CAMILLE PERT

LE
Divorce de Cady

ROMAN

PARIS
LA RENAISSANCE DU LIVRE
78, Boulevard Saint-Michel, 78

DU MÊME AUTEUR

La Petite Cady 1 vol.
Cady Mariée 1 vol.

Il a été tiré de cet ouvrage 10 Exemplaires sur Hollande.

AVANT-PROPOS

Les lecteurs n’imagineront jamais combien les lettres que certains d’entre eux écrivent aux auteurs, au sujet d’un roman qui les passionne ou les révolte, sont précieuses pour ceux-ci.

Il en est de toutes sortes, de ces lettres. Nulles ne sont négligeables pour l’écrivain profondément épris de son art. On chérit jusqu’aux plus imbéciles propos de dénigrement ou d’approbation ; on sourit avec un amusement sympathique à la petite vanité de ceux qui écrivent à l’auteur qui a la vogue fugitive, comme s’il rejaillissait sur eux quelque gloire d’être en correspondance avec cette vedette passagère dans le cinéma bousculé de la vie actuelle.

Et, à côté de pages saugrenues, ou parfois même incompréhensibles, au français obscur, embrouillé comme un bredouillement de paralytique, que de lignes adorables !… Quel élan, quelle ingénuité l’on trouve encore dans le cœur de cette foule moderne que volontiers l’on croirait sceptique, blasée, indifférente à l’art, rebelle un peu au travail mental de la lecture, habituée qu’elle est à présent à l’imagerie du film…

Quoi de plus charmant que cette phrase naïve d’une petite inconnue qui m’écrit : « Je prends la plume pour vous dire que je regrette de n’être pas assez riche pour vous offrir un cadeau par rapport au charme que j’ai ressenti à lire Cady mariée. »

Petite inconnue modeste, votre pensée sincère, spontanément exprimée, vaut mille fois les perles et les diamants les plus somptueux…

Et, devant les lettres émanant d’esprits plus déliés en l’art d’écrire et d’exercer leur pensée, l’on reste ravi et — avouons-le — un peu étonné, de voir discuter, admirer, aimer avec tant d’ardeur les personnages de rêve que l’on a créés, qui ne vivent qu’à la faveur de ce mystère des petits signes noirs de l’imprimerie, disposés au gré de cet autre mystère qu’est l’âme d’un écrivain se matérialisant à peine pour aller pénétrer celle, multiple, du public !…

Cady, Georges, Maurice Deber, Renaudin… ils vivent réellement désormais, moins en vérité par ma volonté qui les a conçus que par l’élan de la foule — si diverse ! — pour les adopter, les adorer, les haïr, les désirer, les maudire, les plaindre, ou leur souhaiter la pire destinée !…

Ces appréciations sont des documents inestimables pour celui qui observe, pense, étudie, cherche à rendre l’énigme humaine ; elles le remettent en contact avec les vérités générales, fortes, qu’il doit rigoureusement respecter pour créer des types qui iront fatalement émouvoir le plus grand nombre ; elles le garderont de l’écueil de l’artiste qui est de trop raffiner, de trop spécialiser ses personnages, et par là de les rendre moins sobrement, simplement, des « êtres ».

Et ce qui ressort de l’ensemble de ces témoignages, c’est le besoin de tendresse, de sensibilité que chacun porte en soi, la répulsion universelle contre l’égoïsme, la sécheresse, l’hypocrisie et la brutalité.

Renaudin, le pauvre mari trompé, est estimé parce qu’il est digne et aimant ; Maurice Deber est violemment haï pour son « Bérangisme » et son âme privés de réelle sensibilité.

Cady est adorée, et même ceux qui croient n’être séduits que par son charme pervers l’aiment surtout à cause de son cœur vibrant sous tout ce que l’ambiance et l’éducation ont amoncelé sur elle…

Georges — et cela a surpris et enchanté l’auteur — est peut-être encore plus aimé que Cady !… et cela, d’une façon curieuse, on ne peut plus aguichante pour l’écrivain avide de pénétrer jusqu’au fond réel des impressions d’inconnus qui semblent avoir quelque pudeur et quelque difficulté à s’exprimer franchement…

En réalité, hommes et femmes aiment Georges un peu comme l’aime Cady elle-même. Ils ne savent pas définir si c’est son attrait équivoque qui les attire, ou son âme tendre et blessée… Ils ne sauraient dire ce qui se mêle de trouble inavouable à leur intérêt et à leur pitié, ni déterminer ce qu’il y a de pur et d’équivoque en leur sentiment…

Que d’aperçus singuliers, attachants, cela donne sur l’âme contemporaine féminine… et masculine… Combien elle fait réfléchir cette inclination, la plupart du temps timidement avoués, mais si forte, si irrésistible, pour un Georges !…

Et cette sympathie troublée pour le jeune amant de Cady qui l’a tout à coup fait surgir au premier plan, tout à côté, vraiment l’égal de Cady elle-même, a inspiré à l’auteur l’idée d’approfondir à part pour le public ce caractère qu’il connaît si bien, mais dont le plan tracé depuis longtemps de l’histoire de Cady ne lui permet pas de donner le développement complet auprès de l’héroïne principale.

Avant que la Petite Cady parût, j’avais construit en cinq volumes le scénario complet et fidèlement suivi depuis lors de cette existence féminine que je souhaitais tracer devant le public.

Après l’enfance de Cady, son existence de jeune fille proprement dite ne me paraissant pas comporter de développement intéressant, j’abordai immédiatement sa vie de femme mariée, que d’avance, mathématiquement, son adolescence avait déterminée. Ce furent Cady mariée et le Divorce de Cady qui sont aujourd’hui sous les yeux des lecteurs.

Prochainement, ils auront la suite et la fin de l’existence conjugale de Cady dans un ouvrage intitulé Cady remariée. Et, plus tard, Cady mère complétera, et, je puis dire, donnera la clef du but que je me suis proposé en écrivant cette série : prouver qu’une éducation funeste impose à l’âme la plus exquise les désordres et les fautes, les chutes et les actes les plus blâmables, qu’elle gâche irrémédiablement une existence, mais que, néanmoins, le fond d’un cœur et d’une intelligence heureusement doués demeurent prodigieusement intacts sous les souillures multiples, et sont capables vers la fin de l’étape de pousser soudain d’admirables et vigoureux rejetons.

Je n’ai d’ailleurs point la vanité de croire avoir découvert cette vérité pour la première fois. C’est, en somme, la traduction « laïque » et scientifique de cet antique précepte religieux que le pécheur entraîné par le diable dans les pires sentiers peut néanmoins rentrer dans la vertu grâce à la rédemption. Si les religions et les philosophies ne reposaient pas sur de solides réalités, leur fatras n’eût jamais obtenu leur souveraineté sur la pensée humaine.

Donc, à côté de cette idée initiale du tableau des phases de l’âme de Cady que je poursuis et que je terminerai comme j’en ai toujours eu le projet, j’essaierai en surplus un ouvrage offrant des difficultés presque insurmontables… Le Journal de Georges… où lui-même, en des heures particulièrement angoissantes, tracera de sa plume malhabile tout ce que son être secret renferme de divers et parfois de contradictoire.

Si les circonstances me le permettent, le Journal de Georges paraîtra juste après Cady remariée, précédant peut-être de quelques années Cady mère, le point final de cette étude.

Maintenant, après ces quelques mots destinés à satisfaire aux demandes qui m’ont été faites concernant la suite de Cady mariée, et auxquelles je ne saurais répondre individuellement, il me faut encore ajouter ceci.

Non, je n’ai point fait de portraits. Aucuns de mes personnages ne m’ont été inspirés par des modèles précis.

A la vérité, personne ne m’a questionnée au sujet de Georges et de Cady. L’on comprend, l’on admet qu’ils sont « eux » et non pas un reflet. De même, l’on dit de Deber et de Renaudin : « Je connais quelqu’un qui est exactement Deber » ; « j’ai rencontré un Renaudin presque semblable au vôtre ». Mais l’on me presse. « Avouez-le, Voisin, c’est un tel, n’est-ce pas ? » « Argatte, vous l’avez copié sur la silhouette de Maître celui-ci ? » « Montaux, c’est X… »

Et, chose singulière, l’on m’a dit que Jacques Laumière existait, portraituré sans le savoir, comme si j’avais recueilli, au hasard, un cliché flottant dans le vide… Un Jacques Laumière physique et moral, qui a la même profession, les mêmes instincts, des habitudes, des goûts pareils…

Cependant, pour celui-ci comme pour tous, je réponds : « Non, je n’ai dessiné ni caricaturé aucune personne déterminée. »

Seulement, il est logique que, de mes personnages, se dresse la concrétisation des ombres humaines que la vie m’a permis de frôler, de deviner pour ainsi dire dans la foule… Cette foule anonyme, inconnue, indéfinie, parmi laquelle l’écrivain saisit pourtant fugitivement tant de révélations, d’aveux, de secrets, en on ne sait quoi qui n’est ni écrit ni parlé, qui flotte, vient des autres, et qui le pénètre à l’insu de tous, et parfois même de lui-même au moment où le phénomène se produit.

Le romancier, il me semble, pourrait en quelque sorte être comparé à l’appareil de télégraphe sans fil qui rassemble les ondes accourant de toutes parts, invisibles, inentendues de tous, et que pourtant il perçoit, coordonne et reconstruit… pensée, image fidèles de l’inconnu qui dans le lointain formidable existe, qu’il reflète sans l’avoir jamais réellement vu ni entendu.

On ne saurait donc avec justice me féliciter ni me reprocher d’avoir happé les âmes étrangères qui m’ont environnée dans la vie, impalpables, inaperçues presque de moi-même qui les ai recueillies, quelles qu’elles soient, avec une curiosité pareille et une égale sympathie.

Camille Pert.

LE DIVORCE DE CADY

I

Juin était si morose, cette année-là, malgré les promesses du printemps, que sous ses pluies, ses souffles aigres, on se serait cru plutôt au début d’un hiver maussade.

C’était la troisième fois que Cady se rendait à l’appartement du passage Porsin sans rencontrer Georges, sans trouver un mot d’explication, un souvenir, la moindre trace de sa venue.

Elle n’avait pas d’inquiétude précise, mais elle éprouvait un sourd malaise, un pénible et irritant sentiment d’attente d’on ne sait quoi de funeste…

Elle sortit sur le palier, renonçant à l’espoir de voir son ami aujourd’hui encore. Les yeux baissés, sans regarder autour d’elle, elle ferma soigneusement la porte à double tour, ainsi qu’elle ne manquait jamais de le faire, comme si elle enfermait dans ces pièces solitaires tout ce qu’il y avait d’inestimable dans sa vie.

Elle se tourna, et aperçut brusquement Maurice Deber en face d’elle, immobile, en une faction que l’on devinait avoir été longue, rien qu’à son attitude exaspérée, hostile et obstinée.

Il prononça tout de suite, la voix altérée :

— Rentrons, j’ai à vous parler…

Et, comme elle avait un haut-le-corps indigné à cette proposition, il ajouta rapidement, avec brutalité :

— Si, si, il faut !… nous ne pouvons pas nous donner en spectacle dans la rue… Ni causer de Georges Félini, de votre amant chez votre mari !… Rouvrez cette porte et entrons.

Cady avait eu un léger tressaillement à ce nom de Félini, qu’elle entendait pour la première fois. Ses yeux se fixèrent, noirs, troublants, sur l’ami importun ; puis, elle se retourna silencieusement, remit la clef dans la serrure, et entra. Il la suivit, et referma aussitôt la porte derrière eux, les yeux rivés sur la jeune femme, sans se soucier des entours.

Pour elle, ce lieu, l’instant d’avant si cher, si précieux, perdait subitement une partie de sa valeur, par le seul fait de la souillure de cette présence étrangère.

Bien que l’on atteignît au moment de l’année où les jours sont le plus longs, et que l’après-midi fût encore peu avancé, le ciel était si sombre que le passage se trouvait déjà plongé dans l’obscurité.

Le magasin du rez-de-chaussée envoyait au travers des carreaux du sol une lumière glauque, contrariée plutôt que complétée par la clarté grise tombant de la verrière qui servait de plafond à la première pièce.

Sous cet éclairage misérable, Deber et Cady, déjà pâles, prenaient une apparence de figures de cire, sans autre vie que celle de leurs yeux qui s’interrogeaient, fiévreux, hostiles, haineux, reflétant tous les troubles complexes et divers de leur âme.

Et, comme Cady attendait, muette, raidie, Deber jeta avec précipitation et menace :

— Vous avez pour amant un chevalier d’industrie, un pilier de tripot !… un être infâme, ignoble !…

Elle le brava, frémissante.

— Et après ? En quoi cela vous regarde-t-il ?

Il fit un grand geste.

— Je l’ai démasqué !… Je l’ai mis en fuite !… Je lui ai défendu de reparaître ici !… Et, s’il me désobéissait, je l’écraserais comme une chenille immonde !…

Cady avait reculé jusque dans la chambre, et s’appuyait au bord du lit. D’un regard, d’un signe, d’un sourire de défi, elle montra que la couverture était défaite, car durant son attente ardente, elle s’était étendue.

A cette muette et insolente déclaration, Deber eut une protestation violente.

— Vous mentez !… Il n’est pas venu !… Il ne reviendra plus jamais !…

Elle le nargua, mentant effrontément.

— Il est venu et il reviendra… Je n’ai à recevoir ni conseils, ni ordres de vous, mon cher !

Le fonctionnaire colonial, vert à force d’être pâle, agité de mouvements convulsifs, le visage décomposé, lui apparaissait soudain tellement grotesque qu’elle ne lui accordait plus que du dédain.

— C’est la grenouille épileptique elle-même, fit-elle demi-haut, sans le moindre souci d’être entendue.

Mais il n’était guère en état de l’écouter. Les yeux saillant hors de l’orbite, les deux mains étendues, se crispant spasmodiquement comme s’il eût étreint l’objet de sa haine, il disait :

— Je vous avais vue entrer ici furtivement… Un soupçon m’était venu… Je vous ai guettée… Je vous ai revue, cette fois avec lui !… D’abord, à son aspect, je doutais, je ne pouvais admettre que ce fût cet individu que vous vinssiez retrouver… Il m’a fallu vous voir encore… Vous étiez arrivés en même temps, par deux côtés différents, vous vous êtes rencontrés devant la porte… Oh ! il m’a semblé que tout s’écroulait autour de moi !… Ce jour-là, tandis que vous entriez ensemble, je me suis enfui… J’ai couru je ne sais où… J’étais malade, j’étais fou… Il me fallait marcher… et pourtant, une fatigue atroce torturait mes membres… Je me suis trouvé très loin… si las que le courage m’a manqué pour revenir chez moi… J’ai couché dans un hôtel… Pour la première fois de ma vie, j’ai complètement oublié les chères femmes dévouées et tendres qui m’attendaient au logis, inquiètes, bouleversées par mon absence inexplicable… Ma mère, mes sœurs, qui ont passé la nuit debout à guetter mon retour et à pleurer, imaginant mille accidents… pendant que je dormais, assommé, d’un sommeil de brute, sans autre pensée que le cauchemar de votre fantôme dans les bras de cet homme odieux !…

Il se tut et marcha à pas saccadés, les mains nouées derrière le dos, la tête courbée, ses yeux hagards fixés dans le vide, sans doute poursuivant la vision qu’il venait d’évoquer.

Cady fit un geste délibéré et s’assit sur le lit.

— Monsieur Deber !… Oui, monsieur Maurice Deber, je vous parle ! fit-elle d’une voix aiguë et acerbe.

Il s’arrêta devant elle et l’examina avec une expression indéfinissable de répulsion et de passion sur ses traits contractés.

— Monsieur Maurice Deber, reprit-elle, avec une intonation plus marquée de raillerie et de mépris, voulez-vous me dire si vous comptez vous promener longtemps sans achever de m’expliquer vos intentions, le mobile qui vous a poussé à vous mêler à une aventure qui ne vous touche en aucune façon ?…

Il recommença son premier thème, d’une voix forte et colère.

— Je vous avais vue, je vous dis !… et je suis revenu… Je me suis attaché aux pas de votre amant, je l’ai suivi jusqu’au lieu infect où il exerce son métier de grec… pis encore !… Ah ! il ne m’a fallu que peu d’artifice et d’astuce pour m’introduire dans la place… Mon apparence exotique, ainsi qu’un peu d’or semé ont inspiré confiance, et j’ai pu juger de ce qui se passait en ce bouge !… La nuit achevée, je suis sorti avec « lui »… J’ai saisi cette crapule à la gorge et je lui ai dit : « Suis-moi, nous avons à nous expliquer ! » Il a essayé de m’échapper, mais je le tenais bien… Il m’a accompagné bon gré mal gré… Je l’ai confessé, ou plutôt je lui ai dit ce que je savais, et je lui ai donné mes ordres… Il a senti que j’étais le plus fort, et il a cédé… Le lendemain matin, il a quitté la France pour toujours !…

Et Cady ayant un geste d’incrédulité, il appuya violemment :

— J’y veillerai !… Moi vivant, il ne reparaîtra plus dans le lieu où vous serez !…

Une subite rougeur de colère monta au visage de la jeune femme. Elle jeta, la voix coupante :

— Vous vivant ?… Eh bien, mais, vous ne vivrez peut-être pas toujours !…

Il releva la sourde intention :

— Vous supposez qu’« on » m’assassinera ?… Qu’il y vienne !… J’en ai maté d’autre pâte que ce…

Cady tressauta au mot vulgaire, grossier, qu’il prononça sans ménagement, et avec un geste de dégoût, elle se dirigea vers la porte.

— En voilà assez, plus qu’assez !… Comme je n’ai pas les poings assez solides pour vous mettre dehors, je m’en vais… Si vous désirez continuer cette conversation, vous me trouverez chez mon mari, chez votre ami Renaudin, auquel je vous conseille de raconter tout cela… Votre tête, à tous deux, l’un en face de l’autre, ne serait pas banale !…

Il s’élança pour lui barrer le passage.

— Vous ne partirez pas !

Mais, au lieu d’avancer, elle avait reculé prestement et posé le doigt sur une sonnette électrique.

— Que faites-vous ? s’écria-t-il avec rage.

— Vous-même, ne faites pas l’imbécile, répondit-elle, sardonique. Vous voyez bien que j’ai sonné… A mon appel, la concierge montera tout de suite, car elle ne me fait jamais attendre… Et, si je lui dis d’amener deux agents pour expulser un grossier personnage qui a pénétré malgré moi dans mon appartement, je ne sais pas trop quelle attitude vous prendrez !…

Il fit un geste suppliant.

— Cady !

Au même moment, on frappa à la porte d’entrée.

— N’ouvrez pas ! cria-t-il.

La jeune femme sourit.

— Inutile, elle a la clef.

En effet, la porte s’ouvrit : une femme entre deux âges se profila dans l’embrasure.

— Madame a besoin de moi ? demanda-t-elle avec un coup d’œil curieux sur Deber.

— Oui, madame Mortier… Écoutez bien… J’ai une discussion avec monsieur… J’espère qu’elle se terminera bien, mais si vous m’entendiez sonner une seconde fois, n’hésitez pas, envoyez votre gamin chercher un agent et dites à votre mari de monter… C’est tout ce que j’avais à vous dire.

La concierge étudia avidement ce monsieur menacé de la police et qui se détournait, confus.

— Alors, madame, je dois me retirer, à présent ?

— Oui…

— Madame n’a pas peur ?

Cady eut un sourire furtif.

— Oh ! non, l’avertissement suffira, je l’espère… Redescendez et si, par hasard, je sonnais, faites vite… Merci.

— De rien, madame, à votre service.

Et elle disparut discrètement.

Deber fit un geste de dépit, constatant :

— C’est bien machiné !…

Elle rit insoucieusement.

— Oui, comme tour de Nesle, ce n’est pas mal.

Il fit quelques pas, indécis. Ces incidents semblaient l’avoir dégrisé et il se sentait rompu. Il se laissa tomber sur un fauteuil et cacha son visage dans ses mains, avec une sorte de sanglot.

— Oh ! Cady !… Vous, vous !… En arriver là !…

Elle le devinait vaincu, amolli, bon pour les blessures lancinantes, harcelantes, qui mettent la chair du cœur à vif. Elle en abusa avec un franc sentiment de jouissance.

— Moi, Cady, mais oui… Et pourquoi pas ?… Vous imaginiez-vous donc que j’étais une sainte ?… Et, vous ne savez pas tout, allez !…

Il supplia douloureusement :

— Ne dites rien !… Je vous en conjure !… Je ne veux rien savoir, je ne peux plus !…

— Tiens ?… Eh bien, ça se trouve mal, parce que moi, précisément, me voilà en veine de confidences !… Mon pauvre sauvage !… Vous vous épatez pour bien peu… Un amant, moi ?… Mais j’en ai déjà eu plus de dix !…

— Taisez-vous ! fit-il sourdement. Vous mentez, je ne vous crois pas !…

Elle énuméra, impitoyable :

— Laumière, d’abord… Oh ! ça, si vous n’admettez pas Jacques, c’est que vous êtes rudement aveugle !… Jacques, mais j’ai été à lui au lendemain de mon mariage, pour ainsi dire… C’était attendu, inévitable… C’était mon amant désigné, fatal… Pour mieux dire, il l’a toujours été… depuis le premier baiser de ses yeux sur mon corps de gamine, lorsque je posais nue pour lui, en cachette…

Deber répétait avec obstination :

— Vous mentez !… Vous mentez !…

— Après, il y a eu Montaux, parce qu’il est beau… Félix Argatte, à cause de son esprit ; Hubert Voisin, pour sa galette… et puis d’autres que vous ne connaissez pas… et des inconnus de moi-même… Un banquier que j’ai rencontré par hasard dans la rue, à qui j’ai raconté des histoires fantaisistes et qui, en échange, s’est montré si confiant, si ému, si tendre, que je lui ai volontiers donné pendant quelque temps l’illusion d’un bonheur qu’il se persuadait devoir être durable… Un autre encore, tout jeune celui-là… Il s’appelait Léon, il était bête et fat comme un paon… Je me trouvais seule par hasard, un soir, j’ai fait l’escapade d’aller à un music-hall… Comme je me sauvais vite avant la cohue de la fin, ce type m’a arrêtée… Il était clerc de notaire et faisait de l’art dramatique… Il était bien mis, et il avouait ne pas dîner tous les jours… Il me croyait la sœur d’une chanteuse du music-hall d’où nous sortions… Il portait un gilet de soie vert-pomme… Après l’avoir perdu de vue, je l’ai aperçu une fois… Il était devenu l’un des trois messieurs en habit noir du contrôle de je ne sais plus quel théâtre… J’étais avec Victor… Il a été très chic… ses yeux se sont fixés sur moi… il a eu un éclair involontaire… puis, immédiatement, il s’est détourné… Ensuite, il y a eu un vieux sportsman épatant, du Jockey, soigné, élégant, agile comme un clown ; il m’apportait des gâteaux et m’appelait « fifille »… Je le rencontre parfois au Bois, mais il est discret et bien élevé… C’est le seul de mes inconnus qui ait appris mon nom… mais je n’ai aucune crainte qu’il en abuse…

Elle s’arrêta brusquement. Deber, avec un cri sourd de douleur et de passion, s’était élancé sur elle ; et, brutal, affolé, la renversait sur le lit.

— Alors, si tu n’es qu’une fille appartenant au premier venu, moi aussi je t’aurai ! bégaya-t-il.

Cady n’opposa pas la moindre résistance à cet assaut de barbare. Une lueur de gaieté et de triomphe brillait dans ses yeux ; elle eut un gémissement plaintif de petite vierge violée.

— Vous !… Oh ! vous, Maurice !… Est-ce possible !…

A ce cri, qui semblait tout vibrant d’amère, de douloureuse désillusion et peut-être de tendresse cachée, toute la fureur animale de l’homme s’évanouit instantanément…

Il se vit ridicule, il se jugea grotesque, ignoble, odieux. Il se releva, éperdument honteux de sa jaquette froissée, de son plastron de chemise remontant hors du gilet, de son col cassé…

Cady, toute menue et mignonne, adroitement roulée en sa jupe intacte, n’avait pas un cheveu dérangé. Elle demeura étendue, tranquille, bien rassurée. Elle connaissait assez la mentalité masculine pour être persuadée que l’attaque de Deber ne se renouvellerait plus.

En silence, hâtivement, il répara son désordre, et, revenant à pas lents, il se laissa tomber à genoux, les coudes sur cette couche qu’il n’avait pas su faire sienne, sanglotant convulsivement.

— Oh ! je voudrais être mort ! proféra-t-il d’un ton de si âpre désespoir que l’œil de Cady se fixa, curieux, sur sa silhouette prostrée et vaincue.

Vraiment, l’homme était intéressant. Aucun Parisien ne lui avait encore donné un tel spectacle de violence et de sincérité.

Elle se souleva, ramena ses jambes sous elle, à la turque, et posa le doigt sur l’épaule de Deber, disant amicalement :

— Calmez-vous. Vous avez été brute, stupide. Mais, je vous avais taquiné, poussé à bout, et je ne vous en veux pas… Vous comprenez bien que je vous ai raconté de pures blagues…

Il lui montra un visage ravagé, tragique.

— Ah ! maintenant, vous ne pourrez plus m’arracher de la pensée vos affreuses confessions ! Elles sont vraies ! On n’invente pas de ces choses-là !

Cady eut un franc rire de gamine.

— Bon, bon, restez persuadé que c’est réel !… Après tout, je m’en fiche !…

Il appuyait ses deux paumes sur son front.

— J’ai mal ! murmura-t-il. J’ai eu trop de chagrin… Vous me tuez…

Il semblait anéanti, presque évanoui, mais Cady ne se troubla pas, sceptique, attribuant à ce malaise une cause plutôt physique que morale.

Du reste, elle se garda de lui laisser entendre cette appréciation, et feignit de s’apitoyer.

— J’ai eu tort, répéta-t-elle plusieurs fois, contrite, ses cils baissés voilant l’expression railleuse de son regard.

Un silence régna. Deber se remettait peu à peu. Sa lassitude, son découragement étaient extrêmes. Pourtant, sa vanité se trouvait chatouillée par l’humble attitude de la jeune femme. Obscurément, il se sentait redevenir le vainqueur. Se jetant avidement sur cet appât qu’elle agitait sournoisement devant lui, il reprit de l’assurance ; il essaya d’affecter la brutalité d’accent qu’il avait eue naturellement au début de leur entretien.

— Je vous ai isolée, j’ai éloigné de vous cet élément infâme que vous n’auriez jamais dû laisser se glisser dans votre existence, mais ce n’est pas assez, déclara-t-il. Je vous veux désormais obéissante !…

Intérieurement, Cady se tordit, ses lèvres murmurèrent un « tu parles ! » qui mourut prudemment à leur bord humide et vermeil.

Elle esquissa un geste vague qui pouvait être approbatif. Deber l’interpréta en ce sens.

— Me promettez-vous de m’écouter, et de m’obéir ? cria-t-il tout frémissant.

Elle releva sur lui des yeux purs et étonnés. Et, d’une voix d’« ange » prononça, tout à fait répertoire classique :

— Mais, mon ami, je pense que vous oubliez que je suis mariée ?… Voulez-vous vous substituer à Victor ?… Y songez-vous réellement, et supposez-vous qu’il le permettrait ?

Il répliqua avec feu, livrant, lui, toute son âme, tout son être en ce dialogue, où elle jouait un rôle, mi-amusée, mi-distraite, prête à rompre cette comédie par un rire insouciant, un mot coupant.

— Oui, je veux me mettre à sa place… puisqu’il n’a su ni la prendre complètement ni garder le peu d’autorité qu’il avait sur vous !… Ah ! si je vous avais eue pour femme, je vous eusse déjà transformée, je vous le jure !… Mais le malheureux n’a rien compris à votre être si simple, sous ses dehors compliqués… à votre âme, à qui il ne faut auprès d’elle qu’une volonté vigilante, qu’une main vigoureuse pour la discipliner !…

Cady lui jeta un impayable coup d’œil en coulisse.

— Et cette volonté, cette main… sans doute, vous les avez ?

— Je les ai !… et je vous les ferai sentir !

Elle sauta sur le tapis, d’un geste souple et rapide, fredonnant imperceptiblement.

— C’est entendu… En attendant, sortez…

Et, comme il protestait du geste, elle reprit, plus vivement :

— Ah ! je vous ai suffisamment écouté !… A mon tour… Il faut que je rentre, et je ne veux pas sortir d’ici en votre compagnie… Partez.

Il hésita, et se soumit de mauvaise grâce.

— Vous avez raison… Quand vous reverrai-je ?

Elle fit un grand geste involontaire, qu’elle réprima aussitôt.

— Ah ! Eh bien, je vous le dirai… Je vous écrirai.

Elle avait ouvert la porte du palier. Un souffle froid venait de l’escalier sombre, que l’on n’éclairait qu’à la dernière extrémité. Le bruit de la rue proche, des pas à l’étage supérieur s’entendaient, rompant leur intimité. Maurice Deber jeta un regard hostile autour de lui.

— Je ne voudrais pas vous laisser ici, avoua-t-il, jalousement.

Elle le poussa, nerveuse.

— Oh ! Dieu ! allez-vous-en donc !

Il retint le battant qu’elle allait lui jeter au visage.

— Promettez-moi de n’y jamais revenir ?

Elle cria, violente :

— Eh ! je vous promets tout ce que vous voudrez, pourvu que vous me laissiez tranquille !

Et, cette fois, elle réussit à fermer la porte.

Elle revint précipitamment dans la chambre.

« Oh ! oh ! oh ! » gronda-t-elle en petite lionne furieuse.

Puis, d’une course agile, elle gagna la fenêtre donnant sur le passage, guettant pour voir Deber s’éloigner. Elle attendit assez longtemps. Sans doute, il ne pouvait se décider à partir. Enfin, il parut, le dos rond, la tête courbée. Il fit quelques pas vers la gauche, absorbé, puis se ravisa, revint sur ses pas.

« Quoi ! Il remonte, le chameau ! » s’exclama Cady, tout haut.

Mais non, Deber avait dépassé la porte, il filait, à présent, rapidement vers la rue Croix-des-Petits-Champs. Cady vint se jeter dans une bergère en soupirant.

« Quelle séance !… »

Elle demeurait inerte, incapable d’agir, même de reprendre nettement le fil de ses pensées. Elle chassait d’elle peureusement tout ce que Deber lui avait dit : elle n’en voulait rien retenir. Tout ça l’ennuyait !… oh ! l’ennuyait !…

Ses deux mains aux doigts écartés appliquées sur ses joues et ses yeux, elle pleurait doucement, sans secousses, comme une petite fille, sans savoir au juste la cause de ses larmes, sans goût pour en chercher le motif.

Plusieurs heures s’écoulèrent sans qu’elle s’en doutât, sans qu’elle se souvînt de tout ce qui la réclamait impérieusement au dehors.

Un heurt à la porte la fit tressaillir et se dresser. Hein ? quoi ? Deber encore ? Ah ! non, alors !…

La silhouette discrète de Mme Mortier, la concierge, se glissait dans l’appartement sombre, tendant une lettre.

— Pardon si je dérange madame, mais le facteur vient de l’apporter et il y a dessus « urgent ».

Cady prit l’enveloppe, dit merci machinalement, et se rassit.

— Est-ce que je dois allumer, madame ?

La jeune femme fit « oui » de la tête et ferma les yeux, éblouie désagréablement par la clarté soudaine. La concierge ferma les persiennes, tira les rideaux, rajusta d’une main prompte le lit froissé et se retira sans un mot, se devinant importune.

Cady restait immobile, la lettre à la main, sans la regarder, envahie d’un froid mortel.

« C’est de Georges », pensait-elle.

Et subitement, tout ce que Maurice Deber lui avait crié naguère jaillissait de son esprit anesthésié tout à l’heure ; la vérité cruelle, écrasante, lui apparaissait… Georges était parti… L’homme avait certifié qu’il l’avait chassé, qu’il ne reviendrait plus !…

Elle demeura pendant quelques instants atterrée. Puis, une révolte lui vint. Elle déchira l’enveloppe.

« Allons donc !… Il m’explique son absence… il m’avertit du jour où il vient ! » dit-elle haut, d’une voix tremblante, brisée, dont elle-même sentait le mensonge.

Elle lut avidement :

« Ma petite,

» C’est fini, je m’éloigne de toi pour toujours, forcé par les circonstances, plus puissantes que moi. Le beau rêve est brisé. C’est trop tôt, mais ça devait arriver.

» Méfie-toi du type qui nous sépare, c’est un salaud, et pis que cela, un homme qui n’a que de l’égoïsme et des sens, pas de cœur à l’égard de toi.

» A mon avis, tu devrais tout dire de préférence à ton mari. Lui, il t’aime, et c’est un brave homme, et dans ta souffrance, peut-être que tu trouverais auprès de lui de la consolation. Car, je sais bien que tu vas souffrir. A ce que je souffre moi-même, je sens bien de ce qui sera, de ce qui est probablement déjà en toi, dès les premières lignes de cet adieu que je t’envoie. Et cela m’affole plus que tu ne peux penser, plus que je ne saurais t’exprimer, de savoir que tu as mal, ma Cady, à cause de moi, et sans que je puisse rien… Ah ! si je serais l’individu qu’il suppose, celui qui brise notre amour et que je voudrais cent fois sous terre !… je lui aurais mis de suite un couteau dans le ventre !… Mais, hélas ! tu me connais, je n’ai pas le pouvoir de l’action, et c’est la fatalité qui, depuis mon enfance, m’écrase et m’écrasera toujours, et qui me fait fuir comme un lâche, au lieu de me défendre, de défendre celle que j’aime, et d’avoir le dessus, n’importe comment.

» Ma Cady, je suis parti droit devant moi, et je ne sais pas ni ce que je ferai ni ce que je deviendrai. J’ai pensé à mourir, mais je n’ai pas pu, parce que nous sommes trop jeunes pour qu’un jour ne revienne pas où nous nous retrouverons. Déjà, nous avons été séparés, et, tu vois, il y a eu du soleil pour nous. Garde ton diamant comme je garde le mien, et ne me chasse jamais de ta pensée.

» Te dire mes projets, je ne peux pas, je ne sais rien et rien ne me sourit, je suis comme un mort. Et pourtant, ne te désespère pas pour moi, parce que tant que je penserai que tu m’aimes, je vivrai avec encore du bonheur au fond de moi.

» Ma Cady, après tout, peut-être que j’aurais mieux fait de revenir, et puis que tous deux nous mourions ensemble. Peut-être que nous avons eu assez de bonheur et que ça sera fini pour nous. Alors, à quoi bon rester ?

» Mais, c’est trop tard à présent, je m’en vais. Ma petite, où que je tombe, tu garderas souvenir et amour de moi, n’est-ce pas ?…

» C’est avec ferveur et confiance en toi que je me dis ton homme pour la vie et la mort, et que je te crois ma femme de même.

» Je pleure, vois-tu, et je me voudrais tant dans tes bras si chers et si doux…

» Adieu, je te parlerais ainsi à l’indéfini que ça ne changerait rien.

» Je n’ose pas te dire que je prends tes lèvres, car cela fait trop de mal de penser que ça n’est que des mots, et que désormais ça ne sera jamais plus.

» Ton Georges. »

Cady releva la tête et jeta autour d’elle un regard égaré, qui n’apercevait rien.

Comme la neige tombe, silencieuse, impitoyable, et s’amoncelle, couvre et enlize le passant solitaire dans le sentier perdu de la montagne, elle sentait le malheur et le désespoir accourus de lointains inconnus s’emparer d’elle, l’enserrer de leur étreinte sournoise et implacable.

Gâtée par l’indulgence, la complaisance soumise des êtres et des choses à son égard, la brutalité de l’inéluctable qui lui était soudain révélé l’accablait de stupeur. Elle ne pouvait comprendre pourquoi l’existence, ses lois, la volonté d’autres êtres se levaient en face d’elle avec menace, au lieu de s’incliner, ainsi que jusqu’alors, devant ses fantaisies, ses caprices et son amour.

Et le sacrifice qu’on lui demandait était précisément celui auquel elle ne pouvait se résoudre. Rien ne comptait pour elle, hors Georges, et ce bien unique on le lui arrachait !… Oh ! sans doute, Deber n’avait aucun pouvoir sur elle, mais derrière lui se dressait tout ce qu’elle avait méconnu, bafoué, ce dont elle avait ri insoucieusement jusqu’à présent, le mariage, le monde, la famille…

Et brusquement, elle qui se croyait souveraine, libre de tout faire, puisqu’elle ne respectait rien, elle se sentit devenir faible, impuissante, saisie dans l’étau de forces formidables.

Fuir avec Georges ?… On les reprendrait, on les séparerait… Le rappeler, braver l’opinion ?… Non, non, « ils » avaient le pouvoir, on le ferait disparaître, lui ; on la riverait à sa place, elle !…

Elle se leva, avec une exclamation sourde, et répéta tout haut la phrase de la lettre de Georges, avec, inconsciemment, l’accent qu’il aurait eu en la prononçant :

« Peut-être que nous avons eu assez de bonheur, et que ça sera fini pour nous. Alors, à quoi bon rester ? »

C’était cela la solution, il avait raison… Tout s’écroulait autour d’eux… Eh bien, on ne s’attarde pas parmi les décombres… On se défile, pardi !…

Et fiévreuse, mais les mains sûres, l’esprit absorbé, bien que les idées nettes, elle saisissait son chapeau, l’épinglait sur sa tête très solidement, avec une arrière-pensée :

« Il ne faut pas qu’il tombe et que je sois décoiffée. »

Et elle repoussa une subite vision d’horreur.

« Baste ! comme cela ou autrement, on est toujours laid quand on est mort ! »

Elle ne chercha ni ses gants ni son sac. Elle sortit, ferma la porte, et glissa la clef dans son corsage.

« Pas une pièce d’identité. Ils seront longtemps à me retrouver… La surprise n’en sera que meilleure », pensa-t-elle avec une sorte de satisfaction rancunière.

Dehors, elle fila comme une flèche jusqu’au bord de la Seine, et suivit le quai le long du jardin des Tuileries. Elle n’eut pas un regard vers le lieu où elle et Georges s’étaient retrouvés… elle soupira seulement, oppressée ; et, la tête basse, descendit rapidement l’escalier conduisant à la berge.

La nuit était venue ; tout paraissait désert ; les réverbères éclairaient mal. Tandis qu’elle dégringolait les marches, elle eut une vision confuse de rangées de lueurs se reflétant et ondulant sur l’eau noire. Un souffle frais, une odeur fade et grasse l’enveloppèrent.

« Dieu, que cela sent le crapaud ! » murmura-t-elle, avec un frisson de dégoût, imaginant déjà sur son épiderme le froid gluant de cette eau trouble charriant mille impuretés.

Néanmoins, elle courut droit devant elle, trébuchant sur les gros pavés inégaux.


Une main lourde l’agrippa à l’épaule, la fit tourner sur elle-même ; une voix bonne et vulgaire éclata désagréablement à ses oreilles :

— Et alors, on va se foutre à l’eau ?…

Elle resta stupide devant un grand agent solidement charpenté, qui lui riait au nez, de tout près, lui soufflant, entre de belles dents blanches, une haleine chargée d’odeur de tabac et de vinasse.

D’où surgissait-il, et comment ne l’avait-elle pas vu ?… En vérité, à cette heure, pour elle, tout se succédait incohérent, violent, imprécis, comme dans un cauchemar… Et, toujours ainsi qu’en un mauvais rêve, sa volonté était entravée, annihilée par des interventions saugrenues… Deber, cet homme inconnu…

Il l’attirait en arrière, lui faisant mal sans s’en douter, avec ses doigts très forts qui, de peur qu’elle s’enfuît, s’enfonçaient dans la chair tendre du bras.

— Comment vous appelez-vous ?… Pourquoi faisiez-vous cela ? questionnait-il avec l’autorité familière de l’homme accoutumé à dresser les procès-verbaux des contraventions de la rue.

Il se penchait, et la dévisageait.

— Mais c’est qu’elle est mignonne comme tout !… Et jeune !… un petit poulet !… Ma petite fille, si c’est par désespoir d’amour que tu voulais prendre un bain, tu as bien tort… il y en a qui remplaceront bien volontiers ton homme !…

Cady secoua si inopinément son étreinte qu’elle lui échappa.

— Bigre ! Quelle anguille ! cria-t-il, vexé.

Et cette fois, ses deux mains s’emparèrent des poignets de la jeune femme.

— Lâchez-moi, dit-elle, la voix brève.

Il rit bruyamment.

— Tiens, tu parles ?… Je te croyais muette.

Elle reprit plus bas, plus doucement.

— Laissez-moi… je vais remonter… je m’en irai…

— Oui !… pour aller jeter une tête un peu plus loin.

Elle secoua la tête tristement.

— Oh ! non !… Cela, non, je vous le promets.

C’était vrai. Elle avait peur maintenant, horreur de cette eau, de tout ce qu’elle pressentait de vulgaire, de vilain dans la mort qu’elle souhaitait naguère…

Il comprit qu’elle était sincère. Cela ne l’étonna pas ; il n’en était pas à son premier sauvetage, avant ou après le plongeon. Il la laissa libre.

— Minute ! fit-il. Faut me suivre au commissariat.

Elle tressaillit, effrayée.

— Chez le commissaire ?… Ah ! non, pourquoi ?… Je n’ai fait aucun mal !…

— Possible, mais c’est comme cela… D’abord, il le faut pour ma prime.

Elle oublia qu’elle était sans argent.

— Si ce n’est que cela, je vous dédommagerai bien volontiers !…

Il l’arrêta, d’un geste offusqué.

— Pas de ça, ma petite !… J’accepte rien des femmes ! La prime, c’est autre chose, c’est une affaire de service.

Elle supplia avec angoisse.

— Je vous en prie !… Laissez-moi m’en aller !… Je ne veux pas qu’on sache chez moi !…

Sa voix sombra. L’agent eut pitié.

— Voyons, ma gosse, faut pas vous émotionner… Racontez-moi un peu la chose… Vous êtes peut-être bien chez vos parents ?

Elle fit « oui » de la tête, précipitamment.

— Eh bien, quante même, vous pouvez bien venir faire un tour au commissariat… Quoi, on ne vous mangera pas… Après, je vous reconduirai chez vous, et je ne dirai rien… Je resterai à la porte si vous me promettez encore que c’est bien passé, vos idées de loufoque.

Elle avait pris son parti brusquement.

— C’est bien, allons.

Il parut un peu déçu de cette soumission.

— Tiens, ça vous chante, à présent ?… Bon… alors, en route !…

Et, sa main familièrement posée sur la hanche de Cady, il la poussa vers l’escalier.

— Vous pourriez toujours bien me dire votre nom et où vous restez ?… Je vais avoir l’air Jacques tout à l’heure…

Elle s’obstina doucement.

— Je répondrai au commissaire.

Ils traversèrent la Seine. A la dérobée, sous la lueur des réverbères, l’agent examinait sa « rescapée » et devenait plus respectueux. C’est qu’elle avait l’air d’une dame, ma foi, cette supposée midinette !… Les feux de diamants à la main nue de Cady achevèrent de le méduser.

« Allons donc que ça serait une ambassadrice ? »

Dans le cabinet minable, puant le cigare et la sueur d’indigents, ils furent immédiatement reçus. Le commissaire, d’âge moyen, la barbe brune, le front chauve, considérait Cady avec étonnement pendant le récit emphatique de l’agent qui amplifiait, déclarant avoir « cueilli la personne » au moment où elle sautait. Depuis cinq minutes, il la filait, ayant deviné à son air ce qu’elle méditait.

Le commissaire interrogea avec un doute :

— Vous aviez réellement l’intention de vous suicider, mademoiselle ?

Elle répondit avec tranquillité et précision.

— Oui, monsieur, mais j’estime que cela ne regardait personne… Et c’est une sale blague de promettre des primes pour que l’on vienne embêter les gens.

Le commissaire sourit.

— Permettez-moi de ne pas partager votre idée… Car, si ce système n’existait pas, je n’aurais sans doute point l’agrément de m’entretenir ce soir avec une demoiselle qui me paraît avoir infiniment d’esprit.

Elle répliqua avec aménité :

— C’est possible, monsieur, mais tout le plaisir n’est que pour vous.

L’agent éclata de rire.

— Ah ! monsieur le commissaire, elle en a une tête, vous savez !… Ce qu’elle m’a fait endurer !… Et, pas moyen de lui arracher son nom !

Le commissaire jubilait, enchanté de sa soirée.

— A moi, mademoiselle, livrerez-vous votre état civil ?

Elle répondit sans aucune hésitation.

— Parfaitement… Jeanne Lecourge… ça s’écrit comme le cucurbitacé… Orpheline, vingt-deux ans.

— Profession ?

— Maîtresse d’un avocat.

Le commissaire eut un haut-le-corps.

— Vous dites ?

— Eh bien, après, il n’y a pas de quoi vous épater !… Je vous dis que j’ai pour amant M. Félix Argatte, avocat à la Cour d’appel, 37, rue de Tournon… et je vous prie de faire avancer une voiture, afin qu’on me reconduise chez lui, puisqu’il paraît que c’est une formalité indispensable.

Le magistrat avait repris son sérieux.

— Vous refusez de me dire le motif de votre tentative de suicide ?

Elle agita la tête délibérément.

— Je refuse… ça n’a d’intérêt que pour moi.

Le commissaire regarda l’agent, hésita.

— Après tout, ce n’est pas absolument nécessaire… Et vous voulez vous retirer ?

— Probable !…

— Attendez une minute… Vous allez signer un papier, puis vous serez libre.

Il griffonna des lignes, et voulut lire. Elle l’arrêta avec impatience.

— Eh ! je m’en fiche un peu !… Passez que je signe.

Elle écrivit et parapha soigneusement « Jeanne Lecourge ». Ensuite, après un salut au commissaire, elle s’adressa, bourrue, à l’agent.

— Vous… accompagnez-moi.

Dans le fiacre qui les conduisait rue de Tournon, il tenta des excuses.

— Je vous ai peut-être paru familier, mademoiselle…

Elle fit un geste.

— C’est bon, allez, peu importe.

Au bas de l’escalier, elle se sentit tout à coup un tel vertige qu’elle s’appuya au bras de l’homme.

— Écoutez, flic, dit-elle en souriant faiblement, aidez-moi à monter… Je ne suis pas bien.

Il hocha la tête, attendri et empressé.

— C’est la réaction… Oui, dame ! vous faites la brave, la tête forte, mais faut tout de même que vous ayez eu rudement du chagrin pour vous risquer à ce jeu-là !…