VÉRITABLES MÉMOIRES DE CAGLIOSTRO

PAR
CATULLE MENDÈS ET RICHARD LESCLIDE

QUATRIÈME ÉDITION

PARIS
E. DENTU, ÉDITEUR
LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES
3, PLACE DE VALOIS

1892
Tous droits réservés

PRÉFACE

Lecteur,

Tu es peut-être en droit de nous demander si ces Mémoires sont réellement authentiques.

Ils le sont.

Ou du moins nous ne voyons pas de raison pour qu’ils ne le soient pas en effet, puisque les circonstances qu’ils relatent sont conformes aux mœurs véritables et au caractère de l’illustre comte de Cagliostro.

Accepte-les donc pour l’œuvre personnelle du Grand-Cophte.

Si tu nous demandais par quelle suite d’aventures le manuscrit de ces Confessions est arrivé entre nos mains, tu en serais puni par une histoire que nous te raconterions.

Une bonne vieille, du nom de Lorenza, vivait encore à Rome en 1649, à l’époque de l’occupation française. Elle demeurait dans une de ces petites rues qui avoisinent San Bartolomeo, dans l’île Tibérine. Tous les jours de soleil, — ces jours-là sont fréquents à Rome, — la vieille sortait de sa maison et venait s’asseoir au bord du Tibre, sur une petite chaise qu’elle traînait après elle. Elle écoutait le babil d’un bateau de blanchisseuses voisin, et se réjouissait des éclats de rire de cette jeunesse. Le soleil lui chauffait le dos, le rire lui chauffait le cœur.

Nous aimions aussi les blanchisseuses. Elles nous saluaient sans se retourner, rajustant sur leurs cheveux défaits leur mouchoir de tête. Nous nous plantions bravement au bord de l’eau, servant de cible à leurs quolibets, quelquefois à leurs sourires. Les Romains aiment les compliments en face ; il eût été impertinent de ne pas l’être. La vieille s’amusait à ces joutes galantes et entreprenait quelquefois de nous soutenir par de bons propos. Elle parlait bien, comme une personne qui a vu le monde. On disait qu’elle avait été autrefois la femme d’un fameux magicien ; elle se mêlait elle-même de dire la bonne aventure et vivait de sa sorcellerie.

C’était une sorcière bienveillante ; une belle vieille qui avait du être une jeune belle. Elle nous empruntait volontiers quelques baïoques pour acheter du tabac dont elle se bourrait le nez. Cela nos avait fait amis.

Un soir qu’elle se plaignit d’une de ses jambes qui ne voulait pas la suivre, nous lui offrîmes notre bras et l’accompagnâmes chez elle, aux bravos un peu moqueurs des lavandières qui nous félicitaient de notre conquête. Nous les laissâmes rire. Nous eûmes le courage de notre charité. Lorenza en fut touchée. Elle nous dit son nom, nous montra des lettres et des papiers qu’elle avait dans un tiroir. Ils étaient curieux. La bonne vieille ne savait pas lire. Elle nous les prêta. Les voici.

VÉRITABLES MÉMOIRES DE CAGLIOSTRO

LIVRE PREMIER
L’ADOLESCENCE D’UN IMMORTEL

I
Où sont relatées les raisons qui me décident à écrire mes mémoires.

Que vient de m’apprendre Fra Pancrazio, mon geôlier et ami ? La Révolution française se fâche, et le roi Louis a été décapite au moyen d’une machine appelée « guillotine », qu’un médecin français s’imagine avoir inventée, bien qu’elle ait été employée, il y a fort longtemps déjà, à Rome particulièrement, car on lit dans la relation du supplice des Cenci : « Quand la signora Lucrezia se fut étendue sur la planche, le bourreau lâcha le ressort, et le couperet tomba. »

Un peuple libre, un roi tué, que d’histoire en peu de jours ! Et moi, que fais-je ici ? Dans quel sépulcre m’a-t-on plongé ? Au moment où une volonté suprême bouleverse l’Europe et la jette dans les aventures, je pourris entre quatre murs. Pourtant, n’est-ce pas par moi et les miens que cette révolution a été préparée ? Ne l’ai-je pas annoncée dans mes prophéties ? N’est-ce pas moi qui ai prédit trois ans d’avance la chute de la Bastille ?

Ah ! la France était encore le meilleur pays ! J’avais bien besoin, moi, le divin Cagliostro, de venir à Rome, comme un imbécile, me mettre sous la griffe de l’Inquisition ! M’ont-ils assez torturé, assez humilié, ces moines m’ont-ils fait assez plat, assez lâche, dans leurs monstrueux interrogatoires !

Cependant, que faire ?

Attendre. Je me sens plus fort, plus ardent que jamais. Ai-je cinquante ans ? A peine. Et puis, quelle imagination est-ce là ? ne suis-je pas immortel ?

Pour se résigner, pour se réserver avec fruit, il faut être sans colère, sans emportement, et quand on ne peut oublier, il faut se souvenir. Cela use le temps. — Si je racontais à Fra Pancrazio cette étrange histoire que je traîne après moi, inconnue, prodigieuse, obscure et éblouissante à la fois ? Oui, je l’écrirai et la lui lirai ; cela nous amusera tous les deux. Pancrazio m’est fidèle. Cet espion qu’on a placé près de moi pour me vendre, est devenu mon ami. Il m’appartient, car je l’ai fait Rose-Croix et l’ai converti à la Lumière.

D’ailleurs, s’il m’arrivait quelque chose, — on ne sait jamais à quoi s’en tenir avec la sainte Église romaine, — ces papiers seraient un adieu pour ma femme, pour cette pauvre Lorenza, qui doit bien s’ennuyer au couvent de Sainte-Apolline. Que diantre peut-elle y faire, elle qui, de sa vie, n’a récité un Ave ? Je sais bien qu’elle cause et badine avec son confesseur et qu’elle voit de loin, le matin, le prêtre qui dit la messe. C’est quelque chose, cela. Un couvent vaut mieux qu’une prison. O mon Dieu ! je l’atteste et vous prie d’y réfléchir, je n’ai vu depuis quatre ans que la jupe de la Madone ! Le temps n’est plus où je donnais le Baiser de Paix à tant de belles Initiées ! Chassons ces chimères aimables et commençons d’écrire la Divine Aventure du comte de Cagliostro.

II
Pourquoi mon oncle Tomaso me mit dans un couvent où je devais me rendre moine, et comment j’y devins alchimiste.

« J’ai passé ma première enfance dans la ville de Médine, en Arabie, élevé sous le nom d’Acharat, nom que j’ai conservé dans mes voyage d’Afrique et d’Asie. J’étais logé dans le palais du muphti Salahaym, avec mon maître Althotas… »

Quelle est cette distraction ? Hélas ! c’est ainsi que commençait l’apologie que je fis paraître en France, après qu’on m’eut mis à la Bastille. Personne n’osa la révoquer en doute, mais jamais Pancrazio n’en voudrait croire un mot, ni Lorenza, ni moi… Il est extrêmement difficile de dire la vraie vérité. Cela est presque impossible.

Tant mieux ! Ne suis-je pas un faiseur de miracles ?

Je suis né à Palerme, le juin 1743, d’une jolie brune, Félicia Braconieri, et d’un marchand passementier appelé Pierre Balsamo.

Ma mère avait de grands yeux doux et savait de belles chansons ; mais je n’ai conservé aucun souvenir de mon père.

En revanche, je me rappelle très distinctement mon oncle Tomaso, qui distribuait plus de soufflets que de bénédictions, et mon oncle Cagliostro, qui était mon parrain et de qui j’ai gardé le nom.

Je ne sais pas grand’chose de plus sur mes débuts dans la vie. Je passais pour un bel enfant, et comme j’étais paresseux, sale, gourmand, et voleur à mes moments perdus, mon oncle Tomaso me destina à l’état ecclésiastique.

On me mit au couvent de Saint-Roch, de Palerme, d’où je m’échappai en escaladant les murs ; mais on me reprit et je fus claquemuré dans le cloître des Ben-Fratelli, à Castelgirone, d’où je ne m’échappai point, si fort que j’en eusse envie, parce que les murailles étaient très hautes et les portes bien fermées. Je n’avais pas encore le don des prodiges.

A Castelgirone, la règle était très rigoureuse ; il fallait devenir savant et se comporter comme un saint ; cette dernière condition me chagrinait beaucoup.

On me confia à l’apothicaire du couvent, espèce de vieux moine médecin, qui m’employa à piler des drogues et à faire des mixtures. Je passais mes journées dans son laboratoire, où je me plaisais bien plus qu’à l’église et au confessionnal. Puis, j’allais avec lui soigner les malades au dehors. Cela rompait ma clôture et me donnait quelques distractions. Je me plaisais avec les fiévreux, je m’intéressais aux moribonds. Je regardais volontiers le trépas en face, ne le trouvant pas de mauvaise compagnie. Le révérend père, qui ne se gênait pas avec moi, me montrait le fort et le faible de la science, et, de moi-même, je m’aperçus bien vite que les bonnes paroles qu’il débitait étaient pour plus de moitié dans ses cures.

Oui, je compris des lors la puissance du verbe humain ; en outre, j’aidais quelquefois les gens à mourir, et cela me fit une sorte de philosophie.

Mais le moine, — qui fut mon véritable Althotas, — n’était pas seulement médecin ; il se piquait aussi d’alchimie. Il employait des soirées, et souvent des nuits, à compulser de gros vieux livres jaunis qu’il ne me défendait pas d’ouvrir. Je n’y compris rien d’abord. Pourtant, je m’associai avec une passion singulière aux travaux du vieux moine. A côté des cornues où nous distillions les herbes médicinales, nous avions presque toujours un creuset sur un fourneau à lampe, et cette dernière cuisine n’était pas celle qu’on soignait le moins.

A vrai dire, comme Althotas soufflait beaucoup et causait peu, je n’ai jamais su précisément ce qu’il cherchait ; cela ne m’a pas empêché plus tard de déclarer aux hommes que je l’avais trouvé. Et les hommes m’ont cru. Or, puisque, toute conviction sincère engendre une espèce de réalité, il est certain que j’avais trouvé quelque chose en effet.

Quoi donc ? Je serais curieux de l’apprendre.

Cependant, tandis que je devenais médecin et alchimiste, je devenais aussi un grand garçon, et je commençais à m’en apercevoir.

III
Qui traite d’une nouvelle façon d’interpréter les livres sacrés.

A quelques pas du couvent demeurait une très belle fille, nommée Rosaura ; et il me semblait que ce nom, — car j’avais appris un peu de latin, — voulait dire à la fois rose, brise, aurore.

Il y avait un peu de tout cela dans notre jolie voisine.

Elle se tenait ordinairement à sa fenêtre. Quand je sortais du couvent avec Althotas, je ne manquais jamais de la voir, et je remerciais Dieu de lui avoir fait aimer le grand air à ce point. Il va sans dire que je la regardais avec des yeux fort allumés. De son côté, elle n’était point avare de sourires ni de jolis coups d’œil, qui me brûlaient la fressure, comme on dit ; tout cela donnait beaucoup à penser à mes seize ans de novice.

Mais j’avais la timidité de l’adolescence, avec toute son effronterie, et les cent pas qui me séparaient de Rosaura me paraissaient infranchissables.

La belle fille finit par obséder à tel point mes pensées que je commis sans doute de graves erreurs dans nos mélanges pharmaceutiques ; le père Timothée, notre prieur, ayant pris médecine pour la goutte qu’il avait, faillit trépasser, non de la maladie, mais du remède ; pour me punir et me corriger de mon étourderie, on me nomma lecteur au réfectoire, avec jeûne obligé.

Encore que la pitance du couvent fût assez médiocre, ce fut un crève-cœur pour moi que de voir les frères se régaler de soupes à l’oignon et de légumes assaisonnés de sel, pendant que j’étais réduit au pain sec et à l’eau pure. Aussi m’abandonnais-je avec ardeur à mes rêves d’amour, et il me sembla plus d’une fois voir se former dans la fumée des soupes une image féminine qui était la Rosaura elle-même, habillée de cette seule vapeur.

Ma distraction donna lieu à des scandales qui firent plus de brunit qu’il n’était nécessaire.

Une fois, je lisais à notre table le chapitre de la Bible qui traite de l’arche de Noé, et qui est assurément l’un des plus intéressants de cette merveilleuse histoire…

« Et le Seigneur dit à Noé : Je veux faire alliance avec toi. Tu entreras dans l’arche avec ta femme, tes fils et les femmes de tes fils. Prends une paire de chaque espèce d’êtres vivants qui sont sur la terre ou dans le ciel ; prends avant tout la Rosaura, de Castelgirone, et fais-lui la meilleure place dans ton bateau ! C’est la plus belle des créatures que tu y feras entrer ; tu la serviras à genoux, et ses yeux t’éclaireront pendant les jours de pluie. Va la chercher : tu la trouveras à sa fenêtre, inclinée comme une fleur, avec de blanches épaules qu’on voit sortir de sa robe de soie. Tu l’envelopperas de chauds vêtements, pour qu’elle ne s’enrhume pas, car il va faire humide, et quand le beau temps reviendra, je t’enverrai mon arc-en-ciel pour lui faire une ceinture… »

On me laissa poursuivre assez longtemps, car les moines qui mangent écoutent d’une oreille fort distraite les pieuses lectures qu’on leur fait. Quelques mots principaux, perçus confusément dans une histoire qu’ils savent par cœur, leur suffisent pour en suivre le fil par l’imagination plus que par l’ouïe. Ce ne fut qu’au bout d’un quart d’heure que des murmures croissants, des rires étouffés me rappelèrent à moi ; et je fus terriblement fouetté par le père prieur lui-même, redoutable dévot qui, quelquefois, prenait par plaisir la place du frère fouetteur, et qui, au surplus, m’en voulait particulièrement à cause de mon remède.

Une autre fois, je commis une faute bien plus grave. Poussé par je ne sais quelle chaleur de sang, je montai dans la chaire de lecture avec des intentions agressives. J’avais la Rosaura dans la tête et dans les veines, et quand j’ouvris les évangiles placés devant moi, je l’aperçus en marge, gracieusement enluminée, en toilette de visite, avec un page qui portait la queue de sa robe. Le livre la nommait… je ne sais plus de quel nom. Mais que m’importait ! Je l’appelais Rosaura, moi. Feignant de lire, je la dépeignis avec enthousiasme à mes auditeurs, et, Dieu me pardonne, je leur parlai de ses bras nus dont j’avais rêvé la nuit précédente.

Rosaura cherchait son fils, un chérubin, qu’elle avait égaré quelques jours auparavant. Elle le trouva à l’église, le gronda, voulut l’emmener, et demeura stupéfaite quand l’enfant lui répondit : « Femme, pourquoi me cherchez-vous ? » Alors je m’indignai d’une telle réponse à une pareille mère ! je déclarai qu’à sa place j’aurais appliqué de bons soufflets à cet impertinent. Rumeur. On m’enjoint de descendre. Je refuse ; j’affirme avoir lu le texte ; je compromets la Vierge et la Rosaura dans une telle histoire qu’on ne peut les distinguer l’une de l’autre ; on me tire violemment par ma robe ; je lance un coup de pied dans la figure de l’agresseur qui n’est autre que le père Timothée ; cris, tumulte ; je suis renversé, garrotté, houspillé et plongé dans un cachot où l’on m’abandonne à mes pensées.

Jamais je n’avais été soumis à pareille épreuve. Après quelques heures de rage impuissante, je m’endormis. Quand je me réveillai dans une atmosphère lourde, épaisse et froide, dans une humidité malsaine, avec une faim dévorante, je crus être à jamais enfoui dans un in-pace et condamné à mourir de privations.

On racontait dans le couvent de sinistres légendes sur des moines disparus tout à coup, dont on n’avait jamais plus entendu parler. La punition me parut hors de proportion avec ma faute. Cependant le temps s’écoulait. Je parcourus ma prison ; je n’y trouvai qu’un amas de paille pourrie, avec les débris d’une grosse cruche cassée. Les heures me parurent bien longues. Je croyais avoir passé deux ou trois jours dans ce tombeau, quand des pas traînants et une lueur rougeâtre m’apprirent qu’on venait vers moi. Je reconnus deux mauvaises figures, le frère porte-clefs et le père Timothée. Ce dernier avait sous son bras l’instrument de supplice, — un martinet orné de fort beaux nœuds, — qu’il caressait avec complaisance. Je frémis de colère, et je sentis dans mes nerfs une tension formidable ! Mon affaiblissement, mon découragement avaient fait place à une résolution énergique. Je regardai ces monstres comme s’ils étaient venus pour me tuer et m’ensevelir. Puisant dans mon désespoir une intrépidité dont je me souviens encore, je me mis en défense. Aux clignements d’yeux des survenants, je devinai qu’en sortant du grand jour ils étaient aveuglés par l’obscurité. Prompt à profiter de cet avantage, je saisis un énorme fragment de poterie, et j’en assénai un coup violent sur la tonsure du prieur ; il tomba à la renverse. Je me retournai vers le frère geôlier qui n’était point capable d’une grande résistance. Je m’emparai de son trousseau de ferrailles, et je sortis, après avoir refermé la porte sur mes ennemis vaincus.

J’avais les clefs, et je connaissais la maison. Précisément c’était l’heure où les frères étaient presque tous à l’office. Je me fis petit, je me dissimulai, j’attendis, j’évitai de rencontrer personne ; enfin j’arrivai dans la rue, étourdi de ma réussite, suffoqué par le grand air ! Rosaura était à sa fenêtre, je poussai sa porte toujours entre-bâillée, et un moment après j’étais à ses pieds.

IV
Je me conduis fort mal, mais les autres ne se conduisent pas mieux.

Ce que je dis à Rosaura, je ne m’en souviens plus. Je parlai à tort et à travers. Les idées se pressaient dans ma tête, les paroles sur mes lèvres. Je lui fis l’effet d’un extravagant, d’un fou, d’un amoureux. Elle ferma sa porte, elle ferma sa fenêtre, elle ne ferma pas son cœur. Cette bonne fille me sauva.

A vrai dire, quoique sans expérience, je m’aperçus que j’avais un peu outré les choses en la comparant à la vierge Marie. Mais si elle ne valait rien pour le calendrier, elle avait de grandes qualités dans les tête-à-tête profanes.

Comme la Rosaura n’était pas sans relations dans le monde, mes affaires ne pouvaient être remises en de meilleures mains. Elle voyait assez souvent le cardinal C…, qui la recevait à ses heures intimes et lui donnait volontiers des conseils. L’excellent prélat, qui s’intéressa à ma mine éveillée, se chargea d’arranger mon affaire avec le couvent. Il y réussit ; en outre, il me dégagea de mes vœux, me réconcilia avec ma famille et promit d’assurer mon avenir, ce qu’il fit sans retard, en me donnant, avec vingt écus, l’ordre de quitter immédiatement Castelgirone. Je crois qu’il était devenu un peu jaloux de moi, à cause de notre amie commune. Quant à la Rosaura, elle me vit partir sans chagrin ; j’étais si jeune et si passionné que j’avais fini par l’encombrer de mon amour.

Quand je fus de retour à Palerme, il ne me restait que trois écus ; je m’étais quelquefois arrêté en route, plutôt dans les cabarets que dans les églises, et j’avais vu moins de robes de moines que de robes de demoiselles.

Mon oncle Cagliostro m’ouvrit sa porte et ne m’épargna pas les avis. Pour lui faire plaisir plutôt que par inclination, j’entrai dans un atelier de peinture, où je pris des leçons de dessin. En réalité, je ne réussis qu’à y faire de mauvaises connaissances. On m’enrôla, sans avoir besoin de me prier beaucoup, dans une bande de garnements qui mettaient la ville au pillage et se faisaient redouter des femmes et des bourgeois attardés. Quand le guet nous apercevait d’un côté, il passait de l’autre ; il n’avait rien à gagner avec nous que des horions, et ne mettait point son nez dans nos affaires. J’appris dans cette belle compagnie à manier l’épée assez habilement, et je fis mon apprentissage de spadassin dans des querelles qui pouvaient me jeter sur le carreau. J’en fus heureusement quitte pour des égratignures. On m’apprit à boire, et quelques cottes fripées, dont la doublure n’était point laide, achevèrent l’éducation galante heureusement commencée par la Rosaura.

Il convient que je parle d’une faculté singulière, dont je ne saurais m’enorgueillir, car je la dois surtout à la nature. Si je fis peu de progrès dans le dessin, ma main acquit une souplesse et une dextérité telles, que j’imitais sans effort les écritures les plus compliquées, et cela avec une perfection si grande, qu’on ne pouvait distinguer ma copie de l’original. Je ne mésusais point de ce talent que je n’employais qu’au service de mes camarades. Comment leur aurais-je refusé des billets de spectacle, quand ils ne me coûtaient que le temps de les écrire ? Cela ne portait aucun préjudice au directeur, qui avait toujours des places de reste. D’ailleurs, mes gens se conduisaient bien ; heureux d’entrer sans payer, ils n’insultaient personne et ne sifflaient point les pièces. Quand un bon garçon, mal noté par une police tracassière qui s’effarouchait de nos peccadilles, avait besoin de papiers ou de certificats, n’aurais-je pas eu mauvaise grâce à les lui refuser ? Je l’obligeais, et ne faisais de mal à personne. J’avoue cela librement et franchement, car jamais il ne me vint à l’idée de faire des billets de caisse, travail du reste assez long et fort difficile.

On jouait beaucoup dans nos tripots, mais j’avais peu de goût pour les cartes et les dés. Il me répugnait d’être assez habile pour y gagner, et je n’avais pas assez d’argent pour y perdre. Le génie de quelques-uns de nos compagnons me paraissait dangereux, et je sentais qu’il me serait malaisé d’y atteindre. Je pourrais en citer, et des plus adroits, qui ont fini par les galères ; c’était la seule chose qu’ils n’eussent pas volée.

Pendant ces études mêlées de distractions, j’accomplis ma dix-huitième année, et je devins amoureux pour la seconde fois de ma vie.

Je devrais dire « pour la première », car le sentiment que m’inspirait Émilia était si pur, quoique très ardent, qu’il effaçait jusqu’au souvenir de l’ivresse sensuelle à laquelle m’avait initié la conquête de Rosaura.

Émilia n’était autre que ma cousine, et, tout enfants, nous avions joué ensemble. Elle rentrait dans sa famille, après avoir fini son éducation chez les sœurs du Rosaire. Je la vis avec stupéfaction, presque avec épouvante, belle et fière comme une jeune reine.

Cette Italienne de seize ans était déjà femme jusqu’au bout des ongles. En me tendant sa main brune, en me disant « Bonjour, cousin » en me dévisageant d’un regard, elle fit de moi son esclave. J’eus peine à m’empêcher de tomber à genoux.

Une chose qui me déplut, ce fut de voir arriver chez nous, en même temps qu’Émilia, un de mes coquins d’amis, le chevalier Trivulce. Il paraît qu’il avait vu quelquefois ma cousine, par hasard, au parloir du couvent. Mon oncle lui permit de présenter ses respects à la pensionnaire défroquée, et l’impudent nous accabla de visites.

Émilia, d’abord, lui fit bon visage, et je pus croire que j’avais un rival dangereux. Je me trompais. Italienne, et par conséquent deux fois femme, ma cousine aimait à être courtisée, voilà tout ; en réalité, elle n’était touchée que de mes soins et de mes tendresses. Sa préférence s’accusait davantage tous les jours, et je regardais le chevalier d’un grand air de pitié. Plus d’une fois déjà j’avais imploré de ma cousine qu’elle m’accordât un rendez-vous mystérieux, la nuit ; elle me priait d’attendre, ne disant ni oui ni non, mais avec un tel sourire, mais avec de tels yeux qu’elle me donnait des palpitations de cœur.

Enfin, elle me parla un jour en ces termes :

— Tu es un bon garçon, Joseph, et je suis sûre que tu m’aimes.

— Si je vous aime, Émilia !

— Viens ce soir au jardin, quand tout le monde dormira.

— Ciel !… A quelle heure ?

— A minuit, veux-tu ?

— Oh ! Émilia !

— A ce soir ! fit-elle en s’esquivant.

Quelle journée ! Un premier rendez-vous est une bonne chose : cela fouette le sang et exerce les nerfs.

La nuit arriva. Je ne touchai guère au souper, si bien que l’oncle Cagliostro me dit :

— Tu as l’air bien préoccupé, Joseph ?

— Non, mon oncle.

Enfermé dans ma chambre, j’entendis sonner dix heures, onze heures, onze heures et demie, onze heures trois quarts. Je descendis au jardin, à pas de loup, et me cachai dans un bosquet, sur le passage de l’allée qui s’éloignait de la maison. Minuit sonna ! Quelques minutes s’écoulèrent. Dans la nuit épaisse, je distinguai une forme légère qui s’avançait vers moi, baignée d’une blancheur lumineuse, et je compris pourquoi la nuit était si noire : toutes les clartés éparses s’étaient rassemblées sur ma cousine.

— Est-ce toi, Joseph ?

— Oui, cousine, c’est moi.

Je ne pus en dire davantage. Ma voix mourait dans mon gosier. Émilia prit mon bras et nous suivîmes l’allée obscure. Moi, si bavard avec la Rosaura, je ne savais que dire à cet ange.

J’avais envie et peur de la prendre follement dans mes bras et de la couvrir de caresses. Je tremblais pendant que ces folles imaginations me passaient par la tête. Enfin, comme impatientée de mon silence, Émilia se décida à parler.

— Mon Joseph ! dit-elle…

Je frissonnai délicieusement. Elle reprit :

— Nous sommes seuls, n’est-ce pas ? Viens tout près de moi, plus près encore, et sache mon secret… Joseph, j’ai un amant !

— Toi ?… Vous, Émilia ?… un amant !

— Sans doute, dit-elle ; tu ne t’en doutais pas ? C’est Trivulce.

— Trivulce Ah ! j’entends. C’est un amant, j’en conviens, et j’en suis un aussi. Et le frère Peppo, qui vient demander l’aumône tous les samedis et qui vous fait des déclarations, c’est encore un amant ? Cela vous en fait trois.

— Rêves-tu ? dit-elle. Me prends-tu pour une petite fille ? Le chevalier est mon amant ; tu dois savoir ce qu’un tel mot veut dire. Si je t’avoue cela, c’est parce que nous comptons sur toi pour nous aider dans nos amours…

Vous concevez ma stupéfaction et mon désespoir. Qu’allais-je répondre ? Je ne sais. Je sentis tout à coup quelque chose me tomber sur la tête.

C’était un coup de bâton.

Il fut suivi d’un autre, puis d’un autre, puis d’un autre, jusqu’à ce que mon oncle, reconnaissant ma voix, s’arrêta subitement pour me dire :

— Comment ! c’est toi, Joseph ?

Émilia s’était enfuie.

— Que diantre fais-tu là ? continua le bonhomme stupéfait. Je te prenais pour Trivulce qui, à ce qu’on m’a raconté, vient la nuit donner la sérénade à ma fille. Est-ce l’heure et le moment de bavarder avec ta cousine, que tu vois toute la journée et à qui tu peux parler dans tous les coins ? A quoi bon ces cachotteries ? Est-ce que vous vous aimez par hasard ? Eh ! eh ! cela m’arrangerait tout à fait. J’ai songé plus de vingt fois à vous marier ensemble.

— Ah ! mon oncle, quel affreux bâton !

— Je l’avais choisi exprès.

— Vous m’avez cassé quelque chose.

— Peut-être bien.

— Oh ! la ! la !

— Oui, cela te fait mal, je le comprends. Va te coucher, ce n’est pas le moment de parler affaires. Nous nous expliquerons demain. Je ne t’en veux pas.

— Ni moi, mon oncle.

Oh ! non, ce n’était pas le moment de parler affaires. Dire quelle nuit je passai est impossible ! Je mordais mes draps, je déchiquetais mon traversin, je bondissais tout d’une pièce, je poussais des cris absurdes, j’avais envie de me lever et d’aller tuer Trivulce ! Pour me soulager, simplement. Tuer quelqu’un, surtout Trivulce, m’eût été une bien grande consolation. Ce n’est qu’au matin que je m’endormis, épuisé, éreinté. Je me réveillai fort tard et ne descendis qu’à la tombée du jour.

Mon oncle souriait d’un air encourageant ; Émilia baissait les yeux et paraissait très intéressée par son ouvrage de couture. Moi, j’avais l’air assez penaud, naturellement.

— Eh ! tu peux l’embrasser, dit mon oncle avec un gros rire. Voyons, fillette, laisse-toi faire. Tu lui dois bien un dédommagement pour ce qui s’est passé hier soir !

Je le confesse en toute humilité ; en recevant l’autorisation d’embrasser ma cousine, je ne songeai plus à rien, sinon au plaisir que j’allais avoir.

Je m’approchai. Elle me regarda, étonnée, mais ne s’opposa pas aux baisers que je lui mis sur les joues.

Cela fait, mon oncle jugea bon de nous laisser seuls, et sortit en se frottant les mains.

Émilia se leva rapidement, m’entraîna vers une fenêtre pour lire dans mes yeux, et me dit joyeusement :

— Ah ! que tu es bon, que tu es bon ! Tu as laissé croire à mon père que tu voulais bien m’épouser, pour détourner les soupçons qu’il a sur Trivulce !

Continuons à dire la vérité ; mettons à nu les lâchetés de mon cœur. Sous les yeux de la séduisante créature, j’avais oublié l’aveu cruel qu’elle m’avait fait la veille, et je lui répondis :

— Je veux vous épouser, véritablement.

— C’est impossible !

— Vous ne m’aimez donc pas du tout ?

— Si, tant que tu voudras, comme une sœur, comme une cousine. Mais on ne se marie pas, quand on a joué ensemble tout petits. Tu ne te souviens donc pas ?

Je rougis de cette allusion aux jeux de notre première enfance. Il est certain qu’en d’autres temps j’avais fait plus d’une fois le « maître d’école » et corrigé la petite fille d’une façon indiscrète et tout à fait intime. Mais cela n’empêche pas de s’aimer. Au contraire. En un mot, j’aurais pris l’ingrate pour femme à l’instant même, pour peu qu’elle eût voulu me répondre de sa fidélité future, — et même sans cela.

Elle ne me permit pas la plus chétive espérance.

— Laissons ces folies, dit-elle, je suis engagée à Trivulce depuis plus d’un an. Il m’a écrit, il m’a parlé, nous nous sommes aimés ; je serai Mme Trivulce dès que nos parents le permettront. En attendant, nous comptons nous rencontrer le plus souvent possible, et, grâce a toi, ce ne sera pas difficile.

— Grâce à moi !

— Oui. Mon père, croyant que tu veux bien m’épouser, me laissera libre ; en outre, tu lui diras que Trivulce est ton ami, que tu tiens à le voir dans la maison, tous les jours, le soir aussi. Tu comprends ? Ah ! mon Joseph, comme nous te bénirons, Trivulce et moi !

— Cousine, quel rôle voulez-vous me faire jouer ?

— Celui de notre protecteur, de notre ange gardien. Mon petit Joseph, ne me refuse pas. Je t’aimerai bien, je t’embrasserai. Veux-tu ?

Je n’ai jamais bien su la quantité de démons qu’il y a dans la plus angélique des femmes, mais il est certain qu’il y en a. Émilia s’était assise sur mes genoux ; ses yeux s’allumaient de flammes que j’avais déjà vues dans les regards de Rosaura. Je lui fis les serments qu’elle me dicta ; elle parut tout à fait contente, et moi, lâchement, je l’étais aussi. C’est ce jour-là que je m’aperçus que le cou de ma cousine avait une odeur très prononcée d’œillet chauffé par le soleil.

Le soir même, Trivulce vint nous rendre visite, avec des airs penchés et discrets dont je comprenais mieux que la veille la cruelle signification.

Il baisa la main d’Émilia, à la française, et se montra plus tendre que de coutume. Ce fut une faute. Mon oncle, qui avait déjà des soupçons, — on se rappelle la bastonnade destinée à Trivulce et que j’avais endossée, — mon oncle ne vit pas sans irritation les galanteries du chevalier, et il lui signifia nettement un congé en bonne forme et définitif.

Une heure après, Émilia vint me trouver dans ma chambre.

— Joseph, me dit-elle, est-ce ainsi que tu tiens tes promesses ? Pourquoi n’as-tu pas défendu le chevalier tout à l’heure ?

— Hélas répondis-je, c’est que j’ai la bêtise de vous aimer.

— Oui, oui, je sais cela. Écoute, voici une lettre ; tu la porteras à Trivulce.

— Oh ! ma cousine !

— Pourquoi non ? Si tu m’aimes, tu dois aimer à me rendre service.

— Soit, je le ferai, mais pas pour rien.

— Que veux-tu donc ?

— Un baiser par lettre dont vous me chargerez.

— Mais, Joseph, j’écrirai sans doute beaucoup de lettres !

— Ah ! beaucoup trop, — et pas assez !

Je ne sais plus ce que me répondit ma cousine ; mais je crois me souvenir que, lorsqu’elle se retira, j’avais reçu d’avance le prix d’un grand nombre de commissions.

Je fus donc le messager des deux amoureux. Dès que je sortais de chez mon oncle, j’étais sûr de rencontrer le chevalier embusqué a quelque distance et m’attendant avec anxiété. Il était véritablement très épris. Nous passions nos soirées ensemble. Il n’était jamais las de parler d’Émilia. D’autre part, avec Émilia, j’entendais parler de Trivulce. Il me disait combien elle était belle ; elle me disait combien il était beau. Trivulce me comblait de cadeaux et me prêtait de l’argent ; j’acceptais tout de bonne amitié. Comme nous avions la même taille, je mettais ses habits qui n’allaient fort bien, et j’oubliais quelquefois de les lui rendre. Cela plaisait à Émilia et lui faisait une sorte d’illusion. Trivulce avait l’habitude de se parfumer d’ambre, sans excès et d’une façon galante ; lorsque je portais un de ses habits et que ma cousine en reconnaissait l’odeur, elle m’embrassait avec plus de plaisir. Vraiment, j’avais fini par m’intéresser à leurs amours qui me faisaient une vie charmante. Je leur permettais quelquefois de se rencontrer la nuit au jardin, mais rarement, et cela leur coûtait cher. Je ne les quittais pas dans ces occasions, car je me regardais comme le gardien de l’honneur de la famille. Cependant les affaires ne s’arrangeaient pas ; l’époque fixée par mon oncle pour mon mariage avec Émilia n’était plus éloignée, et, d’autre part, les parents du chevalier, dont les richesses auraient sans doute modifié la résolution de l’oncle, résistaient à toutes les supplications de Trivulce et menaçaient de le faire enfermer. A peu près désespéré, le pauvre garçon résolut de fuir, et son éloquence fut telle que ma cousine se décida à l’accompagner.

On eut de la peine à obtenir mon consentement, car ni Trivulce ni Émilia ne parlaient de m’emmener. Je m’opposai d’abord, d’une façon absolue, à leur fuite. Ce qu’il en coûta à Trivulce pour me séduire, je ne puis le dire, car on me croirait intéressé. Encore tous ses efforts n’eussent-ils pas abouti, si Émilia ne s’en fût mêlée. Depuis le temps que je me sacrifiais à mon rival, elle avait pu apprécier ma tendresse passionnée, mon dévouement absolu. Elle ne me marchandait plus des baisers qui ne tiraient pas à conséquence. Notre amitié en était arrivée à une telle confiance que nous n’avions plus rien à nous refuser l’un à l’autre.

Lorsque je la vis pleurer du chagrin de me quitter et qu’elle me permit d’arrêter ses sanglots sur ses lèvres, je me décidai à la laisser partir. Elle me jura de ne jamais m’oublier, et sans vouloir anticiper sur les événements, je déclare qu’elle tint parole.

Mon oncle fut très peiné de cet événement, dont il voulut injustement me rendre responsable. Il me reprochait de n’avoir pas veillé d’assez près sur ma fiancée. Pourtant le chagrin profond que me causait l’éloignement d’Émilia finit par nous rapprocher. J’en profitai pour plaider la cause des fugitifs qui me donnaient de temps en temps de leurs nouvelles. Les grands parents de Trivulce se rendirent les premiers et vinrent voir mon oncle qui enfin s’attendrit. Un pardon général termina cette histoire, et les deux amants proclamèrent qu’ils me devaient leur bonheur. On voudra bien reconnaître que je n’y avais rien épargné.

V
Je sens que je deviens dieu.

C’est après le mariage de ma cousine que s’éveilla en moi la passion des voyages, qui ne m’a jamais quitté, et que je satisfais si insuffisamment dans le préau de cette prison d’État ! Mais je ne pouvais songer à voyager dans la médiocre situation qui m’était faite. Le monde me semblait une conquête qui m’était due ; on ne part pas en guerre sans munitions, c’est-à-dire sans argent. Toute mon activité, à travers mes occupations et mes faiblesses, ne tendait qu’à trouver les moyens de me mettre en campagne.

J’avais à défricher et à mettre en rapport le champ immense de la bêtise humaine, et j’étais homme à en tirer deux récoltes pour une. Non que je fusse sans scrupules et sans principes ; mais, en admettant que le fait de s’approprier l’argent des autres soit un vol, le tribut que les imbéciles payent aux gens d’esprit est une simple redevance.

Palerme était un trop étroit théâtre pour que je pusse y déployer mes talents. On m’y avait fait d’ailleurs une assez mauvaise réputation. Je jouissais d’une grande popularité parmi les vauriens de la ville, mais cette popularité même n’était pas pour me faire bien venir des personnes de la bonne société, et j’étais obligé, ne pouvant vivre seul, de fréquenter bien des gens à qui je n’aurais pas confié ma bourse, si j’en avais eu une.

Je m’étais lié d’amitié, au cabaret, je crois, avec un marchand d’orviétan fort connu dans la ville, où il faisait d’assez belles recettes. Je l’aidais dans ses manipulations, un peu par attrait pour la chimie, beaucoup par une fantaisie amoureuse que m’inspirait une jolie fille, nommée Fiorella, laquelle jouait les Francisquines dans les parades du charlatan.

C’était une jeune blonde, mince et bien prise, avec de grands yeux bleus aussi changeants que le ciel. Elle avait des allures étrangement provocantes, tantôt à force de langueur, tantôt par de brusques sursauts ; elle cessait de se ressembler toutes les cinq minutes ; nerveuse et fantasque, pleine de caprices, il était impossible de savoir son dernier mot. Elle pleurait pour un rien, riait pour moins encore, et ce qui m’ahurissait, c’est qu’elle riait souvent quand il fallait pleurer et pleurait quand il fallait rire. Il y avait toujours un soupir dans ses sourires, un arc-en-ciel dans ses larmes. D’ailleurs elle était vertueuse, à ce qu’elle affirmait.

Sans répondre de sa vertu, je puis assurer qu’elle dansait fort bien sur la corde et qu’elle avait une jolie jambe. En un mot, un sujet précieux. Elle mimait, chantait, faisait des armes et au besoin avalait des sabres, mais pas trop gros, car elle avait une toute petite bouche. D’ailleurs, très mauvaise tête ; il y avait des jours où l’on n’en pouvait rien faire. Elle refusait de jouer sans dire pourquoi et allait se promener à l’heure de la représentation. On la mettait à l’amende ; elle payait, mais ne consentait à remonter sur les tréteaux que lorsqu’on lui avait rendu son argent. Plus d’une fois elle s’obstina, malgré le dénouement écrit, à vouloir épouser le Pancrace ou le Cassandre à la fin de la pièce. On n’en venait pas à bout. Elle lançait sa pantoufle à la tête du public, quand il n’était pas content. On l’arrêtait pour la conduire devant le juge criminel : elle l’emmenait souper chez elle, et au dessert envoyait chercher la femme du juge pour lui livrer le délinquant. Un jour d’orage, — c’étaient ses mauvais jours, — un gendarme mal élevé ayant osé la siffler, parce qu’elle s’était interrompue au moment le plus intéressant de la comédie pour acheter un cocomero à un marchand qui passait, elle lança le melon à la tête du malhonnête, et comme celui-ci la menaçait, elle arracha son épée au beau Léandre et courut sus au gendarme, qui n’eut que le temps de se mettre en défense. Elle lui logea un pouce de fer entre les côtes, ce qui lui fit beaucoup d’honneur dans la ville. Mais, après ce bel exploit, elle chancela, se trouva mal, et je dus la prendre dans mes bras pour l’emporter dans les coulisses du théâtre.

Car j’étais un peu devenu de la boutique, ou de la baraque, à force d’en suivre les parades, et par suite de ma collaboration aux travaux scientifiques du marchand d’orviétan.

Fiorella me remercia avec beaucoup d’effusion, et notre amitié data de ce jour.

Elle, qui n’écoutait personne, m’écoutait un peu. Je n’avais ni à me plaindre de ses rigueurs, ni à me louer de ses complaisances. Elle ne faisait aucune difficulté pour souper au cabaret ou passer des journées à la campagne avec moi. Nous nous roulions dans l’herbe, en disant mille folies, et quand elle montrait un peu plus de bas blanc qu’il n’aurait fallu, elle criait : Tant pis ! Après quoi nous rentrions à Palerme, extrêmement mélancoliques, et nous allions visiter quelque cimetière. Ou bien nous allions au bal. Quand nous étions séparés par les figures de la danse, il lui arrivait quelquefois de m’envoyer un baiser soufflé sur ses doigts.

— Eh bien ! c’est mon amant ! dit-elle un soir à un bourgeois scandalisé par cet aimable manège.

Après le bal, je la reconduisis chez elle, et je lui demandai de m’expliquer la bonne parole qu’elle avait prononcée.

— J’ai dit que tu étais mon amant, répondit-elle, pour que les autres ne s’avisent pas de m’en conter. En quoi cela t’intéresse-t-il ? Est-ce que tu voudrais être mon amant, par hasard ?

— Je ne pense pas à autre chose ! repris-je avec une sincérité violente.

— En ce cas, fit-elle avec un étonnement qui n’était pas joué, pourquoi ne me l’as-tu pas dit ?

— Mais je te l’ai dit mille fois !

— C’est vrai. Je n’y faisais pas attention. L’habitude de jouer la comédie. Tu m’aimes donc, mon pauvre Joseph ?

— Et toi, tu ne m’aimes pas, Fiorella ?

— Je ne sais pas. Peut-être bien. Il me semble que oui quand tu me regardes. Voyons, regarde-moi sans rien dire. Je verrai bien si je t’aime.

Nous nous regardâmes longuement, et je cherchai à lire l’énigme qui se cachait dans l’azur de ses yeux. Cet azur donnait le vertige, et je ne pus d’abord en supporter l’éclat. Mais il se voila lentement sous la caresse dont je l’enveloppai.

Je sentis s’éveiller en moi mille sentiments confus que je traduisis dans l’adorable bavardage de l’amour. Je l’avais enlacée peu à peu de mes bras, et nos visages se touchaient. Sa poitrine se soulevait contre la mienne ; sa respiration était oppressée. Elle ne m’opposait aucune résistance, et se laissait bercer comme une poupée ; mais je n’obtenais d’elle aucune réponse ; elle n’avait pas l’air de m’entendre ; ses yeux fatigués se fermaient lentement. Je la soulevai vers moi, et, à défaut d’autre réponse, je voulus savoir si ses lèvres se détourneraient des miennes. Non. Seulement elle s’endormit.

Je demeurai stupéfait, ne sachant que croire, ne sachant que supposer. D’où me venait donc cet étrange pouvoir de lui fermer les yeux sous la fixité de mon regard ?

Je serrais Fiorella dans mes bras, fort indécis sur ce que j’avais à faire. Mes caresses semblaient augmenter son engourdissement. Je la plaçai sur un fauteuil ; elle éprouva une sorte de soulagement quand je l’abandonnai. De profonds soupirs s’échappèrent de ses lèvres ; je dégrafai son corsage pour qu’elle respirât avec plus de facilité. Ce ne fut pourtant qu’au bout d’une demi-heure qu’elle sortit de son évanouissement, après m’avoir fait passer par toutes sortes d’angoisses. Elle semblait revenir de l’autre monde ; ses yeux étaient pleins de visions mourantes.

— Cher ange, lui dis-je, me reconnais-tu ? Je suis Joseph, ton ami. Qu’as-tu donc éprouvé ?

— Je ne sais, dit-elle, j’ai perdu connaissance ; ne me regarde plus comme tu l’as fait, cela est dangereux. Tes yeux m’entrent dans l’âme et me causent une voluptueuse douleur. Tout s’efface, je ne vois plus rien ; — et que de choses j’ai rêvées dont je ne me souviens pas !

Elle était inquiète, fatiguée, nerveuse, et je ne voulus pas pousser plus loin un interrogatoire qui ne lui plaisait pas. Mais, à partir de ce jour, une intimité plus étroite s’établit entre nous, et bien qu’elle fût devenue ma maîtresse, je sentais que j’étais véritablement son maître.

Je ne cessai pas d’en être éperdument épris. Il m’arriva même de songer sérieusement à l’épouser. Une seule chose m’arrêtait ; je ne possédais pas un sou vaillant, et, pour faire d’elle l’heureuse créature qu’elle méritait d’être, il m’eût fallu toutes les richesses, toutes les renommées qui passaient dans mes songes.

Ces idées ambitieuses me conduisirent à une imagination dont les résultats ont été singulièrement terribles.

Il était de notoriété publique, à Palerme, que la duchesse de P…, une des plus grandes dames de la Sicile, avait pris le voile à la suite de la perte d’une enfant que des Juifs lui avaient volée. On affirmait que les gens de cette nation maudite se livraient à des opérations de magie pour lesquelles un sang innocent était nécessaire. Navrée de douleur, la pauvre mère avait prononcé des vœux éternels et s’était réfugiée dans la paix du cloître. Elle était devenue abbesse des Dames-Nobles de Sainte-Rosalie, maison où l’on ne recevait que des personnes de haut rang.

Plus d’une fois il m’arriva de songer à cette histoire, en regardant ma chère Fiorella. Pourquoi ? Je ne le démêlai pas bien clairement d’abord. Mais il est certain que je pensais en même temps à ce que la jeune ballerine me racontait souvent de ses premières années. Elle avait vécu, dormant sous les étoiles, mangeant au bord des fossés, au milieu d’une troupe de bohémiens ; elle ne quitta ses maîtres que le jour où ils commencèrent à se montrer galants. Or, son teint presque nacré ne permettait pas de lui assigner une origine égyptiaque. Fiorella devait être quelque enfant dérobée à une grande famille italienne ; et ce qui ne permettait guère d’en douter, c’était la distinction de ses traits, l’aristocratique élégance de ses moindres mouvements. Je lui avais prédit qu’elle se réveillerait un jour princesse, et nous nous amusions de ces rêveries.

Le fait est que Fiorella m’arriva un soir fort émue. Elle avait été mandée au couvent de Sainte-Rosalie, où les religieuses l’avaient reçue avec effusion. La révérende mère abbesse, particulièrement, lui avait fait mille amitiés, l’embrassant à chaque minute et se plaisant à la faire jaser.

Fiorella avait dû raconter les aventures de sa jeunesse errante, et aussi ses amours. On la gronda bien un peu, mais en riant beaucoup et en la bourrant de liqueurs et de friandises. Quand elle demanda ce qui lui valait tant d’honneur, une religieuse futée répondit que le bon Dieu, qui prend en pitié les faiblesses humaines, n’interdisait pas les distractions à ses filles, et que les nonnes avaient été bien aises de voir de près une artiste dont tout Palerme s’entretenait. Il est vrai que le régime des couvents, en ce temps-là, ne proscrivait pas les amusements mondains ; il y avait dans la ville des parloirs très fréquentés, qui étaient presque des salons, et plus d’une abbesse avait son jour de réception où s’empressaient les personnes du bel air. Il me souvient d’avoir vu une bernardine tenir tête fort galamment à deux ou trois coquettes et à quelques beaux esprits, tout en jouant d’un éventail où était peinte, il est vrai, une Descente de Croix ; d’ailleurs, elle s’interrompait quelquefois de la causerie pour réciter son rosaire. Il n’y avait donc rien de surprenant à ce que la Fiorella eût été mandée par les Rosaliennes. Pourtant elle se montra inquiète en me racontant son aventure. Elle pensait qu’une telle affabilité devait cacher quelque secret ou quelque piège, d’autant qu’on lui avait recommandé, en la congédiant, de ne pas manquer d’apporter, le lendemain, des lettres, des papiers de famille et autres grimoires, qui devaient se trouver chez elle, dans un coffre, parmi ses loques de théâtre.

— Que penses-tu de cela ? dit ma belle amie. L’abbesse doit être un peu folle, car je n’ai pas de papiers de famille, moi.

— Eh ! qui sait ? répondis-je ; tu n’as pas de papiers réguliers, sans doute, puisque tu es née, ma jolie rose, sur le premier églantier venu. Mais j’ai souvenir qu’il y a en effet, au fond de ta malle, un parquet de paperasses jaunies.

— Bon ! des chansons, des scénarios de pantomimes et des billets d’amour.

— N’importe ! Puisque la duchesse de P… a la fantaisie de voir tes papiers, montre-les-lui ; elle t’a prise en tendresse, et c’est une connaissance à ménager.

— Comme tu voudras, dit-elle.

Le matin du jour suivant, au moment où elle allait partir pour faire visite à sa protectrice, je l’embrassai longuement, amoureusement.

— Ma chère âme, lui dis-je, si, par quelque aventure, tu devenais grande dame, que ferais-tu de moi ?

— Je t’épouserais ! dit-elle.

Je me sentis bien heureux, et j’attendis avec confiance ce qui ne devait pas tarder à arriver.

Il est temps de dire que j’avais conçu le dessein de rendre à l’abbesse de Sainte-Rosalie l’enfant perdue, regrettée depuis si longtemps, et, par la même occasion, d’assurer à ma bien-aimée et à moi-même une fortune considérable. Quel mal y avait-il à cela ? Aucun. La Révérende cherchait une fille, et, quoique Fiorella ne cherchât point de mère, elle pouvait très bien s’accommoder de celle que je lui destinais. Quant aux moyens imaginés pour parvenir à mon but, ils n’étaient pas très compliqués. J’avais fait tenir à la supérieure une lettre mystérieuse qui lui désignait la petite comédienne comme la fille qu’elle pleurait. La lettre n’affirmait rien d’une façon absolue : on engageait seulement la noble dame à se munir des preuves qui se trouveraient peut-être dans une grande malle, où Fiorella avait coutume d’enfermer ses costumes de baladine. Or, ces preuves, j’étais bien sur qu’on les trouverait dans le coffre, puisque je les y avais mises. C’étaient, entre autres paperasses, une confession écrite, au moment de trépasser, par la vieille juive repentante qui avait enlevé l’enfant. En outre, j’avais ajouté çà et là, dans les autres papiers, des circonstances, des noms qui devaient développer chez l’abbesse une conviction d’autant plus ardente qu’elle ne reposerait sur rien de positif. J’aurais pu mettre Fiorella dans le secret ; mais les rôles qu’on joue le mieux, ce sont les rôles qu’on joue naturellement. Je comptais aussi sur cette voix du sang qui porte toutes les mères à aimer tous les enfants, et tous les enfants à aimer toutes les mères.

Le soir, Fiorella ne vint pas au théâtre ; l’impresario reçut une assez forte somme, accompagnée de l’avis qu’il ne reverrait jamais sa pensionnaire ; un petit billet anonyme, apporté par une sœur tourière, m’invitait à passer au couvent dans la journée du lendemain.

Ainsi j’avais réussi ! Fiorella n’était plus la pauvre ballerine qui faisait jadis des ronds de jambes sur la corde tendue ; elle était la fille de l’opulente duchesse de P… Et moi, s’il vous plaît, je ne serais plus le petit moinillon défroqué, arrachant çà et là quelques piastres au hasard des tripots, mais un riche seigneur, mari d’une belle femme du monde, et faisant l’aumône dans les rues, avec un geste fier, à ses compagnons de la veille.

Je fus reçu par la révérende abbesse elle-même. Elle était sévère et rayonnante à la fois. Elle me parla de Fiorella sans aucune gêne, mais très gravement. Instruite, disait-elle, de mon amour pour sa fille, elle savait aussi que cette tendresse n’avait pas dépassé les limites d’une chaste inclination ; — évidemment il ne m’appartenait pas de la démentir ; — elle me savait gré de mon dévouement et de mon respect ; elle m’en récompenserait dignement. Mais il me fallait renoncer à toute espérance, à toute idée de rapprochement. Un pauvre hère tel que j’étais ne pourrait obtenir — je devais le comprendre — la main de la plus riche héritière de Sicile. Fiorella, d’ailleurs, s’était résignée à passer sa vie dans la sainte maison que sa mère gouvernait ; elle y serait reine et maîtresse, et y ferait son salut, passablement compromis par les erreurs de sa jeunesse.

Il est aisé d’imaginer quel fut mon désespoir. En voulant accommoder les choses pour le mieux, j’avais fait non seulement mon malheur, mais celui de la pauvre Fiorella, qui, certainement, ne demeurait pas au couvent de son plein gré. Elle devait souffrir autant que je souffrais, et je sentais mon cœur se briser à l’idée que j’avais voué mon amie à toute une existence de regrets et d’angoisses.

Je voulus protester ; je voulus même, au risque d’être envoyé aux galères, avouer la supercherie dont j’avais fait usage. Mais la duchesse avait une façon de regarder les gens qui glaçait les paroles dans la bouche. Elle appartenait à ces races patriciennes qui dénouent volontiers les situations embarrassantes et leurs affaires de famille par un coup de stylet ou par un verre de Malvoisie amalgamé de quelque subtile mixture. Une lutte découverte avec une pareille adversaire me parut impossible. Je me retirai, saluant jusqu’à terre, étourdi, subjugué et humilié par une bourse de cent ducats que la digne Révérende me glissa dans la main. J’eus d’abord envie de la lui jeter au visage. Je résistai à ce méchant mouvement et me promis d’employer cet argent à reconquérir l’ange que j’avais perdu.

Hélas ! comment ? Les premières journées, je rongeai mon frein ; j’attendais une inspiration, un avis, quelque chose. Je connaissais Fiorella. En admettant qu’on l’eût séduite pendant quelques heures, sa libre nature se réveillerait bientôt dans sa violence et secouerait les obstacles.

Mais les jours se passèrent sans me fournir aucun sujet d’espérance.

Tout ce que j’appris, d’après les bruits courant Palerme, ce fut qu’il se produisait des révolutions intimes dans le couvent des Dames-Nobles, et qu’une prise de voile prochaine y occasionnait d’étranges résistances. On sait quels moyens invincibles possèdent les nonnes pour courber sous l’obéissance les brebis rebelles à la voix du Seigneur. Fiorella ! Ma pauvre Fiorella ! Et c’est moi qui l’avais poussée dans ce gouffre où elle allait disparaître à jamais !

J’en devins mezzo-matto, comme on dit chez nous. Sous peine d’être proscrit par une police ombrageuse, il ne faut pas regarder de trop près les couvents au grand jour. Aussi passais-je mes journées à errer dans les champs, combinant des projets téméraires où l’incendie figurait parmi les inventions les plus douces. Mais, dès la nuit montante, je venais m’asseoir sous les grands arbres d’une promenade qui longeait les murs de Sainte-Rosalie, et j’épiais, avec une ardente attention, les moindres bruits qui s’échappaient du monastère lugubre comme un sépulcre. Parfois des chants lointains m’envoyaient de vagues bouffées d’harmonie. Alors des nuages passaient devant mon regard ; des images indécises s’ébauchaient dans ces brouillards. Fiorella m’apparaissait, pâle, échevelée, dans de longs habits religieux qui la couvraient comme un suaire… Oh ! ma séduisante ballerine ! — ce diable d’ange, comme je l’appelais quelquefois, — qui bondissait, le rire aux lèvres, la joie aux yeux, l’amour partout, dans un envolement de jupes où pétillaient des paillettes, qu’était-elle devenue ? Allait-on étouffer cette jeunesse, cette lumière, cet enivrement, cet amour ? La Fiorella que je voyais maintenant avait l’œil fixe et farouche ; elle se débattait contre une implacable tyrannie, et ses bras tendus vers moi semblaient me demander secours. Je la voyais, — un soir surtout, je la vis, — et je ne perdais pas un seul de ses gestes. L’abbesse était inclinée vers elle, la dominant de ses grands yeux froids, et la délicate créature, agenouillée, se tordait les mains, baissait le front, demandait grâce, pleurante et suppliante…

— Fiorella ! m’écriai-je, elle ne t’écoute pas ! Elle est de marbre, cette religieuse, comme le sera son image, un jour, sur son tombeau. Ce n’est pas ta mère, je te le jure ! C’est moi qui ai inventé toute cette histoire ; il faut que je te l’avoue enfin. Ne perds pas ton temps à l’implorer. Ne vois-tu pas, dans le regard dont elle te couvre, l’immuable résolution qui te condamne, le châtiment dont elle va te frapper ? Fiorella, défends-toi ! ne la laisse pas appeler, tu serais perdue… Bien… bien, ma lionne !… Tu te relèves, l’œil en feu, superbe d’audace et de révolte ! Que tu es belle et terrible ! Oui, tu as le droit de vivre et d’aimer. Ah ! c’est elle qui tremble devant toi à présent. Elle a peur, elle te supplie ! Prends garde ! les nonnes sont comme les tigres ; elle te trompe. Elle rampe, elle se ramasse, elle va bondir !

J’étais à peu près fou. La scène que j’avais évoquée me dominait moi-même et se détachait dans l’ombre avec le relief de la réalité.

Haletant, je suivais les péripéties d’une lutte affreuse, et j’encourageais Fiorella de mes paroles insensées.

— Défends-toi ! Qu’elle n’appelle pas ! Tu es la plus forte, et je t’aime. A la gorge ! à la gorge ! je le veux ! je l’ordonne ! Serre le cou de la vieille pour qu’elle ne puisse pas crier ; serre-le de tes petites mains d’acier. Encore ! il le faut ! Obéis-moi tu seras libre ! A présent, bâillonne-la. Non, c’est inutile, elle tombe, affaissée. Achève, achève ton œuvre ! Ne regarde pas le sang qu’il y a sur tes mains. Il faut fuir, Fiorella ; prends les clefs, ne perds pas de temps. Éteins la lampe avec tes mains rouges ; il fait noir. Ton cœur bat, pauvre martyre ; tu te traînes le long des murs. Reprends courage, va. Ferme la porte et descends. Suis le corridor. Descends encore. Il y a une issue au bas de l’escalier. La vois-tu ? Oui, tu la vois. Qu’importe l’obscurité ! la clef qui ouvre cette porte dérobée est la plus petite du trousseau. Tu l’as trouvée. Bien, hâte-toi ! Oh ! des rumeurs s’éveillent dans le couvent. On va te poursuivre. Ne chancelle pas, sois hardie, tu seras sauvée ! Vois mes bras qui te sont ouverts et qui t’emporteront dans la liberté et dans l’amour !

Je criais avec des râles dans le gosier. Une pesanteur formidable écrasait mes poumons. Tout à coup il me sembla que je venais d’entendre un battement de porte, suivi d’un bruit de pas nombreux, et ce fut comme si tous ces pas m’avaient marché sur la poitrine. J’eus peur, je ne savais de quoi, de quelque chose de sinistre qui allait se passer, de quelqu’un de terrible qui allait surgir, et je crus, tant les bruits redoublaient et se rapprochaient, que j’étais entouré d’une multitude invisible, menaçante. Je voulus échapper à cette épouvante, me lever, m’éloigner. Impossible. Je me sentis incapable de vaincre ma terreur. Je souffrais de cette attente anxieuse que l’on subit sous l’approche magnétique d’un orage, quand c’est sur vous peut-être que la foudre va tomber. Et voici que j’entendis, à travers le tumulte, — très nettement, cette fois, — un pied qui pressait le sol, une robe qui traînait dans l’herbe ; et une main, une main longue, très froide — oh ! j’en sentis la glace à travers mes habits — se posa lentement sur mon épaule.

— Je t’ai obéi, Joseph ! je l’ai tuée. Me voici.

C’était sa voix ! la voix de Fiorella !

Sans oser regarder celle qui me parlait, sans rien vouloir entendre de plus, je pris une course folle à travers champs, en ligne droite, fuyant les routes et les sentiers frayés, enjambant les haies, escaladant les murs, sautant les fossés, tombant quelquefois, me relevant, grimpant des pieds et des mains, dévalant aux descentes, me meurtrissant aux ronces, aux pierres, aux arbres, comprenant que ce serait dans un complet épuisement physique que je pourrais anéantir la pensée de terreur et d’horreur !

Après bien des heures de fuite forcenée, je tombai presque mort le long d’une haie. Si je ne me relevai pas pour courir encore, c’est qu’une fatigue invincible ferma mes paupières, m’engourdit et me plongea dans un sommeil profond.

Il faisait grand jour quand je me réveillai. Deux personnages de bonne mine, inclinés vers le fossé où je m’étais endormi, me secouaient doucement, et, pendant que je frottais mes yeux encore tout sillés de sommeil, j’entendis l’un des passants dire à l’autre :

— Voilà, compère orfèvre, une heureuse rencontre, et, grâce à Joseph Balsamo, notre fortune est faite.

VI
De quelle manière je pratiquai pour la première fois la cabale ; — d’un bateau qui se trouva là ; — et d’une chanson que j’entendis.

Ceux qui s’imagineraient qu’à mon réveil dans une ornière de la route, j’étais encore sous l’impression de ma récente aventure, connaîtraient assez peu mon caractère. Je tiens du ciel une précieuse faculté : celle d’oublier à mon gré les événements fâcheux ; et s’il m’arrivait de commettre quelque action déloyale, — un rapt ou un larcin, par exemple, — rien ne me serait plus aisé que de me considérer, la minute d’après, comme le plus honnête homme du monde. Je garde la mémoire de tout ce qui m’est arrivé d’heureux, de tout ce que j’ai fait d’honnête ; des autres choses, c’est selon. De sorte que, dans bien des cas, j’ai pu mentir avec une sincérité parfaite, et cela m’a valu la meilleure part de mon influence sur les hommes.

D’ailleurs, je n’hésitai pas à croire que j’avais été simplement le jouet d’une hallucination ou d’un rêve. Le moyen de penser que Fiorella, subissant ma volonté à travers les murailles et les grilles, avait accompli en effet le crime que je lui avais ordonné dans un accès de folie ! Pures billevesées, et il n’y avait qu’à ne plus penser à cela.

L’oubli me fut d’autant plus facile que mon amour avait été emporté par la terrible secousse, ainsi qu’une feuille dans une tourmente, et le joli visage de Fiorella m’apparaissait comme une pâle figure estompée dans le lointain, presque évanouie déjà.

Ce fut donc de fort bonne grâce et d’un air tout à fait dégagé qu’après un instant de réflexion je rendis leur salut aux voyageurs qui m’avaient réveillé.

— A qui ai-je l’honneur de parler ? demandai-je.

— A maître Murano, orfèvre, et au marquis Maugiri, son ami.

— Ce sont là des noms que l’on cite à Palerme ; le mien n’est pas digne de leur être comparé, et il n’aurait aucun lustre, s’il n’avait l’honneur d’être connu de vous… Car je pense que vous m’avez nommé tout à l’heure ?

— Il est vrai, dit le marquis. Pendant une retraite que je fis chez les Ben-Fratelli, de Castelgirone, je vous ai vu plus d’une fois en compagnie d’un vieux moine qui se mêlait d’alchimie, ainsi que d’autres sciences hermétiques, et qui était votre maître. Cependant, que faisiez-vous dans cette singulière alcôve, seigneur Balsamo, s’il n’y a pas d’indiscrétion à vous le demander ?

Je n’ai jamais aimé les personnes curieuses ; mais l’air tout à fait honnête et même un peu niais du marquis et de l’orfèvre avait de quoi me rassurer, et puisqu’on me connaissait pour l’élève d’un alchimiste, je résolus de faire l’habile homme.

— Je m’étais endormi pour consulter mes songes à propos de la route que je dois suivre, répondis-je sans hésiter. Depuis longtemps je projette un grand voyage en Asie et en Afrique, et, hier soir, ayant observé que la conjonction des planètes était favorable, je me suis décidé à partir.

— Puisque vous vous éloignez de Palerme, dit courtoisement le marquis, permettez-nous de vous offrir une place dans notre carrosse. Tout chemin mène en Asie, et votre compagnie nous fera honneur.

Dès que nous fûmes assis dans le carrosse, qui avait assez bon air pour un carrosse de campagne, le cocher toucha les chevaux, et l’orfèvre reprit :

— Ainsi, seigneur Balsamo, mon compère ne s’est point trompé ? Vous vous occupez de cabale ?

— Cela se pourrait bien.

— Et cette cabale, poursuivit-il, enseigne les moyens de découvrir les trésors cachés ?

— Incontestablement. Mais est-ce donc de la recherche d’une somme enfouie que s’inquiètent vos seigneuries ?

— Voici l’histoire, dit le marquis Maugiri. En consultant des papiers de famille, j’ai trouvé des notes fort intéressantes sur un trésor que l’un de mes ancêtres doit avoir enterré dans une espèce de caverne, près de Saint-Pierre-en-Mer. J’ai fait confidence de ma découverte à mon compère Murano…

— Qui a bien payé pour cela, dit l’orfèvre.

— Oh une misère.

— Mille ducats !

— Fi ! les regrettez-vous ?

— Non, dit l’orfèvre en soupirant.

Le marquis continua :

— Donc, Murano et moi, nous allions à Saint-Pierre-en-Mer, quand nous avons eu la fortune de vous rencontrer, et il est certain que grâce à votre science…

— Hum ! hum ! fis-je avec une toux de vieux savant, l’entreprise peut être longue et difficile.

— Vraiment ? dit Murano inquiet.

— Croyez-vous, seigneur orfèvre, qu’il n’y ait qu’à se baisser pour ramasser des trésors ? Pourtant, vous avez lu le Magistère ?

— Non.

— C’est dommage. Vous y auriez vu que la réussite s’obtient au prix des plus grands dangers !…

— Oh oh ! fit l’orfèvre.

— Que les démons préposés à la garde d’un trésor peuvent rouer de coups les gens qui le cherchent…

— Diantre !

— … lorsque ceux-ci omettent une seule des cérémonies magiques.

— Ohimé ! Vous ne m’aviez pas dit cela ! s’écria l’orfèvre parlant à Maugiri.

Je compris que j’avais été trop loin.

— En procédant avec prudence, repris-je, on peut éviter les inconvénients auxquels le dos du seigneur orfèvre ne paraît pas d’humeur à s’exposer. Mais voici l’heure du déjeuner. Nous arrêterons-nous dans cette auberge, d’où il sort une appétissante odeur de victuailles ? Il importe que nous suivions un régime très régulier, copieux et substantiel, et que nous ne buvions que du vin d’Asti dans des verres d’une pinte.

— Est-ce obligatoire ? demanda l’orfèvre.

— Obligatoire, c’est beaucoup dire. Cela est simplement indiqué. Quand on veut réussir, il ne faut rien négliger.

— C’est bien parlé, dit le marquis, et mon appétit est de l’avis de votre cabale.

Je ne raconterai pas dans son détail la comédie que je jouai pendait plusieurs jours, choyé par l’orfèvre, admiré par le marquis. Je n’eus pas à me plaindre de leur politesse, non plus que des repas faits en leur société, et cependant ma cabale était fort exigeante.

Il est vrai que je leur donnais quelques petites satisfactions, comme de visiter soir et matin avec eux la caverne de Saint-Pierre-en-Mer, comme de leur dire : « Vraiment, cette caverne a tout à fait l’air d’un lieu où l’on a caché quelque trésor ! » et cela les comblait de ravissement. En outre, je voulus bien accepter une bourse d’or, du poids de soixante onces, pour étudier les effets de l’attraction métallique et pour acheter la complaisance des démons gardiens ; ce fut l’orfèvre qui fournit la bourse. Je taillai une baguette divinatoire dans du bois de cornouiller, et même je réclamai la compagnie nocturne, — car la nuit est le temps convenable pour faire amitié avec les esprits subterranéens, — d’une jeune fille aussi jolie que possible et parfaitement innocente. Le marquis m’amena une paysanne assez fraîche, en s’excusant de n’avoir pu trouver mieux. Je m’en accommodai, bien qu’elle ne me parût pas avoir la principale qualité requise par les rites de la cabale. Le fait est qu’elle nourrissait quelque tendresse pour un robuste gaillard appelé Malvoglio, batelier disait-il, pirate disait-on, qui passait en mer des semaines entières avec des garnements de son espèce, dans une vieille sardinière. Il ne se commettait pas un vol, ou même pis, dans une habitation du rivage mal close ou mal gardée, sans que le nom de Malvoglio fût mêlé à l’aventure. Un digne garçon, comme on voit.

La petite paysanne l’aimait fort ; mais elle s’en expliqua avec moi de telle façon que j’aurais eu mauvaise grâce à m’en plaindre.

Cependant, la nuit que j’avais désignée pour accomplir notre expédition magique arriva, et, parfaitement convaincu comme je l’étais que nous ne trouverions rien dans la caverne, sinon des tas de pierres écroulées, j’éprouvais quelque souci touchant le succès de cette affaire. Je résolus de m’en fier à la fortune, qui n’abandonne jamais les audacieux, quand ils ont suffisamment d’esprit.

Un peu avant minuit, nous quittâmes notre auberge avec un grand mystère et dans un ordre imposant.

Je marchais le premier, tenant d’une main la bourse et la baguette dont l’inclinaison devait désigner la place où était enfoui le trésor ; j’élevais de l’autre main une torche qui fumait dans les ténèbres. La jolie paysanne me suivait, tout habillée de blanc comme une catéchumène, c’est-à-dire vêtue de sa seule chemise qui, heureusement, était en toile épaisse ; d’ailleurs il faisait très obscur. Je gardais mon sérieux, mais la bonne fille ne pouvait s’empêcher de pouffer de rire et, plus d’une fois, par un badinage qui ne laissait pas que d’être imprudent, elle me chatouilla les côtes pour me faire rire aussi, car elle savait que j’étais extraordinairement nerveux. Quant à Murano et à Maugiri, qui formaient l’arrière-garde, ils avaient l’air grave et inquiet à la fois, comme doivent l’avoir des gens devant qui va s’accomplir un prodige.

La caverne avait deux issues : l’une donnant sur la route que nous suivions ; l’autre, beaucoup plus étroite, s’entre-bâillait entre des roches, du côté de la mer.

Nous fîmes halte devant la plus large des deux entrées ; je me sentais de plus en plus perplexe, lorsque l’orfèvre se rapprocha de moi et me dit :

— N’avez-vous pas parlé, le jour de notre rencontre, d’un danger possible de coups de bâton ?

— Il est vrai, seigneur Murano, mais une offrande de soixante onces d’or apaise presque toujours les esprits gardiens des trésors.

— Presque toujours ?

— Oui, seigneur.

— Un pareil présent s’est donc trouvé insuffisant quelquefois ?

— Je le confesse. Beaucoup de ces esprits montrent une cupidité extrême.

— Diantre ! diantre ! dit l’orfèvre. Et quelle somme faudrait-il leur offrir pour ne courir aucun péril de bastonnade ?

— Il est sans exemple que leurs mauvaises intentions n’aient pas été changées par un don de cent onces d’or.

— Eh bien dit Murano en soupirant, ajoutez les quarante onces que voici aux soixante qui sont dans la bourse.

A vrai dire, je fus touché par la candeur de ce brave homme, et pour un peu je me fusse écrié que j’étais, moi un imposteur, et lui un imbécile ! Mais je pensai qu’il n’aurait pas été courtois d’adresser un aussi fâcheux compliment à un personnage honorable, plus âgé que moi, et duquel, en somme, je n’avais reçu que de bons offices. Non, je ne pouvais pas blesser à ce point l’excellent seigneur Murano ! Je réprimai donc un mouvement qui eût choqué les convenances, et je reçus les quarante onces avec émotion.

Dès que nous fumes entrés dans la caverne, qui se trouva être pleine de brouillard, j’éteignis tout à coup la torche contre le sol, et je poussai dans l’ombre un hurlement effroyable que répétèrent les échos. La paysanne épouvantée se mit à crier, pris de panique à leur tour, l’orfèvre et le marquis joignirent à ce concert des gémissements d’effroi, et comme des oiseaux de nuit, réveillés par nos clameurs, battaient de l’aile au-dessus de nos têtes en allumant leurs yeux d’or, ce fut toute une diablerie dont j’eus lieu d’être assez satisfait.

Mon projet, que j’avais conçu soudainement était d’une simplicité ingénieuse. Avant que mes compagnons fussent revenus de leur première terreur, je gagnerais à tâtons l’issue étroite de la caverne, du côté de la mer, et je savais assez ce que valaient mes jambes pour être sûr qu’une fois échappé je serais peu aisé à rejoindre.

Pendant que mes gens ne cessaient de gémir, je me dirigeai le long de la paroi pierreuse, vers l’endroit où se trouvait l’ouverture ; je ne manquai pas, en marchant, de moduler les cris les plus divers et les plus épouvantables ; toute une meute de démons n’eût pas fait un plus affreux vacarme. Cependant je devais me rapprocher de l’issue ; encore quelques pas, et j’étais dehors ! Mais j’eus la maladresse de laisser choir la bourse et la baguette divinatoire que je tenais dans la même main, ainsi que je l’ai dit.

Abandonner les cent onces d’or ! J’étais incapable d’une telle vilenie. Je me baissai, je tâtai le sol, j’eus bientôt retrouvé la baguette et la bourse. Mais, chose surprenante, lorsque je voulus les ramasser, il me sembla qu’elles étaient devenues étrangement lourdes, ou plutôt qu’elles étaient attachées au sol. De quelle façon ? Je ne pouvais le comprendre. Je fis un violent effort en les attirant à moi. Alors, il se produisit un craquement terrible ; la terre trembla sous mes pieds, et, en même temps je reçus sur le crâne, sur les épaules, sur les reins, un éboulement ruisselant et sonore de menus objets très durs ; ce fut comme si j’étais accablé sous une énorme averse de pierreries et de lourdes monnaies.

Qu’arrivait-il ? Ma baguette était-elle tombée d’elle-même sur le point qu’il fallait toucher pour en faire jaillir un trésor ? Il y avait donc un trésor ! et moi, Joseph Balsamo, j’étais donc un sorcier véritable !

J’eus un autre sujet d’étonnement ; le tumulte redoubla dans la caverne ; des bruits de pas, des jurons sans nombre, des exclamations de colère et d’épouvante ; il était impossible que tout ce fracas fût produit par mes seuls compagnons ! les esprits gardiens du trésor devaient avoir jailli de dessous terre. Ce qui me confirmait dans cette pensée, c’est que je reconnus la voix de Murano, criant plaintivement : « Aïe ! aïe ! je suis rompu ! moulu ! Grâce, messieurs les diables, je vous demande grâce ! Trois cents onces d’or, si vous voulez, vous les aurez. Mais, par pitié, épargnez mes pauvres épaules ! » Ma foi, je commençai à ne pas être exempt d’une certaine appréhension, — ce qui néanmoins ne m’empêcha pas de remplir toutes mes poches de toute la monnaie que je pus ramasser autour de moi. Je fus bientôt rassuré, à un certain point de vue, par d’autres paroles qui, pour être féroces, n’avaient rien de diabolique. « Ah ! ah ! canailles ! voleurs ! traîtres ! bandits ! vous vous êtes introduits dans la caverne de Malvoglio, pour dérober le trésor que nous avons amassé au péril de nos jours ! Que Satan m’emporte au fond du Gibel, si je ne vous fais pas périr sous le bâton ! » Tout s’expliquait. C’était dans la caverne où nous étions que Malvoglio et ses compagnons cachaient le produit de leurs vols et de leurs pillages ; la paysanne nous avait trahis, s’imaginant qu’on en voulait au butin de son amant, et celui-ci nous avait préparé une embuscade. Quant à l’averse imprévue de monnaies qui s’était écroulée sur moi, elle n’avait rien de fantastique non plus ; ma baguette et ma bourse, en tombant, s’étaient sans doute engagées dans l’anneau de quelque trappe et, en tirant violemment, j’avais dû faire jouer le ressort d’une cachette creusée dans la paroi. Quoi qu’il en fût, je me relevai vivement et, malgré la lourdeur de l’or, de l’argent, — peut-être du cuivre — dont j’avais bourré mes poches, je m’élançai hors de la caverne par l’étroite sortie qui laissait voir le bleu lointain de la mer et du ciel. Longtemps encore j’entendis les plaintes du pauvre Murano, qui vraiment me fendaient le cœur.

Je m’étais dérobé au péril immédiat, mais j’étais bien loin d’être hors de danger. Les pirates ne tarderaient pas à s’apercevoir de ma fuite et de mes emprunts ; ils se mettraient à mes trousses, et si rapidement que je courusse, ils avaient des chances de me rattraper.

Je me suis souvent demandé par quelle puissance surnaturelle je me suis vu garanti dans la plupart de mes aventures. Je n’ose croire que ce soit Dieu lui-même qui ait daigné prendre ce soin, bien qu’à la vérité je me sois toujours cru aussi digne de son assistance que nombre de gens, papes, rois ou empereurs, qui l’invoquent à tout propos et affirment qu’il se mêle de toutes leurs affaires, même de celles qui sont du ressort du diable, évidemment.

Comme j’étais passablement empêché, j’aperçus une grande barque de pêche, portant encore sa voile, qui se balançait gracieusement à peu de distance du rivage. Ce devait être le bateau de Malvoglio et de ses compagnons. Je me jetai dans l’eau fraîche et bleue ; en quelques enjambées j’atteignis l’embarcation, qui était abandonnée, ainsi que je l’avais prévu. Je m’y hissai, je levai l’ancre, et une faible brise enflant la voile, je pointai au large sur la nappe calme et imperceptiblement mouvante de la Méditerranée.

Alors, dans la douceur de l’air, dans la mollesse du balancement des eaux, sous la lune qui se leva, belle comme une jeune femme, je comptai ma fortune et j’interrogeai ma conscience.

Tant en or qu’en argent et en cuivre, je possédais la valeur de six mille ducats environ, — y compris les cent onces de l’orfèvre Murano ; pour ce qui était de mes péchés, ils me parurent tout à fait véniels. J’emportais une somme qui ne m’appartenait pas sans doute ; mais à qui l’avais-je prise ? A des voleurs ! Mon action avait quelque chose de louable en ce qu’elle châtiait des criminels. La bourse m’inquiétait davantage ; vraiment j’avais quelques remords nés de la simplicité et de l’honnêteté de Murano. Je conçus un sage projet. Le digne orfèvre s’était ouvert à moi d’une affaire qui lui causait de grands ennuis ; des communautés religieuses l’avaient dépossédé d’un héritage, par suite d’un défaut de forme dans ses titres de propriété. Je me promis d’envoyer à Murano d’autres titres parfaitement en règle, — car je les ferais moi-même, — qui lui permettraient de rentrer en possession de son bien.

En effet, je les lui adressai quelques mois plus tard, et il en usa fort honnêtement, l’excellent homme. De méchantes gens ont blâmé ma conduite en cette conjoncture, mais je n’ai jamais pu arriver à me repentir d’un tort fait à des moines, de même que je n’ai aucun regret d’avoir pris de l’argent à des pirates.

Cependant la barque voguait doucement entre le double azur de l’onde et du firmament assombri. Où allais-je ? qu’importe ! le temps était beau, la direction d’une sardinière n’était pas pour embarrasser un enfant de Palerme, et il y avait à bord des provisions suffisantes pour plusieurs jours de navigation. Couché sur le dos, tout au long, je humais le bleu de l’air et de la lune ; une bouteille de Marsala, bue à lentes gorgées, avait merveilleusement prédisposé mon esprit à ces vagues et délicieuses rêveries qui se dispersent peu à peu dans la brume du sommeil.

Un bruit de castagnettes et de tambourins m’éveilla joyeusement. Je crus d’abord que je dansais en rêve ! Mais non ; je voyais les planches de la barque et la claire pâleur du ciel, rosée à l’orient. Je me dressai. Ce qui avait sonné cette diane du plaisir, c’était un grand bateau tout pavoisé d’oriflammes, où des masques extravagants, arlequins et colombines, cœlios de velours et cœlias de satin, pulcinellas et pulcinellinas dansaient une ardente tarentelle, au milieu de l’immense mer çà et là pailletée d’argent dans les buées transparentes du matin ; je pensai d’abord que j’assistais à quelque fantasque carnaval de tritons et de néréides, supposition qui n’avait rien d’absurde, puisqu’enfin l’art des déguisements fut inventé, comme chacun sait, par le dieu marin Proteus.

— Holà ! masques, qui êtes-vous, et où allez-vous ?

— Facileto pavato ! la demande est stupide ! riposta un énorme Brighella. Tu sais qui nous sommes, puisque tu nous appelles « masques », et où pourrions-nous aller, sinon à Naples, où se donne le plus beau des carnavals ?

Et là-dessus le Brighella entonna cette burlesque chanson pendant que les autres dansaient encore :

Chaque vigne a sa grappe

Et chaque astre son feu ;

Rome dit : « J’ai le Pape ! »

Et le ciel dit : « J’ai Dieu ! »

Mais sous la brocatelle

D’un éternel gala,

Naple a la tarentelle

Avec Pulcinella !

— Par Saint-Janvier ! m’écriai-je, j’ai bonne envie d’aller avec vous.

— As-tu un masque ?

— Non.

— Nous t’en prêterons un. As-tu une maîtresse ?

— Non.

— Nous t’en prêterons une. As-tu de l’argent ?

— Oui.