Camille PERT
Cady Mariée
ROMAN
PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by Édouard Mignot 1913.
DU MÊME AUTEUR
| La Petite Cady | 1 vol. |
| Le Divorce de Cady | 1 vol. |
Il a été tiré de cet ouvrage 10 Exemplaires
sur Hollande.
AFFECTUEUX HOMMAGE
A ALBERT LE PAGE
CAMILLE PERT
CADY MARIÉE
I
Quand la femme de chambre apportant le chocolat frappa à la porte, Cady dormait encore, ou feignait de dormir, couchée à plat ventre au milieu du grand lit, la figure cachée dans l’oreiller.
Son mari, Victor Renaudin, se leva et passa vivement une robe de chambre pour aller prendre le plateau des mains de Joséphine, au seuil de la pièce.
Il avait, poussée à l’extrême, la pudeur de l’intimité, et il n’avait jamais pu admettre l’insouciance de Cady à cet égard, ni souffrir qu’une domestique pénétrât dans la chambre conjugale à l’heure du réveil et du lever.
Le plateau déposé sur une table, il passa dans le cabinet réservé à son usage, y fit une toilette sommaire et revint ouvrir les persiennes des trois fenêtres.
La chambre, vaste et haute de plafond, était située à cet angle lumineux et pittoresque du quai qui fait face à la colonnade du palais du Louvre.
Ce matin de mars, le soleil, très vif dans la buée étincelante qui montait de la Seine, traversait en toute liberté les grands arbres défeuillés de la berge, et vint brusquement illuminer l’appartement.
Cady se tourna, d’un souple mouvement de reins, et grogna :
— Dieu, que c’est embêtant !… J’ai encore sommeil, moi !…
Renaudin s’excusa avec contrition :
— Je te demande pardon, ma chérie, mais tu sais qu’il faut que je sois au Palais de très bonne heure ce matin, pour cette affaire…
Elle l’interrompit impatiemment.
— Oui, oui, bon !… Tu déjeunes dehors, c’est toujours cela de gagné !…
Il revint vers elle et, s’asseyant sur le bord du lit, il enlaça tendrement le corps mince de le jeune femme.
— Pourquoi me dis-tu de vilaines choses ? fit-il d’un ton peiné.
Elle s’échappa de ses bras avec une exclamation :
— Comment, le courrier est là et tu ne le dis pas, sale bête !…
En chemise, elle sortit du lit, courut prendre sur le plateau le paquet de lettres et de journaux et revint en trois bonds se reglisser sous les couvertures.
Pendant un court instant, cela avait été, sous la lueur dorée emplissant la chambre, la vision d’une précieuse statuette vivante, audacieusement révélée par la batiste transparente ouvrée de dentelle.
De taille moyenne, très svelte, les seins petits admirablement modelés, les jambes nerveuses, d’un galbe parfait, la jeune femme paraissait compter beaucoup moins que ses vingt-quatre ans accomplis. La tête était délicieuse, avec ses grands yeux gris mélancoliques, sensuels, mutins, semblant tour à tour ou parfois simultanément refléter toutes les flammes de l’enfer et toutes les nuées azurées du paradis. L’ovale du visage, très allongé dans son adolescence, s’était aujourd’hui délicatement arrondi, donnant un air de jeunesse extrême à cette physionomie qui, auparavant, au sortir de l’enfance, semblait déjà mûre. Elle avait gardé une chevelure ni brune ni blonde, qui s’éclairait d’or au moindre rayon de lumière.
Renaudin ne pouvait détacher d’elle ses regards enivrés, où éclatait l’amour dominateur, exclusif, qui le possédait. Déjà âgé de quarante-trois ans, de physique insignifiant, il avait le front un peu dégarni et sa barbe brune était semée de fils blancs. Entre les mains capricieuses, souvent dédaigneuses, parfois tendres de la jeune femme, le magistrat estimé, l’homme énergique et probe, l’habile et consciencieux juge d’instruction du parquet de la Seine n’était plus qu’un pantin sans volonté.
— Dis, Cady, pourquoi es-tu si méchante ce matin ? demanda-t-il suppliant, en s’emparant sournoisement d’une main étroite et menue qu’il couvrit de gros baisers.
Elle lui sourit, l’esprit ailleurs.
— Que tu m’ennuies !… Ne me lèche pas la main, on dirait l’épagneul du cousin Paul de Montaux… Tiens, vois, il y a un mot de maman… Elle a si peur que je fasse semblant d’oublier son dîner qu’elle me rappelle que c’est pour ce soir… Tu seras revenu de ton assassinat, je suppose ?
— Sûrement… Dis-moi, Cady, cela ne te fâche pas que je ne déjeune pas avec toi ?… Ça me désole, tu sais bien, mais je ne peux pas faire autrement, nous devons être à Vincennes à onze heures précises…
Elle lui coupa la parole :
— Bon Dieu, qu’est-ce que tu veux que cela me fiche !… Je déjeunerai très bien toute seule… Ou plutôt non, tiens, j’irai chez Jacques.
Renaudin approuva, content.
— C’est cela, l’ami Laumière sera enchanté.
Cady éteignit une courte flamme ironique sous ses paupières promptement abaissées.
— Je ne sais pas du tout s’il sera enchanté, dit-elle avec nonchalance, mais je suis certaine que moi j’aurai du plaisir à bavarder avec lui… il y a très longtemps que je ne l’ai vu.
Victor sourit, objectant :
— Voyons, il a dîné ici avant-hier.
Elle haussa les épaules, méprisante.
— Comme cela, ça ne compte pas… Il y avait du monde… et puis toi qui nous espionnais tout le temps.
Et, narquoise, fouillant le regard de son mari de ses yeux hardis :
— T’imagines-tu que devant toi nous sommes, Jacques et moi, comme quand nous nous trouvons seuls ?…
La sérénité du visage de Renaudin ne se troubla pas. Il observa avec bonté :
— Je crois que tu veux me rendre jaloux de Laumière…
Elle le nargua, une lueur rose aux joues, s’énervant au jeu méchant qu’elle risquait, agacée par l’entêtement de son mari à refuser d’y entrer.
— Pourquoi pas ?… Y aurait sujet, tu sais ?… Mais c’est comme pour Paul de Montaux… Tu nous pincerais en flagrant délit que tu dirais : « Y a rien de fait ! »
Cette fois, une ombre de contrariété passa sur la physionomie du mari confiant.
— Tu es exaspérante, ce matin, ma chère petite !…
Elle répéta, moqueuse :
— Oh ! « chère petite ! » Appelle-moi donc Hélène, pendant que tu y es !…
Il dit, un peu sentencieusement :
— Je le devrais, c’est ton nom… J’ai tort de continuer à te donner un surnom qui aurait dû disparaître avec la fillette mal élevée que tu étais jadis et que je voudrais bien ne jamais revoir en toi, si légèrement, si fugitivement que ce soit !…
Elle siffla ironiquement.
— Phutt ! quelle blague !… Ça t’embêterait rudement si je n’étais plus Cady…
Il protesta avec vivacité.
— Cela non, je te le jure !…
Elle rejeta d’un geste le drap qui la couvrait et se montra quasi nue, la poitrine appuyée sur ses genoux relevés, qu’elle entoura de ses deux bras, gaminement.
— Allons donc !… Ce que tu aimes en moi, veux-tu que je te le dise ?…
Il se détourna et commença de s’habiller, un peu tremblant par suite de l’effort qu’il s’imposait pour ne pas envelopper ce jeune corps tentant de ses bras et le dévorer de caresses.
— Cady, tu vas dire des bêtises, gronda-t-il.
— Ce que tu aimes en moi, c’est l’inceste…
Il tressaillit, péniblement cinglé.
— Tu es folle !… Tu emploies des mots révoltants à tort et à travers !…
Elle poursuivit, imperturbable :
— Pas du tout… Je me comprends très bien, et toi aussi tu me comprends, malgré que tu fasses la bête hypocrite… Évidemment, c’est pas de l’inceste pour de vrai inceste, mais c’est de l’inceste imaginatif… parce que tu m’as vue toute petite, et que tu étais comme un papa pour moi… une espèce de papa à la manque, une manière d’être vertueux vicieusement.
Il s’habillait avec des gestes fébriles et maladroits.
— Cady, ne parle pas ainsi !… Tu ne sais pas combien cela m’est désagréable !…
Elle riposta :
— Pardi, parce que c’est vrai.
Il renonça à discuter et s’enfuit dans son cabinet de toilette.
Alors, passant à un autre sujet, Cady cria :
— Tu sais qui il y a au dîner de maman ?…
Il répondit : « Non ! » d’une voix étouffée.
— Un tas de gens chics, fit-elle railleusement, c’est pour cela qu’on a besoin de moi pour les allumer un peu… Le président du conseil, le général Blot, Mazure, l’auteur dramatique, et puis d’autres… et puis ma cousine Alice avec son mari, le très illustre avocat Me Albert Crépeaux, le ménage le plus collet-monté et le plus laid de tout Paris… Heureusement qu’ils amènent le secrétaire d’Albert, ce délicieux garçon de Félix Argatte… Il va me faire une cour effrénée et je l’accueillerai très bien, je t’en préviens, pour pas que ça t’épate… Et puis, ma cousine Marie-Annette, et le plus bel officier de cavalerie démissionnaire de France, son cher époux, Paul Granier de Montaux — Granier tout court pour ceux de son patelin qui n’en ignorent de ses origines. — Ça, c’est mon flirt d’avant-hier, je l’enverrai coucher… seul, cette fois, il me crispe, à présent… Et puis, cette horrible vieille proxénète de mère Durand de l’Ile…
— Cady !…
— Oh ! ne dis pas que je la décore de ce qu’elle ne mérite pas !… Tu n’es pas dans mon oreille pour avoir entendu toutes les propositions qu’elle m’a faites… à peine voilées, je te dis… Si je l’avais écoutée, le Sénat et la vieille garde du Palais-Bourbon n’auraient plus de secrets pour moi… car elle ne marche qu’en faveur de la décrépitude parlementaire.
— Pourquoi n’as-tu pas averti de cela Mme Darquet ?…
— Maman ?… Ça ne serait pas à faire… Pour sûr qu’elle le sait très bien, et ce qu’elle m’enverrait dinguer, en prétendant que je mens !… La mère Durand, elle ne peut s’en passer, c’est son rabatteur… Oh ! naturellement, pas pour des affaires de rigolade, il y a beau temps qu’elle est sérieuse, maman !… mais pour lui emplir son salon d’individus de la politique… Depuis que papa est mort, elle ne peut se consoler de n’être plus ministre, et il faut conserver à tout prix l’illusion de rester la « femme la plus influente de Paris ».
Renaudin rentrait dans la chambre, ajustant son col et sa cravate.
— Elle l’est, en effet… Pour Paris comme pour l’étranger, c’est toujours la veuve du grand président du conseil.
— Si tu veux… moi, je m’en fous.
— Cady !
— Sers-moi du chocolat, il est assez froid comme cela.
— Lève-toi, tu vas encore en répandre sur les draps.
— Ça m’est égal. Je ne veux pas m’habiller à présent… Y a que ça de bon d’être nue dans une chambre chaude quand il fait du soleil…
Et, sans transition, elle reprit :
— Au dîner, il y aura aussi les Voisin… La belle Fernande, qui se chamaillera avec son auteur, la mère Durand, et son mari, cet affreux petit Hubert Voisin, qui m’offrira encore dix mille deux francs vingt-cinq centimes pour me « connaître », comme on dit chastement dans la sainte Bible.
S’efforçant de rester calme et insensible Renaudin demanda :
— Qu’est-ce que ce compte ridicule ?
— Mais c’est exact !… C’est un jour qu’il me promenait dans son auto… Je lui ai demandé deux francs vingt-cinq pour acheter une dorine. En me les donnant, il m’a montré dix billets de mille qu’il avait dans son portefeuille, et il a dit qu’il les ajouterait bien si je voulais… Enfin, oui, ça se comprend, quoi…
Dominant de son mieux sa profonde contrariété, Renaudin jeta, frémissant :
— Comment se fait-il que tu sois allée en auto avec Voisin ? Quand cela ?
— Oh ! je ne sais plus… Il y a quinze jours, un mois… plus… non, moins… Maman m’avait chargée d’une commission pressée pour Fernande, alors tu parles si j’avais envie de me trotter jusqu’à la rue Pergolèse !… Je suis tout bonnement entrée au Paris-Soir, j’ai demandé « M. le directeur ». Juste, Voisin sortait, il m’a cueillie et déposée au Louvre, où j’avais affaire, précisément pour cette boîte de poudre que je n’avais pas d’argent pour acheter.
— Tu pouvais attendre au lendemain. C’était absurde d’emprunter cette somme à Voisin !…
— Je ne la lui ai pas empruntée !… Penses-tu que je lui ai rendu ses quarante sous ?… Quant à attendre, sûr que non… ma boîte était vide rasibus… J’étais malheureuse comme tout…
— Je t’en prie, Cady, ne recommence pas une chose pareille… Voisin est pis que mal élevé… C’est un sale individu. Ne sois pas familière avec lui, tu vois qu’il en abuse tout de suite.
Cady hocha la tête philosophiquement.
— Oh ! pas plus que tout le monde, va !…
— Tu veux dire ?
— Eh bien, qu’on ne peut pas être seule avec un homme sans qu’il vous offre ou non de l’argent selon son genre de beauté, mais l’intention profonde — si j’ose m’exprimer ainsi — est toujours la même…
Le front de Renaudin se plissa ; son visage exprima une vive souffrance. Il repoussa sa tasse à moitié vide, s’assit sur le lit ; et, prenant Cady dans ses bras, il l’étreignit avec une tendresse que son chagrin faisait chaste, vraiment paternelle.
— Ma petite, oh ! ma petite ! fit-il d’une voix altérée.
Elle se renversa étonnée et froide.
— Et puis, quoi ?
De grosses larmes jaillissaient sous les paupières baissées de l’homme et coulaient sur ses joues, se perdant vite dans la barbe.
— Rien.
Elle dit doucement :
— Rien ?… et tu pleures… Pourquoi ?
Il eut un sanglot bref, aussitôt réprimé.
— Rien, et tout… Tu le sais bien… Mais ce n’est pas de ta faute… Je n’aurais pas dû t’aimer, ni t’épouser.
Elle se serra contre lui, coquette.
— Tu le penses ?…
Il frémit sensuellement de tout son être à ce contact toujours neuf, toujours irritant pour sa passion.
— Oui ! cria-t-il désespérément. Oui ! parce que tu étais trop jeune… et puis, surtout, que tu étais une pauvre petite fille mal élevée, mal dirigée, dévoyée comme à plaisir par des parents égoïstes et inconscients… Et que, telle que tu étais, je devais te savoir incapable de devenir une épouse… Ou alors, il aurait fallu que tu aimasses ton mari… un mari de ton âge… Que tu l’aimasses d’amour, profondément, follement !… Oui, cela seul pouvait agir sur toi, te métamorphoser, chasser de toi toutes les scories qui y étaient amassées… Au lieu que moi !…
Elle l’écoutait sans émotion, en souriant affectueusement. Elle répéta, gentiment moqueuse :
— En vérité, tu regrettes que je sois ta femme ? Moi, je croyais que tu m’aimais… Voyez comme on se trompe !…
Il gémit douloureusement.
— Cady, ne t’amuse pas à me faire mal !… Je t’adore !… Mais tu ne saurais imaginer quelle souffrance aiguë c’est pour moi… quel remords atroce je ressens lorsque je me demande parfois si, comme tu le disais tout à l’heure, il n’y a pas du vice dans mon amour… Si je n’ai pas fermé les yeux lâchement et commis un crime en unissant ta jeunesse, ta gaminerie, ta tête folle à mon âge mûr !…
Elle rit :
— Oh ! un crime, c’est beaucoup dire !… Et puis, qu’est-ce que ça te fait ?… Il est légitime… la loi le bénit !… D’ailleurs, tu ne m’aimes pas que comme cela…
Il reprit avec ardeur :
— Tu as raison !… Oh ! oui, ma chérie, je ne t’aime pas uniquement comme tu me le reproches… Tu es ma vie, mon tout… Je n’ai pas de passé qui ne soit toi, pas d’avenir où tu n’absorbes toute la place… Tu emplis tout mon cœur, tout mon esprit, toute mon imagination…
Il s’arrêta pendant un instant, haletant, et recommença à voix plus basse, plus lente, pénétrée d’émotion.
— Je t’aime à ce point que si, pour ton bonheur, il fallait me sacrifier, m’effacer, me retirer de ta vie… oui, je crois que je pourrais le faire… Peut-être pas maintenant… pas tout de suite… mais lorsque quelques années de plus auront fait de moi tout à fait un vieil homme… Je t’aime bien, je t’aime sainement, puisque tout ce que j’adore, tout ce qui me fascine en toi de trouble, d’inconnu, d’énigmatique, je voudrais quand même l’extirper de toi, pour que tu sois plus parfaite… aussi pour que tu sois plus sûrement heureuse… Tiens, il faut que je te le dise aujourd’hui, où j’ai le courage de te parler à cœur ouvert… J’ai peur pour toi… Je ne suis pas un guide assez sévère… Je ne sais pas me faire obéir, et tu as insuffisamment confiance en moi… Tu abuses de ma faiblesse, tu vas vers de mauvais chemins, je le sens, et je redoute l’avenir, la voie où tu nous engages… Si je devais être seul à souffrir, je ne dirais rien, mais, ma pauvre petite, toi aussi, tu seras atteinte !… Ma Cady, dans la vie, il faut non seulement qu’une femme soit honnête et chaste ; il lui faut être prudente…
De ses doigts légers, gentiment, Cady caressait les paupières toujours baissées, encore humides de son mari.
— Là, là, calme-toi !… Que diable te prend-il, ce matin, d’être si sensible ?… C’est ton assassinat qui te porte sur les nerfs ?…
Il l’abandonna en soupirant.
— Ah ! tu as raison, c’est absurde… Je m’oublie, je m’attarde… et je suis ridicule !…
Il disparut pendant quelques instants dans le cabinet de toilette et revint complètement habillé, redevenu l’homme mesuré, au masque tranquille qu’il était d’ordinaire. Seuls, ses yeux gardaient une angoisse au profond extrême du regard.
Il se pencha sur la jeune femme, songeuse et souriante, sans la toucher, la respirant avec une passion contenue.
— Tu m’as dit tout à l’heure, Cady, que j’avais tort de ne pas être jaloux… Non, je ne suis pas jaloux… et sais-tu pourquoi ?
— Ma foi non. Je te donne toute raison de l’être, pourtant !…
— Vois-tu, Cady, c’est que je crois en toi de toute mon âme, de tout mon être… que j’ai besoin de cette foi absolue, que je n’existerais pas sans elle… Je sais que tu es coquette, audacieuse, étourdie… Ton éducation n’est pas arrivée à poser sur toi le vernis de réserve, de pudeur, la plupart du temps menteur chez les jeunes filles et les femmes. Mais, je te crois au fond honnête, loyale, plus sensible et tendre que tu ne veux le paraître, et incapable de vilenie réelle… Si tu me trompais, Cady, tout s’effondrerait autour de moi, car je devrais reconnaître que tout ce que je crois, tout ce dont je suis persuadé, toute ma religion de toi, tout ce que mes yeux aperçoivent, tout ce que mon cœur sent serait faux, erroné, illusoire !…
Elle l’interrompit.
— Chut ! chut ! ne fais pas de grandes phrases pompeuses… je te comprends très bien… Et c’est parce que toi seul… Oh ! mon Dieu, oui, toi seul au monde !… tu révères ta petite folle, tu l’estimes envers et contre tout, que je t’aime bien, que je te suis reconnaissante de ta chaude, de ta solide tendresse… et que je voudrais ne jamais te causer de peine, si c’est possible.
Il l’embrassa avec émotion.
— C’est possible et ce serait facile, Cady !…
Elle secoua la tête, un souci fugitif en sa physionomie mobile.
— Oh ! facile, non !… C’est très compliqué, au contraire.
Il s’arracha d’auprès d’elle.
— Allons, il me faut partir… On va m’attendre là-bas.
Et secouant les derniers vestiges de son trouble, il reprit, en mettant ses gants :
— Alors, tu déjeunes chez Laumière ?
Elle le regarda fixement, hésita imperceptiblement, puis répondit avec assurance :
— Oui.
Et elle ajouta en riant :
— Si, décidément, tu n’en es pas jaloux !
Renaudin fit un geste.
— Oh ! Laumière, ce serait si abominable, si incompréhensible ! Un homme de mon âge, un vieux camarade, qui t’a vue toute petite, que tu n’as pour ainsi dire pas connu tout jeune !…
— Eh bien, mais, comme toi !
Il sourit un peu tristement.
— Moi ?… Je suis un mari, pas un amant.
Elle le retint comme il se dirigeait vers la porte, insistant :
— Et Paul de Montaux ? Pourquoi n’en es-tu pas jaloux ? Il est jeune, lui.
Renaudin eut une brusque indignation.
— Montaux ! Cet imbécile, ce crétin ! Il faudrait que tu fusses la dernière des dernières pour te toquer d’un animal de ce calibre ! Sans compter que c’est le mari de ta cousine, de ta meilleure amie !
Il sortit en faisant claquer la porte.
Cady se rejeta dans le lit, en marmottant des paroles inintelligibles. Puis, allongeant le bras, elle sonna. A la femme de chambre qui parut elle commanda, tout en se débarrassant de sa chemise :
— Mon tub.
Joséphine sourit largement.
— Monsieur est donc parti, qu’on se met comme ça à l’aise ?
— Pardi ! fit Cady d’un ton bref.
Mais, comme la domestique commençait une niaise histoire qui sournoisement ridiculisait « monsieur », la jeune femme lui imposa silence impérieusement.
— En voilà assez, n’est-ce pas ? Si vous croyez que vous me faites rire !
Une heure plus tard, Cady Renaudin sortait, correctement vêtue d’un tailleur sombre, coiffée d’un grand chapeau de velours noir, une immense étole de fourrure et un non moins immense manchon mettant sur elle l’indispensable note saugrenue de la mode actuelle.
La domestique rejoignit l’office en bougonnant :
— Après tout, cette petite garce-là, elle ne ferait pas son mari cocu, et elle serait au bout du compte chipée pour lui que ça ne m’étonnerait pas !
— On a vu plus rare, observa paisiblement la cuisinière, que ses gras profits dans la maison, qu’elle dirigeait seule, laissaient indulgente pour la patronne.
II
Lorsque Cady entra en coup de vent dans l’atelier du peintre, avenue Henri-Martin, Jacques Laumière, debout devant une glace, occupé à s’étudier minutieusement, tressauta et se retourna vivement.
Mince et élégant de tournure, il portait un vêtement d’intérieur de couleur chamois et une chemise de soie de Chine de même teinte. Il n’était pas chauve, bien que ses cheveux blonds — si résolument blonds que l’art les retouchait peut-être — eussent une tendance indéniable à s’éclaircir. Le visage, si joli, si délicat autrefois, offrait à présent un indescriptible chaos de juvénilité persistante et de décrépitude déclarée. Les yeux expressifs, la bouche aux lèvres fraîches, aux dents impeccables — au moins en apparence — avaient vingt ans. La moustache restait suffisamment soyeuse. Mais le front amaigri, à l’épiderme comme collé au crâne saillant, les innombrables plis des paupières alourdies, la fatigue de toute la figure, la couperose, les rides victorieuses des soins exaspérés, des pâtes, des poudres, des lotions dont Jacques s’enduisait, mettaient cinquante ans à cette tête, au-dessus d’un corps resté si souple, si beau, si blanc, si satiné que l’homme enrageait de ne pouvoir aller nu, répudiant son visage méchamment labouré par les années.
Il ouvrit les bras ; la jeune femme s’y nicha ; leurs lèvres se prirent, d’un geste habituel, presque machinal.
Puis, tandis qu’elle enlevait son chapeau, se débarrassait de ses fourrures, il l’enveloppa d’un long regard scrutateur.
— Toi ?…
Elle répondit, préoccupée, le regard absent :
— Oui, moi.
Il secoua la tête, avec un doute.
Pourtant, sans ajouter un mot, elle soulevait une portière, pénétrait dans la chambre aux acajous anglais, meublée de cuir de ton clair, presque rosé, achevait de se déshabiller, prenait dans une armoire son vêtement de soie, et s’étendait dans le lit…
Maintenant, accoudé sur l’oreiller, Jacques, soulevant son corps d’éphèbe à la tête de vieillard, la contemplait attentivement, accoutumé à lire jusqu’au tréfonds de ce cerveau qui n’avait rien de secret pour lui — pas même ce que des amants ne devraient jamais se révéler.
Mais ces deux êtres compliqués, produits d’extrême civilisation, étaient-ils vraiment des amants ?… Plutôt des complices…
— Rien de neuf ? dit-il, moitié interrogativement moitié affirmatif.
Cady secoua la tête, un air de profond ennui alanguissant toute sa personne.
— Naturellement, rien de neuf ?… Je m’embête, tu sais !…
Il ne releva pas ce que cette constatation, en cet instant, pouvait avoir de mortifiant pour lui. Elle demanda :
— Tu dînes, ce soir, chez ma mère ?
Il fit une grimace d’indécision.
— Elle m’a invité, j’ai accepté, mais…
Il s’interrompit, scrutant les yeux de Cady.
— Tu as pleuré, ce matin ?…
— Non… C’est lui qui a pleuré.
— Qui, lui ?
— Victor.
Le peintre hocha la tête avec surprise, prononçant lentement :
— Quand ton mari pleure, ça te fait cet effet-là ?… Je ne l’aurais pas cru.
— Mais tu sais bien que je l’aime beaucoup.
— C’est lui, qui t’aime.
— Eh bien, cela fait néanmoins quelque chose d’être aimée si profondément, si incommensurablement. Il m’assomme souvent, mais je crois que je ne pourrais pas me passer de lui.
Jacques se redressa, s’assit, prit une cigarette qu’il alluma.
— A quel point de vue, s’il te plaît ?
Elle répondit avec élan :
— Oh ! sûr, pas à celui passionnel !… Mais il est l’appui inébranlable, réconfortant… Je ne sais pas comment te dire… Je ne suis pas, peut-être, très tendre moi-même, et pourtant j’ai besoin d’une tendresse absolue, assurée à mes côtés… Et ce n’est certes pas toi qui me la donnerais.
Il sourit et s’inclina.
— Dame ! on fait ce qu’on peut.
— Évidemment… Si tu étais moins égoïste, nous ne nous comprendrions pas si bien… Nous avons la psychologie des chats, nous… Victor a celle du bon chien… Le pauvre garçon ne voit goutte en moi… et c’est là ce qu’il y a de bon…
Jacques l’interrompit un peu sèchement.
— Tu viens ici pour me faire le panégyrique de ton mari ?
Elle éclata de rire tout à coup, à un rappel.
— Tu ne sais pas ce qu’il m’a dit à propos de toi et de Montaux ?… Qu’il n’était pas jaloux de vous deux parce que tu étais un trop vieil ami, et l’autre un crétin trop avéré !…
Une lueur ironique flamba dans l’œil de Laumière.
— Comme si, avec toi, c’étaient des raisons !… Pauvre vieux juge candide !…
La gaieté de Cady était déjà tombée. Elle noua ses bras derrière sa tête et les tordit, en grondant comme une petite lionne énervée.
— Oh ! mais, je m’ennuie, aujourd’hui !… Comme je m’ennuie !… Écoute, Jacques, je crois que si Félix Argatte se donne la peine de m’emballer ce soir, demain, il sera mon amant… Peut-être qu’il se montrera un peu moins assommant que vous tous.
Laumière fit une moue de dédain.
— Argatte ?… Le jeune avocat nègre ?… ce mâle sain et vigoureux, tombeur de femmes ?… Ce que vos tempéraments corderont mal, ma pauvre Cady !…
Elle protesta avec agacement.
— Nègre ?… Je voudrais bien savoir pourquoi tu le qualifies de nègre ?…
— Il ne l’est pas ?… ou au moins mulâtre ?
— Quelle bêtise !… Il n’est même pas brun de visage, et je parierais qu’il a le corps aussi blanc que le tien !…
— Que veux-tu, moi, je lui ai vu des yeux luisants et des cheveux presque crépus.
Elle haussa les épaules dédaigneusement.
— Ça, c’est de la jalousie d’homme, tout simplement.
Il secoua la cendre de sa cigarette, d’un geste méthodique.
— Mon enfant, je n’ai pas besoin de te révéler mon désespoir de me voir irrémédiablement vieillir…
— Probable !… Nous deux, on n’a rien à s’apprendre.
— Eh bien, je te jure que tel que je suis, tel que, hélas ! je serai demain, je ne voudrais pas changer de peau avec Félix Argatte, malgré ses vingt-sept ou vingt-huit ans frais et solides.
— Pardi, comme c’est malin !… Quel diable de ménage ton esprit ferait-il dans ce corps-là ?… Ce qui n’empêche que, tel qu’il est, complet au moral et au physique, c’est un garçon épatant !…
Jacques conclut tranquillement.
— Mais, ma fille, s’il t’excite à ce point, offre-le-toi… Ce n’est pas moi qui te le défendrai… Je ne suis ni ton mari, ni, à proprement parler, ton amant.
Cady eut un petit rire sardonique.
— Tiens donc, je te crois ! Ça serait une espèce de chaîne, et tu n’en peux supporter aucune.
— C’est vrai… Et, pourtant, toi, Cady, tu me tiens diablement.
— Tu ne me sacrifierais néanmoins pas une de tes manies.
— Naturellement… Je n’ai pas la prétention de t’aimer pour toi, mais pour moi. Et c’est exactement de cette façon que tu m’aimes. Du jour où cela ne te plairait plus de venir chez moi, tu me plaquerais froidement, sans ombre de pitié… et tu aurais raison, parce que, certes, moi, je ferais de même si cela m’était possible… Par malheur, il arrivera fatalement qu’un jour je ne te serai plus nécessaire, au lieu que Cady me sera toujours indispensable pour mon parfait équilibre, et que sa disparition de ma vie me sera particulièrement désagréable, même pénible, à quelque moment que cela arrive.
Elle se levait.
— Tu m’offres à déjeuner ?
— Je l’ose, parce que je sais que tu n’es pas gourmande… Un vrai menu de régime : œufs mollets, légumes verts, fruits, et c’est tout.
A table, Laumière annonça :
— Au fait, si tu restes encore une heure, tu verras un revenant.
— Qui ?
— Maurice Deber. Il m’a prévenu de sa visite. Tu te souviens ?… Celui qui est revenu du Tonkin, il y a quatre ans, pour t’épouser, juste au moment où tu te mariais… Il en est reparti du coup pour je ne sais quel Madagascar ou Sénégal…
Cady balançait la tête.
— Oui, oui, je sais… Maurice Deber, un type qui m’agaçait spécialement quand j’étais gosse… Mais qu’est-ce que tu racontes, qu’il revenait pour moi ?… Je n’ai jamais su cela… et je ne l’ai pas revu depuis… Oh ! je ne saurais pas dire depuis combien d’années… Quoique je me rappelle fort bien sa sale tête de colonial.
— Je ne l’ai revu qu’il y a quatre ans ; j’ai reçu ses confidences, il a pleuré dans mon gilet. Il t’apportait des diamants qu’il t’avait promis en partant, il paraît… Là-bas, les années avaient passé et il bâtissait toujours son gentil roman, te suivant de loin… et, à l’heure dite, prenant son petit bateau pour venir t’épouser… Pendant ce temps-là, ton père, ministre à perpétuité, excédé d’honneurs, rend sa belle âme à Dieu… Tu perds brusquement patience entre ton exécrable pintade de petite sœur et ta mère exaspérée par la chute du trône, et voilà que, à la surprise de tous, tu acceptes la proposition de Victor Renaudin, pas jeune, pas beau, de fortune quelconque, de situation simplement avouable… C’était assez idiot, entre nous, et ce n’est pas pour déchirer ton brave magistrat, mais tu aurais vraiment pu trouver mieux.
— Jacques… Pourquoi ne m’as-tu pas demandée en mariage ?
— Moi ? Tu n’y penses pas !… Il aurait probablement fallu que tu vinsses habiter chez moi… et cela, non, je n’aurais pas pu le supporter.
— Quel type !
— Laisse-moi achever l’histoire Deber.
— Eh, je m’en fiche !… D’ailleurs, elle est finie.
— Il ne tient qu’à toi qu’elle recommence… Tiens, voilà précisément l’amant qu’il te faudrait… Je te jure bien qu’il t’occuperait, et que tu n’aurais pas le loisir de t’ennuyer avec lui !… Jaloux, passionné, sentimental, bourré d’un tas de préjugés, d’idées arriérées… très sensuel avec cela, et le monsieur qui a toujours le besoin de vous prouver la moralité de n’importe lequel de ses actes…
— Quelle horreur !… Et puis, il avait de la barbe, et je ne puis admettre un homme qui a de la barbe…
— Et ton mari ?
— Oh ! bien, Victor, c’est justement mon mari, ça n’a plus la même importance.
— Tu ferais raser Deber.
— Non ! un homme qui n’a pas l’habitude d’être imberbe et qui n’a plus sa barbe, c’est comme un myope qui a perdu son lorgnon… Ah ! et puis, laisse-moi tranquille avec ton Deber !… C’est encore un vieux… J’en ai assez !…
Jacques blêmit, péniblement touché, affectant de sourire.
— Mâtin ! tu as bien dit cela !
Elle dédaigna de se rétracter.
— Et puis après ?… C’est vrai.
— Absolument vrai.
Passant dans l’atelier, Cady ouvrit un meuble à secret et se mit à feuilleter des albums où son image, sa tête, son corps étaient mille fois reproduits avec une fidélité amoureuse et pleine de talent.
Elle remarqua avec regret :
— C’est tout de même bien dommage de n’avoir pas terminé ces études et rendu cela public… C’est le meilleur de ton œuvre, Jacques.
— Évidemment, mais cela n’était pas possible.
Elle railla :
— Ce n’est certes pas par jalousie que tu t’es abstenu de me dévoiler au monde ?
— Non, mais si je l’avais fait j’aurais passé pour un goujat, et j’aurais eu ton mari sur les bras.
Elle s’écria :
— Tu sais qu’il n’a jamais eu l’ombre d’un soupçon à propos de la baigneuse à contre-jour que tu as exposée au dernier Salon ?…
— J’en étais certain d’avance, sans quoi je n’aurais pas risqué le coup.
— Moi, j’avoue que j’avais le trac.
— Je savais qu’il était incapable de comparer un corps vivant à une peinture… et, pourtant, si je te connais bien, tu ne dois pas te priver de te promener devant lui en « Tanagra dévêtue » comme tu disais étant gosse.
— Que veux-tu, il ne sait voir que mon âme, le pauvre type… et encore, il a la veine qu’il ne l’aperçoit pas du tout comme elle est.
Laumière l’examinait dans les yeux.
— Ton âme… ton âme… Moi, qui crois bigrement la connaître, j’en arriverai peut-être un jour à n’y plus rien démêler… Elle m’a l’air de curieusement évoluer en ce moment !…
Elle bâilla.
— Eh bien, ça ne serait pas trop tôt, car je m’assomme moi-même autant que vous m’horripilez… et c’est pas petit !…
III
En suivant d’un pas de flâne, malgré le froid assez vif, l’avenue Victor-Hugo, vers la place de l’Étoile, Cady aperçut devant elle Maurice Deber, venant en sens inverse. Elle le reconnut aussitôt, et comme si elle l’eût rencontré la veille, elle lui adressa un gentil sourire, un demi-salut, et passa.
« Il n’a guère changé, pensa-t-elle. Il a toujours sa vilaine tête pointue et fiévreuse, avec des yeux de brigand calabrais. »
Ensuite, indifférente, elle l’oublia. Son esprit retomba au morne néant dans lequel elle s’enlisait depuis quelque temps.
Mais une ombre la dépassa vivement ; un chapeau s’agita devant elle ; un grand corps se courba ; une voix altérée murmura :
— Je ne me trompe pas ?… Pardon, vous êtes bien…
Pendant un instant, elle songea à feindre l’incompréhension et à filer, le laissant confondu. Puis, son caprice fit volte-face ; elle répondit en riant, dévisageant curieusement le colonial :
— Pardi, oui, je suis Cady !… C’est tout de même épatant que vous m’ayez reconnue. Il y a dix… non, douze bonnes années que vous ne m’avez vue !…
Le chapeau à la main, les traits bouleversés par l’émotion, il balbutia :
— Oh ! non, je vous ai revue, depuis…
Elle étouffa une envie de rire, se rappelant :
— Ah ! oui, à ma noce, derrière un pilier de l’église, comme un héros de Georges Ohnet !
Elle fit un geste pour s’éloigner ; il l’imita, éperdu de la voir le quitter.
— Vous permettez que je vous accompagne ?
— Jacques vous attend, vous savez ?… Vous n’allez pas le faire poser…
Il parut stupéfait.
— Ah ! vous savez ?