animation du port. Quelquefois Fré D’siré déposait son marteau, allumait une pipe, considérait un peu de temps le fût de sapin en hochant la tête. Le bois était râpeux. Il passait la main dessus, semblait conjecturer la difficulté de commencer le rabotage. Si Tantin arrivait dans ce moment, lui aussi s’arrêtait. Il déposait ses arrosoirs, se penchait sur le mât, puis il lui criait dans l’oreille:

—C’ sera une affaire!

Fré D’siré le regardait de dessous ses sourcils épais, d’un air terrible il criait plus fort:

—Mâtin, oui, que c’ sera une affaire.

Il paraissait toujours sur le point d’empoigner son vieux camarade par ses fonds de culotte: il ne lui pardonnait pas d’être moins sourd que lui. Tantin, docile, soumis, subissait son autorité en l’admirant. Il ne s’était jamais marié: Fré D’siré, lui, avait connu la femme. Il lui en était resté un goût de force et de tyrannie.

Il arrivait que M. Fauche, impatienté, tout à coup toussât derrière la haie de son jardin. Aussitôt Tantin empoignait ses arrosoirs et à lents pas lourds, emplissant à mesure ses sabots larges comme des barques, il se remettait à talonner vers la maison. Fré D’siré haussait les épaules, méprisant, comme pour lui reprocher sa servilité.

C’était le temps des derniers repiquages. Jean Fauche, au petit jour, descendait jusqu’à la marine. Il humait un instant la senteur musquée du fleuve, bourrait sa pipe à long tuyau de merisier, heureux, détendu à la fraîcheur matinale. La chemise bouffante au dos, en braies larges de terrassier, il prenait ensuite son plantoir et fonçait de petits trous où il repiquait ses semis levés. C’était la petite famille des fleurs de l’été, les giroflées, les pensées, les phlox, les résédas, les balsamines, les essences à bonnes odeurs comme des âmes de douces aïeules fleurant dans les armoires. Jean Fauche se rappelait la maison d’enfance: la grand’mère, le temps venu, s’en allait cueillir au jardin la marjolaine, le romarin, la lavande, le réséda. Les tiroirs en restaient parfumés jusqu’à l’an suivant.

IL ENTENDIT UNE VOIX LÉGÈRE QUI DISAIT: DIEU, LA BELLE ROSE [(P. 10)].

Quand il avait fini de repiquer, délicatement il laissait couler l’eau des arrosoirs dans les trous. Tantin, courbé, les paumes de ses mains à ses genoux, s’émerveillait comme si déjà il eût vu se former aux tiges la forme d’une fleur. Et puis petit à petit la chaleur montait, le soleil à son tour venait regarder derrière la haie les repiquages. Il fallait se dépêcher de les recouvrir avec les pots de terre rouge. Ceux-ci à la file ressemblaient à un village de petites maisons de plantes. On peut dire que M. Fauche avait une vraie âme d’homme de la terre. Chaque fleur était pour lui comme l’éclosion d’une de ses pensées. Il semblait aller à la messe chez le bon Dieu des matins. Et Tantin derrière lui faisait les gestes qu’il faisait.

A présent les barbeaux, les roches, les brochets pouvaient risquer à la surface un œil rond avec confiance. Depuis l’autre semaine qu’il était parti pour la ville, M. Fauche n’avait plus posé une nasse ni jeté une ligne. Il y avait bien le pêcheur du village d’au-dessus, mais ils s’arrangeaient pour ne pas remonter jusque-là. Quant à Bellaire, qu’on appelait le Chinois, celui-là n’attrapait jamais que le poisson dont ne voulait pas M. Fauche, quand ensemble, à pointe d’aube, ils pêchaient. Ce Chinois était un vieux juge retraité qui une fois était allé voir là-bas les hommes jaunes, on n’avait jamais su pourquoi. En vérité M. Fauche ne s’occupait plus que de son jardin. Il semblait que l’été lui eût fait signe par en haut de la montagne, là où chaque matin se levait le soleil. Et il se hâtait de tout mettre en place comme on échaude les pignons du village pour le temps où va sortir la procession. Il avait l’air de ne plus se douter qu’il viendrait un matin où il lui faudrait songer à repartir pour la ville.

IV

Le grand chapeau à coque de pavot vint à passer comme il coiffait de ses pots de terre ses derniers repiquages. Il l’avait vu sortir de la Truite d’or à trotte-menu, en vrai chapeau de paille qui ne tient à la tête que par une épingle et ne demande pas mieux que de s’envoler. Depuis l’autre semaine, on l’apercevait partout, rond et clair comme un hélianthe. Il grimpait les routes, filait sous bois, passait l’eau en barque, siestait dans l’île à l’ombre des peupliers. C’était un chapeau mutin, indiscipliné, tout à fait en vacances. M. Fauche maintenant savait à peu près la couleur des yeux qui étaient dessous, des yeux marron à petits semis d’or comme les cailloux rouilleux de l’eau, au passage des truites.

—Chouette, avait dit d’elle le grand Cortise un soir, aux pipées du cabaret.

—Peuh! avait fait Jean Fauche tranquillement.

Jean Fauche sans doute avait une autre image au cœur: il lui avait suffi d’apprendre que le chapeau de paille et les yeux marron à semis d’or s’appelaient mademoiselle Noémie Larciel. D’ailleurs le nom ne lui disait pas plus que le reste.

La petite personne, en passant devant le jardin, n’aperçut que le dos de M. Fauche, à croupetons devant ses pots, dans le gondolement de sa chemise en grosse toile bise. Il parut déterminé à l’ignorer, s’absorba dans une contemplation obscure. L’ombre de ses fortes mains grattait sans nécessité la terre. Mademoiselle Noémie s’entêta: il la sentit derrière lui; le chapeau de paille à son tour fit une ombre qui recouvrit l’ombre de ses mains.

Et il entendit une voix haute, légère, qui disait:

—Dieu! la belle rose!

Cependant elle n’avait l’air de parler que pour elle seule.

C’était ou jamais le cas de montrer de la complaisance. Il n’aurait eu qu’à se lever, à cueillir la rose et à l’offrir avec un geste amusé, le bras rond. Tant d’autres l’auraient fait ainsi qui n’avaient pas d’aussi belles roses à leur espalier! Le grand Cortise n’eût pas manqué l’occasion; il connaissait les belles manières; il avait une grosse voix douce et grasse comme le merle.

M. Fauche tira une forte bouffée de sa pipe et se tut comme s’il n’avait rien entendu. «Si elle croit m’amadouer!» pensa-t-il. Il avait un peu chaud dans le cou.

L’ombre du chapeau glissa, s’éloigna et il regrettait à présent de ne pas lui avoir offert la rose. Sûrement elle le prendrait pour un balourd, un butor. Il n’aurait pas été fâché qu’elle revînt sur ses pas. Il se dressa à petites fois, regarda par-dessus la haie: elle allait dans le sentier de la grande prairie, le long de l’eau, sans tourner la tête. Mais le chapeau soudain eut un petit mouvement de dépit; il oscilla, retomba sur l’oreille... La petite personne n’aurait pas dit autrement ce qu’il avait pensé qu’elle dirait de lui:

—Quel ours!

«Bah! Qu’elle pense de moi ce qu’elle voudra! Un peu que je m’en soucie!»

Il siffla entre ses dents, rentra se laver les mains à la pompe et tout de même il n’était pas content. C’était comme si le soleil lui eût mangé ses repiquages. Tantin justement revenait du fleuve avec ses arrosoirs. Il les posa à terre; il riait dans sa barbe grise; sa bouche large ouverte tirait de côté son profil de cheval.

—Alle est avenante, fit-il, alle m’a appelé par mon nom, j’ sais pas qui a pu lui dire. Alle m’a demandé à comment que j’allais avec ma santé.

—Qui ça? dit M. Fauche, blessé qu’elle eût pu faire attention à ce vieux sot de Rétu.

—Bé! pardi! la petite dame d’ chez Moya.

—Et quoi que tu lui as répondu, voyons, dis?

—J’ lui ai dit qu’alle était ben honnête, que ça allait sur mon ordinaire.

M. Fauche faisait claquer sa langue au palais.

—Bon... bon... tu ferais mieux de prendre attention à ne point t’inonder les sabots.

Tantin riait d’un rire sans bruit de brochet.

—Les sabots... Ah! ben!... Ah! ben...

M. FAUCHE ET LE CHINOIS COIFFÉ D’UN MOUCHOIR A QUATRE NŒUDS [(P. 12)].

Et quand il fut certain que M. Fauche était remonté à son atelier, il descendit vers la marine, moulinant des bras, pour raconter son histoire à Fré D’siré. De loin il le hélait; mais le sourd demeurait le marteau en l’air, sans bouger. Alors, traînant ses sabots, il venait à lui mystérieusement et lui coulait dans l’oreille:

—Ecoute eun’ miette. T’as vu à t’à l’heure la petite dame d’ chez Moya? Ben, v’là.

Encore une fois sa grande bouche de brochet demeurait ouverte dans un rire sans fin.

—J’ te dis qu’à mon âge naturel ça s’rait pas passé comme ça. On s’aurait causé, et puis... Dame!

—T’es assoti, fit le sourd.

Fré D’siré ne pouvait décapiter un œuf sans se carrer comme un hercule. Ça lui était resté du passé; il aimait raconter qu’au régiment il avait «tombé» tous les hommes, sans excepter le colonel. Il gonfla le dos, troussa ses manches de chemise jusqu’aux biceps, apparut à Tantin Rétu dans la majesté de sa force. Et il le secouait par les épaules comme un prunier.

—T’entends-t’y! T’entends-t-y? Faut je m’y mette, à ce mât! Et quand c’ sera fait, t’iras le dire à mes amis du gouvernement pour qu’i m’ donnent eun’ pension que j’ te dis, bougre de nom!

On pouvait dire encore une fois que la marine était en pleine activité.

V

Quatre heures du matin. Un brouillard bleu finement fume sur le fleuve. Le jour vient regarder au-dessus des monts si les gens du village sont déjà éveillés. Il voit là, dans la barque deux hommes debout, aux plis lourds des cabans. Jean Fauche a tiré son feutre sur les yeux et Bellaire, l’homme qui a été en Chine, s’est entouré la tête d’un quatre-nœuds: Bellaire est sujet aux rhumes de cerveau. Le jour rit doucement de les voir déjà à cette heure sur le fleuve quand tout le monde dort encore. Même le coq du clocher demeure immobile: la campane ne sonnera la diane des âmes que quand une petite spirale de fumée aura tire-bouchonné du toit de la cure. Et c’est très bon, ce grand paysage bleu qui tremble au fond du brouillard, si léger qu’on n’aperçoit devant soi que de l’air et de l’eau.

Il y a déjà une demi-heure qu’ils sont là, jetant leur ligne; et quand la ligne de M. Fauche va à droite, celle du Chinois aussi va à droite. Le fleuve les entraîne, les flotteurs dérivent, et alors Jean Fauche d’un coup de poignet fait siffler sa ligne en l’air. Celle de Bellaire siffle également. Bellaire est comme la doublure des gestes de son ami: il le regarde du coin de l’œil pour l’imiter. Quelquefois une touche fait danser le bouchon, un poisson tire dessus; M. Fauche attend le bon moment pour donner le coup de poignet. Et houp! C’est un barbeau qui au bout de la ligne bat de la queue. Bellaire par imitation très vite à son tour fait sauter la ligne. Mais rien, pas le moindre goujon.

Il faut voir comme délicatement Jean Fauche sait détacher le poisson. Il lève le couvercle de la bannette et le barbeau peut barboter en famille avec le reste de la pêche. Il arrive aussi qu’il vient du brochet à l’hameçon: celui-là n’est point commode à capturer: la ligne danse, plie, vole en l’air: à la fin cependant l’adroit M. Fauche en a raison.

De petits nuages nacre de perle boursouflent le ciel, à la crête des monts d’en face. Le matin descend dans la vallée par un chemin de roses, comme un roi. Une rougeur se reflète au loin sur les maisons, de l’autre côté du fleuve. Et à présent de légers ballons de fumée commencent à rouler sur l’eau, comme de la nuit qui s’en va à la dérive. Un petit vent frais fait des trous clairs en haut.

Alors un rideau s’agite à l’une des fenêtres de la Truite d’or. Des roses ont fleuri la vitre, comme si le matin qui entrait partout était entré là aussi. Et Noémie Larciel regarde ce singulier garçon de Jean Fauche qui l’autre jour se tenait penché sur ses pots de fleurs pour ne pas avoir l’air de l’entendre et qui, depuis, lui fait envoyer des roses tous les matins par le Vieux Tantin.

Elle lui trouve belle mine sur sa barque: le Chinois à côté ne lui vient pas à l’épaule: et tout à coup il jette la ligne: la ligne caracole en lacets et semble vouloir décrocher les petits nuages roses du ciel.

Le visage aux yeux de sommeil demeure un instant derrière le rideau. La Meuse doucement boit la chaleur matinale: les vapeurs, en longues spirales de fumées, rasent l’eau toujours plus loin. La montagne, à contre-matin, est fluide et mauve, noyée dans du rêve. Les petits nuages roses s’effeuillent comme un bouquet: il n’en reste bientôt plus qu’un qui tourne la boucle de l’île. Doucement le rideau retombe: il semble faire un peu plus silence dans toute la nature. M. Fauche repose sa ligne et allume une pipe. Il cligne des yeux vers la fenêtre. Il pense qu’il y a derrière le rideau, dans l’ombre fraîche de la chambre, une amusante petite chose de vie. Mais rien ne bouge: le sommeil a fermé les paupières qui tout à l’heure étaient levées. Quand un peu plus tard la fenêtre s’ouvrira, la barque aura disparu.

VI

M. Fauche avait trois barques: l’une, longue, effilée, avec son réservoir à poissons dans le milieu, lui servait à pêcher; avec l’autre, plus lourde, arquée de nervures fortes, il allait jeter l’épervier en pleine eau, là où il n’y a plus d’îles. Il attendait que Fré D’siré se fût mis à son mât pour naviguer avec la troisième. Mais sans doute, comme il y a un temps pour le passage des grues, des sarcelles et de la grive, le moment n’était pas venu encore pour commencer ce grave travail. Le sourd prenait ses mesures, passait ses paumes râpeuses sur le bois et attendait comme attendait son maître, comme le printemps attendait que ce fût l’été.

Tantin, de son côté, ne se montrait pas pressé: il avait confiance, il était sûr que la besogne, une fois entamée, ne chômerait plus. L’affaire était d’en finir avec les clous et la peinture du bachot à Moya, l’hôtelier; et, avec Fré D’siré on pouvait à la rigueur savoir quand une chose était commencée, on ne savait jamais quand elle finirait. Tantin Rétu trouvait qu’ainsi la vie était bonne. Il continuait à verser ses arrosoirs dans ses sabots; il fumait ses vingt pipes par jour; et comme il avait trouvé l’autre soir une pauvre petite chienne errante à sa porte, il l’avait adoptée et l’habituait à marcher derrière ses talons.

AH! QUEL VILAIN MOT, M’SIEU TANTIN [(P. 14)].

Si elle était venue par la grande route ou par les sentiers de la montagne, personne n’aurait pu le dire. Tantin, en rentrant, l’avait aperçue, couchée sur son seuil. Jamais ça ne lui était arrivé d’être attendu par quelqu’un, bête ou créature; et pour la première fois de sa vie il avait eu l’émotion de se sentir bon à quelque chose. La chienne, avec des yeux humbles et frais, l’avait regardé en agitant la queue. Elle avait le dos et les côtes en cerceau: il lui avait fait une place près de son lit dans la maison. Et au bout de deux jours il l’avait appelée Finette.

Finette à présent ne le quittait plus. Elle semblait, en ayant perdu tant d’autres, craindre de perdre à son tour celui-là. Et il lui parlait; elle le regardait de ses prunelles humides en agitant son bout de queue; tous deux se comprenaient. Sa venue, d’abord, avait agité les autres chiens de la marine. Ils étaient deux, le petit spitz de la vieille Hollemechette, sournois, museur et rusé, et le fox à trente-six pères des Moya, faraud et rageur, avec une tache d’encre comme de grosses bésicles autour des yeux. Très vite, d’ailleurs, l’un et l’autre s’étaient montrés bienveillants.

Noémie Larciel, de la terrasse de la Truite d’or où, en petite robe rose, elle se posait entre deux envolées vers la montagne, s’amusait beaucoup de cette animation du port. Tantin quelquefois, ses arrosoirs au bout des bras, se plantait près de la bâche, salivant sur sa pipe, et d’une voix mouillée disait avec un clin d’œil:

—Alle est eun’ miette carnassière... Pour sûr qu’alle l’est. Mais les bêtes, ça n’a pas de raison, pas vrai, moiselle?...

Noémie n’avait pas compris tout de suite.

—Carnassière?

Alors, retirant sa pipe de sa barbe, la bouche écarquée, sa grande bouche de brochet, il lui avait expliqué.

—Ben sûr, carnassière.

—Ah! quel vilain mot, m’sieu Tantin!

—J’ dis pas non, mais voilà, ça s’ dit. J’ dis point autrement que les autres y disent.

Et il l’admirait rebrousser, de sa petite main aux doigts d’enfant, le jaune poil rêche de la chienne. Il en avait bon au cœur.

Noémie tout de suite était devenue le rire frais de l’hôtellerie. C’était le temps du chômage pour les Moya: il ne venait un peu de monde qu’à la saison des prunes, et plus tard aux mois de la chasse. Quelquefois quelqu’un entrait prendre une chope au comptoir et puis ressortait. Le soir seulement on était une tablée de six à huit, buvant du péquet et jouant aux cartes, dans le grand silence du village. Fauche, le grand Cortise, Bellaire étaient des habitués. La veillée se prolongeait à abattre du poing les cartes sur la table. A minuit Bellaire se levait. M. Fauche et Cortise demeuraient les derniers. Et tout de même à la fin le grand Cortise à son tour, droit dans ses guêtres, détalait.

Noémie, dans un demi-sommeil, l’entendait de sa grosse voix ronflante chanter sur la route: quand celle-ci montait, la voix montait avec elle, et puis, après un petit temps, la route tournait. Un pas qui battait la marine, une porte qui se fermait: c’était Jean Fauche qui à son tour rentrait.

Cortise était un vrai gars de la montagne, chassant, tendant aux grives, coupant lui-même son bois. Il habitait devant le fleuve, à une demi-heure de la Truite d’or, un petit chalet qu’il s’était construit à mi-côte. Il avait sa barque à l’eau comme M. Fauche. C’étaient, en somme, des heureux de la terre.

Cependant Jean Fauche était plus simple que Cortise. Celui-là, avec son dandinement, sa grosse vie bruyante, ses éclats de voix et ses grands gestes, avait un air suffisant et luron qui déplaisait à Noémie. Personne ne montait au chalet qui n’en descendît la tête à l’envers, tapé par ses bourgognes et ses petits moselles. Noémie ne lui pardonnait pas d’avoir, un jour qu’elle passait, poussé le coude à M. Fauche en claquant de la langue. Celui-ci, au contraire, réservé, les yeux doux, un peu en dedans, comme on disait, lui inspirait de la confiance. D’ailleurs, il s’apprivoisait; à l’heure de l’arrosée, ses manches de chemise gondolant au vent du matin, il levait la tête par-dessus la haie et lui tirait son coup de chapeau. Une fois elle avait répondu:

—Bonjour, m’sieu Fauche.

C’était un commencement de connaissance. La vieille Hollemechette estimait qu’il pourrait bien s’en suivre quelque chose. On était libre de ne pas penser comme elle.

VII

Noémie maintenant savait par Tantin que cet ours de M. Fauche après tout était un brave cœur. En le prenant à son service, il lui avait acheté un lopin de terre avec une petite maison. Tantin, dans ce pays de rocs, avait été carrier: un éboulement lui avait cassé les reins; il n’y avait pas d’autres raisons; et il répétait:

—Ça c’est un homme! Y en a pas comme ça! Pour sûr, en a pu!

TIENS, M’SIEUR FAUCHE, VOUS VOILA DONC? DIT-ELLE [(P. 18)].

Dans sa ferveur, encore une fois, il renversait son arrosoir dans ses sabots.

Tout de même Noémie restait un peu troublée. L’autre fois, la vieille Hollemechette lui avait révélé que ce n’était pas pour rien que M. Fauche partait tous les quinze jours pour la ville, avec sa sacoche et son panier de poissons.

—Ce qu’i va-t-i faire à la ville, c’est point moi qui vous le dira, et pour sûr, i vous le dira point non plus.

Cette commère de Hollemechette avait eu alors un gloussement comme une poule qui a laissé tomber son œuf.

On ne savait plus depuis combien de temps elle habitait sa maison du bord de l’eau, à dix mètres au-dessus de Jean Fauche. Le bon Dieu de l’église était moins vieux qu’elle; et elle vivait là, seulette, sarclant son jardin, nettoyant son carreau, une cendrinette par-dessus ses cheveux, aux écoutes du bruit qui venait des ménages.

Noémie n’aurait jamais cru qu’un homme pût avoir une vie à la fois plus dissimulée et plus franche. Il se levait à trois heures, détachait sa barque, allait jeter la ligne aux endroits où il avait amorcé la veille ou bien il partait relever ses nasses et ses verveux. Le soleil n’était pas levé, le matin frisquet lui coulait dans le sang comme du lait. Il goûtait là une sensation qu’ignoraient les pauvres diables harassés des labeurs de la veille et pour qui le sommeil est toujours trop court. Le brouillard remontait, une petite chaleur passait et M. Fauche rentrait amarrer sa barque, comme un homme qui a gagné sa journée. Après cela, il ne lui restait plus qu’à arroser ses parcs et à regarder passer les bateaux. Quelquefois, dans l’après-midi, on le voyait enfiler la route et marcher jusqu’au chalet du grand Cortise. Ils ne manquaient pas de sujets d’amusement. On vidait des bouteilles, au frais sous la tonnelle épaulée au mur en moellons de la terrasse. De là, la vue s’étendait au large, jusqu’aux îles: ils riaient des pauvres petits pêcheurs assis sur la berge et qui, après des heures, finissaient par attraper un grévis. Ceux-là ne payaient pas licence: ils ne possédaient pas de sûrs engins, achetés bon prix chez le marchand. Les barbeaux, les chevennes, les brochets avec leur rire aux dents de scie venaient à un pas les narguer. Et l’un et l’autre, grands draîneurs de poissons, se racontaient leur pêche du matin. Tous deux par habitude trichaient un peu sur le poids. Il y avait là aussi à quelques brasses du chalet, un grand fond où, à la chauffe de l’après-midi, ils aimaient tirer leur coupe. L’eau verte frangeait leur nage, soyeuse, berçante et lourde. Tout le fleuve roulait sur leurs plongées. Ils fendaient les nuages d’argent, les chevelures vertes des monts, l’énorme criblée de soleil qui piquetait le fleuve d’un frétillement d’ablettes. Après des heures à jouer comme des marsouins, enfin ils remontaient se sécher, échoués dans les joncs de la rive. On pouvait dire que c’étaient là de pleines journées de fainéants.

Noémie estima que de ce train-là, M. Fauche ne devait pas faire beaucoup de peinture. Et c’était la vérité: M. Fauche, comme Fré D’siré avec son mât, était toujours sur le point de commencer quelque chose. Et puis il attendait au lendemain: ensuite arrivait le samedi. Hollemechette invariablement était sur le pas de sa porte quand Jean Fauche, avec sa sacoche et sa bourriche à poissons, partait pour la ville.

VIII

Il était bien huit heures quand, ce matin-là, Noémie descendit prendre sous la tente son café du matin. Elle s’était beaucoup fatiguée la veille à courir dans la montagne: elle avait été cueillir pour son herbier des euphorbes et des sceaux de Salomon à la lisière d’un bois, très loin. Les brassées d’éthuses, de jacobées, d’anthémis, de centaurées et de sauges qu’elle avait rapportées parfumaient sauvagement la salle à manger de la Truite d’or.

Madame Moya, très grosse, les bras nus, ses poings aux hanches, guettait sur le pas de la porte la rentrée de son mari qui était parti s’approvisionner à la ville. Moya était de ceux de qui l’on peut dire qu’une fois sortis, on ne sait pas quand ils rentreront.

AU REVOIR, M. FAUCHE... BIEN DU PLAISIR [(P. 19)].

—Ah! mamzelle Noémie, fit-elle, c’est-y pas de quoi vous tourner les sangs? Moya est parti à la montée du premier train du matin et y a pas d’apparence qu’y revienne avant le train d’onze heures. Sûrement il est quéque part à boire des chopes à la ville ou à regarder pêcher les gens par-dessus les ponts. C’est-y pas un malheur? D’autant que j’ai à ce midi M. Cortise et ses amis à dîner.

Elle cligna de l’œil.

—C’est pas M. Fauche qui manquerait sa rentrée du lundi; je l’ai vu passer à t’à l’heure. J’ sais pas pourquoi on lui en veut, à c’t’homme: ses affaires sont pas les nôtres, pas vrai?

—Et M. Fauche est de la partie, madame Moya?

—Pour sûr. M. Cortise et lui, c’est comme l’ongle avec le pouce.

Noémie finit de tremper ses dernières mouillettes. Justement passait Tantin avec ses arrosoirs, traînant Finette derrière ses sabots; le fox et le spitz venaient ensuite. Jamais la marine n’avait déployé plus d’activité. Le sourd tapait des coups de brosse dans la panse de la barque. La pointe d’un grand nuage blanc arrivait voir au-dessus de la montagne d’en face.

—Bonjour, m’sieu Tantin! Déjà au travail?

—Bé, dame! L’ bon Dieu nous a mis pour ça sur la terre. Et tout d’ même, c’est cor’ pas nous qui l’avons le plus dur.

Il joignit ses mains en cornet et cria à Fré D’siré:

—Hé! D’siré! C’est-y point vrai que ça n’est pas nous qui l’avons le plus dur.

D’un grand geste, l’autre brandissait sa brosse:

—N’ dirais point ça si tu travaillais comme moi, feignant!

Noémie prit une tranche de pain et se dirigea vers le fleuve. Chez M. Fauche, les rideaux battaient au vent dans le carré de la fenêtre ouverte. Une bonne paix fraîche venait des chambres. La vieille servante Manette, le dos en boule, balayait le vestibule, roulant les petits tas de poussière au jardin.

Noémie s’avança à la pointe de l’embarcadère où abordait le passeur et se mit à émietter du pain. Tous les petits poissons, avec leurs bouches carrées, pointaient du fond; elles s’ouvraient roses et claires, comme des fleurs; et chacun donnait un coup au pain qui descendait et remontait. A la fin un gros poisson d’une goulée l’avala. Et une bulle d’air crevait à la surface, au centre d’une infinité de petits cercles comme un jeu de bagues. Le soleil déjà était haut; l’ombre se reculait de l’autre côté de la montagne. On voyait sous l’eau comme au fond d’une âme.

IX

Une bouffée de tabac tout à coup tournoya, parfuma l’air derrière elle. Elle se retourna; c’était Jean Fauche qui était sorti de sa maison et à pas légers dans ses pantoufles, venait jusqu’au débarcadère.

—Tiens, m’sieur Fauche, vous voilà donc rentré? disait-elle.

Il la regarda de côté comme si elle aussi allait avoir le rire sournois des femmes qui sur le seuil des portes, faisaient danser leur savate au bout de l’orteil quand, rentrant de la ville, il passait dans les ruelles.

Il fut surpris de la voir toute sérieuse, les yeux posés droits sur les siens avec honnêteté. Il tira sur sa pipe; il était un peu gêné, les paupières plissées, et maintenant il avuait vers l’autre rive.

—Bien oui... On va, on revient, dit-il.

Il parlait comme un homme qui n’attache pas plus d’importance à la réponse qu’à la question.

Le grand silence bleu du matin les enveloppait; une voix dans la montagne semblait descendre du ciel. Chez Hollemechette la pendule sonna dix coups.

Il eût bien voulu lui dire quelque chose à son tour, mais il ne trouvait pas les mots. Il regardait monter du fond les goujons qui arrivaient piquer au pain. Comme elle se penchait un peu, la clarté rose de son visage sous le grand chapeau de paille tremblait en longs vermicelles dans l’eau. Le frétillement d’argent des poissons ensuite glissait sur son image, et ressemblait au rire de ses dents. Après tout mieux valait peut-être se taire: il n’aimait bavarder qu’avec son ami Cortise. Celui-là, d’ailleurs, savait parler pour trois.

M. Fauche serait resté ainsi longtemps à observer le manège des poissons si tout de même à la longue il ne s’était senti devenir ridicule. Une onde de sang lui courut sous la peau. Il retira sa pipe de sa bouche.

—Ça ferait déjà une friture, dit-il enfin, en riant timidement.

D’un tour de bras, elle jetait très loin un dernier morceau de croûte, et elle disait:

—Oh! moi, je n’aurais pas le courage. C’est bien trop joli en vie.

La croûte plongea.

—C’est un chevenne, fit Jean Fauche, je reconnais la touche. Mais le pain, ça n’est pas de son goût. Lui faut de l’avoine, du sang caillé ou du fruit, n’importe quel fruit, cerise, groseille, raisin.

Maintenant il ne tarissait plus: il aurait discouru pendant des heures sur les diverses manières de capturer le poisson. Il amorçait avec du pain de chènevis s’il s’agissait du barbeau. Mais tout de même le barbeau est têtu: à l’arrière-saison, quand l’eau se froidit, il ne mord plus au chènevis: alors le ver est préférable. Le goujon, lui, se pêche sur fin gravier à 50 ou 60 centimètres d’eau. On gratte un peu le gravier. C’est des vers aussi qu’il lui faut.

Quant au brochet, on l’amorce au poisson mort; on descend au milieu du fleuve; on tape à droite et à gauche. Le brochet a des yeux d’homme pour voir au-dessus de l’eau. Il faut lui donner confiance, pas de ligne trop grosse, un fin crin marin, ou un fil de cuivre mou, bien recuit. Une fois, par un temps de grand vent, il en avait pris un de vingt-cinq livres. Il avait déroulé trente mètres de ligne. Pendant plus d’une heure il avait dû travailler à l’amuser et à le flatter pour le noyer.

—Noyer le poisson? fit Noémie.

LA LESSIVE FRAICHE TOUTE AZURÉE DE CIEL [(P. 22)].

—Ça se dit. On noie le poisson à force de le lasser. Mais allez! il sait se défendre: c’est une vraie lutte à qui aura le dernier mot. Et quelquefois c’est le pêcheur qui se noie... Il y a là-dessus des histoires. Tout le monde vous contera celle de Jean le Châlé, le plus vieux pêcheur du pays et qui connaissait tous les tours. Le Châlé n’avait jamais moins de cent livres de poisson dans sa bannette. Il se levait à trois heures du matin l’été, au petit jour l’hiver; y avait personne pour attraper comme lui des brochets. Eh bien! une fois, c’est le brochet qui a tiré le plus fort. On a vu au matin la barque filer à la dérive. Quand on repêcha le Châlé dans la journée, il était enficelé dans ses trente mètres de ligne.

Noémie l’écoutait parler, les sourcils hauts.

—M. Fauche, dit-elle singulièrement, est-ce que le vieux Châlé aussi allait porter son poisson à la ville dans un petit panier?

Elle était sans ironie; un pli lui fronçait les sourcils, une légère ride d’impatience, comme si elle se vengeait d’avoir été jouée par lui.

—Pourquoi me demandez-vous cela? fit-il.

—Parce qu’alors il y a peut-être quelqu’un qui l’aura regretté.

Elle partit en sautant sur un pied, puis sur l’autre. Sa robe rose se gonflait comme un petit nuage au matin. Son chapeau de paille lui était tombé dans la nuque, rond comme un soleil. Quand elle fut un peu loin, elle se retourna et cria dans ses mains, en traînant la voix.

—Au revoir, monsieur Fauche... Bien du plaisir.

Elle avait une grâce gamine et envolée de petite fille en vacances. Son rire sonnait la gaîté du merle dans les pommiers.

Et, à son tour, avec la main, il la saluait, ennuyé que la vieille Hollemechette se fût avancée sur sa porte pour mieux les voir l’un et l’autre. «Quelle sotte idée j’ai eue de lui envoyer des roses, songeait-il. A présent elle se moque de moi.»

Il remonta vers sa maison et comme là-haut il ouvrait la fenêtre de son atelier, il entendit la petite chanson qu’elle chantait en tournoyant aux lacets de la montagne. Il ne comprenait pas les paroles de la chanson.

X

Cette bonne âme simple de Noémie avait une grâce de nature à laquelle on ne résistait pas. Les gens tout de suite l’avaient aimée comme une enfant du pays. Ah! elle n’était pas fière, celle-là! Et brave donc, et honnête! Tout le monde maintenant savait que les médecins l’avaient envoyée dans la montagne pour se remettre d’une grave anémie.

Si du moins elle avait pu emmener sa petite classe de la ville pour courir ensemble les bois! C’est ça surtout qui la tourmentait! Elle leur aurait appris les essences, la germination, la vie des bêtes. Avec de la couture, des notions ménagères et de la sagesse, il n’en fallait pas plus pour faire de bonnes femmes. Noémie exprimait là des idées qui n’avaient rien de commun avec la pédagogie. C’était une petite tête personnelle et volontaire et elle la portait droite sur ses épaules, aussi haut qu’elle pouvait.

Il arriva que tout de même, au bout de la troisième semaine, elle eut une petite classe qu’elle s’était faite avec les petits garçons et les petites filles d’en haut qui n’en avaient pas.

Ils avaient poussé là comme la graine des terrains incultes, au hasard du vent et de la vie. Les parents disaient qu’après tout eux-mêmes avaient bien vécu sans savoir signer autrement que d’une croix les papiers que leur apportait le garde champêtre. Et pour ce qui était de chiffrer, ils taillaient des encoches dans un bâton: le compte se faisait aussi bien qu’avec de la craie sur une ardoise.

C’étaient surtout les carriers d’un hameau à mi-côte, perdu derrière un bois de seigneur, qui raisonnaient ainsi. La vie leur était rude: ils habitaient sous des toits de chaume, avec un petit champ conquis sur le schiste et qui leur donnait des fèves et des pommes de terre.

Noémie tous les matins montait jusqu’au hameau. Elle frappait dans ses mains et de derrière les haies, à petits talonnements de pieds nus, il sortait des enfants à la file comme les gorets roses que le pastoureau mène à la pâture. Cela s’était fait à petites fois, en causant avec les mères: les fèves non plus ne poussaient pas tout d’un coup.

Une, deux, une, deux, tous les petits pieds ensemble battaient le sol; et en bande on partait pour la lisière du bois. Ensuite elle les asseyait sur un rang, les mains aux genoux, et elle leur contait des histoires, leur apprenait à compter jusqu’à vingt. Elle leur enseignait aussi qu’il fallait aimer l’oiseau qui mange les mouches, le chat qui prend les souris, le chien qui est le compagnon de l’homme.

C’étaient là, après tout, des choses un peu nouvelles pour ces petites têtes sauvages aux yeux noirs comme des baies de prunellier. Quelquefois elle disait, comme à l’école là-bas:

—Que celui-là qui a compris lève la main.

Et elle levait elle-même la main.

Presque toujours les filles avaient compris avant les garçons, plus lourds et distraits, regardant bouger des proies dans le taillis.

Il fallait voir comme elles étaient toutes là, le cœur tendu et la bouche ouverte, avec un feu dans leur prunelle ronde. Toutes les petites mains sales se levaient à la fois comme les oisillons au bord du nid lèvent leur bec jaune quand la mère oiselle leur apporte la becquée.

Noémie s’était prise de bonne amitié pour ces petites pauvres qui sentaient la bruyère et la fumée des âtres. C’étaient aussi de petites pauvres que se composait sa classe à la ville, mais elles n’avaient pas, comme celles-ci, l’air libre de la montagne: elles inclinaient sur l’épaule de pâles visages de souffrance. Elles lui en étaient d’autant plus chères. Il avait vraiment fallu l’ordre des médecins pour qu’elle se décidât à les quitter. Et elle se rappelait le jour, où elle leur annonça qu’elle allait être momentanément remplacée par une autre maîtresse. Elles se pendaient à sa robe, lui baisaient voracement les mains en pleurant et criant comme si jamais elle n’eût dû revenir. Ah! la bonne et tendre humanité que celle qui, pour avoir le courage de vivre, ne possède que son cœur!

IL Y AVAIT TOUJOURS UNE MÈRE QUI GUETTAIT NOÉMIE POUR UNE ENFANT MALADE [(P. 24)].

La classe au hameau durait une heure. Il était temps de finir quand l’une après l’autre, les filles se mettaient à battre de l’œil et que les garçons se talochaient. Alors Noémie encore une fois tapait dans ses mains et la bande comme un vol de moineaux se dispersait. Il y avait toujours une jatte de lait frais pour la petite robe rose avant qu’elle redescendît de la montagne.

Le bâton ferré à la main, Noémie se lançait sur les pentes, chantant sa petite chanson. Ses brodequins à clous, lacés étroitement, s’emboîtaient aux saillies. En piquant la roche à la pointe du bâton, elle allait, sautillait de bosse en bosse.

Les gens d’en bas levaient la tête et lui faisaient signe de prendre attention. Elle agitait comme un drapelet son mouchoir, toute petite et volante comme les demoiselles aux ailes bleues qui ondulent au-dessus des roseaux.

Et toujours la petite chanson vibrait, frémissait comme le chant de l’alouette dans la nue.

Va, va, petite chose de la vie
Comme la graine sortie du van,
Tourne au vent de la folie,
Sois la chose folle qui tombe d’un ciel.

Quelquefois la voix tremblait un peu comme le pied aux passages dangereux; et de nouveau ensuite, l’alouette filait son clair grisollis, et c’était vraiment la petite chose folle qui semblait tomber du ciel.

—Ah! mamzelle, disait madame Moya quand, toute chaude de sa course, les cheveux en cardées, des échardes plein les mains, elle rentrait enfin dîner, pour sûr il vous arrivera malheur! Pensez donc, si le tournis vous prenait!

—Que nenni! ma bonne mâme Moya, j’ai la tête solidement plantée sur les épaules. Vous savez bien que je suis un garçon.

—Tout de même...

C’était plaisir ensuite de la voir à petites quenottes féroces dépecer sa côtelette, avec deux filets de jus lui mouillant les coins de la bouche.

—Ah! que c’est bon, mâme Moya! riait-elle. J’ mange! j’ mange! Je m’ fais du beau sang rouge. Il me semble que je l’entends chanter en moi comme les petits ruisseaux à bouillons clairs qui descendent de la montagne. Allez! Je n’ai pas toujours le temps de manger à ma faim à la ville! Faut se lever au petit matin, galoper dans la pluie, la neige. Il y a des fois que mes jupes fument comme une lessive, quand je me sèche près du poêle! Et quand vient midi, l’appétit s’en va de songer qu’il y en a parmi mes petites qui ont à peine une bouchée à se mettre sous la dent. Tout n’est pas rose dans le métier!

Et un peu de mélancolie lui venant à la pensée de la rentrée, elle tenait droits ses yeux devant elle.

—Bon! bon! Vous tourmentez pas d’ici-là! disait l’hôtelière. C’ sera toujours assez tôt quand le moment sera venu.

—Allez! vous avez bien raison. Mais voilà, mes petites, vous le savez, c’est comme une part de moi restée en arrière. Et alors, de demeurer ici ou de repartir, je ne sais plus ce qui me tient le plus au cœur.

Elle avait pris l’habitude de patoiser, avec l’accent brusque et chantant qu’ils avaient tous et qui leur roulait aux dents comme les pierres de la montagne leur roulaient sous le pied. Elle se sentait ainsi plus près de leur humanité cordiale, dans leur vie confiante et courageuse. Eux aussi, avec leurs gros cœurs simples, s’apprivoisaient plus facilement à cette musique rude qui leur sonnait aux oreilles des airs connus.

XI

Et puis c’étaient les bonnes après-midi de soleil. Elle enfilait l’une des trois venelles qui partaient de la marine, longeait les murs bas en moellons du pays qui bornaient les clos, s’arrêtait un instant à humer la fine odeur des pois fleurissant les ramettes. Çà et là, Noémie poussait une barrière: un vieil homme doux, sa cloche de paille dans la nuque, en bras de chemise, binait ses salades, sarclait ses plants de carotte ou de pourpier.

—Tiens, c’est-y ben vo, mamzelle? Mais n’ tez donc pas dans l’ mitan de la porte, la femme est là qui défourne; s’ ra ben contente d’ vo dire eun’ petite parole d’amitié.

—Laissez donc, j’ fais qu’entrer en passant. Ah! y a promesse de rapport... Pour sûr, vous aurez de l’agrément de votre jardin, c’te année.

—Y pousse dà! y n’ fait que c’ qu’y doit faire, pas vrai, mamzelle? C’te garce de terre n’ vous rend jamais qu’approchant tout le mal qu’on s’ donne pour en retirer l’argent et la graisse qu’à vous coûte. Si tant est seûment qu’y pourrait tomber un peu d’eau à cause d’ la sécheur!

Tous les petits champs s’émaillaient comme des chemins de procession, avec des cœurs de pensées, des iris bleus et des lys safran entre les groseilliers, les cassis et les poiriers en pyramide. Des plants de fraisiers déjà se nouaient. Les choux commençaient à rondir. C’était une bénédiction comme tout montait! La terre légère et blonde bleuissait dans l’ombre. Les derniers pommiers ressemblaient à des mariées avec leurs bouquets roses et blancs. Et de la prairie il venait une senteur d’herbes mûrissantes.

Tout le monde au village, malgré ses peines, était heureux. On ne pensait plus qu’à regarder travailler le bon Dieu. Par-dessus les petits murs, les vieux fumaient leur pipe en causant avec les femmes qui buandaient ou coupaient de la fourrée pour la vache. La lessive fraîche, toute azurée de ciel, herbait sur l’épine en fleur des haies. La lumière était jeune, fluide, amoureuse et semblait avoir été aussi lavée à la rivière. C’étaient les chats qui étaient contents, le dos en boule au soleil!

ELLE LE REGARDA DANS LES YEUX PROFONDÉMENT [(P. 25)].

Noémie était une connaissance partout où elle passait. Elle poussait en riant la tête dans les chambres. Elle écartait les feuillages derrière lesquels une aïeule dans sa cahière tenait ses mains ouvertes sur ses genoux. Un vent chaud doucement soufflait sur les berceaux. Tout était prêt pour l’été qui arrivait par les chemins d’en haut. Les perches à haricots en faisceaux s’appuyaient au tronc du noyer, près des hangars où s’épuisait le bois de l’hiver. Les échelles près des chêneaux du toit attendaient que la poire fût mûre. On vivait là comme en de petites arches de Noé. Et les courtils sentaient bon les ramons et les bottes de genêts fraîchement coupés pour la chauffe des fours à pains. Une odeur tiède de miel et de résine levait par bouffées. Noémie, du battement fin de ses narines, s’en grisait, les yeux à demi fermés, avec une sensualité de petite chatte qui boit du lait. C’était si lointain, cela venait du fond des âges, ce fumet de bois et de soleil, comme l’âme antique de la terre! Elle redevenait la petite paysanne de sa race à le sentir passer dans l’air. Et des souvenirs remontaient: elle se rappelait que, toute petite, sa mère quelquefois l’amusait de l’histoire d’une grand’tante, tante Pépète, qui avait des cochons et vivait, très vieille, toute seule, ayant perdu les siens, dans un village de l’Ardenne. Sa mère était morte et elle n’avait jamais connu la grand’tante Pépète.

Noémie visitait l’enfant au berceau. Elle apprenait aux fillettes à tresser de légers ouvrages de sparterie. Une fois elle avait coupé une robe pour une fille pauvre, la fille aux Mangombrou qui se mariait. Elle avait l’art de s’utiliser pour les vieilles et les jeunes, toute bruissante de vie claire, avec un peu de tristesse qui parfois reperçait.

—Bien, mamzelle, qu’avez? disait-on en s’apercevant de la petite ombre qui lui ennuageait les yeux. Avez-t-y de la peine?

Aussitôt elle se reprenait d’un bon rire vaillant et avec une petite secousse de la tête, répondait:

—Bien une idée... On a toujours tort, pas vrai, de penser à ce qui n’est pas la minute présente.

—Bien sûr... Avec ça que la vie n’est déjà pas si longue!

C’était la philosophie des pauvres et elle s’efforçait de l’avoir comme eux. Sa vie doucement tremblait en elle à l’idée de toute la joie qu’il y a sur la terre pour ceux qui n’ont rien et qui trouvent le moyen d’être riches de bon cœur et de bonnes œuvres envers d’autres qui ont encore moins qu’eux. Elle mettait toute sa force à se guérir rapidement pour recommencer là-bas l’existence. Elle ne ressentait plus qu’à intervalles irréguliers le brisement physique qu’elle traînait à la ville. C’était comme la griserie d’un grand courant de vie fraîche qui la renouvelait.

XII

Les pauvres filles comme elle, obligées très jeunes de tout tirer d’elles-mêmes, ont d’infinies ressources. Elle connaissait de sûres recettes pour les petits maux. Elle savait les vertus des plantes et comment elles doivent être employées pour les brûlures, les rhumatismes, la colique, l’esquinancie et les maux d’estomac. Ces bonnes gens, au cœur de la nature, en étaient bien moins instruits qu’elle. Maintenant elle n’allait plus à la montagne sans en rapporter une abondante cueillette de simples. Elle les mettait sécher à une corde qu’elle avait fixée en travers de sa fenêtre et où par bottes pendaient les valérianes, les menthes, les romarins, les sauges, les scrofulaires, comme dans la boutique de l’herboriste. M. Fauche parfois levait le nez et regardait avec inquiétude si le vent n’en soufflait pas la graine dans son jardin.

Il y avait toujours une mère qui guettait Noémie Larciel par-dessus son mur pour un enfant malade. Le médecin habitait à deux heures du village et naturellement il faisait payer l’usure des roues de son cabriolet. On était content d’en être quitte avec une décoction d’herbes que Noémie elle-même allait cueillir le long des talus. Elle commençait par prendre l’enfant entre ses genoux, lui tâtait le pouls, examinait la langue, regardait au fond des yeux comme elle faisait à la ville, avec les petites de sa classe qui, elles aussi, n’avaient que leur grande amie pour médecin.

Dans la maison alors, le silence était si grand que la petite souris en profitait pour grignoter une croûte roulée sous le bahut. La pendule battait lentement dans sa gaine comme un cœur blessé. Il venait quelquefois une autre mère du voisinage qui avançait sa tête contre la vitre. Et Noémie, en maniant cette précieuse essence de vie, avait le visage pensif du destin. Mais ensuite la souris pouvait bien s’en aller, car tout à coup des sabots battaient comme des tambours dans la chambre. C’était la famille qui rentrait après la consultation; et maintenant tout le monde parlait et riait à la fois, comme s’il avait suffi des quelques mots du médecin en robe rose pour mettre le mal à la porte. On pouvait repasser le lendemain, on était sûr que l’enfant jouait quelque part, du côté des fumiers.

Tout de même il était arrivé une fois que vraiment c’était une mauvaise fièvre.

ET CETTE FOIS ELLE POUVAIT REGARDER PAR-DESSUS LA CLOCHE DE PAILLE [(P. 27)].

Le Spirou, le fils des Mangombrou, avait douze ou treize ans, on ne savait pas au juste: un dimanche de ducasse, étant à pêcher en ses habits de première communion au bord du fleuve, il avait roulé dans l’eau. Jusqu’au soir, le froid de la baignade à la peau sous l’étoffe mouillée, il avait erré, n’osant rentrer à la maison. Mangombrou, le père, une brute déchaînée quand il avait bu, n’aurait eu qu’à se trouver dans un de ses jours de fureur: il lui eût cassé les reins. Heureusement, ce jour-là, le carrier, de son côté, était allé passer sa journée à la pêche: on était sûr que, sa ligne à la main, il ne pensait plus qu’au poisson. Le Spirou enfin s’était coulé dans la maison: la mère lui avait allongé une taloche; il était monté se coucher, un claquement de fièvre aux dents comme le bruit du taquet chez le meunier. Le lendemain on n’avait pu le faire lever: il grelottait sous les draps, comme le culot d’une couvée d’automne.

Noémie, ce jour-là, passa devant la maison: on la fit entrer et elle prit le gamin entre les genoux comme elle prenait les autres. Elle lui regarda dans les yeux profondément. La mère tout de suite à sa mine vit que la chose était grave, et maintenant elle était là, avec son grand visage passif, inquiète tout de même au fond. Le Spirou avait une toux méchante qui lui secouait les côtes et la fièvre ne s’en allait pas. Le pis, c’est qu’il ne voulait pas dire comme il avait attrapé son mal; on lui eût plutôt décroché les mâchoires avec une tenaille. Noémie alors était venue s’asseoir à côté de son grabat et elle était restée là des jours et des nuits, tenant les mains du garçon dans les siennes, l’écoutant délirer avec sa petite bouche bleue, retroussée par des canines de jeune loup, puis, pendant les pauses de sommeil, passant les doigts dans de gros ciseaux et lui taillant une blouse dans une vieille jupe de la mère Moya.

Il faillit trépasser.

Mais voilà que le cinquième jour, tout seul dans la chambre avec Noémie qui lui tenait les mains, il lui soufflait bas, avec un rire sournois:

—C’est l’aut’ fois: j’ai tombé à l’eau. Y avait personne, j’ l’ai point dit.

Ses yeux durs et noirs brûlaient. Elle sentit une force qui, selon la vie, irait au mal ou au bien.

Il guérit.

Ce fut comme un peu de jeune vie qui rentrait sous le vieux toit de chaume. Dans la montagne, on n’est pas expansif: la mère n’avait rien dit, sèche comme les branches, gardant toujours son grand visage de misère. Seulement, un soir, le père Mangombrou partit pour la pêche: il ne rentra qu’au matin. Et ce matin-là il allait demander Noémie chez Moya. Il apportait dix livres de truites dans une torquette de paille.

—Allez, c’est de bon cœur, mamzelle, disait-il. Y en aura jamais de trop pour ce qu’ vous avez fait pou l’ petit.

Sa rudesse s’était amollie: il avait des yeux de bonne humanité et elle vit que cet homme terrible, après tout, comme les autres, aimait son enfant.

XIII

Un sentier montait derrière les maisons: il longeait d’abord des vergers en pente, des champs de pommes de terre et de pois, des haies d’épines vives. Et puis, il rejoignait un petit ruisseau de montagne. Noémie, derrière un buisson d’obiers sauvages, connaissait là un coin frais. L’eau descendait à bouillons d’argent, sautant entre de grosses pierres d’or rouilleux. Un tronc d’arbre, scié dans sa longueur, servait de pont, allant d’une rive à l’autre parmi les éthuses, les aspérules et les spirées. Ensuite des moellons faisaient un escalier par lequel les gens d’une ferme perchée sur la butte arrivaient puiser au ruisseau. On voyait, à travers la rondeur feuillue des pommiers accrochés au versant, le grand toit d’ardoises en auvent bleuir à l’ombre de deux noyers. Personne ne passant le long des obiers, l’herbage s’étendait dans une solitude de nature. Noémie s’asseyait au bord du flot jaseur, feuilletait son livre de botanique ou, les paupières mi-closes, avec une paix profonde de tout son être, observait sur le talus la vie gracieuse des méliques, des houlques, des bromes et des fléoles. Le vent léger lui chatouillait la paume des mains.

Une après-midi, à pas de flânerie, son bâton aux doigts, elle avait monté la côte. Le soleil chauffait les vergers: il faisait grand silence: les pruniers regardaient tourner lentement leur ombre à leur pied.

Comme elle longeait l’eau, elle remarqua tout à coup qu’il y avait quelqu’un près du buisson. L’homme, un dos large sous une cloche de paille, était assis sur un pliant, une boîte près de lui, dans l’herbe. Elle ne voyait pas ce qu’il peignait, à cause de la largeur de ses épaules. Mais la cloche se levant et s’abaissant toujours du même côté, elle conjectura qu’il peignait le petit escalier de moellons grimpant au long du versant. Et puis ses paupières battirent; elle demeurait une seconde à se demander si elle irait jusqu’au ruisseau. Noémie, dans le grand garçon aux fortes épaules, venait de reconnaître Jean Fauche.

Elle avança la tête, fit un pas. Les herbes s’accrochaient à sa robe comme pour l’avertir de ne pas aller plus loin. Cependant elle aurait bien voulu savoir quelle espèce de peinture pouvait faire un homme qui passait les meilleures heures du jour à arroser ses plantes et à lever ses nasses.

Elle eut un hochement de tête décidé et sur la pointe des pieds, arriva près du peintre. Sa robe devant elle répandit un reflet rose; la toile sous le pinceau s’éclaira d’aurore; et maintenant Fauche entendait son souffle comme un vent léger par-dessus son épaule.

Il se retourna.

—Vous, mademoiselle?

Et il se soulevait à demi, touchait son chapeau de la main qui tenait un pinceau chargé de laque verte.

—Allez, m’sieu Fauche, ne vous dérangez pas. L’endroit est à celui qui y vient le premier... pas vrai?

Il se rassit et, cette fois, elle pouvait regarder par-dessus la cloche de paille.

—C’est bien ce que j’avais pensé, fit-elle. De loin je m’étais dit: «En voilà un qui peint le sentier de la ferme, par delà le ponteau.» Excusez, je ne savais pas que c’était vous, m’sieu Fauche.

Un silence, et puis elle avait un cri:

—Ah! mais... ah! mais... c’est que c’est tout à fait ça!

—Peuh! dit Jean Fauche.

Encore une fois, elle se taisait et, les yeux finement plissés, avec le tremblement d’une lumière d’or sur la rétine, elle comparait la peinture à la réalité. «Mais non, s’avoua-t-elle, je lui mens effrontément: la nature est bien plus claire et plus transparente que ce qu’il en a fait.»

—Je ne vous dérange pas au moins? dit-elle, ennuyée qu’il ne lui parlât plus.

—Mais pas du tout... Enchanté...

Lui aussi était un peu gêné; il eût préféré être là seul, comme tout à l’heure.

—C’est que, reprit-elle en riant, je l’avais trouvé avant vous, ce petit coin du bon Dieu. Voilà plus d’une semaine que j’y viens. Sûrement je ne m’attendais pas à vous y rencontrer.

Il enlevait à la pointe du pinceau sur sa palette un grumeau de grenat et délicatement en réchauffait un trou d’ombre dans la haie.

—C’est drôle, disait-il. J’ai passé ici plus de cent fois et pourtant ce n’est qu’hier matin, en quittant mon plant de tabac là-haut, que je me suis aperçu qu’il y avait quelque chose à faire de cela.

PAR PETITS COUPS, IL METTAIT DE LA COULEUR SUR SA TOILE [(P. 28)].

On n’entendit plus, pendant un peu de temps, que le glouglou du ruisseau sous le pont, comme un éclat de rire. Noémie se demandait s’il allait encore mettre du grenat dans le trou d’ombre. «Sûrement il va tout gâter,» songeait-elle. Jean Fauche, la tête sur le côté, reculait un peu sa toile pour juger de l’effet. Il sifflotait doucement entre ses dents. L’odeur de l’essence s’évaporait à travers la senteur mûre des graminées.

Noémie, d’un élan, lui dit singulièrement:

—Alors c’est donc vrai, monsieur Fauche, que vous êtes un artiste? On en parle bien au village, mais je ne l’aurais point cru.

Fauche hocha la tête et fit claquer sa langue.

—Un artiste, mademoiselle? Non. Je ne puis dire cela de moi quand je pense que c’est un don de Dieu, et l’un des plus beaux, que de savoir exprimer avec des couleurs l’infini de nos sensations devant la nature. Allez, ce n’est pas le goût qui m’a manqué. Mais voilà, j’ai aimé tout jeune la peinture comme j’aimais la chasse, la pêche et le reste. J’ai aimé la peinture pour le plaisir que ça me procurait, je ne l’ai pas aimée comme quelqu’un qui, à l’occasion, accepterait de mourir pour ce qu’il aime.

Il appuyait à son genou la main qui supportait la palette et il regardait la terre gravement. On sentait que le plaisir qu’il éprouvait à peindre, comme il disait, ne le rendait pas heureux.

Noémie l’écoutait, toute sérieuse à son tour. Jamais elle n’aurait soupçonné que ce grand garçon taciturne eût un jour enfilé tant de mots l’un après l’autre. Sa voix était douce, profonde, la voix avec laquelle on se parle à soi-même. Même elle avait légèrement tremblé aux dernières paroles, comme si toujours on dût un peu trembler quand on parle de la mort. Cependant ce n’était là qu’un simple homme des villages.

XIV

Noémie alla s’asseoir au bord du ruisseau et couchée sur le coude, elle tournait à demi la tête vers lui. Elle ne se pressait pas de répondre.

—Oui, fit-elle à la fin, voilà la vérité; on n’aime réellement que si on accepte de mourir pour ce qu’on aime.

Elle restait touchée par le sens grave de cette idée où se mêlaient la mort et l’amour: elle avait parlé comme si elle aussi eût été prête à s’immoler pour quelque chose qui était sa vie et qu’elle ne disait pas.

Jean Fauche n’avait plus reconnu sa petite voix légère et haute, sa voix comme un cri gentil de bergeronnette et comme la jolie onde musicale du ruisseau.

Il s’étonna, fut ému: il ne songea pas tout de suite qu’elle pût aimer autre chose que l’amour.

Noémie, pourtant, n’avait pensé qu’à ses petites de la ville, comme à une famille dont elle était l’âme. Une mélancolie passa dans ses yeux, attrista la joie de l’herbage. Mais l’ombre elle-même sous les pommiers était encore une lumière moins vive, doucement blonde et lilas. Un pinson tirelirait dans les noyers de la ferme: le ruisseau toujours lavait du ciel bleu sur son lit de grosses pierres; les véroniques, avec leurs humides yeux bleus, comme des demoiselles à la fenêtre, croyaient voir tourner la grande roue d’or du soleil.

La tristesse ne fut plus qu’un léger nuage en fuite. Noémie maintenant rêvait qu’un vieux monsieur très riche, un bienfaiteur comme il y en a dont c’est le métier et qui ont leur buste au cimetière, avec une allégorie en larmes pour perpétuer leur mémoire, un jour entrait visiter sa petite classe.

—C’est à vous tous ces enfants, mademoiselle? disait-il avec un sourire d’aïeul.

Elle aussi riait et répondait oui. Alors il lui mettait dans les mains un portefeuille plein de billets afin qu’elle pût les emmener pour longtemps, pour jusqu’à ce qu’elles fussent devenues très grandes, au plein cœur de la nature. Quelle joie! Il lui semblait que de là-bas, du fond de la sombre école obscurcie par les toits voisins, toutes, avec les mêmes yeux candides et émerveillés qu’ont les véroniques, la regardaient remercier ce bon dieu de vieux monsieur. En bande on filait comme un vol de moineaux picorant dans les cerisiers; c’était gentil comme une légende du temps des bonnes fées. Et puis un jour arrivait où elles ne voulaient plus la quitter, où elles la suppliaient de continuer à vivre avec elles; et elles devenaient ensemble très vieilles, comme dans un couvent.

M. Fauche l’écoutant se taire et ne parlant pas non plus, il n’y eut plus au-dessus d’eux qu’une petite éternité de silence et de paix. Peut-être sa pensée à lui aussi était repartie pour la ville, comme lui-même, le temps venu, partait avec sa valise et sa bourriche de poissons.

Quelquefois il cherchait un ton sur sa palette et ensuite, à petits coups, il mettait de la couleur sur sa toile. Le soleil avait un peu baissé; les pommiers du verger ressemblaient à de grosses têtes chevelues d’or. Il n’était plus content de son étude. Quand il regardait devant lui, avec le plissement de ses yeux pour mieux resserrer le champ de sa vision, la vibration du chapeau de paille qu’elle avait jeté dans l’herbe lui brouillait la prunelle. Il lui en voulait surtout d’avoir dérangé son effet avec sa robe, rose comme un nuage de matin. Et cependant la petite robe rose l’amusait plus que sa peinture.

Noémie subitement se mit à rire: il sembla que c’était la gaîté du ruisseau qui montait. Et elle faisait avec la tête, sous son large chapeau de paille, le mouvement de secouer une idée.

MAINTENANT IL SUÇAIT SON DOIGT [(P. 30)].