CHARLES DERENNES
VIE DE
GRILLON
ALBIN MICHEL, EDITEUR
22, RUE HUYGHENS, 22, PARIS
DU MÊME AUTEUR
Poèmes
- L’enivrante Angoisse. (Librairie Ollendorff.)
- La Tempête. (Librairie Ollendorff.)
- La Chanson des deux Jeunes Filles. (François Bernouard.)
Sous presse :
- Perséphone. (Librairie Garnier.).
- Le livre d’Annie. (François Bernouard.)
Romans et Contes
- L’Amour fessé. (Mercure de France.)
- Le Peuple du Pôle. (Mercure de France.)
- La Guenille. (Louis-Michaud.)
- Le Miroir des Pécheresses. (Louis-Michaud.)
- Nique et ses cousines. (Louis-Michaud.)
- La vie et la mort de M. de Tournèves. (Bernard Grasset.)
- Les Caprices de Nouche. (Renaissance du Livre.)
- Le Béguin des Muses. (Renaissance du Livre.)
- Leur tout petit cœur. (Renaissance du Livre.)
- Les Enfants sages. (Renaissance du Livre).
- Cassinou va-t-en guerre. (Edition française illustrée.)
- Le Pèlerin de Gascogne. (Edition française illustrée.)
- Les Conquérants d’idoles. (Edition française illustrée.)
- La petite Faunesse. (L’Edition.)
- Les Bains dans le Pactole. (Albin Michel.)
Sous presse :
- Le Renard bleu. (Albin Michel.)
Essais, en préparation :
- La Société des Fourmis.
- Les horizons du Songe.
- Le Bestiaire sentimental.
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
10 exemplaires sur papier du Japon
numérotés à la presse
de 1 à 10.
25 exemplaires sur papier de Hollande
numérotés à la presse
de 1 à 25.
75 exemplaires sur papier vergé pur fil des papeteries Lafuma
numérotés à la presse
de 1 à 75.
Tous droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by Albin Michel 1920.
PREMIER LIVRE
L’apprentissage de l’Univers.
A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE
DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM
SIRE DE MONTAIGNE
JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI
Nusquam alibi quam in insectis spectatius naturae rerum artificium…
Pline l’Ancien.
Veritas clarior ac magis intelligibilis apparet, cum ad minima oculos vertimus.
Jules-César Scaliger.
Infra nos quoque caelum quaerendum est.
Spinosa.
VIE DE GRILLON
I
Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement d’une petite vie, — d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends ici l’histoire. Petite vie… Je viens d’employer là une épithète qui ne me plaît en aucune façon ; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette confession, oserai-je en écrire seulement un mot ?
Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre m’assiste ! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses infimes ne m’abandonne pas en cet instant ! Ceci est une histoire vraie, mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques ; car il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation, je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne date pas d’hier.
La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin, indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon ; il serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler principalement de moi. « J’ai mon plan », comme dirait, en termes techniques, un conférencier ou un romancier ; mais, au moment que je commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur, celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien oublier.
Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface.
Petite vie… Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes, par ces deux mots ? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer ce mot, ou, pour mieux dire, des ersatz inventés par notre misère ; afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois naturelles et de comprendre l’univers.
Petite vie. — J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une royauté de droit divin ; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte pour la vie des espèces ; que certains dinosauriens, par exemple, possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à l’intelligence et à la raison.
Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison ? Pour l’instant, je me borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture ; la première machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de griffes, de crocs et de biceps suffisants… Il n’avait pas d’ailes ; notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement…
Que de chemin parcouru ! Et c’est là que semble résider le miracle ; nos professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que celle des catégories de l’entendement.
Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi, n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible d’imaginer, — et ceci sans qu’une science autre que la nôtre et qu’il est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles imaginations — d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême échelon sur l’échelle des êtres périssables ?
Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon, dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle ?… Plus loin, j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte ; mais, avant même que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien ?
Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont ?
Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue, se borne à peu près à la Terre, « grain de poussière dans l’Infini », pour user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans ?
Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé. Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la Revue de Paris que je connus pour la première fois, fragmentairement, ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, lecture compromettante, si on les y avait dénichés : Victor Delbos, notre professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus beau. L’esprit de la « Nouvelle Sorbonne » planait inexorablement alors sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de la relativité.
Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique ! Que cette méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi ! Mais j’en appelle à tous ceux qui ont écrit : ce que j’essaie n’est-il pas effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que j’aie ?
Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes biologiques et naturels ?
Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit, formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe ; voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que le singe est un homme qui a mal tourné !… Formules trop faciles à retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire) d’être agréables aux primaires et aux demi-savants !… Que de belles et laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter !
Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les rapports de l’homme et du singe : je crois que celui-ci nous fut, en des temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin de devenir homme.
Transformisme ! Sélection naturelle !… Haeckel a naturellement ajouté, ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme : Lutte pour la vie !… Loi du plus fort !… Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités que la basse « bourgeoisie intellectuelle » lui prête. Cette nigauderie de lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut considérer encore comme un ersatz, et la nationalité de ses inventeurs est facile à identifier.
Lutte pour la vie ! Droit du plus fort !… Quiconque ira sans passion jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge : Naïveté !… Aveuglement !… Orgueil !… La vérité est que, dans l’évolution des espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins péremptoire. Je répète que je ne veux pas « faire de science » ici, et je le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous leurs ordres, en « rhétorique supérieure ».
Je ne veux point « faire de science ». Et c’est pour cela que, sans citations ni références, j’affirme ici que le « plus fort » n’a pas triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais. Pourquoi ? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus : le plus faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus : « Toi, tu as d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs capables de déraciner un chêne de dix ans… Reste singe. Tu ne t’en trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne… »
Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier gestionnaire de la planète Terre !… Quelle paperasserie élaborée en dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front bas, d’autres « os sublime » !
Os sublime ! Ne nous y trompons pas ; cela signifie : le front dans les étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, rappelons-nous le puits de l’astronome…
Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres, il est le maître de la Jungle. Pourquoi ? Parce qu’il était infiniment faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs, les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un cataclysme aussi terrible que le déluge… Puis, dans un livre qui n’est plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste que profondément humaine et terrestre.
Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante…
II
Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol.
Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes connus sous nos climats.
Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa suprême métamorphose, la saison de ses amours.
Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une sous-classification pour lui : orthoptère sauteur.
Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur du vol ? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles… Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y gîter.
J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le triple du nôtre ; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells ; comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en « seau à charbon », inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire ; mais ses admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de merveilleux outils à creuser des sapes interminables ; et cet autre orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au grand dam des jardiniers ; car sa fougue se soucie peu des racines, surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître délicieusement.
Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée ; la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde et fantaisiste ; la mante religieuse, le militarisme sanguinaire : Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux tout ensemble ; ses pattes de derrière ne lui permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir.
La vieillesse et la mort annuelle d’une race ! Il en est de Grillon comme de la plupart des autres insectes ; les pères sont morts après l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de vivre en société.
D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines… Mais nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le folklore universel ? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à une vingtaine de mille années derrière nous ?
Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas ; il a des pattes de derrière énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté d’un jeûne d’une semaine… J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères…
Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs besoins ? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce ? Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a fait notre force, à nous mammifères ; qu’un lucane, à taille égale, aurait raison d’un tigre ; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de nous donner l’univers.
Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles. Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns de nos mots.
Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire :
— Evidemment, je ne comprenais pas ce que vous étiez. Je ne vous croyais même pas vivants et mortels, au sens que ces épithètes ont pour ma race. Je vous prenais pour des phénomènes terribles, dûment classés dans ma mémoire instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas vous-mêmes, dépasse prodigieusement votre mémoire soi-disant intelligente et raisonnée. Vous venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous et où vous en êtes ; je resterai désormais émerveillé et peiné en y pensant, durant le temps immense de vie, par vous dénommé onze mois, que j’ai à vivre. O géant, ne te vexe pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension de tes bonheurs, qui doit fatalement égaler la tienne en face des miens. Je te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables pour moi que j’aime mieux n’en pas faire le compte, parce que les prodiges brumeux des immensités qui se déroulent alors devant ma pensée m’effraient. Je ne t’en plains que davantage. Quelle conquête péniblement achetée doit te paraître le bien-être relatif de ta race ! Vous avez des misères, des maladies, des ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton discours ? Ceci n’est rien, car nous non plus ne sommes pas à l’abri d’une existence prématurément fauchée. Mais, à moins de malchance, ayant fait l’apprentissage du monde, je vis, j’aime quand je suis très vieux et parfait, et la mort naturelle ne m’apparaît alors que comme la récompense de mon labeur, comme le repos que j’ai mérité. Est-ce vrai que vous ne naissez que pour croître, puis aussitôt décroître, et que vos derniers jours ne sont pas les plus triomphalement beaux ? Nous autres, nous avons en onze mois trois vies successives, une naissance et deux métamorphoses dont la dernière nous vaut l’amour… O pauvres compagnons terrestres qui n’avez droit qu’à une vie désordonnée, incohérente, qui connaissez l’amour au hasard, dans l’âge où vous n’en pouvez comprendre la noblesse et qui, dans votre vieillesse, quand c’est l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux qui vous continueront sur la Terre, ne pensez plus à l’Amour que pour en avoir le regret ou le mépris !…
III
Le quinze septembre 1912, après une rude et belle journée de chasse, je me suis assis dans une clairière de la forêt landaise, au bord d’un chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures du soir, — car jamais je ne m’habituerai à prononcer seize heures… Et, tout en fumant une cigarette, tandis que les chiens satisfaits de ma décision installaient autour de moi leurs babines sur leurs pattes, je regardais un infime petit coin de terre herbue à mon côté.
L’herbe des champs, dans les régions grasses, quand c’est la saison des foins presque mûrs, possède une luxuriance magnifique et telle que la plus antique des forêts vierges n’en sut jamais offrir aux voyageurs de notre espèce, même aux grands errants romantiques qui avaient pourtant de bons et beaux yeux. Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des sables, le monde des graminées sauvages, quand les premières fraîcheurs ont préparé l’automne et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, à défaut de grandeur et de splendeur végétales, offre des trésors de couleur et de formes dont je ne me lasserai jamais d’enrichir mes yeux. Bien que les noms des nombreuses sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe quel lambeau de terre herbue d’une superficie égale à celle de ma main, soient dépourvus d’intérêt ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés : il y a la canche et la crételle, la flouve et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre dactyle, qui est le pelotonné. Je reconnais aussi les formes sauvages du trèfle et du gazon, j’admire leur vert « rainette », je découvre de minuscules folioles qui sont comme des miniatures adorablement exécutées de celles du frêne ou de l’acacia ; ici des ombellifères naissants m’offrent la ciselure compliquée d’une feuille qu’une seule nuit suffit à ouvrer ; là, c’est un brin de mousse qui, sous la loupe, fait penser à un clocheton de Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude.
Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie en vert majeur, une feuille morte de corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note ou du moins sa « note à côté ». Mon goût irrémédiable du classique m’invite à en débarrasser mon univers momentané, restreint, et pourtant somptueux. Mais un respect soudain m’envahit dès que j’ai examiné la feuille morte et que je la constate chargée de vie à venir. Des œufs d’insecte, blanchâtres parfois, parfois pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près analogue à celle d’une graine d’alpiste, mais plus longs d’un bon demi-millimètre, — les œufs de Grillonne !… Religieusement, je repose avec toutes les précautions désirables cette crèche future dans l’adorable paysage végétal qui m’avait intéressé jusque-là.
Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme ? Est-ce que tout justement un véhément rayon de soleil a frappé la feuille morte de corsier dans l’instant même où je la rendais au paysage que lui avaient assigné les lois de la chute des feuilles et la courbe du vent ? Est-ce que l’heure de l’éclosion avait été mûrie et cuisinée à point par le jour et la saison ?… Soudain, des sept ou huit petites graines animales, une semble frémir, bien que nulle brise n’existe au ciel et que moi, les yeux à moins de dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle. Avez-vous mangé dans votre enfance des rizoulets, c’est-à-dire des grains de maïs franc qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu ? L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de la même manière, mais sans bruit, et sans risquer d’aller, en sautant, brûler les cheveux des petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent la gourmandise au goût de noisette sucrée… Une mince déchirure se produit vers l’une des extrémités de la minuscule navette… Par bonheur, mon sens de la relativité, même quand je m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause que je garde toujours sur moi une loupe qui me permet d’étudier, à l’occasion, divers minimes personnages terrestres.
La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue vers un autre bout, et, maintenant, elle se déchire lentement, péniblement pour ainsi dire, non pas dans le sens de la longueur, mais dans celui de la largeur, laquelle ne dépasse pas, au moment de l’éclosion, un millimètre pour les futures femelles et est un peu inférieure pour les futurs mâles. Dans l’écorce de l’œuf, — car le mot écorce me paraît décidément mieux convenir que le mot membrane à la petite chose quasi végétale que j’observe, — se produisent ensuite, d’un bout à l’autre cette fois, des fissures irrégulières, des boursouflements et des recroquevillements… Je pense alors aux pignons des pins mâles s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand nous les y avons fourrés pour nous régaler de leurs graines ; je pense aussi que, si mes nerfs auditifs étaient assez sensibles, s’ils ressemblaient à ceux du poète persan qui, au printemps, écoutait le gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers déchirements, boursouflements et recroquevillements des bruits qui se seraient associés en mon esprit à une idée de labeur et de peine.
Dans le monde des insectes, et même dans celui des plantes, toute naissance doit signifier souffrance pour l’objet qui produit comme pour celui qui est par lui lancé au monde. La première femme, à la suite d’un jugement sévère, mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée à enfanter dans la douleur. Je crois qu’en effet l’enfantement humain ne doit être une chose agréable ni pour la mère, ni pour le rejeton dont le premier salut à la vie est un cri de rage, un cri où semble s’exprimer la légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de malencontreusement éveiller, sans précautions, sans courtoisie, sans lui demander son avis.
Mais les mères humaines sont certainement présomptueuses en pensant qu’à elles seules furent réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter dans la douleur. Qui dit naissance dit scission entre deux êtres. Nulle scission ne va sans diminution momentanée de l’être qui a produit et de celui qui a été produit. Coupez en deux parties égales un ver de terre adulte, sain, normalement développé, enfouissez les deux tronçons dans un pot de fleurs empli de bonne terre ; au bout d’environ un an vous trouverez deux vers complets que vous pourrez partager à leur tour… Remarquez que cela ne peut s’appeler enfanter sans douleur, car les contorsions auxquelles les lombrics se livrent, quand on leur impose cette façon de procréer, ne sauraient, à cet égard, nous laisser, même de notre point de vue humain, le moindre doute.
J’ai peut-être effectué une dégringolade trop rapide (uniquement dans l’espoir de m’expliquer et de me faire comprendre plus vite) le long de l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier qu’il y a probablement autant de souffrance dans le lombric qu’on tranche, dans l’œuf qui s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, que dans la femme prête à mêler à la vie relativement longue de notre espèce un lambeau de sa très éphémère vie.
Le poussin heurte du bec la coque calcaire de l’œuf et maman Poule l’y aide parfois de son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente et digne commère ait hâte d’aller se dégourdir les pattes, de connaître ou de retrouver la fête sans égale, nullement inconnue des mères humaines, qui consiste à promener, à vanter, et même à morigéner bruyamment sa progéniture en pleine vie, en plein soleil.
Les ruches et les fourmilières sont en majorité peuplées d’êtres ternes et prodigieusement asservis, que les livres traitent de neutres, mais qui sont en réalité des femelles devenues indignes de produire et qui servent de nourrices sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie féminine dans celui des fourmis. Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé au creux d’une souche, ou dans l’ingénieux labyrinthe souterrain, ils font vraiment piteuse figure ; ils ne sont pas si éloignés, ces représentants du sexe fort dans les races d’insectes vivant en société, de certains petits rentiers qui vont, dans tel café humble et bien convenable de leur choix, se mettre à l’abri des pleurs de l’enfant, des bris de vaisselle de la servante à tout faire et des récriminations de l’épouse. J’ai étudié longtemps les fourmis, elles aussi, après avoir emprisonné des fourmilières dans un bocal coiffé de tulle ou dans diverses cages vitrées de mon invention : la chambrée des mâles — des mâles inactifs et idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront en si peu d’occasions — m’a toujours fait penser à l’intérieur d’un petit café des Ternes ou des Batignolles.
Quelques mâles stupides, une reine ou un parlement d’épouses toutes-puissantes, des êtres quasi asexués, serviles et sordides, voici à quoi aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus ou moins lointain, le triomphe du communisme et du féminisme conjugués dans les sociétés humaines. Car il importe de noter dès à présent, et nous reviendrons là-dessus, que les sociétés d’insectes, où la vie des individus est si courte comparée à une vie ordinaire de bipède supérieur, possèdent sûrement de ce fait une bonne somme de millions d’années d’avance (d’années au sens humain du mot) sur les prétendus maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette avance représente-t-elle un amoindrissement ou un progrès, un perfectionnement ou une simplification trop sommaire, un bien-être maximum ou un navrant pis-aller ? Ce n’est pas ici le lieu de me prononcer ; je n’ai ni l’expérience ni le goût des questions sociales et politiques considérées d’un point de vue de citoyen de mon temps.
Grillon est l’individualiste par excellence dans le monde des insectes. Nulle mère poule pour l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans l’art de se nourrir et de s’abriter ; nulle nurse ailée ou rampante pour subvenir à ses premiers besoins. On pourrait déjà me faire remarquer que la plupart des insectes sont logés à la même enseigne que Grillon.
Ceci serait faux.
Il y aura quelques observations à noter plus loin sur un cousin de Grillon, qui est le Grillon du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme font les bonnes femmes de chez moi ; il faut déjà signaler cette parenté, et aussi, — afin que l’on ne découvre pas prématurément des erreurs dans mes propos, — bien spécifier que mon personnage sera toujours, sauf contre-ordre, le grillon des champs, et non pas son parent domestiqué.
Grillon doit être le seul insecte, — je dis « doit être » parce que ce livre n’a pas la prétention d’être savant, — qui voie sa vie assujettie par une fatalité inexorable à la marche des saisons. La génération de l’an passé n’aura nulle part pu voir naître, à ma connaissance, celle de cet an-ci, et il en est sans aucun doute ainsi depuis le commencement de la race grillonne telle qu’elle se présente à nous actuellement.
En évitant la pariade à des sauterelles d’espèces communes, de celles qui crépitent à chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, j’ai vu une femelle, soigneusement isolée, survivre de quelques jours à l’éclosion des œufs d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé d’aimer, subsister, — bien nourri de fraîches salades, de pain, de sucre, — jusqu’aux approches de la première métamorphose de… ses neveux et nièces. Rappelons que Criquet (comme toute sa famille, si variée et, par ailleurs, si amusante) est un des plus proches parents de Grillon, chez nous.
La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine d’années sur une quinzaine de générations de grillons des champs, a toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant et juillet à son début ; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte ; Grillonneau ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet.
Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas, végétaient le plus longtemps, — comme je l’ai observé aussi dans le monde tout voisin des sauterelles, — les mâles qui, si aucun obstacle ne s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître les premiers.
Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la courtilière ; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus, c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte.
Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne… Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et qui assurera l’avenir de sa race ; car celle-ci serait incapable de durer une heure hors d’un « fromage de Hollande » accommodé à ses besoins et lui assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines.
Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François Coppée :
Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?
Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit ; il ignorait aussi, probablement, l’existence des nécrophores…
Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes ; les plus favorisés sur ce point, — mais je n’affirme pas que favorisé soit le mot qui convienne, — sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins, etc…), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent, plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit ; puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais, des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois volumineuse, — têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent bénévolement leurs proies avec les petits, — ce qui ne les empêcherait pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de renouveler leur vivante pitance.
On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau limpide ; ils ne volent plus ; seule, la vase leur agrée… Quel est leur âge ?… Quatre, cinq ans, plus peut-être… Ils ont vu de la sorte se succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources, aux hasards d’une expérience improvisée.
Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous, et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et la vase ; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître, sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et le labeur de créer, après la grande et sainte tâche.
… Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir… La toute petite créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf lui-même.
Penchons-nous vers elle de nouveau.
IV
Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle… Et puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz, frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent ; ou plutôt encore… mais aucun verbe ne serait parfaitement exact… Le mouvement des jeunes antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse tout ensemble ; je pense aussi à un jeune écolier un peu « dur de tête », comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur ; les cils et le cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de l’insecte ; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune mesure est inimaginable.
Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas halluciné ses nerfs optiques.
Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte rosée ; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence, néanmoins :
1o Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur.
2o Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité et de sa vie.
3o Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de Grillon, — les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie lamée, bronze et orichalque, de la femelle, — n’aboutit à tant de splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant soleil des jeunes mois.
Avril ou mai ; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée ; où les batraciens et les reptiles sortent affamés de l’engourdissement hivernal… Or, durant ce long temps de sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.
Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse « forêt-prairie », par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert !… Et ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur nourricière et de la lumière qui simplifie tout !
La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire ; elles l’ont même fait paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc « grossisse », comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions qu’elles m’inspirent.
Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent ; le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres ; maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il bondit !
Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement, — d’émerveillement que valent à l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.
Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini ?
J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles…
Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà conscient de son devoir de vivre, — sa disparition entre deux feuilles mortes. Précaire défense ! Mais, quand je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.
L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.
Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.
De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à notre tour de nouvelles graines d’hommes ? Il y a évidemment beaucoup de différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible, des images qui datent de plus loin encore.
Ainsi, je suis certain de revoir directement en moi, — directement, dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard, — les péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de dix-huit mois… Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des « bords de Garonne » : d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que j’en tombai sur mon séant ; bien que trottinant avec assez de hardiesse depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille embûches que peut nous fomenter ce monde.
Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable ? Nous étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si infranchissable qu’il y pourrait paraître.
Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse : que ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes acrobaties. — En vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le fondement et la raison d’exister des plus nuls.
Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la prairie agenaise, demeura jusqu’à « l’âge de raison », comme on disait encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste ; un mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion ; son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce… Bien que j’aie changé encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu ; mais il reste qu’il m’est souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des hommes, en considérant leur passé, feraient de même ; ce que je suis devenu, peu importe ; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un herbier conserve, — précautionneusement desséchées, — des plantes rares.
Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse, de l’apogée, — car le reste, âge mûr et vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon personnage.
Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste sire et la mauvaise un héros… ou réciproquement.
Pour Grillon, le programme est immuable ; il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner ni de se découvrir ; ses buts, en chacune des périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas ; lorsque, vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins :
— En voilà un qui a changé de peau ; c’est comme nous quand on nous a mis aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour son mariage.
Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon inquiet et vagabond ; Grillon propriétaire et tranquille ; Grillon aventurier, amoureux et poète… Les divisions que le cours de son histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait : d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son apprentissage de l’univers, qui, selon qu’il l’aura effectué avec bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci ; pour récompense, il aura droit à la vie calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait faire jalouser son sort par tant de nos semblables ; s’il parcourt avec un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une récompense plus éclatante : l’amour…
Quant à la mort, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême d’une carrière bien parcourue ; elle vient à son heure, sans surprise, et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.
Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa belle mort.
V
Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.
C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que je le prouverai ailleurs.
Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre : une de ses minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous ? Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches ; et nous le verrons à l’œuvre.
Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain de sa naissance ; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et mordoré qu’il le demeurera sa vie durant — (en dehors des heures qui suivront ses diverses métamorphoses) ; les femelles gardent, cependant, pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax ; chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure nuptiale. — Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de facilité qu’il ne le fera jamais ; mais il ne faut pas croire que, même à l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent ; il ne s’y livre qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.
Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui « laboure » ; Criquet s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas à la marche, mais à la course ; certes, sur ce point, sa cousine la courtilière le laissera bien loin derrière elle ; au lendemain de sa naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes ; tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.
C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice ; mais, sans doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui est cause que nous la jugions ainsi ; il s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. Vivre ! Il faut vivre… Et, pour seulement tenter de vivre, il faut d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même induire et déduire.
Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.
C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.
D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi nos amis ou nos connaissances ; et nous ne savons pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des hommes, — faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous, — qu’il constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur que nous dénommons en général verte, et réciproquement ; mais, de ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches à s’en rendre compte ?
Descendons d’un échelon : devant les animaux domestiques par excellence, hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre ?
Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux ?
Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois vers nous des regards implorants ou avertisseurs, — comme si tout n’était pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux ?
Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de ces parents immédiats.
Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience de l’humanité ? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre psychologie ; et nous serions bien bons de nous mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même canoniques, semblent suffire provisoirement, — depuis des siècles ! — à la toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers ?
L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que ne devient-il pas entre un insecte et nous ? A la vérité, cette facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est possible à un homme.
Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans l’humaine conformation ? Oui. — Grillon les exerce-t-il d’une manière qui nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en lui ? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que nous observerions en nous dans les mêmes circonstances ? Incontestablement, non.
Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée — ou qu’il l’ait conquise — en vue des mêmes fins que nous.
Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, voire un perpétuel hyperesthésié ; et les gamins le savent bien : un brin d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain de Grillon l’en font sortir presque immédiatement : sa méfiance du risque et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.
L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé que ceux, par exemple, d’un Samoyède.
L’odorat ? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez Grillon que chez nous ; je place sur une table la cage où je l’élève ; j’en ouvre la porte ; à cinquante ou soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans précipitation, sans crainte non plus, — car il faut noter que Grillon, en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le « renifle », hésite…, mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage ; il se remet en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de trèfle, puis la laitue… Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait ; car ce paysan a un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre alcoolisé…
Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage et sa place favorite, — la plus soleilleuse, la plus lumineuse ; son appétit est satisfait ; un immense bien-être et les brumes dorées d’une heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide ; elles bougent mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.
Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.
Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près sans odeur : pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il les examine et ne s’en inquiète plus : ce n’est pas bon à manger, n’est-ce pas ? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent vivement et délicieusement nos narines à nous ; aussitôt, Grillon témoigne d’un véritable affolement ; il va et vient d’un bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il s’alanguirait et dépérirait promptement.
Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées demeure lointain encore ; les roses d’automne agonisent ; les feuilles elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue ; mais ce pressentiment, cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des plus petits miracles de son instinct.
Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure ; si le morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer ; s’il est impuissant à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.
De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses congénères mort récemment, — ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais l’appel de la grande ombre ; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les moyens que la nature a mis à leur disposition : ils mangent le cadavre ; ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes imputrescibles… Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi maintes fois obligés d’achever, — et c’est le mot propre, — un rival mortellement blessé ; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise ; il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de narines.
Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment ? Là recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de traduction.
Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse — dont le fardeau est si lourd à supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler fantaisistement avec elle, — l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux et en eux.
Le tact ? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint leur complet développement, sont seules absolument insensibles : des vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et délicats.
Le goût ? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles mais nullement innervés ; point de langue, ni de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si impuissantes qu’elles nous paraissent encore humainement à s’acquitter de leur fonction.
L’odorat ? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère.
L’ouïe, enfin ? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé, la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur ; à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la « figure » ou des « joues » ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique, aucun appareil récepteur.
Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le monde et lui.
On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage encore que chez les oiseaux ou les mammifères ; chez ces mêmes reptiles, l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que partout ailleurs ; certains, le caméléon notamment, présentent en cet endroit les vagues vestiges d’une orbite ; chez l’hattéria de la Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la lumière ; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert sombre ; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence ? Souvenir de l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les rapproche de l’enfance de leur race ? Je me garderai bien de décider et même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un trottoir, phares éteints ou baissés.
Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont « rentrées à l’intérieur », toute chose que l’œil postérieur avait, depuis des millénaires, achevé de faire.
Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable ; il n’est pas invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race exista, — encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace ; ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que je viens d’indiquer.
Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi ? Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes ? Toujours en vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le coup de poignard dans le dos ; quant aux dinosauriens, leur monstruosité même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des dimensions de notre planète restreinte ; dès l’époque tertiaire, ils étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde, dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible… Ce sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber, — comme on dit familièrement, — cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en conséquence de son principe de moindre effort.
Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir le nez fin.
C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou artistique que celle qui est la nôtre. — Mais… alors… ? me dira-t-on…
VI
Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo ; que les dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles, sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un « filon » intéressant aux sages actuels ; je pense qu’ils pourraient y acquérir sans trop de peine quelque gloire valable ; et, s’ils s’étaient mis au travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours.
Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre, psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en sont pas moins classiques et officiels ; je dirais même, si j’étais mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces… Pour le reste, que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là, ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont les sens anatomiquement, physiologiquement ou — raffinement suprême ! — psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes.
Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles, mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif desquelles ils paraissent peu se soucier ; ainsi les lois de l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à côté, — esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail, — fourniront aux instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit, la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins compromettant que de créer des mots nouveaux.
Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance, les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations hasardeuses et sans intérêt ? Une science est une langue bien faite. Une langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois obligé d’inventer en hâte les termes d’infra-sens, d’inter-sens, et de super-sens. Trois barbarismes d’un coup ! N’étant pas philosophe de mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine audace de ces termes.
Une question, avant de clore ce paragraphe : depuis cinq cents ans, ou depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils, par des nerfs : n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la télégraphie sans fil ?
Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique : l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul : ce sont des particules presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les papilles olfactives ; en ce qui concerne le goût, le contact de la matière et de l’organe est encore plus direct ; pour la sensation tactile ordinaire, il en est de même ; le son se propage à l’aide de fluides loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers les objets solides ; mais l’explication de la sensation tactile calorique présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer parfois.
Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire (lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule l’hypothétique éther ; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces, comme la subconscience et l’inconscient ; grâce à ce privilège, il envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement, chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement.
Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers « inter-sens », même mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés entre ces fissures ; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à présent les conséquences de ce que je viens d’exposer : étant donné que les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait le son est-il absurde ? Non. — Il suffirait de toutes petites différences dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation lumineuse, — définies et chiffrées, — qui produisent le vert sur la plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres. Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre des êtres d’espèces différentes, éloignées ?
Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent, et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit de l’univers en le reflétant.
Je ne veux plus discuter ; il me tarde trop de faire en paix des suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en cinq parties ou plus, ou moins. J’ai a priori et, presque insolemment, situé le siège du goût dans les palpes ; nulle raison, à présent, bien au contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à distance, sans fil ni contact.
Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en harmonie avec ceux des palpes ; de ceci la plus vulgaire et la plus courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la réceptivité sensorielle des insectes : deux filaments d’un centimètre et demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu près égal à celui d’un fil à faufiler ; l’appareil s’ajuste à la boîte cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint de ce système que les mécaniciens appellent « à rotule ». Les deux paires de palpes qui entourent la gueule, au bas du « seau à charbon » sont ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule semblent moins parfaits et « fignolés ». Le côté intérieur et convexe de ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la transmission au cerveau des impressions reçues du monde.
Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et les palpes ? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair. Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet, combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs de Grillon : les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci seulement quand le fracas est considérable ; j’enflamme un bout de magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes s’agitent avec une sorte de frénésie ; je replace la friandise ou la charogne à proximité de mon pensionnaire ; alors les deux éléments du double système récepteur présentent des mouvements modérés et une intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la demeure du sujet.
Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur : d’une bonne à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un « extra », la palpe.
L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte, l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité quand nous considérons ce qui se passe chez nous ? Il serait prétentieux et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à l’industrie humaine ; la complication du reptile antique, armé de trois yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq pattes, — car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire, de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche, — pouvons-nous l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si agile et si fort quoique privé de membres ?
De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.
Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai rapidement indiquée au début de ce livre : étant donnée la brièveté d’une génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le point extrême de leur évolution… Alors, me fera-t-on remarquer, l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable ? Pourquoi pas, puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais ?
Et puis, intelligence, instinct, des mots encore ! J’aime mieux reprendre une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante : aux débuts de l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la respiration du monstre mécanique… A présent, le monstre accomplit cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement ; or, il ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.
Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré ! Au lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits sens — comme d’ailleurs il y paraît — soient des équivalents de nos sens classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur intime fusion : ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.
L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des impressions de natures diverses ? Cela n’est ni inconcevable ni impossible… Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs, quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue poétique, pictural et sculptural ; et l’on sait avec quelle activité bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des attitudes de ses interprètes… Du drame intégral tel qu’il le concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux belles fêtes : le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums : mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme… Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient encore à l’écart dans cette si passionnante tentative ; et je m’étonnai notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée de cela, — moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.
Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir remarquées ; j’ai écrit plus haut : l’antenne voit ; et je n’ai point parlé des yeux.
C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre, de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici ; l’instrument étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon n’est visiblement pas fini, pas au point, durant les premiers jours d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé ; et ce liquide ne s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près réalisé sa croissance.
Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus haut : il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet endroit : « Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait : à savoir que ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement aveugles ; quant à l’autre des deux raisons… »
De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon, après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.
DEUXIÈME LIVRE
Les Œuvres et les Jours
I
Premier monologue de Grillon.
« Derrière moi, il n’y avait que de l’ombre très noire. Il y a eu tout à coup, devant moi, une ombre vaguement éclairée et prodigieusement inconnue ; elle se ponctue peu à peu maintenant de points lumineux ou sombres, dont l’intérêt croît à mesure que je sens qu’ils s’affirment, et se précisent comme pour moi tout seul. Cette fois, plus de doute : le miracle passionnant qui se propose à moi est bien celui qui a nom vie, et dont j’ai déjà la compréhension parce que mon instinct me rend compte de son prix et de ses difficultés. Tout se passe comme si mon heure était venue de jouir d’une récréation enfin accordée entre deux néants.
« Je vis, c’est-à-dire d’abord que je puis bouger ; essayons. Ceci est infiniment pénible… Les bonnes choses qui s’appellent chaleur et lumière sont longues à dissoudre l’armure rigide qui m’étreint et m’immobilise encore. Mais je sais qu’il n’y a qu’à prendre patience. Essayons de nouveau… Ça y est ! Je crois que je viens de sauter… Qu’un danger me menace, je possède donc déjà une arme ; je ne suis plus tout à fait nu, ni tout à fait pauvre ; une monnaie, si mesquine soit-elle, est déjà tombée dans ma besace ; j’ai commencé à me constituer l’indispensable capital. L’enveloppe de mon œuf, qui, dilatée, me servit de berceau, est dès cet instant très loin derrière moi, dans un passé méprisable ; en revanche, le monde où je m’avance, — à mesure qu’il s’éclaire ou que ma vie l’éclaire, — apparaît d’instant en instant plus passionnant, plus terrible et plus merveilleux. »
… Dans le même moment, ils sont bien quelque cinq milliers de petits êtres de sang ou de race identique à penser de la sorte, à chanter silencieusement un poème lyrique analogue sur une surface de pelouse gazonnée où un retraité banlieusard désespérerait de pouvoir faire construire un pavillon de dimensions décentes.
Y aurait-il eu deux cents œufs sur la feuille morte où j’ai vu Grillon se délivrer de sa coque amollie, moins de dix minutes après que le premier est éclos, ceux des autres qui étaient reconnus bons pour tâter de la vie, c’est-à-dire presque tous, ont suivi moutonnièrement son exemple et franchi le bastingage qui sépare la nef trop béate où vogue Panurge de l’Océan meurtrier, mais plein d’attraits inconnus et de promesses d’aventures.
Infiniment peu de déchet. Grillonne, en captivité, c’est-à-dire dans les seules conditions où sa ponte peut être quantitativement évaluée de manière précise, produit une somme de deux cents à trois cents œufs. Dans la cage où nul danger ne les menace, où nul accident ne survient, il n’est guère d’œufs mort-nés que dans la proportion de trois ou quatre au plus sur cent. Pour les œufs pondus en liberté, les risques sont évidemment bien plus considérables ; et peut-être la mère vagabonde est-elle plus rageusement et courageusement féconde que celle qu’a rendue trop confiante l’abri de tout repos où elle s’est accoutumée à vivre, et où elle n’a plus de raison de croire que sa progéniture ne vivra pas à son tour.
Je note également que Grillonne, en liberté, pond très rarement à l’endroit même où elle a établi son gîte, vécu, aimé, conçu. L’expérience est simple. Je me munis d’un très petit pinceau, d’un peu de blanc d’argent ; je fais sortir de leurs domiciles les hôtes des terriers sur un lambeau de prairie limité et dont j’ai établi le plan ; quand l’hôte du terrier n’est pas une hôtesse, je le rends immédiatement à son trou, non sans me reprocher de l’avoir effrayé ou ahuri sans utilité ; si c’est une femelle, je lui inflige au corselet une marque que je reproduis sur mon plan, à côté du point qui indique sa demeure : une barre, deux barres, trois barres, un rond, un triangle, un trait horizontal ou deux, ou trois… En mélangeant convenablement au blanc d’argent de l’essence de térébenthine, la marque sera visible au moins deux mois. C’est plus qu’il ne faut.
Car alors, les chants des mâles se seront tus un à un et les femelles, elles aussi, seront mortes. Avec un peu de patience, en observant « à quatre pattes », touffe par touffe, le lambeau de prairie dont j’ai établi le plan, puis les alentours, je retrouverai, desséchées, la plupart des dépouilles maternelles… J’ai tenté cette expérience une vingtaine de fois ; je n’ai jamais rencontré aucun de ces facilement identifiables menus cadavres à moins de sept mètres à vol d’oiseau (ou, pour mieux dire ici, à vol de mouche) de l’endroit que la bestiole avait élu pour contempler le songe de la vie.
Beaucoup d’hypothèses sont permises à qui désire expliquer ce vagabondage de la femelle près de produire et de mourir.
Les agriculteurs ne sèment guère plus de deux années de suite dans le même champ les mêmes graines, n’y cultivent pas les mêmes plantes : elles y viendraient mal. Il y a si peu de différence entre la graine animale et l’œuf végétal que de pareilles considérations sont peut-être valables pour Grillonne. Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir repéré des terrains herbus où, une année, il y avait par mètre carré jusqu’à dix terriers de Grillon, je les ai trouvés déserts, ensuite, deux ou trois années à la file.
Mais je crois surtout que Grillonne, amoureuse de soleil aussi longtemps qu’elle jouit d’une demeure sûre, sait à sa manière que ses fils ne seront de taille à se bâtir une maison que de longs jours après l’éclosion de ses œufs. Aussi va-t-elle les pondre de préférence à l’ombre et à l’abri, à la lisière d’une haie, dans un fossé, près d’un tas de feuilles mortes ; si un bois ou un bosquet est proche, elle fera tous ses efforts pour se traîner jusque-là. En fait, c’est dans les bois et les fossés que Grillon enfant déclanche ses sauts devant les bouts de nos souliers, tandis que c’est dans les prés que nous observerons la demeure d’où nous le dénicherons plus tard.
Il faut dire aussi que les trous abandonnés par le mâle avant de mourir et avant la ponte par la femelle, deviennent immédiatement des repaires d’affreux profiteurs qui s’y installent comme chez eux et gardent un petit air « habité » à la demeure… Ces gens dépourvus de scrupules et de délicatesse sont bien connus de nous ; nous donnerons leurs fiches signalétiques. Mais si Grillonneau naissait près d’un trou tout fait, qui sait s’il ne préférerait pas, mû par une atavique impulsion, s’y enfouir tout de suite ? Or, cela serait inconcevable : il a auparavant à grandir et à s’instruire ; en outre, cela serait souvent funeste pour lui, car l’intrus pourrait être d’espèce vorace et, dans ce cas, Grillon n’y couperait pas… Pour qui connaît les minutieuses prévoyances de l’instinct chez l’insecte, il n’est nullement fantaisiste de supposer que c’est dans l’intérêt de sa descendance, dans un but de préservation physique et aussi d’hygiène intellectuelle ou morale, que Grillonne fait de son mieux pour placer le berceau de ses descendants aussi loin que possible des lieux où elle aura vécu avec la génération de ses époux et de ses sœurs.
Première prière de Grillon :
« Ma voix silencieuse est dès cet instant à l’étroit en moi-même ; comme j’ai senti la douceur de l’air m’envahir en fluant le long de mes antennes, de même j’éprouve à présent je ne sais quel reflux qui veut déborder hors de moi, non plus de tel ou tel de mes organes, mais de toute ma frêle personne, vers la terre et vers le ciel également bienfaisants et beaux.
« Je m’adresse à la Générosité sans bornes qui m’a donné la faveur de naître, c’est-à-dire à vous, maman Nature, et à vous, papa Bon-Dieu, qui n’êtes pour moi qu’une Toute-Puissance en deux personnes. Mon Dieu, car je préfère vous dénommer ainsi, tout de même, — je suis si petit et si seul que votre aide doit m’être accordée plus qu’aux autres de vos créatures. Abaissez votre regard vers moi. J’ai peur. A peine l’émerveillement des dons offerts a-t-il resplendi à l’intérieur de mon être, que mon bonheur est amoindri par la crainte d’avoir à le perdre prématurément. Je te bénis, Lumière ; je te bénis, Chaleur ; je vous bénis, sons et odeurs innombrables… O Maître de la Lumière et des autres trésors sans prix, accorde-moi de jouir d’eux depuis l’automne commençant jusqu’à juillet à son déclin… Permets-moi de contempler déjà le but ineffable de ma carrière, le but qu’atteignent seuls les élus de ma race…
« Je l’implore, du premier gîte précaire que j’ai gagné d’un bond à l’approche de ce qui m’a paru être le premier danger. Vois, je ne bouge plus ; vois, je me tiens coi et demeurerai coi de longues heures, si forte que soit ma curiosité de repartir à l’aventure et mon envie de commencer à fonder l’avenir. Vois, je connais déjà que savoir, en notre parler d’êtres instinctifs, signifie avoir appris et pressentir tout ensemble : je n’ignore déjà plus l’immense valeur de ma prudence ; je ne mériterais pas de vivre si je ne la possédais au point de vouloir, dès à présent, garder intacte cette richesse acquise par des milliards d’ancêtres, pour la léguer intacte à ceux de ma race qui naîtront de moi. »
Ainsi s’exprime Grillon, autant qu’en puisse rendre compte ma traduction fatalement traîtresse, ainsi prie-t-il au fond de la fissure de terrain, sous le toit de feuilles mortes, dans l’abri improvisé où un mouvement trop brusque de moi, sinon quelque autre risque, l’a invité à se dissimuler. Ce n’est point par jeu que j’ai inscrit plus haut le beau mot de prière ; celle-ci, chez Grillon aussi bien que chez l’homme, succède à la gratitude comme à la fleur délicieuse le fruit qui pèsera quelque peu à la branche, — si amoureusement que la branche le porte et en fasse l’offrande au soleil.
La prière, c’est la musique adorable et tragique qui résonne dans tout cœur d’insecte ou d’être humain reconnaissant quand, à la compréhension des bienfaits reçus ou à venir, se mêle l’angoisse, pour le favorisé, de ne point mériter les réalités ou de se juger indigne des promesses.
Grillon a raison de se sentir très faible et très petit. Nous avons dit quelle était sa solitude à sa naissance ; or, il semble qu’il va non seulement l’accepter, mais la relever comme une gageure, cet être chétif et sans armes dont l’individualisme durable a déjà été noté.
Mâle ou femelle, Grillon ne connaîtra ses pareils qu’au terme, ou pour mieux dire, à l’épanouissement de sa vie, — pour les désirer s’ils ne sont pas de son sexe, pour tenter de les tuer, s’ils sont du même sexe que lui. Tendances qui, par certains côtés, ne sont pas très loin d’être humaines… Mais, pour le moment, tenons-nous en aux faits.
Deux grillonneaux nouveau-nés se trouvent antenne à antenne, — j’allais écrire nez à nez, ce qui n’a rien de bien extraordinaire, étant donné leur nombre dans des coins très limités… Salutations ou, plutôt, essais méfiants de prise de contact. On ne sait de l’une ou l’autre part à qui l’on a affaire, n’est-ce pas ? Assez puérilement, l’observateur est tenté de penser, même s’il n’en est pas à sa première expérience : « Attention !… Cela va être gentil… et touchant… » Sentimentalisme et anthropomorphisme incurables ! Sitôt que les antennes méfiantes se sont touchées, comme deux épées au début d’un duel, les deux frères ont compris qu’ils étaient frères et cela suffit pour les décider à mettre au plus tôt la plus grande distance possible entre eux deux. Course précipitée ou même bonds de part et d’autre, en sens inverse, bien entendu. Après quoi, durant le temps qu’il leur faut pour souffler, je constate un remuement coléreux de palpes et d’antennes, chez les deux frères, ou chez le frère et la sœur ; car, la notion du sexe n’existant vraisemblablement qu’après la dernière métamorphose, Grillon et Grillonne, à ces premières heures de la vie, n’y regardent pas de si près pour se haïr… Mais, aussi aventureux que je puisse paraître, je suis bien forcé de traduire avec les mots dont je dispose ce que chacune des deux bestioles a tout l’air d’éprouver en pareille circonstance. Or, cela ne saurait être que quelque chose comme : « Attends un peu les beaux jours, mon petit ! Qui vivra verra… Et tâche de ne pas te trouver sur mon chemin, si tu ne tiens pas à te mesurer avec mon amour ou avec ma haine… »
II
Grillon est donc d’autant plus seul pour commencer à vivre qu’il ne veut point de rapports amicaux avec ses pareils. Cette solitude si résolue et entêtée fait penser involontairement à celle des anachorètes et des stylites, mais faute de pouvoir la motiver mystiquement en l’occurrence, nous préférons nous avouer infirmes à comprendre et même à expliquer.
Car, si Grillon est seul et désarmé, il est de plus la pâture désignée de bandits et de pirates sans nombre auxquels nous avons fait allusion déjà. Au début de l’Iliade, Homère énumère les chefs. La nomenclature des principaux ennemis de Grillon doit trouver sa place en cet endroit de l’humble épopée que j’ai en son honneur entreprise.
Aucune seconde de la vie de Grillon qui ne soit menacée gravement. Entre la période errante de son enfance et la période aventureuse de son épanouissement, son repos précautionneux est lui-même guetté par des ennemis contre lesquels il ne peut rien, si le hasard les met sur sa route, ou, pour plus exactement parler, les amène aux environs de son trou. Mieux vaut donc passer en revue ces ennemis sans trop se soucier, — sinon à titre d’indication, — de la saison et du mois où leur offensive devient inquiétante.
Ce que je souhaite avant tout, c’est qu’on admire, comme je le fais, que tant de pièges, de traquenards, de vols et d’assassinats, tant d’actes naturels, suscités comme chez nous par la voracité ou l’envie, mais multipliés à l’extrême, permettent néanmoins à Grillon de subsister, d’aller jusqu’au bout, de procréer.
Les fourmis.
Je n’aime pas cette race-là. D’abord pour des motifs sentimentaux que la fable de La Fontaine me dispense de développer. Mais je connais d’autres motifs à ma haine, des motifs plus intellectuels et raisonnés, si tant est que de telles épithètes signifient rien de précis en pareil lieu. A la vérité, j’ai peur que les êtres de ma race n’aboutissent, non pas dans des milliers d’années, mais tout bonnement d’ici quelques siècles, à faire de la planète Terre une vaste fourmilière humaine, une communauté universelle et d’autant plus étroite, mais divisée pourtant en sous-communautés… Je l’appréhende d’autant plus que Wells, qui est un grand écrivain et un subtil visionnaire, a exprimé sous diverses formes sa foi en cette possibilité ; et je suis d’autant plus navré d’éprouver cette appréhension que Wells n’a pas l’air autrement écœuré, révolté ou désespéré par une semblable perspective.
De même que telles ménagères, riches en bas de laine remplis de cuivre, d’argent et d’or, accumulent en outre des provisions de toutes sortes, dans les coins les plus secrets de leurs maisons vénérables, de même agissent les fourmis. Vous railleriez ou blâmeriez ces ménagères, elles vous répondraient non sans justesse, d’ailleurs : « Que voulez-vous ? Ce fut la guerre… » A l’excuse des fourmis, il faut reconnaître qu’elles sont toujours en état d’hostilité, et même de siège, non seulement d’espèce à espèce, mais de fourmilière à fourmilière. Nous aurions donc mauvaise grâce à leur reprocher des précautions que nous venons de supporter, d’admirer ou même de jalouser durant cinq ans et plus dans certains clans de la société humaine et de diverses nations, dont la française.
Ce qui me paraît le plus grave, c’est que les fourmis, dans leur fourmilière, réalisent incontestablement cette mise en commun des biens et cette socialisation de l’activité à quoi semble aspirer une bonne partie de l’humanité actuelle, illuminée par des prophètes dont l’ascendant est, du reste, incontestable. Restons-en à l’exemple des fourmis et sourions comme de pauvres sages que nous sommes, en pensant que le triomphe de ce qui s’appelait, en un temps, modestement, le socialisme, aboutira à un état de choses où chacun travaillera pour la communauté, certes, et économisera pour elle, mais où, fatalement, mécaniquement, la guerre de communauté à communauté existera de manière chronique, endémique, moins bruyante mais plus féroce que d’individu à individu ou de peuple à peuple. Et ce n’est point cela, me semble-t-il, qu’avait prévu le socialisme honnête et utopique dont nous aurions voulu nous bercer longtemps encore, dans la cathédrale aux grandes orgues dont si magistralement savait jouer l’archiprélat Jaurès.
Si ce livre n’était un livre de bonne foi, j’en retrancherais cette digression après l’avoir relue. Mais, si superflues que me paraissent de telles lignes en ce sujet, je me sens un faible pour elles, parce que ma plume a couru toute seule et comme si je n’étais là pour rien. Ici encore plus qu’ailleurs il me déplairait de restreindre la liberté de mon esprit et de mon cœur, et de traiter ceux-ci comme de mauvais drôles, même quand leur espièglerie et leur turbulence me sembleraient, à moi aussi, intempestives, excessives, déplacées.
On peut évaluer à vingt pour cent le nombre de grillons anéantis, avant que de naître, par la seule race des fourmis. Ces ménagères savent le prix des œufs. Or, les femelles des orthoptères, peut-être à cause de leur confiance en leur grande fécondité, n’usent qu’avec assez de paresse de leur oviscapte, du plantoir naturel qu’elles possèdent à l’extrémité de l’abdomen, et qui est destiné à enfouir leurs œufs dans la terre. En captivité, c’est-à-dire en sécurité, Grillonne ne dissimule presque jamais sa ponte ; elle préfère la déposer sur les feuilles de laitue sèche qu’elle n’a pas achevé de brouter en leur verdeur ; et, ceci, même quand j’ai pris soin de déposer dans la cage de la terre bien meuble ou du sable bien sec. En liberté, nulle règle très précise ne la guide ; il est probable qu’elle va au hasard, accomplissant ses parturitions successives où elle se trouve, et préférant les risques de la visibilité pour ses œufs à diverses condamnations sans appel, comme celle qui consisterait à les cacher dans un terrain trop compact, de nature argileuse, par exemple, ou trop bourbeux ; car, dans l’argile, l’œuf se momifie, comme étouffé ; et, dans l’humidité, il pourrit.
Les fourmis vont profiter de tout cela. Voyez celle-ci qui s’avance, antennes au vent, s’arrête, revient sur elle-même, vire : sa sensibilité l’a avertie d’un butin proche et qui en vaut la peine. Quelques avertissements à ses compagnes ou plutôt aux compagnonnes syndiquées qui travaillent à l’entour… Et voici, bientôt, une dizaine de ces profiteuses en train de s’affairer autour de la brindille ou de la feuille, découverte enfin, que saupoudrent les œufs en forme de graines d’alpiste. Certes, des œufs de sauterelle ou de courtilière seraient de bonne prise aussi. Mais les fourmis me paraissent avoir un faible pour l’œuf de Grillonne, comme les gourmets se délectent d’œufs de pluviers, sans mépriser pour cela les œufs plus courants des poules. Les œufs de Grillonne sont, en outre, transportables plus facilement, à cause de leur peu de volume, et en plus grande quantité, à cause de leur disposition sur la feuille ou sur la brindille auxquelles une sorte de colle les attache solidement.
Compagnonnes, sommes-nous en nombre ? Oui ? Alors, allons-y, emportons la brindille, dépeçons ou scions un lambeau de la feuille !… Voilà qui fera bien au fond de nos magasins et qui réservera aux bébés-fourmis, avec le lait mielleux des pucerons captifs dans nos étables souterraines, la nourriture à la fois légère et substantielle dont leur âge tendre s’accommode si heureusement !
D’ailleurs, Fourmi en use avec Grillon éclos comme avec Grillon dans son œuf. Tandis que notre personnage, à peine plus gros qu’elle, souffle, entre deux courses ou deux bonds, Fourmi, qui se trouvait là comme par hasard, s’approche lentement et le saisit de ses crocs pleins de science, en général par l’une des cuisses, tandis qu’il s’attardait, fatigué ou plein d’émerveillement. Et c’est fini. Fourmi ne le lâchera plus et ses compagnonnes accourront à la rescousse.
Qu’un homme de ma sorte se trouve là, c’est en vain qu’il essaiera de délivrer de l’emprise féroce la bestiole qui lui est amie. Fourmi tient à sa proie autant que si elle devait en tirer gloire et honneur dans sa société égalitaire où, cependant, les mots d’honneur et de gloire ne me paraissent pas pouvoir correspondre à grand’chose d’existant. Indigné, je tire des ciseaux de ma poche, je coupe Fourmi en deux, et j’emporte Grillonneau pour l’élever dans la cage paisible où, jusqu’à la fin de ses jours, il n’aura pas à s’inquiéter d’une politique trop opposée à sa conception strictement individualiste de la vie. Mais Fourmi morte et tronquée ne desserre pas ses crocs pour cela, et si une opération humaine n’en libère pas Grillon, il les gardera, desséchés autour de sa cuisse, jusqu’à son dernier jour, sans d’ailleurs en paraître autrement gêné. Un communisme social organisé fera toujours, même vaincu, durement peser des souvenirs de lui sur ceux qu’il aura considérés comme des proies légitimes et dues.
Si l’homme qui assiste au duel inégal de Fourmi et de Grillon laisse faire, pour voir et savoir, le spectacle tourne à la bacchanale sanguinaire, au meurtre sans gloire, constamment perpétré avec plus d’assassins qu’il n’en est besoin pour maîtriser la victime et lui porter le dernier coup. Grillon n’a-t-il encore qu’un demi-centimètre de longueur ? Une fourmi d’un poids deux fois moindre que le sien n’hésite pas à « risquer le coup », à empêcher désormais tout saut, à se laisser traîner et à attendre stoïquement les renforts. S’il s’agit de Grillon naissant, trois fourmis de taille moyenne suffisent à paralyser musculairement puis nerveusement la proie convoitée ; dix à quinze fourmis de la taille que j’ai dite mettent la proie devenue adulte hors de combat, parce que Grillon a beaucoup moins, alors, gagné en force, qu’il n’a perdu en agilité.
Sous la loupe, le meurtre méthodique, raisonné, mécaniquement accompli, a quelque chose d’hallucinant, à cause de ces faces d’insectes, de ces faces sans expression, qui ne reflètent ni la férocité ni la souffrance ; voir un cannibale dévorer cru un marmot nous paraîtrait évidemment plus répugnant et odieux, mais le marmot hurlerait, mais le cannibale grimacerait, et, si au-dessous de nous que soit celui-ci, nous n’aurions pas de peine à identifier sur sa face fruste et sans vergogne des joies sœurs de celles qu’éprouve un affamé civilisé devant un bon plat ; nous ne sortirions pas de chez nous ; nous resterions dans le domaine de nos sensations familières, que des gestes ou des transformations faciales traduisent d’homme à homme mieux que des mots et qui permettent à une pantomime savante d’égaler comme moyen d’expression les plus beaux drames poétiques ou lyriques.
Ici, rien qu’une activité sournoise de mandibules chez les bourreaux et, chez la victime, quelques sursauts musculaires vite domptés, quelques frémissements excessifs d’antennes et de palpes. Les fourmis savent, d’ailleurs, par où il faut commencer pour en finir au plus tôt : dès que Grillon est immobilisé, une d’elles a vite fait de grimper sur son dos et de mordre rageusement le bord inférieur de la pellicule cranienne, jusqu’à ce que la matière nerveuse soit suffisamment attaquée en cet endroit cardinal et que paralysie généralisée s’ensuive. Après quoi, les tueuses vident proprement Grillon de ses intestins putrescibles, non sans se pourlécher avec minutie, comme pour apprécier la qualité du gibier abattu. Cela expédié, il ne leur restera plus qu’à emporter les morceaux fins et faciles à conserver dans les magasins souterrains, où ils attendront, comme quartiers de porcs au saloir, d’être consommés, — à côté des œufs en conserve.
Vingt pour cent des enfants de Grillonne sont anéantis, ai-je dit, avant que de naître, par les diverses races de fourmis ; j’évalue à dix pour cent le nombre des Grillons qui, nouveau-nés ou déjà grands, meurent également de leur fait.
Fabre de Sérignan signale comme ennemi également très redoutable de Grillon le sphex à ailes jaunes, qui l’insensibilise à l’aide de son aiguillon empoisonné et le traîne dans son terrier, où vivant, mais désormais incapable de se mouvoir, il servira à satisfaire la gloutonnerie des jeunes larves. Il y a bien dix ans que je n’ai lu les livres du maître, et je n’ai pas voulu les avoir sous la main, quand j’ai entrepris l’histoire de Grillon, pour cette raison que, si je ne prétends pas dire tout, je ne veux non plus rien affirmer qui ne soit provoqué par mes observations et mes expériences personnelles. Si je nomme ici le sphex, c’est à contre-cœur et en maudissant ma mémoire, car je n’ai jamais eu l’occasion d’étudier ces hyménoptères infiniment plus rares dans notre verte Gascogne que sur les pentes brûlées et dans les garrigues de la Provence.
Mais voici d’autres ennemis autrement répandus et terribles, je veux dire les menus sauriens et les batraciens. Les uns et les autres, aux abords des premiers froids, sont pris d’une fringale formidable, comme en prévoyance de leur jeûne hivernal. Pour bien supporter le demi-sommeil dans les fissures des vieux murs, dans les gîtes souterrains, sous les mousses silvestres et dans la vase des marécages, se bien garnir la panse semble une mesure de précaution excellente, un remède préventif dont leur petite santé se trouvera très bien, quand les premières chaleurs les réveilleront. Alors, ils oublient cet éclectisme alimentaire, cette gourmandise raffinée qu’il est si facile d’observer chez un lézard vert tenu en cage ou chez une rainette logée dans un bocal. Tout leur est bon. Et c’est justement l’époque où les Grillons, dont la croissance n’est pas terminée encore, errent un peu partout en grand nombre, tendres et alléchants comme des poulets de grain le sont pour les fines gueules de notre race !
Le lézard vert, prudemment embusqué aux abords de son trou, sous les haies, n’a pas besoin de se déranger, car Grillonne, nous le savons, recherche volontiers les abords des haies pour y déposer sa ponte. Le lézard gris, plus agile et plus téméraire, n’hésite pas à pratiquer la chasse à courre loin des murailles et des tas de pierres, où il se gîte au hasard ; et je vous assure que l’infortuné Grillon, en dépit de ses bonds, est vite rattrapé par ce lévrier féroce. Heureux encore que le lézard chasse à vue et ait encore moins de flair qu’un lévrier ! Si Grillon parvient à se dissimuler sous une feuille ou dans un repli du sol, le petit monstre s’arrête, décontenancé, et se résigne assez vite à rentrer bredouille.
La grenouille des mares est moins funeste à notre personnage, qui ne se hasarde sous aucun prétexte dans les endroits humides et qui les fuit avec une visible horreur, quand on lui joue le mauvais tour de l’y transporter. Mais il en va autrement avec la grenouille brune des forêts, la petite grenouille aux yeux merveilleux, pareils à des topazes brûlées suspendues à deux rubans couleur jonquille ; car c’est justement sur les terrains forestiers où les jeunes Grillons abondent et vagabondent que la grenouille brune accomplit les dernières chasses de la saison ; et l’on sait qu’elle veut beaucoup de cadavres au tableau, quand vient l’automne… Grillon doit se méfier grandement aussi de la verte rainette, qui sait descendre des arbres en toutes saisons et qui, avant d’aller s’enterrer sous la mousse pour l’hiver, se promène sur le gazon des jardins et l’herbe des prés où sa couleur la dissimule à ses propres ennemis, mais où justement Grillon est en train d’errer, lui aussi, à la recherche d’un bon emplacement pour son gîte.
Il n’est pas jusqu’au crapaud, honnête bourreau des ravageurs de nos vergers, terreur des escargots et des limaces qui, bien entendu, ne croque son Grillon à l’occasion, comme aussi bien il fait pour d’autres insectes innocents, et même pour quelques-uns qui sont parfaitement utiles. Seul, ou à peu près, le carabe doré, le bel et agile insecte de bronze vert que les enfants dénomment familièrement la jardinière et qui est un bienfaisant exterminateur de chenilles, possède, par bonheur pour lui, des réserves d’une odeur âcre et nauséabonde qu’il sait produire en cas de danger et qui dégoûte affreusement le vorace crapaud lui-même. Bernardin de Saint-Pierre aurait vu sans doute, dans cette particularité du carabe gardé par sa puanteur d’un autre animal utile, le souci perpétuel qu’a la Providence de nos salades et de nos choux. Pourquoi cet idéaliste et ce sentimental ne s’est-il jamais étonné que la Providence, dans le cas de Grillon, semblât se désintéresser de toute poésie, et attribuer à la possibilité d’un chant moins d’importance qu’à la parfaite venue d’un chou ou d’une salade ?
Il y a aussi, comme ennemis jurés de Grillon, les oiseaux, tous les oiseaux, domestiques ou non, insectivores ou granivores. Car on sait que, chez les oiseaux végétariens, les principes qu’observent si scrupuleusement certains humains de secte analogue, subissent de multiples entorses, et je ne pense pas que personne ait jamais vu un moineau ou un pinson, sa cage fût-elle abondamment pourvue de graine ou son terrain de chasse riche en crottin, faire fi d’une mouche blessée, d’une sauterelle, d’un grillon ou de n’importe quelle bestiole mouvante et vivante, bref, d’un gibier de choix.
De même les poules, et autres espèces emplumées de nos basses-cours, qui n’épargnent guère que les fourmis.
Au fait, pourquoi les coqs et les poules épargnent-ils les fourmis, alors que la race toute proche des faisans les recherche ardemment, s’en gave et nourrit de leurs œufs sa progéniture ? A titre d’hypothèse, je signale que l’acide formique est un puissant préservatif contre le sommeil ; que les fourmis, dont le corps est comme imprégné de la substance qui leur doit son nom, ne dorment vraisemblablement jamais, ce qui est loin d’être le cas de tous les insectes, — si fort que le sommeil de ceux-ci puisse différer du sommeil tel que nous le désirons ou le subissons. Peut-être la poule et le coq domestiques, qui s’estiment en sécurité dans leur poulailler, préfèrent-ils goûter un repos parfait après avoir exercé du lever au coucher du soleil leur activité brouillonne, tandis que le faisan et la faisane, libres et menacés, éprouvent pour eux et pour leurs faisandeaux la nécessité de ne dormir autant que possible que d’un œil.
De tous les ennemis de mon ami que j’ai jusqu’ici signalés, la plupart n’exercent leurs ravages sur sa race que durant les jours où il vagabonde, c’est-à-dire à l’aube de sa vie, puis dans la saison des belles aventures amoureuses.
Il peut néanmoins arriver que des fourmis l’aillent cueillir dans le terrier dont il ne va pas s’écarter d’octobre à mars. C’est rare, car l’odeur des fourmis déplaît autant à Grillon que leur goût à mère Poule, à son époux et aux poussins. Mais les travaux de cette engeance laborieuse dépassent souvent tout ce que Grillon avait pu redouter durant son installation… Que la galerie d’une fourmilière située à trois ou quatre mètres débouche par hasard dans le domaine souterrain de Grillon, et son affaire est claire ! Il n’y a qu’à se rapporter à la description du vilain meurtre que j’ai tentée rapidement plus haut… Tout se passe sous la terre, comme sous le ciel, à cela près que les fourmis auront une nouvelle porte à leur ville, — le trou même où gîtait leur victime, — et qu’on les en verra sortir, ou qu’on les y verra entrer, avec cet air digne, compassé et justement religieux qu’ont les pères ou les descendants des vainqueurs, lorsqu’ils passent sous un arc de triomphe érigé à la gloire de leur peuple.
Il se peut aussi que, durant la période de vie sédentaire et bourgeoise de Grillon, laquelle est la plus longue, une hirondelle rapide comme l’éclair le happe, avant qu’il ait eu le temps de se garer, sur les bords de son trou, — de son trou que nous allons bientôt voir construire et décrire… Mais les périls qui proviennent des fourmis, des lézards, des batraciens et des oiseaux ou volailles n’en ont pas moins diminué dans d’énormes proportions.
Comme s’il était admis une fois pour toutes que le droit à la vie de Grillon n’est acquis qu’au prix de risques qui ne se doivent pas démentir un instant, voici venir, aux abords de sa demeure édifiée avec la peine que l’on saura, quelques autres ennemis, moins favorisés, mais d’autant plus vigilants, obstinés, tenaces.
Citons, au hasard, la musaraigne qui, lorsque sa faim de chair fraîche l’excite, ne balance pas à fouir le sol, de ses pattes nerveuses et de son groin de petit sanglier haineux, mauvais, jusqu’à ce qu’elle ait atteint Grillon au fond de son repaire. Mais, alors, sa fureur vorace est telle qu’il lui arrive d’enterrer sa proie sous les menues mottes de terre frénétiquement bouleversées ; et, après une très courte hésitation, toute piteuse et démontée, elle s’éloigne, un peu comme le fait le lézard gris quand Grillon s’est dissimulé à sa vue. Elle aussi, admet qu’elle s’est trompée et se hâte d’aller faire ailleurs preuve de plus de clairvoyance. Car les bêtes (ceci m’a toujours frappé) sont infiniment moins entêtées que les hommes, surtout quand il s’agit de nécessités primordiales, comme le besoin de nourriture ou même la flatterie de la faim.
Indiquons encore le péril de diverses larves de coléoptères, êtres en général aussi peu gloutons que possible après leur suprême métamorphose, — comme s’ils avaient à se soigner des excès alimentaires de toutes sortes par eux commis avant d’en arriver là. Mais retenons surtout deux meurtriers ou, pour mieux dire, deux chasseurs de Grillon qui valent d’être mis à part, pour leurs armes, leur ruse, leur patience et leur pittoresque : l’araignée des champs et la mante religieuse.
III
J’ignore l’appellation scientifique de l’articulé aptère et octopode que je désigne sous le nom d’araignée des champs. N’importe quelle encyclopédie ou le premier venu des manuels me renseignerait ; qu’on veuille bien voir dans ma répugnance à m’informer de ce détail une nouvelle preuve du désir que j’ai, en cet ouvrage, de me tenir à l’écart de tout concours de ce genre.
L’araignée des champs dont je veux parler est un petit monstre, noiraud et trapu, à peu près semblable d’aspect et de couleurs à celles des araignées domestiques qui tissent dans les coins de nos greniers des toiles irrégulières, mais non moins meurtrières pour cela, des toiles multiples, superposées, devancées par un système savant de fils, avec danger fructueux à tous les étages et logement douillet et bien dissimulé dans lequel la propriétaire moelleusement installée dort ou rêve, observe, épie, perçoit les renseignements que lui transmet son télégraphe, et dont elle ne sort que pour aller prendre livraison du colis comestible, quand elle est sûre que c’est sérieux. A cela près que l’araignée domestique à qui je viens de comparer mon « araignée des champs » atteint parfois, pattes au repos, une envergure qui serait mal à l’aise sur un écu de cinq francs, et que le petit monstre champêtre qui est hostile à Grillon tiendrait à peu près, dans la même attitude, sur une pièce de nickel français de dix centimes : cette dernière comparaison présente un avantage, à savoir que le trou médian de cette pièce équivaut superficiellement à la grosseur du corps de mon araignée.
J’ajoute que celle-ci ne représente pas un échantillon très rare de notre faune, loin de là, et que quelques pas dans une prairie française, du printemps à l’automne, en font découvrir des dizaines à qui veut prendre la peine de s’intéresser, même nonchalamment, à la vie des herbes et du sol.
Araignée qui ressemble fort aux ordinaires araignées de nos demeures, mais qui se différencie d’elles par des mœurs vagabondes, des goûts de bohémienne, l’horreur du voisinage de l’homme et la paresse d’installer définitivement sa tente, ou plutôt sa toile de tente, en un coin précis de fossé ou de champ. Tout de même, un gîte de grillon est si savamment aménagé, si proprement entretenu et si parfait aussi pour l’affût que, si cette zingara en rencontre un au cours de ses promenades, on la voit, se départant soudain de son allure précipitée et incohérente, s’arrêter, rêveuse… Il semble que de nouveaux horizons, jusque-là mal soupçonnés, se révèlent à son âme fantasque et voluptueuse ; et puis, n’est-ce pas, au fond de ce trou, au prix d’une lutte pour laquelle l’araignée est d’ailleurs bien armée, il y aura non seulement bon gîte, mais succulent souper : de tout ceci, son instinct et son flair l’ont dûment instruite à l’avance.
Et elle est bien armée, ai-je dit, admirablement et subtilement armée. En effet, sa morsure est pour Grillon mortelle. Nous pouvons, nous autres hommes, prendre la même bestiole entre nos doigts, nous faire mordre par elle en un endroit où notre épiderme est fragile et sensible, au poignet, par exemple ; l’araignée, décidée à une défensive désespérée, nous mordra de son mieux, certes, mais il n’en résultera pour nous ni la moindre rougeur, ni le plus léger picotement ; en revanche, enfermez-la avec Grillon dans une petite boîte vitrée où nul abri n’est possible, et si l’araignée parvient à entamer la peau de Grillon avant que celui-ci l’ait étranglée de ses crocs, Grillon n’essaiera guère plus de lutter, l’araignée se retirera à deux ou trois centimètres du blessé, sûre que son poison est valable pour lui et qu’elle pourra se repaître tranquillement de sa chair dans un délai qui, humainement chiffré, n’excède jamais dix minutes.
Joute passionnante, et qui ne laisse dans mon esprit d’expérimentateur aucun de ces sentiments pénibles que m’inspire l’assassinat méticuleux de mon héros par les fourmis. Ici, d’un côté, poison mortel ; de l’autre, mâchoires sans merci. C’est un plaisir cruel peut-être, mais incontestable, que d’observer les mouvements et la tactique de ces adversaires qui savent que leur vie est en jeu et qu’il ne sera pas de pardon pour le vaincu. Il y a là du sport, de bon sport, car les chances de vaincre sont à peu près égales de part et d’autre, quand la lutte a lieu dans une petite boîte de bois ou de carton sur laquelle nos mains humaines ont posé un fragment de vitre. J’ai assisté à certains de ces combats singuliers qui duraient près de deux heures sans qu’aucune paresse, aucune lassitude chez les adversaires en diminuât un seul instant l’intérêt.
A titre documentaire, je signale que j’ai vu parfois Grillon, dûment mordu, broyer dans un suprême sursaut d’énergie son bourreau venimeux. Grillon n’en meurt pas moins dans les dix minutes, ce qui prouve que la blessure, si insignifiante qu’elle soit en apparence, lui a infusé un poison d’effets rapides contre lequel il ne peut rien et sait qu’il ne peut rien, puisqu’il semble aussitôt se résigner. A noter également que, dans le fond de son trou où l’araignée n’hésite pas à aller le provoquer, Grillon est en posture bien meilleure que dans un champ clos dû à l’humaine industrie… Néanmoins, dès que l’araignée des champs a entrepris ses voyages printaniers ou estivaux, il n’est pas rare que l’on remarque devant un terrier de Grillon, la dépouille de notre ami, vidée, desséchée, et, entre les menues herbes qui entourent le seuil, quelques fils soyeux où se balancent des cadavres de moucherons et de mouches, toutes choses qui révèlent que l’araignée des champs a été victorieuse et que, bien décidée à user de son droit de conquête, elle a, pour quelque temps, — non pas pour toujours, la bohémienne ! — établi son domicile là.
L’araignée des champs s’attaque à Grillon des champs, tant pour se repaître de sa chair que pour usurper sa demeure, dans la saison tépide ou dans la saison chaude. L’autre chasseresse, la mante religieuse, le guette dès sa naissance, puis au début de son installation, en automne et jusque dans l’été de la Saint-Martin.
La mante religieuse est une des plus effarantes et des plus perfectionnées monstruosités entomologiques qui soient. Sa parente, la courtilière, est, nous l’avons noté, monstrueuse à sa manière, par le développement de ses pattes antérieures, proportionnellement vingt fois plus aptes à fouir le sol et à accumuler d’irréparables dégâts dans les sources des silencieuses vies végétales que les pattes de devant, à peu près pareillement conformées, du mammifère taupe. Chez la courtilière, les pattes antérieures, devenues des outils de perforage et de déblaiement, ne servent guère à sa locomotion, laquelle est pourtant rapide, même quand s’y opposent les obstacles les plus compacts ou les plus enchevêtrés. Chez la mante religieuse, une adaptation analogue des pattes antérieures a eu lieu, mais dans un sens différent ; il ne s’agit plus ici d’un double instrument destiné à pratiquer des systèmes complexes de galeries souterraines avec une célérité d’ailleurs prodigieuse ; nous sommes en présence d’une machine à happer d’une précision incomparable et contre laquelle toute proie convoitée, même volumineuse, est, une fois saisie, sans défense.
Cela tient du harpon et de la scie, et d’une scie dont chaque dent peut elle-même être utilisée comme un crochet. Et cela est à la disposition d’un être terrifiant par l’aspect et relativement imposant par la taille. Imposant par la taille, car la longueur de ce boucher et de cet ogre est à peu près la même que celle du grand criquet vert des arbres, qui lui sert bien souvent de régal : quatre centimètres ou presque pour les mâles, cinq ou six bons millimètres de plus pour les femelles ; terrifiant par l’aspect, car si la couleur de sa robe rappelle en un peu plus pâle celle de la belle tunique smaragdine des mêmes criquets, — de ces innocents chantres qu’on qualifie flatteusement de cigales dans les pays d’outre-Loire et d’oïl, où les cigales ne veulent pas vivre, — combien il diffère de cette race par les mœurs, par la tenue, par la démarche et même par la physionomie ! Des yeux bombés, vitreux, où un point bleuâtre simule une prunelle, s’enchâssent au sommet d’une minuscule tête triangulaire, au museau aigu et d’aspect aussi féroce que celui de la fouine ; et cette tête, chose infiniment rare chez les insectes, se meut en tous sens, horizontalement et verticalement, s’incline de droite et de gauche, comme une tête humaine, au bout d’un cou démesuré : deux réflecteurs complètement mobiles au sommet d’un phare… Point besoin pour la mante de virer plus ou moins de bord pour étudier ce qui l’attire ou l’allèche, l’inquiète ou l’effraie ; elle peut même, sans bouger, regarder derrière son dos ! Et elle a parfois des mouvements quasi humains, si odieusement et caricaturalement humains, que nous croyons voir bouger ses yeux pourtant immobiles et que la morne face sans expression de tous les insectes semble soudain, chez celui-ci, refléter quelque chose, s’animer, vivre.
Monstruosité en ce sens aussi que les meurtrières pattes antérieures parodient le geste traditionnel de la prière humaine, et que « l’heure des mains jointes », pour la mantis religiosa de Linné, est celle même où elle a tendu les ressorts de son arme et où elle guette l’occasion de perpétrer un nouvel assassinat. Monstruosité désobligeante parce que la mante, prête à attaquer ou à se défendre, réalise sur ses quatre pattes postérieures un semblant de station verticale qui ajoute à son horreur d’être hallucinant, chimérique, créé de toutes pièces par un artiste pessimiste et sujet aux cauchemars. Monstruosité encore, parce qu’elle possède incontestablement le don de fasciner et d’hypnotiser ses victimes : le grand criquet vert dont je parlais tout à l’heure, placé en face d’une mante, ne tente aucune résistance, n’essaie même pas de fuir… Et, bien qu’il soit aussi long et plus gros que l’ogresse, son compte est bon et vite réglé. Monstruosité, enfin, parce que la mante est le seul orthoptère résolument carnivore et que ce carnivore tue maintes fois non point par faim, mais pour le seul plaisir de tuer.
Au fond d’une caisse, je place une motte de terre découpée dans une prairie ; je la dispose de façon à ce que la surface herbue s’incline en pente douce, comme au revers d’un de ces talus où Grillon chérit tellement de se gîter. Après quoi, avec un bout de canne d’un centimètre de diamètre environ, je pratique six trous dans ma prairie minuscule : avec quelques coups de pouces aux orifices, j’ai réalisé et parfait six fois, en moins de cinq minutes, le dur et doux labeur qui prendra tant de jours à Grillon.
J’expose cette cage au soleil et j’y introduis six pensionnaires. Quelques minutes d’affolement ; reconnaissance des lieux ; hésitations au bord de ces logis si curieusement confortables ; et, bientôt, chacun des six grillons monte la garde devant un des six trous… C’est tentant, à coup sûr ! Mais le nouveau venu ne risque-t-il pas d’être honteusement chassé et de recevoir, en outre quelque horion mémorable, — une de ces rudes morsures que le premier occupant, en bonne posture, bien calé au fond du trou, peut si facilement infliger aux intrus ?… Allées, venues, étude minutieuse du lieu ; or, rien n’indique que ce gîte aux parois pourtant lisses et nettes, au seuil bien aplani et dégagé, recèle un légitime propriétaire : c’est étrange, mais c’est comme ça ! Nulle trace, sur la plate-forme, des ordures ménagères ou des ordures tout court que l’habitant d’un tel palais n’aurait point manqué d’y évacuer. Remuements d’antennes attentifs ; puis une pause… Non ! décidément… rien ni personne au fond du trou… Allons voir !…
Moins de vingt-quatre heures plus tard, mes petits bonshommes se sont joyeusement installés et vivent tranquillement leur vie dans cette maison faite sur mesure, qu’ils n’auront plus qu’à entretenir et à perfectionner si bon leur semble… Pauvres grillons, vous avez bien raison de ne pas éprouver la moindre reconnaissance à l’égard du mystérieux génie qui vous a valu pareille aubaine ! Car tout cela va très mal finir pour vous.
C’est le troisième jour, que j’introduis les mantes religieuses dans cette Salente de ma façon.
Le troisième jour, afin que les six grillons se considèrent, dans le domaine que je leur ai attribué, aussi tranquilles que s’ils jouissaient de la liberté dans la prairie.
Les ogres dont je vais leur imposer la société tragique, sont au nombre de deux : un mâle et une femelle pleine. J’ai tenu l’un et l’autre à jeun durant six heures, ce qui est un laps de temps déjà considérable pour des ventres perpétuellement affamés.
Le mâle doit être vierge, puisqu’il vit, et que les épouses, dans ce délicieux petit monde, croquent généralement leur conjoint au cours de la pariade. J’ai choisi une femelle au ventre lourd et gonflé, pour qu’elle ne soit pas détournée de sa gloutonnerie féroce, seule chose qui m’intéresse ici, par les tendres velléités de son compagnon.
Elle mangera pour plusieurs, comme celles des femelles de toute race dont le ventre emprisonne un ou plusieurs espoirs. Le mâle, cependant, mangera ses restes, ou ne mangera rien, si rien ne lui est laissé. Il se tiendra dans un coin de ma cage, chétif et triste, à l’affût d’une collation hypothétique, soupirant peut-être aussi après une idylle que l’état de son unique compagne lui interdit d’espérer en pareil lieu.
La femelle s’est vite débarrassée d’aussi accablantes pensées, si tant est qu’elle les ait à aucun instant conçues ou nourries. Je ne l’ai pas jetée dans la cage depuis cinq minutes qu’elle est déjà en pleine action, pour employer un terme cynégétique fort bien à sa place ici. Vous pensez que cette future mère de famille n’a point atteint son âge sans savoir ce que signifie un trou de grillon, même quand c’est l’industrie humaine qui l’a fabriqué, comme c’est le cas.
Après une promenade compassée et studieuse sur les frontières de la cage, la voici qui s’arrête devant le premier trou rencontré. Le pays est ennuyeusement limité, mais il reste à l’estimer au point de vue alimentaire. La mante femelle observe le gîte de Grillon, note qu’il est habité grâce aux indices qui, absents trois jours plus tôt, permirent à son hôte actuel de juger qu’il ne l’était pas… Bonne affaire ! La contrée n’est pas sans ressources… Enregistrons et souvenons-nous !… Et poursuivons notre exploration si passionnément intéressée et intéressante.
Très vite, les six trous sont découverts, et la mante, alors, se repose parfois un bon quart d’heure, — non sans lisser ses babines du bout de ses mains, ou, pour mieux dire, non sans nettoyer ses mâchoires à l’aide de ses monstrueuses griffes ; ceci en prévision du régal qui se prépare. Six repas succulents servis ou tout comme sur un espace de vingt-cinq centimètres carrés ! « Vous pensez si l’endroit est bon, ma chère dame ! » a l’air de confier cette mégère à une de ses pareilles qui, pourtant, n’est pas là… Elle ne se presse plus. Les mouvements de ses palpes semblent déguster à l’avance le festin dont elle ne saurait douter désormais. Tout ce qui a pu la troubler à son arrivée dans la cage, les murs hostiles de planche, le mystère inquiétant de la toile métallique, le miracle du verre, de cette translucidité opaque au tact et à la progression, tout cela ne représente plus que des problèmes sans importance… L’endroit est bon, vous dis-je, c’est-à-dire admirablement ravitaillé !… Et que demandons-nous de plus, nous pauvre vieille mante tout près de céder à ses descendants la part de bonheur et d’appétit que lui a réservée la Terre ?
Allons, assez rêvé, d’autant plus qu’un rayon de soleil effleure la cage et va bientôt atteindre le niveau des terriers. Bien entendu, les petits nigauds qui habitent là vont se croire obligés d’aller dire bonjour à l’astre !… Et la mante, toujours posément, gravit la minuscule pente herbue ; elle prend bien soin de ne pas passer entre le soleil et l’orifice d’un trou : les gens les plus niais, voyez-vous, ont parfois de si étranges défiances ! Elle grimpe, contourne de loin l’orifice et la plate-forme… et va s’installer immédiatement au-dessus de celle-ci et de celui-là, dans une attitude d’immobilité si absolue et d’attente si fervente qu’on est presque tenté de n’en plus vouloir à Linné et de ne le juger pécheur que par erreur, lorsqu’il crut, dans sa nomenclature, pouvoir utiliser l’épithète religiosa à propos d’un insecte assassin !
Grillon, qui se croit en pays sûr, ne tardera pas à venir saluer la chère lumière… Aussitôt que les petites antennes brunes et la grosse tête sans malice auront dépassé le bord du trou, le monstre, au-dessus de lui, le monstre invisible autant par la position qu’il a gagnée que par sa couleur de prairie, tendra les ressorts de son piège ; il visera, méticuleusement, froidement : ce n’est pas le temps qui lui manque ! Sa tête s’incline de gauche à droite, de bas en haut, avec une précision effarante, et qui tient compte, dirait-on, du moindre mouvement de la proie convoitée ; elle semble aussi, par moments, cette vilaine tête, s’inquiéter de ce que lui veulent les regards humains qui s’appuient sur elle, à travers les vitres de la cage… Et alors, mon horreur est telle que j’ai presque envie de me saisir de la bête vorace et de l’écraser sous mon talon, ou de la vouer, vivante, à ce beau feu de pommes de pin et de corsier que le froid précoce m’a obligé d’allumer dès aujourd’hui dans la chambre des bêtes et des livres, des herbiers et des manuscrits…