CHARLES DERENNES

La
Petite Faunesse

— ROMAN —

PARIS
L’ÉDITION
4, RUE DE FURSTENBERG, 4

1918

ROMANS DU MÊME AUTEUR

  • La Guenille (Louis-Michaud).
  • Le Miroir des Pécheresses (Louis-Michaud).
  • Les Enfants sages (Louis-Michaud).
  • Le Béguin des Muses (Édition de la Vie Parisienne).
  • Les Caprices de Nouche (Édition de la Vie Parisienne).
  • Le Peuple du Pôle (Mercure de France).
  • L’Amour fessé (Mercure de France).
  • Nique et ses cousines (Louis-Michaud).
  • La Nuit d’été (L’Édition).
  • Cassinou va-t-en guerre (L’Édition française illustrée).
  • Leur tout petit cœur (Renaissance du Livre).

EN PRÉPARATION :

  • Ma Poupée (L’Édition).
  • En l’honneur d’Adonis (L’Édition).
  • Les Bains dans le Pactole (Albin Michel).

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE :

Neuf exemplaires sur papier velin d’Arches
dont cinq numérotés de 1 à 5
et quatre hors commerce, marqués A à D

Tous droits réservés.

A
LÉON LASCOUTX

PREMIÈRE PARTIE
La Chasse du clair de Lune

I

Des restes de remparts et des chansons de vieilles femmes racontent, aussi bien qu’il le faut pour comprendre à peu près cette histoire, le passé de ma petite ville blanche et rouge assise au bord du Lot.

Passé d’éternelle vaincue, assez belle et sûre de sa beauté pour demeurer comme indifférente à ses défaites. Ah ! non, ce n’était pas le temps seul qui avait délabré ses vieilles murailles : les boulets aussi de ses ennemis, autrefois, y avaient préparé des nids aux lézards. Les plus antiques traditions qu’eût conservées la mémoire des paysans et des simples évoquaient presque toutes des massacres, des viols, des hordes lamentables de prisonniers emmenés comme otages par les Maures ou les Anglais, selon les siècles. Elle avait de tout temps ressemblé, cette ville, à une fille dont la maison s’ouvre à tout venant et qui ne tient un instant la porte fermée que pour la volupté perverse d’être brutalisée par les soudards exaspérés d’attendre.

Entre deux assauts, elle suivait nonchalamment sa destinée. Les Barbares ne venant plus la relancer, elle vécut en elle-même, ainsi qu’une courtisane vieillie. Calvin ? Le Grand Roi ? La Révolution ? Napoléon ? Rien de tout ce qui avait ourdi peu à peu la trame éblouissante de notre histoire ne l’avait émue ni réveillée. La Troisième République lui a enseigné les jeux bruyants de la politique, et elle a paru y prendre goût. Mais, auparavant, si quelque idée ou quelque sentiment troublait parfois sa torpeur, c’était, comme il arrive aux personnes retombées en enfance, un souvenir de son existence la plus lointaine.

Turc, Maure, Anglais, Français étaient des qualifications qui sonnaient comme des injures. Le nom de Simon de Montfort (malgré qu’on ne connût précisément rien de cet homme) y semblait encore aussi odieux que s’il fût venu la veille interrompre brutalement, au nom du Roi des Barbares d’Outre-Loire, la vie voluptueuse et courtoise, les chants des troubadours, les Corts d’Amor et tout le byzantinisme précoce de ce coin de Terre d’oc. Néanmoins, la ville ne s’attardait pas plus que de raison à ces rancunes surannées. Elle avait d’autres amusements : ses bouffons, par exemple ; et ceci est assez caractéristique pour qu’à la hâte je parle d’eux.

Parmi les générations qui s’étaient succédé entre les murailles croulantes, il y avait eu de tout temps quelqu’un pour prêter à rire par son esprit baroque ou sa laideur, par ses vices réjouissants ou ses malheurs plus réjouissants encore. Ces êtres, comme il faut s’y attendre, étaient traités tour à tour avec une tendresse ou une cruauté excessives par leurs concitoyens, et leur popularité avait parfois d’effroyables retours.

Quand j’évoque ces bouffons, s’impose inévitablement à mon esprit l’image du plus illustre d’entre eux, d’un des rares dont le nom soit demeuré, du poète Alban Mircasse. Je le vois tel qu’il m’est apparu dès l’enfance sur son portrait en pied, œuvre d’un peintre du cru, qui se trouve encore aujourd’hui dans la grand’salle de notre Maison de Ville. Il m’est facile de le replacer en chair et en os, avec sa trogne dont une perruque poudrée à blanc fait valoir l’éclat vineux, au seuil de son hôtellerie de la Rue-Basse où la verve de ses couplets patois attirait en foule les chalands. En vérité, Mircasse peut être considéré comme le bouffon idéal : il est aussi gros qu’une tonne, il boite de manière comique, sa voix sonne à la façon d’un tambour fêlé, il sait diriger ses satires contre ceux dont personne n’a rien à craindre, il est ivre gaiement dès la pointe d’aube, sa femme le fait cocu et il ne s’en est jamais douté. On l’adore, on l’adule ; chacun l’invite à sa table, lui offre ses meilleurs vins et ses plus gras oisons. Il est l’hôte des seigneurs, il s’assied dans les fêtes à côté des échevins et des consuls.

Mais un jour, dans un de ces instants de mélancolie affreuse et sans espoir comme les pitres seuls en peuvent connaître, il confesse à un de ses amis qu’il est moins gros qu’il n’en a l’air, qu’il bourre ses effets d’étoupe ; qu’il souffre d’insulter les faibles pour bien se faire voir des puissants ; qu’il simule bien souvent l’ivresse ; qu’enfin il adore sa femme, la jeune et ravissante Jeanneton, et qu’il ne sait que trop, hélas ! qu’il n’y a pas plus cornard que lui à vingt lieues à la ronde. L’ami, stupéfait, ne peut tenir sa langue. La légende pâlit, l’histoire se chuchote ; et aussitôt la ville s’irrite d’avoir été jouée ; Mircasse voit les visages se détourner sur son passage ; les rebuffades suivent, puis vient la haine qui grandit de jour en jour ; il tente de se réhabiliter, compose ses chansons les plus spirituelles et les plus méchantes ; on hausse les épaules, on le rabroue, on s’offense, on le hue. Un soir, la foule brise ses vitres à coups de pierres. Il n’y aura personne pour le plaindre et on l’enterrera comme un chien après que Jeanneton, à quelques jours de là, l’aura trouvé gisant au beau milieu de sa boutique déserte, baignant dans son sang et percé d’outre en outre par la broche de sa rôtissoire.

Telle elle avait été dans le passé, telle demeurait la ville quand je naquis, dans la seconde moitié du dernier siècle. Le va-et-vient déjà plus intense de la vie moderne l’avait à peine tirée de son engourdissement. Elle respirait les parfums de ses jardins, savourait les fruits incomparables de ses vergers et s’endormait bercée par les cloches de ses couvents qui la réveillaient à l’aurore. Çà et là ils lançaient, nos chers vieux couvents, les pistils de leurs clochers au-dessus de la corolle des murailles inviolées. Dans la chapelle accessible au monde, les filles du pays, douces abeilles, venaient volontiers, à l’heure du Salut, butiner le miel mystique. Elles retrouvaient leurs amoureux au portail, quelle que fût la saison ; alors, le soir, fût-il ou non sombre, la nuit fût-elle ou non noire, les jeunes cœurs enivrés de prière s’alanguissaient aux promesses d’un autre amour. L’extase de l’humaine volupté n’était plus que le prolongement de la rêverie religieuse. Ah ! les soirs de printemps et d’été, peuplés de merveilleux aromes et frémissants de baisers secrets, les beaux bras blancs, mélancoliquement ou nerveusement tendus vers les premières étoiles, des dames qui s’ennuyaient à leur fenêtre ou sur leur balcon !

II

Canto la luno a l’aurelho dels canhs :

« Es neich d’esfrai, sournuro a bel batan ;

Casso ta casso e vai i mais que plan

Cueicho de foc, garganhol raumelant… »

La lune chante à l’oreille des chiens : — « C’est nuit d’épouvantement, obscurité à beau vacarme ; — chasse ta chasse et vas-y rondement, — cuisse de feu, gosier râlant… »

Tous les ans, vers le milieu de septembre, une animation inattendue régnait dans la ville. Et cela faisait penser aux douze coups de minuit des légendes, durant lesquels les morts sortent de leurs tombeaux.

C’était le jour où le marquis Sulpice d’Escorral, bruyant, joyeux, rouge de teint, guêtré de cuir, culotté de velours, allait dans certaines rues, frappait à certaines portes, et criait sans même entrer, car la tournée devait être longue :

— Ah ! Ah ! c’est pour demain, mon gaillard ! C’est pour demain…

Et le lendemain, nous nous trouvions réunis en bon nombre pour aller chasser avec lui sur ses domaines de Castelcourrilh-en-Quercy.

De mémoire d’homme, il y avait toujours eu des messieurs d’Escorral du même modèle, — culottés de velours, guêtrés de cuir, rouges de teint, joyeux et bruyants, pour inviter, chaque an et au bon moment de l’an, leurs amis à venir chasser à Castelcourrilh ; et, parce que de tout temps il s’était trouvé des amis heureux de s’y rendre et que la tradition se perpétuait de génération en génération, on ne savait plus guère s’il y avait jamais eu un commencement aux chasses des messieurs d’Escorral, ce qui fait qu’on ne pensait guère qu’elles pourraient une fois prendre fin.

Quand la date en était fixée, un souffle de satisfaction circulait à travers toute la ville, et c’était comme un sang nouveau qui ragaillardissait son vieux cœur. En effet, la tournée des invitations terminée, Sulpice d’Escorral ne s’en tenait pas là et claironnait encore la nouvelle pour ceux mêmes qui ne seraient point de la partie :

— C’est pour demain, eh ! oui, pour demain… Ah ! mes gaillards…

Alors, les artisans sortaient de leur atelier, les gribouilleurs du notaire se réveillaient sur leurs écritoires ; les commerçants donnaient un coup de fion à leur étalage… — pardi, ces messieurs pouvaient avoir envie ou besoin, au dernier moment, de quelque chose… — et Mlle Grouilleron, une très vieille fille qui, de derrière les vitres closes où elle marmottait des prières, avait nourri un amour tout platonique pour plusieurs générations de messieurs d’Escorral, Mlle Grouilleron ouvrait sa fenêtre et laissait choir son chapelet.

Plus tard, lorsque c’est le bon du jour et qu’on goûte repos et fraîcheur dans la rue, les gens s’abordaient d’un air tout guilleret :

— C’est pour demain… hé ! hé !… c’est pour demain !

Et si par hasard quelque ahuri demandait ce qui allait se passer le lendemain, c’était d’une voix bourrue, méprisante ou indignée qu’on lui répondait :

— Viens-tu de la lune ?… Et la chasse de M. d’Escorral, donc !

Quant aux invités, je vous assure que, de toute la nuit, ils ne dormaient guère. La fête était dès lors commencée. Le plus souvent, on organisait un bal chez l’un ou chez l’autre. Vers minuit, ces messieurs, qui allaient quitter leurs dames pour quelques jours, affirmaient qu’ils se mouraient de sommeil — et chacun trouvait cela parfaitement moral et logique.

Mais les jeunes gens ne pouvaient s’adonner à tant de vertu. Voyez-les d’ici se promenant dans la ville, bras dessus, bras dessous, réveillant les hôteliers, pinçant les filles servantes aux bons endroits, et buvant plus qu’ils n’en avaient envie. Lorsque nos frasques, à nous nobles, étaient commentées sans bienveillance, le lendemain, chez le boulanger du coin ou l’épicier d’en face, les vieillards de notre ordre ironisaient ou se lamentaient :

— Il en faut peu pour faire parler le monde.

— Bonheur pour nous de n’être plus jeunes, par le temps qui court.

— Pauvres petits !… La vie n’est plus la vie… Et quand on pense qu’ils croient s’amuser !… Qu’auraient-ils dit, s’ils avaient, à pareille époque et il y a trente ans, partagé nos fêtes ?

Mon père était de ceux qui, animés de pareils sentiments et peuplés de souvenirs extraordinaires, ne pouvaient s’empêcher de considérer ceux de ma génération avec beaucoup de pitié. Cette pitié, il m’en réservait la meilleure part, car il me chérissait fort. Parfois, dans ses moments de mélancolie et de désœuvrement suprêmes, il me disait :

— Tu viens, fils ?… Qu’est-ce que tu penserais d’un tour sur la rive et d’un bon dîner « Au poisson frais » ?

— C’est que je crois que maman…

— On répond à un père oui ou crotte !… Ta mère est souffrante. Ça ne la change guère. Raison de plus. Il faut se dégourdir. On s’endort… C’est le mal du siècle !… Et que feront tes fils s’ils se montrent aussi piteux que les gens de votre âge le sont par rapport à nous ?

— Comme vous voudrez, père.

Le long de la belle rivière aux rives hautes et ornées de tout ce qui les pouvait rendre plus séduisantes par les attentions d’un ciel amoureux d’elles, nous allions, lentement. Et c’était profondément lugubre. Mon père subissait en de pareils instants ses plus fortes et ses plus sincères détresses, celle qu’une hérédité impeccable peut faire peser sur des gens coûte que coûte fiers d’elle ou satisfaits.

L’année où mon récit commencera véritablement (1878), nous nous trouvâmes ainsi, l’un près de l’autre, familiers, affectueux et mornes, en route, le long du Lot, à destination du « Poisson frais ». C’était une auberge mal famée, où jamais n’avaient été employées que des servantes jolies, aux prix connus et je dirais même tarifés, si je n’étais gentilhomme ; la chère y passait pour bonne. L’endroit semblait béni par les plus heureux sourires de la terre et du ciel.

— Michel, me dit soudain mon père qui me parut tout ensemble plus déprimé et plus nerveux encore qu’en maintes circonstances analogues, Michel, tu vas sur tes vingt ans. Tu es un homme. Tu seras, en plus, le seizième marquis de Roquebusane.

Je le savais. Je n’avais ni à y contredire, ni même à répondre, somme toute.

Il sourit avec amertume, et poursuivit :

— Ce n’est pas grand’chose, par le temps qui court. Enfin, je t’ai envoyé à Paris faire ton droit et préparer l’examen des Affaires étrangères… Comment penses-tu concilier notre passé et ton avenir ?

Je répondis avec beaucoup de sincérité et de calme que le droit m’ennuyait, que la perspective de « la Carrière » me comblait de dégoût et de paresse ; que, pour le reste, j’agirais ainsi qu’il plairait à celui dont j’avais reçu le jour et que, momentanément, je souhaitais surtout de manger au « Poisson frais » une friture de goujons neuvement pêchés, plutôt qu’une matelote d’anguilles de long temps tenues en réserve…

Mon père tira d’un archaïque étui un de ces cigares inimitables, acres jusqu’à en paraître moutardés et poivrés, que lui vendaient les contrebandiers des environs, l’alluma soigneusement, après avoir, en homme généreux, hésité à m’en offrir un autre, — mais il ne lui en restait que quatre ; — puis :

— En somme, tu ne veux rien faire ?

Je lui demandai à mon tour :

— Que pouvons-nous faire, nous autres, en ce siècle-ci ?

Il parla pour les roseaux de la berge et pour le ciel du soir où déjà une étoile tremblait comme une topaze sur un fond de velours bleu tendre.

— Rien, nous ne pouvons rien faire. Allons, il sera comme moi !

Il ajouta :

— Oui, mon pauvre petit, car ce n’est pas encore toi qui guériras notre race d’être si vieille.

Quand nous arrivâmes au « Poisson frais », il conclut :

— Et puis, flûte !

Ce n’était pas flûte qu’il avait lancé au juste, mais le synonyme guerrier et ordurier de cette exclamation. J’aime que ce vocable ait sonné haut et clair, ce soir-là, devant l’humble reposoir où la tristesse du quinzième marquis de Roquebusane, mon père, tentait de se renouer à la mienne, je ne saurai jamais en vue de quel problématique profit personnel.

— Pauvre vieux ! conclut le quinzième marquis.

Même il tomba dans mes bras comme nous dépassions le portail, en m’affirmant qu’« on allait rigoler maintenant que j’étais un homme, puisque, dans notre monde, on n’avait plus que cela à fabriquer d’intéressant »… Pour dire le vrai, on « rigola ». On rigola tant et si bien que je ne brûlais que de m’esquiver quand ce fut la minuit, le front lourd et battant de migraine, tandis que mon père s’attardait en compagnie d’un hobereau du voisinage et de la bonne qui nous avait servis : une fière brune, aux seins insolents, qui s’installait tour à tour sur les genoux de mon père et sur ceux de son commensal. Ce fut même cause que celui-là chercha querelle à celui-ci et lui proposa de croiser le fer, dès l’aube, sur la rive :

— C’est si beau de voir le sang rougir l’herbe verte, disait mon père à son adversaire présumé, sur un ton tout ensemble héroïque et élégiaque, que je n’oublierai jamais…

— Il ajoutait, comme il aurait supplié si notre nom nous eût permis de supplier :

— Vous voulez bien, n’est-ce pas ? Dites oui… dites oui…

Ils sortirent ensemble, ce qui n’aboutit pas à me troubler.

Quelques secondes plus tard, le hobereau revint dans la salle commune, sur la pointe des pieds et la bouche en cul de poule. Il m’expliqua qu’il n’avait pu déshabiller mon père, mais que la bonne s’en chargerait dès qu’il irait mieux. Il commanda également une vieille bouteille de Cahors, dont je ne sus boire qu’à peine. Après quoi :

— Tu diras à ta mère de ne pas s’inquiéter… que je le surveille…

Tout en buvant, il hurlait :

— C’est pour demain… ah ! ah ! pour demain…

Il me tardait de fuir. Je demandai, machinalement, vaguement :

— Qu’est-ce que c’est qui est pour demain ?

— La chasse de M. d’Escorral, donc, dit-il en me foudroyant du regard. Ah çà, es-tu aussi saoul que ton paillard de père ?

Je ne m’irritai pas, je pus même sourire. C’était un homme relativement âgé, un peu fou quand il n’était pas ivre, qui s’occupait d’études bizarres, de magie, de sorcellerie, et qui prétendait lire les livres grecs aussi facilement que sa gazette. Un de nos plus vieux amis, et même notre meilleur ami, du reste : Alidor-César, comte de Fontès-Houeilhacq, fréquent lauréat aux Jeux Floraux, membre de l’Académie des Sciences, Lettres, Arts et Agriculture d’Agen et félibre-mainteneur pour notre arrondissement, qu’il dénommait district, un néologisme datant de la Révolution lui faisant l’effet de lui salir la bouche…

— Hé ! le petit vicomte, vociféra-t-il tandis que je m’esquivais, ne nous fais pas faux-bond, et sois exact, demain, au rendez-vous… au bord du Lot… ici même…


J’avais rudement envie de leur faire faux-bond.

III

So que diran lou mounde sus tous passes

Lou countaras al pepé de tous casses ;

E, saquelai, que te cales souvènt :

Malfizo té dels amies e del vènt.

Mais que mal es l’esperit que Diéu balho

A l’aze, al porc, al verme, a la sernalho,

A l’ome qu’es d’azir e pauro fé.

Malastre nou se pot vira qu’ambé

Pot que se junh, agradiéu, a ta bouco.

Prene sap lo, la flour, quouro te touco.

Ce que diront les gens derrière toi, — tu le raconteras au grand-père de tes chênes ; — et que cela ne t’empêche pas de te taire souvent : — méfie-toi de tes amis et du vent. — Plus que mauvais est l’esprit que Dieu accorde — à l’âne, au porc, au vermisseau, au lézard, — à l’homme, lequel est de haine et de pauvre foi. — Mauvais destin ne se peut tourner que grâce — à une lèvre qui se joint, plaisante, à ta bouche. — Sache prendre toute fleur quand elle est près de toi.

Pourquoi vicomte, moi, fils du quinzième marquis de Roquebusane ? A cause du comte, un frère aîné inavouable (au dire des auteurs de ses jours) et que je ne connaissais plus, ou étais tenu de ne plus connaître, depuis une dizaine d’années.

Et pourquoi cet : « Au bord du Lot ! » que me signifiait comme rendez-vous M. de Fontès-Houeilhacq ? Voici : le lendemain, comme toutes les années en pareille circonstance, il y aurait au bord du Lot, à peine à deux cents mètres en aval du « Poisson frais », — à peine deux cents, oh, à peine ! — la gabare large, trapue, reluisante et bien pontée de Peyroun Peyrigot, accrochée à quatre grands diables de chevaux rouges ; et vous comprendrez tout à fait quand je vous aurai dit que c’était sur la gabare de Peyroun que les chasseurs de « ces messieurs d’Escorral » avaient coutume depuis des lustres, depuis des siècles peut-être même, de se rendre à Castelcourrilh-en-Quercy… Là-haut, le petit Gentil Peyrigot caracolerait à califourchon sur un de ces sacripants de chevaux rouges ; son copain Marragnot, le fils du bon ivrogne Marragne, tiendrait la barre. Un drôle qui, lui-même, savait déjà lever la bouteille à la hauteur du bec, je vous prie de le croire.

Quant à Peyroun Peyrigot, il manierait la perche sur le sable du fond ou les rocs du rivage, en criant de temps à autre du côté de son drôle :

— Hôôô-aou ! Fai banda la cordo, pitchounet !

J’imaginais déjà la fête solennelle, le maître-gabarier injuriant son « drôle » quand il laissait la corde s’embrouiller aux rocs, aux arbres ou aux ronciers de la rive, blasphémant Dieu et les Saints quand les éclusiers, acanharditz au bon air dans l’herbe, n’arrivaient pas assez tôt à son appel. C’est qu’il tenait à ce que nous fussions satisfaits de ses services, le bonhomme ! Pensez donc : septante écus payés d’avance, chaque an, pour huit jours que durait au plus le voyage, et la pâtée — quelle pâtée ! — en outre, pour lui et les siens. Une fière aubaine. D’autant plus que, durant les mois d’été, les riverains, accrochés par les travaux des champs à leur sol, n’avaient plus en tête de tirer de celui-ci le sable de Saint-Sylvestre ou le fer de Fumel que le métier de Peyroun était d’aller quérir et de trimballer ensuite jusqu’à Aiguillon, même jusqu’en Garonne.

La gabare était déjà là, trapue, large, bien pontée et reluisante sous la lune en son premier quartier. Des chansons s’en élevaient que les échos du Roc des Pendus renvoyaient à ceux du Roc de la Devine. Un peu plus loin, aux abords du Moulin-à-rouir-le-chanvre, je rencontrai une bande de mes égaux en âge, qui me reprochèrent bruyamment de ne pas avoir partagé leurs agapes ; ils sentaient le vin comme l’eau assez basse sentait le frescum, et il me fallut surmonter cette double nausée pour leur répondre d’une voix digne de moi que j’avais été prié à dîner par le marquis de Roquebusane, mon père. Je crois que beaucoup d’entre eux (ils étaient tous des nôtres) ne cheminaient pas ainsi le long du Lot, cette nuit-là, sans de nombreux flacons de réserve dans leurs poches. Ils iraient les vider en compagnie de Peyroun et de son équipage, ce qui leur permettrait de dormir sur le pont et d’être exacts au rendez-vous…

— C’est pour demain… ah ! ah ! mes gaillards… c’est pour demain !

Je déclinai leur invitation à les suivre ; et, quand je fus parvenu à me débarrasser du gros de la troupe, je m’aperçus que je n’étais néanmoins plus seul… Georges de Combrazot m’avait suivi. C’était un jeune homme au teint lunaire, aux cheveux comme décolorés, qui faisait de même que moi son droit à Paris, mais qui, au lieu de s’en distraire à ma manière, c’est-à-dire par la paresse, écrivait des vers élégiaques qu’il récitait ensuite, — c’était la mode à l’époque, — dans des cabarets ou des caveaux nauséeux. En dehors de cela, il m’inspirait de la sympathie ; c’est déjà quelque chose pour quelqu’un qui n’a jamais très bien compris — et pour cause — ce que signifie le mot : amitié.

— Es-tu vraiment las et veux-tu te coucher ? me demanda-t-il.

— Non certes.

— Tant mieux… tant mieux… Tu comprends, d’après ce que tu viens de dire aux autres…

— Si je ne mentais pas en présence des imbéciles, ne serais-je pas digne de faire chorus avec eux ?

— Je ne te dérange pas, moi ?

— Non, mais je t’avertis que je ne rentre pas en ville. Je n’ai pas sommeil. J’ai envie de me promener très tard sur la rive. Tiens : je fais demi-tour.

— Veine ! fit Georges de Combrazot, j’allais te demander de me rendre ce service. Belle nuit, n’est-ce pas ? Nous aurons une fière chasse !

— Oh ! certainement… une fière chasse, — une très fière chasse ! En tout cas, il y aura une nouveauté : pour la première fois, une femme y prend part…

— C’est vrai ; les vieux en sont outrés… Ça ne s’était jamais vu depuis…

— … depuis le commencement du monde. Et, — pense donc ! — pas même une femme : une jeune fille… Pas même une jeune fille… Car, en somme, quel âge a-t-elle, Ève d’Escorral ?…

— Mais… à peine deux ans de moins que toi ou moi…

— C’est vrai.

Nous allions ; de longs silences ponctuaient notre conversation paresseuse. Nous nous arrêtions même parfois ; l’air sentait le roseau humide et l’herbe moite, une odeur qui évoquait le goût des joncs mâchés ; les crapauds des vergers et des jardins qui s’étalaient au delà des haies, sur notre gauche, exerçaient leurs flûtes. Les sources riveraines s’épanchaient goutte à goutte sur l’eau morte de la rivière, avec un petit bruit argentin ; quand un peu de vent parvenait à faire bouger l’image de la lune sur le Lot, on pensait à un avare remuant des pièces blanches.

— Les camarades en auront fait de belles, cette nuit, me dit soudain Georges de Combrazot… Ils ont dîné à l’Écu des Gaules, puis ont envahi les beuglants… Houriagues a parié de manger sa longueur de saucisses et il a gagné le pari. Vertume a cassé les trois grandes glaces de chez Pantafiore et poché les yeux de la gommeuse, qui l’embêtait… Mais, le bouquet, ç’a été Rue Basse ! Je crois que le patron du 1, s’il tient à rendre son piano utilisable, fera bien d’appeler non seulement l’accordeur, mais le vidangeur.

— Très chic, dis-je, la pensée perdue ailleurs.

— Je ne trouve pas, répondit gravement Georges. Je sais bien que dans notre condition et dans cette ville, il est difficile de se distraire autrement. Cependant… Tu es mon ami, toi ?

— Il me semble.

— Alors (et, ici, la figure de mon compagnon prit une expression de fatuité et de joie tout ensemble burlesque et irritante)… alors, laisse-moi seul… Oui, tu m’as bien entendu : si rien de particulier ne t’appelle par ici, permets-moi de continuer seul ma promenade.

J’avais, d’abord, cru mal entendre. Mais non ; Georges jugea même nécessaire de renouveler sa requête… Je reconnus l’endroit et je consultai ma montre. Une heure après minuit. Le château du marquis d’Escorral, à deux cents mètres environ en amont, apparaissait à travers un rideau de peupliers ; les murailles du parc en terrasse tombaient à pic, jusqu’à l’eau, — ou presque ; le vent s’était levé, la girouette de la tourelle majeure avait l’air d’un rouet à dévider le clair de lune.

— Je te dérange donc, Georges ? demandais-je, amusé.

— Oui.

Il ajouta, souriant bonnement :

— Ne te vexe pas, mon vieux… Tu es mon ami… et la preuve, c’est que tu vas être en outre mon confident : j’aime Ève ; elle aussi m’aime… Elle doit déjà m’attendre près du petit portail, au sommet de l’escalier qui rejoint le chemin de halage… Voici huit nuits que nous nous retrouvons ainsi…

— Et ?… fis-je en clignant de l’œil…

Il sursauta :

— Oh ! rien de plus. Nous sommes fiancés… Je lui récite de mes vers ; nous nous sommes embrassés hier, pour la première fois, à travers le portail qui est clos et dont elle n’a pas la clef… Je me trouve très heureux et très malheureux : je suis trop jeune… et pas assez riche…

Je m’en voudrais de décrire trop exactement ce qui, alors, se passa en moi-même ; une sorte d’ouragan balaya brusquement ce que mon passé pouvait m’offrir de souvenances, ce que l’heure sans égale m’accordait bénévolement d’images et de sensations. Et dans le vide intérieur ainsi réalisé se dressa péremptoirement l’image d’Ève, comme illuminée par sa belle solitude : Ève montait, ainsi que je l’avais vue maintes fois sans trouble, Héliska, sa jument blanche ; Ève était tête nue, comme à l’ordinaire, et paraissait moins préoccupée des caprices de la bête que de rejeter en arrière, dans le vent de la galopade, le lourd trésor de ses cheveux mordorés ; ses jeunes seins gonflaient une étoffe de bure sombre… ou de toile blanche ; elle mordait ses lèvres, rouges comme une blessure fraîche ; elle disparut du paysage de songe après quelques instants, comme elle l’avait fait souvent dans la réalité, laissant derrière elle une odeur de linge frais, de cuir et de cavale échauffée. Et ce fut alors que je compris tout ce qui m’avait fait défaut jusque là sur les chemins du monde : il n’y aurait plus pour moi, sans la possession d’Ève, de bonheur sous le ciel.

— Trop jeune, dis-je, et pas assez riche ? Mais cela vaut beaucoup mieux pour toi, au contraire.

— Pourquoi ?

— Parce que je viens de m’apercevoir à l’instant que j’aime Ève d’Escorral, moi aussi.

J’avais dit cela sur un ton très net, nullement provoquant du reste.

— C’est… c’est une plaisanterie ? bégaya Georges.

— Non.

A cet endroit, la rive est singulièrement étroite, la falaise qui domine à pic la rivière mesure vingt mètres pour le moins. Je pensai même, durant quelques secondes, qu’il y avait un moyen décisif de prouver à Georges que « ce n’était pas une plaisanterie »… Entrevit-il, dans mes regards qui ne le quittaient pas, la réalisation immédiatement possible d’un projet en somme raisonnable ? Il eut peur. Je n’aime pas les lâches, mais je suis sans défense contre eux : mes yeux lui promirent aussitôt la vie sauve. En revanche, j’ordonnai :

— Va-t-en.

Il n’eut pas l’air, tout d’abord, de comprendre. Puis de grosses larmes roulèrent sur ses joues blêmes. Je répétai :

— Va-t-en…

— Que va-t-elle penser ? murmura-t-il enfin… Je voudrais du moins lui expliquer…

— Va-t-en.

Je le regardai disparaître, traînant derrière lui son ombre comme un fardeau falot et burlesque. Quand le bruit de ses pas ne parvint plus à mes oreilles, je me dirigeai vers le château de M. d’Escorral.

J’hésitai un instant à la vue du petit escalier qui conduisait au portail clos. Mais non : là n’était pas ma voie ; je ne voulais point d’un pauvre baiser à travers le grillage, après une explication hasardeuse. J’inspectai les abords : à travers cet abrupt taillis d’acacias, on pouvait gagner le mur du parc, et le franchir en dépit des culs de bouteilles qui garnissaient son faîte : j’enlèverais trois ou quatre tessons, juste de quoi placer confortablement mes mains : un bon rétablissement ensuite, et ça ferait le compte…

Le taillis d’acacias griffait plus dru que je ne l’avais supposé ; les culs de bouteilles étaient des dents qui ne branlaient pas dans leurs gencives de plâtre, — et qui mordaient ; je passai quand même… Ma manche droite était en lambeaux, mon chapeau était resté dans le taillis ; je n’avais pas de glace pour me contempler en pareil équipage ; je le regrettai, car je sentais que je ne serais jamais plus aussi beau !

Dans le parc, je m’assis un instant, pour souffler. Quelle victoire ! Quelles merveilleuses possibilités m’offrait cette vie dont, quelques heures plus tôt, je n’escomptais que de l’ennui ou des joies de peu !… Je me levai bientôt, m’avançai à pas de loup le long de la pelouse ombreuse, afin de ne pas faire crier le sable de l’allée : là-bas, une svelte silhouette confondait presque sa blancheur à celle d’un pilier du portail… Seule, la tache des cheveux bruns et dorés révélait par instants la vierge et son attente.

— Ève !

Elle se retourna, guerrière et déjà sur la défensive, n’étant pas plus que moi de ces êtres que les surprises désarment. Dans son désœuvrement, elle avait coupé une branche de coudrier. A mon approche, elle la leva comme une cravache.

— Toi ? J’ai cru un moment…

Elle eut un beau rire…

— Que c’était ton père ? demandai-je avec un peu d’ironie et d’amertume…

Elle releva ses cheveux toujours croulants, d’un geste familier de sa main allongée et fiévreuse :

— Papa ? J’en aurais été quitte pour lui dire…

— Que tu ne seras jamais la femme de Georges.

Elle hésitait à comprendre. Son menton volontaire se crispa, ses yeux étincelèrent. Je poursuivis :

— Parce que tu seras la mienne.

J’avais du sang sur la figure : les épines des acacias ; elle s’en aperçut et murmura, déjà docile, curieuse ou tentée :

— Tu… tu l’as tué ?

— Ce n’était pas la peine, dis-je en haussant les épaules.

— Mais alors, s’il te plaît…

— Étais-tu folle ? Toi, toi, sous prétexte que je n’ai pas encore eu l’occasion de te dire que je t’aime, aller retrouver ici chaque nuit cet imbécile !… Il était temps !… Dis donc, il n’a pas eu l’idée de sauter le mur, lui ?

Elle concéda :

— C’est vrai.

Je la saisis, l’attirai brutalement contre moi, et ma bouche cherchait la sienne ; une première fois, elle se dégagea ; la badine de coudrier cingla cruellement ma joue. Je parvins à saisir son poignet ; je serrai si fort qu’elle cria… Elle m’échappa de nouveau tandis que je ramassai la badine ; et ce fut une course folle à travers le parc… Allais-je la rattraper jamais ? Elle bondissait à travers les méandres connus avec l’agilité d’une chasseresse compagne de Diane… Déjà le perron du château apparaissait au bout de l’allée droite ; un suprême sursaut de volonté me rapprocha d’elle : ses cheveux dénoués frôlaient mes narines… Encore un bond, et nous roulâmes dans l’herbe, — dans l’herbe dont elle semblait, haletante, domptée et muette, le plus doux parfum.

Nous nous regardâmes longuement. Je n’eus pas besoin, cette fois, de chercher sa bouche… Et il y eut alors en moi, en elle aussi sans doute, une sorte d’apaisement triomphal. Toute sauvagerie et toute rage semblaient nous quitter, tomber, s’éparpiller autour de nous comme un équipement désormais superflu, comme des armes après une bataille heureuse. Ève dit simplement :

— Je t’aime, moi aussi.

J’en pris acte d’un seul mot :

— Parbleu !

Il ne nous restait plus qu’à nous quitter, jusqu’au lendemain matin. Quand je dénouai mon étreinte, Ève poussa un léger cri : « Oh ! regarde… » Ce n’était rien : sur sa blouse blanche, à la hauteur du sein gauche, ma main déchirée au cours de l’escalade du mur avait laissé une large tache de sang, — une tache qui, dans la nuit maintenant plus sombre, ressemblait à une fleur qu’elle eût piquée là.

IV

Flume pairal, aneich coumo ar’un-an,

Aduse nous als lhocs d’ount davalam,

Al dur païs quarcinol ount la crozo

Ten dins sa neich la pòu que s’arremozo,

Ount viéu jou’l sol un aurific bestial.

Minjem, bebem e droumem a bel tal,

Tiem e cantem, aimem e sieguem cranes.

Perferarioi, o Diable, que m’escanes,

Se n’abioi pas, à l’abric de la Croutz,

Dentz dels singlars, emais pautos dels loups.

Fleuve paternel, aujourd’hui comme l’an passé, — conduis-nous aux lieux d’où descend notre race, — au dur pays quercinol où la caverne — tient la peur blottie dans sa nuit, — où vit sous le sol un horrifique bétail. — Mangeons, buvons et dormons fortement, — tuons et chantons, aimons et soyons flambards. — J’aimerais mieux, Diable, que tu m’étrangles, — si je ne possédais pas, à l’abri de la Croix, — dents de sanglier et pattes de loup.

Et, cette année-là, ce fut comme toutes les autres années.

Certes, la gabare de Peyroun Peyrigot ne représentait pas un mode de locomotion très rapide ; mais elle avait le mérite de pouvoir contenir largement l’habituelle trentaine d’invités de M. d’Escorral ; au surplus nous n’étions pas pressés.

Notre maison flottante avait été garnie de provisions succulentes, de vins sérieux ; puis, les gens des villages riverains savaient que M. d’Escorral avait de l’or dans ses poches et que ses mains, qui étaient larges, ne rechignaient pas à y puiser. Aussi, quand notre approche était signalée, installaient-ils une vraie foire au passage.

A quoi nous employions notre temps ? Nous mangions bien, nous buvions mieux encore et, quand nous avions mangé et bu, le reste marchait tout seul. On parlait très fort, on riait très haut, on braillait des chansons, on racontait des histoires.

Nous nous plaisions surtout à évoquer nos chasses des précédentes années ; nous possédions ainsi une sorte de livre d’or et, parce que nos mémoires seules en gardaient copie, je laisse à penser si chaque édition était revue et corrigée à notre avantage ! Quand on n’avait plus d’histoires à peu près véridiques à raconter, on en inventait d’autres, dont la communauté tirait également grande gloire. Que si nous étions las d’écouter les récits de nos exploits cynégétiques, nous avions encore des ressources ; car, de Gascogne en Quercy, tout vrai gentilhomme hérite d’un trésor d’histoires soignées qu’il sait étaler au bon moment, pour la délectation de la société : ainsi, par exemple, l’aventure du mari de la Jane, qui était si niesas le soir de ses noces que… — ou celle encore du jovial curé de Corconat qui, aux abords de Pâques, ayant voulu manger sa soupe dans un pot de chambre tout neuf, pour marquer, après boire, sa dévotion à saint Thomas… — Mais ceci peut avoir des lecteurs autres que des gentilshommes gascons ou quercinols, et d’ailleurs, l’accent n’a pas d’odeur sur le papier, ce qui serait ici indispensable.

Enfin, — du moins au temps dont je vous entretiens, — n’avions-nous pas à nos côtés pour stimuler perpétuellement notre bonne humeur la bonne humeur gigantesque de Sulpice d’Escorral ? Certes, jamais homme de cette maison illustre n’engendra mélancolie, mais le marquis Sulpice restera bien, dans la mémoire de ceux qui l’auront connu, le plus bruyant, le plus joyeux, le plus guêtré de cuir et le plus culotté de velours de tous les d’Escorral qui ont existé ou existeront.

Il possédait quantité de talents qui avaient le don de nous faire rouler de joie sur le pont de la gabarre ; il n’y en avait pas un comme lui pour reproduire par la voix les plus compliquées sonneries du cor de chasse, ce qu’il faisait les bras en cercle, le dos rond et les joues gonflées, afin de donner de la vérité une illusion plus complète et saisissante ; il savait également imiter les hurlements du loup, les glapissements du renard en chasse, le rauque bramement du brocard étranglé par les chiens, en général tous les cris des bêtes du ciel et de la terre, et, apparemment, si l’on avait connu aux poissons une quelconque voix, il en aurait fait des imitations aussi parfaites que les autres, lesquelles étaient à s’y méprendre.

Un rude homme, pétri de santé, de force et de joie. Il ne connaissait à sa vie que de rares ombres : celle de n’avoir pas de fils, par exemple : « Feu la marquise, affirmait-il, était une mollasse. Elle ne m’aurait jamais donné que des filles ! Alors, comme le jeu, par ailleurs, ne me chantait pas avec elle, je m’en suis tenu à un seul essai… » Il s’en consolait d’abord en allant « jouer le jeu », — pour employer cette expression à lui, — un peu partout ; il s’en consolait encore en supputant que ses frères, à eux trois, lui avaient donné une bonne dizaine de neveux : le nom ne risquait donc plus de se perdre par sa faute ; il s’en consolait enfin en répétant admirativement une formule que la marquise n’avait pas moins répété souvent avant sa mort, mais sur un ton lamentable, elle : Ève est un garçon manqué…

Il avait bien fallu l’accepter cette année-là dans la gabare et à la chasse, la svelte et puissante adolescente, l’Amazone hardie, la Vierge rétive qui n’en faisait qu’à sa volonté et qui semblait ne trouver de joie en ce monde que face à face avec sa solitude, sa sauvagerie et son orgueil. Quels rêves avaient grandi en même temps qu’elle, sous son front un peu étroit, volontaire, obstiné, à l’abri du casque presque guerrier de ses cheveux dorés et sombres ? Comment avait-elle pu, entre autres choses, ébaucher un flirt de pensionnaire avec ce pauvre imbécile de Combrazot ? Il devait y avoir eu de sa part un besoin obscur de domination et de lutte : lutte contre sa famille qui s’opposerait à un tel mariage, domination du piteux époux qu’elle aurait de la sorte conquis… Le reste, c’est-à-dire le bonheur, serait venu ensuite… Je me suis donné cette explication ; je ne suis pas sûr qu’elle soit exacte ; mais cela n’a aucune importance dans ce récit.

Un fait, — d’ordre plus particulier, — qui attristait également le marquis d’Escorral, c’était qu’un de ses invités ordinaires s’excusât au moment du départ pour Castelcourrilh ; il n’admettait pas qu’on lui fît faux-bond. Cette fois-là, il ne semblait pas qu’il aurait à grommeler contre des absences. L’affluence était déjà grande aux abords de la gabare et sous l’arche du moulin ; ces messieurs étaient bien un peu fatigués, les voix des jeunes gens un peu rauques et lasses ; mais sous le soleil déjà sans pitié d’un matin vengeur de toutes les ombres, notre monde semblait rudement content, je vous jure ; et ils avaient l’air rudement contents, eux aussi, les curieux qui n’avaient pas manqué, comme à l’ordinaire, d’accourir en nombre sur la berge, et les ouvriers du moulin qui, aux fenêtres, là-bas, agitaient leur casque-à-mèche enfariné en criant :

— Bonne chasse ! Bien du plaisir à M. d’Escorral et à la compagnie !

Ève apparut, un petit sac à la main, alerte, décidée, coiffée d’un feutre d’homme qu’ornait une simple plume de coq, vêtue d’un costume de velours qui semblait taillé dans le même drap que la culotte de son père. La gêne que pouvait produire parmi les vieux la présence révolutionnaire d’une femme dans la bande fut de courte durée. Ève demanda tout de suite à déjeuner, but comme un homme, lança deux ou trois jurons, releva vertement le jeune Gonteyrac qui, croyant devoir se comporter avec elle comme dans un salon, lui offrait sa place, à l’ombre :

— Ici, je ne suis qu’un chasseur… Vous entendez, les autres ?

Le clan des vieux fut dompté ou charmé, en tout cas conquis. Huit heures. Gentil Peyrigot ronchonnait déjà, là-haut, et les quatre grands diables de chevaux rouges s’impatientaient, émiettant sous leurs rudes sabots les pierres du chemin, faisant jaillir chaque fois la poussière, comme une menue explosion aux flammes laiteuses.

— Tout le monde est là ? demanda Sulpice d’Escorral…

— Tout le monde.

— En route !

Mais un petit laquais miteux apparut alors sur la berge, agitant un pli au bout de son bras maigre. Il y eut un moment d’angoisse ; les sourcils du marquis s’étaient froncés sinistrement… Qui donc faisait faux-bond ?… Ouf ! ce n’était que ce nigaud de Georges de Combrazot, qui se prétendait malade…

— Si ce n’est que ça ! s’écria le marquis dont le visage s’éclaira de nouveau…

— Si ce n’est que ça ! reprirent en chœur quelques autres…

— Un chasseur aussi vaillant !

— Qu’il reste donc à chasser les rimes !

Vers la proue de la gabare, la plupart des jeunes se trouvaient réunis, à ce moment-là, et quelques-uns de mes égaux commençaient à tourbillonner autour d’Ève. Elle s’assit sur un rouleau de cordages ; un cercle se forma instantanément. Cela m’agaçait ; cela risquait d’empoisonner, sinon mon séjour à Castelcourrilh du moins le beau voyage dont j’avais rêvé après avoir quitté Ève ; elle dut penser comme moi. Elle me dit, très simplement, mais très fermement : « Assieds-toi là… près de moi… » Le cercle des jeunes gens nous cachait à la vue des autres chasseurs et de l’équipage… Alors elle lança un bras autour de mon cou et me demanda à haute voix :

— Tu m’aimes ?

Mes égaux sourirent et s’éloignèrent, ayant compris.

L’approche du soir nous réunit, elle et moi, à la même place, qu’on semblait d’un accord tacite nous avoir abandonnée. Perpétuelle volupté des paysages beaux et chéris auxquels nos âmes se retrempaient et se vivifiaient, horizons familiers et dont l’attrait nous paraissait pourtant étrangement puissant et toujours neuf, comme celui que peuvent avoir pour des êtres de proie des trésors volés ou des fruits défendus dans la vie ordinaire ! Nos baisers étaient rares et superflus à notre plaisir, que nous n’avions pas besoin de dilapider pour l’heure en le puisant aux sources facilement tarissables de l’égoïsme et de l’amour. Nos yeux s’attachaient avec une sorte de passion avide aux reflets du ciel sur la rivière, comme si nous avions entrevu, avec les fantômes des naïades mortes, toutes sortes de souvenirs d’une autre vie, où nous nous fussions déjà connus et aimés. Tant et tant de nos aïeux avaient hanté ces berges ! Leurs âmes ne nous accompagnaient-elles pas en ce voyage où nos jeunes chairs brûlaient déjà de s’unir, de perpétuer en d’autres que nous nos existences éphémères ?

L’enchantement durerait une semaine environ, comme à l’ordinaire. Les sites accourraient au devant de nos désirs comme des serviteurs antiques et zélés. Déjà nous avions dépassé le coude de Lameyrade, et Peyragude profilait contre un ciel de perle sa colline abrupte, où les iris embaument au printemps, où les cyprès demeurent tout l’an, immuables emblèmes d’éternité et de mort ; de là-haut, une Vierge miraculeuse répand sur la contrée le bon froment de ses bénédictions. Puis la vallée, au delà de Penne, se rétrécirait. Ce seraient autour de nous des rives moins verdoyantes ; le manteau des frondaisons, des roseaux, des prêles, des ronces, des vignes sauvages se déchirerait sur elles et, çà et là, la chair ocreuse du sol serait nue ; après la trêve des belles futaies de Trentel, le paysage redeviendrait brusquement sauvage ; au pied des hautes collines qui bordent la rive gauche, à la hauteur du Saturac, les ruines énigmatiques de Cité d’Orgueil nous apparaîtraient, sans doute, au soir du troisième jour, — incendiées par le reflet du couchant, tandis que la source de Touzac, jaillissant de son gouffre, semblerait chanter un thème éternel auprès de cette quotidienne apothéose tragique. Et puis ce serait Puy-l’Évêque et son donjon, et puis Castelfranc et sa bastide, où les évêques de Cahors menaient joyeuse vie au XIIIe siècle, s’enivrant mieux que les plus fameux papes de l’époque, entourés de belles filles qu’ils faisaient baigner nues, dans le Vert, au clair de lune, tandis que leurs pages et leurs poètes jouaient de la viole et roucoulaient des chansons ; et puis Luzech et sa tour, et puis le château de Caix, et le château de l’Angle, et le château de la Grezette, et le château de Mercuès qui en avait vu de belles, lui aussi, au temps des évêques cadurciens !

Et je pressentais que j’aurais peine à retenir le mot « déjà » sur mes lèvres lorsque Cahors apparaîtrait, et qu’en face de nous l’antique pont fortifié barrerait la rivière, comme pour me signifier qu’il ne faudrait pas aller plus loin, que le pèlerinage essentiel serait accompli.


— Vois-tu, tentai-je d’expliquer à Ève, nul plus beau voyage de fiançailles ne pouvait nous être réservé. Nous remontons d’où descendent nos races, chaque pas des chevaux rouges nous rapproche de notre passé ; jeunes, nous rajeunissons de dix siècles. Tiens, là-bas, sur ce pech pointu, c’est Broujales, où Raymond de Roquebusane fit brûler vifs, après les avoir enduits de poix, cinquante Anglais, en 1369, quand on les chassa de nos terres…

— Riche époque, fit Ève souriante. On vivait ! Nous autres, nous n’avons plus même de loups à tuer.

— On peut vivre encore… A nous deux, nous saurons vivre. Le monde est vaste.

— N’as-tu pas, comme moi, l’impression d’être en prison depuis ton enfance ?

Quels rêves grandioses ou puérils d’aventures s’agitaient en cette minute sous le petit front volontaire et les lourds cheveux au sombre éclat ? Je me sentis soudain très fort et comme armé près d’Ève, et nous nous regardâmes avec une sorte d’ivresse. Nous n’étions ni l’un ni l’autre des rêveurs, encore moins des faiseurs de phrases, et nous n’en cherchâmes pas de définitives, mais nous eûmes soudain conscience que nous nous connaissions et que nous nous comprenions depuis le commencement des temps, et que le fait d’être nous deux, désormais, en face de l’existence, ce serait quelque chose qui l’obligerait à compter avec nous.

— Vivre ! vivre ! sembla-t-elle supplier ou ordonner, en me tendant ses lèvres.

Il faisait nuit ; on avait amarré la gabare à Libos, au premier quart environ du voyage… La majeure partie des nôtres festoyait dans le bourg, où plusieurs auberges sont réputées : de « la grand’chambre » aux fenêtres éclairées dont le toit de planches découpait le ciel en angle obtus, vers le milieu de la gabarre, nous parvenaient les jurements et les criailleries de quelques joueurs, qui s’attardaient, tout en buvant, à une partie de banco, de bourre ou de brelan borgne… Il nous sembla soudain, à Ève et à moi, qu’on s’approchait de nous ; nous nous écartâmes l’un de l’autre, instinctivement, non sans nous irriter chacun pour notre compte, comme je l’éprouvai presque aussitôt, et comme elle me dit l’avoir fait par la suite, de cette petite lâcheté.

Ce n’était que mon père ; il venait prendre l’air, un cigare dans une main, une bouteille à moitié vide dans l’autre. Quand il nous eut reconnus, il éclata de rire ; je ne sais si cela flatta Ève (je ne le crois pas) mais je ne parvins pas à lui en vouloir de cette gaîté ; car, en dépit de son air moqueur, il me parut incontestablement très fier de moi…

— Pardon, mes enfants… Je ne savais pas… Il fallait me crier gare !… Alors, c’est entendu, vous deux ? On peut l’annoncer aux amis ?

— Monsieur, répondit Ève, je vous serais reconnaissante de bien vouloir garder quelque temps encore le secret que vous venez de surprendre. Michel et moi, nous sommes un peu jeunes…

— Et vous auriez peur que les parents vous empêchassent de vous bécoter en paix ?…

— Ils ne nous empêcheraient pas, dis-je à mon tour, mais…

Le quinzième marquis de Roquebusane nous adressa un sourire complice, but quelques gorgées à galet, — à la régalade, si vous préférez, — puis, profitant de ce qu’il venait de s’essuyer la bouche pour y laisser un doigt dessus :

— Entendu… compris… motus ! Rigolez bien… Mais si on m’avait dit… Ah ! par exemple !… Il n’y a plus d’enfants… plus d’enfants…

Ève me dit un peu plus tard, d’un ton ironique et désenchanté :

— Est-ce que tu crois qu’il les aurait fait brûler, lui, les Anglais, dans Broujales ?

— Qui sait ?

— Ça m’étonnerait.

Elle n’osa pas ajouter :

— Et toi-même… toi… oserais-tu le faire, si l’occasion t’en était donnée ?

Je sentis nettement cette question prête à tomber de ses lèvres. Je l’attendais même. Mais Ève se leva brusquement… Là-bas, dans le bourg, retentissaient des chansons joyeuses : les festoyeurs changeaient d’endroit… Un d’entre eux quitta le gros de la troupe : le jeune Gonteyrac… Il se dirigea droit vers la gabare, puis vers nous. Depuis quarante-huit heures, il était devenu pour Ève et pour moi une sorte de confident silencieux, de camarade complaisant même, et faisait volontiers, dans l’ombre, discrètement, le guet autour de nos causeries ou de nos baisers. Il paraissait prendre un réel plaisir à cette occupation. Tous les goûts sont dans la nature.

— On a bien ri, nous assura-t-il… Oh ! et puis, il y en a une, de nouvelle !… V’savez pas ce que Fonteil, le boucher, qui est venu ici acheter du bétail, vient de nous apprendre : cet imbécile de Combrazot… oh ! là ! là !…

— Eh bien ?

— Eh bien, on l’a trouvé pendu, ce matin, dans sa chambre.

— Vous êtes sûr de n’être pas tout à fait saoul ? demanda Ève, haletante.

— Je suis sûr d’être tout à fait saoul, répondit Gonteyrac avec beaucoup de sang-froid… Mais il n’y avait pas que Fonteil pour parler de cette histoire… C’est la vérité, la vraie vérité… Qu’est-ce que tu dis de ça, hein, mon vieux Michel ?

— Ça le regardait ; moi, je m’en fous.

Ève me serra fiévreusement la main dans l’ombre… La pâleur de sa figure, quand Gonteyrac nous eût quittés pour aller cuver son vin, sous la tente, à l’arrière, la distinguait à peine de l’écharpe blanche qu’elle venait d’enrouler autour de son cou… Nous étions seuls, bien seuls ; ce fut cependant à voix très basse qu’elle me demanda :

— Répète… pour moi… ce que tu disais à Gonteyrac, tout à l’heure.

— Quoi donc ?

— Que… que tu t’en foutais.

— Bien sûr, que je m’en fous !

Elle me tendit sa bouche. Ce baiser fut le premier de ceux qui ne devaient pas seulement être d’elle à moi ou de moi à elle le symbole d’une prise de possession ou le sceau d’un pacte, ce baiser fut le premier qui contenait vraiment l’annonciation de la volupté divine et toute nue. Il dura peu. Ève me repoussa, prit ma main et ordonna :

— Viens.

— Où donc ?

— Je veux. Ne discute pas. Viens.

Elle m’entraînait vers la passerelle qui reliait à la rive le pont de la gabarre.

— Nous allons coucher à l’hôtel. Il y en a un en face de l’Église. Je suis ta femme. Je veux… je veux…

Je me laissai faire, ahuri certes, mais surtout agacé, et n’écoutant que distraitement les raisons de cette décision brusque :

— On ne nous marierait pas avant trois ans : nous sommes trop jeunes… Mais, comme cela, dès notre retour de Castelcourrilh, je dirai tout à mon père…

— Quelle rossée, ma chérie ! hasardai-je…

Elle dit, à son tour, fièrement :

— Je m’en fous.

Dix minutes plus tard, la patronne de l’hôtel, une vieille aux yeux égrillards, nous conduisait à sa plus belle chambre… Nous sourîmes amicalement aux tableaux naïfs et affreux qui ornaient les murs, au buis béni du chevet, à la couronne de fleur d’oranger sous son globe. Il y avait deux lits. Ève me dit :

— Choisis le tien… Moi, je ne veux même pas me déshabiller. L’essentiel, c’est que quelque bavard de nos amis nous voie, demain matin, regagner ensemble la gabarre.

Elle dit encore :

— Je suis très lasse. Embrasse-moi.

Déjà le sommeil rendait une précieuse expression enfantine aux traits un peu durs de la vierge guerrière. Les beaux cheveux dorés et sombres s’éparpillèrent sur l’oreiller ; sa bouche s’entr’ouvrit doucement, tandis que ses yeux se fermaient. Ce fut d’ailleurs sur ses doigts seulement qu’avant de gagner mon lit je posai mes lèvres.

Le malheur, dans cette affaire, c’est que les coqs de l’hôtel nous éveillèrent trop tôt et que personne ne remarqua notre retour sur la gabare, quand nous la rejoignîmes, enlacés et très fiers de nous. Mes égaux dormaient pêle-mêle sous la tente ; d’autres chasseurs, d’âge plus respectable, dont mon père et M. d’Escorral, ronflaient sur le plancher de la grand’salle, parmi des bouteilles vides et des cartes souillées de vin. Il n’y eut, pour nous souhaiter le bonjour à notre arrivée, que Peyroun Peyrigot, lequel faisait sa toilette au bord du Lot, nu jusqu’à la ceinture, Peyroun Peyrigot qui n’était point d’un naturel bavard, qui estimait en outre que son intérêt lui commandait de tenir sa langue, et qui, enfin, n’accordait plus qu’un regard indulgent et distrait, vu son âge, à des fredaines comme celle dont nous aurions tant voulu qu’on nous crût coupables, cette nuit-là, Ève et moi.

V

Celtorum lingua Fons addite Divis…

O Fontaine que les gens d’ici ont mise, dans leur parler, au nombre des Déesses…

(Ausone).

En général, nous ne nous attardions pas à Cahors, où des carrioles réquisitionnées un peu partout nous attendaient pour nous trimballer sur les huit lieues de routes qui nous séparaient encore de Castelcourrilh. Et quelles routes, bon Dieu !… C’était le mauvais moment du voyage, le purgatoire entre la vie et le paradis. Les plus enragés d’entre nous, après avoir quitté la gabare, commençaient à imaginer sans enthousiasme ce qui leur pendait immédiatement au nez.

A nos côtés, ce serait l’inexorable monotonie des gorges abruptes et désolées, puis des tertres et des plateaux couleur de cendre où, sur le soir, des éboulis de rocs blanchâtres figureraient, sous un ciel comme rétréci par la transparence de l’air, des villes apocalyptiques. La poussière soulevée par les roues des carrioles serait brûlante aux yeux, âcre à la gorge… Pour parer dans la mesure du possible à tant d’inconvénients, les bien avisés, c’est-à-dire le plus grand nombre, n’avaient point manqué, au départ, de se munir de ces vastes outres en peau de chèvre, où le vin se conserve si frais, surtout quand on a pris soin d’emporter aussi une bouteille d’eau…

Oh ! rassurez-vous : l’eau pour arroser de temps en temps les longs poils gris ou noirs, à l’extérieur, tout simplement.

Or, cette année-là, nous débarquâmes en avance sur l’horaire, c’est-à-dire trop tard pour pouvoir espérer d’arriver à Castelcourrilh autrement que fort tard dans la nuit, ce qui ne faisait guère notre affaire, encore moins celle de nos automédons, paysans superstitieux pour la plupart, assez peu enclins à pratiquer les chemins sous la lune, mais très disposés, en revanche, à profiter d’une belle occasion de ribote à la ville, avec une excuse de choix à fournir à leurs moitiés. Sur ce point, et encore que leurs moitiés ou leurs parents s’inquiétassent médiocrement de leurs faits et gestes, mes compagnons ne pensaient pas différemment. Sulpice d’Escorral, après un fastueux goûter que nous prîmes au meilleur hôtel de la ville, nous donna quartier libre. Ce fut, me semble-t-il, la première fois qu’il remarqua un peu nettement, depuis notre départ, la présence de sa fille parmi nous. Elle était allée faire un brin de toilette dans une chambre et reparaissait, éblouissante, étincelante de force gracieuse et de fraîcheur, embaumant sans parfums, semblant traîner comme une esclave Hébé ressuscitée à sa suite.

— C’est vrai, tu es là, petite… Diable ! qu’est-ce que tu vas devenir, tout aujourd’hui ?

— Ne vous inquiétez pas, père. Michel me tiendra compagnie.

Mon père à moi s’était approché, goguenard et bienveillant, déjà très ivre. Il lança une terrible bourrade dans les côtes de Sulpice d’Escorral :

— Ne te fais pas de mauvais sang. Ils ne s’embêtent pas ensemble !

Sulpice d’Escorral se dandina, attendri :

— Bougre ! C’est vrai qu’il y aurait là un beau couple… Hé ! Hé !…

— Mon père, dis-je rapidement et à voix basse, vous aviez pourtant promis à Mlle d’Escorral…

— Rien… rien… Je n’avais rien promis… Ah ! ils sont gentils !

Le marquis d’Escorral et le marquis de Roquebusane s’éloignèrent, continuant à échanger des tapes amicales, riant très fort, parlant d’une revanche au brelan borgne… Nous nous sentions, Ève et moi, cruellement humiliés, moins par l’attitude des auteurs de nos jours que par la facilité stupide avec laquelle notre désir, ou notre ambition, semblait devoir se réaliser pour le monde.

Heureusement qu’au moment de passer la porte, M. d’Escorral se retourna vers nous, un doigt en l’air et les yeux terribles :

— Ah ! par exemple… tu entends, ma petite ? ta pauvre mère t’a confiée, en mourant, à mes soins… Tâchez de rester convenables, parce que sans ça, je vous botterais le cul… oui, à vous deux, moi qui vous parle… Vous entendez, mes agneaux ? Je vous botterais le cul.

Nous préférâmes éclater franchement de rire quand nous fûmes seuls. La chaleur était accablante. Je parlai néanmoins d’une promenade. Ève me dit : « Oui, tout à l’heure… Nous avons le temps… Et ce costume de chasse est trop chaud. Je vais me déshabiller et en prendre un autre. » Je répondis : « C’est cela ; je t’attends… » Alors, elle s’irrita manifestement : « Non, viens là-haut… » Elle ordonna même : « Je veux ! » comme elle avait fait à Libos, lors de notre inutile fugue…

Les menaces de son père portaient déjà leurs fruits, comme l’on voit.

Elle ferma la porte de la chambre à clef, puis, sereinement, fit tomber presque d’un coup la tunique et la jupe de velours et s’admira dans l’immense armoire à glace à trois portes qui occupait tout un pan de la plus longue cloison. Je ne regardais pas Ève, sentant que l’admiration qu’elle vouait à sa demi-nudité suffisait à son bonheur et que la mienne eût été superflue. Je ne pensais à rien ; je fumais, dans une tranquillité d’esprit singulière. Mais ne savais-je pas qu’« il n’était pas temps encore », qu’un caprice eût avili ma joie, que nous devions viser plus haut, que nous n’étions pas encore au bout de l’indispensable pèlerinage ? Ève vint s’asseoir près de moi et sourit en me lançant comme un défi : « Je n’ai pas sommeil aujourd’hui. » Je n’avais pas sommeil, moi non plus ; je l’attirai dans mes bras ; mon visage s’enfouit dans l’odorant trésor des cheveux bruns aux reflets fauves… Un de ses seins musclés s’évada hors de sa chaste chemise à broderies et vint caresser ma main.

Je pensai soudain à mon bisaïeul, Hector, treizième marquis : une bonne histoire circulait encore à son sujet dans ma famille et dans notre caste ; résumons : sa fiancée avait été obligée de le prendre de force, pour le décider. Ce fut alors que le jeu où paraissait se complaire Ève me devint, à moi, insupportable ; rien ne nous aide à rectifier le cours de la réalité comme l’apparition à propos d’un souvenir — personnel ou non — dans une âme prête à choisir une paresseuse dérive.

Il n’y aurait plus eu de possible, entre Ève et moi, qu’un peu de volupté périssable, et j’étais sûr que nous méritions mieux. Mes baisers ne s’attardèrent à sa chair dévoilée que pour mieux s’informer du prix de celle-ci. L’ombre tomba brusquement dans la chambre quand le soleil se fut caché derrière l’abrupte colline adverse.

J’aidai ma fiancée à se rhabiller ; je le fis assez gauchement, assez intimidé et ne riant que… pour rire ; nous partîmes un peu au hasard, non point appuyés au bras l’un de l’autre, mais nous donnant la main. Comme après notre premier baiser (celui que j’avais conquis de force) un miraculeux apaisement s’était réalisé en nous. L’heure était somptueuse et douce. Le Pont Valentré lui-même semblait consentir à laisser miroiter ses pierres maussades dans la lumière grise et rose du jeune soir. Les paisibles bourgeois qui « prenaient le bon air » et les officiers de la garnison qui s’embêtaient le long des rues vides en attendant l’heure de l’absinthe nous regardaient au passage avec une expression de sympathie ou d’envie dont nous nous sentions flattés comme d’un juste hommage. Nous traversâmes le pont. J’avais dit en riant à Ève :

— Tu sais, il y a ici une Déesse avec laquelle il faut que nous soyons bons amis.

— Celle de la Fontaine ?

— Elle-même. Entends d’ici gronder Divone : elle n’est pas commode… Allons lui faire une petite visite de politesse. Les amoureux la lui doivent, paraît-il.

— Attends… soyons tout à fait gentils avec elle.

Des chèvrefeuilles entremêlaient leurs tiges folles aux aubépines de la rive ; les fleurs aux parfums vanillés et musqués retombaient, lourdes et lasses, presque jusqu’au sol. Ève en cueillit une brassée qu’elle appuya en riant sur ma figure. J’eus peur un instant, à travers cette odeur savamment cuisinée tout l’après-midi par le soleil, exaspérée par l’approche du soir, de ne plus reconnaître, d’oublier le cher parfum qui m’avait charmé depuis le début du voyage…

Une épine du buisson avait déchiré, sans même qu’Ève y prît garde, la main de la cueilleuse, durant la cueillette. Je pris cette douce main forte et fine et goûtai le sang qui y perlait.

Après que nous eûmes jeté l’offrande propitiatoire dans le gouffre, nous nous assîmes sur le banc qu’une municipalité diligente avait récemment fait installer près de là, et qui me parut nous attendre depuis le commencement des siècles. La Tour de la Barre trouait l’air vide à gauche du pont, au delà du barrage ; sans doute ne semblait-il plus possible, à ma voisine comme à moi-même, de nous éloigner désormais de là : les eaux et les oiseaux comblaient le silence suffisamment pour nous éviter de vaines paroles ; le paysage nous dispensait son fruste mais solennel enseignement.

Apre et bizarre contrée que celle que nous devinions, au delà de l’horizon borné des coteaux, et que nous sentions comme les bêtes reniflent leur gîte héréditaire ! Là, les plus lointains de ceux de nos ancêtres qui n’étaient point pour moi demeurés anonymes étaient nés et étaient morts. Terribles seigneurs, insoumis par principe à ceux qui prétendaient être leurs suzerains. Parfois, les comtes de Toulouse se hasardaient à envoyer des troupes leur réclamer l’impôt et l’hommage ; mais les soudards, accoutumés aux paysages faciles du Languedoc, s’arrêtaient au seuil des gorges quercinoles, étroites, tourmentées, pleines d’embûches ; ils préféraient, au risque de la mort ou du supplice, revenir les mains vides dans la Ville rose, — ou s’enquérir vers l’ouest ou le sud-ouest d’une précaire vie. Ils revenaient, où que ce fût, terrorisés, ne sachant plus parler que des pieds fourchus des habitants de ce pays-là, des bouches de l’enfer qui s’y étaient ouvertes perpétuellement sur leur route, des démons biscornus qu’ils avaient vus, obscènes et invulnérables, danser pour les narguer des danses païennes au clair de lune.

Les vieux Seigneurs du Quercy avaient donc vécu loin de tout, dans leurs castels dont les fondements étaient taillés à même les rocs. C’étaient les fiefs que leur avait donnés, par dérision ou gratitude, Théodebert, après avoir enlevé Cahors à Sigebert, Roi d’Austrasie. Moins de trois siècles plus tard, leur descendants avaient trouvé le moyen de prendre à leur façon la revanche de leur misère : tandis que les Sarrasins, puis les Normands, puis Guillaume Taillefer, puis Henri II d’Angleterre et enfin les hordes sanglantes d’Outre-Loire pillaient et rançonnaient la ville épiscopale sans pitié, les Seigneurs demeuraient inaccessibles, contemplant sombrement, de leurs meurtrières, le spectacle du désert qui les entourait, captifs de la Peur et de la Faim quand ils n’étaient pas protégés ou rendus furieux par Elles.

La Peur…

Sur cette contrée, creuse comme un vieux tronc d’arbre, l’eau ne demeure pas plus que sur une passoire renversée. Tombant du ciel, elle s’infiltre ou s’engouffre, pour rejaillir en sources ou peupler de ses murmures de souterraines cavités. Depuis que ce sol calcaire a surgi de l’Océan primitif, nul fleuve n’a amolli ou embelli cette écorce fruste en lui abandonnant la tourbe de ses alluvions ; les déchets des âges, en ces lieux, n’ont jamais recouvert l’ossature antique du monde ; le sol qu’y foulaient mes ancêtres était alors ce qu’il demeure encore : celui même où les premiers hommes ont appuyé leurs pas peureux.

Et les Maîtres médiévaux des repaires quercinols écoutaient le bruit impitoyable des eaux souterraines qui, parfois, au hasard de leurs méandres, arrivent presque au ras du sol et y résonnent comme les voix mêmes des damnés ; et ils écoutaient le vent amplifier à l’infini le retentissement de ses plaintes dans les grandes orgues des ravines parallèles ; et ils écoutaient, dès les premiers froids, les loups affamés qui venaient hurler aux portes des hommes ; et ils écoutaient, durant d’innombrables veillées, les vieilles du lieu, vilaines, serves ou autres, raconter d’interminables histoires où il n’était question que de mauvais génies et d’âmes en peines, de maléfices et de revenants, de monstres païens et de diaboliques ruses.

La Faim…

Il leur arrivait, quand ils étaient restés ainsi des mois et des mois, pareils à des bêtes traquées, de sortir de leurs forteresses tous ensemble et en armes, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été lancé. Leur peur, alors, devenait panique. Ils étaient, eux aussi, des loups contraints de fuir leur gîte et de partir en chasse : et ils faisaient des carnages comme les loups mêmes n’oseraient en perpétrer. Et ils hurlaient plus qu’eux. Parfois, leur élan furieux les emportait jusqu’aux riches régions des vallées, jusqu’à celle de la Garonne même. Ils pillaient, violaient, rançonnaient, massacraient à leur tour, comme l’avaient fait au cours des invasions successives les oppresseurs des plus riches terres qui leur eussent été dévolues par droit de naissance. Après quoi, calmés et rassasiés pour un temps, ils regagnaient leur désert où la Peur et la Faim, qui avaient suscité leur furie, empêchaient leurs voisins offensés de venir exercer des représailles.


Cependant, de leurs expéditions dans la plaine, ils rapportaient des bijoux pour leurs femmes, des tonneaux de vin, des sacs de céréales, de belles chansons, des images de vie plus douce et plus facile pour eux-mêmes et pour les leurs. A noter également qu’au début du XVe siècle une chevauchée dans « les villes d’en bas » tourna fort mal et que sept nobles quercinols subirent en Agen la honte de la potence. Cet événement, et d’autres du même genre, durent apparemment faire réfléchir les nôtres. Réfléchir, c’est toujours s’amollir et presque toujours abdiquer. Ils ne tardèrent pas à perdre leurs habitudes de brigandage, s’apprivoisèrent, se bichonnèrent esprit et corps, contractèrent des mariages avec les filles des châtelains du pays plat, puis, comme leurs manoirs du désert tombaient en ruines, ils s’en firent bâtir d’autres, et confortables, le long du Lot, plus ou moins en aval du berceau de leur race, avec l’or volé jadis par leurs ancêtres aux ancêtres de ceux qui seraient désormais leurs alliés ou leurs amis.

C’est ainsi que notre lignée avait pu aboutir à un homme aussi facile et bénévole que mon père…

Il faisait sombre déjà. En fin de septembre, la nuit, dans ces pays encagés par d’abruptes collines, tombe aussi vite sur la campagne où deux fiancés s’attardent que le soleil s’enfuit des chambres où risquent de s’oublier des amoureux. Ève frissonna. Nous nous levâmes. Quand nous repassâmes près de la fontaine, je me souvins que je portais à ma chaîne de montre le sceau authentique de Gérard, septième marquis, le premier des nôtres qui eût fondé demeure aux lieux où notre vie se traînait depuis lors. Je le détachai et le jetai dans le gouffre célébré par Ausone.

Ève me demanda en souriant :

— Est-ce un autre vœu ?

— Non. Il est d’accord, en tous cas, avec celui que tes fleurs emportaient vers la Divone. Laisse ta porte ouverte, ce soir ! Je te raconterai des choses… des choses… et, si je ne parviens pas à me faire comprendre…

— Il nous restera toujours ceci pour nous distraire, dit-elle en m’embrassant.

Un murmure, joyeux et religieux à la fois, me parut emplir mon cœur, un murmure qui couvrait la chanson de la rivière maternelle sur le barrage et aussi le grondement de la Naïade irritable, au fond de son palais souterrain.

VI

O ramelou que te sentes pesuc,

S’al camp nadiéu n’amaizes plus toun chuc

Mielh val mouri, noun sens jita ta grano,

Davans, al volh de l’auro quand batano…

Preferarios, dinqu’al Jutge darnié,

Jamais bourrèu, demoura preisonnié ?

O jeune rameau, si tu te sens lourd, — si au champ natal ta nourriture te semble insuffisante, — mieux vaut mourir, non sans jeter ta graine, — auparavant, dans le vol du vent quand il y va fort ! — Préférerais-tu, jusqu’au Juge suprême, — n’étant jamais bourreau, rester prisonnier ?

Dès qu’apparaissait au lointain, à travers un éblouissement de poussière, la forêt de Bastit et, à l’ombre de ses premiers arbres, la longue façade de Castelcourrilh, les chasseurs des messieurs d’Escorral achevaient de boire, d’un trait autant que possible, ce qui restait de vin dans les outres de peau de chèvre ; ainsi tous les désagréments du voyage en carriole étaient à peu près oubliés.

Il y avait mieux (grâces au ciel et tant pis pour nous), bien mieux ! A la vérité, chacun de nous ressemblait, qu’il s’en doutât ou non, à un globule de sang affaibli qu’un instinct impérieux poussait à se réconforter au cœur même de sa race, et de la façon la plus simple — en revenant vers le berceau originel de celle-ci. N’étions-nous pas tous plus ou moins consanguins, que cela datât de la veille ou de dix siècles ? Les plus stupides et les mieux dégradés semblaient, à certains moments, avoir comme une entrevision de ce que je concevais si clairement depuis que j’aimais Ève.

Ce qui est sûr, c’est qu’alors commençaient pour nous huit jours, ou le double ou le triple, — nous n’étions jamais fixés, — durant lesquels, redevenus vraiment semblables aux hommes de très vieux âges, nous sentions nos cœurs à chaque instant gonflés par la sève d’énormes et frustes joies. Les ivrognes comme les sobres, les méchants comme les bons, les satisfaits comme les aigris.

Qu’on me permette quelques détails. Évidemment, il est apparu au lecteur, dès la première ligne de ce récit, que « nous ne ressemblons pas au commun des gens », ou, pour parler de nous devant quiconque comme on le faisait dès mon plus jeune âge dans notre sous-préfecture, que « nous étions des numéros à part ». Je ne souhaite que ceci : qu’on me comprenne, moi et les aventures qui dépendent ici de moi. Il faut donc que j’insiste, si fort que cela puisse me lasser ou lasser, sur la confrérie des chasseurs des messieurs d’Escorral, dont je fus.

J’ai dit : la sève d’énormes et frustes joies… Oui, les repas notamment, où un héros d’Homère ne se fût point trouvé dépaysé. Ils nous enchantaient ou, pour mieux dire, nous forçaient à la joie, par leur abondance et leur magnificence naïves. Selon la couleur du temps, on les servait en plein air, sur la terrasse du château, ou dans la vaste et sonore salle à manger sur les boiseries de laquelle le blason des marquis d’Escorral (de sable gironné de gueules au chevron d’argent écimé) était sculpté par douze fois, c’est-à-dire entre chacune des huit hautes fenêtres, au-dessus de la cheminée principale, — et même ailleurs. Du matin au soir, tant que durait la chasse, les cuisines présentaient une animation infernale ou paradisiaque. Devant des feux qui auraient charmé un Cyclope et que n’eût pas désavoués un Démon, des chevreaux, des agneaux, des moutons, des porcs entiers viraient avec les broches, absorbant par ce qu’il leur restait de couenne ou de peau l’éclat doré des grands feux de chêne. Des maritornes obèses et de sveltes tendrons, cependant, faisaient retentir des jurons et des éclats de rire aussi savoureux que les platées de sucreries ou que les potées de légumes par elles accommodées pour couronner ou pour renforcer le rôti. Le jour de l’arrivée, il y avait aussi frairie pour les gens du lieu. On tuait un bœuf et il y passait ; et il y passait également autant de barriques qu’on jugeait utile ou décent d’en tirer des caves ; pour nous, que notre repas fût paré dans la salle à manger ou sur la terrasse, c’était tout auprès de la table qu’on dressait les barriques ; et les valets y remplissaient à même, devant nous, de lourdes dournes[1] de grès brun.

[1] Cruches à deux anses.

Manger et boire, voilà qui a son prix. Dormir mêmement. Le gîte était, en somme, au choix d’un chacun. Par respectabilité ou ruse, on s’installait dans les chambres tant qu’il y avait de la place, et, dès que la place faisait défaut, que les billards eux-mêmes servaient de reposoirs aux « morts-de-froid » et aux raffinés, les jeunes hommes étaient sommés de s’aller nicher dans la paille des granges. Il n’y avait, du reste, aucune raison de ne pas se trouver aussi bien là que partout ailleurs.

Dès l’avant-aurore, les piqueurs soufflant dans leurs cors et les chiens gueulant de joie marquaient l’heure du réveil. Et, bientôt, c’était, sur la terrasse, un va-et-vient frénétique, un entrecroisement d’interpellations joviales et vantardes, un crépitement sonore de jurements, un feu d’artifice de quolibets et de facéties, tandis que les chasseurs se rencontraient, entre les seaux d’eau pure où il fait bon se tremper la tête, et la table chargée de victuailles et de cruches où il n’est pas moins délectable de manger un morceau et de boire un coup.

Après quoi, les chasseurs se dirigeaient vers la forêt, en chantant à tue-tête. Mais chacun était libre. Qui préférait dormir, il dormait, dans son gîte ou à l’ombre d’un arbre. Il était assez de mode, chez les chasseurs de vingt ans, de seller un cheval, non pas pour suivre la chasse, mais pour s’adonner, non sans succès en général, à d’autres chasses où la poudre ne parlait pas : j’avais oublié de vous dire que, pour l’éclat et le charme, la beauté des paysannes quercinoles rendrait souvent des points aux attraits un peu analogues des demoiselles qui font aimer à certains touristes l’Andalousie.

Une vie délicieuse, au sens le plus terre à terre comme le plus sensible pour moi d’une telle épithète. La plupart d’entre nous avaient bien raison, rentrés dans leurs châteaux endormis ou leurs hôtels aux relents de tombes, de passer leur temps à s’en souvenir ou à en attendre le retour. Ils n’avaient guère fait que cela, d’ailleurs, depuis leur enfance.

Car ceux des chasseurs à qui des garçons naissaient les affiliaient à la confrérie dès qu’ils avaient l’âge de pisser tout seuls, ou, pour parler plus généralement, de se tirer d’affaire sans causer d’embarras à leur papa. Usage antique, qui commença de perdre un peu de sa force dès ma propre enfance, mais qui, au temps dont je vous parle, n’en passait pas moins pour excellent et même indispensable, dans une caste où tout individu du sexe mâle participerait fatalement, sauf le cas de dérogation, aux chasses des messieurs d’Escorral.

Dans le temps que j’étais le plus terrible parmi de terribles petits bougres de sept à quatorze ans, c’était mémé Zanoun, l’intendante, qui prenait plus particulièrement soin de nous. Sous sa surveillance ou avec sa complicité, nous organisions des parties formidables ; lorsque nous ne disparaissions pas durant des heures après nous être esquivés dans la direction de l’étang, lorsque nous ne buvions pas devant elle en ayant chaud, lorsque nous n’enfermions pas les chats dans les garde-manger et que nous n’utilisions pas les poêlons pour les attacher à la queue des chiens, ce que nous faisions lui paraissait le comble du mérite ; en tout cas, nous pouvions marauder dans le verger, chiper des pots de confiture, démolir des meubles ou des carreaux, saccager des plates-bandes et autres plaisanteries de haut goût avec l’espoir de nous en tirer à bon compte.

Mais, dans ce domaine de la Peur, les héritiers enfantins de ceux qui avaient été jadis les victimes et les maîtres de la Peur se sentaient, dès le soir tombant, tout à coup raisonnables et sages. C’étaient justement les plus brutaux, les plus sauvages d’entre nous que l’ombre semblait intimider. Alors, la bande puérile se ralliait, très calme, auprès des feux et des lumières, pour jouer à man burlènto, à ped-perinquet, ou même à Je viens de la cour du Roi… L’automne se montrait-il précoce ? Alors, nous demeurions dans la cuisine, où nos repas nous étaient servis ; nous y demeurions comme en un refuge tout prêt, confortable, salubre et qu’illustraient des joies traditionnelles.

Nous bavardions avec la valetaille ; nous l’écoutions aussi, sans en avoir l’air, raconter sur nos ascendants immédiats des histoires moqueuses qui n’étaient point trop déplacées dans un remugle d’eau de vaisselle et de chairs féminines malpropres. Souillons et butors, punaises de chambre et palefreniers, rinceuses de pots et râcleurs de crasse, tout ce monde lançait sur les maîtres, leurs parents et leurs amis, à gueule-que-veux-tu, des appréciations dont je n’éprouvais pas, dès dix ans, l’exactitude cynique et sordide, sans une obscure envie d’ordonner des supplices pour les serfs impudents et de châtier également ceux qui méritaient qu’on les traitât de la sorte.