CHARLES DERENNES

Le
Peuple du Pôle

— ROMAN —

PARIS
SOCIÉTÉ DV MERCVRE DE FRANCE
XXVI, RVE DE CONDÉ, XXVI

MCMVII

DU MÊME AUTEUR

L’ENIVRANTE ANGOISSE, poèmes (chez Ollendorff), 1904

1 vol.

LA TEMPÊTE, poèmes (chez Ollendorff), 1906

1 vol.

L’AMOUR FESSÉ, roman, 1906

1 vol.

En préparation :

LA CHASSE DU CLAIR DE LUNE,LE RIVAL DE DIEUet LES JOURS DE LA PEUR, romans.

JUSTIFICATION DU TIRAGE :

Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.

A
MARIE-THÉRÈSE DERENNES

PROLOGUE

Ceci n’est qu’une manière de préface et, dans les chapitres qui suivront, ce n’est pas moi qui raconterai l’histoire. Mais comme les révélations que contient ce livre vont à l’encontre d’un vieux préjugé de l’orgueil humain, il serait de ma part présomptueux de ne point craindre que le premier mouvement ne portât le public à ne voir dans le Peuple du Pôle qu’une imagination de poète ou un jeu de romancier. Je veux donc avant tout indiquer mes sources, exposer d’où vient le récit et de qui je le tiens. Au reste, je ne demande point qu’on l’accepte, de prime abord, les yeux fermés ; je me tiendrai pour satisfait si les lecteurs partagent les sentiments successifs que j’éprouvai moi-même et qui furent l’incrédulité, puis la stupéfaction, puis la persuasion que ce que je venais de lire était possible, puis la certitude qu’il n’existait pas de raison d’en douter.

Il est un axiome qu’il faut énoncer avant d’aller plus loin puisqu’il marque dans mon esprit le point de départ de la dialectique à laquelle il conviendrait qu’on se conformât : c’est que nous prononçons avec quelque mépris les mots d’extraordinaire et d’inadmissible à propos de réalités que les progrès de l’intelligence et de ses moyens d’investigation nous permettront demain peut-être d’observer expérimentalement. Il est sûr qu’à chaque instant tous les savants et même tous les hommes frôlent dans l’ombre de leur fatale insuffisance une des innombrables vérités qui semblent chercher consciemment à les fuir ; pour se rendre maîtres de l’une d’elles, il leur eût suffi sans doute, bien souvent, d’un rien. L’humanité s’avance, mais s’avance au hasard, et les horizons les plus imprévus, brusquement, se dévoilent ; des hypothèses qu’on osait à peine échafauder dans le secret du rêve se transforment soudain en faits objectivement incontestables. Ce serait peut-être assez, par exemple, d’un infime accroissement de nos moyens d’observation télescopique où microscopique pour que, du jour au lendemain, la science, les religions et la morale fussent bouleversées.

Je me trouvais au mois de septembre de 1906 à Saint-Margaret’s Bay, village du comté de Kent, situé sur la côte du Pas de Calais, à six milles de Douvres. J’y étais venu avec l’intention d’écrire, dans la paix d’un pays que ne profanent pas encore des hordes trop nombreuses de touristes, une étude sur L’automobile et l’âme moderne. Mon travail étant à peu près terminé, je n’attendais plus pour rentrer à Paris que l’arrivée de mon illustre ami, Louis Valenton, professeur au Collège de France, membre de l’Institut. Au retour d’une longue et pénible mission paléontologique dans l’Asie du Nord, il devait prendre quelques jours de repos à Saint-Margaret’s Bay et il était entendu que, de là, nous regagnerions la France de compagnie. Le 20 au soir, je reçus un télégramme m’avertissant qu’il venait de débarquer à Liverpool. Le lendemain, je vis s’arrêter devant l’auberge où je logeais deux chariots chargés de malles, puis, quelques minutes après, Louis Valenton en personne descendit d’un antique cabriolet de louage.

Louis Valenton n’est pas seulement un savant d’une compétence indiscutée, c’est aussi un homme de goût, un artiste sensible à la beauté des paysages et qui trouve pour les vanter et les décrire des mots que bien des poètes lui envieraient. Aussi, dès le lendemain de son arrivée, il ne se contenta pas de me montrer les échantillons paléontologiques qu’il avait découverts, il me raconta ses voyages à travers les forêts de pins de la Sibérie, il me dit les immenses plaines enfouies presque toute l’année sous un linceul de neige, les paysages de désolation où avaient peine à végéter de maigres mousses et où la voix éternelle du vent était la seule chose vivante, les ravines aux flancs desquelles de formidables éboulis de rocs bleuâtres semblaient suspendre sur ceux qui s’aventuraient en ces parages la menace continuelle de leurs chutes ; il me dit les avalanches soudaines dont les échos des vastes solitudes faisaient retentir le fracas à l’infini et les cavernes qui gardaient encloses dans leurs profondeurs des ténèbres vieilles de mille siècles et où, avant de déterrer les trésors scientifiques des vestiges fossiles, il avait été obligé, parfois, de soulever un amoncellement de carcasses rongées la veille par les ours ou les loups…

L’expédition avait été féconde. En plus de squelettes bien conservés d’animaux disparus dont on n’avait jusque-là possédé que des débris insignifiants, il rapportait les os d’un être qu’on n’avait encore ni entrevu ni pressenti, et dont la découverte devait avoir d’inappréciables conséquences pour les historiens de l’évolution des espèces. Il ouvrit une caisse et en tira des os soigneusement empaquetés, numérotés et luisants sous la couche de blanc de baleine dont il les avait badigeonnés en les retirant du sol pour éviter leur pulvérisation rapide.

Puis, accroupi sur le parquet, il reconstitua le squelette, rapidement, comme font les enfants avec les jeux de patience qui, à la longue, leur sont devenus familiers. Quand ce travail fut terminé, j’eus peine à retenir un cri de stupéfaction tant la bête avait une curieuse apparence humaine, et je m’écriai un peu étourdiment, rappelant mes souvenirs du collège et certains articles feuilletés dans les revues :

— L’anthropopithèque !

Valenton sourit et secoua la tête négativement.

— Non, dit-il, ce n’est pas là l’être théorique à l’aide duquel, faute de mieux, nos savants ont essayé de combler l’abîme qui reste toujours béant entre les singes anthropomorphes et la primitive humanité !… Sans doute les pattes postérieures et la colonne vertébrale sont disposées de telle manière qu’il n’y a pas lieu de mettre en doute la possibilité d’une station verticale à peu près parfaite ; sans doute la boîte crânienne est beaucoup plus développée que chez les gorilles et même que chez certaines peuplades sauvages… Mais regardez d’un peu plus près ce squelette, considérez ce cou d’une longueur démesurée, ces dents coniques et aiguës, cette articulation de l’épaule qui ne permet pas au bras de se mouvoir autrement que dans le sens vertical, ces pattes antérieures qui se plient à l’inverse du bras humain, comme les pattes d’un chien qui nage, ces mains (j’emploie ce mot, faute de mieux) munies de six doigts peu préhensifs et probablement reliés entre eux par des membranes, cette queue énorme en forme de nageoire et, enfin, les os du bassin, si étroits, si peu humainement conformés, — et vous comprendrez qu’il ne s’agit plus du fameux ancêtre de l’homme, mais d’un reptile amphibie, hôte des marais ou des mers tertiaires et probablement ovipare…

Valenton se dirigea vers la caisse et en retira des fragments de calcaire qu’il me tendit :

— Tenez, ajouta-t-il, regardez les empreintes laissées sur les rochers où reposèrent les os de l’animal : il n’avait pas de poils et sa peau devait ressembler étrangement à celle des lézards, telle qu’elle nous apparaît sous le grossissement de la loupe.

Il se tut un instant, puis reprit :

— Au début j’ai commis moi-même une erreur analogue à la vôtre ; j’ai appelé cet animal pithécosaure… Vous savez que les mammifères sont, comme les oiseaux, les descendants des grands sauriens primitifs, des iguanodons, des mégalosaures, des plésiosaures ? Eh bien, après un examen sommaire il me semblait que le pithécosaure devait être au premier singe ce que le ptérodactyle est à l’archéoptéryx… A présent, j’ai donné à cette bête un autre nom…

Je demandai, d’une voix émue, presque haletante sous l’effet de l’angoisse qui m’étreignait au pressentiment d’une révélation énorme :

— Lequel ?

— L’anthroposaure, répondit Valenton. Oui… Et vous comprenez ce que représente le mot anthropos dans ce nom composé ; il n’est pas là pour indiquer une similitude physique qui, comme je vous le faisais remarquer tout à l’heure, est toute superficielle : il est là, faute de mieux, — l’intelligence et la raison étant sur la terre les attributs exclusifs de la race humaine, — pour indiquer que la bête était à quelque degré intelligente et raisonnable, indubitablement.

Il appuya sur ce dernier mot, le répéta, prit entre ses mains le crâne qu’il considéra avec attention, puis :

— Cuvier, dit-il, avait reconstitué dans leur ensemble certains animaux disparus, après l’examen d’un membre ou d’une mâchoire, et, par la suite, la découverte du squelette complet de ces animaux a démontré presque toujours l’exactitude de ces reconstitutions… Eh bien, je dis, moi, je dis qu’il suffit de regarder ce crâne, de mesurer cet angle facial pour déduire avec une quasi certitude qu’une certaine raison, une certaine intelligence, les premiers éléments d’une religion, d’une morale, d’une existence socialement organisée sont les conséquences de ce crâne-là !

— Alors, m’écriai-je, l’intelligence aurait précédé l’homme sur la terre ?

— Non, répondit Valenton, cet animal est contemporain des premiers hommes, et l’intelligence humaine et l’intelligence… anthroposaurienne ont dû, à une époque, exister concurremment. Tenez, il est une comparaison qui me semble rendre assez bien compte de la façon dont les espèces évoluent, se transforment et sortent les unes des autres : imaginez une famille possédant une maison dans un pays fertile. Les champs qu’elle possède la nourrissent, nourrissent les premiers enfants et encore peut-être les enfants de ces enfants ; mais la race se multiplie, le domaine ne lui suffit plus, et, bientôt, force est aux nouvelles générations d’aller chercher fortune ailleurs. Ces hommes deviennent alors ce que la nature de leur patrie d’adoption veut qu’ils soient ; si le pays est, par exemple, couvert de forêts difficiles à défricher et peuplées d’animaux, ils sont chasseurs et non plus agriculteurs comme leurs frères et cousins demeurés au berceau de la race… Ainsi, délaissant les marais primitifs où vivaient les monstrueux sauriens des vieux âges, certaines espèces ont peu à peu gagné la terre ferme, se sont couvertes de poils, et c’est d’elles que sont sorties les races des mammifères. Mais les espèces fraternelles qui étaient restées dans les marais n’en continuaient pas moins à se transformer dans le sens du progrès, et, dès lors, qu’y a-t-il d’étonnant à ce que l’une d’elles ou plusieurs d’entre elles, soient parvenues, comme l’espèce humaine, jusqu’à la possession d’un cerveau doué de raison et d’intelligence, point culminant du progrès qu’il nous est permis de concevoir pour un être vivant ?

Je me revois, quelques minutes plus tard, poursuivant cet entretien avec Valenton sous la petite tonnelle de l’auberge, devant le thé qui fumait dans de rustiques tasses de faïence blanche et bleue. Des vols de mouettes glissaient au ras de la mer que plissait à peine une insensible brise ; sur les falaises de craie laiteuse que couronnaient de vertes prairies, de gais cottages s’alignaient à gauche et à droite, le long de la côte, et tout là-bas un petit steamer, — point noir empanaché de fumée, — disparaissait dans la direction de la France. Ce soir-là était le plus paisible et le plus doux des soirs de la terre ; mais comme j’étais loin de toute cette familière réalité ! Mon esprit avait remonté le cours des âges ; j’imaginais, dans un décor de gigantesques fougères, au bord des marais où grouillait une vie tumultueuse, sous le vieux ciel terrestre tout imprégné encore d’humidité et de chaleur, les étranges créatures que la découverte de Valenton m’avait révélées, et il me semblait voir les premiers hommes, velus, énormes, cruels, armés de pierres tranchantes, s’avancer sournoisement vers les anthroposaures avec le désir obscur d’anéantir cette race rivale.

— Car, disais-je, nous ne pouvons plus admettre aujourd’hui que si l’homme est sur la terre le roi de la création, ce soit une royauté de droit divin ; cette royauté il l’a obtenue par droit de conquête… Des diverses espèces intelligentes ou portant en elles la possibilité de l’intelligence qui existèrent à un moment sur notre planète, il fallait que l’une triomphât, et ce fut la nôtre…

Mon esprit s’ébrouait, galopait comme un poulain en liberté sur le champ prodigieusement nouveau qu’on avait soudain ouvert devant lui ; une foule d’idées et d’images apparaissaient pêle-mêle, dans leur richesse confuse, au hasard de cette course ; des mythes s’éclairaient, des êtres légendaires s’expliquaient ; je comprenais à présent ce qu’avaient été les ondins et les sirènes ; dans l’histoire d’Abel et de Caïn, je ne voyais plus que le symbole de la lutte à la suite de laquelle l’Homme-Caïn avait immolé à son désir de domination absolue l’Anthroposaure-Abel… Et je parlais, et je parlais, et ma voix devenait d’instant en instant plus exaltée et fiévreuse… Alors, Valenton me mit en souriant la main sur l’épaule et m’avertit, d’un ton légèrement railleur, que j’allais tout de même un peu trop loin :

— Mon cher ami, en ce moment vous vous égarez en pleine fantaisie… Il me semble pourtant que, de l’existence de l’anthroposaure, il est facile de tirer des conclusions qui sont, scientifiquement, plus intéressantes. On a le droit de dire, par exemple, qu’au lieu d’un roi de la création sur la terre, il aurait pu y en avoir deux ou plusieurs, si les espèces avaient vécu assez séparées l’une de l’autre pour ne point se porter ombrage ; ainsi Christophe Colomb, en découvrant l’Amérique, aurait pu y rencontrer, au lieu d’une nouvelle race humaine, des êtres entièrement différents de l’homme et pourtant raisonnables et intelligents comme lui, ayant comme lui leurs villes, leurs lois, croyant comme lui en Dieu ou, plus tôt que lui, décidés à n’y plus croire…

— Oui, dis-je, mais, maintenant, il ne reste plus une parcelle de notre étroite Terre qui ne nous soit connue ; force nous est d’être assurés que la victoire de l’homme a été brutale, définitive, et que, s’il existe des êtres intelligents et pourtant d’une structure physique différente de la nôtre, il faut nous résigner à les imaginer dans un autre monde de l’espace… dans la planète Mars, par exemple…

Et j’ajoutai en ricanant assez bêtement :

— Ah ! Ah ! dans la planète Mars… Voilà une belle occasion de reparler de ces fameux Marsiens !…

Valenton me regarda bien en face et me dit, très sérieusement :

— Voyons, réfléchissez à ce que vous dites : êtes-vous bien sûr que toute la Terre nous soit connue ?… Et les abîmes de la mer ?… Et, — surtout, — les immenses pays qui s’étendent au delà des banquises polaires ?… D’autre part, vous êtes suffisamment familier avec les méthodes scientifiques pour savoir qu’il est encore plus vain, devant l’inconnu, de nier que d’affirmer, puisque, quand il s’agit de faits qui ne sont pas encore expérimentalement observables, nous pouvons arriver, sinon à des certitudes, au moins à des possibilités fondées sur des raisonnements inductifs…

— Les anthroposaures, ou leurs descendants, m’écriai-je soudain, existent encore quelque part !

Comment arrivai-je à avoir cette pensée avant que Valenton m’eût rien laissé pressentir de la conclusion où allait aboutir sa petite semonce ? Est-ce que je devinais cette conclusion au son à la fois sérieux et triomphant de sa voix ? Est-ce qu’après avoir vu le squelette de ce singulier monstre des vieux âges et avoir appris ce qu’il était, je me trouvais préparé à accepter et même à attendre d’autres révélations encore plus extraordinaires ou inattendues ?… Je ne sais… D’ailleurs, je me hâte de dire que mon interruption avait été assez étourdie et ma conjecture assez inexacte.

— Quel enfant vous faites, décidément ! dit Valenton ; vous allez d’un excès à l’autre avec une déconcertante désinvolture !… Non, il n’existe probablement plus d’anthroposaures, ni dans les abîmes de la mer, ni au Pôle, ni ailleurs… Mais quelque part il y a quelque chose

Il sortit d’une de ses poches, — toujours gonflées de brochures, de livres et de papiers, — une liasse épaisse qu’il me tendit :

— Vous lirez cela, ajouta-t-il. J’ai rapporté de mon voyage autre chose que des os datant de milliers et de milliers d’années. Ces papiers étaient enfermés dans un objet bien moderne, dans un de ces bidons d’essences comme nos automobilistes en achètent chaque jour à la porte des garages !… Je dois vous dire que si j’avais trouvé cet objet dans un fossé de la banlieue de Londres ou de Paris, mon âme de paléontologue n’aurait pas prêté grande attention à cette banale modernité ; mais, là-bas, dans les glaces boueuses du rivage de l’Ialmal, vers les bouches de l’Ob, la rencontre ne laissait pas d’être imprévue… Ayant constaté que le bidon n’était pas vide, je l’adjoignis à mon bagage après un instant d’hésitation. Je crois que j’ai lieu de m’en féliciter. Sur le bateau qui me ramenait, je l’éventrai et j’en tirai les papiers que voici ; ils y avaient été glissés un à un, assez soigneusement numérotés, par l’étroite ouverture : je les ai sommairement classés et lus à la hâte… Non ! ne me demandez rien ; vous lirez ça…

Il sourit un instant de ma curiosité impatiente, puis :

— Vous lirez ça, et vous le publierez. Vous comprenez que, cet hiver, j’aurai assez de travail avec le montage de mes ossements fossiles et la rédaction de mon rapport… Comme vous voyez, vous me rendrez service…

Sitôt rentré en France, je me suis mis au travail. Les feuillets couverts d’une hâtive écriture au crayon étaient par endroits horriblement difficiles à déchiffrer. Je pense toutefois avoir accompli ma tâche avec toute l’attention et toute la conscience désirables et offrir à mes lecteurs une transcription aussi satisfaisante que possible.

Pour le reste, j’avertis ceux qui, une fois ce livre fermé, resteraient incrédules, que je tiens chez moi à leur disposition le manuscrit original et le bidon d’essence, tels qu’ils furent rapportés de l’Ialmal par M. Louis Valenton, membre de l’Institut, professeur au Collège de France. J’espère pour eux que l’honorabilité de mon illustre ami et la haute situation qu’il occupe dans le monde scientifique leur interdira de persister un instant de plus dans l’idée qu’ils se trouvent en face d’une vulgaire mystification.

CHAPITRE I
DEUX HOMMES, DEUX CHIMÈRES

Je m’appelle Jean-Louis de Vénasque. J’appartiens à une ancienne famille navarraise dont l’ancêtre fut compagnon du roi Henri IV, combattit à ses côtés à Arques et à Ivry et obtint plus tard, en récompense de ses services, le comté de Vénasque et la seigneurie d’Orio. Notre nom revient souvent dans les chroniques et même dans l’histoire de la vieille France. Il y a tout lieu de craindre qu’il ne disparaisse, après moi, non seulement, hélas ! de l’histoire, mais même des registres de l’état civil…

Depuis la Révolution, la dernière branche existante de notre race a vécu avec le regret des splendeurs et des gloires passées dans notre château héréditaire d’Orio. J’y suis né le 4 avril 1872. Mon père avait alors près de quarante ans.

Je le revois au fin fond des souvenirs de ma toute première enfance vêtu, été comme hiver, d’un costume de velours nankin à grosses côtes, coiffé de larges feutres, guêtré de cuir fauve et portant perpétuellement, en dehors des heures de ses repas et de son sommeil, un fusil en bandoulière. Je ne pense pas qu’il ait jamais connu d’autre plaisir que celui de la chasse, et je ne me rappelle pas l’avoir entendu dire plus de dix mots à la file sur un sujet autre que celui de ses exploits cynégétiques… Tout le long de l’an il parcourait nos domaines et les solitudes sauvages de la montagne, tuant indifféremment les corbeaux et les perdreaux, les renards et les lièvres, les ours et les contrebandiers. Dans les derniers temps, il en tenait pour les contrebandiers plus que pour tout autre gibier et ce fut, à n’en point douter, ce qui causa sa perte : un soir il ne rentra pas au château et on le trouva quelques jours plus tard étendu au bord d’un torrent, le visage à demi dévoré par les corbeaux et la poitrine trouée de deux balles. La vengeance pour s’être fait attendre n’en était pas moins venue. Il faut se méfier du gibier humain.

Ma mère, personne pieuse et timorée, était d’origine modeste et mon père l’avait, dans le temps, épousée par amour ; après ce tragique événement, l’idée lui étant sans doute venue que son mari était mort sans confession, elle n’eut plus d’autre but que de sauver cette âme par la prière et se confina dans une dévotion méticuleuse. Les hobereaux du voisinage et surtout leurs femmes cessèrent de venir nous visiter quand le comte d’Orio ne fut plus là pour sauvegarder la dignité de la maison, car ils avaient toujours, dans leur société, considéré ma mère comme une intruse. Elle n’y prit pas garde, absorbée par ses pieuses pratiques, indifférente à tout et à moi-même. Je ne la voyais qu’aux heures des repas, où elle m’adressait à peine la parole. Deux vieux domestiques s’occupaient de ma personne, et j’étais libre de chercher mon plaisir où je croyais le trouver, à la condition de ne pas sortir du parc ; toutes les portes en demeuraient fermées à clef. On craignait, — avec raison du reste, — que les contrebandiers de la montagne ne poursuivissent leur vengeance sur le fils de leur ancien bourreau.

Il faut imaginer, pour bien comprendre ma destinée, l’enfant que je fus ; il faut me voir éternellement enclos dans la double prison du parc verrouillé et d’un horizon étroit de montagnes. Je ne pense pas que personne au monde ait connu mieux que moi la signification du mot ennui, et subi, aussi complètement que je l’ai fait, certaines conséquences de cet état d’âme. Condamné à voir éternellement les mêmes objets, j’inventais, au delà du mur inexorable des montagnes, des contrées et des créatures merveilleuses parmi lesquelles mon esprit voyageait. Et il n’y avait qu’une conclusion possible à tous ces rêves : « Quand je serai grand, je partirai, j’irai voir ce qu’il y a dans les pays qui sont derrière les montagnes. » Ainsi se développa peu à peu en moi le besoin insatiable de l’aventure, et, lorsque les conditions de ma vie s’étant modifiées, je quittai enfin ma prison, ce désir s’était définitivement implanté en moi ; l’habitude de mes projets de voyages survécut à la cause qui me l’avait fait prendre.

Il y eut mieux : comme la prison n’existait plus, je m’ingéniais à la voir partout avec l’inconscient dessein d’entretenir ainsi dans toute son ardeur mon désir d’évasion. Cela me fut facile entre les quatre murs du lycée où mon tuteur m’envoya, ma mère morte ; aussi avant même d’entrer dans la vie, j’étais bien sûr que je me considérerais éternellement comme un prisonnier, — prisonnier des villes et des pays où m’attacheraient mes désirs et mes goûts, l’amitié ou l’amour. — D’ailleurs, ayant lu des livres et fait mes études, je n’avais même plus la consolation d’imaginer en de lointaines contrées des choses nouvelles ou extraordinaires. Les hommes avaient tout visité, tout connu, violé les solitudes et raconté leurs voyages. Et c’était la Terre entière, cette Terre loin de laquelle on ne pouvait s’échapper en aucune manière, qui m’apparaissait à présent et pour toujours comme une immense prison.

A quoi bon partir, à quoi bon visiter les pays dont j’avais tant rêvé jadis, puisque j’étais condamné à y marcher éternellement sur la piste des autres ?… — J’étais arrivé trop tard sur notre planète, le mystère était banni de partout. En pensant au destin d’un Christophe Colomb ou d’un Vasco de Gama, j’éprouvais dans le secret de mon cœur le plus atroce et le plus désespérant des sentiments d’envie. Et cette étrange maladie mentale s’aggravait tous les jours. Mon rêve, que je croyais alors irréalisable, avait pris en mon esprit une forme précise et d’autant plus cruelle ; il s’était, pour ainsi dire, cristallisé en quelques mots que je me répétais constamment : « Voir ce que les yeux humains n’ont jamais vu ! » Cela devenait l’idée fixe et la torture de tous mes instants. Dans ma maison, dans les rues, dans la campagne, j’avais perpétuellement cette atroce illusion que les regards posés sur les objets par les générations des hommes y étaient demeurés attachés comme des souillures, des souillures que je devinais, que je voyais presque ; rien ne me semblait frais, neuf et digne d’être considéré sans une sorte de dégoût, pas même le cœur de la fleur épanouie à l’aube, pas même la pointe du bourgeon qui vient de crever l’écorce, pas même le sourire d’un enfant…

Des jours passèrent. Je n’avais ni parents ni amis et je vivais replié sur moi-même face à face avec ma hantise. Craignant de passer pour fou en révélant à quelqu’un les causes de ma tristesse, je ne m’étais jamais laissé aller à une confidence et, pendant dix ans, je fus seul à supporter le poids de mes pensées. Enfin, un jour, dans le café où me conduisaient quotidiennement le désœuvrement et l’ennui, je rencontrai par hasard Jacques Ceintras. Il avait été mon camarade, presque mon ami au collège, mais nous nous étions depuis longtemps perdus de vue. Nous causâmes. Après avoir banalement évoqué pendant une heure des souvenirs communs, nous nous abandonnâmes à de plus amicales confidences touchant nos existences présentes. Ceintras me raconta sa vie. En sortant de l’École Centrale, il s’était vu obligé, faute de fortune personnelle, d’accepter une place d’ingénieur, dans une aciérie des Vosges ; sa situation était bonne, son avenir assuré ; pourtant, il n’était pas heureux, il avait de tout temps rêvé autre chose…

Je le regardais et, pendant qu’il répétait mélancoliquement : « J’avais de tout temps rêvé autre chose… » je me sentais entraîné vers lui par une brusque sympathie : lui aussi était un rêveur qui poursuivait vainement la réalisation de son rêve !

— Oui, continuait-il, il est une question qui m’a toujours préoccupé : celle de la conquête de l’air… Dès le lycée, j’esquissais sur mes cahiers des plans d’aéroplanes et de ballons dirigeables. J’espérais alors ne vivre plus tard que pour mener mes recherches à bonne fin. Et, tu vois, j’ai accepté provisoirement une existence qui m’accapare, qui ne me laisse pas une minute de liberté, et les jours succèdent aux jours, rien de nouveau n’arrive et, déjà, plein d’angoisse, je sens venir l’heure de la résignation, du renoncement définitif à des projets trop nobles et trop beaux !

Il se recueillit un moment, puis, plus calme :

— D’ailleurs je me plains peut-être à tort ; il y a pour les inventions qui marquent un nouveau triomphe des hommes sur les lois de la Nature et de leur propre nature, des époques pour ainsi dire prédestinées ; plusieurs inventeurs, sans se connaître, aux divers coins d’un pays ou du monde, travaillent au même moment, dans le même but, en silence, comme si un mystérieux mot d’ordre avait été donné ; et, sur le nombre des chercheurs, il en est toujours au moins un assez favorisé pour pouvoir atteindre le but que tous se proposent. Les résultats auxquels les Santos-Dumont et les Juchmès sont arrivés devraient suffire à me consoler de n’avoir pas étudié et résolu personnellement la question… Mais il est dit que l’on ne peut être jamais satisfait ! A présent qu’il existe des ballons dirigeables, que les hommes savent naviguer à leur gré dans les airs, accrochés à de frêles bulles de gaz, j’ai entrevu une application possible de cette découverte et, jusqu’à ce qu’un autre la pressente et la réalise à défaut de moi, ce sera un nouveau regret, un nouveau tourment dans ma vie…

— De quoi s’agit-il ? demandai-je.

— D’atteindre l’un des Pôles en ballon dirigeable, répondit-il. Oui, c’est une entreprise que l’on pouvait considérer justement comme téméraire et chimérique du temps d’Andrée, lorsque les nefs aériennes étaient les esclaves du vent ; mais je suis persuadé que dès à présent celui qui se mettrait en route avec un ballon dirigeable, soigneusement construit et de sérieuses connaissances scientifiques aurait toutes les chances de réussir…

Je crois bon de faire remarquer que ma rencontre avec Ceintras eut lieu exactement en février 1905 et qu’il n’avait pas encore été question, à cette époque, de l’expédition Wellmann… Ce fut donc véritablement pour moi une révélation ; l’horizon d’une possibilité merveilleuse se découvrit brusquement devant ma destinée et l’espoir qui m’avait fui depuis tant d’années revint me sourire.

— Mon ami, m’écriai-je en serrant chaleureusement la main de Ceintras, je suis riche… Si tu veux, j’avance les fonds nécessaires aux expériences, à la construction de l’appareil, et nous partons ensemble vers le Pôle !

Il dut évidemment, pendant une minute, croire qu’il rêvait ou que j’étais fou ou qu’il était fou… Mais déjà je lui racontais ma vie, je lui dévoilais le mal dont je souffrais, et, bientôt je sentis la confiance naître en son esprit et je vis ses yeux étinceler de joie.

— A combien, demandai-je, penses-tu que doivent se monter les frais de cette expédition ?

Il dit un chiffre énorme, plus de la moitié de ma fortune. Mais que m’importait ? Imaginez un malade qui se croit perdu et à qui un médecin vient offrir une chance de guérison… Emporté par l’exaltation qui suit les bonheurs inattendus, je ne crois pas avoir pensé un seul instant aux difficultés matérielles de l’entreprise ; j’étais aussi sûr du résultat que si le ballon avait été construit, prêt à partir… Et j’étais sûr aussi qu’après avoir satisfait mon orgueilleux désir, après avoir contemplé la dernière des contrées vierges de la Terre, je ne souhaiterais rien de plus, que je pourrais guérir, vivre sans me faire l’esclave d’un nouveau rêve insensé, vivre comme le commun des hommes, vivre, enfin !…

Et bénissant le hasard qui avait sauvé deux hommes en les mettant en présence, nous nous embrassâmes soudain, Ceintras et moi, sans souci du lieu où nous nous trouvions, sans penser à ce que cela pouvait avoir de grotesque dans l’esprit des spectateurs à qui nos grands gestes et nos éclats de voix n’avaient pas échappé et qui, sans aucun doute, nous croyaient ivres. Ivres, nous l’étions en effet, de joie et d’espoir, et c’est en titubant un peu que nous sortîmes du café, au milieu des rires, en nous donnant le bras…

De toute la nuit nous ne nous quittâmes pas : nous fîmes des kilomètres le long des rues endormies sans éprouver de fatigue, la bouche et le cœur pleins de projets : dès le lendemain, nous devions nous mettre au travail !… Et nous parlions, et nous poursuivions au hasard notre marche hallucinée. Aux premières lueurs de l’aube, nous nous trouvâmes au sommet de Montmartre ; nous sortîmes de la nuit comme du plus beau des songes, d’un songe dont la réalité allait être le prolongement…

Accoudés à la balustrade, devant le Sacré-Cœur, nous regardions les clochers, les dômes et les toits surgir de l’ombre peu à peu ; les derniers becs de gaz s’éteignaient, mais déjà leurs vacillantes clartés étaient remplacées par les reflets éclatants que les rayons du soleil allumaient çà et là sur les vitres ; enfin, la ville apparut toute entière, tandis que les dernières ombres s’évanouissaient en vapeurs roses et dorées, elle apparut, merveilleusement belle, aussi nouvelle à mes yeux que si quelque magicien l’avait de fond en comble rebâtie dans la nuit… Et ainsi, pour la première fois depuis des ans et des ans, ce fut d’un cœur radieux que je vis se lever l’aurore.

CHAPITRE II
LES CAVALIERS…

Durant quelques jours je considérai Ceintras comme mon sauveur et Ceintras me le rendit bien ; mais, hélas ! il faut avouer que cette lune de miel de l’enthousiasme et de la reconnaissance dura peu.

Je n’ai ni le désir ni le loisir de faire ici le procès de mon infortuné collaborateur. Je ne puis cependant pas oublier tous les tiraillements, toutes les disputes dont il fut cause et qui troublèrent ma vie durant la période des essais. Les déceptions qu’il avait éprouvées depuis quelques années avaient aigri son caractère, exalté son orgueil qui prenait perpétuellement toutes les apparences de la susceptibilité la plus ridicule. Ma vertu dominante n’a jamais été la patience et, à l’heure actuelle, un de mes plus grands sujets d’étonnement est que je n’aie pas renoncé à tout, même à l’espoir de guérir, plutôt que de supporter comme je l’ai fait durant des jours et des jours la compagnie forcée d’un être aussi parfaitement haïssable. Mais lorsque le destin nous entraîne à notre perte, nous franchissons avec une facilité surprenante et presque sans nous en apercevoir les obstacles que notre nature paraît dresser entre nos desseins et leur réalisation.

Dès le début de mes relations avec Ceintras, en lui remettant les fonds, j’avais exigé de lui la promesse d’une discrétion absolue. Je tenais à ce que tous les préparatifs fussent accomplis en silence. Cette résolution était la conséquence de mes raisonnements à la fois biscornus et méticuleusement stricts de maniaque ; il me semblait que si les autres hommes avaient vent de notre tentative, le désir leur viendrait aussitôt de nous devancer. Nombreux me paraissaient devoir être, de par le monde, ceux qui souffraient du même mal que moi, et comme le remède n’existait pas en quantité suffisante, les contrées polaires restant les seules inexplorées de la terre, j’entendais bien me le réserver à moi tout seul.

Naturellement, au début, Ceintras accepta cette condition ; il eût aveuglément accepté toutes les conditions que la raison ou la fantaisie auraient pu me pousser à lui dicter ; la reconnaissance gonflait son cœur dans la même mesure que les billets de banque gonflaient ses poches. Mais il ne tarda pas à se repentir de sa promesse et à faire des pieds et des mains pour en être délié. Quoi qu’il en eût dit le jour de notre rencontre, sa passion pour les découvertes scientifiques n’était pas inspirée par le seul souci des intérêts de l’humanité ; le désir de la gloire s’y mêlait pour une bonne part. Ceintras rêvait de reporters assiégeant sa porte, de son nom s’étalant en grosses lettres à la première page des journaux, de sa photographie reproduite par tous les magazines. Il finit par m’avouer naïvement cette ambition, et lorsqu’il comprit que j’étais bien décidé à ne pas lui permettre de la satisfaire, son désir se transforma en une hantise probablement aussi douloureuse que la mienne l’avait été. Il ne dormait plus, ne mangeait plus ; il parut même pendant quelque temps se désintéresser de ses travaux. Parfois, quand j’entrais à l’improviste dans son cabinet, je le voyais dissimuler certains papiers à la hâte ; par la suite j’en retrouvai plusieurs dans la corbeille : le malheureux, ne pouvant voir des articles élogieux imprimés sur son compte, en rédigeait lui-même où il parlait en termes enthousiastes de M. Ceintras, le jeune et brillant ingénieur qui se disposait à partir à la conquête du Pôle… J’imagine qu’il les apprenait par cœur et se les récitait ensuite les yeux fermés pour essayer de se faire illusion !…

J’étais, comme de juste, effrayé par le retard que ce découragement et ces puérilités apportaient à l’exécution de nos projets. Je disais parfois à Ceintras aussi doucement et amicalement que possible :

— Plus tôt nous serons partis, plus tôt nous reviendrons et plus tôt tu posséderas cette gloire à laquelle tu tiens tant ! Je n’ai pas l’intention de t’obliger à garder le secret quand nous serons de retour !

En général, il me répondait hargneusement :

— C’est cela ! Ne laisse passer aucune occasion de me rappeler que je suis à tes ordres et à ta solde !… Avoue donc que tu es pressé d’en finir et que tu trouves que je te coûte cher… Et puis, tu sais, mon vieux, je suis pour les explications nettes : si tu te repens de ta générosité, tu n’as qu’à le dire, j’aimerai mieux ça !

Et il s’en allait, haussant les épaules et faisant claquer les portes.

De mon côté, également obsédé par une idée fixe, j’exerçais perpétuellement sur ses allées et venues une minutieuse surveillance. Je craignais, si je le perdais de vue un seul instant, qu’il n’allât porter des notes aux journaux et remplir du bruit de nos exploits prochains toutes les trompettes de la renommée. J’habitais avec lui, je l’accompagnais en tout lieu, chez les fournisseurs, chez les constructeurs. Jamais amant jaloux ne resta plus obstinément dans le sillage de sa maîtresse ! Naturellement, cette suspicion dont il s’était vite rendu compte l’exaspérait, et il se vengeait comme il pouvait, par exemple en cherchant, pour me les envoyer en pleine figure, les mots les plus cruels et les plus insultants :

— Tu as donc peur, me disait-il parfois, que je ne fasse danser l’anse du panier ? Mon pauvre ami, je plains tes cuisinières !

Pourtant le ballon fut terminé. Je revois Ceintras étalant des croquis devant mes yeux, couvrant le tableau noir de formules et de chiffres : « Ça doit marcher », disait-il. A vrai dire, toute ma science se bornant aux souvenirs qui me restaient de mes années de lycée et aux menus profits que j’avais retirés, par la suite, de quelques conversations à bâtons rompus avec Ceintras, j’étais absolument incapable de faire subir par devers moi-même un examen critique sérieux aux données sur lesquelles il avait établi son appareil. Il fallait attendre les expériences ; je ne les attendais pas sans appréhension. Non que j’eusse jamais mis en doute la valeur de Ceintras, mais l’état de surexcitation et de dépit dans lequel il se trouvait depuis le début de l’entreprise ne lui avait évidemment pas permis d’exercer ses facultés de chercheur et d’ingénieur dans de très bonnes conditions.

Mes inquiétudes se justifièrent. Nous avions établi notre aérodrome dans un petit village de la Beauce, à deux heures de Paris. Nous étions, dans l’esprit des paysans du lieu, gens grossiers, alourdis de bien-être, à la fois insolents et sournois, « les deux Parisiens toqués qui fabriquaient une machine volante ». Nous subissions de la part de ces brutes une hostilité railleuse et stupide que parvenait à peine à masquer dans leur attitude le respect qu’ils étaient bien obligés de témoigner tout de même à des gens « qui payaient bien ». Le 15 avril eut lieu la première ascension. Il fut aussitôt évident que, si notre appareil, comme ballon dirigeable, en valait bien d’autres, il nous était impossible de compter sur lui pour un voyage qui devait, au bas mot, durer huit jours. C’était surtout la question du lestage qui avait été insuffisamment étudiée. Nous nous étions délimité, à l’aide de trois clochers comme points de repaire, un circuit aérien de 50 kilomètres environ. Ce circuit fut parcouru dix-huit fois de suite à une moyenne de 30 kilomètres à l’heure ; après quoi, notre provision de lest étant épuisée, le ballon, d’ailleurs alourdi par l’humidité de la nuit prochaine, se rapprocha peu à peu de la terre ; nous parvînmes à nous maintenir quelque temps encore à une altitude suffisante en jetant plusieurs bidons d’essence et divers objets qui représentaient le poids des accessoires indispensables, — des appareils d’observation, des vêtements, des aliments, — mais cela n’était évidemment pas une solution satisfaisante et nous nous résignâmes à atterrir.

Il m’était facile, après cet insuccès, de prendre ma revanche et de représenter triomphalement à Ceintras combien il eût été ennuyeux pour lui de mettre trop tôt le public au courant… Son attitude ne me le permit pas. Ce n’était pas, au fond, un mauvais diable. Il me demanda pardon, versa toutes les larmes de son corps et parla de mourir. Oui, il ne voulait pas survivre à son déshonneur, il n’avait pas été digne de ma confiance et, ce qui me restait de mieux à faire, c’était de m’adresser à un autre. Je le gourmandai vivement, lui rendis courage et, en somme, cet échec fut bon à quelque chose, puisque Ceintras renonça pour un temps à son arrogance, à son insolence, à sa vanité et se remit furieusement au travail.

Je n’étais cependant pas au bout de mes peines. Nous avions décidé que les essais du second ballon auraient lieu dans un pays voisin des régions arctiques, afin que les conditions climatériques durant les expériences et durant le voyage fussent les mêmes à peu de choses près. Nous choisîmes Kabarova, village samoyède situé au sud du détroit de Yougor, aux portes de la mer de Kara : c’était dans ce village même que, douze ans plus tôt, Nansen, avant de s’enfoncer au cœur des solitudes polaires, avait pris une dernière fois contact avec l’humanité.

Dès le début du mois de juillet, la mise au point du second ballon fut achevée. Toutes nos dispositions étaient prises, nos dix ouvriers et notre interprète attendaient nos ordres, les appareils à hydrogène, les obus de gaz comprimé et les caisses d’approvisionnements étaient amoncelées à la consigne de la gare du Nord, il ne nous restait plus qu’à démonter et à emballer le ballon, lorsque Ceintras, un beau matin, vint m’annoncer froidement qu’il aimait une jeune fille et que son intention bien arrêtée était de se marier sur-le-champ !

Je me rappelle avoir cherché un revolver dans ma poche avec l’idée de menacer Ceintras de lui brûler la cervelle s’il ne me donnait pas immédiatement sa parole d’honneur de remettre à son retour du Pôle l’exécution de ce projet insensé. Mais je n’avais pas de revolver… Ce furent, durant deux jours, des scènes terribles, puis Ceintras, m’ayant promis de partir une semaine après la noce, je compris que le plus court serait de céder et d’expédier l’affaire au plus tôt. Fort heureusement, les parents de la jeune fille et la jeune fille elle-même ne voulurent plus entendre parler de mariage lorsqu’ils surent que Ceintras entreprendrait huit jours plus tard une expédition polaire. Tout fut définitivement rompu lorsqu’il leur eut avoué, sous le sceau du secret, avec l’espoir de se poser en héros à leurs yeux, dans quelles conditions cette expédition serait accomplie.

On peut penser que mon pauvre ami, vexé et navré comme il l’était, ne fut précisément pas un très agréable compagnon de voyage. Mais je n’y prenais guère garde ; je pensais être enfin au terme de mes peines, et avoir réduit à l’impuissance le mauvais vouloir ou plutôt le fâcheux caractère de Ceintras ; je me disais qu’une fois installé à Kabarova il devrait évidemment se contenter de préparer avec soin le succès de notre entreprise ; et en effet, il était assez difficile d’imaginer d’où pourrait venir dans les solitudes de la toundra le vent qui lui soufflerait une nouvelle lubie.

Les premiers événements semblèrent justifier ces prévisions optimistes. Dès le lendemain de notre arrivée, nous commençâmes à dresser le hangar portatif où nous devions abriter notre aéronef, et à remonter celle-ci pièce par pièce, — tout cela malgré les fatigues d’un long voyage qu’il avait fallu, à la fin, accomplir à l’aide d’inénarrables véhicules, dont les meilleurs étaient réservés à nos matériaux et à nos appareils… — Nos ouvriers, que nous avions mis au courant de nos intentions, nous aidèrent avec un dévouement et un enthousiasme admirables : la lutte raisonnée de l’homme contre la Nature a pris aujourd’hui toutes les apparences d’une religion, et ce fut d’un cœur analogue à celui des vieux maçons constructeurs de cathédrales qu’ils s’employèrent à établir la machine qui devait dérober à la Terre un de ses derniers secrets.

Quant à nos hôtes, c’étaient de braves gens, merveilleusement pieux, ivrognes et simples d’esprit. Durant les après-midi des dimanches que nous passâmes à Kabarova, nous les vîmes sous la direction de trois moines sordides qui desservaient dans ce pays sauvage le culte orthodoxe, exécuter d’interminables processions, durant lesquelles leurs gosiers bien humectés entonnaient d’ineffables cantiques d’action de grâce en l’honneur des icones que des bras mal assurés véhiculaient sous des dais de peau de renne. Les autres jours, la population du village passait de longues heures à nous contempler ; assis par terre, hommes, femmes et enfants nous adressaient sans répit de bons sourires huilés par les tartines de graisse de phoque qu’ils engloutissaient sans discontinuer, d’un appétit tranquille et insatiable. L’interprète leur ayant annoncé que notre intention était de nous envoler dans les airs plus haut que les oiseaux, leur sympathie se transforma en une adoration respectueuse et craintive ; et ils commencèrent alors à murmurer autour de nous de monotones mélopées qu’ils accompagnaient en frappant des mains et que nous sûmes bientôt être des chants à la louange de nos mérites. Tout cela ne nous empêchait pas de les tenir à l’œil ou de monter la garde autour de nos bidons d’essence dont ils auraient bu, à l’occasion, faute de mieux, quittes à redoubler par la suite de dévotion à notre endroit.

Le hangar établi, une semaine de travail modéré devait nous suffire pour remonter définitivement le ballon. Mais, tandis que mon enthousiasme croissait à mesure qu’avançaient les préparatifs, Ceintras, lui, se laissait aller de plus en plus à une mélancolie morne ; non qu’il ne fît tous ses efforts pour mener l’entreprise à bonne fin, mais il semblait bien plutôt accomplir avec conscience et résignation un devoir imposé qu’agir sous l’impulsion de la folie entreprenante et pleine d’ivresse d’un explorateur ou d’un inventeur qui se voit arrivé tout près du but. Il était loin, le Ceintras illuminé et fervent du soir de notre rencontre ! Des heures durant, il restait avec les ouvriers, donnant des ordres, examinant avec une minutie qui me rassurait, — car elle manifestait son évidente envie de réussir, — les moindres parties de l’appareil. Puis, aux moments de repos, il se disait rompu de fatigue et dormait aussitôt, ou feignait de dormir, évitant ainsi toute conversation avec moi. Parfois, pris d’une légère inquiétude devant son air découragé, je lui demandais en lui montrant le ballon :

— Ça marchera ?

Il répondait invariablement, d’une voix blanche et sans expression :

— Ça doit marcher.

Mais vers le cinquième jour, brusquement, il parut prendre à tâche de retarder le travail des ouvriers. Il augmentait les heures de repos, se disant à bout de forces ; puis, comme je le harcelais, le suppliant de reprendre son travail et lui rappelant que la saison s’avançait, il revenait au chantier, faisait démonter sous un prétexte futile, quelque pièce de l’appareil qu’il fallait ensuite remonter, si bien que notre ballon menaçait fort de ressembler à la toile de Pénélope.

Le septième jour, comme je me demandais avec anxiété ce qui allait advenir, Ceintras, incapable de contenir plus longtemps la pensée qui le rongeait, leva la tête de la tâche sur laquelle il était penché et me dit brusquement :

— Si nous remettions l’expédition à l’an prochain ?

Je le regardai avec stupeur, mais, à l’expression craintive de sa physionomie, je compris aussitôt qu’il serait sans défense devant une volonté ferme, et, avec une voix dont le calme résolu me surprit moi-même :

— C’est impossible, lui dis-je ; d’ailleurs, il est maintenant trop tard. Le navire qui doit venir nous chercher est en route.

Le matin même, en effet, décidé à brusquer les événements, j’avais fait partir un de nos hommes pour la première station télégraphique, avec une dépêche destinée à avertir le capitaine du bâtiment qui, tout équipé, attendait nos ordres au fjord d’Hammerfest, en Norvège.

— Tu as raison, dit-il, il vaut mieux en finir et, si c’est la mort qui nous attend là-bas, ne pas prolonger cette agonie atroce…

Lamentable inconséquence des hommes ! Ceintras qui, avant de me rencontrer, avait tant de fois broyé du noir à la pensée qu’il ne réaliserait jamais son rêve d’expédition polaire, craignait la mort, à présent que le destin était sur le point d’exaucer son vœu !

Le soir venu, assis au seuil de notre maison de planches, il resta un grand moment le regard fixe et vague, comme hypnotisé par le monotone ondulement des solitudes qui, au devant de nous, s’étendaient grises, à l’infini…

Énervé par son immobilité, je me promenais de long en large, en sifflotant, avec un air moqueur qu’il n’eût pas en toute autre circonstance supporté aussi patiemment. Il semblait toujours ne pas remarquer ma présence. A la fin, exaspéré, je heurtai rudement sa botte avec mon pied, en lui criant dans l’oreille, de toutes mes forces :

— Hé ! Ceintras !

Je me repentis aussitôt d’avoir agi si cavalièrement, car, avec le caractère irascible de Ceintras, il fallait s’attendre à tout. Mais il avait, pour l’instant, mieux à faire qu’à se formaliser de mon manque de courtoisie. Il me regarda comme s’il s’éveillait d’un pénible cauchemar et, d’une voix un peu incertaine, il me dit :

— Alors, cette expédition polaire… on y va ? C’est décidé ?…

Avec un haussement d’épaule je répondis simplement :

— Parbleu !

Il garda un moment le silence, puis les poings crispés par une sorte de rage impuissante, il s’écria :

— Mais pour quoi faire ! pour quoi faire, bon Dieu !

— Pour voir…

— Voir quoi ?

— Des choses que les autres hommes n’ont pas encore vues.

Il eut un ricanement à la fois désolé et méchant et, en répétant les paroles que je venais de dire, il en exagéra ironiquement le ton inspiré.

— Des choses… des choses que les autres hommes n’ont pas encore vues ! Mais que comptes-tu donc trouver là-bas ? Voyons, parle !

— Nous le saurons quand nous y serons.

— Quand nous y serons !… Tiens, veux-tu connaître le fond de ma pensée ?… Tu n’es qu’un fou à qui l’orgueil a fait perdre la tête, un vaniteux qui se croit trop supérieur au reste des hommes pour se contenter de ce qui leur suffit… En vérité, oui, un fou et un vaniteux…

— Un vaniteux ! oh ! il me semble que sur ce point, toi-même…

— Et quand cela serait ? quand bien même, à la veille d’entreprendre une expédition aussi périlleuse, je tiendrais, du moins, à ne pas disparaître à jamais inconnu, au milieu des glaces de la banquise ?…

Je savais qu’il n’y avait pas à discuter avec Ceintras, que toutes les raisons que je pourrais lui donner, si bonnes qu’elles fussent, ne serviraient qu’à l’irriter davantage. D’ailleurs je n’avais pas de raisons à lui donner : nous ne faisions qu’exécuter le contrat tacite passé entre nous dès le début, et ses récriminations arrivaient un peu tard pour que j’eusse à en tenir compte. Aussi, sans plus m’occuper de lui, je me mis à feuilleter les journaux qui nous arrivaient assez régulièrement, mais que nous ne lisions guère, absorbés chacun par une seule pensée…

Soudain mon regard fut arrêté par ces lignes : « Nous apprenons que le directeur d’un journal américain, M. Wellmann, a fait le téméraire projet d’atteindre le Pôle Nord en dirigeable… » Suivaient les commentaires que tout le monde à cette époque a pu lire dans la presse… Alors, avec une voix qui fit tressaillir mon voisin, je lui criai, en lui tendant le journal et en soulignant le passage avec l’ongle :

— Tiens, imbécile, lis ça… mais lis donc…

Il prit le journal avec indifférence, y jeta négligemment les yeux et son visage se transforma, s’anima à mesure qu’il lisait… Ah ! il aurait fallu voir mon Ceintras, avec l’inconstance d’humeur qui lui était propre, passer soudain du découragement le plus plat à la plus fiévreuse exaltation…

— Ah ! non, s’exclama-t-il, après avoir hésité évidemment entre plusieurs façons de prendre la chose, elle est bonne, celle-là, elle est bien bonne ! Non, mais crois-tu que ce sera drôle et qu’il en fera une tête, ce Wellmann, lorsqu’au moment de partir, il apprendra que d’autres l’ont précédé dans son dessein ? Car nous serons de retour bien avant son départ ! Et, s’il tient absolument à nous donner de l’inédit, il faudra qu’il aille au Pôle Sud… Ah ! ah ! au Pôle Sud… Mais l’idée, qui l’aura eue le premier ? C’est Ceintras, c’est Ceintras !…

Et il finit par chantonner ces derniers mots en gambadant et en battant des mains, à la stupéfaction des ouvriers qui le soupçonnaient, sans doute, de s’être livré à des libations un peu trop copieuses. Puis, un peu calmé par ces démonstrations ridicules, il revint au désir qui l’avait tourmenté de tout temps, et me dit en affectant un ton détaché :

— On pourrait, peut-être, envoyer un télégramme aux journaux, pour mentionner notre départ… Nous avons évidemment bien des chances de réussir, mais enfin, si nous ne revenions pas ?…

— Si nous ne revenions pas, comme je te l’ai répété souvent sans que tu veuilles m’entendre, nos ouvriers communiqueraient, au bout de deux mois, le procès-verbal que nous dresserons avant de partir, et l’équipage du bâtiment qui nous conduira au lieu du départ serait là lui aussi pour attester la vérité.

Il finit par se laisser convaincre qu’ainsi tout allait bien et courut au chantier, bouleversant les caisses, donnant des ordres, affolant les ouvriers, travaillant lui-même avec acharnement et fredonnant gaillardement le premier couplet de « Viens, Poupoule !… »

Je fus obligé de l’entraîner de force pour lui faire prendre un peu de nourriture et à la dernière bouchée, bien que nos hommes tombassent littéralement de fatigue, il se remit à l’ouvrage. Deux jours plus tard le ballon était complètement remonté.

Ceintras, déçu ou taciturne, était simplement ennuyeux ; devenu joyeux et expansif, il fut absolument insupportable. Il se précipitait vers moi avec effusion, me nommait son cher ami, m’accablait des manifestations d’une soudaine tendresse, et tout cela avait pour intermède son intolérable « Viens, Poupoule » dont il soulignait chaque mesure d’un claquement de doigts ou d’un pas de danse grotesque. — Oh ! cet odieux refrain dont l’obsession a survécu à tant d’aventures et qui bourdonne encore à mes oreilles à l’heure où j’écris ces lignes !

Nous allions, dès le lendemain, entrer dans la période des essais. En attendant, Ceintras prépara les documents destinés à illustrer sa gloire. Je dus le photographier dans la nacelle, au volant de direction, entouré de nos ouvriers, sur le seuil du hangar, dans toutes les poses, dans tous les costumes… Et, sur chaque châssis, il collait soigneusement des bouts de papier où étaient inscrites les explications qu’il espérait voir, plus tard, reproduites dans les magazines…

— D’ailleurs, me disait-il avec un sérieux imperturbable, si par malheur nous restions quelque part, là-bas, — et sa main esquissait un geste du côté du Nord, — ces notes explicatives deviendraient absolument nécessaires.

Vers la fin de la journée, n’entendant plus résonner dans les environs la chanson de mon camarade, je me disposais à partir à sa recherche quand je le vis apparaître, escorté des trois moines de Kabarova et d’une horde de Samoyèdes luisants et graisseux. En m’apercevant, Ceintras fit claquer ses doigts et, pour toute réponse aux questions que je lui posai, se contenta d’abord de chantonner son refrain familier. Puis, me désignant les trois moines obséquieux, souriants et totalement incapables de comprendre ses paroles, il s’écria sur un ton d’emphase comique :

— Voilà ! ces respectables moines, avertis par l’interprète que notre départ était proche, lui ont assuré qu’ils consentiraient volontiers à bénir notre navire aérien moyennant une bouteille ou deux d’eau-de-vie. Leur bénédiction vaut bien cela ! Pour ce qui est de ces nobles populations, je pense qu’elles méritent également de prendre part à nos libéralités.

On alla chercher deux litres de rhum pour les moines et un bidon d’alcool à brûler que les Samoyèdes commencèrent aussitôt à se passer de mains en mains et de bouche en bouche en poussant des grognements de satisfaction.

— Vite, vite, prends un cliché ! me cria Ceintras, juché à l’avant de la poutre armée.

Les moines s’étaient agenouillés à côté de lui ; la foule, après avoir entièrement vidé le bidon, entonna son cantique d’action de grâces… Quand tout fut terminé, Ceintras, qui entendait que la postérité prît au sérieux cette solennité burlesque, colla gravement cette note sur le châssis :

« Les habitants de Kabarova acclament le hardi aéronaute Ceintras, tandis qu’il fait bénir, en grande cérémonie, son ballon dirigeable par le clergé du lieu. »

CHAPITRE III
… ET LEUR MONTURE

Je voudrais que mes connaissances mécaniques fussent plus étendues et précises afin de donner ici une description vraiment utile de notre ballon. Mon dernier souhait est que la folle entreprise dont nous fûmes victimes porte au moins des fruits pour d’autres que pour nous.

A ne considérer que l’aspect général de l’appareil, il ne différait guère des quelques ballons dirigeables qui ont été construits durant ces dernières années, sinon par ses dimensions considérables : il avait soixante-quinze mètres de longueur et vingt mètres de largeur au maître-couple.

La grande originalité consistait en une disposition qui nous permettait de nous dispenser absolument de lest et de prolonger malgré cela très longtemps, bien plus longtemps qu’aucun aéronaute ne l’avait fait avant nous, notre séjour dans l’atmosphère. Les gaz chauds à leur sortie du moteur étaient recueillis dans un tuyau qui se divisait peu après en deux branches : par l’une d’elles les gaz arrivaient à des serpentins qui circulaient autour de notre cabine et y faisaient fonction de calorifères ; au moyen de l’autre, — et c’est en cela que consistait l’innovation, — les gaz d’échappement, avant leur expulsion définitive à l’air libre, étaient détournés vers un second système de serpentins placé à l’intérieur même de l’enveloppe dans une sphère de cuivre ; le ballon se rapprochait-il de la terre, un robinet plus ou moins ouvert laissait s’échapper par cette voie une quantité de calorique suffisante pour porter le métal de la sphère à une température de 60° centigrades ; ainsi, à notre gré, nous dilations l’hydrogène et augmentions la force ascensionnelle sans aucun risque d’inflammation. De plus, dix obus d’hydrogène comprimé communiquant également par des tuyaux avec l’intérieur de l’enveloppe devaient nous éviter les ennuis de la déperdition progressive du gaz durant notre voyage : un tour de robinet sitôt que le besoin s’en faisait sentir, et une nouvelle provision d’hydrogène allait remplacer le gaz que les six épaisseurs de soie forte et de caoutchouc n’étaient pas parvenues à maintenir absolument prisonnier. Toutes les ramifications de cette tuyauterie compliquée étaient munies de clapets commandés par des manettes, et lorsque la température de notre cabine était assez élevée et que le ballon voguait à une hauteur suffisante nous laissions les gaz s’échapper à l’air libre avec un fracas étourdissant.

N’ayant pas à nous encombrer du poids inutilisable du lest, nous avions pu rendre sans crainte notre vaisseau aérien excessivement solide et confortable ; après diverses hésitations, Ceintras s’était résolu à monter l’enveloppe sur une légère armature d’aluminium qui la maintenait évidemment plus rigide que n’eût pu le faire l’emploi des ballonnets compensateurs. Quant à la stabilité de l’aéronef elle était assurée comme à l’ordinaire par des plans horizontaux et verticaux.

La cabine était une véritable petite maison divisée en deux parties ; à l’avant c’était ce que nous appelions assez prétentieusement la chambre de chauffe, où se tiendrait Ceintras, pilote et mécanicien. Il y avait là les ouvertures des réservoirs d’huile, d’essence, d’eau, les manettes, les boussoles et le volant de direction qui commandait un puissant gouvernail situé à l’arrière ; une porte s’ouvrait sur une galerie découverte par laquelle on pouvait parvenir jusqu’au moteur lui-même. Dans l’autre partie de la cabine se trouvaient les coffres à provisions, une étroite couchette et le petit fourneau électrique sur lequel je préparerais nos repas. Dans ces conditions le voyage lui-même ne paraissait pas devoir être autre chose qu’une agréable et un peu banale partie de plaisir ; à coup sûr nous n’endurerions aucune des souffrances auxquelles avaient dû se résigner à l’avance les autres explorateurs des pays polaires, la faim, le froid, et les anxiétés d’un long exil.

Notre nouveau moteur d’une puissance effective de 100 chevaux, ne nous permettrait pas de couvrir une moyenne de beaucoup supérieure à celle de vingt-cinq kilomètres à l’heure, car le second ballon était autrement lourd et considérable que le premier ; pour accomplir ce raid de navigation aérienne, Ceintras avait préféré en fin de compte, — et non sans raison, — un engin de fond à un engin de vitesse, un cruiser à un racer ; mais, somme toute, en fondant nos prévisions sur la certitude d’un minimum de 20 kilomètres à l’heure, une semaine nous était largement suffisante pour accomplir les 2000 kilomètres du trajet aller-retour. C’était à l’extrémité de la terre François-Joseph que le navire norvégien devait nous déposer et nous attendre.

Le temps prévu pour l’arrivée de celui-ci à Kabarova nous laissait environ une quinzaine de jours devant nous. Ceintras trouva là le prétexte d’une dernière tergiversation ; elle eut lieu comme nous montions dans la nacelle du ballon pour effectuer les essais :

— Et si nous avions fait venir le navire pour rien, me dit-il soudain… Si maintenant, pour une raison ou pour une autre, le ballon ne nous donnait pas une entière satisfaction ?…

— Nous partirions quand même, répondis-je, c’est à toi de prendre toutes les précautions pour sauvegarder ta glorieuse existence ! Et puis, tu me l’as dit toi-même, ça doit marcher. Ce n’est pas le moment de devenir pessimiste.

D’ailleurs, comme les événements allaient le prouver aussitôt, il n’avait aucun motif de le devenir. L’immense machine reposait sur le sol, amarrée par des câbles à des poteaux. Les amarres rompues, elle ne quitta pas de suite la terre, la force ascensionnelle au moment du départ ne devant pas dépasser le poids brut de l’appareil. Mais une fois le moteur mis en mouvement, l’air réchauffé dans la sphère de cuivre alla dilater l’hydrogène de l’enveloppe et le ballon commença à s’élever ; pour activer au besoin la rapidité de l’ascension il eût suffi d’injecter en outre dans l’enveloppe une certaine quantité de l’hydrogène comprimé tenu en réserve dans les obus. Comme on le voit ce dispositif ne nous permettait pas seulement de nous dispenser de lest, il nous donnait aussi la faculté précieuse d’atterrir où bon nous semblerait et de repartir ensuite à notre gré.

Il y avait dans la lente ascension de la machine se délivrant pour la première fois des chaînes de la pesanteur tant de souple docilité jointe à tant de majestueuse puissance, que toutes sortes d’émotions puissantes, — orgueil, admiration, respect presque religieux de nous-mêmes et de l’œuvre, — firent battre éperdument nos cœurs. En vérité ces triomphales minutes n’étaient pas payées trop cher par les inquiétudes, les ennuis et les mille difficultés exaspérantes au milieu desquelles je me débattais depuis de longs mois. Lorsque le moment décisif fut arrivé, que nous eûmes atteint l’altitude suffisante et que Ceintras, fermant pour un instant le tuyau par lequel l’air chaud arrivait dans l’enveloppe, eut embrayé l’hélice propulsive, toutes nos querelles, tous nos dissentiments furent oubliés, et nos mains s’étreignirent tandis que nous cherchions en vain des mots dignes d’exprimer notre bonheur et notre mutuelle reconnaissance.

Tout cela était d’un heureux augure et il faut bien dire que rien ne le démentit. Je n’ai pas, du reste, le dessein de raconter nos expériences par le menu ; ce serait fastidieux et inutile. Durant les dix jours qui suivirent, le ballon accomplit plus de 3000 kilomètres et resta en état de marche sans qu’il eût été nécessaire de renouveler notre provision d’essence et d’hydrogène. Les menues mésaventures que nous eûmes à subir ne servirent en définitive qu’à affermir davantage encore notre confiance. C’est ainsi qu’une fois, à une centaine de kilomètres de Kabarova, notre moteur resta en panne par suite d’un excès d’huile et d’un encrassement des bougies ; le ballon atterrit doucement, nous procédâmes à un nettoyage rapide des cylindres, puis le moteur fut remis en marche, le ballon s’éleva de nouveau et nous rentrâmes au port d’attache avec un retard d’une demi-heure à peine sur l’horaire prévu. Une seule modification importante fut apportée à la machine durant ces derniers jours : nous renforçâmes les amortisseurs destinés à éviter les heurts au moment des atterrissages et nous les disposâmes d’une façon nouvelle, qui devait nous permettre d’atterrir sans danger dans des espaces extrêmement restreints.

Je crois également inutile de raconter notre voyage de Kabarova à la terre François-Joseph. La lente navigation dans les mers boréales, les brumes opaques qui semblent être là depuis des siècles et des siècles et ne s’entr’ouvrir qu’avec peine ou paresseusement pour laisser passer le vaisseau, l’inquiétude perpétuelle des glaces dans les étroits chenaux d’eau libre à mesure qu’on se rapproche de la banquise, les icebergs flottant au loin comme des brumes plus pâles dans la brume, tout cela est connu par les relations des explorateurs et n’a rien à faire dans mon histoire, surtout lorsque je pense que mes jours, sans doute, sont comptés.

Le ballon, dont on n’avait pas eu besoin de démonter la partie mécanique, fut regonflé et prêt à partir cinq jours après notre débarquement. Il ne me reste qu’à reproduire ici le document écrit en double dont nous gardâmes un exemplaire et dont l’autre fut confié aux soins du capitaine la veille même de notre départ.

« Le 18 août 1905, le Tjörn, bâtiment norvégien, capitaine Hammersen, a déposé à l’extrémité sud de la terre François-Joseph MM. Jacques Ceintras et Jean-Louis de Vénasque, sujets français, domiciliés l’un et l’autre à Paris, 145 bis, avenue de la Grande-Armée, lesquels sont partis de là le 26 août pour tenter d’atteindre le Pôle Nord en ballon dirigeable. Un autre document a été remis par eux à M. Henri Dupont, domicilié à Paris, 75 rue Cujas, chef de l’équipe d’ouvriers qui les assista durant la période des essais à Kabarova (Russie). En cas de réussite Hammersen, capitaine du Tjörn, H. Dupont et les autres hommes de l’équipe confirmeront l’exactitude des dits documents. En cas d’échec et de disparition définitive des deux explorateurs, ils sont priés de divulguer les faits dont ils ont été témoins. MM. Ceintras et de Vénasque tiennent à cette divulgation moins pour la satisfaction, d’ailleurs légitime, d’être inscrits au nombre des victimes de la science que pour donner un exemple et un enseignement à ceux qui, ayant dès à présent conçu, par suite des progrès de la navigation aérienne, des desseins analogues, seraient tentés de les réaliser à leur tour. »

CHAPITRE IV
PROPOS ENTRE CIEL ET TERRE

— Coupez les amarres !

Et, une à une, après le brusque bruit des coups de hache, les cordes tombèrent en claquant sur le sol sec. L’équipage tout entier nous avait accompagnés, les mains s’étaient tendues vers nous ; déjà nous étions dans la nacelle. Il y eut alors quelques minutes d’impressionnant silence. Les hommes s’étaient rangés autour de nous et ne bougeaient plus.

Je les regardai. A n’en point douter, ces fils des Wikings, ces matelots hardis qui, bien avant Christophe Colomb avaient traversé l’Atlantique sur leurs barques vermillonnées et découvert, sans le savoir, un monde, sentaient, en nous voyant partir, gronder au plus profond d’eux-mêmes leur héréditaire besoin d’aventures ; ce n’étaient pas seulement l’étonnement et l’admiration, mais une naïve envie, un obscur regret de n’être pas de la fête, qui faisait à cette minute étinceler d’un éclat passager leurs yeux pâles de riverains des mers du Nord.

Un chien resté à bord du navire se mit soudain à hurler ; j’eus alors la sensation de l’irréparable ; je devais être très pâle, mais Ceintras l’était affreusement ; il chancela en s’avançant vers le moteur et je vis ses doigts trembler sous l’épaisseur des gants fourrés tandis qu’il agissait sur le levier de mise en marche. Alors, en cet instant suprême, s’imposa à mon souvenir l’image d’autres pays, pleins d’animation, de soleil, de vie… C’était cela que nous avions quitté, peut-être pour toujours ! J’eus durant quelques secondes la certitude horrible d’avoir jadis frôlé bien des fois le bonheur sans m’en douter, d’avoir désespéré trop tôt de ma guérison et d’avoir lâché la proie pour l’ombre…

Mais le fracas du moteur déchirait le silence, nous perçûmes des frémissements dans les muscles de corde et de métal de l’immense bête impatiente de prendre son essor. Enfin elle s’éleva tout à coup, et si vite que Ceintras dut presque aussitôt modérer la dilatation de l’hydrogène. Alors, dominant le bruit du moteur, ce fut une acclamation formidable qui, nous rattrapant dans notre vol, monta jusqu’à nous de la terre ; devant cette tempête d’enthousiasme mes idées noires et mes pensées accablantes s’éparpillèrent, se dissipèrent comme des feuilles mortes au vent. Accoudé à la galerie, je saluai une dernière fois de la main ceux qui nous acclamaient.

A ce moment toute la grandeur de l’œuvre que j’avais accomplie inconsciemment, en ne poursuivant pas autre chose que la satisfaction d’un égoïste désir, m’apparut, et ce fut une merveilleuse aubaine sur laquelle je n’avais pas compté. Comme aux premiers instants de nos essais, mon cœur battit éperdument, et cette fois, ce n’était plus seulement à l’espoir d’un rêve bientôt réalisé qu’il devait cette impulsion enivrante, mais à un sentiment supérieur et plus doux : dès à présent, quoi qu’il dût advenir par la suite, j’avais la certitude de n’avoir pas vécu une vie inutile et de pouvoir tout au moins fournir dans l’avenir au reste des hommes un exemple illustre d’initiative et de volontaire audace.

Ceintras avait été lui aussi visiblement flatté et réconforté par l’acclamation. Mais son incorrigible vanité entraînait ses pensées dans un autre sens que les miennes :

— Que sont ces ovations, s’écria-t-il soudain, à côté de celles qui nous attendent à notre retour !

Je ne pus m’empêcher de le considérer avec quelque pitié. Puis à la pitié succéda l’irritation. La phrase ridicule avait rompu le charme. Depuis plus d’un quart d’heure les hélices propulsives avaient été embrayées ; déjà le navire s’évanouissait derrière nous, et les hommes, dont les regards nous accompagnaient encore, n’étaient plus que des taches noires sur la neige. Aussi loin que ma vue pouvait s’étendre, je n’apercevais que la monotone blancheur des solitudes polaires. Le froid commençait à nous engourdir et nous entrâmes dans la « chambre de chauffe » dont la porte fut soigneusement fermée.

Alors nous nous aperçûmes que nous n’avions plus rien à nous dire. Ceintras s’absorba en silence dans le réglage des manettes, et moi, après avoir vainement tenté de nouer quelque conversation je m’abandonnai au fil d’une vague rêverie. Bientôt, bercé par le bruit monotone du moteur et accablé par les fatigues des jours précédents, je me sentis peu à peu envahi par une profonde somnolence. Je crois que j’étais arrivé au bord même du sommeil lorsque Ceintras me tira soudain par la manche en s’écriant hargneusement :

— J’ai faim !

Il marmotta ensuite quelques imprécations et je compris qu’il pestait contre le peu de soin avec lequel je m’acquittais de mon rôle. N’étais-je pas le cuisinier en chef de l’expédition ?

Reconnaissant qu’en principe le reproche était mérité, ou trop ahuri encore pour avoir grande envie de récriminer, je me mis en devoir de donner satisfaction à mon compagnon. Je dois dire qu’il n’était pas besoin, pour préparer nos repas, d’avoir de grandes connaissances culinaires. Nos approvisionnements consistaient surtout en aliments d’épargne, — cacao, thé, café, tablettes de viande comprimées, — en biscuit, et en diverses conserves toutes prêtes qu’il suffisait de faire chauffer un instant au bain-marie, sur notre fourneau électrique. Ceintras qui entendait ne pas se priver même du superflu avait adjoint à tout cela des confitures, des gâteaux secs, des liqueurs, de vieux vins, du champagne !

Peu après, je disposai sur la couchette, qui était à deux fins et qui devait également nous servir de table, du biscuit, deux bouteilles de bordeaux, du jambon et un civet de lièvre dont le fumet chatouilla mes narines de la plus délicieuse manière.

— Voilà, dis-je triomphalement, un repas que Nansen eût payé bien cher à certains moments de son voyage.

Bien entendu Ceintras ne fut pas de mon avis : le civet n’était pas assez chaud, le bordeaux ne devait pas se boire si froid, le biscuit lui occasionnerait certainement une maladie d’estomac… Avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas cependant aller lui chercher des petits pains ! Du reste, tout en grommelant, il fit disparaître une bonne moitié des mets ; je n’eus pas grand’peine à me charger du reste, et, ce repas pourtant copieux ne nous suffisant pas, nous y adjoignîmes des fruits en conserve et une bonne lampée de rhum. Il faut noter ici, — chose assez curieuse étant donné le peu de forces que nous dépensions, — que nous éprouvâmes durant tout le voyage un formidable appétit.

Nous jouissions dans l’une et l’autre partie de la cabine d’une température très douce et, quand notre festin fut terminé, nous eûmes la sensation d’un absolu bien-être. De temps à autre nous essuyions du revers de nos manches la buée épaisse et les fleurs de glace qui s’amoncelaient sur les hublots, et, au dehors, c’était toujours le monotone paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu familier. Pourtant, sous l’influence d’une exaltation fiévreuse ou d’un étrange pressentiment, je ne renonçais pas à mon espoir de contempler avant peu des prodiges et, bien que prévoyant de la part de Ceintras des mots ironiques et des haussements d’épaules, je ne me lassais pas d’exprimer cet espoir à tout moment.

— Ceintras, qui sait ce que nous allons trouver au terme de notre voyage ?

— L’axe de la Terre, parbleu ! me répondit-il à la fin en ricanant.

Je répétai sur un ton interrogatif et assez niais :

— L’axe de la Terre ?

— Eh ! oui, tu sais bien que c’est là-bas qu’il s’emmanche. C’est donc autour de lui que nous prendrons le virage… Par exemple, il faudra faire attention à la manœuvre et ne pas le disloquer en le heurtant ! Hein ? vois-tu d’ici le cataclysme ?

Il ajouta, bien résolu à ne pas abandonner tout de suite une aussi bonne plaisanterie :

— Dis donc, nous pourrons écrire nos noms sur lui, comme font les touristes dans les donjons des châteaux historiques… Et nous pourrons encore en emporter de petits morceaux pour les offrir à nos amis et connaissances…

Cependant, l’énorme machine poursuivait sa route avec une si parfaite docilité que j’en éprouvais comme un obscur sentiment d’irritation ; en vérité, c’était trop facile, trop simple : il me semblait que quelques menus obstacles auraient contribué à donner plus de prix à notre victoire…

Exactement trente-trois heures après notre départ, nous dépassâmes le point extrême atteint par Nansen, et nous entrâmes enfin dans le mystère des régions vierges.

— Ceintras, m’écriai-je, Ceintras, cette fois, nous y sommes !

— Où donc sommes-nous, s’il te plaît ?

— Mais en pleine aventure, dans l’inconnu… Rien, depuis d’immémoriales séries de siècles, n’avait dérangé le silence accumulé sur ces solitudes, et c’est la première fois que cette nature est troublée par le passage orgueilleux de l’homme…

— Tu es tout à fait lyrique, interrompit Ceintras sans détourner la tête. Au fond, tu restes persuadé qu’il va t’être donné, dans quelques heures, de contempler des merveilles. Crois-moi, si tu ne veux pas éprouver une déception trop grande, n’espère pas trouver autre chose que ce que tu vois ici. Dans quelques heures, nos appareils indiqueront que nous avons atteint notre but, et puis…

— Et puis, selon toi, ce sera tout, et il ne nous restera plus qu’à revenir ?…

— Tu l’as dit. Cependant, en manière de divertissement, ou, si tu préfères, pour n’avoir pas fait en vain le voyage, nous pourrons atterrir un instant et planter le drapeau national au point même du Pôle. Le Pôle Nord colonie française ! Ah ! Ah ! voilà vraiment un joli cadeau à faire à sa patrie ! On pourra faire insérer des annonces : « Terres à distribuer… grandes facilités d’émigration… » Qu’est-ce que tu en penses ? Avec quelques protections, tu pourras peut-être te faire nommer gouverneur de la nouvelle colonie !

— Raille si cela t’amuse, mais nous avons encore le droit d’espérer que des choses imprévues nous attendent ; de ma part, c’est mieux qu’un pressentiment, c’est presque une conviction…

— On ne demande pas mieux que de croire à la réalité de ce qu’on souhaite.

— Qui sait ? un pays nouveau… une flore et une faune particulières, ajoutai-je sans prendre garde à l’interruption de Ceintras…

— Il est impossible de concevoir la vie dans ces régions de froid cruel et sans espoir… Et je serais curieux de savoir sur quoi ta conviction se fonde ?

— Sur bien des choses et, notamment, sur les légendes qui courent chez les peuples voisins du Pôle. Sais-tu que les Esquimaux du Groënland parlent volontiers de pays fabuleux, situés très loin, vers le Nord, au delà des glaces ? Il ne faut pas faire fi des légendes, qui ne sont pas des mensonges, mais des traductions de la vérité ; il est bien rare qu’elles ne correspondent pas à quelque chose, et celles que l’on répète sur le Pôle…

— … N’ont pas évidemment été racontées par quelqu’un qui est allé y voir. Du reste, si les événements semblent vraiment vouloir confirmer ces légendes, il ne me restera plus qu’à te présenter mes condoléances, car, évidemment, tu seras volé, tu ne seras pas le premier touriste qui aura visité le pays et l’on t’aura coupé l’herbe sous les pieds de la façon la plus vexante du monde… Il faudra donc te réjouir, en fin de compte, si, comme il y a tout lieu de le croire, les alentours immédiats du Pôle ne se distinguent en rien des pays au-dessus desquels nous naviguons.

— Cependant, hasardai-je à bout d’arguments, la mer libre…

— Ah baste ! la mer libre !… D’ailleurs la verrions-nous, on nous en a tellement rabattu les oreilles que ce ne serait plus rien de bien neuf…

Il s’interrompit soudain et prêta l’oreille : les explosions du moteur étaient devenues irrégulières tout à coup. Il s’emmitoufla de fourrures et sortit sur la galerie ; la cause du mal fut vite découverte : un fil électrique s’étant affaissé contre un cylindre avait été endommagé par la chaleur. Pour mieux effectuer la réparation, Ceintras arrêta le moteur un instant. Alors nous constatâmes que, les hélices restant immobiles, le sol fuyait tout de même à une assez grande vitesse au-dessous de nous.

— Bigre, s’écria Ceintras, les courants aériens sur lesquels j’avais compté deviennent de plus en plus forts ; nous allons avoir une rude avance sur notre horaire !

— Mais au retour ? demandai-je avec quelque inquiétude.

— Eh bien, répondit tranquillement mon compagnon, si la lutte contre le vent est trop pénible, au lieu de rebrousser chemin nous irons tout droit devant nous.

Il remit le moteur en marche, embraya les hélices et donna toute la vitesse.

Ensuite il parla de déboucher du champagne. J’y consentis volontiers. Tout marchait à merveille et la manœuvre ne consistait plus guère qu’à maintenir le ballon dans la bonne direction. Quand nous eûmes chacun vidé notre bouteille, la conversation se continua très animée, encore que chacun de nous ne prît guère garde au sens des paroles de l’autre. Nous étions entraînés par nos idées fixes aussi irrésistiblement que l’était le ballon par sa force propre et celle du vent.

— … La gloire, disait Ceintras, l’immortalité… Christophe Colomb en mieux…

— … Des choses, répliquai-je, que nul homme n’aurait été capable d’imaginer…

— … Réception enthousiaste, réputation universelle…

— … Des points de vue nouveaux, une révolution scientifique…

Seulement mes rêves semblaient décidément plus utopiques que les siens, et je commençais à me rendre compte que je ne les exprimais si fort que pour m’halluciner et garder en eux, jusqu’au dernier moment, une confiance désespérée.

Afin de nous débarrasser des bouteilles que nous venions de boire, je soulevai le couvercle d’une ouverture ménagée dans la partie inférieure de la cabine et je demeurai stupéfait : notre vitesse s’était accrue encore et le sol n’apparaissait plus, dans ce cadre étroit, que comme une surface grise et plane sur laquelle couraient de minces raies sombres.

— Viens voir, dis-je, le vent a pris le mors aux dents. Qu’est-ce que cela signifie ?

Ceintras, pour se rendre compte, avait interrompu l’hymne de louange en son honneur et s’était penché à son tour au-dessus de la baie. Il se releva stupéfait et même, à ce qu’il me parut immédiatement, désappointé.

— Courons-nous quelque danger ? lui demandai-je.

— Un danger ? non, mais en vérité…

— Parle ! parle donc !

— Eh bien, voilà : il se peut… il se peut, en définitive, que ce soient tes prévisions qui se justifient, du moins en partie… Car ce vent violent et soudainement survenu ne peut avoir pour cause qu’une brusque différence de température entre les lieux où nous sommes… et ceux où nous allons.

Mais, cette fois, je ne devais pas profiter longtemps de l’autorisation inopinée que me donnait Ceintras de poursuivre encore mes rêves. Mon compagnon qui m’avait quitté pour aller dans la chambre de chauffe reparut presque aussitôt et me dit, très pâle :

— Regarde !

Je m’avançai et je regardai. Il avait ouvert les deux larges hublots de l’avant, une immense lumière violette venait d’apparaître à l’horizon et nous allions vers cette lumière.

CHAPITRE V
LE JOUR VIOLET

La mort n’est que la plus inintelligible des énigmes et ce qui nous terrifie surtout en elle c’est l’inconnu. Il semble que la peur de mourir et l’horreur de ne pas savoir, de ne pas comprendre soient deux sentiments très voisins et que l’on ait eu raison de nommer l’angoisse qui nous étreint devant un fait inconnaissable « le frisson de la petite mort ». Je ne pense pas avoir jamais mieux éprouvé ce sentiment que dans les premières minutes qui suivirent l’apparition de la lueur. Ainsi, après avoir ardemment souhaité des prodiges, je tremblais à leur approche.

Les mains crispées sur la balustrade de la galerie extérieure, je sentais la sueur perler à mes tempes, malgré l’affreux froid cinglant contre lequel dans mon émotion et ma hâte je m’étais peu soucié de me prémunir. Cependant, à mesure que nous avancions vers elle, la lueur envahissait de plus en plus l’horizon. Dès ce moment nous pouvions nous rendre compte de ce qu’il y avait en elle d’étrange et, pour mieux dire, de « jamais vu ». Aux yeux humains la flamme du soleil apparaît comme un calme et serein rayonnement de clarté uniforme ; au contraire, cette lumière-là n’était pas immobile ; on eût dit le reflet contre le ciel d’une immense torche invisible qui, par instants, eût vacillé ; d’autres fois de larges ondulations la parcouraient d’un bout à l’autre parallèlement au sol et elle ressemblait alors à un grand drapeau immatériel et étincelant dont le vent eût fait frémir l’étoffe.

— Qu’est-ce donc ? murmurai-je enfin d’une voix à peine distincte.

Mon compagnon me répondit par un geste très vague, puis :

— Peut-être une aurore boréale, dit-il, une prodigieuse aurore boréale… ou un autre phénomène météorologique que l’on n’avait pas eu l’occasion d’observer avant nous…

Du reste, il ne paraissait pas trouver lui-même cette explication très satisfaisante ; sa physionomie exprimait à la fois l’inquiétude et l’irritation. Il ajouta, sans doute pour permettre à sa perspicacité de triompher au moins sur un point :

— En tout cas mes prévisions en ce qui concerne une température plus clémente se réalisent. Regarde le thermomètre…

Mais cela ne m’intéressait pas. Je me faisais l’effet d’être au bord d’un gouffre et de chanceler pris de vertige ; il aurait fallu pour m’empêcher de sombrer que Ceintras me fournît, — pareille à une branche où m’accrocher, — une explication rationnelle de l’étrange phénomène. Je l’interrompis et sur le ton suppliant d’un condamné à qui l’on a déjà refusé sa grâce et qui n’a plus qu’une ombre d’espoir :

— Mais cette lumière, dis-je, cette lumière ?…

— Attends un peu, me répondit-il avec quelque impatience ; nous arrivons, nous allons nous rendre compte.

Nous avions gagné, sans nous en apercevoir, une altitude assez élevée, la tiédeur relative de l’atmosphère qui nous entourait ayant été cause d’une dilatation progressive de l’hydrogène. Et nous pouvions voir au-devant de nous la neige blanche et grise sur une distance d’environ cinq cents mètres se colorer ensuite d’un reflet violet ; la ligne de démarcation entre la clarté pâle du pôle où nous naviguions encore et la surprenante zone lumineuse semblait d’une netteté parfaite, comme celle qui, dans une rue, lorsque le soleil est oblique, sépare le côté que ses rayons atteignent directement de celui où tombe l’ombre des maisons.

Une minute plus tard nous étions au seuil même du mystère.

Comment rendre la première impression que je reçus de ce paysage ? Avez-vous quelquefois placé devant vos yeux un verre de couleur foncée ? Même lorsque le soleil luit de tout son éclat, on dirait que l’horizon se rétrécit, que le ciel s’alourdit ou se rapproche de la terre ; les parties claires prennent un aspect livide et le moindre coin d’ombre devient le repaire de la peur. Tout enfant, lorsque je jouais dans le vestibule du château, je m’amusais parfois à regarder le jardin par une porte où étaient enchâssées des vitres de colorations différentes et à m’imaginer que j’étais entré dans un autre monde, ou que le ciel avait pris cette teinte pour toujours ; quand j’arrivais à m’en persuader, c’était une sensation horrible d’accablement et de tristesse ; l’atmosphère me paraissait soudain irrespirable ; je n’osais pas bouger, car il me semblait que l’air en devenant moins clair était aussi devenu moins fluide et que le moindre mouvement serait pénible comme le transport d’un pesant fardeau. Ainsi, le plus longtemps et le mieux que je pouvais, je consolidais l’illusion pour accroître mon angoisse, jusqu’au moment où les nerfs tendus, la gorge serrée, prêt à fondre en larmes, j’ouvrais la porte tout à coup. Alors je remplissais éperdument mes yeux de l’azur limpide et familier, je courais, je respirais à pleins poumons, c’était la fin d’un cauchemar, une libération merveilleuse… A présent je me trouvais à peu près dans le même état d’esprit que lorsque j’avais, aux jours de mon enfance, longtemps regardé le parc à travers la vitre violette, mais cette fois il m’était impossible d’ouvrir la porte.

Tant que nous eûmes encore la neige au-dessous de nous, son reflet clair atténua quelque peu sur nos visages et sur les objets environnants le caractère fantastique que leur donnait cette lumière à la fois éblouissante et sombre. Mais la température continuait à s’élever, et, çà et là, le sol se laissait entrevoir. Quelques minutes s’écoulèrent encore et, bientôt les derniers vestiges de neige s’évanouirent à nos yeux complètement. Le thermomètre marquait + 6° centigrades ; surpris par cette tiédeur brusque, nous ruisselions de sueur ; nous étions en outre accablés par la fatigue, l’émotion, et l’attente anxieuse de ce qui allait arriver.

Bientôt apparurent vaguement des végétations. Autant que nous pûmes en juger tout d’abord, — car nos yeux avaient peine à faire leur besogne dans cette clarté à laquelle ils n’étaient pas accoutumés, — ces plantes devaient appartenir à différentes espèces de fougères et de cactus et ne pas s’élever à plus d’un mètre au-dessus du sol. Celui-ci s’était couvert d’un gazon court et dru, et à perte de vue s’étalait sans nul accident au devant de nous. Le paysage n’avait véritablement plus rien de terrestre. Ce fut bien pire lorsque, soudain, le manteau de brume qui couvrait l’horizon se déchira et que le soleil du Pôle apparut au bout de la plaine, immense et pareil à un bouclier de métal dépoli : le pouvoir du maître de la Terre semblait ici annihilé par celui de la singulière force lumineuse qui avait envahi le ciel ; nul rayon n’émanait de lui, et il était dans la clarté violette comme un ver luisant sous l’éclat d’une lampe à arc.

Alors pour la première fois nous entendîmes auprès de nous le bruit de l’air fouetté par une aile invisible ; puis une petite ombre passa tout près de nous avec un cri strident et se heurta contre la toiture de la cabine ; nos regards essayèrent de la poursuivre, mais en une seconde la chose avait déjà disparu.

— C’est affreux ! sanglota Ceintras.

Il se tourna vers moi. De ses paupières gonflées, les larmes commençaient à rouler, avec des reflets bleus et jaunes, pareilles à des gouttes de pourriture. Sur son visage ravagé par la terreur, la lumière du Pôle brouillait les traits, exagérait les rides, tuméfiait les lèvres. Il donnait l’idée épouvantable d’un cadavre qui eût remué et parlé. Mais, aux larmes près, mon aspect ne devait guère différer du sien.

— Mon Dieu, murmura le pauvre garçon en reculant jusqu’à la galerie, il me semble que nous sommes morts !…

Notre hostilité prenait toutes les formes, des plus basses jusqu’aux plus nobles, depuis la haine furieuse qui crispe les poings et nous fait ressembler à des bêtes jusqu’à l’émulation qui nous pousse parfois à prendre des attitudes de héros. Voyant Ceintras si abattu et si misérable, je sentis mon courage renaître subitement.

— En somme, lui dis-je, si tu étais en ce moment le maître de tes nerfs, tu te rendrais compte que rien ne nous menace. Il n’est que de nous avancer prudemment dans ce monde inconnu et, au besoin, un coup de gouvernail nous aura vite tirés d’affaire.

— Certainement, certainement, balbutia-t-il…

Et, des pieds à la tête, il fut secoué par un brusque frisson. De nouveau à nos oreilles venait de retentir un cri que d’autres suivirent aussitôt. Cette fois nous eûmes le temps de voir une de ces bêtes se profiler en noir sur le fond violet du ciel. Elle nous parut être une sorte de chauve-souris, volant verticalement et munie d’une sorte de bec très allongé et très épais.

— Eh bien, Ceintras, mes pressentiments m’avaient-ils trompé ? Ne nous trouvons-nous pas en face d’une flore et d’une faune nouvelles ? Allons, ne prends pas cet air lamentable !… Il vaut mieux pour toi-même que les choses tournent ainsi : cela ne pourra que profiter à ta gloire ! Nos récits intéresseront bien plus le public que si nous n’avions rien trouvé d’inattendu au terme de notre voyage. Pense aux nuées de journalistes qui s’abattront sur ton logis à ton retour… Mais que cela ne t’empêche pas de surveiller tes manettes.

Mes paroles le rassurèrent quelque peu. Il revint dans la chambre de chauffe et, comme nous nous étions rapprochés du sol, il manifesta l’intention d’ouvrir le robinet d’air chaud ; je l’arrêtai :

— Il faut atterrir ici, lui dis-je.

— Tu es fou, tu n’y penses pas !… s’écria-t-il en me regardant avec des yeux dilatés par l’effroi.

— Il me paraît cependant indispensable, insistai-je, de recueillir quelques échantillons de minéraux, de plantes, et même, si c’est possible, d’animaux… Laisse-moi passer ; je vais préparer ma carabine.

Mais il ne voulut rien entendre. Il parla de faire sauter le ballon plutôt que de se rendre à mon désir insensé ! Puis il se calma, me représenta que nous avions du temps devant nous, qu’il valait mieux remettre cette excursion à plus tard… Comme ceci était en somme assez juste, je cédai et nous poursuivîmes notre route à une altitude de quatre cents pieds environ.

Le paysage n’avait pas changé, à cela près que les végétations paraissaient maintenant plus larges et plus hautes ; ce qui me frappait dans leur aspect, c’était qu’au contraire de la plupart des plantes terrestres elles croissaient plutôt en largeur qu’en hauteur ; on aurait dit qu’un invisible obstacle les empêchait de s’élever au-dessus d’une certaine limite ou que le sol au lieu du ciel attirait leurs branches. Un peu plus tard, à des amoncellements de vapeurs blanchâtres, nous reconnûmes la présence de l’eau ; puis, au-dessous de ces vapeurs, durant quelques minutes, un fleuve se laissa entrevoir, pareil à un glaive d’argent bruni qu’un géant eût oublié au milieu de la plaine.

— Regarde, me dit soudain Ceintras, la température, en bas, doit s’être abaissée de nouveau, car j’aperçois çà et là, sur le sol, des lambeaux de neige…

Je me penchai à la balustrade et tins mes yeux fixés dans la direction que m’indiquait Ceintras.

— Ceintras !

— Quoi donc ?

— Viens voir : on dirait que cette neige remue…

Chaque monceau de blancheurs neigeuses semblait en effet s’agiter et varier dans la forme de ses contours comme aurait pu le faire un troupeau de moutons qui, en paissant, se seraient tantôt rapprochés, tantôt éloignés les uns des autres.

— C’est effrayant ! murmura mon compagnon prêt à défaillir.

— Non, répondis-je, c’est tout au plus singulier. Nous nous trouvons apparemment en présence d’un phénomène d’optique dû à un milieu visuel nouveau pour nous… Ou bien nous sommes les jouets d’une hallucination…

— Oui, oui, répéta-t-il machinalement, une hallucination… Et cependant…

Il se frotta les yeux et se pencha désespérément vers le sol :

— … Une hallucination, ce n’est pas possible ! Cela bouge… Regarde, regarde !… Et nous ne sommes pas fous !

— Alors il nous faut descendre et nous rendre compte.

Nous en étions à ce point où, quoi qu’il puisse advenir, on aime mieux tout risquer plutôt que de rester davantage dans les affres de l’indécision, et Ceintras, sans doute, se serait facilement cette fois rallié à mon désir. Mais, au même moment, l’intensité de la lumière violette diminua et ce fut bientôt une sorte de crépuscule sillonné de radiations et de fluorescences. Nous retombions peu à peu dans la pénombre où nous avions navigué depuis la Terre de François-Joseph. Alors je me rendis compte que la clarté sombre du Pôle nous était déjà devenue nécessaire et que, brusquement privés d’elle, nous allions perdre pour un bon moment l’usage de nos yeux.

L’atmosphère crépitait autour de nous et par instants se pointillait d’étincelles électriques à peu près pareilles à celles que notre magnéto produisait dans les cylindres du moteur pour enflammer les gaz ; au delà, des étoiles apparurent immobiles et lointaines. La neige, au-dessous de nous, paraissait toujours s’agiter vaguement. Les cris des grandes chauves-souris ne résonnaient plus à nos oreilles et, cependant, l’air n’était pas absolument silencieux : avec un peu d’attention nous pouvions percevoir des susurrements et des sifflements très doux qui avaient l’air de nous arriver de la surface même du sol.

— Ceci dépasse notre compréhension, dit Ceintras à qui l’excès d’épouvante donnait pour quelques minutes un semblant d’énergie. Il faut fuir, il faut nous tirer de là au plus vite !

Malgré mon désir d’être ou de paraître le plus fort des deux, je me sentis alors incapable de lui opposer la moindre résistance. Et, en vérité, l’indicible horreur du spectacle excusait cette pusillanimité. Tandis que je considérais le visage de mon compagnon et le reflet sombre du mien dans un hublot de la cabine, j’eus de nouveau l’idée que nous étions morts, qu’il ne restait de nous que deux cadavres poussés par une force irrésistible non pas vers le néant et le repos, mais vers un enfer peuplé de larves, de spectres, de choses sans nom que je croyais déjà sentir grouiller au-dessous de nous ; car, par moments, de lentes ondulations verdâtres parcouraient les derniers vestiges de la lumière violette et alors le sol et les vagues blancheurs qui s’y mouvaient prenaient sous ces colorations l’aspect d’un immense charnier sur lequel se fût épandu un douteux clair de lune.

— Partons donc, m’écriai-je d’une voix mal assurée. Nous verrons plus tard ce que nous aurons de mieux à faire.

— Oui ! oui ! partir… il faut partir, dit Ceintras haletant ! Tu le vois bien, c’est ici le pays de la folie et de la mort !

Bousculant tout ce qui se trouvait sur son passage, il se démenait fébrilement en face de moi, contre le ciel troué de pâles étoiles.

— Partir… il faut partir, répétait-il…

Et il donna toute la vitesse et, pour nous éloigner au plus tôt de la terre, il ouvrit en même temps un obus d’hydrogène et le robinet des gaz chauds… Alors ce fut une autre terrifiante énigme : le moteur ronfla éperdument, le petit manomètre qui mesurait la pression à l’intérieur de l’enveloppe indiqua que cette pression ne pouvait plus croître sans danger ; mais tout cela fut inutile ; nous n’avancions ni ne montions : on aurait dit que d’invisibles et impalpables chaînes entravaient notre marche et nous halaient peu à peu vers la terre.

Comme pour mettre le comble à toutes ces émotions apparut la chose la plus prodigieuse que nous eussions pu concevoir en ces lieux. C’était, érigé sur un monticule et se dessinant contre le ciel une sorte de disque de métal grisâtre fixé au sommet d’une très haute tige et pareil, en beaucoup plus grand, à ceux qui marquent les points d’arrivée sur les hippodromes. Il n’y avait pas à en douter, cet appareil était l’œuvre d’une industrie intelligente et cette conclusion s’offrit immédiatement à mon esprit dans toute son implacable netteté… Mais le temps me manqua pour l’approfondir ; un inexplicable sommeil m’envahissait si subit, si violent, que je ne pus pas même tenter de recueillir mon énergie volontaire pour la lui opposer ; j’entendis, comme de très loin, Ceintras accablé également par ce sommeil me demander d’une voix faible :

— Que faire ?

Mais je n’eus pas la force de répondre. Et nos esprits sombrèrent dans une profonde nuit.

CHAPITRE VI
SUR LA PIERRE BRUNE

Ce fut seulement plus tard que je pus me rendre compte de la durée de cette léthargie. Quand je m’en éveillai pour la première fois, il me parut également possible qu’elle se fût poursuivie pendant des mois ou pendant une heure. Les événements qui l’avaient précédée étaient si vagues et si extraordinaires que je ne trouvai d’abord en eux nul point où rattacher mes sensations et mes pensées présentes.

La seule impression précise que j’eus fut que ce sommeil aurait encore pu se prolonger longtemps, que c’était accidentellement et non par suite de ma satiété qu’il avait pris fin. Je pensai à de lointaines aubes de mon enfance où un domestique ayant besoin d’entrer dans ma chambre allait et venait un instant en atténuant soigneusement le bruit de ses pas ; quand le silence redevenait absolu, je m’apercevais soudain que mes yeux étaient ouverts… Il avait dû se passer quelque chose d’analogue. Je me rappelle m’être levé en sursaut, avoir regardé avec effarement tout autour de moi : Ceintras ronflait, calé dans un coin de la chambre de chauffe, le buste droit, les jambes étendues, les mains jointes, la bouche ouverte et le front creusé d’une ride : un sommeil pénible et qu’on devinait peuplé de cauchemars. Par les hublots entraient des flots de lumière violette : il faisait « jour ».

Puis ce fut une terrible angoisse : où étions-nous ? Qu’était devenu le ballon livré à lui-même pendant le temps peut-être long qu’avait duré l’inconscience de ses pilotes ? J’ouvris la porte… Le ballon reposait sur le sol, sur ce sol du Pôle où, la veille, nous n’avions pas osé atterrir. Dominant mon appréhension je descendis, fis le tour de la machine et un examen sommaire m’assura que nul organe n’avait souffert, le moteur s’était arrêté uniquement faute d’essence ; l’enveloppe semblait un peu flasque, mais cela n’était rien et, sitôt que le moteur serait remis en marche, il suffirait d’ouvrir le robinet d’air chaud pour reprendre notre vol.

Je me disposais à aller réveiller Ceintras et à l’avertir lorsqu’un fait me frappa auquel je n’avais tout d’abord pas pris garde : le ballon reposait sur ses amortisseurs d’une manière aussi stable que s’il avait été attaché par de nombreuses et solides amarres ; je remarquai alors que nous avions atterri sur une longue pierre rectangulaire et brune et que les amortisseurs y adhéraient irrésistiblement ; on aurait dit qu’ils y étaient soudés ; pourtant, étant donnée la quantité d’hydrogène qui, visiblement, existait encore dans l’enveloppe, la force ascensionnelle ne pouvait être de beaucoup inférieure à la force d’inertie représentée par le poids brut de l’appareil ; par conséquent un très léger effort aurait dû suffire pour déplacer ou soulever le ballon ; mais ce fut en vain que je voulus le faire, de la main d’abord, puis en utilisant comme levier le canon de ma carabine que j’avais emportée par prudence.

Au bout de quelques minutes, il me parut évident que cette adhérence du ballon à la pierre et l’obstacle mystérieux qui la veille avait entravé notre marche étaient en relation immédiate. Et j’eus dès lors le sentiment très net d’une intelligence cachée qui nous avait longuement épiés, pris au piège et qui dès cet instant nous dominait.

Nous n’étions pas seuls. Preuve tangible, irréfutable, le haut disque de métal brillait d’un éclat terne à quelques mètres de moi. J’entendis soudain, dans les épais fourrés de cactus et de fougères, un bruit qui me fit monter le cœur à la gorge… J’épaulai mon arme et m’avançai en tremblant : de nouveau les feuilles s’agitèrent à dix mètres environ sur ma gauche. Le coup partit presque malgré moi !… Plus rien… Puis je m’aperçus que ma peur avait créé des fantômes et que dans les brusques frémissements des fourrés le vent seul avait été pour quelque chose ; il venait de se lever et arrivait de la banquise en bouffées glaciales qui, dans la tiédeur du Pôle, me piquaient par instant au visage et aux mains comme l’eussent fait de menus et lancinants coups de couteaux.

Ceintras, au bruit de la détonation, apparut sur la galerie. Je courus à lui et le mis au courant de tout ce que j’avais constaté depuis mon réveil. Il se contenta de hocher la tête et ne répondit pas ; il semblait parfaitement ahuri. Alors je lui demandai en affectant l’air le plus détaché et le plus tranquille du monde :

— As-tu bien dormi ?

Il me parut chercher péniblement des mots :

— Mal, très mal… C’est une chose étrange… je me souviens d’avoir subi jadis une opération pour laquelle on fut obligé d’employer le chloroforme…

— Eh bien ?

— Eh bien, j’ai eu cette nuit l’impression d’un sommeil analogue à celui où l’on tombe sous l’influence du chloroforme, d’un sommeil qui accable odieusement et durant lequel, si profond soit-il, on garde toujours une lueur de conscience pour se rendre compte qu’on est un esclave…

— On est comme entravé, ligoté par mille chaînes, on fait des efforts désespérés pour les rompre et l’on sait pourtant qu’il n’y a qu’à attendre le bon vouloir d’un maître…

— C’est cela ; et puis, pour comble, des cauchemars affreux se sont abattus sur moi…

— Quels cauchemars ?

— Comment te dire ? il me semblait que je tombais lentement dans quelque abîme sous-marin, au milieu de pieuvres gigantesques, et je sentais par instant contre ma peau le frôlement de leurs tentacules…

Il se recueillit une minute, puis :

— J’ai peut-être tort, dit-il, de parler de cauchemar : cela ressemblait moins à une chose rêvée qu’à une sensation réelle perçue dans une demi-conscience.

Je ne pus me garder d’un frisson ; les paroles de Ceintras avaient illuminé tout à coup en moi un souvenir obscur et, à présent, j’étais à peu près sûr de m’être débattu quelques instants auparavant dans un cauchemar qui ressemblait au sien… Seulement les pieuvres y avaient été remplacées par des chauves-souris ou des vampires. La coïncidence était tout au moins étrange et si de part et d’autre les rêves n’avaient reposé sur rien de réel, il fallait conclure à un cas de télépathie. Mais une conclusion plus logique et plus effrayante s’imposait, à savoir que des êtres vivants, hôtes de ces régions, des êtres d’une intelligence et d’une puissance qui dès cet instant m’apparaissaient prodigieuses, nous avaient attirés jusqu’à eux en utilisant par des procédés qui m’échappaient une énorme force magnétique ; puis, désireux de nous observer, ils s’étaient approchés de nous durant notre sommeil : un sommeil qu’ils avaient peut-être provoqué artificiellement.

Allais-je faire part à Ceintras du point où venaient d’aboutir mes inductions ?… J’eus pitié de lui. Il s’était laissé tomber sur un rocher et ses yeux vacillants et vagues se fixaient en deçà ou au delà des objets qu’ils regardaient ; son attitude trahissait un accablement infini ; j’avais l’impression très nette d’assister à une effrayante agonie morale, et je tentai de faire appel à son initiative dans l’espoir de le remonter, de le remettre en possession de lui-même :

— Que comptes-tu faire ? lui demandai-je.

— Je ne sais pas, je vais voir…

Il fit quelques pas, s’avança vers le ballon et sauta sur la pierre brune où les amortisseurs adhéraient. Je le vis alors s’agiter, se balancer comme pour prendre son élan et retomber gauchement sur ses mains sans que ses pieds eussent bougé d’un centimètre. Je m’élançai à son secours.