CAMILLE LEMONNIER

La
Petite Femme
de la Mer

PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XV, RVE DE L’ÉCHAVDÉ-SAINT-GERMAIN, XV

M DCCC XCVIII

DU MÊME AUTEUR

Noëls flamands 1 vol.
Les Charniers 1 vol.
Un Mâle 1 vol.
Le Mort 1 vol.
Thérèse Monique 1 vol.
Happe-Chair 1 vol.
Madame Lupar 1 vol.
Ceux de la Glèbe 1 vol.
Le Possédé 1 vol.
Dames de volupté 1 vol.
La Fin des bourgeois 1 vol.
Claudine Lamour 1 vol.
L’Arche 1 vol.
La Faute de Madame Charvet 1 vol.
L’Ironique amour 1 vol.
L’Ile vierge 1 vol.
L’Homme en amour 1 vol.
La Vie secrète 1 vol.
Adam et Eve 1 vol.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Dix exemplaires sur papier de Hollande numérotés de 1 à 10

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède et la Norvège.

LA PETITE FEMME DE LA MER

Il vint sur le môle une étrange et sarcastique figure, un de ces visages équivoques aux yeux hardis, au rire muet, qui vous frôlent du coude et ensuite vous proposent mystérieusement de vous mener vers les tavernes.

Celui-là, on ne le connaissait pas, personne ne l’avait vu descendre d’un bateau et cependant il avait dû arriver à l’heure où les dernières barques enfilent la passe entre le feu rouge et le feu vert.

Il vint donc en sifflant sur le môle parmi les marins qui regardaient au loin la mer, et il examinait les terrasses de la digue au loin. Il avait la courte vareuse bleue et le feutre bossué des matelots après une traversée. Il appuyait son énorme main large ouverte sur un objet qu’il cachait dans sa poitrine et qui, par moments, paraissait remuer.

Un des hommes qui, de leurs prunelles grises et vagues, ne cessaient pas de regarder au large, s’approcha et lui demanda quelle sorte de bête il portait ainsi. L’étranger lui souffla silencieusement au visage un vent qui sentait l’ail et le saucisson d’ours, et puis il haussa les épaules, et il attendait que le premier flot de monde se décidât à descendre sur le môle.

Les tables, sous la tente des restaurants, se vidèrent ; les familles, après le déjeuner du midi, s’en venaient devant la mer aspirer l’air salé. C’était un but de promenade : de la jetée on pouvait voir caracoler les marsouins, danser les balises ou rentrer les chalutiers. La brise aussi soulevait les robes, emportait les chapeaux et détorsait les cheveux : on ne manquait pas de distractions.

Selon les prévisions de l’homme, il arriva d’abord quelques personnes qui s’intéressèrent à la couleur des vagues et ensuite, par petits groupes de vestons blancs et de robes claires, en riant et en échangeant des propos sans rapport avec l’incomparable splendeur de la mer, déferlèrent, simplement parce que c’était l’habitude de venir un instant sur le môle, parce qu’avant eux on l’avait toujours fait ainsi. Et au bout d’un peu de temps, il y eut là comme le noyau d’une foule.

Cependant à peine ils prenaient attention à cette torve figure qui louchait avec insolence du côté des dames et bientôt commença par des signes de leur révéler la présence d’une chose insolite sous sa vareuse. On se défiait plutôt de ce personnage sauré et barbu, au geste cauteleux.

Lui riait toujours de son rire doux, de son rire qui avait le frissement mousseux des écumes mourant sur la plage, comme s’il était sûr que, une fois pris par ce qu’il allait leur montrer, ils ne s’en iraient plus.

A présent de sa main libre il caressait, sous la laine pileuse de sa veste, la forme de l’objet caché que son autre main aux doigts gourds pressait contre lui. Et sa tête aussi se penchait : avec sa face boucanée et lippue, il semblait là-dessous couler en douceur des risettes de nourrice à un poupon, ou bien peut-être, par l’ouverture de sa vareuse, il déversait d’abominables jurons empestant l’ail et le saucisson d’ours, comme son rire.

Alors une première fois il monta un gémissement léger d’enfant, une plainte triste comme en ont aussi les petits chats malades. Oui, quelque chose, dans la poitrine du marin, avait longuement vibré, un cri de vie blessée, une douleur toute frêle et pourtant surhumaine qui, à la réflexion, récusait l’analogie avec l’enfant ou un jeune animal. C’était plutôt une voix lointaine et effrayante comme en a le vent dans les mâts pendant les nuits de l’équinoxe, comme en entend dans sa petite chambre, sous la fixité secourable de sa grande lampe, le gardien du phare. Hou ! Houhou ! Houhou !

Les pauvres pêcheurs qui étaient sur le môle connaissaient bien cette voix d’agonie. Plus d’un l’avait ouïe sangloter dans la bourrasque et s’était signé, se disant que c’étaient les marins trépassés dans l’abîme qui revenaient entre deux vagues. Ils se rapprochèrent : maintenant ils ne regardaient plus la mer devant eux et ils tenaient leurs barbes fermées dans leurs rudes visages.

Lui, le coriace bonhomme, continuait à rire sans bruit avec un plaisir cynique, comme si, en riant, il se fût certifié la joie de faire souffrir une âme quelque part. Il n’avait plus les mêmes yeux ; son regard sauvagement coruscait comme un écueil noir sous la pourpre oblique du couchant.

De nouveau il pencha son mufle crispé par la fente de sa veste, et on vit qu’avec sa main il faisait le geste d’appuyer sur la petite chose mystérieuse. Pour la seconde fois cria cette voix inouïe, cette petite voix qui donnait froid aux os comme si déjà on l’eût entendue pendant un voyage en mer, ou dans une autre vie, ou en songe.

Bientôt le monde afflua ; il s’entassa là, derrière les matelots, de ces visages stupides ou bassement amusés qui participent à la fois de l’inconscience et de la férocité des foules. Et d’ironiques jeunes gens criaient : « Qu’il montre son jouet ! Qu’il le montre donc s’il ne veut pas donner à croire qu’il porte sur la peau une petite chose vivante ! »

Les pêcheurs, les pauvres gens en surcot et en sabots, hochaient la tête ; ils attendaient avec patience ; ils avaient déjà attendu ainsi des jours et des nuits le retour des barques, debout sur le môle, les dents serrées ; et ceux-là savaient bien qu’il n’y a qu’un être humain, une créature en détresse pour pousser un tel cri. Quelquefois cela cessait un peu de temps. Aussitôt la grosse main rude appuyait et encore une fois la voix montait et rendait les marins tout pâles.

Alors l’aventurier d’un beau geste jeta son feutre à ses pieds. Il avait l’air d’un roi des îles avec son teint cuivré, l’astrakan bouclé de ses cheveux et ses bélières d’or aux oreilles. Il regardait avec mépris l’assistance. Maintenant aussi, dans un idiome fleurant le varech et l’iode des mers les plus diversement polyglottes, il annonçait la chose incroyable et à la fois impérieusement montrait son feutre bossué sur les larges dalles du môle.

Une pluie de monnaies s’abattit. Des souffles ardents l’entouraient comme à la procession, dans la fumée des cierges, il en monte derrière la robe argentoyée de Marie, et c’étaient ceux du petit peuple des barques, des bonnes gens qui avaient gardé l’humble foi.

Il arriva donc ceci : l’étranger ramassa sa collecte, la coula dans sa poche, regarda avec un visage livide la foule, et il ne riait plus, ses lèvres tremblaient.

Il se fit un grand silence ; puis, un à un, les boutons de la vareuse sautèrent et, entre la chemise de flanelle et la peau tatouée, blottie au chaud de l’estomac, dans les bouquets de poils de cette mâle poitrine, il apparut une tête de très petite femme aux pâles yeux de fièvre sous de minces filaments de cheveux verts. C’était aussi la gentillesse souffreteuse d’un ouistiti, la candeur étonnée et triste d’une petite femelle de phoque émergeant d’un bassin devant un public de militaires et de bonnes d’enfants avec sa tête ronde et lisse à laquelle il ne manque que des bandeaux.

Oh ! c’était surtout un petit bijou de chairs nacrées comme un coquillage, et tout le prisme des jardins de l’arc-en-ciel dans le miroir d’une lagune au bord de la mer. Un oripeau d’or et de soie l’habillait, un lambeau pasquillé qui, sans doute, autrefois avait miroité aux hanches saccadées d’une danseuse d’Asie.

On n’avait plus envie de rire ; on était pris plutôt d’inquiétude, d’un vague effroi comme devant un prodige, une forme élémentaire et abandonnée, devant un essai où s’était éprouvé le dieu des premiers âges. Les yeux étaient admirables, pareils à de tendres et sensibles émaux couleur d’aigue-marine. On croyait y voir onduler des barques, longuement s’enfler des voiles sur un clair matin de mer. Mais pas de bras, seulement de petits moignons ou des nageoires palmées, de timides et frêles appareils qui avaient la grâce d’un geste d’amour, aux deux côtés des mamelles, de mignonnes mamelles pointues et roses comme les seins d’une toute minuscule Eve vierge. La loque bariolée ensuite s’enroulait et on ne voyait plus rien que le bout d’une chaînette se rattachant aux amples et triples tours de l’écharpe rouge dont ce drôle à face de pirate s’était ceinturé les reins.

Les pauvres pêcheurs étaient arrivés tout près. Avec des bouches tremblantes, avec de la peur et de l’extase dans leurs prunelles immenses, ils se tenaient penchés et regardaient sous la vareuse. Ils n’auraient pas regardé autrement la sainte présence d’une relique. Et tous gardaient le silence, comme en mer quand l’eau devient noire et commence à clapoter dessous les coques.

Un, très vieux, un peu faible d’esprit, avait ôté son bonnet et priait ; personne n’aurait pu dire pourquoi priait cet homme. Et à la fin un autre des pêcheurs fit un pas et voulut toucher la petite chair pâle sous ses cheveux verts. Cependant celui — là, non plus que les pauvres hommes de foi qui l’entouraient, ne doutait ; il avança la main d’un geste dévotieux et timide et tout son corps tremblait. Le louche visage du gabier sur-le-champ verdit comme s’il eût été torturé par la colique ; très vite il referma sa vareuse, mâchant entre ses dents d’obscures imprécations ; et sous la colère de ses doigts de nouveau montait le cri blessé. Ensuite il ramassait son feutre, d’un coup de poing furieux le plantait en travers de sa nuque et déjà avec ses épaules il refoulait le monde et rapidement gagnait l’escalier à l’extrémité du môle. Il n’y eut que les jeunes messieurs spirituels qui de loin l’injurièrent.

Les petits vieux des barques, eux, avaient remis les mains dans leurs poches, le cœur soudain froid, ayant senti qu’une étrange force d’amour liait le diabolique navigateur, une force comme celle qui pour des semaines les faisait partir sur leurs barques et ensuite les ramenait vers les sables, regardant devant eux infiniment.

Le matelot reparut le lendemain et il revint encore les autres jours. Personne, parmi les hommes du port, n’aurait pu indiquer quel navire l’avait débarqué ni de quelle contrée il arrivait. A l’heure de la « belle société », il se campait sur les larges dalles bleues : on ne savait pas autre chose.

Maintenant, avec son rire cynique, il semblait défier les pêcheurs. Ceux-ci jetaient leur sou dans le feutre à côté des pièces blanches. Et puis le camarade, après avoir excité par d’itératifs pincements le petit cri d’agonie, amorçant ainsi la curiosité publique ou peut-être manifestant là un autre sentiment qu’on ignorait, défaisait les boutons de sa vareuse et exhibait la boule de chair pâle aux yeux d’aigue-marine, aux yeux frais, divins comme les premiers miroirs où s’était mirée la vie.

Aussitôt d’anxieux et rapides regards s’y mouvaient, couraient vers les eaux, vers la plainte et l’appel des grandes eaux par delà le môle. Le ruffian alors avec violence tirait sur la chaîne et il obligeait les pauvres yeux, maintenant pareils à des fleurs malades, à de mornes et débiles actinies, à se tourner du côté de la terre.

Les calfats du port, les marins des grands navires, les pêcheurs de la côte à une grande distance à leur tour arrivèrent voir le prodige. Toujours le clandestin personnage serrait les dents, éludant toute allusion à la provenance de cette précieuse fortune. Que leur importait, à eux ! Ils l’aimaient d’une foi profonde comme une idole, comme une petite sainte vierge venue jusqu’à leurs détresses sur la crête des flots. De vieux pilotes affirmaient avoir vu jouer dans les filets d’or et d’argent de la vague, parmi de la criblure d’étoiles, des petites femmes de mer qui avaient de pareils cheveux verts. Quelque part au large, là où n’allaient pas les barques, étaient des îles mystérieuses qu’habitaient ces filles des eaux.

Oh ! comme nostalgiquement, en leurs âmes sans paroles, ils l’adulaient et la redoutaient, la petite sirène, s’entourant de signes de croix comme pour un péché, une tentation, un mirage halluciné, outrés à la fois de ferveur charnelle et mystique devant ses minuscules mamelles d’amour palpitantes de tout l’inconnu de la mer. Il y en avait qui s’en allaient en battant l’air de leurs bras comme des hommes ivres.

Maintenant les pauvres gens des barques étaient sûrs que le goujat, qui si vilainement trafiquait de cette petite créature de douleur, épuisait sur elle de secrets et rageurs sévices. Ils le sentirent pris aux racines par un amour damné. Peut-être il se vengeait de leur culte ardent et naïf, lui entrant par jalouses représailles ses ongles dans la chair, ou bien la tirant par ses cheveux verts avec son horrible rire muet. Et alors, oh ! alors, c’était le cri lamentable, ce cri comme le hiement des poulies dans la nuit des ports, comme le sanglot du vent autour de la fenêtre du veilleur dans la tour du phare. Voilà ce que se disaient ces cœurs simples.

Or, vers la saison des gros temps, le nord-ouest se mit à souffler en tempête ; la mer tout entière passa sur le môle et, dans les soirs, ils partirent, les mains dans les poches, au bout de la grand’rue, regarder si les barques ne rentraient pas.

L’homme, désertant la digue solitaire, les suivit ; il s’abrita sous un porche, et encore une fois ils cessèrent de regarder la mer. C’était un autre cri à présent, un cri aigu et qui ne finissait pas, comme celui d’une femme en folie. A peine, en pesant des mains, il pouvait la retenir, elle faisait d’incessants efforts pour s’élancer vers les eaux.

Alors ils recommencèrent leurs signes de croix : toujours il coulait bas des barques quand cette voix effrayante ainsi criait. Ses yeux aussi avaient pris une fiévreuse et surnaturelle beauté qui vibrait, qui s’agitait comme l’aiguille de la boussole. Un magnétisme l’accordait au pouls de la tempête.

Et puis la grande colère du flot s’apaisa : elle resta pendant des jours toute morte, les prunelles troubles et livides. Et le sinistre forban avait beau la pincer ; elle ne criait plus.

Un jour, comme il avait bu du gin plus que de raison, il s’assoupit sur les dalles trempées d’écumes ; il cuva là un assez long temps le pétulant alcool. Tout à coup le port entendit d’épouvantables clameurs ; les hommes des barques accoururent et l’aperçurent se mangeant les mains, se roulant sur le ventre comme quelqu’un qui est pris du haut mal.

Alors il leur vint à tous une grande peine : peut-être la petite femme de la mer était partie, et ils cherchaient là-bas vers les eaux. Lui, maintenant, se jetait sur eux en blasphémant dans son baroque jargon ; ils ne se défendaient pas et ils le considéraient avec des yeux tristes et résignés.

Du temps s’écoula : il passait des jours entiers assis sur le môle ; on ne savait pas ce qu’il regardait au large de ses prunelles fixes, rongées par le sel. Quelquefois il meuglait comme un cachalot, comme la sirène d’un navire en détresse, ou très doucement, en dodelinant de la tête, il prolongeait un vagissement plaintif de petit enfant malade. Et les pêcheurs avaient remarqué que lui aussi, aux approches de la tempête, à présent poussait d’aigres cris. A l’heure de la marée, quand l’eau commençait à monter sur le môle, un des leurs le prenait sous le bras et le ramenait vers le port. Il serrait toujours contre lui quelque chose qui le faisait rire de son rire sans bruit.

Une nuit de l’hiver, la mer gronda si terriblement que des bergers, dans la dune, à une lieue des côtes, crurent qu’elle arrivait et s’enfuirent par la campagne. On ne revit plus jamais le marin. On supposa qu’il avait entendu une voix et qu’il était parti là-bas d’où la petite femme aux cheveux verts n’était pas revenue.

DANS LA FORÊT

A Léon Bazalgette.

Une fois, j’étais dans la forêt, vers le temps de l’aube. J’étais venu pour voir se lever le jour entre les petits chênes. Mais il tomba une pluie d’été : je vis monter au ciel une pâleur grise, elle s’étendit entre les arbres, et ce matin-là, l’espace ne se fleurit pas de roses. Alors, je restai longtemps au pied d’un hêtre à écouter de feuille en feuille ruisseler l’égouttis de l’eau, comme une source qui grésille en sourdant de terre. Et la futaie, dans cette fine musique de la pluie, doucement s’éveilla avec une odeur verte. Un coucou, dans le matin profond, sembla avoir poussé la porte d’une petite horloge et venir jusqu’au bord du cadran et sonner l’heure avec des coups de gosier comme des hoquets. Du côté des vergers, vers le village, un merle répondit et ensuite tous les merles à la fois chantèrent. J’avais oublié que j’étais venu aussi pour tirer des écureuils. En ce temps, je n’allais jamais au bois sans mon fusil. J’aimais cette chair sauvage et parfumée. Et je restai sous le hêtre, goûtant dans la forêt des âges une sensation d’éternité.

Jack n’aboya pas quand parut Mélita. Elle se glissait entre les arbres, toute mince, encore une petite fille d’apparence. Elle arriva comme un joli fantôme du matin, et elle marchait droit sous la pluie, avec un fichu aux cheveux, un bout de tissu bleu qui faisait une tache claire sous les arbres. Je savais qu’il y avait, à la lisière du bois, dans une maison de pauvres gens, une enfant qui dansait et tendait ensuite la main. Mais je ne connaissais pas Mélita, et je la reconnus à cette loque de couleur qu’elle tirait jusqu’à ses yeux.

Enfin elle fut près de moi ; je l’appelai en riant par son nom. Elle me regarda sans surprise. Elle avait un étrange regard d’or, d’un or vert de scarabée. Des bubelettes de pluie brillaient aux mèches de ses cheveux pareils à un bouquet de graminées sèches. Et elle ne m’avait rien dit, elle demeurait devant moi à considérer le foulard rouge que je portais à mon cou.

Jack, à présent, la flairait en remuant son tronçon de queue. Il ne l’avait jamais vue, non plus que moi, et il agitait la queue comme pour une amie.

— C’est bien toi pourtant qu’on appelle Mélita, lui dis-je.

Et j’avais fait un pas vers elle. J’étais très grand à côté de sa petite taille. Elle se mit à rire en découvrant ses dents, des dents claires de bête rongeuse. Et elle ne cessait pas de regarder à mon cou le foulard couleur des premières cerises aigres.

— Tu es beau, me dit-elle, tu es plus beau que les hommes d’ici.

Je touchai ses cheveux mouillés, et ensuite elle s’avança d’un joli mouvement rapide, elle porta la main à mon foulard. Et l’odeur de la terre humide était dans son corps jeune.

— Vois ! dit-elle, quelqu’un m’a donné cette soie.

— Un homme, Mélita ?

Je ne savais pas pourquoi, avec des yeux froids, je lui parlai tout à coup durement. Je savais seulement qu’elle allait quelquefois avec de jeunes hommes dans le bois. Et elle me répondit en fixant sur moi un regard étonné :

— Un homme sûrement.

Je pris sa main dans la mienne et doucement je lui dis :

— Ne crois pas, petite Mélita, que j’aie voulu te causer de la peine à cause de cela.

Je lui souriais. J’étais comme un chasseur plein de ruses dans le hallier. Je ne voulais pas lui montrer que j’avais le désir de son petit corps frais. Mais elle se blottit joliment contre moi en riant. Elle avait la câlinerie d’un animal charmé et je sentais le battement de son sang sous sa peau.

— Je te donnerai mon foulard, lui dis-je.

Elle le palpait entre ses doigts, un point d’or plus clair dans ses yeux de scarabée, et puis elle le détacha elle-même de mon cou, elle en fit une ceinture à ses maigres hanches. Et elle ne cessait pas de me regarder avec défiance comme si elle craignait que je ne lui reprisse ce tissu léger.

— Non, Mélita, ne crois pas cela, lui dis-je.

Elle se rassura et d’un balancement lent, maintenant elle dansait devant moi, ayant défait le foulard et l’agitant dans ses mains comme un drapeau. Et je me rappelai qu’elle dansait ainsi, le dimanche, pour les gens du village, sous les tonnelles. Je ne ressentis plus que du mépris pour cette petite mendiante des routes. Elle tournait sur ses pieds nus ; j’entendais le claquement mou de ses talons sur le sol humide, et sa jupe derrière elle s’évasait comme une large fleur.

— Va-t’en, Mélita. Tu as fait la même chose pour l’homme qui t’a donné ce fichu.

Elle ne tournait plus ; de nouveau, elle venait vers moi et me regardait étrangement.

— Mélita n’aime pas tous les hommes, me dit-elle.

Et ce n’était plus la même enfant hardie ; elle avait un autre regard, et une rougeur légère lui était venue sous les yeux, un petit feu vierge, comme les roses à l’orient du jour. Elle se tenait devant moi, soumise et gauche, à une petite distance. Et encore une fois ce fut moi qui fis un pas vers elle.

— Mélita… Mélita…

Le parfum vert de son corps monta, une odeur sauvage et chaude comme celle des écorces et elle ne faisait pas un mouvement pour s’en aller. Elle se balançait près de moi comme un arbre jeune dans le vent. Elle regardait au loin, dans la direction des derniers chênes. C’était ainsi que la première femme avait dû s’offrir à l’homme dans le matin frais, dans la rosée des herbes. Elle fut tout à coup pour moi la proie chaude et désirable, comme si nous étions venus chacun des limites de la forêt pour nous aimer.

— Mélita…

J’avais mis ma main à ses petits seins droits. Je riais avec un peu de folie ; et enfin, elle m’échappa ; elle se mit à courir devant elle, entre les arbres : je courais aussi. Ainsi nous pénétrâmes sous les chênes ; je voyais toujours ses talons relever le bord de sa jupe. Ensuite, ils retombaient avec ce bruit singulier de la chair nue. Et il me restait un peu de gêne de courir après elle, moi si grand. La pluie avait cessé, il filtrait d’entre les feuilles un tintement léger, la mouillure brillante d’une eau vaporisée à la chaleur du jour. Et puis ce fut le soleil ; tous les oiseaux à la fois chantaient dans les taillis. Le coucou poussa sa petite porte et sonna les douze coups de midi… C’est ainsi que je connus Mélita. Et ce jour-là, je n’avais pas tiré d’écureuil.

Je n’allais pas tous les matins à la forêt : il se passa des jours sans que j’y revins. Quelquefois on me disait que Mélita était venue danser sous les tonnelles, ou bien on l’avait vue entrer dans le bois avec un homme. La dernière fois, c’était Yets, le beau soldat arrivé en permission pour la moisson. Je ne connaissais pas Yets ; je savais que toutes les femmes l’aimaient à cause de ses pantalons rouges. Et Mélita aussi m’avait dit : Il est beau.

Bah ! celle-là ne pouvait résister à la joie de donner de l’amour aux hommes. Elle n’avait pas l’air de savoir ce qu’elle leur donnait si naturellement : elle semblait avoir été mise au monde pour donner du bonheur. Elle était le désir vivant du village. Au fond, je lui en voulais de n’avoir pas gardé pour moi seul la fleur âcre de son corps.

Or, un matin, je m’en allai dans la futaie. Je ne pensais plus à Mélita ; j’avais pris mon fusil pour tirer les écureuils. Mais quand je fus sous le hêtre, je regardai longuement la place où elle avait dansé. Oui, me dis-je, c’est là que ses petits pieds ont tourné pour moi comme ils tournèrent pour d’autres avant moi, comme maintenant ils continuent à tourner pour Yets. Et je n’étais pas triste, je riais plutôt en dedans de moi pour cette étrange destinée d’une petite femme sauvage des bois. Mais voilà que soudain elle arriva par un chemin sous les arbres, un chemin qui venait du bout du monde. Et elle sembla, elle aussi, dans ce moment, arriver du fond de mes pensées, comme une petite présence évoquée, comme si nous nous étions donné rendez-vous dans la futaie.

— Vois-tu, oui, dit-elle, c’est moi !

Elle me dit cela en riant ; elle n’avait plus sur sa tête son fichu de soie fanée ; elle n’avait pas non plus mon foulard autour de sa taille. Mais un collier de grosses perles, rouges comme des sorbes vives, lui donnait un air de petite reine barbare. Je touchai du doigt le collier, je lui dis :

— C’est Yets qui te l’a donné ?

— Oui, Yets est revenu. Il m’a donné ce collier. C’est lui aussi qui, l’autre année, me donna le fichu.

Je l’aurais battue à cause de sa franchise. Je regrettais à présent mon beau foulard : c’était une amie qui autrefois m’en avait fait don. Elle vit ma peine et me mordant gentiment les doigts, elle me dit avec une candeur au fond de ses yeux d’or :

— Yets est venu avant toi. C’était aussi un matin dans la forêt, et il partait moissonner avec les autres. Et puis je l’ai trompé à cause de toi.

Jack, comme la première fois, se frottait à son jupon avec un tortillement joyeux de la queue et ensuite il parut me dire : Pourquoi ne l’as-tu pas revue ? Mais je retirai mes doigts et elle se mit à pleurer.

— Yets est le premier homme qui est venu, me disait-elle à travers ses pleurs. Avant lui, il n’y avait eu personne. Et quand il est parti pour la ville, il m’a donné le fichu.

Elle pleurait si doucement que ma rancune s’en alla.

— O Mélita… Mélita ! Tu es allée dans le bois l’autre jour avec un homme qui n’était pas Yets, ni moi.

Elle me regarda clairement.

— Oui, fit-elle. Mais avec celui-là ce n’est pas la même chose.

— Tu aimes donc Yets ? lui demandai-je.

Une rougeur monta sous ses yeux comme quand je la rencontrai, il y avait de cela des semaines, sous le hêtre. Et elle n’était plus hardie, elle avait les roses ingénues du premier péché.

— Oh ! me dit-elle en regardant vers les derniers arbres au loin, il y a encore quelqu’un que j’aime mieux que Yets…

Je lui entourai le cou de mon bras et elle ne me fuyait plus. Elle mettait ses petits pieds nus à côté de mes lourdes bottes et elle marchait à mon pas, toute chaude d’été et de désir.

— Il y a donc quelqu’un ? dis-je. Et cependant tu ne veux pas me dire son nom ?

— Je ne sais pas son nom, fit-elle simplement.

Et je pensai qu’en effet, elle ne connaissait pas mon nom. Je sus ainsi que c’était moi l’homme qu’elle aimait mieux que Yets. Nous pénétrâmes dans le taillis, et encore une fois elle m’offrit le trésor de sa chair nue, dans le frisson vert des herbes.

Et ensuite je ne revis jamais plus Mélita.

MAGGY

A J. T. Grein.

Maggy m’étonne, et je crois bien que je l’étonne aussi. Nous avions cru nous comprendre cependant, quand elle est venue dans cette maison après notre mariage. C’était alors presque une enfant encore, une petite enfant brune, aux yeux de vie profonde, un peu endormie. Oui, elle semblait avoir longtemps dormi derrière un nuage, dans une patrie, très loin. Et puis je lui ai dit les paroles sacrées qu’on ne dit qu’une fois. Elle me répondit simplement qu’elle était à moi pour la vie.

Aucune jeune fille ne fut plus sincère en me parlant ainsi, et je ne puis lui reprocher d’avoir jamais, dans la suite, manqué de sincérité envers moi. Maggy est franche ; elle dit comme elle pense, mais elle ne dit pas tout ce qu’elle pense. Je ne sais pas encore après trois ans si elle pense plus qu’elle ne dit. Et ainsi elle vint au mariage avec une âme très libre et qui cependant me resta fermée.

Peut-être Maggy ne s’était-elle pas éveillée tout à fait. Elle m’apporta ses petits seins vierges avec une soif hardie d’amour. Elle me fit une fête de son corps, et j’oubliai que j’avais déjà connu la femme avant elle. Ce fut bien comme si, pour la première fois, je mettais un baiser sur une bouche neuve. Elle me révéla la connaissance divine de la Beauté. J’entrai dans son amour comme dans un éden de vie parfumée. Et jamais cela ne s’en est allé : je suis resté, comme au premier jour où elle m’arriva, le jeune homme novice et charmé que fut Adam devant Eve.

Tout homme alors est sûr qu’aucun homme de sa lignée ni de la lignée des autres hommes ne s’égala à un tel bonheur. Il semble que les matins du monde recommencent dans la joie émerveillée de sentir palpiter une chair inconnue auprès de soi. Et peut-être personne n’a dit le délice de toucher avec des mains humaines à la fleur de vie amoureuse. On est tout près de Dieu, aux sources fraîches de l’être, et ensuite il n’y a plus que la mort qui soit un plus extraordinaire signe d’éternité.

Mais Maggy n’avait pas comme moi le sens de ces mystères. Elle me défendait de lui parler de la mort, bien qu’il ne soit pas possible de la détacher de la pensée de la vie ; et après tout, elle n’est dans la durée illimitée qu’une forme différente de la vie infiniment continuée. Je vis ainsi que nos âmes étaient venues inégalement au monde. Il régnait entre elles une barrière qui était notre vie profonde en nous ; et Maggy faisait le geste extérieur de la vie et ne savait pas qu’elle vivait.

Du moins, je le crus longtemps ; et cependant Maggy fut souvent sur le point de me dire une chose plus belle que toutes celles que je lui disais, et elle ne put pas me la dire. Ce sont les paroles qui font que nous ne nous comprenons pas. Les miennes demeuraient pour elle sans rapport avec la nécessité immédiate de nous donner mutuellement du bonheur ; et je ne voyais pas que les siennes prenaient leur source dans les sensations fraîches d’un être resté plus près que moi de la Nature. Tout le malentendu ne provient peut-être que de cela : la femme est l’éternel élémentaire, la force jaillissante et nuptiale, toujours proche des origines. Elle est, à travers le temps, le premier jour de la genèse quand l’homme, lui, par une combinaison différente de ses énergies, par une structure plus compliquée du cerveau, tend plutôt à épuiser en soi l’évolution humaine.

Maggy n’avait pas besoin de s’expliquer à elle-même qu’elle vivait ; elle était la vie ; elle était une jeune et vierge et royale force de vie. Et moi, je croyais sottement vivre plus qu’elle, parce que je m’efforçais d’écouter retentir en mon cerveau les mouvements de ma vie. Maggy ne pensait qu’à me donner prodigalement son amour. Elle était la lumière sur mon chemin, elle était la musique et le rythme de ma joie intérieure. Maggy était ma joie multipliée dans la beauté de ses yeux, dans les grâces de son corps comme aux facettes d’un miroir. Et elle ne se connaissait pas, et je ne la connaissais pas davantage, car je voulais voir au fond d’elle une chose qui n’y était pas.

Maggy vint donc dans notre maison et tout de suite elle se livra dans toute la sincérité libre de son amour. Elle me fit ainsi le don le plus précieux. Mais déjà, en ce temps, elle m’étonnait par son ignorance de tout ce que j’avais été habitué jusque-là à appeler la pudeur. Il n’y eut aucune réticence de sa part ; elle fit tomber un à un tous ses voiles : elle fut devant moi comme si, dans l’autrefois de sa vie, elle avait vécu en l’état d’antique nudité. Une petite sauvagesse sur ses lits de feuilles ne livre pas avec une plus téméraire chasteté le frisson de son flanc. Et ensuite elle continua de vivre dans les chambres comme un petit symbole, comme une image nue de l’innocence. Je vis ainsi que la femme est bien le péché vivant, au sens des théologies. La première femme initia le premier homme au péché, et cette gloire du péché la met au-dessus de tous les hommes, puisqu’il est la Nature, le secret divin de la vie. Et l’homme seul sait qu’elle est le péché.

Cependant Maggy ne me répéta jamais qu’elle était à moi pour la vie. Elle ne me le dit qu’une fois, et ce fut, en effet, pour la vie. Il y avait chez elle une étrange pudeur à dire des mots d’amour ; quand je la priais de me dire qu’elle m’aimait, elle se sentait nue et rougissait. Elle était comme une rose qui se défendrait d’exhaler son parfum.

Ainsi elle demeura toujours pour moi très franche et secrète, et peut-être elle ne se doutait pas qu’elle me cachait quelque chose. Elle n’avait pas à se défendre de moi. J’avais en elle une confiance aveugle et cette confiance-là seule est lucide, car elle regarde en dedans et ne se fie pas aux apparences. Mais il était dans sa nature d’être à demi obscure. Un instinct (venu de quels fonds de l’être, de quels servages lointains ?) avertit la femme de se réserver des coins d’ombre. Toutes sont mystérieuses et un peu dissimulées. Maggy avait des tiroirs où, puérilement, elle semblait serrer un peu de sa vie. Cependant elle m’était arrivée ignorante et vierge. Je crois qu’elle a toujours vécu plus au fond d’elle que moi-même.

Oui, il y a eu entre nous cette différence qu’elle s’ignorait vivre, et pourtant elle avait une vie profonde, elle vivait toute sa substance jusque dans les racines de son être. Maggy a des silences où peut-être elle me dit des choses que je ne comprends pas. Et ensuite elle sort de ces silences, elle a des folies de paroles que je comprends et qui ne disent plus rien. Elle parle alors comme si elle cessait de me dire quelque chose. Et elle m’est surtout cachée quand elle a l’air de m’avoir tout dit. Ses yeux aussi ne sont plus les mêmes : ils sont bien plus beaux pendant qu’elle se tait. Ils ont alors une lumière dormante, une lumière d’en dessous comme les étangs. La petite source tressaille au fond, le remous des algues, les fines chevelures de la vie. Il lui arrive, en ces moments, de rougir sans cause, une onde légère à ses tempes, le spasme délicieux du flot intérieur ; et elle seule sait ce que sa vie a pensé en elle ou plutôt c’est sa vie qui le sait et ne le dit pas. Elle ouvre la bouche comme si elle allait me dire quelque chose : « Ecoute, ami… » Je la regarde et elle continue : « Tu serais bien étonné si je te disais… » Et puis elle se met à rire ; je pense alors qu’elle-même ne savait pas ce qu’elle voulait me dire. Une secousse brève de la sensation, le bouillonnement léger de la source au fond et la surface ensuite s’est unifiée.

Pourtant l’âme ne monte pas en vain aux lèvres : Maggy, dans l’instant même, a eu quelque chose à me dire. Le grand courant a passé en elle, la vie profonde des races, de tous les êtres qu’elle continue. Et déjà il était trop tard, elle n’a pas pu dire la chose sacrée, la chose de vie. Puis-je douter, néanmoins, qu’elle fût en elle ?

C’est, d’ailleurs, une vraie enfant, ma Maggy, une enfant fantasque et très raisonnable, une rusée et ingénue petite femme, étrangement douée de personnalité brune. C’est une parcelle de la durée de la femme en qui toute la femme se résume, car l’homme n’est presque jamais qu’un homme, une forme accidentelle et localisée des séries ; mais la femme est bien le multiple aspect éternel de toute la féminéité.

O petite Maggy, je vois en toi des choses si loin ! Tu m’apparais toutes tes mères jusqu’à l’Eve nue, l’adorable femme sauvage qui livrait avec une impudeur délicieuse, dans les jeunes jardins du monde, ses seins pointus à la soif de l’époux. Elles furent des esclaves, des martyres, des reines, et tu aurais pu être une amazone, car je ne te connais que par tout ce que tu m’as laissé ignorer et ne sais pas toi-même. Tes colères sont d’une Sémiramis minuscule comme ton amour d’une petite reine de Saba, et cependant tu es venue dans la maison pour vivre aux côtés d’un pauvre raisonneur comme moi. Ni toi, ni moi, ne saurons jamais qui tu es, Maggy, et tu t’en iras avec le sceau de tes doigts sur tes lèvres, comme une qui a un secret. Et peut-être les femmes de plus tard, malgré l’émancipation et tout ce qui en fera des êtres plus conscients qu’à présent, ne se connaîtront pas davantage. Etant la vie, tu es aussi le mystère inconnu de toi et des autres comme l’origine des Forces, comme la raison de l’Univers.

Reste donc pour moi celle qui vient et qui est l’Amour et la Vie. Ne me dis plus comme hier encore : « Je voulais te dire une chose… » Et puis, tu m’as regardé, tu ne me l’as pas dite, tu ne pouvais pas la dire. Non, tais-toi, Maggy ; il arrivera ainsi un jour où peut-être je te comprendrai.

APRÈS-MIDI D’ÉTÉ

A Cyriel Buysse.

C’est dans une petite ville, vers le temps de la grande palpitation lasse et lourde de l’été. Et j’écris sous les clématites en berceau, parmi la flamme et la poudre d’une après-midi orageuse. Mon cœur bat fortement ; il soulève le tissu léger qui recouvre ma poitrine. Et cependant rien de désordonné, rien qu’un rythme large, immense, comme le vent doux chargé d’aromes floraux, comme la circulation des sèves aux artères du sol, le lumineux frisson des grands nuages immobiles.

Je ne sais plus quand a commencé la journée, je ne sais plus quand je suis venu ici. Je vis une sensation de lointain et d’éternité comme la succession de tous les hommes de ma lignée que mon sang perpétue. Et la maison est une des dernières après les autres de la ville, tout isolée, perdue dans son beau jardin plein d’arbres et d’oiseaux. Mais, moi, je ne suis pas seul : une forme immatérielle se meut au fond de mon être ; peut-être les hommes de mon sang la connurent avant moi. Toute chose future ou passée vit en nous comme notre substance indéfinie. L’Univers retentit dans les plus infimes de nos molécules. Et quand je pense, je ne sais si je pense hier ou demain ; la pensée n’est qu’une équation du temps et de l’espace.

C’est une petite ville dont les habitants s’en vont, l’après-midi, entendre une musique militaire au bois. Alors, il leur vient une âme dans le sommeil las de leurs jours, et cette âme est celle des hommes qui, avant eux, s’en allèrent aussi vers les hauts arbres de la silve.

Nous sommes tous menés par des forces en qui tout recommence. Nous arrivons toujours d’une contrée laissée en arrière et que nous avons oubliée. Nous sommes toujours en marche vers des contrées que nous ignorons. Autour de moi, il n’y a que la vie des feuilles, le stridement d’une sauterelle sous l’herbe, un pépiement de jeunes oiseaux. Un lourd silence tombe du ciel électrique, je m’écoute vivre au fond de moi-même sans paroles et sans idées, comme les plantes et la terre.

Je suis la parcelle infinitésimale, je suis la petite herbe du gazon en qui passe la palpitation des mondes. Je n’éprouve pas le besoin de faire acte de pensée pour savoir que je vis, moi si humble, toute la vie en dehors de moi, dans la continuité des âges et l’étendue des sphères. Je ne suis que l’humble chose, une des parts de la durée et qui, cependant, se sent nécessaire à la vie universelle. En vivant comme le brin d’herbe, en vibrant une seconde du frisson léger d’une feuille à l’arbre, j’accomplis une œuvre qui, dans l’ordre des conjonctions, pèse le poids d’un empire. Et toute vie est la vie totale. Cependant il se peut qu’une convulsion de l’étroite zone où je séjourne tout à coup déchire le sol sous mes pieds et me précipite parmi les ombres.

Maintenant le vent doucement s’élève comme un spasme des plaines par delà le mur. Là-bas sont les moissonneurs hâves et roux. Ceux-là non plus ne savent pas ce qu’ils font ; ils croient seulement couper avec la faucille des épis mûrs ; ils recommencent le geste du premier homme au temps des premières moissons. Et ils sont les auxiliaires divins de l’Œuvre de vie. Ils vont à pas rythmiques dans la houle vermeille, et ils ignorent que le moindre d’entre eux est plus grand sous les astres que tous les Ptolémée. Pourtant il n’est pas plus grand que le lis aux jardins de l’été et l’épi aux champs que rase la faux.

Et puis, je cesse d’entendre le battement du fer sur l’enclumette.

Le vent passe sous les quinconces et ensuite m’arrive avec des sonorités de cuivre, avec des voix héroïques et graves comme si, à l’horizon, dans l’ardent été, une armée partait vendanger la vigne rouge, comme si de beaux meurtriers, des chasseurs d’hommes remuaient des trophées sur les dalles.

Non, ce n’est pas la nuance, il y a moins de gloire et de fracas. Mais peut-être des amis s’en vont là-bas parmi les rumeurs d’un port et là-bas me saluent de longs adieux, les yeux déjà remplis d’une autre terre.

Ames, chères âmes en départ, âmes inconnues et qui cependant, à travers le chant des cuivres, se révélèrent fraternelles ! Elles aussi avec moi marchaient par les chemins du monde. Depuis quel temps, depuis combien de siècles ?

Je sais qu’elles pleurèrent des mêmes peines, je ne sais que cela, et jamais nous ne nous sommes rencontrés. Maintenant, je n’entends plus le friselis des feuilles, le crissement de la sauterelle sous l’herbe, comme une petite faux d’or fauchant du silence.

Mon âme a d’étranges nostalgies.

O cors, trompettes, voix venues du fond d’un songe ! Bruits puissants et doux où passent les âges ! Choses d’éternité ! Alors sans doute je te connus, Toi qui immatériellement, depuis tant de jours, te meus en moi, Toi qui, tout à l’heure, fus sur le point d’être reconnue par mes yeux et dont mes yeux ensuite se détournèrent ! Fantôme ! Esprit ! Nous étions la petite tribu qui en chantant s’en allait sous les futaies. Tu marchais en avant des autres, et je t’ai appelée, et tu n’es pas venue ! Maintenant, une amère soif d’amour me fait mal délicieusement. Quelquefois le vent se tait et puis de nouveau il se cuivre de voix lointaines, étouffées, échos des vies innombrables, palpitation mystérieuse des bois !

Tout ce qu’une musique d’une après-midi de lourd été contient de regrets, de langueurs et de désirs ! La vague intérieure, l’immense flot de la vie se soulève du poids d’une mer captive et retombe. On croit qu’on va connaître enfin l’ignoré de soi, qui sera la délivrance. On est dans un jardin, sous des arbres étouffants, et il y a une fontaine où l’on voudrait boire ; mais l’eau est tarie. On se sent mourir de toujours inutilement espérer et vivre. Cependant on espère. Spasme infini de tout le tourment d’être près de savoir et de s’ignorer ! Et la vie peut-être n’est que ces accords voilés d’une musique très loin et qu’un souffle de vent apporte et disperse !

Encore une fois, la petite faux d’or fauche le silence, et là-bas j’entends marcher aux plaines les moissonneurs. L’âme profonde des cuivres ne s’est plus gonflée dans le vent. O vertige bref d’avoir espéré ta venue, Toi qui te mouvais en ma vie intérieure et n’es pas apparue ! Je te ferai un lit de fleurs où tu reposeras les yeux fermés, tes chers yeux divins dont vainement j’attendis un regard. Et je continuerai ensuite mon chemin, passant solitaire des routes sans fontaines et sans arbres. Je ne t’aurai pas connue.

O voici qu’un long cri vermeil déchire l’air par-dessus le bois comme une agonie blessée, comme le signe d’une résurrection… Et il ne finit pas, il se prolonge comme la douleur d’un monde qui s’éteint, comme la joie d’un monde qui naît. Il s’enfle de toute la joie immense d’une âme qui, tout à l’heure, était enchaînée et salue la Vie. Moi aussi, je veux vivre une éternité de jours et de joie. Apparais, Toi qui n’es encore qu’une ombre et que pressentit mon amour ! Toi qu’à travers les âges je portai en moi ! Je suis celui qui s’avance sous la lumière de l’été.

Et dans la maison voisine, derrière le tremblement des feuillages, une fenêtre s’ouvre, une enfant vient jusqu’au bord et se penche sur le jardin… Elle me sourit avec des yeux clairs. Et je t’ai reconnue, Toi qui vins vers moi des confins de la Prédestination !

LES ROSES

A Eugène Montfort.

Quelqu’un a apporté, ce matin, un bouquet de roses et de grandes marguerites. Il parfumait mon cabinet, quand je suis entré. Il avait la fraîcheur des heures vierges de la vie. Et dans la maison, nul ne sait qui l’avait mis sur le banc, à l’entrée du jardin.

Je n’écrirai pas aujourd’hui. L’odeur des roses en nuage subtil flotte et me grise : il me monte du cœur des choses lointaines. Je poserai le bouquet sur une chaise, dans la clarté des fenêtres. Je prendrai mes pastels. Et tout s’arrange comme je l’ai voulu.

Voilà le bouquet sur la chaise ; il bruine à travers le store léger, tendu au dehors, un grésillement fin de soleil, une petite onde vermeille comme par les trous d’une pommelle d’arrosoir. Un grand silence dans la maison. Les jeunes filles sont à la rivière. Ma chienne dort au soleil sur le seuil de la véranda, les pattes longues, le ventre battant à petits coups. Et je n’entends plus là-bas que le crissement des faux dans l’herbe sèche des pelouses. Je me sens vivre d’une vie tranquille, profonde.

Non, la main est lourde : toutes les petites marguerites tremblent au ventilement doux du store ; les roses palpitent comme des cœurs, et mon cœur aussi bat, pressé. Quand le vent un peu plus fort monte des eaux de la rivière derrière les châtaigniers, les tiges ondulent toutes à la fois, comme si la grande vie sacrée de la terre les animait encore… Les délicats crayons s’effritent entre mes doigts. J’aime mieux écrire. Je prends une feuille de papier, je regarde longtemps l’émoi des roses.

Il passe dans la cour un chariot venu des prés avec un dôme d’herbes ; une faux reluit aux mains de l’homme qui guide l’attelage. Encore une fois, les fleurs frissonnent ; elles tremblent comme un pensionnat de petites filles au bois quand passe un mendiant farouche. Et il me semble qu’elles ont reconnu le dur éclair du fer. Une blessure saigne en elles, le mal de leur libre vie tranchée, restée là-bas au matin des jardins.

Petites étoiles blanches des marguerites au cœur d’or ! Ames divinement blanches et ingénues et curieuses qu’on dirait penchées, avec des yeux clairs, à la fenêtre ! D’un mouvement insensible, elles se sont tournées vers le soleil. Elles regardent, sous la bordure du store, les hautes herbes lumineuses, la joie immense des arbres à l’horizon, et maintenant je crois apercevoir en elles des visages d’autrefois. Il y avait aussi des yeux clairs aux fenêtres quand je passais. Où sont-ils ? Qu’est-ce qu’ils peuvent bien regarder à présent sous la terre ? Et puis, nous sommes allés dans la prairie en nous tenant par la main. Quelquefois, l’une d’elles cueillait une marguerite et en effeuillait les pétales.

C’était alors le printemps ; toutes les prairies étaient pleines de jeunes filles qui, du bout des doigts, effeuillaient des corolles blanches. Et ensuite vint l’été : j’entrai dans un jardin de roses, je cueillis des roses vivaces au sang pourpre.

Je respire ma vie, je respire la vie universelle à travers le beau bouquet. Je suis un homme des commencements du monde. Une vierge éternité m’enivre au bord des fontaines d’Eden et peut-être déjà alors nous allions à deux. Je me sens la continuité de la petite cellule en qui s’est transmise la vie de tous les temps. Il y a des mille ans, j’avais déjà à mes côtés une chair amoureuse. Nous regardâmes ensemble se former d’un cœur la rose et elle avait la forme de notre amour. Et elle avait aussi le dessin d’une bouche de petit enfant. Tous les enfants que je fus, tous les enfants qui sortirent de moi à travers la durée de ma substance s’éveillent et frissonnent au fond de mon être. Et d’autres après moi infiniment s’en iront avec des yeux ingénus regarder s’ouvrir les roses.

Une onde immense, le flot profond des âges a passé. Comme une Atlantique, il m’a submergé délicieusement. Et il ne reste ensuite que le parfum des roses, comme l’odeur des jardins d’Orient venue avec les houles.

Maintenant, à peine le léger fleur poivré des marguerites, je le sens encore, évent d’esprits timides dans la touffeur glorieuse des roses. Celles-ci expirent puissamment la vie, gonflées d’amour et de soleil, ivres du sacrifice de leur sang, plus belles d’être déjà la mort dans une palpitation suprême de désir, d’agonie. Une, très grande et lourde sous ses pourpres de plaie vive, a la somptuosité blessée, le tragique et royal orgueil d’une amazone. Un moût de vin foulé, l’arome des mûres vendanges se volatilise de sa sombre beauté, comme sur les pas d’une reine barbare monte le fumet des immolations. Et elle vit, elle s’avance sous l’or des tiares à travers les mosaïques sanglantes, avec un cœur rouge dans la main et qui saigna, mutilé, sous la serpe du beau Jardinier vainqueur.

Va, disparais ! ce n’est pas toi que j’aurais aimée, cruelle idole, symbole furieux des baisers qui donnent la mort. Mon âme pastorale a soif d’un plus tendre amour. Et je te contemple, je te touche d’un doigt tremblant, aimable nuage pâle, aube rosée d’un matin frais, cœur divin d’une rose mousseuse à l’odeur blonde, belle comme une vierge qui ne doit pas vivre. A peine tu es l’amour, tu n’es encore que le désir. Tu n’étais pas ouverte tout à fait quand au beau jardin de la vie on te coupa. Et voici que sous ma main ton cœur se déclôt ; tes petits seins, je les dévêts, si frais, si clairs, si nébuleux sous les frêles mousselines. Et un pétale tombe. Est-ce un sourire ? Est-ce déjà ta vie ?

Mes roses sont un harem. Toute la joie, toute la beauté du monde réside au mystère de leurs replis. Elles se conforment au dessein de n’être que l’image et le reflet de la femme. Et elles ont un tissu satineux comme une peau, tiède et satineux et moite comme la chair près de l’aisselle, sous la robe. Elles ont l’air de n’ouvrir que lentement, enfin conquises, comme pour un amant qui vient la nuit, leurs tuniques pourpres ou blanches. Et ensuite elles me laissent aux mains la palpitation d’une autre rose, plus secrète. Elles sont ardentes comme la fièvre et la volupté. Elles habitent des palais pleins d’alcôves. Et moi je suis leur amant. Un vertige me captive à respirer l’odeur de leur vie intérieure, les puissants bouquets desquels s’affole l’Elu.

Maintenant aussi, chacune d’elles me rappelle une jeune victoire, un délice du temps où je pénétrai dans le beau parterre des roses. Et toutes demeurent pâmées sous mes doigts, avec des langueurs différentes… Hardiment tu m’offris le calice d’amour, petite Eda, petite rose sauvage à l’espalier de mes vingt ans. Alors déjà j’avais fini d’effeuiller la marguerite, je n’y laissai qu’un pétale, plus qu’un, et celui-là, je ne sais comment il se fit que je ne l’effeuillai pas comme les autres. Et, une fois, j’étais près de la tonnelle, au bout du jardin de mon père. Tu poussas la barrière, Eda, tu m’apparus tout à coup avec tes yeux d’abeille. C’était l’été, comme aujourd’hui ; et tu portais un râteau de bois sur l’épaule ; tu me dis que tu allais faner avec les autres petites paysannes comme toi dans la prairie.

— Prends cette rose, Eda, te dis-je, je l’ai cueillie tout à l’heure au bord du chemin, dans le jardin de mon père.

Mais elle se mit à rire :

— Oh ! fit-elle, j’en connais de bien plus belles, là-bas, près du bois.

Si gentiment elle se moquait de moi ! Je la suivis et elle me mena hors du jardin, vers un églantier.

— Vois, me dit-elle, celles-là, personne ne les cueillit. Elles ont gardé l’odeur du matin.

Alors je me sentis devenir jaloux.

— Eda, demandai-je, est-ce que déjà tu menas d’autres jeunes hommes vers l’églantier ?

Elle me répondit loyalement :

— Oui, une fois, je menai ici un jeune homme : il n’est plus revenu.

Elle n’était pas triste, elle souriait, et il fleurissait aussi une églantine sur sa bouche. Ensuite nous entrâmes dans le bois. Pour la première fois, je sentis palpiter la fleur divine sous mes doigts. Et quand ensuite Eda s’en alla avec son râteau, tout le pré avait été fané.

Eda, pourquoi les belles roses orgueilleuses m’ont-elles fait penser à toi, la première de toutes celles que plus tard je moissonnai ? Ce fut alors vraiment comme un matin du monde ; tu fus la première femme d’Eden ; tu fus la vierge rose apparue devant mon désir. Et alors aussi je sentis passer en moi l’éternité, comme le flot d’une mer.

Un nuage a voilé le soleil ; c’est déjà l’après-midi, et moi-même je touche à l’après-midi de la vie. Une haleine froide souffle des eaux de la rivière. Des cœurs de roses fanées à présent jonchent le tapis.

Et j’ai cessé de penser à toi, Eda, et aux autres.

EDEN

A Maurice Le Blond.

Quand librement je l’eus prise pour femme, je la menai vers Eden. Elle et moi, nous n’avions alors une âme que depuis très peu de temps. Nous avions commencé à nous désirer avant de nous aimer, comme les autres jeunes hommes et les autres jeunes filles de notre âge. Nous étions comme des enfants devant les murs d’un jardin et qui tendent les mains vers des pommes qu’on aperçoit de l’autre côté, sans savoir quel sera leur goût. Et puis un jour, cette belle Elen, se conformant à l’analogie, me dit : — « N’est-il pas affligeant de songer que ce sera la Loi qui nous ouvrira les portes du jardin, au lieu que nous y pénétrions par la seule force de notre volonté ? Ensuite, elle retirera la clef et peut-être seulement alors nous apercevrons-nous que le jardin a des murs qu’il n’est plus permis de repasser. Si les fruits sont vénéneux, nous ne serons pas moins obligés de les manger tant qu’il en restera un sur les arbres. » Ni l’un ni l’autre n’avions encore envisagé le mariage à ce point de vue. Elle me parlait en riant, et pourtant je compris qu’Elen disait là une chose profonde et juste. Ce fut dès ce moment que nous cessâmes de penser comme les gens qui nous entouraient. Il ne faut d’abord qu’une petite fissure par laquelle entre un peu de lumière : ensuite, on ne peut plus vivre dans l’inconscience.

Elen et moi eûmes soif de vérité. Comme des âmes libres, nous nous promîmes l’amour et je l’enlevai à ses frères : je la menai vers la maison élue. C’était une petite maison dans un grand parc clôturé de haies hautes comme des murs. Les sarments d’un immense rosier la recouvraient du côté du levant et jusqu’à l’hiver restaient parfumés de grappes lourdes de roses qui avaient l’odeur des fruits mûrs. On ne l’apercevait pas du dehors : elle était cachée par la hauteur des arbres ; une sève puissante nourrissait leurs troncs dont jamais la hache n’avait ébranché les ramures vigoureuses. Et tout le parc, avec ses châtaigniers, ses platanes et ses ormes, ressemblait à une silve sauvage. Une pelouse s’inclinait vers un étang qu’avivait un cours d’eau ; elle ondulait en grandes vagues d’or et d’émeraude qui n’étaient jamais fauchées. Et nous connûmes là vraiment Eden, le libre et riant jardin du premier homme et de la première femme. Une vieille servante silencieuse, encore diligente, n’apparaissait qu’à l’heure des repas, si bien que nous goûtions l’illusion d’être séparés du reste du monde.

Elen et moi prîmes ainsi le parti de retourner à la vie de nature, ayant compris qu’elle seule est la source de ce qu’il y a de bon et de vrai dans l’homme. Nous vivions dans une communion parfaite de sentiments et de pensées comme avant la naissance des villes. Nous fûmes délivrés alors du préjugé que l’habitation en commun avec les autres hommes est la condition du développement de la personnalité humaine. La virginité de nos sensations nous induisit à croire que nous n’avions existé jusque-là qu’à l’état de mécanisme actionné par un moteur étranger. Et Elen et moi avions l’âge de la terre aux heures innocentes. Les tristes erreurs qui, pour la créature esclave, résultent des inflexibles lois sociales se résorbèrent dans l’épanouissement magnifique de nos êtres. Chaque jour, il me semblait l’apercevoir pour la première fois, toute neuve d’une beauté qui, avant ce moment, m’était demeurée inconnue. Elle ne ressemblait plus à aucune des filles de la terre, et elle était bien plus belle qu’au temps où je l’avais choisie. Alors encore, malgré une fraîcheur adorable d’esprit, elle était, par certains côtés, la petite poupée qui se conforme à la volonté d’autrui. Ici seulement elle commença à penser et à sentir par elle-même comme vivent les plantes, comme poussent et fleurissent et embaument les essences, et elle fut vraiment le jardin vierge de mon amour.

Moi aussi, en venant, j’avais été comme le carré de gazon tranché d’un coup de bêche et qui, transporté au loin, garde sa faune parasite aux fibres de son humus blessé. Des notions restreintes d’humanité m’avaient laissé, à l’égard de la passion amoureuse, le sentiment confus du péché et de la déchéance. Je croyais que la pudeur était une fleur spontanée des âmes délicates, une pousse franche de nature dont l’ombre voilait le mystère trouble de l’amour. Mais Elen cessa de rougir, une fois qu’elle eut été initiée aux baisers ; de tout l’élan de son être jeune et ardent, elle aspira à mes caresses, et dans la solitude des arbres, nous allions presque nus, comme aux jours d’Eden.

Je pus jouir ainsi de la beauté et de la jeunesse de son corps : elles ne furent plus secrètes ni dangereuses, comme tout ce qui demeure caché. Mais elles s’étalaient librement sous la moiteur et le brûlant des airs. Elles furent habillées de lumière ainsi que d’une soie légère et transparente ; elles se baignèrent et ondoyèrent aux éléments. Et nous nous aperçûmes l’un devant l’autre tels que l’exigeait la nature. Je compris le charme divin de la sensualité ; je sus pourquoi la vie nous avait donné des papilles frémissantes, l’arborescente vibratilité des nerfs, le tact, l’ouïe et les yeux ; et toutes choses, par d’infinies artérioles, forment les puits où s’abreuvent les soifs délicieuses de la Volupté. L’émoi de la chair m’apparut très pur et selon un ordre merveilleux. Il s’accorda au rythme universel, au vent qui sème les germes, aux pluies chaudes, au flux de la sève dont tressaille le cœur des chênes. Et, dans les soirs, Elen chantait, je l’accompagnais sur l’orgue ; nos âmes, à travers ces musiques, se cherchaient et goûtaient encore la Volupté.

Elle fut naturellement la loi de notre vie. Nous la trouvions dans la beauté des fleurs et des arbres, dans le dessin flexible des formes, dans l’enveloppe caressante de l’air, dans les images et jusque dans les livres vivant avec nous aux mystérieux silences de la maison. Elle nous apparut le rite essentiel, la résonance suprême du sentiment de la vie, la parfaite harmonie des êtres ; et une lecture, à travers la présence invisible des esprits, remuait en nos sources profondes les mêmes délices charmées, le même sens exalté de la Beauté que l’approche de nos corps. Nous sentîmes ainsi que la Joie était la prédestination du monde et que les hommes ne la connaîtraient dans sa plénitude qu’en vivant d’une vie personnelle et libre au sein de la nature.

Le parc était habité par des bêtes nombreuses. Nous distribuions nous-mêmes la provende aux biches et aux faons, et les arbres n’étaient qu’une vaste oisellerie. Même les espèces sauvages, l’alerte écureuil, le défiant lapin se laissaient approcher ; il nous fut démontré que l’homme et la bête, originairement, étaient unis de liens fraternels. Ils étaient, avec le vent des feuillages, avec le grésillement des sources, avec la trépidation sourde des sèves et le cœur gonflé des nymphéas de l’étang, le rythme actif, incessant, de la Vie. Le sang charriait en eux les mêmes parcelles d’éternité qui nourrissaient la substance végétale et notre propre substance. Ils étaient une des formes de la visibilité de Dieu, comme nous-mêmes. Et comme on ne mange pas une chair pareille à la sienne et familiale, nous avions proscrit le carnage des bêtes de la maison et de toutes les autres bêtes ; et seulement nous nous alimentions de laitage, de légumes, de gâteaux et de fruits. Ainsi nous n’avions pas aux lèvres le goût du sang et notre âme demeurait fraîche, sans souillure.

Le parc devint notre alcôve pendant les nuits de l’été. Ceux qui n’aimèrent que dans des chambres closes, comme les larrons, comme les ouvriers des œuvres clandestines, ne savent pas les joies sacrées et la divine innocence de l’Amour. Les étoiles étaient nos lampes, le murmure des feuillages une harpe plus merveilleuse que celle qui berçait le sommeil du roi Salomon : et notre vie restait mêlée à la splendeur des météores, à l’harmonieuse marche des sphères, à l’âme de la terre. Comme le premier mariage des hommes, comme le jeune Adam et la jeune Eve, nous nous endormions au tiède lit des ramures, nous nous réveillions dans un prisme de rosées. Et nous étions nus l’un près de l’autre, à la garde de la nuit bienfaisante. Nous nous apparaissions comme des esprits primordiaux, comme des essences venues fleurir là du fond des âges, dans la candeur de notre amour. J’étais l’époux du Cantique : elle chantait dans la molle ténèbre, dans la pluie verte de la lune, ruisselée des hauts dômes ; et j’accourais à son chant du fond de la belle nuit. J’arrivais tâtonnant devant moi, me guidant à sa voix, tout enveloppé des parfums plus forts qui montaient des cassolettes de l’ombre. Et ensuite, comme une étoile brillante, je l’apercevais sur sa couche fraîche, je voyais entre les feuilles briller l’astrale blancheur de sa gorge. Et je disais les paroles qui donnent le frisson à la femme, je lui disais le vœu d’amour avec le tremblement de mes lèvres. Les hommes vierges d’Eden n’avaient pas dû aimer autrement. Et puis nous restions longtemps unis ; ses bras ne s’ouvraient plus de dessus mes épaules, ils faisaient à ma vie un joug délicieux, des liens de chair et de fleurs comme le simulacre de la beauté et de la durée de notre libre hymen.

Pendant ces minutes, nous nous sentions épandus nous-mêmes au torrent de la création. Le prodigieux courant de la vie de l’Univers passait dans notre être et nous donnait l’illusion de vivre de la pulsation lointaine des mondes, du souffle profond de la terre et des espèces germées dans la silve. Et ensuite c’était le matin ; nous descendions aux eaux de l’étang ; les nénuphars ourlaient ses seins encore gonflés d’amour ; une fraîcheur exquisement calmait notre sang brûlant ; et nul de nous ne songeait au péché ni à la pudeur, fille du péché. Notre volupté était sacrée comme la promesse d’un âge de joie faite aux hommes.

Nous ne pensions qu’à la Vie, nous ne pensions pas à la Mort. Nous avions le sentiment que la Mort n’est que le temporaire évanouissement après les formes accomplies de notre passage et qu’ensuite, parcelle à parcelle, d’autres formes se recomposent où l’éternité de la vie continue. Et, ainsi, la Mort n’existe que dans l’effroi de la chose inconnue, dans le regret égoïste des hommes pour la perte d’un bien qui nous fut prêté par la nature et ensuite retourne se fondre en elle. Quand la Joie sera la loi des vivants, quand les temps seront venus pour eux de s’en aller à travers une haute lumière, ils fermeront des yeux charmés, comme des dieux prédestinés aux métamorphoses. Et une éternité était en nous ; nous perpétuions les premiers hommes de la race ; des âmes infiniment naîtraient de nos âmes, toujours plus magnifiques, toujours plus près des seuils de la Vérité ; et les grandes mains divines demeuraient ouvertes sur notre amour.

Enfin, une vie s’éveilla de la nôtre ; la source mystérieuse tressaillit au flanc d’Eve, sa poitrine se leva ; elle eut la courbe charmante des collines, le gonflement béni des plantes fécondées. Et un petit enfant courut nu dans les jardins. Alors, nous pensâmes des choses hautes et belles sur l’homme : il fut plus présent à notre isolement qu’au temps où nous vivions dans la mollesse et la lâcheté de l’état social. Nous cessâmes de le tenir pour un être pervers et dangereux, victime des Forces, inexorablement voué à la fatalité de refléter l’Univers comme une allégorie sans pouvoir le réaliser en soi ; tout le mal lui vient de ses chaînes et de l’éloignement de la nature. Il nous apparut bon, doux, très grand dans la beauté vierge de l’instinct, et il était encore enfant comme la petite éternité qui, près de nous, se jouait au soleil avec des sens élémentaires, ivre de se compléter dans la durée des jours.

LE SACRIFICE

A Edmond Glesener.

Il était assis, près de la fenêtre ouverte, déjà si faible, une lumière dans les yeux, la lumière de cette déclinante et tranquille après-midi aux ors légers d’automne et, plus encore, quelque mystérieuse clarté qui ne venait pas du dehors. Un souffle fraîchissait aux feuillages du square, il montait le sanglot d’une girande en jet d’argent retombant au granit rose de la vasque. C’était un quartier retiré, dans un silence de maisons. Au loin, comme un orage, roulait la grande rumeur basse de la ville.

Une présence doucement auprès de lui se révéla, un magnétisme d’esprits en efflux subtilement répandus. Nul bruit n’était monté des chambres, feutrées de tapis épais, et cependant il sentit qu’un pas les avait frôlés et venait. Il retourna la tête et aperçut sa femme en peignoir de laine blanche, dans une jeunesse d’ans et de beauté.

— Je savais que tu étais là, lui dit-il.

Et il lui prenait les mains, il l’attirait d’un geste d’infinie tendresse, regardant s’abaisser à mesure vers le sien, dans les lueurs du soir vermeil, la clarté heureuse de son visage.

— Tu es toute vêtue de blancheur… tu es blanche comme la joie, comme l’espoir, comme ton âme même… J’aime qu’il règne autour de moi cet air de bonheur.

Il lui souriait avec lassitude, usé par la vie, l’âme glissée jusqu’aux limites de ses forces, n’ayant plus, lui aussi, dans l’éteignement du regard, que le déclin des lumières qui sur le square s’accordait avec le déclin de la saison et passait comme une chaleur dernière d’humanité et de nature.

— Quelle imprudence ! lui dit-elle. Voilà que déjà monte le froid du soir et tu restes là, devant cette fenêtre ouverte.

D’un mouvement faible de la tête aux capitons du fauteuil, il eut le grand mot résigné des malades qui ne veulent plus lutter :

— Que m’importe ! Un peu plus tôt, un peu plus tard, puisque aussi bien cela doit arriver.

Le vieil attachement triste s’éveilla ; elle lui appuya au front le baiser des bonnes lèvres qui autrefois furent amoureuses.

— Ne dis pas cela… Tu sais comme je souffre.

— Pardonne… C’est vrai, tu souffres, quand à peine, moi, je souffre encore. Tout est si léger autour de moi… Il y a des moments où les formes réelles s’effacent, où les images ressemblent à un petit nuage qui va se dissiper… Et, dis-moi…

Ce fut une seconde d’angoisse inexprimable : il n’osait plus la regarder. Toute clarté s’en alla de ses prunelles soudain noyées de nuit, comme si la grande ombre approchait. Il lui demanda si leur ami, l’ami constant et fraternel, n’était pas encore arrivé.

— Mais non, pourquoi veux-tu ? (Elle était très calme, souriante à présent, et cependant il lui parut qu’un tremblement faible altérait sa voix.) Tu sais bien que ce n’est pas encore son heure.

Il voulut parler ; ses lèvres remuèrent sans qu’il en sortît aucun son ; elle sentit entre les siennes ses mains se glacer. Un silence pesa, une éternité ; et puis ses yeux se levèrent, tout froids, dans la pâleur des affres ; il la considéra d’un regard d’immense détresse.

— Tu l’aimes bien, n’est-ce pas ? J’ai besoin de savoir cela… Ce serait une si grande douleur de penser qu’après moi…

La parole ensuite de nouveau expira ; les ténèbres mortelles s’étendirent, la minute pleine de sanglots enchaînés avant la ténèbre finale. Et il s’écouta plus encore qu’il n’écoutait bruire au-dessus de cette agonie de son âme la molle parole, le souffle frêle dont elle sembla se défendre. C’était le regret d’avoir trop voulu savoir, l’espoir encore que ce cœur jusque dans la mort lui resterait fidèle ; et il semblait regarder devant lui très loin, par delà les jours. Elle cessa de parler, le froid des abandons passa au vide de l’air comme si elle n’était plus là, comme si déjà elle était partie. Et il l’appela comme des portes de la tombe — une voix dans un naufrage, un râle…

— Amie… Amie…

Elle le toucha de ses mains fiévreuses, si proche qu’ils n’eurent plus un instant qu’un même battement de cœur. La chaleur revint, le flot de la vie au contact de cette chair jeune et brûlante ; et il lui prenait les mains, il lui disait avec le sourire des convalescences après les grandes crises où l’on crut tout perdu :

— Cela vaut mieux ainsi.

Elle ne sut pas s’il lui parlait de son silence ou d’une autre chose à laquelle tous deux avaient pensé.

C’était presque un ami d’enfance pour lui ; ils s’étaient longtemps perdus de vue, et puis une rencontre, les mains qui se tendent, l’effusion des souvenirs. Il avait pris sa place au foyer, accueilli comme un frère. Il s’était mis à aimer l’enfant, illusionné lui-même d’un leurre charmant de famille, dans l’ennui découragé d’une vie qui avait eu ses mécomptes. Et petit à petit, à mesure que le mal le minait davantage, la consomption des êtres voués à un travail qui dépasse les forces, le mari avait cru remarquer qu’une nuance de sentiment plus tendre, plus ému que l’amitié était née dans ces âmes si voisines de la sienne. Jamais cependant il n’avait douté de leur probité ; il les croyait purs tous deux dans cette attirance secrète qui seulement leur donnait la tristesse de ne pouvoir s’appartenir.

Quelquefois leurs voix dans le crépuscule baissaient, n’étaient plus que des voix sans couleur dans la clarté éteinte des heures, comme leurs visages. Il eut la pensée qu’ils étaient malheureux et souffraient pour lui. Sa vie déclina encore ; il se perçut une ombre à côté d’eux qui étaient la vie et pourtant, de peur de trop lui faire sentir leur présence, glissaient autour de lui d’un pas d’ombres.

Il souffrit dans l’amour qu’il leur portait, dans ses plus profondes fibres ; il n’aurait point autant souffert d’être malheureux lui-même. Tout sentiment mauvais fut abaissé ; il monta une lumière très haute et fine, comme aux soirs de l’été la lumière plus belle du regret de devoir mourir. Sa sensibilité s’était exaltée ; il ne démêlait plus leur vie de la sienne, toutes trois mêlées, celle qui s’en allait et les deux autres qui peut-être ensuite s’accompliraient. Et des idées, des choses subtiles et encore indécises flottèrent. Il se tourmenta de les faire attendre, de leur faire mal aux sources délicieuses de leur soif, comme des voyageurs altérés qui s’affligent de voir se reculer les fontaines. Il y eut des jours où il sentit venir la tentation sublime, où d’un cœur héroïque il fut si près de la mort qu’enfin ils allaient être libérés. Et puis l’humaine défaillance le reprenait, l’enfant qu’il faudrait trop tôt quitter, l’amère douceur de languir encore un peu de temps auprès de leurs soins attendris et de n’être pas encore une mémoire qui pâlit, un reflet qui s’efface aux miroirs.

Rien qu’un pas à faire, une marche à descendre de l’obscur escalier et il se retenait aux pierres, il enfonçait ses ongles dans le mur, attardé par les beautés suprêmes de la vie. Cependant il n’était plus vivant déjà ; à leurs regards qui se détachaient de lui, il se sentait glisser hors des jours, tout faible et évanoui sur la frontière. Il lui sembla qu’ils le poussaient ; il trembla qu’ils désirassent sa mort ; il eût voulu leur épargner le reproche de ne s’être pas désirés jusqu’au bout.

Après des mois, un soir de clarté revenue, il se retrouva à sa fenêtre, dans le frisson vernal. Il y avait de petits enfants dans le square, il y avait de légères feuillées aux arbres, tout était promesses d’amour et d’avenir. Un pas glissa sur les tapis, il sentit un souffle et vit devant lui l’amie aux mains courageuses, aux mains comme des baumes, mais plus pâle, dépouillée des roses de sa chair autrefois si claire. Quelqu’un marchait derrière elle doucement, un visage de silence, aux lèvres scellées et froides ; et il reconnut le compagnon patient qui n’avait pas désespéré de sa mort.

Comme on entre ouvrir les rideaux dans une chambre longtemps close ou les fermer sur un départ, ils s’avancèrent. Ils lui sourirent d’un effort las, immense. « Ils n’ont point failli », pensa-t-il. Il eut une joie infinie ; et tous trois restèrent un instant sans parler dans l’heure charmante et lourde. Il la sentit fuir avec la lumière, avec l’ombre qui montait de la terre. Bientôt elle s’en irait tout à fait, elle retournerait se fondre dans la durée obscure. Et il lui sembla qu’il avait une chose à dire, entre leurs trois cœurs rapprochés, une chose terrible et adorable pour laquelle une pareille heure ne reviendrait plus. Ses lèvres s’agitèrent, il crut qu’il allait mourir dans le sacrifice. A peine, dans le flot maintenant rapide de la nuit, il voyait encore leurs visages ; toute la lumière parut s’être attardée sur le sien. Il leur prit à chacun la main et les attira près de lui. Un souffle passa, il leur dit :

— Ami, je la remets à ton amour. Et toi, amie, aime-le comme tu m’aimas. Je m’en vais heureux, j’ai le sentiment de vous rendre heureux tous les deux vous-mêmes.

Il n’y eut plus ensuite que ce murmure :

— Cela vaut mieux ainsi.

L’heure sembla ne plus vouloir finir, dans une clarté plus haute et dernière, où le ciel et la vie palpitèrent une éternité. Et l’amie se rappela l’autre fois, quand encore la parole hésitait dans l’angoisse. A présent elle s’achevait, toutes chaînes déliées, dans la charité ineffable d’un grand cœur résigné.

LA MAISON DE MA VIE

A Alfred Vallette.

Quelqu’un frappe à la porte. — « Es-tu le vent ? Es-tu la pluie ? Il n’y a ici qu’un vieil homme malade. — Je suis l’Amour. — Entre, alors, il y a si longtemps que je t’attends. »

C’est une vieille histoire : je ne sais pas d’où elle vient. Elle était peut-être en moi dès ma petite enfance. Elle bourdonne d’un long bruit d’abeille. Elle sonne très doucement comme une cloche qu’on entend au loin dans la campagne. L’Amour est entré. Il y avait là un vieil homme. On ne sait pas ce qui est arrivé ensuite. J’écoute la bonne leçon profondément en moi.

Cœur fou ! cœur qui n’a pas su vieillir ! Quelqu’un aussi a frappé à ta porte. Il pleuvait un ciel en larmes. Le vent avait une voix basse et malade comme un vieil homme. Qui es-tu, toi qui es derrière la porte, battant à petits coups pressés le bois vermoulu ?

Oh ! je tremble si mollement avec mon cœur dans les mains, car je te reconnais à présent. Tu es venu déjà, tu es venu souvent. C’était le matin, c’était l’après-midi, et voici le soir. Je sais bien ce que sont ces petits coups dans l’ombre. Demeure là un long instant. Je ferai la maison belle pour te recevoir. Je sèmerai des fleurs sur le seuil et la fenêtre. J’étendrai mes plus beaux tapis pour tes petits souliers blancs. Il y a ici un si ardent jeune homme qui t’attendait depuis l’autre fois. La porte tourna sur ses gonds dérouillés. Et tu es entré, bel Amour !

C’est une petite maison là-bas, sous les arbres. Cela n’a pas de sens spécial ; on pourrait en dire autant de toutes les autres maisons qui l’avoisinent. Mais moi, je me redis cette chose si simple avec une voix attendrie, une voix qui m’était encore inconnue. Une petite maison… et toute ma vie dans cette petite maison. Une vie dort là chaque nuit et s’éveille là chaque matin. Ma vie à petits pas traverse les chambres, et puis elle descend jusqu’au jardin. Je passe sous les fenêtres ; je regarde s’allumer les lampes ; un rideau se ferme et ma vie n’a pas eu l’air de me reconnaître. Que lui dirai-je quand, dans l’heure admirable, nous serons là, derrière le rideau, l’un en face de l’autre, avec nos mains jointes, près de la vieille Dame ?

Le ciel est plus haut sur la maison. Les vitres non plus ne sont pas les mêmes qu’aux autres maisons. Elles s’éclairent d’une lumière qui n’est pas celle de la rue ; elles ont la clarté humide et brillante des yeux qui regardent en dedans d’eux-mêmes. Je n’ignore pas pourquoi je pleure très doucement quand je les aperçois, de l’autre côté de la plaine. Je crois qu’elles me regardent ; elles regardent bien plus la délicieuse enfant qui est assise près de la fenêtre, ou à la table, ou sous le portrait d’un doux vieil homme blond, et qui emmêle ses mains aux soies d’une tapisserie, ou qui, à présent, à son tour regarde du côté des vitres, comme celles-ci tout à l’heure regardaient dans la chambre. Un léger brouillard ondule à mes yeux : on dirait qu’une chaude pluie d’été étame les vitres ; et puis la maison se met à trembler au fond de cette petite moiteur de mes yeux. Elle n’a plus que la forme indécise d’une chose qui est là et que je ne vois plus, que je ne vois plus.

Je viens du bout de la plaine, je viens du bout de l’ombre, et la route à mesure s’élucide. Je suis venu les soirs et les matins. L’hiver neigeait sur le vieux jardin ; l’hiver neigeait dans mon cœur. Et, un jour, le lilas a gonflé ses bourgeons verts par-dessus le mur. Il y a si longtemps que j’attendais cela ! Il y a si longtemps que j’arrive du fond de la plaine, en marche vers la petite maison ! Peut-être je l’ai vue déjà dans une autre vie. Je suis le vieil enfant crédule qui va, écoutant chanter en lui la petite chanson d’éternité. Voilà bien la porte et les marches du seuil. Il viendra un jour un timide jeune homme qui franchira le seuil, et moi, je serai retourné là-bas, dans le fond de la plaine. Oh ! je la connais bien, cette voix ironique qui me fait tristement m’en aller chaque soir après que je suis venu ! Porte, chère porte terrible ! Vois, à présent, je gratte ton seuil avec mes ongles !

Eh bien, il faudra changer ce vieux conte. Quelqu’un frappe. Est-ce le vent ? est-ce la pluie ?… Je suis l’Amour… N’entre pas, il y a trop longtemps que je n’attends plus. Mensonge ! mensonge ! Mon cœur est toujours le même cœur ardent et jeune. Entre, Amour ! maintenant tu ne partiras plus !

Alors, ma vieille folie arrange ainsi les choses. Je suis près de Dea : je tiens ses mains dans les miennes. La lampe brûle clairement sur la table, et le portrait du père nous regarde avec des yeux bienveillants. Tout est mystère autour de nous comme nous pour nous-mêmes. Et la bonne Dame aux cheveux d’argent, qui fut autrefois si belle, lentement remue les doigts sur un ouvrage qu’on ne voit pas, comme si elle tissait de l’ombre. Son sourire m’encourage. « Mes enfants ne vous gênez pas. Je suis un peu sourde, vous savez… Je n’entends que ce que je veux entendre. Il y eut un temps où, à moi aussi, celui qui est là dans son cadre, chuchotait de tendres aveux. » Et, ce soir-là, j’ai apporté l’anneau, je le passe au doigt de Dea. Je lui dis très bas : « Dea ! il y a des milliers d’ans, un jeune homme est venu, pour la première fois, vers une jeune fille. C’était au matin du monde et l’humanité est toujours ce même jeune homme et cette même jeune fille comme toi et moi à présent. »

Mon Dieu ! que cela était doux à dire ! Je lui parlais ainsi, moi, un homme qui déjà avait dépassé le temps de la vie moyenne. Mon sang sauvage bouillait de sentir les genoux de l’enfant près des miens.

Dea ! ne viendras-tu jamais me faire signe derrière le rideau ?

Et puis des jours encore ont coulé, je ne sais plus combien de jours. Le lilas s’est guirlandé de feuilles vertes ; ses touffes bleues ont fleuri la crête du mur. Les soirs maintenant sont pleins de tièdes odeurs délicieuses. Est-ce à cause du petit nuage qui monte à mes yeux ? Quand je passe, il me semble qu’une main inquiètement soulève le rideau. Les vitres ont la beauté humide et brillante d’un regard qui me suit jusqu’au bout de la plaine.

O vie ! vie des sèves et des substances ! Vie qui fais lever les seins des vierges et tourmentes le flanc des mâles ! Vie qu’avec mes mains j’écrase dans ma poitrine pour en étouffer les battements et qui, à gros bouillons rouges comme un jeune vin, ruisselles de moi ! Vie qui éternellement rajeunis le cœur des vieux chênes dans la forêt ! J’ai traversé de nouveau la plaine. Je veux être ce jeune homme timide et téméraire qui franchissait le seuil et disait à Dea les paroles d’amour.

Dea ! Dea ! je suis le vieil hiver qui a déposé sa toison d’ours et bondit à présent avec le pas du jeune printemps par les chemins. Voici la petite maison, et voici les vitres claires. Je monterai les degrés du seuil, je frapperai à la porte. Mon cœur, mon cœur orageux et enfant, je le laisserai rouler très faiblement de mes mains comme une chose lourde et fragile sur laquelle, avec tes petits pieds blancs, tu marcheras. Et Dea est là, avec ses doigts délicats au rideau, petite ombre si pâle qui me regarde venir. Je ne sais pas si elle pleure ou si elle me sourit. Je sais seulement qu’elle est là, qu’elle fut toujours là comme ma vie même.

Et encore une fois, je suis passé sous la fenêtre. Il n’y avait pourtant que trois petites marches à monter, rien que trois petites marches. La première était le passé, la seconde était le présent, et voilà, à la troisième, j’aurais vu s’ouvrir les jours espérés. J’aurais été au cœur même de la maison de ma vie.

Mais il est trop tard. Vois-tu, Dea, un homme à mon âge est malgré tout un vieil homme, et tu n’es plus toi-même une jeune fille. Vie effrayante qui aboie en moi comme un chien ! tire sur ta chaîne. Une petite main jamais, jamais ne viendra te délivrer.

Maintenant, il faut arranger ainsi ce conte charmant avec lequel fut bercée l’ancienne humanité. Quelqu’un frappe à la porte. Es-tu le vent ? Es-tu l’Amour ? Je suis la Mort. Alors, entre, car ma vie est partie là-bas ; il n’y a plus que toi qui pouvais venir encore.

LA CHANSON D’ÉTERNITÉ

A Henri Charriaut.

Jurieu est à sa table. Il a laissé tomber sa plume. Son cœur bat à coups pressés et il n’est plus le même homme qu’hier, que tout à l’heure. Une onde chaude a passé, un large flot de vie. Et il s’étonne d’avoir pu écrire tout ce matin d’été, dans le calme de sa pensée. Ses pages sont humides d’encre encore ; elles palpitent d’humanité lointaine ; elles ont jailli brûlantes et fraîches, visions des âges où passa l’homme vierge, le libre enfant de la Genèse. Et Jurieu, comme un patriarche, comme un mage, a vécu de la vie merveilleuse des forêts et de la savane. Le jour se levait quand il a ouvert la haute baie de sa chambre de travail. Le matin parfumé d’une odeur de thym est entré. Et ensuite, avec le reflet vert des grands arbres sur ses mains, il s’est assis à sa table. La vie tardait encore aux champs et dans la maison. Une paix profonde de silence l’enveloppait comme une éternité.

Il a dit la transmission divine de l’être à travers le temps. Et lui-même se croyait rêver aux matins du monde. Puis la joie des hauts feuillages a vibré dans l’heure lumineuse. Les faucheurs au bruit clair des faux ont marché par les pelouses. D’autres hommes à mesure naissaient des races, comme l’herbe en fleur allait repousser de l’herbe et rien n’était fini, tout recommençait dans un cycle éternel. Ainsi, parmi les images et les analogies, il a remonté les courants profonds d’humanité.

Maintenant une voix jeune chante dans la maison et il n’est plus le même homme : le rythme intérieur s’est rompu, un flot de vie ardente a passé. Jurieu se lève, il comprime à deux mains sa poitrine et il est heureux d’une chose lointaine, inexplicable. La petite Chanson, elle aussi, semble venir du fond des âges, des matins du monde. Tout à l’heure, il l’entendit au jardin d’Eden ; elle monta pour la joie du premier homme ; elle emplit d’amour le cœur ingénu d’Adam. Et toute autre voix se tut ; il n’y eut plus sous les cieux sidérés que ce souffle mélodieux et frêle. Jurieu fait un pas vers la porte, revient et, en passant devant un miroir, il aperçoit sa barbe blanche. Elle ruisselle en ondes argentées de ses joues ; elle a l’éclat des neiges sur un haut mont, sur une cime qui vit les jeunes humanités ; et lui aussi porte à ses épaules des faix d’humanité, pèlerin chargé des reliques d’un millénaire passé. Il appuie la main sur ses tempes, il se sourit avec mélancolie.

— Quelle folie ! à mon âge ! Presque un vieillard !

Et il cesse d’entendre la petite Chanson ; la maison, d’un silence lourd, pèse sur sa songerie.

Il lui semble avoir marché depuis des siècles ; il ne sait plus depuis combien de temps il est en marche. Peut-être c’était aux premières aurores du monde. Et il longeait les fleuves sacrés, il vivait avec les brahmes et les éléphants blancs, dans des contrées merveilleuses. Alors encore l’éternité était fraîche, toute jeune : les hommes ne connaissaient pas les temples en ruines ni les dieux mutilés, et les choses de mémoire n’étaient pas encore nées ; la durée des jours se fondait dans un jour unique et divin, sans commencement et sans fin. Et puis, la petite Chanson une première fois s’était fait entendre.

Elle venait des fontaines et des jardins ; elle arrivait de l’autre côté de la vie ; elle sembla monter du mystère profond de la Genèse. Et il vit apparaître la Femme : la Chanson avait la forme de sa bouche et déjà cette bouche avait connu le baiser. Ensuite, il cessa d’être seul ; il eut un toit sous lequel ils vivaient ensemble, et une petite existence avait grandi près d’eux, la petite onde claire d’une source, le matin délicieux d’une vie d’enfant.

Ainsi Jurieu avait cru revivre lui-même le grand rêve d’humanité, la transmission infinie des âges de jeunesse et d’amour qui était sa foi. Absorbé dans ses palingénésies, il ne s’aperçut des neiges de sa barbe qu’après que la mort eut passé sur la maison. La jeunesse du monde s’éclipsa ; il ne resta que le poids effrayant des âges. Et il était lui-même un homme ancien qui se souvenait d’Eden. Des ans s’écoulèrent, des portions d’éternité où la douleur demeura victorieuse, où aux champs, de la conjecture elle fauchait toute vie comme auprès de lui elle avait fauché la fleur de son mûr été. Albine parut avoir emporté aux ombres la grande clarté qui avait marché devant lui. Il fut dans les ténèbres, il tâtonnait du côté de l’Orient et il ne croyait plus à l’éternité de la substance, à la loi qui fait tous les hommes contemporains d’un même point de la durée qui est la vie. Et puis un jour, dans son âge d’ancêtre, la petite Chanson s’était réveillée. Comme un vent léger, comme une brise venue des confins de l’espace et du temps, elle avait brui sur les lèvres de l’enfant. Celle-ci aussi s’appelait Albine. Une bouche s’était fermée, une autre s’était ouverte et elles avaient toutes deux le même nom. Ses ans semblèrent recommencer et il sentit finir l’exil d’Eden.

Jurieu à présent s’apparaît dans le miroir avec les clairs yeux d’un jeune homme. Son regard est un miroir plus brillant, une eau profonde et fraîche mirant l’infini d’un ciel. Et il ne voit plus sa barbe blanche, sa toison de patriarche : le flot remonté du cœur lui met aux joues les roses ardentes de la vie. Et les images d’éternité se sont renouées.

— Exquise petite Albine, aube et midi de mes jours, symbole jeune de l’Etre impérissable, tu fis ce miracle de ressusciter celle qui, en partant, te confia à ma garde paternelle. Tu es deux fois Albine, toi en qui Albine revit, et toute la jeunesse du monde !

Les heures repassent. Il revit l’harmonieux hymen, leur chère solitude d’amour et de travail, le mirage d’univers que seule la mort avait pu rompre. Mais la mort n’est qu’un passage vers les métamorphoses : la vie seule règne et l’éternité en elle. Et il entend la douce voix des adieux : « Ne pleure pas… En la regardant, plus tard tu croiras que je te suis revenue. » Une ombre s’est levée et lui sourit, la forme même du corps aimable qu’eut Albine ; et des mains, comme alors, se sont jointes, et il croit sentir entre les siennes la petite main d’enfant qu’elle lui mit entre les doigts comme un legs, comme les petites mains délicieuses de son âme. Et Albine l’avait eu d’un premier époux, six ans avant qu’il l’eût prise pour épouse, à son tour.

Le flot s’est apaisé, la sève orageuse remontée du vieux cœur vert. Et Jurieu s’en va vers la fenêtre, il contemple le bel été des pelouses, la gloire des chênes centenaires, images des Forces éternelles. Déjà le jour est haut comme dans sa vie ; le soleil sous sa meule vermeille a broyé le matin ingénu. Il n’est plus que le blanc patriarche, le grand arbre bruissant d’ans et d’abeilles dans la forêt de l’Etre. Un calme merveilleux lui vient des siècles derrière lui.

Mais de nouveau la petite Chanson monte de la maison, semble monter du fond des âges. Il la connut au matin de la vie ; elle chantait le bonheur et elle s’appelait aussi Albine. Alors encore une fois le vieil arbre frémit jusqu’en ses racines. Le printemps est revenu, le flot de jeunesse et d’éternité, et la porte s’ouvre, il voit apparaître la Vierge comme autrefois lui apparut la Femme. Elle est presque nue sous la transparence des mousselines. Son corps ondule comme une vapeur d’argent venue des eaux ; ses gestes secouent dans l’air des parfums de roses. Il croit sentir l’odeur divine de sa vie.

— Vois, dit-elle, je les cueillis encore mouillées de rosée pour en parer cette table.

Il lui répond en souriant :

— Fleuris-en donc ces vieilles écritures comme d’un jeune symbole, comme du signe charmant de ta présence.

Maintenant, elle s’assied sur ses genoux et caresse ses joues chevelues ; les petites mains joueuses font un vent léger à ses lèvres. Il demeure troublé d’un délice profond, d’une peine délicieuse, et toute la terre a tremblé autour de lui comme pendant un mystère. Doucement, il lui ouvre les yeux, il contemple leur orient limpide, et un autre regard se lève.

Il croit entendre une voix :

— Elle et moi, c’est encore moi.

Ensuite, ses larmes coulent.

LA FILEUSE DE MINUIT

A Eugénie Meuris.

Près d’un canal (c’était, sur les eaux de ce canal, un brumeux et triste minuit de novembre), une file de pauvres maisons sous les arbres me suggéra tout à coup — après des heures à errer par les carrefours sans passants — de lentes douleurs de très vieilles gens, comme des malades en une cour d’hôpital. Mais peut-être, songeais-je, il y a là, derrière ces mornes vitres, au fond d’un de ces logis d’un âge reculé, peut-être il y a le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet, de filer les soirs et les matins en rêvant à celui qui l’ira prendre par la main et la mènera vers les sacrements. Et sans doute — ah ! filer sans espoir le chanvre et le rêve comme une petite aïeule ! — elle vient de souffler la lampe, elle s’est couchée dans le lit, sous la touffe de buis, à côté d’une vieille femme qui s’agite et ne peut trouver le sommeil.

Mes pas, las de tourner sous les tours et les beffrois en cette ville millénaire, — Memling, l’évangélique peintre, avait vécu et connu là de pareils mélancoliques minuits, car la ville s’appelait Bruges ! — mes pas donc, après tant de venelles et de ponts et de places et de porches, m’avaient conduit jusqu’en cette agonie d’un solitaire quartier, dans l’humide voisinage d’un triste canal. Nulle lune n’éclairait les maisons sous les arbres ; leur fantôme seulement (puisqu’à peine j’en pouvais distinguer la forme) se dressait devant moi dans le pluvieux brouillard, comme si vraiment, depuis tant de siècles qu’elles subissaient les rafales, ce n’étaient plus que des fantômes de maisons, de pauvres fantômes à présent ressuscités par un nocturne sortilège.

Mais, m’avisai-je, ils vont m’entendre, ils vont se réveiller au bruit lourd de mes pas, les habitants de ces taciturnes demeures ; car sans doute plus jamais personne, depuis des ans, ne passe le long de ce canal. Aussitôt je m’efforçai d’étouffer ma marche en la moite couche de feuilles dont le pavé était jonché ; je devins moi-même un fantôme dans cette rue spectrale.

Un réverbère (il semblait s’éteindre subitement, puis jetait une petite flamme) — un réverbère, comme une veilleuse dans un dortoir d’hôpital, au loin sillait l’eau du canal d’un reflet rouge. Et toujours quelque gargouille, avec un clapotis léger, — mais je ne pouvais voir en quel endroit, — avec une triste musique de larmes éternelles, se déversait dans cette eau. On dirait, pensais-je, que pleure en cette stillation sans arrêt la moribonde lumière de là-bas, la lumière des yeux crevés du sinistre réverbère ou si c’est du sang qui, comme dans un hôpital, s’égoutte des plaies et larme par les souterraines rigoles jusqu’au fond des puits. Un cimetière — ce me semblait, expliquez cela ! — un cimetière, comble d’antiques pourritures oubliées, devait étendre aux alentours son funèbre enclos.

A la fin, l’angoisse du silence au bord de cette eau comme des larmes et du sang, m’opprima si affreusement que, sans cause, et seulement pour rompre le silence, je me mis à crier :

— Hola ! Ho ! Quelqu’un ! Y a-t-il encore ici quelqu’un de vivant ?

Une fenêtre s’ouvrit, — et justement un air de carillon se mit à tinter dans la nuit, tinta comme des gouttes de pluie mélodieuses sur les sombres carreaux de la nuit ou comme un vol musical d’oiseaux dans la nuit, si bien que je me persuadai d’abord que s’ouvrait réellement par cette fenêtre une volière à un vol d’oiseaux.

Mais un aimable rire, un rire frais et jeune — c’était aussi comme le rire de ce carillon ! — trilla presque aussitôt, tandis qu’une rose, lancée par d’invisibles mains, frôlait mon visage et ensuite, parmi les feuilles mortes, tombait à mes pieds.

Il n’y eut pas de paroles, les lèvres n’émirent que le son de cristal de ce rire, comme si toute la petite personne — frêle, frêle, la bouche en cœur de rose — aussi eût été en cristal. Mais cette rose sur ma joue, dis-je en ramassant la fleur, ce cœur de rose, n’est-ce pas sa bouche même qu’elle me jeta ? Sans doute ma voix l’avait tirée de son sommeil ; elle quittait à l’instant le lit où constamment s’agitait cette vieille femme.

Je la soupçonnai toute pâle et décolorée comme une petite aïeule, après les étés et les hivers à filer son rêve et son chanvre.

La fenêtre s’était refermée sur le rire ; maintenant l’escalier craquait sous la hâte d’un pas ; et ensuite, dans l’entrebâillement de la porte, m’apparut une main qui me faisait signe d’entrer.

— Oh ! dites-moi (la fille était brune et maigre et je lui parlais ainsi, en considérant autour de nous la nudité des murs) dites-moi. N’y a-t-il pas un cimetière en ce quartier loin de la ville ? N’y a-t-il pas des malades en un hôpital au bout du canal dans ce quartier de la ville ?

— Je vois que vous aimez à rire, me répondit-elle en riant et en déroulant ses cheveux. Eh bien ! si vous êtes venu pour ce que je crois, la mère dort dans son lit, mais il y a une petite place sur le côté, jusqu’où descend le drap.

Elle m’avait pris par la main et m’attirait vers l’escalier ; mais un insurmontable dégoût à présent me dissuadait de la suivre.

— Non, non, dis-je, laissons cela.

— Oh ! — et elle riait plus fort à présent — la bonne femme n’est pas pour nous inquiéter ! Et il y a encore ma petite sœur dans un autre lit ; mais, vous savez, pour elle j’éteins la lampe.

— Et, dites-moi, repris-je après un moment — (je parlais comme en songe), — n’a-t-elle pas le pâle visage et les cheveux décolorés d’une enfant lasse de filer toujours à son rouet ?

Elle cessa de rire :

— Ah ! nous avons cru la perdre souvent. A dix ans, elle n’était pas grande en tout comme une poupée. Il fallait passer les nuits à la lever, à la coucher ensuite. On n’était jamais sûr qu’elle verrait venir le jour. Et c’est vrai, elle est pâle, c’est comme une petite image de la Vierge. Voici qu’elle va sur ses dix-sept ans. Avec mes gains, je lui achète des robes ou du lin, et comme ça elle file, elle file de la belle toile pour le jour où elle s’ira mettre en ménage, — de la toile toute blanche pour ses draps de mariée. Mais, attendez, je vais l’appeler. — Hé ! Leentje !

Un pas bientôt glissa le long des degrés — (encore une fois tintait le carillon au loin sur la ville) — un pas léger comme les notes de ce carillon descendant et remontant l’échelle des arpèges, et ces pas des agneaux sur les prairies en fleurs des vieux volets gothiques. Ensuite s’avança jusque près de moi en sa longue robe blanche, s’avança dans le cercle de lumière de la lampe une petite forme charmante, la grâce et la pâleur mêmes d’une vierge de Memling (mais elle ne portait pas le lys), les candides yeux d’améthyste et les fines mains translucides d’une vierge de Memling.

— Et si vous saviez comme elle chante ! s’écria la fille brune en se reprenant, par une vieille habitude, à rire.

— Au clair de lune (maintenant elle chantait, la petite fileuse) au clair de lune, avec des fils de lune, filait en un pré de lune, la princesse. — Ah ! personne ne sait plus son nom ! — Passa par le pré, en habits de lune, le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon cœur un beau rêve couleur de lune. » Longtemps après, par le pré de lune, revint le fils du roi. « Ah ! lui dit-elle sous la lune, je file pour mon lit de noces de beaux draps de lune. » Encore une fois passa, en le pré, sous la lune, le fils du roi : « Ah ! lui dit-elle, c’est fini de filer le rêve et les draps ; maintenant avec ces fils de lune, je file mon suaire, mon beau suaire de lune, dit la princesse. » — Ah ! personne ne sait plus son nom ! Et quand une dernière fois revint le fils du roi, sur le pré séchaient les beaux draps de lune ; mais la princesse ne filait plus. — Ah ! filait dans la lune la princesse !

— Assez ! (étreint par une réelle douleur, je ne pus maîtriser ce cri.) Assez ! tous les lins sont filés. Il y a assez de toiles filées pour les suaires ! Et comment pouvez-vous nier qu’il y ait un cimetière proche de ce canal, un cimetière aux ossements pourris par les eaux de ce canal ?

Je m’aperçus alors que j’avais effrayé cette enfant.

— Oh ! (lui dis-je très doucement), il viendra, celui que vous attendez et qui vous mènera aux sacrements. Oui, il viendra, n’ayez point de crainte ; il viendra, le prince pour qui vous vêtirez vos blancs vêtements de lune ; et vous irez ensemble vous aimer dans la lune, — ô ma petite vierge, ô vierge que Memling eût peinte avec des couleurs de lune.

En sortant de cette maison (sur le seuil la fille brune à présent m’injuriait), j’entendis encore une fois le sanglot de la gargouille dans la nuit, encore une fois les oiseaux du carillon.

LA JEUNE FILLE A LA FENÊTRE

A Judith Cladel.

Par l’entre-bâillure des mousselines, à travers la vitre comme étamée d’un soir d’hiver, un canal s’aperçoit. De l’autre côté du canal, les maisons sont bordées par un quai. Une vieille arche de pont, un peu au delà vers la gauche, érige un crucifix. Il neige. Dans la reculée, un chevet d’église s’écorne, cassé par la perpective.

La jeune fille à la fenêtre, faisant de la dentelle. — Mes mains, mes petites mains, mes pâles mains jamais nuptiales, les avez-vous fait danser toute cette après-midi, les fuseaux !… C’est ma triste vie qui, fil à fil, s’enroule autour des épingles d’or, et les fils sortent de mon cœur, les fils vont de mon cœur à mes doigts, les beaux fils couleur de neige qui retiennent mon cœur captif.

» Mes sœurs, s’il ne vient pas, Celui que j’attends, vous enlèverez les épingles, vous détacherez la dentelle, vous l’éploierez sur la nuit de mes yeux… Je l’ai commencée avec les fils de mai… Il neigeait alors de l’aubépine, les soirs avaient des tuniques blanches de petites filles ; dans l’église, les orgues du mois de Marie chantaient. Et mon cœur aussi était une église où, derrière les vitraux sous la petite lampe, mon Jésus resplendissait. Son sourire me regardait avec la forme de mon propre cœur ; et je lavais doucement ses plaies avec des larmes qui n’avaient pas encore pris le goût du sel !

» Mes mains, mes joyeuses mains jamais lasses, c’était mon voile de mariée qu’en ce temps vous fleurissiez de marguerites et d’étoiles… Le prêtre a quitté la chapelle ; l’enfant de chœur a éteint les cierges de l’autel ; les orgues se sont tues dans les soirs. L’hiver était venu ; et j’ai continué mon beau voile avec des fils de neige. Mes mains ont filé la neige qui tombait dans l’hiver de mon cœur, elles en ont fait le fil avec lequel maintenant s’achève le triste voile.

» Mon cœur est une église où, après la messe, il passe des visages aux yeux vides comme des chambres de trépassés. Des mères intercèdent à genoux pour leur enfant malade. Une très vieille jeune fille porte son cœur dans ses doigts et l’offre aux Saintes miséricordes.

» Je suis cette mère, Seigneur, intercédant pour mon amour malade, je suis cette vieille jeune fille, Seigneur ! Je remets entre vos mains l’offrande douloureuse de mon cœur inexaucé. Dévidez-vous, les fuseaux ! Mes larmes à la longue ont durci de leurs cristaux le fil ; la dentelle sous mes larmes s’est gelée en dures et brillantes fleurs de givre.

» Dites, dites, mes sœurs, le voile, en l’éployant, sera-t-il pas assez long pour s’étendre de mon visage à mon cœur ?

(Les cloches sonnent à l’église. Elle regarde s’allumer les vitraux dans le chœur. Des mantes noires passent sur le pont.)

» Je les reconnais : ce sont toujours, depuis que je travaille à cette fenêtre, les mêmes visages de soir et de prières ; l’hiver aussi a neigé sur ces âmes. Mes espoirs, vous vous êtes usés comme les genoux qu’elles vont fléchir devant les autels… Chaque soir, elles passent au tintement de la cloche dans leurs grands manteaux ; elles se signent devant le crucifix ; elles vont vers les cierges et les chants, comme des oiseaux battant de l’aile du côté des volières. Mon cœur, comme elles, porte une sombre mante… Mon cœur passe sur un pont, mon cœur va vers une chapelle dont le prêtre est mort il y a longtemps. Nulle lampe ne brûle plus par delà les verrières, nul encens ne fume plus sous les voûtes ; et cependant mon Jésus y est couché parmi l’or et les aromates.

» Silence ! Mon cœur a frappé à la porte ; la porte ne s’est pas ouverte, la porte jamais ne s’ouvrira. Ah ! sonnez, les cloches ! sonnez, mes glas ! Mes prières connaissent une chapelle muette comme un tombeau.

(Elle a laissé retomber les bobines et rêve, les yeux distraits, perdus dans la neige qui floconne lentement.)

» Nous étions alors autour de la table quatre petites sœurs. Une est partie, un soir qu’il neigeait comme à présent ; elle n’avait pas quinze ans. Celle-là sans doute, dès le berceau, avait été fiancée à un beau jeune homme pâle dans la lune… Et ensuite, la table est devenue trop grande pour les trois autres. Annie ! ma chère Annie, pourquoi ne suis-je pas couchée à votre place dans la petite bière où vos lys ont fleuri pour l’éternité ? J’étais l’aînée de nous ; il n’eût fallu qu’un peu plus de bois au cercueil…

» Et tant qu’elles furent quatre, les soirs, dans le jardin, les petites sœurs dansaient une ronde en chantant : « Il était un beau prince, et ri et ri, petit rigodon… » — Ah ! je ne veux plus chanter cela. Une princesse au fond d’une tour espère la venue du beau prince… Le beau prince a passé par le pays ; il a passé devant la tour ; la petite princesse est morte de chagrin parce que le beau prince n’a pas trouvé la clef de la tour… Annie, ma chère Annie, est-ce que quand il neige, ce ne sont pas les pleurs gelés des pâles jeunes filles qui tombent des étoiles — des pauvres jeunes filles pleurant le bel amant qui n’est pas venu ? Dites, bonne Annie, est-ce que ce n’est pas la charpie que des petites mains de jeunes filles effilent au fond des étoiles pour panser les blessures de celles qui sont demeurées ?

(Une lampe s’allume dans une des maisons en face.)

» La bonne dame tout à l’heure descendra son chien à la rue, elle le regardera un instant courir dans la neige ; ensuite elle le rappellera. Et, à travers la mince guipure blanche, je verrai la bonne dame passer l’eau sur son thé, ajouter quelques points à sa tapisserie… (Ah ! toujours la même depuis de si longues années !)… puis s’endormir, son petit chien sur ses genoux : ils n’ont pas connu le poids léger d’une chair d’enfant.

(D’autres fenêtres s’allument.)

» Ah ! Des lampes encore ! Des lampes comme des yeux rouges de pleurs ! Des lampes comme des regards d’aveugles derrière la vitre d’un hôpital ! De vieilles gens sans doute, des âmes lasses d’infinies résignations ! D’anciennes douleurs de jeunes filles regardant neiger le silence à travers le cloître de leur cœur. « Il était un beau prince ! Et ri et ri, petit rigodon ! » Pourquoi la triste chanson me revient-elle surtout ce soir ? Pourquoi grelotte-t-elle à la porte comme un vieux pauvre chargé des reliques d’un autre âge ? Il y a si longtemps qu’elle est morte, la princesse : le beau prince sans doute n’en a jamais rien su… Mes mains, séchez les pleurs de mes yeux.

(Sur le pont tout à coup quelqu’un apparaît, un homme dont on n’aperçoit pas le visage à travers la neige et la nuit. Il s’arrête près du crucifix et regarde du côté de la fenêtre. Elle rit.)