CATULLE MENDÈS
Les Oiseaux
BLEUS
PARIS
VICTOR-HAVARD, ÉDITEUR
168, Boulevard Saint-Germain, 168
1888
Droits de traduction et de reproduction réservés.
OUVRAGES DU MÊME AUTEUR
| Jeunes filles, 6e édition | 1 vol. |
| Jupe courte, 8e édition | 1 vol. |
| L’Homme tout nu, 12e édition | 1 vol. |
LE SOIR D’UNE FLEUR
On l’avait jetée, pendant cette fête, de voiture en voiture ; lancée au hasard, attrapée, lancée encore, elle avait été comme le volant de ces exquises raquettes que sont les mains des Parisiennes ; puis, un badaud l’ayant mal agrippée, elle tomba dans la boue, parmi l’herbe rase et humide ; et personne, d’abord, ne s’inquiéta d’elle ; et, plus tard, dans la fête mouillée, mille pieds la piétinèrent, sous la gaieté languissante des lampions et des verres de couleur, tandis que sonnaient les grosses caisses et les trombones des baraques foraines. C’était une toute petite églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue tige épineuse.
Comme je passais, hier soir, à travers la foule, je vis, dans la grisaille de la fange, une petite rougeur pâle qui était cette fleur morte ; tout de suite je devinai quel avait été le sort de l’églantine, triomphante, puis mélancolique, pendant la journée de plaisir et de folie : elle était là maintenant, souvenir, entre deux petits tas de boue, comme entre deux feuillets d’un livre, déjà flétrie, charmante encore, relique souillée et parfumée. J’eus la pensée de la ramasser, de la conserver ; savais-je si je n’y retrouverais point l’odeur qui m’est chère entre toutes, l’odeur que j’ai aspirée, une seule minute, de mes lèvres rapides, sur le bout d’un petit doigt ganté, dans l’antichambre, après le thé de cinq heures, tandis que l’on remet les manteaux ? Et puis, cette rose, c’était tout ce qui restait de la gaieté d’une heure, de la promenade enrubannée et fleurissante, où Paris avait imité la fantaisie et les rires d’un Corso d’Italie. Le poète qui passe a pour devoir de recueillir ce qui demeure de la joie humaine, cette tristesse qui est comme la lie des choses heureuses ; et, après, il en fait des vers.
Je me baissai donc, pour prendre la fleur.
Mais une main avait devancé la mienne, une toute petite main, celle d’une fillette mal vêtue, sordide, presque en haillons, l’air d’une mendiante. Je laissai faire cette enfant, je ne lui disputai point la morose épave qu’elle saisit et qu’elle mit dans son corsage, sous le bâillement de l’étoffe sans boutons, très vite, furtivement. La pauvre mignonne ! cela lui plaisait, habituée à marcher dans la boue, d’y cueillir une fleur.
Mais j’observai les gens, un homme et une femme, qui étaient avec l’enfant, et je les suivis, parmi le brouhaha de tout ce monde se hâtant sous la pluie. Ils étaient pauvrement habillés, lui en veston, elle en robe de cheviotte sans manteau ; elle avait dans le cou le désordre de son chignon défait, il avait jusqu’aux yeux, sous un chapeau rond, des frisures de cheveux bruns, annelées par un coiffeur de banlieue. Ils montraient tous deux dans leur costume et dans leur attitude, un abandon de misère, un traînaillement de loques. C’était vraiment cet affreux couple parisien : le voyou et sa femelle. Elle ne lui donnait pas le bras ; ils faisaient marcher devant eux la petite fille qui avait ramassé la fleur ; et, en cheminant, ils parlaient.
Chienne de journée tout de même ! à cause de l’ondée toujours menaçante. Les gens riches n’avaient pas quitté leurs voitures, et, avec les bourgeois qui étaient venus pour voir malgré le mauvais temps, il n’y a rien à faire ; ce sont des malins qui prennent garde à leurs poches. Non, c’était enrageant, à la fin, de ne pas pouvoir se tirer d’affaire, lorsqu’on a bonne envie de travailler et qu’on n’est pas plus manchot que les camarades. Les étrangers ont de la chance, eux ; les Anglais surtout, à cause du Grand-Prix ; on les prend pour des gens convenables, qui ont des relations dans les écuries ; on les fait causer, pour avoir des renseignements sur les chevaux qui courront ; et eux, tout en causant… Mais les Français se défient des Français ; pas moyen d’engager la conversation. Enfin, il était dix heures du soir, ils étaient venus à la fête à deux heures de l’après-midi, et, dans tout ce temps-là, pas une aubaine, rien ; ils n’auraient pas eu seulement de quoi prendre un verre avant d’aller se coucher, si la petite n’avait reçu quelques sous, en mendiant entre les voitures. S’il n’y avait pas de quoi se mettre en colère ! Alors, pour vivre, il faudrait donc s’expatrier ? puisqu’il n’y avait pas moyen de faire son métier, honnêtement, dans son pays ! Et tout cela était dit dans des grognements, avec de sales jurons et cet accent des bouges qui donne à toutes les paroles l’ignominie de l’argot.
Pourquoi je suivais, pourquoi j’écoutais ces vils passants ? A cause de la fillette, toute haillonneuse, maigre, laide, chétive. Ce qui était exquis, c’est qu’elle avait ramassé une fleur.
— Marguerite !
— Maman ? dit l’enfant dans une secousse.
La mère lui flanqua une gifle.
— Une autre fois, tu répondras plus vite. Tiens, regarde, là, devant nous, ces gens qui viennent. Allons, dépêche-toi.
L’enfant s’approcha d’une famille bourgeoise qui courait presque, dans la pluie, en quête d’une voiture ; et, tendant une main, d’une voix faussement pleurarde :
— Messieurs, mesdames, geignit-elle, nous sommes cinq enfants à la maison. Papa est sans ouvrage. Donnez-moi quelque chose. Ça vous portera bonheur !
On lui donna une pièce de deux sous, que, les gens passés, elle remit à sa mère.
— Bête ! dit celle-ci, il fallait courir après eux, ils t’auraient donné davantage.
Et elle lui flanqua une autre gifle. La petite fondit en larmes. Elle ne devait pas avoir plus de sept ou huit ans. Elle avait, si maigre, sous le jour des illuminations, une pâleur presque morte, avec des taches de rousseur qui avaient l’air de taches de boue. Et elle pleurait avec de courts sanglots. Puis, elle se remit à marcher devant ce hideux couple, ne pleurant plus, la main dans son corsage. On eût dit que cela la consolait de toucher la fleur qu’elle avait prise.
Qu’est-ce que cela pouvait lui faire, cette fleur ? Née dans quelque sale maison d’une cité populacière, habituée à une vie sans dimanches, elle ne pouvait pas avoir la nostalgie des champs, des buissons, des courses dans les bois, avec les camarades, en sortant de l’école ; une églantine, pour elle, ce devait être quelque chose qu’on vend à des messieurs, le soir, sur le boulevard ; et puis, si on n’a pas fait bonne recette, des coups, après minuit, au retour. Tout le jour, pendant la fête, elle avait vu, des coupés aux victorias, un échange fou de bouquets ; des dames bien habillées, éclatantes, heureuses, la face fleurie de joie, riaient en baissant la tête, pour éviter à leurs chapeaux le heurt envolé des roses et des pivoines ; la haine des fleurs, — des fleurs, métier pour elle, luxe pour les autres, — voilà ce qu’elle aurait dû éprouver ce pauvre être. Mais non, elle tâtait toujours, sous l’étoffe sans boutons, l’églantine ramassée ; et, les yeux à peine séchés, elle avait un sourire aux lèvres, un sourire pensif et résolu, avec un air de préméditation heureuse, comme si elle eût formé le dessein de quelque grande joie. Je remarquai qu’elle avait sous son bras gauche un journal déchiré, mal replié. Une fois, il tomba, elle le reprit très vite. Qu’en voulait-elle faire ? Je la regardais. Maladive et triste, elle n’était point vilaine pourtant. Lavée, bien vêtue, on eût fait une belle enfant riche avec cette laide enfant pauvre. Elle marchait d’un pas décidé. Elle avait dans les yeux quelque chose qui ressemblait à un rêve.
Cependant, l’homme et la femme, moi les suivant toujours, avaient quitté la fête. Ils avaient gagné je ne sais quelle avenue de banlieue, ils s’arrêtèrent sous une tente flottante, lourde de pluie, et prirent place devant une table. Je m’arrêtai aussi, et m’assis non loin d’eux. Ils demandèrent une bouteille de vin. Je les voyais sous la lumière d’un quinquet accroché à un poteau. Lui glabre, elle moustachue, leurs faces étaient repoussantes. Accoudés, ils se parlaient bas, avec un murmure de complot. Autour de nous, des gens, qui devaient être des palefreniers et des valets de jockeys, menaient grand fracas, buvaient, appelaient le garçon, se querellaient, s’injuriaient. Il y avait, dans l’air, avec une odeur de tonneau en vidange, une odeur d’écurie. Je remarquai que le voyou et sa femelle regardaient par instants, en se faisant des signes, deux valets de chambre, en gilets de livrée, qui jouaient aux cartes, de petites pièces sur la table.
Mais où donc était l’enfant ?
Tout près, assise par terre, entre les souliers des gens.
Et c’était charmant de la voir.
Du vieux journal déchiré, elle avait fait deux petits carrosses en papier, — carrosses, ou leur vague ressemblance, — et ses mains, tantôt celle-ci, tantôt celle-là, lançaient d’une voiture à l’autre la fleur qu’elle avait ramassée tout à l’heure, l’églantine ramassée parmi l’herbe humide et rase. Je compris alors pourquoi elle avait saisi si rapidement la mélancolique épave ! pourquoi elle l’avait si soigneusement gardée. Là, entre les jambes des buveurs, parmi l’air sale, les pieds dans la fange, la jupe dans la fange, accroupie, elle imitait, à elle seule, toute la gaieté, toute la gloire épanouie de la fête. Elle recevait et lançait, en une seule églantine fanée, les mille bouquets de la fraîche bataille, et elle s’amusait, et elle riait, et elle avait, cette enfant de voleuse et de voleur, cette mendiante, cette loqueteuse, — tandis que l’homme et la femme, penchés au-dessus des verres rouges, complotaient quelque mauvais coup, — elle avait, plus sincère, au cœur et aux lèvres, toute la joie des belles mondaines échangeant des mitrailles épanouies. Bientôt elle rentrerait dans quelque bouge puant, obscur, où l’on dort mal, pendant les querelles avinées du père et de la mère. Mais, n’importe, elle aurait eu, la petite misérable, l’illusion, un instant, d’être heureuse comme tant de magnifiques dames. Et c’était, je le pensai, par la pitié du destin, que l’églantine rose, presque en bouton encore, avec une longue tige épineuse, était tombée d’une main maladroite, parmi la boue, dans l’herbe.
LA BELLE DU MONDE
I
En ce temps-là, dans ce pays, les jeunes filles et les jeunes femmes, si elles savaient qu’elles étaient jolies, ne le savaient guère que par ouï-dire. A peine suspendues au mur ou prises dans la main, toutes les glaces, grandes ou petites, se répandaient en lumineux débris, sans heurt visible, comme d’elles-mêmes. Et savez-vous pourquoi elles se brisaient de la sorte ? parce qu’elles étaient désespérées de ne pas être le miroir où la princesse Amarante mirait ses lèvres de fleur et, sous ses cheveux de soleil, ses yeux de ciel.
A cent lieues à la ronde on n’aurait pas, même en cherchant longtemps, rencontré une dame ou une demoiselle qui, pour la beauté, fût comparable à la princesse : elle était l’enchantement de tout ce qui l’entourait, hommes, bêtes ou choses ; pas plus que le roi son père, son petit chien ne pouvait se lasser de l’admirer ; si elle demeurait quelques heures sans traverser la salle où se tenaient les gentilshommes de la cour, ils devenaient malades de tristesse ; lorsqu’elle n’avait pas fait dans le parc sa promenade accoutumée, les balsamines et les jacinthes, en s’endormant dans un froissement de feuilles, se disaient l’une à l’autre, même après la plus belle journée : « Quel sombre temps il a fait aujourd’hui ! » Mais elle était pour le moins aussi méchante que belle ; d’avoir de profondes prunelles bleues où s’attendrissait délicieusement la lumière, ne l’empêchait d’entrer en des colères qui faisaient trembler tout le monde ; elle avait plus souvent envie de mordre que de sourire, bien que sa bouche eût la douceur aimable d’une petite rose poupine. Et la colère n’était pas son plus grand défaut : elle était envieuse — elle qui possédait dans des coffrets de jade et d’or tant de diamants et de perles — au point de pâlir de rage si elle voyait une ou deux gouttes de rosée sur une primevère matinale, ou quelques grains de verroterie au cou d’une pauvresse. Ajoutez que, le cœur clos à toute tendresse, elle avait réduit au désespoir les plus beaux et les plus riches princes de la terre, qui n’avaient pu la voir sans l’aimer ; on citait jusqu’à douze prétendants qui s’étaient laissés mourir du chagrin de n’avoir pu l’obtenir en mariage.
II
Une fois que, sur la pelouse, avec ses demoiselles d’honneur, elle jouait à la berlurette, — c’était un jeu fort à la mode, en ce temps, à la cour, — elle entendit deux pages se promenant dans une allée voisine derrière un buisson de syringas, parler entre eux d’un merveilleux oiseau qui ressemblait, d’après les récits des voyageurs, à un brasier rose de pierreries, envolé ! et qui avait son nid sur la plus haute cime d’une montagne sauvage au pays des Algonquins. Tout de suite, — quoiqu’elle eût, en vingt volières, des huppes, des apus, des cardulines, des améthystes, des orverts, des perruches, et des passerines fauves et roses, et des roitelets couleur de feu, et des aviranos et des rossignolettes, — elle eut envie de l’oiseau inconnu. Elle manda un prince qui, pour l’amour d’elle, séjournait à la cour depuis plus d’une année, en grande mélancolie. C’était le propre neveu de l’empereur de Trébizonde ; il était jeune et beau comme un matin de printemps ; afin de plaire à la princesse, il avait accompli les plus périlleux exploits, avait triomphé des plus rudes épreuves ; mais jamais elle ne récompensa que par des rebuffades l’amour et le dévouement qu’il ne cessait de lui témoigner.
Quand le prince fut venu :
— Seigneur, lui dit-elle, vous irez, s’il vous plaît, me chercher l’oiseau pareil à un brasier rose de pierreries, qui a son nid dans la montagne des Algonquins ! et, si vous l’apportez, je vous donnerai peut-être à baiser le bout de l’ongle de mon petit doigt.
— Oh ! madame, s’écria une demoiselle d’honneur, ne savez-vous pas que, dans sa solitude lointaine, cet oiseau est gardé par mille aigles féroces, aux serres de fer, aux becs de fer ? Ils auraient bientôt fait de mettre en pièces, fût-il le plus fort et le plus courageux des vivants, celui qui serait assez insensé pour s’approcher d’eux.
Amarante avait déjà cassé, d’une main furieuse, la tige du plus proche rosier !
— De quoi vous mêlez-vous, mademoiselle ?
Puis, se tournant vers le prince :
— Je pensais, seigneur, que vous étiez déjà parti.
Il s’inclina et s’éloigna d’un pas rapide. Telle était sa bravoure, tel était surtout son désir de mériter la récompense promise, qu’il triompha des mille aigles féroces. Peu de jours s’étant écoulés, — la montagne était peut-être moins éloignée qu’on ne le croyait, — il reparut, ayant sur le poing comme un faucon familier le merveilleux oiseau fait de pierreries vivantes. La princesse, avec un air de dédain, déclara que la petite bête ailée ne valait pas la réputation qu’on lui avait faite. Cependant elle consentit à la caresser, deux ou trois fois. Mais la cruelle oublieuse ne donna pas son ongle rose à baiser au neveu de l’empereur de Trébizonde, et même elle ne remarqua point que le vainqueur des aigles avait le front, les joues, le cou, les mains, tout déchirés et tout sanglants encore ! Il se retira, sans se plaindre, résigné.
III
Et ce ne fut pas le seul péril où elle exposa le prince. Parce qu’elle eut envie d’une émeraude sans pareille, il dut descendre dans les entrailles de la terre et triompher d’une multitude de gnomes armés de torches flambantes. Il revint, tout fumant de brûlures ! La princesse voulut bien accepter la pierre fine, mais, du petit doigt promis, il n’en fut pas question. Une autre fois elle exigea qu’il allât cueillir pour elle, dans le domaine d’un enchanteur très redouté, une fleur qui chantait comme un rossignol, et cette fleur s’épanouissait dans la clairière d’une immense forêt dont toutes les branches étaient des lances en arrêt. Il revint, percé de plus de mille coups, tout rose de blessures, presque mourant ! La princesse consentit à écouter la chanson de la fleur ; mais de dire au neveu de l’empereur : « Voici mon ongle rose », elle n’en eut garde. Et lui, il ne se plaignait pas, heureux peut-être de souffrir, même sans récompense, toujours triste et doux pour elle, si cruelle.
IV
Un matin que, dans une galerie, parmi ses demoiselles d’honneur, elle jouait au baguenaudier — c’était un jeu qui, en ce temps-là, à la cour, n’était pas moins à la mode que la berlurette, — elle entendit deux officiers du palais parler entre eux, derrière le rideau d’une porte, d’une jeune fille plus exquise que toutes les femmes et que toutes les fées ; un géant africain la tenait captive dans un château de bronze. Elle était si parfaite qu’on l’appelait la « Belle du Monde », simplement, pour exprimer qu’il n’y avait qu’elle seule de belle sur la terre. Et les officiers, pensant qu’on ne pouvait pas les ouïr, ajoutaient qu’Amarante, auprès de cette jeune personne, n’était qu’une espèce de laideron. Quatre vases de la Chine volèrent en éclats sous les petits poings furieux de la princesse ! Une vivante, plus jolie qu’elle, voilà ce qu’elle ne pouvait tolérer ! L’idée lui vint incontinent de faire périr dans les plus affreux supplices celle qui avait l’étrange impudence de l’emporter sur elle en beauté.
Elle manda le neveu de l’empereur de Trébizonde.
— Seigneur, dit-elle, vous irez, s’il vous plaît, me chercher la Belle du Monde qu’un géant africain retient captive dans un château de bronze, et, si vous la conquérez, je vous jure que, cette fois, je ne refuserai pas à vos lèvres l’ongle rose de mon petit doigt.
— Oh ! madame, s’écria une demoiselle d’honneur, ne savez-vous pas que, dans ce château lointain, la Belle du monde est gardée par mille guerriers aux têtes de lion et de tigre, qui déchirent et dévorent, en moins de temps qu’il n’en faut à un vautour pour croquer une alouette, les insensés rôdant dans le voisinage ? Une armée innombrable de héros, brandissant, au lieu de lances, la foudre et l’éclair, ne vaincraient pas ces monstres qui ne dorment jamais ! C’en est fait du prince, s’il ne refuse pas d’obéir à votre caprice.
Amarante souffleta sur les deux joues la trop pitoyable demoiselle d’honneur. Puis, se tournant vers le prince :
— Eh ! quoi, seigneur, dit-elle, vous n’êtes pas encore revenu ?
Il courba la tête et sortit. Mais ce fut seulement après une absence de plusieurs mois qu’il se montra de nouveau devant la princesse, une fois qu’elle traversait la cour du palais. Il était dans un état qui eût attendri les plus atroces cœurs ! Ses habits pendaient en lambeaux déchirés ; de profondes morsures sillonnaient toute sa chair ; un de ses bras lui manquait : il l’avait laissé sans doute dans la gueule de l’un des guerriers à tête de lion ou de tigre. Mais, l’orgueil de la victoire éclatant dans ses yeux et flottant dans sa chevelure éparse, il était superbe et magnifique ! Et, derrière lui, parmi des esclaves noirs, sur le dos d’un éléphant, il y avait un palanquin de velours jaune, aux longues franges d’or.
— Sois le bienvenu, dit la princesse Amarante, si tu amènes la Belle du Monde !
— Je l’amène, dit-il.
— Dans ce palanquin ?
— Oui.
— Hâte-toi donc de l’en faire descendre !
Le prince s’approcha de l’éléphant qui s’était mis à genoux, et le velours jaune s’étant écarté, ceux qui se trouvaient là virent, toute de neige et d’or, une si admirable personne, qu’ils en demeurèrent éblouis comme on l’est quand on regarde la gloire du soleil. La princesse Amarante poussa un cri de joie et de rage ! tant elle était heureuse d’avoir en sa puissance, pour en faire le jouet de sa haine, celle qui la bafouait par une aussi incomparable beauté. Et, soit que son horrible contentement la disposât à quelque mansuétude envers tout ce qui n’était pas la Belle du Monde, soit qu’elle ne pût enfin s’empêcher d’admirer l’obéissance et la victorieuse bravoure du prince :
— Seigneur ! s’écria-t-elle, ce n’est pas seulement mon petit doigt, c’est toute ma main, c’est toute ma personne que je vous donnerai en échange de la Belle que vous avez conquise. Vous serez le roi de mon royaume et l’époux de mon lit !
Et déjà elle faisait signe aux officiers et aux serviteurs de lui livrer la prisonnière.
Mais le prince :
— J’ai conquis la Belle du Monde, en effet, dit-il ; seulement, madame, je l’ai conquise pour moi, non pour vous ; pour mon amour, non pour votre haine. Parce que trop souvent votre barbarie, après tant de travaux où vous exposâtes ma vie, me refusa l’ongle de votre petit doigt, je ne veux pas de toute votre personne et j’emporte dans mon palais de Trébizonde celle, plus belle que vous, qui m’est aussi douce que vous me fûtes cruelle !
Là-dessus, il monta dans le palanquin dont les rideaux se refermèrent et l’énorme éléphant, prompt comme les légères antilopes, — car c’était, je pense, quelque éléphant enchanté, — disparut dans la poussière ensoleillée du chemin, tandis que la princesse Armarante, pour passer sa rage, mordait à belles dents dans les bras et les épaules de ses demoiselles d’honneur.
LA BONNE TROUVAILLE
L’employé du bureau des Objets trouvés ne manifesta pas le moindre étonnement lorsque, ayant levé la planchette de son guichet, il vit en face de lui, dans le corridor jaune et noir, un jeune homme beau comme une aurore de printemps, seulement vêtu d’un carquois d’or sur l’épaule et d’un bandeau de pourpre sur l’œil ; et ce jeune homme n’était pas seul, car il avait à son côté une dame, la mieux faite du monde, qui aurait paru tout à fait nue si elle n’avait été habillée des lys et des roses qui lui fleurissaient la peau ; mais elle avait une étoile en diamants dans les cheveux. L’employé, je l’ai dit, ne laissa voir aucune surprise ; ce ne serait pas la peine d’être un vieux Parisien, s’il fallait s’ébahir à tout propos.
Donc, il regarda les arrivants d’un air qui témoignait de la plus parfaite indifférence ; et, professionnel :
— Vous avez perdu quelque chose ? demanda-t-il.
— Oui, répondit le jeune homme vêtu d’un carquois.
— Oui, répondit la jeune dame habillée de sa peau rose et blanche.
— Vos habits, peut-être ?
— Je n’en eus jamais !
— N’aurais-je point tort d’en avoir ?
L’employé grogna :
— Venons au fait, je n’ai pas de temps à dépenser en dialogues. Qu’avez-vous perdu ?
— Je suis, tel que vous me voyez, l’Amour…
— Au fait !
— Je suis, telle que vous me voyez, la Beauté…
— Au fait !
— Nous avons perdu, dirent-ils, le respect et l’adoration que la race humaine nous avait voués.
— Hum ! hum : ce sont des choses qu’il sera sans doute difficile de retrouver. Pourtant, voyons, raisonnons. Avez-vous quelque souvenir des temps où ce malheur vous est advenu, des endroits où vous êtes allés ?
Le dieu et la déesse essayèrent en vain de dissimuler leur embarras.
— Beaucoup de jours se sont succédé et je me suis fait voir en plus d’un lieu, dit-il, depuis que je quittai la terre cythéréenne pour la ville qui s’élève dans les environs de Bougival et d’Asnières.
— Ce n’est pas hier, dit-elle, que je suis sortie des flots sous la pudeur de ma chevelure ; et il y a bien longtemps que je séjourne dans la capitale appelée Paris.
— Je me suis anuité dans les boudoirs des illustres mondaines et des cocottes sans importance.
— Je n’ai pas dédaigné de me montrer dans les bals, dans les fêtes, derrière la rampe des théâtres et des cafés-concerts.
— J’ai juré mille serments, que je n’ai pas tenus, aux pieds de tant d’amoureuses.
— Je me suis offerte, je me suis donnée, bien des fois, en des soirs de caprice et d’orageuse lassitude.
— Je me suis ravalé, pour le plaisir des caresses, jusqu’à l’oubli des saines jalousies, jusqu’à l’acceptation sacrilège des partages.
— Je me suis vendue pour des colliers de perles et d’améthystes, et pour des billets de banque avec de l’or en tas.
L’employé s’écria :
— Sacrebleu ! vous en avez fait de belles ; des personnes aussi considérables que vous l’êtes auraient dû montrer plus de retenue et ne pas mener cette vie de Polichinelles. C’est bien votre faute, avouez-le, si vous avez perdu le respect et l’adoration de la race humaine ; et, entre nous, je crois fort que vous ne les retrouverez pas. Croyez-vous que les cochers les plus désintéressés rapportent des objets de cette sorte ? Ah ! si vous aviez habité en province, dans les petites villes ou dans les villages où s’éternisent les pures fiançailles, vous auriez quelque chance de reconquérir ce qui vous manque. Mais, à Paris, après tant d’aventures… Enfin, il faut voir, prenez la peine de m’attendre un instant. Je vais faire des recherches.
Ils attendirent longtemps ; car cet employé était un homme infiniment consciencieux. Il fureta sur toutes les planchettes, dans tous les casiers, dans toutes les armoires ; il vit des lorgnettes qui avaient convoité le dessous feuilleté des jupes des danseuses et la palpitation des gorges dans le bâillement des corsages ; des éventails derrière lesquels l’hypocrisie des baisers avait promis d’éternelles tendresses ; des miroirs où s’était miré le maquillage des lèvres menteuses ; il vit, dans des portefeuilles, perdus par des clubmen, des chèques qui auraient payé des sourires, et, dans des porte-monnaie perdus par des filles, des pièces d’or quémandées entre deux râles d’extase ; et il y avait, dans le pêle-mêle de tant de diverses choses, des vertus, des pudeurs, trouvées sur des coussins de fiacre, oubliées dans des chambres d’hôtels garnis, tombées dans le ruisseau de quelque ruelle où les ramassa, avec d’autres innocences avilies, le crochet de quelque chiffonnier ; il y avait aussi des virginités d’enfant jetées à la concupiscence ignoble des vieux, et que, le lendemain, avaient balayées vers le tas d’ordures, la servante des entremetteuses ! Mais l’honnête employé ne put mettre la main sur le respect et sur l’adoration qu’avaient perdus l’Amour et la Beauté ; et il revint vers son guichet, et il dit : « Vous savez, vous pouvez en faire votre deuil, nous n’avons pas ce qu’il vous faut. »
Alors la Beauté et l’Amour montrèrent la plus extrême désolation. A quoi cela lui servirait-il, à elle, d’être le charme et l’éblouissement des yeux ; à quoi cela lui servirait-il, à lui, d’être l’unique dispensateur des seules ivresses, si l’estime et la ferveur des âmes s’écartaient d’eux désormais ? Ils étaient des dieux méprisés par leurs prêtres ! On conviendra que cette situation avait quelque chose de fâcheux.
— Que voulez-vous que j’y fasse ? dit l’employé, la plume à l’oreille ; il fallait vous conduire en honnêtes divinités.
Mais une grosse voix, rude et bonne, cria :
— Allons, allons, ne vous désespérez pas, que diable ! il y a remède à tout.
Celui qui venait d’entrer dans le corridor jaune et noir, c’était un cocher de la Compagnie ; il avait, nez trognonnant, bouche énorme, l’air d’un très doux ivrogne ; il rapportait sans doute quelque objet oublié dans sa voiture.
— Oui, reprit-il, je veux vous tirer d’affaire. Savez-vous ce que j’ai ramassé tout à l’heure, sur mes coussins ? Tenez, regardez, — ça ! les Illusions d’une pauvre petite fille, fraîche comme les fleurs et jolie comme les oiseaux, montée dans mon fiacre, hier, très joyeuse, avec un beau garçon qui la tenait par la taille ; mais elle pleurait, quand elle est descendue. Les Illusions, qui font croire à tous les mensonges, qui font voir des étoiles en plein ciel noir et des roses en plein hiver, prenez-les, emportez-les, je vous les donne ! faites-en cadeau aux hommes, remplissez-en leurs yeux, leurs cœurs, leurs têtes, et, ma parole, toute la race des imbéciles mortels vous environnera de respect et d’adoration, toi, l’Amour, comme si tu ne t’étais jamais sali de traîtrises ni de débauches, et toi, la Beauté, comme si jamais, ange ignorante des cabinets particuliers, tu n’avais, la jambe hors du pantalon, et un peu de chair, au-dessus de la jarretière, flambante au gaz, fait sauter du bout de la bottine le chapeau d’un provincial ébloui !
LA BELLE AU BOIS RÊVANT
Ce n’est pas seulement l’histoire que l’on écrit à l’étourdie, c’est la légende aussi ; et il faut bien reconnaître qu’il est arrivé fréquemment aux conteurs les plus consciencieux, les mieux informés, — Mme d’Aulnoy, le bon Perrault lui-même, — de ne pas relater les choses exactement de la façon qu’elles s’étaient passées dans le pays de la féerie. Ainsi, l’aînée des sœurs de Cendrillon ne portait pas au bal du prince, comme on l’a cru jusqu’ici, un habit de velours rouge avec une garniture d’angleterre ; elle avait une robe d’écarlate, brodée d’argent et passementée d’orfroi. Parmi les monarques de tous les pays, priés aux noces de Peau d’Ane, les uns, en effet, vinrent en chaise à porteurs, d’autres en cabriolet ; les plus éloignés montés sur des éléphants, sur des tigres, sur des aigles ; mais on a omis de nous faire savoir que le roi de Mataquin fit son entrée dans la cour du palais, assis entre les ailes d’une tarasque qui jetait par les naseaux des flammes de pierreries. Et ne croyez pas me prendre sans vert, en me demandant par qui et de quelle manière je fus éclairé sur ces points importants. J’ai connu jadis, dans une chaumine, au bord d’un champ, une très vieille femme, assez vieille pour être fée, et que j’ai toujours soupçonnée d’en être une ; comme je venais parfois lui tenir compagnie quand elle se chauffait au soleil devant sa maisonnette, elle m’avait pris en amitié, et, peu de jours avant de mourir, — ou de s’en retourner, son temps d’épreuve fini, dans le mystérieux pays des Vivianes et des Mélusines, — elle m’offrit en présent d’adieu un rouet fort ancien et fort extraordinaire ; car, chaque fois qu’on en fait tourner la roue, il se met à parler ou à chanter d’une petite voix douce, un peu chevrotante, pareille à celle d’une mère-grand qui s’égaye et bavarde ; ce qu’il dit, c’est beaucoup de jolis contes, les uns que personne ne sait, les autres qu’il sait mieux que personne ; et, dans ce dernier cas, comme il ne manque point de malice, il prend plaisir à faire remarquer et à rectifier les erreurs commises par les personnes qui se sont mêlées d’écrire ces récits. Vous voyez que j’ai de qui apprendre ! et vous seriez bien étonnés si je vous disais toutes les choses qui m’ont été révélées. Tenez, par exemple, vous vous imaginez connaître dans tous ses détails l’histoire de la princesse qui, s’étant percé la main d’un fuseau, s’endormit d’un sommeil si profond que rien ne l’en put tirer, — pas même l’eau de la reine de Hongrie dont on lui frotta les tempes, — et qui fut couchée, dans un château, au milieu d’un parc, sur un lit en broderie d’or et d’argent ? J’ai le chagrin de vous dire que vous ne savez pas du tout ou que vous savez fort mal la fin de cette aventure ; et vous ne manqueriez pas de l’ignorer toujours, si je ne me faisais un devoir de vous en instruire.
« Oui, oui, — a ronronné le Rouet, la princesse dormait depuis cent ans lorsqu’un jeune prince, poussé par l’amour et par la gloire, résolut de pénétrer jusqu’à elle et de l’éveiller. Les grands arbres, les épines et les ronces s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer. Il marcha vers le château, qu’il voyait au bout d’une grande avenue, où il entra ; et, ce qui le surprit un peu, personne de ses gens ne l’avait pu suivre, parce que les arbres s’étaient rapprochés après qu’il avait été passé. Enfin, quand il eut traversé plusieurs cours pavées de marbre, — des suisses au nez bourgeonné, à la face vermeille, dormaient à côté de leurs tasses où ils avaient encore quelques gouttes de vin, ce qui montrait assez qu’ils s’étaient endormis en buvant, — quand il eut suivi de longs vestibules, et monté des escaliers où des gardes ronflaient, la carabine à l’épaule, il se trouva dans une chambre toute dorée et il vit, sur un lit dont les rideaux étaient ouverts de tous côtés, le plus beau spectacle qu’il eût jamais vu, une princesse qui paraissait avoir quinze ou seize ans, et dont l’éclat resplendissant avait quelque chose de lumineux et de divin.
J’accorde que les choses se passèrent ainsi — c’est toujours le Rouet qui parle — et l’auteur, jusqu’à ce moment, n’a point menti avec trop d’effronterie. Mais il n’y a rien de plus faux que le reste du conte ; et je ne saurais admettre que la Belle réveillée ait regardé le prince avec des regards amoureux, ni qu’elle lui ait dit : « Est-ce vous, monseigneur ? Vous vous êtes bien fait attendre. »
Si tu veux savoir la vérité, écoute.
La princesse étendit les bras, leva la tête un peu, ouvrit ses yeux à demi, les referma, comme effrayée de la lumière, et soupira longuement, tandis que Pouffe, la petite chienne, éveillée aussi, jappait avec colère.
— Qui donc est venu, demanda enfin la filleule des fées, et qu’est-ce donc que l’on me veut ?
Le prince, à genoux, s’écria :
— Celui qui est venu, c’est celui qui vous adore et qui a bravé les plus grands périls (il se vantait un peu) pour vous tirer de l’enchantement dont vous étiez captive. Quittez ce lit où vous avez dormi cent ans, donnez-moi la main, et retournons ensemble dans la clarté et dans la vie.
Étonnée de ces paroles, elle le considéra et ne put s’empêcher de sourire : car c’était un jeune prince fort bien fait, qui avait les plus jolis yeux du monde, et qui parlait avec une voix très mélodieuse.
— C’est donc vrai, dit-elle en écartant ses cheveux, l’heure est venue où je puis être délivrée de mon si long sommeil ?
— Oui, vous le pouvez.
— Ah ! dit-elle.
— Que m’arrivera-t-il si je sors de l’ombre, si je reviens parmi les vivants ?
— Ne le devinez-vous point ? Avez-vous oublié que vous êtes la fille d’un roi ? Vous verrez accourir à votre rencontre votre peuple ravi, poussant des cris de plaisir et agitant des bannières de toutes les couleurs ; les femmes, les enfants, baiseront le bas de votre robe ; enfin vous serez la plus puissante et la plus fêtée des reines de la terre.
— Il me plaira d’être reine, dit-elle. Que m’arrivera-t-il ensuite ?
— Vous vivrez dans un palais brillant comme l’or, et, en montant les marches de votre trône, vous marcherez sur des mosaïques de diamants. Les courtisans groupés autour de vous chanteront vos louanges ; les fronts les plus augustes s’inclineront sous la grâce toute-puissante de votre sourire.
— Être louangée et obéie, ce sera charmant, dit-elle. N’aurai-je pas d’autres plaisirs ?
— Des caméristes adroites comme les fées vos marraines vous vêtiront de robes couleur de lune et de soleil, vous poudreront les cheveux, vous mettront des mouches au bord de l’œil ou au coin de la bouche ; vous aurez un grand manteau de drap d’or, traînant derrière vous.
— A la bonne heure ! dit-elle. Je fus toujours un peu coquette.
— Des pages jolis comme des oiseaux vous offriront dans des drageoirs les épices les plus fines, verseront dans votre coupe les vins sucrés dont le parfum est si doux.
— Voilà qui est fort bien ! dit-elle. Je fus toujours un peu gourmande. Seront-ce là toutes mes joies ?
— Un autre délice, le plus grand de tous, vous attend.
— Eh ! lequel ?
— Vous serez aimée !
— Par qui ?
— Par moi ! Si vous ne me jugez pas indigne de prétendre à votre tendresse…
— Vous êtes un prince de bonne mine, et votre habit vous va fort bien.
— … Si vous daignez ne pas repousser mes vœux, je vous donnerai tout mon cœur, comme un autre royaume dont vous serez la souveraine, et je ne cesserai jamais d’être l’esclave reconnaissant de vos plus cruels caprices.
— Ah ! quel bonheur vous me promettez !
— Levez-vous donc, chère âme, et suivez-moi.
— Vous suivre ? déjà ? Attendez un peu. Il y a sans doute plus d’une chose tentante parmi tout ce que vous m’offrez, mais savez-vous si, pour l’obtenir, il ne me faudrait pas quitter mieux ?
— Que voulez-vous dire, princesse ?
— Je dors depuis un siècle, c’est vrai, mais, depuis un siècle, je rêve. Je suis reine aussi, dans mes songes, et de quel divin royaume ! Mon palais a des murs de lumière ; j’ai pour courtisans des anges qui me célèbrent en des musiques d’une douceur infinie, je marche sur des jonchées d’étoiles. Si vous saviez de quelles belles robes je m’habille, et les fruits sans pareils que l’on met sur ma table, et les vins de miel où je trempe mes lèvres ! Pour ce qui est de l’amour, croyez bien qu’il ne me fait pas défaut ; car je suis adorée par un époux plus beau que tous les princes du monde et fidèle depuis cent ans. Tout bien considéré, monseigneur, je crois que je ne gagnerais rien à sortir de mon enchantement ; je vous prie de me laisser dormir.
Là-dessus, elle se tourna vers la ruelle, ramenant ses cheveux sur ses yeux, et reprit son long somme, tandis que Pouffe, la petite chienne, cessait de japper, contente, le museau sur les pattes. Le prince s’éloigna fort penaud. Et, depuis ce temps, grâce à la protection des bonnes fées, personne n’est venu troubler dans son sommeil la « Belle au Bois rêvant ».
LE VŒU MALADROIT
I
Pieds nus, les cheveux au vent, un vagabond passa sur la route, devant le palais du roi. Tout jeune, il était très beau avec ses boucles dorées, avec ses grands yeux noirs et sa bouche aussi fraîche qu’une rose après la pluie ; comme si le soleil eût pris plaisir à le regarder, il y avait sur ses haillons plus de lumière et de joie que sur les satins, les velours, les brocarts des gentilshommes et des nobles dames groupés dans la cour d’honneur.
— Oh ! qu’elle est jolie ! s’écria-t-il en s’arrêtant tout à coup.
Il avait aperçu la princesse Roselinde qui prenait le frais à sa fenêtre ; et, vraiment, il était impossible de rien voir sur la terre qui fût aussi joli qu’elle. Immobile, les bras levés vers la croisée comme vers une ouverture du ciel, par où s’offrirait le paradis, il serait resté là jusqu’au soir si un garde ne l’eût chassé d’un coup de pertuisane, avec de dures paroles.
Il s’en alla, baissant la tête. Il lui semblait maintenant que tout était sombre devant lui, autour de lui, l’horizon, la route, les arbres en fleur ; depuis qu’il ne voyait plus Roselinde, il croyait que le soleil était mort. Il s’assit sous un chêne, à la lisière du bois, et se mit à pleurer.
— Eh ! mon enfant, pourquoi vous désolez-vous ainsi ? demanda une vieille bûcheronne qui sortait de la forêt, l’échine courbée sous un tas de branches flétries.
— A quoi me servirait de vous l’apprendre ? Vous ne pouvez rien pour moi, bonne femme.
— En cela vous vous trompez, dit la vieille.
En même temps, elle se dressa, rejetant son fardeau ; ce n’était plus une bûcheronne, mais une fée belle comme le jour, habillée d’une robe d’argent, les cheveux enguirlandés de fleurs, de pierreries ; quant aux branches sèches, elles avaient pris leur vol en se couvrant de feuilles vertes, et, retournées à l’arbre d’où elles étaient chues, elles chantèrent pleines d’oiseaux.
— Oh ! madame la fée ! dit le vagabond en se mettant à genoux, ayez pitié de mon infortune. Pour avoir vu la fille du roi, qui prenait le frais à sa fenêtre, mon cœur ne m’appartient plus ; je sens que jamais je n’aimerai une autre femme qu’elle.
— Bon ! dit la fée, ce n’est pas là un grand malheur.
— Peut-il en être un plus grand pour moi ? Je mourrai si je ne deviens pas l’époux de la princesse.
— Qui t’empêche de le devenir ? Roselinde n’est pas fiancée.
— Oh ! madame, regardez mes haillons, mes pieds nus ; je suis un pauvre enfant qui mendie sur les chemins.
— N’importe ! il ne peut manquer d’être aimé, celui qui aime sincèrement ; c’est la loi éternelle et douce. Le roi et la reine te repousseront avec mépris, les courtisans feront de toi des risées, mais si ta tendresse est véritable, Roselinde en sera touchée, et, un soir que, d’avoir été chassé par les valets et mordu par les chiens, tu pleureras dans quelque grange, elle viendra, rougissante et heureuse, te demander la moitié de ton lit de paille.
L’enfant secoua la tête ; il ne croyait pas qu’un tel miracle fût possible.
— Prends garde ! reprit la fée ; l’Amour n’aime pas que l’on doute de sa puissance, et il se pourrait que tu fusses châtié d’une façon cruelle à cause de ton peu de foi. Cependant, puisque tu souffres, je veux bien venir à ton aide. Fais un vœu, je l’exaucerai.
— Je voudrais être le plus puissant prince de la terre, afin d’épouser la princesse que j’adore.
— Ah ! que ne vas-tu, sans te troubler d’un tel souci, chanter une chanson d’amour sous sa fenêtre ! Enfin, puisque je l’ai promis, il sera fait selon ton désir. Mais je dois t’avertir d’une chose : lorsque tu auras cessé d’être qui tu es encore, aucun enchanteur, aucune fée, pas même moi ! ne pourra te remettre en ton premier état ; une fois prince devenu, tu le seras pour toujours.
— Croyez-vous qu’il prendra jamais envie au royal mari de la princesse Roselinde d’aller mendier son pain sur les routes ?
— Je souhaite que tu sois heureux, dit la fée avec un soupir.
Puis, d’une baguette d’or, elle lui toucha l’épaule, et, dans une brusque métamorphose, le vagabond fut un seigneur magnifique, éblouissant de soie et de joyaux, chevauchant un étalon de Hongrie, à la tête d’un cortège de courtisans empanachés et de guerriers aux armures d’or, qui soufflaient dans des trompettes.
II
Un aussi grand prince n’était pas pour être mal reçu à la cour ; on lui fit l’accueil le plus empressé ; pendant une semaine, il y eut en son honneur des carrousels, des bals, toutes les fêtes qu’on peut imaginer. Mais ce n’était pas de ces plaisirs qu’il était occupé ! A toute heure du jour et de la nuit, il songeait à Roselinde ; quand il la voyait, il sentait son cœur déborder de délice ; quand il l’entendait parler, il croyait ouïr une musique divine, et il faillit se pâmer d’aise, une fois qu’il lui donna la main pour danser une pavane. Une chose le chagrinait un peu : celle qu’il aimait tant ne paraissait point prendre garde aux soins qu’il lui rendait : elle restait le plus souvent silencieuse, avec un air de mélancolie. Il n’en persista pas moins dans le projet de la demander en mariage ; et, comme on le pense, les royaux parents de Roselinde se gardèrent bien de refuser un parti aussi considérable. Ainsi le vagabond de naguère allait posséder la plus belle princesse du monde ! Une si extraordinaire félicité le troublait à tel point qu’il répondit au consentement du roi par des gestes extravagants peu compatibles avec la solennité de son rang, et, pour un peu, il eût dansé la pavane, devant toute la cour, tout seul. Hélas ! cette grande joie n’eut qu’une courte durée. A peine avertie de la volonté paternelle, Roselinde tomba, à demi morte, dans les bras de ses demoiselles d’honneur ; et quand elle revenait à elle, c’était pour dire, avec des sanglots, en se tordant les bras, qu’elle ne voulait pas se marier, qu’elle se tuerait plutôt que d’épouser le prince.
III
Plus désespéré qu’on ne saurait l’exprimer, le malheureux amant se précipita, en dépit de l’étiquette, dans la chambre où l’on avait transporté la princesse, et tombé sur les genoux, tendant les bras vers elle :
— Cruelle, s’écria-t-il, rétractez ces paroles qui m’assassinent !
Elle ouvrit lentement les yeux, répondit avec langueur, avec fermeté cependant :
— Prince, rien ne triomphera de ma résolution ; je ne vous épouserai jamais.
— Quoi ! vous avez la barbarie de déchirer un cœur qui est tout vôtre ! Quel crime ai-je commis pour mériter une punition semblable ? Doutez-vous de mon amour ? Craignez-vous que je ne cesse un jour de vous adorer ? Ah ! si vous pouviez lire en moi, vous n’auriez plus ni ce doute ni ces craintes. Ma passion est si ardente qu’elle me rend digne même de votre incomparable beauté. Et si vous ne vous laissez point émouvoir par mes plaintes, je ne trouverai que dans le trépas un remède à mes maux ! Rendez-moi l’espoir, princesse, ou bien je m’en vais mourir à vos pieds.
Il ne borna point là son discours : il dit toutes les choses que la plus violente douleur peut inspirer à un cœur épris ; si bien que Roselinde ne laissa pas d’être attendrie, mais point de la façon qu’il eût voulu.
— Malheureux prince, dit-elle, si ma pitié, à défaut de ma tendresse, peut vous être une consolation, je vous l’accorde volontiers. Je suis d’autant plus portée à vous plaindre, que j’endure moi-même le tourment qui vous navre.
— Que voulez-vous dire, princesse ?
— Hélas ! si je refuse de vous épouser, c’est parce que j’aime d’un amour sans espérance un vagabond qui passa un jour, pieds nus, les cheveux au vent, devant le palais de mon père, et qui m’a regardée, et n’est pas revenu !
ISOLINE-ISOLIN
I
Il arriva une fois que deux fées se rencontrèrent sur la lisière d’une forêt auprès d’une grande ville ; l’une d’elles, qui se nommait Urgande, était de fort maussade humeur parce qu’on avait négligé de la convier aux fêtes données pour le baptême de la fille du roi ! mais l’autre, — elle se nommait Urgèle, — éprouvait toute la satisfaction possible parce qu’on l’avait priée à ces belles réjouissances ; et, chez les fées, c’est comme chez les hommes : on est bon quand on est content, méchant quand on est triste.
— Eh ! bonjour, ma sœur, dit Urgèle.
— Bonjour, ma sœur, grogna Urgande. Je suppose que vous avez eu beaucoup de plaisir chez votre ami le roi de Mataquin.
— Plus de plaisir qu’on ne saurait dire ! Les salles étaient si bien illuminées que l’on se serait cru dans notre palais souterrain où les murs sont de pierreries et les plafonds de cristal ensoleillé ; on a servi les mets les plus délicats dans des assiettes d’or, sur des nappes de dentelle ; on a versé dans des coupes en forme de lys des vins si parfumés et si doux que je pensais boire du miel dans des fleurs ; et, après le repas, de jeunes garçons et de belles demoiselles, si légers et si bien vêtus de soies de toutes les couleurs qu’on les prenait pour des oiseaux de paradis, ont dansé des danses qui étaient les plus jolies du monde.
— Oui, oui, j’ai entendu d’ici les violons. Et sans doute, pour reconnaître une aussi agréable hospitalité, vous avez fait à la petite princesse, votre filleule, des dons fort précieux ?
— Cela va de soi, ma sœur ! la princesse sera belle comme le jour ; quand elle parlera, ce sera comme un chant de fauvette ; quand elle rira, ce sera comme une rose épanouie ; enfin, il n’est pas de perfections dont je ne lui aie fait présent ; et, lorsqu’elle viendra en âge d’être mariée, elle épousera un prince si beau et si amoureux que jamais on n’en aura vu d’aussi charmant ni d’aussi épris.
— A merveille ! dit Urgande en grinçant des dents. Je veux, moi aussi, me montrer généreuse envers votre filleule.
— Oh ! ma sœur, ne lui faites pas quelque don fatal ! Ne prononcez pas quelque terrible parole, que vous ne pourriez point rétracter ! Si vous aviez vu la petite princesse dans son berceau, si mignonne et si frêle, semblable à un oiselet sans plume, si elle vous avait souri avec ses yeux couleur de bleuet et sa bouche couleur d’églantine, vous seriez tout attendrie et n’auriez pas le cœur de lui vouloir du mal.
— Oui, mais je ne l’ai point vue ! Elle sera donc belle comme le jour, puisqu’aucune fée ne saurait empêcher ce qu’une autre fée a résolu ; elle aura la voix douce comme celle des fauvettes et la lèvre épanouie comme les roses, elle épousera le plus beau et le plus amoureux des princes ; seulement…
— Seulement ? répéta Urgèle pleine d’inquiétude.
— Seulement, dès qu’elle sera mariée, le soir même de ses noces, elle cessera d’être fille pour devenir garçon !
Vous pensez si la bonne marraine se montra épouvantée de cette prophétie. Elle pria, elle supplia, mais Urgande ne voulut rien entendre et s’enfonça dans la terre avec un ricanement qui fit peur à tous les oiseaux de la forêt. Urgèle continua son chemin, la tête basse, en se demandant comment elle garantirait sa filleule d’un aussi fâcheux accident.
II
A seize ans, la princesse Isoline était si belle que, par toute la terre, il n’était bruit que de sa beauté ; ceux qui la voyaient ne pouvaient se défendre de l’adorer, et ceux qui ne la voyaient point ne laissaient pas d’en être épris à cause de ce que publiait la renommée. De sorte que, de tous les pays, des ambassadeurs venaient à la cour de Mataquin demander la main de la princesse pour les plus riches et les plus puissants monarques. Hélas ! le roi et la reine, avertis de l’avenir promis à leur enfant, ne savaient que répondre ; il eût été imprudent de marier une demoiselle qui, la nuit de ses noces, devait être si étrangement métamorphosée. Ils congédiaient les ambassadeurs avec beaucoup d’égards, sans consentement ni refus, et se désolaient autant qu’il est possible. Quant à Isoline, à qui l’on avait laissé ignorer son cruel destin, elle se souciait fort peu d’être épousée ou non ; son innocence ne s’inquiétait pas de cela ; pourvu qu’on la laissât jouer avec sa poupée et avec son petit chien dans les allées du jardin royal, où les oiseaux lui disaient : « Votre voix est plus douce que la nôtre », où les roses lui disaient : « Nous sommes moins roses que vos lèvres », elle se montrait satisfaite, ne demandait pas autre chose ; elle était comme une petite fleur qui ne sait pas qu’elle doit être cueillie.
Mais un jour qu’elle était occupée à nouer une tige de liseron au cou de son bichon qui jappait d’aise, elle entendit un grand bruit sur la route voisine ; elle leva les yeux, elle vit un cortège magnifique en marche vers le palais, et, à la tête du cortège, sur un cheval blanc secouant sa crinière, il y avait un jeune seigneur qui avait si bonne façon, avec une beauté si éclatante, qu’elle en eut la vue éblouie et le cœur tout troublé. « Ah ! qu’il est aimable ! » pensa-t-elle ; et, songeant pour la première fois à de telles choses, elle s’avoua que, s’il avait l’intention de la demander en mariage, elle n’en éprouverait aucun déplaisir.
Le jeune seigneur, cependant, par-dessus la haie fleurie, avait aperçu Isoline ; il s’arrêta, charmé aussi.
— Veuillent les bonnes fées, s’écria-t-il, que vous soyez la fille du roi de Mataquin ! car je viens pour l’épouser, et il n’y a rien sur la terre d’aussi charmant que vous.
— Je suis la princesse Isoline, dit-elle.
Ils ne parlèrent plus, se regardant toujours ; à partir de ce moment, ils s’aimèrent d’une tendresse si ardente qu’il n’y a pas de mots pour l’exprimer.
III
On juge de l’embarras où se trouvèrent le roi et la reine ! Ce n’était pas à des ambassadeurs, cette fois, qu’il fallait répondre, mais à leur fille elle-même, suppliant, pleurant, jurant qu’elle ferait une maladie si on ne la mariait avec son amoureux, et qu’elle en mourrait à coup sûr. D’autre part, le prince Diamant n’était pas de ceux qu’il est facile d’évincer ; il était fils de l’empereur de Golconde, il pouvait mettre en campagne contre ses ennemis quatre ou cinq armées dont une seule eût suffi à ravager plusieurs royaumes ; il y avait donc tout à craindre de sa colère, et il ne manquerait pas de s’irriter grandement si la princesse lui était refusée. L’instruire du sort affreux réservé à Isoline, ce n’était pas pour sortir de gêne ; il n’aurait pas ajouté foi à un récit aussi peu vraisemblable, aurait cru qu’on voulait se moquer de lui. Si bien qu’attendris par leur fille et s’effrayant du prince, le roi et la reine en vinrent à se demander s’ils ne feraient pas aussi bien de laisser aller les choses comme si aucun désastre n’en devait résulter ; il se pouvait, d’ailleurs, que la fée Urgande, après tant d’années, eût renoncé à sa vengeance. Enfin, non sans beaucoup d’hésitations, d’excuses, de retards, ils consentirent à l’hymen des deux amants, et jamais on n’avait vu, même dans une noce royale, de mariée plus belle, ni de plus heureux marié.
IV
A vrai dire, le roi et la reine étaient loin de se sentir tranquilles ; après la fête, quand ils se furent retirés dans leur appartement, il leur fut impossible de dormir. A tout instant ils craignaient d’entendre des cris, des enfoncements de portes, de voir apparaître le prince fou de désespoir et d’épouvante. Mais rien ne troubla le calme nocturne ; ils se rassurèrent peu à peu : sans doute ils avaient eu raison de penser que la mauvaise fée avait rétracté sa prophétie ; le lendemain des noces, ils entrèrent sans trop d’inquiétude dans la salle du trône, où les nouveaux époux ne tarderaient pas, selon la coutume, à venir s’agenouiller sous la bénédiction royale et paternelle.
La porte s’ouvrit.
— Ma fille ! s’écria le roi plein d’horreur.
— Isoline ! gémit la mère.
— Non plus votre fille, mais votre fils, mon père ! non plus Isoline, mais Isolin, ma mère.
Et, en parlant ainsi, le nouveau prince, charmant, fier, l’épée au côté, retroussait sa moustache avec un air de défi.
— Tout est perdu ! disait le roi.
— Hélas ! disait la reine.
Mais Isolin, se tournant vers la porte, et la voix adoucie :
— Allons, venez, dit-il, ma chère Diamantine ! Pourquoi tremblez-vous ainsi ? Je vous en voudrais de votre rougeur, si elle ne vous faisait plus belle.
Car, en même temps que la princesse était devenue garçon, le prince était devenu fille ; c’est ainsi que, grâce à la bonne Urgèle, fut déçue la vengeance de la méchante fée.
LE MIROIR
I
C’était dans un royaume où il n’y avait pas de miroir. Tous les miroirs, ceux qu’on met sur les murs, ceux qu’on tient à la main, ceux qu’on porte à la ceinture, avaient été cassés, réduits en miettes sur l’ordre de la reine ; si on avait découvert la plus petite glace dans n’importe quel logis, elle n’eût pas manqué d’en faire périr les habitants au milieu des plus affreux supplices. Quant aux motifs de ce caprice bizarre, je peux bien vous les dire. Laide au point que les pires monstres auraient paru charmants auprès d’elle, la reine ne voulait pas être exposée, lorsqu’elle allait par la ville, à rencontrer son image, et, se sachant horrible, ce lui était une consolation de songer que les autres du moins ne se voyaient pas jolies. Vous pensez bien que les jeunes filles et les jeunes femmes de ce pays n’étaient point satisfaites du tout. A quoi sert d’avoir les plus beaux yeux du monde, une bouche aussi fraîche que les roses, et de se mettre des fleurs dans les cheveux, si l’on ne peut considérer ni sa coiffure, ni sa bouche, ni ses yeux ? Pour ce qui était de s’aller mirer dans les ruisseaux et dans les lacs, il n’y fallait pas compter ; on avait caché sous des dalles bien jointes les rivières et les étangs de la contrée ; on tirait l’eau de puits si profonds qu’il n’était point possible d’en apercevoir la liquide surface, et non dans des seaux où il y aurait eu place pour le reflet, mais dans des écuelles presque plates. La désolation allait donc au delà de ce qu’on peut imaginer, surtout chez les personnes coquettes qui n’étaient pas plus rares dans ce pays que dans les autres ; et la reine n’avait garde d’y compatir, bien contente au contraire que ses sujettes trouvassent presque autant de déplaisir à ne point se connaître qu’elle eût éprouvé elle-même de fureur à se voir.
II
Cependant il y avait, dans un faubourg de la ville, une jeune fille appelée Jacinthe qui était un peu moins chagrine que les autres, à cause d’un amoureux qu’elle avait. Quelqu’un qui vous trouve belle et ne se lasse jamais de vous le dire, peut tenir lieu d’un miroir.
— Quoi ? vraiment ? demandait-elle, la couleur de mes yeux n’a rien qui puisse déplaire ?
— Ils sont pareils à des bluets où serait tombée une claire goutte d’ambre.
— Je n’ai point la peau noire ?
— Sachez que votre front est plus pur que le mica de la neige ; sachez que vos joues sont comme des roses pâles et cependant rosées !
— Que dois-je penser de mes lèvres ?
— Qu’elles sont pareilles à une framboise ouverte.
— Et de mes dents, s’il vous plaît ?
— Que les grains de riz, aussi fins qu’elles, ne sont pas aussi blancs.
— Mais pour ce qui est de mes oreilles, n’ai-je pas lieu d’être inquiète ?
— Oui, s’il est inquiétant d’avoir parmi les légers cheveux qui se mêlent deux menus coquillages compliqués comme des œillets nouvellement éclos.
C’est ainsi qu’ils parlaient, elle charmée, lui plus ravi encore, car il ne disait pas un mot qui ne fût la vérité même ; ce qu’elle avait le plaisir d’entendre vanter, il avait le délice de le voir. Tant et si bien que leur tendresse mutuelle devenait d’heure en heure plus vive. Le jour où il demanda si elle consentait à le prendre pour mari, elle rougit, certainement, mais ce ne fut point d’effroi ; les gens qui, voyant son sourire, auraient cru qu’elle se moquait avec la pensée de dire non, se seraient grandement trompés. Le malheur fut que la nouvelle du mariage vint jusqu’aux oreilles de la méchante reine, dont c’était la seule joie de troubler celle des autres ; et Jacinthe, plus que toutes, en était détestée, étant la plus belle de toutes.
III
Comme elle se promenait, peu de temps avant les noces, dans le verger, une vieille femme s’approcha d’elle, demandant l’aumône, puis, tout à coup, recula avec un cri, comme quelqu’un qui a failli marcher sur un crapaud.
— Ah ! ciel ! qu’ai-je vu !
— Qu’avez-vous, ma bonne femme, et qu’est-ce que vous avez vu ? Parlez.
— La plus laide chose de la terre !
— A coup sûr, ce n’est point moi, dit Jacinthe en souriant.
— Hélas ! si, pauvre enfant, c’est vous. Il y a bien longtemps que je suis au monde, mais jamais encore je n’avais rencontré une personne aussi affreuse que vous l’êtes.
— Je suis laide, moi ?
— Cent fois plus qu’on ne saurait l’exprimer.
— Quoi ! mes yeux ?…
— Ils sont gris comme la poussière, mais ce ne serait rien si vous ne louchiez pas de la façon la plus désagréable.
— Ma peau…
— On dirait que vous avez frotté de charbon pilé votre front et vos joues.
— Ma bouche…
— Elle est pâle comme une vieille fleur d’automne.
— Mes dents…
— Si la beauté des dents était d’être larges et jaunes, je n’en connaîtrais pas de plus belles que les vôtres !
— Ah ! du moins, mes oreilles…
— Elles sont si grandes, si rouges et si poilues, sous vos cheveux de filasse, qu’on ne peut les regarder sans horreur. Je ne suis point jolie, moi-même, et cependant je pense que je mourrais de honte, si j’en avais de telles !
Là-dessus la vieille femme — ce devait être quelque méchante fée amie de la méchante reine, — s’enfuit en jetant un mauvais éclat de rire, tandis que Jacinthe se laissait choir, tout en pleurs, sur un banc, entre deux pommiers.
IV
Rien ne fut capable de la divertir de son affliction. « Je suis laide ! Je suis laide ! » répétait-elle toujours. C’était en vain que son fiancé l’assurait du contraire, avec les plus grands serments. « Laissez-moi ! vous mentez, par miséricorde. Je comprends tout à présent. Ce n’est pas de l’amour que vous ressentez pour moi, c’est de la pitié ! La mendiante n’avait aucun intérêt à me tromper ; pourquoi l’eût-elle fait ? Il n’est que trop vrai : je suis vilaine. Je ne conçois pas que vous puissiez seulement endurer mon aspect. » Pour la détromper, il imagina de faire venir beaucoup de gens auprès d’elle ; chaque homme déclarait que Jacinthe était faite à souhait pour le plaisir des yeux ; même plusieurs femmes en dirent autant, d’une façon un peu moins affirmative. Tout cela ne faisait que blanchir ; la pauvre enfant s’obstinait dans la conviction qu’elle était un objet d’épouvante ; « vous vous entendez pour m’en faire accroire ! » et, comme l’amoureux la pressait de fixer malgré tout le jour de leur mariage : « Moi, votre femme ! s’écria-t-elle, jamais ! Je vous chéris trop tendrement pour vous faire don d’une chose aussi affreuse que je suis. » Vous devinez quel fut le désespoir de ce jeune homme si sincèrement épris. Il se jeta à genoux, il pria, il supplia ; elle répondait toujours la même chose : « Qu’elle était trop laide pour se marier. » Que faire ? le seul moyen de démentir la vieille, de prouver la vérité à Jacinthe, c’eût été de lui mettre un miroir devant les yeux. Mais, de miroir, dans tout le royaume, il n’y en avait point ; et la terreur inspirée par la reine était si grande, qu’aucun artisan n’eût consenti à en faire un. « Eh bien, j’irai à la cour ! dit enfin le fiancé. Si barbare que soit notre maîtresse, elle ne pourra manquer d’être émue par mes larmes et par la beauté de Jacinthe ; elle rétractera, ne fût-ce que pour quelques heures, l’ordre cruel d’où vient tout le mal. » Ce ne fut pas sans peine que l’on décida la jeune fille à se laisser conduire au palais ; elle ne voulait pas se montrer, étant si laide ; et puis, à quoi servirait un miroir, sinon à la convaincre davantage encore de son irrémédiable malheur ! Pourtant elle finit par consentir, voyant que son ami pleurait.
V
— Çà, qu’est-ce ? dit la méchante reine. Qui sont ces gens, et que me veut-on ?
— Majesté, vous avez devant vous le plus déplorable amant qui soit sur toute la terre.
— Voilà une bonne raison pour me venir troubler !
— Ne soyez pas impitoyable.
— Eh ! qu’ai-je à faire dans vos chagrins d’amour ?
— Si vous permettiez qu’un miroir…
La reine s’était levée, frémissante de colère.
— On a osé parler de miroir, dit-elle en grinçant des dents.
— Ne vous courroucez point, Majesté, de grâce ! et daignez m’entendre. Cette jeune fille, que vous voyez devant vous, si fraîche et si jolie, est tombée dans la plus étrange erreur ; elle s’imagine qu’elle est laide…
— Eh bien ! dit la reine avec un rire féroce, elle a raison ! car je ne vis jamais, j’imagine, de plus épouvantable objet.
Jacinthe, à ce mot, crut qu’elle mourrait de tristesse. Le doute n’était plus possible, puisque aux yeux de la reine, comme à ceux de la mendiante, elle était si laide en effet. Lentement elle baissa les paupières, tomba sur les marches du trône, pâmée, l’air d’une morte. Mais l’amant, lui, en entendant la cruelle parole, ne se montra point résigné ; il cria violemment que Sa Majesté était folle, à moins qu’elle n’eût quelque raison pour mentir de la sorte. Il n’eut pas le temps d’ajouter un mot ! des gardes l’avaient empoigné, le maintenaient solidement ; et, sur un signe de la reine, quelqu’un s’avança, qui était le bourreau ; il était toujours à côté du trône, parce qu’on pouvait, à chaque instant, avoir besoin de lui.
— Fais ton devoir, dit la reine en désignant celui qui l’avait insultée.
Le bourreau leva tranquillement un large glaive, tandis que Jacinthe, ne sachant où elle était, tâtonnant l’air de ses mains, ouvrait un œil languissamment… et alors deux cris retentirent, bien différents l’un de l’autre ; un cri de joie car, dans le bel acier nu, Jacinthe s’était vue, si délicieusement jolie ! et un cri d’angoisse, un râle, parce que la laide et méchante reine rendait l’âme, de honte et de colère de s’être vue aussi dans l’imprévu miroir.
LA PRINCESSE OISELLE
I
Quoiqu’elle fût de très petite taille et qu’on l’eût volontiers prise pour la sœur aînée de sa poupée, la fille du roi de l’Ile d’Or était la plus jolie princesse de la terre ; quand il la vit en âge d’aimer et d’être aimée, son père lui demanda si elle se sentait de la répugnance pour le mariage.
— Oh ! non pas, dit-elle.
— Je vais donc inviter à des carrousels et à des bals tous les jeunes princes des environs afin que vous puissiez faire un choix digne de vous et de moi-même.
— Gardez-vous bien, mon père, de recevoir tant de princes à la cour ! Cela vous occasionnerait beaucoup de dépense, inutilement. Il y a longtemps que j’ai un ami par amour, et je n’aurai plus rien à désirer si vous me donnez pour mari le rossignol qui ramage tous les soirs dans le rosier grimpant de ma fenêtre.
Le roi, comme on pense, eut beaucoup de peine à garder le sérieux qui convient aux têtes couronnées. Sa fille voulait épouser un oiseau ! Il aurait un gendre emplumé ! Et c’était dans un arbre sans doute, ou dans une cage, que l’on ferait la noce ? Ces moqueries affligèrent cruellement la princesse, qui se retira le cœur gros ; et, le soir, accoudée à sa fenêtre, tandis que le rossignol préludait parmi l’épine en fleur :
— Ah ! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se réjouir, car mon père ne veut pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit :
— Ne vous mettez pas en peine, ma princesse ; tout ira bien, puisque nous nous aimons.
Et il la consola en lui chantant les belles chansons qu’il savait.
II
Sur ces entrefaites, il arriva que trois géants (c’étaient des magiciens très fameux), vinrent mettre le siège devant la capitale du royaume de l’Ile d’Or. Pour être redoutables, ils n’avaient pas besoin d’être suivis d’une armée, tant ils étaient robustes et cruels. Ils s’avancèrent seuls jusqu’à la muraille, et firent savoir, en parlant d’une voix de tempête, que si, avant trois jours, on ne leur livrait pas la ville, ils la démoliraient pierre à pierre après avoir massacré tous ses habitants ; et ce qu’ils disaient, ils n’auraient pas manqué de le faire. L’épouvante fut si grande que toutes les mères couraient à travers les rues, serrant contre elles leurs enfants en pleurs, comme des sarigues qui emportent leurs petits ; parmi les courtisans, il y en avait beaucoup qui se demandaient s’ils ne feraient pas sagement de s’aller soumettre aux trois magiciens ; car il est plus glorieux que prudent de rester fidèle au moins fort.
Pour se tirer de péril, le roi s’avisa d’un moyen : il envoya des courriers à tous les princes des environs, avec mission d’annoncer qu’il donnerait sa fille en mariage à celui qui le délivrerait des géants. Mais les princes, jugeant la lutte inégale, se gardèrent bien d’entrer en campagne, si séduisante que fût la récompense promise ; de sorte que, un peu avant le soir du troisième jour, tout le monde s’attendait à périr dans les décombres de la ville, lorsque quelques personnes, guettant du haut de la muraille, virent les trois géants sortir avec des gestes de douleur et d’effroi de la tente où ils faisaient la sieste, et s’enfuir, en hurlant, comme des fous.
La joie générale fut d’autant plus grande que plus grand avait été le désespoir ; cependant, on se perdait en conjectures sur la cause d’une délivrance si imprévue.
— Mon père, dit la petite princesse, c’est à l’oiseau que j’aime qu’il faut rendre grâce de cet heureux événement. Il est entré, en voletant, sous la tente de vos ennemis, et, de son bec, pendant qu’ils dormaient, il leur a crevé les yeux. Je pense que vous tiendrez votre promesse et que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier grimpant.
Mais le roi, — soit qu’il jugeât peu véritable le récit de la princesse, soit que, malgré le service rendu, il lui répugnât, décidément, d’être le beau-père d’un oiseau, — pria sa fille de ne pas lui rompre davantage la tête ; même il lui tourna le dos, de fort méchante humeur.
Le soir, tandis que le rossignol préludait dans les fleurs et les feuilles :
— Ah ! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se réjouir ; car mon père, bien que vous l’ayez délivré des géants, ne veut pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit :
— Ne vous mettez pas en peine, ma princesse ; tout ira bien, puisque nous nous aimons.
Et il la consola en lui chantant de nouvelles chansons qu’il avait composées.
III
A quelque temps de là, le trésorier du palais disparut sans que personne pût savoir où il s’était enfui, et l’on trouva vide le grand coffre de cèdre et d’or qui contenait naguère tant de rubis, de diamants et de perles. Le roi, assez avare de son naturel, se montra fort chagrin d’avoir été dépouillé de la sorte ; encore qu’il eût beaucoup d’autres trésors, il ne cessait de se plaindre comme un mendiant à qui on aurait dérobé tous les sous amassés en dix ans de « la charité, s’il vous plaît, » et de « Dieu vous le rende ! » Il fit crier par des hérauts, dans les royaumes des environs, qu’il donnerait sa fille en mariage à celui qui, prince ou non, découvrirait le voleur et rapporterait les pierreries. Cela ne servit de rien ; beaucoup de jours se passèrent, on n’eut point de nouvelles du trésorier ni du trésor. Mais, un matin, comme le roi soulevait avec mélancolie le couvercle du coffre, il poussa un cri de joie ! toutes les perles étaient là, et tous les rubis, et tous les diamants ! Vous eussiez dit, tant il s’y allumait de clartés, que la chambre était pleine d’étoiles.
On imagine aisément la satisfaction du roi ; cependant, il aurait bien voulu connaître la personne qui avait rapporté les pierreries.
— Mon père, dit la princesse, c’est à l’oiseau que j’aime qu’il faut rendre grâce de cet heureux événement. Il avait guetté et suivi le voleur, il savait où le trésor était enfoui. Pendant bien des nuits, pendant bien des jours, avec beaucoup de peine, — portant un rubis dans sa patte gauche, une perle dans sa patte droite, un diamant dans son bec, — il a voyagé de la cachette au coffre ; je lui tenais la fenêtre ouverte pendant votre sommeil ou lorsque vous étiez à la chasse. Je pense que vous tiendrez votre promesse et que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier grimpant.
Mais le roi n’était pas moins obstiné qu’avare. Comme les gens qui sont dans leur tort, il prit le parti de se fâcher, et déclara à sa fille qu’il l’enfermerait dans une tour si elle lui reparlait jamais de mariage avec un tel mari.
Le soir, tandis que le rossignol préludait sous les branches pâles de lune :
— Ah ! bel oiseau que j’adore, dit-elle, il n’est plus temps de se réjouir ; car, mon père, bien que vous lui ayez rendu son trésor, ne veut pas consentir à nos épousailles.
Le rossignol répondit :
— Ne vous mettez pas en peine, ma princesse ; tout ira bien, puisque nous nous aimons.
Et il la consola en lui chantant de nouvelles chansons qu’il avait composées pour elle et étaient les plus douces qu’elle eût jamais ouïes.
IV
Il ne la consola pas si bien qu’elle ne fût prise de langueur, à cause de son amour déçu, et ne vînt à mourir. Pour la porter au sépulcre royal, on la mit sur une jonchée d’œillets blancs et de roses blanches, où elle était plus blanche que les fleurs ; suivi d’une foule en larmes, le roi marchait à côté de la civière parfumée, en poussant des cris déchirants, qui eussent ému un cœur de marbre. Comme on était arrivé au cimetière, et qu’on se disposait à mettre dans la tombe la jolie trépassée, un rossignol ramagea, perché sur une branche de bouleau.
— Roi ! que donnerais-tu à celui qui te rendrait vivante la princesse que tu pleures ?
— A qui me la rendrait, s’écria le roi, je la donnerais elle-même, je le jure, et avec elle la moitié de mon royaume !
— Conserve tout ton royaume ! Ta fille me suffit. Mais donne-toi bien garde de manquer à ton serment.
Après ces mots, le rossignol descendit de l’arbre, se posa sur le menton de la morte, et l’on vit que, du bout du bec, il lui mettait un brin d’herbe entre les lèvres. C’était un brin de l’herbe qui fait revivre.
La princesse ressuscita tout de suite.
— Ah ! mon père, dit-elle, je pense que vous tiendrez votre promesse enfin, et que vous me permettrez d’avoir pour mari le rossignol du rosier grimpant.