Au lecteur: Une [table des gravures] et la [note de transcription] sont en fin de livre.

GERFAUT


CHARLES DE BERNARD

GERFAUT


Dix illustrations de Adolphe Weisz
Gravées à l’eau-forte par H. Manesse

COLLECTION CALMANN LÉVY
MAISON QUANTIN
COMPAGNIE GÉNÉRALE D’IMPRESSION ET D’ÉDITION
7, RUE SAINT-BENOIT, PARIS
M DCCC LXXXIX


GERFAUT


I

DANS les premiers jours du mois de septembre 1832, un jeune homme, âgé d’environ trente ans, remontait, d’un pas rapide et d’un air pensif, un des vallons qui s’ouvrent dans la Lorraine depuis la chaîne des Vosges. Une petite rivière qui, après un cours de quelques lieues, s’allait jeter dans la Moselle, arrosait ce bassin agreste resserré par deux lignes parallèles de montagnes. Au midi, les coteaux s’élargissaient en perdant de leur élévation et venaient se fondre avec la plaine. De riches chènevières disputaient les bords de l’eau à des prairies, dont la verdure épaisse attestait la fertilité. Plus haut, le long de plateaux disposés en amphithéâtre, de grand carrés de champs dépouillés de leurs moissons empiétaient, çà et là, sur les forêts primitives; en d’autres endroits, les chênes et les ormes séculaires avaient été détrônés par des plantations de cerisiers, dont les files symétriques promettaient d’abondantes récoltes de kirschen. Partout se retrouvait cette lutte de l’industrie contre la nature, dont la physionomie est surtout prononcée dans les pays montagneux. Mais, si l’on pénétrait plus avant, la scène changeait et l’influence du sol reprenait peu à peu le dessus. A mesure que les coteaux se rapprochaient, en étreignant le vallon d’une ceinture plus âpre, les défrichements cédaient aux résistances d’un terrain sauvage. Un peu plus loin, ils finissaient par disparaître. Du pied des escarpements qui bordaient d’un ruban de granit le plateau supérieur des montagnes, les forêts se roulaient victorieuses jusqu’au bord de la rivière. Tantôt c’étaient des plaques de futaie, semblables à de solides bataillons d’infanterie; tantôt des arbres isolés paraissaient semés au hasard sur les pentes de gazon, ou gravissaient jusqu’au faîte des roches les plus ardues, comme une troupe de hardis tirailleurs. Parallèlement au cours de l’eau se prolongeait un petit chemin peu fréquenté, si l’on en croyait la rareté des sillons; grimpant avec les coteaux, se précipitant sur leur déclivité, franchissant tous les obstacles, il se déroulait presque en ligne droite. On eût pu le comparer à ces caractères fortement trempés qui se tracent un but dans la vie et y marchent imperturbablement. La rivière, au contraire, pareille à ces esprits souples et conciliants qui se ploient au gré des événements, décrivait à chaque instant des courbes gracieuses, obéissant ainsi aux moindres caprices du sol qui lui servait de lit.

Au premier aspect, le jeune homme qui cheminait seul au milieu de ce pays pittoresque n’avait rien de remarquable dans sa mise; un chapeau de paille à larges bords, une blouse bleue et un pantalon de coutil composaient toute la partie apparente de ses vêtements. Il eût donc été assez naturel de le prendre pour un paysan alsacien, regagnant son village à travers les rudes sentiers des Vosges; mais un coup d’œil plus attentif faisait promptement évanouir cette conjecture. Il y a, dans la manière de porter le costume le plus simple, une foule de nuances qui décèlent infailliblement la condition réelle d’un homme, quelle que soit l’apparence qu’il ait voulu revêtir. Ainsi, rien n’était plus modeste que la blouse du voyageur; mais l’absence au collet et aux manches des arabesques en fil blanc ou rouge, orgueil des dandies de village, suffisait pour faire deviner que c’était là une toilette de fantaisie. L’ingénieuse perspicacité de Zadig n’eût pas été non plus indispensable pour découvrir qu’il n’y avait aucun air de famille entre la démarche vive et rapide de l’étranger, et les enjambées gigantesques dont les montagnards ont l’habitude. Sa figure expressive, sans être belle, était brune, à la vérité; mais il ne semblait pas que le hâle ou le soleil y eussent contribué en rien; elle paraissait plutôt avoir perdu quelque chose de cette carnation méridionale dans les travaux d’une vie sédentaire, qui avaient fini par en fondre les tons les plus chauds en une pâleur mate et uniforme. Enfin si, comme on pouvait le supposer d’après différents diagnostics, ce personnage avait quelques velléités d’incognito, quelque prétention à jouer un rôle de Tyrcis ou d’Amintas, la blancheur de ses mains, aussi soignées que celles d’une jolie femme, eût suffi pour le trahir comme Condorcet. Il était évident que l’homme était au-dessus de son costume; chose rare! Cette fois, c’était l’oreille du lion qui perçait la peau de l’âne.

Il était trois heures après midi; le ciel, déjà couvert pendant la matinée, avait pris depuis quelques instants une physionomie plus sombre; de gros nuages le parcouraient rapidement du sud au nord, roulés les uns sur les autres par un vent de mauvais augure. Aussi le voyageur, qui venait d’entrer dans la partie la plus agreste du vallon, parut-il peu disposé à en admirer la belle végétation et les sites romantiques; impatient d’arriver au terme de sa course, ou craignant l’orage qui se préparait, il se mit tout à coup à presser sa marche; mais cet élan ne fut pas de longue durée. Au bout de quelques minutes, après avoir traversé une petite clairière, il se trouva à l’entrée d’une pelouse où le chemin se divisait en deux branches, dont l’une continuait de côtoyer les bords de la rivière, tandis que l’autre, plus large et mieux battue, s’enfonçait à gauche dans un ravin tortueux.

Laquelle des deux routes devait-il suivre? Il l’ignorait. La solitude profonde de ces lieux lui faisait craindre de ne rencontrer personne qui pût le tirer d’embarras, lorsque ses oreilles furent frappées d’une mélopée traînante, vigoureusement hurlée dans le lointain. Bientôt le chant devint plus distinct et fit reconnaître les paroles du psaume In exitu Israel de Ægypto, articulées à tue-tête par une voix si aiguë, qu’elle eût donné des crispations de larynx à tous les soprani de l’Opéra. Son timbre vibrant, quoique grêle, retentissait avec une telle sonorité dans le silence de la vallée, qu’une bonne partie des versets était achevée avant qu’on pût apercevoir le pieux musicien. Enfin, à travers les arbres qui bordaient le chemin de gauche, une troupe de bœufs se montra, marchant d’un pas grave et lent; elle était conduite par un petit pâtre de neuf à dix ans, qui interrompait de temps en temps sa mélodie pour rassembler, à grands coups de fouet, les membres de son troupeau, et unissait ainsi les soins du temporel à ceux du spirituel avec un aplomb qu’auraient pu envier de plus importants personnages.

—Lequel de ces deux chemins mène à Bergenheim? lui cria le voyageur, lorsqu’ils furent assez près l’un de l’autre pour se parler.

—Bergenâheim! répéta l’enfant en rendant à ce nom l’accentuation emphatique et circonflexe dont l’avait illégalement dépouillé une prononciation parisienne; et, tirant révérencieusement un bonnet de coton bariolé comme l’arc-en-ciel, il ajouta quelques mots en patois gallo-germanique parfaitement inintelligible.

—Tu n’es donc pas Français? reprit l’étranger un peu désappointé.

Le berger leva la tête avec orgueil.

—Pas Français, répondit-il, Alsacien!

A ce trait de patriotisme de clocher, assez commun dans la belle province du Rhin, le jeune homme sourit; puis, pensant que la pantomime devenait nécessaire, il montra successivement avec le doigt les deux chemins.

—Là, ou là, Bergenheim? dit-il alors.

L’enfant, à son tour, étendit silencieusement son fouet du côté de la rivière, en désignant, à quelque distance sur l’autre rive, un bouquet de bois derrière lequel s’élevaient de légères colonnes de fumée.

—Diantre! murmura le voyageur, il paraît que je me suis fourvoyé; si le château est de l’autre côté, comment pourrai-je établir mon embuscade?

Le pâtre parut comprendre l’embarras où se trouvait son interlocuteur. Levant sur lui un œil bleu plein d’intelligence, il traça, du bout du pied au milieu du chemin, une raie en travers de laquelle il arrondit son fouet comme une arche de pont; puis il montra une seconde fois le haut de la rivière.

—Tu fais honneur à ton pays, jeune pasteur, s’écria l’inconnu; il y a en toi l’étoffe d’un des Peaux-Rouges de Cooper. En disant ces mots, il jeta dans le bonnet de l’enfant une pièce de monnaie et se mit à marcher à grands pas dans la direction indiquée.

L’Alsacien resta quelque temps immobile, une main dans ses cheveux blonds, et les yeux fixés sur la pièce d’argent qui brillait comme une étoile au fond de son bonnet; quand celui qu’il considérait comme le modèle d’une inconcevable magnificence eut disparu derrière les arbres, il commença par épancher sa joie à grands coups de fouet sur ses bœufs; puis il reprit sa route de son côté, en chantant sur un ton encore plus triomphant: Montes exultaverunt ut arietes, et en bondissant lui-même plus haut que toutes les collines et tous les béliers de la Bible.

Le jeune homme ne marcha pas plus de cinq minutes avant de reconnaître l’exactitude du renseignement qu’il venait de recevoir. Le terrain qu’il avait parcouru pendant ce temps était une prairie couverte de bouquets d’arbres fort touffus; à sa forme arrondie en disque presque régulier, il était facile de voir qu’il avait été formé d’alluvions successives aux dépens de l’autre bord incessamment rongé par le courant. Cette sorte de presqu’île plate et unie se trouvait coupée en ligne droite par le chemin qui s’éloignait ainsi de la rivière; au point où ils se rapprochaient de nouveau, comme font le bois et la corde d’un arc à son extrémité, les arbres, en s’éclaircissant, laissaient tout à coup apercevoir une perspective d’autant plus remarquable, qu’elle était moins attendue. Tandis que l’œil pouvait suivre les sinuosités du torrent qui finissait par disparaître dans les profondeurs d’une gorge de montagnes, un nouveau point de vue s’ouvrait brusquement à droite sur l’autre rive. Un second vallon, plus petit que le premier, et son vassal en quelque sorte, y venait tomber à angle aigu comme un ruisseau qui se jette dans un fleuve; dans l’autre sens, il formait un amphithéâtre dont la crête était bordée d’une frange de rochers à pic, blancs comme de vieux ossements. Sous cette couronne, qui la rendait inaccessible dans presque tout son pourtour, la petite vallée épanouissait la richesse de ses pins toujours verts, de ses chênes aux noueux rameaux, et de son gazon frais et fleuri. Son ensemble, enfin, composait un fond digne de l’édifice pittoresque qui frappait les yeux sur le premier plan, et que l’étranger, en s’arrêtant tout à coup, se mit à contempler avec un intérêt extrême.

A la jonction des deux vallons, à leur confluent pour ainsi dire, s’élevait un vaste bâtiment d’une apparence moitié seigneuriale, moitié monastique. En cet endroit, le rivage formait, dans une étendue de plusieurs centaines de pas, un escarpement dont la tranche plongeait verticalement dans la rivière. Sur cette base solide, reposaient le château et ses dépendances. Le corps de logis principal était un grand parallélogramme d’une construction fort ancienne, mais qui avait été rebâti presque en entier au commencement du XVIe siècle. Les pierres, d’un granit grisâtre qui abonde dans les Vosges, et nuancées de veines bleues ou violettes, donnaient aux façades un aspect sombre, accru par la rareté des fenêtres, tantôt croisées à la Palladio, tantôt presque aussi étroites que des meurtrières. Un toit immense, en tuiles rouges noircies par la pluie, projetait sur toutes les faces une saillie de plusieurs pieds, comme on en rencontre encore beaucoup dans les vieilles villes du Nord. Grâce à cet auvent démesuré, les appartements du premier étage se trouvaient à l’abri des rayons indiscrets du soleil, semblables aux personnes à vue débile qui, pour la protéger contre une lumière trop vive, s’affublent d’une visière verte.

L’aspect qu’offrait cette mélancolique demeure, depuis le lieu d’où le voyageur l’avait d’abord aperçue, était celui qui la faisait paraître avec le plus d’avantages; de ce côté, elle semblait sortir immédiatement de la rivière, fondée qu’elle était sur la margelle même de la berge qui, en cet endroit, avait au moins trente pieds; cette élévation, ajoutée à celle du bâtiment, effaçait la disproportion du toit et donnait à l’ensemble une physionomie imposante; il semblait que le rocher fît partie de la construction à laquelle il servait de base, car les pierres de taille avaient fini par en prendre la couleur, et il eût été difficile de découvrir la suture du travail de l’homme et de l’œuvre de la nature, si elle n’eût été indiquée par un massif balcon de fer régnant dans toute la longueur du rez-de-chaussée, et d’où l’on pouvait goûter le plaisir de la pêche à la ligne. Deux tourelles rondes, à toits aigus, encadraient les angles de cette façade qui se reflétait dans l’eau et semblait s’y contempler d’un air d’orgueilleuse satisfaction.

Une longue allée de platanes, partant du pied de ce gothique édifice, côtoyait la rivière et formait la lisière d’un parc qui se développait sur les revers de la double vallée. Un petit pont de bois unissait à cette espèce d’avenue la route que le voyageur venait de parcourir; mais celui-ci ne parut pas disposé à profiter de cette invitation muette, à laquelle de larges gouttes de pluie donnaient plus de force. La contemplation où il était plongé l’absorbait tellement qu’il fallut pour l’en arracher la brusque interpellation d’une voix rude, qui fit entendre derrière lui ces paroles:

—C’est là ce que j’appelle un vilain château; ça ne vaut pas nos bastides de Marseille.

L’étranger se retourna vivement et se trouva en face d’un homme coiffé d’un chapeau gris, qui portait sa veste sur l’épaule droite, selon l’usage des ouvriers du Midi, et tenait à la main un bâton noueux récemment coupé; ce nouveau personnage avait le teint basané, les traits durs, et des yeux enfoncés dans leurs orbites, qui donnaient à sa physionomie une expression fausse et méchante.

—J’ai dit un vilain château, reprit-il. Au reste, la cage est faite pour l’oiseau.

—Il paraît que vous n’en aimez pas le maître? demanda le voyageur.

—Le maître! répéta l’ouvrier en serrant son bâton d’un air de menace; M. le baron de Bergenheim, comme ils disent! C’est un riche et un noble, et moi, je ne suis qu’un pauvre diable de menuisier. Eh bien, si vous restez ici quelques jours, vous verrez une drôle de cérémonie; je lui ferai se manger les poings à ce brigand-là.

—Brigand! s’écria l’étranger surpris. Que vous a-t-il donc fait?

—Oui, brigand! vous pouvez le lui dire de ma part. Mais à propos, continua l’ouvrier en toisant son interlocuteur de la tête aux pieds d’un air scrutateur et défiant, êtes-vous par hasard le menuisier qui doit venir de Strasbourg? En ce cas, j’aurais deux mots à vous dire. Lambernier ne souffre pas qu’on lui mange sa soupe sur sa tête, entendez-vous?

Le jeune homme parut peu ému de cette provocation.

—Je ne suis pas menuisier, dit-il en souriant, et je n’ai nulle envie de votre soupe.

—En effet, vous ne m’avez pas l’air d’avoir souvent poussé le rabot. Il paraît que dans votre état on ne se martyrise pas les mains. Vous êtes ouvrier, comme moi je suis pape.

Cette observation fit éprouver à celui qui en était l’objet la mauvaise humeur que ressent un écrivain en découvrant une faute de français dans un de ses ouvrages.

—Vous travaillez donc au château, dit-il pour changer le cours de la conversation.

—Voilà six mois que je suis dans cette baraque, répondit Lambernier; c’est moi qui ai sculpté les nouvelles boiseries, et je peux dire que c’est du soigné. Eh bien, ce grand sanglier de Bergenheim m’a mis hier à la porte comme s’il avait chassé un de ses chiens.

—Il avait sans doute ses raisons.

—Je vous dis que je l’escarbillerai... des raisons! des sottises! On a dit que je causais à la femme de chambre de madame et que je me disputais avec les domestiques, un tas de fainéants! Ne m’a-t-il pas défendu de mettre les pieds sur son domaine; j’y suis sur son domaine; qu’il vienne donc m’en chasser, qu’il vienne, il verra comme je le recevrai. Vous voyez bien ce bâton; je viens de le couper dans son bois à son intention.

Le jeune homme n’écoutait plus son interlocuteur, qui continuait ses menaces avec une furie méridionale; ses yeux s’étaient reportés vers le château et en étudiaient les moindres détails, comme s’il eût espéré qu’à la fin les pierres se changeraient en verre pour lui en laisser voir l’intérieur. Cette curiosité, si elle avait un autre objet que l’architecture et la physionomie de l’édifice, ne fut pas satisfaite. Aucune figure humaine ne vint animer cette maison triste et muette, comme l’est dans les contes arabes la cité des adorateurs du feu. Toutes les fenêtres restaient fermées, ainsi qu’il arrive dans un logis inhabité. Les abois lamentables d’une meute de chiens, probablement prisonniers dans leur chenil, interrompaient seuls cet étrange silence et répondaient plaintivement aux menaces lointaines du tonnerre, dont les roulements sourds, répétés par les échos, donnaient à cette scène un caractère lugubre.

—Quand on parle du loup, il sort du bois, dit tout à coup l’ouvrier avec une émotion qui démentait ses récentes bravades; si vous voulez voir ce diable incarné de Bergenheim, tournez la tête. A l’avantage.

A ces mots, il franchit un fossé à gauche du sentier et s’élança dans le taillis. L’étranger, de son côté, parut éprouver une impression presque semblable à la frayeur visible de Lambernier, lorsqu’en se retournant il eut aperçu un homme à cheval qui s’avançait au galop. Au lieu de l’attendre, il se jeta dans le pré qui descendait à la rivière, et se cacha derrière un des bouquets d’arbres dont il était semé.

Le baron, à qui l’on ne pouvait guère donner plus de trente-trois ans, avait une de ces figures énergiquement belles, dont le type semble particulier aux vieilles races militaires. Ses cheveux d’un blond ardent et ses yeux bleu clair tranchaient vivement sur son teint coloré; son aspect était dur, mais noble et imposant malgré la négligence de ses vêtements, dans lesquels se retrouvait cette indifférence en matière de toilette qui devient habituelle aux propriétaires campagnards. Sa taille très élevée commençait à prendre un embonpoint qui en augmentait l’apparence athlétique. Il se tenait fort droit sur sa selle; et à la manière dont il étreignait de ses longues jambes le ventre de sa monture, on devinait qu’il eût au besoin renouvelé les tours de force du maréchal de Saxe. Il arrêta subitement son cheval à la place que venaient de laisser libre les deux interlocuteurs, et d’une voix faite pour ébranler un régiment de cuirassiers:

—Ici, Lambernier! s’écria-t-il.

A cet appel impératif, le menuisier hésita un instant entre l’émotion dont il ne pouvait se défendre et la honte de fuir devant un homme seul, en présence d’un témoin; à la fin ce dernier sentiment l’emporta. Il revint sans dire un mot jusqu’au bord du chemin, où il se posa d’une manière assez insolente en face du baron, le chapeau enfoncé sur l’oreille, et serrant par précaution le bâton noueux qui lui servait d’arme.

—Lambernier, reprit le maître du château d’un ton sévère, votre compte a été réglé hier; n’a-t-il pas été acquitté intégralement? Vous est-il redû quelque chose?

—Je ne vous demande rien, répondit brusquement l’ouvrier.

—Dans ce cas, pourquoi venez-vous rôder autour du château malgré ma défense?

—Je suis sur le chemin de la commune, personne ne m’empêchera d’y passer.

—Vous êtes sur mon chemin et vous sortez de mon bois, répondit le baron, insistant sur ces paroles avec la fermeté d’un homme qui ne souffre aucune atteinte à ses droits de propriété.

—La terre où je marche est à moi, dit à son tour l’ouvrier, qui du bout de son bâton frappa du sol le chemin comme pour en prendre possession. Ce geste attira l’attention de Bergenheim, dont les yeux s’allumèrent soudain à la vue de la branche noueuse que tenait son interlocuteur.

—Drôle, s’écria-t-il, tu regardes sans doute aussi mes arbres comme à toi? Où as-tu coupé ce hêtre?

—Vas-y voir, répondit Lambernier, en accompagnant cette réponse grossière d’un tour de moulinet.

Le baron mit pied à terre avec le plus grand sang-froid, jeta la bride sur le cou de son cheval et marcha droit à l’ouvrier, qui avait pris pour le recevoir la position d’un bâtoniste exercé; sans lui donner le temps de frapper, d’une main il le désarma par une secousse qui eût suffi pour déraciner le hêtre avant sa métamorphose en massue; de l’autre main, il le saisit au collet et lui imprima un mouvement de rotation contre lequel il était aussi impossible de lutter que s’il eût été causé par une machine à vapeur. Obéissant malgré ses ruades à cet entraînement irrésistible, Lambernier décrivait une dizaine de cercles autour de son adversaire, tandis que celui-ci assaisonnait ce manège d’une des plus rudes volées de bois vert qui aient jamais châtié un insolent. Cet exercice gymnastique fut terminé par un tour de main qui, après avoir fait pirouetter le menuisier une dernière fois, l’envoya rouler, la tête la première, dans le fossé, dont le fond se trouvait heureusement garni d’un lit de vase fort moelleux. La correction achevée, Bergenheim remonta sur son cheval aussi tranquillement qu’il en était descendu, et continua sa route vers le château.

Du milieu du bouquet d’arbres où il s’était caché, le jeune voyageur n’avait perdu aucun détail de cette scène champêtre; il ne put se défendre d’une admiration artistique pour cet énergique représentant des âges féodaux, qui, sans souci des tribunaux de paix et autres inventions bourgeoises, exerçait ainsi sur ses domaines la justice sommaire en vigueur dans les pays orientaux.

—Le Franc a rossé le Gaulois, se dit-il en souriant; si tous nos gentilshommes avaient le poignet de fer de ce Bergenheim, bien des choses décidées aujourd’hui pourraient être remises en question. Si jamais j’ai maille à partir avec ce Milon de Crotone, il peut être sûr que je ne choisirai pas pour mode de discussion le pugilat.

L’orage, longtemps contenu, se déchaîna enfin avec furie. Un rideau noir couvrit toute la vallée, et la pluie tomba dans le torrent comme un torrent nouveau. Le baron remit son cheval au galop, traversa le pont, suivit l’allée de platanes et ne tarda pas à disparaître. Sans s’occuper des imprécations de Lambernier, qui, au fond du fossé où il s’embourbait de plus en plus, grognait comme un sanglier dans sa bauge, l’étranger allait chercher un abri moins illusoire que celui des arbres sous lesquels il avait pris position; mais, en ce moment, son attention fut invinciblement attirée du côté du château. Une fenêtre, ou plutôt une porte vitrée donnant sur le balcon venait de s’ouvrir, et une jeune femme en peignoir rose avait fleuri subitement sur la noire façade. Le mot dont nous nous servons n’est que juste, car il est impossible d’imaginer rien de plus frais et de plus suave que cette apparition dans un moment pareil. S’accoudant avec une molle lenteur sur la balustrade, la moderne châtelaine soutint d’une main semblable à un lis blanc son visage, dont l’ovale était aussi régulier que celui de la Pallas de Velletri, et ses doigts lissèrent par une caresse machinale les boucles de cheveux châtains qui encadraient son front, tandis que ses grands yeux bruns interrogeaient au fond des nuages les éclairs, avec lesquels ils luttaient de splendeur. Un poète eût cru voir Miranda évoquée par la tempête.

... Le voyageur écarta les branches dont il était couvert...
—Dessin de Weisz, gravure de H. Manesse

A cette vue, le voyageur écarta les branches dont il était couvert; mais au même instant il fut aveuglé par une affreuse lueur qui blanchit tout le vallon, et que suivit aussitôt un fracas épouvantable. Quand il rouvrit les yeux, le château qu’il croyait abîmé dans la rivière était debout, ferme et sombre comme auparavant; mais la dame au peignoir rose avait disparu.


II

LA physionomie de l’appartement dans lequel était rentrée précipitamment la jeune femme, effrayée par le tonnerre, répondait à celle de l’édifice dont il faisait partie. C’était une pièce fort grande, plus longue que large, et éclairée par trois fenêtres donnant sur le balcon où conduisait celle du milieu, qui s’ouvrait dans toute sa hauteur, comme une porte. La boiserie ainsi que le plafond étaient en châtaignier, que le temps seul s’était chargé de vernir, et qu’une main assez habile avait ornés d’une profusion de sculptures allégoriques. Mais les beautés de cette œuvre d’art disparaissaient presque entièrement sous une décoration fort remarquable qui régnait sur toutes les parois et consistait en une des plus glorieuses collections de portraits de famille que puisse offrir un château de province au XIXe siècle.

Le premier de ces portraits, suspendu vis-à-vis des fenêtres, à droite de la porte d’entrée, était celui d’un chevalier armé de toutes pièces, qui, sous ses longues moustaches rouges, grinçait des dents comme un chat sauvage. A partir de cette formidable figure, portant le chiffre de 1247, se succédaient une quarantaine d’autres tableaux de grandeur à peu près semblable, et rangés par ordre de date. Il y avait là plus que la généalogie vivante d’une famille dont l’illustration n’était guère sortie des limites étroites de sa province; la chronique animée de cinq ou six siècles paraissait revivre dans ces figures pittoresques. Il semblait que chaque époque eût déteint sur les traits de ceux de ces personnages qu’elle avait vus naître et mourir, et y eût laissé quelque chose de sa propre physionomie.

C’étaient d’abord de preux chevaliers taillés sur le patron du premier. Leurs regards fermes et durs, la raideur aiguë de leurs barbes rousses, la large et solide contexture de leurs épaules militairement voûtées, disaient par quels grands coups d’épée, par quelles lances brisées et sanglantes ils avaient fondé la noblesse de leur race. Préface épique et féodale de cette biographie de famille! page rude et guerrière du moyen âge!

Après ces fiers hommes d’armes, venaient plusieurs figures d’un aspect moins farouche, mais aussi moins imposant. Dans ces portraits du XVe siècle, la barbe avait disparu avec le fer. Aux chaperons et aux toques de velours, aux robes de soie ou de samit, aux justaucorps à manches tailladées, aux riches chaînes d’or massif entourant le col et supportant un médaillon de même métal, on reconnaissait les seigneurs en pleine et tranquille possession des fiefs gagnés par leurs pères, les châtelains un peu dégénérés qui avaient préféré l’existence monotone du manoir aux chances d’une vie plus hasardeuse. Ces pacifiques gentilshommes étaient peints, la plupart, la main gauche gantée et posée sur la hanche; leur droite était nue, espèce de signe de désarmement qu’on pouvait prendre pour une épigramme du peintre. Quelques-uns avaient admis à partager les honneurs du tableau un chien favori qui grimpait familièrement le long de leurs cuisses. Tout dans ce groupe indiquait que cette famille avait eu un point de ressemblance avec des races plus illustres. C’était la période de ses rois fainéants.

Une demi-douzaine de graves personnages à mortiers galonnés d’or, en longues robes rouges bordées d’hermine, portant fraise ou rabat consciencieusement empesé, occupaient un des angles du salon, près des fenêtres. Ces dignes membres du grand conseil des ducs de Lorraine expliquaient la manière dont les maîtres du château étaient sortis de l’engourdissement dans lequel ils avaient été plongés pendant plusieurs générations, pour participer aux affaires de leur pays et se lancer dans une sphère plus active. Ici la chronique prenait les proportions de l’histoire. Ne semblait-elle pas, en effet, un fragment extrait des annales européennes, cette branche magistrale issue d’une souche guerrière? N’était-ce pas une image symbolique de la civilisation en progrès, de la législation régulière luttant contre les coutumes barbares, de la puissance intelligente émancipée de la force matérielle? Grâce à ces respectables conseillers et présidents, on eût pu retourner, en faveur de leur race, la devise: Non solum togâ! Mais il ne paraissait pas que les ancêtres barbus vissent avec beaucoup de reconnaissance le fleuron parlementaire ajouté à leur cimier féodal. Du haut de leurs cadres vermoulus, ils semblaient regarder leurs descendants enrobinés avec le dédaigneux sourire par lequel les pairs de France durent accueillir les gens de loi, la première fois qu’ils les virent assis à leurs côtés, après les avoir trouvés si longtemps à leurs pieds.

Dans les entre-deux des fenêtres, et sur tout le reste de la boiserie, venaient ensuite une foule de gens d’épée, au milieu desquels se rencontraient çà et là quelque abbé crossé et mitré, quelque commandeur de Malte, quelque chanoine à huit quartiers, rameaux stériles de cet arbre généalogique. Plusieurs, parmi les militaires, portaient, à leurs écharpes et aux plumes de leurs chapeaux, les couleurs de Lorraine; d’autres, même avant la réunion de cette province à la France, avaient servi ce dernier pays; on y remarquait des lieutenants-colonels d’infanterie ou de cavalerie, des brigadiers et mestres de camp des armées du roi; quelques-uns étaient vêtus de l’habit bleu, doublé de cadis chamois, avec de petits parements ronds en panne noire, qui servait d’uniforme aux dragons de la légion de Lorraine.

Le dernier de tous était un jeune homme d’une figure agréable, qui souriait avec insouciance sous une vaste chevelure poudrée; une rose s’épanouissait à la boutonnière de sa pelisse de drap vert à retroussis orange; une sabretache rouge, ornée de fleurs de lis également orange, flottait contre ses bottines, un peu plus bas que la poignée de son sabre. Ce costume indiquait un sémillant officier des hussards de Royal-Nassau. Placé à gauche de la porte d’entrée, il n’était séparé que par elle de son aïeul de 1247, auquel il eût dû donner la main s’il avait pris fantaisie à tous ces vénérables portraits de descendre une nuit de leurs cadres, pour exécuter une des rondes rêvées par Hoffmann. Ces deux personnages étaient donc l’alpha et l’oméga de ce livre généalogique, les anneaux extrêmes de la chaîne, la souche la plus enfoncée dans la poussière des temps et le dernier rameau qui eût fleuri à la cime. La fatalité avait créé une tragique ressemblance entre ces deux existences, séparées par plus de cinq siècles. Le chevalier bardé de fer avait été tué au combat de la Massoure, pendant la première croisade de saint Louis. Le jeune homme, au sourire insouciant, était monté sur l’échafaud pendant la Terreur, en tenant entre ses lèvres la rose, parure habituelle de son dolman. Dans ces deux hommes se résumait l’histoire de la noblesse française, née dans le sang, morte dans le sang.

De larges bordures dorées, d’un travail gothique, encadraient tous ces portraits. Sur chacun d’eux, dans le fond et à droite de la tête, était peint un petit écusson ayant pour cimier une couronne baronniale, et pour supports deux sauvages armés de massues. Le champ de gueules à trois têtes de taureau d’argent annonçait aux personnes versées dans l’art héraldique qu’elles avaient sous les yeux les traits de nobles et puissants seigneurs, messires des Reisnach-Bergenheim, des ducs de Reisnach en Souabe, barons de l’empire, seigneurs de Sapois, Labresse, Gerbamont, etc., titrés comtes de Bergenheim par Louis XV, chevaux de Lorraine, etc., etc.

Ce fastueux contre-seing n’était pas nécessaire pour faire reconnaître la parenté de tous ces nobles personnages. Confondus avec d’autres portraits, un coup d’œil un peu exercé les eût promptement distingués et réunis, tant se prononçait l’air de famille qui leur était commun. La plupart avaient été peints à l’époque de la vie où la maturité touche au déclin, à l’âge où la physionomie s’arrête et se complète. C’était une chose frappante que cette collection de cheveux d’un blond tirant sur le rouge et parfois grisonnants, de teints sanguins, de visages largement carrés dont tous les plans s’accusaient avec énergie; une sorte d’aplatissement aux tempes qui faisait saillir les angles du front, et le peu de distance qui séparait les yeux d’un bleu très clair, donnaient à presque toutes ces figures un type sévère, poussé chez quelques-unes jusqu’à la dureté. Deux ou trois surtout, lorsqu’on les contemplait quelque temps, finissaient par causer une sorte d’impression de terreur. On devinait quelles passions violentes avaient dû animer ces sombres visages; on pressentait que plus d’un drame terrible avait peut-être eu pour acteur quelqu’un de ces hommes à visage de fer, dont l’image avait survécu à la poussière.

L’ameublement du salon n’était pas indigne des orgueilleux défunts dont il conservait le souvenir. Des chaises à dos très élevé, d’énormes fauteuils remontant à Louis XIII, des canapés plus modernes, mais dont on avait mis les formes en harmonie avec celles des meubles aînés, garnissaient tout le tour de la chambre. La tapisserie rouge à rosaces de mille couleurs, dont ils étaient couverts, avait dû occuper les blanches mains de deux ou trois générations de châtelaines.

La ligne des tableaux était coupée d’un côté par une immense cheminée en granit grisâtre, trop élevée pour qu’on pût appuyer une glace ou placer aucun meuble d’ornement sur sa tablette. En face se trouvait une console en bois d’ébène à incrustations d’ivoire, sur laquelle était posée une de ces riches pendules dont les ciselures délicates et originales n’ont pas été éclipsées par l’orfèvrerie moderne. Deux grands vases en porcelaine du Japon l’accompagnaient; le tout se répétait dans une glace antique placée au-dessus de la console, et dont les bords étaient taillés en biseau, sans doute pour faire admirer l’épaisseur du verre.

Il était impossible d’imaginer un plus étrange contraste que celui de cette chambre gothique et de la dame au peignoir rose qui venait de s’y précipiter. Le foyer projetait sur les vieux portraits des reflets dont la chaleur était augmentée par les épais rideaux en damas rouge qui garnissaient les fenêtres. Ces lueurs, tantôt assoupies, tantôt ravivées par quelque jaillissement de la flamme, glissaient sur les fronts plissés, ondoyaient dans les barbes rousses, éveillaient les yeux et donnaient à ces toiles mortes une animation surnaturelle. On eût dit que ces figures froides et graves regardaient avec curiosité la jeune femme aux formes sveltes, aux frais vêtements, que le génie d’Aladin semblait avoir enlevée du plus élégant boudoir de la Chaussée-d’Antin, pour la jeter, tout effrayée encore, au milieu de cette étrange assemblée.

—Vous êtes folle, Clémence, de laisser cette fenêtre ouverte? dit en ce moment une vieille voix qui sortait d’un immense fauteuil placé au coin de la cheminée.

La personne qui rompit ainsi le charme de cette scène silencieuse était une femme de soixante à soixante-dix ans, selon le plus ou moins de galanterie du calculateur. Couchée plutôt qu’assise sur son siège à dossier renversé, il était facile d’apprécier sa taille aussi longue que maigre. Elle était enveloppée d’une robe feuille-morte. Un faux tour de cheveux noirs comme du jais, surmonté d’un bonnet à rubans ponceau, encadrait soigneusement son front. Sa figure était sèche et busquée, et l’on voyait que l’éclat de sa fraîcheur primitive s’était insensiblement converti en une couperose qui affligeait surtout le nez et le haut des joues, mais dont l’âge avait un peu amorti l’ardeur. Il y avait dans tout ce visage quelque chose de désobligeant, de rechigné, d’acide, comme s’il eût été journellement lavé avec du vinaigre. On lisait, dans ses moindres linéaments: Vieille fille! D’ailleurs, une légère remarque eût suffi pour détruire le moindre doute à cet égard.

Devant le feu était couché un gros carlin café au lait, qui semblait avoir choisi ce poste pour y fondre sa graisse monstrueuse, à l’instar des jockeys anglais. Cet intéressant animal servait de tabouret à sa maîtresse étendue dans sa chaise-longue et rappelait à l’esprit les lions qui dorment aux pieds des chevaliers sur les tombeaux gothiques. Or carlin et vieille fille sont deux idées tellement corrélatives, que, pour deviner l’état de cette vénérable dame, il n’était pas nécessaire de lire l’inscription suivante gravée sur le collier doré qui servait de cravate au roquet: Constance, à mademoiselle de Corandeuil.

Avant que la jeune femme, qui avait appuyé sa main sur le dos d’une chaise en paraissant respirer avec peine, eût pu répondre, elle reçut une seconde injonction.

—Mais, ma tante, c’est ce coup horrible! dit-elle enfin; est-ce que vous n’avez pas entendu?...

—Je ne suis pas encore sourde à ce point, répondit la vieille demoiselle. Fermez donc la fenêtre; ne savez-vous pas que les courants d’air attirent le tonnerre?

Clémence obéit et laissa tomber les rideaux pour intercepter la vue des éclairs qui continuaient de sillonner le ciel; elle se rapprocha ensuite de la cheminée.

—Puisque vous avez si peur du tonnerre, reprit sa tante; ce qui, par parenthèse, est assez ridicule pour une Corandeuil, quelle fantaisie vous a prise d’aller sur le balcon? Vous avez une manche de votre peignoir toute mouillée. Voilà comme on s’enrhume; et ensuite ce sont des sirops et des infusions à n’en plus finir. Vous devriez aller changer de robe et en mettre une plus chaude. A-t-on idée de s’habiller ainsi par un temps pareil?

—Je vous assure, ma tante, qu’il ne fait pas froid. C’est l’habitude que vous avez d’avoir toujours du feu...

—Ah! l’habitude! quand vous aurez mon âge, vous ferez comme vous l’entendrez. Maintenant, tout va à merveille; on n’écoute aucun conseil, on sort au vent et à la pluie avec cette petite folle d’Aline, et votre mari qui n’est pas plus raisonnable que sa sœur; nous payerons ça plus tard.—Mais ouvrez les rideaux, je vous prie; il ne tonne plus, et je veux lire la Gazette.

La jeune femme obéit une seconde fois et resta le front appuyé contre les vitres. Les roulements du tonnerre, de plus en plus éloignés, annonçaient la fin de l’orage; mais quelques lueurs blanchâtres traversaient encore l’horizon.

—Ma tante, dit-elle au bout d’un instant, venez donc regarder les rochers de Montigny. Quand ils sont illuminés par les éclairs, on dirait d’une rangée de colonnes d’argent, ou d’une procession de fantômes blancs arrêtée au-dessus du bois des frênes.

—Voici maintenant les phrases romanesques, grommela entre ses dents la vieille fille sans quitter son journal.

—Je vous assure que je ne suis pas le moins du monde romanesque, répondit Clémence; je trouve seulement qu’un orage est une distraction, et ici, vous le savez, il ne faut pas être difficile sur le choix des plaisirs.

—Tu t’ennuies donc bien?

—Oh! ma tante, à mourir! A ces mots, prononcés avec un accent qui sortait du cœur, la jeune femme se laissa tomber dans un fauteuil.

Mlle de Corandeuil ôta ses lunettes, mit le journal sur une table et regarda pendant quelques instants le joli visage de sa nièce couvert d’un voile de profonde mélancolie. Elle se redressa ensuite sur son siège, et se penchant en avant:

—Est-ce que tu as quelque chose avec ton mari? lui dit-elle à demi-voix.

—Alors je ne m’ennuierais pas, répondit Clémence d’un ton vif, dont elle se repentit aussitôt, car elle reprit plus lentement:—Non, ma tante; Christian est bon, très bon; il m’est extrêmement attaché, il est rempli de complaisance pour moi. Vous avez vu comme il m’a laissée arranger mon appartement à ma fantaisie, abattre des murs de séparation, ouvrir des fenêtres; et cependant vous savez combien il tient à tout ce qui est vieux dans cette maison. Il ne sait qu’imaginer pour me faire plaisir. L’autre jour encore, n’est-il pas allé à Strasbourg m’acheter un poney, parce que je trouvais Titania trop ombrageuse! Il est impossible d’avoir plus d’attentions, de prévenances...

—Ton mari, interrompit brusquement Mlle de Corandeuil, qui avait la louange d’autrui en souverain déplaisir; ton mari est un Bergenheim, comme tous les Bergenheim passés, présents et futurs, y compris ta petite belle-sœur, qui a plutôt l’air d’avoir été élevée aux pages qu’au Sacré-Cœur. C’est le digne fils de son père, que voilà,—continua-t-elle en désignant du doigt un des portraits voisins de celui du jeune officier de Royal-Nassau;—et c’était bien le plus brutal, le plus insupportable, le plus détesté de tous les dragons de Lorraine; à tel point qu’il se fit une fois, à Nancy, trois affaires dans un mois, et qu’à Metz il tua, pour une partie d’échecs, ce pauvre vicomte de Mégrigny, de Royal-Roussillon, qui valait cent fois mieux que lui, et qui dansait si bien!—Car, qui dit Bergenheim dit orgueilleux comme un paon, entêté comme un mulet et colère comme un lion.—Ils se prétendent chevaux de Lorraine! je leur accorde qu’ils le sont de toutes les manières. Vilaine race! vilaine race!—Ce que je te dis là, Clémence, c’est pour t’engager à excuser les défauts de ton mari, car ce serait peine perdue que de chercher à les corriger. Au reste, tous les hommes ne valent pas mieux; et puisque tu es madame de Bergenheim, il faut t’habituer à ton sort et le supporter le mieux possible. Et puis si tu as des chagrins, il te reste du moins une bonne tante à qui tu peux les confier, et qui ne souffrira pas qu’on te tyrannise; je parlerai à ton mari.

Au premier mot de cette tirade, Clémence prévit qu’elle devait s’armer de résignation; car tout ce qui touchait à la famille de Bergenheim était un des dadas sur lesquels la vieille fille chevauchait avec le plus de complaisante aigreur; elle se renversa donc dans son fauteuil, en personne qui veut du moins se mettre à son aise pour entendre un discours ennuyeux, et parut occupée, pendant toute cette philippique, à caresser, du bout d’un pied très élégant, la tête de l’un des chenets du foyer.

—Mais, ma tante, dit-elle enfin, quand le flot eut passé, et en donnant à sa voix une expression un peu traînante, je ne comprends pas pourquoi vous vous êtes mis dans la tête que Christian me rendait malheureuse; je vous répète qu’il est impossible de se montrer meilleur pour moi qu’il ne le fait, et que de mon côté j’ai pour lui la plus grande estime, l’amitié la plus vraie.

—Eh bien! s’il est la perle des maris et si vous vivez comme deux tourtereaux, ce qu’à vrai dire je n’aurais pas cru, d’où vient cet ennui dont tu te plains, et qui est assez visible depuis quelque temps? Et quand je dis ennui, c’est plus que cela; c’est de la tristesse, c’est du chagrin. Tu maigris tous les jours; en ce moment tu es pâle comme un cierge, ton teint se perd; tu finiras par faire peur. On dit que la pâleur est à la mode aujourd’hui; niaiserie du moment et qui ne durera pas, car le teint, c’est la femme.

La vieille tante prononça cette sentence en personne qui avait ses raisons pour ne pas aimer les teintes pâles, et qui prenait volontiers des bourgeons pour des roses.

Mme de Bergenheim inclina la tête comme pour acquiescer à cette décision, et reprit ensuite d’une voix mélancolique:

—Je sais que je ne suis pas raisonnable, et je me dépite souvent d’avoir si peu d’empire sur moi-même; mais cela est au-dessus de mes forces. J’éprouve une fatigue, un dégoût de tout, que je ne peux vaincre. C’est un accablement physique et moral sans cause que je sache, et auquel par cela même je ne vois pas de remède. Je m’ennuie et je souffre; je suis sûre que je finirai par être malade. Quelquefois je voudrais être morte. Cependant je n’ai aucun sujet de peine; je suis heureuse, je devrais être heureuse...

—En vérité, on ne comprend rien aux femmes d’aujourd’hui. Autrefois, dans les occasions capitales, on avait une bonne attaque de nerfs, et tout était dit; la crise passée, on redevenait aimable, on mettait du rouge, et l’on allait au bal. Maintenant ce sont des langueurs, des ennuis, des maux d’estomac...; imaginations et grimaces que tout cela! Les hommes s’en mêlent aussi, et ils appellent ça le spleen; le spleen! une nouvelle découverte, une importation anglaise! Il nous vient de belles choses d’Angleterre, à commencer par le gouvernement constitutionnel!—Tout cela est parfaitement ridicule.—Quant à vous, Clémence, vous devriez mettre fin à ces enfantillages. A Paris, il y a deux mois, vous n’avez pas eu de repos que vous ne m’ayez amenée ici. J’avais les raisons les plus graves pour retarder mon départ: mon appartement à remeubler, ma migraine dont je souffrais encore, Constance qu’on venait de purger et qui n’était guère en état de voyager, la pauvre biche! Vous n’avez voulu rien entendre; il a fallu en passer par votre caprice, et maintenant...

—Mais, ma tante, vous avez reconnu vous-même qu’il était convenable que je vinsse retrouver mon mari. N’était-ce pas bien assez, et peut-être trop, de l’avoir laissé seul passer l’hiver ici, tandis que je dansais à Paris?

—C’était fort convenable, assurément, et je ne vous blâme pas. Mais pourquoi ce que vous désiriez si vivement il y a deux mois vous ennuie-t-il maintenant? C’est précisément parce qu’il y a deux mois de cela, n’est-il pas vrai? A Paris, on ne parle que de Bergenheim, on ne souhaite que Bergenheim, on a des devoirs à remplir, on veut être près de son mari; on me tourmente, on me casse la tête à coups de tendresse conjugale. A Bergenheim, c’est Paris dont on rêve et après qui l’on soupire.—Ne secouez pas la tête; je suis une vieille tante qu’on n’écoute guère, mais qui voit encore clair.—Et faites-moi le plaisir de me dire ce que vous pouvez regretter à Paris, dans cette saison où il n’y a ni bals, ni soirées, ni une seule figure humaine, où toutes les personnes que vous connaissez sont à la campagne? Est-ce que?...

Mlle de Corandeuil n’acheva pas sa phrase, mais elle mit dans les trois dernières syllabes une sévérité interrogative où semblait condensée toute la quintessence de pruderie dont soixante ans de célibat peuvent coaguler l’âme d’une vieille fille.

Clémence leva les yeux sur sa tante comme pour lui demander d’expliquer sa pensée; il y avait dans son regard un éclat calme et ferme dont celle-ci ne put éviter l’impression.

—Allons, dit-elle en adoucissant sa voix, il ne s’agit pas de prendre ton air de princesse. Nous sommes ici entre nous, et tu sais que je suis ta bonne tante. Voyons, parlons à cœur ouvert; est-ce que tu aurais laissé à Paris quelque chose, quelque personne dont le souvenir te ferait paraître le séjour de ton château encore plus ennuyeux qu’il ne l’est réellement? Quelqu’un de tes adorateurs de cet hiver?...

—Quelle idée, ma tante! Est-ce que j’ai des adorateurs? s’écria vivement Mme de Bergenheim, en essayant de cacher par un sourire une teinte rosée qui nuança momentanément la pâleur de ses joues.

—Et quand cela serait, mon enfant, continua la vieille demoiselle, dont la curiosité empruntait un accent inaccoutumé de câlinerie et d’indulgence, où est le mal? Est-il donc défendu de plaire? Quand on est bien née, ne faut-il pas vivre dans le monde et y tenir son rang? On n’a pas vingt-trois ans pour s’enterrer dans un désert, et tu es réellement assez bien pour inspirer des passions; tu comprends qu’il n’est pas question d’en éprouver. Mais enfin on est jeune et jolie, et l’on fait involontairement des conquêtes. Tu n’es pas la première de la famille à qui cela serait arrivé, tu es Corandeuil enfin.—Voyons, ma bonne Clémence, quelle est l’âme en peine qui gémit là-bas? est-ce M. de Mauléon?

—M. de Mauléon! s’écria la jeune femme en partant d’un éclat de rire; lui, une âme! et une âme en peine encore! Oh! ma tante, vous lui faites honneur. M. de Mauléon qui est gras, qui a quarante-cinq ans, et qui met un corset! un audacieux qui au bal se permet de serrer les doigts de ses danseuses en leur décochant des regards passionnés. Oh! M. de Mauléon!

Mlle de Corandeuil autorisa, par un léger grimacement de ses lèvres pincées, l’accès de gaieté de sa nièce, qui, une main sur le cœur, faisait rouler deux yeux étincelants, pour contrefaire l’air langoureux de son infortuné soupirant.

—C’est peut-être M. d’Arzenac?

—M. d’Arzenac est assurément fort bien; il a des manières parfaites; il se peut qu’il ne dédaigne pas trop ma conversation, et, de mon côté, je trouve la sienne intéressante et surtout de bon goût; mais vous pouvez être assurée qu’il n’est pas plus occupé de moi que moi de lui. D’ailleurs, vous savez bien qu’il épouse Mlle de la Neuville.

—M. de Gerfaut? poursuivit Mlle de Corandeuil avec la persévérance que mettent les gens âgés à épuiser leur idée, et comme si elle eût été décidée à passer en revue tous les hommes de leur connaissance, jusqu’à la découverte du secret de sa nièce.

Celle-ci resta un instant sans répondre.

—Comment pouvez-vous penser cela, ma tante? dit-elle enfin, un homme d’aussi mauvaise réputation, qui fait des ouvrages qu’on ose à peine lire, des pièces qu’on se reproche d’être allé voir jouer. N’avez-vous pas entendu Mme de Pontivers dire qu’une jeune femme qui tiendrait à sa réputation ne pouvait guère permettre ses visites?

—Mme de Pontivers est une prude qui m’est insupportable, avec son attirail de petites grimaces, de prétentions et de bégueuleries. Ne s’était-elle pas mis en tête cet hiver de m’instituer son chaperon? Je lui ai fait entendre qu’une veuve de quarante ans était assez grande personne pour aller seule. Elle a la fureur de craindre d’être compromise, comme si elle était compromettable. Faire fi de M. de Gerfaut! quelle présomption! Il a certainement trop d’esprit pour avoir jamais brigué l’honneur de périr d’ennui chez elle; car il a de l’esprit, et beaucoup. Je n’ai jamais compris votre aversion pour lui, ni la manière hautaine dont vous le receviez dans mon salon, surtout dans les derniers temps avant notre départ.

—Ma tante, on n’est pas maîtresse de ses antipathies ou de ses affections. Mais, pour répondre d’une seule fois à vos questions et à l’intérêt que vous me témoignez, soyez certaine qu’aucun de ces messieurs, ou de ceux que vous pourriez encore me nommer, n’est pour la moindre chose dans la disposition d’esprit que j’éprouve. Je m’ennuie parce qu’il est probablement dans la nature de mon caractère d’avoir besoin de distractions, et que dans ce pays perdu les distractions sont nulles. C’est une maussaderie involontaire que je me reproche et qui passera, je l’espère. Soyez donc sûre que la racine du mal n’est pas dans le cœur.

Au ton froid et un peu sec dont ces paroles furent prononcées, Mlle de Corandeuil comprit que sa nièce voulait garder son secret, si cependant elle avait un secret; elle ne put retenir un mouvement d’humeur en voyant ses prévenances ainsi repoussées et en ne se trouvant pas plus avancée qu’au commencement de la conversation. Elle manifesta son désappointement en écartant du pied le carlin, qui en était pourtant fort innocent, et ce fut avec un accent grondeur, beaucoup plus familier à sa voix que les câlineries précédentes, qu’elle reprit:

—Eh bien, puisque j’ai tort, puisque votre mari vous adore et que vous l’adorez, puisqu’en un mot vous avez le cœur parfaitement libre et tranquille, votre conduite n’a pas le sens commun, et je vous conseille fort d’en changer. Toutes ces vapeurs, ces langueurs, ces pâleurs sont des caprices insupportables pour les autres, je vous en préviens. Il y a en Provence un proverbe qui dit: Vaillance de Blacas, prudence de Pontevez, caprice de Corandeuil. Si la devise n’était pas trouvée, il la faudrait créer pour vous, car vous avez dans le caractère quelque chose d’indéchiffrable à faire pécher une sainte. Si quelqu’un doit vous connaître, c’est moi, puisque je vous ai élevée, et, ceci n’est pas pour vous adresser un reproche, vous m’avez donné assez de peine, car vous êtes la personne la plus fantasque, la plus décousue, la plus inégale, la plus enfant gâtée...

—Ma tante, interrompit Clémence, les joues animées des plus belles couleurs, vous m’avez assez souvent parlé de mes défauts pour que je les connaisse, et si je ne suis pas corrigée, ce n’est pas votre faute, car vous ne m’avez jamais épargné les leçons. Si je n’avais pas eu le malheur de perdre ma mère d’aussi bonne heure, je ne vous aurais pas fait autant de mal.

La jeune femme sentit une larme sous sa paupière, mais elle eut assez d’empire sur elle-même pour l’empêcher de couler sur sa joue brûlante. Prenant un journal sur la table, elle l’ouvrit pour cacher cette émotion involontaire et mettre fin à une conversation qui lui devenait pénible. Mlle de Corandeuil, de son côté, replaça sévèrement ses lunettes sur son nez, déploya, à la distance convenable de ses yeux, la Gazette de France depuis longtemps négligée, et s’étendit avec solennité dans son fauteuil.

Le silence régna pendant quelque temps dans le salon. La vieille fille lisait fort attentivement en apparence. Sa nièce restait immobile, les yeux fixés sur la couverture jaune du numéro de la Mode que le hasard avait fait tomber sous sa main. Enfin, s’arrachant à sa rêverie, elle feuilleta le journal d’une main nonchalante, qui semblait dire combien peu elle attachait d’intérêt à la lecture qu’elle allait faire. Mais, en tournant le premier feuillet, un cri de surprise lui échappa, et ses yeux se fixèrent sur la brochure avec une avide curiosité.

Sur la page du frontispice, où sont gravées les armes de Mme la duchesse de Berry, et au milieu de l’écusson de droite, laissé vide à cette époque par l’absence des fleurs de lis proscrites, se trouvait dessiné au crayon un oiseau dont la tête était surmontée d’une petite couronne de vicomte.

Curieuse de savoir ce qui pouvait causer une pareille surprise à sa nièce, Mlle de Corandeuil avança la tête; ses yeux parcoururent un instant la page sans y rien remarquer d’extraordinaire, mais enfin, s’arrêtant sur les armoiries, ils découvrirent la nouvelle pièce de blason dont on les avait enrichies.

—Un coq! s’écria-t-elle après une seconde de réflexion; leur coq sur l’écusson de Madame! qu’est-ce que cela veut dire, bon Dieu? et il n’est ni gravé ni lithographié: il est dessiné à la main.

—Ce n’est pas un coq, c’est un gerfaut couronné, dit Mme de Bergenheim.

—Un gerfaut! Savez-vous ce que c’est qu’un gerfaut? A Corandeuil, chez votre grand-père, il y avait une fauconnerie, et j’en ai vu, moi, des gerfauts; mais vous... Je vous dis que c’est un coq, le coq gaulois; vilaine bête! Ce que vous prenez pour une couronne, et qui y ressemble un peu en effet, est une crête mal faite. Comment ce laid animal se trouve-t-il là? Je voudrais bien savoir si c’est à la poste qu’on se permet de pareilles gentillesses. On criait contre le cabinet noir, mais c’est cent fois pis si l’on peut impunément outrager les familles paisibles dans leurs domaines. Je veux absolument découvrir l’auteur de cette mauvaise plaisanterie. Fais-moi le plaisir de sonner.

—C’est réellement fort étrange! dit Mme de Bergenheim en tirant le cordon avec une vivacité qui annonçait qu’elle partageait, sinon l’indignation, du moins la curiosité de sa tante.

Un domestique en petite livrée bleue, à passepoils rouges, entra dans le salon.

—Qui est allé aujourd’hui à Remiremont chercher les journaux? demanda Mlle de Corandeuil.

—Mademoiselle, c’est le père Rousselet, répondit le laquais.

—Où est M. de Bergenheim?

—Monsieur le baron joue au billard avec Mlle Aline.

—Faites monter Léonard Rousselet.

Et Mlle de Corandeuil se posa dans son immense fauteuil avec la dignité d’un chancelier qui va ouvrir un lit de justice.


III

LES domestiques du château de Bergenheim formaient une famille dont les membres étaient loin de vivre en parfaite harmonie. Le baron, faisant exploiter lui-même son domaine, employait un assez grand nombre de journaliers, valets de ferme, filles de basse-cour, que la livrée traitait du haut de sa grandeur et regardait comme vilains taillables à merci. Les manants, de leur côté, regimbaient contre les laquais privilégiés et ne leur épargnaient pas les noms de mirliflores et de Parisiens, accompagnés parfois de gourmades plus expressives. Entre ces tribus ennemies, une troisième, beaucoup moins nombreuse, se trouvait dans une position critique: c’étaient les deux laquais amenés par Mlle de Corandeuil. Bien avait pris à ces messieurs que leur maîtresse partageât le goût de Frédéric pour les hommes grands et vigoureux, et les eût choisis à la carrure de leurs épaules, sans cela il leur eût été impossible de sortir sains et saufs de toutes les querelles dans lesquelles ils se voyaient journellement engagés.

La question de supériorité entre les deux familles avait été la première pomme de discorde; une foule de griefs particuliers étaient venus ensuite l’envenimer. De tout temps on s’est battu pour des couleurs; or la livrée de Bergenheim était rouge, celle de Corandeuil verte. C’étaient deux drapeaux; chacun exaltait le sien en jetant de la boue à celui de ses adversaires. Cornichon! écrevisse! concombre! homard! telles étaient les gracieuses interpellations échangées chaque jour entre les deux partis. Cornichon et écrevisse étaient la plaisanterie, concombre et homard l’insulte. Ensuite le répertoire des provocations potagères, animales et allégoriques étant épuisé, on se sautait à la gorge et l’on s’arrachait les cheveux. Il ne se passait pas de semaine sans que l’un des deux gigantesques Corandeuil, groupe semblable à Pandarus et à Bitias, de l’Énéide, n’allât s’aligner pour un duel à coups de poing, dans quelque recoin du parc, avec un Bergenheim du château ou des fermes. Moins les dagues et les stylets, on eût pu se croire à Vérone du temps des Capulets et des Montaigus.

Au milieu de cette guerre civile soigneusement dissimulée aux yeux des maîtres, dont on redoutait la sévérité, vivait un assez singulier personnage. Léonard Rousselet, le père Rousselet, comme on l’appelait habituellement, était un vieux paysan désespéré de l’être, et qui avait fait mille efforts pour sortir de son état sans jamais y parvenir. Après avoir été successivement garçon coiffeur, sacristain, marchand de cirage, maître d’école, infirmier, il avait fini par retomber à soixante ans au point d’où il était parti. Dans la maison de M. de Bergenheim il n’avait pas d’emploi particulier; espèce de tout à tout, il faisait les commissions, soignait les jardins et médicamentait la meute et les chevaux; au physique, c’était un homme de haute taille, aussi à son aise dans ses vêtements qu’une amande sèche dans sa coque. Un immense habit noir jaune battait ordinairement ses mollets, nageant dans leurs bas de laine bleue, et plus semblables à des échalas de vigne qu’à des jambes humaines; conformation qui fournissait journellement aux autres domestiques un texte de plaisanteries auxquelles le vieillard ne daignait répondre que par un sourire méprisant et en grommelant entre ses dents:—Valetaille! paysans sans éducation! Ce mot exprimait le dernier degré de son dédain, car son désespoir eût été de passer pour un homme mal élevé; et il avait conservé de ses différentes conditions un langage singulièrement digne et prétentieux.

Malgré sa confiance en lui-même, ce ne fut pas sans émotion que Léonard Rousselet se vit appelé à comparaître devant la personne la plus redoutée du château. Sa démarche se ressentait de cette impression lorsqu’il parut à la porte du salon, où il resta grave et silencieux comme l’ombre de Banquo. A l’aspect de cette figure hétéroclite, Constance se leva en jappant avec fureur et courut se jeter sur une paire de jambes pour qui elle semblait partager l’irrévérence de la livrée; mais le tissu du bas de laine, semblable à une peau de cheval, et la corne qui recouvrait le tibia, étaient un trop dur morceau pour ses dents de douairière; elle fut donc obligée de renoncer à son attaque et de se contenter d’aboiements impuissants, tandis que le vieux paysan, qui eût donné un mois de ses gages pour lui casser la mâchoire du bout de son soulier ferré, la flattait de la main, en disant d’une hypocrite voix de fausset:—Bellement, bellotte; bellement; charmante petite bête!

Cette conduite courtisanesque toucha le cœur de la vieille fille et adoucit l’air sévère dont elle avait empreint son visage.

—Taisez-vous, Constance, dit-elle, et couchez-vous près de votre maîtresse. Rousselet, approchez.

Le vieillard obéit, en faisant sur le parquet des glissades révérencieuses, et prit la position d’un soldat au port d’armes.

—C’est vous, reprit Mlle de Corandeuil, qu’on a envoyé aujourd’hui à Remiremont? Avez-vous fait toutes les commissions qu’on vous avait données?

—Il n’est point dans les impossibles, mademoiselle, que j’en aie laissé quelques-unes dans la boîte aux oublis, répondit le paysan, craignant de se compromettre par une affirmation positive.

—Dites-nous alors celles dont vous vous êtes acquitté.

Léonard se moucha derrière son chapeau, en orateur bien appris, et, se dandinant sur ses jambes d’une manière qui n’avait rien de bourbonien:

—C’est donc moi, dit-il, qui suis allé ce matin à la ville, rapport à ce que M. le baron avait dit hier au soir qu’il chasserait aujourd’hui, et que le piqueur était donc allé enceindre des marcassins au bois de la Corne. Je suis donc arrivé à Remiremont; je me suis donc présenté chez le boucher; j’ai donc acheté: 1o cinq kilogrammes d’habillé de soie.

—De la soie chez un boucher! s’écria Mme de Bergenheim.

—Je veux dire dix livres de ce que les gens sans éducation appellent un porc, reprit Rousselet, en prononçant ce dernier mot d’une voix étranglée.

—Passons ces détails, dit Mlle de Corandeuil. Vous êtes allé à la poste.

—Je suis donc allé à la poste, où j’ai jeté les lettres de mademoiselle, de madame, de M. le baron, et une de Mlle Aline pour M. d’Artigues.

—Aline écrit à son cousin! Saviez-vous cela? dit vivement la vieille demoiselle, en se tournant vers sa nièce.

—Mais oui; ils sont en correspondance réglée, répondit celle-ci avec un sourire qui semblait ajouter qu’elle y voyait peu de danger.

La prude vieille fille hocha la tête, en avançant la lèvre inférieure, pantomime qui disait clairement: Nous débrouillerons cet écheveau-là une autre fois.

Mme de Bergenheim, impatientée de cet interrogatoire, prit la parole à son tour d’un ton vif qui contrastait avec la lenteur solennelle de sa tante.

—Rousselet, dit-elle, lorsqu’on vous a remis les journaux, avez-vous remarqué si les bandes étaient intactes ou si on les avait décachetés?

A cette interrogation précise, l’honnête commissionnaire plongea la moitié de sa figure dans sa cravate, et l’espèce de sarabande qu’il exécutait sur place prit un caractère plus flageolant. Ce fut avec un embarras visible qu’il répondit au bout de quelque temps:

—Certainement, madame... quant aux bandes... je n’inculpe pas le monsieur de la poste.

—Si les journaux étaient cachetés quand vous les avez reçus, il n’y a que vous alors qui ayez pu les ouvrir.

Rousselet se redressa de toute sa hauteur; et donnant à sa figure de casse-noisette la plus grande majesté possible:

—Sauf le respect que je dois à madame, dit-il d’un ton solennel, Léonard Rousselet est connu. Cinquante-sept ans à la Saint-Hubert! Je suis donc incapable d’ouvrir les journaux. Quand on les a lus au château, et qu’on me les envoie porter à la cure, je ne dis pas; en marchant, ça dissipe; et puis le curé, c’est Jean Bartou, le fils à Joseph Bartou, le tuilier. Mais lire avant le château, jamais! Léonard Rousselet est un vieillard incapable d’une pareille bassesse. Innocence baptismale; cinquante-sept ans à la Saint-Hubert.

—Quand vous prononcez le nom de votre pasteur, énoncez-vous d’une manière plus convenable, interrompit Mlle de Corandeuil, quoique elle-même, dans son intimité, ne parlât pas du prêtre plébéien en termes fort respectueux. Mais si pour elle le fils à Joseph Bartou, avec ou sans soutane, était toujours le fils à Joseph Bartou, pour les paysans elle entendait qu’il fût M. le curé.

Mme de Bergenheim, sur qui la harangue de Rousselet n’avait pas produit grand effet, secoua la tête avec impatience et dit d’un ton impératif:

—Je suis certaine que les journaux ont été ouverts par vous ou par des personnes à qui vous les aviez confiés, et c’est ce que je veux savoir sur-le-champ.

Rousselet abdiqua sa pose de sénateur romain; se passant la main derrière les oreilles, par un geste familier aux personnes placées dans une position embarrassante, il reprit d’un ton moins emphatique:

—En revenant je m’étais donc arrêté à la Fauconnerie, à la Femme-sans-Tête...

—Et qu’allez-vous faire dans des auberges? interrompit Mlle de Corandeuil d’une voix sévère. Vous savez qu’on n’entend pas dans cette maison que les domestiques fréquentent les cabarets et lieux semblables, qui ne sont propres qu’à pervertir les mœurs des basses classes.

—Domestiques! basses classes!... invective donc, vieille aristocrate! grogna sourdement Rousselet; mais, n’osant se livrer à sa mauvaise humeur, il reprit d’une voix mielleuse:

—Si mademoiselle avait fait le chemin par la même voiture que moi, elle saurait qu’il est d’une longitude peu désaltérante. Je m’étais donc arrêté à la Femme-sans-Tête pour abattre la poussière de mon œsophage. Pour lors, Mlle Reine, la fille de Mme Gobillot, la maîtresse de l’auberge—ces dames la connaissent bien, puisqu’elles se sont arrêtées à la Fauconnerie en venant de Paris—Mlle Reine me demanda donc la permission de regarder le journal jaune, où il y a des messieurs et des dames endimanchés; je lui obtempérai donc la raison; elle me dit donc que c’était pour savoir les modes et voir comment on se gouvernait dans la capitale en fait de bonnets, robes et autres chiffons; futilité de femme.

Mlle de Corandeuil se renversa dans son fauteuil en se livrant à un accès d’hilarité que lui permettait rarement son humeur rigide.

—Mlle Gobillot lisant la Mode!... Mlle Gobillot parlant robes, châles et cachemires. Clémence, qu’en dites-vous? Vous verrez qu’elle fera venir des chapeaux d’Herbault... Ah! ah!... voilà ce qu’on appelle le progrès de la civilisation, le siècle des lumières!...

—Mlle Gobillot, dit Clémence, en fixant sur le vieux paysan un regard pénétrant, est-elle la seule qui ait regardé ce numéro de la Mode? N’y avait-il aucune autre personne dans cette auberge?

—Madame, répondit Rousselet, forcé dans ses derniers retranchements, il y avait bien deux jeunes hommes prenant leur réfection, et dont l’un, révérence parler, avait une barbe ni plus ni moins longue que celle d’un bouc. Madame me pardonnera si je me licencie à proférer des expressions aussi vulgaires, mais c’est que madame veut tout savoir.

—Et l’autre de ces jeunes gens?

—L’autre avait l’épiderme facial rasé comme ces dames ou moi pouvons l’avoir. Zéro aux signes particuliers du signalement. C’est donc lui qui a tenu le journal pendant que son camarade à moustaches fumait devant la porte.

Mme de Bergenheim ne poussa pas plus loin l’interrogatoire et tomba dans une rêverie profonde. Les yeux fixés sur le numéro de la Mode, elle semblait étudier les moindres linéaments de l’esquisse qu’on y avait dessinée, comme si elle eût espéré d’y trouver à la fin la révélation de ce mystère. Sa respiration irrégulière, l’animation de plus en plus vive qui colorait la blancheur habituelle de son teint, eussent dénoncé à un œil observateur un de ces orages de l’âme dont la manifestation physique offre des symptômes semblables à ceux d’un accès de fièvre. La pâle fleur d’hiver expirant sous la neige avait soudainement relevé la tête et recouvré ses couleurs; la mélancolie, contre laquelle la jeune femme se débattait en vain, avait disparu par enchantement. Dans cette organisation délicate graduellement engourdie depuis deux mois, la sève de jeunesse se réveillait ardente et vivace; et là où semblait imminente une langueur voisine du marasme, une surabondance de vie allait peut-être créer des dangers contraires.

Un petit oiseau surmonté d’une couronne, le tout assez mal dessiné, tel était le talisman bizarre qui avait produit ce changement de scène.

—Ce sont des commis voyageurs, dit la vieille tante, qui avait toujours la prétention de tout deviner; un d’eux sans doute, en lisant sur l’enveloppe du journal le nom bien connu de M. de Bergenheim, aura trouvé charmant de dessiner l’animal en question. Ces messieurs de l’industrie ont reçu en général une si bonne éducation! Mais c’est donner à cette affaire plus d’importance qu’elle n’en mérite. Léonard Rousselet, continua-t-elle en haussant la voix comme un président de cour d’assises qui prononce son résumé, vous avez eu tort de laisser sortir de vos mains un effet à l’adresse de votre maître. On vous excuse pour cette fois, mais je vous engage à être plus soigneux dorénavant; quand vous passerez devant l’auberge de Mme Gobillot, vous direz de ma part à mademoiselle sa fille que si elle a envie de lire la Mode, les bureaux de cette revue sont rue du Helder, no 25; je serai enchantée de procurer un abonnement à un de nos journaux. Vous pouvez vous retirer.

Sans se faire répéter cette invitation, Rousselet se mit à marcher à reculons, comme un ambassadeur sortant d’une audience royale, escorté de Constance en guise de maître des cérémonies. N’ayant pas bien calculé la distance, il venait de cogner la porte avec ses épaules, lorsqu’elle s’ouvrit brusquement, et une personne dont la démarche offrait une vivacité extraordinaire le fit pirouetter en s’élançant au milieu du salon.

C’était une très jeune fille, un peu petite, mais dont les formes parfaitement développées présageaient pour l’avenir une légère tendance à l’embonpoint. Elle appartenait à la famille des Bergenheim, si l’on en croyait la ressemblance qui existait entre ses traits caractérisés et plusieurs des vieux portraits du salon; elle portait une robe en drap brun à longue queue, comme si elle eût été près de monter à cheval. Un chapeau de feutre gris, posé sur l’oreille, laissait à découvert, du côté gauche, une grosse touffe de cheveux très frisés, d’un blond vif et brillant. Cette coiffure, et le voile vert qui flottait à chaque mouvement, comme la crinière d’un casque, donnaient un air singulièrement cavalier au frais visage de cette gentille amazone, qui brandissait en guise de lance une queue de billard.

—Clémence, s’écria-t-elle avec une pétulance incomparable, je viens de battre Christian; j’ai fait la rouge, j’ai fait la blanche, et puis le carambolage; j’ai tout fait. Mademoiselle, je viens de gagner deux parties à Christian; c’est glorieux, j’espère; il ne me rend plus que dix-huit points à la partie simple. Père Rousselet, je viens de battre Christian. Savez-vous jouer au billard?

—Mademoiselle Aline, je n’en ignore pas absolument, répondit le paysan avec un sourire aussi gracieux que possible, et en cherchant à se remettre d’aplomb sur ses jambes.

—On n’a plus besoin de vous, Rousselet, dit Mlle de Corandeuil; fermez la porte en sortant.

Lorsqu’elle fut obéie, la vieille fille se tourna gravement du côté d’Aline, qui continuait de danser au milieu de la chambre, et venait de prendre les mains de sa belle-sœur pour la forcer de partager sa joie d’enfant.

—Mademoiselle, dit-elle d’une voix sévère, est-il d’usage au Sacré-Cœur d’entrer dans un salon sans saluer les personnes qui s’y trouvent, et en sautant comme une folle? ce qu’on ne se permettrait pas chez des paysans.

Aline s’arrêta court au milieu de sa danse et rougit un peu; au lieu de répondre, elle voulut caresser le carlin, car elle savait comme Rousselet que c’était le moyen le plus sûr d’adoucir le cœur de sa maîtresse. Cette fois la câlinerie fut en pure perte.

—Ne touchez pas Constance, je vous prie, s’écria la vieille fille, comme si elle eût vu quelque poignard levé sur l’objet de sa tendresse, ne salissez pas cette pauvre bête. Quelle horreur avez-vous donc aux doigts? sortez-vous d’une fabrique d’indigo?

La jeune pensionnaire, rougissant de plus en plus, regarda ses jolies mains, un peu barbouillées en effet, et se mit à les essuyer avec un mouchoir brodé qu’elle tira d’une poche de son amazone.

—C’est au billard, répondit-elle à demi-voix, c’est du bleu; on en frotte le cuir pour faire de l’effet et caramboler.

—Faire de l’effet! caramboler!... Faites-nous la grâce de vos termes d’argot, reprit Mlle de Corandeuil, qui semblait devenir plus acariâtre à mesure qu’augmentait la confusion de la jeune fille; quelle belle éducation pour une demoiselle! et l’on sort du Sacré-Cœur! et l’on a eu cinq prix, il n’y a pas quinze jours! Je ne sais en vérité à quoi pensent ces dames... Et maintenant je suppose que vous allez monter à cheval. Le billard et le cheval, le cheval et le billard! C’est beau! c’est admirable!

—Mais, mademoiselle, dit Aline en levant ses grands yeux bleus, près de pleurer, nous sommes en vacances, et ce n’est pas mal faire, je crois, que de jouer avec mon frère; il n’y a pas de billard au Sacré-Cœur, et c’est si amusant! C’est comme l’équitation: le médecin dit bien qu’elle ne peut que m’être très salutaire, et Christian croit que cela me fera encore un peu grandir.

La jeune fille, en disant ces mots, se retourna pour jeter un coup d’œil sur la glace, afin de voir si, depuis la dernière fois qu’elle s’était regardée, et il n’y avait pas fort longtemps, l’espoir de son frère s’était réalisé; car la petitesse de sa taille était son principal désespoir. Mais ce regard fut rapide comme l’éclair, tant elle craignait que la sévère demoiselle ne trouvât, dans cet acte de coquetterie, le texte d’un nouveau sermon.

—Vous n’êtes pas ma nièce, et je m’en applaudis, reprit Mlle de Corandeuil; je suis trop vieille pour recommencer une éducation; grâce au ciel, c’est bien assez d’une. Je n’ai aucune autorité sur vous, et votre conduite regarde votre frère. Les avis que je vous donne sont donc tout à fait désintéressés; vos amusements ne me paraissent pas être ceux qui conviennent à une jeune personne bien élevée; il est possible que ce soit la mode du jour, ainsi je ne vous en parlerai plus; mais voici quelque chose de plus sérieux, et sur quoi je vous engage à réfléchir. Dans ma jeunesse, une demoiselle n’écrivait jamais qu’à ses père et mère. Vos lettres à votre cousin d’Artigues sont une inconséquence—ne répondez pas—sont une inconséquence dont je vous conseille de vous corriger.

Mlle de Corandeuil se leva, récapitulant que, dans la matinée, elle avait trouvé moyen de sermonner assez vertement trois personnes, et que par conséquent elle ne pouvait pas dire comme Titus: «J’ai perdu ma journée.» Ce fut donc avec un contentement d’elle-même, égal à la majesté de sa démarche, qu’elle sortit du salon escortée de son carlin, après avoir adressé à la jeune fille une révérence ironique, que celle-ci ne se crut pas obligée de lui rendre.

—Votre tante est-elle méchante! s’écria Mlle de Bergenheim, dès qu’elle fut seule avec sa belle-sœur. Christian dit qu’il ne faut pas y faire attention, parce que toutes les femmes deviennent ainsi quand elles ne se marient pas. Pour moi, je sais bien que, quand même je resterais fille toute ma vie, je ne chercherais jamais à faire de la peine à quelqu’un.—Inconséquente! Quand elle ne sait plus que me dire, elle me gronde à cause de mon cousin. C’est bien la peine pour ce que nous nous écrivons! Dans sa dernière lettre, Alphonse ne me parle que des perdreaux qu’il tue et de son uniforme de chasse: il est si enfant!—Mais répondez-moi donc; vous restez assise sans rien dire; est-ce que vous êtes aussi fâchée contre moi?

Elle s’approcha de Clémence et voulut s’asseoir sur ses genoux; mais celle-ci se leva pour éviter cette tendre familiarité.

—Vous avez donc gagné Christian, dit-elle d’un ton distrait, et maintenant vous allez monter à cheval?—Votre robe vous va fort bien.

—Vraiment? oh! je suis contente! reprit la jeune fille en se plaçant devant la glace pour y contempler sa gracieuse personne; elle se posa dans son corsage, drapa les larges plis de sa robe, arrangea son voile qui flottait en désordre, enfonça son chapeau d’un air un peu plus tapageur qu’il n’était déjà placé, se retourna de trois quarts pour mieux juger de l’effet de son costume, fit en un mot les mille petites mines coquettes que toutes les jolies femmes apprennent en venant au monde. Au total, elle parut assez contente de son examen, car elle sourit à sa figure en laissant voir une mignonne rangée de dents blanches comme du lait.

—Je me repens maintenant, dit-elle, de n’avoir pas fait venir un chapeau noir; j’ai les cheveux si clairs que ce gris me rend très laide. Ne trouvez-vous pas? Mais répondez-moi donc, Clémence; on ne peut pas vous arracher une parole aujourd’hui: est-ce que vous avez votre migraine?

—Un peu, répondit Mme de Bergenheim, pour donner un prétexte à sa préoccupation.

—Eh bien, vous devriez monter à cheval et venir avec nous jusqu’au bois de la Corne; le grand air vous ferait du bien. Voyez comme le temps est beau maintenant; nous galoperons tout le long des platanes; voulez-vous? Vous voulez, n’est-ce pas? Je vous passerai votre robe, et dans cinq minutes vous serez prête. Je vais dire à Christian de faire seller votre cheval; écoutez, je l’entends déjà dans la cour; venez donc.

Aline, prenant sa belle-sœur par la main, l’entraîna dans une autre chambre, derrière le salon, et ouvrit une fenêtre pour voir ce qui se passait au dehors, où retentissaient des claquements de fouet et les voix de plusieurs personnes. Un domestique promenait dans la cour un cheval de haute taille qu’il venait de sortir de l’écurie; le baron en tenait par la bride un autre plus petit, et portant une selle de femme, dont il examinait les sangles avec attention. En entendant ouvrir la fenêtre au-dessus de sa tête, il se retourna et s’inclina devant Clémence avec une affectation de galanterie chevaleresque.

—Vous nous tenez donc toujours rigueur? lui dit-il.

—C’est Titania que monte Aline, répondit Mme de Bergenheim, en faisant un effort pour parler; je suis sûre qu’elle finira par lui jouer quelque tour.

La pensionnaire du Sacré-Cœur, qui aimait Titania de prédilection, parce que la jument ombrageuse avait pour elle l’attrait du fruit défendu, poussa du coude sa belle-sœur, en lui faisant la moue.

—Aline n’a peur de rien, repartit Bergenheim, et nous l’enrôlerons dans les hussards dès qu’elle sera sortie de son couvent. Allons, Aline.

A cet appel, la jeune fille embrassa la baronne, releva la queue de sa robe pour ne pas s’y empêtrer les pieds, et se mit à courir avec une rapidité qui rendait croyable le vol de Camille sur les épis. Un moment après, elle était dans la cour, caressant le cou de sa chère jument brune.

—A cheval! dit Christian.

Prenant le pied de sa sœur dans une main large comme un étrier turc, il l’enleva de l’autre bras et la posa sur la selle aussi facilement que si elle eût été un enfant de six ans. Lui-même alors monta sur son grand cheval de bataille et salua sa femme une seconde fois; puis il se plaça à droite d’Aline quand il vit qu’elle était prête, donna un coup de cravache à Titania en piquant des deux, et le couple, partant au galop, disparut presque aussitôt dans l’avenue tournante qui venait aboutir à la grande porte de la cour.

Dès qu’ils furent hors de vue, Clémence entra dans sa chambre, prit un châle sur son lit et descendit rapidement aux jardins par un escalier dérobé.


IV

L’APPARTEMENT de Mme de Bergenheim occupait le premier étage d’une des ailes du château, du côté du couchant. Au rez-de-chaussée se trouvaient la bibliothèque, une salle de bain et quelques chambres sans destination actuelle. Les fenêtres, agrandies et régularisées, avaient un aspect moderne, mis en harmonie avec le reste du bâtiment au moyen d’un badigeon grisâtre. Au pied de cette façade, une pelouse, entourée de massifs et couverte d’orangers en caisse, formait une sorte de jardin anglais, sanctuaire de verdure réservé à la maîtresse du château, et qui lui apportait en tribut chaque matin le parfum de ses fleurs et la fraîcheur de ses ombrages. A travers les cimes des sapins et le feuillage de quelques tulipiers dominant les groupes d’arbustes, l’œil pouvait suivre les méandres de la rivière qui disparaissaient enfin dans le haut du vallon. C’était cette vue pittoresque et d’un horizon plus ouvert que celui des autres perspectives qui avait décidé la baronne à choisir pour sa demeure particulière cette partie du gothique manoir.

Après avoir traversé la pelouse, la jeune femme ouvrit la porte d’une barrière masquée par les massifs, et se trouva sous les platanes, au bord de l’eau. Celle allée décrivait une courbe autour du jardin anglais et conduisait, en forme d’avenue, à l’entrée principale; dans l’autre sens, elle s’allongeait en une double rangée d’arbres gigantesques entre la rivière et le parc. D’un côté, l’aspect monotone du torrent; de l’autre, la mélancolie des bois qui tantôt épaississaient leurs futaies, tantôt s’ouvraient en clairières, donnaient à ce lieu le caractère de solitude que cherche de préférence la rêverie. Le soir approchait, et le paysage, momentanément troublé par l’orage, avait repris sa sérénité. Les feuilles des arbres, comme il arrive après la pluie, offraient ce ravivement de teintes qui rend en ces moments la campagne comparable à un tableau fraîchement verni. Le soleil, sur son déclin, plongeait de longs rayons à travers les platanes dont les branches écaillées s’entrelaçaient, semblables à une forêt de boas immobiles. Sous ce dôme, à chaque instant plus sombre et plus mystérieux, Clémence s’avançait lentement, la tête baissée, les bras croisés sur la poitrine, enveloppée d’un grand cachemire vert qui montait derrière le cou jusqu’à la naissance des cheveux et tombait presque à terre d’une manière un peu irrégulière. Cette pose, en serrant étroitement le châle autour des épaules et de la taille, communiquait à ce vêtement, naturellement disgracieux, la distinction, privilège inné de quelques femmes. Sans partager l’adolescente exaltation de Chérubin, qu’impressionnait même le vertugadin de la vieille Marceline, il était difficile d’apercevoir de loin cette tournure élégante sans éprouver le désir de vérifier si les charmes du visage répondaient à ceux de la démarche; et il aurait eu le cœur bien engourdi, l’imagination bien somnolente, celui qui, après un instant d’examen, eût regretté ses pas.

Mme de Bergenheim avait une de ces figures que les autres femmes, d’après leur manière assez bourgeoise de juger entre elles la beauté, proclament peu remarquables, mais pour lesquelles les hommes intelligents se passionnent invinciblement. Au premier coup d’œil, elle paraissait à peine jolie; au second, elle excitait une attention involontaire; ensuite il devenait difficile d’en détacher ses yeux et sa pensée. Une singulière harmonie unissait des traits qui eussent paru irréguliers, considérés isolément, et calmait l’expression de leur ensemble, comme un voile vaporeux adoucit une lumière trop éclatante. Saisir le caractère dominant de cette physionomie était une chose presque impossible, tant les détails étaient féconds en nuances et en oppositions. Les cheveux, d’un châtain clair et doux, s’arrondissaient autour des tempes en courbes larges et plates avec une sorte d’ingénuité; tandis que les sourcils plus foncés donnaient parfois au front une gravité imposante. Le même contraste régnait dans la bouche: le peu de distance qui la séparait du nez eût paru, d’après Lavater, l’indice d’une énergie virile; mais la lèvre inférieure, qui avançait en s’arrondissant avec cette grâce qu’on a nommée autrichienne, en imprégnait le sourire d’une volupté angélique. La fraîche pâleur du visage assoupissait vaguement dans les contours de l’ovale ce qu’ils pouvaient avoir d’un peu arrêté. L’œil glissait avec mollesse sur cette teinte mélancolique dont aucune nuance colorée n’altérait la pureté de rose blanche. La coupe un peu aquiline des traits, l’éclat excessif des yeux bruns, qui, sous leurs cils noirs, semblaient deux diamants enchâssés dans du jais, eussent enfin donné à l’ensemble un caractère trop puissant peut-être, si ces yeux, lorsqu’ils se voilaient à demi sous leurs paupières, n’eussent fait succéder à leur rayonnement éblouissant un regard humide d’une inexprimable douceur.

L’effet produit par cette figure était comparable à celui d’un prisme dont chaque facette reflète une couleur différente. La flamme brûlant sous cette surface ondoyante, et dont quelque jet soudain trahissait parfois la présence, y était pourtant si profondément ensevelie qu’il semblait impossible d’atteindre à sa complète révélation. Coquette ou naïve, grande dame ou dévote, ange du ciel ou ange déchu, la duchesse qui livre son cœur à son tabouret ou la sainte Thérèse qui donne le sien a son crucifix, en un mot, ce qu’il y a de plus égoïste dans l’orgueil, ou de plus exalté dans la tendresse, on pouvait tout supposer, on ne devinait rien; et l’on restait indécis, pensif, mais fasciné, l’esprit plongé dans la contemplation extatique qu’inspire le portrait de Monna Lisa. Un observateur eût entrevu qu’il y avait là une de ces âmes à riche clavier, dont une main habile sait faire jaillir les incomparables harmonies de la passion humaine pour lesquelles on dédaigne les concerts du ciel; mais peut-être se fût-il trompé. Tant de femmes n’ont d’âme que dans les yeux!

En ce moment, la rêverie de Mme de Bergenheim rendait plus impénétrable encore le voile mystérieux qui enveloppait habituellement sa physionomie. Quel sentiment lui faisait ainsi pencher la tête et donnait à sa marche cette lenteur méditative? Était-ce l’ennui dont elle avait fait l’aveu à sa tante? Mais cette maussade habitude de l’âme se manifeste par des symptômes semblables aux plantes qui s’étendent sur les eaux dormantes. L’émoussement des organes de la pensée, la distension des fibres, la somnolence des traits, l’atonie du regard caractérisent l’ennui passé à l’état chronique. Or les yeux de Clémence n’avaient jamais brillé d’un éclat plus vif et plus intense, et les plis mobiles de son front annonçaient une excitation d’esprit arrivée à son dernier période. Une ride fixée entre ses sourcils paraissait aspirer des profondeurs du cerveau des jets de pensées turbulentes et contradictoires qu’on eût vues ruisseler par tous les pores, si, comme les diables bleus de Stello, elles eussent revêtu en sortant une forme perceptible.

Était-ce mélancolie? La plainte monotone du torrent, dans les bois le chant du soir des oiseaux, les longs reflets dorés glissant sous le dôme des platanes, de faibles senteurs évoquées par l’orage, quelques sons lointains qui augmentaient encore le calme de la solitude, tout semblait s’unir pour verser dans l’âme une douce tristesse; mais au murmure de l’onde, à la sérénade des fauvettes, aux rayons assoupis du soleil, aux bruits vagues et aux vagues odeurs, enfin à toute cette nature élégiaque, Mme de Bergenheim n’accordait ni un regard ni un soupir. Sa méditation n’était pas rêverie, mais pensée; pas souvenir du passé, mais préoccupation du présent. Il y avait dans les rayons rapides et intelligents qui jaillissaient de ses yeux lorsqu’elle les levait quelque chose d’essentiellement actuel, précis et positif; c’était comme la prévision lucide d’un drame prochain. Le drame arriva.

Un moment après qu’elle eut passé devant le pont de bois qui aboutissait à l’allée, un homme en blouse le traversa et la suivit. Entendant derrière elle le bruit de pas précipités, elle se retourna et vit à deux pas l’étranger qui pendant l’orage avait inutilement essayé d’attirer ses regards. Il y eut un moment de silence. Le jeune homme, immobile, semblait reprendre sa respiration arrêtée par une vive émotion ou par la rapidité de sa marche. Mme de Bergenheim, le corps jeté en arrière et les yeux très ouverts, le regardait d’un air plus agité que surpris.

—C’est vous, s’écria-t-il enfin avec explosion, vous si longtemps perdue et que je retrouve!

—Quelle folie, monsieur! répondit-elle d’un ton très bas et en étendant la main pour l’arrêter.

—De grâce, ne me regardez pas ainsi. Laissez-moi vous contempler, m’assurer que c’est bien vous. Il y a si longtemps que je rêve cet instant! Ne l’ai-je pas payé assez cher? Deux mois passés loin de vous, loin du ciel! deux mois de tristesse, de chagrin, de malheur!—Mais vous êtes pâle! Avez-vous donc souffert aussi?

—Beaucoup, en ce moment.

—Clémence!

—Monsieur de Gerfaut, appelez-moi madame, interrompit-elle d’un ton très sérieux.

—Pourquoi vous désobéirais-je? n’êtes-vous pas ma dame, ma reine?

Il s’inclina en ployant le genou comme signe de servage, et voulut saisir une main aussitôt retirée. Mme de Bergenheim écoutait avec peu d’attention les paroles qui lui étaient adressées; ses regards inquiets, errant dans tous les sens, fouillaient les profondeurs des taillis et interrogeaient les moindres accidents de terrain. Gerfaut comprit cette pantomime. Étudiant à son tour la localité, il eut promptement découvert à quelque distance un endroit plus propice à une pareille conversation que l’allée au milieu de laquelle ils se trouvaient. C’était un enfoncement semi-circulaire dans un des massifs du parc. Un banc rustique, adossé contre un grand chêne au bord de la lisière, semblait avoir été placé exprès pour qu’on y vînt chercher la solitude ou parler d’amour. De là l’on pouvait voir venir le péril, et, en cas d’alarme, le bois offrait un asile à peu près sûr. Assez expérimenté en stratégie galante pour saisir les avantages de cette position, le jeune homme se dirigea de ce côté sans affectation, tout en continuant de parler. Soit par cet instinct qui, dans une situation intéressante, nous fait suivre machinalement une impulsion étrangère, soit que la même pensée de prudence l’eût frappée elle-même, Mme de Bergenheim se mit à marcher près de lui.

—Si vous pouviez comprendre, lui disait-il, ce que j’ai souffert en ne vous retrouvant plus à Paris! Je ne pouvais d’abord découvrir où vous étiez; les uns disaient à Corandeuil, d’autres en Italie. A ce départ si prompt, au soin que vous mettiez à cacher le lieu de votre séjour, je croyais que c’était moi que vous fuyiez. Oh! dites que je me suis trompé; ou, s’il est vrai que vous ayez pu songer à vous séparer de moi, dites que cette cruauté est sortie de votre âme, et que vous me pardonnez de vous avoir suivie! Vous me pardonnez, n’est-ce pas? Si je vous inquiète, si je vous tourmente, ne vous en prenez qu’à mon amour, que je ne puis dompter et qui me conseille parfois les projets les plus extravagants; à cet amour téméraire, insensé, si vous voulez; mais si vrai, si dévoué!

Clémence ne répondait à cette tirade prononcée avec chaleur qu’en secouant sa jolie tête comme fait un enfant qui entend bourdonner une guêpe dont il redoute la piqûre; puis, comme ils étaient arrivés devant le banc, elle se prit à dire avec une surprise affectée:

—Vous vous trompez, ce n’est pas là votre chemin; c’est par le pont qu’il faut prendre.

Il y avait dans ces paroles une petite fausseté palpable; car si le chemin qu’ils avaient suivi ne conduisait pas au pont, il ne menait pas davantage au château, et l’erreur, si c’était une erreur, avait été partagée.

—Écoutez-moi, je vous en conjure, répondit l’amant avec un regard suppliant, j’ai tant de choses à vous dire! De grâce, accordez-moi un seul instant.

—Et après, vous m’obéirez?

—Quelques mots seulement, et je ferai ensuite tout ce que vous voudrez.

Elle hésita un moment; puis, la conscience sans doute tranquillisée par cette promesse, elle s’assit en faisant à M. de Gerfaut un signe de la main pour lui permettre de suivre son exemple.

Le jeune homme ne se fit pas répéter cette invitation et se plaça hypocritement à l’un des bouts du banc.

—Maintenant parlons raison, dit-elle d’un ton calme. Je suppose que vous allez en Allemagne ou en Suisse, et qu’en passant près de chez moi vous avez voulu m’honorer d’une visite. Je dois être fière d’une marque de souvenir de la part d’un homme aussi célèbre que vous, quoique vous ayez un peu caché vos rayons. A la campagne nous ne sommes pas fort sévères sur le costume; mais, en vérité, le vôtre est tout à fait sans cérémonie. Dites-moi, où avez-vous trouvé cette coiffure de Colin?

Ces dernières paroles furent prononcées avec la gaieté d’une jeune fille insouciante et moqueuse.

Gerfaut sourit agréablement, mais il ôta son chapeau. Sachant l’importance que les femmes attachent aux petites choses et quelle irréparable impression peut produire, dans les moments les plus pathétiques, une cravate mise bourgeoisement ou une botte mal cirée, il ne voulut pas compromettre son éloquence par une coiffure ridicule. Il se passa donc la main dans les cheveux en les relevant sur son front large et bien ouvert, et répondit doucement:

—Vous savez bien que je ne vais ni en Allemagne ni en Suisse, et que Bergenheim est le terme de mon voyage, comme il en a été le but.

—Alors, voulez-vous me faire le plaisir de me dire quelle a été votre intention en vous permettant cette démarche, et si vous avez réfléchi à ce qu’elle a d’étrange, d’inconsidéré, d’extravagant de toute manière?

—Je n’ai pas réfléchi, j’ai senti. Vous étiez ici, j’y suis venu, parce qu’il y a en vous un aimant auquel s’est attachée mon âme, et qu’il faut bien que je suive mon âme. Je suis venu, parce que j’avais besoin de voir encore vos yeux si beaux, de m’enivrer de votre voix si douce; parce que vivre loin de vous m’est impossible; parce que votre présence est nécessaire à mon bonheur comme l’air à mon existence; parce que je vous aime, enfin. C’est pour cela que je suis venu. Est-il possible que vous ne me compreniez pas, que vous ne me pardonniez pas?

—Je ne veux pas croire que vous me parliez sérieusement, dit Clémence avec un redoublement de sévérité. Quelle idée avez-vous de moi si vous pensez que je puisse autoriser une conduite pareille? Et puis, quand je serais assez folle pour cela,—ce qui ne sera jamais,—à quoi cela vous mènerait-il? Vous savez bien qu’il est impossible que vous veniez au château, puisque vous ne connaissez pas M. de Bergenheim, et ce n’est certainement pas moi qui vous présenterai à lui. Et ma tante qui est ici, et qui me persécute toute la journée de ses questions! Mon Dieu! que vous me tourmentez! que vous me rendez malheureuse!

—Votre tante ne sort jamais; elle ne me verra donc pas, à moins que je ne sois reçu officiellement au château, et alors il n’y a plus de danger.

—Mais ses domestiques qu’elle a amenés! mais le mien qui vous a vu chez elle! Je vous dis que tout cela est aussi périlleux que fou, et que vous me ferez mourir de peur et de chagrin.

—Quand même l’un d’eux me rencontrerait, par un hasard facile à éviter, comment voulez-vous qu’il me reconnaisse sous ce costume! Ne craignez donc rien, je serai si prudent! Pour le bonheur de vous apercevoir quelquefois, je vivrai, s’il le faut, dans une cabane de bûcheron.

Mme de Bergenheim sourit dédaigneusement.

—C’est tout à fait pastoral, reprit-elle; mais je croyais qu’on ne voyait plus de ces déguisements qu’au théâtre. Si c’est une scène de drame que vous voulez mettre en action pour en mieux juger l’effet, je vous préviens que celui qu’elle produit sur moi est tout à fait manqué, et que je trouve la scène elle-même complètement déplacée, inconvenante et ridicule. D’ailleurs, pour un homme de talent, pour un poète romantique, vous n’avez pas fait grands frais d’imagination. C’est une imitation classique, et voilà tout. Il y a, je crois, quelque chose comme cela dans la mythologie. Apollon ne s’est-il pas fait berger?

Pour un amant, rien n’est redoutable comme une femme spirituelle, qui n’aime pas ou qui n’aime qu’à demi; dans toutes les sentimentales controverses qu’il essaye d’engager, il est obligé de se ganter de velours, par convenance d’abord, et par prudence ensuite; car il ne s’agit pas de perdre la partie, pour le petit plaisir d’une riposte bien appuyée; et pendant qu’il s’escrime ainsi mollement, il se sent égorger à fer émoulu avec cette dextérité qui fait ressembler une coquette maltraitant un adorateur à un méchant écolier qui plume un moineau tout vif.

Gerfaut faisait cette réflexion philosophique en contemplant Mme de Bergenheim. Assise sur le banc rustique, aussi fièrement qu’une reine sur son trône, la tête de trois quarts dans une attitude napoléonienne, l’œil brillant, la lèvre railleuse, les bras croisés dans son cachemire, par le geste hautain qui lui était familier, la jeune femme paraissait aussi invulnérable sous ce léger tissu que si elle eût été couverte du bouclier d’Ajax, fils de Télamon, formé, si l’on en croit Homère, de sept peaux de taureau et d’une lame d’airain.

Après avoir un instant considéré cette belle figure dédaigneuse, Gerfaut ramena sur lui-même un regard qui glissa de sa blouse grossière à ses guêtres de chasse et à ses souliers souillés par la boue. Ses habitudes d’élégance lui rendirent plus choquant le détail de ce costume et lui exagérèrent ce petit malheur. Il se trouva au-dessous de son rôle, et presque ridicule. Cette idée lui ôta pour un instant sa présence d’esprit; et, au lieu de répondre, il se mit machinalement à tourner son chapeau entre ses doigts, ni plus ni moins que s’il eût été le père Rousselet. Mais, loin de lui nuire, cette gaucherie le servit mieux que n’aurait pu le faire l’éloquence de Rousseau, ou l’aplomb de Richelieu. Réduire à cette contenance embarrassée un homme d’un talent reconnu, et qui passait pour fort peu timide, n’était-ce pas pour Clémence un triomphe véritable? Quelle repartie spirituelle, quelle phrase passionnée, pouvait égaler la flatterie de ce front de poète baissé avec une expression de tristesse?