La Petite Cady
DU MEME AUTEUR
Le Frère 1 vol.
La Camarade 1 vol.
Les Florifères 1 vol.
Mariage rêvé 1 vol.
Nos amours, nos vices 1 vol.
La Loi de l'amour 1 vol.
L'Autel 1 vol.
Cady mariée 1 vol.
Cady divorcée 1 vol.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays, y compris la Suède, la Norvège, la Hollande et le Danemark.
CAMILLE PERT
La Petite Cady
PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
ÉD. MIGNOT, ÉDITEUR
78, Boulevard Saint-Michel, 78
AVANT-PROPOS
Il y a longtemps que l'on a dit et presque prouvé que les préfaces n'étaient jamais lues; pourtant, pour la première fois dans ma vie d'écrivain, je me risque à «parler au lecteur» directement, priant du reste ceux qui auront la curiosité de lire ces lignes de n'en prendre connaissance qu'après avoir lu le volume.
Pendant la publication de la «Petite Cady» dans le Journal, la direction et moi-même nous avons reçu une infinité de lettres de lecteurs, les uns indignés, les autres enthousiasmés.
Après le tri fait des épîtres qui méritent qu'on les étudie et le petit tas des bavures de jaloux, d'êtres insanes ou de vaniteux qui croient reconnaître leur personnage silhouetté dans le roman jeté aux ordures, il demeure un dossier encore respectable d'opinions de gens convaincus.
C'est à ces derniers et à leurs exemplaires similaires qui liront le volume pour la première fois que je m'adresse ici, parce que détracteurs et complimenteurs se trompant également, n'ont point su voir dans mon roman ce qui s'y trouve réellement et le jugent de façon absolument erronée.
Les uns pour le louer, les autres pour le blâmer, ont aperçu dans la succession des chapitres de la «Petite Cady», une sorte de cinématographe raffiné et suggestif ayant uniquement pour but de provoquer chez le lecteur une satisfaction que les uns qualifient d'«artistique» et les autres de «polissonne».
Qu'ils ne s'étonnent pas, si je leur dis que je vois dans cette appréciation l'incapacité d'analyse de beaucoup de lecteurs d'aujourd'hui, qui aiment lire et qui ne savent pas lire, c'est-à-dire qui, faute d'une certaine gymnastique intellectuelle, ignorent l'art de comprendre la pensée d'un écrivain et interprètent un livre à l'aide seule de leur propre pensée et selon leurs propres goûts.
Chacun sait que l'art d'écrire s'apprend, se travaille, se perfectionne à force d'étude. Tout le monde ne sait pas que lire est également un art et que l'aptitude de juger, de critiquer, de comprendre, ne s'obtient qu'après certaines études et certains efforts.
Celui qui veut lire avec fruit, avec justesse, doit, non pas dévorer à tort et à travers des lignes et s'en tenir à l'impression physique et morale que celles-ci lui font éprouver, mais chercher chapitre par chapitre et à la fin du roman la charpente de l'œuvre, le but poursuivi par l'écrivain, l'idée générale qui se dégage des tableaux évoqués, des caractères tracés.
Celui qui lit sans analyser se trompe forcément, et chose curieuse, c'est son âme à lui, ses tendances à lui, son être secret qu'il révèle dans l'interprétation qu'il fait du livre lu. C'est ce qui explique que, d'un même ouvrage, l'un puisse dire: «C'est noble. c'est beau!»—et que l'autre s'écrie avec un ricanement égrillard: «Oh! comme c'est cochon!»
Le premier n'a été frappé que par ce qui a fait vibrer son âme généreuse; le second n'a ressenti que les émotions passionnelles qui se dégageront toujours pour certaines natures de tableaux réels et de peintures vivantes.
Tous deux se trompent, en ce sens que l'un aussi bien que l'autre n'a aperçu le roman que partiellement et ignore son ensemble, sa seule raison d'être.
La «Petite Cady» est le livre que j'ai le plus travaillé, surtout le plus mûri. Il est—il n'est guère besoin de le dire—non point comme quelques imbéciles le croient, un tissu de souvenirs personnels, mais le résultat d'une dizaine d'années d'observation, où jeune femme et mère s'occupant exclusivement de ses enfants, j'ai été en contact avec les bonnes, les gouvernantes, les institutrices des autres—de mes amies ou d'inconnues. Où j'ai vu, j'ai entendu, j'ai étudié la vie spéciale que mènent, à l'écart des parents, les enfants de la classe bourgeoise.
Combien de fois, interdite, stupéfaite, navrée de ce que j'apprenais, me suis-je demandé ce que pouvait devenir le cœur, l'esprit des enfants qui, à l'insu de leur mère, entendaient un pareil langage, voyaient de telles choses, étaient initiés à des mœurs, des idées si étranges, si éloignées des nôtres. De combien de drames secrets, étouffés ou ignorés j'ai été témoin! Que de documents j'ai enterrés, parce qu'ils étaient trop tristes, trop ignobles, trop invraisemblables!
Et peu à peu, éliminant les faits trop cruels, j'ai construit laborieusement la charpente d'un roman où les naïfs ne voient qu'une suite légère et insouciante de tableaux suggestifs. J'ai voulu prendre pour héroïne une enfant vivace, primesautière, énergique, qui dans un milieu sain eût été certainement une femme de valeur et d'action. Et, en la faisant passer par les phases d'une éducation pareille à celle que reçoivent la plupart des jeunes filles bourgeoises, j'ai essayé de rendre les déformations fatales que cette éducation apporterait dans son être, dans ses sens et son intellectualité. Et je suivrai la répercussion de cette éducation dans la vie tout entière de ce type choisi, car «la Petite Cady» sera continuée par «Cady mariée», «le divorce de Cady», «Cady remariée» et enfin «Son enfant».
Dans chacun des chapitres, sous la trame quelconque du récit, l'on retrouvera net, le fait que j'ai voulu prouver, l'étude morale spéciale qu'il comporte et pourquoi il existe.
L'épisode du bain de l'institutrice accompagné des commentaires de la femme de chambre de Mme Darquet a pour raison de montrer comment toute pudeur physique est détruite en Cady et comment les domestiques ont sali et ravagé en elle la silhouette maternelle.
Celui du fumoir fait ressortir comment inconsciemment les hommes dépravent une enfant rien que par l'ambiance malsaine dont ils l'entourent, par tout ce qu'il y a de vice, de débauche en eux, émanant d'eux et enveloppant, intoxiquant la petite fille comme la fumée de tabac et les liqueurs qu'elle hume.
Tout ce qui se rattache à la brève aventure du député avec l'institutrice est créé pour que l'on comprenne l'écœurement, la tristesse, la souillure d'une âme de fillette qui voit, qui comprend, qui frôle la vilenie de cette liaison paternelle.
Mais, à quoi bon citer?... Il n'est pas une scène, pas une ligne qui n'ait une raison, qui ne soit une pierre apportée patiemment pour l'édification de l'idée qui est tout le roman et que l'on pourrait résumer par ceci: la mère moderne ne s'occupe pas de ses enfants, confie leur être moral et physique à des individus indignes et ignore absolument le résultat de l'éducation qui leur est donnée ainsi que les personnalités qui sont modelées, à côté et en dehors d'elle.
On m'a reproché et on m'a loué d'avoir créé le «type de la jeune fille moderne» avec Cady. Rien n'est plus loin de ma pensée. Il n'y a pas de «jeune fille», de «femme», d'«homme», modernes. Il y a cent mille individus qui chacun ont leur caractère propre et qui sont à cent lieues les uns des autres.
Chaque caractère, chaque individu, est unique. Mais tous sont influencés par les faits à peu près identiques de la vie moderne. Et bien qu'évidemment les déformations qu'apporte une mauvaise éducation soient différentes selon la nature de l'enfant qui la subit, ces conditions ont toujours sur lui une influence néfaste.
J'ai donc créé avec Cady un type spécial et non pas un type ayant la prétention de représenter «la jeune fille» ni même une réunion de jeunes filles. C'est un échantillon, unique si l'on veut, de la faune parisienne, mais, ce que je revendique c'est la réalité, l'universalité du cadre, du milieu où je la fais évoluer. Certes, la plupart des jeunes filles ne seront point des Petites Cadys, quoiqu'elles aient eu à peu près la même éducation; elles vaudront plus ou moins, en tout cas, elles seront autres; cependant, toutes ou presque toutes grandiront et se formeront intellectuellement en des conditions analogues et ne comportant que peu de variantes. La plupart apprendront le mensonge, la dissimulation, la grossièreté, la haine et le mépris de leurs parents auprès d'une valetaille presque toujours pourrie, toujours haineuse, toujours en lutte dissimulée contre les patrons. Elles apprendront les réalités de la vie au travers du vice et de la trivialité de ceux qui sont leurs véritables compagnons et il en est qui—encore plus victimes que Cady de leur entourage—connaîtront non pas seulement la défloration morale, mais encore la souillure physique, les pires déchéances et les aventures les plus abominables à un âge où elles devraient être une «page blanche».
Qui doit-on rendre responsables de cet état de choses?... Les mères évidemment. Mais, il serait injuste de ne pas leur accorder des circonstances atténuantes: elles pèchent surtout par ignorance et par manque d'initiative. Elles «font comme tout le monde» et ne se doutent réellement pas de ce qui se passe si près—et si loin d'elles.
La conspiration du silence et du mensonge est si habilement établie par la domesticité et la complicité de l'enfant—pour cent causes différentes—est si solidement assurée qu'il ne faut point s'étonner de l'aveuglement maternel.
Les souvenirs personnels de la mère ne peuvent pas l'éclairer, car il faut le reconnaître, il y a vingt ou trente ans, les domestiques n'étaient pas l'ignoble «larbin» d'aujourd'hui. Les bonnes n'étaient point ainsi que celles de l'heure présente—comme on peut s'en assurer par les rapports de police—pour la plupart des amies, des complices de cambrioleurs, et unissant fort souvent les deux métiers de domestique et de prostituée. Les domestiques qui ont élevé les générations précédentes étaient certes peu faites pour le rôle d'éducatrices qui leur échéait, mais à part des exceptions, c'étaient des brutes insignifiantes, grossières comme le sont les paysans mais non pas comme les apaches de Grenelle ou des Buttes-Chaumont, et elles avaient encore la pudeur de cacher aux enfants de leurs maîtres les irrégularités de leur existence. Elles racontaient aux enfants des histoires à dormir debout, leur farcissaient la tête de sottises, de préjugés, les habituaient à la vulgarité, mais elles ignoraient elles-mêmes les mœurs, le langage, la mentalité de Saint-Lazare, de batt' d'Af... et de Maison Centrale qui sont l'apanage de nos serviteurs d'aujourd'hui.
A l'époque actuelle, il ne faut pas se faire d'illusion, l'office de la maison la plus correcte est un infâme égout. Et derrière leur correction, leur impeccabilité, les domestiques entretiennent auprès de vous une atmosphère immonde, qui vous échappe, mais au milieu de laquelle se développe ce qu'il y a de plus précieux et de plus fragile, de plus exposé: l'enfant... votre enfant.
Dans le salon, dans votre chambre, dans votre cabinet de toilette, vous voyez se mouvoir des êtres impassibles, fermés, au masque impénétrable. Volontiers vous croyez qu'ils n'écoutent, ni ne pensent, ni n'existent. La porte se referme, ils rejoignent l'office ou le «sixième» et l'individu se transforme, s'abandonne, se livre; il est abject, effrayant, les immondices sortent de sa bouche comme les crapauds du conte. Lui, tout à l'heure si obséquieux, devient violent, crapuleux, c'est un être de délire, de folie, il semble prêt à mordre, à assassiner le maître devant lequel il se courbait tout à l'heure. Il fouille dans la vie privée, dans la personne physique du patron, il se repaît des tares vraies ou imaginées par sa cervelle méchante et détraquée, il bave, il vomit...
Et tout cela, hélas! c'est devant l'enfant des maîtres qui entend, qui écoute, qui ne comprend pas toujours, mais qui néanmoins est imprégné lentement, sûrement, de cette boue.
Chose singulière: alors que volontiers les femmes s'étendront sur les défauts et les vices des cuisinières, des femmes de chambre et des valets, la plupart accorderont aux bonnes chargées de leurs enfants des qualités indiscutables et refuseront d'admettre qu'elles soient modelées de la même pâte infecte que leurs autres collègues.
C'est l'inverse qui devrait être. Car, il importe, en somme, assez peu que la cuisine et le ménage soient faits par des apaches-femelles; il est effrayant, lamentable au contraire que de jeunes enfants, des fillettes grandissantes leur soient livrées.
Que l'on essaie d'étudier, d' «espionner» ses domestiques avec persistance et volonté d'ouvrir les yeux et l'on s'apercevra que les types que j'ai mis en scène: Clémence, Maria, Valentin, l'Anglaise, sont choisis—exprès—parmi les plus corrects, les moins abominables de la gent domestique. J'aurais certes pu trouver dans la réalité des personnages infiniment plus ignobles, plus criminels, mais j'ai préféré prendre parmi la banalité ordinaire et ne point créer des types un peu d'exception.
Et cependant, quelle est la mère qui ne s'épouvanterait à l'idée que sa fille va vivre côte à côte, sous l'influence d'une Miss, d'une Maria, d'un Valentin!...
Qu'elle examine avec clairvoyance son personnel, et elle s'apercevra que son «Jean», sa «Berthe», sa «Joséphine», rappellent par bien des points mes fantoches, malheureusement copiés sur le vif.
Alors, peut-être comprendra-t-elle qu'un seul cœur, qu'une seule âme doivent être en contact permanent avec l'âme et le cœur d'un enfant—fille ou garçon—ceux de sa mère. Que seules les mains d'une mère doivent le toucher; que seule une mère chaste, délicate, aimante, élevée, doit laver, habiller, promener, faire jouer, faire manger, instruire, coucher et regarder dormir le petit être qui ne doit pas être éloigné, jusqu'à ce qu'il soit adulte, du sein qui l'a enfanté.
Peut-être comprendra-t-elle que la véritable maternité n'est point d'avoir inconsciemment élaboré en soi une vie étrangère, mais qu'elle réside dans la création, la réalisation d'un être vivant et pensant, et cela depuis l'heure de sa naissance, jusqu'au moment où il peut s'élancer seul dans l'existence, sain, fort et beau, parce que vous avez su le préserver et le développer sainement, fortement, en réelle et impeccable Beauté.
Camille Pert.
LA PETITE CADY
Le mardi qui suivit le jour du crime, Mme Darquet, la femme de Cyprien Darquet, le député de la Sambre, pénétra dans le cabinet du juge d'instruction, leur ami, Victor Renaudin, suivie de sa fillette Cady.
Le jeune magistrat, qui devait son poste de juge suppléant à l'active protection du député, s'empressa au-devant de la femme influente, s'excusant d'un air navré:
—Je suis désolé de vous déranger ainsi, madame!...
Mme Darquet fit un geste de condescendance, en s'asseyant dans le fauteuil poussé devant elle.
—C'est bien naturel!... Seulement, notre témoignage aura peu de valeur, car moi, vous savez que j'ignore tout; et rien ne peut vaincre le mutisme stupide de ma fille.
Renaudin, s'emparant de la main de la fillette, l'attira sur une chaise, près de lui.
—Voyons, Cady, avec un ami comme moi, tu ne l'entêteras pas?... Tu comprends bien qu'il faut me raconter tout ce que tu as vu, tout ce qui s'est passé...
Très grande pour ses douze ans, svelte, le teint mat et pâle, l'ovale du visage élégamment allongé, avec de grands yeux gris clair énigmatiques, la bouche crispée par une émotion énergiquement refoulée, l'enfant répondit d'une voix calme:
—Mais, monsieur Renaudin, je vous ai toujours dit tout ce que je savais... Je ne peux pas inventer.
D'un geste, le juge réprima la phrase colère qui commençait à s'échapper des lèvres de Mme Darquet.
—Chut!... Laissez-moi l'interroger!...
Et, avec une douceur qui contenait pourtant une certaine solennité et une sourde menace, tenant toujours la main de la fillette dans la sienne, il dit:
—Ecoutez-moi bien, Cady... Rappelons les faits... Jeudi dernier, vos parents étant en voyage et ayant emmené votre jeune sœur, vous vous trouviez seule, à Paris, avec votre institutrice et les domestiques... Le repas terminé, le soir venu, les domestiques sont montés au sixième, vers dix heures, comme d'habitude... Vous m'avez dit qu'alors vous dormiez déjà, ainsi que votre gouvernante, Mlle Armande Lavernière, dans la chambre que vous occupiez toutes deux... Vous répétez encore la même chose aujourd'hui?...
Cady, ses longs cils noirs baissés voilant complètement son regard, répondit sans aucune émotion apparente:
—Oui.
—Et dans la nuit, vous n'avez été réveillée par aucun bruit?
—Non.
—Vous ne vous êtes pas aperçue que votre institutrice se levait, quittait la chambre?
—Non.
—Vous n'avez entendu aucun cri? perçu aucun bruit de lutte?
—Non.
—Vous avez dormi tout le temps?
—Oui.
—Cependant, lorsqu'on vous a attachée et bâillonnée dans votre lit, vous vous êtes éveillée?
La fillette essaya de dégager sa main de l'étreinte du juge et, relevant ses paupières, ses yeux brillant d'un feu extraordinaire, elle s'écria avec fermeté:
—Je n'ai été ni bâillonnée, ni attachée! Je n'ai rien vu, rien senti, rien entendu... Je ne me suis réveillée qu'au matin...
Elle s'arrêta; Renaudin jeta vivement:
—Eh bien, continuez!...
Elle poursuivit, détournant son regard, mais toujours d'une voix nette:
—Alors, j'ai vu que Mlle Armande n'était pas dans son lit... Je me suis levée, j'ai ouvert la porte de l'antichambre... Je l'ai aperçue tombée à terre... Je l'ai appelée... elle n'a pas répondu.
Elle s'arrêta de nouveau. Le juge l'encouragea.
—Allez, allez!...
Sous ses doigts, il sentait frémir et se crisper la main frêle de la jeune fille.
Elle reprit courageusement:
—J'ai couru à elle... Je l'ai soulevée... J'ai vu qu'elle était morte... étranglée...
—Et vous n'avez pas crié? appelé?
—J'ai crié, mais pas bien haut.
—Pourquoi?
—Je savais que personne n'entendrait... qu'il faudrait aller chercher les domestiques au sixième... et j'ai voulu la soigner d'abord...
—Qu'avez-vous fait?
Le frémissement de la petite main augmentait. L'épiderme devenait moite.
—J'ai coupé la corde avec des ciseaux... J'ai essayé de la faire boire...
Elle se tut, avec une contraction pénible de tout son joli visage, au rappel de la scène atroce.
Renaudin poursuivit pour elle:
—Puis, m'avez-vous déjà déclaré, voyant que Mlle Lavernière ne revenait pas à elle, vous vous êtes décidée à appeler du secours. Vous êtes montée chercher le valet et la femme de chambre.
—Oui.
—Quelle heure était-il?
—Huit heures.
Le juge se tourna vers Mme Darquet.
—A quelle heure descendent donc vos domestiques?
—Quand je suis à Paris, à sept heures au plus tard; mais lors de mes absences, j'imagine qu'ils en prennent à leur aise.
M. Renaudin revint à l'enfant et dit avec douceur et précision:
—Pourquoi mens-tu, Cady?
La petite arracha subitement sa main de celle du juge et riposta avec sécheresse:
—Je ne mens pas!
—Si! A huit heures, lorsqu'on a examiné le cadavre de Mme Lavernière, il était froid et rigide, la mort remontait à plus de six heures... Or, il est prouvé que la corde enserrant le cou a été coupée le corps étant chaud encore... que l'eau a été ingurgitée par la victime qui, alors, n'était pas complètement morte. Quand tu es venue au secours de ta malheureuse institutrice assassinée par des cambrioleurs qui ont pillé ensuite l'appartement, il n'était pas plus de minuit ou une heure du matin! Pourquoi n'as-tu pas appelé à ce moment?... et pourquoi as-tu attendu jusqu'à huit heures?...
La fillette répondit sans hésitation, la voix frémissante, mais résolue:
—Je ne mens pas... Il était huit heures quand je me suis éveillée, quand j'ai soigné Mlle Lavernière et quand j'ai appelé... Avant, je dormais.
Brusquement, le juge jeta:
—Et comment as-tu enlevé le bâillon que l'on a trouvé dans tes draps?... dénoué les cordes qui t'attachaient à ton lit?...
Elle répondit obstinément:
—Je n'avais pas de bâillon, je n'ai pas été attachée.
Le juge s'impatienta.
—Tu es folle de mentir contre toute évidence, Cady!... Comment expliques-tu la présence dans ton lit de cette serviette de toilette tordue et ayant visiblement été nouée?... et les fragments de cette corde enroulés autour des montants de cuivre de ton lit?... ainsi que les ecchymoses de tes bras.
Elle planta hardiment ses yeux dans ceux du juge d'instruction.
—Moi, je n'ai rien vu de tout cela! affirma-t-elle. La serviette et les cordes, c'est une invention des domestiques!... Je n'ai été ni attachée ni bâillonnée, et je n'ai rien aux bras ni aux poignets... Regardez!...
Le juge haussa les épaules.
—Aujourd'hui, non... mais, il y a quatre jours tout le monde a constaté ces marques, légères, mais significatives.
Cady riposta dédaigneusement:
—J'ai eu un «bleu» au bras, oui... Mais c'est Valentin qui me l'avait fait la veille!
La voix stupéfaite de sa mère la fit tout à coup rougir violemment.
—Que dis-tu, Cady? Comment le valet de chambre peut-il t'avoir fait un bleu au bras?
La fillette balbutia:
—Il a poussé la porte sur moi... sans me voir...
M. Renaudin s'était levé, s'adressant à Mme Darquet.
—Chère madame, voulez-vous me permettre une prière? Je désirerais interroger Cady seul à seule, pendant quelques minutes.
Et il sourit devant le geste étonné de la dame.
—Oh! vous ne pensez pas que je veuille torturer votre fille?
Elle sourit aussi.
—Je n'ai pas cette crainte, mais, croyez-vous qu'elle vous avouera ce qu'elle m'a tu, à moi, sa mère?
—Qui sait!...
Mme Darquet se leva, un peu piquée.
—Oh! libre à vous d'essayer!...
Mais Renaudin la retint, comme elle se dirigeait vers la porte de l'antichambre.
—Non, non; vous seriez trop mal!... Venez dans le cabinet voisin.
Il ferma soigneusement la porte, et, revenant vers la fillette, il jeta gaiement, les yeux attachés sur elle:
—A nous deux, maintenant!...
Loin de s'effrayer, Cady rit effrontément et se laissa tomber sur un fauteuil, croisant ses jambes menues, gainées de soie noire, aux tout petits pieds chaussés de souliers vernis.
—Et alors? fit-elle avec une intonation fort réussie de jeune apache.
Le magistrat se pencha, passa son bras sous la taille de la fillette et la força à se relever.
—Devant moi, tout seul, tu ne vas pas continuer à débiter ces stupidités, hein?...
Elle n'opposait aucune résistance, abandonnant son corps souple aux mains viriles qui le pétrissaient.
—Je n'ai rien à dire de plus, répéta-t-elle du bout des lèvres, d'un air de lassitude ennuyée.
Il serra la taille étroite entre ses dix doigts avec énervement, presque cruel.
—Ah! démon!... Que diable y a-t-il au fond de ce petit être-là?
Elle se renversa coquettement, un peu suffoquée, mais sans se plaindre, de l'étreinte brutale, murmurant avec familiarité:
—C'est toi qui es idiot et assommant, à me taquiner ainsi!
Souvent, au fumoir, où elle se rendait à l'insu de sa mère après les dîners hebdomadaires du député, la fillette et le jeune magistrat causaient intimement; lui, profondément intéressé par cette petite âme énigmatique; elle, déjà passionnément flirteuse.
Courbé sur elle, la tenant de près sous son regard inquisiteur, il questionna bas, la voix un peu altérée:
—Réponds-moi franchement... Tu ne veux pas avouer qu'on t'a bâillonnée et attachée parce qu'il faudrait parler de quelque chose qui te fait honte et que tu veux cacher?
Et, apercevant une teinte pourprée qui envahissait le visage de la fillette; saisissant le soudain éclair douloureux et affolé de son regard:
—Ah! ah! j'ai deviné!... Il est venu un misérable qui t'a attachée et qui a abusé de toi!... Et tu mens parce que tu ne veux pas raconter ce qui s'est passé!... Avoue, Cady, avoue!...
Mais, par un effort violent et imprévu, la fillette se libéra de l'étreinte des bras noués nerveusement autour d'elle.
—Vous dites des bêtises! cria-t-elle hargneusement. Personne n'est venu!... Personne ne m'a touchée!... J'ai dormi!...
Le magistrat eut un geste de rage; et, tout tremblant, il se rassit devant son bureau.
Un silence poignant régna. Tous deux s'observaient, muets, remuant chacun un monde de pensées qu'ils s'exaspéraient également de ne pouvoir chasser de l'âme de l'autre.
Enfin, le jeune homme frappa un coup sec sur la table avec un coupe-papier de bronze.
—Ecoutez, Cady! fit-il menaçant et sombre. Je ne sais pas si vous me comprendrez... Mais je pense que oui, parce que vous êtes une jeune fille extraordinairement avancée pour votre âge... J'ai un moyen de savoir si vous avez menti... et je vous avertis que si vous vous refusez à être franche avec moi, je l'emploierai!... Si, comme je le suppose, un homme vous a violentée... un médecin me le dira... un médecin qui vous examinera!... Vous me comprenez, Cady?...
Mais, comme il achevait de parler, un émoi le saisit...
L'enfant, toute blanche, droite, les yeux élargis par une mystérieuse angoisse, lui jeta un regard de détresse et de souffrance inexprimables.
—C'est inutile!
Son accent était si singulier qu'il tressaillit et se dressa.
—Que voulez-vous dire?
Et, marchant sur elle avec une subite inquiétude, il répéta:
—Pourquoi dites-vous que c'est inutile?
Alors, soudain, le corps frêle de la jeune fille se tordit; elle cacha son visage dans ses mains—geste de pudeur inattendue qui en fit brusquement une femme, malgré sa silhouette gracile. Et elle balbutia en sanglotant:
—C'est inutile!... Maman aussi a pensé... elle a exigé... Le docteur Trajan est venu, hier...
Une fureur, une révolte bouleversèrent le jeune magistrat.
—Quoi, ils ont osé?... Quelle folie!... Quel crime!...
Et d'un geste spontané, il enveloppa la fillette de ses bras, la serra sur sa poitrine, couvrant de baisers éperdus les cheveux, la tempe, tout ce qui tombait sous ses lèvres du visage de l'enfant qui s'abandonnait docilement.
Enfin, il se reprit, et, encore profondément ému, il déposa la petite sur un fauteuil.
—Ma pauvre Cady! balbutia-t-il d'une voix étouffée.
Mais, déjà, quelque chose d'inexplicable avait traversé le cerveau mobile et complexe de cette étrange enfant. Toute son émotion sincère de la minute précédente avait fui; et, sous ses mains voilant ses yeux, elle examinait avec curiosité le trouble plus durable de l'homme qu'elle avait devant elle.
Il se pencha, suppliant.
—Ne pleure pas, Cady!... Je ne te tourmenterai plus!... Je te crois, ma pauvre petite fille... et c'est fini les questions...
Un mystérieux sourire de triomphe passa sur les lèvres de l'enfant; mais, déjà adroite et prudente, elle ne cessa pas tout de suite ses sanglots.
M. Renaudin alla à la porte du cabinet où se tenait Mme Darquet.
—Vous pouvez rentrer, madame.
Et, comme elle passait le seuil, il dit:
—Je crois que je m'étais trompé en soupçonnant Cady de mensonge, et j'accepte ses déclarations.
Puis, plus bas, avec un reproche indigné, dont il contenait avec peine l'acuité:
—Il m'a semblé comprendre quelque chose dont je suis profondément surpris, madame... Me suis-je trompé en supposant que vous aviez cru devoir soumettre votre fille à un examen médical?...
Mme Darquet répondit avec insouciance:
—C'est exact... Dans l'incertitude de ce qui avait pu se passer durant cette nuit du crime, son père et moi, nous avions pris peur... Heureusement, le docteur Trajan nous a complètement rassurés...
M. Renaudin réprima un geste d'exaspération.
—Ainsi, le docteur Trajan?... fit-il d'une voix tremblante.
—Oh! cela n'a aucune importance! déclara la mère paisiblement. D'abord, Cady est une enfant... et le docteur l'a mise au monde. Mais, dites-moi, est-ce que nous pouvons nous retirer?...
Le jeune magistrat s'inclina avec un effort pour rester correct.
—Oui, madame, je n'ai plus rien à vous demander.
Mme Darquet interrogea:
—Espérez-vous retrouver ces misérables?
—Evidemment, nous espérons... mais nous avons affaire, certainement, à des individus très habiles.
Mme Darquet soupira:
—Alors, il est à craindre que mon mari et moi nous ne rentrions jamais dans la somme considérable que représentent les bijoux et les valeurs qui nous ont été dérobés?
Le juge remarqua sèchement:
—Et, par la même occasion, le meurtre de votre pauvre institutrice demeurera impuni.
Mme Darquet fit un geste.
—Mon Dieu... la malheureuse était sans aucune famille!
Comme elle sortait, Cady tendit, en cachette, son visage au jeune homme, qui mit ses lèvres avec émotion sur la joue froide et douce de l'enfant.
—Au revoir, Cady! dit-il à voix basse.
—Au revoir, fit-elle caressante, comme avec une promesse obscure.
I
C'était en janvier, c'est-à-dire exactement cinq mois avant la scène chez le juge d'instruction qui vient d'être retracée.
Il était environ dix heures du matin, et Mlle Armande venait de pénétrer dans un bel immeuble de la rue Pierre-Charron.
Ne connaissant pas la manœuvre de l'ascenseur, elle gravissait lentement le vaste escalier de pierre blanche, à l'épais tapis de Smyrne moderne, aux bleus durs, au vert et au rouge éclatants.
Brune, jeune, de taille moyenne, vêtue très modestement, elle portait sur un visage, que l'oisiveté eût rendu joli, ce rien de tendu, d'amer, qui déflore les traits de la femme usant de son intelligence et de sa volonté pour vivre.
Au quatrième étage, elle s'arrêta, essoufflée, et admira les meubles garnissant le palier: un coffre de vieux chêne sculpté, au coussin taillé dans une chasuble, une console Empire, un fauteuil Louis XIV tout doré et une immense pendule allemande du dix-huitième siècle gainée de marqueterie.
Elle constata au cadran qu'il s'en fallait de quelques minutes que l'heure de son rendez-vous fût sonnée, et s'assit.
Ses pieds allongés sur le somptueux tapis montrèrent des chaussures grossières et fatiguées. Elle eut un geste d'impatience et les cacha sous sa robe, avec soudain en elle un bouillonnement de colère, de rancunes, d'aspirations vagues quoique véhémentes.
—Ah! qu'elle me prenne seulement! murmura-t-elle avec une sorte d'ardente menace.
Et, incapable de patienter plus longtemps, elle se décida à poser le doigt sur le bouton électrique de l'entrée.
Le battant s'ouvrit. Une vieille femme à tournure d'ancienne nourrice examina la visiteuse; tandis qu'au bout de la galerie, comble de meubles, un valet de chambre promenait paresseusement un ramasse-poussière.
—Vous désirez?
Mlle Armande entra hardiment.
—J'ai rendez-vous ce matin avec Mme Cyprien Darquet.
La vieille bonne lui jeta un regard hostile.
—Ah! c'est vous sans doute, qui venez pour être l'institutrice de Cady?... Alors, c'est bon, attendez...
Et, sans cérémonie, elle fila.
Mlle Armande resta plantée au milieu de l'antichambre, envahie d'un sentiment d'intimidation causé par tout ce luxe.
Le domestique, poussant son balai perfectionné, la heurta.
—Pardon! fit-il en lui jetant un regard impertinent et déshabilleur.
Tout jeune, un faible duvet au coin de la lèvre, les cheveux très noirs, en brosse, le nez relevé, les bajoues déjà grasses, c'était le type achevé du larbin de bonne maison.
Lorsqu'il repassa, il s'arrêta devant la jeune fille, le poing sur la hanche.
—Si vous attendez que la vieille vous annonce, vous poserez longtemps! ricana-t-il.
Elle recula, interdite sous son regard, balbutiant:
—Vous croyez?
Il affirma:
—Pour sûr! C'est elle qui a élevé la gosse, et elle est furieuse qu'on la lui enlève. Tenez, passez-moi votre carton, je vas vous annoncer.
Mlle Armande feignit de se fouiller.
—Justement, je n'ai pas de carte sur moi, murmura-t-elle rougissante, exaspérée par la mine gouailleuse et la familiarité du valet. Prévenez Mme Darquet que je suis la personne qu'elle attend...
—Mademoiselle qui?
—Armande Poitrinaud.
Il partit d'un éclat de rire.
—Joli nom!
Arrondissant ses mains, il les approcha du buste un peu plat de la jeune fille et goguenarda:
—Rien menteur, par exemple!...
Elle bondit en arrière, cramoisie, outrée.
—Annoncez-moi immédiatement! proféra-t-elle avec une dignité exagérée.
Le valet de chambre pirouetta.
—On y va, la belle brune...
Des larmes de rage humectaient les yeux flamboyants de l'institutrice.
—Laquais!... domestique, sale bête! murmura-t-elle en piétinant le tapis avec colère.
Il était déjà revenu.
—Maria a été prévenir madame.
Mlle Armande s'éloigna précipitamment.
—C'est bon.
Il fit un geste de voyou.
—Ah! si mademoiselle se fâche!...
Peu après, une femme de chambre très élégante souleva une portière.
—Si mademoiselle veut venir, madame la recevra.
Armande tressaillit et s'élança avec une hâte maladroite dont elle se dépita aussitôt, et, sous l'attention ironique des deux domestiques, elle s'étudia à une démarche compassée et à une attitude dédaigneuse.
—Oh! chérie! murmura le valet de chambre en l'imitant comiquement.
Par une porte ouverte, Armande aperçut un salon qui lui parut tel qu'une immense robe de bal, avec ses tentures de moire mauve et ses stores de tulle incrusté de dentelles. Maria l'introduisit dans une pièce oblongue qu'éclairait un large vitrail polychrome.
Mme Darquet, déjà vêtue pour les courses en ville, écrivait à un bureau Empire.
Elle releva sa tête fine, casquée de savantes ondulations de cheveux d'un assez vilain roux artificiel. Son regard était froid et perçant; elle gardait une grande beauté, malgré ses quarante-six ans, et son aspect annonçait bien la femme de tête qu'elle était.
Enfant unique de riches manufacturiers de la Sambre, elle avait été mariée très jeune à un noble officier de cavalerie, viveur et joueur, qui avait dissipé sa dot. Devenue veuve à vingt-cinq ans, à la suite d'un duel malheureux pour son mari, Noémi de Bellocq rentra dans sa famille, à jamais guérie de l'envie de figurer parmi l'aristocratie qui avait ébloui sa première jeunesse.
Pendant huit ans, elle mena joyeuse vie à Nancy; sa réputation ne fut pas sans recevoir quelques accrocs; mais sa grande beauté et sa grosse fortune lui conservaient de sérieux et fidèles prétendants.
Ayant dépassé la trentaine, Noémi songea à l'avenir, se décida à se remarier, et se résolut à épouser un homme politique, afin de remplacer les joies de la galanterie par celles de l'ambition.
Elle jeta son dévolu sur un homme à peu près inconnu et qu'elle pourrait créer selon ses désirs. Il avait un an de plus qu'elle, se nommait Cyprien Darquet et était avocat, sans le sou, mais non pas sans talent.
C'était le fils, selon la loi, d'un brave homme d'avoué qui passait pour la buse la plus invétérée du département; mais, Noémi avait confiance, la chronique scandaleuse donnant à Cyprien pour véritable père le sénateur Le Moël, un noceur roublard, grand brasseur d'affaires, qui avait su tirer, sans ennuis, ses trois millions du Panama.
Allié par sa femme à tous les personnages influents de la contrée, Cyprien avait aisément enlevé son élection à la Chambre. Depuis onze ans, il représentait la Sambre, et il s'était conquis un éclatant succès lors des débats sur les congrégations, dont il se montrait l'adversaire acharné.
L'union de ces deux personnages était heureuse. Si la fidélité du député paraissait douteuse, ce dont sa femme ne se souciait guère, celle de Noémi était absolue. La jeune femme avait largement jeté sa gourme durant son veuvage, et les idées ambitieuses l'occupaient aujourd'hui exclusivement. Elle escomptait sa situation de «ministresse», qui lui écherrait sans doute à bref délai, et s'y préparait activement.
Pourtant, elle se piquait de ne rien négliger dans sa maison, et, entre temps, s'occupait des détails du ménage: ses deux filles en faisaient partie.
Elle fit signe à l'institutrice de s'asseoir, et parcourut un papier posé devant elle, résumant ces notes tout haut plutôt qu'elle n'interrogeait la jeune fille.
—Vous avez vingt-six ans, vous appartenez à une famille de paysans de la Mayenne. Vous avez passé par l'École de Sèvres, et dès votre arrivée au collège de jeunes filles de la Sambre, vous avez fait preuve de manque de tact et de souplesse.
Armande plaça un mot.
—J'ai malheureusement pour mon humble situation, le sentiment de ma dignité.
—Ce que vous dites là est absurde, déclara Mme Darquet de son ton péremptoire. La dignité est une chose absolument relative, qui doit différer selon la position que l'on occupe.
Les yeux d'Armande s'agrandirent.
—Ah! fit-elle avec surprise.
Mme Darquet reprit:
—Là-bas, vous avez déplu. Les mères des élèves ont déclaré qu'elles retireraient leurs filles si vous restiez chargée du cours, où vous sapiez les sentiments religieux des enfants qui vous étaient confiées.
Mlle Armande expliqua:
—Enseignant dans un collège de l'Université, et non pas dans un pensionnat religieux, je me croyais autorisée à agir ainsi.
Mme Darquet rit ironiquement.
—Ignorez-vous donc que la religion sera toujours une élégance?... Vous ne vous adressiez pas à de futures ouvrières... Quelle jeune fille de la bourgeoisie renoncera aux distractions que la religion lui offre?... à la joie vaniteuse de se marier à l'église!...
Comme Armande allait protester, elle l'arrêta:
—Oh! pas de controverses, je vous prie!... Bref, l'on a voulu vous déplacer; vous avez demandé une enquête et l'on vous a prouvé qu'il était plus habile de donner votre démission.
—C'est alors, poursuivit Armande, que le maire, qui approuvait mes efforts contre le cléricalisme, écrivit à M. le député pour me recommander à lui.
Mme Darquet inclina la tête.
—Mon mari saisit l'occasion d'affirmer au département son désir de soutenir le collège laïque. Justement, je songeais à prendre une institutrice pour ma fille aînée et vous étiez toute désignée. Mais, entendons-nous bien... Ici, pas de prosélytisme anticlérical! Je ne pratique pas... Etant donnée la situation politique de mon mari, ce serait déplacé... Cependant, Cady a été élevée chez sa grand'mère paternelle qui était pieuse, elle a fait sa première communion et je désire que vous la conduisiez ponctuellement à la messe chaque dimanche. Elle fera ses Pâques à la campagne. Nous sommes des gens du monde, ne l'oubliez pas, et dans le monde, toute opinion extrême est choquante... Les discours que prononce Cyprien Darquet à la tribune, s'ils résonnaient dans un salon, feraient hausser les épaules des mêmes gens qui les applaudissent à la Chambre. Je tiens essentiellement à ce que ma fille, lorsqu'elle sera en âge de sortir, ne se présente point telle qu'une manifestante de réunion politique. Me comprenez-vous?
—Je le crois, madame.
—Et il est bien entendu que vous vous conformerez à mes instructions?... C'est une condition stricte à votre entrée chez moi.
La jeune fille eut un rapide regard à l'opulence des entours, où elle se sentait si bien. Et, domptée, elle affirma:
—Je vous obéirai, madame, et vous n'auriez qu'à me rappeler à l'ordre si je manquais...
Mme Darquet se leva avec un geste délibéré.
—Oh! mademoiselle, je ne vous surveillerai point, je n'ai pas le temps!... Je vous crois assez intelligente pour savoir suivre fidèlement la voie que je vous ai tracée... en étant persuadée que si vous vous en écartiez, nous devrions nous séparer immédiatement.
—Je ferai de mon mieux, madame, balbutia Armande d'une voix de petite fille.
—J'y compte.
Mlle Armande se hasarda à questionner.
—Est-ce que ces demoiselles ne sont pas deux?
Un sourire complaisant effleura les lèvres de la mère.
—Vous n'aurez pas à vous occuper de Baby, elle a son Anglaise. Je vais vous faire mener près de Cady.
Et, expliquant, tout en sonnant Maria:
—Son nom est Hélène, mais dans sa petite enfance, elle s'était affublée elle-même de ce nom de Cady qu'on lui a conservé...
Puis, se rappelant que la question pécuniaire n'avait pas été abordée, elle jeta vivement, avant que la femme de chambre parût:
—En sus de votre entretien et de deux robes par an à prendre chez ma couturière, je vous donnerai quatre-vingts francs par mois.
Armande sursauta.
—Oh! madame?
Elle espérait au moins le billet bleu.
Mme Darquet la regarda durement.
—Trouveriez-vous que ce soit trop peu?
Armande balbutia:
—C'est que, avec les charges, les obligations...
L'autre l'interrompit.
—Que voulez-vous dire?... Imaginez-vous que vous serez des réceptions? Vous mènerez avec ma fille une vie tout à fait retirée, et je ne vous impose aucune élégance. Soyez propre, simplement. Oh! pour cela, je suis exigeante, du moins pour les soins du corps... C'est une question d'hygiène pour ma fille, dont vous partagerez la chambre. Je suppose que vous ignorez l'usage du tub?... Maria vous mettra au courant.