CHAMPFLEURY

LES CHATS

HISTOIRE—MŒURS—OBSERVATIONS
—ANECDOTES—

Illustré de 52 dessins
PAR EUGÈNE DELACROIX, VIOLLET-LE-DUC,
MÉRIMÉE, MANET,
PRISSE-D'AVENNES, RIBOT, KREUTZBERGER, MIND,
OK'SAI, ETC.

PARIS

J. ROTHSCHILD, ÉDITEUR

43, RUE SAINT-ANDRÉ-DES-ARTS, 43

1869

Tous droits réservés

[PRÉFACE]

A mon ami Jules Troubat.

I.

Il peut paraître singulier que de longues études soient consacrées à un simple individu, au chat, qui, quoique résumant une partie des facultés des félins, ne saurait cependant donner une idée complète des êtres plus considérables de la même race; mais les habitudes sédentaires de l'animal permettent à l'homme de cabinet de l'étudier à tout instant, sans interrompre son travail. De l'atelier des alchimistes, le chat a passé chez les écrivains; il fait partie de leur modeste intérieur, & il offre ceci de particulier avec les gens de lettres, qu'il a presque autant de détracteurs que si, lui-même, le chat écrivait.

Comme tous les êtres qui provoquent les caresses, qui en donnent & en reçoivent, comme les femmes, si le chat a été beaucoup aimé par les uns, il ne lui a pas été pardonné par les autres, surtout par les métaphysiciens.

Beaucoup avoueraient, avec le père Bougeant, dans le livre peu amusant de l'Amusement philosophique sur le langage des bêtes, que «les bêtes ne sont que des diables,» & qu'à la tête de ces diables marche le chat.

Descartes fait de tout animal un automate. Pour combattre cette affirmation, il faudrait déployer un grand attirail de métaphysique vers lequel je ne me sens pas porté. Je préfère d'autres natures d'esprits: Aristote, Pline, Plutarque, Montaigne, qui assoient leurs doutes sur des faits, prouvés par la raison & l'observation.

Les naturalistes, ceux sur lesquels il est commode au bon sens de s'appuyer, tiennent pour l'intelligence chez les animaux, à commencer par le père de l'histoire naturelle.

«L'ensemble de la vie des animaux, dit Aristote, présente plusieurs actions qui sont des imitations de la vie humaine. Cette exactitude, qui est le fruit de la réflexion, est encore plus sensible chez les petits animaux que chez les grands.»

Nous voilà loin des automates de Descartes.

Avec Montaigne on n'a que l'embarras du choix. Les Essais sont le plus riche arsenal en faveur de l'intelligence des animaux. Presque à chaque page, Montaigne se plaît à rabattre le caquet de l'homme.

«C'est par vanité, dit-il, que l'homme se trie soy mesme & sépare de la presse des aultres créatures, taille les parts aux animaulx ses confrères & compaignons, & leur distribue telle portion de facutz & de forces que bon luy semble.»

Les animaux confrères de l'homme, voilà ce qu'écrivait ce sceptique qui a fait passer tant de hardiesses sous le couvert de la bonhomie.

Montaigne accorde la prudence aux abeilles, le jugement aux oiseaux; pour lui, l'araignée qui file sa toile, délibère, pense & décide. Cette prudence, ce jugement, ces délibérations, ces pensées, ces décisions, demanderaient aux métaphysiciens qui ne connaissent guère les animaux des volumes de controverse.

Ces songe-creux qui ne regardent ni le ciel ni les étoiles se sont rarement inquiétés de ceci: à quoi pense l'animal qui pense?

Heureusement, il existe des esprits méditatifs & observateurs, avides d'indépendance, qui, frappés de l'indépendance de certains animaux, entrent en communication directe avec eux, étudient leurs mœurs, amassent des faits inconnus aux naturalistes enfermés dans leurs laboratoires & arrivent à d'audacieuses conclusions qu'ils se font pardonner par leur caractère, leur vie, leur science & leurs vertus.

On ne niera pas l'autorité scientifique d'Audubon le naturaliste, vivant dans les forêts d'Amérique, qui couronne sa vie par les Scènes de la nature. Esprit positif, que le souvenir de la nature rend parfois éloquent, activité au service d'un cerveau intelligent, Audubon a marqué chacune de ses paroles au coin de la vérité; tout ce qu'il dit, on peut le croire, tant ses récits sont présentés loyalement.

Le naturaliste américain est de la race des Franklin, moraliste, croyant éclairé. Et cependant cet esprit élevé est arrivé à l'idée que les animaux peuvent avoir le sens de la Divinité.

Étudiant deux corbeaux voltigeant librement dans l'air, voilà ce que dit Audubon:

«Que je voudrais pouvoir rendre cette variété d'inflexions musicales au moyen desquelles les corbeaux s'entretiennent tous deux, durant leurs tendres voyages; ces sons, je n'en doute pas, expriment la pureté de leur attachement conjugal continué ou rendu plus fort par de longues années d'un bonheur goûté dans la société l'un de l'autre. C'est ainsi qu'ils se rappellent le doux souvenir des jours de leur jeunesse; qu'ils se racontent les événements de leur vie; qu'ils dépeignent tant de plaisirs partagés, & que peut-être ils terminent par une humble prière à l'Auteur de leur être, pour qu'il daigne les leur continuer encore[1]

[1] Audubon, Scènes de la nature dans les États-Unis. 2 vol. in-8º. Paris, 1837.

Je n'insiste pas sur ce qui pourrait être paradoxe chez tout autre que le grand naturaliste américain. C'en est assez sur l'intelligence des animaux. J'en reviens aux chats: il me reste à dire comment, ayant beaucoup vécu en leur société depuis mon enfance, l'idée me vint de ces études.

II.

Une des choses qui me surprit le plus dans les révélations qu'amena la révolution de 1848 fut qu'il avait été accordé sur les fonds secrets du ministère de l'intérieur cinquante mille francs à l'auteur de l'Anatomie des chats.

Qu'il y ait en politique des hommes qui rompent leurs serments & trahissent leurs anciens maîtres, rien de surprenant. On paye leurs bassesses par de l'argent, leur déshonneur par des honneurs, cela se voit & s'est vu de tout temps; mais sur la liste de pensions des plumes aux gages des ministres, trouver un écrivain gratifié de cinquante mille francs pour s'être occupé des chats, voilà ce qui m'étonna considérablement en parcourant les listes de la terrible Revue rétrospective.

L'heureux mortel favorisé si libéralement par le gouvernement de Louis-Philippe s'appelait Strauss-Durckheim. Il est mort actuellement, & je dois dire que c'était un Allemand d'une véritable science, qui, après avoir passé sa vie dans l'étude & la retraite, donnait, en échange de cette grosse somme de cinquante mille francs, des ouvrages[2] dans lesquels le chat est traité en roi de la création.

[2] Entre autres la Théologie de la nature, par Strauss-Durckheim. 3 vol. in-8º. 1852.

Sa Monographie du chat, plus particulièrement, est appuyée sur des planches où les muscles, les nerfs, le squelette de l'animal, sont étudiés avec soin.

Ce qu'a fait le savant docteur pour l'anatomie, je le tente pour l'histoire des mœurs des chats; mais c'est au public que je demande une subvention, & s'il ne souscrit pas pour cinquante mille francs à la mise en vente, les fonds que chaque lecteur me fera passer par le canal de mon éditeur ne sont pas de ceux qui s'enregistrent sur les tables d'une Revue rétrospective.

Champfleury.


PREMIÈRE PARTIE


[CHAPITRE PREMIER.]

LES CHATS DANS L'ÉGYPTE ANCIENNE.

Un naturaliste qui visite une collection de monuments égyptiens se demande tout d'abord, en voyant la grande quantité de chats momifiés ou représentés en bronze, d'où vient l'introduction du chat dans le pays des Pharaons. C'est une question que les études contemporaines ne permettent pas de résoudre, les égyptologues n'ayant pas trouvé de représentation du chat sur les monuments contemporains des pyramides. Le chat paraîtrait avoir été acclimaté en même temps que le cheval, c'est-à-dire au commencement du nouvel empire (vers 1668 avant J.-C.).

La plus ancienne rédaction connue jusqu'ici du Rituel funéraire ne remonte pas au delà de cette époque. C'est à ce moment qu'on voit, dans les peintures murales des hypogées, le chat quelquefois représenté sous le fauteuil de la maîtresse de maison, place qu'occupent aussi les chiens & les singes.

La rareté & l'utilité du chat le firent admettre alors probablement parmi les animaux sacrés, afin que sa race fût propagée sûrement.

Son utilité est attestée par des peintures représentant des scènes de chasse en barque dans les marécages de la vallée du Nil, où des chats se jettent à l'eau pour rapporter le gibier[3].

[3] On sait que les Égyptiens étaient extraordinairement habiles à dresser les animaux, & ce fait le prouve, car aujourd'hui si à la campagne quelque chat affamé plonge avec précaution sa patte dans un étang pour happer un poisson au passage, il a perdu absolument la qualité de pêcher de ses ancêtres; & l'on crierait au miracle si un chat rapportait un canard tué aux marais par des chasseurs.

Les Égyptiens, montés sur de légères barques, étaient suivis habituellement dans ces chasses au marais, par leur famille, leurs domestiques & leurs animaux, entre lesquels se remarquent souvent des chats.

Une peinture de chasse, d'un tombeau à Thèbes, représente une barque dans laquelle un chat se dresse comme un petit chien contre les genoux de son maître qui va lancer le bâton courbé appelé schbot, semblable au boumerang des Australiens. Une autre peinture provenant également d'un tombeau de Thèbes se trouve au British Museum. Wilkinson en a donné la description:

«Un chat favori quelquefois accompagnait les chasseurs égyptiens dans ces occasions, & par l'exactitude avec laquelle il est représenté saisissant le gibier, l'artiste a voulu nous montrer que ces animaux étaient dressés à chasser les oiseaux & à les rapporter[4]

[4] Wilkinson, Manners and Customs of the ancient Egyptians, in-8º, Londres, 1837.

M. Mérimée a bien voulu me communiquer un dessin d'après ce fragment de peinture, où le chat jouant le rôle principal rapporte les oiseaux à son maître, qui attend dans une barque. Ces sortes de représentations où figurent les chats, appartiennent à la XVIIIe & à la XIXe dynastie (vers 1638 & 1440 avant J.-C.).

Un des monuments les plus anciens relatifs à cet animal existe dans la nécropole de Thèbes, renfermant le tombeau de Hana, sur la stèle duquel se tient debout la statue de ce roi, ayant entre ses pieds son chat nommé Bouhaki.

Le roi Hana paraît avoir fait partie de la XIe dynastie; dans tous les cas, il est antérieur à Ramsès VII, de la XXe, qui fit explorer ce tombeau.

Au milieu des figurines égyptiennes en bronze ou en terre émaillée de nos musées, on remarque souvent un chat accroupi portant gravé sur son collier l'œil symbolique, emblème du soleil. Les oreilles percées de l'animal étaient en ce cas ornées de bijoux en or.

Le chat est également représenté sur quelques médailles du nome de Bubastis, où la déesse Bast (la Bubastis des Grecs) était particulièrement révérée. Cette déesse, forme secondaire de Pascht, prend d'habitude la tête d'une chatte & porte dans sa main le sistre, symbole de l'harmonie du monde. Les chats qui, de leur vivant, avaient été honorés dans le temple de Pascht, comme image vivante de cette déesse, étaient, après leur mort, embaumés & ensevelis avec pompe.

Diverses statues funéraires de femmes portent l'inscription TECHAU, la chatte, en signe de patronage de la déesse Bast. Quelques hommes aujourd'hui appellent leur femme ma chatte, sans arrière-idée hiératique.

Certaines momies de chats, trouvées dans des cercueils en bois à Bubastis, à Spéos-Artemidos, à Thèbes & ailleurs, avaient le visage peint.

Curieuses momies qui, dans leur amaigrissement & leur allongement, semblent des bouteilles de vin précieux entourées de tresses de paille (voir dessin, page 12).

Ceci fut un chat alerte, on ne s'en douterait pas; vénéré, les bandelettes & les onguents le prouvent.

Toutefois le symbolisme du chat reste encore entouré de mystères, tant à cause des récits d'Horapollon que de ceux de Plutarque, ces historiens ayant admis des légendes contradictoires.

Suivant Horapollon, le chat était adoré dans le temple d'Héliopolis, consacré au soleil, parce que la pupille de l'animal suit dans ses proportions la hauteur du soleil au-dessus de l'horizon & en cette qualité représente l'astre merveilleux.

Plutarque, dans son Traité d'Isis & d'Osiris, conte que l'image d'une chatte était placée au sommet du sistre comme un emblème de la lune, «à cause, dit Amyot, de la variété de sa peau & parce qu'elle besongne la nuict, & qu'elle porte premièrement un chaton à la première portée, puis à la seconde deux, à la troisième trois, & puis quatre, & puis cinq, jusques à sept fois, tant qu'elle en porte en tout vingt-huict, autant comme il y a de jours de la lune: ce qui à l'adventure est fabuleux, mais bien est véritable que les prunelles de ses yeux se remplissent & s'eslargissent en la pleine lune & au contraire s'estroississent & se diminuent au décours d'icelle.»

Ainsi, tandis qu'Horapollon voit de secrètes analogies entre le jeu de la pupille des chats & le soleil, Plutarque en reporte la relation avec la lune.

La science moderne, laissant aux nécromanciens les influences des astres sur l'homme & les animaux, a expliqué ces phénomènes de la vision par l'optique.

Pour ce qui est des diverses portées des chattes dont parle Plutarque, on peut ranger ces histoires au nombre des fables que les naturalistes anciens se plaisaient à rapporter.

Hérodote n'est guère plus véridique en ses Histoires:

«Quand les femelles ont mis bas, elles ne s'approchent plus des mâles; ceux-ci, cherchant à s'accoupler avec elles, n'y peuvent réussir. Alors ils imaginent d'enlever aux chattes leurs petits; ils les emportent & les tuent; toutefois ils ne les mangent pas après les avoir tués. Les femelles, privées de leurs petits & en désirant d'autres, ne fuient plus les mâles: car cette bête aime à se reproduire.»

Cette opinion, qu'on, retrouvera plus loin, adoptée par Dupont de Nemours, me paraît fausse; mais avant de la réfuter, je termine avec Hérodote:

«Si un incendie éclate, les chats sont victimes d'impulsions surnaturelles; en effet, tandis que les Égyptiens, rangés par intervalles, sont beaucoup moins préoccupés d'éteindre le feu que de sauver leurs chats, ces animaux se glissent par les espaces vides, sautent par-dessus les hommes & se jettent dans les flammes. En de tels accidents, une douleur profonde s'empare des Égyptiens. Lorsque, dans quelque maison, un chat meurt de sa belle mort, les habitants se rasent seulement les sourcils; mais si c'est un chien qui meurt, ils se rasent le corps & la tête[5]

[5] Hérodote, traduction Giguet. In-18, Hachette, 1860.

Le fait des chats se précipitant dans les flammes mériterait confirmation; je préfère le détail rapporté par un écrivain moderne que les Égyptiens donnaient de bonne heure à chaque chatte un époux convenable, ces peuples se préoccupant des rapports de goût, d'humeur & de figure.

Comment s'appelait le chat chez les Égyptiens? Les Rituels antiques du Louvre portent Mau, Maï, Maau: quelques égyptologues ont lu sur certains monuments Chaou; il faut, m'écrit un érudit en ces sortes de matières, lire Maou qui forme une de ces onomatopées si fréquentes dans toutes les langues primitives.

Sans railler les égyptologues, j'ose dire que les traductions de certains hiéroglyphes sont troublantes pour l'esprit & que cette langue cabalistique court grand risque de rester elle-même momifiée à jamais[6].

[6] «Je suis ce grand chat qui était à (l'allée?) du Perséa, dans An (Héliopolis), dans la nuit du grand combat; celui qui a gardé les impies dans le jour où les ennemis du Seigneur universel ont été écrasés.» Ailleurs le même grand chat de (l'allée?) pourrait être pris par des esprits facétieux pour un rat: «Le grand chat de (l'allée?) du Perséa, dans An, c'est Ra lui-même. On l'a nommé chat en paroles allégoriques; c'est d'après ce qu'il a fait qu'on lui a donné le nom de chat; autrement, c'est Schou quand il fait...» M. de Rougé, dans ses Études sur le Rituel funéraire des anciens Égyptiens (Revue arch. 1860), dit à ce propos avec raison: «Le symbolisme du chat n'est pas du tout éclairé par cette glose.»


[CHAPITRE II.]

LES CHATS EN ORIENT.

Un égyptologue distingué, M. Prisse d'Avennes, qui a recueilli en Égypte des matériaux considérables pour l'histoire de l'art, s'est occupé en même temps des mœurs des pays où il vivait.

De ses notes, le savant voyageur a l'obligeance de détacher pour moi les faits se rapportant à la domestication des chats dans l'Égypte moderne:

«Le sultan El-Daher-Beybars, qui régnait en Égypte & en Syrie vers 658 de l'hégire (1260 de J.-C.),—& que Guillaume de Tripoli compare à César pour la bravoure & à Néron pour la méchanceté,—avait aussi, dit M. Prisse d'Avennes, une affection toute particulière pour les chats. A sa mort, il légua un jardin appelé Gheyt-el-Qouttah (le verger du chat), situé près de sa mosquée en dehors du Caire, pour l'entretien des chats nécessiteux & sans maîtres. Depuis cette époque, sous prétexte qu'il ne produisait rien, le jardin a été vendu par l'intendant, revendu maintes fois par les acheteurs &, par suite de dilapidations successives, ne rapporte qu'une rente honorifique de 15 piastres par an, qui est appliquée avec quelques autres legs du même genre à la nourriture des chats. Le kadi, étant, par office, gardien de tous les legs pieux & charitables, fait distribuer chaque jour à l'asr[7], dans la grande cour du Mehkémeh ou tribunal, une certaine quantité d'entrailles d'animaux & de rebuts de boucherie coupés en morceaux qui servent de pâture aux chats du voisinage. A l'heure habituelle, toutes les terrasses en sont couvertes; on les voit aux alentours du Mehkémeh, sauter d'une maison à l'autre à travers les ruelles du Caire pour ne pas manquer leur pitance, descendre de tous côtés le long des moucharabyehs & des murailles, se répandre dans la cour où ils se disputent, avec des miaulements & un acharnement effroyables, un repas fort restreint pour le nombre des convives. Les habitués ont fait table rase en un instant: les jeunes & les nouveaux venus qui n'osent participer à la lutte en sont réduits à lécher la place.—Quiconque veut se débarrasser de son chat va le perdre dans la cohue de cet étrange festin: j'y ai vu porter des couffes pleines de jeunes chats, au grand ennui des voisins.»

[7] Heure de la prière, entre midi & le coucher du soleil.

Le même fait se reproduit en Italie & en Suisse. A Florence, il existe un cloître, situé près de l'église San-Lorenzo, qui sert, me dit-on, de maison de refuge pour les chats. Lorsque quelqu'un ne peut ou ne veut conserver son chat, il le conduit à cet établissement, où l'animal est nourri & traité avec humanité. De même chacun est libre d'y aller choisir un chat à sa convenance; il y en a de toute espèce & de toute couleur. C'est une des institutions curieuses que le passé a léguées à la ville de Florence.

A Genève, les chats rôdent par les rues comme les chiens à Constantinople. Ils sont respectés par le peuple, qui a soin de la nourriture de ces animaux libres; aussi les chats arrivent-ils à la même heure pour prendre leurs repas sur le seuil des portes.

Je reviens à l'Égypte & au récit de M. Prisse d'Avennes:

«Les chats sont beaucoup plus attachés & plus sociables en Égypte qu'en Europe, probablement à cause des soins qu'on leur donne & de l'affection qui va souvent jusqu'à leur permettre de manger à la gamelle du maître.

«Les Arabes ont d'autres motifs de respecter les chats & d'épargner leur vie. Ils croient généralement que les Djinns prennent cette forme pour hanter les maisons & racontent gravement à ce sujet des histoires extravagantes, dignes des Mille & une Nuits. Les habitants de la Thébaïde sont plus superstitieux encore & leur imagination poétise à leur insu le sommeil léthargique de la catalepsie. Ils prétendent que lorsqu'une femme met au monde deux jumeaux, garçons ou filles, le dernier né qu'ils appellent baracy & quelquefois tous les deux éprouvent, pendant un certain temps & souvent toute leur vie, d'irrésistibles envies de certains mets, & que, pour satisfaire leur gourmandise plus facilement, ils prennent souvent la forme de divers animaux & en particulier du chat. Pendant cette transmigration de l'âme dans un autre corps, l'être humain reste inanimé comme un cadavre; mais dès que l'âme a satisfait ses désirs, elle revient vivifier sa forme habituelle.—Ayant un jour tué un chat qui faisait maints ravages dans ma cuisine à Louqsor, un droguiste du voisinage vint, tout effrayé, me conjurer d'épargner ces animaux & me raconta que sa fille, ayant le malheur d'être baracy, adoptait souvent la forme d'une chatte pour manger ma desserte.

«Les femmes condamnées à mort pour cause d'adultère sont jetées au Nil, cousues dans un sac avec une chatte: raffinement de cruauté, dû peut-être à cette idée orientale que de toutes les femelles d'animaux la chatte est celle qui ressemble le plus à la femme par sa souplesse, sa fausseté, ses câlineries, son inconstance & ses fureurs.»


[CHAPITRE III.]

LES CHATS CHEZ LES GRECS ET LES ROMAINS.

Il est singulier qu'après le culte & l'adoration des Égyptiens pour les chats, cet animal soit tout à fait délaissé chez les Grecs & les Romains.

Qu'en Grèce le chat ne fût pas représenté par les sculpteurs voués aux grandes lignes, cela est presque admissible, quoique les artistes égyptiens aient su trouver de solennels profils à travers le pelage de l'animal; mais on s'explique difficilement que les Romains, qui se plaisaient à peindre des scènes domestiques ainsi que les objets qui frappaient leurs yeux, aient négligé la représentation des chats.

Cet animal semble avoir subi à Athènes & à Rome le contre-coup de sa popularité en Égypte, car s'il en est question dans les poëtes, ce n'est que dans ceux de la décadence. Aussi, en songeant au long intervalle qui sépare la représentation des chats sur les monuments égyptiens & les monuments romains du Bas-Empire, j'agirai avec la prudence qui fait hésiter l'historien Wilkinson à voir des animaux domestiques semblables aux nôtres dans les chats se jetant à l'eau pour aller chercher au milieu des roseaux les oiseaux blessés par le bâton des Égyptiens. Les naturalistes modernes crurent d'abord que le chat égyptien momifié était le même que notre chat domestique; ensuite ils lui reconnurent des variantes tout à fait particulières. (Voir aux Appendices.)

Le chat dont les Égyptiens se servaient à la chasse semble une sorte de guépard; sa robe offre quelque analogie avec celle de ces carnassiers.

Les Grecs & les Romains ne se soucièrent pas de faire entrer dans les maisons des animaux sans doute utiles pour la chasse, mais d'une nature trop sauvage pour des intérieurs tranquilles. Cependant Théocrite, faisant gourmander une esclave par sa maîtresse dans le dialogue des Syracusaines:

«Eunoa, de l'eau! s'écrie Praxinoé. Qu'elle est lente! Le chat veut se reposer mollement. Remue-toi donc. Vite, de l'eau! &c.[8]

[8] Lyriques grecs, 1 vol. in-18. Lefèvre & Charpentier, 1842. «Le chat veut se reposer mollement,» ou plutôt, comme me le font remarquer de savants philologues auxquels Théocrite inspire une religion: «C'est affaire aux chattes de dormir mollement (αἱ γαλέαι μαλακῶϛ χρήσδοντι καθεύδῃν).»

Par cette comparaison des chattes avec une esclave paresseuse, Théocrite donne l'idée de l'animal tel qu'il nous est parvenu. C'était le chat domestique déjà assez commun dans les intérieurs pour que le poëte l'introduisît à l'état d'image dans son dialogue.

Entre les artistes égyptiens de la XVIIIe dynastie (1638 avant J.-C.), qui décoraient les tombeaux de représentations de chats, & le poëte Théocrite, qui naquit 260 ans avant l'ère chrétienne, on ne trouve pas, à proprement parler, de chat domestique autre que celui du charmant dialogue des Syracusaines.

Sans se lancer dans de hasardeuses hypothèses, ne peut-on dire que l'acclimatation du chat, dédaignée à Athènes & à Rome, fut produite sans doute par hasard dans le Bas-Empire; qu'un couple de ces chats égyptiens aurait été recueilli curieusement, comme nos officiers d'Afrique ont élevé des lionceaux depuis la conquête d'Alger, qu'il y eut lente domestication & abâtardissement du chat par la perte de sa liberté, qu'on le jugea utile pour la destruction des rats, & que, quoique méconnu par les poëtes, l'effigie de l'animal fut conservée par les peintres mosaïstes.

Les petits poëtes de la décadence méprisent tout à fait le chat, n'accusent que ses défauts & se répandent en imprécations sur sa voracité.

Agathias, épigrammatiste du Bas-Empire, avocat ou scholasticus à Constantinople, qui vécut de 527 à 565, sous le règne de Justinien, a laissé deux épigrammes funéraires dans lesquelles le chat ne joue pas le beau rôle:

«Pauvre exilée des rocailles & des bruyères, ô ma perdrix, ta légère maison d'osier ne te possède plus! Au lever de la tiède aurore, tu ne secoues plus tes ailes par elle réchauffées. Un chat t'a tranché la tête. Je me suis emparé du reste de ton corps & il n'a pu assouvir son odieuse voracité. Que la terre ne te soit pas légère, mais qu'elle recouvre pesamment tes restes, afin que ton ennemi ne puisse les déterrer.»

Ainsi rime Agathias s'abandonnant à la douleur. Après avoir versé quelques pleurs, le poëte songe à la vengeance, sujet de sa seconde épigramme:

«Le chat domestique qui a mangé ma perdrix se flatte de vivre encore sous mon toit. Non, chère perdrix, je ne te laisserai pas sans vengeance, &, sur ta tombe, je tuerai ton meurtrier. Car ton ombre qui s'agite & se tourmente ne peut être calmée que lorsque j'aurai fait ce que fit Pyrrhus sur la tombe d'Achille.»

Pour avoir croqué une perdrix, le malheureux chat sera immolé à ses mânes.

Un disciple d'Agathias, Damocharis, que ses contemporains appellent la Colonne sacrée de la grammaire, touché de la douleur de son maître, crut sans doute lui prouver sa sympathie en accablant à son tour de ses invectives le même chat:

«Rival des chiens homicides, chat détestable, tu es un des dogues d'Actéon. En mangeant la perdrix de ton maître Agathias, c'était ton maître lui-même que tu dévorais. Et toi, tu ne penses plus qu'aux perdrix, & aussi les souris dansent en se délectant de la friande pâtée que tu dédaignes.»

A regarder l'exagération des invectives de Damocharis, on se demande si le disciple ne s'est pas moqué du maître. Voilà bien du tapage pour une perdrix, & les imprécations adressées au chat rival des chiens homicides, assimilé aux dogues d'Actéon, semblent un peu énormes.

Toutefois, quel que soit le motif qui ait fait rimer Damocharis, on voit par ces rares fragments du Bas-Empire que les chats étaient loin du culte que leur rendait l'Égypte.

J'ai parcouru plus d'un musée antique, compulsé de nombreuses publications, interrogé divers archéologues; il semble que le chat ne soit représenté ni sur un vase, ni sur une médaille, ni sur une fresque.

On trouve au Cabinet des Médailles une cornaline gravée représentant un sceptre[9] & un épi séparé par l'inscription:

LVCCONIAE
FELICVLAE.

[9] Caylus dit, & c'est également aujourd'hui l'avis du Directeur du Cabinet des Médailles, que le sceptre représente plutôt une aiguille de tête.

«L'inscription qui paraît sur le cachet, écrit M. Chabouillet dans son catalogue, nous donne les noms de son possesseur, qui fut une femme nommée Lucconia Felicula. Felicula signifie petite chatte. Le travail annonce une époque assez basse.»

Tel est le rare monument, consacré aux chats sous la décadence, qu'on peut voir dans nos musées. En province & en Italie les preuves de l'acclimatation des chats sont plus nombreuses.

Millin[10] vit à Orange une mosaïque représentant un chat qui vient d'attraper une souris; mais la partie où se trouvait l'animal avait été détruite.

[10] Voyage dans le midi de la France, t. II, p. 153. 1807-1811, 4 vol. in-8º.

La mosaïque de Pompéi (dessin page 27) est plus significative; le chat croquant un oiseau peut servir d'illustration aux épigrammes de l'Anthologie, qui sont presque de la même époque[11].

[11] Suivant Pline, l'art de la mosaïque date du règne de Sylla, à peu près cent ans avant l'ère chrétienne.

On voit au Musée des antiques de Bordeaux, sur un tombeau de l'époque gallo-romaine, la représentation d'une jeune fille tenant un chat dans ses bras. Un coq est à ses pieds. De même qu'à cette époque on enterrait avec le corps des enfants leurs jouets, de même on représentait les animaux familiers au milieu desquels ils avaient vécu. Malheureusement la partie principale de ce précieux monument du IVe siècle, le chat, qui m'intéresse particulièrement, a été détruite au point de ne plus laisser de l'animal qu'une forme vague[12].

[12] On lit à la gauche de la tête:

DM
LAFTVS
PAT.

L'autre côté de la niche étant détruit, on ne sait le nom de la jeune fille; le père s'appelait vraisemblablement LAPITVS ou LAFITVS.

Les anciens auteurs d'ouvrages sur les blasons donnent également quelques renseignements tirés d'auteurs latins.

Suivant Palliot[13], les Romains faisaient entrer leurs chats fréquemment en «leurs Targues & Pavois.»

[13] La Vraye & parfaicte science des armoiries. Paris, MDCLXIV. In-4º.

«La compagnie des soldats, Ordines Augustei, qui marchoient sous le colonel de l'infanterie, sub Magistro peditum, portoient en leur escu blanc ou d'argent, un Chat de couleur de prasine, qui est de sinople ou à mieux dire de vert de mer, comme qui diroit couleur de gueules, le Chat courant & contournant sa teste sur son dos. Vne autre compagnie du même régiment, appelée les heureux Viellards, Felices seniores, portoit vn demy Chat ou Chat naissant de couleur rouge sur vn Bouclier de vermeil ou de gueules: In parma punicea diluciore, qui sembloit se ioüer avec ses pieds, comme s'il eut voulu flatter quelqu'un. Sous le mesme Chef, vn troisième Chat de gueules passant avec vn œil & vne oreille, qui est en vne rondelle de sinople à la Bordure d'argent, estoit portée par les soldats, qui Alpini vocabantur

Je donne ici, d'après Palliot, le dessin d'un de ces étendards, tel que cet auteur s'imaginait qu'il existait chez les Romains.

On pourrait multiplier ces exemples en compulsant d'anciens ouvrages sur le blason; mais des monuments imaginaires seraient d'une médiocre utilité pour les curieux.


[CHAPITRE IV.]

POÉSIES, TRADITIONS POPULAIRES.

Il est curieux de rapprocher des invectives des poëtes de la décadence contre les chats, quelques fragments de nos poésies populaires de campagne.

Le chat, animal préféré par la nourrice, est le premier être animé qui frappe les oreilles de l'enfance. A des mélodies d'un rhythme particulier le chat est associé; c'est avec un petit drame naïf où l'animal joue le rôle principal qu'on berce l'enfant. L'enfant s'endort avec un profil fantastique de chat fixé dans le cerveau.

Ce qu'ayant observé, les poëtes populaires introduisirent l'animal dans leurs couplets, comme le témoigne particulièrement la chanson sur les chats & les souris, recueillie en bas Poitou.

Une société de souris étant allée au bal & à la comédie,

Le chat sauta sur les souris,
Il les croqua toute la nuit.
Gentil coquiqui,
Coco des moustaches, mirlo joli,
Gentil coquiqui.

Ces onomatopées du refrain encadrent le chat & les souris d'une façon si plaisante, qu'il est impossible que l'enfant les oublie.

Avec les poules & les loups, le chat fait partie de l'histoire naturelle enseignée par les nourrices à leurs poupons. L'animal appartient à la classe des objets remuants qui, comme les cloches, vibrent dans leurs tendres cerveaux.

La présence du chat dans les plus pauvres intérieurs, sa silhouette visible qui se profile à tout instant, la brièveté de son unique syllabe, facile à retenir, expliquent pourquoi l'animal joue un si grand rôle dans les impressions du jeune âge.

On remplirait un volume des chansons de nourrices sur les chats:

A B C,
Le chat est allé
Dans la neige; en retournant
Il avait les souliers tout blancs.

Les Allemands particulièrement s'intéressent à ces naïvetés; toutefois dans quelques provinces de France on a recueilli des poésies semblables, témoin celle citée par Jérôme Bujeaud dans ses Chants & chansons populaires des provinces de l'Ouest[14]:

[14] Niort, Clouzot, 2 vol. Gr. in-8. 1836.

Le chat à Jeannette
Est une jolie bête.
Quand il veut se faire beau,
Il se lèche le museau;
Avecque sa salive
Il fait la lessive.

Couplet enfantin qui pourtant forme croquis & dessine le mouvement de l'animal comme avec un crayon.

Chats & souris forment d'habitude une association que les poëtes & les peintres se sont plu à représenter pour l'enseignement de l'enfance, qui, sans raisonner cet antagonisme, est tout de suite appelée à être témoin des luttes entre la force & la faiblesse.

De mon extrême jeunesse je me rappelle une vieille toile servant de devant de cheminée qui représentait en face d'un pupitre de musique une douzaine de chats de toute nature & de toute couleur, gros, allongés, noirs, blancs, angoras & matous de gouttières. Sur le pupitre était ouvert, dans son développement oblong, le vénérable Solfége d'Italie. Les notes étaient remplacées par de petits rats qui imitaient à s'y méprendre les noires & les blanches; leurs queues indiquaient également les croches & les doubles croches. En avant de ses confrères, un beau chat battait la mesure avec la dignité qu'on est en droit d'attendre d'un chef d'orchestre; mais sa patte posée sur le cahier de musique semblait prendre plaisir à égratigner les rongeurs emprisonnés dans les portées; &, malgré les agréments de la clef de sol, je crois que les rats auraient préféré la clef des champs.

Breughel & les peintres flamands de la même époque se sont plu à répéter ce motif.

Les enfants avaient le cerveau meublé de thèmes ayant rapport au chat; le peuple conserva la même religion pour l'animal. D'où le fond sur lequel ont brodé Perrault, les conteurs norwégiens, allemands & anglais: le Chat botté, Maître Pierre & son Chat, le Chat de Wittington, &c.

Tous ces contes ont leurs racines dans les traditions populaires, qui fourniraient nombre de pages, si je ne m'en tenais à quelques lignes vraiment fantastiques des Mémoires de Chateaubriand:

«Les gens étaient persuadés qu'un certain comte de Combourg à jambe de bois, mort depuis trois siècles, apparaissait à certaines époques, & qu'on l'avait rencontré dans le grand escalier de la tourelle. Sa jambe de bois se promenait aussi seule avec un chat noir.»

Ainsi voilà un conte murmuré à l'oreille de l'enfant par une servante. L'enfant grandira, traversera les orages de la vie, sera appelé aux plus hautes fonctions, deviendra illustre entre tous, & un jour, quand le grand homme évoquera ses triomphes, ses luttes, ses amours, sa fortune politique, sur un fond lumineux se décalquera le Chat noir, accompagné d'une jambe de bois, tous deux grimpant l'escalier de la tourelle.

Un souvenir d'enfance est plus doux au cœur des esprits d'élite que les titres & les honneurs. Sous les couches de science entassées dans le cerveau des grands travailleurs se détache une chanson de nourrice, car tel est le caractère propre aux intelligences de rester enfants par quelque coin & de ressentir dans la maturité les impressions de l'enfance.

C'est ce qui explique pourquoi tant d'hommes considérables ont conservé une si vive affection pour les chats.


[CHAPITRE V.]

BLASONS, MARQUES, ENSEIGNES.

Le chat, regardé comme un animal bizarre, devait entrer naturellement dans le bestiaire héraldique, formé non-seulement d'animaux nobles offrant une signification précise, mais aussi d'animaux chimériques dont la représentation répondait plus particulièrement aux yeux du peuple.

Vulson de la Colombière, l'homme de la science héraldique, qui a donné quelques blasons de chats dans le Livre de la Science héroïque, dit à ce propos:

«Comme le lion est un animal solitaire, aussi le chat est une bête lunatique, dont les yeux, clairvoyants & étincelants durant les plus obscures nuits, croissent & décroissent à l'imitation de la lune; car comme la lune, selon qu'elle participe à la lumière du soleil, change tous les jours de face, ainsi le chat est touché de pareille affection envers la lune, sa prunelle croissant & diminuant au même temps que cet astre est en son croissant ou en son décours. Plusieurs naturalistes assurent que, lorsque la lune est en son plein, les chats ont plus de force & d'adresse pour faire la guerre aux souris que lorsqu'elle est faible.»

A cette interprétation je préfère celle d'un autre commentateur de blasons, Pierre Palliot, qui de l'antagonisme entre les astres imagina une légende bizarre:

«Chat plus dommageable qu'utile, ses mignardises plus à craindre qu'à désirer & sa morsure mortelle. La cause est plaisante du plaisir qu'il nous fait. A l'instant de la création du monde, dit la fable, le soleil & la lune voulurent à l'envi peupler le monde d'animaux. Le soleil tout grand, tout feu, tout lumineux, forma le lion tout beau, tout de sang & tout généreux. La lune voyant les autres dieux en admiration de ce bel ouvrage, fit sortir de la terre un chat, mais autant disproportionné en beauté & en courage, qu'elle-même est inférieure à son frère. Cette contention apporta de la risée & de l'indignation; de la risée entre les assistants, & de l'indignation au soleil, lequel outré de ce que la lune avait entrepris de vouloir aller de pair avec lui,

Créa par forme de mépris
En même temps une souris.

«Et comme ce sexe ne se rend jamais, se rendit encore plus ridicule par la production d'un animal le plus ridicule de tous: ce fut d'un singe, qui causa parmi la compagnie un ris démesuré. Le feu montant au visage de la lune, tout ainsi que lorsqu'elle nous menace de l'orage d'un vent impétueux, pour un dernier effort, & afin de se venger éternellement du soleil, elle fit concevoir une haine immortelle entre le singe & le lion, & entre le chat & la souris. De là vient le seul profit que nous avons du chat[15]

[15] Palliot, déjà cité.

Le peuple, ami des légendes, se plaisait à voir ces êtres fantastiques sur les bannières de ses seigneurs. Et en ceci nous n'avons pas à rire des étendards des Chinois allant en guerre.

Les anciens Bourguignons avaient un chat dans leurs armoiries. D'après Palliot, Clotilde «Bourguignotte, femme du roy Clovis, portait d'or un chat de sable tuant un rat de mesme

La famille Katzen portait d'azur à un chat d'argent qui tient une souris.

La Chetatdie, au pays de Limoges, portait d'azur à deux chats l'un sur l'autre d'argent..

Les Della Gatta, seigneurs napolitains, portaient d'azur à une chatte d'argent au lambeau de gueules en chef.

Chaffardon portait d'azur à trois chats d'or les deux du chef affrontés.

Nombre d'autres armoiries pourraient être relevées dans les blasons des familles européennes[16].

[16] Voir Champfleury, Histoire des faïences patriotiques sous la Révolution. 1 vol. in-8º. Dentu, 1867.

De fantastique, le symbole devint plus positif. A mesure qu'on s'éloignait du moyen âge, chat voulut dire indépendance.

C'est ainsi qu'on peut expliquer la marque des Sessa, imprimeurs à Venise au XVIe siècle.

On voit sur la dernière page de tous leurs livres, vierge de caractères typographiques, la représentation d'un chat, entouré de curieuses ornementations. L'imprimerie c'était la lumière, la lumière c'était l'affranchissement. Le XVIe siècle le comprit ainsi, car combien de grands esprits furent persécutés pour l'invention nouvelle, & combien de bûchers furent allumés avec la torche que ces libres penseurs tenaient en main!

L'Italie surtout, qui fournit tant de martyrs, n'employait pas la marque du chat sans motif.

Du XVIe au XVIIIe siècle, je trouve peu de traces du chat comme symbole de l'indépendance.

Les hagiographes nous dépeignent saint Yves toujours accompagné d'un chat; & Henri Estienne fait observer, avec quelque malice, que cet animal est le symbole des gens de justice.

Il appartenait à la République française de reprendre l'animal pour l'ajouter à son glorieux blason. Maintes fois la figure symbolique de la Liberté fut représentée tenant un joug brisé, une baguette surmontée du bonnet; à côté d'elle une corne d'abondance, un chat & un oiseau s'échappant le fil à la patte[17].

[17] Voir au Cabinet des estampes, œuvre de Boizot, la Liberté, gravée par la citoyenne Lingée.

Prudhon, le doux peintre républicain, le seul qui ait donné un caractère tendre & chaste aux figures allégoriques nationales, a laissé une curieuse symbolisation de la Constitution: la Sagesse, représentée par Minerve, est associée à la Loi & à la Liberté. Derrière la Loi, des enfants mènent un lion & un agneau accouplés. La Liberté tient une pique surmontée du bonnet phrygien & à ses pieds est accroupi un chat.

Avec la République finit le règne du chat, qui d'ailleurs n'avait pu s'implanter profondément dans le blason révolutionnaire. Piques, bonnet de la liberté, faisceaux, niveau égalitaire parlaient plus vivement que les animaux à l'esprit du peuple. Quelquefois, il faut l'avouer, à cette époque, le chat fut représenté sous un jour défavorable. Ce n'était plus le symbole de l'indépendance, mais de la perfidie. Le frontispice d'un méchant livre, les Crimes des Papes, montre aux pieds du prélat un chat, emblème de l'hypocrisie & de la trahison.

Le chat, on doit le dire, parut à nos pères un animal plus bizarre que sympathique. On en a la preuve par sa fréquence sur les enseignes des marchands avec de singulières légendes, telles par exemple que la Maison du chat qui pelote. Le chat occupa une place considérable dans l'imagination des boutiquiers. Je ne parle pas seulement des cordonniers, qui naturellement devaient faire peindre sur leurs façades le Chat botté.

La silhouette de l'animal, sa malice proverbiale comparée à celle des femmes, son caractère de domesticité mêlée d'indépendance en faisaient un être destiné à la représentation publique. Et aujourd'hui que s'effacent nos anciennes coutumes, que la pioche démolit tout ce qui était cher aux bourgeois parisiens, ce n'est pas sans regretter les vieilles enseignes que je m'arrête devant un des derniers débris du quartier des Lombards, la maison de confiserie qui porte à ses deux angles deux chats noirs fantastiques.


[CHAPITRE VI.]

LES ENNEMIS DES CHATS AU MOYEN AGE

Le chat fut regardé longtemps comme un être diabolique. Il avait le caractère réfléchi. On en fit le compagnon des sorcières. Avec les hiboux & les cornues à formes bizarres, il fait partie du matériel des alchimistes; du moins ainsi l'ont compris les peintres romantiques.

Le moyen âge qui brûlait les sorcières & quelquefois les savants, devait brûler les chats. Grande colère des brutes contre les songeurs.

M. Édelestand du Méril, dans une brochure sur les usages populaires qui se rattachent au mariage, voit dans l'intervention des chats qu'on attachait sous les fenêtres des veuves remariées la confirmation d'un proverbe relatif à la lubricité de la race féline.

Le chat a-t-il dans la vie un caractère si particulier de lubricité? A coup sûr il est moins impudique que le chien. On entend le chat parler d'amour; mais le plus souvent dans les villes les gouttières seules assistent à ses transports. Il choisit pour boudoir les endroits les moins fréquentés des maisons, la cave ou le grenier. Le chien s'empare de la rue. Le chat enveloppe d'habitude ses passions dans le manteau de la nuit. Le chien semble se plaire à étaler ses passions au grand jour.

«On croyait encourager aux bonnes mœurs, dit M. du Méril, en jetant quelques chats dans le feu de la Saint-Jean.» En effet, l'abbé Lebeuf cite une quittance de cent sols parisis, signée par un certain Lucas Pommereux, en 1573, «pour avoir fourni durant trois années tous les chats qu'il fallait au feu de la Saint-Jean, comme de coutume.»

J'estime que ces cruautés des siècles passés doivent plutôt être imputées à la terreur des sorcières & des chats leurs prétendus acolytes, qu'au désir de réformer les mœurs. La pudeur n'était pas la principale qualité de la renaissance, qui conservait des restes de barbarie; je n'en veux pour preuve que deux vers empruntés à l'auteur du Miroir du contentement, qui sans pitié parle

D'un chat qui, d'une course brève,
Monta au feu saint Jean en Grève.

Atroce spectacle que celui d'un animal nerveux se tortillant dans le feu comme un parchemin!

D'autres peuples martyrisaient les chats sous prétexte de leur faire jouer un rôle dans les charivaris.

Lamentatio catrarum, disaient à ce propos les Latins. Les Italiens appelaient cette invention musica de' gatti & les Allemands Katzenmusik.

Mais ces peuples entendaient par une semblable musique des imaginations saugrenues telles, par exemple, que l'orgue où chaque note, représentée par la queue tirée de divers chats, produisait un miaulement qui répondait à d'autres miaulements.

C'étaient là plaisirs de fous qui, ne sachant qu'imaginer pour le divertissement des princes ou des grands seigneurs auxquels ils étaient attachés, cherchaient des bizarreries qui répondissent aux mœurs grossières de l'époque.

Les paysans, en qui les vieilles coutumes sont profondément enracinées, obéirent longtemps aux divertissements de la Saint-Jean, tels qu'ils étaient pratiqués dans les villes. En Picardie, dans le canton d'Hirson, où se célèbre la nuit du premier dimanche de carême, le Bihourdi, dès que le signal est donné, fallots & lanternes courent le village: au milieu de la place est dressé un bûcher auquel chaque habitant apporte sa part de fagots. La ronde commence autour du feu; les garçons tirent des coups de fusil; les ménétriers sont requis avec leurs violons, & par-dessus tout se font entendre les miaulements d'un chat qui, attaché à la perche du bihourdi, tombe tout à coup dans le feu. Ce spectacle excite les enfants, qui se mêlent au charivari criant: hiou! hiou!

Depuis quelques années seulement les chats échappent à ce martyre.

Un chat de moins, ce n'est rien. Un chat de plus, c'est beaucoup.

L'animal sauvé du feu est la marque du pas qu'a fait la civilisation dans les campagnes. Quelques gens du canton ont appris à lire, appris à réfléchir, par conséquent. Un instituteur se sera trouvé qui, ayant quelque influence sur les enfants du village, aura démontré l'inhumanité de brûler un chat. Et le feu de joie sans chat rôti n'en est pas moins joyeux!

Les Flamands sont plus humains que nous, si on s'en rapporte à un arrêté de 1818, qui défend à l'avenir de jeter un chat du haut de la tour d'Ypres. Cette fête avait lieu habituellement le mercredi de la seconde semaine de carême; mais dans ce pays une tradition devait se rattacher au saut du chat. Et les Flamands semblent plus excusables que les Français.

Faut-il ranger au nombre des ennemis des chats l'inventeur du XVIe siècle qui imagina de répandre la terreur dans les rangs des armées ennemies en remplissant d'odeurs abominables des canons que des chats portaient attachés sur leur dos[18]?

[18] Je dois ce renseignement & ce dessin à la bienveillance de M. Lorédan Larchey qui a parcouru toute la France, visitant les musées, les archives & les bibliothèques pour enrichir de monuments inédits ses Origines de l'artillerie française.


[CHAPITRE VII.]

AUTRES ENNEMIS DES CHATS: LES PAYSANS, LES STATISTICIENS, LES CHASSEURS

On voit dans la campagne, à la porte des chaumières, des animaux tristes, maigres, la robe couleur de broussailles, qui jettent à la dérobée un coup d'œil timide sur l'épaisse tartine que l'enfant dévore en leur présence. Ce sont des chats; ils savent qu'ils n'ont pas une miette à recueillir de l'épaisse tartine.

Aux fêtes de famille, pendant lesquelles les paysans dévorent des porcs tout entiers, le chat n'ose passer le seuil de la porte; des coups de pied, voilà ce qu'il recueillerait de la desserte.

C'est à ces animaux qu'on peut appliquer ce que dit Diderot des chats de sa ville natale: «Les chats de Langres sont si fripons que, même lorsqu'ils prennent quelque chose qu'on leur donne, on dirait, à leur air soupçonneux, qu'ils le volent.» Ce n'est pas seulement à Langres que les chats ont cet air soupçonneux & fripon; mais changez Langres par campagne, l'observation sera juste & applicable partout où un préjugé barbare règne contre les chats.

Quand, l'hiver, un feu de sarments petille dans la cheminée, le chien s'étale paresseusement devant le foyer, en défendant l'approche au chat. Ce n'est que dans les grosses fermes où l'abondance s'étend des gens aux bêtes & entretient un semblant d'harmonie entre tous, que, timidement, sous une chaise, le chat se rapproche du chien qui, entre les jambes de son maître, rêve de ses aventures de chasse; mais là où sévit la misère, il n'y a pas de sûreté pour les chats considérés, malgré leur utilité incontestable, comme moins amis de l'homme que le chien.

Où se nourrit le chat de village, où il s'abreuve, personne ne s'en inquiète. La chatte, à l'époque de mettre bas, se cache dans l'endroit le plus sombre du grenier; si elle tombe malade, c'est dans quelque coin du fointier qu'elle termine ses jours, ne laissant aucuns regrets.

Durs pour les animaux, durs pour les vieillards, tels sont trop souvent les gens de campagne.—Bouches inutiles! disent-ils.

Voilà les chats qui doivent déployer de l'industrie pour ne pas mourir de faim.

La nature les a taillés pour la chasse; ils deviennent fatalement chasseurs, & c'est pourquoi ils ont éveillé la colère de rivaux menaçants, des hommes, qui leur font une guerre injuste & cruelle.

«Je ne rencontre jamais un chat en maraude, dit M. Toussenel, sans lui faire l'honneur de mon coup de feu.»

Il n'y a pas là de quoi se vanter. Et c'est l'homme qui écrit parfois des pages heureuses en faveur des oiseaux qui parle ainsi! Il ne lui suffit pas de tuer des chats cherchant leur vie, il excite les chasseurs à imiter sa cruauté: «J'engage vivement tous mes confrères en saint Hubert à faire comme moi,» ajoute le fouriériste.

Ce n'est pas avec de tels conseils que M. Toussenel ramènera des disciples à l'utopiste Fourier.

Sans tomber dans la sensiblerie, on s'explique difficilement de pareils sentiments. Une antipathie pour un animal n'excuse pas la cruauté. Ah! je comprends ces révoltes dans les Flandres, où les Espagnols sont représentés violant les femmes, tuant les vieillards, brûlant les maisons; &, dans quelque coin du tableau, le peintre a représenté un soldat déchargeant son fusil sur un chat caché dans un orme. Mais c'est un soudart ivre de meurtre & de sang; cela se passe au XVIe siècle; la loi n'a pas étendu sa protection sur les animaux. Aujourd'hui, tirer un coup de fusil inutile sur un chat ferait prendre en horreur ces chasseurs un peu brutes qui se croient tout permis parce qu'ils portent un fusil en bandoulière.

L'article consacré au chat par M. Toussenel ne montre pas bien quels griefs sérieux le phalanstérien peut invoquer contre un innocent animal.

«La passion des chats est un vice de gens d'esprit dégoûtés, dit le chasseur fouriériste; jamais un homme de goût & d'odorat subtil n'a été & ne sera en relations sympathiques avec une bête passionnée pour l'asperge.»

S'il fallait tirer des coups de fusil à tous les gens qui adorent les asperges, la France serait bientôt décimée.

Le chat, d'essence sauvage, aime les herbes, qui sont balais pour son estomac. Un chat à la campagne fait suivre la toilette de ses ongles d'une déglutition d'herbes & de plantes. Ces verdures lui manquant dans l'intérieur des appartements, n'est-il pas naturel qu'au printemps l'animal veuille goûter, comme ses maîtres, à de savoureux légumes?

L'asperge, salutaire à l'homme, offre les mêmes qualités au chat. Il n'y a pas là matière à coups de fusil.

Un autre grief de M. Toussenel contre la chatte domestique tient à son accouplement avec le chat sauvage. A en croire le chasseur, la race des chats sauvages serait aujourd'hui détruite si la chatte ne la perpétuait par de fréquents croisements.

«Chose remarquable & bizarre, ajoute le fouriériste, que ce soit ici la femelle qui fasse retour à la sauvagerie, car cette rétrogradation de la part de la femelle est contraire à la règle générale des animaux. On sait que dans toutes les races animales ou hominales, le progrès s'opère par les femelles. Ainsi il n'y a pas d'exemple que la chienne ait jamais accepté la mésalliance avec un hôte des bois, le loup & le renard, tandis que tous les jours au contraire, on voit la louve écouter les propos amoureux du chien, & même faire des avances à celui-ci dans le voisinage des bois.»

A la suite de ces affirmations, qui auraient besoin de preuves, se déroule une succession d'analogies paradoxales tendant à prouver que si la femme noire vient au blanc, jamais la blanche ne descend jusqu'au noir: la juive, suivant M. Toussenel, sollicite la main d'un gentilhomme, jamais la fille du gentilhomme ne s'abaisse jusqu'au juif; les femmes européennes viennent au Français, rarement la Française prend mari hors de France.

Enfilade de prolixes comparaisons amenée par une chatte de village qui s'est laissé séduire par un chat sauvage!

J'ai consulté divers naturalistes; le chat sauvage devient très-rare en France. Que faut-il conclure de tels accouplements, à supposer toutefois qu'ils aient lieu? Qu'ils sont utiles pour conserver la pureté de la race, & que chats & chattes de village ne méritent pas les coups de fusil appelés avec tant d'inutilité sur leurs têtes.

Le chat domestique de campagne a d'autres ennemis: le Journal d'agriculture pratique contenait dernièrement un énorme réquisitoire à son sujet.

Suivant le rédacteur, le plus grand destructeur du gibier, c'est le chat. La nuit, il rôde dans la campagne, guettant avec plus de patience qu'un pêcheur à la ligne les lièvres & les lapins qui s'ébattent, enhardis par l'obscurité. Les bonds du chat sont aussi terribles que ceux d'une panthère; d'un saut, l'animal tombe sur les lapereaux, & on lui fait un crime que ses griffes recourbées pénètrent dans les chairs comme un hameçon.

Le rossignol commence sa chanson; tout à coup il s'interrompt. Rossignol & chanson sont tombés dans la gueule du chat.

Les paysans font la chasse aux ortolans à l'aide de piéges qu'ils tendent dans les vignes; s'il ne reste que des plumes à côté des engins, c'est que le chat, friand de becs-figues & d'ortolans, s'en sera passé le régal.

Plus nuisible à lui seul, chat, que les destructeurs de basse-cour, qui s'appellent fouine, belette ou loup, l'immense avantage du chat sur ces carnassiers est qu'il travaille en paix sans exciter de soupçons. Il est chez lui.

Le moindre bruit de l'intérieur de la ferme effraye le renard qui rôde sournoisement aux alentours. Il faut que les blés soient assez hauts pour tenir lieu de chemin couvert au renard.

Un petit buisson sert de cachette au chat. Blotti dans des branches d'arbres, il fait plus de ravages dans les nids que tous les vauriens du canton.

Il a de singulières facultés magnétiques: son œil vert fascine les oiseaux & fait qu'ils tombent tout crus dans son gosier.

Le chien inspecte un champ à vue de nez, & une tournée rapide ne lui permet pas de découvrir tous les oiseaux blottis dans les sillons. Le chat, plus réfléchi, furette minutieusement; ses pattes de velours lui permettent d'approcher sans bruit. Rien ne lui échappe d'une poussinée de perdrix.

Son oreille délicate perçoit le cri de ralliement de la femelle du lièvre pour rassembler ses petits. A ce signal arrive le chat, & les lapereaux il les rassemble dans son estomac.

Le lièvre se défend contre le loup, contre le lapin, son plus cruel ennemi, & cherche protection auprès de l'homme. Pas d'animal qui accepterait plus volontiers la domesticité. Il affectionne les haies, les fossés aux alentours des fermes. On rencontre souvent le lièvre dans les potagers. La société des vaches à l'étable ne lui déplaît pas, & quelquefois la servante, en allant tirer du vin au cellier, aperçoit le profil de ses grandes oreilles; mais le chat est là qui dévore impitoyablement le pauvre animal venant demander l'hospitalité à la ferme.

A en croire le même témoin à charge, le renard, la fouine, le putois, le loup sont absents de certaines contrées; si le busard & le gerfaux s'y montrent, ce n'est que pour apparaître & disparaître aux équinoxes. Et pourtant lièvres & lapins disparaissent comme par enchantement! L'enchanteur, suivant cette déposition, serait le chat, qui croquerait, année moyenne, quatre-vingt-dix lapereaux sur cent.

Pourtant, le chat de campagne est triste & maigre.

Sa tristesse j'en ai dit la raison. Bourré de coups plus que de viande, méprisé autant que le chien est adulé, ne recevant jamais de caresses, délaissé par des natures brutales qui ne comprennent pas ses trésors d'affection, le chat souffre dans sa délicatesse. Pas de jambes amies contre lesquelles il puisse se frotter; la voix des gens de campagne semble rude à un animal d'une ouïe d'une exquise finesse. Dans sa jeunesse, il a miaulé doucement pour satisfaire son appétit; personne ne l'a écouté. Le chat est devenu misanthrope; ses meilleures qualités se sont aigries. Il est allé demander à la solitude des champs & des bois un baume à ses mélancolies; ni les pâtures ni les forêts ne rendent l'enjouement, & c'est pourquoi le chat de village est triste.

Sa maigreur semble bizarre en présence des méfaits que le Journal d'agriculture pratique lui implique. Lièvreteaux, lapineaux, perdreaux faisandeaux, à en croire l'acte d'accusation, ne font qu'une bouchée sous les crocs d'un si cruel carnassier. Et il reste maigre comme une hyène du désert! Sans doute la vie sauvage n'embellit pas les êtres à la façon des villes; un appartement bien chaud lustre le poil mieux que la brise; mais le gibier si abondant dont on lui reproche la destruction devrait avoir quelque action sur l'estomac de l'animal.

On a vu l'étalage des déprédations des chats; la statistique est plus terrible à son endroit, s'il est possible, que l'acte d'accusation.

Le nombre des maisons rurales en France est évalué à six millions. Dans chaque maison au village on peut compter un chat, sinon plusieurs. Voilà donc plusieurs millions de carnassiers destructeurs de gibier.

Conséquence, six à dix millions de chats à exterminer.

Le rédacteur qui a aligné ces chiffres enjoint aux propriétaires ruraux d'empêcher leurs fermiers, métayers, vignerons, pâtres, meuniers, forestiers, journaliers, de conserver des chats chez eux; pour lui, comme pour M. Toussenel, un coup de fusil terminerait promptement l'affaire.

Il n'est pas tenu compte dans cette statistique de la conservation des grains. Les rats, les souris & autres rongeurs semblent n'avoir jamais existé. On ne dit pas que la seule présence du chat dans une maison suffit à éloigner les destructeurs de blé.

La passion égare les ennemis des chats. Ce n'est pas tout que de dresser un réquisitoire; chaque accusé a droit de faire entendre des témoins à décharge.

La mission des chats à la campagne a-t-elle été assez étudiée pour qu'on les condamne si facilement? Ils détruisent les rats, protégent l'enserrement du grain, cela ne peut se nier; mais ne font-ils pas la guerre à d'autres animaux, aux putois & aux belettes, par exemple?