[Au lecteur]

[Table des matières]

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Elle appartient au domaine public.

ÉTUDE
SUR
LES MALADIES ÉTEINTES
ET
LES MALADIES NOUVELLES

PRINCIPALES PUBLICATIONS DU MÊME AUTEUR


  • Toxicologie générale rédigée sur les notes du professeur Joseph Anglada, et accompagnée d’un tableau toxicologique pour servir à la recherche analytique des poisons. 1835, in-8, 356 pages.
  • Étude sur les spécifiques d’affections et les spécifiques d’organes. 1843.
  • Contagion de la morve des solipèdes à l’homme. 1845.
  • De la pathogénie de l’inflammation et de son application à la thérapeutique de cette maladie (thèse de concours. 1849, in-8, 113 pag).
  • Quels sont les avantages de la connaissance de l’histoire de la médecine pour la médecine elle-même (thèse de concours. 1850, in-8, 183 pages).
  • Traité de la contagion pour servir à l’histoire des maladies contagieuses et des épidémies. 1853. 2 volumes in-8.
  • De la pathologie, de son objet, de son but et de ses principes. 1853.
  • De l’heureuse influence de la civilisation sur la fréquence des maladies populaires. 1854.
  • De l’importance d’une bonne doctrine médicale pour la thérapeutique. 1856.
  • De la prétendue dégénérescence physique et morale de l’espèce humaine, déterminée par le vaccin. 1856.
  • Des causes en médecine. 1857.
  • Du vitalisme de Montpellier. 1858.
  • De la maladie et de l’affection morbide. 1859.
  • Notice sur la bibliothèque de la Faculté de médecine de Montpellier pour servir à l’histoire de cette Faculté. 1859.

IMPRIMERIE L. TOINON ET Ce, A SAINT-GERMAIN.

ÉTUDE
SUR LES
MALADIES ÉTEINTES
ET LES
MALADIES NOUVELLES
POUR SERVIR
A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE

PAR
CHARLES ANGLADA

PROFESSEUR DE PATHOLOGIE MÉDICALE A LA FACULTÉ DE MONTPELLIER
MEMBRE FONDATEUR DE L’ACADÉMIE DES SCIENCES ET LETTRES DE LA MÊME VILLE
CORRESPONDANT DU COMITÉ DES TRAVAUX HISTORIQUES ET DES SOCIÉTÉS SAVANTES
DE LA SOCIÉTÉ IMPÉRIALE DE MÉDECINE DE MARSEILLE
DE LA SOCIÉTÉ MÉDICALE DU DÉPARTEMENT D’INDRE-ET-LOIRE
DE L’ACADÉMIE DE CHIRURGIE DE MADRID, ETC.

«Il est certain que des maladies nouvelles apparaissent et que des maladies anciennes s’éteignent. S’il y a une géographie pour la Pathologie, il y a aussi une chronologie.»

(Littré, trad. d’Hippocrate, t. V, p. 507.)

«Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître, sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de plantes?»

(Ch. Bœrsch, de la Mortalité à Strasbourg, p. 96, 1836.)


PARIS
J.-B. BAILLIÈRE ET FILS
LIBRAIRES DE L’ACADÉMIE IMPÉRIALE DE MÉDECINE
rue Hautefeuille, 19, près le boulevard Saint-Germain

LONDRES
HIPP. BAILLIÈRE
MADRID
C. BAILLY-BAILLIÈRE

1869
Tous droits réservés.

A LA MÉMOIRE DE MON PÈRE

JOSEPH ANGLADA

PROFESSEUR A LA FACULTÉ DE MÉDECINE DE MONTPELLIER
DOYEN ET PROFESSEUR A LA FACULTÉ DES SCIENCES DE LA MÊME VILLE
ETC., ETC., ETC.

PRÉFACE

Ce livre n’est qu’une étude: j’espère que les exigences de la critique ne dépasseront pas la mesure de mes prétentions.

La nature de mon sujet m’a imposé de longues et minutieuses recherches. Dès mes premiers pas, je me suis assuré que les auteurs ont perpétué, en se copiant, des erreurs acceptées sans contrôle, et je n’ai rien négligé pour échapper à ce reproche. Bien décidé à tout voir par moi-même, j’ai rejeté les matériaux de seconde main, et j’ai toujours puisé aux sources. Toutes les fois que la fidélité d’une traduction m’a paru suspecte, je l’ai refaite, et ce n’a pas été la partie la moins ingrate de ma tâche. J’ai tenu, par-dessus tout, à mettre entre les mains de mon lecteur, des pièces justificatives dignes de sa confiance.

En exprimant les opinions que j’ai cru devoir adopter, je me suis fait une loi d’éviter toute affirmation trop absolue. La mobilité du terrain de la discussion, la diversité des points de vue, le contraste ou l’incertitude des interprétations débattues, seront l’excuse de ma réserve. Quand j’ai pris la plume, je me suis bien promis de ne pas oublier «qu’il est dans la destinée de certaines questions de rester des questions[1]

Pline prétend que l’histoire plaît de quelque façon qu’elle soit écrite: «Historia quoquo modo scripta delectat.» Si tout le monde pensait de même, je serais sans inquiétude sur l’accueil qui m’attend; mais j’ai de fortes raisons pour être moins rassuré.

On ne peut se dissimuler que l’histoire a perdu une grande partie de son prestige. La médecine actuelle se vante d’oublier son passé, et de sacrifier au présent l’héritage qu’elle en a reçu. Son idéal est de mettre l’observation des faits contemporains à la place des «fables traditionnelles» (le mot n’est pas de moi) qui ont bercé la naïve crédulité de nos pères.

Je n’essaierai pas de désarmer des préventions qu’on élève à la hauteur d’un principe. Je réclamerai seulement contre le dédain irréfléchi d’un moyen d’étude, dont l’utilité me paraît trop manifeste dans certains cas, pour être méconnue.

La question que je traite, ne peut être évidemment éclairée et résolue que par l’histoire. Elle seule contient la révélation de cet aspect particulier de la pathologie, que l’observation, renfermée dans les limites d’un temps et d’un pays, n’aurait jamais soupçonné.

Si les anamnestiques ou les antécédents des sujets forment un des éléments les plus précieux, et souvent même, l’élément décisif du diagnostic des maladies individuelles, les anamnestiques des sociétés humaines, dans l’évolution de leur vie collective, ne sont pas moins nécessaires pour déterminer le caractère de leur constitution pathologique, et les changements qu’elle a subis par l’action des siècles. C’est de ces rapprochements historiques, recueillis depuis les époques les plus lointaines jusqu’à nos jours, qu’est sorti ce grand fait des maladies éteintes et des maladies nouvelles dont il me paraît difficile de nier l’intérêt et l’importance, à moins d’une indifférence préconçue qui équivaudrait à un déni de justice.

En 1850, le hasard des concours m’appela à défendre l’histoire de la médecine contre les attaques qui la discréditent[2]. Tout ce qu’il m’est permis de dire, c’est que j’apportai dans l’exécution forcément rapide de ma tâche, la chaleur d’une conviction de longue date, et je serais heureux si l’ouvrage que je publie, renforçait d’un nouvel argument la thèse que j’ai soutenue.

L’Histoire qui comprend toute la dignité de son rôle, occupe, n’en déplaise à ses détracteurs, un rang élevé dans l’Encyclopédie médicale. Mais la valeur des services qu’elle peut rendre est subordonnée au caractère de la philosophie qui l’inspire. Si elle se borne à une simple exposition chronologique, elle rétrécit gratuitement son domaine. En déroulant à nos yeux le fleuve du passé, en décrivant les sinuosités et les accidents de son cours, elle doit dire aussi, quelle est la nature du mouvement qui l’entraîne, et quel est le but où il tend, au milieu des obstacles qui ralentissent sa marche ou en troublent momentanément la direction.

Ce n’est pas le lieu, je le regrette, de développer des considérations que je ne fais qu’indiquer. Je ne dépasserai pas cependant les bornes d’une préface, en disant, sans détour, ma pensée, sur ce parti pris d’abaisser les vieux maîtres et leurs immortels écrits, sur cette ingratitude affichée pour ceux qui ont parcouru la carrière avant nous, et nous ont passé le flambeau.

Effacer l’auréole des grands noms qui personnifient, dans la succession des âges, l’ordre scientifique dont on a juré la perte; proscrire les œuvres consacrées par la sagesse des siècles: tel a toujours été le mot d’ordre des réformes.

Lorsqu’on s’est approprié le programme expéditif de Bacon: «Instauratio facienda est ab imis fundamentis,» la logique prescrit de porter hardiment le marteau sur le vieil édifice, et de déblayer le sol des débris vermoulus qui l’encombrent. On avisera plus tard au plan de la construction nouvelle qui doit s’élever sur ces ruines: «Campos ubi Troja fuit

L’Histoire nous montre cette entreprise dans bien des pages de ses annales; il n’y a de changé que le nom des acteurs et les couleurs de la bannière. Mais à moins de renier les leçons de l’expérience, quand on voit que, dans ce projet de rénovation, tout est en honneur pour les progrès de la médecine, excepté la médecine elle-même, on peut prédire que l’issue de cette croisade ne remplira pas toutes les espérances des chefs habiles qui la dirigent, et de la phalange studieuse qui les suit.

Notre belle Science, restée debout depuis plus de deux mille ans sur sa base hippocratique, et toujours vigoureuse malgré les blessures qu’elle a reçues, ne peut pas être l’esclave résignée de cette tyrannie capricieuse, qui la condamne périodiquement à abjurer ses croyances, pour servir un autre culte. Elle n’est pas sans doute à l’abri d’un coup de main, et doit, pour un temps, subir la loi du vainqueur. Mais revenue de sa surprise, elle reprend son indépendance et ses droits. C’est le partage exclusif de la vérité que sa lumière, voilée par quelques éclipses passagères, se dégage bientôt plus vive et plus pure. Qu’est-il resté de la frénétique ovation qui accueillit naguère l’entrée en scène du grand réformateur de la médecine? A peine un souvenir au milieu de l’indifférence générale!

L’École qui grandit sous nos yeux, montre autant d’imprévoyance que d’injustice. Le mépris qu’elle affecte pour les antérieurs, comme disait Leibnitz, retombera sur elle, quand elle comparaîtra à son tour devant ses juges. La représaille sera de bonne guerre, et cette perspective vaut la peine qu’on y songe. Si nos aïeux dans l’ordre médical, ont été le jouet d’une hallucination obstinée; s’ils ont pris pour des réalités, les fantômes de leurs rêves, de quel droit l’École nouvelle vient-elle affirmer sa constante lucidité, et se dire en possession de la vérité absolue et définitive?

Soyons de bonne foi. N’est-on pas aveuglé par son orgueil, lorsqu’on prétend remplacer le labeur éprouvé de vingt siècles, par le produit hâtif de quelques années de travail? Le passé, le présent et l’avenir sont les trois termes, inséparables et solidaires, d’une même équation. La médecine, envisagée dans son évolution historique, doit représenter une chaîne ininterrompue qui n’a fait que s’allonger par l’addition de nouveaux anneaux. C’est un dessin auquel ont participé des hommes laborieux et dévoués, qui l’ont légué à leurs descendants, pour qu’ils accentuent plus nettement les traits ébauchés et qu’ils y ajoutent ceux qui manquent. La médecine, sortant tout armée du cerveau d’un homme ou du génie d’une époque, est un symbole qu’il faut laisser à l’ancienne mythologie.

Personne, je l’atteste, n’admire, plus que moi, cette fiévreuse ardeur qui nous a valu tant de découvertes et nous en promet tant d’autres. C’est le brillant cachet de la période qui s’écoule, et jamais peut-être le «mens agitat molem» du poëte n’a été plus éclatant.

Mais quand on observe attentivement la jeune École avec l’intérêt qu’elle mérite, sans partager cependant toutes les illusions qu’elle caresse, on regrette de la voir fascinée, comme le statuaire de la légende, par la contemplation passionnée de son œuvre. Pénétrée de la conscience de sa force et de l’infaillibilité de sa méthode, elle entend se suffire à elle-même, et tout puiser dans son propre fonds. Traditions séculaires, dogmes fondamentaux, lois inscrites au code de notre art, tout cela n’est, pour elle, que reliques surannées, qui ont eu leur temps de foi superstitieuse, et que le réveil de la Raison a dépossédées de leurs vertus imaginaires. Pour marcher librement dans la voie nouvelle, il faut briser ces entraves. Enrichie de l’inépuisable tribut des sciences latérales, armée de précieux instruments d’exploration qu’elle manie avec une dextérité qu’on aurait mauvaise grâce à méconnaître, cette École ne sait pas résister à ces entraînements téméraires qui l’éloignent, sans qu’elle s’en doute, de son but avoué. Sa grande faute est de ne pas comprendre que pour qu’on puisse croire, dans la mesure permise, à la certitude de la doctrine et de l’art qu’elle fonde, elle devrait, avant tout, renoncer à donner comme des vérités acquises, des hypothèses ingénieuses ou des conceptions arbitraires, dont le faux éclat séduit un instant, et s’évanouit au premier souffle de la clinique.

Est-ce à dire qu’il serait bon de comprimer cet élan? A Dieu ne plaise! et je proteste hautement contre toute insinuation malveillante qui m’attribuerait cette arrière-pensée, quoique je sois fermement convaincu qu’il y aurait tout avantage pour le perfectionnement durable et continu de la science, à déplacer le courant qui l’emporte, et à le guider vers les régions d’une philosophie plus tolérante.

Restons de notre siècle, rien de mieux; mais gardons-nous de l’isoler, comme une de ces îles flottantes qui surgissent tout à coup du sein des eaux. Au lieu de proclamer entre les Anciens et les Modernes un stérile et énervant antagonisme, unissons-les franchement par cette indissoluble et féconde alliance, tant désirée par Baglivi: «Quoad fieri potest, perpetuo jungendi fœdere.» Puisque, après tout, «on est toujours le fils de quelqu’un» renonçons désormais à la prétention inouïe d’éluder la loi commune.

Il n’y a qu’un moyen de nous assurer que nous avançons: c’est de savoir d’où nous venons et où nous sommes. Faute de cette précaution, indiquée par le bon sens, ceux qui ont toujours à la bouche ce grand mot de progrès «Os magna sonaturum,» s’exposent à n’être que stationnaires ou rétrogrades.

Ambroise Paré nous compare à «l’enfant qui est sur le col du géant.» Cette similitude souvent rappelée est un trait de lumière. Montons sur les épaules de nos devanciers pour étendre notre horizon et contempler ce qu’ils n’ont pu voir. C’est ainsi que la médecine reculera ses frontières, et enrichira son empire sans ébranlement, sans révolution nouvelle. Et quand elle dressera l’inventaire pacifique de ses conquêtes, elle se fera honneur de rendre loyalement aux hommes et aux idées de tous les temps, la justice qui leur est due.

Montpellier, le 9 décembre 1868.

INTRODUCTION


Une opinion très-répandue parmi les médecins, admet l’invariabilité de la pathologie.

Toutes les maladies qui ont existé ou qui éclatent autour de nous sont rapportées à des types arrêtés et préconçus, et doivent rentrer bon gré mal gré dans les cadres établis par les nosologistes.

L’histoire et l’observation protestent à l’envi contre ce préjugé, et voici ce qu’elles enseignent:

A des maladies qui ont disparu et dont on ne retrouve le souvenir que dans les archives de la science, succèdent d’autres maladies, inconnues de la génération contemporaine, et qui viennent, pour la première fois, faire valoir leurs titres.

En d’autres termes, il y a des maladies éteintes et des maladies nouvelles.

Je connais la ténacité des préventions de doctrine, et je n’ose espérer que ce livre soit pour mes lecteurs, comme il l’est pour moi, la démonstration du grand fait pathologique que j’énonce. Quoi qu’il advienne, je n’ai pas cessé en l’écrivant de m’appliquer cette réflexion de La Bruyère: «Il faut chercher surtout à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments: c’est une trop grande entreprise[3]

Pour poser nettement les termes de la question, écartons dès à présent un malentendu qui pourrait en fausser le sens.

Les maladies se forment de deux manières: par réaction et par affection. La confusion de ces modes pathogéniques a été le vice radical de la doctrine de Broussais.

Les maladies réactives sont celles dont le premier phénomène est un acte morbide qui répond immédiatement à une impression malfaisante venue du dehors. Leurs symptômes varient au gré des agents qui les provoquent et sont en rapport, sauf exceptions, avec la nature de l’impression ressentie et l’étendue du dommage qui en a été la suite. Enfin, ils sont liés si intimement à leur cause initiale, qu’il dépend de nous de les produire à volonté, sous la réserve des contingences vitales.

Par opposition, les maladies affectives représentent un état morbide général préparé de longue main, et qui tient sous sa dépendance les localisations éventuelles. Leur origine la plus commune est dans des causes obscures, insaisissables. On ne peut déterminer leur rapport avec les influences morbides ordinaires. Il faut donc que l’activité vivante ait en elle-même la raison suffisante du changement qui s’est opéré dans l’état normal des fonctions et des organes. C’est ce qu’on exprime en disant que ces maladies sont spontanées, ou réductibles à une modification insolite de la vie hygide, sans le concours apparent d’une cause extérieure.

Un grand nombre d’affections spontanées sont spécifiques (speciem facere). Leur nature est incompréhensible et se refuse à toute théorie rationnelle. On en a la notion empirique sans pouvoir s’en faire l’idée. Ces maladies traduisent le plus haut degré de l’individualité morbide, et le cachet original qu’elles portent les distingue nettement de toutes les autres. Elles sont incommutables, ce qui signifie qu’elles ne peuvent se transformer en une autre maladie. Leurs traits essentiels persistent malgré les modificateurs externes. Quoi qu’on en ait dit dans ces derniers temps, elles peuvent se passer de provocations spécifiques, puisqu’on les voit souvent apparaître sans qu’on parvienne à découvrir l’action préalable d’un stimulus approprié.

Le dogme de la spontanéité est en flagrante contradiction avec la doctrine qui place dans le monde extérieur l’origine de tous nos maux. On a tenté de le discréditer en l’accusant d’établir l’existence de maladies sans cause!

Il faut être bien pauvre d’arguments sérieux pour prêter une absurdité pareille à une doctrine antipathique.

Quand nous disons qu’une maladie est spontanée, nous ne prétendons pas affirmer, pour tous les cas et d’une manière absolue, qu’aucun facteur externe n’a pris part à sa production. La vie, telle qu’elle nous apparaît dans sa manifestation organique, implique une relation plus ou moins intime entre le mécanisme qu’elle met en jeu et certains agents modificateurs. Mais il reste toujours vrai qu’on chercherait vainement dans les agressions extérieures la cause prochaine des maladies affectives. Dans les cas mêmes où une provocation appréciable n’aurait pas été étrangère au fait pathologique, elle n’aurait pu agir que conjointement avec des modes internes préexistants, dont l’organisme garde le secret.

Les retours périodiques des accès de fièvre, les reprises intermittentes des attaques de goutte, ne sont pas plus l’effet d’une stimulation venue du dehors que les révolutions des âges et les phases successives de la gestation.

On saisira mieux, après quelques exemples, l’importance de la distinction que je viens d’établir.

La découverte de la poudre à canon, qui a amené une grande révolution dans l’art de la guerre, a transformé les blessures et les mutilations du champ de bataille. Devant les plaies par armes à feu, l’art, pris d’abord au dépourvu, a dû éclairer son inexpérience par un long apprentissage. Des instruments appropriés à leur nouvelle destination ont grossi l’arsenal du chirurgien d’armée. Des livres signés des noms les plus illustres ont rédigé le code de cette partie de la thérapeutique. L’observation a réduit à leur valeur une foule de préjugés que le caractère insolite de ces désordres avait paru justifier d’abord, et la pratique a su mettre à profit le redressement de ces théories surannées. Voilà donc un groupe remarquable de maladies réactives qui n’ont pris place dans la science qu’à dater du XIVe siècle.

L’introduction de la vapeur dans l’industrie, en multipliant les machines, a créé pour les ouvriers de nouveaux dangers dont leur imprudence proverbiale les rend trop souvent victimes. Les instruments qu’anime l’aveugle action du moteur déchirent, emportent, broient une portion de chair, un membre, parfois le corps tout entier. Les plaies par arrachement partiel, sauf quelques exceptions dont il est aisé de se rendre compte, sont suivies le plus souvent d’une réaction formidable qui éclate surtout quand l’amputation a été imprudemment différée. Quel que soit d’ailleurs le caractère commun et prévu des phénomènes consécutifs, on doit reconnaître que le mode de formation de ces plaies appartient en propre aux mobiles adoptés par l’industrie moderne. Chez les anciens, la main de l’homme accomplissait l’œuvre échue de nos jours aux puissances mécaniques, et les occasions de remédier à de pareils désordres devaient au moins être bien rares. Celse n’en fait même pas mention dans sa chirurgie.

Ces faits, dont on pourrait grossir le nombre, montrent la mobilité des réactions traumatiques qui intéressent la structure et l’intégrité des organes, et qui sont plus spécialement du ressort de la chirurgie. Mais la même observation s’applique aux maladies réactives que leurs caractères rattachent de plus près à la médecine interne, et qui tiennent une si grande place dans l’histoire des professions.

Ramazzini a touché à ce sujet. Mais une œuvre pareille se compose d’éléments changeants et mobiles qui en exigent la révision fréquente. Si la marche de la civilisation emporte certaines maladies professionnelles, elle ne tarde pas à les remplacer par d’autres, et l’hygiène trouve toujours sur ses pas de nouveaux problèmes: Uno avulso, non deficit alter[4].

Naguère encore toutes les statistiques attribuaient aux doreurs sur métaux un triste privilége dans le martyrologe de l’industrie. L’ingénieuse application de la galvanoplastie a supprimé la maladie mercurielle avec son hideux cortége de symptômes dont la mort était l’inévitable terme.

Tout le monde a entendu parler des accidents formidables et notamment des nécroses des os maxillaires provenant de l’action des vapeurs phosphorées qui se dégageaient dans les ateliers où se fabriquent les allumettes. Ces accidents prenaient des proportions menaçantes, et il était urgent d’assainir une industrie qui mettait incessamment en péril la santé et la vie des ouvriers[5].

La chimie, qui n’est jamais en défaut, s’est chargée de remplir l’indication, et le phosphore rouge a remplacé un poison redoutable par un agent inoffensif. Quand ce procédé, dégagé de quelques entraves qu’il faut encore respecter, aura conquis dans la pratique le monopole que lui assigne l’intérêt bien compris de la salubrité publique, cette étrange forme de réaction qui traduisait l’empoisonnement lent par le phosphore blanc, ne sera plus qu’un souvenir perdu dans les archives de l’hygiène industrielle. Nous aurons vu, en quelques années, naître et mourir une maladie dont on ne retrouve aucune trace dans le passé.

S’il n’existait que des maladies réactives, je ne me serais pas mis en frais d’arguments pour démontrer leurs variations. Tout le monde est d’accord sur ce point. Le rapport qui relie l’impression malfaisante aux actes morbides consécutifs s’impose par son évidence.

Mais on cesse de s’entendre quand on transporte la question dans le domaine des maladies par cause interne. Comme on a décidé, en principe, que le cadre nosologique ouvert à ces maladies est immuable, et qu’il a subi, sans addition ni retranchement, l’épreuve des siècles, s’il s’en présente une dont l’aspect semble révéler la nouveauté, on la confond, sans plus d’examen, avec celle qui s’en rapproche le plus par ses affinités symptomatiques. On lui en donne même le nom, sans se demander si on n’engage pas étourdiment l’avenir, et si les progrès de l’observation, éclairée par une analyse plus exacte, ne réservent pas un éclatant démenti à cette homonymie prématurée. Lorsque je parlerai de la grande épidémie du XIXe siècle, je montrerai que la qualification qu’on s’est hâté de lui assigner, d’après quelques similitudes superficielles, n’a pas peu contribué à entretenir, sur son origine et sa nature, de fausses idées qui n’ont pas encore cessé d’avoir cours. Je cite cet exemple récent parce qu’il s’offre le premier à ma pensée. Mais j’aurai l’occasion de reprocher la même faute aux médecins de tous les temps qui ont décoré du nom de peste les épidémies inconnues dont l’apparition est venue les surprendre.

Si je me suis clairement exprimé, on a compris que les maladies réactives, qui paraissent et se retirent avec leurs provocations déterminées, ne peuvent être celles dont j’ai entrepris l’étude chronologique. Comme elles sont sous la dépendance de leurs causes, elles ne doivent offrir qu’un ensemble de phénomènes relativement très-restreint, et qui ne varient, en quelque sorte, que par leur degré. Si l’on en découvre de nouvelles espèces, il est permis d’assurer qu’elles ne s’éloigneront guère des types reconnus.

Mais il en est tout autrement pour les maladies affectives; leur source est intarissable. Tant que l’espèce humaine habitera ce monde, on pourra s’attendre à en voir surgir de nouvelles dans le vrai sens du mot; et elles ne se distingueront pas par de simples nuances, mais bien par la spécificité incomparable de leur nature. C’est dans la génération de ces maladies que l’activité interne révèle une fécondité dont on ne peut fixer les bornes. L’histoire, en attestant l’apparition successive de graves affections qui nous sont restées fidèles, laisse entrevoir à l’avenir les mêmes éventualités.

La distinction nosologique que je viens d’établir ne sera pas acceptée sans objection. Rapprochée de ces grands mots: affection, spontanéité, spécificité, qui sonnent mal aux oreilles de la science du jour, elle effarouchera peut-être quelques lecteurs qui craindront de me suivre dans les espaces imaginaires. Qu’ils me permettent de les rassurer.

Quelle que soit l’interprétation théorique qu’on adopte et la formule qui l’exprime, il est impossible de contester que les maladies réactives ne diffèrent sensiblement, par leur pathogénie ostensible, de celles que je nomme affectives et spontanées. L’état présent de la science interdit de les confondre. La maladie chronique produite par l’action longtemps continuée d’un poison n’obéit pas, dans sa généalogie, à la même loi que la maladie chronique connue sous le nom de diathèse. La question est du même ordre que celle qui a tant agité la pyrétologie et qui n’a pas cessé d’être grosse de tempêtes. La fièvre traumatique qui succède à l’emploi de l’instrument tranchant; la fièvre symptomatique provoquée par une lésion organique bien définie, ne sont pas identiques à la fièvre qui paraît indépendante de toute altération matérielle et qu’on appelle pour ce motif essentielle. Provisoirement on est bien obligé d’imposer silence à des répugnances de doctrines et d’accepter une distinction aussi évidente, quitte à attendre des perfectionnements de la science la lumière qui lui manque.

Je ne demande pas pour le moment d’autre concession, et je m’imagine que, dans ces termes, elle ne paraîtra pas exorbitante.

Il n’y aura donc d’équivoque pour personne quand je dirai que les maladies dont je viens démontrer l’extinction et la nouveauté dans la succession des âges, appartiennent à l’ordre des maladies affectives, dont la cause échappe à nos sens et à nos moyens d’analyse. Quelles que soient, sur ce point, les prétentions des systèmes en vogue, on peut les défier de déterminer, sans hypothèse, les conditions essentielles de leur développement[6].

A priori, et sur les simples indications de l’analogie, l’existence des maladies nouvelles est trop vraisemblable pour n’être pas réelle. L’expérience vient à son tour confirmer cette prévision en donnant à ce fait la portée d’une loi générale.

A moins d’admettre avec la légende, que les maladies sont tombées un beau jour sur la terre comme une avalanche, il faut bien reconnaître qu’elles n’ont pu être que l’œuvre des siècles. La raison affirme qu’à l’origine toutes les maladies de cause interne sont nées spontanément. On a beau reléguer dans la nuit du passé le plus lointain, la génération première des maladies nouvelles, il faudra bien convenir qu’à leur avénement elles ont eu leur raison d’être. Par quel artifice de dialectique parviendrait-on à interdire ces éventualités au présent et à l’avenir?

Il est sans doute des maladies contemporaines de l’espèce humaine, et qui l’ont toujours accompagnée, soit à l’état sporadique, soit sous forme épidémique. Ces maladies sont inhérentes à notre nature, et dérivent des rapports nécessaires de l’organisme avec le milieu ambiant. De ce nombre sont les maladies catarrhales, inflammatoires, bilieuses, auxquelles on peut joindre les typhus d’origine infectionnelle.

Mais les maladies qui tiennent à des causes obscures et lentement actives, celles dont on caractérise d’un mot l’individualité profonde en disant qu’elles sont spécifiques, ne se sont incorporées à l’humanité qu’après une longue élaboration.

Certainement la goutte, le scrofulisme, la tuberculose, l’herpétisme et autres entités morbides analogues n’ont point été inscrites à la même date dans la vie des sociétés. Le temps a été un élément indispensable à leur prise de possession définitive.

Les médecins qui rejettent par une fin de non-recevoir absolue la nouveauté de certaines maladies n’ont jamais pris la peine de réfléchir aux considérations suivantes qui, par des voies diverses, conduisent à la même conclusion.

Les influences nosogéniques changent avec les pays, et il est des contrées qui ont le monopole exclusif de certaines endémies. La Plique de Pologne, le Bouton d’Alep, le Sibbens d’Écosse, la Radézyge de Norwége, la Lèpre d’Égypte, le Pian d’Amérique, le Yaws des côtes de Guinée, le Tara de Sibérie, le Waren de Westphalie, la Fégarite d’Espagne, le Mal de la Rose des Asturies, le Ginklose d’Islande, le Noma de Suède, la Chilolace d’Irlande, représentent autant d’espèces morbides qui ne trouvent les conditions de leur développement que dans le concours indéterminé de certaines influences topographiques. L’histoire des voyages élargit tous les jours le cercle de cette observation, et on n’exagère pas en disant que certaines régions ont leur pathologie comme elles ont leur faune et leur flore[7].

Puisque les faits médicaux varient au gré des circonscriptions géographiques, et qu’un simple déplacement nous impose des études nouvelles, quel ne doit pas être, à cet égard, le pouvoir des grandes révolutions terrestres dont la géologie révèle l’accomplissement après en avoir suivi la marche pas à pas. Les découvertes modernes démontrent en effet que la physionomie mobile du globe ne reste jamais la même. Les transformations qu’il a subies dans la succession des siècles sont si extraordinaires qu’on serait tenté de faire des réserves, si les preuves qu’on en donne n’étaient pas mathématiquement déduites[8]. Je demande s’il est possible d’admettre que l’humanité témoin de ces gigantesques ébranlements n’en ait pas ressenti le contre-coup? Pourquoi les maladies qui sont, après tout, des phénomènes naturels, échapperaient-elles à cette loi universelle de mutation dont les effets sont si éclatants?

Le genre de vie des peuples, leurs coutumes, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs goûts, leurs conditions sociales se modifient inévitablement, et s’usent, en quelque sorte, par leur durée même. Quand tout se renouvelle ou se transforme autour d’elle, comment la pathologie aurait-elle le privilége de l’immobilité?

L’exemple suivant qui a été souvent cité, se rattache, dans la sphère restreinte d’un fait spécial, à une observation plus générale.

Hippocrate assure, dans un de ses aphorismes, que les femmes n’ont pas la goutte, avant la ménopause. «Mulier podagra non laborat, nisi ipsam menstrua deficiant[9]

Sénèque, qui avait été frappé de cette remarque, signale au contraire la fréquence de la goutte chez les femmes de son temps, et il en accuse vertement leurs mœurs dissolues. Livrées à tous les vices, à toutes les débauches des hommes, les femmes avaient perdu l’ancien privilége de leur sexe. «Beneficium sexus sui vitiis perdiderunt; et quia fœminam exuerunt, damnatæ sunt morbis virilibus[10]

Sénèque partageait l’opinion des médecins qui caractérisaient sommairement l’étiologie de la goutte en la disant fille de Bacchus et de Vénus. Cette vieille croyance est venue jusqu’à nous sans changer de formule; il n’en faudrait peut-être reprendre que l’interprétation trop absolue[11]. Une seule chose m’intéresse pour le moment, c’est l’apparition imprévue dans la vie de la femme d’une maladie diathésique qui a vaincu ses dispositions réfractaires. Aujourd’hui le sexe a reconquis l’immunité relative que lui attribuait l’aphorisme hippocratique. Les statistiques les plus récentes sont unanimes. Faut-il s’en prendre à l’adoucissement des mœurs? Je ne demande pas mieux que d’accepter cette explication[12].

L’histoire de la médecine met en relief une observation qui atteste hautement l’influence du temps sur le système des maladies.

Certaines affections abandonnent petit à petit les lieux où elles semblaient établies, et ne sortent plus de leur retraite. D’autres s’amendent sur place et se dépouillent de certains symptômes graves qui les accompagnaient dans l’origine.

La lèpre qui avait désolé, sans désemparer, une longue période du moyen âge, s’est confinée dans son foyer lointain. Au XIIIe siècle on comptait, en France, deux mille léproseries, et Mathieu Pâris nous apprend qu’il en existait dix-neuf mille en Europe. Il n’en reste plus que le souvenir historique, et quelques ruines éparses dont le nom populaire rappelle encore l’ancienne destination[13].

La peste, toujours suspendue sur les peuples, a préludé à sa retraite par des invasions partielles, et le calme qui a suivi tant d’orages semble l’augure d’un avenir meilleur. Rentrée dans la Basse-Égypte, premier foyer de son endémie, elle paraît avoir perdu cette force d’expansion qui la déchaînait sur le monde.

Loin de moi la pensée d’atténuer l’efficacité prophylactique de nos institutions sanitaires, et de méconnaître l’heureuse influence de la transformation hygiénique de nos villes. Mais je déclare, qu’à mon avis, ce n’est pas là que réside le secret tout entier. Si la peste a renoncé à ses vieilles habitudes, c’est qu’elle subit à son tour la loi générale qui préside à l’amendement des maladies les plus graves, après un règne de longue durée.

La syphilis, sauf quelques réminiscences accidentelles, imputables aux conditions des sujets, n’est plus ce qu’elle était au temps de Jean de Vigo et de Bérenger de Carpi. Le tableau qu’elle présente aujourd’hui semble mettre en suspicion la véracité de ses premiers témoins.

Rendons au traitement spécifique la part légitime qu’il peut revendiquer; mais n’oublions pas aussi que les virus dégénèrent lentement par la multiplicité de leurs transmissions successives. Si quelques circonstances accidentelles viennent réveiller leur vigueur, la règle n’est pas ébranlée par ces déviations apparentes. L’expérience directe a pris sur le fait cet affaiblissement graduel, et de là est venu l’art de ranimer l’activité défaillante du vaccin en le reprenant à sa source[14].

Il fut un temps où le scorbut menaçait d’absorber la pathologie. «Une maladie est nouvelle, disait à ce propos Malebranche en veine d’ironie. Elle fait des ravages qui surprennent le monde. Cela imprime des traces si profondes dans le cerveau, que cette maladie est toujours présente à l’esprit. Si cette maladie est appelée, par exemple, le scorbut, toutes les maladies seront le scorbut. Le scorbut est nouveau, toutes les maladies nouvelles seront le scorbut. Le scorbut est accompagné d’une douzaine de symptômes dont il y en a beaucoup de communs à d’autres maladies: cela n’importe. S’il arrive qu’un malade ait quelques-uns de ces symptômes, il sera malade du scorbut, et on ne pensera pas seulement aux maladies qui ont les mêmes symptômes[15]

Ce passage de Malebranche devrait être médité par ceux qui assistent à l’avénement des maladies nouvelles. Bordeu, à qui j’en ai emprunté la citation, remarque que le philosophe avait deviné juste. Au XVIIIe siècle, Bontékoë attribuait toutes les maladies au scorbut. «Nous avons vu, dit Bordeu, régner sur cette maladie un délire épidémique. Tout le monde voulait avoir le scorbut. On le voyait partout... Aujourd’hui l’on ne craint plus, le dirai-je, ou l’on n’aime plus tant le scorbut[16]

De tout cela il résulte que le scorbut considéré comme une affection nouvelle, avait pris des proportions effrayantes, et déteignait sur une foule de maladies. De nos jours il ne réclame ses anciens droits que dans de courtes et locales apparitions. Proclamons hautement l’ascendant des perfectionnements de l’hygiène, et surtout de l’hygiène navale qui a poursuivi, avec tant de persévérance et de sagacité, le compagnon obstiné des expéditions maritimes. Mais pour expliquer l’éclipse presque totale d’une maladie aussi répandue, il faut que le génie de l’homme ait été secondé par la coopération du temps; et l’élément qui nous échappe, dans cette prophylaxie complexe, n’est peut-être pas le moins puissant.

Si quelques maladies semblent être rentrées dans des limites plus ou moins restreintes d’extension et d’intensité, il en est d’autres qui n’ont laissé que le souvenir de leur règne. De ce nombre sont, comme j’essaierai de le démontrer plus tard, la peste d’Athènes, la maladie cardiaque de l’antiquité, la peste noire du XIVe siècle. La suette anglaise s’est aussi éteinte depuis trois cents ans, et j’avertis, par anticipation, que la suette que nous observons, n’en est qu’une pâle copie symptomatique, qui cache sous cette menteuse homonymie, une différence radicale de nature.

Entre les maladies disparues et les maladies amendées, il en est d’autres qui ont eu des alternatives de douceur et de malignité, de rémission et de recrudescence, sans qu’on puisse en donner une explication satisfaisante.

Les Grecs et les Romains ont gardé le silence sur les catarrhes épidémiques, et on n’est pas mieux renseigné par les Arabes et les médecins du moyen âge. Il est permis de croire que ces maladies, destinées, par leur nature même, à ne pas se séparer de l’homme, n’avaient pas, jusque-là, dépassé le cercle de la sporadicité, ou tout au moins que leurs expansions épidémiques étaient trop rares, trop resserrées et trop bénignes pour fixer sérieusement l’attention des praticiens et mériter une mention réservée.

A partir du XVe siècle, elles agrandissent tellement leur sphère d’activité qu’on les voit à plusieurs reprises envahir le monde entier, mais avec un caractère de gravité très-variable, suivant les stations qu’elles occupent.

«En 1414, dit Félibien, il régna un vent de bise si contagieux qu’il causa une maladie presque générale qu’on appeloit coqueluche, le tac ou le horion. C’estoit une espèce de rhume qui causa un tel enrouement, que le Parlement et le Chastelet furent obligez d’interrompre leurs séances. On dormoit peu et l’on souffroit de grandes douleurs à la teste, aux reins et par tout le reste du corps. Mais le mal ne fut mortel que pour les vieilles gens de toute condition[17]

Ce contraste remarquable entre la généralisation de la maladie et son peu de gravité a été noté aussi par Sauval, qui nous a transmis le même récit. D’après lui «plus de cent mille personnes en furent attaquées, et cependant personne n’en mourut[18]

Treize ans après (1427) une épidémie catarrhale régna à Strasbourg où elle fut des plus meurtrières. Oséas Schadœus nous apprend que la grande cloche de la cathédrale qui sonnait pour tous les enterrements, se fêla à force d’être mise en branle[19].

M. Bœrsch, qui emprunte ce détail au chroniqueur, explique cette excessive mortalité par l’intensité et la durée des intempéries antécédentes, par le dégagement d’émanations délétères, après une grande inondation; mais surtout par cette circonstance que la maladie se montrait pour la première fois à Strasbourg, ce qui est généralement une cause puissante d’aggravation.

Plusieurs épidémies de même nature ont été observées au XVIe siècle. Si certaines d’entre elles se sont fait remarquer par leur bénignité, il en est une qui fit un grand nombre de victimes. C’est celle dont Mézeray nous a laissé la description sous le nom de coqueluche[20].

Les épidémies catarrhales n’ont rien perdu de leur fréquence en venant jusqu’à nous. La grippe (car c’est le nom qui a prévalu) a fait, en peu d’années, plusieurs apparitions. Mais, malgré l’universalité de sa diffusion, elle s’est montrée assez douce pour justifier l’espoir d’une décroissance graduelle[21].

L’influence que la marche du temps exerce sur les maladies est encore attestée de nos jours par les progrès de la diphthérite.

Nul doute que les anciens n’en aient connu et mentionné certaines formes; mais elle n’éclatait pas épidémiquement et la rareté de ses cas sporadiques la dissimulait à l’observation.

Au commencement du siècle actuel, cette redoutable maladie fondit tout à coup sur la France, la Hollande, l’Angleterre et une grande partie de l’Europe. On sait qu’en 1807, à l’occasion d’un douloureux événement, Napoléon Ier fit mettre au concours la question du croup: de nombreux et importants travaux répondirent à cet appel et enrichirent cette branche de la littérature médicale assez pauvre à cette époque.

Les épidémies de croup se multiplièrent, et l’enfance fut décimée pendant plusieurs années sur notre continent. Le fléau porta même ses ravages dans des contrées lointaines. Mais le moment vint où il parut perdre ses forces; ses atteintes furent plus rares et moins meurtrières et l’on eût dit qu’il annonçait sa prochaine disparition.

A Montpellier et dans son ressort médical, les praticiens les plus répandus se souvenaient à peine d’avoir vu quelques cas de croup, et chaque nouvelle attaque était une sorte d’événement public qui semait la terreur dans les familles.

Depuis un certain nombre d’années, la diphthérite, sous toutes ses formes et à tous ses degrés, a pris un nouvel élan, et il a bien fallu se rendre à l’évidence après quelques hésitations intéressées. Le croup est devenu si commun qu’il trahit le règne d’une constitution stationnaire. Ce n’est plus l’enfance qui lui est exclusivement prédestinée; il a franchi la barrière et ne respecte aucun âge. M. de Kergaradec a pu dire que l’angine couenneuse et le croup en particulier «figurent au premier rang dans les rapports annuels présentés à l’Académie de médecine, soit pour le nombre des cas, soit pour la léthalité[22]

En somme, on peut affirmer que si la diphthérite n’est pas nouvelle, son extension et son développement sont une nouveauté trop certaine. Sa contagion autrefois méconnue ou vaguement indiquée, non sans protestation, a acquis la notoriété d’un fait vulgaire que personne ne conteste. Des catastrophes récentes ne laissent plus de doutes. Le médecin qui affronte tant de dangers dans l’exercice de son art, sait aujourd’hui qu’en traitant les malades atteints de diphthérite, il ne doit négliger aucune des précautions compatibles avec l’accomplissement consciencieux de ses devoirs.

De tout ce qui précède, il faut bien conclure que le cours du temps qui modifie si puissamment la constitution des maladies, doit amener forcément des combinaisons imprévues d’influences morbides, capables d’engendrer des affections insolites comme leurs causes.

On peut, après tout, vérifier ce fait sans se condamner à de longues recherches dans les vieilles archives de la science. Quand on suit pas à pas la marche de la pathologie, on découvre à tout moment des maladies dont la physionomie imprévue déroute la pratique usuelle.

Quel est le médecin qui ne pourrait pas extraire de ses notes des observations analogues à celles que je vais rapporter?

«Il vient d’éclater (1849) dans les montagnes du Guipuscoa, en Espagne, une terrible maladie analogue à l’épidémie observée en Pologne, il y a quelques années, sous le nom de peste noire. Cette maladie, qui paraît plus virulente que la fièvre jaune et la peste, est appelée Clignotte parce que les malades sont emportés dans un clin d’œil[23].

»A l’invasion, se montrent des pustules jaunes, verdâtres, aux jarrets, aux avant-bras, à la nuque. En quelques heures, elles sont devenues autant d’ulcères d’où s’échappent, avec une odeur infecte, des myriades de corpuscules microscopiques animés, qui se répandent comme une lave incandescente sur toute la surface du corps dont ils soulèvent l’épiderme pour s’y loger. Au bout de trois heures d’atroces souffrances, le corps du sujet présente l’aspect d’une immense vessie gonflée de liquide, et la fièvre aidant, le malade ne tarde pas à succomber. Deux heures après, la putréfaction est complète, et l’inhumation doit être hâtée pour que le cadavre ne soit pas dévoré par les masses d’insectes qui le couvrent.

»Dans deux villages de quatre à cinq cents habitants chacun, cent vingt-deux personnes de tout âge et de tout sexe avaient succombé dans les trois jours qui ont suivi l’apparition du fléau.»

Il va sans dire que je laisse au journal dont je l’extrais la responsabilité de ce récit.

Il y a une vingtaine d’années que les médecins qui pratiquent en Écosse, ont observé une maladie nouvelle pour ce pays. Elle se manifeste par une fièvre à exacerbation, de la jaunisse et quelques autres symptômes de la fièvre ardente bilieuse des pays chauds, avec ce caractère particulier que sa faculté contagieuse a été vérifiée. Parmi les suites de cette pyrexie et à des époques plus ou moins distantes du début, figure une ophthalmie inflammatoire qui envahit principalement les parties internes de l’œil et notamment la rétine, ce qui amène nécessairement un grand trouble dans la vue. La douleur que suscite cette localisation portée à un certain degré, suffit pour interdire le sommeil. D’après le professeur Mackenzie, cette maladie aurait aussi envahi l’Irlande et régné à Dublin[24].

Voici une autre observation du même genre:

Une épidémie singulière[25] commence (1846) à paraître et à s’étendre dans toute la vallée de l’Isère, depuis le Dauphiné jusqu’à la Tarentaise. C’est une fièvre qui saisit instantanément les habitants et se manifeste par des douleurs de reins, des maux de tête et de cœur, accompagnés de vomissements. Cette maladie ne paraît pas jusqu’ici offrir de caractère pernicieux, et l’on ne cite encore aucun cas grave. Elle frappe la plus grande partie de la population ouvrière de nos campagnes. Dans la commune des Molettes, on cite un hameau où, sur quatre cents habitants, cent soixante sont atteints de cette fièvre. Aucun n’a succombé; mais ils restent longtemps dans un grand état de faiblesse.

Ces exemples de maladies nouvelles, ou tout au moins inconnues aux pays qu’elles surprennent, ont été rapprochés par le hasard de mes lectures. On en trouverait un grand nombre d’analogues, en parcourant attentivement les recueils de médecine. J’ai cru devoir en citer pour mémoire quelques-uns des plus saillants.

En 1578, une maladie sans précédents éclata à Brunn, dans la Moravie. Après quelques prodromes généraux, on voyait survenir une violente inflammation sur les parties où, conformément à la pratique en vogue, on avait appliqué des ventouses. Il s’y formait des abcès de mauvaise nature, dégénérant en ulcères sanieux environnés de pustules, dont l’ouverture donnait passage à une humeur claire, séreuse, purulente et corrosive. Alors toute la portion du derme, comprise dans la circonférence de la ventouse, tombait en lambeaux putrides et laissait à sa place un ulcère phagédénique. Chez quelques-uns, tout le corps se couvrait de pustules qui rendaient le visage difforme et horrible. Les progrès de la maladie amenaient des douleurs ostéocopes très-aiguës qui s’exaspéraient pendant la nuit. Le peuple crut à l’empoisonnement des bains et accusa les barbiers qui avaient appliqué les ventouses, d’avoir employé, à dessein, pour les scarifications, des instruments enduits de venin. Rien ne confirma, du reste, la conjecture qui, à défaut de tout autre explication plausible, rapporta cette maladie à la syphilis[26].

En 1729, régna à Tubingue et dans les environs, une maladie étrange, à laquelle Élie Camérarius, qui en fut témoin, avoue ne pouvoir trouver de place dans la nosologie.

Les malades éprouvaient d’abord une lassitude extraordinaire. Les yeux s’obscurcissaient et se couvraient comme d’un nuage. Il survenait de la stupeur et bientôt un tremblement universel, violent et opiniâtre, avec anxiété et oppression. Cet état durait sept ou huit semaines, sans insomnie ni perte d’appétit.

La maladie se jugeait souvent par une toux violente avec expectoration de matières fétides. Aucune fièvre manifeste ne l’accompagnait. Un coryza prolongé, une sueur copieuse ou une diarrhée abondante, étaient autant de crises salutaires. Aucune hypothèse ne put jeter le moindre jour sur son étiologie[27].

En 1752, les praticiens de Nérac virent, pour la première fois, une maladie épidémique, qui rappelait, par ses principaux symptômes, le Pian d’Amérique, d’où le nom de Pian de Nérac qui lui est donné par les auteurs. Le corps entier se couvrait, peu à peu, de pustules, qui devenaient confluentes et ne formaient qu’une seule croûte. Elles dégénéraient en ulcères profonds qui dénudaient les os, et amenaient la mort. Ou ignore absolument l’origine et la nature de cette maladie[28].

Revenons à l’observation contemporaine et nous serons témoins, à notre tour, de faits du même ordre dont l’histoire de la médecine devra conserver le souvenir.

En 1828, éclate à Paris une maladie qui surprend les médecins par son aspect insolite.

C’est en juin qu’apparaissent les premiers cas, peu nombreux d’abord, mais bientôt multipliés avec toutes les allures du progrès épidémique. Le 3 septembre, dans la caserne de Lourcine, sur 700 hommes, 560 sont atteints. La maladie s’amende pendant l’hiver, et reprend son développement primitif au mois de mars de l’année suivante. Dans la caserne de la Courtille, récemment restaurée et assainie, 200 hommes sur 500 sont attaqués en quatre jours. Enfin, après avoir suivi une décroissance graduelle, l’épidémie paraît complétement éteinte dans le rude hiver de 1829 à 1830. Pendant deux ans on a encore occasion d’observer quelques cas retardataires; depuis lors, il n’en reste plus de traces.

Le tableau symptomatique était mobile et varié. Le premier phénomène, ou du moins celui sur lequel les malades appelaient tout d’abord l’attention, consistait en une sensation d’engourdissement et de fourmillement des mains et des pieds, prenant même quelquefois le caractère d’élancement. Ces douleurs, bornées aux pieds et aux poignets, s’irradiaient rarement le long des jambes et des bras. Elles s’accompagnaient d’un sentiment de froid, suivi d’une chaleur brûlante, ou bien d’un état d’hyperesthésie si prononcé que les malades ne pouvaient supporter le moindre attouchement. Cet état allait, dans certains cas, jusqu’à la contracture et la paralysie des membres qui n’en continuaient pas moins à être le siége de fusées douloureuses et de tressaillements.

Les fonctions digestives manifestaient les troubles les plus divers, depuis la simple inappétence, jusqu’aux vomissements, aux coliques, et au dévoiement. Dans les cas graves, les matières des déjections étaient sanglantes. Ces symptômes étaient à peine marqués chez un certain nombre de malades.

Dès le début, la peau était le siége d’un œdème qui constituait parfois une véritable anasarque, mais qui se bornait, le plus souvent, à certaines parties limitées, telles que la face, les lèvres, les joues, les pieds, les mains.

Dans le cours de la maladie, l’enveloppe tégumentaire des mains et des pieds se colorait d’une rougeur érythémateuse, qui passait assez souvent au brun ou au noirâtre sur certains points. A cela se joignaient des éruptions de divers genres, papules, boutons rouges, pustules, phlyctènes, taches cuivrées, furoncles. On les observait surtout autour des pieds et des mains. Ces parties, baignées d’une sueur locale, éprouvaient une desquamation épidermique qui avivait leur rougeur et accroissait leur sensibilité.

Ces symptômes dont les divers groupes étaient plus ou moins accentués, suivant les conditions individuelles, se succédaient sans fièvre, ou avec un mouvement fébrile très-modéré, jusqu’au moment où les troubles digestifs atteignaient leur plus haut degré. L’insomnie provoquée par les douleurs était souvent très-rebelle.

La marche de la maladie variait comme sa durée. Chez les uns, elle se terminait en quelques semaines; chez d’autres, elle se prolongeait pendant plusieurs mois. Mais elle était rarement mortelle, et ne fut guère fatale qu’à quelques vieillards ou aux sujets dont la santé était délabrée.

Les rares occasions que les médecins ont eues de compléter l’étude de cette curieuse affection par les recherches cadavériques, n’ont révélé aucun désordre qui pût expliquer les symptômes observés pendant la vie.

A l’apparition de cette épidémie, les premières préoccupations se portèrent sur son étiologie. Ni l’alimentation qu’on soupçonna d’abord et qui semblait à priori devoir en donner l’explication, ni l’altération de l’air attribuée à l’encombrement des lieux où les cas s’étaient multipliés, ne parurent s’adapter convenablement aux exigences de la question. Les faits interprétés d’après ces données se montraient trop contradictoires pour qu’on pût en tirer les éléments d’une pathogénie décisive.

Devant ce nouvel hôte, qui venait pour la première fois réclamer son entrée dans la nosologie, on dut s’enquérir des maladies connues qui s’en rapprochaient par des similitudes suffisantes. On ne manqua pas de signaler quelques analogies symptomatiques avec les maladies céréales qui ont, à diverses reprises, envahi certaines contrées. Mais ces conjectures, qu’on essayait moins peut-être par conviction que pour ne pas rester muet, ont été réduites à leur véritable valeur par l’observation attentive et sincère du fait morbide général. Il a été impossible de retrouver, dans l’épidémie de 1828, les maladies analogues qui avaient pris les devants dans l’histoire des maladies populaires. Il a bien fallu reconnaître que cette épidémie était toute nouvelle et que les annales de l’art n’en présentent pas d’autre exemple. Telle fut la conclusion à laquelle fut amené M. le docteur Genest, un des premiers historiens de cette épidémie, après de consciencieuses recherches d’érudition. C’est l’opinion qui a prévalu dans le monde médical et à laquelle Requin s’empressa de souscrire[29].

Cette maladie nouvelle réclamait un nom. Celui d’acrodynie, qui a été adopté, rappelle les douleurs des extrémités qui en étaient le symptôme le plus saillant et le plus commun. Il a cet avantage qu’il ne préjuge aucune théorie sur sa nature et qu’il survivra, sans inconvénient, au progrès de l’observation.

Depuis cette explosion, l’acrodynie a disparu, laissant la cause de sa retraite aussi mystérieuse que celle de son invasion, sans préjudice, bien entendu, pour ses retours possibles.

Il est une maladie qui, après s’être longtemps confinée dans certaines régions, a sourdement franchi ses limites et menace de ne plus rien respecter dans sa marche envahissante. Cette maladie, fatale surtout aux populations agricoles, est venue récemment imposer à la pathologie de nouvelles études, et à l’hygiène publique un de ses plus graves problèmes. Je veux parler de la pellagre.

L’intérêt de la question qu’elle soulève, le vide qu’elle avait laissé dans notre littérature médicale, son invasion progressive au milieu de nous, sa préférence pour une certaine classe, toutes ces circonstances, en un mot, ont provoqué de sérieuses recherches, qui ont produit des révélations inattendues. Dans la nombreuse succession des travaux remarquables qui ont obéi à l’appel de la science, il est juste de distinguer ceux de M. le docteur Théophile Roussel qui portent la double empreinte du savant et de l’écrivain[30].

Découverte en Espagne, au commencement du siècle dernier; en Italie, vers le milieu de ce même siècle; dans les Landes, en 1818; dans le Lauraguais, vers 1833, et depuis 1842, sur quelques points du centre de la France, la pellagre a pu exister longtemps, sans être clairement reconnue. Cette lenteur de l’observation est un trait de l’histoire des maladies nouvelles, et j’aurai occasion d’en multiplier les preuves; mais il paraît qu’on ne peut guère faire remonter la pellagre au delà du XVIIIe siècle.

La plupart des auteurs, malgré leurs dissentiments sur sa pathogénie, proclament sa nouveauté et reconnaissent qu’elle est sans analogue dans les nosographies.

Strambio assure que c’était l’opinion des médecins lombards. Gherardini, après l’avoir décrite, déclarait que «quiconque est au courant de l’histoire des maladies, doit conclure qu’elle n’a été connue d’aucun auteur.» Il avait attentivement compulsé les vieilles archives et n’y avait rien vu qui se rapprochât de la pellagre. D’après lui, les anciens n’auraient pas manqué de décrire une pareille maladie, s’ils avaient eu occasion de l’observer.

Strambio, Titius, Widemar, etc., qui répugnaient à la considérer comme nouvelle, ne dissimulaient pas leurs regrets de ne pouvoir appuyer leur sentiment sur quelques preuves écrites. Ils n’en persistaient pas moins à affirmer son antiquité, à l’aide de quelques suppositions accommodantes. Ses caractères, autrefois faiblement accentués et indécis, avaient pris récemment un relief plus saillant. La maladie avait en même temps, et probablement par les mêmes causes, redoublé de fréquence et de gravité. Ces diverses circonstances, disait-on, ont bien pu faire illusion aux médecins qui se sont crus en droit de reconnaître sa date moderne.

L’époque précise de l’apparition des maladies qui viennent prendre rang dans le cadre nosologique, est toujours obscure et vague, à moins qu’elles ne déploient l’appareil des maladies populaires. Appliquée à la pellagre, cette question chronologique change de conclusion, suivant la pathogénie qu’on en donne.

Si l’on adopte d’une manière absolue et exclusive l’étiologie céréale qui la rapporte à l’usage alimentaire du maïs verdéramé, hypothèse défendue avec tant de talent par M. Roussel, la pellagre ne peut évidemment avoir paru en Europe que postérieurement à l’introduction et à la culture de la plante exotique. Elle serait donc pour nous une forme nouvelle de maladie, appartenant à la classe des toxicohémies dont l’origine et le mode de développement dépendent des rapports de l’homme avec les modificateurs réprouvés par l’hygiène.

A la rigueur, il pourrait n’y avoir qu’une coïncidence fortuite entre la première importation du maïs dans notre hémisphère, et la révélation incontestée des premiers cas de pellagre. Chacun de ces faits serait nouveau, et il n’y aurait entre eux aucun rapport appréciable. La pellagre pourrait donc être, dans ce sens, une maladie récente, sans qu’on se crût autorisé pour cela, à la considérer comme l’effet direct de l’emploi du maïs.

Mais la pellagre est-elle décidément une maladie céréale? Il y a encore place pour bien des doutes, même après le séduisant plaidoyer de M. Roussel.

Que la plante américaine altérée soit douée d’une appropriation plus spéciale au résultat qu’on lui attribue, c’est ce qu’un grand nombre de faits rendent assez vraisemblable; mais son action préalable n’est point nécessaire à la génération de la pellagre, et dans les termes absolus qui l’expriment, cette étiologie soulève bien des difficultés qui attendent une réponse satisfaisante.

Je n’ignore pas que M. Roussel, qui est familier avec les principes fondamentaux de la causalité médicale, subordonne l’efficacité de l’intoxication maïdienne au concours de la misère et de toutes les souffrances de l’esprit et du corps que ce mot sous-entend. Je sais aussi que l’hérédité de la pellagre, qui paraît avérée, servirait de réplique à bien des objections. Sa contagiosité, qui n’est peut-être pas aussi gratuite qu’on a voulu le dire, serait encore un argument de quelque valeur. Le virus pellagreux remplacerait, à l’occasion, le microphyte sur les individus prédisposés.

J’avoue que, par analogie et après mûre réflexion, je crois pouvoir justifier le parti que je prends, en ouvrant à la pellagre le cadre des maladies nouvelles, qui, sans cause connue et à la suite d’une incubation plus ou moins longue, viennent grossir la liste de nos maux. Aucun texte précis ne dément cette conjecture, et bien des raisons sérieuses lui servent d’appui.

M. le docteur Billod adopte l’opinion contraire, au prix d’une pétition de principe que je crois opportun de rectifier.

«Bien, dit-il, que les premières observations de pellagre ne datent que de Cazal, il ne saurait être douteux que cette affection ait existé antérieurement, et même qu’elle remonte à l’origine du monde.

»Du moment, en effet, qu’elle est considérée comme un effet de l’insolation s’exerçant sur le corps affaibli par la misère ou par d’autres causes, il est impossible d’assigner à cet effet constant de causes constantes, d’autre date que celle du jour où l’influence solaire a commencé à s’exercer, et où la misère et autres causes débilitantes sont venus disposer le corps de l’homme à la subir. Ce qui revient à dire que l’insolation et la misère ayant été de tous les temps, il en est ainsi de la pellagre[31]

Ce raisonnement suppose démontré ce qui est en question, et sa conclusion est nosologiquement inacceptable.

La pellagre, que Sauvages plaçait parmi les cachexies, est, sans contredit, une affection générale, totius substantiæ, comme disait Fernel. L’érythème concomitant n’en est qu’une manifestation locale. En dépit de quelques discordances descriptives, imputables à la diversité des points de vue où les auteurs se sont placés pour l’étudier, cette maladie se compose de trois groupes principaux de symptômes qui se montrent du côté de la peau, des centres nerveux et des organes digestifs. Le cachet qu’elle porte est inamovible pour tout médecin familier avec l’observation clinique: sa spécificité ne saurait être un moment douteuse.

Que l’insolation influence l’éruption de l’érythème, c’est ce que je n’ai pas l’intention de nier. Mais cette provocation ne peut être efficace que sur les sujets actuellement en proie au mode morbide pellagreux. A défaut, cette action ne produira qu’un érythème réactif, semblable à tous ceux qui ont même provenance; et l’on comprend que certaines conditions individuelles puissent lui donner quelques apparences du véritable érythème de la pellagre, quoiqu’il en diffère essentiellement par son origine externe.

Aujourd’hui, il est bien avéré et il était permis de le prédire, que les rayons solaires ne sont pas la condition sine qua non de l’éruption spécifique, puisqu’on l’a vue se former à l’abri de cette influence. Mais, dans tous les cas, quelle que soit l’énergie provocatrice qu’on prétende attribuer à l’insolation, il est bien certain que cette cause n’engendre pas l’affection pellagreuse interne qui, d’après Strambio, ne cesse pas de suivre son évolution naturelle, même chez les sujets qui évitent avec soin les ardeurs du soleil.

Je ne veux, quant à moi, affirmer qu’une chose, c’est que l’action solaire a provoqué, chez certains individus spécialement prédisposés, des dermatoses pellagroïdes, bien longtemps avant que la vraie pellagre se soit montrée avec ses localisations caractéristiques.

Je ne dirais rien d’une autre opinion émise sur la nature de la pellagre, si elle n’avait, en sa faveur, quelques autorités recommandables.

On a prétendu, en effet, que cette maladie n’était qu’un diminutif de la lèpre, et, à ce compte, son origine remonterait à l’antiquité la plus reculée. Cette hypothèse tombe devant le simple parallèle des symptômes actuels de la pellagre avec les symptômes anciens de la lèpre. Un diminutif pourrait se reconnaître à l’atténuation de ses manifestations extérieures, mais il ne présenterait pas une individualité originale aussi distincte.

La lèpre est d’un grand secours dans certains moments d’embarras. Quand la syphilis apparut pour la première fois, il ne manqua pas de médecins pour prétendre qu’elle était une dégénérescence ou une émanation de la lèpre dont on constatait l’effacement sous ses formes primitives. Aujourd’hui c’est à la pellagre que reviendrait cette survivance héréditaire. Ces deux opinions se détruisent mutuellement; ni l’une ni l’autre n’ont obtenu la sanction de l’observation clinique.

J’attends donc encore des éclaircissements, malgré la multiplicité et le mérite des travaux inspirés par la pellagre. Jusque-là je persisterai à la considérer comme une maladie nouvelle, ignorée des anciens, et qui, après avoir respecté longtemps les limites de son endémie primitive, s’est enfin propagée au loin, sans qu’on puisse prévoir les bornes de son extension future.

J’arrête ici la revue un peu confuse des faits que je viens de réunir. Ils suffiront, je pense, pour prouver qu’il y a eu, qu’il y a et qu’il y aura toujours des maladies indépendantes de l’étiologie vulgaire, et dont l’apparition montre à l’œuvre une faculté primordiale de la vie.

Mais la question générale, décidée en principe par l’affirmative, prend de vastes proportions quand on veut la suivre dans les détails. Un travail qui aurait la prétention d’épuiser le sujet, dépasserait la mesure de mon temps et de mes forces. Mes visées sont moins ambitieuses.

J’aurai rempli, j’espère, les promesses de mon titre en donnant à la doctrine des maladies éteintes et nouvelles l’énorme grossissement du génie épidémique à son plus haut degré d’expansion et d’énergie. C’est dans ces limites que se renferme mon programme.

Ecoutons d’abord un homme à qui ce sujet a dicté d’éloquentes paroles:

«Il est des races d’animaux et de végétaux qui n’existent plus dans leur forme primitive; et chaque jour, l’art, l’éducation, la civilisation transforment les végétaux et les animaux qui vivent autour de nous. Pourquoi n’en serait-il pas de même des maladies? Pourquoi n’y aurait-il pas des maladies historiques, comme il y a des animaux et des végétaux fossiles? Pourquoi ne pourrait-il pas naître, sous l’influence de circonstances passagères, des maladies nouvelles et passagères, comme il naît des variétés nouvelles d’animaux et de plantes? C’est peut-être là l’histoire d’un grand nombre d’épidémies et de contagions[32]

L’observation confirme pleinement ces pressentiments de l’analogie.

«Il semble, dit M. Littré, que les peuples, dans le mouvement et le progrès de leur vie, soulèvent, sans s’en douter, des agents hostiles qui leur apportent la mort et la désolation. Ils sont, dans leur sourd et aveugle travail..... comme les mineurs qui poursuivent le sillon qu’ils sont chargés d’exploiter, tantôt déchaînant les eaux souterraines qui les noient, tantôt ouvrant un passage aux gaz méphitiques qui les asphyxient ou les brûlent, et tantôt, enfin, provoquant des éboulements de terrain qui les ensevelissent dans leurs décombres[33]

Le tableau que représente ce langage figuré est frappant de vérité. L’histoire déroule, en effet, à nos regards la succession séculaire de grands phénomènes pathologiques, véritables trombes de l’ordre médical, dont l’explosion soudaine et terrible marque d’une funèbre empreinte certaines périodes prédestinées de l’évolution des peuples. La science qui serait indifférente au spectacle de ces événements extraordinaires, se condamnerait gratuitement à rester incomplète. Ce n’est pas par le simple attrait de la curiosité que leur étude se recommande, mais aussi par les matériaux précieux qu’elle prépare aux découvertes de l’avenir. Les épidémies sont de grands foyers lumineux qui éclairent les problèmes les plus obscurs de la pathologie, et il n’est pas permis de mesurer d’avance l’étendue des services qu’on peut attendre de leur histoire. Parmi ces faits, il en est que la marche du temps ne ramènera peut-être plus; on serait sans excuse, si on les laissait dormir dans la poussière du passé.

Telle était, il y a près de vingt siècles, la conviction de Plutarque lorsqu’il soumettait la même question à un débat sérieux. Il demande, en effet, s’il est possible qu’il s’engendre de nouvelles maladies, et sa réponse est nettement affirmative[34].

L’illustre écrivain met en scène un médecin qui défend l’opinion contraire, en présence d’un cercle nombreux, et il prend à son tour la parole pour la réfuter, alléguant, comme preuve, que la ladrerie et la rage n’étaient connues que depuis Asclépiades.

Les assistants se récrient, ne pouvant se persuader «que la nature, en telles choses, fust, dedans le corps humain, comme dedans une ville, amatrice et inventrice de nouvelletés.»

Plutarque rétorque un à un les arguments très-sérieux qu’il met dans la bouche de son interlocuteur. Un de ses principaux motifs figure parmi ceux que je ferai valoir moi-même: c’est que Thucydide a regardé la peste d’Athènes comme une maladie nouvelle, vu que les animaux ne touchaient pas aux cadavres.

Je n’ai pas besoin de dire que, dans la forme comme dans le fond, l’argumentation de Plutarque se ressent de la science de son temps. Mais sa conclusion très-explicite pourrait être acceptée aujourd’hui dans les termes qui l’expriment: «Sans aller plus loin que nous-même, dit-il, le changement de la façon de vivre est suffisante cause pour pouvoir engendrer des maladies[35]

Cette observation révélée à la sagacité de Plutarque par quelques rapprochements historiques, a grandi sous la plume de quelques écrivains médicaux qui en ont compris la portée et approfondi l’étude.

Frappé de la récente apparition de certaines fièvres éruptives, Ingrassias n’hésite pas à poser comme une loi générale l’extinction et la nouveauté des maladies à travers les siècles:

«Multos enim novos et veteribus prorsum ignotos morbos nostra ætas experitur; quemadmodum contra, priscis quidem plurimi accidere consueverunt, hodierno tempore penitus incogniti[36]

Telle est aussi l’opinion du savant Makittrick:

«Morbi insoliti et humano generi antea incogniti in historia medica sese offerunt. Horum nonnulli revera fugaces cum à causis minus constantibus pendeant, post perniciem temporaneam hominibus illatam, nunquam forsan redituri, penitus evanuerunt; dum alii, semel oborti, infestare perstiterunt, et semper forte perstabunt[37]

Parmi les auteurs qui ont tiré la même conclusion de leurs lectures, je puis citer encore Fouquet[38], Berthe[39] et Sprengel[40].

Les médecins allemands ont apporté un riche contingent à cet ordre de recherches.

Je mets au premier rang Godefroy Gruner dont l’immense érudition s’allie à une connaissance approfondie des faits médicaux de tous les temps et de tous les lieux. Dans l’ordre d’idées dont je m’occupe, son livre intitulé: Morborum antiquitates[41], est une œuvre à part dont on doit également louer le plan et l’exécution.

La succession de Gruner, si je puis ainsi dire, est échue à son compatriote, M. Charles Hecker, savant professeur de Berlin, dont je redirai plus d’une fois le nom. Personne n’a élucidé avec une plus fructueuse persévérance tous ces problèmes d’archéologie médicale, et son passage dans cette carrière si peu suivie y laissera une trace profonde et durable. La valeur des emprunts que je lui ai faits justifiera le sentiment d’estime et de reconnaissance anticipée que m’avait inspiré la lecture de ses œuvres.

Depuis quelques années, les travaux de M. Hecker, hautement appréciés par un groupe de médecins français, épris comme lui de ces belles études, ont provoqué une heureuse émulation.

En 1836, M. Charles Bœrsch présenta à la Faculté de médecine de Strasbourg une dissertation inaugurale qui mérite d’être distinguée dans l’élite des écrits de ce genre.

Ce travail renferme de belles pages sur la question des grandes épidémies nouvelles et éteintes. On voit que l’auteur avait tout ce qu’il faut pour traiter, ex professo, un sujet qui ne se mêlait qu’incidemment à la question spéciale dont il poursuivait l’examen[42].

M. le professeur Fuster a exposé ce point de doctrine dans un des chapitres les plus substantiels de son livre[43]. Le parallèle des grandes et des petites épidémies y est établi sur sa véritable base; et on ne peut aujourd’hui aborder le même sujet, sans prendre conseil de ce travail.

Enfin, M. Littré, en écrivant sa traduction d’Hippocrate[44], véritable monument élevé à l’honneur de la médecine française, a saisi avec empressement toutes les occasions d’interpréter les rapports de la pathologie ancienne avec celle de notre temps, et ses arguments tiennent en réserve de précieuses indications pour ceux qui voudront suivre le sillon qu’il a tracé. Le même auteur a publié, en 1836, un article qui contient en substance tout ce que la science possède de plus important sur les grandes épidémies. Si ce travail, moins esclave des exigences du recueil qui en a eu les prémices, avait reçu tous les développements que l’auteur était, mieux que personne, en état de lui donner, je déclare, sans fausse modestie, que je n’aurais jamais eu l’idée d’écrire le présent livre[45].

Il résulte de cet aperçu bibliographique que je n’ai pas manqué de modèles, lorsque j’ai entrepris moi-même les recherches dont j’offre le produit au public médical. Mais il faut reconnaître qu’en France ce terrain a été peu cultivé, et le mérite des travaux que nous possédons en ce genre est un motif de plus de regretter leur petit nombre et leur concision. On n’en compte aucun qui puisse prendre le titre que j’ai choisi. C’est la seule priorité à laquelle on me pardonnera de prétendre.

Il est opportun, avant d’aller plus loin, de rectifier une fois pour toutes un vice de langage très-commun, qui n’a pas peu contribué à perpétuer la confusion des maladies populaires les plus opposées par leur nature.

Le mot peste (pestis des Latins, λοίμος des Grecs) est un terme générique sous lequel on a longtemps compris toutes les épidémies très-graves. Galien, commentant un passage d’Hippocrate, distingue l’épidémie et la peste. La première est celle dont les cas se multiplient, dans un pays et un temps donnés; la peste est une épidémie très-pernicieuse dont la mort est la terminaison ordinaire[46]. Dans ce sens, la grippe serait simplement une épidémie, et le choléra moderne prendrait le nom de peste.

Tite-Live mentionnant une maladie qui avait régné à Rome et dans les environs, la qualifie de pestilentielle, ajoutant qu’elle se prolongea longtemps sans devenir mortelle.

Lancisi, interprétant ce passage, ne reconnaît pas une véritable peste à cette bénignité insolite; et il juge en conséquence qu’il s’agissait probablement de fièvres paludéennes[47].

Il faut donc se méfier du mot peste qu’on lit dans les auteurs anciens, et qui a même été employé dans le sens figuré par les écrivains étrangers à la médecine, historiens, poëtes, orateurs. Ce n’est qu’à partir du VIe siècle que cette désignation a conquis le droit exclusif de représenter la peste d’Orient, inguinale ou bubonique.

Quoique la langue médicale soit devenue plus correcte, l’habitude est encore la plus forte, et il ne manque pas de médecins qui persistent invariablement à qualifier de peste toutes les grandes maladies populaires. Cette synonymie qui n’est excusable que dans le sens métaphorique, doit être sévèrement éconduite du vocabulaire orthodoxe, comme donnant, au point de vue historique et nosologique, une idée fausse de la nature des maladies qu’elle confond.

On connaît ce mot de Sydenham: La plupart des maladies aiguës viennent de Dieu, les maladies chroniques sont notre propre ouvrage. «Acutos dico, qui ut plurimum Deum habent auctorem, sicut chronici ipsos nos[48]

Cette distinction pourrait être appliquée aux épidémies, divisées en deux grandes classes.

Les unes dépendent des vices de notre hygiène physique et morale, et nous devons, dans une certaine mesure, encourir la responsabilité de leur origine, de leur développement, de leur reproduction.

Les autres naissent par les seules forces de la nature, c’est-à-dire qu’aucune combinaison humaine ne peut en préparer et en provoquer l’explosion.

Celles-ci sont les grandes épidémies ou épidémies proprement dites.

Comme les anges exterminateurs des livres saints, elles s’abattent, quand l’heure a sonné, sur les réunions d’hommes et couchent dans la tombe des générations entières. Leur tâche accomplie, elles disparaissent sans qu’on puisse dire si leur retraite sera temporaire ou définitive.

Voici l’énumération sommaire des attributs caractéristiques que leur assigne l’observation.

Apparitions intermittentes à long terme, invasion soudaine, étiologie ignorée et sans rapport appréciable avec les causes communes, domination universelle, léthalité rebelle à tous les efforts de l’art, spécificité profonde, aspect étrange sans analogue parmi les maladies connues[49].

Tout est mystère dans ces fléaux extraordinaires, et c’est par là qu’ils se distinguent des petites épidémies. Celles-ci sont des maladies vulgaires, momentanément douées d’une force accidentelle de rayonnement. Leur source, leur extension et toutes les circonstances qui s’y rapportent, rentrent sous les lois communes de la pathologie. Je ne dirais pas la vérité tout entière, si je n’ajoutais qu’elles ont contracté certaines apparences insolites qui les rapprochent des grandes épidémies. Elles ont en effet dans leur constitution un je ne sais quoi qu’on s’accorde à désigner, faute de mieux, sous le nom d’élément épidémique.

Je n’ai point tracé, on peut m’en croire, un portrait de fantaisie des grandes maladies populaires. On en vérifiera la ressemblance quand je passerai en revue celles dont l’histoire nous a gardé le souvenir.

La première (car nos renseignements ne vont pas au delà), éclata au Ve siècle avant notre ère, et elle est restée célèbre sous le nom de peste d’Athènes. La dernière, fléau de notre temps, atteste, sous nos yeux mêmes, la réalité de ces épreuves terribles, infligées périodiquement à la famille humaine.

L’ensemble de ces épidémies représente un groupe nosologique qui, sous tous les rapports, mérite d’être étudié à part.

Je serai bref dans les notions générales qui vont suivre, et que j’aurai plus tard de nombreuses occasions de développer.

D’où proviennent les grandes épidémies? Cette question a servi de texte et de prétexte à bien des divagations arbitraires. L’imagination des auteurs, même les plus graves, n’a pas reculé devant des hypothèses bizarres ou extravagantes qu’on n’ose pas reproduire.

En désespoir de cause, on est allé chercher dans les régions sidérales ce qu’on ne trouvait pas autour de soi. L’action du soleil, de la lune, des conjonctions planétaires a été invoquée par l’astrologie ancienne qui a affiché si longtemps la prétention de résoudre le problème.

Peut-être faudrait-il un peu d’indulgence pour des folies qui se montrent encore dans ce siècle si justement fier de ses lumières. Les vieux astrologues n’ont-ils pas laissé des héritiers qui ont exhumé, au profit de l’étiologie cholérique, l’intervention de certaines planètes qui ne s’en doutent guère? Je sais bien que ce qui était, au moyen âge, un système publiquement enseigné dans les écoles, et défendu par de grands esprits comme une vérité démontrée, ne peut être aujourd’hui que la tentative isolée d’un cerveau creux en quête de ridicule. C’est notre invincible ignorance qui explique la force de reproduction de ces préjugés. Confions-nous, pour déchirer ce voile, aux promesses de l’avenir. Mais rendons hommage à la sagesse d’Hippocrate qui dédaignait les hypothèses et se renfermait dans sa formule du Quid divinum qu’on lui a tant reprochée parce qu’on ne l’a pas comprise.

Que gagne-t-on à mettre ces grandes maladies sous la dépendance d’un concours indéterminé d’influences telluriques, tant qu’on n’aura ni précisé leur nature et leur mode d’agir, ni surtout justifié de leur existence? Nul doute que la généralité de la cause ne s’accorde assez bien avec l’expansion sans limite de l’effet qu’on lui attribue. Mais ce n’en est pas moins une explication arbitraire qui échappe à tout moyen de vérification ou de contrôle.

M. Hecker défend avec chaleur l’étiologie cosmique qui attribue les épidémies aux grands troubles dans l’ordre physique. D’après lui, la coïncidence serait constante et trahirait un rapport de causalité.

Je veux bien admettre que dans les cas où ces influences déploient un certain degré d’intensité, leur intervention hâte ou favorise l’explosion d’une maladie imminente: mais je nie qu’elle ait le pouvoir de l’engendrer.

Une hypothèse qui invoque l’ascendant combiné des deux influences les plus générales et les plus actives qu’on puisse accuser de provoquer les épidémies, mérite d’être prise en considération, non pour lui reconnaître la valeur d’une vérité définitive, mais pour lui accorder une certaine part de probabilité scientifique. Cette théorie n’a pu être suggérée que par l’interprétation judicieuse des recherches et des rapprochements historiques que renferment les archives de la médecine.

D’après l’ensemble de ces données, M. le professeur Fuster a été porté à croire que le secret si vainement poursuivi des grandes épidémies pourrait bien être dans une combinaison indéterminée de causes cosmiques et d’influences morales et politiques[50]. Le concours de ces influences précéderait, d’après lui, avec une constance significative, l’explosion des grands fléaux populaires qui ont désolé le monde.

A l’appui de ce système, l’auteur s’est chargé de réunir les faits qui établissent la descendance légitime de ces maladies par rapport aux perturbations de l’ordre moral. Je ne le suivrai pas dans l’exposition habilement présentée de ces grandes crises. J’accorde volontiers que la coïncidence n’a jamais été en défaut depuis la peste d’Athènes jusqu’au choléra de notre temps.

Quant à la filiation qui relierait la génération des grandes épidémies aux influences cosmiques extraordinaires, M. Fuster en a emprunté les preuves à Noah Webster, physicien américain du commencement de ce siècle. Ce savant a réuni, depuis les temps historiques jusqu’en 1789, tous les documents relatifs à l’agitation désordonnée des éléments, tels que: éruptions volcaniques, tremblements de terre, comètes, météores ignés, chaleurs et froids excessifs, pluies et sécheresses insolites, tempêtes, apparitions de sauterelles, disettes, famines, etc. Après avoir rapproché les dates de ces phénomènes, des époques assignées à l’apparition des épidémies, il a vérifié que les deux faits n’ont jamais marché l’un sans l’autre, et il en conclut, un peu arbitrairement, que la production des épidémies est subordonnée à l’action de ces influences[51].

C’est par la conspiration de ces deux ordres de causes que M. Fuster essaie d’expliquer le mode de formation des grandes maladies populaires. L’auteur ne propose pourtant son système qu’avec réserve, et il serait le premier à reconnaître qu’il n’a pas prévenu toutes les objections. Je me contenterai de la suivante:

Quelle que soit la généralité d’action qu’on veuille bien attribuer à la double influence dont on suspecte les effets, elle ne saurait répondre à l’universalité des grandes épidémies. L’expérience prouve qu’elles ne se bornent pas à notre hémisphère, mais qu’elles se répandent, n’importe comment, dans toutes les parties du monde. Peut-on attribuer cette ubiquité à la combinaison des perturbations morales et météorologiques dont les causes doivent être si variables?

N’est-il pas évident d’ailleurs que cette étiologie laisse dans l’ombre un côté très-important de la question, puisqu’elle ne peut expliquer la spécificité originale des maladies qui en seraient le produit? Au VIe siècle, nous verrons éclater, à peu d’années de distance, la Peste inguinale, la Variole, la Rougeole. Est-il admissible que ces trois entités morbides, radicalement distinctes, soient l’œuvre de l’action combinée des mêmes facteurs?

En somme, l’hypothèse nouvelle proposée par M. Fuster serre le but de plus près, mais ne l’a pas encore atteint; et l’on peut se remettre à l’œuvre, en supposant que la solution désirée ne dépasse pas a tout jamais la portée de l’esprit humain.

Je ne viens pas, Dieu m’en garde, grossir le nombre de ces théories. Mais je me suis souvent demandé si ces causes qui exercent tant la sagacité des savants, ne proviendraient pas des mutations internes survenues dans les dispositions des masses, après une longue et inexplicable incubation. Ainsi éclateraient spontanément les affections populaires, comme on voit survenir la maladie sporadique chez un individu préparé à son atteinte.

L’étude des sociétés humaines, dans le temps et dans l’espace, démontre que chacune d’elles a son tempérament, son idiosyncrasie, sa constitution apparente, son activité intérieure, ou, pour parler comme Barthez, ses forces agissantes et ses forces radicales.

C’est dans l’ensemble de ces rapports et dans la proportion variable des facultés qu’ils traduisent, que réside la vie sociale, tantôt expansive et vigoureuse, tantôt énervée et languissante; ici réfractaire aux influences mauvaises, là fatalement condamnée à les ressentir.

Quand les populations sont profondément modifiées, elles offrent aux épidémies une proie plus facile, et c’est bien moins dans les agents extérieurs que dans l’activité intime de l’organisme qu’il faut en chercher la raison.

Mais je m’arrête parce que je m’aperçois que sous les apparences d’une explication, je m’en tiens strictement à l’expression des faits, et je m’empresse de passer à un autre point de vue.

La science est-elle parvenue à établir les lois qui régissent les explosions des épidémies nouvelles, leurs disparitions momentanées, leurs retours éventuels, leur extinction définitive? Je suis obligé de convenir que nous n’en sommes à peu près, sur ce point, qu’à la simple constatation des phénomènes. Or, l’observation ne nous apprend qu’une chose: c’est que ces grands fléaux sont heureusement rares et largement espacés dans la succession des siècles. C’est pour cela qu’on attend encore et qu’on attendra longtemps le Newton appelé à calculer les évolutions de ces étranges météores de l’ordre pathologique.

Sydenham pensait qu’une observation soutenue, à laquelle ne pourrait suffire la vie d’un homme, finirait par déterminer la marche de certaines maladies qui font le tour du globe et reviennent, avec les mêmes caractères, après un certain temps. Il les comparait aux comètes, et supposait qu’on fixerait aussi leur point d’arrivée et leur point de plus grand éloignement, suivant les temps et les lieux. Nous savons que cette conjecture du médecin anglais est loin encore d’être vérifiée dans les termes qui l’expriment.

Les chercheurs de causes finales ont émis l’idée que la vie collective des peuples se retrempe en quelque sorte dans ces violentes épurations; et que la civilisation, débarrassée, par ces ébranlements, des impuretés qui en retardent la marche, inaugure une ère nouvelle. Cette supposition, plus poétique que réelle, expliquerait au moins la rareté relative des grandes épidémies. Si elles s’étaient multipliées, comme les petites épidémies de l’ordre commun, ces prétendues épurations de notre espèce auraient bientôt abouti à sa destruction complète.

Que savons-nous sur le mode de propagation des épidémies? C’est ici que la féconde imagination des médecins s’est donné carrière. Mais ces hypothèses prématurées ont été promptement délaissées quand on les a surprises en pleine contradiction avec les faits. Je ne perdrai pas mon temps à reproduire cette insipide revue. J’aime mieux dire ce que nous apprend la simple observation, pure de tout alliage systématique.

Rien n’arrête la marche des grandes épidémies. Partout où elles se portent, elles frappent tous les âges, tous les sexes, tous les tempéraments, toutes les races, toutes les conditions sociales. On a remarqué cependant qu’elles sont plus fatales aux classes abruties par la débauche ou énervées par la misère.

Il est prouvé que ces maladies viennent de l’Orient à l’Occident, suivant le mouvement du système planétaire. C’est notre ignorance qui qualifie de caprices les inégalités bizarres de leur marche: autre inconnue à dégager!

Après avoir attribué leur extension au rayonnement d’un foyer infectionnel, imaginé pour les besoins de la cause, on a prétendu surprendre, dans la succession de leurs ravages, une filiation directe et continue qui relierait ensemble tous les cas morbides, comme les anneaux d’une chaîne.

Il est hors de doute que la contagion est leur compagne assidue, et quelques auteurs ont même voulu la leur associer comme un caractère inaliénable. La vérité est qu’elle ne remplit qu’un rôle secondaire dans le progrès de leur développement.

L’incohérence de la marche des grandes épidémies, les sauts et les bonds qui les transportent inopinément à des distances éloignées, sans toucher les intermédiaires, leurs retours sur les lieux qu’elles ont déjà visités, leur explosion instantanée sur les points opposés des cités populeuses: toutes ces considérations réunies rendent au génie épidémique, abstraction faite du mode virulent, sa complète indépendance. Dans leur course à travers le monde, ces fléaux cosmopolites se propagent par leur activité propre, en vertu d’une attribution primordiale.

Toute épidémie vraie porte avec elle un cachet dont elle ne se sépare jamais, et qui ne trompe pas l’œil exercé du médecin. Le groupe de symptômes qui la traduit est pathognomonique dans toute l’étendue du mot. Devant cette image indélébile, le diagnostic ne peut hésiter longtemps.

L’excessive gravité de ces symptômes est attestée par ce fait trop certain que l’art qui les combat avoue son impuissance absolue. Cette résistance aux méthodes et aux remèdes est un trait caractéristique.

Comment les épidémies cessent-elles? Quelle est la cause qui réduit graduellement le nombre et la léthalité des cas individuels, de telle sorte qu’on peut prédire le terme prochain de la maladie générale? Au moment où elle déploie toute sa fureur, on dirait qu’elle ne sera assouvie que lorsqu’elle aura épuisé toutes les victimes.

Jusqu’à ce jour (car rien ne garantit l’avenir), l’expérience est heureusement plus rassurante. Nous savons que les épidémies qui semblent avoir reçu la mission d’anéantir la race humaine, s’arrêtent devant une invisible barrière. Tout rentre enfin dans l’ordre accoutumé, et il ne reste de tant de désastres que les vides creusés par la mort, et le deuil des survivants qui pleurent leurs pertes.

Ce fait d’observation qui offre, par lui-même, un si haut intérêt, n’est pas facile à expliquer et a suggéré bien des hypothèses. Faut-il croire que le génie épidémique perd peu à peu son activité, à la manière d’un poison dont l’altération graduelle aurait atténué et détruit la vertu toxique? Seraient-ce les organismes qui finiraient par s’acclimater et supporteraient sans réagir des impressions irrésistibles dans l’origine? Est-ce dans une modification indéterminée de l’air qu’il faudrait rechercher ce secret? On sait combien cette étude est encore peu avancée malgré les efforts persévérants de la science, et je puis bien avouer que je ne suis pas complétement satisfait des vagues approximations qu’elle nous donne. Que d’espérances n’avait-on pas fondées, un moment, sur l’ozone et sa prétendue influence sur les épidémies! Que reste-t-il de ces travaux? Des résultats intéressants, sans application pratique.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations générales. Le moment est venu d’écrire l’histoire des grandes maladies populaires éteintes ou nouvelles, qui se reconnaissent à ce triple attribut: étrangeté des symptômes, domination universelle, léthalité indomptable. L’ordre de leur étude est naturellement indiqué par leur succession chronologique.

Voici les espèces que j’ai cru devoir comprendre dans ce groupe.

La peste d’Athènes, la peste Antonine, l’épidémie du règne de Gallus, la peste d’Orient, les fièvres éruptives nouvelles, la maladie gangréneuse du moyen âge, la peste noire du XIVe siècle, la suette anglaise, la syphilis, le choléra morbus de notre temps.

J’aurai l’occasion, chemin faisant, de mettre sous les yeux de mon lecteur quelques documents relatifs à certaines épidémies mentionnées par les vieux auteurs, qui nous ont laissé à deviner des énigmes nosologiques.

On s’étonnera peut-être de ne pas trouver dans l’énumération qu’on vient de lire, une épidémie qui a plusieurs fois parcouru le monde depuis le XVe siècle, sous les noms d’Influenza, Coquette, Petite-Poste, Follette, Tac, Horion, Grippe. Mon excuse sera facile.

La grippe n’est en réalité qu’une maladie vulgaire, connue de toute antiquité sous la dénomination de catarrhe. Depuis qu’elle a ostensiblement affecté la forme épidémique, elle s’est portée à plusieurs reprises dans toutes les parties du globe. Elle a donc de commun avec les grandes épidémies l’universalité de sa domination à un moment donné. Mais là se borne la similitude.

Sans doute, cette affection dont nous précisons nosologiquement la nature, renferme un élément qui nous échappe. «Nous ne connaissons le tout de rien,» a dit Montaigne. Mais nous pouvons la soumettre à l’analyse clinique et traiter avec assurance cette combinaison intime d’un double état nerveux et catarrhal. C’est ainsi que l’art dirigé par l’expérience peut se faire honneur de bien des succès qui lui sont interdits avec les grandes épidémies. Ce qu’il y a de nouveau dans la grippe, c’est son rayonnement illimité: mais elle est restée au fond ce qu’elle était sous les yeux d’Hippocrate.

M. le Dr Calmeil a décrit, avec toute l’autorité d’une science spéciale, les grandes épidémies de délire qui ont donné autrefois le navrant spectacle de toutes les défaillances de la raison humaine, de toutes les formes de la folie partielle, de toutes les perversions de la vie nerveuse[52].

C’est avec intention que j’ai gardé le silence sur cette classe de maladies. Outre que je ne pouvais songer à refaire ce qui avait été déjà si bien fait, il est évident que M. Calmeil ne prend pas ces mots: Grandes épidémies dans le sens que je leur donne. La démonomanie, la lycanthropie, la spectropathie, la chorémanie ou danse de Saint-Guy, le tarentisme, la théomanie convulsive, forment un groupe de névroses qui se séparent radicalement des épidémies vraies, non-seulement par leurs noms si expressifs, mais aussi par tous leurs attributs nosologiques. Quelle qu’ait été leur diffusion, on ne les a jamais qualifiées de pestes. C’est que leur origine doit être recherchée dans le monde des idées, et leur mode de propagation dans une faculté de l’instinct imitateur. Tantôt leur action porte sur l’intelligence et suscite les aberrations mentales les plus étranges. Tantôt elle retentit sur les appareils sensitifs et moteurs, et amène des troubles fonctionnels dont la gravité apparente reste étrangère à toute altération anatomique appréciable.

Cette brève indication préviendra, j’espère, le reproche que j’aurais pu encourir par une omission préméditée.


ÉTUDE
SUR LES
MALADIES ÉTEINTES
ET LES
MALADIES NOUVELLES
POUR SERVIR
A L’HISTOIRE DES ÉVOLUTIONS SÉCULAIRES DE LA PATHOLOGIE


CHAPITRE PREMIER
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU Ve SIÈCLE AVANT L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE D’ATHÈNES)

La première épidémie bien connue, éclata à Athènes, l’an 428 ayant J.-C. Cette circonstance lui a valu le nom qu’elle porte et qui semble la confiner exclusivement dans cette circonscription locale. J’aurai bientôt à redresser cette erreur trop répandue, même parmi les médecins. Nous verrons alors que les documents historiques précisent son point de départ, signalent particulièrement sa station meurtrière dans la capitale de l’Attique, mais en indiquent plusieurs autres, et ne fixent pas de terme à sa propagation ultérieure. Elle inaugure donc, au moins pour nous, l’entrée en scène de ces épidémies cosmopolites qui se remplacent dans le cours des âges, et infligent un tribut inexorable à la famille humaine. Ce n’est pas sans regret que nous sommes condamnés à resserrer nos études dans une période relativement aussi limitée de notre histoire; mais nos informations dignes de foi ne remontent pas plus haut. Les ténèbres qui voilent les temps antérieurs, l’insuffisance ou le défaut de traditions authentiques, refusent à la science une base solide d’observations. On découvre sans doute, en feuilletant les vieilles chroniques, les récits épars de quelques épidémies qui attirent et retiennent l’attention; mais ils manquent de précision technique, et leur forme trahit l’inexpérience médicale de leurs auteurs. On peut bien essayer, sur la nature des maladies qu’ils signalent, quelques hypothèses plus ou moins vraisemblables; mais le lien qui les unit à la série nosologique nous échappe. Ce sont des matériaux certainement très-précieux qu’il nous est interdit de mettre à leur place dans le système de la pathologie.

Si l’histoire médicale des époques lointaines reste muette ou bégaie quelques réponses timides quand on l’interroge sur ces grandes commotions de la santé publique; si elle a légué aux Œdipes de l’avenir bien des énigmes restées indéchiffrables, une bonne fortune inattendue nous a valu les renseignements les plus exacts et les plus détaillés sur la célèbre maladie qui fait le sujet de ce chapitre.

Thucydide résidait à Athènes lorsque l’épidémie s’y déclara. Il en fut atteint lui-même, et n’en réchappa que par une faveur du sort. Ému par tant de désastres, il conçut la généreuse pensée d’être utile aux populations menacées en racontant ce qu’il avait vu. Il ne se contenta pas de retracer les navrantes péripéties du drame dont il avait contemplé les scènes avec ce sang-froid que donne l’habitude du champ de bataille. Il prit d’une main ferme la plume médicale, et décrivit l’horrible maladie avec une finesse d’observation qui pourrait encore servir de modèle. En rédigeant ce récit, l’illustre écrivain n’enrichit pas seulement, d’une admirable page, son histoire magistrale de la guerre du Péloponèse. Il fit de plus une bonne action, et la science lui doit de la reconnaissance pour avoir suppléé, par ce document unique, à l’inexplicable mutisme des médecins témoins, comme lui, de l’épidémie régnante. C’est vainement, en effet, qu’on cherche dans leurs écrits, une trace de cette catastrophe sans précédents. Thucydide nous apprend qu’ils furent prodigues et victimes de leur dévouement, pendant la durée de l’épidémie. Cet honorable témoignage excuse, sans la justifier, leur étrange abstention. Serait-ce que ces révolutions passagères et accidentelles dans l’ordre pathologique semblables à certains météores fugitifs et mobiles du monde physique, étaient censées alors éluder les lois générales qui règlent la marche habituelle et permanente des phénomènes de la nature vivante? Et dans cette persuasion, la science, encore à ses premiers rudiments, se croyait-elle le droit d’abriter son indifférence derrière l’adage vulgaire: rara non sunt artis? Hippocrate venait cependant révéler les grandes perspectives que l’étude des maladies populaires ouvre à l’art de guérir. Mais son enseignement n’avait pu encore porter ses fruits; et on peut affirmer que, sans la bonne inspiration de Thucydide, le souvenir de ce mémorable épisode ne serait pas venu jusqu’à nous[53].

Quatre cents ans plus tard, Lucrèce, ce brillant poëte, qui partageait sa vie entre les lettres et les sciences, fut frappé de la lugubre majesté du sujet, en relisant la relation de l’historien grec, et se mit à l’œuvre pour en reproduire les traits principaux. Ce tableau où il a prodigué les plus vives couleurs de sa palette (ut pictura poesis), couronne noblement le dernier chant de son poëme De natura rerum. On y voit résumés avec une rare flexibilité d’accents, les symptômes variés de la maladie; sa marche rapide et menaçante, les effroyables mutilations qu’elle provoquait, toutes les phases, en un mot, de cette lutte impuissante contre la douleur et la mort. Jamais la médecine n’avait revêtu d’une forme plus élégante ses images réputées ingrates ou hideuses. J’ajoute que cette alliance inusitée avec la poésie, loin d’altérer la vérité des faits, lui a donné au contraire plus de relief et d’éclat.

Les diverses traductions françaises du récit de Thucydide laissent, en général, beaucoup à désirer. Je me suis efforcé d’en éviter les défauts, et je crois pouvoir garantir au moins l’exactitude médicale de la version que je donne. J’aurais pu, à la rigueur, me contenter d’extraire la description des symptômes qui remplissait mon but. Mais je me suis fait un scrupule de rien retrancher à ce tableau de maître dont les détails concourent à l’harmonie de l’ensemble, et qui représente, par sa date et le fini de son exécution, un véritable monument dans l’histoire générale des épidémies.

Je laisse donc la parole à Thucydide. Je chercherai ensuite le sens médical de son récit[54].

(L’AN 2 DE LA LXXXVIIIe OLYMPIADE—428 ANS AVANT J.‑C.)

«A l’entrée de l’été, les Péloponésiens et leurs alliés pénétrèrent par deux points dans l’Attique, comme l’année précédente, sous la conduite d’Archidamus, fils de Zeuxidamus, roi des Lacédémoniens; et après avoir dressé leur camp, ils se mirent à dévaster le pays. Peu de jours après, une maladie éclata à Athènes. On assurait qu’elle avait déjà sévi à Lemnos et dans plusieurs autres lieux. Mais ce qui est certain, c’est que, de mémoire d’homme, on n’avait vu nulle part une épidémie aussi meurtrière. Les médecins étaient désarmés devant un mal qu’ils ne connaissaient point, et la mort les frappait d’autant plus qu’ils soignaient plus de malades. Contre un fléau qui déjouait tous les efforts humains, il ne restait, pour dernière espérance, que la prière au pied des autels et le recours à l’assistance des dieux. Mais tout cela fut inutile, et dès lors les habitants d’Athènes, se sentant inévitablement voués à la mort, se résignèrent à leur destin, sans rien tenter pour le conjurer.

»On prétend que l’épidémie commença dans l’Éthiopie, située au delà de l’Égypte. Bientôt après, elle gagna l’Égypte et la Lybie, d’où elle se propagea dans la plus grande partie des États du roi de Perse. Tout à coup elle s’introduisit dans Athènes par le Pirée, ce qui fit qu’on accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits de ce quartier. (Il n’y avait pas encore de fontaines.) Bientôt la maladie envahit la ville haute avec un redoublement de fureur. Permis à d’autres, médecins ou non, de proposer des conjectures plus ou moins vraisemblables sur l’origine de ce désastre, et sur les causes dont le concours a été assez puissant pour le produire. Quant à moi, je vais raconter les faits tels qu’ils se sont passés sous mes yeux, afin que, si cette calamité devait se renouveler, ces renseignements exacts puissent venir en aide à ceux qui l’observeraient pour la première fois. Je suis d’autant plus autorisé à parler ainsi, que j’ai été atteint moi-même et que j’ai vu les autres malades.

»On est généralement d’accord pour reconnaître qu’il n’y eut guère cette année d’autre maladie. Celles qui se déclaraient ne tardaient pas à prendre tous les caractères de l’épidémie régnante[55]. Le plus souvent c’était au milieu de toutes les apparences de la santé, qu’on voyait, brusquement et sans cause appréciable, surgir les symptômes suivants.

»Le malade ressentait d’abord une chaleur excessive à la tête. Les yeux étaient rouges et enflammés. La langue et l’arrière-gorge prenaient rapidement une couleur sanglante. L’haleine était horriblement fétide. Bientôt survenaient des éternuments répétés, et la voix prenait un timbre rauque. Peu après, le mal gagnait la poitrine et provoquait une toux violente: lorsqu’il se fixait sur l’estomac, les malades avaient des nausées et vomissaient, avec de vives douleurs, des flots d’humeurs bilieuses, comme disent les médecins. La plupart étaient tourmentés par un hoquet incessant, accompagné de violentes convulsions, passagères chez les uns, plus tenaces chez d’autres. La peau n’était ni chaude au toucher, ni jaune, mais rougeâtre, livide, et se couvrait de petites pustules et d’ulcères[56]. L’ardeur intérieure qui consumait les malades était telle qu’ils ne pouvaient supporter les plus simples vêtements ni la moindre couverture: ils préféraient rester entièrement nus et aspiraient à se plonger dans l’eau froide. Il y en eut un grand nombre qui, trompant la vigilance de leurs gardiens, se précipitèrent dans les puits pour tâcher de calmer les tourments de leur soif. Du reste, on avait constaté que ceux qui buvaient largement n’étaient pas plus soulagés que ceux qui étaient privés de boisson. L’agitation ne laissait pas un instant de repos. L’insomnie était constante. Chose digne de remarque! les progrès de la maladie n’épuisaient pas les patients qui soutenaient, au contraire, la lutte avec plus de vigueur qu’on ne l’aurait supposé. Aussi la plupart ne succombaient à l’ardeur dont ils étaient dévorés que vers le septième ou le neuvième jour, conservant encore un reste de force. Chez ceux qui dépassaient ce terme, le mal s’emparait du bas-ventre et provoquait l’ulcération de l’intestin, suivie d’énormes déjections alvines qui amenaient un affaiblissement mortel[57].

»C’est ainsi que la maladie, qui commençait par la tête, finissait par s’étendre des parties supérieures à tout le reste du corps. Quand les sujets avaient pu résister à ces terribles assauts, le mal se portait sur les extrémités, et la gangrène dévorait les organes génitaux, les doigts des mains et des pieds. Chez plusieurs ces parties mortifiées se détachèrent, et la guérison s’ensuivit. D’autres survécurent à la destruction de leurs yeux. On en vit qui, entrant en convalescence, avaient complétement perdu la mémoire. Ils n’avaient plus conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas leurs amis.

»Cette effroyable maladie, dont aucune expression ne saurait rendre l’idée, dépassait, par sa violence, la portée des forces humaines. Mais ce qui prouve bien qu’elle différait essentiellement des maladies ordinaires, c’est que les oiseaux de proie et les autres animaux qui se repaissent des débris de l’homme, se tinrent éloignés des nombreux cadavres qui gisaient sans sépulture. Ceux qui y touchèrent furent aussitôt terrassés. Il est de fait qu’on ne voyait aucune de ces espèces d’oiseaux ni à l’entour des corps morts, ni ailleurs. Les chiens, vivant en compagnie de l’homme, rendirent, par cela même, plus frappante la particularité que je signale.

»Telle est la description générale de cette maladie, et je passe à dessein plusieurs formes plus ou moins affreuses qui se diversifiaient, suivant les individus. Pendant tout ce temps-là, les maladies communes cessèrent de se montrer à Athènes. Toutes celles qu’on voyait, portaient invariablement le cachet de l’épidémie.

»La mort n’épargnait pas plus les malades les mieux soignés que ceux qui étaient dénués de tout secours. On ne pouvait compter sur l’efficacité d’aucun remède; car ce qui paraissait avoir été utile à l’un, était nuisible à l’autre. Les personnes robustes ou chétives étaient également frappées. Rien ne pouvait préserver des atteintes de ce mal. Ce qu’il y avait de plus terrible encore, c’était que tous ceux qui se sentaient attaqués éprouvaient aussitôt un tel découragement qu’ils désespéraient de leur salut, et s’abandonnaient eux-mêmes sans rien faire pour se soustraire à la mort.

»Il faut savoir que la maladie se communiquait à ceux qui approchaient les malades, comme cela arrive aux animaux en temps d’épizootie; et ce fut là la cause principale de l’extension de la mortalité. D’une part, les citoyens épouvantés du danger de ces contacts, refusaient de se porter secours mutuellement, et les malades mouraient dans l’abandon. Aussi y eut-il bien des maisons littéralement dépeuplées, parce que personne ne consentait à soigner leurs malheureux habitants. D’un autre côté, ceux qui se décidaient à affronter la contagion, tombaient victimes de leur courage. Tel fut, en particulier, le sort de ceux qui, écoutant la voix de l’honneur, s’oubliaient pour se dévouer à leurs amis. Du reste, l’entourage des malades, dominé par l’horreur de ce spectacle, finissait par rester indifférent aux plaintes des mourants. Mais ceux qui avaient eu le bonheur de guérir, témoignaient la plus vive sympathie pour les souffrances des patients et le sort de ceux qui succombaient, soit parce qu’ils avaient éprouvé les mêmes maux, soit parce qu’ils étaient, dès ce moment, garantis contre une nouvelle atteinte. Car on avait remarqué qu’on n’était pas repris une seconde fois, du moins mortellement. Aussi les individus qui avaient réchappé étaient-ils, pour tout le monde, un objet d’envie: et eux-mêmes, dans l’ivresse de leur joie, se berçaient de l’espoir d’être désormais à l’abri de toutes les maladies.

»Le danger de l’épidémie était encore aggravé par l’affluence des gens de la campagne qui se réfugiaient dans la ville avec leurs bagages. Ces malheureux se trouvaient dans la situation la plus déplorable. Faute d’habitations suffisantes, ils étaient réduits à s’entasser dans de petites huttes que les ardeurs de la saison rendaient suffocantes. Ils y mouraient misérablement, étendus les uns sur les autres. Ceux qui avaient encore un reste de vie, se traînaient dans les rues et autour des fontaines, dans l’espoir d’apaiser leur soif. Les édifices sacrés qui avaient été disposés pour servir d’asile, regorgeaient de cadavres. Comme le fléau s’était montré inflexible, on avait perdu tout respect des choses saintes. Les lois qui réglaient de tout temps les sépultures furent également violées. Privés de leurs serviteurs moissonnés par la mort, et dépourvus de tout ce qui eût été nécessaire, les citoyens eurent recours à de coupables expédients. Les uns, s’emparant des bûchers qui avaient été dressés par d’autres, y déposaient le corps qu’ils portaient et y mettaient le feu. On en vit qui jetaient le cadavre sur celui qui était déjà la proie des flammes, et se hâtaient de prendre la fuite.

»Ce désordre moral, suite naturelle de l’épidémie, alla plus loin encore. On ne craignit plus de se livrer à des actes blâmables dont on aurait rougi dans toute autre circonstance. En voyant ces bouleversements soudains de la fortune, les riches subitement enlevés, les pauvres de la ville s’emparant immédiatement de leurs biens, on en concluait qu’on n’avait rien de mieux à faire que de jouir promptement, et sans frein, de ces faveurs imprévues du sort, dans la persuasion que tout cela allait s’éteindre avec la vie. Nul ne se préoccupait plus de projets honnêtes, en face de la mort qui menaçait d’en prévenir l’exécution. On ne recherchait, comme bon et utile, que ce qui flattait, à l’heure présente, les goûts et les passions; et dans cette voie, on n’était retenu ni par la crainte des dieux, ni par les rigueurs de la loi. Car on voyait la mort frapper indistinctement les personnes religieuses et les impies. Et, d’un autre côté, nul ne comptait vivre assez longtemps pour porter la peine de ses méfaits. A défaut du jugement des hommes, on savait que le Destin avait prononcé un arrêt irrévocable, et, avant de le subir, on était résolu à mener joyeuse vie jusqu’au dernier moment.

»En résumé, les habitants d’Athènes étaient sous le coup d’un double malheur: la mort faisant sa moisson dans l’enceinte de la ville, et l’armée ennemie portant le fer et le feu dans les campagnes.

»Dans ces douloureuses conjonctures, on se répétait naturellement une ancienne prédiction que les vieillards retrouvaient dans les souvenirs de leur jeunesse: La guerre Dorique et la peste viendront de compagnie. On se demandait, à ce propos, si c’était la peste ou la famine qui avait été annoncée[58]. Mais en pleine épidémie, on s’accorda à interpréter l’oracle dans le sens de la peste, dont on était alors témoin. J’estime néanmoins que si une nouvelle guerre Dorique venait à éclater, et qu’elle coïncidât, cette fois, avec la famine, on ne manquerait pas d’adopter cette explication. On racontait aussi que les Lacédémoniens ayant consulté l’oracle sur l’issue de la guerre, la réponse avait été que la victoire appartiendrait à ceux qui combattraient le plus vaillamment, et que le Dieu lui-même leur accorderait son appui. Or les événements présents paraissaient justifier, en tous points, cette prédiction. Car la maladie commença au moment même de l’entrée des Péloponésiens dans l’Attique; et c’est à peine si elle se montra dans le Péloponèse. Elle exerça principalement ses ravages à Athènes; et parmi les villes voisines, elle frappa, de préférence, celles qui renfermaient la population la plus compacte.

»..... A l’entrée de l’hiver, l’épidémie sévit de nouveau à Athènes. Non pas qu’elle eût complétement disparu; mais elle avait eu des temps d’arrêt. Cette reprise ne dura pas moins d’une année entière. La première invasion s’était prolongée pendant deux ans. On devine l’atteinte profonde qu’une pareille calamité porta sur les forces numériques de l’armée athénienne. Il périt environ quatre mille quatre cents fantassins et trois cents cavaliers. Quant à la mortalité du reste de la population, il est impossible d’en donner le chiffre. Je dois ajouter que de fréquents tremblements de terre furent ressentis à Athènes même, dans l’île d’Eubée, dans la Béotie, et notamment à Orchomène[59]

Le récit qu’on vient de lire révèle toutes les grandes qualités de l’écrivain qui en a doté la postérité. On devait s’attendre à les voir briller dans la partie dramatique du sujet. Mais on s’étonne de retrouver, dans le tableau des symptômes, une précision de détails et une finesse d’observation qui feraient honneur à un homme de l’art. Nous avons reproché aux médecins, témoins de l’épidémie, d’avoir déposé leur plume au moment où le devoir leur prescrivait de la prendre. Serait-ce qu’après avoir eu communication de la relation de Thucydide, leur amour-propre aurait reculé devant les chances trop prévues d’une comparaison dangereuse?

Il n’en est pas moins vrai que l’illustre historien, qui portait dans toutes les questions sa sagacité naturelle, n’avait pas été poussé par sa vocation vers l’étude de la médecine. Il n’a donc pu tirer la conclusion didactique et pratique des faits qu’il avait observés. Nous lui avons bien entendu dire que cette maladie se distinguait, par son cachet insolite, des maladies vulgaires, et j’apprécierai plus tard la valeur du motif qui sert d’appui à cette opinion fort juste. Mais il n’était pas en mesure de pousser plus loin son analyse; et sa pénétration, en présence d’un problème de pathologie aussi complexe, ne pouvait tenir lieu des notions spéciales qui lui manquaient.

Mon commentaire va mettre en œuvre les matériaux qu’il a si artistement assortis. Le signalement qu’il a tracé est complet, et nous pourrons en dégager le diagnostic différentiel de la maladie d’Athènes comparée à celles qui s’en rapprochent par quelques caractères communs. La plupart des épidémistes ont traité cette grave question de nosologie avec une inexcusable légèreté. Sachant d’avance ce qu’ils voulaient croire à la fin de leurs recherches, ils ont arbitrairement exagéré la prépondérance de certains symptômes aux dépens de ceux qui ne se prêtaient pas à leurs préventions. A cet égard, nous aurons à redresser bien des torts. Nous devrons rappeler les vrais principes qui règlent, selon nous, la détermination de la nature des maladies, dans les limites permises par la certitude médicale. Après avoir réuni et interprété toutes les données de l’observation qui peuvent servir à éclairer le mode morbide dont nous cherchons le secret, nous serons en présence d’une maladie profondément spécifique qui réunit tous les attributs essentiels des grandes épidémies. Si nous ignorons ce qu’elle est, nous pourrons, en toute assurance, dire ce qu’elle n’est pas. Dans l’état actuel de notre science, la nosologie n’a pas encore conquis le droit de se montrer plus exigeante.

La première idée qui se présente, c’est qu’on trouvera de précieux renseignements dans les écrits d’Hippocrate, contemporain de l’épidémie. Le problème nouveau qui venait s’imposer à la pathologie humaine était digne de la plume qui inaugurait ces histoires des constitutions épidémiques, le plus beau fleuron de la médecine antique. Lors même qu’Hippocrate, retenu par les devoirs de sa pratique, plus impérieux encore aux approches d’un fléau menaçant, aurait dû renoncer à recueillir ses observations sur le théâtre même de ses ravages, les informations qui auraient afflué de toutes parts, dans son cabinet de travail, auraient emprunté au prestige de son nom une valeur nouvelle. Quelle belle page que celle qui aurait eu pour titre: «Thucydide commenté par Hippocrate!»

Le maître en a décidé autrement, ou peut-être ne serait-ce pas lui qui devrait porter la responsabilité d’une omission aussi inattendue. Personne n’ignore que la littérature contemporaine déplore d’immenses vides. Le hasard ou quelque volonté bien résolue a sauvé du naufrage certaines œuvres privilégiées. Mais combien d’autres ont péri sans laisser de traces! Les ouvrages manuscrits ne pouvaient se répandre et se perpétuer qu’à l’aide de copies dont la reproduction lente et dispendieuse était nécessairement très-limitée, et souffrait trop souvent de l’impéritie ou de la négligence des scribes. Un grand nombre de ces copies disparaissaient avant d’avoir été suffisamment multipliées, ou sans avoir franchi le rayon d’une publicité très-restreinte. D’autres sont parvenues à leur destination lointaine, mutilées et méconnaissables. On a admis longtemps, sur la foi du titre, l’homogénéité de la collection hippocratique; l’érudition moderne a rétabli la vérité. Tout le monde s’accorde aujourd’hui pour y découvrir des travaux de provenances très-diverses. Par la même raison, bien des œuvres décorées, à bon droit, de la signature d’Hippocrate, ont pu être détachées de ses livres, et n’y ont plus repris leur place. Faisons la part, l’histoire à la main, des incendies accidentels, des destructions volontaires, des vicissitudes politiques, etc., et nous n’aurons pas de peine à expliquer l’anéantissement de tant de trésors, prédestinés aussi à une courte vie, par la faiblesse de leur constitution matérielle. Si je fais ces remarques, c’est que je voudrais me persuader que l’écrit d’Hippocrate qui brille par son absence dans sa collection authentique, pourrait bien avoir eu le sort de beaucoup d’autres dont la perte est irréparable.

Cette supposition, toute personnelle d’ailleurs, est remplacée par des légendes dont la critique a fait justice, et que je dois néanmoins rappeler, en peu de mots, ne fût-ce que pour sauvegarder la vérité historique.

La plupart des biographes d’Hippocrate et les écrivains à la suite répètent de confiance qu’il se rendit à Athènes, en pleine épidémie, et qu’il prescrivit d’allumer de grands feux dans les rues et sur les places pour désinfecter l’air. L’auteur du livre de la Thériaque, à Pison, ajoute qu’il recommanda de mêler au combustible des fleurs odorantes et des huiles parfumées[60]. Cette mesure aurait eu, assure-t-on, les meilleurs effets.

Actuarius va jusqu’à affirmer qu’il employa avec un succès merveilleux un antidote dont il donne même la formule. La reconnaissance publique aurait décerné à l’auteur d’un si grand bienfait de magnifiques récompenses[61].

Il est pour moi une preuve sans réplique qu’Hippocrate n’alla pas à Athènes pendant le règne de la peste. C’est que Thucydide ne prononce pas même son nom et ne fait pas la moindre allusion à un événement qui aurait dû laisser, dans les souvenirs de ce temps, une trace ineffaçable. L’illustre écrivain déplore amèrement l’inutilité des remèdes tour à tour essayés, et l’impuissance absolue de l’art aux prises avec une maladie inconnue. Il déclare qu’il n’a rédigé ce récit, étranger à ses études ordinaires, que pour donner quelques indications utiles à ceux qui étaient menacés des mêmes épreuves. Comment croire qu’il n’eût pas salué l’arrivée du médecin le plus célèbre de l’époque apportant à une population décimée et en proie au désespoir un antidote souverain? Dans quel but le loyal et véridique chroniqueur aurait-il dissimulé un fait dont il aurait bien dû pressentir l’inévitable retentissement? Le silence qu’il a gardé est un argument qui dispense de tout autre.

Mais si on se place au point de vue purement médical, on peut hardiment affirmer que tout récit qui proclame le triomphe de l’art humain, en lutte avec une grande épidémie, est ipso facto convaincu d’imposture. Le médecin qui a suivi l’histoire de ces fléaux exterminateurs, et qui a vu à l’œuvre le choléra de ce siècle, ne se laisse pas prendre à de prétendus prodiges, si cruellement démentis par les réalités de la pratique.

Thucydide nous apprend que la peste qui n’avait pas complétement disparu se montra l’hiver suivant à Athènes. Cette recrudescence se prolongea pendant un an, ce qui porte à trois la durée totale de l’épidémie depuis son invasion. Que devient dès lors l’efficacité des conseils d’Hippocrate et de son héroïque antidote? A quel bienfait se serait donc adressée la reconnaissance expansive de la population athénienne?

Faut-il rappeler ici l’anecdote suivante déjà si connue? Artaxerce Longue-Main, touché du malheur de son peuple, envoya, dit-on, des ambassadeurs à Hippocrate pour implorer son assistance. Celui-ci repoussa fièrement les instances du grand roi, et les riches présents qu’on lui offrait en son nom, «ne voulant pas, dit-il, porter secours aux barbares qui sont les ennemis de la Grèce[62]

Cette scène, qui a inspiré la peinture moderne, a été adoptée par les médecins comme un symbole de dignité professionnelle.

Quelques biographes ont allégué contre l’authenticité de ce fait, la jeunesse d’Hippocrate. L’objection n’est pas sérieuse. Hippocrate avait alors trente-deux ans environ, et le génie devance l’âge. Il est bien permis de croire que l’homme qui devait porter un jour le titre glorieux de Père de la Médecine, avait gagné d’un vol rapide les sommets de la renommée. Mais il est certain qu’il ne pouvait avoir à cette époque, comme on l’a dit, des fils et un gendre en état de répondre à l’appel des villes de la Grèce envahies par le fléau.

En résumé, on peut affirmer aujourd’hui que tous ces récits transmis de main en main sont de pures fables qui n’ont d’autre garantie que des correspondances notoirement apocryphes. La lecture un peu attentive des pièces annexées aux Œuvres d’Hippocrate, en démontre péremptoirement la fausseté[63].

Quelques médecins ne pouvant se résoudre à admettre qu’Hippocrate se soit abstenu de prendre la parole sur un événement pathologique si étroitement lié à ses études favorites, se sont persuadés que la maladie d’Athènes était désignée dans le passage suivant du livre III des Épidémies (4e constitution):

«Dans l’été on vit un grand nombre de charbons et autres maladies putrides, des éruptions pustuleuses étendues; chez plusieurs, de grandes éruptions d’herpès.»

M. le docteur Auguste Krauss prétend que ces diverses déterminations cutanées ne peuvent être que celles qui ont été décrites par Thucydide[64].

Il m’est impossible de partager ce sentiment et de fonder une conjecture plausible sur des éléments séméiotiques aussi insuffisants. Si Hippocrate avait voulu représenter ce type saisissant, cette physionomie originale de la grande épidémie, il n’aurait pas assurément réduit son commentaire à cette rapide et vague allusion. Il n’aurait pas simplement indiqué, comme en passant, un sujet aussi fécond en considérations médicales de premier ordre. La main qui a tracé le tableau de l’épidémie de Périnthe aurait reproduit l’image de la maladie d’Athènes, avec tous les traits du modèle, et il ne serait pas resté la moindre incertitude sur son identité.

Mais laissons ces questions d’érudition qui n’ont, à cette place, qu’un intérêt secondaire, et revenons à l’interprétation nosologique du récit de Thucydide.

Je dois, tout d’abord, avertir qu’on se ferait une fausse idée de la maladie qu’il dépeint, si l’on s’imaginait, sur la foi de sa désignation vulgaire, qu’elle n’a pas franchi l’enceinte de la capitale de l’Attique. C’est ainsi que l’histoire mentionne souvent, sous le nom de peste de Florence, la fameuse épidémie qui fit le tour du monde au XIVe siècle.

L’étiologie généralement accréditée qui l’attribue à l’encombrement provoqué par l’approche de l’armée lacédémonienne, semble justifier cette erreur. Dans cette hypothèse, elle ne représenterait qu’une forme spéciale de cette fièvre maligne que son origine infectionnelle a fait nommer, selon les cas, fièvre des prisons, des hôpitaux, des camps, des vaisseaux.

La vérité est que la maladie, partie de l’Orient, venait d’entreprendre un long voyage dont Athènes ne fut qu’une étape. Thucydide rapporte, comme un bruit public, qu’elle était née dans l’Éthiopie, et qu’elle avait dévasté l’Égypte et surtout la Perse, avant de fondre sur la malheureuse ville où il en fut témoin. Elle ne tarda pas à se propager dans le reste de la Grèce, et attaqua des corps de troupes qui assiégeaient, dans le même temps, quelques villes de la Thrace.

M. Littré fait remarquer judicieusement que, si on ne peut la suivre dans l’Italie et dans les Gaules, c’est qu’à cette époque reculée les écrivains manquent partout ailleurs que dans la Grèce[65].

Thucydide ne nous dit rien de la constitution atmosphérique antécédente, et on ne peut, par conséquent, apprécier la part d’influence qu’elle aurait pu exercer sur l’invasion de l’épidémie. Il note seulement que l’année fut remarquable par sa salubrité, ce qui donne à penser qu’on n’avait observé, pendant l’hiver précédent, aucune intempérie marquée. Dans le passage où il énumère les désastres de tout genre occasionnés par la guerre du Péloponèse, et qui s’étendirent, plus tard, à toute la Grèce, il mentionne des tremblements de terre, des éclipses de soleil, de grandes sécheresses, suivies de famines. Mais il ne signale ces événements que comme une fatale coïncidence, sans les rattacher à l’état de la santé publique. Les épidémistes, surtout à certaines époques, se sont beaucoup préoccupés de ces divers météores auxquels ils ont vaguement assigné un rôle étiologique, sur lequel la science conserve encore bien des doutes. Mais il est bon de prendre acte d’un fait qui est assez souvent l’avant-coureur des maladies populaires, pour qu’on soit autorisé à rechercher le rapport secret qui relie peut-être les deux phénomènes.

Au surplus, l’état de l’atmosphère indiqué par Hippocrate, pendant la même période, concorde parfaitement avec les données fournies par Thucydide.

«L’année ayant été australe, humide et douce, la santé fut bonne pendant l’hiver[66]

Lucrèce se contente de quelques considérations générales sur l’origine des maladies épidémiques. D’après sa théorie, les germes morbides engendrés dans l’atmosphère, se répandent au loin et parcourent les diverses contrées qu’ils infectent au passage. Ils se mêlent aux boissons ou aux aliments dont l’homme fait usage ou bien ils pénètrent dans l’économie avec l’air inspiré[67]. Si le poëte n’a pas cru devoir appliquer ces principes à la maladie d’Athènes, c’est qu’il a tenu naturellement à éluder la partie la plus ardue de sa tâche.

Diodore de Sicile a été plus précis dans l’énumération circonstanciée des influences qui ont concouru, suivant lui, à la production de la mémorable épidémie.

Il raconte que les pluies abondantes qui étaient tombées pendant l’hiver, avaient laissé, sur bien des points, des eaux stagnantes. Les chaleurs excessives de l’été suivant avaient provoqué, dans ces eaux, une fermentation putride dont les émanations délétères avaient imprégné l’air ambiant. Les produits du sol, altérés par ces pluies insolites, ne renfermaient plus que des matériaux impropres à l’alimentation. D’un autre côté, les vents étésiens n’ayant pas soufflé à cette époque, comme de coutume, n’avaient pu tempérer l’ardeur dévorante de la saison. Aussi Diodore attribue-t-il la chaleur intolérable accusée par les malades, à la chaleur de l’air extérieur. Ce qui n’implique pas, dans sa pensée, que les organismes se mettaient en équilibre de température avec l’atmosphère, conformément aux lois de la physique ordinaire. Il veut seulement faire entendre que l’embrasement de l’air, combiné aux autres influences morbides, provoquait chez les sujets atteints, cette ardeur intérieure qui était, selon les théories du temps, le signe caractéristique de l’état putride[68].

Je n’ai rappelé ces conjectures étiologiques que parce qu’elles rentrent historiquement dans mon plan. Nous savons bien que les constitutions atmosphériques n’ont qu’une part bien obscure à réclamer dans la production des grandes épidémies, et que leur pathogénie doit être recherchée dans un autre ordre de conditions.

J’aurai dans le cours de ce livre, bien des occasions de renouveler cette remarque, et je demande grâce d’avance pour des redites difficiles à éviter dans un travail de longue haleine. Ce n’est pas un des caractères les moins curieux des épidémies qui courent le monde que cette espèce d’indifférence pour les modificateurs externes dont l’ascendant est si puissant sur la génération et le développement des maladies vulgaires. Par tous leurs côtés, les grandes maladies populaires paraissent s’émanciper des lois communes de la pathologie.

Aux temps du polythéisme tout phénomène dont on ne pouvait découvrir la cause naturelle était attribué à l’intervention directe des dieux. On simplifiait ainsi l’étiologie des épidémies extraordinaires. C’est Apollon qui passait, chez les Grecs, pour être investi, par délégation spéciale, du pouvoir de susciter ces grands fléaux, d’en prolonger à son gré le cours et d’en fixer le terme, lorsque sa vengeance était assouvie. C’est lui surtout qu’on s’efforçait de fléchir par des supplications et des cérémonies expiatoires.

Les prescriptions religieuses ne furent donc point négligées à Athènes, pendant ces jours de deuil. Tous les jeux furent suspendus, les temples étaient sans cesse remplis d’une foule éperdue implorant la fin de ses maux. Les bacchantes aux cheveux épars, célébraient les dionysiaques, mystères inexpliqués qui avaient la vertu d’apaiser la colère céleste. De longues processions sillonnaient le chemin d’Eleusis. Mais les dieux furent sans pitié, et les malheureux Athéniens, se voyant abandonnés, se résignèrent à leur sort, comme le dit Thucydide, sans rien tenter pour s’y soustraire.

Quand l’épidémie frappa, à l’improviste, ses premiers coups, la population folle de terreur, ne songea pas tout d’abord, à rechercher dans les sphères surhumaines l’origine de ce désastre. On accusa les Péloponésiens d’avoir empoisonné les puits du quartier qui avait été le premier envahi, et on crut expliquer ainsi la forme étrange et la marche rapidement mortelle de ce mal inconnu.

La croyance aux empoisonnements des eaux potables d’une ville ou d’une contrée était alors très-répandue, et on citait des exemples à l’appui. C’est par cet artifice, assurait-on, qu’avait été prise Cyrha, ville de la Phocide, peu distante de Delphes. Pausanias raconte que le général qui commandait le siége, avait donné l’ordre de jeter des racines d’ellébore dans le fleuve qui abreuvait les habitants. De violents flux de ventre se déclarèrent bientôt, et les assiégés renonçant à se défendre se rendirent à discrétion[69].

Ce préjugé n’appartient pas seulement à l’antiquité, et on le retrouve au moyen âge. Quand la peste noire éclata au XIVe siècle, les Juifs furent aussi accusés d’avoir empoisonné les fontaines et les puits, et devinrent, sous cet absurde prétexte, l’objet des plus cruelles persécutions[70].

Les siècles se remplacent sans rien changer aux passions humaines. N’avons-nous pas vu, en 1832, lors de la première invasion de l’épidémie cholérique, le peuple de Paris croire à l’empoisonnement de l’eau et de la viande débitée par les bouchers, et s’acharner contre les prétendus auteurs de ces maléfices?

Disons toutefois, après avoir maudit ces tristes égarements, que ce soupçon si avidement accueilli par la masse ignorante, au début des grandes mortalités, peut être expliqué par la forme arrêtée et identique des cas morbides qui rappelle trop fidèlement les effets ordinaires des poisons spécifiques.

Si on rapproche la maladie d’Athènes des pyrexies graves qui lui ressemblent, on ne peut se dissimuler, après en avoir bien étudié les symptômes et l’évolution, qu’elle a de grands rapports avec le typhus contagieux si bien décrit par Hildenbrand, un des représentants les plus éminents de l’école clinique de Vienne[71].

Ainsi, on y retrouve la tristesse et l’abattement dès l’invasion, de violents raptus fluxionnaires sur l’appareil respiratoire et les voies digestives; des vomissements de matières bilieuses; des gangrènes partielles, externes et internes, etc.[72].

Autre analogie. La peste d’Athènes, quoique essentiellement aiguë, pouvait dans certains cas reculer son terme fatal, en affectant la marche et la forme d’une maladie chronique.

Les suites du typhus prolongent souvent sa durée commune et se traduisent par un enchaînement de symptômes qui dérouteraient le médecin, s’il ne remontait à leur source. Ce sont tantôt des engorgements viscéraux ou des phlegmasies internes accompagnées d’une fièvre lente qui empêchent la restauration des forces et entretiennent un état de langueur tôt ou tard mortel. Tantôt l’épuisement graduel du malade s’explique par le défaut d’alimentation, la persistance d’une tristesse insurmontable, la survenance d’hémorrhagies, de diarrhées et autres évacuations débilitantes, l’insomnie opiniâtre, les sueurs nocturnes, etc. Le patient finit par succomber dans le marasme[73].

Telle était aussi l’image de la maladie d’Athènes lorsqu’elle dépassait sa durée ordinaire. Thucydide n’a pas mentionné cet ordre de faits qui sortait du cadre limité de son observation. Mais Plutarque nous en a transmis un exemple d’autant plus frappant que c’est Périclès lui-même qui en est le sujet.

Au milieu de la désolation générale, le grand homme se dévoua sans réserve et brava hardiment tous les périls. Le fléau semblait s’être acharné sur ceux qui lui étaient chers. Après avoir largement moissonné ses amis et ses proches, il avait enlevé sa sœur et Xanthippus, l’un de ses fils légitimes. Périclès avait supporté ces horribles épreuves avec une mâle énergie. Mais, lorsque l’impitoyable mort, comblant la mesure, lui ravit son jeune fils Paralus, qui ne survécut que huit jours à son frère aîné, sa fermeté, jusque-là inébranlable, fit place au plus violent désespoir, et à la vue du cadavre de cet enfant bien-aimé, il fondit en larmes pour la première fois de sa vie, et courut se renfermer dans sa demeure pour s’y livrer tout entier à sa douleur[74].

En temps d’épidémie, de tels déchirements sont trop souvent le prélude d’une atteinte mortelle. La population d’Athènes apprit tout à coup, avec stupeur, que le fléau venait de frapper le chef de l’État et mettait sa vie en danger. Mais la maladie ne se déclara pas chez lui, avec ce cortége de symptômes aigus et violents qui la manifestaient généralement chez les autres. Pendant sa longue durée, elle mina lentement ses forces et affaiblit même insensiblement, au dire de Plutarque, ce grand esprit qui avait fait l’admiration de ses contemporains.

Après de nombreuses alternatives d’amendement et de recrudescence, celui qui devait léguer son nom à tout un siècle, s’éteignit doucement, entouré d’amis qui avaient échappé à la contagion, et étaient venus recevoir son dernier soupir[75].

Ici se présente une question incidente qu’on me permettra d’examiner.

La version de Plutarque est-elle authentique, et faut-il croire, en effet, que la maladie avait porté atteinte aux facultés mentales de Périclès?

Nous avons appris par Thucydide que ceux qui guérissaient avaient complétement perdu la mémoire et ne se reconnaissaient pas eux-mêmes, ce qui dénote une impression profonde sur les fonctions du cerveau. Il n’y aurait donc rien d’invraisemblable dans l’adjonction de cet ordre de symptômes à la longue maladie de Périclès. Je me demande seulement si le fait historique est bien avéré.

Théophraste raconte que l’auguste malade, recevant la visite d’un ami, lui montra une amulette que des femmes lui avaient suspendue au cou, et il donne à entendre que son esprit devait être bien troublé, puisqu’il se prêtait à de pareilles faiblesses.

Ne peut-on pas supposer que Périclès a voulu témoigner, par cette crédulité apparente, le prix qu’il attachait à une marque de sympathie?

Ne sait-on pas, d’ailleurs, que les meilleures têtes ne sont pas toujours en garde contre certaines superstitions populaires? Cette foi aux talismans préservatifs ne s’est-elle pas perpétuée jusqu’à nous? Des auteurs très-sérieux n’ont-ils pas recommandé de porter sur soi, en temps de peste, des vessies pleines de mercure ou des tablettes d’arsenic?

Mais voici un fait qui suffit, selon moi, pour démentir l’insinuation de Plutarque.

Périclès allait mourir. Les principaux citoyens d’Athènes, groupés autour de son lit, et croyant n’être pas entendus, soulageaient leur douleur en racontant ses victoires et en énumérant ses trophées. «Ces exploits, dit le malade en se soulevant avec effort, sont l’ouvrage de la fortune et me sont communs avec d’autres généraux. Le seul éloge que je mérite est de n’avoir fait prendre le deuil à aucun citoyen[76]

Je ne puis consentir à admettre que le mourant qui a proféré ces belles paroles, dans ce moment suprême, n’était pas en possession de toutes ses facultés.

Le souvenir de la fin de Périclès reporte la pensée sur un contemporain célèbre, qui ne quitta pas Athènes pendant ces jours néfastes, et resta invulnérable au milieu de tant d’hécatombes. Je veux parler de Socrate.

Claude Elien, qui nous a conservé ce détail historique, attribue cette immunité, qui n’est après tout qu’un fait vulgaire, à la vigoureuse constitution du philosophe, et à ses longues habitudes de tempérance[77].

L’expérience prouve que ces conditions de résistance aux influences morbides sont bien loin d’avoir la vertu prophylactique qu’on leur suppose; et dans l’espèce, Elien a oublié que, d’après la remarque expresse de Thucydide, les sujets les plus robustes, comme les plus chétifs, étaient également frappés.

La préservation de Socrate s’expliquerait-elle mieux par ce calme imperturbable qui fermait son âme à toutes les émotions vives, et le laissait impassible, en face du danger[78]?

Il est certain que la crainte, et en général les passions tristes, sont une prédisposition menaçante aux coups des maladies populaires; et bien des épidémistes n’ont attribué leur extension et leur mortalité qu’aux effets de la peur. Mais quoiqu’on ne puisse contester la vérité du principe, maintenu dans les limites assignées par l’expérience, il faudrait bien se garder d’en préjuger l’application dans tous les cas individuels. Pendant que Socrate respirait impunément cet air empesté et restait debout au milieu des mourants et des morts, Thucydide, qui n’en était plus à faire ses preuves de sang-froid et de courage, tombait à son tour, et la maladie ne lui laissait la vie, qu’après lui avoir infligé toutes ses tortures.

Je reprends l’appréciation des rapports que l’observation a pu constater entre le typhus et la maladie d’Athènes. La conclusion de ce rapprochement met en relief des différences qui empêchent de les confondre. L’éruption spéciale qui couvrait la peau de pustules ulcérées, la mortification des globes oculaires, des parties génitales et des extrémités, sans compter d’autres symptômes sur lesquels je n’ai point à revenir, appartiennent en propre à la peste antique, et assurent son individualité.

C’est cependant une opinion généralement reçue qu’elle fut engendrée par l’état de siége, et qu’elle n’est par conséquent qu’un exemple de plus de la fièvre de l’encombrement, dont la disette et les influences morales auraient redoublé l’activité.

Plutarque incrimine, sans hésiter, les mesures prescrites par Périclès et l’agglomération forcée des gens de la campagne dans l’enceinte de la ville[79]. Ce bruit populaire était perfidement exploité par les ennemis politiques du chef de l’État qui l’accusaient hautement d’imprévoyance, sans tenir compte des nécessités impérieuses de la guerre. Ce fut même un des griefs qu’on allégua pour lui retirer momentanément le pouvoir, qui lui fut rendu peu de temps après, sous la pression des événements.

Diodore de Sicile exprime la même conviction en termes moins affirmatifs. L’armée athénienne, décidée à ne pas combattre, se tenait renfermée dans la ville. Une multitude compacte et hétérogène s’y était réfugiée de toutes parts. Cette condensation dans un espace trop resserré devait provoquer une profonde viciation de l’air, et c’est probablement à cette cause (probabili ratione) qu’il faut rapporter l’horrible contagion qui se déclara[80].

Les modernes, je l’ai déjà dit, ont généralement adopté cette étiologie qui leur paraît ressortir avec évidence du concours des conditions au milieu desquelles la maladie éclata tout à coup, sans être annoncée par aucun signe avant-coureur. Préoccupés de la prédominance apparente de l’impression infectionnelle, ils ne se sont pas demandé si tous les éléments du fait pathologique, y compris l’ensemble de ses symptômes, concordaient avec cette interprétation.

Mertens, le savant historien de la terrible peste de Moscou, en 1770, fait remarquer que les effets ordinaires de l’encombrement dans une ville murée, rendent probable l’origine miasmatique de la peste d’Athènes qui n’est pour lui qu’une fièvre putride[81].

Le docteur Dalmas dit à son tour, que l’épidémie qui se déclara à Athènes pendant la guerre du Péloponèse, «était probablement une épidémie de typhus»[82].

Cette opinion, malgré ses nombreux partisans, ne tient pas devant les faits, et trahit un examen trop superficiel des termes de la question.

Lorsque la maladie éclata, l’agglomération était toute récente et la pénurie des denrées alimentaires ne s’était pas encore fait sentir. Les ennemis n’avaient pénétré dans l’Attique que depuis peu de jours, et c’est à peine s’ils étaient arrivés sous les murs de la métropole. Nous avons vu d’ailleurs que l’épidémie ne débuta pas dans la partie haute de la ville, qui était le véritable foyer de l’encombrement. C’est au Pirée qu’elle fit ses premières victimes, ce qui permet de soupçonner qu’elle y fut importée par voie de mer, les provenances des pays infectés ayant leur libre entrée dans le port. On sait, en effet, que, pour parer à l’insuffisance des récoltes, on avait fait venir d’Égypte et de Sicile de nombreux navires chargés de blé.

Il est vrai que les progrès du fléau accrurent la mortalité dans l’Acropole où les campagnards, obéissant aux ordres de Périclès, s’étaient entassés dans des réduits malsains. Les morts et les mourants gisant dans les rues, aggravaient l’infection de l’air; et l’horreur de ce spectacle redoublait l’épouvante de la population qui attendait sans cesse sa dernière heure. Nul doute qu’une pareille situation n’ait favorisé l’extension et les ravages de la maladie, comme il était facile de le prévoir. Mais on ne peut lui en attribuer la cause première, et Thucydide ne s’y est pas trompé.

Il ne faut pas perdre de vue aussi que l’épidémie ne resta pas confinée dans les murs d’Athènes; mais qu’elle envahit successivement les villes de la Grèce les plus populeuses, et principalement celles dont le commerce était le plus actif, ce qui revient à dire, en style du sujet, celles qui ouvraient à la contagion un accès plus facile.

La maladie d’Athènes était donc foncièrement épidémique dans toute l’amplitude du mot; et c’est en vain qu’on prétendrait la rattacher originellement à une infection locale. Cette idée n’a pu venir qu’aux médecins qui ont pris au pied de la lettre sa désignation historique sans se donner la peine d’en vérifier la justesse.

Mais l’épidémicité et la contagion, loin de s’exclure, comme l’ont avancé quelques systématiques, généralisant outre mesure certains faits exceptionnels, s’attirent au contraire, en quelque sorte; et le bilan funèbre d’une maladie populaire représente la résultante de ces deux influences combinées.

La peste dont je trace l’histoire, était éminemment contagieuse: on raconte que des généraux de Périclès, ayant conduit des renforts de troupes sous les murs de Potidée, dont on faisait le siége, l’expédition échoua, parce que les nouveaux venus, imprégnés des germes de la maladie d’Athènes, la communiquèrent à ceux qui les avaient précédés et dont l’état sanitaire avait été jusque-là irréprochable; et ils périrent presque tous[83].

La préférence de la mort pour les médecins et surtout pour ceux qui traitaient le plus de malades, n’a pas d’autre signification.

Thucydide va jusqu’à dire qu’une simple approche suffisait pour transmettre la maladie, ce qui est strictement vrai, et se traduit, dans la langue actuelle de la science, par l’halituosité du virus. Les animaux eux-mêmes en ressentaient l’action funeste et leur instinct les tenait à distance des débris humains qui exhalaient ces germes mortels.

Thucydide, peu familier avec ce genre d’observation qui, à la rigueur, pouvait être aussi une rareté pour la science contemporaine, ne cache pas son étonnement; et il en déduit que la maladie différait essentiellement des maladies ordinaires: conclusion prématurée, puisque le même fait, souvent vérifié depuis sous le règne de certaines épidémies, indique tout au plus leur gravité relative, sans rien préjuger sur leur nature.

Tite-Live rapporte que pendant une terrible épidémie qui couvrit Rome de deuil, l’an 174 avant Jésus-Christ, et qui avait été précédée d’une épizootie bovine, ni les chiens ni les oiseaux de proie ne touchaient aux cadavres qui gisaient sans sépulture[84].

Schnurrer a noté la même particularité dans l’histoire d’une épidémie qui régna à Copenhague, en 1523[85].

Boccace prétend s’en être assuré en 1348, lors de la peste de Florence:

«On n’apprendra pas, dit-il, sans surprise, un fait qui a eu bien des témoins, que j’ai vu moi-même et que j’aurais eu de la peine à croire, quoiqu’il m’eût été affirmé par des personnes dignes de foi. La contagion de cette maladie était si active qu’elle s’opérait, non-seulement d’homme à homme, mais, ce qui est bien plus fort, de l’homme aux animaux, de telle sorte que tout animal qui touchait un objet ayant appartenu à un individu malade ou mort de la peste, était frappé et mourait promptement. C’est ce que j’ai vu, comme je le disais, dans la circonstance que voici. On avait jeté dans la rue les hardes d’un pauvre homme qui avait succombé. Advinrent deux pourceaux qui, après avoir fouillé ces haillons avec leur groin, les saisirent entre leurs dents et les secouèrent sur leur museau. A l’instant ils se mirent à tourner sur eux-mêmes, comme s’ils avaient été empoisonnés et tombèrent morts sur place[86]

L’auteur du Décaméron n’est pas tenu d’en savoir plus long. Mais outre que le fait qu’il raconte n’est pas aussi merveilleux qu’il a l’air de le supposer, il n’implique nullement la communication de la maladie de l’homme aux animaux. Ce qui est incontestable, c’est que les émanations qui s’échappent des cadavres ou des objets à l’usage des malades agissent, en pareil cas, à la manière d’un violent poison, sur les animaux qui les inspirent. Mais on ne peut en déduire rigoureusement que ces miasmes produisent, chez ceux-ci, une maladie semblable à celle dont ils proviennent et capable de se transmettre, par une véritable contagion, à l’homme et aux autres espèces animales.

Les médecins, comme il n’y en a que trop, qui professent des principes absolus en matière de communications morbides, pourront s’étonner que la maladie d’Athènes, douée d’une virulence si active, ait épargné le Péloponèse, malgré ses rapports inévitables avec les populations infectées. Quelles sont les barrières qui ont intercepté ou restreint la contagion? Il n’existait alors rien d’analogue à nos cordons sanitaires. L’hygiène publique devait méditer pendant de longs siècles avant de découvrir la vertu prophylactique de la séquestration. La salubrité proverbiale du ciel de cette contrée, dans ces temps reculés, a paru rendre raison de cette immunité imprévue; mais il faudrait être bien novice pour se contenter de cette explication.

Le fait est que les Péloponésiens ont été préservés; ce qui implique, de leur part, une disposition réfractaire à l’impression du contagium. A quoi tient ce défaut de réceptivité? Je ne me charge pas de répondre. Quand on a quelque expérience de l’épidémiologie, on est préparé à ces prétendues anomalies qui déjouent les prévisions de la règle générale. Les masses ont, comme les individus, leur mode de vitalité, leurs aptitudes morbides, leur résistance aux influences nocives. Il n’est pas plus surprenant de voir une population cernée par des foyers de contagion rester intacte contre toute prévision, que de voir un individu rendre à un varioleux ou à un pestiféré les soins les plus intimes, et rester invulnérable au sein de ces conditions si menaçantes.

L’invincible léthalité des grandes maladies populaires qui en est l’inséparable attribut, n’a pas failli à la peste d’Athènes, et l’art a vu tristement échouer tous ses efforts. Le nombre des décès fut énorme et traduit l’œuvre collective de l’épidémicité et de la contagion.

Thucydide ne nous a transmis que le recensement des victimes appartenant à l’armée, et il se rejette sur l’impossibilité de fixer le chiffre des morts de la population civile.

Diodore de Sicile l’évalue à plus de dix mille, ce qui, ajouté aux quatre mille sept cents notés par Thucydide, formerait, à peu près, un total de quinze mille[87]. Ce chiffre, quelque élevé qu’il soit, me paraît encore au-dessous de la vérité, si l’on part de cette supposition très-permise que la population, tant libre qu’esclave, a été proportionnellement aussi maltraitée que l’armée.

Demandons des renseignements à l’abbé Barthélemy, qui fait autorité en tout ce qui concerne la Grèce antique.

On comptait d’après lui, dans Athènes, plus de trente mille citoyens[88]. De ce nombre, on peut induire qu’il n’y avait pas moins de quarante mille esclaves[89]. Si on ajoute environ dix mille étrangers ou domiciliés[90], on obtient la somme de quatre-vingt mille habitants, momentanément grossie par la masse compacte des campagnards qui avaient cherché un refuge dans la ville.

D’un autre côté, Barthélemy nous apprend qu’il y avait dans l’Attique vingt mille hommes en état de porter les armes, et il est à présumer que Périclès avait requis pour la défense d’Athènes toutes les troupes disponibles[91].

Je ne crois donc pas m’éloigner de la vérité en portant à cent dix mille âmes approximativement la population agglomérée dans la ville, au moment de l’épidémie, et à vingt mille pour le moins, le produit général de ce relevé nécrologique[92].

La nouveauté de la maladie d’Athènes à son apparition, sa léthalité et sa résistance aux remèdes sont autant de caractères des grandes épidémies qui font préjuger d’avance sa profonde spécificité de nature.

Mais avant d’examiner cette difficile question, je demande la permission d’insister en peu de mots sur certains détails du récit de Thucydide qui sont susceptibles d’être diversement commentés.

On se rappelle que bien des malades, échappant à la surveillance de leur entourage, couraient se précipiter dans les puits. Au dire de l’historien, cette funeste détermination était parfaitement raisonnée: C’était, dit-il, pour éteindre l’ardeur dévorante de leur soif.

Je ne saurais y voir, quant à moi, qu’un acte de délire ou de désespoir. Ou bien ces malheureux obéissaient, dans le trouble de leur esprit, à une impulsion instinctive provoquée par l’intolérable chaleur qui les consumait; ou bien ils étaient résolus à terminer plus promptement leurs tortures.

Cette conjecture me paraît d’autant plus probable que la croyance générale à l’empoisonnement des puits les aurait détournés d’affronter ces boissons mortelles. Dans tous les cas, s’ils avaient eu toute leur raison, ils auraient été se désaltérer tout bonnement aux fontaines.

Mon avis est donc qu’il ne s’agit ici que d’une forme de suicide qui se rattache aux observations analogues consignées dans l’histoire des épidémies. Nous verrons plus tard Procope constater les mêmes faits pendant la peste de Constantinople au VIe siècle. Certains malades se précipitaient par les fenêtres; d’autres se jetaient dans l’eau; et le chroniqueur fait remarquer qu’ils n’étaient pas poussés par la soif, puisqu’un grand nombre allaient se noyer dans la mer.

D’après Bertrand, l’historien de la peste de Marseille en 1720, on voyait dans les rues bien des malades qui s’étaient jetés par les croisées. Dans d’autres épidémies, les délirants ont attenté à leur vie par la submersion ou la strangulation.

Autre remarque, que je soumets à mon lecteur.

Thucydide a noté que la maladie gagnait les extrémités et les parties génitales, dont la chute était suivie de la guérison.

Lucrèce s’est ici écarté de son modèle pour commettre une erreur qu’il ne sera pas hors de propos de relever. Il a imaginé que le chirurgien détachait les parties gangrénées à l’aide de l’instrument tranchant, et que le salut du malade dépendait de cette opération.

Thucydide se contente de dire que les malheureux privés (στερισκοντοὶ) des organes mortifiés, revenaient à la santé. Il ne fait pas la moindre allusion à une séparation artificielle.

Ce détachement spontané des parties sphacélées est un fait vulgaire dans l’histoire des affections gangréneuses. On a eu de nombreuses occasions de le vérifier, pendant le règne de certaines épidémies rapportées, avec plus ou moins de vraisemblance, à l’ergotisme. Et, pour le dire en passant, l’art paraît avoir fort mal suppléé la nature. Les chirurgiens impatients qui attendaient merveille de l’amputation, ont été bien vite détrompés et se sont empressés d’y renoncer. Il n’est pas douteux pour moi, d’après le témoignage de Thucydide et les termes qui l’expriment, que la nature faisait tous les frais de ces mutilations, au grand avantage des patients. Lucrèce a donc arrangé l’histoire quand il a écrit:

«Et graviter partim metuentes limina lethi,

»Vivebant FERRO privati parte virili[93]

M. de Pongerville, son interprète, a traduit ainsi ces vers: «Les uns pour s’éloigner du seuil de la mort, livraient au fer tranchant la partie la plus noble de leur être[94]

J’accorde que le savant académicien était lié par le texte. Mais je suis surpris qu’après avoir enrichi de notes explicatives le sixième livre du poëme latin, à propos de cette peste dont il reconnaît que la description «est presque entièrement tirée du second livre de Thucydide[95],» il n’ait pas cru devoir signaler, sur ce point, la divergence de Lucrèce.

M. le Dr Auguste Krauss exprime une autre opinion que la mienne, dans ses recherches déjà citées sur la peste d’Athènes. Il est aussi d’avis que les chirurgiens durent s’efforcer de prévenir par l’amputation les progrès de la gangrène qui menaçait, dit-il, de s’étendre à l’intérieur. D’après quoi, il donne raison à Lucrèce[96].

Il ne s’agit pas de décider ce qu’auraient pu faire rationnellement les chirurgiens; mais ce qu’ils ont fait, en réalité, d’après le témoignage le plus autorisé. Or il est évident que la présomption de M. Krauss, dont il n’allègue d’ailleurs que la vraisemblance, tombe devant la lettre du texte grec.

Thucydide déplore l’impuissance absolue de la médecine, et il eût été heureux de la réhabiliter au moins dans ses tentatives chirurgicales, appliquées à ces gangrènes critiques. Un seul mot suffisait, et sa réticence serait inexplicable. Il parle de visu, et son observation minutieuse n’aurait pas été en défaut sur un fait aussi saillant.

Une dernière réflexion doit trouver place ici.

Quelques traducteurs de Thucydide, étrangers à notre art, lui font dire que certains malades guérissaient après avoir perdu la vue.

Sprengel lui-même, faute d’attention, a pensé que la perte des yeux expressément notée dans ce récit, indique l’amaurose qui abolit la vision, sans altérer sensiblement la structure apparente de l’organe oculaire[97].

Cette interprétation est nettement démentie par les termes mêmes de Thucydide. Il ne s’est pas, en effet, borné à dire que les malades restaient aveugles. Il affirme qu’ils étaient dépouillés de leurs yeux (οφθαλμοι). Le sens de ce passage est d’autant plus clair, qu’il fait immédiatement suite à celui où l’auteur mentionne la mortification de certaines parties. Nous avons vu d’ailleurs que la maladie débutait par une violente ophthalmie; une simple lecture démontre qu’il s’agit d’une véritable gangrène des globes oculaires, et que la cécité consécutive n’était pas de nature amaurotique. Cette distinction, indifférente pour les gens du monde, puisque, en définitive, il y a également perte de la vision de part et d’autre, est d’une grande importance pour le nosologiste qui recherche avant tout la nature des maladies.

Ce mot me ramène à la question dont j’ai un moment suspendu l’examen, et que je me pose sans me dissimuler que je vais me trouver en présence d’un mystère qu’on ne peut guère se promettre d’éclaircir, quand on est bien résolu à ne pas se contenter d’à-peu-près.

Quelle idée faut-il se faire de la peste d’Athènes et du mode morbide dont elle est l’expression?

Il va sans dire que le point de vue des auteurs est très-variable, et qu’après avoir comparé la maladie ancienne avec celles qui s’en rapprochent le plus dans la pathologie moderne, ils ont tiré, de ce diagnostic différentiel, des conclusions très-discordantes. Ce défaut d’entente réfléchit la mobilité et l’inconsistance des principes qui dirigent trop souvent ce genre de recherches[98].

Ceux qui n’ont voulu voir que la rougeur de la peau, l’angine et quelques autres symptômes congénères indiqués par Thucydide, ont prétendu qu’il ne s’agissait que d’une scarlatine, préjugeant ainsi gratuitement l’existence de cette maladie dans l’antiquité[99].

D’autres, exclusivement préoccupés des éternuments, de l’ophthalmie, de la toux, de la teinte rougeâtre des téguments, etc., ont cru, sans plus de motifs, reconnaître l’image de la rougeole.

M. Rosenbaum, qui est à l’affût de tous les témoignages en faveur de l’antiquité de la syphilis, lui attribue la mortification des parties génitales, «observée, dit-il, dans la peste d’Athènes, comme dans la constitution épidémique d’Hippocrate[100].» Mon savant confrère n’est pas le premier à hasarder cette étrange opinion qui, malgré cela, n’a pas fait fortune.

Ces affirmations diagnostiques déduites de quelques symptômes arbitrairement groupés, ne sont pas dignes d’une réfutation sérieuse et tombent devant la simple lecture de la description de Thucydide.

Quelques médecins dont le sentiment mérite considération, soutiennent une thèse qui vaut la peine d’être examinée.

La peste d’Athènes n’aurait été, à les entendre, qu’une variole, et il faut convenir que le parallèle des deux maladies met en présence de nombreuses similitudes.

Des deux parts, éruption générale naissant à une période déterminée, et formation consécutive de croûtes; symptômes généraux portant sur les voies respiratoires et l’appareil gastro-intestinal, etc.

M. Théodore Krause, qui se flatte d’avoir recueilli un ensemble de documents démonstratifs de l’existence de la variole chez les anciens, a invoqué l’épidémie d’Athènes comme un nouvel argument, et identifié formellement l’éruption décrite par l’historien grec avec celle de la petite vérole[101]. Comme je crois fermement à la nouveauté de cette dernière maladie, j’aurai plus tard à faire valoir mes raisons et à justifier le dissentiment qui m’éloigne du médecin allemand. Je me borne, pour le moment, à prendre acte de quelques objections[102].

1o Les pustules varioleuses que nous connaissons ne se terminent pas par des ulcérations, mais restent pleines d’une sérosité puriforme jusqu’à la période de dessiccation.

2o Parmi les symptômes de la maladie d’Athènes, il en est de très-apparents qui n’ont été signalés par aucun nosographe dans la description de la variole: telle est, entre autres, la gangrène des extrémités, des parties génitales et des globes oculaires. Toutes les maladies qualifiées de malignes dont la faiblesse radicale est l’élément dominant, peuvent se compliquer de gangrène, la variole comme les autres. Mais c’est là une éventualité accidentelle qui n’entre pas dans le signalement de la fièvre éruptive, et qui d’ailleurs, le cas échéant, en diffère par le siége et la forme.

3o L’éruption de la variole est incontestablement critique dans son principe, quelle que soit son issue. Thucydide n’en fait pas la remarque pour l’éruption qu’il a observée. Ce contraste seul serait décisif pour tous les praticiens. Il me suffit de l’indiquer, parce qu’il est permis de soupçonner, d’après l’interprétation rationnelle des faits, que Thucydide, absorbé par la gravité constante de la maladie, n’a pas su démêler le caractère foncièrement résolutif de l’exanthème concomitant.

Je me crois donc autorisé à séparer la peste antique de la variole. Bien certainement le spectacle dont Thucydide a été témoin, n’est pas celui qui frappe nos regards dans les invasions de la maladie contemporaine, qui trompent si souvent encore la vigilance de la vaccine. Il est bien entendu que je ne parle que du tableau nosographique. Je n’ignore pas que quand la variole est déchaînée, elle ne le cède à aucune autre pour l’intensité de ses ravages.

M. le Dr Daremberg, si autorisé dans cet ordre d’études, a été frappé aussi de la ressemblance de la maladie d’Athènes avec la variole. Mais il ne s’est pas dissimulé que la physionomie habituelle de la fièvre éruptive de nos jours était, dans le portrait ancien, profondément altérée. Pour rendre raison de ces apparences insolites, il s’est arrêté à une sorte d’opinion mixte qu’il traduit en ces termes: «Jusqu’à preuve du contraire, la peste d’Athènes est une petite vérole compliquée de typhus, et même du typhus le plus grave, c’est-à-dire avec gangrène des extrémités et des parties génitales. C’est l’opinion de M. Krause, modifiée et complétée[103]

Je regrette de ne pouvoir partager la conviction de mon érudit confrère, et je propose quelques objections qui attendent une réponse. Si je refuse mon adhésion, ce n’est pas uniquement parce que je proteste contre l’antiquité de la variole, mais aussi parce que les termes de la question me semblent un peu arbitrairement assortis.

Peut-on citer, dans l’histoire, malheureusement si riche, du typhus et de la variole, une seule épidémie résultant de leur association momentanée, qui rappelle, par ses traits essentiels, celle de l’antiquité.

Que le vice des conditions hygiéniques adjoigne, comme complication, l’élément typhique à une petite vérole épidémique et en modifie les symptômes, la marche, la gravité, cette éventualité n’excède pas la mesure des vraisemblances cliniques. Mais que cette combinaison accidentelle marque la fièvre éruptive de ce cachet original si nettement gravé par Thucydide, c’est ce que je ne puis retrouver dans les souvenirs de mes lectures, de mes entretiens avec mes confrères, ou de mon expérience personnelle.

Supposons, pour un moment, que la maladie eût surpris Athènes dans des conditions de salubrité plus favorables, oserait-on soutenir qu’elle n’eût été qu’une variole épidémique, en tout semblable à celle de notre temps, en admettant toujours, ce qui est loin d’être prouvé, que la fièvre exanthématique fît partie de la pathologie ancienne?

Quand on dit que les traits insolites qui la défigurent ne tiennent qu’à son association avec le typhus, on se met manifestement en contradiction avec les témoignages les plus précis qui nous montrent l’épidémie parcourant de vastes contrées sans rien perdre de son signalement, et ravageant un grand nombre de villes dont l’état sanitaire, au moment de l’explosion, était sans reproches. En changeant de milieu, la prétendue variole aurait dû reprendre son indépendance et déposer, si je puis ainsi dire, sa livrée d’emprunt. Et cependant, si nous la suivons dans sa course, nous la voyons toujours reproduire la même image, et frapper de surprise les médecins qui ne l’ont jamais vue. Telle elle était en partant de l’Éthiopie, son lieu de naissance, telle on la retrouve dans toutes ses stations, indifférente aux influences extérieures et se suffisant à elle-même pour son œuvre de destruction.

Thucydide nous apprend que le fléau éclata d’abord au Pirée, c’est-à-dire dans un quartier situé à quarante stades (huit kilomètres) de l’Acropole, et dans lequel il n’y avait pas le moindre indice d’encombrement, et par conséquent de typhus. Il ne nous dit pas que les premiers cas qui y furent observés aient sensiblement différé de ceux qui se multiplièrent plus tard dans la partie élevée de la ville. Or, l’interprétation de M. Daremberg implique que la variole, importée au Pirée, n’aurait pu s’adjoindre le typhus qu’après avoir gagné le foyer infectionnel. Jusque-là elle aurait dû garder sa physionomie ordinaire, et les médecins auraient revu, sans le moindre étonnement, une ancienne connaissance, à moins qu’on ne prétende, par surcroît d’hypothèse, que cette fièvre éruptive prenait alors possession, pour la première fois, de la famille humaine.

Je crois, en résumé, professer une opinion plus conforme à la logique des faits en assignant à la maladie d’Athènes, considérée dans l’ensemble congénère de ses symptômes, une place à part dans la série des entités morbides inscrites au cadre nosologique. Par son éruption si tranchée et soumise à des phases si régulières, elle appartient au groupe des fièvres exanthématiques. Nous venons de voir que les auteurs qui se sont proposé de l’identifier à des maladies connues, sur la foi de quelques analogies superficielles, n’ont tiré de ces rapprochements que des conclusions disparates et nosologiquement inacceptables. On me permettra de me prévaloir de leurs divergences au profit de mon propre sentiment.

M. Daremberg se plaint que, dans l’étude de ces questions historiques qui sont du ressort de la médecine, «on ne tienne pas assez compte des différences qui séparent l’antiquité de l’âge moderne. Les anciens, dit-il, n’observaient pas et ne décrivaient pas les maladies comme nous[104]

Il n’est pas douteux que la détermination du siége des maladies sur le vivant, dans les cas où elle est possible, échappait souvent à nos devanciers, dépourvus de puissants moyens de précision. D’un autre côté, le silence forcé de l’anatomie pathologique les privait d’un précieux complément de diagnostic. Leur méthode d’exposition devait se ressentir, au moins dans les détails, de ces lacunes inévitables de la science. Mais ils n’en sont pas moins restés des modèles, dans la mesure de leurs ressources; et sur bien des points, sans en excepter la nosographie, nous ne les avons pas dépassés, si ce n’est peut-être par la prétentieuse prolixité de nos descriptions symptomatiques.

Le mode d’observation des anciens n’était pas, en réalité, aussi différent du nôtre que paraît l’indiquer M. Daremberg, et sa remarque exige au moins quelques restrictions. Mais j’admets avec lui que «des maladies identiques, au fond, ont pu, par suite de certaines circonstances et de complications qu’il est quelquefois possible de déterminer, se manifester dans l’antiquité, sous des formes un peu différentes d’elles-mêmes. Il ne faut donc pas se hâter de déclarer qu’une maladie ancienne n’a point d’analogues dans les temps modernes[105]

La recommandation est aussi sage que judicieusement motivée. Mais à moins de renoncer à aborder et à approfondir ces problèmes historiques, il faut bien nous résoudre à faire usage des éléments qui sont entre nos mains, et à choisir parmi les solutions diversement probables, celles qui semblent s’accorder le mieux avec les faits. Pourquoi serions-nous, en pareille matière, plus difficiles que Tite-Live? «In rebus tam antiquis, disait-il, si quæ similia veri sint, pro veris accipiantur satis habeam[106]

Que manque-t-il, après tout, à la description de Thucydide pour éclairer le médecin qui en recherche le sens? Les mœurs de son temps interdisaient les ouvertures de cadavres, et nous savons, après tant d’épreuves démonstratives, qu’il ne faut pas surfaire l’importance de ces documents posthumes appliqués aux grandes épidémies. Mais les nosographes modernes ont-ils jamais tracé un tableau plus vivant d’une épidémie à l’œuvre? Nous avons tous les jours sous les yeux des relations bien moins exactes, et nous n’hésitons pas à nous faire une opinion. La question archéologique, dans l’ordre médical comme dans tout autre, commande, j’en conviens, la plus grande circonspection. Mais est-ce à dire qu’on soit réduit à attendre du temps, de la découverte de quelque texte ignoré, etc., le fiat lux décisif? Avec de pareils scrupules, on n’oserait jamais toucher à ces problèmes, et le découragement arrêterait bientôt la plume la plus résolue. Faute du mieux, on dédaignerait le bien, et la science resterait en place dans la crainte de se fourvoyer en avançant.

M. Daremberg croit aux maladies éteintes et aux maladies nouvelles, et on peut être assuré que ce n’est pas sans de bons motifs[107]. Mais il n’a pas cru devoir faire l’application du principe à l’épidémie d’Athènes. Il a essayé de la rattacher à notre pathologie actuelle en la représentant comme l’incorporation intime et passagère de deux maladies bien connues. Mon lecteur décidera si j’ai été mieux inspiré en me séparant de lui sur ce point; et si, en défendant ma thèse, je suis resté fidèle à la réserve dont mon honoré confrère conseille prudemment de ne jamais se départir.

Des médecins qui ne doutent de rien ont imaginé de rapporter la peste d’Athènes à la fièvre jaune, sans plus de souci de la chronologie que de la symptomatologie comparée. Thucydide ne parle ni d’hémorrhagie, ni de jaunisse, ni de rachialgie, ni de déjections noires, phénomènes trop frappants pour qu’il eût omis de les signaler. A l’inverse, on ne trouve dans la fièvre jaune ni l’éruption ulcérée de la maladie d’Athènes, ni l’enrouement et la toux, ni les convulsions, ni les gangrènes des extrémités et des parties génitales, etc. Victor Bally, un des membres les plus éminents de la commission médicale, déléguée à Barcelone pendant l’épidémie de 1821, a pris la peine de comparer méthodiquement les deux maladies, et il a fait justice de cette inqualifiable fantaisie.

Reste maintenant à apprécier l’opinion qui confond la peste d’Athènes et la peste proprement dite. Je serai bref, me réservant de reprendre ce parallèle quand je traiterai de la grande épidémie du VIe siècle.

Ozanam étudie dans le même chapitre ces deux formes de maladies, sans avoir l’air de soupçonner, entre elles, la moindre différence[108].

Ce sentiment, comme il est facile de s’en assurer, est celui de la majorité des médecins. Le mot Peste (pestis, λοίμος), synonyme générique d’épidémie meurtrière, leur a donné le change, et cette première impression les a détournés d’un plus ample examen. Il est clair pourtant qu’en comparant les descriptions de la peste antique et de la peste de nos jours, on ne retrouve dans la première aucun des symptômes essentiels de l’autre. Les bubons, les charbons, les pétéchies sont les caractères extérieurs de la vraie peste, qualifiée d’inguinale ou bubonique[109]. Thucydide, si minutieux et si précis, n’en fait aucune mention. Les phlyctènes et les petites ulcérations consécutives qu’il décrit ne peuvent être assimilées aux charbons et aux bulles qui les précèdent souvent, puisqu’elles recouvraient toute la surface de la peau.

Inutile de dire que les deux maladies ont quelques traits communs; mais elles ne les doivent qu’à leur qualité de pyrexies malignes. Leur pathognomonie respective traduit des natures affectives bien différentes, et cette conclusion sera, je pense, suffisamment justifiée quand j’aurai dit qu’elle est adoptée par M. Littré[110], auquel je puis bien joindre M. Daremberg[111].

La maladie d’Athènes fit-elle sa première apparition à l’époque où Thucydide en fut témoin? Question insoluble dans l’état présent de notre histoire médicale. Les descriptions qui nous ont été transmises et qui se rapportent à des épidémies antérieures, sont trop vagues pour qu’on essaie de déterminer avec quelque certitude leur nature et leur vrai caractère.

Moïse nous a laissé le souvenir d’une grande épidémie qui ravagea l’Égypte l’an 2443 de l’ère ancienne. Mais sa description est trop concise pour qu’on puisse s’y reconnaître. M. Daremberg est d’avis qu’on ne «reste pas sans quelques doutes sur sa nature pestilentielle,» quand on examine les phénomènes qui précédèrent et préparèrent, pour ainsi dire, son apparition[112]. Ce qui ressort de ce récit, c’est la réunion d’une épizootie et d’une épidémie meurtrières, dont le principal phénomène, le seul du reste qui soit expressément mentionné par l’écrivain sacré, fut une éruption de petits ulcères avec phlyctènes «et erunt super homines et quadrupeda, ulcera, vesicæ effervescentes[113].» Cette éruption, ainsi caractérisée, rapprocherait, selon M. Daremberg, cette maladie, de celle de Thucydide, et j’avoue que je suis disposé, sous toute réserve, à partager cette conjecture.

On n’est pas mieux renseigné sur la peste de Troie, qui éclata sous le règne de Priam, 1285 avant J.-C. Il est probable qu’elle n’était que le typhus des camps, la peste de guerre, comme disait Huxham; mais il est impossible de mieux préciser, d’après la description trop incomplète d’Homère. Sénèque lui a consacré quelques vers dans sa tragédie d’Œdipe, ramage de poëte qui ne donne aucun détail dont nous puissions tirer parti.

L’an 2500 du monde, sous le règne d’Eacus, aïeul d’Achille, la ville d’Égine fut la proie d’une terrible épidémie. Ovide l’a chantée dans ses Métamorphoses et la description qu’il en donne a mérité les éloges de quelques savants, entre autres de Scaliger[114].

J’accorde que le tableau des ravages produits sur les hommes et les animaux par une influence morbide générale est tracé en très-beaux vers, et trahit même une vigueur de pinceau qui n’est pas dans les habitudes du poëte romain. Il énumère les phénomènes météorologiques qui ont annoncé et préparé l’explosion du fléau. Il rappelle que les chiens, les loups et les oiseaux de proie fuyaient les cadavres d’où rayonnaient au loin des principes contagieux (agunt contagia latè). Il note même quelques symptômes que nous avons retrouvés dans la peste d’Athènes: l’ardeur intérieure dès l’invasion, la rougeur de la peau, la soif dévorante qui attirait les malades autour des fontaines, le découragement dont ils étaient frappés aux premiers préludes du mal. Mais un médecin trouve peu à glaner dans ce récit où la fantaisie a peut-être autant de part que la vérité. Les signes positifs sont en trop petit nombre et trop faiblement dessinés pour qu’on puisse en dégager une caractéristique satisfaisante de la maladie qu’ils représentent. Tout ce qu’il est permis de conjecturer puisque rien n’indique le contraire, c’est que cette coopération du génie épizootique et épidémique contrasta par les bornes restreintes de sa sphère d’activité, avec l’expansion sans limites et la juridiction universelle des grands fléaux populaires.

Denys d’Halicarnasse parle d’une maladie épidémique qui apparut la quatrième année de la LXXIXe olympiade (461 ans avant J.-C.). Mais comme il ne dit pas un mot de ses symptômes, nous ne pouvons pas même émettre un soupçon sur sa nature: ce qui est d’autant plus regrettable, qu’elle n’avait précédé la peste d’Athènes que de trente-deux ans, et que ce rapprochement de dates n’était peut-être pas le seul qu’on dût établir entre elles[115].

L’irruption de cette épidémie avait été précédée, comme tant d’autres, d’une épizootie qui avait moissonné avec une fureur inouïe les chevaux, les bœufs, les chèvres et les moutons. (Pene omne quadrupedum genus absumpsit.) Après avoir dévasté la campagne de Rome, elle envahit la ville, qui n’avait jamais été, au dire de l’auteur, aussi cruellement éprouvée (Romani... pestilentia ut nunquam ante vexati). Le fléau frappa à coups redoublés sur les esclaves et la classe indigente, et la mortalité atteignit de telles proportions, qu’on dut emporter les cadavres par tombereaux, et qu’on prit le parti de jeter, en masse, dans le fleuve, les corps de ceux qui avaient appartenu à la partie la plus infime de la population. L’ordre des sénateurs perdit le quart de ses membres; et, parmi eux, deux consuls et la plupart des tribuns. L’épidémie qui avait commencé vers les calendes de septembre, se prolongea pendant tout le cours de cette année, n’épargnant ni sexe ni âge.

Quelle était cette maladie? On ne nous en fait connaître que la léthalité et la durée: éléments de diagnostic qui perdent toute leur valeur par leur isolement. Denys, dont les écrits renferment tant de renseignements qu’on chercherait vainement ailleurs, n’a pas cru devoir nous laisser un indice qui pût nous mettre sur la voie et justifier une conjecture quelconque. Encore un document complétement perdu pour la science qui n’est pas en mesure de suppléer à ces omissions irréparables!

Papon, l’historiographe de la Provence, a trouvé, dit-il, dans les annales de l’antiquité la plus reculée, la mention de vingt-deux pestes qui auraient précédé celle d’Athènes[116].

Cette assertion manque de pièces à l’appui et ne nous apprend pas ce que nous aurions intérêt à connaître. S’agit-il de petites épidémies resserrées dans le rayon de quelques localités isolées? Leur chiffre réel, dans cette supposition, devrait dépasser de beaucoup celui qu’on indique. A-t-on voulu, au contraire, désigner ces grandes maladies voyageuses qui terrassent, sur leur passage, des générations entières? Comme nous savons, par expérience, que leurs explosions sont généralement très-espacées dans la succession des siècles, on ne peut admettre que l’histoire en ait inscrit vingt-deux dans ses archives. Les premières de la série se perdraient dans la nuit des temps.

La vérité est que Papon ne s’est pas préoccupé un instant d’une distinction qu’il ignorait sans doute, faute d’études spéciales. Il s’est borné à prendre note, dans l’ordre de ses lectures, de quelques événements pathologiques, dont la somme, certainement inexacte, comprend, sous le nom commun de pestes, des maladies populaires qui n’ont aucun droit à cette appellation.

Fodéré, que son érudition si compétente en matière d’épidémies aurait dû mieux servir, n’ignorait pas que de nombreuses maladies populaires avaient été observées antérieurement à celle d’Athènes. Mais il a renoncé à pousser plus loin ses recherches, découragé peut-être par l’exiguïté des résultats qu’on en tire; et le fléau décrit par Thucydide est nommé le premier dans la «Revue chronologique des principales épidémies qui ont ravagé le monde[117].».

M. le docteur Guyon a été plus heureusement inspiré lorsqu’il a mis en œuvre les matériaux qu’un long séjour dans le nord de l’Afrique lui a permis de rassembler. Il en a composé une Histoire chronologique des épidémies qui se sont succédé dans cette contrée, depuis les temps les plus reculés jusqu’à nos jours[118]. Ce travail que j’ai déjà eu occasion de citer est d’une lecture attrayante; mais on regrette que les documents, si laborieusement groupés par l’auteur, n’aient pas eu une couleur plus médicale. La plupart se taisent ou passent rapidement sur les caractères symptomatiques des épidémies qu’ils mentionnent; et faute d’indices séméiotiques qui puissent éclairer leur nature, la maladie de Thucydide reste forcément isolée de celles qui l’ont précédée, sans que le lien qui l’unit sans doute à certaines d’entre elles se laisse même entrevoir.

Interrogeant à son tour les tables chronologiques de la peste, dressées par les historiens et les loïmographes les plus dignes de foi, M. le docteur Prus en compte quarante qui, dans le cours des douze siècles qui ont précédé Jésus-Christ, avaient désolé la Grèce, l’Italie, la Sicile, l’Afrique, la Syrie et la Turquie d’Asie[119].

Je n’examine pas si cette statistique mérite les reproches que Pariset ne lui a pas ménagés[120]. Mais M. Prus lui-même m’épargne la peine de lui opposer une objection dont on ne peut, dans l’espèce, contester la portée.

Les anciens (ce n’est pas la première fois que j’en fais la remarque) confondaient sous le nom de pestes ou de maladies pestilentielles toutes les affections qui entraînaient à leur suite une grande mortalité. Il n’est donc pas possible de distinguer les maladies qui cachent sous cette homonymie des modes intimes disparates, et sont souvent très-distantes dans la série nosologique.

Tout bien pesé, nous sommes obligés de fixer à l’an 428 avant notre ère l’introduction de la peste d’Athènes dans le domaine de la pathologie, et c’est elle qui, jusqu’à preuve contraire, ouvre la marche des grandes épidémies dont la race humaine est condamnée à subir le tribut intermittent. On ne peut certifier, il est vrai, que ce fût son début. Mais, dans l’hypothèse de quelque apparition antérieure, il faudrait au moins reconnaître qu’elle devait dater de bien loin, puisqu’elle n’avait laissé aucune trace dans les chroniques contemporaines. Nous avons vu que les médecins furent complétement déroutés en présence de ce sinistre inconnu, et qu’ils rejetèrent la défaite de l’art sur cette ignorance forcée. Thucydide lui-même ne se décida à déposer un moment le burin de l’histoire et à parler la langue de la médecine, que pour prévenir la surprise des populations que le redoutable fléau menaçait dans l’avenir.

La maladie que je viens d’étudier était donc une entité morbide nouvelle, et j’espère avoir prouvé qu’elle ne peut être identifiée avec aucune de celles qui ont pris rang dans la nosologie actuelle. L’heure venue, elle abandonne la scène, et cède sa place à d’autres qui semblent avoir reçu mission de continuer son œuvre sous une autre forme.

«La peste d’Athènes, a dit M. Littré, est une des affections anciennes aujourd’hui éteintes[121].» Telle est aussi ma dernière conclusion.

Plusieurs siècles vont s’écouler sans que nous entendions parler d’un de ces fléaux destructeurs, dont l’expansion n’a d’autre limite que celle de la terre habitée. Pendant ce long intervalle, la peste d’Athènes s’est-elle obstinément éclipsée? Il est probable que parmi les épidémies signalées par les historiens, sous la seule désignation de pestes, plusieurs ne sont que des retours de la mémorable maladie. Mais le défaut complet d’indications ne nous permet que cette conjecture analogique, et nous en sommes toujours à déplorer que l’exemple de Thucydide n’ait point eu d’imitateurs.

Le regret bien naturel que suggère la privation de tant de précieux éléments d’étude, est trop rarement tempéré par la découverte inattendue de quelques récits moins écourtés, qu’on peut consentir à commenter sans s’exposer à se débattre dans le vide. De ce nombre est la relation de l’épidémie qui attaqua l’armée carthaginoise, sous les murs de Syracuse, l’an 395 avant Jésus-Christ. Diodore de Sicile, à qui nous la devons, a bien compris que la mention d’un pareil événement ne pouvait servir les besoins de la science qu’en lui faisant connaître au moins les principaux caractères de la maladie. Le tableau qu’il a tracé a même paru, à certains médecins, assez complet pour qu’ils en aient déduit hardiment la signification nosologique.

J’avoue, pour ma part, qu’il me reste encore bien des doutes. Mais il n’en est pas moins utile de poser les termes du problème, dans l’espoir que des recherches nouvelles pourront l’éclaircir[122].

L’armée carthaginoise, campée devant Syracuse, venait de détruire le faubourg et de piller les temples de Cérès et de Proserpine lorsqu’elle fut atteinte d’une épidémie meurtrière. Diodore énumère avec sagacité les influences étiologiques dont le concours, d’après lui, aurait produit ce désastre. A la vengeance des déesses irritées qu’il n’oublie pas de faire intervenir, selon les idées du temps, il ajoute l’ardeur insolite de la saison, et l’agglomération de plusieurs milliers d’hommes dans un lieu bas et marécageux. «Locus ille palustris et concavus existit.» C’est même à l’insalubrité naturelle de cet emplacement qu’il attribue la maladie qui avait décimé quelques années auparavant les troupes athéniennes, pendant l’attaque infructueuse de la ville.

L’épidémie commença par les Africains dont les cadavres amoncelés gisaient sur le sol, et répandaient dans l’air ambiant des exhalaisons fétides. La mortalité fit des progrès rapides, et comme la maladie se communiquait à ceux qui soignaient les malades, personne n’eut plus le courage de les approcher. Pour surcroît de malheur, tous les efforts humains échouaient contre la violence et la rapidité presque foudroyante de ce mal.

Voici les symptômes qu’il présentait.

Au début, catarrhe, bientôt suivi de tuméfaction du cou; après quoi la fièvre s’allumait peu à peu, et les malades accusaient des douleurs dans le dos et un sentiment de pesanteur dans les jambes. Puis survenaient la dysenterie et une éruption de pustules (φλυκταιναι) sur toute la surface du corps.

Ces symptômes étaient les plus communs. Quelques individus pris d’un transport furieux avec oubli de toutes choses, couraient çà et là dans le camp et se ruaient sur tous ceux qu’ils rencontraient. Les malades expiraient le cinquième ou le sixième jour au plus tard, en proie à des souffrances atroces. Aussi tout le monde enviait-il le sort de ceux qui étaient morts en combattant.

Cette description nous montre une fièvre éruptive bien caractérisée, et quelques médecins y ont reconnu la variole. J’ai déjà prévenu que je n’en admets pas l’existence à cette époque, et je prie encore une fois mon lecteur de ne pas prendre de décision avant d’avoir entendu mon exposé de motifs. Je crois pouvoir dire, dès à présent, qu’au milieu des analogies qu’on fait valoir, on découvre, en y regardant de près, bien des différences essentielles.

Le catarrhe et le gonflement du cou, précédant l’invasion de la fièvre, n’appartiennent pas à la variole. Les deux éruptions comparées n’ont de commun que leur dissémination sur toute l’étendue de la peau. On serait sans doute trop exigeant si on demandait à Diodore des détails précis sur les phases diverses de la période éruptive jusqu’à la dessiccation. Mais il serait indispensable de bien définir les phlyctènes dont il parle. Littéralement ce mot ne peut être accepté comme synonyme de pustule. Peut-être désigne-t-il des bulles pareilles à celles du pemphygus. Est-il permis d’affirmer qu’il s’agit d’une variole avant d’être bien renseigné sur tous ces points?

Remarquons encore que celle-ci, dans ses invasions les plus malignes, n’emporte les malades que dans la période suppurante, le onzième jour et souvent plus tard[123]. Nous avons vu que Diodore fixe au cinquième et tout au plus au sixième jour la terminaison funeste de la maladie qu’il décrit. L’opinion que je combats doit, si je ne me trompe, se trouver un peu gênée par tous ces contrastes.

L’épidémie des Carthaginois était une fièvre éruptive comme celle d’Athènes. Mais son exanthème n’est évidemment pas le même que celui qui a été si nettement décrit par Thucydide. La violence de la maladie, la rapidité de sa marche, sa résistance au traitement, le délire, etc., sont des traits qui s’appliquent à toutes les épidémies malignes, mais qui n’excluent pas leurs caractères individuels et distinctifs.

Dans la pensée de Diodore, la maladie résultait de la double action des miasmes putrides et des effluves paludéens. Il est certain qu’une pareille combinaison, coïncidant avec l’agglomération des troupes, aurait expliqué l’apparition d’une grave maladie participant, à la fois, du typhus et de l’affection intermittente: sorte de composé morbide binaire dont les exemples ne sont pas rares dans les fastes de l’épidémiologie[124]. Le tableau des symptômes dément cette prévision. Sans doute on compte, parmi les prodromes du typhus, des indices marqués d’état catarrhal, comme dans la maladie dont je m’occupe et dans beaucoup d’autres. Mais la forme et le caractère de l’éruption sont bien différents dans les deux cas. Quand le typhus est très-grave, il s’accompagne généralement de parotides. Mais elles n’apparaissent qu’avec l’exanthème tacheté ou même plus tard; tandis que le gonflement du cou, signalé par Diodore, en supposant qu’il provînt d’un engorgement glandulaire, se montrait dès le début, avant la fièvre. La stupeur qui est, au dire d’Hildenbrand et de tous les praticiens, le symptôme «le plus essentiel, le plus frappant et le plus constant du typhus dans toutes ses périodes[125],» n’est pas même indiquée dans la maladie que je lui compare. La durée de celle-ci ne dépassait pas cinq à six jours. Le typhus se prolonge, au contraire, pendant deux semaines au moins, et c’est alors que certains actes critiques amènent la guérison ou la mort[126].

On pourrait objecter que le génie intermittent se mêlant, sous sa forme la plus grave, à l’état typhique, en a accéléré la marche et l’issue fatale. Mais ce ne serait ici qu’une vue théorique suggérée par l’action présumée des émanations paludéennes. Il va sans dire que cette question d’analyse clinique dépassait la compétence de l’historien qui n’avait pas qualité pour la poser.

Prenant donc le récit de Diodore dans sa teneur textuelle, je m’arrête à cette idée que si l’action des influences ambiantes a pu seconder, dans une certaine mesure, l’explosion et le développement de l’épidémie, il faut en rechercher la véritable origine dans une étiologie plus obscure. La spontanéité des fièvres éruptives est un fait d’expérience que le paradoxe pourrait seul contester. La maladie des Carthaginois a suivi la loi commune.

Celle dont les Athéniens avaient été antérieurement frappés, n’était pas la même, car Diodore n’aurait pas manqué de nous le dire. Il se contente de la désigner sous le nom vague d’affreuse mortalité (fœda strage), et il la rapporte formellement à l’action des marais favorisée par les conditions topographiques. Si cette interprétation est juste, ce qui n’a rien d’improbable, nous devons assigner une autre nature à la fièvre exanthématique que l’historien a jugée digne d’une description spéciale.

Cette maladie réunit quelques-uns des attributs des grands fléaux populaires: la léthalité invincible, qui déjoue tous les efforts de la médecine; la contagiosité qui la propage. Mais les circonstances mêmes au milieu desquelles elle se montre, excluent toute idée d’expansion illimitée, et on peut suppléer au silence de l’auteur en assurant qu’elle a dû naître et s’éteindre sur place. Elle mérite donc, dans le langage régulier de la science, la dénomination de petite épidémie.

Si nous la rapprochons des autres maladies analogues, groupées dans notre cadre nosologique, nous ne pouvons l’identifier avec aucune d’elles. Se présente-t-elle dans la relation de Diodore, avec sa physionomie habituelle? Est-elle modifiée par les complications accidentelles provenant de l’influence du milieu? Nous connaissons le caractère formidable de malignité que les fièvres éruptives de nos jours empruntent à leur association avec le typhus de l’encombrement ou l’affection paludéenne. Les fastes des armées en campagne renferment un grand nombre d’observations de ce genre. S’agirait-il d’une maladie vulgaire très-connue des anciens pathologistes, et que le génie épidémique aurait transformée momentanément en fléau inexorable? L’auteur a laissé sans réponse ces questions et bien d’autres qu’il aurait pu éclairer. Tradidit disputationibus eorum. Il serait imprudent de pousser plus loin ce commentaire.

Je n’ai qu’un mot à dire, et pour cause, d’une terrible épidémie qui vint s’abattre sur Rome l’an 819 de sa fondation, sous le règne de Néron (66 de J.-C.). Suétone se contente de la signaler en passant, et nous apprend qu’elle emporta, dans le cours de l’automne, trente mille Romains[127]. L’énormité de ce chiffre est le seul motif de la mention que j’en fais. C’est surtout en présence de pareilles catastrophes qu’on en veut aux historiens de leur inexplicable laconisme. Tacite insiste aussi sur la férocité inouïe de cette maladie; mais il s’abstient de tout renseignement médical. Personne n’était épargné; les maisons, les rues étaient encombrées de cadavres; et pendant tout ce temps le ciel resta toujours serein (Nulla cœli intemperies quæ occurreret oculis)[128]. Contraste souvent remarqué pendant le règne des épidémies, et qui ne laisse pas que de surprendre ceux qui prétendent les rapporter à l’étiologie externe! C’est dans ce passage, malheureusement si concis, que le grand historien flétrit par un de ces mots sanglants, dont il a le secret, la mémoire détestée de Néron: «Au milieu du deuil de toutes les classes de la population, la mort des chevaliers et des sénateurs paraissait moins regrettable, parce qu’elle les dérobait aux fureurs du tyran!»

On comprend que je n’ai pas la prétention de hasarder une opinion quelconque sur la nature d’une maladie dont on ne nous fait connaître que le nécrologe. En la recueillant dans mes lectures, je n’ai eu qu’une pensée: c’est qu’elle précède de moins d’un siècle une grande épidémie formant, après plus de six cents ans, un nouvel anneau de la chaîne qui commence à la peste décrite par Thucydide. En entreprenant cette étude, je suis encore réduit à répéter que ma tâche aurait été moins lourde, si les écrivains médicaux, mieux pénétrés des intérêts futurs de la science, avaient dispensé, d’une main moins avare, les matériaux qu’elle avait le droit d’en attendre.


CHAPITRE II
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIe SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE (PESTE ANTONINE)

Les commencements du règne de Marc-Aurèle (161 de J.-C.) furent marqués par de grands désastres. Les troubles météorologiques les plus imprévus semblèrent s’y donner rendez-vous. Des tempêtes furieuses se succédèrent sans relâche. Des tremblements de terre ébranlèrent ou détruisirent des villes. Les fleuves chassés de leur lit ravagèrent de riches campagnes. D’immenses nuées de sauterelles, après avoir dévoré les récoltes en Asie, s’abattirent sur l’Europe. Les populations, réduites à la dernière détresse, souffrirent toutes les horreurs de la faim. Des révoltes lointaines à réprimer, des irruptions menaçantes dont il fallait, à tout prix, arrêter les progrès, imposèrent des guerres longues et sanglantes, mêlant des peuples divers sur de nombreux champs de bataille. La peste manquait encore à ce sombre tableau. Mais le temps n’était pas éloigné où elle viendrait en occuper le premier plan, et dévaster à son tour le monde (164-165).

M. le docteur Hecker a fait ressortir, avec la préoccupation d’un système à défendre, ce concours de phénomènes ou d’événements insolites, avant-coureurs constants, d’après lui, des grandes maladies populaires[129].

Il faudrait avoir l’esprit bien enclin au paradoxe pour refuser aux perturbations du monde physique toute participation à la production des épidémies. Mais quand on n’a pas d’opinion préconçue, et qu’on ne se paye pas de mots, on doit reconnaître dans l’état actuel de ce point d’observation, que ces influences de l’ordre externe ne remplissent pas le premier rôle, et que leur coopération aux résultats qu’on leur attribue n’est qu’éventuelle et contingente. Ce principe est fondamental en matière d’épidémiologie; et si je n’insiste pas, c’est que je crains les redites. Écartons les hypothèses plus ou moins ingénieuses, et tâchons de déterminer, sur la foi des témoignages dont nous pouvons disposer, la marche, les caractères et la nature de la grande épidémie Antonine[130].

On est assez généralement d’accord pour la faire naître dans la Mésopotamie, et c’est à la prise de Séleucie par les Romains (165) qu’elle aurait d’abord déchaîné toute sa fureur.

La ville assiégée était-elle déjà la proie de l’épidémie quand ils en prirent possession? Ou bien l’entrée de l’armée victorieuse, qu’on peut supposer déjà atteinte, fut-elle le signal de son explosion? La première version me paraît la plus probable; mais les historiens gardent le silence sur ce point.

Il n’entre pas dans mon sujet de reproduire les inventions ridicules qui eurent cours alors sur l’origine de cette maladie. Celle qui nous a été conservée par Ammien Marcellin semble renouvelée de la boîte de Pandore. Il raconte que lorsque l’armée romaine, commandée par Avidius Cassius, se fut emparée de Séleucie, les soldats, ardents au pillage, envahirent le temple d’Apollon. L’un d’eux, ayant forcé un coffret d’or, il s’en échappa un souffle pestilentiel qui frappa d’abord les Parthes et se répandit de proche en proche dans le monde entier[131].

Je me borne à cette fable. Elle prouve une fois de plus que la crédule antiquité mêlait toujours le merveilleux à l’explication des phénomènes naturels, et léguait ainsi bien des embarras à la science future, réduite à débrouiller, trop souvent en pure perte, le sens caché de ces légendes.

La nouvelle maladie était éminemment contagieuse. Sur ce fait, pas de dissentiment. Faut-il croire dès lors qu’elle s’est propagée, hors de son foyer primitif, par la filiation continue des transmissions virulentes? En n’y regardant pas de trop près on pourrait alléguer, à l’appui de cette conjecture, les mouvements et les rencontres des armées belligérantes, sous un ciel de feu, et au milieu d’un concours inouï de conditions fatales.

Cette interprétation serait acceptable, s’il s’agissait d’une de ces épidémies vulgaires dont la force d’expansion ne dépasse pas un rayon limité. Mais le problème ne peut plus être posé dans les mêmes termes quand il s’applique au mode d’irradiation des épidémies voyageuses. L’importation qu’on invoque si à propos pour simplifier l’étiologie, ne représente qu’une partie du fait. Avant et au-dessus d’elle plane une force plus générale qui peut seule expliquer l’universalité de ces grands fléaux et la durée de leur règne. Quelle que soit donc la part du virus dans sa propagation, la maladie Antonine relève primordialement du génie épidémique qui a eu, si je puis ainsi dire, la haute main sur ce mémorable événement pathologique.

Lucius Vérus, frère adoptif de Marc-Aurèle, venait de terminer, grâce au talent de ses généraux, une brillante campagne qui avait illustré les armes romaines. Partout où se porta son cortége militaire, grossi par une foule compacte de courtisans et d’esclaves, la maladie se déclara avec une nouvelle violence. Lorsque les deux empereurs firent leur entrée à Rome pour y recevoir les honneurs du triomphe, une énorme affluence d’étrangers, attirés par la curiosité, se pressaient dans l’enceinte de la ville où la famine avait déjà élu domicile. Le mal prit, dès ce moment, une telle intensité, qu’il fallut renoncer aux enterrements ordinaires et entasser les corps dans des tombereaux. Cette circonstance, à défaut de relevés nécrologiques, suffit pour donner une idée des proportions de la mortalité qui égala celle des épidémies les plus féroces. Les malheureux habitants de Rome se croyaient revenus aux jours maudits de la peste d’Athènes[132]. De hauts personnages furent enlevés, et l’empereur honora la mémoire des plus marquants en leur faisant dresser des statues. Il prescrivit des prières publiques et des cérémonies expiatoires pour fléchir la colère des dieux. Mais les rassemblements dans les édifices voués au culte, multiplièrent les foyers de contagion et accrurent le nombre des morts; observation renouvelée de tout temps dans des circonstances analogues.

Le fléau ne tarda pas à envahir le reste de l’Italie, et plusieurs provinces faisant partie de l’empire romain. Des bourgs et des maisons de campagne perdirent tous leurs habitants. Une immense étendue de pays resta sans culture. La crainte de la mort avait paralysé tous les bras, glacé tous les cœurs. L’épidémie s’avança rapidement des bords du Tigre jusqu’aux Alpes, et, après les avoir franchies, elle pénétra dans les Gaules et se porta sur les villes situées au delà du Rhin.

Cette invasion ne fut pas la seule. Des populations qui avaient déjà payé leur tribut virent avec effroi reparaître l’hôte sinistre dont elles se croyaient délivrées. Ces retours sont d’observation vulgaire dans les annales des grandes épidémies.

Malgré quelques divergences chronologiques qui n’ont aucune importance dans la question, je crois avoir adopté la version la plus conforme aux données de l’histoire, en rapportant à l’année 166 le triomphe décerné à Vérus, et l’explosion de l’épidémie dans la capitale de l’empire.

Il est un fait sur lequel tout le monde est d’accord: c’est qu’en 168, Rome se débattait contre les étreintes de l’invisible ennemi. On en trouve la preuve dans la biographie authentique de Galien qui habitait alors cette ville[133]. Frappé d’une insurmontable terreur, il partit secrètement pour la Campanie. Mais ne s’y croyant pas assez en sûreté, il s’embarqua à Brindes pour Pergame, ce qui donne à penser qu’il n’y avait plus trace d’épidémie dans l’Asie Mineure. Vers la fin de cette année ou au commencement de la suivante (169), il fut mandé par les empereurs, revint à Rome et alla les rejoindre à Aquilée. Il est vraisemblable que l’épidémie s’était sensiblement affaiblie, puisqu’on ne ralentit pas les préparatifs d’une grande expédition. Mais au moment où l’on était plein d’espoir, survint une grande recrudescence à laquelle l’agglomération des troupes ne fut probablement pas étrangère. Les deux souverains quittèrent précipitamment Aquilée; et, pendant le retour, Lucius Vérus mourut subitement d’un coup de sang, selon les uns, par le poison, d’après les autres. Cette indécision des historiens, assez indifférente en elle-même, prouve qu’il ne succomba pas à l’épidémie régnante.

Peu de temps après, Marc-Aurèle prit le commandement de l’armée, et comme l’entrée en campagne ne fut point ajournée, il est à croire que la maladie avait cessé d’inspirer des craintes. Mais son terme définitif devait se faire longtemps attendre. Galien atteste formellement qu’elle n’était pas éteinte à l’époque où il rédigeait le Ve livre de sa Thérapeutique. Il y exprime, en effet, le vœu de la voir prendre bientôt fin[134]. Or, on sait que Galien était déjà avancé en âge lorsqu’il composa cet ouvrage, où il cite plusieurs de ses écrits antérieurs[135]. On ne se trompe donc pas en évaluant approximativement à quinze ans la durée entière de la peste Antonine, que Galien distingue des autres maladies populaires dont il a l’occasion de parler, en l’appelant la longue peste, pestis diuturna.

Julius Capitolinus a noté un détail des derniers moments de Marc-Aurèle qui pourrait avoir sa valeur dans cette question de chronologie. «Le septième jour, dit-il, s’étant senti plus mal, il ne voulut recevoir que son fils, qu’il congédia aussitôt, dans la crainte de lui communiquer sa maladie[136]

La préoccupation du mourant et les termes qui l’expriment font assez justement supposer à M. Hecker que l’empereur se savait atteint de la peste, dont il n’ignorait pas la transmissibilité. Je suis d’autant plus disposé à adopter cette version, qu’elle n’est contredite par aucun document. A ce compte, il y aurait encore eu des cas de peste en 180, année de la mort de Marc-Aurèle.

Les historiens qui ont consigné dans leurs chroniques le récit de ce funèbre épisode, ont laissé prudemment à l’écart la question médicale. Mais on compte se refaire de leur silence auprès de Galien, qui a saisi, sans doute, avec empressement l’occasion d’ajouter à son œuvre un beau travail de plus. L’épreuve dément bientôt cette espérance.

Galien, qui affecte un grand dédain scientifique pour la description de Thucydide, et qui aurait dû montrer comment il fallait s’y prendre pour faire mieux, a reculé devant les chances du parallèle[137].

Comprend-on qu’un écrivain aussi fécond, dont la prolixité filandreuse se donne si souvent carrière sur une foule de sujets sans importance, au risque de lasser la patience du lecteur le plus résolu, se soit borné, sur un fait aussi grave, à quelques indications éparses, dont on regrette doublement l’obscurité et la concision[138]!

Alléguera-t-on la manière d’observer des anciens? Mais cette excuse banale tombe devant les descriptions nosographiquement irréprochables qui ne sont pas rares dans leurs livres et sont restées des modèles.

Disons-le sans détour, quoi qu’il en coûte: le motif de l’inexplicable réserve de Galien n’est pas de ceux que la science avoue. Il faut s’en prendre tout simplement à l’effroi qu’inspirait une maladie épidémique et contagieuse, contre laquelle il n’y avait de recours assuré que dans la fuite. A cette époque d’abaissement moral, la fibre du devoir médical restait insensible. Les nobles engagements du serment d’Hippocrate ne trouvaient plus d’écho. Affronter la mort pour soigner des malades était acte de dupe. De nos jours ce lâche égoïsme serait justiciable de l’opinion publique. Au temps de Galien, il avait passé dans les mœurs, et le médecin de l’empereur donnait lui-même l’exemple. Comme le dit avec esprit M. Hecker: au lieu d’observer et de traiter des pestiférés, au péril de sa vie, Galien aimait mieux s’isoler dans son paisible laboratoire pour y préparer sa merveilleuse thériaque d’Andromaque, destinée à calmer les souffrances des souverains et des grands de l’empire[139].

Cédant peut-être à un remords secret, il se vante d’avoir soigné d’innombrables malades (μυριους), sans s’apercevoir que cette hyperbole, fût-elle même l’expression de la vérité, aggravait le reproche qu’il avait encouru pour avoir traité avec tant d’indifférence, la plume à la main, un fait médical aussi mémorable[140].

Il n’en faut pas moins reconnaître que les renseignements qu’il nous a transmis, tout incomplets qu’ils sont, ont d’autant plus de prix qu’on ne les trouve que dans ses écrits, qu’ils nous viennent d’un témoin oculaire, et que ce témoin est Galien[141].

Voici donc le tableau symptomatique de la peste Antonine, tel que nous avons pu le reconstruire en rapprochant, non sans difficulté, tous les fragments disséminés dans les œuvres les plus disparates du médecin de Rome.

Au contact, le corps des malades ne paraissait pas plus chaud que dans l’état naturel; mais ils ressentaient une ardeur intérieure intolérable[142]. La peau n’était pas jaune, mais un peu rouge et livide. A un moment donné, elle se couvrait d’une éruption dont Galien a parfaitement spécifié les caractères. Chez le plus grand nombre, elle occupait toute la surface du corps, sous la forme de pustules qui s’ulcéraient et se recouvraient d’une croûte (εφελκις des Grecs)[143]. Quand cette croûte se détachait, elle laissait une cicatrice solide. Dans des cas plus rares, l’éruption était «rude et psorique» (aspera et scabiosa), c’est-à-dire composée de papules qui se terminaient par une sorte de desquamation[144].

Cet exanthème spécial ne peut être confondu avec aucun de ceux que nous connaissons. Il diffère totalement des éruptions pétéchiales et miliaires qui accompagnent si souvent les pyrexies épidémiques de notre temps et notamment la peste d’Orient. On ne les voit jamais en effet s’ulcérer, se revêtir d’une croûte et laisser des cicatrices. Si nous y retrouvons quelque analogie avec la pustulation variolique, nous constatons aussi des dissemblances notables. Le champ est donc largement ouvert aux conjectures. Pour nous guider dans la détermination de ce diagnostic différentiel, nous aurions pu tirer d’utiles éclaircissements du rapprochement et de la comparaison d’un certain nombre de faits. Mais j’ai annoncé bien des lacunes, et Galien qui avait, à l’entendre, recueilli tant d’observations, a trouvé bon de ne nous en donner qu’une seule.

Il s’agit d’un jeune homme qui eut, le neuvième jour, le corps entier couvert d’ulcères. Trois jours après, les cicatrices étaient faites, et le malade se sentit assez bien pour s’embarquer et aller achever sa guérison, par l’usage du lait, dans un site renommé pour sa salubrité[145].

D’après le nombre de jours assignés par l’auteur à la formation de l’éruption et des cicatrices, il paraîtrait que cette maladie rappelait par la succession régulière de ses périodes et leur durée prévue, les fièvres éruptives de la nosologie moderne. Mais il ne nous est pas permis d’aller au delà de cette similitude extérieure.

Les pustules étaient noires et leur passage à l’ulcération était le fait le plus commun, sans toutefois être constant.

Dans certains cas, il n’y avait ni croûtes, ni cicatrices consécutives, et on ne voyait se détacher qu’une simple pellicule. D’où il résulte que l’éruption affectait la forme de pustules ou de vésicules. Les premières, profondément implantées dans le derme, laissaient des marques après elles. Les autres, plus superficielles, soulevaient simplement l’épiderme et il n’en restait pas de traces. Dans les cas où il se formait des cicatrices, elles étaient complètes en deux ou trois jours, témoin l’observation qu’on vient de lire.

Lorsque l’exanthème était «sec» c’est-à-dire papuleux, la desquamation s’effectuait dans le même temps; ce qu’il était facile de vérifier sur les sujets dont la peau était semée de pustules et de papules entremêlées.

La couleur noire de l’éruption et l’odeur repoussante exhalée par les malades étaient l’expression de l’état malin et putride dont on ne pouvait méconnaître la redoutable association.

Il est heureux que Galien n’ait pas abrégé le signalement de cet exanthème qui est un des traits les plus originaux de la peste Antonine et lui imprime un cachet d’individualité morbide, que nous retrouverons d’ailleurs dans l’ensemble de ses autres caractères.

Les malades accusaient une invincible aversion pour les aliments. Tourmentés par une soif dévorante, ils demandaient à grands cris des boissons froides[146].

Le trouble des facultés intellectuelles prenait diverses formes. Certains malades éprouvaient comme des absences pendant lesquelles ils n’avaient pas conscience d’eux-mêmes et ne reconnaissaient pas leur entourage[147]. D’autres étaient pris d’un délire furieux, suivi d’un état comateux ou léthargique. Dans ce cas, le pronostic était alarmant. On comptait aussi parmi les symptômes de funeste augure, les inflammations viscérales; les évacuations diarrhéiques colliquatives; la gangrène qui dévorait jusques à l’os les parties en contact avec les excrétions putrides dont le lit était imprégné.

Du côté de l’appareil respiratoire, on observait une toux sèche plus ou moins intense avec timbre rauque de la voix, signe évident de la phlegmasie de la muqueuse laryngo-bronchique.

Le jeune homme dont nous avons déjà dit un mot, se mit à tousser le jour même où sa peau fut entièrement couverte d’ulcères. Le lendemain il fut pris tout à coup d’une quinte violente qui provoqua l’expulsion d’une croûte semblable à celles de l’éruption cutanée. Le sujet s’était plaint d’éprouver, dans la région latérale du cou, sur le trajet de la trachée-artère, une sensation douloureuse, signe probable de la formation d’un ulcère interne. Galien avait exploré attentivement la bouche et l’arrière-gorge, et n’y avait découvert aucun indice de travail ulcératif. La déglutition des solides et des liquides s’opérait sans la moindre gêne. Le corps étranger, rejeté par le patient, n’était pas ce que nous appellerions aujourd’hui un produit diphthéritique. Il provenait des pustules propagées sur la muqueuse des voies aériennes, comme on le voit si souvent dans la variole. Galien reconnut aussitôt une croûte détachée de l’ulcération laryngienne, pareille à celles qui recouvraient la peau. Il eut occasion, s’il faut l’en croire, de vérifier le même phénomène chez d’autres sujets dont la maladie eut également une heureuse fin. (Ad postremum similiter alii.)

Pour préciser le véritable siége de la douleur accusée par le sujet, et s’assurer qu’elle ne dépendait pas d’une lésion gutturale ou œsophagienne, Galien avait eu recours à un singulier expédient. Il avait prescrit une mixture de vinaigre et de moutarde, et comme le contact de cette matière irritante le long de l’œsophage n’avait éveillé aucun sentiment douloureux, il avait acquis la certitude que l’ulcération était établie sur la muqueuse trachéale[148].

Le diagnostic pouvait être porté dès l’invasion, lorsque les yeux étaient enflammés, et que la cavité buccale, la langue et l’arrière-gorge offraient une teinte rouge sui generis dont Galien a caractérisé d’un mot la valeur séméiotique en l’appelant pestilentielle[149]. A première vue, les personnes étrangères à la médecine reconnaissaient la maladie. Cette coloration, que l’auteur compare à celle «de l’érysipèle ou de l’herpès» n’était pas le résultat d’un état phlegmasique local, puisque la déglutition était facile et indolente. Elle annonçait seulement un haut degré d’inflammation dans la muqueuse intestinale.

On n’observa que chez un certain nombre de malades des vomissements de matières jaunes plus ou moins foncées; mais il y eut chez tous des déjections alvines de même couleur, qui devenaient plus tard noirâtres par leur mélange avec le sang. Cette couleur n’apparaissait jamais à l’invasion ou dans la période d’augment, mais toujours vers le déclin ou aux approches de la mort; parfois vers le septième jour; le plus souvent au neuvième; plus rarement au onzième[150]. Dans quelques cas, ces évacuations diarrhéiques parurent salutaires; mais généralement elles furent du plus fâcheux augure. Elles emportèrent le plus grand nombre des malades en épuisant leurs forces.

La survenance des gangrènes locales était aussi des plus graves, sans cependant interdire tout espoir. Galien avait vu les orteils (extremos pedes) se séparer spontanément après leur mortification. Plusieurs malades, qui avaient survécu à cette mutilation, ne pouvaient, dit-il, assurer leur marche qu’à l’aide d’un bâton, sur lequel ils étaient même obligés de s’appuyer fortement[151].

Notre auteur qui s’était tant occupé du pouls, nous apprend qu’il restait souvent normal pendant le cours de la maladie, et que les malheureux chez lesquels il conserva ce caractère, périrent tous. Circonstance bien faite, ajoute-t-il, pour donner le change même aux praticiens les plus expérimentés[152].

A côté de ces faits, il faut placer ceux où il avait vu l’urine différer à peine de l’état naturel[153].

Ces deux phénomènes congénères n’appartenaient pas en propre à la peste Antonine. Ils ne s’y rattachaient éventuellement qu’à titre de maladie maligne où «l’affaiblissement des forces radicales fait cesser les synergies et les sympathies les plus ordinaires des organes[154].» Galien vérifiait une fois de plus le célèbre aphorisme de son maître: «Pulsus bonus, urina bona, æger moritur.»

Notons enfin, que la maladie pouvait se prolonger et prendre la marche chronique. Après quelques alternatives de rémission et de redoublement, dont la durée était très-variable suivant les individus, la fièvre hectique s’allumait, et le patient succombait dans le dernier degré de la consomption.

Nous possédons, en ce moment, des données suffisantes pour répondre à cette question: Qu’est-ce que la peste Antonine?

En additionnant successivement ses symptômes d’après les indications de Galien, nous avons vu se dessiner peu à peu une individualité morbide dont le signalement complet a fini par reproduire, trait pour trait, l’image frappante de la peste d’Athènes.

Que le lecteur qui a bien voulu me suivre, prenne la peine de confronter les deux descriptions, et j’espère qu’il partagera ma conviction très-arrêtée sur l’identité des deux maladies.

Ardeur inflammatoire des yeux; rougeur sui generis de la cavité buccale et de la langue; aversion pour les aliments; soif inextinguible; température extérieure normale, contrastant avec la sensation d’un embrasement intérieur; coloration de la peau rougeâtre et livide; toux violente et timbre rauque de la voix, signes de phlegmasie laryngo-bronchique; horrible fétidité de l’haleine; éruption générale de pustules suivies d’ulcérations; inflammation de la muqueuse intestinale; vomissements de matières bilieuses; diarrhée colliquative de même nature épuisant les forces; gangrènes partielles et séparation spontanée des organes mortifiés; troubles variés des facultés intellectuelles; délire tranquille ou furieux; terminaison funeste du septième au neuvième jour. Enfin, dans des cas moins aigus, dégénérescence de la maladie en fièvre hectique mortelle, après des oscillations plus ou moins prolongées.

Tous les symptômes que je viens d’énumérer se retrouvent dans le tableau tracé par Thucydide et dans celui que nous sommes parvenus à recomposer d’après Galien. Deux affections morbides qui ont cette expression commune, ne peuvent évidemment être séparées l’une de l’autre.

Si Galien, au lieu de critiquer son illustre devancier, avait imité son exemple, nous n’aurions eu qu’à rapprocher les deux récits pour que leur conclusion légitime surgît d’elle-même.

Mais il a mieux aimé proposer à ses lecteurs futurs une sorte d’hiéroglyphe nosographique dont il a fallu retrouver les signes, confusément éparpillés dans son œuvre immense, et comme égarés dans des digressions théoriques, au milieu desquelles il n’est pas toujours facile de se reconnaître. C’est ainsi que je m’explique le silence, l’indécision ou le laconisme des loïmographes modernes à l’égard de la peste Antonine. Ils ont trouvé commode de répéter, les uns après les autres, qu’une grande maladie épidémique avait désolé le monde sous le règne de Marc-Aurèle; que Galien, son contemporain, en avait été témoin et qu’il en avait eu grand’peur. Cela dit, ils se croient quittes, de très-bonne foi, envers leurs lecteurs, et n’ont pas l’air de se douter qu’on puisse être plus exigeant.

Il y avait donc une lacune à remplir dans l’histoire ancienne des grandes épidémies. L’entreprise a tenté deux médecins allemands dont l’érudition et l’expérience étaient une garantie de succès[155]. J’ai eu l’avantage de venir après eux, et j’ai mis la main sur quelques passages de Galien qu’ils n’avaient pas indiqués. Quelle que soit ma profonde estime pour les travaux de Fodéré et d’Ozanam, je ne pouvais méconnaître qu’en présence de la peste Antonine, ils ne s’étaient pas tenus à la hauteur du sujet; et j’aurais été sans excuse si je leur avais laissé le dernier mot, lorsqu’il y avait tant à dire[156].

Quant à ma conclusion, c’est celle de Galien lui-même qui, frappé de ce qu’il voyait, a reconnu formellement que cette maladie pestilentielle avait le même aspect que celle dont Thucydide avait écrit la relation: «... In magnâ hâc peste cujus eadem facies fuit atque ejus qua Thucydidis memoria grassabatur[157].» Galien revient sur cette idée en plusieurs endroits. Les médecins d’Athènes n’avaient pu dissimuler leur étonnement devant ce fléau inconnu qui prenait possession de la pathologie humaine. Il n’en fut plus de même lors de l’apparition de la peste Antonine. Comme homme, Galien fut terrifié; comme médecin, il n’éprouva pas la moindre surprise. Il n’eut qu’à relire le récit de Thucydide pour s’assurer qu’il assistait au retour d’une ancienne maladie, et que ce ne serait probablement pas le dernier.

Pour compléter cette étude, je crois devoir examiner quelques particularités signalées par Galien qui pourraient fournir matière à discussion si je ne les mettais dans leur vrai jour.

On ne m’opposera pas sans doute que les deux descriptions, envisagées dans leur ensemble, diffèrent sur certains points. Ces divergences sont inévitables, et on les retrouverait, à coup sûr, dans les récits de deux médecins également attentifs et instruits qui auraient observé simultanément la même épidémie et raconteraient ce qu’ils ont vu. Mais on sait que, quelle que soit la mobilité protéique du tableau symptomatique d’une épidémie en cours d’évolution, le type morbide qui la représente garde son relief personnel au milieu des épiphénomènes et des complications qui viennent se grouper autour de lui. Deux maladies qui portent cette estampille sont donc nosologiquement identiques. A cet égard, je crois ma conclusion parfaitement conforme aux principes.

J’ai à répondre à un argument plus sérieux qui exige quelques explications.

Galien donne clairement à entendre, dans plus d’un passage, que l’éruption fut souvent critique, et jugea heureusement la maladie[158]. Elle se montra, en effet, chez la plupart des sujets qui guérirent, tandis qu’elle manqua entièrement ou fut incomplète chez ceux qui succombèrent ou dont la maladie fut le plus grave. Thucydide ne fait aucune allusion à cette circonstance qui valait bien la peine d’être notée.

Entre le silence de l’un et l’affirmation de l’autre, où se trouve la vérité? Je me range sans balancer du côté de Galien, et voici mes raisons.

Thucydide n’était pas médecin, et la fermeté de l’homme de guerre ne pouvait lui tenir lieu des connaissances spéciales indispensables pour pénétrer le sens des phénomènes morbides qu’il observait.

Galien rachetait par son expérience pratique sa défaillance morale; et sa théorie favorite, dont on ne peut blâmer que l’exagération, le ramenait à l’idée d’un effort conservateur, qui pouvait avoir une issue heureuse.

«La nature, disait-il, éliminait par l’émonctoire cutané des détritus putrides, produits par la fièvre, dont la persistance dans l’organisme eût été inévitablement mortelle[159]

J’accepte donc l’interprétation de Galien, sauf sa formule surannée, parce que c’est celle qui répond le mieux aux enseignements de la clinique, et je crois à l’efficacité médicatrice de l’éruption, quelle qu’ait été d’ailleurs la rareté des cas où elle s’est heureusement exercée. Cette remarque, pour le dire en passant, s’applique à toutes les fièvres éruptives sans distinction d’espèces.

Il n’est pas un médecin qui mette en doute l’utilité de la pustulation variolique. Les détracteurs de la vaccine s’en font même un grand argument. Revenant, sous prétexte de progrès, aux rêveries du vieil humorisme, ils mesurent les avantages de la période suppurative à la masse de matière peccante qu’elle élimine; et ils refusent à l’insignifiante éruption, provoquée par le vaccin, le droit de remplacer l’épuration énergique de la variole naturelle, cette «crise sublime!» comme ils l’ont dit dans un ridicule élan d’enthousiasme.

Mais cette opération, dont la fin salutaire est si évidente dans les varioles régulières, subit, en temps d’épidémie grave, des déviations qui en troublent la direction normale. Les praticiens savent bien que la mort survient presque toujours pendant la période de suppuration, c’est-à-dire quand l’élimination critique est en pleine activité et semble promettre une terminaison favorable. Comme l’archer dont parle Montaigne, la nature manque souvent le but, non-seulement parce qu’elle ne l’atteint pas, mais encore parce qu’elle le dépasse.

Dans le monde moral, on voit tous les jours échouer, contre des obstacles inattendus, une entreprise dont la sagesse et la prévoyance avaient mûri le plan et assuré les chances. Peut-on s’étonner que l’aveugle instinct qui dirige les actes hygides et morbides de l’organisme soit dominé par des influences qui déconcertent ses tendances foncièrement salutaires? Les gens du monde, étrangers à notre art, ont seuls le droit de nier l’effort conservateur dans les cas où la mort n’a pas permis d’en recueillir le bénéfice. Galien ne s’y est pas trompé. Entre Thucydide et lui, la divergence apparente sur ce fait, se réduit à une question de compétence médicale.

Il me reste à vider une dernière question à laquelle on pourrait donner une importance que je suis loin de lui reconnaître.

Thucydide déplore amèrement, dans son récit, l’impuissance absolue de l’art et l’inutilité des remèdes essayés par les médecins.

Galien, au contraire, exalte avec assurance l’efficacité d’une substance inscrite dans les pharmacopées de l’époque sous le nom de bol d’Arménie. «Tous ceux qui en firent usage, furent, dit-il, promptement guéris. Ceux qui n’en ressentirent aucun effet, moururent: nul autre remède ne pouvait le remplacer.» Et il conclut, avec une logique douteuse, que les sujets sur lesquels ce médicament échoua, étaient absolument incurables[160].

Voilà donc l’innocent bol d’Arménie promu par Galien à la dignité de spécifique. Son refus d’agir est l’arrêt de mort des malades.

Il m’est impossible d’accepter la question thérapeutique dans ces termes, et je demande la permission de justifier ma méfiance.

Dans toutes les épidémies, la superstition populaire, encouragée souvent par la connivence des médecins, dont il ne faut pas toujours approfondir les motifs, s’est confiée à certaines préparations bizarres, auxquelles on peut du moins accorder l’avantage de relever le moral, indication capitale en pareil cas.

Que le bol d’Arménie ait produit ce dernier genre d’effet, je ne veux pas le nier; mais qu’il ait mérité, comme agent médicamenteux, le panégyrique de Galien, c’est ce que je ne puis me résoudre à admettre.

Le sophisme post hoc ergo propter hoc, se dresse en face de toutes les questions de matière médicale appliquée, quand il s’agit de juger les remèdes nouveaux ou d’étendre l’emploi de certaines substances connues. Je soupçonne fort l’ardente imagination de Galien de ne l’avoir pas tenu assez en garde contre cette mauvaise forme de raisonnement.

Non pas que je fonde ma contradiction sur l’inertie apparente ou l’insignifiance pharmaceutique du bol d’Arménie[161].

Le propre de la spécificité médicamenteuse est d’agir directement sur certaines affections par une vertu occulte, sans rapport appréciable avec l’état morbide qu’elle combat. Tout est mystère dans le mode d’action du remède comme dans la nature de la maladie qu’il guérit. On comprend dès lors que la découverte des spécifiques soit un bienfait du hasard; et nous savons, par l’histoire du quinquina, qu’ils doivent faire un long noviciat avant d’obtenir leur droit d’entrée dans l’arsenal thérapeutique. Une fois leurs titres reconnus, l’art a entre les mains une ressource héroïque qui ne lui fait pas défaut quand il sait s’en servir[162].

A la rigueur donc, le bol d’Arménie aurait pu être une de ces conquêtes imprévues; mais pour croire à ses merveilleux effets, l’affirmation intéressée de Galien ne suffit pas.

Quand on veut mettre en lumière les vertus réelles d’un médicament nouveau, il faut réunir un certain nombre de faits observés sans prévention, les comparer entre eux, les débarrasser des causes d’erreur ou d’illusion qui pourraient en altérer le sens. Dans quelle mesure d’activité et de fréquence le remède a-t-il rempli l’attente du praticien? Dans quels cas a-t-il paru indifférent, nuisible ou utile? Quelles sont les indications et les contre-indications de son emploi, etc., etc.?

Je n’aperçois dans l’œuvre de Galien aucune trace de ce travail. Doué médicalement de toutes les qualités nécessaires pour le mener à bien, il manquait de sang-froid et d’esprit de suite. Dieu me garde d’être injuste envers lui! Mais on peut admirer ses talents et douter de son courage; il n’y a pas de solidarité entre ces deux choses[163].

Quoi qu’il en ait dit, il n’avait vu que quelques scènes détachées du grand drame pathologique. Il est bien permis de croire qu’il a évité autant que possible tout rapport compromettant avec les malades. Nous savons que la peste régnait encore pendant qu’il composait, dans le prudent isolement de son cabinet, quelques-uns de ses écrits les plus remarquables. Est-il un praticien un peu répandu à qui une maladie épidémique ait laissé ces loisirs? Comment croire dès lors aux exploits thérapeutiques de Galien? Cet exemple serait unique dans l’histoire des grandes épidémies. L’expérience a trop souvent montré dans quelles étroites limites est renfermée l’action de la médecine lorsqu’elle entre en lutte avec ces implacables ennemis de la vie humaine. La science doit s’incliner alors devant une sorte de loi fatale dont les peuples sont condamnés à subir l’inflexible arrêt dans certains moments de crises. La maladie traitée par Galien n’a pas sans doute fait exception à la règle générale. La preuve, c’est que le bol d’Arménie n’a pas survécu à sa gloire éphémère. On l’a banni de toutes les pharmacopées, sans encourir le reproche d’ingratitude. Galien, qui croyait ou feignait de croire aux songes, leur a dû peut-être la révélation de son prétendu spécifique. Je ne puis me décider à lui donner une origine plus sérieuse[164].

Un dernier mot. Lors même que le bol d’Arménie aurait mérité, par ses services éprouvés, l’honneur que lui a fait Galien, je n’aurais rien à changer à mon opinion sur la nature de la maladie Antonine. Cela prouverait seulement que l’art s’était fortuitement enrichi d’une ressource précieuse qui manquait aux médecins contemporains de Thucydide. Avant la découverte du quinquina, les fièvres intermittentes étaient (c’est Sydenham qui l’a dit) l’opprobre de la thérapeutique. Elles en sont aujourd’hui le plus beau titre. Ceci soit dit simplement comme similitude. Le quinquina a fait largement ses preuves, tandis que le bol d’Arménie, un moment exalté, ne s’est plus relevé de l’oubli profond où il est justement tombé.

Nous avons vu que la maladie populaire qui avait si tristement inauguré le règne de Marc-Aurèle, s’était perpétuée avec des alternatives de rémission et de recrudescence jusqu’à l’époque de la mort de cet empereur. A dater de ce moment, le vaste incendie jette encore çà et là quelques lueurs éparses qui ne tardent pas à s’éteindre; le retour trop prévu du fléau paraît ajourné à une échéance lointaine.

Sept ans après, sous le règne de Commode, éclata encore une terrible épidémie, dont la mention nous est transmise, sans autre détail, par Dion Cassius, qui se borne à dire que de mémoire d’homme il n’y en avait pas eu de plus meurtrière.

Il n’est pas douteux pour moi qu’elle ne soit une émanation de la peste Antonine. Ces retours imprévus sont dans les habitudes des grandes épidémies; c’est malheureusement tout ce que je puis en dire. J’ai fait quelques recherches pour m’éclairer; mais aucun des historiens que j’ai consultés ne signale même cette invasion nouvelle, et il m’est resté le regret de ne pouvoir satisfaire sur ce point la juste curiosité de mon lecteur.

M. le Dr Théod. Krause, qui guette au passage les faits favorables à son opinion personnelle sur l’antiquité de la variole, s’est emparé de la relation de Dion Cassius. Selon lui, cette maladie se serait transmise par l’inoculation à l’aide d’aiguilles empoisonnées; ce qui semblerait ne devoir se rapporter qu’à la variole[165].

Il suffit de lire le récit du chroniqueur pour s’assurer que cette interprétation est purement arbitraire.

«En ce temps-là (sous le règne de Commode), éclata une maladie qui dépassa en violence toutes celles qui me sont connues. Souvent en un seul jour il succombait à Rome plus de deux mille personnes. De plus, il périt beaucoup de monde par un autre genre de mort, non-seulement dans la ville, mais encore dans presque tout l’empire romain. Des scélérats, moyennant salaire, empoisonnaient des individus en les piquant avec des aiguilles préalablement enduites de matières toxiques (ce qui s’était déjà fait du temps de Domitien), et ce procédé fit d’innombrables victimes[166]

Voici maintenant, d’après l’auteur, ce qui s’était passé sous le règne de Domitien:

«Une bande de malfaiteurs empoisonnèrent des aiguilles et s’en servirent pour piquer les individus qu’ils avaient désignés d’avance. Plusieurs de ceux qui avaient reçu ces piqûres succombèrent sans se douter de la cause de leur mort. Mais quelques-uns de ces scélérats furent dénoncés et livrés au dernier supplice. Et cela arriva non-seulement à Rome, mais pour ainsi dire sur toute la terre habitée[167]

La première pensée que cette lecture fait surgir, c’est que le narrateur est l’écho d’un de ces bruits populaires avidement recueillis par les masses en temps d’épidémie, et qui se perpétuent dans l’histoire, jusqu’à ce que le progrès des lumières en fasse justice. A l’époque dont il s’agit, de graves écrivains rapportaient sans sourciller les fables les plus absurdes; et j’avoue que je ne puis donner un autre nom au récit de Cassius, qui n’est qu’un tissu d’invraisemblances, si l’on en pèse attentivement les détails.

Ce complot énigmatique contre la vie des citoyens, si cruellement moissonnés par l’épidémie; ces assassinats salariés et propagés par une complicité inexplicable dans tout l’empire romain et même dans le monde entier; le procédé infernal imaginé par les exécuteurs de ce pacte homicide; tout cela ressemble à un mauvais rêve, et n’a probablement pas plus de réalité. Comment les historiens du règne de Domitien et de Commode ont-ils gardé le silence sur un événement aussi extraordinaire qui est resté enfoui dans les œuvres de Cassius?

Après tout, les annales de la perversité humaine sont assez riches pour qu’on ne se hâte pas de fixer en ce genre les limites du possible. Mais en supposant vraie de tous points la relation du chroniqueur romain, les partisans de l’ancienneté de la variole qui s’en prévaudraient dans l’intérêt de leur cause, témoigneraient d’une grande pénurie d’arguments. On a beau tordre le texte, on n’en fera jamais sortir ce que M. Krause a cru y voir dans un moment de préoccupation.

Cassius n’a pas dit certainement, et n’a pas même voulu faire entendre que ces aiguilles empoisonnées transmettaient la maladie régnante. La preuve est sans réplique: c’est qu’on ne connaissait de son temps ni les virus, ni par conséquent leur procédé d’insertion artificielle. On prononçait souvent le mot de contagion pour représenter la communicabilité de certaines maladies; mais on ignorait par quel intermédiaire le passage s’opérait. De longs siècles devaient s’écouler avant que la science, éclairée par Fracastor, soupçonnât l’existence des principes matériels des transmissions morbides.

Je n’insiste donc pas plus longtemps, et je me serais contenté d’une simple indication si je n’avais dû tenir compte de l’autorité de mon érudit confrère. Il n’est pas douteux pour moi que sa prévention et un examen trop superficiel, ont été la seule cause de sa méprise.


CHAPITRE III
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU IIIe SIÈCLE APRÈS JÉSUS-CHRIST

Il est à remarquer que plus on s’éloigne de l’époque où Thucydide écrivit la belle page médicale dont j’ai si souvent parlé, plus on regrette l’insignifiance et la concision des documents indispensables pour tracer la monographie des grandes maladies populaires. On ne peut inculper l’ignorance ou la paresse des médecins contemporains, quand on les voit signer, à cette date reculée, tant d’œuvres magistrales qui sont restées l’honneur de la science. Ils méritent pourtant le reproche d’avoir manqué de prévision, en laissant perdre tant de matériaux et d’éléments d’études qu’ils auraient dû, au contraire, religieusement léguer à l’avenir. Il faut sans doute faire la part des moyens incomplets et défectueux de transmission qu’on possédait alors; mais cette excuse atténuante n’empêche pas que ma remarque subsiste.

On ne trouve quelques indications sur ces grands fléaux que dans les écrits des historiens étrangers à la médecine, obligés d’en mentionner la date. Quand ils en ont noté le point de départ, la léthalité, la durée totale et la disparition, il ne leur reste plus rien à dire, et ils ne s’aventurent pas dans des régions où ils craignent de s’égarer.

C’est ainsi que la maladie dont je vais m’occuper serait restée pour nous une sorte de légende, sans la découverte de quelques lignes noyées, pour ainsi dire, dans l’œuvre d’un écrivain ecclésiastique. Elles renferment, en effet, quelques traits symptomatiques, dont nous sommes, faute de mieux, obligés de nous contenter.

Le règne de Gallus et de Volusien, qui se dénoua, en moins de deux ans, par leur fin tragique, n’est célèbre, selon la remarque d’Eutrope, que par l’avénement de l’horrible maladie qui dévasta alors le monde.

On sait qu’après la mort de Dèce, Gallus partagea, pendant quelques mois, l’exercice du pouvoir avec Hostilien. C’est en ce moment qu’éclata l’épidémie dont Hostilien fut une des premières victimes (252), ce qui permit à Gallus d’associer à l’empire son propre fils Volusien[168].

Cette maladie avait déjà fait de grands ravages en Égypte et surtout à Alexandrie, lorsqu’elle pénétra dans l’empire romain, aux approches de la solennité pascale, d’après Eusèbe[169]. Elle se répandit de là avec une sorte de furie sur tout le reste du globe (et cæteras orbis partes invasit)[170]. Il y eut des villes entièrement dépeuplées. La mortalité fut encore effroyable au commencement du règne de Gallien (253-254). Ou vit succomber, tant à Rome que dans plusieurs villes de la Grèce, jusqu’à cinq mille personnes par jour. Il est peu d’épidémies qui puissent revendiquer un pareil nécrologe[171].

Les chroniqueurs sont à peu près d’accord sur sa durée totale qu’ils évaluent à quinze années, juste le terme de la longue peste du temps de Marc-Aurèle. Elle aurait donc pris fin en 267[172].

La guerre, la famine, les persécutions sanglantes contre les chrétiens, furent ses avant-coureurs; et quelle que soit notre ignorance constante sur le rapport étiologique qui unit l’incubation des grandes maladies populaires à ce concours de désastres physiques et de souffrances morales, il importe de prendre acte de la coïncidence qui est trop fréquente en pareil cas, pour ne pas laisser suspecter un lien plus intime.

Eusèbe Pamphile, qui nous a transmis une relation de cet événement dans son Histoire ecclésiastique, ne signale, sauf la mortalité et la contagion, aucun fait qui puisse servir à la pathologie[173]. Mais il ne faut pas oublier qu’il n’était pas contemporain de l’épidémie, et qu’il a eu à se plaindre, comme tant d’autres, du manque de traditions techniques. Nous lui emprunterons plus tard d’autres observations que la médecine peut s’approprier avec fruit. Dans le récit dont je parle, il dépeint énergiquement l’affreuse situation des villes luttant contre la mort. Il glorifie, dans un chaleureux langage, la belle conduite de ses coreligionnaires qui prodiguèrent leurs soins aux malades, sans penser à leur propre vie dont ils avaient fait d’avance le noble sacrifice. Ce tableau, si vivement coloré, n’a pas la moindre teinte médicale.

Saint Cyprien, qui a écrit dans le foyer même de l’épidémie, était mieux placé pour en retracer l’image. Il n’eût tenu qu’à lui de nous conserver une description qui eût été le digne pendant de celle de Thucydide.

Mais l’illustre évêque de Carthage qui devait, cinq ans après, couronner par le martyre sa vie de dévouement et d’abnégation, rapportait tout à Dieu, et toujours soucieux de la destinée des âmes dont on lui avait confié la charge, il ne voyait dans les tortures corporelles qu’il contemplait sans pâlir (lues horribilis et feralis), qu’une épreuve utile au salut. Pour relever le courage et enflammer le zèle de ses frères moissonnés par la faux implacable, il composa cette éloquente homélie De mortalitate, dont j’abrége l’éloge en disant que saint Augustin l’admirait sans réserve[174].

C’est dans cet écrit que saint Cyprien a indiqué, en passant, quelques-uns des principaux symptômes de la maladie; mais, absorbé par des pensées plus hautes, il n’a pas même eu l’idée d’en compléter le signalement, et nous ne pouvons remplacer son silence que par des conjectures. Comme ce document est resté unique, nous sommes privés de tout moyen d’éclaircissement et de contrôle.

Voici cette brève description[175]: «L’invasion s’annonçait par un flux de ventre qui épuisait les forces. Les malades accusaient une chaleur intérieure intolérable. Bientôt se déclarait une angine douloureuse; des vomissements continuels s’accompagnaient de vives douleurs d’entrailles. Les yeux, injectés de sang, étaient étincelants. Chez un certain nombre de malades les pieds, ou d’autres parties envahies par la gangrène, se détachaient spontanément. Brisés par ces terribles assauts, les malheureux étaient en proie à un état de faiblesse qui rendait la marche chancelante. Les uns restaient privés de l’ouïe, d’autres avaient perdu la vue[176]

Ozanam n’a pas reproduit textuellement ce récit, et se contente de dire que «saint Cyprien donne une description semblable à celle de la maladie d’Athènes[177]

La vérité est qu’il y a de frappantes analogies entre la maladie du IIIe siècle et celle du temps de Périclès et de Marc-Aurèle. L’ardeur intérieure, la rougeur inflammatoire des yeux, les vomissements et les déjections alvines, les gangrènes partielles, la cécité résultant de la mortification des globes oculaires, la perte de l’ouïe causée par le sphacèle de l’appareil auditif: tous ces caractères sont communs aux deux maladies, et leur réunion représente un type morbide original. Mais il nous manque bien des signes pour affirmer l’identité absolue. On ne nous dit rien de l’état du pouls, de la température et de la coloration de la peau, des périodes de la maladie, de sa durée moyenne. Y avait-il une éruption? Le silence de l’auteur sur ce point capital implique-t-il la négative ou une omission involontaire? La conclusion, dans les deux cas, serait essentiellement différente. Il est évident que le récit de Cyprien, accepté dans sa lettre, nous laisse dans l’indécision. Je répète qu’il avait résumé à la hâte ce tableau symptomatique qui le détournait de sa pensée fixe; et ce qu’il a négligé de nous dire était peut-être ce que nous aurions le plus d’intérêt à savoir.

Toujours est-il que l’universalité reconnue de la maladie, sa résistance aux traitements, sa léthalité indomptable, ses caractères accentués et insolites, lui assurent le titre de grande épidémie. Comme la peste d’Athènes, elle se transmettait par tous les modes de contagion, par les vêtements, et même par le regard, au rapport de Cédrénus. Ce dernier préjugé, répandu chez les anciens, signifie, dans le langage de la doctrine moderne, que le contact immédiat des malades n’était pas nécessaire, et que le principe virulent, mêlé à l’air, était directement absorbé par les voies respiratoires. C’est le contagio distans de l’école allemande.

Tous les auteurs, unanimes sur le concours que la contagiosité a prêté au génie épidémique, sont même portés à amplifier son rôle. J’ai dit bien des fois que les grandes maladies populaires obéissent dans leur course irrésistible à leur propre ressort, et que les communications virulentes ne sont en réalité qu’une condition puissante, sans doute, mais auxiliaire et éventuelle, de leurs irradiations lointaines.

Quelle idée doit-on se faire, en dernière analyse, de la maladie dont je viens d’esquisser le tableau? Deux réponses se présentent.

Ou bien elle constitue une entité morbide nouvelle et sans précédent, et mérite une place à part dans le groupe nosologique des affections populaires. Ou bien, si l’on s’en rapporte à la description de Cyprien, en sous-entendant quelques symptômes, elle serait la troisième invasion bien connue de la peste antique. Le lecteur peut choisir entre ces deux hypothèses celle qui lui semblera la plus probable.

Je n’ai pas de répugnance pour la première; et c’est celle qu’il faudrait bien se déterminer à accueillir, si la découverte ultérieure de quelque texte ignoré venait révéler avec certitude le défaut complet d’éruption. La maladie du IIIe siècle serait, dès ce moment, nettement distincte de la maladie d’Athènes, qui était essentiellement éruptive.

Mais comme en l’absence de tout document certain, le rapprochement des deux images fait ressortir leur frappante ressemblance, la conclusion suivante réunirait peut-être le plus de suffrages, et je la propose, sous bénéfice d’inventaire.

La peste du siècle de Périclès, celle du temps de Marc-Aurèle, et celle qui inaugura le règne de Gallus, ne formeraient qu’une seule et même maladie qui, après avoir parcouru le monde à diverses époques, aurait fini par s’éteindre.

Cette opinion a été adoptée par M. Krauss, qui a voulu la consacrer en quelque sorte en donnant un nom spécial à la maladie ancienne, représentée par ses trois grandes invasions historiques[178].

Thucydide a indiqué l’Éthiopie comme point de départ de la peste qu’il a décrite. Schnurrer fait naître dans la même contrée la peste Antonine, et c’est aussi de l’Éthiopie que serait venue, au rapport de Cédrénus, l’épidémie du IIIe siècle[179].

En considération de cette communauté d’origine, M. Krauss propose d’appeler cette maladie: typhus éthiopique des anciens, ou fièvre éthiopique putride, ou mieux encore typhus pustuleux des anciens, en supposant que la maladie du temps de Gallus ait compté parmi ses principaux symptômes une éruption pustulo-ulcéreuse.

Que mon savant confrère me permette quelques objections.

Le mot typhus implique étymologiquement un état de stupeur et ne convient, en conséquence, qu’aux maladies qui présentent ce symptôme. Or, nous ne le trouvons dans aucune des descriptions de la maladie ancienne. Une vicieuse synonymie que l’usage consacre sans la justifier, adapte au vrai typhus, à la fièvre jaune, à la peste bubonique, les noms de typhus d’Europe, d’Amérique, d’Orient. Ne dirait-on pas une seule et même fièvre grave, distinguée selon les cas par sa provenance? L’incongruité nosologique de cette nomenclature s’aggraverait encore par l’addition inopportune d’une nouvelle espèce de typhus.

Il y a plus. Ce mot qui sous-entend l’intervention initiale d’une influence infectionnelle, est en défaut lorsqu’on l’applique aux épidémies qui retrouvent dans les milieux les plus disparates, les conditions de leur développement. Dans l’espèce, il serait d’autant plus déplacé qu’il semblerait donner gain de cause aux médecins pour qui la peste d’Athènes n’est encore que le typhus de l’encombrement. Opinion manifestement contraire aux faits, comme j’espère l’avoir précédemment démontré.

Désigner une épidémie cosmopolite d’après son point de départ, c’est faire supposer qu’elle s’élabore toujours dans ce foyer générateur pour s’élancer de là sur le reste du monde; ce qui n’est pas confirmé par l’histoire de ces fléaux voyageurs.

La dénomination que je repousse a enfin cet inconvénient qu’étant employée de tout temps dans la langue nosologique, pour représenter une entité morbide bien définie, elle semble indiquer une maladie vulgaire, ce qui en donne une fausse idée.

Puisque la nouveauté incontestable de cette affection réclame un néologisme, nous aurons, je crois, rempli toutes les exigences en l’inscrivant dans nos cadres, sous le nom de lœmos pustuleux, grande épidémie aujourd’hui éteinte après une existence plusieurs fois séculaire, pendant laquelle trois apparitions à longue échéance semblèrent annoncer la fin du monde[180].

Serait-ce à dater du IIIe siècle que ce fléau aurait déserté la pathologie? Impossible de répondre.

La lecture attentive des historiens qui se succèdent à cette époque, met de temps en temps, sous les yeux, la simple mention de quelques épidémies cruelles, renfermées dans l’enceinte de certaines villes ou, tout au moins, dans un rayon circonscrit. Quoique le silence absolu qu’on garde sur les symptômes laisse tout à deviner, on n’excède pas les limites des vraisemblances permises, en admettant que ces indications cachent plus d’un retour partiel de la grande épidémie, préludant ainsi graduellement à sa retraite définitive. Si quelque document nouveau exhumé des vieilles archives, venait confirmer cette présomption, je n’aurais rien à changer à l’opinion que j’ai exprimée. Nous savons en effet que le VIe siècle tient en réserve un autre fléau aussi terrible qui prendra la place vide, se perpétuera jusqu’à nous, et finira par resserrer le cercle de son action dans les bornes que les progrès de la science et de la civilisation semblent lui avoir assignées. Le lœmos pustuleux n’est plus dès lors qu’un souvenir historique et la vraie peste prend possession, à son tour, de la société humaine. Avant d’en entreprendre l’étude j’ai quelques mots à dire d’une épidémie charbonneuse, dont Eusèbe Pamphile nous a laissé une courte description[181].

Cette maladie observée l’an 302 de J.-C., sous l’empereur Maximien, régnait conjointement avec une pestilence sur laquelle le chroniqueur ne nous apprend rien qui puisse nous être utile, quoiqu’il lui ait consacré un long article et qu’il en ait parlé de visu.

Il paraît seulement qu’elle se compliqua d’une horrible disette, et Eusèbe voudrait bien pouvoir faire la part de la faim et de la peste dans ce désastre commun. Mais ce problème d’analyse clinique, qui était digne d’un épidémiste expérimenté, dépassait la mesure de sa compétence; et c’est précisément ce qui rend son silence plus regrettable encore. Comme il avait toute la fermeté qu’exige ce genre d’observation, s’il eût pensé à recueillir quelques-uns des traits les plus saillants de la maladie dont il était témoin, nous aurions essayé de suppléer à ses réticences et de recomposer, à l’aide des matériaux qu’il nous aurait transmis, une synthèse pathologique qui aurait trouvé sa place dans la biographie générale des épidémies.

Eusèbe s’est contenté de nous peindre le funèbre spectacle auquel il assistait. La mortalité fut énorme tant dans les villes que dans les campagnes. Le peuple était réduit à brouter l’herbe des champs. Des malheureux décharnés, semblables à des ombres, tombaient épuisés sur le sol, implorant un morceau de pain, et c’était leur dernier cri de détresse au moment d’expirer. Des cadavres nus restaient entassés plusieurs jours dans les rues et sur les places, et les chiens s’en disputaient les lambeaux[182]; ce qui donna l’idée de les tuer dans la crainte qu’ils ne devinssent enragés et ne s’en prissent aux vivants. Des familles entières furent enlevées en peu de temps, et Eusèbe voyait emporter de la même maison deux ou trois cadavres. La classe riche semblait n’avoir échappé aux horreurs de la faim que pour tomber victime de la maladie régnante, sous ses formes les plus aiguës et les plus rapides. C’est ainsi, dit le narrateur, que «la mort apparaissait armée de deux traits: la famine et la peste.»

Serions-nous ici en présence d’une nouvelle invasion du lœmos pustuleux, renfermé cette fois dans un cercle plus restreint? Nous n’aurions guère en faveur de cette hypothèse que la léthalité de la maladie et sa date assez rapprochée de celle du IIIe siècle. Ces reprises partielles sont un attribut des grandes épidémies.

Mais laissons ces conjectures sans vérification possible, et jetons un coup d’œil sur la maladie charbonneuse qui vint compléter cette trilogie de fléaux.

Voici le récit d’Eusèbe:

«Après un hiver remarquable par l’abondance et la durée insolite des pluies, survint une famine inattendue, à laquelle s’adjoignit bientôt une peste. Pour surcroît de malheur, régnait une autre maladie, consistant dans une plaie qu’on appelait anthrax (carbunculus), parce qu’elle semblait avoir été produite par le feu. Ce mal gagnant petit à petit tout le corps, mettait en grand danger ceux qui en étaient atteints. Il affectait de préférence les yeux, et priva de la vue un nombre infini de gens des deux sexes et de tout âge[183]

Plusieurs opinions peuvent être émises sur la nature de cette maladie.

Les défenseurs obstinés de l’antiquité de la petite vérole prétendent la reconnaître à cette éruption générale, disposée à se porter sur les yeux.

D’après eux, les anciens désignaient par le mot anthrax le bouton varioleux dans certaines conditions spéciales. J’ajourne pour le moment la réfutation de cette synonymie arbitraire. A mon avis, l’étymologie seule exclut le rapprochement.

Mais est-il certain qu’Eusèbe ait désigné une éruption générale? N’a-t-il pas plutôt voulu faire entendre qu’un premier charbon a été suivi de plusieurs autres sur diverses régions du corps; ce qui s’observe en effet dans bien des cas d’affection charbonneuse? Un médecin décrirait-il une variole confluente en disant qu’un bouton s’étend peu à peu sur toute la surface du tégument? On sait bien que le visage se couvre simultanément d’un grand nombre de pustules.

D’un autre côté, l’invasion des globes oculaires par les boutons varioliques et la cécité consécutive n’ont jamais atteint, sous les épidémies les plus malignes, la proportion signalée par Eusèbe.

Quelle que soit la nature de la maladie en question, je déclare pour ma part que, dans ma conviction, elle n’est pas la variole.

Quand on rapproche divers passages empruntés aux auteurs anciens, on s’assure qu’ils ont connu une maladie charbonneuse, désignée sous le nom d’anthrax ou de carbunculus, souvent observée à l’état sporadique, prenant, par intervalles, la forme et l’extension des épidémies. Cette maladie tenait même dans la pathologie de leur temps une plus grande place que celle qu’elle occupe dans la nôtre, et j’aurai à y revenir plus tard[184].

M. Littré, examinant rapidement cette question, fait remarquer qu’aujourd’hui même la science n’est pas définitivement fixée sur la distinction qui sépare le charbon malin de la pustule maligne. D’où il déduit a fortiori qu’il doit être très-difficile de porter un diagnostic rétrospectif sur les descriptions si incomplètes, disséminées dans les écrits des anciens[185].

Je conviens qu’au point de vue de ses caractères extérieurs, la lésion locale peut prêter à la confusion des deux maladies. Mais, outre que leur marche respective est loin d’être la même, l’étiologie initiale de la pustule maligne lui est exclusive. La pathologie actuelle, en dépit de quelques contradictions qui n’ont pas reçu la sanction de l’expérience, professe que cette maladie virulente n’est jamais spontanée chez l’homme, et provient toujours de l’inoculation directe ou médiate d’un principe morbide élaboré par certains mammifères atteints de fièvre charbonneuse. Elle n’est donc pas susceptible de prendre la forme épidémique, pas plus que la morve, qu’on peut lui comparer sous ce rapport.

Sans doute elle règne, comme endémiquement, dans quelques provinces françaises, telles que la Lorraine, la Franche-Comté et surtout la Bourgogne. On en voit même les cas se multiplier dans certains milieux, et à des époques déterminées de l’année, de manière à présenter l’aspect d’une petite épidémie. C’est ainsi qu’on l’observe souvent dans les bas quartiers de Chartres, et qu’elle y dépassa de beaucoup, en 1835, ses proportions ordinaires[186].

Mais il ne faut pas se laisser prendre à ces apparences. La pustule maligne ne se montre que dans des conditions d’insalubrité locale et sous l’influence de certaines constitutions atmosphériques qui provoquent et propagent chez les animaux les fièvres charbonneuses. Les sujets qu’elle affecte sont précisément ceux que leur profession expose au contact des débris organiques qui recèlent ces germes virulents. Tous les faits bien observés se rattachent, en dernière analyse, à cette cause originelle. On les constate en effet presque exclusivement chez les bouchers, les tanneurs, les corroyeurs, les mégissiers, les ouvriers de marchands de laine, les conducteurs de bestiaux, etc.

Personne n’ignore aussi que la pustule maligne s’établit avec une préférence significative sur les parties habituellement découvertes, c’est-à-dire directement exposées à l’accès du principe charbonneux: le visage, le cou, la poitrine, les avant-bras, le dos de la main. Quand elle se forme sur des régions protégées par les vêtements, comme dans de rares exemples, on finit toujours par en découvrir la raison dans quelque particularité de l’imprégnation. Mais la préférence si marquée de l’anthrax épidémique du IVe siècle pour le globe oculaire n’appartient pas à la pustule maligne. Cet organe n’est pas, en effet, le plus exposé à l’application immédiate du virus carbunculaire. Ce qu’on peut affirmer, c’est qu’il y a bien peu de borgnes, et encore moins d’aveugles, qui tiennent leur infirmité d’une pareille origine. Le siége assigné par Eusèbe à l’anthrax qu’il observait, suffirait donc, à mon sens, pour mettre hors de cause la pustule maligne[187].

On a pu remarquer, au surplus, que l’auteur ne fait allusion à aucune épizootie coexistante; ce qu’il n’aurait pas manqué de rappeler, à l’exemple des anciens, qui ont eu de nombreuses occasions de signaler ces associations morbides.

Il reste donc évident, pour moi, qu’Eusèbe a décrit l’anthrax malin épidémique; c’est-à-dire le charbon de cause interne dont Pline et Celse surtout ont parfaitement précisé les caractères[188].

Cette tumeur n’est que la détermination cutanée d’une affection fébrile qui se développe sous l’empire d’une constitution médicale appropriée et dont les cas se multiplient souvent dans certaines salles d’hôpital. La pustule maligne en diffère essentiellement dans ce sens qu’elle est primitivement locale, formée sur le point d’application du virus, et passible, au début, du traitement topique ou chirurgical. Elle est promptement suivie, si on la laisse marcher, d’un trouble général toujours très-grave et trop souvent mortel. Mais on peut l’éteindre sur place, et c’est encore un caractère qui la distingue nosologiquement de l’anthrax contre lequel Celse prescrivait toujours le traitement interne.

Au rapport de Pline, cet anthrax était de son temps spécialement endémique dans la Gaule narbonnaise, et il aurait été porté en Italie sous la censure de L. Paulus et de Q. Martius. Les consuls F. Rufus et Q. Lecanius Bassus en furent victimes[189]. L’auteur dit formellement que le mal se fixait sur les parties les plus cachées (occultissimis corporum partibus) et souvent sous la langue, ce qui exclut la pustule maligne[190]. Cette maladie, dont le symptôme dominant était un état soporeux, emportait les sujets en trois jours, ou même plus rapidement, quand la tumeur siégeait à l’estomac ou à l’arrière-gorge.

Les traits principaux énumérés par Pline s’adaptent parfaitement au charbon malin de nos jours. Pendant les chaleurs exceptionnelles de l’été de 1724, on observa à Montpellier des cas nombreux de cette fièvre gangréneuse. Ils se multiplièrent surtout dans le voisinage de cette ville et dans les villages situés sur nos côtes marécageuses, dont l’insalubrité constante exerça concurremment avec les ardeurs insolites de la saison une influence puissante sur le développement de cette épidémie[191]. Elle n’a plus paru depuis, dans notre région languedocienne, assez généralement accusée de réunir les conditions favorables à sa production. Le charbon malin s’y montre bien encore à l’état sporadique; mais il est incontestable qu’à cet égard les prédispositions populaires se sont heureusement modifiées, et que la pathologie a subi encore un de ces revirements qui s’offrent à notre étude, sous tant d’aspects divers. Les améliorations progressives de l’hygiène, qui ont si efficacement retenti sur la vie matérielle et notamment sur la bromatologie publique, ne sont certainement pas étrangères à ce changement. Les anciens, au contraire, étaient livrés sans défense à l’assaut de ces cruelles maladies; et ces épidémies, accidentelles et rares dans des temps plus rapprochés de nous, tenaient une grande place dans leur pratique et dans leurs écrits.

Celse, en traitant du charbon de cause interne, ne lui assigne pas de siége d’élection. Il se contente de dire que s’il attaque l’œsophage ou l’arrière-gorge, le malade peut mourir subitement suffoqué[192]. Mais il étudie aussi, dans un article spécial, le charbon des yeux qui devait être commun de son temps[193]. Supposez une épidémie, et cette particularité de localisation sur le globe oculaire lui donnera un cachet spécial qui l’assimilera à celle du IVe siècle.

Je me résume. L’anthrax, dont Eusèbe nous a conservé le souvenir, était une de ces affections gangréneuses auxquelles la forme qu’elles impriment aux altérations locales qui en dépendent, a valu le nom de charbon ou fièvre charbonneuse. L’épidémie observée par Fournier dans les premières années du siècle dernier, reproduit l’image de l’épidémie ancienne dans des proportions plus restreintes, et sauf quelques différences extérieures qui ne changent rien au mode morbide interne. Certes, si de nos jours, il est reconnu que les vices de l’alimentation réclament une grande part dans la production, l’extension et la gravité des fièvres charbonneuses, cette condition étiologique n’a pas manqué à la maladie d’Eusèbe. L’affreuse disette dont il décrit les effets, l’usage des produits les plus malsains auxquels la population se trouvait réduite pour tromper sa faim, étaient des avant-coureurs menaçants dont on aurait pu, en quelque sorte, prédire les suites. Et comme ce concours d’influences a été renforcé par l’intervention adjuvante d’une constitution pestilentielle, dont nous connaissons au moins l’irrésistible activité, l’explosion d’une maladie charbonneuse s’explique naturellement, toutes réserves faites pour le mode pathogénique essentiel dont il ne nous est jamais permis de pénétrer le secret tout entier.


CHAPITRE IV
DE LA GRANDE ÉPIDÉMIE DU VIe SIÈCLE (PESTE INGUINALE)

On admettait généralement, jusqu’à ces derniers temps, que la peste proprement dite avait fait sa première apparition au VIe siècle. Aucun document historique n’était venu démentir cette opinion. Les médecins spécialement versés dans la recherche des antiquités pathologiques concluaient dans le même sens, après s’être assurés du silence des textes. M. Hecker, poursuivant son système favori, n’hésitait pas à rattacher étiologiquement cette explosion au contact et au mélange désordonné des barbares de l’Asie avec les peuples de l’Europe. Leur fameuse irruption du Ve siècle aurait préparé, d’après lui, dans une longue et trop féconde incubation, l’horrible épidémie qui semblait faire présager l’anéantissement de la race humaine.

On affirmait donc que la maladie populaire qui éclata sous le règne de Justinien, et qui, de l’aveu de tous, n’est autre que la peste inguinale, avait forcé pour la première fois l’entrée de la pathologie et continuait le rôle de ces fléaux inconnus, dont les invasions plus ou moins distantes portent avec elles autant de surprise que de terreur.

Dans son éloquent plaidoyer en faveur de l’étiologie miasmatique qu’il n’a cessé de défendre, Pariset présente expressément la peste comme une maladie sans précédent, avec laquelle la médecine entrait en lutte. Il dévoile, avec ce charme de style et cette habileté de dialectique dont il possède le secret, la signification incomprise de ce désastre qui venait faire expier à l’Égypte, protégée autrefois par ses coutumes, le déplorable oubli de son antique hygiène[194].

Pariset, dont la plume obéissait à une prévention très-arrêtée, ne soulevait pas de contradiction lorsqu’il montrait ce pays exempt de peste à l’époque de la grande ferveur des embaumements. Cette immunité était un fait, et l’on n’en contestait que l’interprétation trop exclusive.

De nouvelles recherches ont changé la face de la question. Un texte ignoré, dont la publication ne remonte qu’à quelques années, établit que la peste avait existé bien avant l’ère chrétienne, dans la région où elle a conservé son endémicité originelle.

Cette rectification imprévue du préjugé général est due au savant cardinal Angelo Maï, qui a découvert à Rome, en 1831, un passage décisif de Rufus, d’Éphèse, enfoui dans un ouvrage inédit d’Oribase, médecin de l’empereur Julien[195].

Il n’est pas indifférent de noter que Rufus ne traitait pas précisément de la peste, mais des bubons, considérés par les anciens comme complication habituelle des fièvres de mauvais caractère: remarque importante, en ce qu’elle prouve que la formation de ces tumeurs glandulaires était autrefois bien plus fréquente que de nos jours, dans le cours de certaines pyrexies qui n’avaient, au fond, rien de commun avec la peste inguinale. D’où il suit qu’il faut y regarder de bien près avant d’attribuer à cette maladie les épidémies indiquées par les médecins de l’antiquité, sous le nom vague de lœmos ou pestilentia, lors même qu’elles compteraient les engorgements de l’aine parmi leurs symptômes.

Rufus commence par rappeler que le bubon qui s’élève au cou, aux aisselles et aux cuisses, sous l’influence provocatrice de causes très-variables, est avec ou sans fièvre. Quand la fièvre s’y joint, il s’accompagne de frissons; et s’il ne survient aucun accident, sa guérison est facile. Cela dit, il écrit les lignes suivantes dont je donne la traduction littérale:

«Les bubons appelés pestilentiels sont les plus dangereux et suivent une marche très-aiguë, surtout ceux qu’on observe en Lybie, en Égypte et en Syrie, et dont a fait mention Denys surnommé le Tortu. Dioscoride et Posidonius en ont longuement parlé, à propos surtout de la peste qui a régné de leur temps en Lybie. Ils disent que cette épidémie fut caractérisée par les symptômes suivants: fièvre violente, douleurs, tension de tout le corps, délire, éruption de bubons volumineux, durs, n’arrivant pas à suppuration, se développant non-seulement dans les lieux accoutumés, mais encore aux jarrets et aux coudes[196]

A cette description il n’est guère possible de méconnaître la peste de notre temps, celle qu’on observe encore dans les contrées où elle aurait déjà régné trois siècles avant l’ère actuelle. La peste ne saurait donc être rapportée à une étiologie moderne, et le brillant échafaudage de Pariset croule sur sa base.

Sans doute, la gravité et la concordance des témoignages contemporains, attestant la salubrité permanente de l’ancienne Égypte, portent à croire, comme on l’a dit, que les cas auxquels Rufus fait allusion étaient sporadiques, et que cette contrée était indemne de vraies épidémies de peste[197]. Il serait inconcevable, en effet, que Rufus, après avoir noté ses ravages en Lybie, eût gardé le silence sur ses invasions générales en Égypte, et on ne comprendrait pas davantage que l’histoire écrite dans les chroniques ou gravée sur les monuments n’en eût pas conservé la mémoire.

Malgré mon penchant pour cette conjecture, si favorable à ma thèse, j’avoue que mon adhésion ne serait que conditionnelle. Si l’on accorde que la peste s’est montrée dans ce temps-là, en Égypte, sous forme sporadique, il est difficile d’admettre qu’elle n’ait jamais rompu la barrière fragile qui la séparait de l’épidémicité. Mais il n’en resterait pas moins ce fait désormais acquis, que la maladie qui doit exclusivement porter le nom de peste, quelles que fussent les limites de son extension, a existé bien antérieurement au VIe siècle, dans les lieux où on l’avait déclarée inconnue.

Comme on ne renonce pas sans résistance à une opinion longtemps caressée, dont on a poursuivi le triomphe au prix même de son repos, Pariset a formulé, avant d’avouer sa défaite, quelques objections qui, selon moi, font encore assez bonne figure dans ce débat. On dira qu’il avait un système à soutenir, et que son impartialité devient par cela même suspecte. Mais comme sa loyauté est inattaquable, et qu’il possédait à fond la question, il faut juger ses raisons sans parti pris et avec la déférence qu’il mérite. Je suis obligé à regret d’abréger ma citation dont je n’ai gardé que les traits essentiels.

«On parle d’épidémies de véritable peste, de peste à bubons et à charbons, lesquelles se sont montrées en Libye, en Syrie, en Égypte, trois siècles avant notre ère. C’est Oribase qui le dit sur la foi de Rufus. C’est Rufus qui le dit sur la foi de trois médecins, Dioscoride, Posidonius et Denys le Court. Où vivaient ces trois hommes? On l’ignore. Dans quel temps? Posidonius était contemporain de Dioscoride, puisqu’ils ont vu ensemble la peste de Libye. Et Dioscoride? Lequel? On en connaît quatre. Le plus ancien vivait 30 ans avant J.-C. Le second, 90 ans plus tard. Ne parlons pas des autres. Et Denys? Personne, si ce n’est Rufus, n’en a parlé. Je me trompe: c’est Hermippe de Smyrne qui en a parlé, dit-on, 280 ans avant J.-C..... Mais où sont les relations originales? On les a perdues. Malgré la juste défiance que doivent inspirer ces citations, je suppose que Rufus et Oribase ont cité fidèlement... Pour m’en tenir à ces pestes de la Libye qu’a mentionnées Rufus, quand je pense que ni Celse, ni Galien, l’élève de l’école d’Alexandrie, n’en ont point parlé; ni dix à douze médecins de premier ordre, entre autres, Dioclès, Praxagore, Sérapion, Soranus, élève lui aussi d’Alexandrie; quand je pense que le traducteur ou plutôt le copiste de ce dernier écrivain, Cœlius Aurelianus, a été, sur les bubons, sur les charbons, sur la peste, aussi muet que tous les autres, lui qui vivait dans le Ve siècle de notre ère et qui pratiquait la médecine à Sicca, dans le cœur même de la Numidie, je suis forcé d’en conclure que si pendant sept à huit siècles, des pestes ont paru, elles ont été si rares, si transitoires et si bornées qu’elles ont tout au plus attaché l’attention de deux ou trois observateurs; qu’elles n’ont point formé de véritables épidémies; qu’elles ont pu s’associer, comme autant d’épiphénomènes, à des maladies d’une tout autre nature, comme l’a vu Hippocrate, comme on le voit peut-être encore aujourd’hui à Erzéroum et sur les bords du Danube, et qu’enfin n’ayant point laissé de traces dans le souvenir des hommes, elles étaient complétement oubliées, lorsque parut sous Justinien, la grande peste de 542, que les médecins de Constantinople prirent pour une maladie toute nouvelle[198]

Quel que soit le jugement qu’on porte sur la question d’érudition discutée par Pariset, il me semble qu’on peut être d’accord avec lui sur la conclusion qu’il en tire. Le défaut de relations originales, le silence unanime de tant de médecins éminents si bien placés pour étudier une affection telle que la peste, et si compétents pour en parler savamment, démontrent en effet, que les épidémies de ce nom, observées huit à neuf siècles avant la mémorable explosion qui a dépeuplé le monde, ont été si distantes, si restreintes, si fugitives, qu’elles ont à peine été remarquées par quelques praticiens et qu’elles n’ont été sommairement indiquées que par un très-petit nombre d’écrivains, qui ne leur ont pas donné l’importance qu’on leur prête. Je laisse de côté les pseudo-pestes qui se sont certainement glissées parmi les pestes légitimes, à la faveur de l’homonymie trompeuse usitée à cette époque; ma conviction bien réfléchie est que la pathologie moderne a subi, sous ce rapport, de profondes mutations. Les bubons ne sont si souvent mentionnés par les anciens soit à l’état sporadique, soit comme expression particulière d’une constitution médicale, que parce qu’ils étaient d’observation commune, et traduisaient des prédispositions populaires dont la marche du temps a effacé ou tout au moins bien amoindri les effets. Mais les engorgements inguinaux ou parotidiens ne s’associaient si fréquemment aux pyrexies graves qu’à titre d’épiphénomènes qui ne préjugeaient rien sur leur nature foncièrement pestilentielle. La lecture des vieux maîtres met à tout moment, sous nos yeux, des observations de ce genre. Toujours est-il que les pestes anciennes, pour ne parler que de celles qui ont droit à cette désignation, avaient été oubliées, et que la tradition en était perdue lorsque éclata la grande épidémie qui sema partout la stupeur et l’épouvante par la nouveauté de ses caractères et la rapidité de ses coups. Jamais on n’avait vu pareille destruction d’hommes, et l’hydre devait dévorer la terre pendant plus d’un demi-siècle. C’est alors que le nom de peste (pessimum?) jusque-là sans signification déterminée, fut consacré, d’un commun accord, à cette étrange maladie, comme pour faire entendre qu’elle méritait le premier rang parmi les plus malignes. Alors aussi le latin, cette langue des savants et des médecins, s’appropria tous ces néologismes de lues inguinaria, morbus inguinarius, clades inguinaria, pestis bubonica et autres synonymes rappelant le principal symptôme.

«C’est un volcan, a dit Pariset, qui, allumé du temps de Justinien, jette continuellement des étincelles et menace de faire explosion[199].» Il y aurait peu à changer à ces lignes écrites avant la révélation de Rufus.

On pourrait dire, en suivant la similitude, que les matières en ignition qui bouillonnaient, de temps immémorial, dans ce cratère, se frayaient, par intervalle, une issue, sans se porter au loin. Mais tout à coup sans cause appréciable, l’éruption éclate avec une fureur inouïe; la lave longtemps comprimée, renverse ses anciennes digues et se précipite, comme un torrent, sur le monde, entraînant, dans son cours, des générations entières.

Telle est l’image qui représente l’effroyable cataclysme du VIe siècle.

Si donc la peste ne peut plus être considérée historiquement comme une maladie nouvelle, il reste toujours vrai qu’elle était ignorée de l’Europe avant ce formidable débordement; qu’elle ne s’est imposée sérieusement à l’étude des médecins qu’à partir de cette époque; et que c’est alors seulement qu’elle a inauguré la série de ses invasions intermittentes. Une fois déchaînée hors de sa retraite, elle a désolé l’Europe sans trêve ni merci. Du XIe au XVe siècle, elle s’y montre trente-deux fois, et chacune de ses reprises se prolonge, en moyenne, pendant douze années. Londres et Paris, ces grandes agglomérations, vouées à tous les maux, dans l’enfance de l’hygiène publique, étaient périodiquement condamnés à ses étreintes. Sydenham, qui vivait au XVIIe siècle, rendait grâce à Dieu de ce que la métropole de l’Angleterre ne subissait que tous les trente ou quarante ans l’assaut d’une peste meurtrière[200].

Pour tous ces motifs, je devais donner chronologiquement à la peste la place qui lui appartient dans la succession des grandes maladies populaires dont ces pages reproduisent le tableau.

Il y a aujourd’hui treize cent vingt-six ans qu’elle mit hardiment le pied sur son vaste domaine, et c’est alors que la science vit se dresser devant elle ce problème sans cesse renaissant.

La détermination du mode de propagation de la peste qui représente un grand intérêt social, a longtemps passionné les esprits, et nos Académies ont pris à certains jours l’aspect tumultueux des assemblées politiques.

Cet interminable débat semble arrivé enfin à une période d’apaisement qui permet d’espérer un accord définitif. Si la solution impatiemment attendue a été trop longtemps ajournée, c’est qu’on s’obstinait à la poursuivre en dépit des principes qui régissent la matière, et avec l’intention de plier les faits à des théories préconçues. N’est-il pas curieux, pour ne pas dire plus, de voir la contagiosité de la peste attaquée avec violence en plein XIXe siècle, comme une superstition d’un autre âge? Heureusement la raison a sanctionné le dernier mot de l’expérience, et il ne reste que le regret de tant d’agitation stérile. Le rapport de M. Prus à l’Académie de médecine, malgré quelques impropriétés de langage que je ne suis pas le premier à lui reprocher, attestera les préoccupations d’une société qui prétend rester en état de légitime défense et ferme l’oreille aux utopies qui voudraient la détourner de son but.

La transmissibilité, véhémentement soupçonnée avant d’avoir conquis la certitude d’un axiome, impliquait logiquement une prophylaxie toujours en éveil, et prête à prévenir ou arrêter des importations menaçantes. Tel fut le motif de l’érection tardive des lazarets, destinés à séquestrer les germes virulents; épreuve déjà faite, sur une grande échelle, pendant les croisades, contre les envahissements de la lèpre.

Félicitons-nous hautement que l’anathème imprudent du paradoxe n’ait pu prévaloir contre cette précieuse égide de la santé publique. La révision des anciens règlements n’a servi qu’à confirmer, encore une fois, l’absolue nécessité d’en maintenir le principe. Tout le monde, à peu près, s’accorde pour reconnaître que la civilisation aurait reculé jusqu’à la barbarie, si, sous prétexte de progrès, elle avait renié ce qu’on appelait avec mépris les vieilles idoles. Ce n’est pas sur le coup de dé d’une hypothèse qu’on peut jouer la vie des hommes. Salus populi suprema lex!

On n’oubliera pas de longtemps l’importation de la fièvre jaune à Saint-Nazaire. Ce fait qui a parlé si haut, a amené bien des conversions doctrinales et pratiques. Éclairés enfin par cette lueur sinistre, les adversaires radicaux de nos institutions sanitaires paraissent avoir compris qu’il serait par trop téméraire de courir les aventures, et qu’un système de protection, fût-il même imparfait, est préférable à la béate expectation du fatalisme[201].

Ces grandes questions que je devais indiquer parce qu’elles se lient à l’histoire de la peste, ne sont pas heureusement comprises dans mon programme. Aussi bien, arriverais-je trop tard, après tant de travaux, de plaidoyers, de discussions qui ont enfin rendu à la vérité le terrain qu’elle avait perdu, et sur lequel, il faut l’espérer, elle restera désormais inébranlable.

Je n’ai point à écrire une monographie de la maladie inguinale qui serait, après tant d’autres, une redite inutile. Ma tâche se borne à dégager des traditions du passé le type morbide original qui a surgi au VIe siècle, et dont les reproductions fidèles, sauf les variations secondaires, se sont perpétuées jusqu’à nous.

Parmi les nombreux chroniqueurs qui ont été témoins de cet événement et nous racontent ce qu’ils ont vu, il en est trois qui se distinguent par l’importance des documents qu’ils nous ont laissés.

Le signalement, trop sommaire, tracé par Agathias, réunit les traits principaux du modèle[202]. Il faut savoir seulement qu’il n’a pas décrit la première invasion de Constantinople, mais celle qui eut lieu quinze ans après (558), et qui ne fut, pour mieux dire, qu’une recrudescence; car l’auteur remarque expressément que la maladie n’avait jamais complétement disparu, et que le feu n’avait pas cessé de couver sous la cendre.

C’est probablement par inadvertance, qu’il rapporte à la cinquième année du règne de Justinien, la première explosion qui appartient à la quinzième. Il est bon d’en être prévenu pour éviter certaines confusions[203].

Evagre a dépeint le fléau dans toute son horreur tel qu’il l’avait vu à Antioche pour la quatrième fois depuis sa venue. Dans son jeune âge, alors qu’il allait encore à l’école, comme il nous l’apprend lui-même, il en avait été atteint et avait eu des bubons aux aines. Devenu homme, il fut plus cruellement frappé encore dans ses affections les plus chères. Chacun des retours de la maladie, astreints, s’il faut l’en croire, à des échéances périodiques, infligea à son cœur de nouveaux déchirements. Il perdit d’abord plusieurs de ses enfants que leur mère ne tarda pas à suivre dans la tombe. A une autre époque, la mort s’acharna sur ses parents. Enfin quand il écrivait, à cinquante-huit ans, le récit de la quatrième invasion d’Antioche, dont il avait été témoin deux ans auparavant, il pleurait encore sa fille et son neveu que l’inexorable contagion lui avait ravis: nouvel et douloureux exemple de ces prédispositions fatales qui semblent condamner les membres d’une même famille à inscrire leurs noms dans l’obituaire des épidémies[204].

La relation de Procope l’emporte de beaucoup sur celles d’Agathias et d’Evagre, par son étendue et la multiplicité des détails qu’elle renferme. On y trouve de plus une précision technique, qui n’appartient qu’aux hommes du métier, ou qui révèle au moins un rare instinct d’observation, capable de suppléer, dans une certaine mesure, au défaut de connaissances spéciales. Mon choix ne pouvait être douteux, et j’ai traduit ce récit sans retranchement, pour qu’on pût le mettre en regard de celui de Thucydide. Le rapprochement de ces deux grandes peintures historiques, faites à onze siècles de distance, offre au moraliste non moins qu’au médecin, un intéressant sujet d’études[205].

«..... Vers le même temps, dit Procope (542), éclata une épidémie qui consuma presque tout le genre humain. Il peut se faire que des esprits subtils s’avisent d’en rapporter l’origine à quelque influence occulte provenant du ciel. Ceux qui ont la prétention d’être familiers avec ces problèmes se livrent souvent à de grands flux de paroles pour démontrer l’intervention de certaines causes qui dépassent la portée de l’intelligence; et en énonçant des théories puisées dans leur imagination bien plus que dans l’observation de la nature, ils savent bien que tout ce verbiage est sans valeur. Mais ils sont satisfaits s’ils ont pu en imposer à quelques interlocuteurs crédules. Quant à moi, il me paraît impossible d’attribuer cette maladie à une autre cause qu’à Dieu lui-même. Car elle ne sévit ni dans une partie limitée de la terre, ni sur une seule race d’hommes, ni dans un temps déterminé de l’année, ce qui aurait pu insinuer, sur sa génération, quelques conjectures plus ou moins spécieuses ou probables. Elle parcourut le monde entier, frappant cruellement les peuples les plus divers, n’épargnant ni sexe ni âge. Les différences d’habitation, de régime, de tempérament, de profession, ou de toute autre nature, ne l’arrêtaient point. Ceux-ci étaient atteints en été, ceux-là pendant l’hiver ou dans les autres saisons. Que le philosophe disserte gravement, que le météorologiste prononce, chacun suivant son point de vue! Mon but à moi est de faire connaître le lieu de naissance et les caractères particuliers de cette épidémie.

»Elle commença par la ville de Péluse en Egypte, d’où elle s’étendit suivant un double courant, d’une part, sur Alexandrie et le reste de l’Egypte; de l’autre, sur la Palestine qui touche à l’Egypte. Après quoi elle envahit l’univers, marchant toujours par intervalles réguliers de temps et de lieux. Elle semblait, en effet, obéir à une loi prescrite d’avance, et s’arrêtait dans chacune de ses stations un nombre fixe de jours, respectant, chemin faisant, les populations intermédiaires, et se propageant dans toutes les directions jusqu’aux extrémités du monde, comme si elle craignait d’oublier, sur son passage, le moindre coin de terre. Pas d’île, pas de caverne, pas de sommité habitée par l’homme, qu’elle ne visitât. Si elle dépassait quelque lieu sans y toucher ou en se contentant de l’effleurer, elle y revenait bientôt, dédaignant cette fois les populations voisines qu’elle avait déjà ravagées; et elle ne se retirait qu’après avoir prélevé, dans cette étape, un tribut de victimes proportionné à celui qu’elle avait imposé antérieurement aux localités ambiantes. Elle débutait toujours par les côtes maritimes, et s’avançait de là progressivement dans l’intérieur des terres. Au printemps de la seconde année (543), elle s’introduisit à Constantinople où je me trouvais par aventure. Voici comment elle s’annonçait:

»Plusieurs croyaient voir des esprits, ayant revêtu la forme humaine. Il leur semblait alors que l’individu qui se dressait devant eux les frappait à certains endroits du corps. Ces apparitions étaient le signe du début de la maladie. Tourmentés par ces visions, les malheureux imploraient, pour s’en délivrer, l’assistance des saints et recouraient à toutes sortes d’expiations. Mais tout cela était en pure perte, puisque la plupart rendaient l’âme dans les églises mêmes où ils s’étaient réfugiés. On en vit aussi qui s’enfermaient dans leur chambre, refusant de répondre à la voix de leurs amis; et quoiqu’on les menaçât du dehors en heurtant leur porte, ils feignaient de ne rien entendre, dans la crainte d’avoir affaire à un spectre.

»L’invasion de la maladie n’avait pas lieu chez tous de cette manière. Quelques-uns ne voyaient ces apparitions qu’en rêve, et ne croyaient pas moins ouïr une voix qui leur annonçait leur inscription sur la liste de ceux qui devaient mourir. Le plus grand nombre n’étaient obsédés ni pendant la veille ni pendant le sommeil, de ces apparitions ou prédictions sinistres. La fièvre les prenait tout à coup, les uns au moment de leur réveil, les autres à la promenade, plusieurs au milieu de leurs occupations habituelles. Leur corps ne changeait pas de couleur, et leur température n’était pas celle de l’état fébrile. On n’apercevait aucun indice d’inflammation. Du matin au soir, la fièvre était si légère qu’elle ne faisait pressentir rien de grave soit au malade, soit au médecin qui tâtait le pouls. Aucun de ceux qui présentaient ces symptômes ne paraissait en danger de mort. Mais, dès le premier jour, chez les uns, le lendemain, chez d’autres, ou quelques jours après, chez plusieurs, on voyait naître et s’élever un bubon, non-seulement à la région inférieure de l’abdomen qu’on appelle les aines, mais encore dans le creux des aisselles; parfois derrière les oreilles ou sur les cuisses.

»Les caractères principaux de l’invasion étaient à peu près chez tous, ceux que je viens d’indiquer. Pour le reste, je ne puis rien préciser, soit que les variations qui survenaient tinssent au tempérament des sujets, soit que l’Auteur suprême de la maladie lui imprimât, par un acte exprès de sa volonté, ces modifications accidentelles. Les uns plongés dans un profond assoupissement, d’autres en proie à un délire furieux présentaient les divers symptômes observés en pareil cas. Ceux qui étaient assoupis restaient dans cet état, comme ayant perdu le souvenir des choses de la vie ordinaire. S’ils avaient auprès d’eux quelqu’un pour les soigner, ils prenaient de temps en temps les aliments qu’on leur offrait. S’ils étaient abandonnés, ils ne tardaient pas à mourir d’inanition. Les délirants privés de sommeil et sans cesse poursuivis par leurs hallucinations, se figuraient voir devant eux des hommes prêts à les tuer, et ils prenaient la fuite en poussant d’horribles hurlements. Les individus qui étaient attachés à leur service, se trouvaient dans une situation des plus pénibles, et n’inspiraient pas moins de pitié. Ce n’est pas qu’ils fussent plus exposés à contracter la maladie dans l’intimité de ces rapports; car ni médecin, ni toute autre personne ne la gagnèrent par le contact. Ceux même qui lavaient et ensevelissaient les morts, restaient contre toute attente sains et saufs pendant leur besogne. Plusieurs d’entre eux, atteints dans un autre moment sans motif apparent, mouraient subitement. On ne plaignait donc les serviteurs des malades que pour la fatigue écrasante qu’ils subissaient. Sans cesse occupés à replacer dans leur lit ceux qui se roulaient par terre, ils devaient aussi arrêter et contenir de vive force ceux qui cherchaient à se précipiter par les fenêtres. D’autres, voyant de l’eau, couraient s’y jeter, non pour calmer leur soif, puisqu’il y en eut qui se plongèrent dans la mer, mais parce qu’ils n’étaient pas maîtres de leur raison. Il fallait aussi lutter avec les malades pour leur faire prendre quelques aliments qu’ils n’acceptaient pas sans résistance. Il y en eut un grand nombre qui, faute de soins, moururent de faim ou de toute autre manière, hors de leur maison. Les bubons s’affaissaient chez certains malades qui n’avaient eu ni assoupissement ni délire, et ils succombaient dans des souffrances atroces. Il est probable qu’il en était de même pour les autres; mais ils ne manifestaient rien, parce que le trouble de leur esprit leur ôtait le sentiment de la douleur.

»Comme on ne comprenait rien à cette étrange maladie, certains médecins pensèrent que sa source secrète résidait dans les bubons, et ils prirent le parti de pratiquer l’ouverture des cadavres. La dissection des bubons mit à nu des charbons sous-jacents, dont la malignité amenait la mort soudainement ou après quelques jours. Il ne manqua pas de malades dont le corps entier se couvrit de taches noires de la dimension d’une lentille. Ces malheureux ne vivaient pas même un jour, et expiraient tous dans une heure. D’autres, en assez grand nombre, mouraient tout à coup en vomissant du sang. Ce que je puis affirmer, c’est que les plus savants médecins avaient condamné bien des malades qui furent bientôt sauvés contre toute espérance. A l’inverse, on en vit succomber beaucoup au moment même où on leur promettait la guérison. C’est que les causes de la maladie dépassaient les bornes de la raison humaine, et l’événement trompait toujours les prévisions les plus naturelles. Le bain qui avait été utile aux uns était nuisible aux autres. Parmi ceux qui étaient abandonnés et restaient sans secours, un grand nombre perdaient la vie; mais beaucoup aussi se tiraient d’affaire contre toute probabilité. Quant au traitement essayé, les effets en étaient très-variables suivant les sujets. En somme, on n’avait découvert aucun moyen efficace, soit pour prévenir à temps l’invasion de la maladie, soit pour en conjurer la terminaison funeste quand elle s’était déclarée. On ne savait en effet ni pourquoi l’on tombait malade, ni pourquoi l’on guérissait.

»Les femmes enceintes qui étaient attaquées étaient inévitablement vouées à la mort. Les unes succombaient en avortant; d’autres, arrivées au terme de la gestation, mouraient aussitôt en accouchant, de même que leurs enfants. On n’en compta, dit-on, que trois qui survécurent, après s’être délivrées de fœtus morts dans leur sein. On n’en cite qu’une seule dont le nouveau-né continua à vivre, quoique sa mère eût rendu l’âme en le mettant au monde.

»Ceux dont le bubon prenait le plus d’accroissement et mûrissait en suppurant, réchappèrent pour la plupart, sans doute parce que la propriété maligne du charbon déjà bien affaiblie avait été annihilée. L’expérience avait prouvé que ce phénomène était un présage presque assuré du retour de la santé. Ceux, au contraire, dont la tumeur ne changeait pas d’aspect depuis son éruption, étaient frappés des accidents redoutables que j’ai signalés. On en voyait chez qui les cuisses se desséchaient; ce qui empêchait la tumeur, quoique bien développée, d’entrer en suppuration. Quelques-uns se guérirent au prix d’une infirmité de la langue, qui les réduisit pendant tout le reste de leur vie à bégayer ou à n’articuler que des paroles confuses et inintelligibles.

»L’épidémie de Constantinople dura quatre mois, et pendant trois mois elle sévit avec violence. Au commencement, on comptait quelques décès de plus qu’à l’ordinaire. Mais avec les progrès de la maladie, le chiffre des morts s’accrut chaque jour jusqu’à cinq mille, pour s’élever enfin à dix mille et même davantage. Dans le principe, chaque famille enterrait les siens; les cadavres étaient jetés furtivement ou de force dans des cercueils destinés à d’autres. Bientôt, au milieu de la confusion générale, le désordre se mit partout. Les domestiques restèrent sans maîtres, et les citoyens les plus opulents ne trouvèrent plus de serviteurs, soit qu’ils fussent malades ou qu’ils eussent été emportés. Un grand nombre de maisons étaient presque désertes, et les corps restaient plusieurs jours sans sépulture, faute de gens qu’on pût employer à cet office.

»Touché comme il devait l’être de tant de malheurs, l’empereur donna des soldats et de l’argent à Théodore qui fut chargé de veiller à tous les intérêts. Ce magistrat remplissait les fonctions de référendaire, pour employer l’expression usitée chez les Latins, c’est-à-dire qu’il présentait au souverain les placets qu’on lui adressait, et annonçait la décision dans sa réponse. Les survivants dans les maisons qui n’avaient pas perdu tous leurs habitants, étaient tenus de mettre leurs voisins au tombeau. Grâce à la munificence du prince et à l’aide de ses propres deniers, Théodore faisait procéder à l’inhumation des pauvres. Lorsque les sépulcres et les cercueils antérieurement construits furent gorgés de cadavres, et que la mort eut moissonné les ouvriers employés à creuser les terrains attenant à la ville pour y entasser les corps pêle-mêle, les nouveaux fossoyeurs, excédés par le nombre croissant des décès, eurent l’idée de monter sur les tours qui flanquaient le mur d’enceinte, d’en enlever la toiture et d’y jeter les morts au hasard. Quand toutes ces tours furent comblées, on les couvrit de nouveau; mais les exhalaisons infectes qui s’en dégageaient, surtout lorsque certains vents soufflaient du côté de la ville, devenaient de jour en jour plus intolérables.

»On avait renoncé aux règlements et aux cérémonies ordinaires des funérailles. Les morts étaient portés sans cortége ni chants religieux, et on se contentait de les déposer sur la plage. Quand il y en avait un certain nombre, on les entassait dans des bateaux qu’on laissait flotter à l’aventure vers la pleine mer.

»Les citoyens, antérieurement désunis par leurs dissensions politiques, abjurèrent leur vieille haine, pour concourir en commun aux nécessités des enterrements et donner la sépulture aux corps de leurs anciens ennemis.

»Ce n’est pas tout encore. Les hommes livrés à tous les débordements de la débauche et de la volupté et qui se complaisaient dans cette vie coupable, parurent y renoncer et s’adonnèrent avec ferveur aux pratiques du culte. Non pas qu’ils eussent été éclairés sur la honte de leur inconduite et qu’ils eussent senti naître dans leur âme l’amour du bien; car les malheureux qui sont rivés au vice, par leur nature perverse ou une longue habitude, ne peuvent subir une conversion aussi complète que lorsqu’ils ont été touchés par la grâce spéciale de Dieu. Mais ils étaient terrifiés à la vue de tant de désastres; et, croyant la mort suspendue sur leur tête, ils se voyaient contraints à réformer leur manière de vivre. Dès qu’ils furent délivrés de toute crainte, comptant être désormais hors de danger par la retraite définitive du fléau, ils se livrèrent avec une ardeur nouvelle à leurs criminelles passions, et se surpassèrent eux-mêmes par l’excès de leur turpitude et de leurs méfaits. Si bien qu’on pourrait dire avec vérité que cette peste, soit par l’effet du hasard, soit peut-être par une sorte de dessein prémédité, avait laissé les méchants pires qu’ils n’étaient auparavant; ce qui ne devint que trop clair par la suite.

»Pendant tout ce temps, la grande place de Constantinople était à peu près déserte. Tous ceux qui étaient bien portants restaient chez eux pour soigner les malades ou pleurer leurs pertes. Si l’on rencontrait quelqu’un dans les rues, c’était un porteur de cadavres. Tout commerce était interrompu. Les artisans n’exerçaient plus leur métier; l’ouvrage inachevé leur était tombé des mains. Aussi cette cité où tout affluait naguère à profusion, se vit-elle réduite à une horrible famine dont la population souffrit au delà de ce qu’on peut imaginer. On ne se procurait qu’avec la plus grande difficulté, et par une faveur inespérée, un morceau de pain ou tout autre aliment, en quantité à peine suffisante. D’où il advint que, chez quelques malades délaissés, le manque de nourriture avança l’heure de la mort. J’ajoute, en terminant, qu’on ne voyait personne portant la chlamyde, principalement pendant la durée de la maladie de l’empereur (car il eut aussi un bubon). Tous les habitants de cette ville si brillante de la pompe impériale, se tenaient renfermés dans leurs maisons vêtus comme de simples citoyens. Ce que je viens de dire de l’épidémie de Constantinople, s’applique à celle qui dévasta le reste de l’empire romain. Elle envahit aussi la Perse et toutes les autres nations barbares.»

Quand on compare ce long récit à celui de Thucydide, ce qui frappe tout d’abord, à la première lecture, abstraction faite de toute préoccupation médicale, ce sont les traits communs du tableau qui représente l’effet moral de l’épidémie. Les deux relations semblent calquées l’une sur l’autre.

C’est que l’histoire qu’elles racontent est de tous les temps et de tous les lieux, l’histoire de l’humanité, qui se débat contre un ennemi invisible dont les coups frappent au hasard. Au milieu de ces orgies de la mort, la pensée du salut absorbe tout autre sentiment. Dominée par l’instinct de la conservation, l’âme étale sans pudeur, sa lâcheté, son égoïsme, ses superstitions. Les liens sociaux se brisent; les affections du cœur s’éteignent. La couche des malades est désertée; on fuit avec horreur cet air empesté et ces contacts mortels. Les cadavres abandonnés sans sépulture attisent par leurs exhalaisons putrides le foyer virulent. Le désordre moral bouleverse toutes les conditions ordinaires de l’existence. Les passions n’ont plus de frein; la voix de l’autorité est méconnue; les rouages de la civilisation s’arrêtent.

Tel fut le lamentable spectacle que présentèrent, Athènes cinq cents ans avant J.-C., Rome sous Marc-Aurèle, Constantinople au VIe siècle, Florence au XIVe, etc.

Il est vrai que dans ces pages lugubres, pleines de hontes et de misères, on voit surgir, par contraste, quelques images consolantes; le dévouement de certaines âmes d’élite s’élève jusqu’à l’héroïsme. Mais ces rares exceptions ne font que mieux ressortir le dérèglement général, et l’oubli de tout ce que les hommes ont de plus cher et de plus sacré.

Disons-le hautement à la louange du présent. Ces douloureuses scènes n’ont pas frappé nos yeux dans ces temps de malheurs dont notre siècle a vu le commencement sans en prévoir encore la fin. Nos villes, décimées par le choléra, ont fait bonne contenance. Jetons un voile sur les égarements de l’ignorance qui n’ont pas survécu à la première impression de terreur, et reconnaissons que personne n’a déserté le poste de l’honneur. En face du péril commun, les liens de la famille et de l’amitié se sont resserrés. L’abnégation et le dévouement n’ont pas reculé devant le sacrifice même de la vie. La philanthropie, sous le nom chrétien de charité, a veillé jour et nuit au chevet des mourants. La science, aux prises avec un mystère impénétrable, ne s’est pas laissé troubler, et a prodigué ses secours et ses encouragements. La prévoyance tutélaire de l’administration est restée à la hauteur de tous ses devoirs. Des hôpitaux vastes et salubres ont été organisés. L’ordre le plus parfait a présidé aux inhumations. L’approvisionnement des subsistances a conjuré l’horrible famine, cortége inévitable des épidémies, aux jours néfastes. A la vue d’un pareil tableau, est-il permis de méconnaître l’amélioration des mœurs publiques, et notre époque, si décriée, ne mérite-t-elle pas, sur ce point, qu’on lui rende pleine justice?

On peut objecter que les épreuves infligées autrefois aux populations ont dépassé de beaucoup la mesure de celles de notre temps. On vit en un jour périr à Constantinople plus de dix mille personnes pendant la peste du VIe siècle. Le nombre des décès, produits à Paris, dans l’espace de neuf mois, par la peste noire de 1348, fut évalué par la Chronique des Pères Carmes de Reims, à quatre-vingt mille, sur une population qui s’élevait à peine au sixième de son chiffre actuel.

Le nécrologe général du choléra est loin d’être aussi chargé. L’invasion de 1832, qui dura six mois, n’enleva à Paris que dix-neuf mille victimes environ.

J’avoue aussi que sa contagiosité, qui est pour moi un des faits les plus certains de notre science, n’a pas cette activité d’expansion et cette énergie de virulence, qui redoublaient la gravité des pestes anciennes et rendaient si dangereuse la simple approche des malades.

Mais si l’on veut bien se reporter au souvenir des premières irruptions du fléau indien, alors que nous n’avions pas eu, en quelque sorte, le temps de nous blaser sur son imminence constante et ses reprises périodiques, on conviendra que le tribut qu’il n’a cessé de prélever, parmi nous, depuis son arrivée, a été assez lourd pour que je n’aie rien à rabattre de l’hommage que je rends à notre civilisation.

Je ne pousserai pas plus loin ces considérations qui ouvrent un vaste champ aux méditations de la philosophie, et j’aborde le commentaire nosologique du récit de Procope. Je vais étudier la maladie qu’il a décrite, en complétant ses renseignements par ceux que nous donnent d’autres chroniques. Je comparerai ensuite cette peste avec la maladie d’Athènes pour en établir le diagnostic différentiel.

Le développement que Procope a donné à sa relation et sa description minutieuse des symptômes, confirment la remarque que j’ai déjà faite. Il suffit de parcourir ses œuvres pour se convaincre de sa prédilection pour la médecine. Toutes les fois qu’un fait de cet ordre se présente sous sa plume, il s’y arrête avec complaisance, et l’interprète conformément aux théories de son temps. On découvre, en maint endroit de ses écrits, des observations pleines d’intérêt, relatives à des cas chirurgicaux. Il insiste en connaisseur sur les blessures par armes de guerre. Il en précise anatomiquement le siége, et en pose le pronostic. Il apprécie l’indication de tel ou tel procédé opératoire adapté à l’extraction de certains projectiles. On voit qu’il manie avec aisance la langue technique de l’époque. Rien ne prouve, quoi qu’on en ait dit, qu’il ait pratiqué la médecine; mais je ne mets pas en doute qu’avant d’entrer dans la carrière où il s’est fait un nom, l’historien du règne de Justinien n’ait obéi à un penchant naturel pour un genre d’études qu’il se réservait d’appliquer à ses travaux futurs.

Les effets de la peste sur les femmes grosses ou en couches, l’action si variable des bains, le caractère insidieux de la fièvre échappant à l’exploration du pouls, le contraste entre la bénignité apparente de certains symptômes et la gravité réelle du pronostic, forment autant d’observations dont on n’a pas besoin de signaler l’importance aux médecins.

Procope a reconnu le premier que la maturation graduelle et la suppuration des bubons, constituent un acte critique dont les tendances sont foncièrement salutaires; et il confirme son assertion par la contre-épreuve des effets funestes qui succèdent à l’affaissement prématuré des tumeurs glandulaires, dans leurs divers siéges. Ce fait n’a plus perdu dans l’histoire ultérieure de la peste la place qui lui a été donnée alors; la thérapeutique en tire son indication capitale.

Au milieu de tant de détails dont l’ensemble compose la monographie la plus complète qu’on pût tracer de la peste à l’époque de sa grande explosion, on s’étonnera peut-être que l’auteur ait passé sous silence les antécédents de l’épidémie, les influences de l’ordre externe qui en auraient préparé ou provoqué la venue. Il se hâte au contraire d’avouer son ignorance personnelle; et s’il recommande ce problème au philosophe et au météorologiste, il est facile de voir qu’il n’a pas grande confiance dans le résultat de leur enquête.

C’est qu’il a compris qu’on ne pouvait guère se promettre de découvrir la cause d’une maladie qui couvrait le monde entier et dominait tous les obstacles. Comment un fait morbide qui est, sur tous les points, en flagrante discordance avec les lois ordinaires de la pathologie, subirait-il le joug d’une étiologie banale?

Devant un pareil prodige, Procope incline sa raison, et c’est à Dieu seul qu’il fait remonter l’origine du fléau qu’il voit à l’œuvre. Ce qui revient à dire, en changeant la formule, que son principe réside dans une sphère inaccessible à l’esprit humain. La science actuelle est-elle, à cet égard, plus avancée que celle du VIe siècle, et n’est-elle pas réduite à faire le même aveu, en d’autres termes?

Certains chroniqueurs plus hardis, n’ont pas manqué de rattacher à chaque invasion locale de la peste, un concours de phénomènes avant-coureurs qui, d’après eux, en renfermeraient l’explication; mais le merveilleux qui vient toujours s’y mêler est un témoignage de l’impuissance de la science sérieuse, aux prises avec ces questions insolubles.

Dès les premières lignes du récit de Procope, nous sommes prévenus qu’un des traits principaux de la maladie qu’il dépeint, est l’étrange mobilité de ses symptômes qui dissimule si souvent son individualité. «Partout, dit Pariset, elle déploya ses variétés bizarres et ses anomalies insidieuses[206].» Procope en est si frappé, qu’il se demande s’il n’y faudrait pas voir encore un acte exprès de la volonté de Dieu. On comprend dès lors, les divergences qu’on remarque parmi les écrivains qui n’ont pas raconté la même invasion.

En 558, c’est-à-dire quinze ans plus tard, Agathias observe la maladie dans les mêmes lieux. Après avoir dit expressément qu’elle ressemblait à la première, qu’il y avait fièvre continue et éruption de bubons, il nous apprend qu’un grand nombre d’individus tombaient morts, comme frappés d’apoplexie, soit dans les rues, soit au milieu de leurs occupations ordinaires, sans avoir ni fièvre ni tout autre malaise sensible[207]. Comme cette impression foudroyante n’a été mentionnée ni par Procope ni par Evagre, il est permis d’admettre qu’elle fut le cachet particulier de la maladie dans sa seconde étape de Constantinople.

M. le docteur Grassi a eu de fréquentes occasions de voir, en Égypte, parmi les noirs, une espèce de peste qui, à raison de la rapidité de sa marche, pourrait, dit-il, recevoir le nom de peste apoplectique[208].

Le récit d’Agathias prouve que cette observation date des premières apparitions de la peste, et qu’elle n’est pas exclusive à la race nègre, comme M. Grassi semblerait l’insinuer. Les loïmographes de tous les temps en ont fait ressortir l’importance au point de vue des inhumations précipitées.

Il est certain que quand cette action sidérante du principe pestilentiel ne produit qu’une mort apparente avec tous les traits de la mort réelle, la nécessité de se débarrasser au plus vite des cadavres, peut occasionner de funestes méprises: «Quis ignorat, disait Lancisi, pestis tempore omnem rem non nisi tumultuarie peragi, ac perinde leve dumtaxat studium ad secernendos veros à pseudo-mortuis adhiberi?[209]» Bruhier a réuni plusieurs faits de ce genre qui ne laissent pas de doute[210]. Mais il faut savoir que la peste, même à une période plus ou moins avancée de son cours, plonge parfois le malade dans un état de léthargie ou de syncope qui peut simuler le trépas irrévocable. Diemerbroeck en a cité un exemple que je lui emprunte, parce qu’il n’est pas le moins curieux de ceux qui ont été inscrits dans ce groupe.

Il s’agit d’un individu habitant un bourg voisin de Nimègue, qui fut atteint d’une peste violente à laquelle il parut avoir succombé le troisième jour. Ses parents qui l’entouraient, l’enveloppèrent d’un suaire et le déposèrent sur son lit. Ses héritiers se partagèrent ses hardes et, par crainte des voleurs, vidèrent la maison de tout ce qu’elle contenait. Ils commandèrent le cercueil à un menuisier et firent les préparatifs de l’enterrement qui devait avoir lieu le jour suivant. L’ouvrier, surchargé de travail manqua de parole à l’heure fixée, et le convoi dut être remis au troisième jour. Le lendemain, au moment où l’on allait mettre le prétendu mort dans la bière (il avait passé cinquante-deux heures sans donner le moindre signe de vie), il commença à soulever sa poitrine et à agiter ses bras, et un quart d’heure après, il était sur pied, en proie à une sorte de délire furieux qui obligea les assistants à lui attacher les mains. Cet état dura environ cinquante-quatre heures; après quoi, revenu à lui, il vit ses parents revêtus de ses habits dont il se hâta de reprendre possession, ainsi que des autres meubles qui lui avaient été enlevés. Neuf ans s’étaient écoulés depuis cet événement, au moment où Diemerbroeck en écrivait le récit, et le sujet, plein de santé, était au service d’un noble Hollandais[211].

On a vu que Procope avait noté expressément l’égalité des âges et des sexes devant la peste qu’il observait. Dans l’invasion ultérieure dont Agathias fut témoin, les femmes étaient épargnées; le fléau frappait les hommes, et principalement les jeunes gens. Sous les yeux de Diemerbroeck, la peste de Nimègue respecta les vieillards[212]. L’épidémie de Gaza, étudiée par les médecins français pendant l’expédition d’Egypte, choisissait ses victimes parmi les femmes et les enfants[213].

Ces caprices sont familiers à la peste; mais elle n’en a pas le monopole.

Evagre, qui n’a décrit que la quatrième invasion d’Antioche, un demi-siècle environ après celle dont il avait été atteint lui-même dans son jeune âge, considère la maladie comme formée par la réunion de plusieurs autres (morbus iste ex variis morborum generibus compositus fuit)[214]. Moins familier que Procope avec l’observation médicale et le langage qui la traduit, il n’a pas su grouper autour de l’affection mère, les symptômes et les épiphénomènes qui n’en sont que des manifestations éventuelles. Mais les renseignements qu’il donne, n’en ont pas moins leur valeur nosographique. Ainsi la maladie débutait chez les uns, par la rougeur comme sanglante des yeux, et la bouffissure de la face; chez d’autres, par une angine; chez certains, par un flux diarrhéique. Plusieurs étaient atteints tout d’abord de bubons, avec fièvre ardente, sans que les facultés mentales éprouvassent le moindre trouble jusqu’à la mort qui survenait le second ou au plus tard le troisième jour. D’autres étaient pris d’un violent délire qui ne cessait qu’avec la vie. Il y en eut un grand nombre qui succombèrent avec une éruption de charbons à la peau[215].

Il est évident qu’Evagre a décrit à une autre époque et dans un autre siége, l’affection observée à Constantinople sous Justinien. Mais s’il avait pris la peine de s’éclairer par la lecture de la relation de Procope, il aurait été averti de bien des lacunes qu’il n’aurait pas manqué de remplir. On est surpris, au contraire, de le voir affirmer dès son entrée en matière, que l’histoire de cette peste n’était écrite nulle part, et qu’il était le premier qui eût songé à la publier. «Jam venio narraturus historiam numquam anteà memoriæ proditam de morbo qui quinquaginta duos annos inter homines grassatus est, et ita invaluit ut universum orbem terrarum depasceretur.» Or Procope était mort depuis quelques années, laissant dans le monde des lettres, des travaux très-connus auxquels Evagre lui-même passe pour avoir fait de nombreux emprunts. On ne pourrait disculper celui-ci qu’en admettant qu’il a parlé d’une autre maladie: supposition insoutenable, et qui se réfute à chaque ligne de son récit.

Procope a signalé, comme du plus mauvais augure, l’apparition de pétéchies. Evagre n’a rien dit de ce symptôme, ce qui peut donner à penser qu’il a été relativement moins fréquent dans l’épidémie dont il a tracé l’image; mais la gravité de cette éruption comme élément de pronostic n’a point échappé aux loïmographes.

Diemerbroeck assure que sur six cents pestiférés, ayant des pétéchies, c’est à peine s’il en a vu guérir un seul[216].

Sydenham a fait la même remarque pendant la peste de Londres, en 1665. «Quelquefois, dit-il, la maladie n’est précédée d’aucun mouvement fébrile et emporte subitement les sujets dont le corps s’est couvert, en pleine rue, de taches pourprées (maculis purpureis), présage certain d’une mort imminente[217]

Hodges, qui a raconté la même épidémie, parle d’une dame qui avait survécu à toute sa famille. Jetant par hasard les yeux sur sa poitrine, elle la vit parsemée de taches, comprit ce sinistre avertissement, et expira bientôt après, sans avoir présenté aucun autre symptôme[218].

L’observation de Procope relative aux funestes effets de la peste sur les femmes grosses ou en couches, n’a été reproduite ni par Agathias ni par Evagre. Il est certain qu’à priori, une maladie comme la peste doit troubler violemment la gestation, provoquer l’accouchement prématuré et entraîner la mort du fœtus et de la mère.

Diemerbroeck a vu les femmes enceintes avorter ou accoucher à terme, pendant une attaque de peste et mourir promptement ainsi que leurs enfants. Les exceptions furent, dit-il, excessivement rares[219].

D’après Samoïlowitz, les femmes grosses atteintes de la peste, pendant l’épidémie de Moscou faisaient, à coup sûr, une fausse couche. Car, ajoute-t-il, «l’orifice de la matrice se relâche avec autant d’aisance que celui de la vessie ou de l’anus[220].» Il est vrai qu’il restreint ce redoutable accident aux cas où une métrorrhagie s’était déclarée. Dans ces conditions, l’avortement a toujours été mortel.

Mais quoiqu’on ait eu bien des occasions de vérifier l’exactitude de l’observation de Procope, il faut toujours réserver la part des contingences expérimentales. Les recueils des épidémistes prouvent que la peste a épargné pendant certaines constitutions, la vie des femmes grosses ou accouchées qu’elle avait frappées.

L’insidiosité de la peste qui démentait indifféremment le pronostic grave ou favorable porté par les médecins, devait être, pour son premier historien, un sujet d’étonnement. Les malades dont la fin semblait prochaine, guérissaient contre toute attente. Ceux dont les symptômes avaient un caractère de bénignité rassurante expiraient à l’improviste. Ces dehors hypocrites, que les médecins ont eu tant d’occasions de démasquer depuis la révélation de Procope sont un des attributs les plus saillants de la peste. Ce fait a fixé l’attention de la commission médicale chargée d’étudier l’épidémie du Caire, en 1835. Un amendement sensible s’opérait dans les symptômes, et les malades qui se trouvaient soulagés, succombaient au moment où l’on s’y attendait le moins. D’autres, dont l’état semblait accuser un danger imminent, éprouvaient, comme instantanément, une amélioration manifeste[221]. C’est ainsi qu’après treize siècles, les observations se rejoignent à l’appel de la science.

La question de la contagiosité de la peste est présentée par Procope sous un aspect assez imprévu pour que je m’y arrête un moment. L’opinion qu’il exprime, acceptée dans sa lettre et sans critique, serait un argument de quelque poids en faveur des prétentions modernes qui ont refusé, à cette maladie, toute faculté virulente. Si l’on y regarde de plus près, on voit que Procope se met en contradiction avec lui-même, et qu’il était tout au moins contagioniste sans le savoir.

Il affirme, avec surprise il est vrai, que personne ne gagna la maladie par le contact des malades, et que les ensevelisseurs accomplissaient tous leur office sans être frappés.

Comment Procope s’est-il assuré de l’innocuité de ces rapports? Certainement, il n’a pas voulu dire que la maladie avait épargné tous ceux qui s’y étaient exposés. Quel motif a-t-il donc pu avoir pour disculper la contagion, quand il a vu tant de maisons entièrement dépeuplées? J’accorde qu’il n’est pas permis de mesurer la part des transmissions virulentes dans le nombre total des attaques. Mais est-il possible de méconnaître le concours qu’elles ont prêté au génie épidémique?

Après avoir admiré l’immunité constante des ensevelisseurs à l’œuvre, Procope nous apprend qu’ils mouraient subitement, dans d’autres moments, sans cause appréciable. N’est-ce pas que le virus, antérieurement absorbé, n’a manifesté ses effets qu’après une incubation plus ou moins lente? Quelle que soit la mobilité de ses apparences, le phénomène se réduit toujours à ces termes. On ne croirait jamais à la contagiosité des cadavres, si l’on exigeait qu’elle se révélât au moment même de l’imprégnation. Nous ne partageons pas la surprise de Procope, parce que notre doctrine nous a rendus familiers avec cet ordre de faits.

Écoutons Evagre, qui a envisagé la même question sous un point de vue plus large et plus conforme à l’observation générale.

D’après lui, la peste pouvait être contractée dans les conditions les plus diverses. Pour les uns, il suffisait de se voir ou de vivre ensemble. D’autres étaient saisis en entrant dans la maison habitée par des malades. Il y en eut qui furent frappés dans la rue. Un certain nombre fuyant les villes infectées, sans avoir la maladie, la donnaient aux personnes bien portantes. Parmi ceux qui fréquentaient les pestiférés, ou qui rendaient les derniers devoirs aux morts, beaucoup furent préservés. Des individus que des pertes cruelles avaient dégoûtés de la vie, et qui espéraient s’en débarrasser en multipliant et prolongeant à dessein leurs rapports avec les patients, restaient imperturbablement réfractaires, comme si la mort n’en eût pas voulu[222].

Certes, on ne peut pas affirmer plus explicitement la contagion médiate ou immédiate de la peste. Les restrictions apparentes rentrent dans l’esprit de la doctrine qui pose comme un principe fondamental la contingence du phénomène.

Propager une affection dont on porte sur soi les germes sans en avoir subi l’imprégnation; soigner impunément les malades ou les cadavres; affronter volontairement le poison morbide et rester invulnérable: tous ces faits sont vulgaires dans l’histoire de la contagion. Mais il n’en est pas un seul qui puisse ébranler la croyance à la transmissibilité, quand elle repose sur des observations positives. Avant que la pratique de l’inoculation de la variole eût apporté, contre ses dangers, un secours inattendu, on exposait les enfants à la contagion pendant les épidémies bénignes, avec l’espoir de les mettre ainsi à l’abri des épidémies meurtrières. Cette attente était souvent trompée par les prédispositions des sujets. S’est-on jamais avisé d’en conclure que la petite vérole n’est pas contagieuse? Et la même remarque ne s’applique-t-elle pas à toutes les maladies dont la virulence peut différer d’activité, sans être pour cela moins certaine?

La peste se transmettait donc au VIe siècle comme de nos jours; mais à aucune époque, sa contagion n’a été constante ou fatale. «On a raisonné sur ce point avec des idées aussi absolues, aussi positives que s’il s’agissait des effets de la poudre à canon ou de tout autre effet mécanique[223].» C’est ce paralogisme antimédical qui a embrouillé et tenu si longtemps en échec une question que les faits interprétés sans prévention, avaient résolue depuis de longs siècles.

Il est facile de voir du reste que Procope, malgré ses réticences, soupçonnait la communicabilité de la peste, puisqu’il constate avec étonnement, l’innocuité des rapports compromettants. Ne remarque-t-il pas aussi expressément que la maladie voyageuse débutait toujours dans les ports de mer, d’où elle gagnait progressivement l’intérieur des terres? Or, nous ne disons pas autre chose aujourd’hui quand nous signalons le danger trop certain des importations par la voie des navires. Seulement, du temps de Procope, l’opinion publique n’avait que des notions vagues sur ce fait empirique qui était pour elle un mystère. C’est Fracastor qui justifia plus tard, au nom de la science, les craintes populaires, en proclamant l’efficacité préventive de la séquestration et de l’isolement.

On trouve dans la relation d’Evagre une observation qui a échappé à Procope, et qu’il aurait jugée moins étrange s’il en avait compris la véritable interprétation.

Les personnes qui habitaient une ville en proie à l’épidémie et qui comptaient s’y soustraire en se réfugiant dans des localités jusque-là préservées, étaient frappées seules, au milieu de la population saine.

N’est-il pas évident qu’il ne s’agit ici que de ce qu’on appelle aujourd’hui des cas importés? Les individus qui allaient mourir dans une ville intacte, après avoir quitté un foyer de peste, recélaient en eux le germe morbide dont les effets éclataient après un certain temps d’incubation. Ce genre d’observation a acquis une notoriété populaire dans l’histoire du choléra moderne.

Les médecins qui, pour complaire à certaines théories, ont nié les récidives de la peste, auraient pu s’assurer que la question avait déjà été décidée au VIe siècle, dans le sens contraire.

«Des individus, dit Evagre, qui avaient réchappé une première et même une seconde fois, ne résistaient pas à une nouvelle attaque[224]

Ce fait a été depuis lors souvent vérifié: Samoïlowitz, qui était chef de service d’un grand hôpital de Moscou, pendant la peste, en fut atteint trois fois[225]. Pariset va plus loin, et assure qu’on a compté jusqu’à huit, dix et douze reprises[226].

Desgenettes raconte que, pendant la peste du Caire, pour subvenir aux besoins du service, il avait formé des convalescents à soigner les malades. Mais, dit-il, plusieurs reprirent la maladie, contrairement à l’opinion émise par bien des médecins[227].

Quand on met en regard les récits contemporains de la grande invasion pestilentielle, pour les compléter l’un par l’autre, il ne faut pas perdre de vue qu’Evagre, beaucoup plus jeune que Procope, lui avait survécu pendant de longues années. L’épidémie, qui n’avait pas cessé de parcourir le monde, avait multiplié les faits qui se rattachent à son histoire. Lorsque Evagre prit la plume pour consigner ce souvenir, il avait recueilli quelques renseignements nouveaux que leur date recommande à l’attention des épidémistes.

«Il n’était pas rare, dit-il, de voir dans les villes infectées, certaines familles complétement détruites. Souvent tout se bornait à l’extinction d’une ou deux familles, le reste de la population étant épargné. Enfin, les familles qui n’avaient pas compté de victimes, étaient seules atteintes l’année suivante.» Cette dernière observation avait sans doute étonné Evagre, puisqu’il croit devoir en garantir spécialement l’exactitude: «Sicut accurata observatione comperimus.»

Ces simples lignes mériteraient un long commentaire. Je me contenterai de faire remarquer, qu’elles mettent en évidence cette communauté de dispositions héréditaires et consanguines, qui semble désigner aux coups des épidémies les membres d’une même famille. J’ai dit ailleurs qu’Evagre avait eu le malheur de donner à ce fait sa confirmation personnelle; le fléau qui l’avait frappé dans son enfance s’était impitoyablement acharné sur les siens, prélevant un nouveau tribut à chaque reprise.

La parenté, comme l’a dit Sénac, est, en pareil cas, une espèce de contagion[228]. Il est certain qu’elle est la source de susceptibilités morbides congénitales, que renforce naturellement, dans une foule de cas, l’action prolongée des mêmes influences de climat, d’atmosphère, d’habitation, de régime, de profession, etc. Qu’une maladie populaire vienne à éclater, elle trouve des organismes modifiés dans le même sens, et préparés à en féconder le germe. Cette explication ne s’adapte pas uniquement aux observations d’Evagre, mais à certains faits analogues qui ont fixé l’attention de plusieurs épidémistes, et qu’on a traités d’incroyables parce qu’on n’a pas su s’en rendre compte.

Diemerbroeck a vu, par exemple, plusieurs familles dont les membres, quoique séparés et résidant dans des lieux exempts de peste, en étaient attaqués en même temps que ceux de leurs parents qui n’avaient pas quitté le foyer de l’épidémie.

Un habitant de Nimègue, effrayé des progrès de la peste, envoya deux de ses fils à Gorcum, ville hollandaise dont la salubrité était parfaite, et il garda le troisième auprès de lui. Les deux émigrants passèrent trois mois dans le meilleur état de santé; mais ils furent tout à coup mortellement frappés par le fléau, à une époque très-rapprochée de celle où leur père et leur frère, qui n’avaient pas quitté Nimègue, furent aussi emportés[229].

S’agit-il d’une attaque de peste spontanée? ou bien d’une incubation virulente qui aurait duré trois mois? Quelle que soit l’explication qu’on préfère, la coïncidence vaut la peine d’être notée[230].

Les documents que j’ai extraits des principales relations contemporaines de la fameuse irruption de la peste inguinale, suffisent pour lui attribuer la caractéristique des grandes maladies populaires: universalité de domination, originalité de symptômes, spécificité de nature, léthalité indomptable, résistance au traitement: rien n’y manque, si ce n’est, dira-t-on, la nouveauté, qui n’est plus admissible dans l’état actuel de la question. Mais à ce point de vue même, on ne contestera pas qu’elle était inconnue à notre Occident, lorsqu’elle entreprit pour la première fois son voyage autour du monde, et qu’elle ne rappelait aucune des maladies inscrites dans le cadre nosologique officiel.

Après avoir ravagé Constantinople, où nous l’avons étudiée, elle se répandit dans la Ligurie, dans les Gaules, dans l’Espagne, d’où elle fut portée à Marseille par un navire infecté. Elle reparut ensuite en Orient, et, dans ses retours périodiques, elle déploya toujours la même fureur.

Il est un fait que je tiens à bien établir. C’est que la peste est restée fidèle à ses précédents, et qu’elle a conservé à travers les siècles, cette mobilité et cet imprévu de formes qui avaient tant étonné Procope.

Sans doute, Diemerbroeck a été autorisé à caractériser la peste de Nimègue par la réunion des tumeurs glandulaires, des charbons et des pétéchies. Ce sont, dit-il, les indices extérieurs auxquels le peuple la reconnaît. Mais il n’est pas moins en droit d’affirmer que c’est à peine si l’on trouvait deux malades offrant le même aspect. «Il n’est pas, d’après lui, de signe isolé dont la présence atteste nécessairement une attaque de peste; pas plus qu’il n’en est dont l’absence soit une preuve qu’il s’agit d’une autre maladie[231].» Ces lignes devraient servir d’épigraphe à toutes les monographies de la maladie inguinale.

A Marseille, pendant l’épidémie de 1720, les médecins eurent de nombreuses occasions de recueillir des observations analogues à la suivante, qui a été rapportée par Chicoyneau.

Un jeune homme revenant d’une maison de campagne où il était allé voir une femme qu’il aimait, rentra chez lui et alla se jeter sur son lit. Sa sœur, qui le suivit pour lui offrir ses soins, le trouva glacé, sans mouvement, le visage cadavéreux, les yeux éteints, ne donnant presque aucun signe de vie. Tous les secours furent inutiles; il expira en deux heures, sans aucun vestige de bubons, de charbons ou de toute autre éruption[232].

Beaucoup de malades mouraient sans symptômes apparents, avec le pouls presque normal, et n’accusant que de la faiblesse et de l’abattement; ils avaient seulement les yeux étincelants et égarés, et cet indice suffisait pour révéler la nature de leur maladie.

Quelques médecins ont cru poser une objection gênante, en demandant comment on pouvait déterminer le diagnostic d’une maladie aussi changeante. Les épidémistes ne sont pas embarrassés pour répondre.

Si l’on entend parler de la peste sporadique, il est certain qu’on ne peut la reconnaître, que lorsque les traits principaux de son signalement typique sont nettement dessinés et que l’observation n’a pas franchi le rayon de sa juridiction endémique. Partout ailleurs, les mêmes symptômes pourraient donner le change et dissimuler l’identité de la maladie qu’ils traduisent.

Mais, en temps d’épidémie, l’expérience et le tact médical, éclairés par la comparaison des cas morbides, apprennent à démêler la maladie, sous ses formes les plus insolites. Le praticien prononce alors hardiment qu’un sujet est pris et meurt de la peste, quoiqu’il n’ait présenté que quelques symptômes vagues et indécis, et qu’il ne porte pas la moindre trace de bubons, de charbons et de pétéchies.

Avant de terminer cette étude de la peste du VIe siècle, il m’a paru qu’il y aurait pour nous un intérêt de plus à la suivre un moment dans notre Occident, et j’ai emprunté à Grégoire de Tours, quelques faits peu connus, sur les courses du fléau dans la Gaule. L’illustre écrivain rédigeait à cette époque son Histoire des Francs, et consignait jour par jour les renseignements qu’il recueillait. J’ai cru devoir traduire sans omission les extraits qu’on va lire. Quelle que soit l’élévation de son esprit, Grégoire n’avait pas encore rompu avec toutes les superstitions de son siècle. C’est ainsi qu’on le voit énumérer de prétendus prodiges, parmi les avant-coureurs obligés des irruptions épidémiques. Quant aux troubles météorologiques et autres phénomènes naturels dont il ne manque jamais d’accuser l’intervention, on peut lui reprocher d’en avoir amplifié ou faussé le rôle; mais nous savons bien que cet ordre d’observations renferme une part de vérité dont il s’agit seulement de fixer les limites.

(A) «Pendant ce temps (549) la maladie qu’on nomme inguinale, ravageait plusieurs pays, et la province d’Arles était cruellement dépeuplée[233]

(B) «Nous apprîmes cette année que la ville de Narbonne était dévastée par la maladie des aines, si bien que quand on était frappé, on succombait aussitôt.

»Félix, l’évêque de Nantes, en fut atteint et parut très-gravement malade..... La fièvre ayant cessé, l’humeur se porta sur les jambes qui se couvrirent de pustules. C’est alors qu’après l’application d’un emplâtre trop chargé de cantharides, ses jambes tombèrent en pourriture, et il cessa de vivre dans la trente-troisième année de son épiscopat et dans la soixante-dixième de son âge[234]

(C) «Avant que le fléau eût envahi l’Auvergne, de grands prodiges avaient terrifié la contrée. On avait vu apparaître autour du soleil trois ou quatre grandes clartés très-brillantes; ce qui faisait dire aux paysans: voilà trois ou quatre soleils! Néanmoins un certain jour des calendes d’octobre, le soleil s’obscurcit tellement qu’on n’en voyait pas même luire le quart. Il était sombre et décoloré, et présentait l’aspect d’un sac. A la même époque, un de ces astres qu’on nomme comètes, ayant un rayon en forme de glaive, se montra pendant une année entière au-dessus du pays. Le ciel paraissait en feu et on vit beaucoup d’autres signes..... L’épidémie survint (567) et il y eut, dans toute cette région, une telle mortalité qu’il est impossible de donner le nombre des individus qui périrent en masse. Les cercueils et les planches étant venus à manquer, on enterrait dix corps et même plus, dans la même fosse. Un certain dimanche, dans la basilique de Saint-Pierre (à Clermont), on compta jusqu’à trois cents cadavres. La mort en effet était soudaine. Il naissait à l’aine ou sous l’aisselle une plaie en forme de serpent, dont l’action était telle sur les hommes, qu’ils rendaient l’âme le deuxième ou le troisième jour, et que sa violence leur ôtait complétement le sens..... L’évêque Cautin, après avoir erré en divers lieux, dans la crainte d’être atteint, rentra dans la ville et succomba à la contagion, la veille du dimanche de la Passion. A la même heure, mourut Tétradinus, son cousin germain. Dans ce temps-là, Lyon, Bourges, Châlons et Dijon furent fortement dépeuplés par la même maladie[235].

(D) «Cette année (590) la terre fut éclairée, pendant la nuit, d’une lumière si brillante qu’on se serait cru au milieu du jour. On vit aussi de nombreux globes de feu sillonner le ciel, pendant la nuit, et éclairer le monde..... Un violent tremblement de terre fut ressenti le 14 juin, à l’aube du matin. Vers le milieu du huitième mois, le soleil s’éclipsa et sa lumière diminua au point qu’il ne donnait pas plus de clarté que le croissant de la lune au cinquième jour. Il y eut pendant l’automne, d’abondantes pluies, accompagnées de violents coups de tonnerre, et les eaux grossirent considérablement. Les villes de Viviers et d’Avignon furent cruellement ravagées par la maladie inguinale[236]

(E) «La quinzième année du règne de Childebert (590) notre diacre, qui revenait de Rome, avec les reliques des saints, nous raconta que l’année précédente, au neuvième mois, le Tibre avait tellement débordé qu’il avait couvert la ville entière. Les édifices antiques avaient été renversés, les greniers de l’église emportés, et plusieurs milliers de mesures de froment furent perdues. Une multitude de serpents et un dragon du volume d’un gros soliveau, furent entraînés vers la mer; mais étouffés par les flots salés, ils furent rejetés sur le rivage. Immédiatement après, éclata cette maladie épidémique qu’on appelle inguinale. C’est au milieu du onzième mois qu’elle apparut..., et frappa tout d’abord le pape Pélage qui succomba aussitôt. Après sa mort, la population fut ravagée..... Notre diacre qui était présent, assure que pendant une supplication publique, il avait vu, en une heure, tomber et expirer quatre-vingts personnes[237]

En 587, la peste éclata à Marseille. Grégoire en a tracé le tableau et je le lui emprunte en entier, parce qu’on croirait lire la description d’une de ses invasions modernes à Smyrne, à Alexandrie et à Marseille même.

(F) «... Sur ces entrefaites, un navire venant d’Espagne, chargé de marchandises, entra dans le port de Marseille. Il recélait par malheur le foyer de la maladie. Plusieurs personnes ayant fait divers achats, tous les habitants d’une maison au nombre de huit furent enlevés par cette contagion. L’incendie ne gagna pas tout d’abord le reste de la ville. Mais, après un certain temps, comme lorsque le feu couve dans une moisson, l’embrasement s’étendit sur Marseille tout entier. L’évêque (Théodore) se tint renfermé dans l’enceinte de la basilique de Saint Victor, avec le petit nombre de personnes qui étaient restées auprès de lui; et c’est là, qu’au milieu de la désolation générale, il implorait, par des veilles et des prières, la miséricorde de Dieu, jusqu’au moment où la fin de la mortalité ramena le calme[238]. Après deux mois d’interruption, la population rassurée crut pouvoir rentrer dans la ville; mais le fléau reparut, et ceux qui étaient revenus furent emportés. Depuis lors, la même maladie ravagea Marseille à plusieurs reprises[239]

L’arrivée du navire marchand de provenance suspecte, sa libre communication avec les habitants, les premiers cas de peste, suivis d’une sorte d’incubation, sa propagation rapide à toute la ville, sa cessation apparente pendant deux mois, sa reprise après la rentrée prématurée des fuyards, toutes ces circonstances se retrouvent dans l’épidémie de 1720, racontée par les contemporains.

On ne peut douter que la maladie qui désola Strasbourg en 591, n’ait été la grande peste inguinale qui courait alors le monde. Telle est du moins l’opinion de M. le docteur Bœrsch, qui en a découvert la mention dans la chronique locale avec laquelle il est familier. Kleinlauel dans sa chronique en vers, et Oséas Schadœus, dans l’appendice de sa chronique manuscrite, en parlent dans les mêmes termes, quoiqu’on ne possède aucun renseignement sur les ravages que fit cette maladie à Strasbourg même. Voici ce qu’en disent ces auteurs:

«En 591, il y eut une grande mortalité dans tous les pays, au point que les hommes tombaient dans les rues, dans les auberges, dans les sociétés et étaient trépassés. Et quand une personne éternuait, son âme s’envolait. De là vient le mot: Dieu vous aide! Et quand une personne bâillait, elle mourait. De là vient que quand on bâille, on fait le signe de la croix devant la bouche[240]

On n’a pas oublié que trente-trois ans auparavant, Agathias avait noté la soudaineté de la mort, et cette similitude a bien sa signification. Il est à regretter que le passage si laconique que je viens de citer, ne nous éclaire pas mieux sur les autres symptômes. La maladie de Strasbourg s’y présentait-elle sous un aspect nouveau? Tout ce que nous savons, c’est qu’elle débutait brusquement par des éternuments et des pandiculations. M. Bœrsch est frappé de la conformité de ces symptômes avec ceux qui annonçaient la maladie d’Athènes, et il s’en prévaut pour s’associer à la pensée d’Ozanam qui confond les deux maladies. J’ai exprimé ailleurs l’opinion contraire, et j’aurai bientôt l’occasion d’y revenir. Mais je suis surpris qu’un nosologiste de la force de M. Bœrsch ait donné une telle valeur séméiologique à des prodromes insignifiants qui se retrouvent dans les maladies les plus diverses[241].

Le débordement qui porta la peste sur toute la surface du globe, ne dura pas moins de cinquante-deux ans. Evagre en vit le commencement et la fin. Jamais fléau plus terrible n’avait moissonné la race humaine. On a estimé qu’il a fait disparaître de la terre, pendant cette fatale période, près de cent millions d’habitants.

Après avoir, pour ainsi dire, assouvi sa fureur, la maladie se retira dans son foyer primitif, dont elle avait franchi les limites, et c’est de là qu’elle n’a cessé de menacer les contrées qui n’ont pas su se garantir de ses atteintes.

Depuis plus d’un siècle, elle ne s’est plus montrée parmi nous. En France, ses derniers coups ont été pour Marseille et la Provence[242]. La Russie et surtout Moscou ont été cruellement ravagées en 1771[243]. Le Caire et Constantinople, autrefois condamnés à des invasions très-rapprochées, sont épargnés depuis un certain nombre d’années. Ce répit imprévu semble autoriser des espérances auxquelles il serait sans doute imprudent de se livrer sans réserve. On ne me taxera pas de pessimisme si je prétends que les intendances sanitaires, bien loin de s’endormir dans une trompeuse sécurité, doivent redoubler de vigilance pour rester à la hauteur de leur tâche. Ne sait-on pas que la peste a été, depuis 1720, importée neuf fois dans le lazaret de Marseille, et s’y est éteinte presque à l’insu de ses habitants? Quelle réponse les adversaires systématiques des quarantaines pourront-ils faire à un aussi vigoureux argument[244]?

Ce propos me remet en mémoire, par rapprochement d’idées, un fait peu connu qui se rattache à l’histoire de cette peste, et dont le récit ne sera pas déplacé ici, fût-ce même comme digression anecdotique.

On sait que l’effroyable épidémie, dont le souvenir glace encore de terreur la grande cité phocéenne, fut étudiée sur les lieux par les courageux mandataires de la Faculté de médecine de Montpellier. Deux de ses professeurs, Chicoyneau et Deidier, auxquels furent adjoints les docteurs Verny et Sollier, rivalisèrent de philanthropie et d’amour de la science, pendant leur périlleuse mission qui ne dura pas moins d’une année.

Chicoyneau soutenait que la maladie dont il contemplait les ravages, n’était pas contagieuse, et il se défendait énergiquement d’obéir au mot d’ordre de son beau-père Chirac, médecin du Régent, qui proclamait la même opinion par entêtement, et avec le parti pris de fermer les yeux à la vérité[245].

Deidier, abstraction faite de ses idées personnelles sur l’étiologie originelle du fléau, croyait à sa transmissibilité, et la démontrait sans réplique en inoculant avec succès à des chiens la bile virulente des pestiférés.

Jusque-là nous ne voyons qu’un exemple de plus, des discordances proverbiales des médecins.

De retour à Montpellier, acclamés par la reconnaissance universelle, les deux collaborateurs attendaient impatiemment l’occasion de mettre le public dans la confidence de leur dissentiment.

Le 26 octobre 1722, Chicoyneau prononça, pour l’ouverture solennelle de la Faculté, un discours où il se posa résolûment en adversaire déclaré de la contagion[246].

Trois ans après, dans la même chaire, à pareil jour et devant le même auditoire, Deidier prend la parole sur le même sujet, mais pour se mettre en pleine contradiction avec son collègue et affirmer en termes très-vifs la contagiosité[247].

Il m’a semblé que cette lutte oratoire de deux antagonistes également recommandables, dans les circonstances où elle s’était engagée, valait la peine d’être rappelée. Au lieu d’égayer la galerie toujours disposée à rire de nos querelles, il eût été de bon goût d’éviter ce scandale; mais il eût fallu un peu de cet esprit de conciliation qui n’est pas la vertu dominante des médecins, et les contendants, si fermes devant la mort, ne purent résister au plaisir de se faire une malice. Je ne crains pas de dire, quant à moi, qu’avec des principes mieux arrêtés en matière de contagion, on se serait facilement mis d’accord. Mais cette question a le singulier privilége d’agacer les fibres irritables (genus irritabile), et de là, tant de divagations qui ont si mal servi les intérêts de la vérité.

Le dernier mot est resté à Deidier, puisque tout le monde aujourd’hui croit à la contagiosité de la peste. L’opposition de quelques retardataires est plus apparente que réelle; au fond, ils pensent comme la masse. Pour être juste, il faut rendre au hasard la part qui lui revient dans les expériences dont le résultat a dépassé peut-être l’attente de celui qui les a entreprises. L’auteur repoussait obstinément, contre l’opinion générale, l’importation par un navire infecté. Il s’était entiché sur quelques données plus que douteuses, de l’idée que l’épidémie était due à l’altération des céréales livrées à la consommation[248]. Le trouble de la nutrition provoqué par ce régime avait, selon lui, spécialement retenti sur les fonctions hépatiques, et c’est la bile profondément viciée qui constituait le «venin pestilentiel.» Fort de cette théorie imaginaire, Deidier injecte cette humeur à des chiens, et leur transmet la peste avec tous ses caractères. Il multiplie les épreuves, et toutes font la même réponse. Un pas de plus, et la substitution du pus des bubons à la bile eût probablement épargné à l’avenir bien des discussions oiseuses. Mais, dans l’hypothèse adoptée par Deidier, le pus devait être irréprochable, et la découverte de sa virulence eût été un grand embarras. L’expérimentateur aurait dû refaire son thème, ou trouver des accommodements auxquels il n’était pas préparé, malgré son goût décidé pour les explications paradoxales[249]. Toujours est-il que ses épreuves, suggérées en principe par une supposition inadmissible, ont apporté à la contagiosité de la peste un argument qui défie toute contradiction. C’est pour moi, un grand sujet d’étonnement que M. Prus, qui a donné dans son célèbre Rapport, tant de preuves d’érudition, n’ait pas dit un seul mot de ces ingénieux essais dont l’authenticité n’est pas plus attaquable que leur conclusion directe[250].

Je reviens à la question qui doit être, d’après le plan de mon livre, l’indispensable complément de ce chapitre.

La peste inguinale est-elle identique à la peste d’Athènes? Thucydide et Procope n’ont-ils décrit que des invasions différentes d’une seule et même maladie?

Je ferai d’abord remarquer qu’avant la révélation imprévue des textes de Rufus sur l’antiquité de la peste à bubons, l’opinion presque unanime la considérait comme ayant éclaté pour la première fois au VIe siècle. Or comme personne, au moins parmi les médecins, n’ignorait que cinq cents ans avant Jésus-Christ avait apparu une épidémie désignée sous le nom de peste d’Athènes, j’en déduis qu’on reconnaissait tacitement la distinction des deux maladies.

Le préjugé très-répandu qui assimile la maladie ancienne au typhus de l’encombrement, milite encore dans le même sens. J’ai montré ailleurs que cette interprétation était en contradiction avec les faits. Mais il n’en reste pas moins acquis, que ceux qui se sont placés à ce point de vue, confessent, par cela même, la séparation dont il s’agit, puisque le typhus et la peste proprement dite constituent, dans la nosologie, deux entités morbides bien tranchées.

L’opinion exprimée par M. Clot-Bey sur l’objet de ce débat, me paraît avoir besoin d’être revue et corrigée.

«Supposons, dit-il, que l’épidémie d’Athènes ait offert la physionomie que lui donne Thucydide, serait-on pour cela en droit de conclure que cette maladie n’était pas la peste? Mais à quel genre d’affection pourra-t-on la rattacher? Quelle est donc la maladie qui de nos jours présente ces gangrènes, ce sphacèle des membres, et ces désordres de l’intelligence aussi extraordinaires que les lésions physiques?... Pourquoi donc, s’il est impossible de rapporter à aucune affection connue la maladie d’Athènes, pourquoi lui contester sa nature, lui enlever son nom de peste, sous lequel on la désignait à cette époque[251]

Les motifs que M. Clot-Bey allègue pour confondre la peste antique et la peste moderne, sont précisément ceux qu’on peut faire valoir pour les séparer. Les différences capitales qu’il reconnaît dans leur symptomatologie comparée, démontrent péremptoirement qu’elles ne sont pas la même espèce morbide. Pour que M. Clot-Bey pût compter sur le succès d’un raisonnement qui ébranle à son insu, son sentiment personnel, il aurait dû prouver d’abord que la pathologie humaine est, de tout temps immuable; qu’il n’y a ni maladies éteintes, ni maladies nouvelles. A défaut, puisque d’après son propre aveu, «il est impossible de rapporter à aucune affection connue la maladie d’Athènes,» la logique prescrivait de déclarer qu’elle a disparu et qu’elle ne peut plus figurer sous le nom de peste dans la nosologie moderne. M. Clot n’ignore pas que les anciens représentaient ainsi vaguement toute épidémie meurtrière, sans distinction de nature. J’ai proposé un nom qui m’a paru autant que tout autre, convenir à la maladie antique en indiquant qu’elle n’est plus de notre temps. Le mot peste doit désormais s’appliquer exclusivement à la maladie du VIe siècle, qu’une synonymie usitée, mais vicieuse, appelle aussi typhus d’Orient. Je n’hésite pas, malgré les apparences contraires, à compter M. Clot-Bey parmi les autorités dont l’assentiment justifie le mieux cette détermination.

Je suis surpris que Procope n’ait pas songé à ce parallèle, et peut-être en a-t-il été détourné précisément par les divergences symptomatiques qu’il a constatées. Evagre s’en est préoccupé, et sa conclusion est très-explicite quoiqu’il ne l’ait pas motivée: «Cette maladie a, dit-il, quelques traits de ressemblance avec celle qui a été décrite par Thucydide; mais elle en diffère beaucoup, en bien des points[252]

Ranchin, chancelier de l’Université de médecine de Montpellier, a observé la peste qui désola cette ville en 1629 et 1630. Il en a tracé l’histoire et personne plus que lui n’était au courant de ce qui avait été écrit sur cette maladie. Après avoir littéralement reproduit le récit de Thucydide, «voilà, dit-il, une description de la peste bien extravagante (extraordinaire), et qui ne s’accorde pas avec les signes de la nostre[253]

Fodéré n’est pas contraire à cette opinion, quoiqu’il soit moins affirmatif: «La peste d’Athènes décrite par Thucydide, ainsi que celle qui dévasta l’Europe et l’Asie sous Marc-Aurèle où l’on n’a observé ni bubons ni charbons, mais bien la gangrène des extrémités... pourraient bien n’avoir pas été la véritable peste[254].» Et ailleurs: On n’est pas bien sûr que l’épidémie d’Athènes, à laquelle Périclès a succombé, ait été véritablement la peste, quoique cela soit vraisemblable[255]

On peut regretter qu’un épidémiste aussi exercé que Fodéré n’ait pas jugé à propos d’éclairer ses doutes par un examen plus approfondi; mais il faut au moins prendre acte de son indécision.

M. Littré déclare catégoriquement que «la peste d’Athènes est une affection tout à fait différente de la peste d’Orient[256]

Nous avons vu précédemment que M. Daremberg ne reconnaît pas la peste bubonique dans celle qui a été décrite par Thucydide.

Pariset, de son côté, pose «comme une vérité capitale que la peste d’Athènes n’a point été la peste d’Orient[257].» «Assimiler l’une à l’autre, dit-il encore, serait tomber dans une étrange confusion[258]

Il m’eût été facile de multiplier les témoignages en faveur de la distinction que je veux établir; mais j’ai pensé qu’il valait mieux mettre en regard, dans un tableau synoptique, les principaux caractères des deux maladies. Mon lecteur saisira ainsi d’un coup d’œil l’ensemble des contrastes qui interdisent de les confondre.

MALADIE D’ATHÈNES
(Ve siècle avant J.-C.)
MALADIE DE CONSTANTINOPLE
(VIe siècle après J.-C.)
1o Chaleur excessive à la tête, rougeur sanglante des yeux, de la langue et de l’arrière-gorge. 1o Hallucinations effrayantes ou invasion subite d’une fièvre légère.
2o Éternuments répétés, voix rauque, toux violente. 2o Nul indice local d’irritation inflammatoire.
3o Vomissements abondants et douloureux de matières bilieuses. 3o Pas d’évacuations.
4o Coloration rouge ou livide de la peau. 4o Coloration normale de la peau.
5o Éruption générale de petites pustules ulcérées. 5o Éruption de taches noires, de bubons inguinaux, axillaires, etc.
6o Gangrènes des extrémités, des organes génitaux, des globes oculaires. 6o Eschares charbonneuses de la peau.
7o Insomnie opiniâtre, agitation incessante. 7o Assoupissement continu ou délire furieux.
8o Mort le 7e ou le 9e jour. 8o Mort soudaine ou du 2e au 3e jour.
9o Dans la convalescence, perte de la mémoire. 9o Dans la convalescence, bégaiement ou articulation confuse de la parole[259].

Il me semble qu’après un pareil rapprochement, il ne peut rester la moindre équivoque sur la séparation radicale des deux espèces morbides. Le parallèle pourrait même être résumé en deux mots. La maladie d’Athènes n’était pas la peste bubonique, par la raison péremptoire qu’elle n’avait pas de bubons. A la rigueur, ce trait de dissemblance pourrait tenir lieu de tous les autres.

Cette conclusion, également conforme à la lettre et à l’esprit du récit de Thucydide, a cependant trouvé des contradicteurs, parmi lesquels je distingue M. Frédéric Osann, auteur d’une dissertation latine sur la peste de Libye, d’après le texte de Rufus, conservé par Oribase[260].

Dans cet écrit, M. Osann se demande si toutes les pestes originaires d’Afrique ont même forme et même nature, ce qui autoriserait à les confondre; et comme il opte, sans balancer, pour l’affirmative, il prétend que le mot αιδοια, que tous les interprètes de Thucydide ont traduit par organes génitaux, ne s’est appliqué, dans sa pensée, qu’aux parties molles voisines, c’est-à-dire à la région inguinale qui aurait été le siége d’une tumeur[261]. D’où il s’empresse de déduire qu’il n’existe pas de peste sans bubons, et que la maladie de l’Attique, qu’une fausse interprétation avait dépossédée de ce caractère essentiel, ne différait pas, sous ce rapport, de la peste de Libye décrite par Rufus, et de celle du VIe siècle qui n’en est qu’une réapparition.

Le ton d’assurance avec lequel M. Osann prétend rectifier, sur ce point, l’opinion générale, me surprend d’autant plus qu’il ne dissimule pas son incompétence médicale, et avoue qu’il est tenu à de grandes réserves en traitant une question qui l’éloigne de ses études philologiques habituelles.

Il ne peut cependant s’empêcher de convenir que Thucydide n’a pas spécifié les bubons inguinaux en termes assez explicites pour prévenir toute ambiguïté. Mais, dit-il, on ne peut exiger d’un simple historien la précision technique qu’on devrait attendre d’un homme de l’art[262].

Est-il croyable que l’exactitude descriptive de Thucydide eût été en défaut sur un fait aussi saillant? Le mot bubon (βουβων) était très-usité dans la langue grecque, et il était le seul qui représentât nettement ce genre de tumeur. On peut être certain que si Thucydide en a employé un autre, c’est qu’il voulait exprimer autre chose; et la gangrène des organes génitaux qu’il désigne à ne pas s’y méprendre, n’a rien de commun avec la tuméfaction des ganglions de l’aine. Ne dit-il pas d’ailleurs que les parties sur lesquelles «s’était porté le mal» se détachaient au grand avantage des patients? Est-ce ainsi, je le demande, qu’il aurait parlé des bubons inguinaux? Et comment cette remarque a-t-elle échappé à M. Osann?

J’ai une dernière réflexion à faire avant de passer à un autre sujet.

La résistance trop avérée des grands fléaux populaires à tous les efforts de l’art, nous prive d’un moyen précieux de délimitation nosologique. Le traitement est, en effet, le meilleur criterium de la nature des maladies, et rien n’est plus vrai que l’aphorisme d’Hippocrate: Naturam morborum curationes ostendunt, pourvu qu’on n’en exagère pas le sens pratique. Si la peste ancienne et la peste moderne avaient cédé au même spécifique, il n’y aurait plus eu de doute sur leur identité affective. Si, au contraire, chacune d’elles avait eu son remède exclusif, on en aurait déduit, avec assurance, qu’elles représentaient deux entités morbides foncièrement distinctes.

Mais nous savons ce qu’il faut penser des spécifiques, acclamés par la crédulité publique ou prônés par le charlatanisme, en temps d’épidémie. Ni l’antidote fantastique vanté par Actuarius contre la peste d’Athènes, ni le bol d’Arménie prescrit par Galien contre la peste Antonine, ni l’éternelle thériaque, toujours opposée à la vraie peste, à titre d’Alexipharmaque éprouvé, n’ont obtenu la sanction d’une pratique sérieuse. Les médecins d’Athènes, comme ceux de Rome, comme ceux de Constantinople, n’ont eu que la ressource tristement impuissante de la cure symptomatique qui n’attaque que les dehors de la maladie, sans atteindre sa source. Le contrôle de la thérapeutique nous manque donc complétement. Mais, dans l’espèce, ce surcroît de démonstration n’était pas indispensable, puisque la caractéristique individuelle des deux maladies ressort nettement du contraste de leurs symptômes.


CHAPITRE V
DES ÉPIDÉMIES DE FIÈVRES ÉRUPTIVES NOUVELLES, APPARUES AU VIe SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE

Pendant que la peste inguinale fauchait impitoyablement, dans sa course effrénée, les populations qu’elle rencontrait sur son passage, on vit éclater une autre maladie inconnue, non moins fatale, qui venait, de plus, infliger à tous les hommes un tribut permanent et inévitable. J’ai nommé la variole.

Cette coïncidence de deux fléaux, associés pour leur œuvre d’extermination, est un fait digne de remarque dans l’histoire de la médecine. L’observation semblait séparer leurs échéances par de longs intervalles; la variole a éludé cette loi générale. Pendant plus de vingt ans, elle a couru le monde à côté de la peste, dont la grande invasion n’était pas encore à son terme.

Mais la variole n’était pas seule. Elle menait à sa suite la rougeole, et l’on peut dire au moins qu’elle préparait les voies à la scarlatine qui devait tôt ou tard s’y joindre.

Le moment était venu, où la médecine serait mise en demeure de compter, sans relâche, avec ce mode morbide exanthémateux, en permanence constante à l’état sporadique et toujours prêt à passer à l’état d’épidémie.

Si l’on en juge par ce qui se voit de nos jours, on est très-porté à croire que ces trois fièvres éruptives par excellence ont pris simultanément possession de leur domaine.

L’observation clinique prouve, en effet, que s’il est des périodes de l’année exclusivement fécondes en varioles, en rougeoles, en scarlatines, on voit aussi souvent ces fièvres se partager, en proportions presque égales, certaines constitutions qui méritent la qualification générique d’éruptives, sans distinction d’espèces.

De Haën a insisté sur les faits qui démontrent que la variole et la rougeole sont souvent épidémiques en même temps. Il avait vu en 1752, les divers membres d’une même famille contracter ces maladies, l’une après l’autre[263].

Willan a reconnu aussi que la petite vérole, la rougeole, la scarlatine prennent la forme épidémique à peu près aux mêmes époques, et se développent souvent tour à tour sur le même sujet.

Le docteur Lettsom a vu une famille entière, composée du père et de la mère, de huit enfants et de trois servantes, pris à la même époque de rougeole ou de scarlatine. Les uns contractèrent d’abord la première, les autres la seconde. Tous eurent la scarlatine. Quelques-uns avaient eu antérieurement la rougeole; mais aucun ne fut atteint des deux en même temps, autant du moins qu’il fut permis d’en juger par la réunion et le caractère des symptômes[264].

Ces faits bien connus des praticiens, mettent en relief l’étroite affinité qui rapproche ces trois fièvres exanthématiques, sans préjudice de leur individualité morbide incommutable.

Cette affinité ressort bien mieux encore des associations, sur un même sujet, de la rougeole et de la variole, de la variole et de la scarlatine, de la scarlatine et de la rougeole. Dans certains cas, les deux maladies réagissent l’une sur l’autre et sont plus ou moins modifiées dans leurs caractères habituels. Quelquefois, l’une d’elles suit sa marche ordinaire, tandis que l’autre ressent l’influence du voisinage. Enfin on les voit fréquemment parcourir régulièrement leurs périodes, manifestant, l’une par rapport à l’autre, une tolérance singulière.

Nous pouvons donc expliquer, jusqu’à un certain point, par l’intimité de leurs rapports, l’avénement collectif de ces maladies, lentement et sourdement préparé par un concours d’influences communes. Mais si nous essayons d’en pénétrer le progrès caché, comme disait Bacon, nous sommes arrêtés par une inconnue que toutes nos analyses sont impuissantes à découvrir, et nous vérifions une fois de plus ces paroles de Baglivi: «In morbis enim sive acutis sive chronicis producendis viget occultum quid, per humanas speculationes fere incomprehensibile.»

J’abrége ces considérations générales, et j’aborde l’histoire des fièvres éruptives nouvelles, en commençant par la variole qui a été la première dans la série, et, sans contredit, la plus remarquable.

SECTION I
DE LA VARIOLE CONSIDÉRÉE COMME MALADIE NOUVELLE

«Malgré des recherches très-profondes et très-intéressantes, a dit M. Littré, l’existence de la variole dans l’antiquité est restée un point fort incertain de la pathologie historique[265]

Cette question est en effet du nombre de celles qui ne sont pas susceptibles d’une démonstration rigoureuse. Mais je déclare qu’après avoir rapproché et interprété, sans parti pris, les nombreux documents recueillis dans mes lectures, l’origine moderne de la variole m’a paru s’en dégager, comme la conclusion de beaucoup la plus probable.

Telle était aussi l’opinion bien arrêtée du savant Gruner qui la défend comme une vérité évidente, sans dissimuler le désaccord qui divise les médecins sur ce point.

Parmi les partisans de l’antiquité, il compte Manard, Fernel, Forestus, Zacutus de Lisbonne, Fracastor, Augénius, Meibomius, Sennert, Wedel, Hahn, Triller, Marc-Antoine Plenciz.

Dans le camp opposé, figurent Rodericus de Fonseca, Jérôme Mercuriali, Lister, Stahl, Mead, Clerc, Freind, Werlhof, Van-Swieten[266].

Il serait difficile de choisir entre des autorités qui se recommandent également au respect de la science; et la critique devrait, avant tout, peser et non compter les suffrages (non numerandæ sed perpendendæ). Ce n’est pas sur ce terrain que la question doit être posée, et le jugement à intervenir ne peut être dicté que par l’examen direct des pièces de conviction.

Simplifions tout d’abord le débat, en écartant les témoignages qui prétendent résoudre a priori par des vues théoriques plus ou moins arbitraires, un problème qui est tout entier dans les textes et leur interprétation légitime.

Lazare Rivière, une des gloires de notre école au XVIIe siècle, professe l’antiquité de la variole, qui était, de son temps, un grand sujet de dispute; mais uniquement parce que cette opinion concorde avec l’humorisme qu’il enseignait. Comme, d’après lui, la variole ne peut avoir sa source que dans le vice du sang de la mère (sanguinis materni impuritatibus), et que cette cause est inhérente à la nature humaine, il s’ensuit que cette maladie doit avoir existé de tous les temps.

Rivière reconnaît pourtant que les anciens ont à peine fait mention de la variole et de la rougeole. Ces éruptions, dit-il, n’étaient pour eux que des accidents des fièvres synoques ou malignes, remplissant l’office de crises, et ne représentant en conséquence aucune individualité assez tranchée pour constituer une espèce morbide distincte.

L’auteur va plus loin, et affirme que la variole et la rougeole, grâce à la douceur du climat de la Grèce, n’étaient que de simples indispositions, ne réclamant pas même les secours de l’art. Dans la suite des temps, ces maladies se sont aggravées, en étendant leur sphère d’action, parce que les impuretés du sang maternel, n’étant plus neutralisées par la salutaire influence de l’atmosphère, ont contracté une qualité vénéneuse (accedente venenata qualitate)[267].

Quelle que puisse être l’excuse atténuante des doctrines en vogue du temps de Rivière, on regrette de lui voir prêter l’appui de son nom à de pareilles fantaisies. On conviendra que si l’antiquité de la variole n’avait pas à son service de meilleurs arguments, elle serait déjà condamnée.

Melchior Sebizius soutient la même opinion, et n’est pas plus heureux, comme on va le voir, dans son exposé de motifs:

«I.—Les anciens ont souvent mentionné la variole sous le nom d’exanthème.

»II.—La principale source de la variole est dans la persistance de certaines impuretés dans le sang qui a nourri le fœtus, pendant la vie intra-utérine. L’éruption est destinée à en débarrasser l’économie par l’émonctoire cutané. D’où il suit que les anciens Grecs et Latins qui partagent, avec le reste des humains, les charges primordiales de la génération, ont dû jouir du bénéfice de la dépuration variolique qui les allége.

»III.—L’éruption n’est souvent qu’un accident de la fièvre synoque, et ne traduit pas une espèce morbide particulière, ce qui explique pourquoi les Grecs n’en ont parlé qu’avec une sorte de négligence.

»IV.—La douceur du climat de la Grèce, et l’art, si avancé alors, de régler la diète, avaient rendu cette fièvre éruptive si légère qu’elle n’a pas attiré l’attention sérieuse des médecins contemporains.»

Cette argumentation, qui rappelle en bien des points celle de Rivière et n’en vaut pas mieux pour cela, est un tissu de contradictions et d’hypothèses qui se réfutent elles-mêmes.

Sebizius commence par affirmer que les Grecs ont désigné la variole sous le nom d’exanthème. Cette raison les vaudrait toutes; mais c’est précisément ce que l’auteur était tenu de démontrer, et il n’en donne d’autre preuve que sa parole.

S’il était vrai que la variole est une loi naturelle primordialement imposée au genre humain, son existence dans l’antiquité, malgré le silence des textes, serait à priori un fait indiscutable. Pour adopter cette hypothèse, il faudrait faire à l’humorisme de Sebizius des concessions qui dépassent la mesure de ma déférence pour son autorité.

Comment ose-t-il soutenir que la variole n’était, sous le ciel clément de la Grèce, qu’une simple indisposition dédaignée par les médecins, alors qu’elle est si meurtrière dans les conditions climatériques dont on connaît l’analogie avec celles de la région où Hippocrate pratiquait la médecine?

De quel droit enfin Sebizius fait-il peser sur l’infériorité supposée de la diététique moderne, la redoutable aggravation de la variole que nous traitons? Y a-t-il un rapport rationnellement déterminable entre la prétendue cause et le désastreux effet qu’on lui attribue?

L’auteur de ce raisonnement n’en était pas moins un des médecins les plus considérés du XVIIe siècle, un érudit très-estimé de Haller, et remarquable par sa fécondité. Mais la prévention est une mauvaise préparation à la recherche de la vérité. On ne se méfie pas assez de l’entraînement d’une prémisse vicieuse et, comme dit Malebranche, «quand on n’est pas dans la bonne voie, plus on fait de chemin, plus on s’égare.»

Il n’y aurait qu’un moyen de démontrer, sans réplique, l’antiquité de la variole; ce serait d’en vérifier les traces authentiques dans les écrits des classiques anciens. A défaut, on devra bien reconnaître qu’elle n’existait pas de leur temps.

Voilà, en effet, une fièvre éruptive remarquable entre toutes, qui prélève un huitième environ de la mortalité générale; détruit la vue ou l’ouïe; souille le visage d’empreintes difformes et ineffaçables; donne l’élan à une foule de maladies consécutives trop souvent incurables; frappe enfin tout le monde, «sauf, comme disait Lacondamine, ceux qui ne vivent pas assez pour l’attendre.» Et un pareil type morbide aurait échappé à l’observation si pénétrante des anciens[268]!

Si d’autre part, on soutient qu’ils l’ont connu et mentionné, est-il croyable qu’Hippocrate, Celse, Arétée, Galien, Cœlius Aurelianus, Aétius, Alexandre de Tralles et tant d’autres à qui nous devons des descriptions nosographiques aussi claires que précises, se seraient contentés de quelques indications si vagues et si ambiguës que la postérité n’aurait pu s’y reconnaître?

Remarquez de plus que les maladies populaires qui ont accompli leur œuvre sous les yeux des anciens, vivent encore dans les souvenirs historiques qu’ils nous ont laissés. Si l’on y cherche vainement la variole, et ses épidémies si fréquentes et si cruelles, il n’y a pas, ce me semble, deux manières d’expliquer cette omission.

On essaie de se rejeter sur la concision habituelle d’Hippocrate qui s’attacherait surtout aux vues d’ensemble, aux principes généraux, et négligerait trop souvent les détails de l’observation.

Je n’examine pas la portée du reproche adressé au peintre des Constitutions épidémiques; mais on m’accordera, je pense, que deux lignes dans le style des aphorismes, la simple mention de la dépression centrale du bouton varioleux, auraient suffi pour dissiper toute incertitude. Galien, plus prolixe que son maître, aurait complété le signalement. S’il a imité son silence sur un fait d’aussi haute importance, on peut être sûr qu’il n’avait rien à en dire.

Les partisans de l’antiquité de la variole ont parfaitement compris la force de l’objection et ils s’en sont débarrassés, d’un tour de main, en affirmant que les textes démonstratifs fourmillent dans les écrits des anciens, et que ceux qui le nient n’ont pas su les trouver.

En 1733, Godefroy Hahn de Breslau publia une dissertation où sont groupés les témoignages qui prouvent, selon lui, pour la première fois, que les Grecs connaissaient la variole et la désignaient sous le nom d’anthrax[269].

Gottlieb Werlhof répondit à cet écrit en praticien consommé, également versé dans les études philologiques. Après avoir loyalement rendu hommage au talent et à la sincérité de son adversaire, il n’eut pas de peine à démolir, pièce à pièce, son ingénieux édifice, en démontrant sans réplique, que cette opinion toute personnelle sur l’identité du bouton variolique et du charbon, ne résiste pas aux démentis d’une vérification impartiale[270].

Hahn ne se tint pas pour battu, et riposta l’année suivante, par un autre travail où il prétend établir les caractères distinctifs du charbon pestilentiel et du charbon varioleux[271]. Mais le coup était porté, et l’assentiment presque unanime du corps médical resta acquis à Werlhof. Comme tant d’avocats, dont l’habileté n’est pas douteuse, Hahn avait compromis, par excès de zèle, la cause dont il rêvait le succès.

Suivons-le un moment sur le terrain où il s’est placé, pour apprécier sa méthode et ses preuves. Le ton tranchant de ses formules pourrait donner le change, si l’on ne pesait pas avec attention la valeur de ses arguments. Comme la thèse qu’il soutient n’a pas, que je sache, de champion plus autorisé, il me suffirait d’avoir raison contre lui. Il n’hésite pas à reconnaître que les médecins de son temps les plus instruits croyaient à la nouveauté de la variole, dont ils fixaient l’avénement à l’époque de la domination des mahométans en Asie. C’est, dit-il, qu’ils ignoraient ou comprenaient mal les textes anciens qui désignent clairement cette maladie. Comment l’érudition de Hahn justifie-t-elle ces graves reproches, et quelle confiance méritent les interprétations qu’il propose? C’est ce qu’il s’agit d’examiner.

Nul doute que l’antiquité médicale n’ait nommé et décrit bien des éruptions fébriles, que nous classerions aujourd’hui parmi les fièvres exanthématiques. Je n’en voudrais d’autre preuve que le passage suivant d’Hérodote, qui nous a été conservé par Aétius[272]:

«Chez les fébricitants, vers la fin de la maladie, on voit très-souvent survenir des éruptions autour des lèvres et des narines. Mais au début des fièvres graves qui dépendent d’une profonde dépravation des humeurs, le corps entier ou les membres se couvrent de petites taches semblables aux morsures des cousins. Dans les fièvres malignes et pestilentielles, ces éruptions s’ulcèrent souvent et prennent l’aspect de charbons (ανθρακωδη). Toutes ces éruptions attestent la surabondance des humeurs viciées qui corrodent l’économie. Les plus mauvaises de toutes sont celles qui s’établissent au visage. Celles qui sont abondantes, étendues, persistantes ou provoquant un sentiment de brûlure, sont pires que celles qui sont moins nombreuses, moins étendues, promptes à disparaître ou accompagnées d’une simple démangeaison. Celles qui se montrent pendant la constipation ou conjointement avec des évacuations modérées sont salutaires. Celles qui s’accompagnent de diarrhée ou de vomissements pénibles sont fâcheuses. Quand leur apparition resserre le ventre, cela est d’un bon augure. Dans les fièvres malignes, où les éruptions se rapprochent du charbon, nous prescrivons dès le début la saignée, sans interdire les aliments, parce que l’abstinence augmente la putridité et épuise les forces qu’il importe de ménager dans toutes les fièvres et principalement dans celles qui sont pestilentielles... Nous adoucissons par des lotions chaudes les éruptions du visage. Quant à celles du reste du corps, nous y appliquons des éponges imbibées d’eau chaude, surtout quand le malade accuse de la démangeaison[273]

On ne peut évidemment rapporter qu’au groupe des exanthèmes, ces taches rappelant les piqûres des cousins; cette éruption devenant ulcéreuse et prenant parfois l’aspect de charbons, dans les fièvres malignes et pestilentielles; ces efflorescences d’autant plus fâcheuses quand elles siégent à la face, qu’elles sont plus abondantes ou plus volumineuses. On s’explique donc que certains auteurs aient cru retrouver ici la petite vérole. L’éruption d’apparence charbonneuse semble appartenir à la variole confluente et maligne dont les croûtes prennent une couleur noire.

J’accorde volontiers que ces traits conviennent assez bien à la variole. «Mais, comme l’a dit M. Littré, il est certain aussi que ce tableau n’est pas assez caractéristique pour fixer la conviction, surtout quand il s’agit d’une maladie ayant, comme la variole, un type très-déterminé[274]

L’opinion assez plausible que pourrait suggérer un premier aperçu est bien ébranlée par les réflexions subséquentes. La nature maligne et pestilentielle, assignée par Hérodote aux fièvres dont l’éruption abondante et étendue prend la teinte noire, donne plutôt à penser qu’il ne s’agit que des complications gangréneuses, si communes dans ce genre de maladies, provoquées par l’exhaustion des forces et l’état putride qui en est l’effet ordinaire[275]. Dans tous les cas, la seule conclusion certaine qu’on puisse tirer de ce passage, c’est que les anciens connaissaient des fièvres éruptives, ou tout au moins des éruptions accompagnées d’état fébrile, et qu’ils les observaient même sous forme épidémique. Dans cette catégorie se rangent certaines fièvres qualifiées par la forme de l’éruption concomitante: Febris puncticularis,—Febris peticularis,—Febris miliaris sive purpurata,—Febris urticata, etc. Les anciens ont signalé aussi une foule d’efflorescences, ou, comme ils disaient, de vices de la peau, (vitia cutis) eczema, epinyctides, papulæ, pustulæ, vitiligo, alphus, leuce, psora seu scabies, lichenes, lepra Græcorum, etc. Il est à regretter que la multiplicité des noms portés par la même maladie soit, pour les médecins, un grand sujet d’embarras, et qu’elle obscurcisse le sens de certains textes originaux.

Mais on dirait que les défenseurs de l’antiquité de la variole ont eu leurs raisons pour se contenter d’approximations. Ils ont trouvé commode de s’épargner de longues et minutieuses confrontations de symptômes, et n’hésitent pas à interpréter en leur faveur les plus simples apparences. «Ne voyant jamais une description précise de la variole, ils la trouvent partout, parce qu’elle n’y est point[276]

Ainsi, par exemple, si Oribase mentionne certaines pustules qui naissent sur la peau des enfants[277], ils reconnaissent la variole, sans considérer que l’auteur ne dit rien de la fièvre, ce qui prouve qu’il n’a entendu parler que de ces éruptions régulières ou anomales qui tiennent une si grande place dans la pathologie du jeune âge.

La détermination de la véritable nature d’une éruption n’est pas un problème aussi simple qu’on paraît le supposer; et j’en fais dès à présent la remarque, parce qu’elle se rattache à un principe fondamental qu’on ne saurait trop rappeler.

On croit généralement avoir établi le diagnostic d’un exanthème quand on en connaît les formes extérieures; cette opinion est grosse d’erreurs pratiques.

Aujourd’hui même où la dermatologie clinique a conquis, après bien des vicissitudes, une précision qu’elle ne pouvait se promettre chez les anciens, on s’exposerait à des méprises impardonnables, si l’on préjugeait exclusivement, d’après les caractères apparents des éruptions, la nature du mode morbide qu’elles traduisent. Les praticiens connaissent bien ces pustules varioliformes, qui cachent les affections les plus disparates sous les dehors de la variole. Mais puisque l’observation moderne est tenue, en pareil cas, à de grandes réserves, comment espérer démêler la variole dans les esquisses vaguement tracées par les anciens?

Comme exemple des bévues auxquelles peut conduire l’ignorance ou l’oubli de ces principes, je rappellerai un fait qui remonte seulement à quelques années.

Les praticiens ont remarqué que parmi les pustules provoquées par les applications topiques de la pommade stibiée d’Autenrieth, il en est qui présentent une ressemblance frappante avec celles de la vaccine. Il n’en fallut pas davantage pour qu’on se crût sur la voie de la découverte d’un succédané du vaccin. On s’empressa d’inoculer le liquide renfermé dans ces boutons. Ai-je besoin d’ajouter que cette étrange expérience ne donna que des résultats insignifiants? On ne s’y serait pas exposé si l’on avait pris la peine de réfléchir que l’humeur vaccinale ne tient sa spécificité virulente que du mode morbide interne qui l’élabore, et non de la forme et de la texture anatomique du réservoir qui la contient.

Demandons, avant d’aller plus loin, quelques renseignements à Celse dont le langage précise clairement le sens de certains mots qui désignaient, de son temps, les éruptions les plus répandues dans la pratique. Outre que nous serons en garde contre des confusions trop légèrement accueillies, nous aurons de plus la preuve que le médecin romain n’a pas connu la variole, puisqu’on cherche en vain, parmi les indications techniques qu’il donne, celles qui pourraient se rapporter à l’éruption de cette fièvre.

Nous apprenons tout d’abord que le mot pustule (pustula), qui semblait impliquer, sur la foi de l’étymologie, un dépôt de pus, était un terme générique représentant les diverses espèces de boutons qui peuvent éclore sur la peau. Celse note avec soin les caractères qui distinguent les pustules suppurantes de celles qui ne suppurent pas.

Plusieurs espèces de pustules se montrent principalement au printemps. Il en est qui recouvrent tout le corps ou une région limitée, et donnent à la peau une sorte de rugosité. Elles rappellent les piqûres des orties ou les miliaires provoquées par la sueur. Ce sont les exanthèmes des Grecs. Tantôt leur couleur est rouge, tantôt elle ne diffère pas de celle de la peau[278].

Je n’ai pas à m’enquérir, en ce moment, de la véritable nature de ces pustules; mais on m’accordera bien que si Celse avait voulu sous-entendre la pustulation variolique, il ne l’aurait pas assimilée aux piqûres d’orties ou aux miliaires sudorales.

Les anciens ont beaucoup parlé d’une éruption qu’ils ont appelée épinyctide, et qu’on n’a pas manqué aussi de rapporter à la variole.

Elle est formée, dit Celse, par des pustules de mauvais caractère, noirâtres ou blanches, qui se montrent principalement la nuit, d’où leur est venu le nom qu’elles portent[279].

Il n’est pas possible de préciser l’espèce d’exanthème ainsi désigné, et il est certain que cette description ne s’adapte nullement aux éruptions de même nom, observées par les modernes. Il n’est pas moins évident que la variole n’offre pas ces caractères[280].

L’auteur latin signale aussi des phlyctènes (φλυκταιναι) livides, pâles, noires ou de toute autre couleur anormale, mettant à nu par leur rupture une espèce d’ulcération.

On retrouve bien dans cette éruption quelques traits de la variole noire; mais on ne peut pousser plus loin l’assimilation, puisque Celse lui assigne pour cause l’action du feu, du froid ou de certains topiques[281].

Les anciens donnaient le nom de phlyzacie (φλυζακιον) à certaines pustules assez dures, blanchâtres et pointues dont la pression donne issue à un liquide. Elles dégénèrent parfois en ulcères secs ou humides qui tantôt s’accompagnent seulement de prurit, tantôt sont douloureux avec tous les signes de l’inflammation. Dans ces cas, il en sort du pus, de la sanie ou un mélange de ces deux liquides. C’est surtout chez les enfants qu’on les observe, et leur siége ordinaire est aux extrémités[282]. Ce dernier trait suffirait pour écarter tout soupçon de variole.

Celse a décrit encore, sous le nom de phyma, une élevure plus grosse que le furoncle, laissant écouler du pus, et attaquant plus particulièrement les enfants[283].

Les interprètes latins, et Celse lui-même, ont souvent rendu phymata par tubercula, c’est-à-dire petites tumeurs, que les Français ont traduit littéralement par tubercules, ce qui ne s’accorde nullement avec l’idée nouvelle attachée à ce mot. La description de Celse paraît s’adapter à une espèce bien définie de bouton, en dépit de l’étymologie qui désigne une éruption extérieure quelconque[284].

Il faut être très-porté à se faire illusion pour retrouver la variole dans les éruptions que je viens de passer en revue. Nul doute que les fièvres exanthématiques ne se touchent par quelques éléments communs qui justifient leur rapprochement dans un des groupes les plus naturels de la nosologie; mais ces similitudes n’excluent pas leurs différences radicales.

La question n’est donc pas de savoir si les anciens ont vu des éruptions comparables, par quelques côtés, à la variole. Je suis même prêt à admettre qu’ils ont connu des espèces morbides de cet ordre, aujourd’hui perdues. Mais ont-ils observé l’entité varioleuse, sa marche, ses périodes, en un mot, ce cortége de symptômes originaux qui lui donnent une physionomie si tranchée? «Il y a bien, disait Gui Patin, chez iceux (les anciens), quelques pustules, quelques taches; mais il n’y a, en aucun endroit, talis congeries symptomatum qualis est in nostris variolis[285]

Hahn l’a si bien compris qu’il s’évertue à composer l’image complète de la variole, en réunissant quelques traits épars empruntés à diverses fièvres éruptives de l’antiquité: synthèse arbitraire qui ne saurait remplacer le modèle.

Toutes les fois qu’il lit, dans l’œuvre d’Hippocrate, le récit de maladies succédant à de longues pluies, s’accompagnant de pustules ulcérées, de boutons recouvrant la peau, surtout chez les enfants et les adolescents, de pustules larges et autres efflorescences pareilles, il ne peut, dit-il, se défendre de songer à la variole, à la scarlatine, à la rougeole[286]. Même soupçon quand il voit Hippocrate signaler le danger des déjections bilieuses pendant le cours de ces éruptions, et opposer les suites funestes de leur rétrocession ou de leur avortement, aux effets salutaires de leur évolution régulière et de leur maturation progressive.

Hahn serait dans son droit si ces observations s’appliquaient exclusivement aux trois fièvres éruptives qu’il désigne; mais il sait bien que toutes les éruptions aiguës ou chroniques, n’importe leur nature, s’aggravent par leur refoulement ou leur développement incomplet. La peau est devenue l’aboutissant d’une fluxion qui ne peut, dans aucun cas, être entravée ou comprimée sans exposer sérieusement les jours du malade, par le transport à l’intérieur des actes morbides délogés de leur siége primitif. De là, le précepte absolu de respecter ces localisations cutanées, ou de n’agir qu’avec prudence et graduellement, dans le traitement qu’on leur oppose.

Hippocrate décrit des pustulations générales qui apparaissent dans le cours des fièvres continues et qui se terminent par la mort, si elles n’aboutissent pas à la suppuration. «Quibus per febres assiduas pustulæ toto corpore enascuntur, lethale est, nisi quid purulentum abscedat[287].» «Comment, s’écrie Hahn, ne pas reconnaître la variole!»

Il sait bien cependant que ce sont précisément les varioles les plus bénignes qui se passent de la suppuration. La varioloïde s’arrête au moment même où l’intensité des symptômes semble annoncer l’imminence de cette période. D’autre part, c’est pendant le cours de la suppuration que les malades succombent le plus souvent. Sydenham est très-explicite sur ce point. Qu’il y ait des tumeurs ou des pustules qui doivent naturellement se terminer par la formation du pus, c’est ce qui est aussi vrai dans nos doctrines actuelles que dans l’humorisme d’Hippocrate. La coction, comme on disait, doit succéder à la crudité, sans quoi le pronostic est funeste. Qu’une variole parvenue normalement à sa période suppurante, s’aggrave quand une complication accidentelle l’arrête dans son cours et provoque la résorption, c’est un fait clinique vulgaire. Mais ce n’est pas là, je le répète, un attribut exclusif de la variole. Remarquez encore qu’on a essayé bien des moyens pour prévenir la suppuration et ses dangereuses péripéties. Sydenham ne fit pas autre chose quand il proscrivit la méthode échauffante qui avait été si funeste.

On trouve, dans un aphorisme d’Hippocrate, l’indication nominale de plusieurs éruptions survenant au printemps, parmi lesquelles il en est qui s’accompagnent de sécrétions purulentes.

«Au printemps les lèpres, les lichens, les dartres farineuses, les exanthèmes ulcéreux en grand nombre et les abcès[288]Vere quidem lepræ, impetigines, vitiligines et pustulæ ulcerosæ plurimæ et tubercula.

Les traducteurs français sont loin d’être d’accord sur le sens des termes employés par Hippocrate, sauf sur les mots pustulæ ulcerosæ, pustules ulcéreuses, exanthèmes ulcéreux. Ceux-ci, au dire de Hahn, ne peuvent appartenir qu’à la variole. Mais n’est-il pas une foule d’efflorescences cutanées qui sécrètent un liquide séreux ou purulent, se recouvrent de croûtes, et n’ont rien de commun avec la pustule varioleuse? Le printemps est de nos jours, comme autrefois, la saison d’élection de ces fluxions dermatosiques, qui, sous forme de boutons, de taches, de papules, de vésicules, traduisent certains états morbides, passagers ou diathésiques, complétement étrangers au mode varioleux.

Quand nous voulons aujourd’hui tracer l’histoire des fièvres éruptives, nous réunissons d’abord les traits communs qui les rattachent à la même classe nosologique. Pour les distinguer entre elles, nous mettons en relief, les attributs respectifs qui leur donnent une individualité bien marquée. Hahn procède autrement pour les besoins de sa cause, et il est en cela d’autant moins excusable qu’il est familier avec ces principes. Quelques analogies lui suffisent pour faire rentrer bon gré mal gré dans la variole, les éruptions symptomatiques des maladies les plus disparates. N’est-ce pas le cas de répéter après Montaigne: «Quelque diversité d’herbes qu’il y ait, tout s’enveloppe sous le nom de salade[289]

Arétée a décrit les derniers moments des malades atteints d’aphthes pestilentiels à l’arrière-gorge, et Hahn prétend que ce tableau ne peut représenter que la fin des varioles.

«Fétidité horrible de l’haleine, intolérable pour le sujet lui-même; pâleur ou lividité de la face; fièvre violente; soif dévorante excitée par l’ardeur interne, mais refus de boissons par crainte d’exaspérer la douleur gutturale et de provoquer le reflux très-pénible des liquides par les fosses nasales; inspirations profondes et expirations courtes; raucité de la voix ou aphonie complète; accroissement de tous ces symptômes jusqu’à la mort qui est soudaine[290]

J’accorde à Hahn qu’on ne dépeindrait pas autrement la terminaison funeste des varioles confluentes. Mais comment n’a-t-il pas vu que la plupart des phénomènes indiqués par Arétée, tiennent uniquement au siége spécial des ulcères sur l’arrière-gorge, et qu’en conséquence, on doit les observer dans toutes les fièvres graves qui se localisent sur cette région. Quel est le praticien qui n’a pas constaté cet ensemble de symptômes aux approches de la mort, chez les sujets atteints de scarlatine maligne dont l’angine gangréneuse est la complication familière?

Comme il était difficile, après tout, de vérifier l’identité de la variole antique sous ses noms présumés, Hahn s’est avisé d’un expédient qui révèle son embarras. Il soutient donc que l’anthrax des Grecs et le carbunculus des Latins représentent la pustule variolique, toutes les fois qu’on ne peut sous-entendre leur association à la peste. Consultons d’abord sur ce point notre lexicographe classique:

«Carbunculus, dit Castelli, significat tumorem illum igneum et malignum qui dicitur anthrax aut carbo[291]

Le savant philologue parle comme tout le monde, et il ne lui est pas venu à l’esprit d’insinuer un rapprochement quelconque avec le bouton varioleux.

Il est certain que lorsque les Grecs et les Latins écrivent les mots anthrax et carbunculus, ils désignent, sans équivoque possible, la tumeur à laquelle nous donnons comme eux le nom de charbon. Le nosographe moderne le plus exigeant n’aurait rien à changer aux descriptions qu’ils nous ont laissées[292].

La synonymie gratuitement imputée aux anciens par Hahn est le pivot de son argumentation; mais on peut dire que son plaidoyer ressemble plutôt à une gageure qu’à la défense d’une conviction sérieuse. Il n’est pas aujourd’hui un praticien qui acceptât la discussion dans ces termes. Werlhof prit au sérieux l’œuvre de son compatriote et se conforma aux habitudes de son temps, en lui opposant la dissertation dont j’ai parlé et qu’on peut offrir comme un modèle[293]. Je ne le suivrai pas dans sa longue polémique. Il me suffira pour le moment de prendre note des principaux contrastes qui séparent le bouton varioleux et le charbon.

1o Bien loin d’être imposé à tous les hommes comme l’éruption variolique, l’anthrax est une maladie relativement rare.

2o Une première atteinte n’est point une garantie contre la récidive, et il peut se reproduire plusieurs fois comme symptôme de maladies très-diverses.

3o La marche de l’anthrax diffère essentiellement de celle de la variole. Il n’a pas comme celle-ci, une période d’invasion bien dessinée par ses symptômes et sa durée. Son éruption, qui est le plus souvent soudaine, n’éteint ni ne diminue le mouvement fébrile, mais le rend au contraire plus actif. On ne peut admettre dans l’anthrax une période de suppuration, car par lui-même il ne produit pas de pus, et celui qui s’écoule provient des parties ambiantes auxquelles l’inflammation s’est communiquée. La mortification de la partie où siége l’anthrax, est son caractère pathognomonique et n’appartient point heureusement à la pustulation de la variole commune. Il n’y a point non plus de période de dessiccation sur la fin de l’anthrax. L’eschare en tombant, découvre seulement un ulcère large et profond, lent à guérir, qui n’a pas d’analogue dans la terminaison de la pustule varioleuse.

4o L’anthrax est une maladie de tous les âges. Rien ne démontre que l’enfance y soit plus spécialement sujette.

5o Quand on a eu occasion de comparer la cicatrice de l’ulcère charbonneux et le creux variolique, on ne peut avoir la pensée de les confondre. A défaut d’expérience clinique, la lecture de leur description suffit pour en montrer les différences. J’ajoute que la cicatrice caractéristique de l’ulcération charbonneuse en est la suite constante et inévitable; tandis que le bouton varioleux ne laisse très-souvent aucune trace après lui.

On pourrait encore extraire du rapprochement de la variole et de l’anthrax, bien d’autres traits distinctifs qui séparent profondément ces deux maladies.

Dans le traitement de la variole ordinaire et même confluente, l’œuvre du chirurgien est à peu près nulle, à moins qu’il ne surgisse quelques complications accidentelles ou qu’on n’ait à craindre des suites graves. On sait, au contraire, qu’il est de précepte constant de porter sur la pustule gangréneuse du charbon, dès son apparition, soit le fer rouge fortement appliqué, soit un caustique potentiel très-actif. Cette pratique recommandée par Celse, a été suivie par tous les chirurgiens anciens et modernes. En est-il un seul qui oserait prescrire l’emploi de pareils moyens contre les pustules varioleuses?

Le traitement interne du charbon n’a pas moins d’importance que le traitement local, et ne diffère pas au fond de celui des fièvres ataxiques ou adynamiques.

La variole simple dont aucune complication n’entrave l’évolution régulière, peut être le plus souvent livrée à elle-même ou ne réclame que des médications peu actives.

Si je voulais maintenant résumer en deux mots le parallèle que je viens d’esquisser, je dirais avec Werlhof, que la tumeur charbonneuse et le bouton varioleux diffèrent «par leur nature, leur mode de développement, leur volume, leur siége, leur marche, leur traitement[294]

Comment croire après cela que les anciens, qui ont si bien étudié l’anthrax, et qu’on suppose de plus avoir connu la pustule varioleuse, n’aient pas été frappés de leurs divergences nosographiques, et qu’ils leur aient affecté la même dénomination sans prendre souci de la confusion qu’ils devaient jeter dans leur pratique et leurs écrits?

Malgré ma répugnance pour les longueurs, je n’en ai pas encore fini avec Hahn.

Aétius a remarqué que le charbon peut envahir les paupières et le globe de l’œil, et amener la cécité par l’évacuation des humeurs.

Comme il n’est pas rare que ce grave désordre soit l’effet de l’implantation des pustules de la variole sur la cornée, Hahn insiste avec intention sur cette analogie.

Cependant, s’il avait été moins absorbé par son idée fixe, il aurait reconnu que ces altérations des yeux, et la perte irrémédiable de la vue qui en est la conséquence, ne sont pas des caractères inhérents aux deux maladies qu’il voudrait confondre. Tout dépend ici du siége que le hasard ou quelque autre circonstance a assigné au bouton. Quand le virus charbonneux des animaux imprègne le globe de l’œil, comme on en cite des exemples, la pustule maligne consécutive prive aussi le malade de la vision. Faudra-t-il en conclure que cette pustule et le bouton varioleux ont de grandes affinités, alors que tout les sépare sous les rapports étiologique, anatomique et nosologique?

Galien parle souvent d’épidémies charbonneuses; mais comme il ne mentionne pas la coexistence d’une constitution pestilentielle, Hahn se hâte de prononcer qu’il ne peut être question que d’épidémies de variole. N’a-t-il donc jamais vu, comme nous l’observons nous-mêmes, certaines influences générales, multiplier les maladies gangréneuses dont les localisations s’établissent sur la peau sous forme de charbon, sans que les praticiens aient jamais imaginé de les assimiler aux boutons varioleux?

Dans le second livre des épidémies, Hippocrate décrit la constitution estivale de Cranon, et les charbons (ανθρακες, carbunculi) dont il parle, ne peuvent être, d’après Hahn, que les pustules varioleuses.

«A Cranon, des anthrax en été. Pendant les chaleurs, il y eut des pluies abondantes et continues, surtout par le vent du midi. Il se formait dans la peau, des humeurs qui renfermées s’échauffaient et causaient du prurit; puis s’élevaient des phlyctènes semblables à des bulles produites par le feu, et les malades éprouvaient une sensation de brûlure sous la peau[295]

Quelles que soient les apparences qui rapprochent au premier coup d’œil cette éruption de celle de la variole, il ne peut pas rester la moindre indécision sur la nature de la maladie signalée par Hippocrate, et c’est Galien qui nous la révèle. Dans le commentaire qu’il nous a laissé de ce récit, il nous apprend que Cranon est situé dans un lieu creux et exposé au sud, ce qui explique, dit-il, la fréquence des charbons et des maladies putrides qui affectent les habitants[296]. Est-il un médecin qui ait jamais subordonné les invasions de la variole à de pareilles conditions topographiques? Ces tumeurs causant du prurit, ces phlyctènes semblables aux bulles produites par des brûlures, appartiennent sans contredit aux maladies charbonneuses de tous les temps. «En vérité, dit à ce propos Gruner, il faut avoir des yeux de lynx pour découvrir dans ce passage d’Hippocrate tout ce que Hahn prétend y voir.»

Il est évident que Hahn veut, à tout prix, retrouver la variole dans l’antiquité, et il n’hésite pas à prendre de toutes mains, les documents qu’il croit favorables à sa thèse, tant la prévention trouble les meilleurs esprits!

Rhazès, dont le nom est inséparable de l’histoire de la petite vérole, affirme, dès les premières lignes de son Traité, que Galien a nommé cette maladie dans plusieurs endroits de ses écrits, et il reproche aux médecins qui le nient, de ne pas connaître cet auteur, ou de l’avoir lu légèrement[297].

Hahn s’empare de ce témoignage sans prendre la peine d’en vérifier la valeur. Il exprime seulement le regret de n’avoir pu, faute de loisir, rechercher laborieusement (operosè) dans l’immense recueil du médecin de Pergame, les textes vaguement signalés par l’auteur arabe.

Mais avec un peu d’attention, il aurait vu que Rhazès lui-même s’était chargé de simplifier sa tâche. Étranger, de son propre aveu, à la langue de Galien, il avait dû se fier à des traductions arabes postérieures au VIe siècle. Or les interprètes, ne se doutant pas que la variole était nouvellement incorporée à la pathologie, avaient cru la reconnaître dans certaines dermatoses signalées par Galien, et en particulier dans cette espèce de bouton du visage, appelé par les Grecs, ιονθος, et par les Latins, varus; et ils avaient donné à ces éruptions le nom arabe de giodari, ou tout autre nom affecté de leur temps à la variole[298]. Rhazès a donc commis un lourd anachronisme sur la foi de quelques traducteurs ignorants, et Hahn s’en est rendu complice.

Ce n’est pas tout encore. L’écrivain arabe s’étonne que Galien, «d’ordinaire si exact dans la recherche des causes des maladies et de leur meilleur traitement, se soit borné à des indications insignifiantes, à l’égard d’une affection aussi répandue que la variole et aussi digne d’attirer l’attention des médecins[299]

Cette surprise de Rhazès aurait dû avertir Hahn qu’il fallait s’enquérir avant tout, du degré de confiance que méritaient les interprètes dont il avait accepté la version. Un homme rompu comme lui aux recherches d’érudition, n’est pas excusable d’avoir accepté sans critique, des renseignements provenant d’une source aussi suspecte.

Voici enfin, en faveur de la nouveauté de la variole, un dernier argument qui n’est pas, selon moi, le moins sérieux.

Si cette maladie eût existé du temps des anciens, on ne peut admettre qu’ils n’eussent rien dit des cicatrices si caractérisées qu’elle laisse après elle. Dans une société qui professait le culte de la forme et dressait des autels à la Beauté, l’œuvre dégradante de la variole eût soulevé un concert de malédictions, dont les écrivains de Rome et d’Athènes nous auraient transmis les échos. Les satiriques latins surtout, qui semblaient se complaire dans le tableau des maladies cutanées et des stigmates hideux dont elles marquent leurs victimes, auraient trouvé dans les suites de la variole un sujet toujours renaissant d’épigrammes. Les contemporains des Coclès, des Scævola, des Corvinus, des Cicero, des Nasica, des Lentulus, n’auraient pas épargné les allusions à ces visages en écumoire, illustrés par la caricature moderne.

Ce fait est si compromettant pour la thèse de Hahn qu’il a pris le parti de le nier. Il affirme donc que les anciens écrivent souvent ces mots: cicatrices, coutures (cicatrices, suturæ) et qu’il est impossible de n’y pas reconnaître les traces de la variole confluente. Il ne conteste pas qu’ils n’aient signalé d’autres espèces de cicatrices, ne fût-ce que celles qui résultent des brûlures[300]; mais comme ils insistent sur celles qui succèdent au charbon, et que dans leur langage tumeur charbonneuse et bouton variolique sont synonymes, Hahn ne prévoit pas la moindre objection à son commentaire.

Il sait pourtant bien qu’une foule d’éruptions, aiguës ou chroniques, sans rapport avec la variole, laissent sur la région où elles siégent, des marques indélébiles. Les scrofulides, en particulier, ont pour caractère la production de cicatrices qui ne manquent jamais, qu’elles aient été précédées ou non d’ulcérations. Leur forme déprimée, leur aspect réticulé, leur adhérence aux tissus sous-jacents, défigurent trop souvent les sujets qui en sont atteints. Ces cicatrices ont certainement leur place parmi celles que les anciens ont signalées, mais leur origine les éloigne radicalement de celles de la petite vérole.

Les dermatologues ont même remarqué que les ulcérations de la scrofulide pustuleuse du visage, se terminent par des cicatrices dont la réunion représente une surface, violacée d’abord, qui passe ensuite au blanc, et imite assez bien les cicatrices couturées de certaines varioles confluentes[301]. Supposez que les anciens, qui les connaissaient sans doute, en eussent donné une description fidèle, ne se serait-on pas cru en droit d’affirmer leur origine variolique?

Puisque les anciens ont en effet parlé d’empreintes cutanées tout à fait étrangères à la variole, et qu’ils n’ont jamais indiqué ces creux caractéristiques qu’une assimilation fort juste a comparés aux effets de la grêle, on ne peut non plus rien préjuger du mode de traitement qu’ils ont prescrit pour rétablir l’état normal des tissus.

Leurs écrits abondent en topiques résolutifs, adoucissants, caustiques, produits monstrueux de l’art pharmaceutique de leur temps. Mais rien ne prouve que ces agents soient destinés à réparer les méfaits de la variole; et l’efficacité qu’on leur attribue suffirait, à mon sens, pour démentir cette conjecture. Si l’on avait possédé jadis un spécifique capable de restaurer les visages grêlés ou couturés, nous l’aurions reçu de la tradition, et nous ne déplorerions pas, après tant d’essais infructueux, cette lacune de la matière médicale.

Criton, médecin de Trajan, conseille une série de topiques contre les rugosités, les fissures, les cicatrices noires, et garantit l’infaillible vertu de certaines lotions contre les traces que laisse sur la figure l’espèce de boutons appelés vari. Quelques médecins, trompés par la similitude des noms, ont sous-entendu les marques de la variole, et Hahn a adopté cette interprétation avec empressement[302]; mais la question est vidée depuis longtemps. L’éruption dont il s’agit diffère de celle de la petite vérole, par sa forme, sa marche, son origine, et le mode morbide interne qu’elle traduit.

Dioscoride vantait aussi des substances propres à effacer les cicatrices difformes du visage, qu’il a distinguées avec soin de celles qui succèdent aux blessures de guerre; rien ne permet de supposer qu’il ait eu en vue les marques varioleuses.

Pline, son contemporain, insiste sur les mêmes remèdes, et recommande aux femmes l’emploi de la litharge comme le meilleur correctif des empreintes disgracieuses, si préjudiciables à leur beauté. C’est aux femmes exclusivement qu’il donne ce conseil sous le prétexte, fort discutable, que les hommes sont bien plus accommodants sur le chapitre de leurs agréments physiques[303].

Cette remarque n’est pas indifférente, parce qu’elle donne à penser que Pline a entendu désigner uniquement ces éruptions de la peau, passagères ou opiniâtres, qui désespèrent d’autant plus les femmes que leur sexe y est plus sujet (lentigo, ephelis, acne miliaris, couperose, etc.). Ce qui appuie cette conjecture, c’est que Celse fait la même restriction que Pline, à propos du traitement des stigmates de la face. «Comment, dit-il, détourner les femmes de l’importance qu’elles mettent aux soins de leur beauté[304]!» Quel que soit, en réalité, le degré de modestie des hommes, il n’est pas admissible que ceux qui auraient porté les marques de la petite vérole, eussent laissé à la coquetterie féminine l’usufruit exclusif d’un moyen héroïque de restauration. Il ne s’agit donc dans le passage de Pline, que d’une application spéciale de cette cosmétique dont Galien a flétri les abus avec tant d’énergie. Toutes ces drogues, ces onguents, ces huiles, ces poudres, s’attribuaient la vertu de rendre au teint sa fraîcheur, à la peau sa souplesse et son poli. Je n’ai pas à m’enquérir jusqu’à quel point les effets répondaient aux promesses; mais on conviendra que nous sommes bien loin des cicatrices de la petite vérole et de leur panacée.

Avicenne, reproduisant le passage de Dioscoride que j’ai indiqué plus haut, ajoute qu’il recommandait l’écume d’argent (argenti spuma) contre certaines ophthalmies et contre les traces de la petite vérole (vestigia variolarum)[305].

Pour le coup, Hahn chante victoire, en entendant nommer la variole dès le Ier siècle de notre ère. Comment n’a-t-il pas vu que ces mots vestigia variolarum, ont été écrits par Avicenne, qui vivait au Xe siècle, ou pour mieux dire, par son traducteur, et nullement par Dioscoride qui, pour de bons motifs, n’a jamais songé à s’en servir. Que l’anachronisme soit du fait de l’auteur arabe ou de son interprète, Hahn ne mérite pas moins le reproche de s’y être laissé prendre, faute de réflexion.

Les partisans de l’antiquité de la petite vérole ont encore émis bien des allégations arbitraires dont je pourrais leur demander compte. J’ai déjà trop abusé du temps de mon lecteur pour ne pas clore ce débat.

En résumé, si l’on fait abstraction des auteurs qui défendent cette opinion par des vues théoriques plus que suspectes; de ceux qui, au prix d’un cercle vicieux, soutiennent que les anciens ont tout vu et tout su en fait de maladies; de ceux enfin qui repoussent, comme une chimère, les révolutions de la pathologie, dans le cours des âges et, par conséquent, l’accession de maladies nouvelles, on est en droit de certifier que l’immense majorité des suffrages sérieux a sanctionné l’origine récente de la variole.

Ainsi en ont jugé, après mûr examen, quelques médecins dont la science est habituée à respecter les décisions, et qu’on me permettra bien d’appeler en témoignage pour relever mon crédit personnel.

«La petite vérole, dit Martin Lister, est une maladie d’un genre nouveau; et quoique les anciens aient fait mention d’une espèce de pustule qui a paru à quelques écrivains n’être autre chose que celle de la petite vérole, ce qu’ils en ont dit est si concis et si vague, qu’on peut affirmer que la maladie dont ils parlent n’est pas celle de nos jours. Certes, ils auraient été bien négligents, s’ils avaient gardé le silence sur une maladie aussi grave, aussi répandue, aussi fréquente. Ce qui démontre assez la nouveauté de cette affection, c’est qu’elle est complétement inconnue dans certaines parties du monde[306]

Freind, l’historien de la médecine, n’est pas moins catégorique.

«Depuis Hippocrate jusqu’à nous, dit-il, je ne crois pas qu’il y ait rien d’aussi remarquable que la naissance de cette nouvelle et étonnante maladie[307]

Quant à ceux qui persistent à soutenir que la petite vérole et quelques autres maladies dont l’origine récente est avérée, étaient connues des anciens, quoiqu’ils n’en aient pas donné de description exacte, Freind renonce à discuter «avec des esprits entêtés qui, pour l’honneur de l’antiquité, voudraient peut-être nous faire accroire que la découverte de la circulation du sang n’appartient pas aux modernes[308]

Mead, contemporain et ami de Freind, nourri comme lui de la moelle des anciens, tient le même langage.

«Il n’est pas douteux que la petite vérole ne soit une maladie nouvelle, c’est-à-dire inconnue aux médecins de l’antiquité grecque et romaine. C’est en vain que quelques auteurs ont prétendu que les anthrax, les épinyctides et autres éruptions semblables de la peau étaient la petite vérole de notre temps. Il faut croire en effet que les premiers maîtres de l’art, qui se sont montrés si exacts dans la description et la distinction des maladies, ne se seraient pas contentés d’une mention rapide, mais qu’ils en auraient longuement tracé l’histoire, s’ils avaient connu cette affection à la fois terrible et contagieuse[309]

Ecoutons Sydenham, ce grand peintre de la petite vérole:

«Je ne vois pas, dit-il, pourquoi on condamnerait une méthode nouvelle de traiter une maladie dont on ne trouve aucune trace ni dans Hippocrate ni dans Galien, à moins de donner la torture à quelques passages..... Il est en effet très-vraisemblable, pour ne pas dire plus, que la variole n’existait pas dans l’antiquité. Si cette maladie avait régné à cette époque comme de nos jours, je suis convaincu qu’elle n’aurait pas échappé à la sagacité d’Hippocrate. Ce grand homme, qui a mieux connu les maladies et qui les a décrites plus exactement qu’aucun de ceux qui sont venus après lui, nous aurait certainement laissé, selon son habitude, une histoire simple et fidèle de la variole[310]

Plus près de nous, Pinel, si familier avec la lecture des classiques de l’antiquité, n’a pas trouvé non plus, dans leurs écrits, la trace certaine de la variole.

«Il est sans doute facile, dit-il, à l’aide de quelque interprétation oblique ou de quelque terme équivoque, de faire remonter la connaissance de la variole jusqu’aux premiers temps de la médecine antique. Mais si l’on veut être sévère dans ses jugements, on finit par convenir que cette maladie n’était point connue avant Rhazès et Avicenne[311]

Les deux épidémistes français, Fodéré et Ozanam, sont d’accord sur l’origine moderne[312].

M. Littré, sans être aussi affirmatif, et tout en donnant les raisons qui peuvent justifier encore certaines réserves, penche évidemment pour la nouveauté, comme on s’en assure dans maints passages de ses écrits[313].

M. Rayer ne pense pas autrement, et ce sera ma dernière citation. «Plusieurs auteurs, dit-il, ont avancé que la variole avait été observée par les médecins grecs. Willan a fortifié cette opinion de nombreuses et savantes recherches qui ne m’ont pas convaincu[314]

Ici s’élève une difficulté que je ne dois pas omettre d’examiner en passant.

Le silence des anciens prouve bien, dit-on, que la variole leur était inconnue; mais on n’en peut inférer rigoureusement qu’elle n’existait pas de leur temps. Tout ce qu’il est permis d’en conclure, c’est qu’elle n’était encore venue ni dans la Grèce, ni à Rome, et qu’elle était restée confinée dans sa circonscription originelle, en attendant l’heure plus ou moins éloignée de son apparition sur un autre théâtre.

Telle est en effet l’opinion des Chinois. Personne n’ignore leurs prétentions à la priorité des arts et des sciences sur tous les autres peuples; ce que l’on sait moins, c’est qu’ils revendiquent aussi le triste privilége de les avoir devancés dans la connaissance de la variole.

D’après leurs vieilles archives, cette maladie aurait régné épidémiquement parmi eux, depuis plus de trois mille ans, et cette tradition paraît avoir été acceptée par les missionnaires de Pékin[315]. On précise même les dates, et c’est 1122 ans avant J.-C. qu’on l’aurait vue pour la première fois. Ainsi s’expliqueraient l’étude toute particulière que la médecine chinoise aurait faite de cette maladie et les volumineux travaux qu’elle aurait inspirés.

L’interprétation des chroniques est-elle sans reproche? La maladie qu’elles désignent était-elle bien la variole de notre temps? La tradition a-t-elle traversé trente siècles sans rien perdre en route de sa pureté primitive?

Je pose ces questions, mais je n’ai pas la moindre envie de remonter aussi loin et sans guide, dans le passé de la science. Je ferai part seulement de deux motifs de doutes qui s’offrent à mon esprit et qu’on voudra bien prendre pour ce qu’ils valent.

Le premier m’est suggéré par ce fait, que la variole, à son avénement en Chine, aurait montré, d’après les documents historiques, une douceur qui contraste avec la férocité de ses débuts authentiques en Europe. Ce n’est pas ordinairement avec ces allures bénignes que les maladies nouvelles inaugurent leur prise de possession. Il faudrait au moins reconnaître que ses mœurs ont bien changé et qu’elle s’est singulièrement aggravée en vieillissant, contrairement aux données générales de l’observation[316].

D’un autre côté, quelle que soit l’inviolabilité des barrières qui isolaient le Céleste Empire du reste du monde, on ne saurait comprendre qu’elles n’aient pas laissé passer le virus expansif de la variole, et que le fléau, renfermé aussi longtemps qu’on voudra dans son pays natal, n’ait jamais franchi ses frontières, pendant cette longue série de siècles qui auraient précédé son invasion parmi nous.

Ce qu’on peut assurer, c’est qu’à partir du VIe siècle, tous les doutes disparaissent devant l’irruption d’une maladie nouvelle qui surprend les populations en pleine lutte avec la peste. Deux chroniqueurs contemporains, témoins de cet événement, s’empressent de l’inscrire dans leurs annales. Ces premiers documents sont brefs, mais précis: plus d’équivoque ou de double sens; plus de textes ambigus; plus d’interprétations contradictoires. On peut regretter, j’en conviens, que ces premiers historiens n’aient pas tenu une plume médicale exercée; mais l’image dont ils ont reproduit quelques traits d’après nature, ne s’adapte qu’à la variole, et il est impossible de s’y méprendre.

Marius, évêque d’Avenches, annonce le premier la fatale nouvelle.

«L’an 570, une violente maladie, avec cours de ventre et variole, affligea cruellement l’Italie et la Gaule.»

«Anno 570, morbus validus cum profluvio ventris et variola, Italiam Galliamque valde affecit[317]

Ce renseignement serait sans doute bien insuffisant pour attester avec certitude l’existence de la variole. Le nom employé pour la première fois, par Marius, semblerait décisif, puisque c’est celui qui est resté à la fièvre éruptive. Mais, selon moi, ce mot n’a pas encore dans la pensée du chroniqueur, le sens nettement défini qu’on lui donne aujourd’hui. Il assimile seulement la maladie nouvelle à d’autres déjà connues. Variola n’exprime donc qu’une éruption de boutons ressemblant à ceux que les Latins appelaient vari. Ou mieux encore, Marius a-t-il voulu faire entendre que la peau des sujets atteints de ce flux abdominal, offrait un aspect tacheté, ou, comme on pourrait dire, bariolé[318].

Ce qui rend, à mes yeux, cette interprétation la plus probable, c’est que le mot variola n’a pas été emprunté à Marius par les écrivains de son temps, qui ont parlé de la même maladie, et notamment par Grégoire de Tours qui se sert, dix ans après, des mots morbus dysentericus, lues valetudinaria, ne rappelant en rien l’éruption concomitante. Si, dans certains passages, il remplace ces dénominations par celle d’ægritudo varia, il est évident qu’il ne fait allusion qu’à l’aspect bigarré de la peau, sans prétendre spécifier une entité morbide bien distincte. Dans la suite, quand la maladie a été mieux connue, le nom de variole, qui n’indiquait, dès le principe, que l’éruption cutanée, a représenté, pour tout le monde, la fièvre exanthématique varioleuse, à l’exclusion de toute autre. Mais il est à remarquer que ce mot, employé au pluriel, a fini par s’appliquer spécialement aux pustules; témoin cette formule, familière aux épidémistes: febris variolosa sine variolis.

Il n’en faut pas moins reconnaître que, sans la dénomination inaugurée par Marius, on n’aurait pu soupçonner la nature de la maladie nouvelle qu’il entendait désigner. Le cours de ventre n’est point un caractère pathognomonique de la variole, et indiquerait plutôt une maladie bien différente.

Grégoire de Tours a été moins laconique que son collègue d’Avenches, et il nous a transmis les principaux symptômes de la maladie épidémique qui se reproduisit dix ans après dans les Gaules. Le nom du chroniqueur et la date de ses récits en doublent l’intérêt. Quand on a fait la part du temps où il écrivait, on y découvre d’instructives révélations[319].

«La cinquième année du roi Childebert (580), la région d’Auvergne fut inondée par un grand déluge, car la pluie ne cessa pas de tomber pendant douze jours. La Limagne fut couverte d’une telle quantité d’eau, qu’en beaucoup d’endroits les semailles furent impraticables. Les rivières de la Loire et de l’Allier, ainsi que les autres torrents qui viennent s’y jeter, grossirent à tel point, qu’elles franchirent les limites qu’elles n’avaient jamais dépassées. Ce qui amena de grandes pertes dans les troupeaux, la destruction des récoltes, et la chute de nombreux édifices. Le Rhône, qui se joint à la Saône, sortit aussi de son lit, causant de grands dommages aux populations, et renversant plusieurs pans des murs de la ville de Lyon. Les pluies ayant cessé, les arbres refleurirent, quoiqu’on fût alors au mois de septembre. A Tours, cette même année, on vit, un matin, avant le point du jour, un feu qui sillonna le ciel et alla s’éteindre à l’horizon du côté de l’orient. Dans toute cette contrée, on entendit un bruit pareil à celui d’un arbre qui tombe, mais qui tenait à toute autre cause, puisqu’il retentit dans un rayon de cinquante milles et au delà. Cette même année, la ville de Bordeaux fut violemment ébranlée par un tremblement de terre; ses murs d’enceinte furent sur le point de crouler. Le peuple fut si terrifié qu’il craignit d’être englouti avec la ville, s’il ne se hâtait de prendre la fuite; en sorte qu’un grand nombre cherchèrent un abri dans d’autres villes. La secousse se propagea à quelques cités voisines, et fut ressentie jusqu’en Espagne, mais à un moindre degré. Cependant d’immenses quartiers de roches, détachés des monts Pyrénées, écrasèrent des animaux et des hommes. Un incendie allumé par la main de Dieu, dans les bourgs bordelais, embrasa soudainement les maisons et les granges avec le produit des récoltes; et rien n’expliquait l’apparition de ce feu, si ce n’est peut-être la volonté divine. Un terrible incendie dévora aussi la ville d’Orléans, de telle sorte qu’il ne resta absolument rien aux personnes les plus riches; et ce qu’on parvenait à arracher aux flammes, devenait à l’instant la proie de voleurs sans cesse aux aguets. Dans le territoire de Chartres, le pain rompu laissa écouler du vrai sang, et la ville de Bourges fut dévastée par la grêle.

»Tous ces prodiges furent suivis d’une épidémie meurtrière. Au moment où les rois en discorde, se préparaient de nouveau à la guerre civile, la maladie dysentérique (morbus dysentericus) envahit presque toutes les Gaules[320]. Ceux qu’elle attaquait, avaient une fièvre violente, accompagnée de vomissements, de grandes douleurs dans la région rénale et de lourdeurs dans la tête et le cou. Les matières rejetées par la bouche étaient jaunes ou mêmes vertes. Plusieurs assuraient que c’était un poison secret. Les paysans appelaient cela pustules corales (CORALES PUSULAS). Ce qui n’est pas invraisemblable; puisque après l’application de ventouses aux épaules ou aux jambes, il s’élevait des cloches qui, en se rompant, donnaient issue à de la sanie; ce qui en sauva beaucoup[321]. Les breuvages composés avec des simples, propres à combattre les poisons, furent aussi très-efficaces.

»Cette maladie qui avait d’abord commencé au mois d’août, attaqua d’abord les enfants et les emporta. Nous perdîmes nos doux et chers petits enfants que nous avions pressés contre notre cœur, bercés entre nos bras, et nourris de notre propre main avec une constante sollicitude... En ces jours-là, le roi Chilpéric fut aussi gravement frappé, et lorsqu’il commençait à se rétablir, le plus jeune de ses fils, qui n’avait pas encore été régénéré par l’eau et le Saint-Esprit, fut pris de la maladie, et quand on le vit à l’extrémité, on lui donna le baptême. Peu de temps après, il se trouva mieux, et son frère aîné nommé Chlodobert, fut atteint à son tour... Après cela, le plus jeune mourut consumé de langueur... On plaça Chlodobert sur une civière, et on le transporta à Soissons, dans la basilique de Saint-Médard. On le mit en contact avec le saint tombeau, en faisant des vœux pour lui. Mais exténué et déjà presque sans souffle, il rendit l’âme vers le milieu de la nuit.

»... En ces jours-là, Austrechilde, femme du roi Gontran, fut de même emportée par le fléau... Nantin, comte d’Angoulême, succomba aussi au même mal... Son cadavre devint si noir, qu’on eût dit qu’il avait été calciné par des charbons ardents[322]

La description qu’on vient de lire, tout incomplète qu’elle est, ne permet pas de méconnaître une invasion de variole. La fièvre violente, les vomissements, la céphalalgie, la douleur lombaire, l’éruption générale de pustules, la couleur noire du corps, représentent évidemment cette maladie, qui révèle déjà sa prédilection pour les jeunes enfants.

On a remarqué sans doute l’expression corales pusulas, que j’ai cru devoir traduire littéralement par pustules corales. Le sens de ces mots a été très-diversement compris. Les uns ont supposé, je ne sais trop pourquoi, qu’ils désignaient des pustules du cœur (pusulæ in corde ortæ). D’autres ont prétendu que Grégoire avait écrit: coriales pusulas (pustules du cuir ou de la peau), ce qui en donnerait une juste idée, si le texte permettait cette version. Quelques-uns ont pensé qu’il s’agissait de boutons intérieurs que l’action des ventouses attirait au dehors[323].

Ce qui me paraît le plus probable, c’est que l’argot populaire de l’époque indiquait, par ce néologisme forcé, des pustules rouges comme le corail (purpurei coloris, corallo similis). N’est-ce pas la couleur des boutons varioleux à leur début?

Je rappellerai, à ce propos, que le patois de quelques populations du midi de la France, qui a tant de rapports avec le latin, désigne par le mot courals, des boutons rouges provoqués par l’action des chaleurs. L’étymologie ne serait-elle pas la même des deux parts[324]?

En l’an 582, Grégoire signale en ces termes, une nouvelle épidémie du même genre.

«La septième année du roi Childebert, qui était la vingt et unième de Chilpéric et de Gontran, pendant le mois de janvier, il y eut des pluies, des éclairs et de grands coups de tonnerre. Des fleurs se montrèrent aux arbres. Une de ces étoiles que j’ai plus haut désignées par le nom de comètes, apparut, ayant autour d’elle un espace fort noir. Elle semblait placée dans une sorte de trou, d’où elle brillait au sein des ténèbres, scintillant et étalant sa chevelure. Il en partait un rayon d’une grandeur merveilleuse, qui apparaissait au loin, comme la fumée d’un vaste incendie. Elle était visible à l’occident, vers la première heure de la nuit. Le saint jour de Pâques, la ville de Soissons vit le ciel tout en feu, comme s’il y eût eu en même temps deux incendies, l’un plus considérable que l’autre. Dans l’espace de deux heures, ils se réunirent, et, après avoir jeté une vive clarté, ils disparurent. Dans le territoire de Paris, il tomba, des nuages, une véritable pluie de sang qui mouilla les vêtements de plusieurs personnes, et les souilla de telle sorte qu’elles s’en dépouillèrent avec horreur. Dans trois endroits du même territoire, ce prodige se reproduisit. Dans le territoire de Senlis, un homme trouva le matin, à son lever, l’intérieur de sa maison arrosé de sang.

»Aussi, cette année éclata une épidémie. C’étaient des maladies tachetées, malignes, avec pustules et vessies, qui emportèrent beaucoup de monde. Cependant des soins bien entendus en sauvèrent un grand nombre[325]

Quand on rapproche ce passage de celui qui a été précédemment cité, on retrouve la même maladie caractérisée aussi par des taches, des vésicules, des pustules. Grégoire nous apprend de plus, que la peste inguinale régnait dans les Gaules en même temps que la variole. Le terrible fléau ravageait la ville de Narbonne, où ses attaques étaient instantanément mortelles.

Voici enfin une dernière citation qui convaincra les plus sceptiques. L’épidémie sévissait alors dans le diocèse de Grégoire, qui avait été témoin du fait qu’il raconte:

«L’année précédente (582) la Touraine était cruellement ravagée par la maladie valétudinaire. Le sujet pris d’une fièvre violente avait bientôt toute la surface de la peau couverte de vessies et de petites pustules. Les vessies étaient blanches et assez dures, ne présentant aucune mollesse, et s’accompagnant d’une vive douleur. Dès qu’elles avaient atteint leur maturité, elles crevaient et laissaient échapper l’humeur qu’elles renfermaient. Leur adhérence aux vêtements en contact avec le corps, augmentait considérablement la douleur. L’art des médecins était complétement impuissant contre cette maladie, à moins que Dieu lui-même ne lui vint en aide. Plusieurs obtinrent cette grâce, après avoir imploré aux pieds des autels la miséricorde divine. Mais pourquoi parler des autres, quand nous en avons vu nous-même un exemple frappant? La femme du comte Eborin, qui était atteinte de ce fléau, était tellement couverte de vésicules que ni les mains, ni la plante des pieds, ni aucune autre partie du corps n’en étaient exemptes. Il en était même venu sur les yeux qui restaient constamment fermés... Bientôt après, la fièvre cessa, la décroissance graduelle des pustules s’opéra sans douleur et la malade fut guérie[326]

Je n’entends pas donner cette description pour un modèle de précision nosographique. Grégoire écrit en simple chroniqueur, sans aucune prétention médicale. Mais on conviendra que s’il manque quelque chose au portrait de la variole, il n’en est pas, pour cela, moins ressemblant. Une fièvre ardente, suivie de vésicules et de pustules blanches et dures, dont la rupture, à l’époque de leur maturité, donne issue à une humeur; leur adhérence aux vêtements en contact avec la peau; leur dissémination sur toutes les parties du corps, et, en particulier, sur les yeux qu’elles tiennent fermés: est-il une autre maladie à laquelle réponde un pareil ensemble de symptômes?

Le VIe siècle fut donc témoin de la première invasion de la variole, et le texte de Marius ne permet pas de douter qu’elle n’ait frappé l’Italie et la Gaule en 570[327].

Après ses premiers ravages, elle sembla assoupie pendant quelques années, si l’on en juge par le silence des écrivains contemporains; mais elle se réveilla en 580 et désola, pour la seconde fois, les Gaules pendant plusieurs années consécutives, toujours accompagnée du flux dysentérique qui avait marqué ses débuts. C’est cette épidémie dont nous venons de lire la relation d’après l’évêque de Tours.

Les documents que j’ai cités, et dont l’authenticité est irrécusable, démentent l’opinion très-répandue qui attribue les importations successives de la variole aux courses des Sarrasins pendant le VIIe siècle.

On n’est pas d’accord sur son lieu de naissance. Freind et quelques autres ont indiqué l’Égypte, uniquement parce que cette région est un foyer reconnu de maladies pestilentielles. Mais de ce que la combinaison des influences topographiques de l’Égypte peut engendrer la peste, endémie toujours prête à prendre l’expansion épidémique, il ne s’ensuit pas qu’on puisse imposer théoriquement la même étiologie originelle, non-seulement à la variole, entité morbide radicalement distincte, mais encore à la rougeole qui a fait en même temps son entrée dans le monde.

Ce qui est certain, c’est que la variole a marché bien plus lentement que la peste, sa contemporaine. Il ne lui fallut pas moins de plusieurs siècles pour s’étendre sur toute la surface de la terre, tandis que Procope, témoin de la peste de Constantinople, pouvait la suivre en écrivant son histoire, jusque dans les régions les plus reculées.

Après avoir jeté son premier feu en Occident, la variole semble ralentir ses progrès, sans abandonner toutefois l’Égypte, où se trouvaient réunies les conditions les plus favorables à son développement. Vers l’année 639, sous la domination d’Omar Ier, les Sarrasins se rendirent maîtres de ce pays. Cette irruption donna un tel élan à la maladie, ou tout au moins coïncida avec une recrudescence si violente, que quelques écrivains ont prétendu qu’elle avait paru alors pour la première fois. Elle se répandit, à la suite des armées victorieuses, dans la Lycie, la Cilicie, à travers toute la partie occidentale de l’Asie, d’où elle parvint jusqu’à la Chine par la Mingrélie, la Tartarie, etc.[328].

Dans le VIIIe siècle, la conquête de l’Espagne, de la Sicile, etc., par les Sarrasins, ramena le fléau en Europe, et l’incendie qui semblait éteint se ralluma avec une dévorante activité. Il va sans dire que la contagion prit une grande part à sa propagation.

On sait que du IXe au XIIe siècle, les arts et les sciences trouvèrent un refuge chez les Arabes, pendant que l’Europe entière restait plongée dans l’ignorance. En 813, Al-Mamoun, célèbre par son esprit élevé et son goût pour les lettres, était assis sur le trône des califes. Par son ordre, les œuvres de l’antiquité grecque furent traduites en arabe. Les écrivains de cette nation, qui se livrèrent avec ardeur à l’étude de la médecine, consacrèrent de nombreux travaux à la variole qu’ils avaient eu le temps de bien observer. Il est à remarquer qu’ils ne sont pas d’accord sur le nom qui la désigne: autre preuve de son origine récente.

La variole, très-connue dans l’Europe méridionale au XIIe siècle, semblait ménager le Nord. Mais à leur retour de la Terre-Sainte, les Anglais, les Allemands et les autres peuples qui s’étaient rangés sous l’étendard de la croix, importèrent le fléau dans leur pays. Cette invasion générale fut si meurtrière que plusieurs historiens ont cru pouvoir dater de cette époque, sa première explosion en Europe.

Je laisse la variole poursuivre son voyage jusqu’au XVe siècle, où nous constatons l’étendue de ses progrès. La Hollande, l’Angleterre, la Pologne, l’Allemagne, l’Espagne, la France, l’Italie, avaient été ravagées à plusieurs reprises; mais sa marche vers les régions septentrionales était toujours ralentie par la défaveur des conditions climatériques[329].

La raison contraire explique la rapidité de son extension en Asie, où elle n’avait respecté que quelques îles de la mer des Indes qui avaient peu de relations avec l’extérieur.

Les Espagnols la portèrent en Amérique au XVIe siècle. En 1517, elle fit tant de victimes à Saint-Domingue qu’on eût dit une île déserte. Le fléau se propagea ensuite dans cette partie du globe, sur les pas des conquérants qui découvraient de nouveaux pays[330].

Enfin dans le XVIIIe siècle, elle avait envahi le monde entier et il n’était pas de lieu privilégié qui eût échappé à ses atteintes. Cependant le moment approchait où l’art, vaincu dans cette lutte inégale, devait prendre sa revanche.

On a généralement remarqué que les médecins à qui la variole venait imposer une si rude tâche, s’étaient longtemps recueillis avant de prendre la parole au nom de la science. Ce n’est guère que cinquante ans après son avénement, c’est-à-dire vers 622, qu’on la voit mentionnée et brièvement décrite pour la première fois, par un médecin égyptien du nom d’Aaron[331]. Paul d’Égine, son contemporain, n’en dit pas un seul mot, quoiqu’il nous ait laissé des histoires de maladies, dont la concision n’exclut pas l’exactitude. Devançant les théories futures, Aaron attribue la maladie nouvelle à l’effervescence du sang et de la bile. Il note, comme un signe fâcheux, l’apparition des boutons, dès le premier jour de l’invasion. Ce qu’on peut, selon lui, souhaiter de mieux dans l’intérêt du malade, c’est qu’ils ne se montrent que le troisième. La répercussion est un grave danger, et on la prévient en évitant l’impression de l’air froid et l’usage des boissons froides[332].

Cet écrit est le plus ancien que nous ayons sur la petite vérole. Rhazès, à qui l’on attribue assez généralement la priorité, ne dissimule pas, dans son grand ouvrage connu des érudits sous le titre de Continent, qu’il avait été précédé dans cette étude par Aaron et quelques autres qu’il nomme aussi. Mais il leur reproche d’être inexacts et obscurs, et se flatte avec raison d’avoir mis plus de précision dans l’étiologie de la maladie, et dans la distinction des formes qu’elle peut prendre.