CHARLES DERENNES

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

LA
CHAUVE-SOURIS

ALBIN MICHEL, ÉDITEUR
PARIS — 22, RUE HUYGHENS — PARIS

DU MÊME AUTEUR

POÈMES

  • L’Enivrante Angoisse. (Ollendorff.)
  • La Tempête. (Ollendorff.)
  • La Chanson des deux jeunes filles. (François Bernouard.)
  • Le Livre d’Annie. (François Bernouard.)
  • Perséphone. (Garnier frères.)

EN PRÉPARATION :

  • La Princesse. (François Bernouard.)
  • La Fontaine Jouvence.

ROMANS ET CONTES

  • L’Amour fessé. (Mercure de France.)
  • Le Peuple du Pôle. (Mercure de France.)
  • La Guenille. (Louis-Michaud.)
  • Le Miroir des Pécheresses. (Louis-Michaud.)
  • Nique et ses cousines. (Louis-Michaud.)
  • M. de Tournèves. (Bernard Grasset.)
  • Les Caprices de Nouche. (Renaissance du Livre.)
  • Le Béguin des Muses. (Renaissance du Livre.)
  • Les Enfants sages. (Renaissance du Livre.)
  • Leur tout petit cœur. (Renaissance du Livre.)
  • Cassinou va-t-en guerre. (G. Crès.)
  • Le Pèlerin de Gascogne. (G. Crès.)
  • Les Conquérants d’Idoles. (G. Crès.)
  • La Nuit d’été. (L’Édition.) Épuisé.
  • La petite Faunesse. (L’Édition.)
  • Les bains dans le Pactole. (Albin Michel.)
  • Le Renard bleu. (Albin Michel.)
  • Le beau Max. (Ferenczi.)

EN PRÉPARATION :

  • Ceux qui parlaient avec les morts. (Albin Michel.)

LE BESTIAIRE SENTIMENTAL

  • Vie de Grillon. (Albin Michel.)

EN PRÉPARATION :

  • La Société des Fourmis. (Albin Michel.)

Il a été tiré de cet ouvrage

10 exemplaires sur papier du Japon
numérotés à la presse de 1 à 10.

25 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse de 1 à 25.

75 exemplaires sur papier vergé pur fil des Papeteries Lafuma
numérotés à la presse de 1 à 75.

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright 1922, by Albin Michel.

A
CHRISTIANE DERENNES
tendre et sage clarté de ma mortelle vie,
ces images des nuits commençantes.

LIVRE PREMIER
LES IRONIES DU VIEUX PILE

I

En un lieu joliment ou bellement dénommé Jolibeau, il y avait le jardin de la sœur de ma grand’mère, entre le jardin du vieil aumônier de l’Hospice et le jardin du vieux monsieur qui jouait de la flûte devant la volière de ses poules, dans le dessein bien arrêté de leur apprendre à secouer en mesure leur tête stupide, et même de leur enseigner la danse. Je ne sais s’il y était parvenu quand il mourut, ce qui ne date plus d’hier.

Jolibeau et ses jardins constituent un faubourg déjà campagnard de ma ville natale, et qui la domine ; il la domine de quelques mètres, mais comme les collines adverses sont lointaines et que, jusqu’à elles, la plaine du Lot est absolument plate, cela suffit pour que le paysage, devant la maison où vivait ma tante, soit dominé par beaucoup de ciel.

L’enfant s’intéresse de préférence à ceux des objets et à celles des âmes qui s’offrent à lui le plus libéralement et le plus généreusement. Aussi, à Jolibeau, mes cousins, mes camarades et moi, regardions-nous plus volontiers le ciel que les pelouses, les parterres et les bassins, — ceux-ci pleins, pourtant, d’une grouillante et passionnante vie.

Le jour, il y avait souvent, vers la colline de Pujol, de jolis nuages où nous essayions de reconnaître des monstres et de retrouver des visages. D’autres fois, le ciel était vide, mais nous nous consolions en pensant que ce sont ces ciels purs, nus et dépourvus d’images que la nuit enrichit le mieux. Splendides nuits d’août et de septembre ! Vacances !… Nous avions découvert, je ne sais plus où, une Astronomie populaire, et bientôt les noms des astres nous furent doucement familiers : Véga de le Lyre était au zénith dès le commencement de l’ombre ; c’était à qui de nous apercevrait le premier la belle et bienveillante étoile bleue ; il est probable que nous avons triché quelquefois.

Puis les jours passaient, le ciel « tournait », Véga glissait à mesure que raccourcissaient les jours ; et Capella bientôt apparaissait vers le nord, au ras de l’horizon ; celle-ci brillait d’un éclat jaunâtre et louche, sinistre présage de l’automne et de la rentrée au lycée.

Les constellations que j’aimais le mieux étaient, bien entendu, celles que le ciel boréal ignore depuis quelques dizaines ou centaines de millénaires. La Croix du Sud étincelait dans mes rêves et dans mes rêveries. Ne comptant guère aller la contempler de si tôt aux lieux où sa splendeur pavoise la voûte nocturne, je ne désespérais pas, en revanche, d’un menu incident qui eût fait, une nuit ou l’autre, « tourner » le ciel suffisamment pour qu’elle parvint à charmer les yeux d’un petit garçon amoureux d’elle.

Bien entendu, je gardais ces pensées-là pour moi. J’ai eu raison, car l’incident tant souhaité ne s’est jamais produit.


A force de guetter l’apparition des étoiles, j’ai remarqué l’existence des chauves-souris. Ce fut donc de ma part comme un précoce renoncement à la contemplation de ce ciel d’en haut dont nous savons tout ce qu’il est possible de savoir avec nos moyens d’investigation actuels et où, par conséquent, il n’y a plus momentanément rien à espérer, pour qui désire avant tout connaître mieux les siens et se mieux connaître lui-même. Le but de l’astronome, aujourd’hui, selon moi, serait d’abord d’inventer les moyens de se rapprocher des objets de ses études ; il doit être doublé et même précédé d’un mécanicien, et ne pas se contenter du matériel dont il use, sous prétexte que la télescopie semble avoir dit son dernier mot. Je crois, en effet, que des télescopes encore plus puissants et encore plus perfectionnés n’ajouteront pas grand’chose à nos conquêtes ; nous sommes là au bout d’une possibilité ; mais il n’y a qu’à en chercher une autre, ou d’autres ; trop spécialisés de nos jours, beaucoup de savants, d’ailleurs méritoires et peu aidés, pèchent par routine, manque d’invention imaginative et excès de timidité.

Où l’œil humain, même aidé par de colossales lentilles, ne perçoit encore que brumes et nuages, — et où il ne percevra vraisemblablement rien de plus désormais par des moyens de ce genre, — une autre machine, un autre supplément à nos sens risquerait, demain peut-être, d’exercer victorieusement sa vertu neuve. Personnellement, je crois qu’il n’y a aucune difficulté à concevoir et même à réaliser la machine à photographier de loin, la machine permettant de reproduire, d’un point quelconque des objets que sépare de l’opérateur une distance variable de zéro à l’infini, — à l’infini théoriquement, et, pratiquement, une bonne moitié par exemple des millions de lieues qui séparent l’orbite terrestre et l’orbite de Neptune.

Peut-être expliquerai-je prochainement tout au long comment m’est venue l’idée de cette machine. Le principe en est tellement simple qu’il faudrait un bien grand hasard pour qu’un autre le retrouve avant qu’il m’ait été donné à moi-même de contempler, le premier, de près, quelques coins du ciel d’en haut. Mais, que je tienne à les contempler le premier de près, on m’accordera que c’est excusable, et que je ne ferais pas là preuve d’un égoïsme excessif.

Que serait-ce d’ailleurs, sinon uniquement une plus grande part du secret de ce que nous sommes, que j’irais demander aux planètes voisines ? Je n’attends pas beaucoup plus de la connaissance du ciel d’en haut que de celle du ciel d’en bas, si féconde en imprévu et en émerveillements.

Un soir, entre les astres naissants et mes yeux enfantins, passèrent des noctuelles ; et, comme si j’avais eu dès lors un pressentiment de mes principales pensées et de mes préoccupations viriles, l’intérêt que j’éprouvai pour ces bestioles fut tel que, des mois et des ans, trouvant plus sage de regarder à peine au-dessus de moi et surtout au-dessous de moi, j’en oubliai les étoiles.


Les noctuelles passaient si près de mes cheveux que, parfois, le battement de leur vol précipité et en apparence incohérent les soulevait sur mon front comme d’un coup d’éventail. Un peu plus haut, des chauves-souris plus importantes circulaient, usant d’un vol assez régulier et où les ailes battaient sagement. Je ne veux même pas m’inquiéter du nom scientifique de cette race, dont j’appelai bientôt les représentants, pour moi seul, ratons-volants. La noctuelle adulte est en général d’un beau gris sombre, velouté, couleur d’ailes de grand paon de nuit, et elle est pourvue d’un museau de bouledogue, d’oreilles de carlin. Le raton-volant est de couleur plus fade et terne, moins oreillard et devancé d’un nez moins épaté. Mais, auparavant, dans les suprêmes rayons du soleil, un couple de chauves-souris encore plus considérables, de celles que l’on nomme, je crois, roussettes, s’était laissé tomber d’un recoin du toit de M. l’Aumônier et poursuivait jusqu’à des altitudes de soixante mètres et plus, une chasse méthodique, lente, posée et presque diurne encore.

Telles sont les trois variétés de petits mammifères aériens qui, du printemps à l’automne, hantent les crépuscules de France.

Quelques années plus tard, je parvenais à m’emparer d’une roussette de belle taille, dans la cave d’un antique château dont il ne restait plus déjà qu’une tour et de vagues ruines, sur une des collines adverses, de l’autre côté du Lot et à dix bons kilomètres, à vol de chauve-souris, des jardins de Jolibeau. C’était une créature impressionnante, de vingt-cinq bons centimètres d’envergure, nerveuse, musclée, se débattant comme une diablesse quand j’essayais de la saisir dans la cage où je l’avais logée, nourrissant l’espoir de la rendre plus sociable en la comblant de friandises et de caresses. C’était, en miniature, un de ces renards volants qui abondent dans certaines îles océaniennes et que je n’ai jamais observés, hélas ! que le long d’un des plus beaux films qu’il m’ait été donné de voir, il y a une quinzaine d’années : pelure ocre et brune, museau chafoin, oreilles droites comme celles d’un chien de berger alsacien ou malinois… Et quelle dentition ! Le pouce de ma main gauche en porte encore la marque. Ma bête y accrocha ses mâchoires, sans crier gare, un jour où, justement, j’avais la persuasion qu’elle s’apprivoisait un peu. Un geste instinctif m’amena à secouer ma main au bout de mon bras levé ; il y a tout lieu de croire que ma pensionnaire avait prévu cela ; l’essor lui fut permis, et elle en profita pour prendre son vol et s’enfuir par la fenêtre ouverte au plein soleil de midi, avec une précision merveilleuse et un à-propos étonnant.

J’ai dit que Roussette et toutes celles de sa race chassent avant même que le soleil se soit caché sous l’horizon. L’aventure que je viens de conter brièvement montre, en tout cas, qu’elles y voient clair en plein jour. Je serais même presque tenté d’écrire que Roussette a le don de l’ironie car, au moment de franchir le cadre de la fenêtre, — je revois cette scène de quatre ou cinq secondes comme si je l’avais encore sous mes yeux, — elle m’apparut de profil, et la position de sa grande main membraneuse, dont la pointe semblait toucher le bout de son museau, était comme un hâtif, pied de nez à mon adresse.

D’ailleurs, ce sera par hasard seulement qu’interviendront en ce récit Roussette et Raton-volant. Mon héroïne principale est Noctuelle, la toute petite qui voletait parfois si près de mes cheveux ; j’ai dit que j’avais déjà borné mon ambition, entre l’espace sans limite et moi-même (qui n’en ai peut-être pas davantage), et que je préférais rêver de ce qui me paraissait saisissable immédiatement.

Je ne sais plus qui m’avait révélé un des noms de la toute petite chauve-souris, la plus tardive et la plus abondante sous le ciel, la véritable annonciatrice des étoiles, leur compagne dans l’espace durant quelques minutes ; peut-être fût-ce le doux vieillard qui ne désespérait pas, avant de mourir, d’enseigner la danse à ses poules. Mais Noctuelle, comme nom, était bien long et me paraissait prétentieux. Aussi, la première que je capturai s’appela-t-elle Noctu tout court, par une de ces abréviations si familières à l’enfance, à l’argot des lycées et des collèges. Noctu, en outre, a le mérite — essayez d’orthographier Noc-Tuh ou Noktu, et vous verrez ! — de sonner sur un timbre d’Extrême-Orient, de donner à la bête un nom qui complète sa silhouette, sa configuration cocasse, aiguë et précise de jouet sinon d’objet d’art indochinois ou japonais.

Ce ne fut pas sans peine que je parvins à m’emparer de Noctu, qui passait pourtant si près de mes cheveux.

II

Le vieux Pile, — car tel était son nom exact, et peut-être a-t-il l’occasion encore de le signer d’une croix au bas de certains actes civils, — le vieux Pile habitait dans le « contre-bas », comme nous disions, près du jardin de la sœur de ma grand’mère. J’ai indiqué que la plaine commençait de l’autre côté de la route, sans jamais varier de plus de deux ou trois mètres d’altitude jusqu’aux collines adverses, qui se traînaient en écharpes bleuâtres au bas du ciel, très loin, en face de Jolibeau.

Le vieux Pile était maraîcher de son état ; son immense et plat laboratoire de salades, de choux, de radis, d’asperges et de melons s’étendait de la route déjà campagnarde jusqu’à la première rue urbaine, dont les maisons blanches et rouges étaient grises et roses dans le soir, à l’heure des noctuelles. C’était l’heure aussi où Pile montait jusqu’à la route pour y prendre, assis sur le talus, son repas du soir en causant avec les voisins et les passants.

— Quand c’est le bon de l’an, j’aimerais mieux aller me coucher avec du vide dans l’estomac que de ne pas souper ici devant mon monde, expliquait-il.

Son souper, du moins dans la saison des vacances, était composé comme il suit, immuablement : un oignon cru avec du gros sel ou des piments, ensuite du pain frotté d’ail et d’huile, qu’il mangeait indifféremment avec un gros raisin de chasselas ou de minces tranches de saucisson. Après quoi, il déclarait :

— Je vais chercher le dessert.

Et il revenait du contre-bas jusqu’au talus, porteur d’une fastueuse écuellée de soupe, qu’il avalait à petites cuillerées, posément, avec un discours entre chaque gorgée. Sa barrique, comme il disait, était à côté de lui ; une pompe… La soupe finie, à la longue, il rentrait dans sa maison un instant, absorbait une gorgée de vin, s’en rinçait la bouche et la recrachait.

— Ce n’est que pour le goût, déclarait-il.

Il ne se grisait en effet que les jours de viande, — dimanches et fêtes… — Et jamais on n’aurait pu imaginer, après ces libations comme rituelles, de plus jovial compagnon ; tout le quartier s’assemblait pour l’entendre chanter et plaisanter de courtoise manière, même ma tante, même M. l’aumônier, même le vieux maître-à-danser des poules. On pense bien que je n’aurais manqué pour rien au monde aucune de ces séances, et que j’y avais ma place au premier rang.


Cher vieux Pile ! Peut-être vit-il encore, après tout. Il était grand, maigre, héronnier : une dégaine à la don Quichotte et une figure d’Arabe, aux poils grisonnants, aux yeux terribles, noirs comme du jais. Je suis sûr qu’il n’y avait pas, dans le fond, d’homme plus gai et plus farceur que lui en ce bas monde, mais, sinon aux soirs des dimanches et des fêtes, jamais je ne l’ai vu rire ; parfois, il secouait la tête, pinçait les lèvres ; les bouts de son nez et de son menton devenaient encore plus pointus et il toussotait drôlement : c’était sa façon à lui de sourire.

Il était sobre de paroles, mais toutes celles qu’il prononçait dissimulaient une ironie immense et sans fiel. Des heures durant, il restait assis devant sa porte ou sur le talus, le nez en l’air, fumant sa pipe, ne bougeant guère, silencieux ; rien d’un rêveur, qu’on ne s’y trompe pas : il se racontait de bons tours par lui joués jadis, en méditait d’autres, supputait le comique de l’existence, imaginait des phrases lapidaires, des répliques définitives ; il adorait de taquiner les enfants et les chiens, et, — allez expliquer cela ! — ni les chiens ni les enfants, qui sont infiniment plus sensibles aux vexations et au ridicule que les hommes raisonnables, ne lui en voulaient jamais. Jusqu’à moi, qui pourtant, vers dix ans, me plaisais terriblement à berner ou moquer mon monde et qui aurais dû être jaloux et irrité de son talent de mystification, infiniment supérieur au mien ; jusqu’au chien du coutelier ambulant, un vieux roquet méfiant et peu communicatif, qui venait le saluer au passage et accueillait avec de petits grognements de joie les grimaces qu’il lui faisait en le montrant du doigt, ce qu’on sait que les chiens ont à l’ordinaire en horreur.

— En la fin, porqué il te quierre tant, esto perro ? demandait à Pile le coutelier, Antonio, un Espagnol installé depuis beau temps en Lot-et-Garonne, mais qui n’en continuait pas moins à écorcher de manière épouvantable le français, la langue d’oc et le castillan par-dessus le marché.

Un des procédés ironiques les plus familiers à Pile, dans le cours d’une conversation, était de répondre à une question nigaude qu’on lui posait par une autre question n’ayant absolument aucun rapport avec celle de son interrogateur. On voit souvent, dans Platon, Socrate en user de même.

— Antonio, faisait Pile posément, pourquoi continues-tu à parler chez nous ainsi qu’une vache de ton pays, tandis que ton chien, qui vient de Pampelune comme toi, aboie déjà presque aussi bien que ses semblables de la ville ?

Ah ! la joie qu’on devinait dans les yeux étincelants du vieux Pile, tandis qu’Antonio, très offensé, gesticulant, croyait devoir lui expliquer sérieusement, en son charabia, qu’un chien n’avait à cela aucun mérite !


Dans ses relations avec les gosses du voisinage, le sac à malices de Pile était inépuisable. Il leur promettait un sifflet, se mettait à l’œuvre, ne le terminait pas, faisait semblant de l’essayer et expliquait d’un air navré qu’il fallait attendre la pluie, que les sifflets étaient comme les grenouilles, qu’on risquait de les buter et de les rendre à jamais muets en voulant les faire fonctionner par un temps sec, surtout la première fois… Et il interrogeait anxieusement le ciel :

— Ce ne sera pas pour aujourd’hui ; mais demain, peut-être…

Il fabriquait de beaux bateaux, sans autre outil qu’un couteau de poche ; quand on lui demandait pourquoi il mettait du plomb à la quille :

— Pour qu’il nage mieux… Plus il y en a, mieux ça va… Ah ! si tu pouvais y attacher un poids de cinq livres !

Ou encore il remplaçait habilement le noyau d’un abricot par une cigale mâle, et l’offrait à un gamin qui, à peine ses dents s’appuyaient-elles au fruit, entendait celle-ci pousser une stridente clameur.

Mais la pluie arrivait et les sifflets sifflaient enfin ; mais une main bienveillante repêchait dans les bassins les bateaux qu’avaient fait couler à fond les armateurs puérils et trop crédules ; mais on se méfiait du don de l’abricot, à la longue, qui était pourtant tout bénéfice, puisque l’intéressé se trouvait du même coup possesseur d’un fruit appréciable et d’un éphémère jouet vivant.

Les gosses et le chien d’Antonio étaient du même sang, eux et lui, du même sang et de la même âme… Car je n’ai pas avoué que le roquet avait ses raisons d’accepter les grimaces avec plaisir, et que ces raisons consistaient en furtives offrandes d’un bout de pain ou de sucre, données de bon cœur. Ainsi de nous autres, qui n’étions guère plus au-dessus du sol que le chien du coutelier : avec Pile, on gagnait toujours beaucoup, en ne risquant que d’infimes et passagères blessures d’amour-propre. Le chien, mes camarades et moi, nous étions peut-être plus sensés que beaucoup de personnes dites raisonnables, qui aimions Pile d’un élan instinctif et sûr, silencieux presque toujours, hargneux et jaloux parfois, mais définitif et comme éternel, parce que le rire et la bonté unis quasi conjugalement représentent, en cet âge-ci de notre race, les plus sûrs dieux ou les plus favorables idoles que nous puissions chérir pour le bien commun.

III

— Tu as raison de regarder en l’air quand tu n’as rien à faire de mieux, me dit un soir Pile qui, depuis des soirs, m’observait : dans cette pose, les alouettes finissent toujours par vous tomber rôties dans la bouche ; il n’y a qu’à user de quelque patience avec elles, et voilà tout.

J’avais douze ans, des lectures désordonnées et de l’orgueil. Ma vraie ambition eût été que Pile possédât de l’orgueil, des lectures et mon âge, car je l’admirais au profond de mon cœur. Pour placer les faits sur un plan plus visible, j’aurais désiré d’être par lui traité en homme… Peut-être le vieux le comprenait-il, ce qui eût expliqué, parfois, au cours de nos entretiens, certain air d’une tristesse qu’il semblait éprouver beaucoup moins pour son compte que pour le mien.

Supputant mes mérites, je me tenais déjà pour « celui à qui on ne la fait plus », qui croit savoir ce qu’il vaut en tant que mystificateur ou ironiste ; et j’aurais souhaité par-dessus tout que mon maître, sans pousser la flatterie jusqu’à me déclarer hautement son égal, n’en usât pas du moins avec moi comme avec le commun des hommes. J’en vins à rêver de revanches et de lui montrer de quel bois je me chauffais. Et je dissimulais de mon mieux ces sournoises et grandes intentions, et je faisais subtilement la bête. Cela prenait-il ? J’en doutais. Je suis même sûr, à quelque cinq ou six lustres de là, que Pile m’avait vu (ou entendu) venir de loin avec mes gros sabots, et qu’il n’exerçait plus ses talents contre moi que pour le principe, en amateur inguérissable et désenchanté.

— Ou bien, continua Pile, serais-tu chasseur de rates-pennades ?

— Comme tu dis, Pile. Les chauves-souris ne sont pas mauvaises en salmis. Mais je cherche encore la façon de les attraper.

Pile réfléchit un instant, puis :

— Il n’y a qu’à tendre quantité de lacets en crin de cheval dans les branches d’autant d’arbres que tu en trouveras, justement comme on fait pour les alouettes dans les sillons.

Je haussai les épaules, ostensiblement, ayant, sans le vouloir, omis ma résolution de faire la bête.

— Oh ! oh ! tu as raison de te méfier de ce procédé, poursuivit Pile imperturbablement… Je ne suis qu’un pauvre vieux à qui la mémoire, laquelle est l’huile du cerveau, faut souventes fois dans la lampe. C’est vrai ! La chasse au lacet vient d’être interdite et tu pourrais avoir de sérieux ennuis… Mais je ne connais aucun décret, venu de la mairie ou de plus loin, qui défende de pêcher les rates-pennades à la ligne, — à la ligne volante, bien entendu.

— Ça, m’écriai-je, c’est une fameuse idée !

— Ce n’est pas que je réponde de rien…

— Me permets-tu, en tout cas, de descendre dans ton clos pour y couper une gaule ?

— Pas la peine ! J’ai des canebères sèches à point et toutes prêtes, accrochées au mur du hangar. L’épicier du coin de Bricou, pour cinq sous, te vendra une ligne bien montée, fine et solide, comme pour pêcher les assièges

— Merci ! Et après ?

Pile secoua la cendre de sa pipe, la mit dans sa ceinture, et me dit en français, avec un peu de cette tristesse que j’avais parfois remarquée de lui à moi :

— Après ? Eh ! té, je t’enseignerai et te montrerai, à moins que tu ne sois déjà de taille à m’en remontrer toi-même !

J’eus « barre sur lui », dès ce moment, me parut-il. Mais j’avais aussi l’impression que quelque chose venait de mourir, entre le vieux bonhomme et moi, quelque chose qui était peut-être, après-tout, mon enfance. Jamais nous n’avions jusque-là conversé qu’en gascon ; j’en conçus quelque superbe sur la minute : le vieux Pile m’avait parlé dans la langue officielle, comme il faisait aux messieurs, à l’aumônier ou au maître à danser des poules.

Il me semble qu’aujourd’hui je serais de dix ans pour le moins plus jeune s’il ne m’avait pas joué ce mauvais tour-là. Ah ! père Pile, mauvais enchanteur, mon guide en cet art de l’ironie qui vous allait si bien et qui convient si mal à ceux qui voudraient savoir toutes choses, je vous déteste à cette heure tout en continuant de vous bien aimer ! Je croyais alors prendre un commencement de revanche, mais quelle victoire mes souvenirs vous font remporter, en cet endroit de mon chemin où j’évoque votre voix et votre visage !


Ainsi pourvu d’une belle canebère, je nouai à son extrémité flexible un vieux rideau ; alors, armé de cette sorte d’oriflamme, on put me voir durant toute une semaine poursuivre ou guetter les noctuelles qui promettaient de passer à hauteur de la loque et risquaient d’y entraver leur vol. J’essayai aussi d’un filet à papillons à large ouverture et à manche exagérément long, mais y renonçai vite : cet engin était d’un maniement très fatigant, et puis, surtout, il me paraissait beaucoup plus honorable de capturer ma bête à l’aide de cette canne à pêche qui m’avait été offerte par dérision.

Assis sur le talus, mâchant son oignon ou son pain à l’ail, Pile admirait mon ardeur et mes efforts de la plus désobligeante manière : « Celle-ci, j’ai cru qu’elle y passait… Gare à la prochaine !… Hardi petit !… De mieux en mieux. Le métier entre !… » Quand, enfin, s’étant un peu par hasard heurtée à la loque, une petite chose douce et grise vint s’abattre dans la poussière, à mes pieds, avec un bruissement de soie et des cris grêles, l’impitoyable bonhomme se leva pour me complimenter :

— Bravo ! Du travail soigné, ça se peut dire… Et quelle agilité, seigneur Dieu, et quelle justesse dans le coup d’œil, moun Jèsu !

Louanges qui eussent été amplement méritées, si l’événement ne s’était, je le répète, produit un peu par hasard et tandis que je ne m’y attendais guère. Essayez donc, champions du tir aux pigeons, votre adresse sur les chauves-souris, et vous m’en direz des nouvelles ! Je ne sais plus qui a écrit au sujet de la noctuelle que « son vol est moins un vol qu’une sorte de voltigement incertain » ; j’ai peur, à vrai dire, que cette phrase assez peu glorieuse ne remonte à ma mémoire des pages lues et relues d’un Buffon des enfants dont on m’avait fait don voici très longtemps ; j’en ai peur pour la mémoire vénérée du grand précurseur, car, en somme, voltigement n’est pas le mot propre ; le voltigement, c’est le vol stationnaire, ou presque, du papillon au-dessus de la fleur, du passereau aux abords de sa nichée, ou même de la chauve-souris regagnant le rebord de toit où elle ira, sa chasse terminée et sa panse pleine, s’accrocher par les crochets de ses pattes, pouces ou ergots, et dormir assez souvent la tête en bas, position qui, pour nous autres, pauvres hommes, serait infiniment peu propice au repos et à une heureuse digestion.

Mais, au cours de sa chasse quotidienne, la chauve-souris vole, tout simplement ; il n’y a pas d’autre mot et ce serait vanité d’en vouloir créer un autre spécial, qui définirait mieux la façon dont Noctu et ses plus volumineuses cousines se déplacent dans l’atmosphère. Les chéiroptères sont les seuls mammifères à qui la locomotion aérienne est permise par la nature, mais il y a plus de différence entre le vol du condor et celui du passereau, physiologiquement et mécaniquement parlant, qu’entre le vol du passereau et celui de la noctuelle.


Ah ! comment décrire celui-ci sans risquer la confection d’un piteux poème en prose ou de phrases qui sembleraient empruntées à des dialogues de snobs discourant d’un ballet russe ? Dans le vol, comme dans la figure même de la bestiole, il y a je ne sais quoi qui tient de la gageure, une fantasmagorie de sinuosités qui s’exerce dans toutes les dimensions connues de l’esprit humain, une allégresse capricieuse et inquiétante de sabbat, une jonglerie éperdue avec soi-même et le reste du monde ; mais ceci n’est que littérature, et tellement plus belle est la nue et naturelle réalité !

Le vol des plus volumineuses cousines de Noctu est, je l’ai dit, sage, méthodique ; position du corps à part, — car Roussette et Raton-volant nagent dans l’air presque verticalement, comme fait un chien dans l’eau, — il ne diffère guère de celui d’un placide et balourd pigeon domestique regagnant sans hâte son pigeonnier : vol à ailes battantes et ne battant guère plus de trois fois à la seconde.

Le moteur qui anime la progression de Noctu tourne plus vite, il est plus poussé, presque du double. Venant d’user d’une métaphore empruntée à l’argot de l’automobilisme, je n’hésite pas à poursuivre, par une comparaison du même acabit, qui aura l’humble mérite de me faire familièrement et rapidement entendre : Roussette évoque l’image d’une limousine de tout repos, bien stable, aux pneus jumelés, au moteur solide et relativement lent ; Noctu est la rapide et fantaisiste voiturette de sport, dont le moteur « ronfle comme une toupie », mais qui, en vitesse, « décolle » un peu, risque le dérapage dans les virages, — frêle comme elle l’est ! — et chez qui la fatigue et l’usure se font sentir vite.

En fait, Noctu ne saurait voler guère plus de dix minutes sans être exténuée et éprouver le besoin de se reposer un instant, si fort que l’heure la presse et si peu que sa faim soit assouvie. Il suffit d’avoir repéré un de ces gîtes, — rebord de toit, creux d’arbre, trou dans un mur, — d’où ces bêtes, dès le printemps, sortent en général par couples, pour s’apercevoir que monsieur et madame reviennent environ toutes les dix minutes au logis. Pour gorger la nichée me direz-vous ? Non, ô naïfs qui assimilez la chauve-souris aux oiseaux !… Les petits ne sont pas nés encore, — et ils tettent.

Mais, me direz-vous aussi, comment pouvez-vous affirmer que ce sont les mêmes chauves-souris qui reviennent toutes les dix minutes, à l’endroit par vous repéré ? Je l’affirme parce qu’elles sont deux, parce que le mari de Noctu est résolument monogame, ainsi que je le montrerai plus loin ; parce qu’un couple ne tolérerait pas à l’ordinaire un intrus ou une intruse dans le gîte élu par lui pour la saison des amours ; parce que…

Mais il ne s’agit pour le moment que de spécifier le temps de vol que peut fournir Noctu : dix minutes au grand maximum. Du reste, c’est bien simple : la prochaine fois qu’une de sa race entrera dans votre salle à manger campagnarde, fermez portes et fenêtres, et vous n’attendrez guère avant qu’elle aille se suspendre au cadre d’un tableau ou dans un pli de rideau, si effrayée qu’elle soit de sa captivité pressentie ; vous pourrez même aller la cueillir, comme un fruit à une basse branche : elle essaiera bien rarement de fuir, tant elle est lasse.

Méthode bien commode, on le voit, pour s’emparer de Noctu. Ai-je besoin de dire que je ne la soupçonnais point, le soir où, après tant de peines, je parvins à faire choir la bestiole, soyeuse et criarde, dans la poussière, sur la route de Jolibeau ?

LIVRE II
LA PLUS PITEUSE BESTIOLE SOUS LE CIEL

I

Or, durant les dix misérables minutes de vol que lui concède sa machine à voler, poumons et ailes, moteur et voiture, Noctu n’aura guère parcouru plus de huit kilomètres.

Voici la façon un peu simple dont j’opérais dans mon adolescence pour mesurer à quelle vitesse volait mon animal : armé d’un chronomètre de sport obligeamment prêté par mon professeur de gymnastique et d’escrime, je me plaçais, au soir, dans une vaste orangerie, vide aux beaux jours, dont je fermais les baies et éclairais vivement les murs blancs à l’aide d’une forte lampe à acétylène ; après quoi, je trempais dans de l’encre assez grasse le bout des ailes d’une de mes captives et lâchais celle-ci dans l’orangerie ; en heurtant les murs aveuglants de blancheur, comme c’est son usage, Noctu y laissait sa marque ; je n’avais ensuite qu’à compter les secondes écoulées entre les apparitions successives d’une tache sur ce mur-ci, d’une autre sur ce mur-là, et à mesurer ensuite la distance qui séparait aériennement les deux taches. Jamais, — et nombreuses furent mes expériences, — je n’ai constaté une vitesse dépassant cinquante kilomètres à l’heure ; c’est peu quand on réfléchit que le canard sauvage et la bécasse peuvent couvrir dans le même temps près de quatre-vingts kilomètres, et l’hirondelle légèrement plus de cent.

C’est peu, surtout, à notre point de vue, parce que le déplacement dans l’air de la noctuelle nous semble, à nous, extraordinairement rapide. Mais il n’y a là qu’illusion d’optique et conséquence d’une association d’images et de mots consacrée par l’usage.

Illusion d’optique parce que la noctuelle évolue très près de nous, très bas ; association d’images et de mots, parce qu’il est entendu qu’une rapidité doit toujours être plus ou moins vertigineuse. Or, le vol de Noctu, s’il n’est pas rapide, est vraiment vertigineux. Si, imprégnées d’encre, les extrémités pointues de ses ailes laissaient trace de leur passage contre la grande toile bleu foncé du ciel crépusculaire, nous aurions sous les yeux comme le plan du plus fantasque et du plus ahurissant des labyrinthes ; sauts en largeur, sauts en longueur, sauts en hauteur, chutes et virevoltes, cabrioles et dérapages, rien ne manque là pour nous donner cette impression de gageure et de fantasmagorie que j’ai notée plus haut ; nous pensons aussi à une fuite éperdue, hagarde, épouvantée devant on ne sait quel ennemi invisible…

Or, comme il arrive si souvent dans la nature, la créature semble persécutée dans le moment même où elle fait sa petite vie de quantité de morts encore plus infimes ! Mais il faut reconnaître, et nous le verrons encore mieux plus loin, que la façon dont Noctu conquiert sa nourriture est infiniment hasardeuse et pénible ; elle a déjà, de ce fait, droit à notre respect.

Pénible et hasardeuse est sa subsistance, parce que Noctu, lamentablement infirme sur le sol, doit la chercher dans l’air où nous savons qu’elle n’est pas brillante non plus, ni par la résistance, ni par la vitesse. En fait, son appareil volant est le plus fruste et le plus imparfait qu’il nous soit donné d’observer dans le règne animal, — car on ne saurait qualifier d’êtres volants certains lémuriens qui usent de membranes tendues entre leurs pattes et leurs flancs pour faciliter ou prolonger leurs sauts de branche à branche.


Un retour sur une de mes études antérieures me paraît ici nécessaire, par crainte qu’on ne m’accuse de me contredire.

J’ai écrit dans Vie de Grillon, à propos du système sensoriel de l’insecte, que la nature laissait volontiers s’atrophier les organes qui ne sont pas indispensables à la vie de l’espèce, et l’on m’a fait grief, à propos de cela, de professer que simplification signifiait progrès. C’est que je n’entends pas ce mot de progrès comme béatement le faisaient les philosophes du XVIIIe siècle et comme le font à leur suite quelques contemporains un peu bien retardataires, qui en sont encore à tenir pour des prophètes ou des évangélistes les assez piètres rêveurs de l’Encyclopédie ; j’emploie le mot progrès dans son sens étymologique ; parlant d’un être en progrès sur nous, et plus simplifié, je ne veux pas dire qu’il soit meilleur ou pire, plus beau ou plus laid, plus heureux ou plus malheureux, — car il n’y a pas de commune mesure, et, de ceci, personne n’est juge, — mais simplement que son espèce est plus évoluée, plus près de son terme que la nôtre.

Ceci dit, je n’ai, je pense, aucun mérite à maintenir que simplification est synonyme de progrès, du moins en ce qui concerne les œuvres animales bien réussies ou moyennement réussies de la nature, et qui, comme telles, subsistent encore, — ou même méritent de survivre, quand l’humanité ne sera plus là. Mais j’ai écrit aussi, — et je n’apprends rien ici à personne, — que, dans l’infinie diversité de ses créations, la nature, sur notre planète si bornée pourtant, n’a pas été perpétuellement bien inspirée et que quantité d’êtres devaient fatalement rester à l’état d’essais, trop compliqués, peu simplifiables et destinés en conséquence à une plus ou moins rapide disparition.

Je crois pouvoir affirmer dès à présent que les chéiroptères représentent les derniers en date de ces essais fâcheux.

Le reptile volant a existé lui aussi durant quelques myriades d’années, sans grand succès, petite créature timide et maladroite, peu protégée, destinée à périr de faim ou de misère : le ptérodactyle. Le premier oiseau, ou archéopteryx, avait des plumes grossières, — presque des écailles, — mais demeurait encore reptile par son bec-museau pourvu d’une dentition compliquée, ce qui d’ailleurs permet de considérer autrement que comme mythique ou légendaire l’époque où les poules avaient des dents, et même, pour peu qu’on soit audacieux, d’estimer qu’il existait encore quelques-uns de ces oiseaux « mal finis » lors de l’apparition de l’homme sur la planète Terre. Mais, ce qu’il importe de retenir ici, c’est que les reptiles volants, pour subsister, ont dû nécessairement évoluer, se singulariser et presque toujours se simplifier en innombrables espèces d’oiseaux.

Considérons à présent la noctuelle, essai de mammifère volant. Son vol, avons-nous dit, est fruste et imparfait, ce qui ne veut pas dire qu’il soit simple, car la simplification et la rudimentarité, — pour employer cet affreux mot faute d’autre, — sont choses totalement différentes. Les études qui précédèrent la naissance ou accompagnèrent la réalisation du vol artificiel humain ont éclairé les principes du vol des oiseaux de manière assez satisfaisante pour que nous puissions aujourd’hui nous extasier en connaissance de cause sur celui tout au moins des grands planeurs, des bons voiliers, — principes auxquels, du reste, nos modernes chercheurs n’auraient eu qu’à donner une forme moins ailée et suave, s’ils avaient pris la peine de relire quelques pages sur ce sujet du prodigieux Léonard de Vinci ; mais, au fait, même pour les profanes, le vol du goéland ou de l’aigle n’est-il pas acte d’harmonie, de facilité et de simplesse, tandis que celui de la noctuelle est visiblement le résultat d’une exténuante et précaire acrobatie ?


S’il m’est arrivé de rédiger avec une minutie qui me semblait à moi-même fâcheuse et pédantesque certaines observations anatomiques à propos d’insectes encore mal connus, c’est justement parce que je ne pouvais renoncer à mettre en lumière un détail inédit, si mesquin fût-il. Ici, et j’en suis fort aise, la qualification de chéiroptère suffit en somme à décrire l’organe qui permet à ma bête de se soutenir et de procéder dans l’air : cet organe est une main monstrueuse au bout d’un bras vigoureux et ridiculement court, mais une main tout de même ; on me fera remarquer que l’aile de l’oiseau est elle aussi la transformation d’un bras, d’un avant-bras et d’une main ; seulement, dans le cas de l’oiseau, la transformation se présente comme une synthèse, donc comme une simplification et une adaptation, tandis que dans le cas des chéiroptères on ne saurait parler d’ailes que par facilité et commodité excessives de langage.

Des phalanges et des os amollis comme par leur croissance exagérée, aux jointures plus ou moins flexibles presque en tous sens, mais des phalanges et des os dont les équivalents se retrouvent, réduits à de plus justes proportions et gouvernés par une plus heureuse mécanique musculaire, dans les mains des hommes et des singes… Il y a donc là réellement un organe de préhension atrophié par gigantisme, si l’on peut dire, et tout se passe comme si un sort cruel, pour permettre à Noctu le vol nécessaire, l’avait amputée de ses bras et de ses mains.

Pour la même raison, le même sort l’a amputée à peu près de ses jambes, lesquelles sont presque immobilisées par l’obligation de collaborer à la fixation et au tendage de la déplorable voilure accrochée à la va-comme-je-te-pousse autour des os des mains. Les oiseaux qui n’ont pas besoin de voler, tels que les pingouins ou même les poules, ou qui n’en ont guère envie, comme certains perroquets, sont du moins pourvus de bonnes et solides pattes postérieures, aptes à la course ou au grimpement ; en outre, ils possèdent un instrument de préhension merveilleux, si sommaire qu’il nous paraisse, à nous autres hommes : le bec. Avec le bec, l’oiseau ne se contente pas de se nourrir et de le faire le plus commodément du monde ; il se défend aussi grâce à lui, établit grâce à lui ces merveilles de bâtisses ou de tissages que sont ses nids, grâce à lui fait sa toilette, lisse ses plumes et s’épouille ; la poule peut se gratter avec l’une de ses pattes ou s’en servir pour fouir le sol, stablement installée sur l’autre ; l’une et l’autre ployées servent de coussins et d’équilibreurs tout ensemble au sommeil ou au repos des oiseaux. Chez les grimpeurs, déjà nommés, et chez les rapaces, les mêmes pattes sont encore des armes défensives ou offensives, et enfin des instruments de préhension supplémentaire, dont le bec n’a qu’à se louer.

Ah ! comme imprudemment le bon La Fontaine faisait proclamer à mon infortunée petite amie : « je suis oiseau » ou « je suis souris », selon les prétendus besoins de sa cause !

Quoi de commun, je vous en prie, entre elle et la souris si agile sur le sol, et dont les pattes de devant sont, en plus, fort habilement préhensiles ? Quoi de commun entre elle et l’oiseau, magistral marcheur, coureur émérite, ascensionniste et excursionniste admirable par le don du grimpement, du saut ou du vol à longue distance et à grande hauteur, sans essoufflement ni fatigue ?

II

Et, cependant, il faut vivre, il faut aller jusqu’au bout des possibilités de la race, en vertu des ordres obscurs donnés par la nature, si misérables que soient les moyens que nous ayons de lui obéir ; il faut vivre jusqu’au temps plus ou moins lointain où nous ne pourrons plus même essayer d’obéir et où l’espèce mourra, — car c’est ainsi que les espèces déshéritées meurent, que les essais malencontreux sont rayés du nombre des vivants de la Terre, s’ils sont vraiment trop malencontreux pour se transformer, se simplifier, s’adapter ou se réadapter.

A peu près absolument infirme sur le sol ou dans son gîte, Noctu en est réduite à le demeurer encore dans le domaine aérien, sous ce ciel qui n’est pour elle qu’un pis-aller.

Mais il est bien d’autres pis-aller que force lui est de subir. Les insectes qu’elle peut atteindre et dévorer ne hantent guère les crépuscules que durant cinq mois de l’an ; il faut donc qu’elle mette les bouchées plus que doubles et accumule des réserves de graisse suffisantes pour ne point passer du sommeil à la mort, durant les six ou sept mois de l’hibernation. En fait, beaucoup de chauves-souris meurent dans le courant de l’hiver, sans avoir atteint la limite de leur âge ; cette limite, pour la petite espèce dont je parle, peut être estimée à quatre ou cinq années, si la bête a mangé suffisamment durant quatre ou cinq séries de beaux jours.

Dans le même ordre d’idées, observons que, si la chasse annuelle de Noctu ne peut avoir lieu que cinq mois sur douze, sa chasse quotidienne est forcément bornée à trois ou quatre vols de dix minutes au plus chacun. Comptons une heure de chasse sur vingt-quatre heures, tel est le maximum d’indispensable exercice que puisse se donner cette malheureuse, cette immobilisée, cette amputée et cette entravée. Les insectes dont elle parvient à s’emparer ne voyagent guère d’ailleurs plus longtemps qu’une heure après le coucher du soleil ; et si, par paresse ou négligence, elle laissait passer l’instant propice, force lui serait de rentrer bredouille, avec plus de chances de mourir durant l’hiver, faute de quelques indispensables centigrammes de graisse.

Soit dit en passant, il m’est arrivé, partant tôt pour la chasse ou la pêche, de voir des noctuelles dans le crépuscule du matin. Mais on aurait tort de croire qu’il s’agit là d’un exploit de bestiole plus avide, plus courageuse et plus prévoyante que ses pareilles ; à cette heure-là, les proies ordinaires sont engourdies dans la rosée des herbes ou des branches, où jamais noctuelle n’aurait la présomption de chercher à s’en emparer.

Ces vols intempestifs et anormaux, accompagnés de menus cris plaintifs, ont une cause très simple : la noctuelle, qui n’y voit pas très clair ni en plein jour ni en pleine nuit, s’est égarée la veille, a dormi dans un gîte de fortune, suspendue à une branche ou lovée au creux d’une gouttière, et elle recherche à présent son gîte à la lumière dont ses yeux s’accommodent le mieux ; mâle ou femelle, Noctu, depuis le réveil printanier, a déjà son épouse ou son époux qui, plus heureux la veille, a regagné le gîte commun et qui lui servira de guide en répondant à ses cris, — du moins la petite bête errante l’espère-t-elle…

Le nature, décidée à se comporter avec Noctu en marâtre, est allée jusqu’à lui refuser ce sens mystérieux de l’orientation que tant d’animaux possèdent, et qui serait tellement plus nécessaire à notre pitoyable créature qu’à nombre d’entre eux.


Donc, c’est pour ma bête une vertu que de se nourrir, vertu qu’il faudra exagérer lorsque l’enfant sera né, l’enfant presque toujours unique que la misère permette d’élever à un tel couple.

Encore heureux que ce rejeton vienne en général au monde dans la plus fastueuse et la plus nourricière saison de l’an ! Aux petits insectes crépusculaires des premiers beaux jours, moucherons ou papillonnets peu abondants et de pénible capture, juin et juillet adjoignent dans l’air du soir des personnages autrement considérables, intéressants, substantiels. Le hanneton surtout est recherché pour sa chair grasse et de bon profit ; Noctu et son mari s’en gavent tout en circulant, puis en entassent dans leur gîte, s’ils ont le temps, en prévision du cas toujours possible, hélas ! où la prochaine chasse serait moins fructueuse.

Autre fatalité, non moins fâcheuse pour ces pauvres êtres : force leur est, bien entendu, de tuer les proies volantes qu’ils emportent chez eux, mais s’ils consentent à manger du gibier mort, encore faut-il que la mort soit toute récente ; sinon un dégoût invincible et que ne surmonterait pas la pire fringale les pousse à balayer de l’aile dans le vide les menus cadavres qui n’ont pu être consommés durant la nuit et le jour qui suivirent la chasse bénie. C’est même grâce à certains petits tas de ces cadavres anormalement amoncelés au bas d’un mur ou au pied d’un arbre creux qu’il me fut maintes fois donné de repérer le gîte printanier ou estival d’un couple de chauves-souris, et d’observer leur ménage avec quelque chance de certitude et d’intérêt.

Noctu ne s’en tient pas d’ailleurs, par ces soirs de frairie et de liesse, aux hannetons ordinaires, aux divers scarabées de moyenne taille qui hantent l’heure dénommée « entre chien et loup » ; nulle proie ne semble devoir intimider son courage et sa vertu, lesquels se confondent, je l’ai dit, avec sa volonté de se nourrir au mieux, durant les rares instants où cela lui est concédé par l’avare nature.

Elle s’attaque ainsi au grand hanneton des pins, le mélolonthe foulon ; c’est un majestueux coléoptère aux ailes ivoirines tachetées de brun foncé ou de noir, et qui, à cause de cette double coloration, à cause des panaches admirables que sont ses antennes, surtout chez le mâle, et à cause aussi de sa démarche compassée et cahotante, fait penser au corbillard d’un enterrement de première classe. Il pullule dès le début des beaux étés dans la forêt landaise ; il fait vibrer, quand il est amoureux, ou encore lorsqu’on le taquine ou qu’on le blesse, une note bizarre, un zézaiement cristallin dû, comme l’explique le maître de Sérignan, au simple frottement des derniers segments de l’abdomen contre le bord postérieur des élytres maintenues immobiles ; en sorte que, quand un foulon vient d’être happé au vol par Noctu, on a l’illusion d’entendre celle-ci parler en volant un langage qui n’est pas le sien, et les superstitieux se signent ; et quelques professionnels des études naturelles disent des absurdités.

Dans ces amoncellements de cadavres dont je parlais tout à l’heure, on trouve des débris de proies ailées encore plus considérables, et dont la capture ne saurait aller sans danger pour Noctu : lucanes aux pinces formidables et dont l’étreinte, pour peu que le gibier soit mal saisi, risque fort d’égorger ou d’éventrer la frêle chasseresse aérienne ; grands paons de nuit d’une envergure presque égale à la sienne et d’un vol autrement sûr et confortable que le sien… Que voulez-vous ? C’est plus que jamais dans les instants où la nécessité vitale commande, qu’il est urgent de se battre à mort ; si l’humanité l’ignorait jusqu’ici, ou en doutait, l’expérience de ces dernières années l’en aura persuadée de reste.

III

Nous sommes en présence de la suprême bataille livrée par une sous-catégorie d’infortunés animaux sacrifiés d’avance. Dans peu de temps, dans une vingtaine de mille années peut-être, le minuscule mammifère volant sera allé rejoindre dans la légende terrestre les poules au bec denté et les lézards volants, grands-pères de ces fabuleux volatiles.

Quelque dix mille années plus tard, les autres mammifères volants auront disparu à leur tour, bien que plus favorisés, tous, jusqu’aux grandes roussettes de Malaisie et aux vampires des bords de l’Amazone : ceux-ci, plus habiles ou plus heureux, hantent des pays où la vie grouille presque tout le long de l’an et où la mort par inanition, durant l’hibernation, ne saurait avoir lieu qu’exceptionnellement ; devenus plus forts, capables de s’attaquer à des bêtes de leur taille durant le jour, à de considérables mammifères (l’homme y compris) quand ceux-ci dorment, ils doivent d’ailleurs ne tenir l’hibernation que pour une nécessité vitale assez rare ; si, comme on me l’affirme, les renards volants de Java ou de Bornéo la pratiquent encore, ce n’est qu’en manière de souvenir atavique, par une sorte de geste traditionnel et rituel. D’ailleurs certaines de ces espèces sont volontiers frugivores ; en outre, les rats, les lapins, les porcs sauvages et tous les autres animaux sur lesquels elles prélèvent l’impôt du sang, vivant pour le moins autant qu’elles, existent pour elles du 1er janvier à la Saint-Sylvestre, tandis que les insectes volants dont la noctuelle se nourrit meurent ou s’endorment à l’automne et ne renaissent ou ne se réveillent qu’aux approches du printemps ; et alors elle-même, assoupie plus ou moins, a faim, — très faim, et depuis bien des jours déjà.

Je crois que c’est surtout par la faim que la nature décourage les êtres dont elle veut se débarrasser, par la faim qu’elle les invite directement à aller enrichir les collections des paléontologues de l’avenir.

Je sais bien que l’homme, depuis qu’il considère la planète Terre comme son fief, a anéanti ou porté au point de leur agonie beaucoup d’espèces animales, et que sa présomption pourrait lui faire croire de ce fait qu’il participe au conseil dont dépendent les innombrables destinées des êtres vivants de ce monde-ci. Mais il serait par trop humain ou vain de commettre une confusion aussi monstrueuse. Il est probable que, dans quelque vingt mille années, les castors et les hermines, les phoques et les éléphants, les baleines et les grands fauves auront disparu, comme l’humble et falote noctuelle, — et bien d’autres animaux aussi ! Mais leur extermination n’aura pas été produite par les mêmes causes. Hommes que nous sommes, nous pouvons affirmer que si des espèces ont disparu de notre fait, depuis des temps qui sont historiques, parfois même relativement très récents, cela est dû à nos justes terreurs de nous sentir des êtres désarmés, faibles et tout nus, et, ultérieurement — consécutivement peut-être — à ces habitudes de négoce et à ces appétits de lucre qui ont fait régner le besoin de guerroyer au sein même de l’humanité, alors que les loups ne se mangent pas entre eux et que, chez la plupart des autres êtres, le meurtre ou le désir de tuer n’existe que pour des motifs sentimentaux, avant, pendant ou après la saison des amours.

Par peur, par rapacité, parfois aussi « pour le plaisir », voilà donc les raisons pour quoi l’humanité tue et anéantit, plus ou moins consciemment, des êtres et des espèces ; et tous les moyens lui sont bons. La nature, elle, ne tue pas et n’anéantit pas : elle « laisse tomber », expression familière jetée au hasard un peu plus haut, et qui me semble ici acquérir quelque vertu.


Aux grands et aux petits chéiroptères, la nature a donc coupé pour ainsi dire bras et jambes ; mais à Noctu et à diverses variétés analogues de nos climats, elle a en outre quasiment coupé les vivres et, par-dessus le marché, — ainsi que je l’ai indiqué déjà, — l’appétit. Malgré mon désir de ne jamais relire, depuis que j’écris sur certaines bestioles, des œuvres de devanciers illustres, je me verrai quelquefois forcé d’en venir là, notamment quand ma mémoire m’impose des observations d’autres que moi qui risqueraient d’aller à l’encontre des miennes propres, et de m’entraver sur la voie de mes conclusions.

Ainsi me souvient-il d’un passage de Buffon racontant une promenade dans la grotte d’Arcy, où il fut surpris de trouver sur le sol une sorte de terreau, un tas noirâtre composé de fragments d’insectes, mouches ou papillons, qu’il reconnut ensuite pour être de la fiente de chauve-souris. Qu’il y eût de la fiente sur le sol de la grotte, nul doute, puisque des chauves-souris avaient gîté là, mais il y avait surtout, comme je l’ai observé au pied des murs ou des arbres creux, des restes de chasses heureuses qui n’avaient pu être consommés à temps et dont les trop délicates bestioles avaient fait fi ; dans les matières digérées, tout vestige d’ailes ou de pattes, surtout après un assez long temps, eussent été indiscernables au microscope comme à l’œil nu.

De là à conclure à la voracité de la chauve-souris, il n’y avait pour Buffon qu’un pas ; et il l’a si allègrement franchi qu’il affirme que ces bêtes, lorsqu’elles entrent dans une cuisine, s’accrochent, pour les dévorer, aux quartiers de lard qui s’y trouvent suspendus.

Que Noctu s’accroche aux quartiers de lard, cela peut lui arriver, mais ceci comme elle s’accrocherait pour souffler quelques secondes à la corniche d’un bahut ou à la tringle d’un rideau. Quant à se repaître de lard, ou même de viande crue ou cuite dans les cuisines, — comme Buffon le rapporte également, — voilà une solution au problème de l’existence que les chéiroptères européens n’ont jamais envisagée depuis des myriades de siècles, depuis qu’ils sont condamnés à mort. Mais Buffon a une excuse : il observait surtout par correspondance, et j’ai l’impression que les voyageurs ou fonctionnaires coloniaux de son temps, qui répondaient d’ailleurs à ses questions avec tant de bonne grâce et en si bon style, n’étaient pas souvent beaucoup mieux renseignés que lui ; ainsi M. de la Nux lui écrivant en 1772 de l’île Bourbon, à propos des roussettes des archipels indiens, que ces animaux sont exclusivement frugivores ; des livres plus récents m’ont assuré le contraire… Mais j’aime mieux continuer à ne m’occuper jamais, sinon de ce qui ne me regarde pas, — car ceci a parfois son charme, — du moins de ce que je ne regarde pas.

Autre raison d’excuser Buffon : il est excessivement difficile d’observer nos chauves-souris d’Europe en liberté et en captivité.

LIVRE III
NOCTU CHEZ MOI

I

Les chauves-souris européennes sont difficiles à observer en captivité. Elles passent en effet pour n’y point vivre.

Le vieux Pile me l’avait dit avant d’autres gens bien renseignés, savants professionnels ou amateurs.

Aussi, dès qu’il eut fini de me lancer au visage les insolentes louanges que j’ai rapportées plus haut, s’empressa-t-il de déclarer, d’un air assez vexé, — car, tout à la joie de ma capture, j’en oubliais le bonhomme :

— A présent, si vraiment tu aimes les bêtes, donne à celle-ci un bon baiser et rends-lui son vol… Demain, tu la trouverais froide dans ta boîte.

Ce fut aussi ce que me répéta sur divers tons ma famille, inquiète de voir un garçon de mon âge se complaire à des jeux aussi puérils… Hélas ! quand je pense que je les chéris encore !… Mais, en dépit des conseils et des moqueries, Noctu fut installée dans une cage où j’avais, les années précédentes, élevé des souris blanches, des musaraignes et autres horreurs. Je dois dire qu’elle m’avait fait, durant tout le chemin qui sépare Jolibeau de ma maison, fort méchante mine, et qu’elle n’avait cessé de gémir ou de m’injurier en son langage ; car Noctu a un langage, au moins autant qu’un singe, et nous reviendrons là-dessus ; puis, tandis que je la regardais et l’écoutais sous chaque bec de gaz, elle avait manqué de m’échapper, — bien revenue qu’elle était de son léger étourdissement, la gredine ! — et je l’avais alors mise dans ma poche.

Là, elle ne tarda pas à se taire, fit la morte ; je pensais, le cœur battant, ivre déjà de mon triomphe :

« Elle commence à s’apprivoiser ! »

J’installai la cage dans un coin sombre de ma chambre, non sans l’avoir garnie d’une soucoupe de lait et d’une autre soucoupe qui contenait dix petits morceaux de viande crue ; le lendemain, ces provisions étaient intactes, et dans le coin le plus obscur de sa prison, dans la mangeoire où j’avais installé un nid de foin, Noctu, de ses minuscules yeux clignotants, considérait avec terreur, toute frémissante, l’énorme main qui s’avançait vers elle, dans l’évident désir de l’anéantir, cette fois…

Cette fois, et les premières fois où je renouvelai ce geste, elle ne cria pas, comme résignée à l’inévitable, mais ses ailes membraneuses frémissaient ainsi qu’eussent fait des chiffons de soie accrochés à un buisson, sous un léger vent. Des ondulations de terreur couraient sur la peau à peu près glabre de son visage minuscule, presque simiesque ou même humain en de tels instants. J’ai une telle terreur, mêlée d’amour, de tout ce qui me dépasse, moi, homme, que je voudrais pouvoir faire entendre aux êtres vivants qu’il est admis que je surpasse :

« N’ayez pas peur, je sais ce que c’est : j’ai éprouvé moi-même des sentiments pareils, devant des choses inconnues, devant d’invisibles et mystérieuses grandes mains qui me semblaient aussi, à certains moments de ma vie, s’avancer vers moi dans des desseins redoutables ; peut-être me méfiais-je à tort de leurs intentions, peut-être venaient-elles à moi pleines de dons et de caresses… »

Durant deux jours, il m’arriva maintes fois de tâcher à rassurer silencieusement Noctu, tenue au creux d’une de mes mains et doucement caressée par l’autre. Noctu, après cinq ou six expériences, me parut moins terrorisée quand je voulais m’emparer d’elle, qu’il fît nuit ou jour, sur la couchette de foin d’où elle ne bougeait pas. Puis vint l’heure, — au matin du deuxième jour, — où elle me parla, non plus, me sembla-t-il, pour me dire des sottises, cette fois, mais comme sur un ton de reproche.

Ce matin-là, Pile vint à la ville et s’arrêta chez mon grand-père pour lui offrir un beau panier de pêches. Il était généreux de nature, certes, mais je ne me faisais, dès cette époque, aucune illusion sur les sentiments qui lui avaient, cette fois-là, inspiré sa générosité. Il s’informa de mes nouvelles, et de celles de ma rate-pennade ; et, quand il connut qu’elle vivait, il en demeura tout pantois :

— En voilà une qui n’a pas envie de passer l’arme à gauche !

Il poussa la curiosité jusqu’à venir me souhaiter le bonjour dans la chambre où j’étais censé perpétrer mes devoirs de vacances. Il hocha la tête en entendant Noctu, calme dans ma main, pousser des cris quand il la voulut caresser à son tour. Peut-être me soupçonna-t-il d’être un peu sorcier, car il abrégea sa visite.

Il se contenta de dire à nouveau :

— Pour ça, c’est sûr qu’elle ne veut pas mourir.


Apprivoiser, dresser, dompter, voilà des verbes misérables, de signification honteuse, et qui transposent bien mal d’humbles ou grandes réalités, à cause des associations routinières d’idées et de sentiments qu’ils entraînent forcément après eux. Laissons de côté le dompteur qui terrorise, abrutit, avilit, diminue, et aussi le dresseur, dont l’art est une longue, innocente, mais bien puérile et vaine patience… Comment apprivoiser les bêtes ?

Je n’aime pas le mot apprivoiser ; il n’est qu’une preuve nouvelle de notre incurable anthropomorphisme, de notre tendance irrémédiable à nous prendre pour les rois de la création, à nous considérer comme le centre de l’univers terrestre, solaire ou même stellaire, à ramener tout à nous, qui ne représentons qu’un échelon de l’échelle sans commencement ni fin. Je garderai pourtant ce mot, par commodité ou paresse, après avoir signifié ce que j’entends par lui.

Apprivoiser, c’est ourdir entre nous et un autre être terrestre plus ou moins éloigné de nous des liens obscurs et précaires, jeter des ponts maintes fois illusoires entre l’abîme qui sépare notre façon de refléter l’univers de la sienne. Les animaux domestiques sont ataviquement apprivoisés. Le tour de force est de réaliser une œuvre égale à celle des siècles en quelques jours ou quelques semaines, de susciter une sympathie occasionnelle et nullement héréditaire d’homme à créature non domestiquée. Hélas ! traiter d’un tel sujet, après tant d’années déjà d’expériences, me prendrait une bonne moitié de ce qui me doit normalement demeurer de vie.

Il est tant de miracles autour de nous, au-dessus de nous, de réalités encore ou pour toujours obscures à nos sens humains, qu’il n’y a point profanation à rappeler ici un fait divulgué, populaire et d’ailleurs à peu près exact. C’est grâce à l’immobilité, ou à des mouvements très lents, — lesquels, sont dictés presque toujours par l’instinct humain en sa rouerie la plus inconsciente et la plus charmante, — que le fakir hindou, le solitaire de la Thébaïde, le Pauvre entre les pauvres et le charmeur des Tuileries sont arrivés à se faire des amis des singes gris de l’Himalaya, des chacals, de nos sœurs les alouettes et de notre bon camarade le moineau. Mais, quand il s’agit d’êtres assez rapprochés de nous et d’une sensibilité particulièrement affinée, l’immobilité ne suffit plus ; il faut aussi qu’il y ait échange de bons procédés, que ceux-ci, d’ailleurs, soient ou non volontaires.

D’étranges amitiés se fondent maintes fois entre des animaux d’espèces différentes, amitiés dont les raisons nous sont parfois claires, parfois insaisissables. En dépit du proverbe, chiens et chats font fréquemment excellent ménage ; ceci arrive en général quand ils sont du même âge et qu’ils ont pris ensemble leurs premiers ébats ; leur hostilité n’est d’ailleurs, à l’ordinaire, que curiosité mutuelle qui tourne mal, ou jalousie d’animaux ayant l’un et l’autre place auprès des humains foyers, jalousie dédaigneuse de la part du chat, bruyante et sensiblarde de la part du chien. Mais il arrive que la curiosité dont je parle tourne bien, ou du moins d’assez originale manière ; mon berger malinois Patou, chaque fois que ma chatte siamoise Nique avait des petits, s’asseyait auprès de la nursery de celle-ci, avec laquelle il vivait du reste en fort bons termes ; et, durant ses absences, il contemplait les chatons avec des yeux attendris, les léchait en gémissant doucement et faisait si bonne garde qu’il lui arrivait parfois de s’opposer au retour de la mère, momentanément considérée comme une rivale ou une ennemie. Il ne fallut rien moins, à plusieurs reprises, que des arguments frappants, pour lui démontrer ce que ce rôle de nourrice sèche avait de dangereux pour les chatons et de ridicule pour un grand vieux chien comme lui.

La même Nique, n’ayant que trois petits, fit consciencieusement téter un raton blanc que j’avais adjoint à sa nichée ; je crois même qu’elle avait pour cet animal, qui devait lui sembler chétif et mal venu, plus de sollicitude que pour les autres. Un mois plus tard, les trois chats et le rat jouaient ensemble sous l’œil vigilant de la mère ; et je note que cette personne d’Extrême-Orient était volontiers féroce et chasseresse exemplaire de souris. Après sept ans, le rat nourri par la chatte siamoise vit toujours. Mais il grisonne, ce qui est vieillir aussi pour un rat blanc.

J’ai connu encore l’amitié vraiment ahurissante d’une poule et d’un lapin qui ne se quittaient pas, dans la basse-cour d’un voisin de ma grand’mère paternelle, en Mayenne, et qui, lorsqu’on les séparait, manifestaient une sorte de désespoir… Mais parlerons-nous ici d’apprivoisement réciproque ? J’estime qu’en employant, comme je viens de le faire, le beau mot d’amitié, on rend bien mieux compte de ce qui est.


Entre bêtes d’espèces différentes, le seul hasard crée les points de contact qui permettent à ces peu banales sympathies de s’établir. Entre homme et animal, à cela près que l’homme cherche délibérément des points de contact, il en va à peu près de même, car, ces points de contact, c’est le hasard qui nous les fait découvrir, et encore sommes-nous presque toujours incapables de les définir au juste, de les classer, comme de formuler des recettes. Mille fois plus qu’entre un homme et un autre homme, les deux âmes, ici, représentent des mondes hermétiquement clos, où de communes mesures ne sauraient exister qu’en des cas infimes ou fortuits. Nous errons dans le noir pour discerner les gestes qui irritent ou flattent, effarouchent ou rassurent ceux que nous voudrions, par sentimentalité ou besoin de connaître, amener jusqu’à nous, fût-ce au prix de descendre jusqu’à eux.

J’ai dit ailleurs que la personnalité demeurait l’apanage momentané de l’homme, un des prêts à lui consentis par l’Usurier indulgent, et que, seuls, les animaux terrestres qui se rapprochent le plus de notre espèce ou vivent en familiarité majeure avec elle, peuvent, à cet âge du monde, participer de ce privilège, si toutefois c’en est un.

A revenir là-dessus, toutes souvenances et dossiers compulsés, il me faut bien reconnaître que j’ai en ce point été trop strict ; si la personnalité est parfaitement abolie chez les insectes, chez Grillon par exemple, elle n’en persiste pas moins, et parfois de façon troublante, chez des êtres moins évolués, — poissons, oiseaux et mammifères autres que bimanes, — ce qui complique davantage encore les difficultés qu’il y a à lancer, entre une bête comme Noctu et nous-mêmes, des ponts.


Déblayons. Citons en hâte et confusément quelques exemples.

Le bruit par lequel il est classique d’appeler flatteusement un chat, de le convier à une friandise ou à des caresses, est humainement produit par une aspiration à la fois violente et courte de l’air entre nos lèvres extériorisées légèrement et presque complètement jointes. Le même bruit laisse la plupart des chiens indifférents, serait-il émis par le maître ; il sied, pour eux, de le traduire par : psitt ! Il déplaît visiblement aux rats ou aux souris, il terrorise les lapins ; on m’objectera que ceux-ci sont des rongeurs, victimes désignées des petits félins domestiqués ou sauvages… Soit. Mais toujours le même bruit semble enchanter le blaireau, agacer le renard, étonner prodigieusement les gallinacés, laisser les merles et les passereaux rêveurs, mettre une belette dans un état voisin de l’épilepsie, et il risque de vous brouiller pour une bonne dizaine de jours avec celle de vos couleuvres la mieux privée et la plus tendre.

Il y aurait de longues pages à écrire sur ce que peuvent de tels bruits — et d’ailleurs tous les bruits — provoquer d’impressions diverses selon les espèces, et même selon les individus des espèces dites supérieures. Si je poussais plus loin, si je voulais considérer les effets d’horreur ou de plaisir que produisent sur les autres êtres les objets dont les sens, humainement nommés et catalogués, sont offusqués ou réjouis, cela comporterait les expériences d’innombrables vies savantes et des piles de volumes… Déblayons encore : les parfums les plus précieux des fleurs de nos climats, roses, glycines, lilas, jacinthes, irritent profondément, et jusqu’à l’en faire mourir, mon ami Grillon ; on sait dans quel état le bruit d’un gong, ou d’un simple vieux chaudron heurté du poing, plonge les abeilles lors d’un essaimage ; le taureau passe pour être exaspéré par la couleur rouge, — ce qui, d’ailleurs, n’est peut-être pas tout à fait aussi exact qu’on l’affirme vulgairement ; une barricade de rayons ultra-violets fait virer de bord les papillons nocturnes et certains insectes diurnes, tout comme s’ils se heurtaient à une vitre désobligeante, et la même barricade semble pleine d’attraits justement pour la bestiole dont je m’occupe ici ; la plupart des mammifères aiment les caresses au sens où nous entendons ce mot, alors que les autres êtres terrestres, même mes reptiles apprivoisés, aiment mieux en donner que d’en recevoir ; une fille de Patou adorait qu’on lui fît des grimaces, — au contraire de la plupart des chiens, — alors que Patou lui-même se serait férocement jeté à la face d’un inconnu qui se fût permis de telles privautés à son égard… Et Nique, que la seule vue d’une étoffe jaune énervait à l’extrême, ayant un printemps trompé son mari Sim avec un aventurier du voisinage et accouché d’une portée de couleur isabelle, étrangla froidement les nouveau-nés dont la robe en majeure partie jaune d’or exaspérait son sens visuel.

Il paraît qu’il y a des gens qui, forts d’une assidue lecture des maîtres du théâtre ou du roman psychologique, illuminés des clartés perçues grâce à des explorateurs des intérieures Brocéliandes, ne doutent point d’avoir barre sur bien d’autres quand il s’agit de conquérir l’amitié ou l’amour d’un être humain.

Mais quel homme enseignera jamais à ses semblables l’art de se mettre dans les bonnes grâces d’un lézard, d’une grenouille ou d’une chauve-souris ?

II

Pourtant, c’est là chose possible. Comment ? Le point le plus exaspérant et le plus touchant du problème, c’est que l’apprivoiseur lui-même ne lui saurait entrevoir aucune solution. Le même saint mystère domine la véritable amitié d’homme à homme, « parce que c’était lui, parce que c’était moi », et la sympathie que font naître entre Noctu et son encageur les soins plus ou moins désintéressés que celui-ci lui voue. Nulle sorcellerie là, quoi qu’en soupçonnât Pile !… Il m’avait dit : « Pour sûr qu’elle ne veut pas mourir… » Il ajouta même, — loin de moi, par-devant mon grand-père qui aimait les bêtes et qui me rapporta le propos : « On dirait qu’il l’a privée… » Et il est très vrai que j’avais l’impression, quand Pile vint aux nouvelles pour la première fois, d’avoir déjà conquis l’amitié de ma noctuelle.

Du ton injurieux, elle était passée, ai-je dit, au ton qui reproche, quand je la prenais dans ma main. Je la caressais comme j’eusse fait mon chat ou mon chien favori de l’époque, et dont je ne me rappelle plus les noms, mais je n’employais pour cet usage, à cause de la fragilité de la bestiole, qu’un doigt au lieu de toute ma main ou de mes deux mains. Le reproche sembla devenir peu à peu supplication ; puis la parole aiguë, si aiguë et si haute qu’elle n’est pas perceptible à toutes les oreilles humaines, eut comme une modulation de résignation désespérée.

Elle ne veut pas mourir et elle s’apprivoise, avait constaté Pile. Hélas ! j’avais « crâné » en sa présence… Elle s’apprivoisait, certes, mais où donc mon rustique adversaire en cette rare et puérile joute était-il allé prendre que Noctu ne voulait pas mourir ?

Car Noctu ne mangeait pas depuis bientôt quarante-huit heures ; les friandises que j’accumulais dans sa cage demeuraient intactes, et celles que je promenais contre son petit museau de carlin ou de bouledogue, tandis que je la tenais dans mon autre main, n’avaient d’autre résultat que de faire la frêle, ridée et grimaçante figure se rejeter en arrière, comme du côté de la grande ombre.

J’en avais le cœur tenaillé. Qu’inventer, de quel genre de persuasion user pour interrompre cette grève de la faim qui pouvait, d’une minute à l’autre, devenir fatale ? A plusieurs reprises j’avais déjà offert, sans succès, des mouches, des sauterelles, des grillons et des hannetons à ma pensionnaire… Je me revois, comme si la chose datait d’hier, approchant de sa gueule fermée une cétoine fraîchement découverte au cœur d’une rose : comme à l’ordinaire lorsqu’une main d’homme s’en empare, le beau coléoptère à la carapace d’or vert fait le mort ; puis, agacé d’être tenu dans le vide, il commence à arborer ses antennes, à étirer ses pattes, à gigoter… Les pattes doublement et assez solidement griffues de la cétoine égratignent la babine de Noctu qui grince des dents, qui se fâche, et qui, s’étant fâchée, mord, et qui, ayant mordu, goûte, et qui, ayant goûté, trouve cela bon, ne parvient plus à bouder contre son ventre, et mange, mange enfin, de fort bon appétit, ma foi…

Quel triomphe !


Il ne fut point précaire et ne se borna pas là. A partir de cet instant, Noctu accepta toutes les pâtures vivantes qu’il me plut de lui offrir. Ayant assez longuement jeûné, elle fit même preuve d’une certaine gloutonnerie, surtout, comme il fallait s’y attendre, à l’heure ordinaire de son repas, c’est-à-dire à la tombée du soir. J’aurais cru pourtant qu’à ce moment de la journée, elle se serait montrée agitée, turbulente, en proie à la nostalgie de sa quotidienne promenade. Il n’en fut rien. La promenade n’est qu’un moyen, un moyen atrocement fatigant, un navrant pis-aller ; la fin, c’est d’accomplir son devoir de vivre ; le but, c’est de se nourrir ; pouvant désormais l’atteindre sans peine, Noctu s’était rapidement adaptée et ne souhaitait probablement rien d’autre.

Elle happa bientôt elle-même tout ce qui bougeait dans sa cage, elle rampait et se traînait sur ses coudes, ou plutôt sur ses poignets, la pauvre infirme, à la poursuite des criquets amputés de leurs pattes sauteuses que je lui fournissais en quantité ; et elle en redemandait. Elle avait d’ailleurs une préférence marquée pour les petites proies, mouches, coccinelles ; elle adorait le lait et léchait voluptueusement mon doigt mouillé de ce liquide ; mais je dus lui tremper à plusieurs fois le museau dans la soucoupe pour qu’elle en apprît l’usage et s’accoutumât à s’y aller régaler toute seule.

Elle ne détestait pas le gibier d’eau, puisqu’elle consommait volontiers de frétillants tétards quand je lui en offrais ; elle ne pensait nullement à crier, fût-ce tout bas : « Vivent les rats ! » lorsque je plaçais à quelques centimètres de son museau, dans sa cage, un de ces bébés-souris comme mes souris grises ou blanches en produisaient, dans leurs cages à elles, en abondance excessive ; il semblait même que ce fût là pour Noctu un gibier de choix, délicat et tendre.

En tout cas, je ne l’ai jamais vue, en captivité, manger avec plaisir une nourriture qui ne fût vivante ou ne bougeât point. Il faut bien spécifier que c’est là une gourmandise ou une question de goût de sa part, et non point l’effet d’une oblitération partielle ou totale du sens visuel, comme il arrive chez d’autres bêtes, et notamment chez la plupart des grenouilles ou raines, qui — j’espère le prouver un jour — perçoivent les mouvements, mais non pas la plupart des couleurs cataloguées au spectre humain, sur lesquelles à peine deux ou trois leur semblent gustativement intéressantes, si ces couleurs sont inertes ou immobilisées. Noctu, même affamée, a de la répulsion pour la viande morte. Jamais ma première captive de cette espèce ne toucha, livrée à elle-même, les délicats morceaux crus de veau, de mouton ou de bœuf que je plaçais tout frais au nombre de dix dans sa cage ; à force d’agaceries, lorsque nous fûmes décidément les meilleurs amis de ce bas monde, je parvins à lui faire absorber, tandis que je la tenais dans ma main, deux ou trois fragments de veau du volume d’un grain de blé ; mais elle protestait à sa manière, d’un air de me dire : « Mais non, vraiment, monsieur, je n’ai pas faim… » et j’ai la très nette impression que l’absorption de pareille nourriture fut de sa part manière de me prouver son savoir-vivre et sa courtoisie, sans plus.

Ceci pour reléguer définitivement dans la légende les récits que fait Buffon de Noctu, de ses sœurs et de ses cousines s’introduisant dans les cuisines ou les offices, pour se repaître de lard et de toute autre viande fraîche ou avancée, crue ou cuite.


Douces minutes de ma toute première adolescence ! L’enfant qui était parvenu à faire vivre en cage et presque à apprivoiser sans savoir comment une chauve-souris, ne fut certainement pas plus fier quand un éditeur bénévole, et certainement un peu souffrant ce jour-là, lui offrit de publier son premier recueil de poésies. Le quartier de ma ville natale où j’habitais, chez le père et la mère de ma mère, commençait sérieusement de s’intéresser à mon expérience, de s’en émouvoir même. Une chauve-souris élevée en cage, et presque privée !… Peut-être, quelques siècles plus tôt, les vieux amis de ma famille eussent-ils conseillé à celle-ci de me faire exorciser ou brûler ; mais nous vivions, depuis la naissance de la troisième République, environnés, même en province, des plus splendides illuminations du progrès qu’ait jamais connues le monde. Une bonne dizaine de braves gens qui avaient appris à l’école que la chauve-souris, n’ayant rien de commun avec un serin ou un chardonneret, ne saurait décemment vivre en cage, me regardaient avec une certaine admiration, mais de travers ; d’autres préféraient ne point parler de cela, quand mon grand-père, très intéressé, au fond, par mes expériences, leur donnait les dernières nouvelles. Le plus sensé était le vieux Pile qui avait accommodé à ce petit miracle sa physique et sa métaphysique personnelles et qui, maintenant, expliquait :

— Il y a des fous parmi les hommes ; les chauves-souris ne s’élevant pas en cage, il faut admettre aussi des cas de folie chez ces bêtes, puisque celle-ci est comme « privée » et ne veut pas mourir.


Noctu ne voulait pas mourir. Elle me connaissait bien, à présent, et j’ai l’orgueil de pouvoir affirmer qu’elle m’aimait à sa manière, qu’elle léchait encore mon doigt pour me dire merci, quand il n’y avait plus autour de lui la moindre goutte de lait.

Nous avions, quand je la tenais dans ma main, d’admirables conversations ensemble ; dans ma main, du reste, elle avait pris l’habitude d’y venir, vers le huitième jour de sa captivité, sans qu’il me fût désormais nécessaire de l’appréhender. Ses petits cris, ses mots et ses phrases, pour lesquels il n’est encore en français ni dénomination spéciale ni alphabet ou notation, ni dictionnaire ou grammaire, me montraient, plus clairement que si cela eût pu être prouvé, qu’elle avait confiance en moi, et en outre toutes sortes de choses à me dire.

Elle me regardait bien face ; elle répétait par moments deux ou trois fois à la suite les même syllabes, ou plutôt les mêmes notes très hautes, comme pour insister sur un point intéressant ; elle n’acceptait une mouche ou autre gâterie qu’après m’avoir bien consciencieusement expliqué ce dont il s’agissait… Pauvre enfant, pauvre homme que j’étais dès lors ! Il m’advint maintes fois d’avoir l’illusion de comprendre, la présomption de traduire… Et je hochais la tête en manière d’assentiment, comme si cela avait pu prouver à Noctu que j’étais avec elle d’esprit et de cœur.

L’essentiel, du reste, c’est que non seulement elle se familiarisait de la plus flatteuse manière, mais qu’elle engraissait, « devenait belle et se portait comme un charme », pour employer des expressions du vieux Pile, — et, décidément, se refusait à mourir.

Le quatorzième jour de sa captivité, quand je voulus au matin et au saut du lit, comme j’en avais l’habitude, aller saisir Noctu dans la mangeoire où elle dormait à l’ordinaire, j’eus la douloureuse surprise d’être effroyablement mal reçu ; elle grinçait et m’injuriait comme si je l’avais fait choir en ma possession quelques minutes plus tôt, aérienne et libre ; ses vingt-huit dents minuscules essayèrent même de me mordre, ce à quoi elle ne devait pourtant plus ignorer qu’il lui était très difficile de parvenir.

Attristé, stupéfait, mais non point intimidé, je m’emparai cependant de ma pensionnaire ainsi que j’avais l’habitude de le faire au commencement de chaque jour, pour lui parler, la choyer et lui offrir des friandises. Or, elle se débattait diaboliquement, hurlait des choses que je n’entendais pas toujours, sur des tons qu’il faudrait placer à je ne sais quel étage au-dessus des ordinaires portées musicales.

Et ce fut alors que j’aperçus, sur le foin, le coton et l’étoupe qui garnissaient douillettement la mangeoire, une petite chose étonnante : deux feuilles de papier à cigarette roulées autour d’un noyau de guigne, deux minuscules chiffons de crêpe de chine grisâtre drôlement entortillés à la base d’un semblant de figure un peu plus sombre… Et cela remuait faiblement, et cela poussait d’infimes petits cris.

Voilà pourquoi Noctu n’avait pas voulu mourir.

III

Voilà pourquoi.

Qu’on ne croie pas ici à une interprétation plus ou moins fantaisiste ou sentimentale de ma part. Si j’ai pu passer pour sorcier aux yeux du père Pile, lequel, enfant, avait sans aucun doute essayé d’élever des chauves-souris captives, c’est que ma chance m’avait valu d’abattre une femelle pleine sur la route de Jolibeau.

Dans ces études sans prétention, rien qui ne soit l’exposé tout nu de mes expériences personnelles, ou celui de leurs conséquences les plus immédiates et les plus évidentes. Quelle que soit mon horreur de présenter mes observations sous ces aspects de fiches qui donnent parfois un air d’infaillibilité à des faits méritant assez peu d’obtenir crédit, me voici bien forcé, en ce point, d’énoncer, le plus brièvement possible, ce que mes yeux ont constaté durant quinze années ou plus, et d’infliger quelques chiffres à ma dissertation.

J’ajoute, comme entre parenthèses, que mes observations portent ici non seulement sur la noctuelle, sur la toute petite qui volait près de mes cheveux, mais sur l’ensemble des chéiroptères européens, dont on ne connaissait jadis que deux espèces, où Daubenton en distingua cinq, où Buffon en vit sept, — par peur d’en omettre, comme il lui arrivait souvent, — et où je me contenterai, plus modeste, d’en avouer trois, quatre au plus, qu’on les dénomme chauves-souris communes ou oreillards, noctules ou noctuelles, fers-à-cheval ou sérotines, pipistrelles ou roussettes, barbastelles ou vespertillons. Entre ces bestioles, il n’y a de différences que celle, d’ailleurs assez minime, de la taille, celle de la forme des oreilles et du museau, celle de la couleur variant du gris au roux ; bref, toutes diversités qui n’empêchent pas les bouledogues et les roquets de s’accoupler ; et, si je cite ces deux espèces de chiens parmi tant d’autres, c’est que je suis persuadé d’avoir eu entre les mains un métis de noctuelle (dont le museau, je l’ai dit, rappelle celui du carlin) et de sérotine, chauve-souris qui est de même taille, mais qui possède, comme la roussette, des oreilles pointues de renard ou de chien-loup.


La même cage, la même exposition et la même clarté très modérée, les mêmes accessoires pour la nourriture et le gîte, les mêmes soins, enfin, ont été accordés par moi à tous mes pensionnaires.

Voici :

1o Sur dix-sept mâles, deux seulement ont consenti à s’alimenter un peu ; tous sont morts prématurément en cage ; celui qui a vécu le plus — un pareil de Noctu, du reste — s’est éteint le dixième jour de sa captivité ; l’autre, un mâle de la grande espèce à poils roussâtres, me donna beaucoup d’espoir durant quarante-huit heures, se gava de lait et de hannetons, puis tomba dans une sorte de mélancolie, refusa toute friandise offerte à la main ou posée à sa portée, et je le trouvai raide et froid au matin du septième jour.

2o Les petits pris au nid, quel que fût leur sexe, mouraient soit au bout de quelques heures, soit le deuxième ou le troisième jour quand ils consentaient à téter de menus paquets d’ouate hydrophile imbibés de lait tiède. Celui qui vécut le plus fut une sorte de monstre réalisé par mon industrie, il y a une vingtaine d’années. Je l’avais capturé âgé vraisemblablement de quarante-huit heures. Poussé par une de ces cruelles curiosités dont j’ai toujours eu horreur en principe et auxquelles je ne sais plus succomber depuis longtemps, parce que je les crois scientifiquement assez vaines, je tentai d’en faire une sorte de quadrupède en le délivrant de sa membrane destinée au vol, en libérant ses pattes postérieures, en déplaçant les muscles qui reliaient celles-ci au bassin, en sectionnant les os de la main gigantesque et du bras minuscule jusqu’à celui qui représente l’humérus, exclusivement. Les plaies furent normalement cicatrisées dans les douze heures et le monstre téta avec un rare appétit. Il mourut néanmoins le cinquième jour, non pas des blessures que je lui avais infligées et qui étaient guéries, mais comme les autres, quoique plus tard qu’eux, par dégoût de vivre en cage.

Je ne recommencerai jamais, personnellement, une tentative de ce genre. Je m’en voudrais néanmoins, l’ayant faite, de ne pas la signaler. Il peut exister des gens plus cruels, et il existe certainement, en chirurgie animale, des spécialistes plus adroits que moi.

3o Sur quatorze femelles ne portant pas, toutes refusent la nourriture et meurent.

4o Sur vingt-deux femelles ayant mis bas en cage, toutes acceptent la nourriture au bout d’un temps variant de vingt à soixante heures. Une seule meurt après avoir mis au monde deux petits, ce qui, d’ailleurs, n’a rien à faire en cette discussion ; en effet, sur les vingt-deux femelles observées dans les conditions que je dis, trois autres qui ne moururent pas après avoir allaité et éduqué leur postérité, avaient donné le jour à des jumeaux.

Je m’excuse d’avoir fourni des chiffres, mais il me semble difficile que personne, en ce petit sujet, puisse mettre en doute ici leur opportunité et leur valeur probative.


Je ne sais trop ce que pouvait penser, depuis qu’elle était mère, Noctu qui m’aimait tant et si bien déjà ; j’eus le bon goût de ne point m’affecter outre mesure de ses grimaces et de ses menaces : j’observais ses grimaces avec un joyeux intérêt et ses dents ne parvinrent jamais à entamer ma peau. Toutes voiles dehors, toutes ailes étendues, elle demeurait jalousement, durant les heures claires, sur son produit grisâtre. La nuit, elle acceptait le refuge de ma main, mes invitations à souper et de converser avec moi.

Elle avait une vraie fringale de lait. Nous comprenons cela. Elle avait aussi, aux heures où elle aimait à se laisser prendre entre mes doigts et caresser par moi, tout ce que j’ai pu reconnaître jamais de plus humain dans le visage d’une bête. Des chiens, des chats, des serpents, des batraciens, des insectes et moi avons été des amis ; mais ils ne m’entretenaient pas volontiers de leurs petites affaires personnelles ; et je garde la douce et un peu puérile certitude que Noctu n’y manquait point à ce détour de sa vie.

O petites paroles si haut vocalisées que tous les hommes ne sont pas tenus de les entendre ! Bout de chiffon soyeux, maternel et amical, entre mes paumes déjà rudes d’enfant bien portant ! Morceau d’ombre crépusculaire tombé du ciel et qui perpétuait sa vie et son essence dans ma stricte et nue chambre d’écolier indocile, inattentif aux choses importantes selon les hommes !… Je savais très bien, à présent, ce qu’elle tentait de m’expliquer, et mes hochements de tête, lorsqu’ils l’approuvaient, n’avaient plus rien de ridicule selon moi. Même si je savais la musique, je ne tenterais pas de noter ici le langage de ma petite amie du mois d’août 1896. Je l’ai compris, pourtant. Il m’enseignait des choses diverses et miraculeusement belles, et tout ce que peut, dans le cœur de la plus défavorisée des créatures, la nécessité de vivre apporter de résignation et de volonté à la fois.

Il fallait vivre, et Noctu vivait ; et elle faisait téter son petit.

Comme une femme, comme une dame, avec des gestes non pas nécessairement nobles, mais presque humains, et avec une sorte de pudeur lorsqu’elle dévoilait de son aile ses deux mamelles, qui sont placées à l’endroit même où les ont les guenons, nos mères et nos amantes. Dans le nid que lui était définitivement devenu sa mangeoire, Noctu restait à quatre pattes, si l’on peut dire, le haut du corps appuyé sur ses coudes et le reste placé en la façon dont se terminent les otaries, couvrant son petit, le réchauffant et lui donnant le sein de la sorte. Mais, quand le petit devint gris, de grisâtre qu’il était, et ouvrit au monde de minuscules prunelles, ce fut une toute autre histoire ; et je ne verrai jamais avec des yeux aussi émerveillés et neufs plus attendrissant et charmant manège. Telle une nourrice pour famille confortable et qui l’a vêtue d’une cape afin qu’elle puisse, sans trop montrer ses charmes, alimenter le bambin sous les plis du manteau, telle parfois Noctu, véritablement assise dans un coin de la mangeoire, dispensait la nourriture issue de sa propre vie, à l’abri de sa grande main entoilée, qu’elle repliait comme un voile sur le touchant et sacré mystère. Le petit était, bien entendu, un sale bonhomme destiné à lui en faire voir de dures un jour ou l’autre ; il lui mordillait les tétines à tel point que divers produits de notre humaine industrie, huile d’olive ou vaseline, ne me parurent pas contre-indiqués en la circonstance. Cela dégoûta si véhémentement le fils de mon amie qu’il se sevra de lui-même le dix-huitième jour qui suivit sa venue en ce monde ; il était alors un bonhomme de quatre centimètres environ d’envergure sur deux et demi de longueur ; il commençait à savoir parler et depuis quelques heures me réclamait presque insolemment des mouches en son langage.

Il en obtint, et devint malgré cela neurasthénique. Contrairement à sa mère, qui me témoignait une sympathie discrète, il avait, lui, l’amitié encombrante, arrogante et geignarde tout à la fois.

Cependant, je consultais mon calendrier avec toute l’angoisse que peut comporter pareille opération lorsque l’on a quatorze ans, que septembre est déjà vieux d’une semaine et que l’on est pourvu d’une famille qui exige pour vous le plus brillant avenir.

J’en savais du reste, sur Noctu et l’éducation de son fils, autant et plus qu’il me semblait précieux d’en retenir pour l’heure. Voici comment je pris congé d’eux : je mis la cage sur ma table, contre la fenêtre, et j’attendis la tombée du soir tout en gavant de lait Noctu et son bébé. La porte de la cage fut ouverte, lorsque je me sentis bien sûr qu’ils n’avaient plus faim ; j’avoue à ma honte que je comptais sur leur ingratitude pour abréger la cruauté d’adieux trop prolongés.

Quand le ciel devint couleur de raisin noir écrasé et d’orange mûre, Noctu grimpa sur mon dictionnaire grec-français Bailly, considéra ma main et non pas même mes yeux, puis prit son vol. Le bébé poussa un cri qui doit être un des plus graves de la gamme à lui concédée par Nature, et partit à son tour loin de moi.

Il me parut qu’il suivait sa mère.

J’avais appris de la sorte, et bien d’autres observations me l’ont confirmé par la suite, que la chauve-souris n’a besoin d’aucune éducation pour s’exercer à son piètre vol, qu’elle le possède aussi bien dès la première tentative que pour le reste de son existence. J’ajoute que l’essor initial doit se terminer fréquemment par un dérapage suivi de chute, et de fin prématurée pour l’apprenti entre les griffes d’un chat dans les rues, entre les serres d’un nocturne aux champs.

Mais je ne vis pas cela le soir dont je parle ; je voyais simplement un coin de ciel d’orage, de plus en plus couleur de raisin noir écrasé, de moins en moins couleur d’orange mûre, et ceci à travers deux larmes, une dans chacun de mes yeux.

Durant les trois semaines qui séparaient encore la vraie vie, mes premiers vers et les premiers sourires innocents des filles, de mon retour à la prison universitaire, il me sembla qu’une petite chauve-souris rôdait plus particulièrement que les autres devant la fenêtre de ma chambre, chaque soir.

Aujourd’hui, je suis bien sûr que ce n’était pas celle qui avait tenté de me raconter tant de choses, lovée dans le creux de l’une de mes mains. Mais je préfère croire que cette certitude me trompe et que c’était bien Noctu qui se souvenait de moi, et que ce fut bien elle aussi qu’on trouva morte au printemps d’après, dans notre grenier, où jamais chauve-souris n’avait jusque-là hiberné. Ainsi faut-il faire plus de confiance aux ombres et aux fantômes, à mesure que la réalité devient entre nos doigts onde qui glisse ou tout de suite s’évapore ; ainsi passons-nous de la vie au songe et du songe à l’au-delà ; ainsi va ce que nous appelons l’existence, quand nous savons accorder à ce mot une des rares significations qu’il risque de posséder à peu près réellement.

LIVRE IV
QUARTIERS D’ÉTÉ, QUARTIERS D’HIVER

I

De ce que j’ai noté jusqu’ici, il me semble qu’une indication peut être produite déjà, que je tenterai de mettre mieux en lumière par la suite : la chauve-souris, et notamment celle que je nomme noctuelle, est l’animal qui me paraît se rapprocher le plus de celui que nous sommes.

Les livres d’histoire naturelle employés lorsque j’étais élève de quatrième classique, puis de philosophie, — et je n’en ai guère feuilleté ensuite — ordonnaient la dénomination des vivipares : bimanes, quadrumanes, chéiroptères, insectivores…, etc. Les classifications de ce genre sont si prodigieusement dénuées d’intérêt que j’en viens souvent à regretter le temps où l’on traitait de poissons les cachalots, les veaux marins, les huîtres, les grenouilles et les étoiles de mer pour la raison que ces êtres vivent dans l’eau, raison qui peut, d’ailleurs, dans la plupart des cas, être tenue pour assez limpide.

Mais alors pourquoi les manuels, dont était invitée par mes maîtres à profiter mon adolescence, rangeaient-ils au nombre des mammifères les ornithorynques australiens, timides et infiniment rares bêtes que ni les savants officiels ni moi ne verrons jamais de notre vie, dans les conditions où voir signifie véritablement observer et qui ne sont pas toujours permises à des existences comme les nôtres ? Oui, pourquoi l’ornithorynque promu au grade de mammifère, alors qu’il est pourvu d’un bec de canard, pond des œufs, et qu’il n’est nullement démontré qu’il fasse téter ses petits issus de l’œuf, malgré que cette légende soit populaire dans une élite ?… Pourquoi ? Parce qu’il est revêtu de poils et non de plumes, et qu’il est quadrupède !

Cette façon d’assigner une place aux créatures sur l’échelle qui n’a ni commencement ni fin constituent de notre temps une des aberrations les plus puériles de l’esprit, et peut-être, après tout, par cela même, une des plus charmantes. Si le Maître des destins m’accorde le loisir d’exposer le peu que je connais de ces questions, peut-être, chargé d’ans, me sera-t-il permis de relire les livres qui font autorité en ces temps-ci avec la même joie émerveillée, avec ce frisson procuré par les naïves légendes, que j’éprouvais en feuilletant jadis Aristote, Pline, Buffon, Lacépède, l’Histoire des Voyages, — et même Fabre, le premier défricheur de la plus fertile des terres, mais qui lui-même a mal étreint, parce qu’il voulut tout embrasser de la contrée mystérieuse et immense entre toutes, et que ses forces le défendaient mal en si audacieuse entreprise.

Que si je me résigne provisoirement à conserver la classification des mammifères telle qu’on me l’a enseignée en mes études, ce sera par commodité, parce qu’elle est une des dernières en date, et que, dans l’impossibilité de bâtir ici œuvre raisonnable, un à-peu-près en vaut un autre, somme toute. Je me contenterai, pour ma satisfaction personnelle, de modifier légèrement le début de la leçon quand je me la réciterai, et de me dire : Bimanes, chéiroptères, quadrumanes…, etc.

La chauve-souris est en effet un véritable homuncule volant. Dans une précédente étude, je me suis avant tout efforcé de montrer l’abîme qui sépare l’homme de l’insecte ; ici mon rôle est tout autre, — si forte que demeure mon appréhension de retomber dans l’anthropomorphisme béat où se complaît notre antique orgueil, et de faire comme un mérite à celles des bêtes qui se montrent en quelque façon nos proches parentes.


Je ne me livrerai pas à des descriptions anatomiques qu’il est facile de trouver partout. Il me suffit de considérer le squelette du crâne et du thorax de la noctuelle pour orienter ma méditation et ma rêverie. L’aspect du crâne surtout est intéressant, et, en bloc, bien plus humainement conformé que celui des singes, même des grands anthropomorphes.

Je sais que ce crâne a contenu un cerveau proportionnellement plus considérable que le leur, plus riche en circonvolutions et, bien que je n’attache pas une importance majeure à ces observations dont un certain matérialisme a fait trop de cas, il m’en coûterait de les passer absolument sous silence ; je note encore, chez certaines espèces, et notamment chez la plus pitoyable, chez la noctuelle, un angle facial développé d’assez impressionnante façon ; enfin les dents, dont le nombre varie de vingt-quatre à trente-deux, selon les variétés, sont disposées comme les nôtres, et les canines ont une conformation bien moins excessive et bestiale que chez la plupart des animaux insectivores ou carnassiers.

Mais, encore une fois, ce n’est pas la contemplation du menu squelette qui suffirait pour nous renseigner sur notre troublante parenté avec Noctu. Au passage, il a pu m’arriver — ne sachant comment m’en tirer autrement — de noter, avec quelque irrévérence, diverses erreurs de Buffon. Ici, je lui reprocherai encore d’avoir tant et tant contribué à répandre le préjugé de l’homme chef-d’œuvre de la création, toujours en vertu de mon entêtement à professer que l’homme est l’homme, que l’animal est l’animal, qu’il n’existe pas entre l’homme et l’animal et même entre les divers animaux de communes mesures, et que je ne saisirai jamais très clairement les différences de ce que nous nommons, faute de mieux, intelligence ou instinct. Mais, où je suis de tout esprit et de tout cœur avec Buffon, c’est lorsqu’il développe que l’apparence extérieure des animaux signifie peu de chose et que le singe, notamment, est beaucoup plus éloigné de nous que l’éléphant ou le chien. En ce qui me concerne, jamais un singe ne m’a moins paru mon parent, — inférieur ou privilégié, — que lorsque je le voyais user de sa conformation pour imiter nos gestes, boire dans une tasse, monter à bicyclette ou danser le shimmy.

C’est pourquoi, au point où j’en suis, les mœurs et coutumes de Noctu doivent retenir mon attention, bien plus que certaines analogies physiques et physiologiques, souvent assez troublantes, du reste.

J’ai laissé pressentir qu’il était peu commode d’étudier la bestiole en liberté, ce qui, pourtant, devient ici indispensable. Peu commode, certes, mais non point impossible ; la patience devient plus vite qu’on ne le croit une vertu facile à pratiquer pour le chercheur qu’une étude passionne, pour cet être singulier dont la psychologie est en somme assez voisine de celle d’un monomane ou d’un individu accaparé par un vice. C’est peu à peu que se combleront les lacunes inévitables, par des reproductions entêtées d’expériences, par des juxtapositions et des développements précautionneux d’observations ; et, en somme, au bout de quelque dix ans, nous pouvons éclairer l’histoire d’une vie de bête avec honneur, et aussi avec plus de certitude que celle, par exemple, d’un grand homme ou d’une époque.

Il faut aussi, à mon avis, et surtout dans les débuts d’une étude naturelle, s’en remettre à sa chance, compter sur le hasard, « risquer les coups » les plus fantaisistes ou même les plus saugrenus, bref, se garder d’une méthode trop compassée et rigoureuse ; c’est pourquoi je resterai toujours persuadé qu’il ne saurait y exister de meilleurs et de plus avisés observateurs des bêtes que les enfants qui les aiment ou qui s’y intéressent ; s’il m’est arrivé, s’il m’arrive encore de raconter à propos d’elles certains menus faits inconnus, singuliers et pourtant parfaitement exacts, c’est à de lointains souvenirs que je dois surtout cette documentation, ou à des récits de gamins qui veulent bien me tenir parfois au courant de leurs recherches, de leurs inventions et de leurs « trucs » personnels d’observateurs-amateurs de bestioles.

Le bénéfice de l’âge et de la science est peu de chose ; il nous vaut la vaine satisfaction de disserter, de rêver et de tenter de conclure ; mais qui pourrait affirmer qu’il ne nous a pas fait perdre, avec nos yeux neufs, l’art de nous en servir ingénument, le privilège de foncer grâce à eux, tout droit et sans encombre, jusqu’au cœur de la réalité elle-même ?


Voici ce que je risquai vers ma seizième année pour observer des chauves-souris, sinon en complète liberté, du moins au gîte et dans leur intimité véritable.

Ayant repéré trois nids dans de vieux arbres, sur les rives du Lot, je m’en fus un beau matin clouer contre leur orifice un rideau de toile métallique.

Tout ce jour me vit fiévreusement vagabonder d’un nid à l’autre pour essayer d’accoutumer mes prisonniers à ma figure et à mes manières. Ainsi qu’il était facile de le prévoir, je fus plutôt mal accueilli. Grimaces et injures, ou cris d’horreur. Sans trop m’en offusquer, je fis ample provision, parmi les broussailles et les herbes du voisinage, d’insectes divers que je distribuai dans chacune des cages improvisées ; je savais déjà que toutes les trois contenaient un couple, mais non point encore si les petits étaient nés, n’ayant pas osé porter l’effarouchement au comble en tripotant les bestioles et en menaçant de désordre le refuge conjugal.

Trois fois vingt-quatre heures d’affilée, je renouvelai mon studieux manège ; mais, le troisième soir, après avoir approvisionné les nids encore plus confortablement qu’à l’ordinaire, je démasquai les orifices, sitôt que la nuit fut tout à fait venue.

J’avais mon idée ; elle était de celles dont j’ai parlé un peu plus haut et qui semblent plutôt folles à des hommes mûrs ; à moi, enfant, elle me paraissait au moins audacieuse, et c’est tout dire. Je pensais déjà que le travail auquel Noctu devait sa subsistance était pénible, et je tenais à savoir si, nourrie sans avoir à prendre de peine, elle ne préférerait pas, au bout de trois jours d’essai, son encagement relatif aux durs travaux de la liberté absolue et à la recherche d’un nid où ma vilaine figure d’homme n’irait plus l’épouvanter à des heures indues.

Or, mon hypothèse hasardeuse se trouva pleinement confirmée : les trois couples, au matin, occupaient toujours leurs domiciles respectifs ; s’ils en sortirent par la suite, ce fut uniquement en manière de délassement ou d’entraînement, par hygiène, ou pour chasser en amateurs. Des expériences du même genre, maintes fois répétées par la suite, m’ont donné les mêmes résultats, à de très rares exceptions près où l’abandon du nid fut certainement provoqué par ma maladresse, par un geste trop brutal de moi ; encore faut-il noter que l’abandon du nid n’eut jamais lieu quand les enfants étaient nés.

Je pus, dès lors, enlever définitivement les toiles métalliques qui avaient, quelque quatre-vingts heures, tenu mes bestioles prisonnières, et les progrès de ma familiarité avec elles ne différèrent pas de ceux que j’ai marqués de mon mieux, en racontant comment je devins l’ami de la petite chose ailée capturée deux ou trois ans auparavant, sur la route de Jolibeau.

Quelle conclusion — provisoire et fragmentaire — énoncer à présent ? Voici des êtres qui n’ont jamais, que je sache, été domestiqués ; pourtant, cent heures au plus leur suffisent pour s’adapter à de nouvelles conditions d’existence. Il ne peut être ici question d’atavisme ; néanmoins, ces êtres fantasques, incomplets, manqués, lunatiques et sauvages, s’habituent rapidement à mes manières, à ma figure de géant redoutable et passant, à coup sûr, dans leur monde, pour malfaisant ; et non seulement ils acceptent leur nourriture de ma main, mais ils protestent en leur langage et « en redemandent » quand, à dessein, je me montre parcimonieux ; ils ne craignent plus mes mains ; ils acceptent mes caresses…

Une fois encore, qu’appelle-t-on intelligence et à quoi inflige-t-on le nom presque toujours méprisant d’instinct ?

Les mots humains qui s’écrivent reconnaissance ou gratitude sont beaux comme certains rêves ; je vois, dans ce qui me semble être la réalité, au delà ou en deçà d’eux, un simple effet réactif, un épanouissement allègre provoqué par la force définie ou non définie qui facilite l’existence à toute créature animale ou végétale. Ainsi du haut en bas de la prétendue échelle des êtres. J’ai noté naguère que Grillon s’accoutume très vite, lui aussi, à sa sécurité de captif, et juge alors inutile de creuser son terrier ; qu’on demande aux horticulteurs si les fleurs elles-mêmes ne témoignent pas à ceux qui s’occupent d’elles leur reconnaissance, en la manière qu’elles le peuvent ou le savent !


La reconnaissance de Noctu est presque humaine parce que Noctu est très près de nous. Trois jours et trois nuits ne lui ont-ils pas suffi pour considérer mes bienfaits comme choses dues et toutes naturelles ? Elle qui, par terreur, tentait de me mordre à notre première entrevue, c’est par colère qu’elle le ferait volontiers maintenant, si je m’amusais à lui présenter ma main vide ; ou peut-être encore croit-elle que, n’ayant rien trouvé de mieux, je lui offre le bout d’un de mes doigts à manger.

Humaine, la reconnaissance de la chauve-souris l’est encore en ce sens que la bestiole garde une étonnante mémoire de bienfaits qu’elle a reçus et qu’elle tient désormais pour renouvelables, jusqu’au bout. Les trois couples observés comme je viens de le dire, je les marquai, quand vint le temps de rentrer au lycée, — j’avais eu de la chance, j’avais été légèrement souffrant, et mon départ n’eut lieu qu’en novembre, — je les marquai de divers signes, au blanc d’argent en tel ou tel endroit de leurs monstrueuses mains entoilées.

L’an qui suivit, deux de mes tourtereaux avaient retrouvé leur gîte ordinaire ; dans un autre nid, le mâle, devenu veuf, sans doute, du fait de la terrible hécatombe hivernale, avait pris une nouvelle épouse, toute jeune, ma foi, aux dents pointues et très blanches, à la peau par endroits parée encore de reflets orangés ; enfin, le troisième abri resta vide. Mais les survivants m’ont toujours reconnu.

Plus tard, quand j’eus des loisirs, ayant fait sur un plus grand pied ces petites expériences, j’ai à peu près constamment retrouvé, d’un an à l’autre, la même proportion de retours par couples au logis printanier et estival, de disparitions, de remariages à la suite de veuvage ou de divorce.

C’est d’ailleurs sans conviction et de manière un peu plaisantine que je viens d’écrire ici le mot de divorce ; j’indiquerai plus loin comment vit dans l’intimité un couple de chauves-souris ; je dis tout de suite qu’il n’y a rien de plus touchant à contempler, et que, malgré les insurmontables difficultés que présentent ici les expériences, on peut affirmer que le mâle et la femelle se jurent dès leur premier accouplement une fidélité dont ils se croient libérés seulement par la mort et par la nécessité de ne point négliger des possibilités de vie, de perpétuation de leur race si terriblement menacée.


Ce que je puis dire encore, c’est que je n’ai jamais vu un mâle et une femelle qui furent mes amis l’année précédente et que j’avais marqués du même signe ou du même chiffre par ménage, s’accoupler autrement qu’ensemble, aussi longtemps qu’ils vivaient ; jamais je n’ai trouvé la femelle no 1 épouse du mâle no 1, en compagnie, six mois plus tard, du mâle no 2 par exemple. J’accorde, du reste, que cela ne prouverait pas grand’chose, même si l’expérience avait porté sur des milliers de couples, car on pourrait m’objecter que les époux ou les épouses des femelles et des mâles que je retrouve remariés sont tout bonnement allés chercher fortune ailleurs ; mais ces ingratitudes et ces émigrations sont peu probables, car la chauve-souris n’est un animal vagabond que sur un espace relativement restreint, et dont les gîtes d’hiver ou d’été restent les mêmes sa vie durant.

De ceci, la preuve est facile à faire, grâce au système de marques, chiffres, lettres ou dessins dont j’ai parlé. Sur cette question d’absolue fidélité conjugale, dont je demeure persuadé, faute de pouvoir prouver, je présumerai avec quelque hardiesse, contrairement à mon habitude en pareil cas : la chauve-souris est un animal plus humain que bien des hommes et des femmes, au point de vue des soins sentimentaux et des amoureuses obligations. Un détail à noter encore : jamais je n’ai constaté qu’un veuf et une veuve se fussent remariés ensemble ; il est rare que, même jeune encore, la veuve de l’hiver recherche lors du printanier réveil un nouvel époux ; si elle y est décidée pour des raisons d’elle seule connues, elle fait maison commune avec un jeune né l’année d’avant, mais la nouvelle union demeure le plus souvent stérile ; stérilité que je signale, mais dont je me sens incapable de donner les raisons : peut-être, à cause de certaines particularités physiologiques qui rapprochent si fort la chauve-souris femelle des grands singes femelles et de la femme, y a-t-il pour elle, au delà d’un certain âge, incapacité de reproduire ? Ce qui est sûr, c’est qu’avec un mâle remarié, — et lui aussi ne se remarie jamais qu’avec une jeunesse, — il n’en est plus ainsi ; il me semble même que ce sont les ménages de cette sorte qui donnent le plus fréquemment le jour à des jumeaux.

Quand le sort de Philémon et de Baucis est interdit à nos bestioles, il leur reste permis encore de vivre et de se survivre à l’imitation de Booz et de Ruth.

II

Dans la vie normale d’une noctuelle, on ne saurait se contenter de distinguer comme dans la nôtre la veille et le sommeil avec ou sans rêves. Ainsi que nous, Noctu dort, — dort à la façon dont un chien ou un chat le fait volontiers, aux heures par trop lumineuses du jour, allongée sur son ventre, le museau mussé dans les entoilures de ses mains monstrueuses ; ce n’est guère que pour se reposer brièvement ou pour digérer qu’elle se suspend, libre ou captive, à une branche d’arbre ou à un perchoir, la tête en haut ou en bas. J’ai remarqué aussi — soit dit en passant — qu’elle adopte volontiers cette position pour causer avec sa compagne ou avec moi, que c’est là véritablement son fauteuil et ses « commodités de la conversation ».

Affaire de goût ! Mais, quand c’est la tête en bas qu’un homuncule volant récemment capturé et encore injurieux me dit mes quatre vérités, j’avoue ne pouvoir me garder d’un peu de honte ; les vertèbres de son cou sont assez souples pour que, accroché par les ergots de ses pattes postérieures, il me puisse regarder bien en face, la nuque en angle droit avec l’échine et la gorge toute frémissante d’indignation ; adolescent, il m’arrivait de penser en pareil cas :

« Je ne peux pourtant pas m’accrocher par les jarrets à une barre fixe pour montrer à Noctu que je sais vivre, moi aussi… »

Aujourd’hui encore, je ne déteste pas de réfléchir, un peu puérilement, à tout l’abîme que peut entre deux créatures creuser l’habitude chez l’une de causer assise ou debout à la manière humaine, chez l’autre de pratiquer le loisir dans une position déconcertante pour notre structure ; de quels graves malentendus ceci ne dut-il pas maintes fois être cause, entre mes récents pensionnaires et moi ! Je leur rends cette justice qu’ils s’accoutumaient assez vite à mon apparente inconvenance, tandis que j’ignore encore, au moment où j’écris ces lignes, si l’apparition d’un monsieur venu pour m’entretenir en marchant sur les mains, en faisant « le poirier », comme l’on dit, ne me comblerait pas d’indignation ou d’effroi.

Mais, en plus du sommeil et du repos au sens qu’ont ces termes en nos humains langages, les nécessités de l’existence ont entraîné pour les chauves-souris européennes la nécessité supplémentaire de l’hibernation. C’est là une coutume atavique fort fréquente parmi les espèces animales de nous connues, surtout en nos climats tempérés et chez les insectivores dits « à sang froid », que les rigueurs de nos hivers et la rareté de leur nourriture en cette saison condamnent à une demi-mort qui dure presque la moitié du temps de leur vie : ainsi de la plupart de nos batraciens et de nos reptiles ; et nous avons aussi chez nous des mammifères autres que les chauves-souris dont le sommeil hibernal est connu au point d’être devenu proverbial et légendaire ; la marmotte, par exemple, ou le loir et ses proches parents, tels que le muscardin et le lérot.

J’ai observé le sommeil hibernal du lérot et du loir, ce qui ne présente guère de difficulté ; mais une étude de ce sommeil ne me saurait paraître plus suggestive et profitable qu’appliquée à la chauve-souris ; engourdissement dont aucun de nos mots ne peut rendre compte, comportant des sensations ou même un anéantissement total de sensations que nous sommes fatalement impuissants à décrire, que le mystère environne et pénètre, qui nous rejette soudain très loin d’une créature que nous avons vue et que nous verrons mieux encore si voisine de nous !…


Voici octobre.

Bien que certains crépuscules soient encore tièdes et longs, les insectes aériens qui les hantaient en abondance quelques semaines auparavant sont devenus soudain très rares ; les hirondelles ont déjà compris — elles qui, pourtant, peuvent chasser tout le jour et cueillir des proies au ras du sol — qu’il était grand temps d’aller s’enquérir aux pays du soleil d’une pitance plus substantielle.

Un peu comme elles, on voit alors les chauves-souris tenter de se rassembler ; elles sortent des nids bien plus tôt qu’en plein été et, tout en voletant dans les derniers rayons du soleil, il semble qu’à petits cris elles s’appellent et se concertent.

Pourquoi sortent-elles des nids plus tôt qu’en été ? Par « plus tôt » je ne signifie pas bien entendu, ici, l’heure de ma montre, mais la position du soleil dans le ciel. Peut-être parce que la lumière diffuse de l’astre offusque moins, en cette saison tardive, leurs faibles yeux ; peut-être parce que les derniers insectes volants ne sont guère nocturnes ni même crépusculaires ; peut-être parce que l’instinct des chauves-souris les avertit qu’un abaissement de la température est prochain et qu’il n’y a pas de temps à perdre pour regagner en troupe, comme elles se plaisent en général à le faire, leurs quartiers d’hiver.

En tout cas, les voici dansant presque sur place, par petits ballets de huit à quinze sujets ; puis deux, trois ou quatre de ces ballets se confondent en un seul qui, presque aussitôt, prend son vol dans une direction pour nous mystérieuse, mais assurément bien connue des minuscules danseurs ; quelquefois deux ou trois couples, ou plus, continuent à voleter au même endroit ; ou bien ils vont se mêler à un autre bal : des indésirables, des étourdis qui se sont trompés de bande, qui ont oublié, parmi les joies de l’amour et du mariage, l’endroit précis du rendez-vous que leur tribu s’était fixé pour l’approche des mauvais jours. Mais, bientôt, tout s’arrange ; si nous ne retrouvons pas les nôtres ce soir, ce sera pour demain ! Et, dès ce soir-ci, où j’ai vu des bals quasi diurnes de chauves-souris s’organiser, je sais que, demain, quantité de nids estivaux seront vides.

Ils ne le seront pas, ils ne le resteront pas tous. Les chauves-souris européennes préfèrent habiter en société leur palais d’hiver, y sommeiller en s’y sentant les coudes serrés, mais ce n’est pas là une règle dont les exceptions peuvent être raisonnablement rangées au nombre de celles dont on gifle les règles, sous prétexte de les confirmer. L’intérêt de l’hibernation en commun ne me semble pas tenir, pour mes bestioles telles que je les ai déjà décrites et éprouvées, à une cause autre que la recherche instinctive d’un peu plus de chaleur durant les moments glaciaux de l’hiver.

Il se peut encore — c’est déjà moins sûr — que certains couples vieillis et sentant la mort prochaine désirent la communauté hiémale pour pouvoir se remarier, en cas de décès de l’un des conjoints, avec un mâle ou une femelle de l’année précédente, qui aura sommeillé près de lui jusqu’au retour des jours clairs ; mais ici, étant donné tout ce que j’ai expérimenté d’humanité dans ma bestiole, la particulière tendresse des vieux mâles remariés pour leurs nouvelles épouses, les gâteries comme maternelles de la part des vieilles femelles quand elles fonderont avec un jeune mâle un gîte commun au printemps suivant, j’aime mieux ne rien affirmer, craignant de ne pouvoir empêcher mon imagination, non pas de « transposer », ce dont je me méfie assez, Dieu merci, mais de s’ébattre au hasard, et ceci quand même un peu de vérité risquerait de luire au bout du vagabondage.

III

On peut compter que sur cent couples de chauves-souris (observés dans le Lot-et-Garonne et dans les Landes), vingt environ ne vivent pas en communauté durant le sommeil d’hiver. En ce cas, le petit garçon, la petite fille ou les exceptionnels jumeaux partagent le grand repos obscur et famélique de leurs parents immédiats.

Ces cas d’hibernation par famille et non pas en communauté ne sauraient rien signifier à mes yeux que des possibilités d’aristocratie pour la race des homuncules volants : certains possèdent un gîte dont la tiédeur ou la bonne exposition les invite à supposer qu’ils n’ont pas besoin, pour se réchauffer aux jours froids, d’intrus ni de déplaisants contacts ; ils ne sont pas désespérés à l’idée de pouvoir mourir en dormant ; ils font confiance au présent et à l’avenir ; ils sont entre eux, à trois ou quatre seulement, du même sang ; néanmoins, ils se font confiance réciproque et se suffisent, plus ou moins chanceusement, à eux-mêmes.

Je m’empresse d’ajouter que, dès les premiers tiédissements des souffles aériens, l’enfant ou les enfants, si le père et la mère vivent toujours, sont expulsés du berceau natal, et énergiquement conviés, des dents et des griffes, à aller tenter ailleurs la vie des gentilshommes de fortune ou des belles aventurières.

Je n’ai pu encore, et ne pourrai sans doute plus jamais observer en personne ce qui se passe dans ces fiefs comme inaliénables, quand l’époux ou l’épouse meurt durant l’hiver. J’ai néanmoins tout lieu de présumer que la veuve chasse sa fille et garde son fils, au moins quelques jours, pour le gâter de son mieux et perfectionner son éducation en toutes choses ; que le père met sans façon son fils à la porte, mais retient sa fille comme une épouse qui lui est due.

Nous voici très près, une fois de plus, de l’humanité, d’une humanité seigneuriale et pastorale, biblique ou primitive, mais qui, somme toute, ne date pas de plus de cinq mille ans dans l’histoire des peuples dits civilisés, et qui appartient à l’histoire contemporaine de diverses races sauvages, d’ailleurs déclinantes.